« Froid comme l’enfer » de Lilja Sigurdadottir

Je suis bientôt à jour dans mes chroniques, il ne m’en reste qu’une à rédiger, qui ne va pas être simple, alors je vous propose encore un petit détour par l’Islande aujourd’hui avec ce livre :

Résumé de l’éditeur :

Avoir une sœur c’est la meilleure et la pire des choses, on se trouve coincée dans des rôles depuis l’enfance. Aurora n’a aucune envie de quitter l’Angleterre pour aller en Islande s’occuper de la disparition d’Ísafold, mais difficile de résister à une mère qui ne veut pas comprendre qu’une enquêtrice financière n’est pas un détective privé. Ce qu’elle sait bien faire, elle, c’est démasquer les fraudeurs et les faire payer en se servant au passage. Et comme l’Islande a une réputation établie pour ce genre de problème, elle va y aller. Et tester ses compétences ainsi que sa séduction. 

Mais Ísafold est introuvable. Il semble que son mari la battait, ce qu’elle niait farouchement. Au fil des témoignages qu’Aurora recueille dans ce pays baigné dans la lumière magique d’un soleil de minuit éblouissant, des personnages inquiétants émergent. Au cours de son enquête elle met au jour des détails subtils sur les façons de vivre et de se parler, et par ce travail de dentellière elle nous fait entrer dans un monde plus complexe qu’il n’en a l’air.

Un livre sombre et imprévisible.

Ce que j’en pense :

Le roman s’ouvre sur la scène de crime : un homme vient de déposer le cadavre d’une femme, enfermé dans une valise, après lui avoir ôté sa bague, et enfoui quelque part dans la lave. Qui ? A nous de spéculer !

Ísafold n’a pas de donner de nouvelles depuis environ quinze jours. En Angleterre, sa mère commence à s’inquiéter et charge son autre fille, Aurora, de se rendre en Islande pour tenter de découvrir ce qui se passe. Cette dernière s’y rend à contre-cœur car Ísafold est victime de violences conjugales, mais chaque fois qu’Aurora a tenté de l’aider, de lui trouver un lieu refuge, elle retourne toujours chez son époux qui jure de ne plus recommencer.

Tout le monde est au courant dans leur immeuble car Ísafold a l’habitude de se réfugier chez les voisins après chaque accès de violence de son époux. Le couple vit en marge de la société, petits boulots, trafics en tous genre.

Lors de leur dernière entrevue, Ísafold a sommé sa sœur de s’occuper de ce qui la regardait et une brouille s’en est suivie, d’où le peu d’enthousiasme d’Aurora qui a une vie stable en Angleterre, où elle est enquêtrice financière, traquant les magouilles, l’argent détourné puis caché dans des paradis fiscaux… Elle va être aidée dans son enquête sur la disparition d’Ísafold (qu’elle estime être une énième tentative pour attirer l’attention sur elle) par un oncle par alliance, policier de son état et qui n’est pas insensible à son charme.

L’enquête est intéressante, malgré sa lenteur (si typique aux polars islandais, ce qui fait leur charme), l’auteure prenant un malin plaisir à nous orienter sur des fausses pistes, sur fond de migrants en situation illégale, ou de voisin amoureux transis. L’auteure évoque aussi, au passage, les mariages mixtes : le père d’Aurora est Islandais, sa mère Anglaise, et cette dernière est retournée vivre en Angleterre. Les deux filles ont également fait un choix, seule Ísafold a choisi de rester à Reykjavik.

Le dénouement m’a beaucoup plu, même si je l’avais quelque peu anticipé. Le dépaysement est toujours garanti, avec ces polars nordiques, champs de lave, soleil qui ne se couche jamais (ou l’inverse selon la saison), les noms aussi mystérieux qu’imprononçables…

C’est le premier roman de Lilja Sigurdardottir que je lis, alors qu’il s’agit de son cinquième opus, sa trilogie Reykjavík Noir connaissant un certain succès et je dois reconnaître que c’est une agréable surprise.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

J’ai encore quelques polars en réserve, mais l’enthousiasme est en train de baisser, je reviens, peu à peu, à mes centres d’intérêt habituels, c’est comme le chocolat, il ne faut pas en abuser…

#Froidcommelenfer #NetGalleyFrance !

7/10

L’auteure :

Lilja SIGURDARDÓTTIR est née en 1972, elle est auteur de théâtre et de romans noirs, et participe à l’organisation du Festival Iceland Noir de Reykjavík. Elle vit entre l’Islande et Glasgow. Sa trilogie Reykjavík Noir est traduite en huit langues et a rejoint la liste des best-sellers dans de nombreux pays. Elle est aussi choriste du groupe de rock Fun Lovin’ Crime Writers.

Extraits :

Cet instant constituait un véritable tournant dans son existence. Accablé de chagrin, il était mû par une détermination nouvelle, aussi vive et acérée qu’une lame d’acier. Désormais, tout serait différent. Il n’était plus le même homme. Désormais, il était capable de tuer.

Ils marchaient dans une direction bien déterminée, contrairement aux touristes, et beaucoup plus vite, dans une attitude indiquant qu’ils étaient en retard pour leur travail. C’était tellement islandais, de toujours vivre dans la précipitation, de toujours tout faire à la dernière minute.

Voilà une des choses qui lui avaient manqué de l’Islande, enfant, après que sa famille s’était installée en Angleterre. Ces matins d’été porteurs d’une promesse. Le soleil déjà haut et le vent marin encore à peine perceptible permettant aux petites maisons recouvertes de tôle ondulée bigarrée d’absorber la chaleur des rayons lumineux.

Il était souvent envahi de ce même sentiment en démarrant une enquête, et en général cette petite lueur qui clignotait dans sa tête, ce petit caillou dans sa chaussure, ce petit sifflement ô combien agaçant se révélaient fondés. Une sorte d’intuition qu’il avait sans doute toujours possédée mais à laquelle il avait appris à se fier avec l’âge et qui n’annonçait jamais rien de bon.

Lu en avril 2022

« Les filles qui mentent » de Eva Björg AEgisdottir

Intermède polar et voyage en Islande, on s’évade comme on peut, avec le roman dont je vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Une jeune mère désespérée se tient immobile dans une maternité, incapable de regarder son propre enfant qui vient de naître. C’est le début d’une relation étrange et brisée entre la mère et l’enfant, qui mènera à une tragédie redoutable.

Quinze ans plus tard, en effet, le corps d’une femme est retrouvé gisant dans un champ de lave… Cela fait sept mois que cette mère célibataire avait disparu, ne laissant qu’un simple mot d’excuses sur la table de la cuisine. Que s’est-il passé durant tout ce temps ? Le nouveau quotidien de sa fille Hekla, désormais choyée par sa famille d’accueil, ne cache-t-il pas une réalité plus sombre ? Au fur et à mesure que la liste des suspects s’allonge pour le meurtre, de nouvelles lumières sont jetées sur le passé de la mère,­ et sur l’enfance d’une fille qui n’a jamais été comme les autres… Elma, inspectrice de police dans la petite ville d’Akranes, est chargée d’enquêter.

Cruauté adolescente, préjugés de petite ville, mensonges d’enfants qui souffrent pour les péchés de leurs parents. Les filles qui mentent est un thriller psychologique saisissant à l’enquête policière sophistiquée, qui porte Eva Björg Ægisdottir au rang des nouveaux grands noms du roman policier contemporain.

Ce que j’en pense :

Je ne reviendrai pas sur l’intrigue : le corps d’une femme disparue quelques mois auparavant est retrouvée dans un champ de lave. Il s’agissait donc d’un assassinat. L’enquête est confiée à Elma, inspectrice et à son collègue Saever, sous la houlette du chef Hördur…

Il s’agit donc de Marianna Törstdottir et curieusement cela n’a pas l’air d’affecter outre mesure sa fille Hekla, mais les relations entre la mère et la fille n’ont jamais été au beau fixe : l’association drogue alcool et autres, l’ayant conduite à laisser plusieurs fois sa fille seule sans soin à la maison : 3 jours lorsqu’elle n’avait que 4ans et plus tard plus d’une semaine. Tout ceci s’étant terminé par un placement en famille d’accueil. Famille qui désire l’adopter et dans laquelle Hekla se sent aimée…

Le récit alterne entre passé et présent ce que j’apprécie en général, quoi que dans ce roman, il m’a fallu du temps pour identifier la narratrice, j’étais partie sur une fausse piste.

Il s’agit du deuxième opus de l’auteure, mais ce n’était pas gênant pour la lecture, dans les relations entre les policiers, leurs échanges, quelque chose m’échappaient mais cela n’a pas posé de problème, à part l’envie d’en savoir plus…

L’auteure nous emmène dans le parcours de ces femmes, les grossesses non désirées, l’instinct maternel qui ne fonctionne pas, les relations plus ou moins toxiques, la manière dont on compense l’absence de tendresse par des cadeaux ou de l’argent facile parfois…

J’ai apprécié ces mensonges qui se répètent au fil des années, entraînant des drames, l’aplomb de ces femmes qui finissent toujours par retomber sur leurs pieds et le dénouement que je n’avais pas vu venir m’a épatée. Quand à l’écriture, notamment la syntaxe, je préfère m’abstenir.

J’ai aimé retrouver l’Islande, les champs de lave, les paysages, la nature, les noms imprononçables qui font déjà rêver et la lenteur de ses polars mais, même si j’ai passé un bon moment, je ne suis pas sûre que ce livre me laisse un souvenir impérissable d’où la note mitigée (je ne vais pas me faire des amis vue sa côte de popularité sur Babelio par exemple, mais tant pis j’assume)…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions La Martinière qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#LesFillesquimentent #NetGalleyFrance !

7/10

L’auteure :

Née à Akranes en 1988, Eva Björg Ægisdóttir vit à Reykjavík avec son mari et ses trois enfants. Elma, son premier roman, a été numéro 1 des ventes en Islande. Il a été récompensé du Blackbird Award, un prix créé par Yrsa Sigurðardóttir et Ragnar Jónasson pour promouvoir les nouvelles révélations du polar islandais.

Extraits :

Enfant, Elma adorait aller se promener sur la plage elle-aussi. Elle emportait un petit récipient pour accueillir les coquillages et passait des heures à observer tout ce que la mer avait à offrir. Ces sons, ces odeurs avaient toujours un effet apaisant. Comme si les problèmes du monde se tenaient à distance de l’océan.

Il (Hördur) devrait en toucher un mot à ses enfants. Leur demander d’épargner leur mère les semaines où elle avait une séance de rayons. Il lui faudrait juste prendre garde à ce que sa femme n’en entende pas parler, sinon il risquait de se faire remonter les bretelles.

Il ne savait pas quoi dire ni faire, en face d’eux. Il se sentait stupide quand il prenait une petite voix comme la plupart des gens le faisaient…

Les sage-femmes me disaient que ce serait plus facile avec le temps, et j’imagine qu’elles avaient raison. Certaines choses le sont, à présent que j’ai un emploi. On se réveille, je l’habille et je l’emmène chez sa nounou. Pendant huit heures, je ne pense à rien d’autre qu’à moi et à mon travail que j’adore.

Je n’ai pas envie de la consoler. Pas envie de la voir ni de l’entendre. A cet instant, je voudrais qu’elle soit le problème de quelqu’un d’autre. J’ai honte de penser une chose pareille, je ne le dirai jamais à voix haute, mais c’est ainsi, je n’arrive pas à aller la voir…

La culpabilité m’assaille fréquemment lorsque je la regarde, car c’est ma faute si elle est pas comme ça. Toutes ces années où je l’ai privée de la tendresse dont elle avait besoin ont dû avoir un impact. Parfois, je me demande ce que serait ma vie si je n’étais pas tombée enceinte…

Lu en avril 2022

« Ton absence n’est que ténèbres » de Jon Kalman Stefansson 

Embarquement pour l’Islande aujourd’hui pour retrouver un auteur que j’apprécie de plus en  plus et découvrir son dernier livre :

Résumé de l’éditeur :

Un homme se retrouve dans une église, quelque part dans les fjords de l’ouest, sans savoir comment il est arrivé là, ni pourquoi. C’est comme s’il avait perdu tous ses repères. Quand il découvre l’inscription « Ton absence n’est que ténèbres » sur une tombe du cimetière du village, une femme se présentant comme la fille de la défunte lui propose de l’amener chez sa sœur qui tient le seul hôtel des environs. L’homme se rend alors compte qu’il n’est pas simplement perdu, mais amnésique : tout le monde semble le connaître, mais lui n’a aucune souvenir ni de Soley, la propriétaire de l’hôtel, ni de sa sœur Runa, ou encore d’Aldis, leur mère tant regrettée. Petit à petit, se déploient alors différents récits, comme pour lui rendre la mémoire perdue, en le plongeant dans la grande histoire de cette famille, du milieu du 19ème siècle jusqu’en 2020.

Aldis, une fille de la ville revenue dans les fjords pour y avoir croisé le regard bleu d’Haraldur ; Pétur, un pasteur marié, écrivant des lettres au poète Hölderlin et amoureux d’une inconnue ; Asi, dont la vie est régie par un appétit sexuel indomptable ; Svana, qui doit abandonner son fils si elle veut sauver son mariage ; Jon, un père de famille aimant mais incapable de résister à l’alcool ; Pall et Elias qui n’ont pas le courage de vivre leur histoire d’amour au grand jour ; Eirikur, un musicien que même sa réussite ne sauve pas de la tristesse – voici quelques-uns des personnages qui traversent cette saga familiale hors normes. Les actes manqués, les fragilités et les renoncements dominent la vie de ces femmes et hommes autant que la quête du bonheur. Tous se retrouvent confrontés à la question de savoir comment aimer, et tous doivent faire des choix difficiles.


Ton absence n’est que ténèbres frappe par son ampleur, sa construction et son audace : le nombre de personnages, les époques enjambées, la puissance des sentiments, la violence des destins – tout semble superlatif dans ce nouveau roman de Jón Kalman Stefánsson. Les récits s’enchâssent les uns dans les autres, se perdent, se croisent ou se répondent, puis finissent par former une mosaïque romanesque extraordinaire, comme si l’auteur islandais avait voulu reconstituer la mémoire perdue non pas d’un personnage mais de l’humanité tout entière. Le résultat est d’une intensité incandescente.

Ce que j’en pense :

Le récit commence dans une église, avec un homme qui a perdu la mémoire : il n’a plus de repère, tout le monde semble bien le connaître alors qu’il ne reconnaît personne. Sur une tombe, au cimetière, une inscription l’intrigue : « ton absence n’est que ténèbres ». Il rencontre une femme, Soley, qui a semble-t-il compté dans sa vie et en la suivant, l’histoire va se tisser…

Le narrateur, notre homme, essaie d’écrire sur des feuilles volantes, tout ce qu’il peut glaner, ça et là, pour sortir des ténèbres de sa mémoire, ce qui nous entraîne dans des rencontres étranges qui s’étalent sur plusieurs générations, des personnages dont on va faire la connaissance au rythme que nous impose l’auteur, quitte à nous perdre au passage.  

Tout d’abord, fin XIXe avec la rencontre entre Petur, pasteur marié et Gudridur qui vient d’écrire un article sur le ver de terre indispensable à l’équilibre du sol va faire chavirer leur vie à tous les deux : Petur a plongé dans une sombre mélancolie quand Eva, sa fille, est décédée : il l’avait emmenée avec lui en forêt sous la pluie et elle n’avait pas pu se remettre du « refroidissement » d’où la culpabilité du pasteur. Il écrit sa souffrance sous forme de lettres à Hölderlin…

Petur écrit à un poète allemand enterré depuis plusieurs décennies, un poète qui était déjà mort à sa naissance 

On revisite un peu l’histoire et la géographie, de l’Islande, les dures conditions de vie dans les fermes, les femmes qui ne se plaignent pas, les pêcheurs qui partent durant des mois, l’argent difficile à gagner, l’alcool, l’exil au Canada de certains.

J’ai eu un peu de mal à entrer dans l’histoire, car il y a énormément de personnages, de noms à mémoriser, trouver des points de repères pour assimiler, les prénoms masculins, et les noms féminins (je n’ai pas de problèmes avec les patronymes, mais les prénoms c’est plus compliqué) : Jon,Petur, Hulda, Gudridur Eirikur, Pall, Halldor, Skuli, et pardon d’avance à ceux que j’oublie.

En fait, j’ai décidé de me laisser porter par la réflexion de Jon Kalman Stefansson, sans chercher à mémoriser à tout prix et ensuite la magie a opéré comme avec ses précédents romans.

L’auteur nous livre une réflexion sur le temps qui passe, la mémoire individuelle et collective, les secrets de famille et les dégâts qu’ils engendrent, la répétition des scenarii de vie… Jon Kalman Stefansson aborde aussi avec brio, le passé, comment il nous aide à nous construire, et son poids sur le présent, les relations de cause à effet, le destin et tout simplement, la vie, la mort, la place qu’occupent les défunts dans nos vies…

Est-ce l’existence qui façonne le destin ou le destin qui façonne l’existence : Dieu a-t-il créé le monde ou est-ce le monde qui a inventé Dieu ?

Certains n’ont pas eu vraiment le choix, comme Pal qui a fait des études supérieures, une thèse sur Kierkegaard et doit retourner à la ferme. J’ai appris au passage que Kierkegaard signifiait cimetière !

Soren Kierkegaard. D’ailleurs, Kierkegaard signifie cimetière… quel fardeau ! Un nom empli de morts, de croix, de défunts. Ce n’est pas étonnant qu’il ait parfois été un peu éteint.

La manière de raconter, avec des allers et retours sans cesse entre présent et passé, qui m’avait un peu désorientée dans ses précédents romans, ne pas gênée, au contraire, cela permettait d’assimiler tous les messages de l’auteur. L’écriture est belle, pleine d’images et la magie de l’Islande a parfaitement fonctionné cette fois-ci encore.

Autre effet de style : Jon Kalman Stefansson se répète souvent dans sa narration, les mêmes phrases reviennent, à la virgule près, comme si la répétition venait au secours de la mémoire défaillante

Le texte est, d’autre part, ponctué de phrases de chansons de Bob Dylan, Léonard Cohen les Beatles, Elvis Presley Ella Fitzgerald, en passant par Bach et Satie par exemple et l’auteur nous propose à la fin d’une compilation dont je vais m’inspirer pour une play-list.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteur, ce qui est toujours un plaisir.

#Tonabsencenestqueténèbres #NetGalleyFrance !

9/10

Extraits :

Nous portons perpétuellement en nous le passé, continent invisible et mystérieux qui affleure parfois, quelque part entre le sommeil et la veille. Un continent dont les montagnes et les océans influent en permanence sur les couleurs du temps et les chatoiements de lumière que nous abritons.

Celui qui doit, quelle qu’en soit la raison, entreprendre de démonter son foyer, vis après vis, pièce après pièce, se retrouve nécessairement confronté à ses souvenirs, il revit les instants qui ont jusque-là constitué son existence et met sa vie dans la balance.

Les morts nous suivent toujours. A la fois ténèbres et lumière, consolation et reproche.

En Islande, le temps était presque immobile et aussi statique qu’un tableau de maître depuis mille ans, il avait si peu bougé pendant la plus grande partie du XIXe siècle qu’on aurait pu croire que nous habitions sur une autre planète.

Car la nuit est la seule à pouvoir unir des mondes que la vie et le jour ne sauraient relier. Elle s’infiltre dans l’interstice qui les sépare, transportant les mots et la nostalgie au-delà des frontières.

Certains disent qu’au bout du compte, une fois qu’on a examiné les choses sous toutes les coutures et qu’on les a bien pesées, on ne peut qu’un déduire que l’homme est une vermine. Plus on se penche sur son histoire, plus on suit l’actualité, plus on est tenté de souscrire à cette conclusion. Il faut sans doute une bonne dose de cynisme et d’égoïsme doublés d’un incorrigible optimisme pour ne pas céder au découragement. Il faut probablement être sous antidépresseurs pour aimer l’humanité et avoir foi en elle…

Considère les mots comme autant de cargos que tu charges de tes désirs et que tu envoies ensuite voguer sur l’océan ?

C’est peut-être, avais-je suggéré, le diable qui a créé l’homme et quand Dieu a vu qu’il était trop tard pour l’effacer, il nous a donné la mauvaise conscience et la musique.

Peu de choses sont aussi désolantes que les maisons abandonnées sur lesquelles le temps accomplit son œuvre – elles ressemblent à des gens mélancoliques qu’on abandonne au milieu de nulle part simplement pour les laisser mourir.

Il y a d’abord des mots pour tout, mais ils se révèlent totalement inutiles s’ils ne sont pas suivis d’une étreinte.

Tu n’es pas sans savoir que Dieu et le diable se sont unis pour façonner l’être humain ? La dernière faculté dont Dieu l’a doté, c’est la conscience—avant de déclarer que, désormais, sa création était parfaite. Puis le diable est venu ajouter l’inconscient.

Dieu seul connaît les réponses, lit-on quelque part, mais Dieu n’a pas dit un mot depuis deux mille ans et les questions, les doutes, la peur de vivre en vain, nous restent sur les bras.

Pardonner, cela revient parfois à s’accepter tel qu’on est. Celui qui pardonne se trouve. Et celui qui se trouve, trouve la liberté.

Lu en janvier 2022

« Dix âmes, pas plus » de Ragnar Jonasson

Intermède polar avec le livre dont je vous parle aujourd’hui d’un livre, lu en avant-première grâce à NetGalley car la sortie est prévue en janvier prochain :

Résumé de l’éditeur :

« Recherche professeur au bout du monde. » Lorsqu’elle voit passer cette annonce pour un poste d’enseignant dans le minuscule village de Skálar, Una, qui ne parvient pas à trouver un emploi stable à Reykjavík, croit saisir une chance d’échapper à la morosité de son quotidien.

Mais une fois sur place, la jeune femme se rend compte que rien dans sa vie passée ne l’a préparée à ce changement radical. Skálar n’est pas seulement l’un des villages les plus isolés d’Islande, il ne compte que dix habitants. Les seuls élèves dont Una a la charge sont deux petites filles de sept et neuf ans. Les villageois sont hostiles. Le temps maussade. Et, depuis la chambre grinçante du grenier de la vieille maison où elle vit, Una est convaincue d’entendre le son fantomatique d’une berceuse. Est-elle en train de perdre la tête ?

Quand survient un événement terrifiant : juste avant noël, une jeune fille du village est retrouvée assassinée. Il ne reste désormais plus que neuf habitants. Parmi lesquels, fatalement, le meurtrier.

Ce que j’en pense :

Una est mal dans sa peau dans son petit appartement de la capitale ; elle se sent à l’étroit et sa mère, veuve, a trouvé un nouveau compagnon avec lequel elle a un projet de voyage. C’est son unique lien semble-t-il avec son amie Sara, alors elle a brusquement elle-aussi une envie d’ailleurs.

Elle décide de répondre à une petite annonce recherchant un enseignant à Skálar , village de dix âmes, situé dans une péninsule à l’autre bout du pays. Elle n’aura que deux élèves, deux fillettes et sera logée dans un appartement sous les combles chez la mère de l’une d’elle.

Étant donné qu’elle était la seule candidate, elle a été embauchée, mais elle va vite se rendre compte que les autres habitants ne la voient pas arriver d’un bon œil, se demandant pourquoi elle a voulu s’éloigner autant de la capitale, affrontant le vent glacial, la nuit islandaise, et la solitude.

En parallèle, Ragnar Jónasson nous raconte l’arrestation d’une jeune femme quelques années auparavant et la manière dont elle a été traquée par les policiers lors de la disparition de son petit ami.

Très vite, Una va se rendre compte qu’il se passe des choses bizarres dans le village et dans la maison, que l’on dit hantée. Est-elle en train de perdre la raison, car sa consommation de vin rouge est relativement importante ?

J’ai beaucoup aimé, ce côté quelque peu paranormal, avec les esprits, les fantômes, sur fond de légendes, la lenteur la manière d’affronter la vie rude de cette contrée perdue et je me suis vite laissée emporter par le caractère envoûtant du récit. Est-ce la magie des contes, l’approche de Noël, ce que j’avais trouvé trop lent, voire un peu soporifique dans les autres livres de l’auteur, m’a plu cette fois. Peut-être aussi la solitude, et l’envie d’ailleurs, avec tous ces confinements et, il faut bien le reconnaître, la magie de l’Islande a fonctionné, une fois de plus, à merveille…

L’auteur donne, dans la préface, des renseignements sur la manière dont il a étudié les habitants (ainsi que les contes) avec ce livre : « L’histoire des habitants de Langanes » de Fridrik G. Olgeisson que je n’ai pas réussi à trouver sur Internet…

Je n’avais lu, jusqu’à présent, que « Snjor » et « La dame de Reykjavik », le premier tome de la trilogie de Ragnar Jónasson,qui m’avait un peu laissée sur ma faim, mais ma fascination pour l’Islande a été la plus forte et j’ai eu, à nouveau, envie de me laisser tenter. J’ai passé un bon moment, dans ce village perdu que j’ai cherché sur la carte et j’ai fini par m’attacher à ses habitants taiseux, relativement peu accueillants avec leurs secrets.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions de la Martinière qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteur, ce qui m’a donné envie de terminer la trilogie…

8/10

L’auteur :

Ragnar Jónasson est né à Reykjavik en 1976. Grand lecteur d’Agatha Christie, il entreprend, à dix-sept ans, la traduction de ses romans en islandais. Découvert par l’agent d’Henning Mankell, Ragnar a accédé en trois ans seulement au rang des plus grands auteurs internationaux de polars. Avec plus d’un million de lecteurs, la France occupe la première place parmi les trente pays où est traduit Ragnar Jónasson.

Extraits :

Una se réveilla en sursautIl faisait un froid glacial. Elle se redressa doucement. Prise d’un léger vertige, elle se ressaisit rapidement et se souvint tout à coup d’où elle était. Le village de Skálar, sur la péninsule de Langanes. Seule, abandonnée dans son petit appartement sous les combles.

Recherche enseignant au bout du monde. Una relut l’annonce pour le moins singulière, assise à la table de la cuisine de son petit appartement en sous-sol niché au cœur du quartier ouest de Reykjavik. Elle l’avait acheté quatre ans plus tôt, après avoir réuni de quoi constituer un apport. Sa famille –ou, plus précisément sa mère – ne bénéficiant que de modestes ressources, elle n’avait pu compter que sur elle-même, comme d’habitude…

Una eut soudain la sensation d’être seule au monde. Déménager, faire de nouvelles rencontres aurait sans doute un effet bénéfique sur elle. Sortir des sentiers battus, suivre son instinct et vivre une aventure excitante.

Elle avait juste besoin de respirer, de prendre son envol. Quelle meilleure solution que de devenir enseignante dans un village si petit qu’il méritait à peine ce qualificatif ? Dix âmes, pas plus. Comment une société de cette taille pouvait-elle fonctionner ?

Lu en novembre 2021

« Lumière d’été, puis vient la nuit » de Jon Kalman Stefansson

J’avais plutôt apprécié le précédent roman de l’auteur alors celui-ci était évidemment à mon programme et comment résister à la tentation quand je l’ai vu sur NetGalley :

Résumé de l’éditeur :

Dans un petit village des fjords de l’ouest, les étés sont courts. Les habitants se croisent au bureau de poste, à la coopérative agricole, lors des bals. Chacun essaie de bien vivre, certains essaient même de bien mourir. Même s’il n’y a ni église ni cimetière dans la commune, la vie avance, le temps réclame son dû.

Pourtant, ce quotidien si ordonné se dérègle parfois : le retour d’un ancien amant qu’on croyait parti pour toujours, l’attraction des astres ou des oiseaux, une petite robe en velours sombre, ou un chignon de cheveux roux. Pour certains, c’est une rencontre fortuite sur la lande, pour d’autres le sentiment que les ombres ont vaincu – il suffit de peu pour faire basculer un destin. Et parfois même, ce sont les fantômes qui s’en mêlent…

En huit chapitres, Jón Kalman Stefánsson se fait le chroniqueur de cette communauté dont les héros se nomment Davíð, Sólrún, Jónas, Ágústa, Elísabet ou Kristín, et plonge dans le secret de leurs âmes. Une ronde de désirs et de rêves, une comédie humaine à l’islandaise, et si universelle en même temps. « Lumière d’été, puis vient la nuit » charme, émeut, bouleverse.

Traduit de l’islandais par Éric Boury.

Ce que j’en pense :

L’histoire s’ouvre sur un petit village, comme tant d’autres, perdu dans les fjords, avec sa poste (surtout sa postière en fait !) sa coopérative agricole mais qui a cependant une particularité : il n’y a ni église ni cimetière.

« Il semble cependant qu’il y ait un point par lequel notre village se distingue des autres – nous n’avons pas d’église. Non plus que de cimetière. On a pourtant maintes fois tenté de remédier à ce manque, une église donnerait indéniablement de l’allure à notre environnement, le doux tintement des cloches rejoint les âmes en peine ; le glas porte avec lui des nouvelles de l’éternité. »

On fait ainsi la connaissance d’un homme particulier, le directeur de l’Atelier du Tricot, qui tout à coup se met à rêver en latin. Alors que tout un chacun ne ferait que s’en étonner moire s’en amuser, il décide d’apprendre le latin, et donc de lire des ouvrages en latin pour ensuite s’intéresser aux grands textes et notamment à l’astronomie. Il va ainsi renoncer à son travail, faire des conférences, rencontrer d’autres personnes dans le monde qui ont la même passion. Ces voisins vont le surnommer « l’astronome ». Son épouse en profitera pour faire ses valises…

Au départ, on pense que l’auteur va raconter son histoire, alors qu’en fait, d’autres personnes vont entrer en scène et une interdépendance va ainsi s’installer entre les personnages, aussi bien que les thèmes.

On fait ainsi la connaissance de David le fils de l’astronome qui travaille à l’entrepôt, qui est persuadé de l’existence des fantômes ce qui lui permet de trouver des explications à certains évènements étranges, malgré le scepticisme de son collègue Kjartan, ou encore Jonas, si pâle et évanescent qu’il risque de se dissoudre dans l’espace, ou encore Benedikt. Mais n’allez surtout pas croire que les femmes sont absentes : nous avons Agusta postière qui lit tous les courriers qui arrivent à la poste et n’hésite pas à en instruire ses concitoyens, ou encore ma préférée Elizabet, au caractère bien trempée qui n’hésite pas à se frotter aux autres, hommes ou femmes). J’allais oublier Jacob qui parcourt le pays à v bord de son camion ou Matthias qui rentre au pays après des années passées à l’étranger.

J’ai bien aimé la manière dont le récit s’étoffe au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture : les thèmes s’intensifient, les nouveaux personnages sont introduits d’une manière qui rappelle « Le Boléro » de Ravel : la mélodie s’enrichit de plus en plus, le nombre de musiciens, et la vitesse d’exécution, le volume etc. Dans ce roman on trouve la même puissance, il se passe des choses mine de rien, on côtoie ainsi Galilée, Copernic, et donc la science, l’univers, l’auteur nous livre des réflexions sur la vie, la mort, le temps qui passe, la religion, la science et leur place dans la société, les préoccupations sur la planète…

« Nous nageons dans l’opulence, pourtant, nous ne sommes pas heureux, à quoi allons-nous occuper toutes ces journées, cette vie, c’est un véritable casse-tête, pourquoi vivons-nous ? »

L’histoire en elle-même n’est pas palpitante, mais on vit au rythme de l’Islande et de ses particularités, les jours ou les nuits sans fin, mais j’ai énormément aimé ses réflexions sur la vie en général, qui sont assez proches des miennes. Vous pourrez le constater en lisant les extraits ci-dessous. Je rappelle au passage que ce roman est le premier de Jon Kalman Stefansson, paru en 2005 en Islande et seulement traduit aujourd’hui chez nous, ce qui lui confère un intérêt particulier par rapport au contexte actuel de la planète et des relations interhumaines.

Ce roman me rappelle dans sa construction, le roman précédent « Asta », lequel variait les époques dans sa narration, alors qu’ici on reste dans l’ensemble dans la période actuelle, mais les chapitres s’étoffaient et s’enrichissaient les uns les autres.

Je n’ai toujours pas lu la trilogie de Jon Kalman Stefansson : « entre ciel et terre », « La tristesse des anges » et « Le cœur de l’homme » qui me narguent depuis un certain temps dans ma PAL… « ô temps suspends ton vol et vous heures propices suspendez votre cours » comme le disait si bien mon ami Alphonse de Lamartine

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui ont bien voulu me permettre de découvrir ce roman et de retrouver son auteur ainsi que l’Islande, ce pays qui me fascine (tout comme sa littérature)

#Lumièredétépuisvientlanuit #NetGalleyFrance

8/10

Extraits :

… mais nous affirmons qu’il faut littéralement être défunt pour ne pas penser à la mort. Avez-vous réfléchi au nombre de choses qui tiennent au hasard, toute la vie peut-être ?

C’est dans le silence que se conserve l’or ; celui qui se tait, plongé dans une parfaite solitude découvre tant de choses, le silence s’infiltre dans les chairs, apaise le cœur, calme l’angoisse et emplit la pièce dans laquelle vous êtes, il résonne dans votre maison tandis qu’en dehors, le présent se déchaine, c’est un sprinter, c’est une Formule 1, un chien qui court derrière sa queue sans jamais l’attraper.

C’est si bon de s’esclaffer, un rire sincère est un étrange mélange de volupté et d’oubli de soi, nous nous désagrégeons en lui, nous tourbillonnons en surplomb du personnage que nous incarnons au quotidien, il fait de nous des êtres humains.

Les larmes ont la forme d’une barque à rames, la douleur et la peine sont tapies sous le banc de nage. Celui qui pleure à un enterrement, pleure également sa propre mort et en même temps celle du monde, parce qu’à la fin du monde tout meurt et il ne reste rien.

Oui, le monde convulse tandis que nos mains s’agrippent à la table de la cuisine.

Mais, ce qui est fait ne saurait être défait, certains évènements modifient votre paysage intérieur si profondément que les mots n’ont pour ainsi dire plus aucun pouvoir.

Les héros de chaque époque sont un miroir de l’air du temps, de nos préoccupations, de nos rêves et de nos espoirs, un héros est un objectif, un phare qui nous guide, une consolation quand les vents sont contraires, l’homme en a besoin, c’est dans sa nature.

On peut dire toutes sortes de choses concernant les gens. La plupart d’entre nous abritons à la fois beauté et abjection. L’homme est un être complexe, un labyrinthe où l’on se perd quand on cherche des explications.

C’est le genre d’agacement qui naît parfois entre les gens dans les campagnes. Peut-être vivons-nous en général si éloignés les uns des autres que nous ne savons pas vraiment nous comporter avec nos voisins, nous n’avons pas l’habitude de nous soucier d’eux, c’est sans doute là un manque de maturité sociale profondément ancré en nous.

C’est étrange, ce pouvoir qu’à le silence de distordre le temps, les minutes ne sont plus elles-mêmes, elles semblent ne jamais devoir passer, elles deviennent un ciel immobile.

Ne vous est-il jamais arrivé de vous dire que jamais dans l’Histoire nous n’avons vécu dans un tel confort, que l’individu n’a jamais eu à ce point la possibilité d’influer sur son environnement, qu’il n’a jamais été aussi simple de s’engager, mais que la volonté de le faire n’a jamais été aussi rare—comment se fait-il ? Se pourrait-il que la réponse se trouve dans une autre question : quels sont ceux qui tirent profit d’une telle situation ?

C’est la quête elle-même qui est notre but, et si nous parvenons à une réponse, elle nous privera de notre objectif. Or, évidemment, c’est la quête qui nous enseigne les mots pour décrire le scintillement des étoiles, le silence des poissons, les sourires et les tristesses, les apocalypses et la lumière d’été.

Je ne peux pas me défaire de l’idée selon laquelle c’est le hasard qui décide de tout, c’est lui qui engendre tout, y compris le sens qu’on donne à sa vie, l’oiseau continuera de voler dans les airs, dans ce cas, pourquoi s’alarmer de la fin d’une civilisation ?

Peut-être renaissons-nous chaque fois que nous ouvrons les yeux, on peut alors supposer que quelque chose se meurt lorsque nous les fermons.

Il est inutile de penser, on se contente d’exister, d’écouter, d’accueillir le réel et les sons matinaux, de pareils instants réduisent en poussière les grandes puissances de ce monde.

Il a ri de bon cœur en voyant ces singes, parfois tellement bon que les mots ne sauraient l’exprimer. Mais la vie part dans tous les sens puis s’interrompt au milieu d’une phrase ; parfois, il vaut mieux se réveiller tôt, regarder l’océan et laisser passer le temps.

L’être humain est parfois étrange, il se sent seul, aspire à un peu de compagnie, et si quelqu’un arrive, tout s’inverse, il a envie de rentrer dans sa coquille pour avoir la paix.

Lu en septembre 2020

« La dame de Reykjavik » de Ragnar Jonasson

Pour rester dans le cadre du challenge « Tour du monde de l’été », ou comment voyager par temps de COVID, distanciation, je me suis plongée dans un polar islandais :

Résumé de l’éditeur :

« L’inspectrice islandaise Hulda Hermannsdottir est la meilleure héroïne tragique que nous avons lue depuis longtemps.  » The Times

Hulda a tout donné à sa carrière. Mais en faisant toujours cavalier seul. Elle a beau être une des meilleures enquêtrices du poste de police de Reykjavík, à soixante-quatre ans, sa direction la pousse vers la sortie.

La perspective de la retraite l’affole. Tout ce temps et cette solitude qui s’offrent à elle, c’est la porte ouverte aux vieux démons et aux secrets tragiques qu’elle refoule depuis toujours. Et ses échappées dans la magnificence des paysages islandais, pour respirer à plein poumons la sauvagerie de son île, ne suffiront plus, cette fois.

Alors, comme une dernière faveur, elle demande à son patron de rouvrir une affaire non résolue. Elle n’a que quinze jours devant elle. Mais l’enquête sur la mort d’Elena, une jeune russe demandeuse d’asile, bâclée par un de ses collègues, va s’avérer bien plus complexe et risquée que prévu. Hulda a-t-elle vraiment pesé tous les risques ?

Ce que j’en pense :

Hulda Hermannsdottir est convoquée dans le bureau de son chef Magnus qui lui signifie brutalement sa mise à la retraite, car un jeune loup brillant a été choisi pour prendre son poste. Elle est âgée de soixante-quatre ans et des poussières, et on aurait bien pu la laisser tranquillement travailler jusqu’au bout.

Elle prend cela très mal, notamment la manière dont on la propulse à la porte, alors qu’elle a toujours bien travaillé, pointilleuse dans ses enquêtes, mais c’est une femme, dans un milieu où le machisme règne en maître, où elle subit depuis longtemps les railleries de ses collègues masculins qui ne se gênent même pas à faire des remarques devant elle. Elle est veuve, sa vie a été compliquée, mais comme elle s’est isolée pour pouvoir résister, on l’accuse de travailler en solo, de n’avoir aucun sens du travail en équipe !

Pour faire passer la pilule, Magnus lui dit qu’elle peut aller déterrer un « cold case » et reprendre l’enquête pour la faire aboutir. Elle choisit d’enquêter sur la disparition d’Elena, jeune Russe en attente dé régularisation, que l’on a retrouvée noyée, et l’inspecteur de l’époque, atteint d’hypertrichose palmaire aigüe, comme toujours, a classé le dossier, sans se donner la peine de creuser, affirmant que c’était un suicide.

L’auteur entretient le suspense en alternant le présent et des évènements antérieures, parfois même très antérieurs) nous racontant l’histoire d’une jeune femme qui s’est retrouvée enceinte après avoir eu une aventure avec un soldat américain, au grand dam de ses parents qui vont tout faire pour la pousser à abandonner le bébé, une petite fille.

Un autre récit vient s’encastrer dans l’histoire : une jeune femme part faire une ballade en montagne, avec un homme en qui elle semble avoir confiance, affrontant une tempête de neige, doudounes, piolets, sac de couchage…

Ce roman m’a plu, j’ai passé un bon moment, car j’ai éprouvé d’emblée beaucoup d’empathie pour Hulda, la manière exécrable dont elle est traitée, dans cet univers machiste, et ces collègues tellement avide de prendre du galon qu’ils en ont « les dents qui rayent le parquet ».

 Sa manière de mener l’enquête, avec obstination, notant chaque détail, allant à la rencontre des gens qui ont pu côtoyer Elena, la difficulté d’obtenir une régularisation, pour ne pas être renvoyée dans son pays d’origine, dans un pays dont on ne connait pas la langue…

J’ai aimé aussi toute la réflexion sur la retraite : comment vivre, lorsqu’on a tout misé sur le travail, et supporter la solitude, quand on est veuve, peut-on refaire sa vie, envisager de rencontrer quelqu’un…

Cependant, vous avez dû le sentir, il y a un mais : malgré le suspense que tente d’entretenir l’auteur, j’ai eu l’impression de m’essouffler un peu, de trouver le temps parfois long (quand on commence à compter les pages qui restent, en lisant un thriller, cela devient un peu gênant) et surtout, je n’ai pas du tout aimé la fin, même si elle m’a prise en dépourvu, elle m’a vraiment dérangée, je dirais même choquée …

J’aime beaucoup les polars nordiques, l’Islande, et je me réjouissais à l’idée de crapahuter dans la neige, alors que la canicule règne chez moi, mais j’ai un peu de mal avec Ragnar Jonasson, dont je n’ai pas trop apprécié « Snjor » : je trouvais son inspecteur, peu dynamique et le récit lent. Je préfère Arnaldur Indridason et son inspecteur Erlendur qui n’est pourtant pas un réputé pour sa vivacité…. C’est le premier tome d’une trilogie et je ne sais pas si je continuerai…

7/10

L’auteur :

Ragnar Jonasson est né à Reykjavik en 1976. Grand lecteur d’Agatha Christie, il entreprend, à 17 ans, la traduction de ses romans en islandais.

Découvert par l’agent d’Henning Mankell, Ragnar a accédé en 3 ans seulement au rang des plus grands auteurs de polars internationaux.

Extraits :

Le temps avait passé si vite. Le jour où elle était devenue mère, celui où elle s’était mariée : c’était hier. Pourtant, si on faisait le décompte des années, cela remontait à une éternité. Le temps est comme un accordéon : un instant comprimé, le suivant s’étirant interminablement.

Elle avait, au contraire, passé en revue tous les désavantages d’une relation et son âge lui semblait un obstacle insurmontable. Ce qui ne lui ressemblait pas : elle faisait habituellement de son mieux pour l’oublier, s’accrochant à la jeunesse de son esprit. Cette fois, un nombre l’en empêchait. Soixante-quatre. Elle ne cessait de se demander si c’était une bonne idée de se lancer.

… Elle savait aussi que si elle avait accepté de le revoir, après un premier rendez-vous, c’était parce qu’elle était terrifiée à l’idée de vieillir seule.

C’est comme ça que je gagne ma vie. Je dois rester concentrée sur la gestion quotidienne. Il s’agit peut-être de vie ou de mort, mais moi, j’essaie juste de faire tourner le centre. Dora, directrice du foyer pour migrants

Ce n’était pas la première fois qu’elle subissait ce genre de remarques. Question de territoire. Ça allait de pair avec les blagues sordides et le harcèlement pur et simple. Elle pouvait être difficile dans ses relations avec les autres, elle en était bien consciente, mais elle avait dû se forger une carapace pour survivre. Par contrecoup, les types de la criminelle s’étaient crus autorisés à la prendre pour cible.

Penser à elle la ramenait inévitablement à son point de départ : les circonstances dans lesquelles la mort de la fille avait atterri sur son bureau. Aujourd’hui, elle s’était plus ou moins fait virer. On lui avait demandé de vider son bureau, de dégager ; on l’avait balayé comme un vulgaire détritus.

Elle avait souvent essayé de pénétrer dans la tête des suspects, pas tant par sympathie pour leur situation que pour perfectionner sa technique d’interrogatoire…

Les champs de lave noire se déployaient sous ses yeux, volaient devant les vitres de la voiture, majestueux dans leur austère simplicité et aussi monotones qu’un refrain répété en boucle…

Lu en juillet 2020

« Dans l’ombre » de Arnaldur Indridason

Intermède polar aujourd’hui avec ce livre d’un de mes auteurs nordiques préférés :

Quatrième de couverture :  

La mort a été immédiate. Une balle dans la tête. Aucune trace de lutte n’a été relevée dans ce modeste appartement de Reykjavik. Le seul détail troublant est une croix gammée tracée sur le front de la victime. Très vite, en cet été 1941, les soupçons se portent sur les soldats étrangers venus contrer l’expansion nazie. Les enquêteurs Flovent et Thorson doivent agir avec prudence : malgré l’occupation alliée, l’ombre du Troisième Reich plane toujours au-dessus de l’Islande.

Ce que j’en pense :

Nous sommes en Islande, à Reykjavik, en été 1941. Un homme vient d’être retrouvé mort dans un appartement, le crâne explosé par une balle de gros calibre qui tendrait à faire penser à une arme appartenant aux militaires. Sur le front de la victime une croix gammée tracée avec le sang de la victime. Il s’agit de l’appartement de Felix Lunden donc dans un premier temps on pense qu’il s’agit de la victime.

L’enquête est menée par un policier islandais : Flovent auquel l’armée va adjoindre Thorson, un jeune homme de leur camp, un Islandais de l’Ouest, ainsi qu’on surnomme les personnes dont les parents islandais ont émigré au Canada ou aux USA par exemple qui parle très bien la langue même s’il parle bizarrement selon l’avis des gens du coin !

En fait, ce n’est pas aussi simple, le corps n’est pas celui de Felix mais d’un autre homme, représentant commercial comme lui, que sa compagne, Vera, avait quitté en son absence pour ouvrir une blanchisserie avec l’aide d’un militaire.

Ce roman, nous entraine, dans ce pays occupé d’abord par les Anglais, qui sont en train de laisser la place aux Américains, pour éviter que l’Allemagne nazie l’envahisse. Il y a peu de militants pronazis, ils ont été plus ou moins neutralisés, arrêtés et certains envoyés en Grande-Bretagne, mais certains sont encore là, tels Rudolf Lunden le père de Felix, médecin ayant tenté des expériences médicales pour prouver l’origine génétique de la délinquance et autrefois il a utilisé son fils pour arriver à ses fins, l’obligeant à devenir amis avec des élèves issus de milieu pauvre, avec alcoolisme, violences, emprisonnements…

On voyage ainsi dans les méandres des théories nazies fumeuses sur la pureté de la race, le déterminisme génétique de la délinquance, car ils pensaient au départ que les Islandais étaient des descendants des Vikings, donc des surhommes, alors que l’enquête ouvre d’autres possibilités, avec ces femmes qui tentaient à tout prix d’avoir une meilleure vie en se trouvant un compagnon anglais ou américain et si possible de l’épouser, dans ce qu’on appelait « la situation », occupation par les troupes anglaises puis américaines.

L’enquête est passionnante, car l’auteur nous promène au gré des pistes, des indices, sur les pas tantôt du policier Flovent, tantôt dans ceux de Thorson, alors que l’armée a tellement peur d’être reconnue responsable, qu’elle veut garder la mainmise sur ladite enquête.

J’ai retrouvé avec plaisir la plume d’Arnaldur Indridason dans ce premier tome passionnant de la « trilogie de l’ombre » et ce pays fascinant dont chaque livre de l’auteur me fait découvrir un pan de l’Histoire, trilogie que je vais bien-sûr continuer à découvrir, délaissant pour quelques temps le commissaire Erlendur, héros fétiche de l’auteur que j’ai découvert avec « La femme en vert » que j’ai beaucoup aimé et que depuis je suis régulièrement.

9/10

L’auteur :

On ne présente plus Arnaldur Indridason, né en 1961 à Rekjavik, et sa célèbre saga consacrée à l’inspecteur Erlendur, hanté par la mort de son frère lorsqu’ils étaient enfants, pas très heureux en ménage, dont la fille est toxicomane…

On lui doit, entre autres, « La cité des jarres », « La femme en vert » l’homme du lac » ….

Avec la trilogie des ombres on explore une autre face de l’Islande.

Extraits :

Si ce qu’ils affirment est vrai et si la piste les conduit jusqu’à l’armée, cela risque de poser problème, d’autant que tout le monde n’est pas franchement satisfait de notre présence ici. Gardez bien à l’esprit que nous ne voulons pas que ce regrettable évènement nous crée des problèmes. Nous en avons assez comme ça.

On y pratique des recherches en génétique et sur la sélection des espèces, certaines d’entre elles portent sur les criminels. Cette université (Iéna) est la meilleure d’Allemagne dans ce domaine. Les nazis semblent croire qu’il existe un terrain génétique propre à la délinquance et ils ont engagé des travaux de grande envergure pour prouver leur théorie.

Rudolf semblait l’avoir abandonnée au milieu de la lecture d’un article concernant l’origine des Islandais. L’auteur développait la théorie selon laquelle ces derniers descendaient d’une peuplade baptisée les Hérudes, qui était originaire du pourtour de la mer No. ire et était montée vers le nord de l’Europe à la faveur des grandes migrations.

Felix est parfois odieux. Il n’a pas tardé à acquérir un certain ascendant sur ces garçons qui lui obéissaient dans tous les domaines. Il profitait de cette supériorité pour les commander. Il savait parfaitement que son père les avaient pris comme cobayes parce qu’ils venaient de familles à problèmes et il s’en prenait aux plus faibles. Aux plus malheureux. Ce qui ne l’empêchait pas d’imposer aussi sa volonté aux plus forts.

Selon lui, (Hans Lunden) si les ancêtres des Islandais avaient vécu aujourd’hui, ils auraient été des surhommes doublés de génies militaires et il rêvait de les ressusciter. Il menait des études anthropologiques sur la race nordique dans un institut fondé par Himmler à Berlin. Cet institut s’appelle « Héritage ancestral »…

Lu en mai 2020