Publié dans Littérature anglaise, Littérature contemporaine

« La salle de bal » de Anna Hope

Retour, pour cette dernière lecture de 1017, à un domaine que j’affectionne, celui de la psychiatrie avec ce roman :

 La salle de bal de Anna Hope

 

Quatrième de couverture

Lors de l’hiver 1911, l’asile d’aliénés de Sharston, dans le Yorkshire, accueille une nouvelle pensionnaire : Ella, qui a brisé une vitre de la filature dans laquelle elle travaillait depuis l’enfance. Si elle espère d’abord être rapidement libérée, elle finit par s’habituer à la routine de l’institution. Hommes et femmes travaillent et vivent chacun de leur côté : les hommes cultivent la terre tandis que les femmes accomplissent leurs tâches à l’intérieur. Ils sont néanmoins réunis chaque vendredi dans une somptueuse salle de bal. Ella y retrouvera John, un « mélancolique irlandais ». Tous deux danseront, toujours plus fébriles et plus épris.

À la tête de l’orchestre, le docteur Fuller observe ses patients valser. Séduit par l’eugénisme et par le projet de loi sur le Contrôle des faibles d’esprit, Fuller a de grands projets pour guérir les malades. Projets qui pourraient avoir des conséquences désastreuses pour Ella et John.

Après Le chagrin des vivants, Anna Hope parvient de nouveau à transformer une réalité historique méconnue en un roman subtil et puissant, entraînant le lecteur dans une ronde passionnée et dangereuse.

 

Ce que j’en pense

L’histoire se déroule en 1911, sur trois saisons : hiver-printemps, printemps-été et été-automne et se présente un peu comme un récit choral, alternant trois personnages principaux : John, Ella et Charles. Un quatrième personnage, Clem, est présent dans tout le récit comme en filigrane, l’auteure ne parlant jamais en son nom.

John est interné dans l’unité des hommes et à le droit de sortir « travailler », creuser des tombes pour les « patients » qui meurent dans des conditions plus ou moins mystérieuses ; on ne sait pas trop les motifs de son internement, son mariage ayant volé en éclats après le décès de sa fille.

Ella est dans l’unité des femmes, après avoir cassé un carreau dans la filature où elle travaillait dans des conditions inhumaines ! dès son arrivée, elle essaie de s’enfuir et c’est ainsi qu’elle croise pour la première fois le chemin de John, en train de creuser une fosse. Elle comprend vite qu’il ne faut pas se faire remarquer pour ne pas être enfermée, dans la camisole.

« Elle allait l’étudier cet endroit, cet asile. Se cacher au plus profond d’elle-même. Faire mine d’être sage. Et ensuite, elle s’évaderait. Pour de bon cette fois. D’une manière à laquelle ils ne s’attendraient pas. Et elle ne reviendrait pas. » P 51

Clem a été internée parce qu’elle a refusé le mariage qu’on lui imposait et a décidé de devenir anorexique. Elle travaille à la blanchisserie avec Ella et se réfugie dans les livres.

Enfin, nous avons Charles Fuller, le psychiatre haut en couleur, plus atteint que ses patients, et dont les méthodes font dresser les cheveux sur la tête. Il est vrai qu’on est en 1911, Freud n’est pas encore passé par là, mais il y avait quand même eu Charcot et ses travaux sur l’Hystérie au XIXe …

Au départ, son idée de créer un orchestre, lui-même étant musicien (violon, piano) et d’organiser un bal tous les vendredis, en choisissant les patients parmi ceux qui se sont « bien comportés » évoque plutôt une approche ouverte de prise en charge et bien-sûr par la danse, un lien amoureux se crée entre Ella et John, qui vont échanger des lettres que lira Clem car Ella ne sait pas lire…

On note au passage le côté de grandiose de la salle de bal, avec « ses fenêtres hautes et serties de verre coloré » ou « son plafond peint en brun et or », on s’imaginerait presque à Versailles ou Schönbrunn!

Anna Hope nous dépeint chaque personnage de manière approfondie :  leur allure, leurs vêtements, la façon dont ils s’expriment, leur gestuelle et on se laisse emporter par l’histoire qui se noue entre eux, avec en toile de fond, l’histoire de l’enfermement, de l’eugénisme…

Elle dépeint également très bien le fonctionnement de la famille à cette époque, la rigidité des parents, l’internement pour contraindre à obéir, le rôle de l’homme et de la femme dans cette société, le rôle limité de l’école car il faut y avoir accès et c’est plus simple de faire travailler les enfants.

Elle montre bien comment la personnalité rigide de Charles se révèle peu à peu : il est de plus en plus suspicieux, interprète les moindres paroles, cherchant un sens caché, un complot éventuel : la paranoïa dans toute sa splendeur.

Elle raconte ses relations avec ses parents avec un père autoritaire brillant et une mère effacée, et son attirance pour le jeune homme qui tient le magasin de musique, la manière dont il réagit lorsque celui-ci le touche, et son aversion pour ce qu’il appelle la fornication entre patients…

La théorie de Charles Fuller sur l’hystérie, (que d’autres partageaient à l’époque) est sidérante. On peut lire par exemple:

« A mesure qu’il lisait, Charles était envahi par la sensation agréable des pièces d’un puzzle qui s’assemblent. Ainsi donc la tare neuropathique s’était transmise de mère en fille, la mère étant le transmetteur de l’infection. Rien que le père ou le frère, impuissants eussent pu empêcher. Rien d’ailleurs que la fille elle-même eût pu faire pour échapper à son destin. Il tailla son crayon et écrivit : « contagion d’utérus à utérus, l’essence même de l’hystérie. » P 114

En confisquant ses livres à Clem (car cela lui perturbe l’esprit !)  il est dans la maltraitance et la perversion, il la fait retomber de l’anorexie, et le gavage. Elle est perturbée sur le psychologique, certes, mais qui ne le serait pas lorsque sa famille lui impose un mariage dont elle ne veut pas et préfère la faire interner plutôt que l’écouter…

Les théories sur l’Eugénisme sont bien expliquées. On est en 1911 mais, on sent monter l’idée de race supérieure, de la nécessité d’éradiquer la « reproduction » dans la classe pauvre, prônant la stérilisation des hommes : plus de procréation donc plus de pauvres et seule l’élite riche aura le droit de vivre, le chômage sera résolu… de plus, les partisans de cette théorie affirment que le paupérisme est héréditaire…

L’eugénisme me révulse au plus haut point et j’ai serré les dents en lisant certains chapitres, car on sait ce que cette théorie d’une race supérieure a engendré avec les nazis. Ce qui frappe, c’est la facilité avec laquelle les propres fils de Darwin ont pu utiliser ses travaux pour assouvir leur besoin de toute-puissance, de domination…

Anna Hope capte l’attention du lecteur, joue avec son ressenti en alternant ainsi la parole de chacun, sinon la répulsion que suscite Charles pourrait pousser à refermer le livre, mais la douceur de l’histoire d’amour calme le jeu et ne tombe jamais dans la mièvrerie.

J’ai beaucoup aimé ce roman et je rajoute à ma PAL son précédent livre: « Le chagrin des vivants ».

 

Extraits

Être sage, Ella savait ce que c’était. Elle le savait depuis toute petite. Etre sage, c’était survivre. C’était regarder sa mère se faire rouer de coups et ne rien dire pour ne pas y passer à son tour. Avoir la nausée parce qu’on était lâche de ne rien faire du tout. P 51

 

Être sage c’était seulement l’extérieur. L’intérieur était différent. C’était quelque chose qu’ils ne connaîtraient jamais. P 51

 

… de nous jours la progéniture dégénérée des faibles d’esprit et des pauvres chroniques est traitée avec davantage de sollicitude, mieux nourrie, mieux vêtue, mieux soignée, et a de plus grands avantages que l’enfant du travailleur respectable et indépendant… P 83

 

Ici les patients constituent une main-d’œuvre prête à l’emploi, qui plus est une main-d’œuvre qui trouve sa thérapie dans le bon labeur honnête qu’elle effectue. P 86

 

Contrairement à la musique, il a été démontré que la lecture pratiquée avec excès était dangereuse pour l’esprit féminin… si un peu de lecture légère ne porte pas à conséquence, en revanche une dépression nerveuse s’ensuit quand la femme va à l’encontre de sa nature. P 114

 

Si c’était son devoir d’écrire une allocution pour ce congrès, ça l’était tout autant de modifier sa silhouette, d’incarner l’homme supérieur sous « tous » ses aspects : comme l’avait dit Pearson, les plus beaux esprits doivent résider dans l’écrin des plus beaux corps. Il y avait un nouveau corps latent, assurément sous cette couche de chair. Il lui suffisait de sculpter sa liberté. P 134

 

Il songea alors que dans ces gestes inconscients et répétitifs, elle ressemblait en tout point aux patients de l’asile. Incapable de dissimuler sa transpiration, elle sortait seulement de temps à autre son mouchoir avec lequel elle se tamponnait. Son odeur qui parvenait à Charles par bouffées intermittentes, était un miasme de corps féminin et d’eau de lavande : impossible d’être plus loin du parfum frais du jeune homme de chez Spence.

Son père, vêtu comme d’habitude d’un costume d’étoffe noire, paraissait boudiné et mal à l’aise, la peau couleur de graisse fumée. Même la viande dans son assiette à Charles repoussante, tout évoquait la mort et la décomposition. P 195

 

Et soudain une révélation dorée l’assaillit : il se fichait que son père désapprouve. Se fichait de ce que pensait sa mère. Ils verraient très vite de quoi il était capable… P 197

 

« Nôtre tâche… en vérité, à la société eugénique, est d’étudier toutes mes méthodes possibles pour empêcher la « décadence de la nation » et, quand cet objectif sera atteint, il deviendra évident que non seulement la lutte sera longue et ardue, mais que notre première préoccupation devrait être de commencer sur des bases justes. P 251

Lu en décembre 2017

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Publié dans 19e siècle, Challenge 19e siècle, Littérature anglaise

« Voyage avec un âne dans les Cévennes » de Robert Louis Stevenson

Je vous parle aujourd’hui d’un de mes livres appartenant à ce que j’appelle les « lectures salle d’attente » où je passe parfois des heures… dans ces cas-là, ma liseuse m’accompagne et c’est ainsi que j’ai pu découvrir celui-ci:

 voyage avec un ane dans les Cevennes de Robert Louis Stevenson.

 

Résumé de l’éditeur

À l’automne 1878, le jeune écrivain part avec une ânesse, Modestine, pendant douze jours et traverse les Cévennes depuis Monastier jusqu’à St Jean du Gard. Il nous décrit agréablement cette région de montagnes, et nous relate en même temps l’histoire de ces contrées, en particulier la révolte des Camisards. De nos jours, un sentier de grande randonnée a été créé sur ces traces : le GR70.

 

Ce que j’en pense

Dans ce récit, l’auteur nous emmène sur les sentiers, traversant les Cévennes en compagnie de sons ânesse, Modestine. Il s’agit de notes qu’il a prises consciencieusement chaque jour tout au long de son périple.

Après les préparatifs du départ, les bagages qui s’amoncèlent, il faut bien trouver un porteur et après avoir hésité entre les avantages et les inconvénients du cheval, de l’âne, il opte pour Modestine, une ânesse avec laquelle le courant ne passe guère ; après avoir chargé le bât, il faut apprendre comment la faire avancer !

« Je vous prie de le croire, le gourdin ne demeurait point inactif. J’estime que chaque pas convenable que faisait Modestine doit m’avoir coûté au moins deux coups bien appliqués. On n’entendait d’autre bruit dans les alentours que celui de ma bastonnade infatigable. »

J’ai bien aimé toute cette partie (le premier tiers du livre), où Robert Louis Stevenson nous raconte ses démêlés avec Modestine, sa manière de l’apprivoiser, si l’on peut dire, passant du gourdin à l’aiguillon ; cependant on sent peut de complicité entre lui et l’animal. C’est une association en quelque sorte !

« Elle était assez gentille à voir, mais aussi avait-elle donné preuve d’une foncière stupidité, rachetée, à dire vrai, par sa patience, mais aggravée par des accès de légèreté sentimentale déplacés et navrants. »

J’ai eu du plaisir à traverser les Cévennes, avec lui, sous la pluie, dans les sous-bois, à la rencontre de certains lieux : le Cheylard, le Gévaudan et sa fameuse bête, la Lozère, le Tarn…

Par contre, j’ai moins apprécié ses considérations sur les religions, ses jugements parfois à l’emporte-pièces, comme s’il se considérait comme un être à part, lui l’Écossais en terre de France.

Cependant, on le voit changer peu à peu au fil des rencontres, apprécié la beauté des paysages, la nature, le silence.

C’est le premier écrit de Robert Louis Stevenson avec un style particulier qui m’a plu et qui laisse entrevoir son œuvre future. Bien-sûr, j’ai pensé au livre de Sylvain Tesson: « Sur les chemins noirs » que je lisais en même temps et que j’ai préféré…

Challenge XIXe siècle 1017

Robert Louis Stevensonvoyage avec un ane dans les Cevennes de stevenson

 

Extraits

Chacun avait à cœur d’être aimable et utile pour un étranger. Cela n’était pas dû simplement à l’hospitalité naturelle des montagnards, ni même à l’étonnement qu’on y avait de voir vivre de son plein gré au Monastier un homme qui aurait pu tout aussi bien habiter en n’importe quel autre endroit du vaste monde ; cela tenait pour une grande part, à mon projet d’excursionner vers le Sud, à travers les Cévennes. Un touriste de mon genre était jusqu’alors chose inouïe dans cette région. On m’y considérait avec une piété dédaigneuse comme un individu qui aurait décidé un voyage dans la lune. Toutefois, non sans un intérêt déférent comme envers quelqu’un en partance vers le Pôle inclément. 

 

Il n’y a qu’un voyageur, qui surgit là comme un évadé d’une autre planète, à pouvoir goûter exactement la paix et la beauté de la grande fête ascétique. La vue de la contrée au repos lui fait du bien à l’âme. Il y a quelque chose de meilleur que la musique dans le vaste silence insolite, et qui dispose à d’agréables pensées comme le bruit d’une mince rivière ou la chaleur du clair soleil.

 

Béni soit l’homme qui inventa les aiguillons ! Béni soit l’aubergiste du Bouchet-Saint-Nicolas qui m’en montra le maniement ! Cette simple gaule, pointue d’un huitième de pouce, était en vérité un sceptre, lorsqu’il me la remit entre les mains. À partir de ce moment-là, Modestine devint mon esclave. Une piqûre et elle passait outre aux seuils d’étable les plus engageants. Une piqûre et elle partait d’un joli petit trottinement qui dévorait les kilomètres.

 

Quant à moi, je voyage non pour aller quelque part, mais pour marcher. Je voyage pour le plaisir de voyager. L’important est de bouger, d’éprouver de plus près les nécessités et les embarras de la vie, de quitter le lit douillet de la civilisation, de sentir sous mes pieds le granit terrestre et les silex épars avec leurs coupants. Hélas ! tandis que nous avançons dans l’existence et sommes plus préoccupés de nos petits égoïsmes, même un jour de congé est une chose qui requiert de la peine. Toutefois, un ballot à maintenir sur un bât contre un coup de vent venu du nord glacial n’est point une activité de qualité, mais elle n’en contribue pas moins à occuper et à former le caractère. Et lorsque le présent montre tant d’exigences, qui peut se soucier du futur ?

 

Il n’y avait point apparence de la main de l’homme dans le paysage entier et, en vérité, pas trace de son passage, sauf là où une génération après une génération, avait cheminé dans d’étroits sentiers tortueux pénétrant sous les bouleaux et en sortant, en haut et en bas des versants qu’ils sillonnaient.

 

La nuit est un temps de mortelle monotonie sous un toit ; en plein air, par contre, elle s’écoule, légère parmi les astres et la rosée et les parfums. Les heures y sont marquées par les changements sur le visage de la nature. Ce qui ressemble à une mort momentanée aux gens qu’étouffent murs et rideaux n’est qu’un sommeil sans pesanteur et vivant pour qui dort en plein champ. La nuit entière il peut entendre la nature respirer à souffles profonds et libres.

https://www.ebooksgratuits.com/

 

Lu entre octobre et décembre  2017

 

 

 

Publié dans Littérature anglaise, Littérature contemporaine

« Dans une coque de noix » de Ian McEwan

Aujourd’hui, place à un auteur qui me fait de l’oeil depuis quelques temps déjà avec:

 

dans une coque de noix de Ian McEwan

 

 

Quatrième de couverture:

À l’étroit dans le ventre de ma mère, alors qu’il ne reste plus que quelques semaines avant mon entrée dans le monde, je veille. J’entends tout. Un complot se trame contre mon père. Ma mère et son amant veulent se débarrasser de lui. La belle, si belle Trudy préfère à mon père, John, poète talentueux en mal de reconnaissance et qui pourtant l’aime à la folie, cet ignare de Claude. Et voilà que j’apprends que Claude n’est autre que mon oncle : le frère de mon père. Un crime passionnel doublé d’un fratricide qui me fera peut-être voir le jour en prison, orphelin pour toujours ! Je dois les en empêcher.

Il y a quelque chose de pourri au royaume d’Angleterre du XXIe siècle? Après L’intérêt de l’enfant, Ian McEwan n’en finit pas de surprendre et compose ici, dans un bref roman à l’intensité remarquable, une brillante réécriture d’Hamlet in utero.

Ce que j’en pense:

Quand l’auteur est venu présenté son roman à La Grande Librairie, j’ai senti la tentation s’installer car son idée était originale: le narrateur est un fœtus dans le ventre de sa mère, qui nous raconte ses perceptions, ses états d’âme et surtout comment sa mère va commettre un meurtre.

Confortablement installé dans l’utérus de Trudy, il découvre que sa mère à un amant et il cherche à l’identifier, et surprise, il s’agit du frère de son père, Claude, qu’il tient en piètre estime, trahison supplémentaire.

« Les amants arrivent à leur premier baiser  avec autant de cicatrices que de désirs. »

Le temps de se faire à cette idée, il apprend que ces deux infâmes veulent assassiner son père, le poète John et va tout mettre en œuvre pour éviter ce crime, tout en dissertant sur l’amour, la trahison, le réchauffement climatique, la nature des hommes, tout ce qu’il capte sur les ondes et sur Internet au fil des connexions de sa mère.

Une mère qui avale quantité de vins de toutes sortes, enivrant son fœtus au passage , sans se préoccuper  un seul instant des conséquences éventuelles sur son bébé à venir, bébé dont elle se fout éperdument d’ailleurs toute à son histoire d’amour…ce qui donne des phrases de ce style:

« J’aime bien partager un verre avec ma mère. Peut-être n’avez-vous jamais goûté, à moins que nous ne l’ayez oublié, un bon bourgogne (son préféré) ou un bon sancerre (autre préférence) décanté à travers un placenta sain. » P 19

Ce fœtus est drôle lorsqu’il essaie d’intervenir, en donnant des coups de pieds, ou quand il se montre jaloux, amoureux de sa mère, admirateur des poèmes de son père et haïssant le rival de ce dernier, ou lorsqu’il capte la jalousie de sa mère envers une jeune poétesse qui accompagne son père un soir. Il l’est un peu moins lorsqu’il tente de se suicider…

Ce roman est drôle, mais peut devenir un peu lassant lorsque,  parfois, notre fœtus part trop dans ses envolées « philosophiques », nous livrant une conception pessimiste mais réaliste de l’état de la planète et de l’humanité:

« Donc, on est seuls, tous autant qu’on est, même moi, chacun marchant sur une route déserte, trimballant dans un baluchon sur son épaule les projets, les courbes prévisionnelles d’une progression inconsciente. » P 46

On retrouve la thématique d’Hamlet (le fils qui veut venger le meurtre de son père par l’amant de sa mère), Ian McEwan ayant souhaité  rendre hommage à Shakespeare, pour les quatre-cent ans de sa mort.

J’ai aimé, j’ai passé un bon moment, car cet auteur est surprenant, mais je suis un peu déçue, je m’attendais à plus avec un sujet comme celui-ci, ce n’est donc pas un coup de cœur.

Extraits:

Je sais que l’alcool amoindrira mon intelligence. Il amoindrit celle de tout le monde. Ah, mais comment résister à un joyeux Pinot noir qui vous rosit les joues ou à un sauvignon aux arômes de groseilles à maquereau, sous l’effet desquels je fais des cabrioles dans ma mer secrète, rebondissant sur les murs de mon château — ce château gonflable qui est ma demeure. Du moins, c’est ce que je ferais si  j’avais plus de place. P 19

 

 

 Tout le monde ne sait pas quel effet ça fait, d’avoir le pénis du rival de notre père à quelques centimètres de votre nez. Si tard dans la grossesse, ils devraient réfréner leurs élans par égard pour moi. La courtoisie, à défaut de discernement médical, l’exige. Je ferme les yeux, serre les gencives, me recroqueville contre la paroi utérine. Ces turbulences arracheraient les ailes d’un Boeing. P 33

 

 

J’ai droit à ma première intuition des couleurs et des formes, car le ventre de ma mère est au soleil, si bien que je distingue dans le halo rougeâtre d’une chambre noire de photographe, mes mains devant mon visage et mon cordon souplement enroulé autour de mon abdomen et de mes genoux. P 44

 

 

J’aimerais croire  que la présence de ma mère sur ce balcon est destinée à produire de la vitamine D pour la croissance de mes os, qu’elle a baissé la radio pour mieux envisager mon existence, que sa main qui caresse l’endroit où elle croit  trouver ma tête exprime de la tendresse. Mais il se peut qu’elle peaufine son bronzage… P 44

 

 

Certains artistes, écrivains ou peintres, s’épanouissent, comme les bébés à naître, dans un espace confiné. L’étroitesse de leur sujet peut troubler ou décevoir. P 74

 

Être enfermé dans une coque de noix, voir le monde dans un camée d’ivoire, dans un grain de sable. Pourquoi pas, quand toute la littérature, tous les arts, toutes les entreprises humaines ne sont qu’un point minuscule dans l’univers des possibles? Et cet univers même n’est sans doute qu’un point minuscule dans une multitude d’univers réels ou possibles. P 75

 

 

La mémoire est pauvre en souvenirs des échecs passés. L’enfance transparaît sous la peau de l’adulte, utilement ou pas. Tout comme les lois de l’hérédité qui régissent une personnalité. Les amants ignorent que le libre arbitre n’existe pas. P 135

 

Lu en août 2017

Publié dans Littérature anglaise, Littérature contemporaine

« Avant toi » de Jojo Moyes

Un roman léger, pour changer un peu avec:

Avant toi de Jojo Moyes

 

Quatrième de couverture

Si le temps nous est compté…

Lou est une fille ordinaire qui vit une vie monotone dans un trou paumé de l’Angleterre dont elle n’est jamais sortie. Quand elle se retrouve au chômage, elle accepte un contrat de six mois pour tenir compagnie à un handicapé. Malgré l’accueil glacial qu’il lui réserve, Lou va découvrir en lui un jeune homme exceptionnel, brillant dans les affaires, accro aux sensations fortes et voyageur invétéré. Mais, depuis l’accident qui l’a rendu tétraplégique, Will veut mettre fin à ses jours. Lou n’a que quelques mois pour le faire changer d’avis.

 

Ce que j’en pense :

C’est l’histoire d’une rencontre improbable entre Lou et Will, dans une petite ville plutôt fermée sur elle-même, dans des conditions tout aussi surprenantes car ils vivent dans  deux milieux totalement différents.

Will fait partie de la société bourgeoise aisée, où tout est facile, mais un accident le cloue dans un fauteuil alors que Lou vit dans un milieu très modeste, chômeuse depuis que la fermeture du bar qui l’employait.

Elle habite dans l’appartement de  ses parents, où seul le père travaille, avec une mère hyperactive, toujours le chiffon à la main, le grand-père transformé en légume par un AVC, et sa jeune sœur, la surdouée de la famille qui est revenue vivre avec eux avec son fils Thomas.

Inutile de préciser que cela implique que Lou soit obligée de retrouver rapidement un travail pour alimenter les ressources de la famille.

Jojo Moyes pose aussi le problème du handicap: comment un homme brillant, le goût du risque chevillé au corps peut-il accepter de se retrouver en fauteuil, après un accident, et dépendre des autres? Ce qui ne peut que le rendre acariâtre envers les autres. Le vide se fait autour de lui, ses anciens amis se font rares et il ne fait rien pour les retenir.

Surtout, l’auteure aborde le sujet du suicide assisté: le côté légal ou pas et les réactions de l’entourage qui ne veut pas, les bien-pensants qui s’insurgent au nom de la religion ou de tout autre dogme, mais aussi le droit de la personne handicapée à choisir ce qu’elle veut et ne pas lui imposer une vie dont elle ne veut plus. L’entourage a-t-il le droit de s’opposer à cette décision?

j’ai bien aimé la façon dont Jojo Moyes parle du handicap, l’acceptation ou non qu’on en a et c’est un long chemin, même si on n’est pas tétraplégique, de ne plus pouvoir faire avec son corps ce dont la tête a envie et le vide qui se fait dans les anciennes relations; les amis qui restent se comptent sur les doigts d’une main, je peux le confirmer…

Sa réflexion sur le suicide assisté me plaît aussi car c’est une question qu’on se pose face au handicap et l’hypocrisie du débat sur l’euthanasie est hélas toujours présente. Il faut avoir les moyens financiers de se rendre en Suisse ou en Belgique…

Bon moment de lecture car j’ai dévoré ce roman, alors que chacun sait que ce n’est pas mon style de lecture habituel, mais la canicule peut avoir du bon…

 

Extraits :

C’est la femme que j’ai remarquée d’abord, une blonde aux jambes interminables et à la peau dorée, une de ces créatures qui me faisaient toujours me demander si les humains appartenaient bien tous à la même espèce. Dans sa catégorie, elle avait l’allure d’une exceptionnelle pouliche de concours. P 72

Il émanait d’elle un parfum de richesse désinvolte, de « tout m’est dû », d’une vie vécue dans l’aisance d’un magazine de papier glacé. P 73

Il y a des heures normales et d’autres, bizarres où le temps paraît se figer et glisser, où la vie — la vraie vie—semble être à la fois très proche et très lointaine. P 119

Tout prend du temps, Will, a-t-elle assuré en posant brièvement une main sur son bras. Et ça, c’est quelque chose que votre génération a du mal à accepter. Vous avez tous grandi  en vous attendant à ce que les choses se passent instantanément comme vous le voulez. Vous espérez tous avoir une vie à la hauteur de vos attentes. C’est particulièrement vrai pour un jeune homme comme vous à qui tout réussit. Mais, il faut du temps. P 375

 

Lu en juin 2017

Publié dans Littérature anglaise, Littérature contemporaine

« Assez de bleu dans le ciel » de Maggie O’Farrell

Je vous parle aujourd’hui du  dernier roman de Maggie O’Farrell :

Assez de bleu dans le ciel de Maggie O'Farrell 

Quatrième de couverture

Avec un art de la construction vertigineux qui mêle les lieux, les époques et les voix, Maggie   O ’Farrell donne vie à une galerie de personnages complexes et livre la bouleversante radiographie d’un mariage, des forces qui le soudent aux pressions qui le menacent. Encensé par une presse unanime, un roman puissant, à la fois drôle et poignant.

Une maison à des kilomètres de tout.

Autour, rien que l’herbe verte, les trembles aux feuilles chargées de pluie et le ciel changeant du Donegal. Ce refuge, Daniel Sullivan s’apprête à le quitter le temps d’une semaine pour se rendre aux États-Unis, son pays d’origine. C’est l’anniversaire de son père, qu’il n’a pas vu depuis des années.

Dans la voiture qui le conduit à l’aéroport, une voix retentit à la radio : celle d’une femme dont il est sans nouvelles depuis vingt ans, son premier amour.

Les souvenirs se déversent. Replonger dans le passé, comprendre ce qui le pousse à abandonner ceux qu’il aime, Daniel ne pense plus qu’à ça.

Mais il y a son épouse Claudette, star de cinéma fantasque, passionnée, qui a choisi d’organiser sa propre disparition pour échapper au monde. Comment lui révéler l’homme qu’il est véritablement ? Que peut-il encore promettre, lui qui n’a jamais su que fuir ?

 

Ce que j’en pense

Tout d’abord, un grand merci à babelio.com et aux éditions Belfond qui m’ont proposé de lire ce livre !

Quel plaisir de lecture et quelle joie de retrouver cette auteure dont j’ai beaucoup aimé « La mystérieuse disparition d’Esme Lennox » il y a quelques temps…

En fait, Maggie   O ’Farrell passe en revue plusieurs couples qui s’entremêlent : Claudette actrice renommée et son cinéaste de mari, qu’elle finit par fuir en douce pour échapper à son statut de star omniprésente dans les médias avec son bébé, Ari,  sous le bras.

Daniel qui divorce d’une épouse féroce qui ne le laissera plus jamais voir leurs enfants et le point de rencontre, en Irlande, entre Claudette et Daniel pour former le troisième couple qui est en fait le centre de ce roman.

Malgré le bonheur, leurs deux enfants qui grandissent en liberté, leur mère assurant leur instruction, donc un cocon avec peu de contacts avec l’extérieur. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes, si un fantôme ne surgissait pas du passé de Daniel : Nicola, son amour de jeunesse, disparue brutalement, avec son pesant de culpabilité pour lui.

Pour moi qui aime les familles barges, un peu (beaucoup) déjantées, les enfants précoces, autistes ou non, les paysages à couper le souffle, les voyages (artificiels ou non) entre les USA, un trou perdu en Irlande loin de toute civilisation, la virée par l’Amérique du Sud et les allers et retours incessants entre présent et passé, j’ai été comblée.

On se promène ainsi dans les années 80 puis l’époque contemporaine avec un passage par les années 40 sur les traces de la mère de Daniel. Et, parallèlement aux voyages entre les époques, l’auteure fait parler tous les protagonistes, chacun à leur tour : elle donne un titre au chapitre, et annonce le personnage qui va s’exprimer, le lieu et la date.

Un détail que l’on retrouve à chaque chapitre : une dizaine de mots de la première phrase écrite en majuscules. Ex : P 232

                                  « L’esprit fatigué est une gazinière

                                              Daniel, Sussex, 2010

IL EST TOUT JUSTE UN PEU PLUS DE 15 HEURES, temps moyen de Greenwich, et je me trouve sur le parking d’un lycée d’une ville-dortoir sans charme, en Angleterre. »

Une mention spéciale pour Niall, le fils né du premier mariage de Daniel, enfant hypersensible, couvert d’eczéma sur tout le corps, qui va régulièrement à l’hôpital, où on l’enduit de crème et de bandages pour éviter les démangeaisons…

« Niall a conscience de sa peau, de la surface de sa peau, de sa couche supérieure qui réagit à sa déception par une décharge de chaleur emplissant l’espace entre ses vêtements et cette partie de lui que Niall appelle son « moi ». P 72 »

Les personnages sont farfelus, tristes ou gais, avec leurs secrets enfouis profondément et qui ressurgissent lors d’évènements importants ou traumatisants de leurs vies et, même s’ils frisent parfois la caricature ou deviennent horripilants, ils sont tous attachants et mettent en lumière les époques de leur vie à travers les mœurs de la société dans laquelle ils vivaient alors.

Un roman que j’ai lu de façon addictive, oscillant entre l’envie de connaître la suite et le désir que ça continue encore et encore…

J’aime beaucoup l’écriture de Maggie   O ’Farrell, son style alerte, la psychologie de ses héros, ainsi que son analyse du mariage, de la tolérance (ou pas) et de l’évolution dans un couple, dans la famille.….

 

Extraits

Pour ne rien rajouter au surréalisme de la situation, mon grand-père et moi partageons le même nom. Il y eut des fois où, au cœur de la nuit, j’eus l’impression de traquer mes propres cendres, celles de l’homme que j’étais avant. P29

                                                              ***

Cette démangeaison, ce désagrément, cette éruption, cette inflammation, ces rougeurs, tous ces symptômes infernaux, aliénants : tout cela n’est pas lui. Il y a lui et il y a sa maladie. Lui et sa maladie sont deux entités, forcées de cohabiter dans un même corps. P 72

                                                               ***

C’est ainsi que Daniel perçoit à présent la situation, comme un gaz toxique emprisonné, scellé dans une bouteille qu’il ne faut jamais, ni sous aucun prétexte, ouvrir. P 127,

                                                              ***

Sur la vitre verdâtre en face de lui, des traces de buées éphémères apparaissent et disparaissent, apparaissent et disparaissent ; l’invisible qui se dévoile, se fait connaître au monde. P 230

                                                             ***

Chez la plupart des espèces, le mâle blessé se retire, se cache sous terre, lèche ses plaies en privé pour réapparaître plus tard dans la lumière, une fois remis sur pieds. P 235

                                                             ***

« je ne crois pas que ce que nous appelons en amour un coup de foudre soit une si grande absurdité, ainsi qu’il est coutume de le penser. Nous nous faisons généralement une idée du genre de personne susceptible de nous plaire… et lorsque nous en rencontrons une illustration parfaite, réunissant toutes les qualités que nous admirons, le sort en est jeté ». P 273

                                                             ***

Les mariages qui battent de l’aile, me dis-je, assis sur le banc froid du kiosque, sont comparables à des cerveaux après un AVC. Certaines connexions sont court-circuitées, certaines facultés perdues à jamais, les fonctions cognitives souffrent, des centaines de réseaux de neurones se referment… P 349

                                                              ***

…La seule langue au monde à posséder un mot pour désigner ces êtres, ces vies étaient le roumain. Detlene : esprits errants de ces enfants perdus ou mort-nés. De ces enfants qui, indéniablement, avaient vécu, mais seulement dans le ventre de leur mère. P 423

                                                              ***

… Les mariages se brisent non pas à cause de ce que l’on a dit, mais de ce que l’on ne dit pas. P 438

 

Lu en avril 2017

Publié dans Littérature anglaise, Littérature contemporaine

« Le fracas du temps » de Julian Barnes

J’ai beaucoup aimé « Une fille qui danse » de Julian Barnes, alors quand ma bibliothécaire préférée m’a conseillé ce roman biographique, j’ai foncé :

Le fracas du temps de Julian Barnes 

Quatrième de couverture

Ils venaient toujours vous chercher au milieu de la nuit… Alors il avait dit à Nita qu’il passerait ces heures inévitablement sans sommeil sur le palier, près de l’ascenseur. Il attendrait que la porte s’ouvre, qu’un homme en uniforme hoche la tête en le reconnaissant, que des mains se tendent et se referment sur ses poignets. Il s’empresserait de les accompagner, pour les éloigner de l’appartement, de sa femme et de son enfant.

On a beaucoup critiqué les artistes qui ont choisi de cautionner le régime soviétique, qui ont été des « Collabos». Mais on ne doit pas oublier que Staline les surveillait de près. Vous deviez obéir, sinon… Un trait de plume du tyran suffisait à vous condamner à mort, ainsi, parfois, que toute votre famille, et à faire disparaître votre œuvre. Alors quel choix aviez-vous ?

Dans Le fracas du temps, Julian Barnes explore la vie et l’âme d’un très grand créateur qui s’est débattu dans le chaos de son époque, tout en essayant de ne pas renoncer à son art. Que pouvait-il faire ? Et, en corollaire, qu’est-ce que moi, j’aurais fait ? À ces questions cruciales, il y a peut-être des réponses dans ce roman qui raconte une histoire vraie.

 

Ce que j’en pense

« L’art appartient au peuple », cette citation de Lénine est sur tous les frontons…

Comment tuer un homme, musicien reconnu, sans attenter à sa vie, simplement en le persécutant psychologiquement, c’est ce qu’a vécu Dmitri Chostakovitch au temps de l’URSS.

Julian Barnes raconte les interrogatoires menés par Zakrevsky, uniquement parce qu’il a été en contact avec Toukhatchevsky suspecté d’avoir fomenté un « complot contre Staline », telle est la formule consacrée pour éliminer quelqu’un, pourtant héros, maréchal, car il a cessé de plaire au tyran, et au passage, on élimine tous les membres de la famille, les proches, ceux qui lui ont parlé une fois dans leur vie…

Dmitri Chostakovitch préfère attendre dans le couloir, sa valise à la main, pour ne pas être arrêté devant sa famille et être emmené en pyjama à la « Grande Maison » :

« Un de ses cauchemars éveillés persistants était que le NKVD leur prendrait Galya et l’emmènerait – si elle avait de la chance – dans un orphelinat spécial pour les enfants des ennemis de l’Etat. On lui donnerait un nouveau nom et où on ferait d’elle une citoyenne soviétique modèle – un petit tournesol levant son visage vers le grand soleil appelé Staline ». P 27

L’interrogateur change du jour au lendemain, car tombé en disgrâce, lui aussi, éloignant temporairement les soupçons, desserrant un peu l’étau.

Le seul tort de cet homme a été le fait que sa musique ait déplu à Staline : « du fracas en guise de musique » a dit celui-ci qui a assisté à la représentation dans sa loge, caché derrière un rideau, tandis que ses sbires baillaient ou grimaçaient ostensiblement, les musiciens ayant moins bien joué car il était là. Et le lendemain, la phrase faisait la une de « la Pravda »…

Il va devoir apprendre à composer la musique qui plaît au peuple puisque « l’art appartient au peuple », comme si c’était possible, sous la coupe de gens qui n’y connaissent rien ou des musicologues à la botte du régime.

Quand il se rend l’Étranger, il doit lire les discours qu’on a écrit pour lui, démolir Stravinski par exemple, et faire l’apologie du régime. Il ne se laisse pas tenter par l’exil, lors de son passage aux USA car cela retomberait sur sa famille.

On voit la vie de musicien basculer, la peur qui s’installe, on ne l’a pas exécuté certes, mais il aurait préféré la mort physique à cette mort psychologique. Il se trouve lâche, se méprise de plus en plus, sa vie étant devenue un enfer et, peu à peu, il s’en sort par l’ironie. « Il aimait à penser qu’il n’avait pas peur de la mort. C’était la vie qu’il craignait, pas la mort ».

On aurait pu penser que les choses changeraient à la mort de Staline, mais Khrouchtchev ne vaut guère mieux : certes on a dénoncé les purges, rendu leur honneur à certains, mais on est passé « d’un Pouvoir carnivore à un Pouvoir végétarien » comme le dit Anna Akhmatova, on ne tue plus, mais on manipule plus subtilement : Dmitri est obligé de prendre sa carte au parti, alors qu’il avait toujours refusé mais on ne l’aurait pas laissé tranquille…

Une image forte : Chostakovitch demande à une étudiante à qui appartient l’art (la phrase est écrite sur le mur en face d’elle, et affolée elle est incapable de lui répondre, même quand il lui tend la perche en lui demandant ce qu’a dit Lénine à propos de l’art!

J’ai beaucoup aimé ce roman biographique qui envoie un uppercut au lecteur et le fait réfléchir sur le pouvoir, la tyrannie, la persécution morale, l’interdiction de penser par soi-même, devenant l’ombre de lui-même pour survivre et protéger sa famille. Bien-sûr, on peut faire le lien avec les dictateurs actuels qui persécutent toujours autant les dissidents, les méthodes n’ont pas changé…

Je connaissais la chasse aux sorcières contre les écrivains dissidents, ou Noureïev pour la danse, mais pas trop celle exercée contre les musiciens…

Je pourrais parler de ce livre pendant des heures, tant il a suscité d’intérêt, d’émotions, j’ai littéralement vécu avec Dmitri pendant quelques jours, alors j’espère  avoir été assez convaincante pour donner envie de lire ce livre.

 

Extraits

Non, répondit son esprit, rien ne commence juste comme ça, à une certaine date et en un certain lieu. Tout a commencé en plus d’un lieu, et à plus d’un moment, parfois même avant ta naissance, dans des contrées étrangères et, dans l’esprit d’autres gens. P 21

Il était né à Saint-Pétersbourg, avait commencé à grandir à Petrograd, fini de grandir à Leningrad. Ou « Saint-Leninsbourg », comme il lui plaisait parfois de l’appeler. Qu’importait tel ou tel nom. P 22

Il se voyait comme quelqu’un qui éprouvait de fortes émotions qu’il était apte à exprimer. Mais, c’était s’exonérer trop facilement ; c’était encore ne pas être honnête. En réalité, il était un névrosé. Il croyait savoir ce qu’il voulait, il obtenait ce qu’il voulait, il n’en voulait plus, cela s’en allait, il voulait le récupérer. P 45

Récemment, le Pouvoir l’avait humilié, lui avait retiré son gagne-pain, ordonné de se repentir. Le Pouvoir lui avait dit comment il voulait qu’il travaille, comment il voulait qu’il vive. A présent, il insinuait que, à la réflexion, il ne voulait peut-être plus qu’il vive. P 55

Qui pouvait savoir ce que croirait l’avenir ? Nous attendons trop de l’avenir – en espérant qu’il démentira le présent. Et qui pouvait quelle ombre sa mort projetterait sur sa famille. P 60

Dorénavant, il n’y aurait que deux sortes de compositeurs : ceux qui étaient en vie et effrayés et ceux qui étaient morts. P 61

Parce que, si la tyrannie peut être paranoïde, elle n’est pas forcément stupide.  Si elle était stupide, elle ne survivrait pas ; de même que, si elle avait des principes, elle ne survivrait pas. La tyrannie comprenait comment certaines parties – les parties faibles – de la plupart des gens fonctionnaient. P 80

Quand la vérité devenait impossible – parce qu’on risquait une mort immédiate – elle devait être déguisée. Dans la musique folklorique juive, la danse est le déguisement du désespoir. Et, en l’occurrence, le déguisement de la vérité était l’ironie. Parce que l’oreille du despote est rarement assez fine pour l’entendre. P 97

La progression naturelle de la vie humaine est de l’optimisme au pessimisme ; en un sens, l’ironie aide à tempérer le pessimisme, aide à créer un équilibre, une harmonie. P 98

La pureté prolétarienne était aussi importante aux yeux des soviétiques, que l’était la « pureté aryenne » pour les nazis. P 102

Qu’est-ce qui pourrait être opposé au fracas du temps ? Seulement cette musique qui est en nous – la musique de notre être – qui est transformée par certains en vraie musique. Laquelle, au fil des ans, si elle est assez forte et vraie et pure pour recouvrir le fracas du temps, devient le murmure de l’Histoire. P 139

 

Lu en mars 2017