Publié dans BILAN, Challenge le mois de l'Europe de lEst

Bilan du challenge « Le mois de l’Europe de l’ Est 2021

C’est un des rares challenges que j’ai réussi à mener à bien, depuis les années COVID, et encore, car j’ai revu mes ambitions à la baisse, pour cause de motivation en berne. Inutile de préciser que je suis très mécontente de moi-même…

J’ai accordé une plus grande place aux nouvelles afin de varier les plaisirs et les pays.

J’ai tout de même eu un superbe coup de cœur, pour une auteure qui, j’en étais sûre ne pouvait que me plaire, et ce fut mieux que je n’avais espéré :

Olga TOKARCZUK « Dieu, le temps, les hommes et les anges 

Pas loin du coup de cœur pour :

Vsevolod GARCHINE : Attalea princeps

Alvydas SLEPIKAS : à l’ombre des loups

Ma première immersion dans l’univers de cet auteur de polars polonais avec :

Wojgiech CHMIELARZ : Pyromane

L’an dernier, j’avais découvert :

Deux classiques qui ne déçoivent pas :

Fiodor DOSTOÏEVSKI : Bobok

Karel CAPEK : L’empreinte

Un recueil de nouvelles que j’ai découvert grâce à Babelio et que je n’ai pas réussi à terminer, je voulais tenter de terminer la 3e nouvelle pour le challenge, mais « quand ça veut pas, ça veut pas… » :

Mircea CARTARESCU : Melancolia

Les livres que j’avais prévus initialement :

Andreï GUELASSIMOV : Les dieux de la steppe ou L’année du mensonge

Vassili PESKOV : Ermites dans la taïga

Wojgiech CHMIELARZ : La ferme aux poupées

Zygmunt MILOSZEWSKI : Les impliqués

Fiodor DOSTOÏEVSKI : L’éternel mari ou Les possédés

Lev TOLSTOÏ : Enfance ou Guerre et paix le T1

Et l’an prochain?

On verra l’année prochaine, mais d’autres auteurs sont venus enrichir ma PAL :

Olga TOKARCZUK : Sur les ossements des morts ou Le livre de Jakob

Et il va falloir approfondir l’œuvre de Karel CAPEK et piocher davantage du côté de la Hongrie et de la République Tchèque notamment.

Mais aussi il y a aussi tout un tas d’autres auteurs… je me constitue une liste depuis que je participe à ce challenge et elle commence à s’étirer dangereusement, un mini PAL dans la grande …

Rendez-vous donc en mars 2022.

Lus en mars 2021

Publié dans Challenge le mois de l'Europe de lEst, Littérature russe, Non classé

« Attalea princeps » de Vselovod Garchine

Pour clore ce challenge, je vous parle aujourd’hui d’une nouvelle et d’un auteur russe du XIXe siècle que je ne connaissais pas :

Ce que j’en pense :

C’est l’histoire d’Attalea Princeps, un palmier originaire du Brésil qui vit (cohabite plutôt) avec d’autres arbres exotiques dans une superbe serre, sous la férule d’un conservateur imbu de lui-même. Un jour, un Brésilien, en visite, raconte que cet arbre est un palmier très répandu dans son pays. Le gardien des lieux outragé, répond que c’est un spécimen avec donc un nom latin, étalant sa science alors notre touriste s’en va au grand désespoir de l’arbre qui, s’étant enfin senti compris, espérait repartir avec lui.

Il n’est pas aimé des autres arbres, qui sont jaloux, seule une petite herbe l’écoute et le soutient, s’enroulant amoureusement autour de son tronc. Le palmier est triste et n’a plus qu’une envie, grandir le plus possible, pour crever le plafond de verre et aller toucher le ciel.

Vsevolod Garchine, nous propose ici, beaucoup plus qu’un récit, il s’agit d’un conte philosophique. On comprend très vite, qu’il faut lire ce texte au second degré, le premier étant destiné à échapper à la censure. La serre représente la prison, (le goulag) dans laquelle le tar envoie les dissidents, voire carrément le tsarisme, la solitude de l’intellectuel, les autres arbres qui se moquent, les codétenus prêts à moucharder.

On ne peut pas avoir d’amis dans cet univers clos, sauf parfois quelqu’un qui soutient moralement ou physiquement, comme la petite herbe aux feuilles fanées du récit, qui va soutenir son champion, l’encourager dans sa tentative d’évasion, d’aspiration à un ailleurs. Mais, cela va mal se terminer, car s’il réussit à briser l’armature, la liberté n’aura pas le goût escompté, et ce ne sera rien de plus qu’un mirage, une illusion.  

Ce texte est plein de poésie, et se déguste avec lenteur et compassion. J’ai aimé le thème et l’écriture, la manière dont l’auteur tente de s’exprimer, à la recherche de la liberté (d’expression).

Vsevolod Garchine qui, je le rappelle est mort en 1888, à l’âge de trente-trois ans, livre avec cette nouvelle une analyse du régime tsariste dont l’autoritarisme l’étouffe peu à peu. Alexandre II qui était un grand réformateur à qui on doit l’abolition du servage, a été assassiné en 1881, ce qui a mis fin aux réformes libérales, et donc aux illusions. L’auteur a une vision sombre et mélancolique de sa Russie qu’il aime tant et pourtant son écriture est lumineuse.

Un grand merci au site Littérature russe et slave qui m’a permis cette nouvelle découverte, une pépite de plus, et comme je le redoutais, ma chronique est presque aussi longue que la nouvelle elle-même (14 pages seulement mais d’une telle densité !) Ce récit revêt une connotation particulière, ces derniers temps, car comment ne pas mettre l’histoire de notre palmier avec celle d’Alexeï Navalny, bouclé dans sa colonie pénitentiaire, sous le règne d’un nouveau tsar qui n’a rien à envier à ceux qui ont gouverné la Russie autrefois.

9/10

L’auteur :

Vsevolod Mikhaïlovitch Garchine (Все́волод Миха́йлович Гаршин)1855 1888 était un nouvelliste russe.

Il naît à Priyatnaïa Dolina, dans la province de Ekaterinoslav Ses parents divorcent et sa mère l’emmène en 1863 à Saint-Pétersbourg, où il fréquente le lycée de 1864 à 1874. Il s’inscrit ensuite à l’École des Mines, mais ne parvient pas à obtenir le diplôme d’ingénieur.

Durant la Guerre russo-turque de 1877-1878, ce pacifiste se porte volontaire comme simple soldat dans l’infanterie. Il est apprécié dans son unité, aussi bien de ses camarades que des officiers. Il est blessé dans une bataille en Bulgarie et restera durablement marqué psychologiquement par la guerre.

Ses expériences militaires lui fournissent la base de ses premières nouvelles, dont la toute première, « Quatre jours », œuvre forte inspirée d’un incident réel. Le récit se présente comme le monologue intérieur d’un soldat blessé et laissé pour mort sur le champ de bataille pendant quatre jours, face à face avec le cadavre d’un soldat turc qu’il vient de tuer.


En dépit de succès littéraires précoces, Garchine est tourmenté périodiquement par des accès de maladie mentale. Le 31 mars 1888, à l’âge de 33 ans, en état de profonde dépression, il se suicide en sautant dans l’escalier de l’immeuble pétersbourgeois, où il habitait au cinquième étage.

Il laisse une œuvre relativement mince composée d’une vingtaine de nouvelles dans lesquelles s’expriment une sensibilité mélancolique teintée d’angoisse et d’absurde. Une œuvre brève mais importante tant l’écriture de Garchine peut rappeler celle d’Anton Tchékhov.

Sa nouvelle la plus connue, « La fleur rouge » évoque les asiles d’aliénés.

Extraits :

La serre était belle, surtout quand le soleil se couchait et l’éclairait de sa lumière rouge. Alors, elle s’embrasait tout entière ; des reflets rougeâtres se jouaient et se transfusaient, comme dans une grande pierre précieuse finement taillée.

On apercevait, à travers les gros carreaux transparents, les plantes enfermées dans la serre. Mais, malgré la grandeur de celle-ci, elles y étaient à l’étroit. Les racines se confondaient et s’enlevaient l’une à l’autre l’humidité et la nourriture…

La bise soufflait violemment, battait les châssis et les faisait trembler. Le toit se couvrait de neige. Les plantes se dressaient et écoutaient le hurlement du vent ; elles se souvenaient alors d’un autre vient, tiède, moite, qui leur donnait la vie et la santé.

Il (le palmier) s’élevait à cinq toises au-dessus des cimes de tous les autres arbres ; ceux-ci ne l’aimaient pas, l’enviaient et le considéraient comme un orgueilleux. Sa haute taille ne lui causait que du chagrin, tous les autres étaient réunis et Attalea restait isolé.

Seule, une toute petite herbe n’avait pas d’animosité contre le palmier et ne se fâchait pas de ses discours. C’était la plus pitoyable et la plus misérable de toutes, faible, décolorée, rampante, avec de grosses feuilles fanées.

  • Oui, je vous ai encouragé, mais je ne savais pas que c’était si difficile. Je vous plains, vous souffrez tant.
  • Tais-toi, petite plante ! Ne t’apitoie pas sur moi !   Je mourrai ou je m’affranchirai.

Lu en mars 2021

Publié dans Challenge le mois de l'Europe de lEst, Littérature lituanienne

« A l’ombre des loups » : Alvydas Slepikas

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai découvert grâce à des amis lecteurs participant au challenge et j’ai compris d’emblée qu’il était pour moi :

Quatrième de couverture :

Alors que la Seconde Guerre mondiale vient de s’achever, femmes et enfants allemands sont exposés à l’avancée de l’armée soviétique victorieuse en Prusse-Orientale. Dépossédés de leurs biens, craignant pour leur vie, ils endurent la faim et le froid, tandis qu’autour d’eux tout n’est plus que désolation. Leur unique espoir est de gagner la Lituanie voisine pour trouver à se nourrir : malgré la menace omniprésente des soldats russes, certains enfants décident d’entamer le périlleux voyage. La forêt sombre et inquiétante devient alors l’un des seuls refuges de ceux que l’Histoire appellera les « enfants-loups ».


Dans ce roman bouleversant, Alvydas Šlepikas fait revivre plusieurs de ces destinées en s’inspirant du témoignage de deux survivantes. À ce terrible hiver, dont on sent presque la morsure du froid, il prête une poésie et une beauté aussi inattendues que fascinantes, qui confèrent à ce livre une force irrésistible.

Ce que j’en pense :

Une ferme en Prusse Orientale, dans le froid et la neige. Cette partie de l’Allemagne est passée sous contrôle de la Pologne et l’URSS. Le seul espoir des Allemands, sous domination soviétique est de passer en Lituanie.

On fait ainsi la connaissance de deux familles : Eva dont le mari, Rudolf, est parti à la guerre, et ses enfants : Heinz, l’aîné qui traverse la forêt, affrontant tous les dangers, pour ramener un peu de nourriture, Renate, Monika, Brigitte et Helmut et aussi tante Lotte dont le père, héros de la première guerre mondiale, a disparu alors qu’il était allé se plaindre pour qu’on leur donne un minimum.

Eva était Berlinoise, de la « bonne société », pianiste, et lorsqu’elle a rencontré Rudolf, elle l’a suivi et épousé. Mais, elle vient de la capitale, alors on la snobe. Marta, va l’aider à s’intégrer dans la ferme et dans le village, devenant sa meilleure amie.

Les trois femmes se soutiennent pour résister à la faim et à la violence, partageant les maigres produits qu’elles ont réussi à trouver.

On a pris leur ferme et ils s’entassent dans la remise, autour du vieux poêle à bois qu’ils ont réussi à emporter et les mères doivent aller chercher (mendier) de la nourriture en essayant de ne pas se faire importuner, battre ou violer par des soldats russes ivres de vodka et de vengeance.

Les enfants ont faim, mais on doit se contenter d’épluchures ou d’eau chaude. Lors d’une expédition, elles sont agressées par des soldats ivres, et Marta va être battue, on lui a fracassé toutes les dents… Elle s’accroche encore pour ses enfants Grete, Otto et Albert.

Voilà la trame du roman, chacun va tenter de survivre et d’aider les autres. Heinz en repartant en Lituanie avec Albert. Le courage de ces gamins force l’admiration, celui des mères aussi, certes, mais les deux garçons sont devenus adultes très vite. Et même Renate sera obligée de partir.

La Lituanie qui les fait tous rêver pour commencer une nouvelle vie, n’est pas si accueillante que cela, certains, les aident, d’autres les utilisent comme des esclaves.

C’est en 1996 que l’auteur a appris l’existence de ces enfants allemands qui se sont réfugiés en Lituanie et qu’on appelait « enfants-loups », Wolfskinder et a décidé de raconter leur histoire. Les Allemands eux-mêmes savaient très peu de choses.

Je ne connaissais pas non plus l’existence de ces enfants, et Alvydas Slepikas m’a bouleversée avec ce roman que j’ai mis une semaine à lire (et pourtant, il compte 235 pages, notes comprises). J’alternais avec « Bobok » de Dostoïevski, pour pouvoir reprendre ma respiration.

La seconde guerre mondiale me passionne depuis l’adolescence, mais surtout ce qui concerne le nazisme, la Résistance, la Shoah. J’ai du mal à me lancer dans l’URSS stalinienne, car Staline n’a rien à envier à Hitler, mais martyriser son propre peuple, c’est encore une étape…

Au début, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ce que les nazis avaient fait endurer aux Juifs, en entendant ces personnes se plaindre qu’on leur avait tout pris, pendant les trente premières pages, au maximum, puis l’empathie est revenue naturellement. C’est assez déstabilisant, je dois le reconnaître.

J’ai choisi les extraits que je propose, parmi les moins horribles, car certaines descriptions font froid dans le dos. Ce fut une lecture éprouvante, (car j’ai eu froid et faim avec eux dans cette forêt sinistre, avec de la neige partout, le cœur parfois, souvent même, en charpie), mais une lecture passionnante et très instructive qui m’a donné envie de trouver des témoignages d’enfants-loups qui ont survécu, ce qui a été compliqué pour Alvydas Slepikas, d’ailleurs car ils n’ont plus envie d’en parler.

J’en ai trouvé un sur Babelio : « Moi, Enfant-loup » d’Ingeborg Jacobs… si vous pouvez m’en conseiller d’autres, je suis toute ouïe…

J’ai découvert ce roman après avoir lu de belles critiques de lecteurs participant au challenge Le mois de l’Europe de l’Est, l’an dernier, donc je me l’étais procuré illico pour ma participation 2021. J’apprécie beaucoup ce challenge car je découvre des auteurs de pays dont je connais très mal la littérature.

9/10

L’auteur :

Alvydas Slepikas est dramaturge, scénariste et metteur en scène. Il a déjà publié plusieurs recueils de poésie et dirige la rubrique littéraire de l’hebdomadaire Literatura ir menas. À l’ombre des loups (Flammarion, 2020) est son premier roman.

Extraits :

Tout ressurgit du passé comme des ténèbres. Les personnes et les évènements semblent enveloppés d’un tourbillon de neige dans le silence d’un brouillard pesant. Tout est lointain, mais rien n’est effacé. Certains détails sont clairs, d’autres sont déjà perdus comme sur une photo qui a déteint. Le temps et l’oublie ont tout enseveli sous la neige, le sable, le sang et l’eau trouble.

Voici les brochures que l’on distribue aux soldats soviétiques pour les encourager : « Tuez tous les Allemands. Et leurs enfants aussi. Il n’y a pas d’Allemand innocent. Prenez leurs biens et leurs femmes. Tel est votre droit, telle est votre récompense ».

C’est un corps gelé. Les routes en sont pleines à présent et l’on dit que les loups ont pris goût à la chair humaine. Mais pourquoi faire tant d’histoires à propos des loups quand ce sont les gens qui ont pris leur place désormais.

On leur a attribué des maisons, on leur a dit de prendre ce qu’ils voulaient, sans penser une seule seconde à ceux qui les habitaient. Chaque bâtiment, chaque maison, chaque jardin avait déjà ses propriétaires. Prenez tout, tel est votre droit, telle est votre récompense.

Quand les premiers soldats russes débarquèrent, les habitants du village se mirent à prier. Ils étaient terrorisés, mais espéraient que les descendants de Tolstoï et de Dostoïevski ne seraient pas de cruels et sauvages conquérants…  

Endurcis comme ils étaient par plusieurs années d’une guerre des plus violentes, un mort de plus ou de moins n’avait pas grande importance à leurs yeux. Ils n’étaient plus guidés que par un profond désir de vengeance.

D’étranges formes se déplacent au milieu des champs et d’une tempête qui n’en finit pas. A travers les flocons, on peut par moment apercevoir le cimetière.

Il commence à faire sombre.

Les silhouettes des femmes et des enfants sont comme des fantômes qui se balancent dans le vent.

Les gens sont comme des chiens ou des loups, il ne faut pas les regarder dans les yeux, sinon ils vont voir que tu as peur, ils vont voir qu’au fond des tiens, il est écrit : « ayez pitié de moi, laissez-moi en vie, ne prenez pas mon pain, laissez-moi je ne vous souhaite aucun mal ». Et c’est la pire chose qui soit…

Dans ce pays sombres, la forêt sans fin encercle les fermes et les villages comme un mur noir. Les loups ne craignent plus les hommes, ils se nourrissent de leurs cadavres gelés. Les routes en sont pleines…

Lu en mars 2021

Publié dans Challenge le mois de l'Europe de lEst, Littérature Tchèque

« L’empreinte » de Karel Capek

Je vous parle aujourd’hui d’une nouvelle originale et très peu connue, que j’ai découverte à l’occasion du challenge « le mois de l’Europe de l’Est » :

Ce que j’en pense :

Boura marche sur la route, dans la neige laissant derrière lui la trace de ses pas. En face arrive un autre homme qui laisse ses traces de l’autre côté, en sens inverse. Lorsqu’ils se croisent, leur attention est attirée par une empreinte isolée dans le champ d’à côté.

Une seule empreinte, un pied énorme, le talon tourné vers la route… à qui appartient-elle ?

Les deux hommes essaient de creuser un peu la neige fraîche pour voir s’il y a une autre trace et non, rien. 

On assiste ainsi à des échanges entre les deux hommes, car vue la taille de l’empreinte, il faudrait avoir des « bottes de sept lieues », l’un d’eux évoque Gulliver. Quoi qu’il en soit, aucune interprétation naturelle ne peut expliquer le phénomène.

Et c’est une chose terrible que d’avoir la certitude qu’on se trouve en face d’un pas de cette voie et de ne pas pouvoir la suivre. »

Quelques mois plus tard, Boura doit faire une conférence devant la Société Aristotélique, mais au bout d’un moment, les idées s’embrouillent et il n’a plus envie d’expliquer à l’auditoire ce qu’est la Vérité, les questions qu’on lui pose l’insupportent et il interrompt la conférence, sous les huées du public. Un des auditeurs le suit et engage la conversation…

Cette nouvelle qui comporte une trentaine de pages, écrite en 1917, est avant tout un conte philosophique ; elle explore en fait, les notions de Vérité, de Liberté, de miracle, résurrection, et les traces qu’on laisse derrière soi, dans la neige mais aussi dans la vie, la brièveté et le sens de la vie, son côté absurde parfois, ce qui relève de la raison et ce qu’on ne peut expliquer de manière rationnelle, ou encore la religion…  

A part Milan Kundera et Vaclav Havel, je connais très peu la littérature tchèque, mais avec ce challenge « Le mois de l’Europe de l’Est »ma liste s’agrandit….

Un grand merci, une nouvelle fois, au site bibliotheque-russe-et-slave.com qui m’a permis de découvrir cette œuvre méconnue de l’auteur et qui est d’ailleurs ma première incursion dans son univers. Je retiens déjà « La mort d’Archimède » pour le challenge 2022 …

Il semblerait que cette nouvelle fasse partie du recueil « Contes d’une poche et d’une autre poche ».

Elle entre également dans le cadre du challenge »les textes courts ».

8/10

L’auteur :

Karel Čapek (1890-1938) est l’un des plus importants écrivains de Tchécoslovaquie du XXe siècle.

Il fait ses études secondaires à Hradec Králové, qu’il doit quitter pour Brno à la suite de la découverte du cercle antiautrichien dont il faisait partie. Il étudie à la faculté de philosophie de l’Université Charles à l’Université de Friedrich Wilhelm à Berlin et à la faculté des lettres de l’université de Paris. Sa thèse, soutenue en 1915, porte sur Les méthodes esthétiques objectives en référence aux arts appliqués.


Il est réformé en raison de problèmes de dos qui lui poseront problème toute sa vie, et dispensé de participer aux combats lors de la Première Guerre mondiale qui néanmoins l’influença et l’inspira. En 1917, il est tuteur du fils du comte Lazansky puis journaliste pour les journaux « Národní listy » (1917–1921), « Nebojsa » (1918–1920), « Lidové noviny » (depuis 1921).


Dans les années 1925–1933, il est président du PEN club tchécoslovaque. Le 16 août 1935, il se marie avec l’actrice Olga Scheinpflugova, rencontrée à l’été 1920.


Il publie d’abord des contes philosophiques, puis aborde le théâtre avec des drames, notamment « R. U. R. » (Rossum’s Universal Robots) (1921), où des robots (mot créé par lui) se révoltent contre leurs créateurs.


Dans la même veine, il écrit d’autres pièces (« Le Dossier Makropoulos », 1922) et des romans (« La Fabrique d’absolu », 1922 ; « La Guerre des salamandres », 1936), puis aborde le roman psychologique avec une trilogie : « Hodural » (1933), « Le Météore » (1934) et « La Vie simple » (1934).
Auteur antitotalitaire, il avait publié un article, « Pourquoi je ne suis pas communiste », en 1924.

En 1938, l’annexion des Sudètes suite aux accords de Munich par les troupes nazies affecte profondément le démocrate nationaliste qu’il est ; sa santé se détériore rapidement et il meurt de pneumonie le 25 décembre de la même année à Prague.


Il est le troisième sur la liste de la Gestapo des personnes à arrêter et seule sa mort précoce le délivre du destin tragique qui l’attendait.

Extraits :

L’incipit tout d’abord, pour mettre dans l’ambiance :

Paisiblement, sans fin, la neige tombait sur le paysage gelé.

« Avec la neige, c’est toujours le silence qui tombe, songea Boura qui s’était abrité dans une baraque. »

Il éprouvait une impression à la fois solennelle et mélancolique, car il se sentait isolé au milieu de la campagne qui s’étendait au loin. Devant ses yeux, la terre se simplifiait, s’unifiait et s’élargissait, ordonnée en vagues blanches ; elle n’avait encore été marquée d’aucune des traces confuses de la vie. Finalement, la danse des flocons, unique mouvement dans ce silence solennel, se raréfia et s’arrêta.

Hésitant, le pèlerin enfonce ses pieds dans la neige immaculée et il lui semble étrange d’être le premier à tracer par la campagne la longue chaîne de ses pas. Mais quelqu’un passe sur la grand-route, en sens inverse, noir, avec des taches blanches de neige ; deux lignes de pas courront parallèlement, se croiseront et apporteront le premier trouble humain à ce tableau intact et pur.

Celui qui arrive s’arrête ; sa barbe est couverte de neige ; avec attention, il regarde quelque chose, là, à côté de la route. Boura ralentit le pas et tourne ses regards scrutateurs dans la même direction ; les deux lignes de pas se rencontrent et s’arrêtent l’une à côté de l’autre.

« Voyez-vous cette empreinte, là-bas ? demanda l’homme en désignant une empreinte de pied à quelque six mètres du bord de la grand-route, où ils se tenaient tous les deux.

— Parfaitement ; c’est une trace d’homme.

— Oui, mais d’où diable vient-elle ? »

« Quelqu’un aura passé par là », allait répondre Boura, mais il s’arrêta, interdit ; l’empreinte du pied était isolée au milieu d’un champ ; il n’y en avait pas d’autre ni devant, ni derrière ; elle était nette et précise sur la surface blanche de la neige, mais aucun pas ne conduisait vers elle ni ne s’en éloignait.

« Comment cela peut-il se faire ? dit-il étonné, et il fit un mouvement pour s’en approcher.

— Attendez, l’arrêta l’autre, vous allez faire tout autour des empreintes inutiles et tout embrouiller.

C’était réellement l’empreinte d’un gros soulier de forme américaine, très large de semelle, avec cinq forts clous au talon. La neige avait été comprimée proprement, elle était lisse ; il ne portait pas trace de flocons légers et frais ; donc, l’empreinte avait été faite après la chute de neige. Elle était profonde et énergique ; la charge qui avait pesé sur cette semelle devait être supérieure à celle que représentait chacun des deux hommes penchés sur l’empreinte. L’hypothèse de l’oiseau à la chaussure s’évanouit dans le silence.

Lu en mars 2021

Publié dans Challenge le mois de l'Europe de lEst, Littérature polonaise

« Dieu, le temps, les hommes et les anges » d’Olga Tokarczuk

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’avais mis de côté précieusement pour le challenge de cette année :

Quatrième de couverture :

« Pour les anges, les événements sont une espèce de rêve, de film en boucle ; ils sont incapables de s’y impliquer : les événements ne leur sont d’aucune utilité. Les événements prodiguent à l’homme un enseignement, augmentent sa connaissance du monde et de lui-même, ils lui servent de miroir, circonscrivent ses limites, illustrent ses possibilités, l’aident à formuler des noms. »

Le roman qui a fait connaître Olga Tokarczuk, récompensée du prix Nobel de littérature.

Ce que j’en pense :

Antan, village imaginaire situé au centre de l’univers, traversé par deux rivières la Noire et la Blanche, chacune des quatre frontières étant gardée par un archange : Raphaël, Gabriel, Michel et Uriel, chacune frappée d’un « fléau » : orgueil, soif de posséder, bêtise etc.

Dans ce village, les habitants ont des patronymes plutôt symboliques : Séraphin, Céleste, Chérubin et même Divin et on va suivre leur histoire sur pratiquement un siècle, le récit commençant à l’été 1914 avec le départ à la guerre de Michel Céleste, pour ce qui devait durer tout au plus quelques semaines, laissant son épouse Geneviève. Cette dernière est enceinte, mais Michel ne le sait pas.

Dans ce récit outre la famille de Michel qui va accueillir Misia puis plus tard un fils, Isidor, qui ne se développe pas normalement et restera un peu handicapé.

On rencontre aussi la Glaneuse qui vit plus ou moins dans la forêt, cueillant fleurs racines pour en faire des potions. Pour survivre elle se prostituait, et elle accouchera dans des conditions terribles d’un petit garçon qui ne survivra pas. Tout près, il y a le château dont le maître des lieux Popielski, a un comportement plutôt étrange.

Les destins de Geneviève et la Glaneuse évoluent en parallèle, des maternités en même temps, mais chacune aura sa part de souffrance. La seconde fois, pour la Glaneuse, c’est une fille, Ruth.

Dans la forêt, il y a aussi des êtres étranges, tel le mauvais Bougre qui a fui la compagnie des humains.

Ces personnages vont traverser les deux guerres, vivant dans des conditions difficiles, Misia va épouser Paul Divin et la famille va continuer à évoluer, chaque fois, un homme de la maison sera obligé d’aller à la guerre, et reviendra couvert de plaies psychologiques, en fonction de ce qu’il aura vu.

Le communisme, tendance Staline, modifie les données antérieures, le nazisme va s’accompagner de la persécution des Juifs. Tout est prétexte à saccager, à maltraiter semer la désolation. Chaque évolution entraînant son lot de souffrances, alors que les anges, et les archanges supervisent et dissertent.

Olga Tokarczuk nous raconte, certes, l’histoire de quelques familles, sur près d’un siècle, mais elle nous entraîne aussi dans des réflexions intenses sur la vie, la survie, la mort, et le temps qui passe, avec des allusions à Dieu, « au monde qu’il a créé » ou à ses hésitations sur sa création et sur ce que devient l’Homme, sa créature.

J’ai bien aimé, le jeu que le Rabbin a donné au châtelain Popielski, qui parcourt les différents mondes de la création, pour passer d’un monde à l’autre, il y a des énigmes, qu’il faut résoudre avec les conséquences qui peuvent en découler quand la recherche tourne à l’obsession.

L’auteure découpe son roman en chapitre, qu’elle appelle « le temps de… » on a ainsi le temps de Geneviève ou le temps d’Isidor ou le temps d’ Antan, le temps de l’ange gardien, mais aussi le temps des tilleuls, ou le temps du mycélium, la Nature étant aussi importante que les êtres humains.

L’écriture est belle, tout est affûté, précis, et pourtant le style est poétique et c’est un plaisir de la suivre dans des contrées où je n’ai pas l’habitude de me retrouver… j’ai aimé notamment ces âmes qui errent sur le village, qui défilent parfois et finissent par se croire, vivantes, réincarnées en quelque sorte.

C’est ma première incursion dans l’univers d’Olga Tokarczuk, qui a obtenu le prix Nobel de littérature en 2019, et j’ai adoré, ce village, ces personnages, la réflexion sur la vie. Tout m’a plu et je vais continuer à explorer ses romans avec, notamment, « Sur les ossements des morts ».

C’est ma deuxième lecture dans le cadre du challenge « Le mois de l’Europe de l’Est » et ce magnifique roman est un coup de cœur.

L’auteure :

Née en 1962, Olga Tokarczuk est la romancière polonaise la plus célèbre de sa génération et la plus traduite dans le monde. Aux Éditions Robert Laffont, elle a publié Dieu, le temps, les hommes et les anges en 1998, puis Maison de jour, maison de nuit en 2001.

Suivront aux Éditions Noir sur blanc, entre autres, Les Pérégrins en 2010, récompensé du Man Booker Prize 2018, et Les Livres de Jakób en 2018, finaliste du prix Femina étranger et couronné, comme le premier, du prix Nike, qui prime le meilleur roman polonais de l’année.

Extraits :

Au centre d’Antan, Dieu a dressé une colline qu’envahissent chaque été des nuées d’hannetons. C’est pourquoi les gens l’ont appelée la montagne aux hannetons. Car Dieu s’occupe de créer, et l’homme d’inventer des noms.

La raison d’un ange ne ressemble pas à celle de l’homme, il ne tire pas de conclusions, ne juge pas, ne pense pas de manière logique. A certains humains, un ange pourrait paraître stupide. Mais, l’ange, depuis l’origine des temps, porte en lui le fruit de la connaissance, le savoir pur : une raison affranchie de la pensée, et du même coup des erreurs – ainsi que de la peur qui les accompagnent…

Les choses sont des existences immergées dans une autre réalité, là où il n’y a ni temps ni mouvement. Nous ne voyons que leur surface. Or c’est le reste, plongé dans l’ailleurs, qui détermine la signification et le but de chaque objet. Un moulin à café, par exemple.

Le moulin à café est un morceau de matière auquel a été insufflée l’idée de la mouture.

Expulsée du corps en état d’ivresse, abasourdie, privée d’absolution et de carte pour la guider vers Dieu, l’âme demeura comme un chien près du cadavre qui se refroidissait dans la jonchère.

Une âme de cette sorte, aveugle et désemparée, cherche obstinément à réintégrer le corps. Pourtant, elle se languit du pays dont elle est précédemment venue, où elle a séjourné de toute éternité, d’où elle a été précipitée dans le monde de la matière.

Imaginer, c’est en somme créer, jeter un pont entre la matière et l’esprit. Surtout quand on pratique aussi souvent qu’intensivement. L’image se transforme alors en gouttelettes de matière et s’intègre aux courants de la vie. Parfois, en cours de route, elle se déforme quelque peu. En somme, tous les désirs humains se réalisent, s’ils sont suffisamment intenses, mais pas toujours de la manière qu’on avait imaginée.

Moi, en fait, je les aime bien, les Slaves. Tu sais que le nom de cette race vient du mot latin slavus, « serviteur » ? C’est un peuple qui a la servilité dans le sang.

Elle les regarda défiler jusqu’au crépuscule et la procession ne paraissait pas avoir de fin. Ils défilaient toujours quand elle ferma les yeux. Elle sut que Dieu les regardait aussi. Elle vit Son visage. Noir, effrayant, plein de cicatrices.

Et plus le monde s’adonnait au progrès, plus il chantait les louanges de la vie, plus il y avait foule dans le temps des morts, pus les cimetières bourdonnaient de voix d’outre-tombe. Les défunts y recouvraient leur lucidité, constataient avoir gaspillé le temps qui leur avait été accordé. Après la mort, ils découvraient le mystère de la vie, mais c’était une découverte vaine.

L’homme attelle le temps au char de sa souffrance. Il souffre à cause du passé et il projette sa souffrance dans l’avenir. De cette manière, il crée le désespoir. Llalka (la chienne), elle, ne souffre qu’ici et maintenant.

Lu en mars 2021

Publié dans Challenge le mois de l'Europe de lEst, Littérature polonaise, Polars

« Pyromane » de Wojciech Chmielarz

Je vous parle aujourd’hui d’un polar que j’ai lu dans le cadre du Challenge « Le mois de Pays de l’Est organisé par Patrice :

Résumé de l’éditeur :

À Varsovie, au cœur d’un hiver glacial, l’inspecteur Mortka est appelé un samedi matin aux aurores sur les lieux d’un incendie criminel. Dans les ruines fumantes d’une villa d’un quartier chic, on découvre le corps de Jan Kameron, un businessman qui a connu des revers de fortune. Sa femme Klaudia, une ex-star éphémère de la chanson, lutte pour sa vie à l’hôpital.

 
Mortka espère d’abord qu’il s’agisse d’un règlement de comptes lié aux affaires pas toujours limpides de Kameron. Mais bien vite, il lui faut se rendre à l’évidence : un pyromane sévit dans les rues de la capitale, balançant des cocktails Molotov par les cheminées et semant la mort sur son passage…

Il faudra toute la ténacité de Mortka, déjà fragilisé par son divorce récent et épuisé par les fiestas de ses colocs étudiants, pour mener à bien une enquête où les fausses pistes abondent. Sans compter le harcèlement de sa hiérarchie qui lui colle une profileuse dans les pattes, et le comportement suspect de son adjoint porté sur la boisson…

Ce que j’en pense :

Le roman commence par la description de la manière dont le pyromane déclenche l’incendie d’une maison, et les émotions qu’il ressent, la jouissance, notamment, qui lui déclenche une érection.

La maison est celle de Jan Kameron, businessman douteux qui a joué en bourse et perdu des sommes astronomiques. Il a épousé une starlette, Klaudia Klau qui a failli être miss Pologne, et a enregistré un disque à succès et ensuite, les flops se sont succédé… le couple aurait dû être absent ce soir-là.

Kowalski, le pompier, a appelé l’inspecteur Jakub Mortka car Kameron est mort, carbonisé, alors que sa femme, qu’il avait enfermée dans un placard, à la suite d’une dispute a réussi à s’échapper, grièvement brulée.

Kowalski s’est aperçu que d’autres incendies bizarres avaient eu lieu dans ce quartier résidentiel, avec la même technique de mise à feu. L’inspecteur va donc mener l’enquête secondé par, Kochan, son adjoint efficace mais avec une tendance à boire…

En fait, c’est plus compliqué qu’il n’y paraît : Kameron était mort avant de rôtir…

C’est ma première incursion dans les aventures de l’inspecteur Mortka, sa première enquête en fait, et je dois dire que ce polar, de structure classique dans la manière de mener l’enquête, m’a bien plu. Il y a des rebondissements, des interactions entre la vie des policiers et l’intrigue et je me suis laissée emporter.

L’inspecteur Mortka, alias le Kub, divorcé, deux enfants, dont la vie de famille est aussi compliquée que celle d’Erlendur d’Indridason, avec des faiblesses qui le rendent attachant, m’a bien plu et donné l’envie de continuer à suivre ses enquêtes. Et son adjoint n’est pas en reste, dans un autre genre, j’ai eu très souvent envie de lui mettre des claques avec son misogynie XXL.  

On est frappé par le contraste saisissant qui existe entre les moyens de la police, avec un ordinateur qui met au moins cinq minutes pour démarrer, quand il veut bien démarrer, et ceux des délinquants, qui sont carrément des mafieux, les poings et la gâchette faciles. Ou encore par la consommation vertigineuse de vodka. Ou a aussi le procureur toujours pressé, la hiérarchie qui met la pression, à cause de la Presse, mais cela c’est valable à peu près dans tous les pays.

Le style de Wojciech Chmielarz, (j’ai réussi à mémoriser et orthographier son nom de famille mais j’ai encore du mal avec son prénom !) m’a plu, aussi bien l’enquête que les personnages et l’écriture

En fait, j’ai commencé à m’intéresser aux auteurs polonais, par le biais du Challenge « Le mois de l’Europe de l’Est » et je me suis rendu compte que, hormis les auteurs russes, je n’en connaissais pratiquement pas les autres. J’ai découvert, l’an dernier les enquêtes du procureur Teodore Szacki d’un auteur polonais de polars : Sygmunt Miloszewski qui m’avait bien plu également.

J’avais une liste de livres pour le challenge 2021, mais la motivation étant en berne, j’ai revu mes exigences à la baisse, mais je fais de belles découvertes, et passer par des polars m’a stimulée. Les deux opus suivants sont déjà dans ma PAL…

7,5/10

L’auteur :

Wojciech Chmielarz, né en 1984, est journaliste et rédacteur en chef de niwserwis.pl, un site internet dédié à l’étude du crime organisé, du terrorisme et de la sécurité internationale.

Il est l’auteur de quatre romans mettant en scène l’inspecteur Mortka, pour lesquels il a été nominé trois fois au prestigieux prix du Gros Calibre, récompensant les meilleurs polars polonais.

Extraits :

L’inspecteur Jakub Mortka, dit le Kub, finit une dernière gorgée de café dans le gobelet de son Thermos. La boisson chaude le réveillait plaisamment. Il s’examine dans le rétroviseur. Il avait une tête affreuse. Pas rasé, les yeux cernés, un teint gris terreux qui lui donnait au moins cinq ans de plus que dans la réalité…

Quel foutu pays ! se dit-il. Ceux qui risquent leur vie au nom de l’ordre, du droit, de la protection des proches ne gagnent que des clopinettes. Et on exige d’eux d’être disponibles à chaque appel et professionnellement efficaces.

Ce sont (les pyromanes) des criminels en série. Des malades, parce que la pyromanie est une maladie. Le plus souvent des jeunes, des hommes d’une vingtaine d’années. Ils commencent par allumer de petits feux, puis visent des objectifs plus importants, pour finir avec des maisons, des hangars, des annexes de jardins. Ils éprouvent de la haine pour le monde, et ont des problèmes d’acceptation de soi.

Les policiers avaient trop peu d’argent, trop peu d’hommes, de moyens et de droits pour lutter contre un véritable groupe organisé, tel que Borzestowski, justement avait organisé le sien. Ce gangster n’avait pas à demander s’il pouvait briser des os, brûler une voiture ou loger une balle dans le crâne d’untel ou d’un autre. Il n’avait qu’à le faire. Quand la police, de son côté, étouffait sous la bureaucratie.

La bicoque n’était pas grande et contenait tout au plus trois pièces, cuisine et salle d’eau comprises. Un hangar, des toilettes peut-être hors d’usage, une niche à chien et une serre démolie dont l’intérieur était aussi enneigé que la cour, complétaient le tableau. Le tout ressemblait à un musée délabré de la campagne polonaise, destiné à montrer un retard de civilisation.

Lu en mars 2021

Publié dans Challenge le mois de l'Europe de lEst, Littérature russe

« Volia Volnaïa » de Victor Remizov

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’attendait sagement dans ma bibliothèque, depuis ma découverte de Victor Remizov en 2019 car je le réservais pour le challenge « le mois de l’Europe de l’Est » de cette année…

Quatrième de couverture :

Rybatchi, un petit village russe de Sibérie. Ici, tous les habitants sont chasseurs, pêcheurs. Tous sont braconniers. Maintenus dans l’illégalité par une milice corrompue, ils n’ont qu’un rêve : acheter une licence pour vendre légalement le fruit de leurs efforts, sans rien devoir aux autorités. Tout bascule lorsque le braconnier Kobiakov refuse de céder leur dû aux miliciens. Une rébellion s’ébauche et s’enflamme dès l’arrivée d’une unité des forces spéciales venue de Moscou. L’émeute devient politique et la chasse à l’ours se transforme en chasse à l’homme. Dès lors un dilemme se pose aux villageois : se soumettre ou partir dans la taïga se refaire une vie, très loin mais enfin libres.

« Ce roman est un alcool fort. Il ne livre son feu qu’à ceux qui voudront bien abandonner leurs repères et se perdre dans l’immensité de ce Far Est » écrivait Le Figaro Littéraire…

Ce que j’en pense :

Nous sommes en Sibérie, dans le petit village de Rybatchi, proche de la mer, en octobre, alors que va débuter la saison de la chasse. Ici tout le monde se connaît, les hommes sont chasseurs, pêcheurs. Il faut bien vivre dans la Russie post communiste, où règnent des flics pourris, miliciens qui rackettent les pêcheurs : on ferme les yeux sur la pêche illégale des œufs de saumon, qu’ils appellent l’or rouge, moyennant une commission de vingt pour cent…

Un incident survient, Kobiakov furieux que son véhicule soit fouillé par l’un des ripoux, ne se laisse pas faire, emboutit la voiture des policiers, coup de feu échangé sans blesser personne sauf l’orgueil dudit ripou et Kobiakov est obligé de partir à pied avec son chien sur son terrain de chasse, dans la taïga, en évitant ses isbas refuges : il est devenu un « criminel en fuite » pour crime de lèse-majesté…

On va faire ainsi un superbe voyage, dans la solitude des montagnes enneigées, magiques quand on les connaît bien (et même si on ne les connaît pas d’ailleurs !) et rencontrer des personnages fascinants, courageux, épris de liberté. On suit bien sûr Kobiakov sur la trace des zibelines, qu’on appelle « l’or mou », et pour se nourrir il faut abattre d’autres espèces.  Cet homme parcourt des centaines de kilomètres à pied, comme on en parcourt cinq ou dix, respecte la nature, ne chassant que pour se nourrir, lui et son chien. Dans la région, les orpailleurs d’autrefois ont laissé la place à l’or mou et à l’or rouge…

On a un autre chasseur, Jebrovski, un nanti qui s’est enrichi de manière plus ou moins honnête et qui vient pour la deuxième année sur le terrain de chasse qu’il a acheté l’année précédente : il était arrivé en hélicoptère la première fois, et il s’étonne que les autres ne l’apprécient guère et l’appellent le Moscovite ». Il n’y connaît pas grand-chose mais veut vivre des sensations fortes, en utilisant d’autres hommes du village pour l’emmener, dégager le passage, tronçonner les pins…

Côté policiers nous avons le lieutenant-colonel Tikhi, qui doit bientôt être muté, et tente à tout prix de régler cette affaire à l’amiable, qui lui-aussi touche des sous, même si c’est à contre cœur et qu’il a brûlé les premières enveloppes de billet dans la cheminée sous l’emprise de la vodka, et qui remettre en question ses choix de vie. Il est entouré de deux autres miliciens, celui qui a déclenché les hostilités car il est prêt à tout pour progresse et n’est même pas originaire du coin.

Le troisième, (Vaska Semikhvatski) vit comme un pacha, tellement il a touché avec ses vingt pour cent, et veut partir seul à la recherche de Kobiakov.

Parmi les villageois, on a aussi Choura qui rêve de révolution, mais reste dans la théorie, et que l’on surnomme « l’étudiant » et un autre personnage, un musicien, Balabane, cheveux longs, mèche qui tombe sur le front, qui chante en s’accompagnant à la guitare, qui sirote sa vodka au bar du coin, toujours penché sur un livre, plein de mystère…

Étant donné l’escalade, les grands pontes de la police de Moscou, tout aussi corrompus sont prévenus et on envoie pour l’exemple l’unité d’élite, l’OMON, des militaires qui ont servi en Tchétchénie ! et qui ne savent faire que le nettoyage par le vide….

J’ai un peu de mal au départ, car la chasse et moi, cela fait deux, et la souffrance animale m’est insupportable, mais j’ai mis mes pieds dans les traces de Kobiakov dont j’ai beaucoup aimé, le respect de la nature, la liberté d’esprit. Les ruminations de Tikhi donnent lieu à des phrases superbes, les personnages secondaires sont tous attachants, avec leurs qualités et leurs défauts, à par le nazillon de service.

« En cela, tous les gars du coin se ressemblaient : ils voulaient une vie libre. Même au prix d’un pouvoir inique. Or un pouvoir inique corrompt même la liberté. »

J’ai failli oublier les femmes dans cette belle histoire : elles sont loin d’être absentes du récit, elles ont un caractère bien trempé, une résistance plus en douceur, plus réfléchie à la situation, qu’il s’agisse de Macha, la compagne de Tikhi, ou de Olia sa secrétaire, ou les compagnes des personnages secondaires. Quant à la femme du Moscovite, qui brille par son absence, on sent en fait sa présence lancinante en toile de fond, vu l’état du couple…

Viktor Remizov décrit très bien l’importance de la corruption dans son pays, ceux qui l’acceptent car c’est devenu une fatalité et ceux qui se révoltent pour plus de justice, et on sent son affection pour ces chasseurs, pêcheurs, ces hommes qui travaillent et voudraient vivre honnêtement de leur travail, et l’importance de l’amitié, des liens qui se tissent entre eux.

J’ai aimé aussi la réflexion sur la liberté, liberté des grands espaces, liberté d’esprit, et la critique de la Russie de Vladimir Poutine qui leur ferait regretter l’époque de l’URSS et tout le monde rigole sur les tours de passe-passe des élections et le roque (clin d’œil aux amateurs d’échecs) terme sous lequel il désigne l’élection de Medvedev comme président et Poutine devenant premier ministre : « nos présidents, je ne sais même plus qui est au pouvoir en ce moment ». Maintenant, Vladimir ne se donne même plus la peine de procéder au tour de passe-passe, il a fait modifier la consultation pour régner au moins jusqu’en 2036 !

 Comme le dit la traductrice :  

« Volia volnaïa, « liberté libre », comprend l’idée de grands espaces à parcourir et de risque, souvent associée à la figure du Cosaque, du guerrier, du bandit. Volia signifie à la fois liberté et volonté. »

J’ai beaucoup pensé à Sylvain Tesson et à Andreï Makine en parcourant la taïga, les espaces enneigés, le silence…

Comme dans beaucoup de romans russes, la vodka occupe une place importante, c’est pratiquement un personnage du livre. J’ai adoré cette histoire, et l’écriture si belle de Victor Remizov que j’ai retrouvé avec un immense plaisir car je l’ai découvert, l’année dernière grâce à NetGalley, avec son deuxième roman « Devouchki » qui était déjà un coup de cœur.

https://leslivresdeve.wordpress.com/2019/02/17/devouchki-de-victor-remizov/

Je connais encore mal les auteurs russes contemporains, à part Victor Remizov et Andreï   Guelassimov, alors que j’adore les auteurs russes du XIXe, mais j’essaie de combler mes lacunes…

Donc, un immense coup de cœur une nouvelle fois pour le roman et l’auteur dont j’attends le prochain livre avec impatience, en espérant que le régime ne l’enverra pas en prison car la liberté de pensée n’est pas la bienvenue…

Pour le plaisir de réentendre cette belle langue russe :

L’auteur :

Victor Remizov est né à Saratov, en Russie, en 1958. Après des études de géologie, il s’est tourné vers les langues à l’université d’État de Moscou. Toujours entre nature et littérature, il a travaillé comme géomètre expert dans la taïga, puis en tant que journaliste et professeur de littérature russe.

Nommé pour le Big Book Award et le Russian Booker, Volia volnaïa, son premier livre paru en France, a reçu un très bel accueil lors de sa sortie en 2017.

Victor Remizov vit à Moscou et a publié Devouchki son deuxième roman en 2019.

Extraits :

Jebrovski constatait, pour la deuxième année consécutive, que ces hommes ne le tenaient pas pour un des leurs. Ils ne l’appelaient pas par son prénom, et le sobriquet qu’ils lui avaient donné était méprisant, il servait à marquer la différence : le Moscovite. Il ne cherchait pas vraiment à se faire adopter, mais se demandait tout de même à quoi ça tenait…

… Les locaux étaient peut-être trop fiers pour admettre qu’un type de Moscou puisse vivre et chasser dans la taïga comme eux.

C’était (Kobiakov) un solitaire incorrigible et on le respectait, même si certains n’appréciaient pas son côté anachorète. Après tout, il ne faisait de mal à personne. Peut-être que jadis des gars costauds comme lui constituaient la base du peuple russe, car les fainéants et les ivrognes n’auraient tout de même pas pu s’approprier et ensuite mettre en valeur la moitié de la terre…

Tel un animal qui fuit instinctivement le danger, il évitait les hommes, qui ne le menaçaient peut-être en rien, et allait toujours plus loin, défendant son droit à la liberté.

Au bourg, les relations entre flics et villageois n’étaient pas uniquement régies par le pouvoir. Les gars n’aimaient pas les flics, mais les uns et les autres avaient les mêmes valeurs dans la vie, des valeurs peut- être obsolètes, propre à la taïga, car c’était là qu’ils vivaient tous.

La belle vie corrompt. Non seulement ses bras et ses jambes avaient engraissé, mais son être tout entier était imprégné par cette opulence qui lui venait de ses revenus permanents et presque légaux. Le cerveau du lieutenant-colonel était comme un citron pressé. Ces dernières années, il avait seulement fait semblant de travailler, veillant à conserver son poste. Et maintenant qu’il aurait bien voulu prendre une décision, il ne s’en sentait plus capable.

Il y avait dans le travail de ces hommes un sens immense, presque inaccessible à l’intellect, un sens qui émanait de cette taïga, de ces montagnes, contenu dans le travail lui-même, dans ce lourd labeur qu’ils accomplissaient sans rechigner, en sachant que l’année suivante, il leur faudrait recommencer.

Non, cela n’a pas de sens de faire du fric pour faire du fric… Il y a eu une époque où on avait l’impression de construire quelque chose. Un pays libre, par exemple. En fait, ce n’est pas du tout ce qu’on nous demande.

Alors, j’ai travaillé pour quoi ? Pour faire régner l’ordre ? La justice ? De quel ordre parle-t-on ? La justice, le pouvoir n’en veut pas. Ni celui d’hier, ni celui d’aujourd’hui. J’en ai vu, des représentants du pouvoir ! Le pouvoir n’aime que lui-même, il chercher à se hausser, il tente d’atteindre la meilleure part du gâteau… Tikhi

Un homme vit, s’encroûte dans ses petits problèmes quotidiens, ne voit rien venir. Il avance dans l’existence. Content, et même fier de lui ! Puis soudain : paf ! Une avalanche d’épreuves s’abat sur lui. C’est comme si le soleil se levait en pleine nuit, éclairant ses défauts et ses faiblesses. Où est passée sa fierté ? Où est son bonheur risible ?  idem

Il n’avait ni acquis, ni perspectives. Pas d’espérances, pas d’amis, rien à réaliser ; sa vie n’avait aucun sens, sinon l’objectif idiot d’être le premier. C’était si absurde ! Une vie creuse et stupide ! Personne n’avait besoin de lui ! C’était ainsi qu’il réfléchissait, ruminait. Il en arriva à la question de l’orgueil, à la racine même de celui-ci, une question terrible, trouble, une impasse infranchissable. (Vaska Semikhvatski)

Personne n’était là pour l’admirer, or cela n’a pas de sens de s’admirer soi-même. Pour être fier, on a besoin de quelqu’un d’autre.

Quant à se révolter… (Balabane leva les yeux vers l’Etudiant). Collectivement, on ne peut qu’aller en enfer ! Chacun doit décider pour lui-même.

Lu en mars 2020

Publié dans Challenge le mois de l'Europe de lEst, Littérature russe

« Fox Mulder a une tête de cochon » : Andreï Guelassimov

Dans le cadre du challenge le mois de l’Est je vous propose ce recueil de nouvelles d’un auteur que j’ai découvert par hasard l’an dernier avec « La soif » qui m’avait beaucoup plu :

Quatrième de couverture :

« – Touche ton genou, qu’elle a dit alors. Je l’ai touché.

– Qu’est-ce que tu sens ?

– Mon genou. – C’est un os que tu as là. A l’intérieur de toi, il y a un squelette. Un vrai squelette, tu comprends ? Comme dans vos films imbéciles. Comme dans les cimetières. C’est le tien. C’est ton squelette à toi. Un jour, il n’aura plus de chair autour. Personne ne peut rien y changer. Et pendant qu’il est à l’intérieur il faut avoir pitié les uns des autres.
Est-ce que tu comprends ?

– Qu’est-ce qu’il y a de difficile à comprendre ? Le squelette est à l’intérieur, donc tout va bien. Elle a souri et a dit :

 – Bravo ! D’ailleurs, ce n’est pas si terrible que ça de mourir… »

C’est ainsi, dans la nouvelle intitulée « L’Age tendre », que la vieille Octobrine Mikhaïlovna, qui vit recluse dans son appartement, tente d’apprivoiser un jeune adolescent révolté et malheureux.


On ne trouvera pas chez Andrei Guelassimov de ces grandes et généreuses phrases russes qui expliquent à l’envi ce que vous devez comprendre. Bien au contraire, il reste concis, allusif. Ce qui n’empêche pas le lecteur d’être plongé dans une histoire, une vraie. Dans la Russie soviétique et la Russie d’aujourd’hui. Où la vie est dure et âpre. Avec de belles âmes et de beaux salauds, sans qu’on sache toujours s’y retrouver.

 
On ne s’étonnera pas que ce recueil de cinq nouvelles (« Fox Mulder a une tête de cochon », « Accomplis ce miracle, Seigneur », Jeanne », « Grand-mère par adoption », « L’Age tendre ») ait été salué à sa parution comme un événement.  

Ce que j’en pense :

Andreï Guelassimov nous propose dans ce recueil cinq nouvelles. La première, qui est le titre du livre, est de loin la plus longue et nous entraîne dans une classe de terminale, dans une rivalité entre une professeure, ancien régime qui fait régner une discipline de fer, allant jusqu’à cacher par exemple la carte des positions russes pendant la guerre, pour saper le travail d’une plu jeune. Outre ces rivalités, on a des histoires d’amour balbutiantes entre des étudiants, ou entre l’un d’eux et une des profs qui va s’attirer des ennuis.

Ceci permet à l’auteur de s’en donner à cœur joie entre nostalgiques de l’ordre soviétique et les autres, à l’esprit plus ouvert…

Dans la deuxième, « Accomplis ce miracle Seigneur », on se trouve face à un couple qui ne s’entend plus très bien, et à la suite d’une soirée chez des amis où ils se rendent à contre-cœur, le mari qui a bu emboutit une voiture et se trouve soumis à un chantage, avec bandes rivales, mafia…

« Combien d’années de sa vie, qui ne reviendront plus, peut-on passer sur des chaises que l’on n’a pas choisies…« 

Avec « Jeanne » on aborde de manière touchante mais sans complaisance, le statut des enfants nés avec un déficit moteur, la grossesse non voulue à l’adolescence et le père qui se défile dès qu’il peut. Et que dire de l’attitude des médecins…

« Grand-mère par adoption » est ma préférée : le statut des femmes dans la société, la nécessité d’épouser un homme capable de les faire vivre, à travers l’exemple de la narratrice : elle était mariée à Valery qui travaillait dans les sous-marins et qui a un jour disparu lui laissant leurs deux filles sur les bras. Elle a trimé toute sa vie. Sa fille aînée a fait un bon mariage mais elle vit loin d’elle et elle ne connaît ses petits-enfants qu’en photos. La deuxième s’est mariée très jeune avec un gros fainéant qui oublié de dire qu’il avait déjà été marié et avait une fille de ce mariage… Et qui va s’en occuper alors qu’elle bosse à la demande le jour, ou la nuit, tout en s’occupant de la maison pendant que le couple se prélasse ???

Dans la dernière « L’âge tendre » l’auteur nous propose le journal d’un ado, qui ne sait pas très bien où il en est, dans ce monde d’adultes qui ne lui plaît guerre. Il a du mal à grandir et trouver sa place…

J’ai retrouvé avec plaisir, l’humour noir d’Andreï Guelassimov, son analyse sans concession de la société russe, de sa violence, sa mafia, sur le couple, mais aussi les moments de poésie qu’il offre au lecteur, aux moments les plus sombres. J’ai aimé ses portraits de femmes, obligées de se tuer au travail, ou de se heurter à l’administration face au handicap, la notion de l’amour maternel qui est là ou qui ne l’est pas…

❤️ ❤️ ❤️ ❤️

L’auteur :

Né en 1965 à Irkoutsk, en Sibérie, Andreï Guelassimov est l’un des écrivains les plus prometteurs de la nouvelle littérature russe. Son œuvre est publiée en France par Actes Sud.

Spécialiste d’Oscar Wilde, il a enseigné à l’université la littérature anglo-américaine.

Fox Mulder a une tête de cochon, son premier livre a été publié en 2001 et « La soif » en 2004.

Extraits :

« Fox Mulder a une tête de cochon »

Les femmes à un certain âge, ne se préoccupent que d’avoir chaud. Elles font une croix sur elles-mêmes. Elles comprennent trop bien qu’il n’y aura plus de miracles.

Les hommes, c’est différent. Leur imagination travaille jusqu’à la fin…

Elle (la directrice) était sortie sur le perron juste avant la fête de fin d’année des classes de terminale. Elle avait décidé de s’adresser au peuple. A cette époque-là, ils aimaient bien parler du haut des tribunes. Jusqu’à ce qu’ils meurent les uns après les autres. Et qu’on les transporte au Mausolée.

A seize ans beaucoup de choses semblent drôles. Le feu au cul du professeur n’était pas une exception.

En ce qui concerne la relativité du temps, Einstein avait raison. Ce n’est cependant pas les physiciens qu’il faut interroger là-dessus, mais les garçons tombés amoureux un mardi. Toute leur vie leur suffira-t-elle pour arriver jusqu’au samedi ? Voilà la question. Et les relativistes, sur ce point, c’est motus et bouche cousue. 

Mince alors ! dit Anton dans l’obscurité. Est-ce que quelqu’un me voit ?

Instinct héliocentrique. Je ne me souviens pas quel était le numéro de ce Louis-là. Le Roi Soleil.

Et avec ça, il a l’impression que tous, autour de lui, sont des crétins, que personne de toute façon ne comprend rien et que, puisqu’il est le premier à être amoureux, c’est comme s’il avait découvert l’Amérique. Dans la mesure où personne, n’est-ce pas, n’a jamais disputé à Colomb sa découverte…

« Grand-Mère par adoption »

Dans le travail, je suis très accommodante. Si on me dit de venir, je viens. Puisqu’on me le demande, c’est que je dois le faire. Je peux y aller de nuit comme de jour. C’est comme ça qu’on nous a éduqués nous autres. Le parti disait : il faut. Le komsomol répondait : présent. Et puis, ai-je vraiment le choix ? Si j’avais dû refuser, ça fait bien longtemps qu’on m’aurait flanquée à la retraite.

La cause était entendue : pour elles, tout devait être différent. Elles ne seraient pas comme leur mère. Qui avait raté sa vie, tandis qu’elles, elles la réussiraient. Parce qu’elles savaient comment faire. Qu’elles avaient des idées sur tout. Sur le tricot, la mode, les hommes. Leur mère était une pauvre idiote. Qui aimait écouter les disques de Valery Obodzinski. (chanteur lyrique)

Lu en mars 2020