Publié dans Littérature polonaise, Polars

« Inavouable » de Zygmunt Miloszewski

Je vous parle aujourd’hui du thriller d’un auteur polonais que je m’étais promis de découvrir à l’occasion de ce challenge « Littérature de l’Europe de l’Est » :

Résumé de l’éditeur :

Les photos d’avant-guerre n’en donnent qu’une vague idée, au sourire énigmatique. Mais le « Portrait d’un jeune homme » par Raphaël, chef-d’œuvre disparu dans les décombres du Reich, vient de refaire surface. Aussitôt, le gouvernement polonais met sur pied une équipe clandestine composée d’une experte en recouvrement de biens culturels, d’un marchand d’art, d’un ex-officier de l’armée secrète et d’une voleuse chevronnée.

Or ce quatuor de choc n’est pas seul sur la piste. Mercenaires, espions, tueurs à gage, tous sont aux trousses d’un vérité, plus qu’inavouable…

Ce que j’en pense :

L’histoire débute le 26 décembre 1944, dans la chaîne des Tatras », avec la fuite, en pleine tempête de neige, d’un résistant chargé par un officier nazi de mettre un mystérieux étui métallique à l’abri. Il s’agirait d’un grand secret de cette guerre.

Mais notre homme, alpiniste réputé, s’épuise en tournant en rond dans la tempête et l’objet est perdu, l’officier avale une capsule de cyanure pour échapper aux Alliés aussi bien qu’aux russes.

Saut à l’époque actuelle, avec un « attentat » terroriste déclenché sur les cabines du téléphérique, dans les Tatras toujours. Mais un militaire réussit à déjouer en partie la manœuvre, limitant à la casse, une seule cabine avec deux personnages à bord, faisant le grand plongeon. Le militaire en question tient à rester un héros dans l’ombre, et s’apprête à prendre sa retraite.

Soudain, un tableau de Raphaël « Le portrait d’un jeune homme », disparu des radars depuis fort longtemps réapparaît sur une photo chez un collectionneur lambda. Il s’agit d’une œuvre dérobée par les nazis à la Pologne pendant la guerre. Le premier ministre Donald Tusk charge Zofia Lorentz, une experte en art qui traque ces œuvres pour les faire revenir dans les musées polonais.

On va lui constituer une équipe (à aucun moment, on ne lui a demandé son avis dans le choix des membres) qui comprend un marchand d’art, Karol, un ex-militaire Anatole dont on a déjà fait la connaissance, et une suédoise, voleuse chevronnée, qui purge une peine de prison après s’être fait prendre la main dans le sac lors de sa dernière opération.

Dans ce thriller haletant, un pavé de 635 pages, on suit cette équipe un peu étrange dont la première intervention pour récupérer le tableau est un échec, car des mercenaires, tueurs à gage, des espions tentent à tout prix de faire capoter l’opération. Qui est à la tête de l’opération ? c’est ce que doivent tenter de découvrir le quatuor. A qui peut-on faire confiance, quand l’ennemi en face utilise l’artillerie lourde, du matériel de guerre ?

Un mot sur les personnages féminins : Zofia, c’est l’intellectuelle obsessionnelle, sans concessions, qui tient les autres de haut, se lance dans des explications dithyrambiques, qui pourraient faire l’objet d’une thèse. Toute la partie consacrée à l’histoire du tableau de Raphaël que Zofia explique à ses compagnons est passionnante.

Lisa, c’est l’extravertie, qui à un langage de charretier, qu’elle met sur le compte de son passage en prison, amoureuse de son Claude (Monet) au point d’aller voler une (voire plusieurs) de ses œuvres pour la conserver pour elle…

A noter une scène très drôle : Lisa, en tenue d’Eve, pro du piratage informatique et des dernières technologies en vogue, qui déjoue les systèmes de sécurité, pour aller s’emparer du « Jeune » …

L’auteur nous promène avec habilité dans le milieu de l’art, à tel point qu’on ne sait plus qui a existé ou pas : le collectionneur Ignace Korwin-Milewski et sa mystérieuse Catherine par exemple…

L’histoire est passionnante, le suspense au rendez-vous. En plus, on s’aperçoit que les quatre compères ont un passé compliqué, des secrets, des intérêts divergents, des amours blessées et chacun a une personnalité bien affirmée. On ne s’ennuie pas une minute, tant les rebondissements sont nombreux.

Ce thriller nous entraîne dans deux domaines qui m’intéressent particulièrement : la seconde guerre mondiale et l’histoire de l’art, les œuvres dérobées par les nazis, et même si les explications de Zofia sont parfois trop « scolaires », je me suis fait plaisir car Zygmunt Miloszewski  s’est extrêmement bien documenté, donc nous livre toute une réflexion sur l’histoire des impressionnistes, le milieu des collectionneurs, des antiquaires, les opérations douteuses, en mêlant habilement l’Histoire, les magouilles des uns et des autres.

Grâce à l’auteur, j’ai découvert le peintre polonais impressionniste Aleksander Gierymski, notamment sa « vendeuse d’oranges » par exemple…

C’est le premier livre de Zygmunt Miloszewski qui atterrit entre mes mains et j’ai beaucoup aimé. D’autres m’attendent et j’ai bien l’intention de continuer à explorer son univers. Ce n’est pas une découverte de hasard, cela fait un bon moment que je vois passer des critiques enthousiastes sur Babelio, et je l’avais sélectionné pour le Challenge il y a un an déjà…

9/10

https://www.wikiart.org/fr/aleksander-gierymski

https://www.europeana.eu/fr/collections/person/3841-aleksander-gierymski

L’auteur :

Né à Varsovie en 1976, Zygmunt Miloszewski est écrivaine et scénariste. Ses romans sont traduits en dix-sept langues. En France, grâce à sa trilogie de romans policiers mettant en scène le procureur Teodore Szacki, il a été finaliste du Grand Prix des lectrices ELLE, du Prix du Polar à Cognac et du Prix du Polar européen du Point.

Après « Les impliqués », « Un fond de vérité », « La Rage » a reçu le Prix Transfuge du meilleur polar étranger.

Extraits :

Vraiment, on avait de la peine à croire qu’ils (les Polonais) avaient vécu ici toutes ces années en compagnie des Juifs. Les deux peuples les plus malchanceux du monde côte à côte, comme dans une putain de réserve naturelle de perdants. Si Dieu existait, son sens de l’humour ne manquait pas de finesse.

Durant six années, nous nous sommes battus à vos côtés sur tous les fronts, durant six années, on nous a égorgés comme des moutons, on nous a poussés dans les chambres à gaz. Et, pour finir, vous nous cédez à Staline. Aussi simplement que ça. Vous nous mettez entre les mains d’un assassin pire que Hitler qui, par caprice, a fait mourir de faim huit millions d’Ukrainiens en un an.  

La technique secrète des forces armées polonaises. Ça s’appelle la cirrhose du foie, je crois.

Après une courte conversation, on s’apercevait que le docteur Lorentz était une personne querelleuse, intransigeante, dotée d’une intelligence pernicieuse et incapable de compromis.

En son temps, il avait passé quelques mois en Irak en compagnie de Polonais et avait découvert que ces gars portaient en eux une sorte de gène de la menace qui les rendait perpétuellement vigilants. Un Américain moyen prenait tout pour argent comptant, dans un premier temps du moins. Un Polonais moyen était d’emblée persuadé que tout le monde voulait lui faire des crasses, l’arnaque, lui planter un coup de couteau dans le dos et lui déclarer la guerre. C’est pourquoi les Polonais n’entraient jamais en mode « veille ».

Les deux tableaux relèvent de la même technique, ont le même support, des dimensions quasi identiques, le même buste tourné vers la gauche et un sourire mystérieux égaré sur les lèvres. La Joconde et le Jeune sont des parents spirituels ; ce sont les deux plus grands portraits de l’histoire de la peinture.

Il (Karol) qu’il résidait dans un autre pays que le sien, que des patrouilleurs armés le cernaient, que non loin de là s’étendait un quartier où des Arabes vendaient de la bouffe chinoise et où les négociations à coup de flingues étaient probablement aussi répandues que la frustration en Pologne.

Et maintenant, je passe aux choses sérieuses, c’est-à-dire au moment où Milewski croise la route des impressionnistes, picole de l’absinthe en leur compagnie et apparaît en tant que « comte avec sa chère Catherine » dans leurs lettres et dans leurs journaux intimes.  Petite parenthèse : le peintre préféré du comte, c’était Aleksander Gierymski…

Les Allemands brûlaient les archives avec une grande application parce qu’ils savaient qu’ainsi, ils détruisaient la mémoire d’une nation.

La peinture, c’est de la lumière. C’est de la physique de base. La lumière extrait toute chose du néant et rebondit sur chaque surface de façon différente, si bien que les couleurs apparaissent. Peindre, c’est tenter de restituer cet instant fugace où une quantité infinie de rayons de lumière est réfléchie par le monde et atteint notre rétine…  

Lu en mars 2020

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature polonaise

« Krivoklat » de Jacek Dehnel

Je vous parle aujourd’hui d’un livre lu dans le cadre de l’opération Masse critique de janvier :

 Krivoklat de Jacek Dehnel

 

Quatrième de couverture

« Nous étions d’accord, Zeyetmeyer et moi, que l’une des plus graves maladies de la prétendue littérature d’aujourd’hui découle de ce qu’elle laisse presque totalement de côté ce qui, dans la vie est inévitable, ce qui occupe même la plus grande partie de la vie, à savoir : la nécessité de passer du temps avec les imbéciles et les crapules. »

Krivoklat, citoyen autrichien, est à nouveau interné en institution psychiatrique. A chaque fois qu’il en sort, il réitère son geste fou : asperger ou tenter d’asperger d’acide sulfurique un chef-d’œuvre de l’art occidental. Son idée fixe est de celles qui vous donnent du talent. Son tourment, sa colère noire, sa passion déchirante, il nous les expose dans un monologue torrentiel, atrabilaire, drôle à pleurer que l’auteur a conçu comme un hommage amusé au grand Thomas Bernhard (1931-1989).

Bien entendu, le crime est passionnel : c’est par amour que Krivoklat vandalise, persuadé que seule la perte, la catastrophe, pourra réinvestir l’icône de son caractère unique, irremplaçable. Dehnel s’amuse, mais il nous livre aussi une réflexion passionnante et passionnée sur l’art et sa puissance. L’art dont on se protège en le photographiant, en le filmant, en en faisant des reproductions à l’infini.

Et si Krivoklat déverse des flots de haine sur la société occidentale, hypocrite et vénale, il nous fait également partager sa connaissance intime du geste créateur. A travers l’évocation de son amour défunt, à travers aussi son amitié pour un artiste de génie, Zeyetmayer, interné comme lui, Krivoklat nous fait toucher du doigt ce qui, dans le chef-d’œuvre, nous révèle à notre humanité.

 

Ce que j’en pense

Dieu, que ce livre m’a donné du mal ! Une présentation particulière : l’auteur ne va jamais à la ligne, il n’existe aucun paragraphe, les phrases sont interminables, avec des répétitions qui n’en finissent plus. La plus longue s’étend sur presque deux pages et, arrivée à la fin, je ne me souvenais de rien, j’ai dû la relire, lui trouver un sens… logorrhée…. Diarrhée verbale serait mieux adaptée d’ailleurs…

J’ai voulu l’abandonner dix fois, je me fixais un nombre de pages pour me motiver, et étrangement, chaque fois que le reprenais, je trouvais des choses très intéressantes sur l’art, la folie, la psychiatrie, surtout vue par Jacek Dehnel et je continuais, d’autant plus que je n’aime pas abandonner un livre sans laisser une chance à l’auteur…

Il y a des réflexions intéressantes sur l’art, la peinture bien-sûr, mais aussi l’art en général, ce que représente une œuvre, pourquoi il faut absolument la défigurer, comment se procurer de l’acide sulfurique pour arriver à ses fins.

La manière dont l’auteur parle de psychiatrie, de l’institution, des hospitalisations, de l’art-thérapie est au vitriol également. Ce qui m’a incitée à ne pas abandonner tout de suite, c’est la manière dont est construit le récit : un long discours, échevelé qui donne l’impression d’être dans un cerveau psychotique, mais je préfère étudier un vrai délire (cf. « La folie du doute avec délire du toucher » de Henri Legrand du Saulle par exemple)

Je n’ai pu tenir le choc qu’en lisant d’autres romans en même temps… et page 74, c’est-à-dire au milieu du livre, ce qui devait arriver arriva, j’ai laissé tomber, car ses propos sur la peinture occidentale me hérissaient. Mauvaise pioche cette fois !

Le pire dans cette expérience, c’est le fait que ma critique est aussi échevelée que le texte et j’en suis vraiment désolée car il m’est hélas impossible de faire mieux…

Je remercie Babelio et les éditions Noir sur blanc, de m’avoir offert ce roman et j’espère qu’il plaira à d’autres lecteurs.

 

L’auteur

Jacek Dehnel (né en 1980) est un poète, romancier, peintre, traducteur, docteur ès lettres et spécialiste de la littérature anglaise. Il a remporté de nombreux prix et est unanimement considéré en Pologne comme l’un des écrivains les plus talentueux de la jeune génération. Son roman Lala avait reçu un formidable accueil en Pologne, mais aussi en Allemagne, en Angleterre, en Italie et en Espagne. Les éditions Noir sur Blanc ont publié en 2014 son formidable roman sur Goya, père et fils : Saturne.

 

Extrait :

Puisque je veux absolument détruire un ou des chefs-d’œuvre, et non pas un chef-d’œuvre et quelques toiles insignifiantes d’une école X ou d’un atelier Y, alors deux solutions s’offrent à moi : ou bien il me faut prendre pour cible, le cycle – quoi qu’il n’y ait pas en peinture, ne nous leurrons pas, de nombreux cycles vraiment remarquables, dans bien des cas, un cycle ne comporte en fait de chefs-d’œuvre qu’un seul tableau sur trois, sur quatre, voire sur six, voire sur dix, en outre chacun d’eux se trouve accroché sur un continent différent, et même si le goût déplorable des conservateurs de musée faisait qu’ils soient tous accrochés ensemble, de toute façon je n’aspergerais des Visions de l’au-delà de Bosch que la Montée des bienheureux vers l’empyrée, du cycle de sainte Ursule de César de Mantegna je pourrais éventuellement détruire les Porteurs de vase, mais tous ces tableaux sont déjà tellement abimés que je n’aurais pas le cœur d’y porter la main, quant aux quatre Allégories de l’amour de Véronèse, reproduites d’ailleurs sur des planches distinctes dans l’album des Chefs-d’œuvre de la peinture italienne, pas une seule toile ne se prête à l’aspersion, pas une seule – il me reste encore la seconde solution qui consiste à trouver un salle dans laquelle l’espace entre un chef-d’œuvre et un autre est exactement celui que je serais capable de parcourir entre la première attaque et le moment où le gardien va m’immobiliser, ou l’un des visiteurs proches de moi, à vrai dire plutôt le gardien, car les visiteurs trouvent rarement en eux la fibre héroïque ;

Si vous avez eu le courage de lire jusqu’au bout, il faut savoir que pour atteindre la fin de la phrase, il faut encore autant de mots !  ….

Lu en février-mars 2018