Publié dans Challenge Tour du monde de l'été, Littérature italienne

« La liberté au pied des oliviers » de Rosa Ventrella

Petit détour par l’Italie, aujourd’hui, avec ce roman :

Résumé de l’éditeur :

Dans le sud de l’Italie, deux fillettes grandissent à la merci des sursauts de l’histoire et des injustices liées à leur condition.

Teresa et Angelina sont deux sœurs que tout oppose : Teresa est délicate et silencieuse tandis qu’Angelina, sa sœur cadette, est impertinente et curieuse. Toutes deux grandissent dans l’Italie des années 1940, au cœur des Pouilles, entourées de leur père et de leur mère Caterina, à la beauté incomparable.

Lorsque leur père part à la guerre, leur mère comprend que cette beauté sera sa principale arme pour subvenir à leurs besoins. Elle cède alors à un terrible compromis, sans savoir que celui-ci viendra réveiller la malalegna : ce bavardage incessant et empoisonné des commères, véritable malédiction qui tourmente le village depuis la nuit des temps. Le concert de chuchotements qui serpente de porte en porte se propagera alors jusqu’à atteindre ses filles, Teresa et Angelina, déterminant à jamais leur destin.

Ce que j’en pense :

Dans les années 40, on suit l’histoire de deux petites filles, deux sœurs qui grandissent dans les Pouilles, dans une famille pauvre, alors que leur père est parti à la guerre. La misère règne, il faut bien trouver à manger pour survivre. Un jour, les Sbires de Mussolini viennent réquisitionner les casseroles, les bijoux, pour les fondre pour l’armée. Le baron Fortuné, qui règne sur la région, les empêche de s’en prendre à Caterina, la mère des fillettes. Mais cela a un prix, elle doit devenir sa maîtresse et dans ce village où règnent la calomnie, les langues de vipère, l’espionnite , la réputation de la belle Caterina va être mise à mal : « c’est la pute du baron ».

Tout semble rentrer dans l’ordre, au retour de son époux Nardo, mais il est revenu traumatisé par la guerre.

Rosa Ventrella nous dépeint l’Italie de cette période, où les pauvres triment alors que les propriétaires ne s’occupent pas de leurs terres, mais refusent que les paysans veuillent tenter d’en cultiver quelques mètres-carrés pour ne pas crever de faim, et n’hésitent pas à maltraiter, tuer ceux qui oseraient… Elle fait une assez belle critique de la société de l’époque, où les femmes obéissent, tiennent la maison avec des moyens rudimentaires, tout le monde dort dans la même pièce, il faut tout laver à la main, les vêtements sont faits pour être utiles, couvrir le corps, on est aux antipodes de la société de consommation !

Les deux sœurs sont pratiquement l’opposé l’une de l’autre: l’aînée Teresa est blonde aux yeux bleus timide, parfois jusqu’au bégaiement, alors que la plus jeune, Angelina est brune, très belle comme sa mère, ce qui ne peut aller de paire qu’avec malédiction, drame…

J’ai pris du plaisir à lire ce roman, mais je suis restée sur ma faim, j’ai trouvé que l’auteure ne creusait pas assez alors qu’elle avait un sujet en or. J’ai beaucoup pensé à « L’amie prodigieuse » d’Elena Ferrante, car il y a beaucoup similitude : deux sœurs au lieu de deux amies, mais la méchante et la gentille, l’amour entre elles est aussi teinté de jalousie, parfois de haine… et, de la même manière, il y a un peu trop de romance à mon goût

Bref, ça finit par ronronner ! Mais l’avantage, il faut le reconnaître, c’est que cette lecture est sympathique, agréable pour les vacances et cette famille est attachante…

J’ai beaucoup aimé « Une famille comme il faut », le premier roman de Rosa Ventrella donc j’attendais plus de celui-ci.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver son auteure.

#Lalibertéaupieddesoliviers #NetGalleyFrance

7/10

Extraits :

La médisance était partout et poursuivait ma mère, qui devait l’esquiver à chaque pas : elle se glissait dans les ruelles, dans l’escalier en colimaçon tordu qui menait à la place, elle se cognait contre les bonbonnes d’huile devant « lu trappetu », le pressoir, elle entrait dans les yeux des ânes attelée aux charrettes de fruits, elle contaminait le vendeur de sardines, le boulanger, le vendeur de fruits et légumes, les commères sur le pas de leur porte…

Mamie Assunta disait que la beauté de notre mère était une malédiction de notre famille. Une condamnation dont allait hériter ma sœur.

Je restai un moment immobile, le dos voûté, les yeux rivés au sol, puis je me levai, hésitante. Parler devant eux me mettait dans l’embarras, je sentais une pulsation dans ma joue gauche. Toute ma vie, ce signe annoncerait le malaise, exprimerait l’inadéquation de mon corps.

Toutes les choses ont leur saison.la saison des fruits et celles des semences, celle du bien et celle du mal. La saison de la vie et celle de la mort…

…Dans la vie, chaque chose a son moment et (que) même si là on est tristes et on se sent seules, ça ne durera pas toujours. Les bonnes saisons et les mauvaises saisons. Le blanc et le noir.

Quand Marie-Madeleine embrassa les pieds du Christ, des gouttes de sang coulèrent. De ces gouttes saintes, sont nées les anémones, les fleurs du vent. Parce qu’après le sang, il y a la vie. Après la douleur, il y a l’espoir.

Plus les enfants grandissaient, plus leurs parents s’inquiétaient pour eux. Les lois qui régissaient nos vies obéissaient à une temporalité terrible, qui ne laissait aucun répit. Dans le fond, je l’avais toujours su. C’était peut-être la raison de mon bégaiement:je n’étais pas certaine de saisir les bons mots, parce qu’il n’y avait pas de bons mots… Dans un quartier où les gens s’épuisaient en conjectures, en critiques et en échecs, le silence calibré constituait la meilleure des armures.

Le temps nous change mais n’efface pas, tout au plus il ajoute des strates sur les couches existantes.

A cette époque je ne croyais pas au destin, j’étais convaincue à ma façon que nous étions les artisans de notre avenir, mais aujourd’hui je pense que nous n’avons pas ce pouvoir. Nous pouvons seulement décider comment faire face aux événements.

Je savais bien que papa n’agissait pas ainsi par méchanceté ; au fond de son cœur, il était convaincu que la vie devait être ainsi et que changer son destin avait un peu la même conséquence que tricher aux cartes : on restait inachevé. Un poulain qui ne devient jamais cheval, une graine qui ne devient jamais arbre, un corps sans racines.

Je n’ai jamais pu prononcer à voix haute ce genre de phrases, je n’ai jamais dit à mon père que je l’aimais, ni à ma mère. J’ai grandi à une époque où l’amour ne devait pas être dit.

Lu en août 2020

Publié dans Littérature italienne

« Quatre amours » de Cristina Comencini

Je vous parle aujourd’hui d’un livre choisi, avant tout, pour son thème et pour faire la connaissance de l’auteure :

Résumé de l’éditeur :

Marta et Andrea. Laura et Piero. Deux couples. Quatre amis inséparables qui ont partagé chaque moment clef de leur vie : rencontre, mariage, enfants. Quand, à l’approche de la soixantaine, leurs mariages respectifs volent en éclats au même moment, c’est la sidération. Il y a d’abord Marta qui décide de partir, sans raison véritable, si ce n’est cette envie irrépressible d’être enfin seule. Puis c’est au tour de Piero, mari chroniquement infidèle, de quitter Laura, son épouse dévouée, sous prétexte qu’il ne se sent plus aimé.

Comment vit-on la séparation après vingt-cinq ans de vie commune ? Que reste-t-il de toutes ces années passées ensemble ? Comment apprivoiser et profiter de cette solitude nouvelle ?
Dans cette comédie douce-amère aux accents de Woody Allen, les quatre protagonistes prennent la parole à tour de rôle pour revisiter leur histoire, du mariage à la séparation et raconter cette nouvelle vie qui s’offre à eux et qu’il faut avoir l’audace de saisir.

Traduit de l’italien par Dominique Vittoz 

Ce que j’en pense :

Nous avons donc deux couples qui se sont connus sur un bateau, et ont tout partagé depuis, la vie de couple, puis les grossesses, les enfants, la vie de famille donc. Brusquement, un des conjoints de chaque couple décide de mettre fin à cette union, qui n’apporte plus rien semble-t-il. Les enfants sont partis, syndrome du nid vide et cela pèse à certains.

Il s’agit de Piero et Laura d’un côté et Andrea et Marta de l’autre et curieusement, la rupture ce fait de façon asymétrique, un des conjoints ne supportant plus l’autre, d’un côté, c’est le mari qui part de l’autre,la femme. En effet, Piero, qui ne se sent plus aimé comme il le voudrait, enfermé dans un rôle de père, futur grand-père, sa fille étant sur le point d’accoucher, dont il ne veut plus, car il est encore jeune met fin brutalement à son couple.

Il a une maîtresse, plus jeune que lui bien-sûr, et curieusement c’était drôle, quand il trompait sa femme, en la quittant cela a beaucoup moins de charme… Laura apprend qu’elle a un cancer du sein et décide de consulter une amie médecin à Milan, pas à Rome, et surtout de ne rien dire et d’affronter la maladie seule, Marta l’accompagne quand même à sa consultation.

Marta s’éclate dans son travail d’architecte d’intérieur, les enfants sont élevés alors, Andréa devient un poids mort, et du jour au lendemain, elle lui dit que c’est fini, sans aucune explication, en gros c’est à lui de trouver, et il sombre dans la tristesse, mais Marta a aussi un plan B (Q serait plus adapté !) …

L’auteure a choisi de rythmer son histoire sur celui des saisons, ils se quittent en hiver, et la deuxième période, celle peut-être des bilans est en été. Ce qui est plutôt pas mal…

J’ai choisi ce roman pour ce concept de couple miroir, celui qui part étant chaque fois celui qui domine l’autre dans l’union, mais ce n’est pas forcément aussi simple.

La personnalité de Piero, parfait macho dans sa manière de traiter les femmes (la sienne ou sa maîtresse), misogyne est un terme qui lui convient bien, il a détesté sa mère, n’a absolument pas gérer la maladie de celle-ci, c’est sa femme qui s’en est occupée, avec beaucoup de compassion et de bienveillance, comme avec les maladies de ses enfants quand ils étaient petits, c’est son côté Mère Térésa. Évidemment, la mort faisait peur à Piero, donc absent jusqu’au bout, et pourtant il a détesté sa femme pendant trois ans, car elle, elle avait su gérer. « Œdipe toi-même » dirait Marcel Rufo avec son petit sourire…

C’est le personnage qui m’a le plus intéressée tellement il est caricatural. Par contre, j’ai eu plus de mal avec son pendant féminin, Marta, car elle est encore pire et cela contraste trop avec la douce Laura. Son comportement avec son époux Andrea est horrible, mais autant on peut trouver des explications pour la personnalité de Piero autant pour elle, on a l’impression que c’est gratuit. Si, son père est parti quand elle était jeune et elle reproduit la même chose dans son couple…

Cristina Comencini a choisi deux couples vraiment très caricaturaux, beaucoup trop même, ce qui m’a laissée perplexe, et je me suis posée beaucoup de questions sur la fin, ou la non-fin de ce roman, qui par ailleurs est truffé de citations, ce que j’ai apprécié. L’auteure aurait pu étoffer davantage son sujet, à mon humble avis. D’où le bémol, je suis restée sur ma faim, comme on peut le constater dans les extraits choisis.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#Quatreamours #NetGalleyFrance

7/10

L’auteure :

Née en 1956, à Rome, Cristina Comencini, fille de Luigi Comencini est réalisatrice, scénariste et écrivaine. Elle publie son premier roman en 1991 : « Les pages arrachées », ensuite suivront, entre autres, « Passion de famille » et « Le manteau du Turc »

Extraits :

Ces deux modalités de mon écriture – la féminine, plus intime, en quête de sensations nouvelles encore sans paroles, et la masculine, héritée de millénaires de culture patriarcale – se côtoient, se chevauchent, en harmonie ou en conflit : elles sont toutes les deux moi. Ainsi en va-t-il pour la douleur, la joie, l’intelligence, la bêtise : je suis double par définition, j’ai deux valises à porter, et pas seulement une comme les hommes.

La pauvreté produit la cohabitation ; l’aisance et les séparations génèrent l’individualisme et le silence.

Pour écrire, il faut le silence à l’extérieur, mais la vie à l’intérieur.

L’essentiel est de ne pas avoir une seule vie, ne pas fermer les yeux dans l’idée d’une ligne continue : une histoire du début à la fin, c’est la mort. C’est peut-être de cela que j’ai eu peur.

« Je vais mal, je ne peux plus vivre avec toi. Je ne sais pas comment l’expliquer, j’ai besoin d’être seule. » (ce que Marta a dit à Andrea avant de partir.)

Mon problème est le suivant : avant je vivais avec Laura et couchais avec Sara. Maintenant que je suis libre, je n’ai plus aucune envie de la voir. Sans épouse, une maîtresse perd son sens, mais je n’ai pas le courage de le lui dire et puis, au fond, elle me tient compagnie.

Moi, je n’ai jamais envie de pleurer, même si j’éprouve parfois de la nostalgie pour elle et notre vie. Rien de plus normal, après tant d’années. Mais l’avenir, c’est autre chose, on ne construit pas sur la nostalgie. Caractéristique du raisonnement de Piero !

Tout est plus compréhensible : je suis un homme jeune, je n’ai que cinquante-neuf ans. Nous avons le même âge Laura et moi, mais elle se sent grand-mère, pas moi. Idem

Les femmes ne comprennent pas que l’amour inconditionnel est répugnant, il cache l’autoritarisme. Celui de ma mère, celui de Laura me donnaient envie de les quitter, d’être cruel, de les faire pleurer.

… quand sa mère est morte et qu’il m’a détestée pendant trois ans, jusqu’à la naissance de Lucrezia, parce qu’il projetait sur moi, qui étais vivante, sa culpabilité envers elle qui était morte. Laura à propos de Piero

« C’est drôle cette situation à quatre, symétrique. C’est un hasard, évidemment, pourtant on dirait qu’il y a un sens que je n’arrive pas encore à comprendre. Mais tout n’a pas un sens… Il est peut-être inutile de le chercher. »

« La douleur n’est pas le produit de l’absence, du moins pas pour mon cerveau de physicien. C’est l’amour que nous avons partagé qui me manque parce que lui est unique. »

Je crois que j’ai poursuivi ma liberté toute ma vie sans jamais la conquérir. On devrait réussir à se sentir libre aussi quand il y a d’autres personnes près de soi : si on veut faire quelque chose, on le fait de toute façon.

Lu en avril 2020

Publié dans Littérature italienne

« Le gang des rêves » de Luca di Fulvio

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai lu en janvier 2019 au cours des semaines d’alitement de ma première intervention et j’aurais eu des regrets à ne lui consacrer qu’un entrefilet tant la découverte était belle :

 

Le gang des rêves de Luca di Fulvio

 

 

Quatrième de couverture :

 

New York ! En ces tumultueuses années 1920, pour des milliers d’Européens, la ville est synonyme de « rêve américain ». C’est le cas pour Cetta Luminata, une Italienne qui, du haut de son jeune âge, compte bien se tailler une place au soleil avec Christmas, son fils.
Dans une cité en plein essor où la radio débute à peine et le cinéma se met à parler, Christmas grandit entre gangs adverses, violence et pauvreté, avec ses rêves et sa gouaille comme planche de salut. L’espoir d’une nouvelle existence s’esquisse lorsqu’il rencontre la belle et riche Ruth. Et si, à ses côtés, Christmas trouvait la liberté, et dans ses bras, l’amour ?

 

Ce que j’en pense :

 

Nous sommes au début du XXe siècle. Cetta Luminata vient d’arriver à New-York. Elle a  fui son pays natal, la Sicile, car violée par l’employeur de ses parents, elle s’est retrouvée enceinte. Elle décide de garder l’enfant mais comme ils n’auront aucun avenir dans ce pays pourquoi ne pas tenter le rêve américain ?

Au terme d’une traversée qui a tout du cauchemar, elle se rend compte que le rêve s’écroule, et hélas la conduit à faire faire le trottoir pour nourrir son fils qu’elle a baptisé « Christmas » … mais quel pourra être son avenir, dans cette partie de la ville où règne en maître la maffia ?

Lorsqu’il est un peu plus grand, il tombe amoureux de Ruth, petite fille juive dont les parents sont riches, habitent une belle maison, où tout semble tomber du ciel facilement.

La gentille Ruth est victime d’un viol par un des employés de la maison et tout bascule.

Luca di Fulvio, nous raconte l’histoire de ces deux gamins, la manière dont ils vont évoluer dans la vie, et comment on peut on non prendre son destin en mains.

Chris est intelligent, même si l’école a été une expérience traumatisante, alors qu’il est né dans ce quartier maffieux, où règne la violence avec les guerres des gangs, les affrontements entre Italiens et Irlandais, avec la complaisance de certains policiers, la prohibition, la pauvreté, pour ne pas dire la misère. Pour un amour d’enfant, il va tourner le dos à cet univers et faire quelque chose de sa vie avec sa belle idée de « gang des rêves », tout en cherchant à retrouver Ruth.

L’auteur parle extrêmement bien aussi du drame des migrants, qui ont fui la pauvreté dans leur pays natal, pour se retrouver dans  la misère une fois de plus, tout en gardant la nostalgie du pays. Il montre sans concession la ségrégation, le racisme sur fond de naissance de « Little-Italy ».

De son côté, Ruth doit arriver à vivre avec ce traumatisme qui a fait éclater l’innocence de l’enfance, et montrer qu’on n’est à l’abri nulle part, que l’argent et le confort ne protègent pas de tout.

On traverse pratiquement tout le XXe siècle, les musiques, l’avènement de la radio, le Music-hall, puis du cinéma ainsi que toutes les tragédies.

L’écriture est belle, le rythme léger, l’histoire va bien au-delà d’une romance à l’eau de rose,et au fur et à mesure que je  progressais dans la lecture, je me suis sentie happée et il m’a été impossible de le lâcher.

J’ai lu énormément de critiques positives sur ce roman et la mienne (même rédigée de mémoire car plusieurs mois après l’avoir lu!) va dans le même sens, car l’atmosphère que crée avec talent Luca di Fulvio est encore omniprésente…

Bien entendu, d’autres romans de l’auteur m’attendent dans la PAL, notamment « Les enfants de Venise » et « Le soleil des rebelles »

Un vrai coup de cœur donc:

coeur-rouge-

 

 

 

L’auteur :

 

Né à Rome, Luca Di Fulvio est devenu l’un des nouveaux phénomènes littéraires à suivre avec la sortie de « Le gang des rêves » (« La gang dei sogni », 2008) publié en France en juin 2016 chez Slatkine & Cie et premier tome d’une forme de trilogie.

 Plébiscité par les libraires et les lecteurs, le livre, qui raconte le New York des années 20 par les yeux d’un jeune Italien, s’est lentement mais sûrement transformé en best-seller.

Suivra, un an plus tard, « Les enfants de Venise » (La ragazza che toccava il cielo, 2013) puis « Le soleil des rebelles » (2018).

 

Extraits :

 

En 1912, une nouvelle guerre de territoires éclata. Entre Italiens et Irlandais cette fois. Mais, c’était une guerre qui ne se passait pas dans la rue et que l’on ne menait pas avec des pistolets. Maintenant, c’était la police de New-York qui travaillait pour les Irlandais, en tout cas cette partie de la police que l’on pouvait corrompre avec de généreux pots-de-vin.

 

Et tous ces regards de vaincus, ces dos courbés par la misère et la résignation, et ces poches vides qui criaient la faim, grandes ouvertes comme les bouches hurlantes de leurs enfants mal-nourris. Et, pendant qu’il s’éloignait, c’était comme si les éternels discours de tous ces gens, des malheureux comme lui, résonnaient dans ses oreilles. Il les entendait parler du ciel et du soleil de leur pays natal, qu’ils avaient fui sans pouvoir s’en débarrasser et gardaient accrochés à leurs épaules comme un parasite ou une malédiction…

 

Quand on arrive ici à New-York, on est comme Croc-Blanc, on est des loups. On est forts, mais sauvages. Et on rencontre des gens méchants qui nous rendent encore plus sauvages. Mais, nous, on n’est pas simplement sauvages. On est forts aussi, Christmas, et ça, ne l’oublie jamais ! Et quand on rencontre quelqu’un de bien, ou quand, finalement le destin nous sourit, notre force nous permet de devenir comme Croc-Blanc. Des Américains.

 

Elle voulait autre chose pour Christmas, mais elle ne savait quoi. Plus d’une fois elle se prit à penser que ni lui ni elle ne deviendrait jamais Américain, avec les mêmes chances que les Américains. Parce que le Lower East Side était comme une prison de haute sécurité : on ne pouvait s’en évader, et ceux qui étaient dedans étaient condamnés à perpétuité.

 

Lu en janvier-février 2019

Publié dans Littérature italienne

« Borgo Vecchio » de Giosuè Calaciura

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que l’ai découvert grâce à une opération Masse critique de Babelio :

 

Borgo Vecchio de Giusuè Galaciura

 

 

Quatrième de couverture :

 

Mimmo et Cristofaro sont amis à la vie à la mort, camarades de classe et complices d’école buissonnière. Cristofaro qui, chaque soir, pleure la bière de son père. Mimmo qui aime Celeste, captive du balcon quand Carmela, sa mère, s’agenouille sur le lit pour prier la Vierge tandis que les hommes du quartier se plient au-dessus d’elle. Tous rêvent d’avoir pour père Totò le pickpocket, coureur insaisissable et héros du Borgo Vecchio, qui, s’il détrousse sans vergogne les dames du centre-ville, garde son pistolet dans sa chaussette pour résister plus aisément à la tentation de s’en servir. Un pistolet que Mimmo voudrait bien utiliser contre le père de Cristofaro, pour sauver son ami d’une mort certaine.

L’intrigue est semblable à celle d’un livret d’opéra : violence et beauté, bien et mal se mêlent pour nous tenir en haleine jusqu’au grand final.

 

 

Ce que j’en pense

 

Ce roman nous raconte l’histoire d’un quartier de Palerme, le Borgo Vecchio, et la vie de ses habitants. On entre ainsi dans la vie de deux garçons, Mimmo et Cristofaro qui vont à l’école ensemble, (et font ensemble l’école buissonnière), de Toto, le voleur insaisissable, à l’agilité exemplaire aussi bien dans la manière dont il accomplit ses larcins que dans la vélocité de sa fuite.

Cristofaro subit un véritable martyr tous les soirs, où il est battu par son père « qui pleure la bière », ses hurlements de bête font frémir les voisins, qui préfèrent monter le son de la télévision, pour ne pas intervenir…

Les deux amis rêvent d’avoir un père comme Toto, et Mimmo décide que la seule manière de faire cesser la maltraitance et de tuer le père de Cristofaro, en subtilisant le pistolet que Toto garde caché dans sa chaussette au cas où il aurait besoin de s’en servir un jour.

On fait aussi la connaissance de Carmela, prostituée notoire, qui reçoit ses clients en « position de prière », juste au-dessous du portrait de la Vierge, tandis que sa fille Céleste apprend ses leçons sur le balcon. Au grand dam des bigots bigotes et autres personnes fréquentant l’Église : une fille qui veut étudier, quelle horreur ! cela revient à insulter Dieu !

Bien-sûr, ces trois-là vont devenir très proche, Mimmo étant tombé amoureux de Céleste, et se confiant à Nana, un cheval dont il s’occupe…

Un jour, Toto décide d’épouser Carmela devenant au passage le père de Céleste et les réactions des gens autour de Toto en dit long… comment rester amis, alors qu’un de ses amis, compagnon des vols depuis le premier jour, que l’auteur appelle « le traître » est aussi amoureux de Carmela. L’amitié peut-elle résister lorsque la jalousie piaffe devant la porte.

Une scène particulièrement riche en couleurs : le baptême en grande pompe de Nana

« Ce fut donc dans l’écurie que Toto retrouva le curé avec l’étole de rigueur pour le baptême, la cuvette pour l’eau bénite et l’aspersoir, il était en train d’oindre le cheval afin qu’il partage le destin des chrétiens et Mimmo le caressait tendrement sur le museau pour le consoler de sa peur. Le parrain était Cristofaro et la marraine Céleste, car il suffit des enfants pour baptiser les animaux… »

Ce roman, très court, est d’une puissance telle que j’ai dû faire un break en route, car les scènes de maltraitance sont on ne peut plus réalistes ainsi que la lâcheté des voisins. Cela remue en profondeur, de même que l’obscurantisme environnant. En reprenant la lecture, la poésie de l’écriture de Giosuè Calaciura a fini par m’envoûter : les phrases sont belles, une invitation au voyage dans les ruelles les odeurs, les couleurs du Quartier.

Bref : un roman très particulier, sur fond de misère sociale, où les gens en sont parfois réduits à vendre le peu qu’ils possèdent (par exemple une seule chaussure, l’autre ayant été volée, dans une scène particulièrement triste) … mais la violence omniprésente est oppressante malgré les envolées lyriques.

Voici d’ailleurs ce qu’écrit Jérôme Ferrari à propos de ce roman : « La langue de Giosuè Calaciura est unique, objectivement unique : c’est une langue très belle, dense, poétique, baroque, traversée de constantes inventions métaphoriques. »

Un grand merci à Babelio et aux éditions Notabilia qui m’ont permis de découvrir cet auteur.

 

 

L’auteur

 

Giosuè Calaciura est né à Palerme et il vit et travaille à Rome. Journaliste, il écrit régulièrement pour de nombreux quotidiens et diverses revues. « Borgo Vecchio » est son cinquième roman traduit en français. Il a remporté, lors de sa sortie en Italie, le prix Paolo Volponi.

 

 

Extraits :

 

Au Borgo Vecchio, tout le monde savait que Cristofaro pleurait chaque soir la bière de son père. Après le dîner, assis devant la télévision, les voisins entendaient les hurlements qui couvraient tous les bruits du Quartier. Ils baissaient le volume et écoutaient. Selon les cris, ils pouvaient deviner où il le frappait, à coups de poing secs, précis. A coup de pied aussi, jamais au visage. Le père de Cristofaro tenait à l’honneur de son fils : personne ne devait voie l’outrage des bleus.

 

Mais Céleste se courba pour offrir le moins de surface possible à la meurtrissure du vent, et elle continua à lire dans son manuel scolaire de fâcheux chapitres concernant les us et coutumes simples des religions païennes qui irritèrent encore plus le Seigneur. Pour la frapper, il fit en sorte que la lumière électrique cesse et il précipita le Quartier tout entier dans l’obscurité des premiers temps.

 

Mimmo et Cristofaro connaissaient l’histoire et le destin de Toto. Et comme tous les autres gamins du Quartier, ils auraient voulu être ses enfants.

 

Vous voyez, disait-il en remettant le pistolet dans la gaine de sa chaussette, vous voyez que le pistolet fait plus peur que le couteau, il ne promet ni corps à corps ni discussion, s’il y a le pistolet, il n’y a rien à ajouter.

 

Les marins qui s’en reviennent de l’amour payant préfèrent la promenade solitaire pour se remettre en mémoire chaque caresse, pour sentir encore le frisson de la peau, et ils réfléchissent silencieusement au mystère de l’excitation, ils répètent chaque geste, ils s’accrochent à l’odeur des draps, avec la salive leur revient à la bouche la douceur des seins, et c’est seulement à la fin qu’ils font le compte, combien de gagné, combien de perdu dans la comptabilité du désir, si le prix était correct, et ils cherchent en eux-mêmes la réponse à leur sensation d’épuisement semblable, par son rythme, à celui de la mer contre les môles du port.

 

La légende de la rapidité de Toto le voleur, ce sont les passants volés qui la racontaient, quand ils s’apercevaient qu’ils s’étaient faits détrousser le long des avenues touchant le Borgo Vecchio alors que Toto n’était désormais qu’un blouson au bout d’une rue et qu’il était impossible d’imaginer la moindre poursuite ou réaction.

 

Lu en août 2019

Publié dans Littérature italienne

« L’île des derniers secrets » d’Emma Piazza

Je vous parle aujourd’hui d’un livre choisi sur NetGalley :

 

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Depuis que l’homme qu’elle aimait est parti, Teresa ne parvient plus à peindre. Peut-être est-ce la solitude, ou cet enfant qui grandit dans son ventre malgré elle…
Aussi, quand sa grand-mère lui lègue la villa familiale en Corse, elle hésite : elle s’était jurée de ne jamais retourner sur la terre natale de son père, avec qui elle a rompu les liens. Mais n’est-ce pas une chance de mener une vie plus stable ?

De retour au cap Corse, la beauté sauvage de l’île l’envoûte à nouveau : l ’austérité de la garrigue, les vagues se brisant contre les rochers. Teresa se heurte cependant à l’accueil hostile de sa famille, auquel vient bientôt s’ajouter le sentiment d’être épiée…
Une nuit tragique, tout bascule : Teresa se retrouve prisonnière dans une maison inconnue et pourtant étrangement familière.

Pourquoi personne ne lui vient-il en aide ? Et si tout le monde connaît la vérité, pourquoi tout le monde se tait ?

 

Ce que j’en pense

 

Joli roman choral, qui nous entraîne dans un voyage en Corse, celle qu’on appelle l’île de Beauté, où l’héroïne Teresa revient pour une histoire d’héritage qui va s’avérer sordide.

Elle est partie vivre à Lisbonne, à la suite d’un chagrin d’amour, où elle fait la connaissance de William, que la vie n’a pas gâté non plus puisqu’il a perdu sa femme et sa fille prématurément, et depuis ce biographe, dénicheur d’artistes, encore inconnus, est en mode survie.

Il avait le projet de rencontrer un peintre corse, Pascal qui a mystérieusement disparu, le lendemain de l’inauguration de la galerie qui avait décidé de le faire connaître, la galeriste ayant été retrouvé morte…

Tous les deux vont se retrouver sur l’île, Teresa pour affronter sa famille, mais la grand-mère meurt assassinée après avoir signé la donation (qui exclut le père de la jeune femme). Bien-sûr, le père est accusé et la commissaire qui mène l’enquête, Louise, est la propre tante de Térésa.

Teresa est plus ou moins témoin du meurtre et se cache pour échapper au mystérieux individu, et on finit par l’enlever et la retenir prisonnière. Qui sont les bons et les méchants?

Ce roman nous offre une histoire de secrets de famille, de vengeance, sur fond de folie, avec ce peintre étrange qui a des liens troubles avec cette famille.

Alors que William s’est retrouvé père sans le vouloir et n’a pas très bien assumé, Teresa découvre qu’elle est enceinte et dépassée car elle a rompu avec le père, ce qui donne des réflexions sur la maternité et les bouleversements qu’elle provoque. Comment aimer un bébé à venir, quand les relations avec son propre père sont très compliquées ?

« … je me répétais obstinément qu’il était mon père et que je devais l’aimer, sous peine de me noyer dans l’abîme qui s’était ouvert en moi. »

Emma Piazza réussit à entraîner le lecteur, à le prendre très vite au piège et ce roman qui démarre plutôt en mode diesel, se révèle très intéressant car on suspecte tout le monde tour à tour, et la description de la Corse, ses coutumes, la manière dont la loi du silence est omniprésente, (tout le monde sait tout, mais on ne dit rien et quand des informations passent, on n’hésite pas à parler de commérages ou de calomnies !), ou la manière dont l’île influence les gens qui arrivent, (avec la colère de Teresa par exemple) , tous ces éléments m’ont permis de passer un très bon moment.

« La Corse possède une nature absolue, rugissante. Montagnes, hommes et mer se confondent en une seule et même splendeur rageuse. Cette terre a le visage hérissé d’une barbe sauvage, ses yeux portent la couleur du maquis, et même son cœur est embroussaillé. »

Bref, j’ai bien aimé voyager sur cette île pleine de mystère en compagnie de ces personnages étranges, rugueux autant que leur île…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Mazarine (dont le catalogue me plaît beaucoup) qui m’ont permis de découvrir cette auteure dont ce thriller est  le premier roman …

 

#LileDesDerniersSecrets #NetGalleyFrance

 

 

L’auteur

 

D’origine italienne, Emma Piazza vit aujourd’hui à Barcelone où elle travaille comme scout pour une agence littéraire. L’Île des derniers secrets est son premier roman.

 

 

Extraits

 

Avec le temps, je n’ai plus peur de partir, mais je ne sais pas revenir. Désormais, tous les lieux se valent.

 

J’ai trouvé un vol pour la Corse qui part dans une semaine, sans faire escale à Paris. Je l’ai payé à prix d’or. Je n’aime pas l’avion, surtout quand je suis stressée, mais c’était la seule option. La Corse est isolée du reste du monde. Si elle pouvait, elle irait s’échouer encore plus loin.

 

Je crois que vouloir des enfants est un choix irrationnel. Je pense aussi que les gens qui décident de ne pas en avoir mènent une vie, disons, plus sereine. Pourtant, la plupart des gens en veulent et ceux qui ont choisi de se risquer dans cette expérience en parlent comme de la plus belle de leur vie. La plus heureuse.

                                                                                                      

C’est la science, William, me disait-elle, et la science n’est pas infaillible, mais un ensemble infini de tentatives.

 

Je viens de comprendre une chose importante. Quand une femme vous annonce sa grossesse, elle vous demande surtout de faire preuve d’un effort d’empathie au-delà de vos forces. Et elle vous place face à un choix très clair : ou vous êtes prêt, ou vous ne l’êtes pas. Dans ce dernier cas, et ce n’est pas grave, mieux vaut le lui faire savoir.

 

Dans cet échange silencieux, nous nous disons beaucoup. Que nous nous sommes trouvés et que nous nous comprenons. Que deux vides qui se rencontrent n’en font peut-être pas un plus grand, mais parviennent à se combler. Que dans les moments de détresse, un nouvel ami peut susciter de nouveaux sourires.

 

La Corse est renfrognée et ombrageuse, comme mon père. Mais, une clarté palpite dans ses yeux.

 

Cette maison est une île sur l’île, et le cap Corse est une autre île sur l’île. Je suis entourée par la mer et l’oubli. Personne ne sait où je me trouve, je ne peux pas communiquer avec l’extérieur. La bâtisse, délimitée par le jardin d’un côté et la mer de l’autre, m’a engloutie et faite prisonnière. Ma prison a des barreaux de couleur, elle est l’esprit d’un fou. La seule attache qui me reste avec la réalité se trouve dans mon ventre.

 

William, lui, est bel et bien présent. Il a assisté à mon entretien avec Louise, attentif et rassurant. Nous avons confiance l’un en l’autre. La colère de l’île ne l’a pas infecté. Il n’appartient pas à ce lieu, il vient de la lumière de Lisbonne, de sa maison remplie de livres.

 

Cette île est mon ennemie, et pourtant elle est si souffrante, archaïque, resplendissante et forte, qu’elle finit par m’être chère.

 

La métamorphose a eu lieu sur l’île, grâce à elle, je me confonds avec elle, après avoir effleuré une part de moi cachée sous des couches de mensonges et de négation.

 

Le mystère est toujours dissimulé derrière d’épais murs de mensonges, univers parallèle où vivent des fantômes et des vérités multiples, des histoires que nous ignorons. Celles-ci poursuivent leur existence invisible, et nous la nôtre.

 

 

Lu en avril mai 2019,

Publié dans Littérature italienne

« L’enfant perdue » Elena Ferrante

Je vous parle aujourd’hui d’un livre T4 de la série « L’amie prodigieuse » avec :

 

l-amie-prodigieuse-tome-4-l-enfant-perdue Elena Ferrante

 

Quatrième de couverture

 

« Comme toujours, Lila s’attribuait le devoir de me planter une aiguille dans le cœur, non pour qu’il s’arrête, mais pour qu’il batte plus fort. »

Elena, devenue auteure reconnue, vit au gré de ses escapades avec son amant entre Milan, Florence et Naples. Parce qu’elle s’est éloignée du quartier populaire où elle a grandi, Elena redoute les retrouvailles avec son amie d’enfance. Mais depuis quelques temps, Lila insiste pour la voir et lui parler…

La saga se conclut en apothéose après avoir embrassé soixante ans d’histoire des deux femmes et de l’Italie, des années 1950 à nos jours.

 

 

Ce que j’en pense

 

Ouf ! ça se termine !

On retrouve nos deux amies et leur amitié toxique ; Lenù vit enfin avec le grand amour de sa jeunesse, Nino, dans des conditions rocambolesques, car c’est un menteur invétéré qui entretient toujours des relations avec sa femme (il n’a pas divorcé bien-sûr, beau-papa est bien trop intéressant pour son avenir ! alors qu’elle a quitté son mari)

Évidemment, l’amour la rend aveugle. Elle a un enfant de cette relation avec Nino. L’auteure reconnue n’arrive plus à écrire une ligne, trop prise par a passion, et quand son éditeur la presse, elle finit par ressortir un vieux manuscrit jadis refusé…

Lila est toujours aussi perturbée psychologiquement, c’est le moins qu’on puisse dire et les deux amies vivent près l’une de l’autre à Naples, elles seront enceintes en même temps…

J’ai terminé ce roman fleuve il y a plus d’un mois et j’ai remis ma critique toujours à plus tard tant j’étais exaspérée par la relation entre ces deux femmes, espérant devenir plus indulgente avec le temps. Mais, et je sais que je vais me faire des ennemies, car Elena Ferrante a beaucoup de fans, ce roman ne m’a pas plu.

J’ai bien aimé le premier tome de la saga, moins le deuxième encore moins le troisième. L’adaptation télé du premier tome m’a poussée à lire le quatrième, d’autant plus que je n’aime pas laisser un livre en plan, encore moins une saga.

Je me suis ennuyée tout au long de ces 618pages et je ne lirai probablement pas les autres publications de l’auteure. Il y a un seul élément positif : j’ai réussi à terminer ce livre, dont il ne me reste rien un mois plus tard. Entre temps j’ai lu « Une famille comme il faut » de Rosa Ventrella, sur un thème proche, et je l’ai largement préféré.

 

 

Extraits

 

Je les sentais toutes les deux hostiles à ma nouvelle vie : si d’un côté cela me semblait la preuve que j’étais enfin devenue quelqu’un d’autonome, je me sentais d’autant plus seule et à la merci de mes problèmes.

 

Je me découvris un talent insoupçonné pour manœuvrer entre les pour et les contre, m’inventant un rôle de médiatrice (j’étais douée pour dire de façon convaincante : « ce n’est pas exactement ce que je voulais dire »….

 

Nos vivions dans un tel désordre ! des fragments de nous-mêmes partaient dans tous les sens, comme si vivre signifiait s’éparpiller sans cesse.

 

Je suis obligée de parler en public, admettais-je, alors que je ne sais pas ce que je suis, et que je ne sais pas à quel point je pense sérieusement ce que je dis.

 

Je compris que je m’étais trompée : elle qui maîtrisait toujours tout, à cet instant-là, elle ne maîtrisait plus rien. Elle était pétrifiée par l’horreur et craignait de se briser en mille morceaux si je l’effleurais.

 

Elle utilisa ce mot « délimiter ». C’est en cette occasion qu’elle y eut recours pour la première fois, et elle s’efforça de m’en éclaircir le sens : elle voulait que je comprenne bien ce que c’était la dissolution des limites, et à quel point cela la terrifiait.

 

 Mon seul problème, ça a toujours été ma tête folle. Je ne peux pas l’arrêter, il faut toujours que je fasse, refasse, couvre, découvre, renforce, et puis tout à coup que je défasse et que je casse…

… La toile que je tisse le jour se défait la nuit, ma tête invente toujours un moyen.

 

Ce que j’avais conquis avec des efforts méthodiques et beaucoup de chance, elle l’avait pris et le prendrait encore avec désinvolture, comme un droit de naissance.                                                                                                                                         

 

 

Lu en janvier 2019

Publié dans Littérature italienne

« Une famille comme il faut » de Rosa Ventrella

Je vous parle aujourd’hui d’un livre découvert grâce à NetGalley et aux éditions Les Escales que je remercie vivement :

 

 

Résumé de l’éditeur

 

Dans la ville de Bari, au sud de l’Italie, tout le monde connaît Maria sous le nom de « Malacarne » (mauvaise chair), un surnom que lui a donné sa grand-mère en raison de sa peau foncée et de sa nature impulsive qui la distinguent des filles de son âge. En 1984, Maria a neuf ans et grandit dans une famille pauvre, entourée de sa mère douce mais effacée et de son père violent et autoritaire.

C’est auprès de son ami Michele, lui aussi en retrait de la vie de son quartier, qu’elle trouve refuge. Entre vieilles rancunes familiales et déterminisme social, Maria va devoir se battre pour s’affranchir et réaliser ses rêves.

 

Ce que j’en pense

 

C’est l’histoire d’une famille pauvre, dans un quartier tout aussi pauvre de Bari. Le père, pêcheur est violent, la mère effacée, alors qu’elle a été autrefois une belle femme.

Le fils aîné, Guiseppe trouve un équilibre en restant à distance, alors que Viccenzo, le deuxième fils, rebelle va mal tourner, frappé par son père qui désire le « redresser », comme il dit.

La fille la plus jeune, Maria, brillante à l’école, que l’on surnomme Malacarna (mauvaise graine) ; c’est sa grand-mère qui l’a affublée de ce surnom alors qu’elle n’avait que neuf ans et personne n’a rien dit ; son père était plus chanceux, on l’appelait « Tony Curtis », lui trouvant une vague ressemblance avec l’acteur !

L’instituteur est sans pitié avec ces gamins, surlignant leurs surnoms pendant la classe, se moquant d’eux, de leurs travers… Maria va se lier à Michele, moqué aussi par cet instituteur, devant tous ses camarades, et ce lien va leur permettre à tous les deux d’avancer.

Le thème abordé par l’auteur est : comment se sortir de la pauvreté, de sa condition d’origine, ou tout est-il déjà écrit d’avance, alors que les maffieux règnent sans partage ? et pour s’en sortir, faut-il partir, trahir ?

Rosa Ventrella n’est pas tendre avec ses personnages, les affublant de surnoms plutôt terribles, dès l’enfance. Elle ne l’est pas non plus quand elle raconte la violence et l’intolérance, notamment le comportement des autres vis-à-vis de Mezzafemmna » jeune travesti insulté, maltraité, pour le seul fait qu’il s’estime sexuellement différent.

Ce qui frappe, ce sont les secrets, les non-dits dans la famille, les surnoms terribles qui collent à la peau dès l’enfance, au point d’en oublier les noms de famille.

Enlisant ce roman, j’ai beaucoup pensé à Eléna Ferrante et « L’amie prodigieuse » : même contexte social, mafia, mais l’époque est différente Maria alias Malacarna est beaucoup plus de rebelle que Lenù, et c’est ce qui lui permet de s’opposer, de s’affirmer quand il le faut.

Finalement, je me suis laissée porter par l’écriture, bien plus tonique, et par la puissance des personnages de Rosa Ventrella.

Une belle découverte

#UneFamilleCommeIlFaut #NetGalleyFrance

 

 

Extraits

 

J’avais honte, ma robe deux tailles trop grande – parce que c’était ainsi que me les cousait maman, pour qu’elles durent plusieurs saisons – encore collée à mon corps, mes pieds claquant dans mes sabots mouillés. J’avais mal au ventre, la nausée et le vertige rendaient chaque pas difficile et me brouillaient la vue. J’entendais cent abeilles bourdonner dans ma tête.

 

« Toi, t’as le sang froid, comme les lézards, dit-elle avec un filet de voix. Comme les poulpes même. T’es une mauvaise graine, ça oui, une mala carne, répéta-t-elle pour elle-même. »

Maman acquiesçait, comme si elle était d’accord mais qu’elle n’avait pas eu le courage de le dire à haute voix.

 

Je m’appelle Maria. Maria De Santis. Je suis née petite et brune, comme une prune mûre. Mes traits sauvages se sont accentués en grandissant, ce qui m’a différenciée des autres fillettes du quartier, pour le meilleur et pour le pire.

 

Il employait une langue recherchée que peu de vieux du quartier comprenaient. Quand il achetait le pain ou saluait les commères, ces mots compliqués suscitaient respect et admiration. Tout le monde approuvait quand le docteur parlait, même s’ils ne comprenaient pas du tout et ils levaient les yeux au ciel pour signifier que l’instruction, c’est vraiment une belle chose. Il aurait pu se payer la tête des gens du quartier, ils lui auraient fait la révérence.

 

Toutefois, j’évitai de contredire ma mère et me tus, accueillant avec mansuétude son invitation à me trouver un bon garçon, quand je serai grande, et à me marier, parce que c’était le but ultime de la vie d’une femme.

 

Penser à ma différence, c’était comme sentir les dents d’un chien se planter dans mon cerveau, dans mes yeux. Elles mordaient, blessaient, me faisaient saigner…

 

Les enfants grandissent sans apprendre la langue de notre pays. Étrangers dans leur patrie.

 

Pour moi, l’argent était privé de substance, qu’on en ait ou pas. Mais, maintenant, tout semblait soudain transparent.

C’est sans doute ce matin-là que germa dans mon esprit l’idée de travailler le mieux possible à l’école. Encore mieux que le frère de Maddalena. C’était la seule façon de m’en sortir.

 

J’avais pris l’habitude de me mettre à la fenêtre pour regarder papa rentrer. J’essayais de deviner son humeur. Je savais que tout dépendait de cela, qu’il représentait le pivot autour duquel tournaient nos vies, nos journées grises comme nos moments ensoleillés.

 

J’avais souvent rêvé devant Sofia Loren, imaginant devenir un jour comme elle, pas seulement dans son aspect, que tout le monde lui enviait, mais aussi dans ses manières, dans les rôles qu’elle interprétait, des femmes fortes et sanguines qui se laissaient pas dominer par les hommes. Un autre modèle que celui auquel la vie de tous les jours m’entraînait.

 

 

Lu en janvier 2019

Publié dans Littérature italienne

« Celle qui fuit et celle qui reste » de Elena Ferrante

J’ai trouvé ce livre en version poche à la devanture d’une maison de la presse et comme j’avais lu les deux premiers tomes de la saga, j’ai foncé, c’était trop tentant…

 Celle qui fuit et celle qui reste de Elena Ferrante

 

 

Quatrième de couverture

« Nous vivons une époque décisive, tout est en train d’exploser. Participe, impose ta présence »

Alors que les évènements de 1968 s’annoncent, que les mouvements féministes et protestataires s’organisent, Elena, diplômée de l’École normale supérieure de Pise, se retrouve au premier rang. Elle vient de publier un roman inspiré de ses amours de jeunesse qui rencontre un certain succès tout en faisant scandale. Lila, elle, a quitté son mari, Stefano et travaille dur dans une usine où elle doit subir le harcèlement des hommes et découvre les débuts de la lutte prolétaire. Pour les deux jeunes femmes, comme pour l’Italie, c’est le début d’une période de grands bouleversements.

 

Ce que j’en pense

Comme tout le monde j’attendais impatiemment la suite, car j’ai bien aimé le tome 1 « L’amie prodigieuse » et un peu moins « Le nouveau nom », mais comme toujours l’envie de connaître la suite m’a titillée.

J’ai beaucoup apprécié tout ce qui concerne les mouvements ouvriers, la politique à cette époque (1968) le parti communiste italien et en parallèle l’évolution du mouvement fasciste et des maffieux qui continuent à régner sur Naples, les assassinats politiques qui montrent le bout de leur nez, lorsque les désillusions et l’impuissance sont trop fortes.

Elena Ferrante évoque très bien les conditions de vie des ouvriers, le harcèlement, les étudiants qui parlent des problèmes ouvriers de manière purement intellectuelle (intellectualisé !) alors qu’ils ne connaissent pas vraiment ce qui se passe au quotidien dans le monde du travail.

Des ouvriers qui triment du matin au soir, mais qui ont le pouvoir ? c’est du vent, censé faire passer la pilule de la fatigue. Tu sais bien que c’est une condition terrible, ce qu’il faut, ce n’est pas l’améliorer, mais l’éradiquer, et ça tu le sais depuis que tu es petite. P 204

En ce qui concerne nos deux héroïnes, je suis plus mitigée : Elena m’irrite de plus en plus par ses choix. Elle a fait des études supérieures, fait un mariage bizarre afin de prendre encore plus de distance avec son milieu d’origine, elle a écrit un roman qui a fait le buzz, certaines critiques ne retenant que les pages érotiques, la taxant de putain tandis que d’autres lui reconnaissent un certain style littéraire.

Tout cela pour quoi ? s’enfermer dans un mariage avec un homme qu’elle admire et qu’elle trouve sécurisant alors qu’en fait il s’enferme dans son bureau, travaillant sans arrêt sur son livre et ses cours à l’université, la réduisant à être la super femme de ménage qui doit tout assumer, sans oublier ses deux filles dont l’une est méchante avec elle… Et l’amour dans tout cela ?

Bien qu’il vînt d’une famille très aisée, il avait tendance à une espèce d’ascétisme dans l’abondance, qui était une manière de polémiquer avec ses parents et sa sœur. Et il avait un sens aigu du devoir : il ne manquerait jamais à ses responsabilités envers moi et ne me trahirait jamais. P 50

Quant à sa relation avec sa propre famille, ce n’est guère mieux, sa mère lui soutirant de l’argent, comme une maquerelle…

Elle croyait toujours pouvoir me dire ce que je devais faire ou non, claudiquait derrière moi en me critiquant, et parfois elle semblait décidée à s’emparer de mon corps, pour m’empêcher d’être mon propre maître. P 225 

Lila est plus intéressante dans son combat au quotidien dans une usine où tous les hommes la harcèlent du petit chef au patron alors que tout le monde se tait et qui tente de résister

La relation entre les deux amies est de plus en plus toxique, Lila ayant toujours autant d’influence sur Elena, et les échanges finissent par être uniquement téléphoniques et s’espacent de plus en plus. « On a fait un pacte quand nous étions petites, la méchante, c’est moi. » P 180

Par contre, je dois reconnaître que l’auteure parle très bien de la difficulté, quand on vient d’un milieu pauvre, d’assumer le fait qu’on a réussi à faire des études supérieures, tout en ayant l’impression de trahir la famille qui, elle, est restée dans la misère. Qui est celle qui fuit finalement ?

Donc, je suis un peu déçue car je m’attendais à mieux, mais je dois reconnaître, que Elena Ferrante a un style particulier qui fait que j’ai dévoré ce livre en deux ou trois jours (542 pages quand même !), tout en râlant en voyant comment évoluait son héroïne. Je lirai certainement le quatrième tome car il y a un rebondissement à la fin pour tenir le lecteur en haleine.

 

Lu en février 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature italienne

« Les huit montagnes » de Paolo Cognetti

Je vous parle aujourd’hui d’un roman italien, couronné par le prix Médicis Étranger qui a attiré mon attention grâce à quelques critiques sur Babelio:

 Les huit montagnes de Paolo Cognetti

 

Quatrième de couverture:

 

« Quel que soit notre destin, il habite les montagnes au-dessus de nos têtes. »

Pietro est un garçon de la ville, Bruno un enfant des montagnes. Dès leur rencontre, à Grana, au cœur du val d’Aoste, Bruno initie Pietro aux secrets de la montagne. Ensemble, ils parcourent alpages, forêts et glaciers, puisant dans cette nature sauvage les prémices de leur amitié.

Vingt ans plus tard, c’est dans ces mêmes montagnes et auprès de ce même ami que Pietro tentera de se réconcilier avec son passé – et son avenir.

Dans une langue pure et poétique, Paolo Cognetti mêle l’intime à l’universel et signe un grand roman d’apprentissage et de filiation.

 

Ce que j’en pense:

 

L’auteur nous raconte l’histoire d’une rencontre entre deux enfants qui va peu à peu se transformer en une belle amitié, qui résistera au temps, à l’absence…

Ils sont issus de milieux différents, Pietro est un enfant de la ville qui vient en vacances chaque été à Grana, alors que Bruno est un pur montagnard. Ensemble ils vont explorer cette montagne qu’ils aiment tant, arpentant chaque mètre carré, pour l’apprivoiser, communier avec elle, la respectant.

Pietro a commencé à marcher avec son père, un taiseux qui lui a appris le langage des sentiers, la manière de progresser, le mettant parfois en danger lorsque la pente s’incline et que survient le fameux vertige des montagnes.

Puis les deux amis s’éloignent, l’un poursuivant des études, l’autre gardant les troupeaux familiaux, pour retrouver leur amitié intacte des années plus tard, remettant à neuf, avec les moyens traditionnels une vieille bâtisse.

Paolo Cognetti rend un vibrant hommage à la montagne qu’il aime tant, les changements qui se produisent avec le temps, notamment les difficultés de l’agriculture montagnarde, entre traditions et progrès, mais quels progrès ? si tout le savoir ancestral et le respect de la nature s’effritent…

Il parle aussi de la montagne telle qu’on peut la découvrir ailleurs, car Pietro part au Népal et compare l’ Himalaya qui semble encore en son état originel :

« J’avais l’impression d’avoir retrouvé vivante la civilisation de montagnards qui, chez nous, s’était éteinte. Je ne vis pas l’ombre d’une maison en ruine le long du chemin. » P 216

Au passage, il nous raconte la conception du monde selon le Mandala : le Mont Sumeru au centre et les quatre continents, et les quatre sous-continents (la fameuse roue) en posant la vraie question :

« Lequel des deux aura le plus appris ? celui qui aura fait le tour des huit montagnes, ou celui qui sera arrivé au sommet du mont Sumeru ? » P 207

J’ai beaucoup aimé ce roman ; cette lecture a été un moment de pur bonheur, car il s’agit certes d’une belle histoire d’amitié, mais Paolo Cognetti nous raconte aussi ce qu’est l’existence, est-ce qu’on vit sa vie pleinement en s’adaptant à la montagne où l’on habite ou en partant à l’autre bout du monde, où les traditions restent encore vivantes, où l’homme respecte encore la nature ?

J’habite de l’autre côté des Alpes, alors ce roman me touche en plein cœur, car la Montagne est une grande dame qu’on respecte, qui se mérite, que l’on escalade à la recherche de soi ou de l’absolu, en essayant de la polluer le moins possible…

Une belle critique: https://lelivredapres.wordpress.com/2017/11/19/les-huit-montagnes-paolo-cognetti/

 

Extraits:

 

Si l’endroit où tu te baignes ans un fleuve correspond au présent, pensais-je, dans ce cas l’eau qui t’a dépassé, qui continue plus bas, qui va là où il n’y a plus rien pour toi, c’est le passé. L’avenir, c’est l’eau qui vient d’en haut, avec son lot de dangers et de découvertes. Le passé est en aval, l’avenir est en amont. P 40

 

Peut-être ma mère avait-elle raison, chacun en montagne a une altitude de prédilection, un paysage qui lui ressemble et dans lequel il se sent bien. La sienne était décidément la forêt des mille cinq cents mètres, celle des sapins et des mélèzes, à l’ombre desquels poussent les buissons de myrtilles, les genévriers et les rhododendrons, et se cachent les chevreuils. P 53

 

Mon père détestait les skieurs, il ne voulait rien avoir à faire avec eux, trouvant qu’il y avait quelque chose d’arrogant dans leur petit jeu qui consistait à dévaler la montagne, sans s’être donné la peine de la gravir, le long d’une pente aplanie par les décapeuses et équipée de câbles à moteur. Il les méprisait parce qu’ils arrivaient en masse et ne laissaient rien d’autre que des ruines derrière eux. P 75

 

Dans la philosophie qui était la sienne, qui consistait à monter et descendre, ou plutôt à fuir en haut tout ce qui l’empoisonnait en bas, après la saison de la légèreté venait forcément celle de la gravité ; c’était le temps du travail, de la vie en plaine et de l’humeur noire. P 76

 

La grimpe, c’était le plaisir d’être ensemble, d’être libre et de faire des expériences, aussi un rocher de deux mètres au bord d’un fleuve valait-il autant qu’un huit-mille. P 107

 

Un lieu que l’on a aimé enfant peut paraître complètement à des yeux d’adulte et se révéler une déception à moins qu’il ne nous rappelle celui qu’on n’est plus, et nous colle une profonde tristesse. P 130

 

Je commençais à comprendre ce qui arrive à quelqu’un qui s’en va : les autres continuent de vivre sans lui. P 162

 

L’été efface les souvenirs de la même façon qu’il fait fondre la neige, mais le glacier renferme la neige des hivers lointains, c’est un souvenir d’hiver qui refuse qu’on l’oublie. P 181 

 

Le deuxième jour de marche, au fond de la vallée, apparurent les sommets de l’Himalaya. Je vis alors ce qu’avaient été les montagnes à l’aube du monde. Montagnes acérées, coupantes, comme si la Création venait à peine de les sculpter et que le temps ne les avait pas encore émoussées. P 217

 

J’avais l’impression de pouvoir saisir la vie de la montagne quand l’homme n’y était pas. Je ne la dérangeais pas, moi, j’étais un invité bien accepté ; et je savais qu’en sa compagnie il était impossible que je me sente seul. P 230

 

Mais comme on dit, parfois, quand on veut avancer, il faut savoir revenir sur ses pas. A condition d’être assez humble pour le reconnaître. P 282

Lu en décembre 2017

 

Publié dans Littérature italienne, Polars

« La fille dans le brouillard » de Donato Carrisi

Je vous parle aujourd’hui d’un livre choisi lors de la dernière opération « Masse critique » :

 La Fille dans le brouillard de Donato Carrisi

 

Quatrième de couverture

Anna Lou est une jeune fille exemplaire.

Alors pourquoi aurait-elle fugué la veille de Noël ?

Ou serait-ce un kidnapping ? Mais qui lui voudrait du mal dans son paisible village des Alpes ?

Le commandant Vogel, star de la police, est envoyé sur place. Entouré de sa horde de caméras, il piétine.

Aucune piste, aucun indice ne s’offre à lui.

Devant ses fans, il ne peut pas perdre la face.

Vogel résister a-t-il à la pression de son public qui réclame un coupable ?

Ce que j’en pense

C’est le premier roman de Donato Carrisi que je lis. Jusqu’ici, j’avais toujours repoussé car je redoutais la violence…

Une jeune fille sans histoires, transparente même, a disparu, dans un village un peu paumé, dans une famille étrange, pieuse, pratiquante, mais façon secte : elle a beaucoup d’interdits de la part de sa mère, adepte de lois drastiques qu’elle instaure elle-même, au nom de Dieu, et qui n’ont rien de spirituel, avec des jeûnes un peu fantaisistes entre autres. En fait, cette gamine n’a droit à aucun plaisir ; elle est obligée de tenir un deuxième journal intime car sa mère lit le premier, dans son dos !

 Plus que l’intrigue elle-même, c’est la manière dont l’auteur aborde le rôle des médias, qui veulent vendre de l’image choc à tout prix, faire le buzz comme on dit de nos jours, le tout orchestré par Vogel, un flic tordu, manipulateur qui n’hésite pas à fabriquer des preuves pour imposer sa théorie et mettre en scène les évènements:

« A ce moment-là, Vogel mit son plan à exécution. D’abord, il missionna deux de ses hommes pour acheter des bougies et des lampions, ainsi qu’une douzaine de chats en peluche. Puis, il envoya quelques agents en civil poser ces objets sur un muret devant chez les Kastner. Maintenant, il fallait attendre. » P 73

Lors de cette enquête, il ne s’agit plus de répertorier les faits, rechercher les preuves. Non, pas du tout, on désigne le coupable et on monte la population contre lui, on fait ingurgiter des tonnes d’informations (ou plutôt de désinformations !) aux gens qui ne sont plus capables en penser par eux-mêmes et se laissent imbiber par tous ces matraquages.

Donato Carrisi décrit bien la société actuelle, branchée en permanence, où l’on veut être vu, à la télé ou autre : être célèbre à tout prix pour être sûr qu’on existe, à l’heure où la téléréalité est omniprésente !

Il pose aussi une question : y a-t-il un manipulateur en chacun de nous, car personne n’est blanc, en fait dans cette histoire.

Au cours de cette lecture, on pense forcément à l’affaire du petit Gregory, aux rancœurs qui peuvent s’accumuler dans les petits villages, où tout le monde surveille tout le monde, aux fuites d’informations…

Bonne pioche donc, car une fois commencé ce roman se lit de façon addictive et le suspense est présent jusqu’à la dernière ligne et un grand merci à Babelio et aux éditions « le livre de poche », en particulier à Ninon qui se reconnaîtra…

Extraits

… Parce qu’il n’y avait rien de pire qu’un cadeau qui n’arrive pas à son destinataire. Le bonheur qu’il contient pourrit lentement, contaminant tout autour de lui. P 32

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La télévision avait cet effet-là. Comme si les mots et les gestes prenaient une consistance nouvelle.

Autrefois, elle se contentait de reproduire la réalité, maintenant, c’était le contraire. Elle la rendait tangible, consistante. P 43

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Mais, dès que les projecteurs sont pontés sur nous, quelque chose se passe. Soudain, on découvre qu’on aime ne plus être l’individu anonyme qu’on croyait être. Du jour au lendemain, on y prend goût. On se sent différent des autres, « spécial » et on voudrait que cette sensation ne s’arrête pas, qu’elle dure pour toujours. P 72

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Un crime bien raconté générait d’excellents résultats en termes d’audience et rapportait des millions en sponsors et publicité, le tout avec un minimum de moyens. P 81

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Un roman, un film, un jeu vidéo où tout va bien n’intéresse personne… Rappelez-vous, c’est le méchant qui fait l’histoire. P 124

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Les gens ne cherchent pas la justice, ils veulent un coupable. Pour donner un nom à la peur, pour se sentir en sécurité. Pour continuer de croire que tout va bien, qu’il y a toujours une solution. P 194

Lu en octobre 2017