Publié dans Littérature italienne

« Celle qui fuit et celle qui reste » de Elena Ferrante

J’ai trouvé ce livre en version poche à la devanture d’une maison de la presse et comme j’avais lu les deux premiers tomes de la saga, j’ai foncé, c’était trop tentant…

 Celle qui fuit et celle qui reste de Elena Ferrante

 

 

Quatrième de couverture

« Nous vivons une époque décisive, tout est en train d’exploser. Participe, impose ta présence »

Alors que les évènements de 1968 s’annoncent, que les mouvements féministes et protestataires s’organisent, Elena, diplômée de l’École normale supérieure de Pise, se retrouve au premier rang. Elle vient de publier un roman inspiré de ses amours de jeunesse qui rencontre un certain succès tout en faisant scandale. Lila, elle, a quitté son mari, Stefano et travaille dur dans une usine où elle doit subir le harcèlement des hommes et découvre les débuts de la lutte prolétaire. Pour les deux jeunes femmes, comme pour l’Italie, c’est le début d’une période de grands bouleversements.

 

Ce que j’en pense

Comme tout le monde j’attendais impatiemment la suite, car j’ai bien aimé le tome 1 « L’amie prodigieuse » et un peu moins « Le nouveau nom », mais comme toujours l’envie de connaître la suite m’a titillée.

J’ai beaucoup apprécié tout ce qui concerne les mouvements ouvriers, la politique à cette époque (1968) le parti communiste italien et en parallèle l’évolution du mouvement fasciste et des maffieux qui continuent à régner sur Naples, les assassinats politiques qui montrent le bout de leur nez, lorsque les désillusions et l’impuissance sont trop fortes.

Elena Ferrante évoque très bien les conditions de vie des ouvriers, le harcèlement, les étudiants qui parlent des problèmes ouvriers de manière purement intellectuelle (intellectualisé !) alors qu’ils ne connaissent pas vraiment ce qui se passe au quotidien dans le monde du travail.

Des ouvriers qui triment du matin au soir, mais qui ont le pouvoir ? c’est du vent, censé faire passer la pilule de la fatigue. Tu sais bien que c’est une condition terrible, ce qu’il faut, ce n’est pas l’améliorer, mais l’éradiquer, et ça tu le sais depuis que tu es petite. P 204

En ce qui concerne nos deux héroïnes, je suis plus mitigée : Elena m’irrite de plus en plus par ses choix. Elle a fait des études supérieures, fait un mariage bizarre afin de prendre encore plus de distance avec son milieu d’origine, elle a écrit un roman qui a fait le buzz, certaines critiques ne retenant que les pages érotiques, la taxant de putain tandis que d’autres lui reconnaissent un certain style littéraire.

Tout cela pour quoi ? s’enfermer dans un mariage avec un homme qu’elle admire et qu’elle trouve sécurisant alors qu’en fait il s’enferme dans son bureau, travaillant sans arrêt sur son livre et ses cours à l’université, la réduisant à être la super femme de ménage qui doit tout assumer, sans oublier ses deux filles dont l’une est méchante avec elle… Et l’amour dans tout cela ?

Bien qu’il vînt d’une famille très aisée, il avait tendance à une espèce d’ascétisme dans l’abondance, qui était une manière de polémiquer avec ses parents et sa sœur. Et il avait un sens aigu du devoir : il ne manquerait jamais à ses responsabilités envers moi et ne me trahirait jamais. P 50

Quant à sa relation avec sa propre famille, ce n’est guère mieux, sa mère lui soutirant de l’argent, comme une maquerelle…

Elle croyait toujours pouvoir me dire ce que je devais faire ou non, claudiquait derrière moi en me critiquant, et parfois elle semblait décidée à s’emparer de mon corps, pour m’empêcher d’être mon propre maître. P 225 

Lila est plus intéressante dans son combat au quotidien dans une usine où tous les hommes la harcèlent du petit chef au patron alors que tout le monde se tait et qui tente de résister

La relation entre les deux amies est de plus en plus toxique, Lila ayant toujours autant d’influence sur Elena, et les échanges finissent par être uniquement téléphoniques et s’espacent de plus en plus. « On a fait un pacte quand nous étions petites, la méchante, c’est moi. » P 180

Par contre, je dois reconnaître que l’auteure parle très bien de la difficulté, quand on vient d’un milieu pauvre, d’assumer le fait qu’on a réussi à faire des études supérieures, tout en ayant l’impression de trahir la famille qui, elle, est restée dans la misère. Qui est celle qui fuit finalement ?

Donc, je suis un peu déçue car je m’attendais à mieux, mais je dois reconnaître, que Elena Ferrante a un style particulier qui fait que j’ai dévoré ce livre en deux ou trois jours (542 pages quand même !), tout en râlant en voyant comment évoluait son héroïne. Je lirai certainement le quatrième tome car il y a un rebondissement à la fin pour tenir le lecteur en haleine.

 

Lu en février 2018

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Publié dans Littérature contemporaine, Littérature italienne

« Les huit montagnes » de Paolo Cognetti

Je vous parle aujourd’hui d’un roman italien, couronné par le prix Médicis Étranger qui a attiré mon attention grâce à quelques critiques sur Babelio:

 Les huit montagnes de Paolo Cognetti

 

Quatrième de couverture:

 

« Quel que soit notre destin, il habite les montagnes au-dessus de nos têtes. »

Pietro est un garçon de la ville, Bruno un enfant des montagnes. Dès leur rencontre, à Grana, au cœur du val d’Aoste, Bruno initie Pietro aux secrets de la montagne. Ensemble, ils parcourent alpages, forêts et glaciers, puisant dans cette nature sauvage les prémices de leur amitié.

Vingt ans plus tard, c’est dans ces mêmes montagnes et auprès de ce même ami que Pietro tentera de se réconcilier avec son passé – et son avenir.

Dans une langue pure et poétique, Paolo Cognetti mêle l’intime à l’universel et signe un grand roman d’apprentissage et de filiation.

 

Ce que j’en pense:

 

L’auteur nous raconte l’histoire d’une rencontre entre deux enfants qui va peu à peu se transformer en une belle amitié, qui résistera au temps, à l’absence…

Ils sont issus de milieux différents, Pietro est un enfant de la ville qui vient en vacances chaque été à Grana, alors que Bruno est un pur montagnard. Ensemble ils vont explorer cette montagne qu’ils aiment tant, arpentant chaque mètre carré, pour l’apprivoiser, communier avec elle, la respectant.

Pietro a commencé à marcher avec son père, un taiseux qui lui a appris le langage des sentiers, la manière de progresser, le mettant parfois en danger lorsque la pente s’incline et que survient le fameux vertige des montagnes.

Puis les deux amis s’éloignent, l’un poursuivant des études, l’autre gardant les troupeaux familiaux, pour retrouver leur amitié intacte des années plus tard, remettant à neuf, avec les moyens traditionnels une vieille bâtisse.

Paolo Cognetti rend un vibrant hommage à la montagne qu’il aime tant, les changements qui se produisent avec le temps, notamment les difficultés de l’agriculture montagnarde, entre traditions et progrès, mais quels progrès ? si tout le savoir ancestral et le respect de la nature s’effritent…

Il parle aussi de la montagne telle qu’on peut la découvrir ailleurs, car Pietro part au Népal et compare l’ Himalaya qui semble encore en son état originel :

« J’avais l’impression d’avoir retrouvé vivante la civilisation de montagnards qui, chez nous, s’était éteinte. Je ne vis pas l’ombre d’une maison en ruine le long du chemin. » P 216

Au passage, il nous raconte la conception du monde selon le Mandala : le Mont Sumeru au centre et les quatre continents, et les quatre sous-continents (la fameuse roue) en posant la vraie question :

« Lequel des deux aura le plus appris ? celui qui aura fait le tour des huit montagnes, ou celui qui sera arrivé au sommet du mont Sumeru ? » P 207

J’ai beaucoup aimé ce roman ; cette lecture a été un moment de pur bonheur, car il s’agit certes d’une belle histoire d’amitié, mais Paolo Cognetti nous raconte aussi ce qu’est l’existence, est-ce qu’on vit sa vie pleinement en s’adaptant à la montagne où l’on habite ou en partant à l’autre bout du monde, où les traditions restent encore vivantes, où l’homme respecte encore la nature ?

J’habite de l’autre côté des Alpes, alors ce roman me touche en plein cœur, car la Montagne est une grande dame qu’on respecte, qui se mérite, que l’on escalade à la recherche de soi ou de l’absolu, en essayant de la polluer le moins possible…

Une belle critique: https://lelivredapres.wordpress.com/2017/11/19/les-huit-montagnes-paolo-cognetti/

 

Extraits:

 

Si l’endroit où tu te baignes ans un fleuve correspond au présent, pensais-je, dans ce cas l’eau qui t’a dépassé, qui continue plus bas, qui va là où il n’y a plus rien pour toi, c’est le passé. L’avenir, c’est l’eau qui vient d’en haut, avec son lot de dangers et de découvertes. Le passé est en aval, l’avenir est en amont. P 40

 

Peut-être ma mère avait-elle raison, chacun en montagne a une altitude de prédilection, un paysage qui lui ressemble et dans lequel il se sent bien. La sienne était décidément la forêt des mille cinq cents mètres, celle des sapins et des mélèzes, à l’ombre desquels poussent les buissons de myrtilles, les genévriers et les rhododendrons, et se cachent les chevreuils. P 53

 

Mon père détestait les skieurs, il ne voulait rien avoir à faire avec eux, trouvant qu’il y avait quelque chose d’arrogant dans leur petit jeu qui consistait à dévaler la montagne, sans s’être donné la peine de la gravir, le long d’une pente aplanie par les décapeuses et équipée de câbles à moteur. Il les méprisait parce qu’ils arrivaient en masse et ne laissaient rien d’autre que des ruines derrière eux. P 75

 

Dans la philosophie qui était la sienne, qui consistait à monter et descendre, ou plutôt à fuir en haut tout ce qui l’empoisonnait en bas, après la saison de la légèreté venait forcément celle de la gravité ; c’était le temps du travail, de la vie en plaine et de l’humeur noire. P 76

 

La grimpe, c’était le plaisir d’être ensemble, d’être libre et de faire des expériences, aussi un rocher de deux mètres au bord d’un fleuve valait-il autant qu’un huit-mille. P 107

 

Un lieu que l’on a aimé enfant peut paraître complètement à des yeux d’adulte et se révéler une déception à moins qu’il ne nous rappelle celui qu’on n’est plus, et nous colle une profonde tristesse. P 130

 

Je commençais à comprendre ce qui arrive à quelqu’un qui s’en va : les autres continuent de vivre sans lui. P 162

 

L’été efface les souvenirs de la même façon qu’il fait fondre la neige, mais le glacier renferme la neige des hivers lointains, c’est un souvenir d’hiver qui refuse qu’on l’oublie. P 181 

 

Le deuxième jour de marche, au fond de la vallée, apparurent les sommets de l’Himalaya. Je vis alors ce qu’avaient été les montagnes à l’aube du monde. Montagnes acérées, coupantes, comme si la Création venait à peine de les sculpter et que le temps ne les avait pas encore émoussées. P 217

 

J’avais l’impression de pouvoir saisir la vie de la montagne quand l’homme n’y était pas. Je ne la dérangeais pas, moi, j’étais un invité bien accepté ; et je savais qu’en sa compagnie il était impossible que je me sente seul. P 230

 

Mais comme on dit, parfois, quand on veut avancer, il faut savoir revenir sur ses pas. A condition d’être assez humble pour le reconnaître. P 282

Lu en décembre 2017

 

Publié dans Littérature italienne, Polars

« La fille dans le brouillard » de Donato Carrisi

Je vous parle aujourd’hui d’un livre choisi lors de la dernière opération « Masse critique » :

 La Fille dans le brouillard de Donato Carrisi

 

Quatrième de couverture

Anna Lou est une jeune fille exemplaire.

Alors pourquoi aurait-elle fugué la veille de Noël ?

Ou serait-ce un kidnapping ? Mais qui lui voudrait du mal dans son paisible village des Alpes ?

Le commandant Vogel, star de la police, est envoyé sur place. Entouré de sa horde de caméras, il piétine.

Aucune piste, aucun indice ne s’offre à lui.

Devant ses fans, il ne peut pas perdre la face.

Vogel résister a-t-il à la pression de son public qui réclame un coupable ?

Ce que j’en pense

C’est le premier roman de Donato Carrisi que je lis. Jusqu’ici, j’avais toujours repoussé car je redoutais la violence…

Une jeune fille sans histoires, transparente même, a disparu, dans un village un peu paumé, dans une famille étrange, pieuse, pratiquante, mais façon secte : elle a beaucoup d’interdits de la part de sa mère, adepte de lois drastiques qu’elle instaure elle-même, au nom de Dieu, et qui n’ont rien de spirituel, avec des jeûnes un peu fantaisistes entre autres. En fait, cette gamine n’a droit à aucun plaisir ; elle est obligée de tenir un deuxième journal intime car sa mère lit le premier, dans son dos !

 Plus que l’intrigue elle-même, c’est la manière dont l’auteur aborde le rôle des médias, qui veulent vendre de l’image choc à tout prix, faire le buzz comme on dit de nos jours, le tout orchestré par Vogel, un flic tordu, manipulateur qui n’hésite pas à fabriquer des preuves pour imposer sa théorie et mettre en scène les évènements:

« A ce moment-là, Vogel mit son plan à exécution. D’abord, il missionna deux de ses hommes pour acheter des bougies et des lampions, ainsi qu’une douzaine de chats en peluche. Puis, il envoya quelques agents en civil poser ces objets sur un muret devant chez les Kastner. Maintenant, il fallait attendre. » P 73

Lors de cette enquête, il ne s’agit plus de répertorier les faits, rechercher les preuves. Non, pas du tout, on désigne le coupable et on monte la population contre lui, on fait ingurgiter des tonnes d’informations (ou plutôt de désinformations !) aux gens qui ne sont plus capables en penser par eux-mêmes et se laissent imbiber par tous ces matraquages.

Donato Carrisi décrit bien la société actuelle, branchée en permanence, où l’on veut être vu, à la télé ou autre : être célèbre à tout prix pour être sûr qu’on existe, à l’heure où la téléréalité est omniprésente !

Il pose aussi une question : y a-t-il un manipulateur en chacun de nous, car personne n’est blanc, en fait dans cette histoire.

Au cours de cette lecture, on pense forcément à l’affaire du petit Gregory, aux rancœurs qui peuvent s’accumuler dans les petits villages, où tout le monde surveille tout le monde, aux fuites d’informations…

Bonne pioche donc, car une fois commencé ce roman se lit de façon addictive et le suspense est présent jusqu’à la dernière ligne et un grand merci à Babelio et aux éditions « le livre de poche », en particulier à Ninon qui se reconnaîtra…

Extraits

… Parce qu’il n’y avait rien de pire qu’un cadeau qui n’arrive pas à son destinataire. Le bonheur qu’il contient pourrit lentement, contaminant tout autour de lui. P 32

                                                                 * * *

La télévision avait cet effet-là. Comme si les mots et les gestes prenaient une consistance nouvelle.

Autrefois, elle se contentait de reproduire la réalité, maintenant, c’était le contraire. Elle la rendait tangible, consistante. P 43

                                                                 * * *

Mais, dès que les projecteurs sont pontés sur nous, quelque chose se passe. Soudain, on découvre qu’on aime ne plus être l’individu anonyme qu’on croyait être. Du jour au lendemain, on y prend goût. On se sent différent des autres, « spécial » et on voudrait que cette sensation ne s’arrête pas, qu’elle dure pour toujours. P 72

                                                                 * * *

Un crime bien raconté générait d’excellents résultats en termes d’audience et rapportait des millions en sponsors et publicité, le tout avec un minimum de moyens. P 81

                                                                 * * *

Un roman, un film, un jeu vidéo où tout va bien n’intéresse personne… Rappelez-vous, c’est le méchant qui fait l’histoire. P 124

                                                                 * * *

Les gens ne cherchent pas la justice, ils veulent un coupable. Pour donner un nom à la peur, pour se sentir en sécurité. Pour continuer de croire que tout va bien, qu’il y a toujours une solution. P 194

Lu en octobre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature italienne

« l’amie prodigieuse, T2 : le nouveau nom » Elena Ferrante

J’ai enchaîné très vite avec le tome 2 de cette saga qui devrait en compter 4, après l’enfance et l’adolescence, place à:

 L'amie prodigieuse T2 Elena Ferrante

 

Quatrième de couverture

« Si rien ne pouvait nous sauver, ni l’argent, ni le corps d’un homme, ni même les études, autant tout détruire immédiatement. »

Le soir de son mariage, Lila, seize ans, comprend que son mari Stefano l’a trahie en s’associant aux frères Solara, les camorristes qu’elle déteste. De son côté, Elena, la narratrice, poursuit ses études au lycée. Quand l’été arrive, les deux amies partent pour Ischia. L’air de la mer doit aider Lila à prendre des forces afin de donner un fils à Stefano.

 

Ce que j’en pense

Nous avions laissé Lila au moment où les Solara, mafieux notoires avaient fait irruption lors de son mariage, lui faisant comprendre qui était vraiment son mari Stefano et perdre ainsi toutes ses illusions. Le voyage de noces est loin d’être idyllique et elle reçoit des coups.

« Il faut faire l’homme, Stef ! Soit, tu la plies maintenant, soit tu ne la plieras jamais plus ; ton épouse doit apprendre tout de suite que c’est elle la femme et toi l’homme, et que donc, elle doit t’obéir. » P 51

Alors que Lila tient la charcuterie épicerie de son mari, gère la caisse et dépense sans compter, Elena alias Lénu, de son côté, continue avec opiniâtreté ses études, les deux amies commencent à s’éloigner vraiment.

Elena Ferrante oppose toujours ces deux jeunes femmes, la brune pétillante, extravagante, fofolle, qui affole les hommes, la blonde complexée par ses rondeurs qui travaille sans relâche et n’a aucune confiance en elle-même. Leur amitié devient de plus en plus toxique, car Lila continue son emprise et son travail de sape alternant mots gentils et vacheries.

J’ai lu ce deuxième tome de façon addictive, avalé les 623 pages en trois jours, (quatre au maximum) et Lila m’a vraiment horripilée au plus haut point, comme je le pressentais en terminant le premier tome. Je continue à préférer Elena et ses maladresse, Elena qui bûche pour réussir ses études, qui s’acharne pour acquérir les bases qui lui semblent si évidentes pour les autres élèves issus de milieu favorisé.

La manière dont Lila a séduit Nino sous les yeux de Lenu qui est amoureuse de lui depuis l’enfance est un exemple parmi d’autres: rien ne l’arrête quand elle veut quelque chose ou quelqu’un. Il faut lui reconnaître quand même un certain courage pour l’époque.

« Elle est comme ça, elle veut toujours être la première partout : la plus belle, la plus élégante, la plus riche ! Et, j’ajoutai : et la plus intelligente, surtout. » P 131

L’auteure continue à approfondir dans ce roman, la société de l’époque, le statut précaire des femmes qui sont battues, qui subissent, l’importance de la maternité dans le couple pour les familles qui font très vite des ragots lorsque l’enfant ne vient pas assez vite, la sexualité subie le plus souvent….

Elena Ferrante décrit très bien la solitude des enfants issus de familles pauvres, qui doivent travailler pour payer les études, cravacher pour garder le niveau (et donc la bourse) et qui se sentent inférieurs, jamais à leur place, ni dans le milieu d’origine dont ils se sont trop éloignés ni dans leur nouvel univers.

J’ai dévoré ce livre car il décrit fort bien et dans une écriture plaisante, cette amitié toxique, ce « je t’aime moi non plus », cette dépendance de Lenu vis-à-vis de Lila m’intéresse, par son côté plus que malsain et je continuerai donc à lire cette saga en espérant assister à un envol d’Elena ?

 

Extraits

Depuis l’enfance, nous avions vu nos pères frapper nos mères. Nous avions grandi en pensant qu’un étranger ne devait même pas nous effleurer alors qu’un parent, un fiancé ou un mari pouvaient nous donner des claques quand ils le voulaient, par amour, pour nous éduquer ou nous rééduquer. P 67

 Il nous manquait à toutes les deux, quelque chose d’impalpable mais de fondamental, qu’elle possédait, elle, et que l’on remarquait dès le premier coup d’œil : ce n’était pas quelque chose qu’on n’avait pas – pour posséder cette qualité, il ne suffisait pas d’apprendre le latin, le grec ou la philosophie, et même tout l’argent des charcuteries et des chaussures n’y pouvait rien.   P 109 

Mais ma relation au monde, c’était d’être mortifiée, soumise aux raisons d’autrui. Je vivais à travers eux, en sourdine. P 376

Leur passion m’envahissait et me troublait. Je les aimais tous les deux et, de ce fait, je n’arrivais pas à m’aimer moi-même, à me sentir moi-même et à m’agripper à un besoin de vie à moi qui aurait la même force que le leur, sourd et aveugle. Du moins telle était mon impression. P 376

Mais, en dépit de tous mes progrès, l’inquiétude m’était restée de ne pas être à la hauteur, de dire ce qu’il ne fallait pas et de révéler combien j’étais novice et ignorante, précisément dans les domaines connus de tous. P 534

Je faisais partie de ceux qui bûchaient jour et nuit, obtenaient d’excellents résultats, étaient même traités avec sympathie et estime, mais qui ne porteraient jamais inscrits sur eux toute la valeur, tout le prestige de nos études. J’aurais toujours peur : peur de dire ce qu’il ne fallait pas, d’employer un ton exagéré, d’être habillée de manière inadéquate, de révéler des sentiments mesquins et de ne pas avoir d’idées intéressantes. P 535

 

Lu en juillet 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature italienne

« L’amie prodigieuse » : Elena Ferrante

J’ai enfin cédé à l’appel des sirènes et entamé ce roman profitant de la canicule, car je l’ai acheté il y a au moins un an:

L'amie-prodigieuse Elena Ferrante

 

Quatrième de couverture:

« Je ne suis pas nostalgique de notre enfance: elle était pleine de violence. C’était la vie, un point c’est tout: et nous grandissions avec l’obligation de la rendre difficile aux autres avant que les autres ne nous la rendent difficile. »

Elena et Lila vivent dans un quartier pauvre de Naples à la fin des années cinquante. Bien qu’elles soient douées pour les études, ce n’est pas la voie qui leur est promise.

Lila abandonne l’école pour  travailler dans l’échoppe de cordonnier de son père. Elena, soutenue par son institutrice, ira au collège puis au lycée. Les chemins des deux amies se croisent et s’éloignent, avec pour toile de fond une Naples sombre, en ébullition.

Formidable voyage dans l’Italie du boom économique, « L’amie prodigieuse » est le portrait de deux héroïnes inoubliables qu’Elena Ferrante traque avec passion et tendresse.


Ce que j’en pense :

J’ai passé un bon moment, je l’avoue avec ce voyage dans un quartier pauvre de Naples dans l’Italie de la fin des années cinquante.

On va à la découverte des familles des deux héroïnes Elena et Lila qui grandissent dans ce quartier pauvre on l’on a du mal à joindre les deux bouts, quand on les joint, on côtoie cette misère sociale avec le travail difficile, le comportement mafieux de certains, usuriers, commerçants aux pratiques douteuses.

Les deux petites filles travaillent bien à l’école, comme on disait autrefois. L’une, Lila, la fille du cordonnier, est une enfant prodige, on dirait surdouée ou intellectuellement précoce de nos jours. Elle comprend les choses de manière intuitive, douée en maths avec une mémoire extraordinaire. La manière dont elle apprend le latin et le grec en empruntant une grammaire latine puis une grammaire grecque à la bibliothèque est étonnante.

Elle entraîne dans son sillage son amie Elena douée elle-aussi mais qui doit travailler davantage pour la suivre.

J’ai aimé la manière dont elles se battent d’arrache-pied pour s’en sortir en étudiant alors que leurs parents préfèreraient qu’elles travaillent et assez vite Lila devra abandonner les études pour aider son père et son frère Rino à la boutique: elle dessine des modèles de chaussures dont le père ne veut pas entendre parler.

J’ai préféré le personnage d’Elena, d’ailleurs c’est elle qui raconte l’histoire,  l’éternelle seconde qui s’interdit d’être meilleure que Lila, car elle se croit inférieure à elle et lui trouve toujours une excuse sans se rendre compte qu’elle sert de faire valoir à Lila.

J’ai bien aimé aussi la description de Naples, les différents personnages, souvent hauts en couleurs, fascistes ou communistes et la manière dont Elena Ferrante raconte les conditions de vie de ces familles qui vivent dans la misère, qui ont du mal à joindre les deux bouts, côtoyant les usuriers, les familles mafieuses qui roulent en grosses voitures et font régner la peur.

Elena Ferrante nous raconte l’histoire d’une amitié très troublante, car Lila n’est pas quelqu’un de gentil, elle est très manipulatrice et a pris l’ascendant sur Elena qu’elle humilie souvent. Pour moi, il s’agit plus d’une relation d’emprise, voire de soumission qu’une amitié vraie.

Certes ce n’est pas un chef d’œuvre mais le livre est suffisamment bien écrit pour que je continue l’aventure si j’arrive à supporter Lila!

Extraits:

J’ai fait beaucoup de choses dans ma vie sans conviction et je me suis toujours sentie comme détachée de mes propres actions… Lila se caractérisait par une détermination absolue. P 35

Bien sûr, j’aurais aimé avoir les manières courtoises que prêchaient la maîtresse et le curé, mais je sentais qu’elles n’étaient pas adaptées à notre quartier, même pour les filles. Les femmes se battaient entre elles encore plus que les hommes, elles s’agrippaient par les cheveux et se faisaient mal. Se faire mal, c’était une maladie. P 39

Le problème, c’était ma mère. J’avais à peine six ans mais j’avais déjà l’impression qu’elle faisait tout pour me faire comprendre que, dans la vie, j’étais de trop. Je ne lui plaisais pas et elle ne me plaisait pas non plus. Son corps me révulsait, et elle devait le sentir.

D’ailleurs, l’idée que Lila dégageait un fluide non seulement séduisant mais aussi dangereux devint peu à peu une évidence pas simplement pour moi, qui la surveillais depuis notre première année de primaire, mais pour tout le monde. P 181

Ce qui s’était passé devant nos yeux, en un éclair, c’était l’image même de la puissance, et eux savaient comment sortir du quartier pour faire la fête. Pas comme nous, qui avions tout faux: à pied, mal habillés et fauchés. J’eus envie de rentrer tout de suite à la maison. Lila, au contraire, comme si cette rencontre n’avait jamais eu lieu, réagit en insistant à nouveau pour aller se promener là où il y avait des gens élégants. P 245

Lu en juin juillet 2017

 

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature italienne

« Avec les pires intentions » : Alessandro Piperno

Je vous parle aujourd’hui du roman assez particulier d’un auteur italien qui était un illustre inconnu pour moi, découvert grâce à une amie babeliote :

 avec les pires intentions Alessandro Piperno

Quatrième de couverture

Iconoclaste, provocateur, politiquement incorrect, ce roman dresse le portrait d’une famille de la bonne bourgeoisie juive romaine, les Sonnino. Tout d’abord Bepy, qui préfère oublier le  » clownesque couple  » Mussolini-Hitler pour revenir à une scintillante et futile existence dans laquelle les femmes, surtout celles de ses amis, occupent la place centrale.

Il ne comprendra jamais pourquoi son fils cadet Teo, doué et séduisant, choisit d’aller vivre  » dans ce pays insensé dénommé Israël « . Heureusement son aîné, Luca, s’inscrit dans la lignée paternelle : manteau croisé en cachemire, Porsche Carrera et fréquentation assidue de la business class.

Quant à son petit-fils Daniel, le narrateur, issu d’un improbable mariage mixte, il est pris dans un insoluble dilemme :  » être juif pour les gentils et gentil pour les juifs « . Handicap auquel viendront s’ajouter sa timidité sexuelle et son incapacité à entreprendre la belle Gaia, dans le tourbillon de la jeunesse dorée romaine.

Un roman de  » déformation  » jubilatoire, où Piperno se livre à une « expérience génétique mêlant la manière américaine de Philip Roth à la syntaxe française de Proust « !

Ce que j’en pense

Avec ce roman, composé de deux partie, la première qui aborde la splendeur puis la décadence de Bepy Sonnino et la deuxième partie est centrée sur le héros Daniel, son petit-fils, passant en revue son adolescence, puis sa vie d’adulte, l’amour de sa vie Gaia, Alessandro Piperno nous propose une satire de la bourgeoisie des années 90.

Nous avons donc Bepy, le patriarche au passé douteux, juif et néanmoins plutôt fasciste, qui assume difficilement, pour ne pas dire pas du tout, le fascisme de l’époque, pas très au clair non plus avec le judaïsme, marié avec Ada dont plusieurs membres de la famille ont été déportés.

Ils ont deux enfants Luca, albinos, coaché à fond par Bepy pour en faire un atout, est un homme sûr de lui, qui vit toujours entre deux avions, roule en Porsche, mais voit peu ses enfants, un peu mégalo, tandis que l’autre, Teo finit par émigrer en Israël, devenant un fondamentaliste, anti palestinien.

Casanova aux aventures multiples, (même la femme de son associé a fait partie de son tableau de chasse), Bepy, à force de flamber, finira ruiné et devra s’exiler aux USA.

De l’autre côté, nous avons l’autre famille Cittadini, à sa tête Nanni, l’ex associé de Bepy, toujours en quête de prestige social, qui a épousé une femme de la haute société, avec villa de luxe où passe toute la bonne société bourgeoise… quelques hics bien-sûr dans le tableau : son fils s’est suicidé car Nanni avait fait pression sur lui pour qu’il ne divorce pas. Il laisse deux enfants : Gaia la préférée de Nanni et Giacomo psychotique….

Évidemment, Daniel, fétichiste, collectionneur de collants ou petites culottes, onaniste effréné, est amoureux en secret de Gaia, et devient son confident à défaut d’autre chose…

J’ai aimé les ruminations de Daniel, qui rappelle étrangement Philip Roth, notamment sur la judéité ou semi-judéite ou plutôt le côté biculturel, qui le conduit à écrire un essai anti juif : « tous les juifs antisémites. D’Otto Weininger à Philip Roth », on voit qu’il est à la recherche d’une identité, aussi bien spirituelle que sociale, car il baigne dans un milieu nanti dont il dénonce les codes et tente plus ou moins de s’en affranchir. Mais, il finit par devenir lassant à force de vouloir tenter de tout interpréter…

Des pages grinçantes, au vitriol même,  sur le mariage de Luca avec une Goy, fille de catholiques purs et durs, avec des négociations interminables, tant les deux familles se détestent.

Les cogitations et personnalités des autres protagonistes sont intéressantes aussi : la culpabilité apparente de Nanni, ainsi que son mépris pour tout ce qui ne brille pas, le besoin de Luca d’avoir une idole, une figure paternelle à admirer, reportant sur Nanni l’idéal du père lorsque son propre père meurt, sans oublier Giacomo fumeur, alcoolique, drogué, qui manipule en fait tout le monde.

Sans oublier le fils de Théo, Lele, donc le cousin de Daniel, homosexuel : « lui, petit enfant imprégné des intégrismes paternels maniaques, a reçu un signe du Vengeur Biblique, la punition divine provoquée par ces pensées illicites à propos de ses compagnons, par l’anormalité de ces pensées » P 79

Et cerise sur le gâteau : Gaia, nymphette aux mœurs légères, totalement déconnectée de la réalité, sans oublier les copains préoccupés uniquement de fêtes, d’argent, voitures… Ah les problèmes existentiels des riches !!!

Alessandro Piperno nous trace un portrait tellement acide, ironique, de ses personnages qu’on a l’impression de lire un manuel de psychiatrie, toutes les pathologies y figurent. Les personnages sont caricaturaux. On comprend vite qu’un évènement important s’est passé, obligeant Daniel à s’exiler, mais l’auteur fait durer le suspense.

Donc, un roman intéressant, avec des longueurs, de belles réflexions pleines d’ironie, mais une overdose de sexe, en ce qui me concerne, entre l’onanisme de l’un, l’érotomanie de l’autre, fétichisme, en passant par l’homophobie, avec peu d’élégance dans le langage parfois… On peut lire par exemple « Celui qui a embrassé avec tant d’enthousiasme le traditionalisme juif le plus extrême se retrouve avec pour fils cette pédale travailliste ».

Une critique difficile car j’ai bien aimé par moments, j’ai râlé pas mal aussi, en tout cas, ce livre de 440 pages ne m’a pas laissée indifférente.

L’auteur

Né à Rome en1972, Alessandro Piperno publie, en 2000,  un essai intitulé « Proust antijuif » et en 2005 « avec les pires intentions », suivront « Persécution », « Inséparables »…

Extraits

Les nazis voulaient me tuer pour des raisons que je ne connais toujours pas. Je m’en suis tiré. Ne me demandez ni comment, ni pourquoi. Je ne suis pas un type qui a des réponses toutes prêtes. Je crierai mon bonheur. Je sanctifierai ma bonne foi. Je gratifierai matériellement ma progéniture. Ensuite, ce sera son tour. P 31

Bepy est né pour simplifier. Il ne comprend pas – et il ne comprendra jamais, même à la fin – que la légèreté est parfois l’antichambre de l’indifférence. Et l’indifférence, à son tour, le viatique pour le désastre. P 31

L’éclat doré du crâne chauve de Bepy fait penser aux coupoles de Jérusalem dans les couchers de soleil incandescents d’Israël. P 60

Un demi-juif contre les juifs. Un demi-juif qui accuse les juifs de racisme et un demi-catholique qui accuse les catholiques d’œcuménisme. P 71

L’homosexualité, voilà l’héritage du mal. Le Gigantesque Châtiment. La maladie n’est que le moyen d’en sortir indemne. C’est la voie de la rédemption. P 79

Tu vois, Bepy, je crois être le premier juif de l’humanité à avoir subi la discrimination de son propre grand-père. Le premier juif de l’Histoire avec un grand-père antisémite. P 157

Son histoire (Nanni) était captivante, mais elle avait le mérite de ne pas virer au fantastique et de revenir toujours dans les limites de l’inépuisable machine narrative qu’est le capitalisme du XXe siècle. Une de ces histoires capables de transformer un morveux mordu d’ordinateur en homme le plus riche de la planète, ou un jeune juif russe ayant fui le stalinisme en producteur de cinéma le plus important d’Hollywood. P 176

Une des rares choses que j’ai apprises dans la vie c’est que les gens trouvent les prétextes les plus disparates et les plus niais pour avoir honte : fautes inventées, présumées qui sont follement transfigurées par celui qui les sent peser sur lui comme une maladie fatale. P 244

A quoi bon l’espoir si votre mère, au-delà de ses rêves de gloire, a eu le bon goût de ne pas projeter sur vous d’ambition intellectuelle ou professionnelle et si votre père est trop apatride pour exiger de vous l’orgueil dynastique qu’on attendait du rejeton d’une famille au patrimoine solide ? P 259

Lu en mai 2017