Publié dans Littérature contemporaine, Littérature italienne

« Avec les pires intentions » : Alessandro Piperno

Je vous parle aujourd’hui du roman assez particulier d’un auteur italien qui était un illustre inconnu pour moi, découvert grâce à une amie babeliote :

 avec les pires intentions Alessandro Piperno

Quatrième de couverture

Iconoclaste, provocateur, politiquement incorrect, ce roman dresse le portrait d’une famille de la bonne bourgeoisie juive romaine, les Sonnino. Tout d’abord Bepy, qui préfère oublier le  » clownesque couple  » Mussolini-Hitler pour revenir à une scintillante et futile existence dans laquelle les femmes, surtout celles de ses amis, occupent la place centrale.

Il ne comprendra jamais pourquoi son fils cadet Teo, doué et séduisant, choisit d’aller vivre  » dans ce pays insensé dénommé Israël « . Heureusement son aîné, Luca, s’inscrit dans la lignée paternelle : manteau croisé en cachemire, Porsche Carrera et fréquentation assidue de la business class.

Quant à son petit-fils Daniel, le narrateur, issu d’un improbable mariage mixte, il est pris dans un insoluble dilemme :  » être juif pour les gentils et gentil pour les juifs « . Handicap auquel viendront s’ajouter sa timidité sexuelle et son incapacité à entreprendre la belle Gaia, dans le tourbillon de la jeunesse dorée romaine.

Un roman de  » déformation  » jubilatoire, où Piperno se livre à une « expérience génétique mêlant la manière américaine de Philip Roth à la syntaxe française de Proust « !

Ce que j’en pense

Avec ce roman, composé de deux partie, la première qui aborde la splendeur puis la décadence de Bepy Sonnino et la deuxième partie est centrée sur le héros Daniel, son petit-fils, passant en revue son adolescence, puis sa vie d’adulte, l’amour de sa vie Gaia, Alessandro Piperno nous propose une satire de la bourgeoisie des années 90.

Nous avons donc Bepy, le patriarche au passé douteux, juif et néanmoins plutôt fasciste, qui assume difficilement, pour ne pas dire pas du tout, le fascisme de l’époque, pas très au clair non plus avec le judaïsme, marié avec Ada dont plusieurs membres de la famille ont été déportés.

Ils ont deux enfants Luca, albinos, coaché à fond par Bepy pour en faire un atout, est un homme sûr de lui, qui vit toujours entre deux avions, roule en Porsche, mais voit peu ses enfants, un peu mégalo, tandis que l’autre, Teo finit par émigrer en Israël, devenant un fondamentaliste, anti palestinien.

Casanova aux aventures multiples, (même la femme de son associé a fait partie de son tableau de chasse), Bepy, à force de flamber, finira ruiné et devra s’exiler aux USA.

De l’autre côté, nous avons l’autre famille Cittadini, à sa tête Nanni, l’ex associé de Bepy, toujours en quête de prestige social, qui a épousé une femme de la haute société, avec villa de luxe où passe toute la bonne société bourgeoise… quelques hics bien-sûr dans le tableau : son fils s’est suicidé car Nanni avait fait pression sur lui pour qu’il ne divorce pas. Il laisse deux enfants : Gaia la préférée de Nanni et Giacomo psychotique….

Évidemment, Daniel, fétichiste, collectionneur de collants ou petites culottes, onaniste effréné, est amoureux en secret de Gaia, et devient son confident à défaut d’autre chose…

J’ai aimé les ruminations de Daniel, qui rappelle étrangement Philip Roth, notamment sur la judéité ou semi-judéite ou plutôt le côté biculturel, qui le conduit à écrire un essai anti juif : « tous les juifs antisémites. D’Otto Weininger à Philip Roth », on voit qu’il est à la recherche d’une identité, aussi bien spirituelle que sociale, car il baigne dans un milieu nanti dont il dénonce les codes et tente plus ou moins de s’en affranchir. Mais, il finit par devenir lassant à force de vouloir tenter de tout interpréter…

Des pages grinçantes, au vitriol même,  sur le mariage de Luca avec une Goy, fille de catholiques purs et durs, avec des négociations interminables, tant les deux familles se détestent.

Les cogitations et personnalités des autres protagonistes sont intéressantes aussi : la culpabilité apparente de Nanni, ainsi que son mépris pour tout ce qui ne brille pas, le besoin de Luca d’avoir une idole, une figure paternelle à admirer, reportant sur Nanni l’idéal du père lorsque son propre père meurt, sans oublier Giacomo fumeur, alcoolique, drogué, qui manipule en fait tout le monde.

Sans oublier le fils de Théo, Lele, donc le cousin de Daniel, homosexuel : « lui, petit enfant imprégné des intégrismes paternels maniaques, a reçu un signe du Vengeur Biblique, la punition divine provoquée par ces pensées illicites à propos de ses compagnons, par l’anormalité de ces pensées » P 79

Et cerise sur le gâteau : Gaia, nymphette aux mœurs légères, totalement déconnectée de la réalité, sans oublier les copains préoccupés uniquement de fêtes, d’argent, voitures… Ah les problèmes existentiels des riches !!!

Alessandro Piperno nous trace un portrait tellement acide, ironique, de ses personnages qu’on a l’impression de lire un manuel de psychiatrie, toutes les pathologies y figurent. Les personnages sont caricaturaux. On comprend vite qu’un évènement important s’est passé, obligeant Daniel à s’exiler, mais l’auteur fait durer le suspense.

Donc, un roman intéressant, avec des longueurs, de belles réflexions pleines d’ironie, mais une overdose de sexe, en ce qui me concerne, entre l’onanisme de l’un, l’érotomanie de l’autre, fétichisme, en passant par l’homophobie, avec peu d’élégance dans le langage parfois… On peut lire par exemple « Celui qui a embrassé avec tant d’enthousiasme le traditionalisme juif le plus extrême se retrouve avec pour fils cette pédale travailliste ».

Une critique difficile car j’ai bien aimé par moments, j’ai râlé pas mal aussi, en tout cas, ce livre de 440 pages ne m’a pas laissée indifférente.

L’auteur

Né à Rome en1972, Alessandro Piperno publie, en 2000,  un essai intitulé « Proust antijuif » et en 2005 « avec les pires intentions », suivront « Persécution », « Inséparables »…

Extraits

Les nazis voulaient me tuer pour des raisons que je ne connais toujours pas. Je m’en suis tiré. Ne me demandez ni comment, ni pourquoi. Je ne suis pas un type qui a des réponses toutes prêtes. Je crierai mon bonheur. Je sanctifierai ma bonne foi. Je gratifierai matériellement ma progéniture. Ensuite, ce sera son tour. P 31

Bepy est né pour simplifier. Il ne comprend pas – et il ne comprendra jamais, même à la fin – que la légèreté est parfois l’antichambre de l’indifférence. Et l’indifférence, à son tour, le viatique pour le désastre. P 31

L’éclat doré du crâne chauve de Bepy fait penser aux coupoles de Jérusalem dans les couchers de soleil incandescents d’Israël. P 60

Un demi-juif contre les juifs. Un demi-juif qui accuse les juifs de racisme et un demi-catholique qui accuse les catholiques d’œcuménisme. P 71

L’homosexualité, voilà l’héritage du mal. Le Gigantesque Châtiment. La maladie n’est que le moyen d’en sortir indemne. C’est la voie de la rédemption. P 79

Tu vois, Bepy, je crois être le premier juif de l’humanité à avoir subi la discrimination de son propre grand-père. Le premier juif de l’Histoire avec un grand-père antisémite. P 157

Son histoire (Nanni) était captivante, mais elle avait le mérite de ne pas virer au fantastique et de revenir toujours dans les limites de l’inépuisable machine narrative qu’est le capitalisme du XXe siècle. Une de ces histoires capables de transformer un morveux mordu d’ordinateur en homme le plus riche de la planète, ou un jeune juif russe ayant fui le stalinisme en producteur de cinéma le plus important d’Hollywood. P 176

Une des rares choses que j’ai apprises dans la vie c’est que les gens trouvent les prétextes les plus disparates et les plus niais pour avoir honte : fautes inventées, présumées qui sont follement transfigurées par celui qui les sent peser sur lui comme une maladie fatale. P 244

A quoi bon l’espoir si votre mère, au-delà de ses rêves de gloire, a eu le bon goût de ne pas projeter sur vous d’ambition intellectuelle ou professionnelle et si votre père est trop apatride pour exiger de vous l’orgueil dynastique qu’on attendait du rejeton d’une famille au patrimoine solide ? P 259

Lu en mai 2017