Publié dans Littérature italienne, Rentrée littéraire 2021

« La félicité du loup » de Paolo Cognetti

Petit intermède « douceur » avec le livre dont je vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Fausto a quarante ans, Silvia en a vingt-sept. Il est écrivain, elle est artiste-peintre. Tous deux sont à la recherche d’un ailleurs, où qu’il soit. Alors que l’hiver s’installe sur la petite station de ski de Fontana Fredda, au cœur du val d’Aoste, ils se rencontrent dans le restaurant d’altitude Le Festin de Babette. Fausto fait office de cuisinier, Silvia, de serveuse. Ils se rapprochent doucement, s’abandonnant petit à petit au corps de l’autre, sans rien se promettre pour autant. Alors qu’arrive le printemps et que la neige commence à fondre, Silvia quitte Fontana Fredda pour aller toujours plus haut, vers le glacier Felik, tandis que Fausto doit redescendre en ville rassembler les morceaux de sa vie antérieure et finaliser son divorce. Mais le désir de montagne, l’amitié des hommes et des femmes qui l’habitent et le souvenir de Silvia sont trop forts pour qu’il résiste longtemps à leur appel.


  Après le succès mondial des Huit Montagnes, Paolo Cognetti revient sur ses sommets bien-aimés avec un éblouissant roman d’amour, véritable ode à la montagne tour à tour apaisante, dangereuse, imprévisible et puissante.

Ce que j’en pense :

Fausto, écrivain en panne d’inspiration et en plein divorce décide d’aller retrouver la montagne, espérant que celle-ci va lui inspirant quelques pages, voire un roman…

De son côté, Sylvia, est artiste peintre, en pleine réflexion également. Ils se rencontrent dans une petite station de ski, au cœur du Val d’Aoste : Fontana Fredda dans un restaurant au nom évocateur, le Festin de Babette. Sylvia est serveuse, Fausto aide en cuisine.

Une histoire d’amour s’installe entre eux, sous l’œil de la patronne, Babette, des ouvriers qui dament les pistes pour les skieurs, parmi lesquels Santorso, on trouve aussi des « Montagnards » qui coupent les arbres…

Lorsque la saison est finie, Fausto retourne en ville pour finir de régler la procédure de divorce avec Veronica, tandis que Silvia va travailler dans un refuge.

J’ai bien aimé la manière dont Paolo Cognetti parle de la Montagne, des arbres détruits par les tempêtes, des glaciers qui fondent, alors que des cohortes d’alpinistes plus au moins chevronnés vont finir de les user en ne respectant pas forcément la Nature. Après tout, ce n’est qu’un sport de l’extrême n’est-ce pas ?

J’ai aimé la manière dont il parle du loup, son intranquillité qui le pousse à ne jamais rester trop longtemps au même endroit. Ces animaux me fascinent depuis des lustres et l’auteur leur rend hommage, alors qu’ils font si peu partie du récit.

Par contre, j’ai trouvé les personnages ternes, peu convaincants, leurs histoires d’amour sans désir de construire vraiment…

J’ai bien aimé « Les huit montagnes » et je pensais retrouver le même engouement, mais déception, je suis restée sur ma faim, car seule l’ode à la montagne m’a vraiment emballée ainsi que la manière dont l’auteur parle d’Hokusai et ses vues du Mont Fuji …

Il est certain qu’après le choc de « Berlin Requiem », c’était compliqué, mais ce roman a eu l’effet doudou dont j’avais besoin…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteur…

#Lafélicitéduloup #NetGalleyFrance

Sortie : 01/09/21

6/10

Extraits :

La Babette de la nouvelle était une révolutionnaire qui, après la chute de la Commune de Paris, s’était retrouvée cuisinière dans un petit village de rustres en Norvège. La Babette qu’il avait devant lui ne servait pas de soupes à la tortue mais avait tendance à adopter les orphelins et à chercher des solutions pratiques aux problèmes essentiels.

Humant l’air, il retrouva de cette contrée une mémoire lointaine, un souvenir reçu en héritage. Comme les règles auxquelles, il obéissait aveuglément – rester sur les hauteurs, ne pas quitter la forêt, voyager de nuit, se tenir à bonne distance des maisons et des routes –même s’il avait compris que quelque chose avait changé depuis qu’elles avaient été établies.

Mais, qu’est-ce qu’il faisait là, un abruti de quarante ans sans famille, ni travail, à part suivre son utopie ridicule du vis-là-où-tu-es-heureux ?

A la fin du livre, il trouva le seul texte qu’Hokusai ait laissé et qui disait : « Depuis l’âge de six ans, j’avais la manie de dessiner la forme des objets. Vers l’âge de cinquante ans, j’avais publié une infinité de dessins, mais tout ce que j’ai produit avant l’âge de soixante-dix ans ne vaut pas la peine d’être compté. C’est à soixante-treize ans que j’ai compris à peu près la structure de la nature vraie, des animaux, des herbes, des arbres, des oiseaux, des poissons et des insectes… »

A l’époque, il croyait que le glacier était éternel et immuable, un pan de la montagne qu’il aurait retrouvé là, entre la roche et le ciel. Son père en revanche avait compris ce qui était en train de se passer : si une chose disparaît, une autre prendra sa place lui dit-il. C’est ainsi que va le monde, tu sais ? C’est nous qui avons toujours la nostalgie de ce qu’il y avait avant.

Le loup obéissait à un instinct moins compréhensible. Santorso lui avait raconté qu’on ne comprenait pas très bien pourquoi il se déplaçait, l’origine de son intranquillité. Il arrivait dans une vallée, y trouvait peut-être du gibier à foison, pourtant quelque chose l’empêchait de devenir sédentaire, et tôt ou tard il laissait tous ces cadeaux du ciel et s’en allait chercher la félicité ailleurs.

Lu en septembre 2021

Publié dans challenge Voisin Voisines, Littérature italienne, Roman noir

« L’autre bout du fil » d’Andrea Camilleri

Toujours dans ma période polar, je vous parle aujourd’hui d’un auteur que j’aborde pour la deuxième fois seulement avec ce livre :

Résumé de l’éditeur :

A Vigàta, tandis que l’arrivée chaque nuit de barques contenant des migrants rescapés de naufrages bouleverse la vie du commissariat, Livia, l’éternelle fiancée gênoise de Montalbano le contraint à affronter une autre épreuve : il doit se faire faire un costume sur mesure. A cette occasion, le commissaire rencontre la très belle et aimable Elena et son assistante tunisienne Meriam. Tandis que la crise migratoire s’aggrave sur les côtes siciliennes, avec son lot de racisme et de violences, Elena est assassinée à coups de ciseaux de tailleur, les suspects du meurtre ont apparemment des alibis, et un coupon de tissu d’une exceptionnelle qualité recèle peut-être des révélations sur le passé de la défunte couturière…

Assisté par l’inénarrable Catarella, tombé amoureux d’un chat qui ne le lui rend guère, d’un Augello que son donjuanisme aveugle et d’un Fazio ombrageux, le commissaire Montalbano progresse vers la vérité grâce à son art du mensonge, et sans jamais oublier d’honorer son culte biquotidien à la gastronomie sicilienne…

Ce que j’en pense :

Après avoir émergé d’un cauchemar, où sa pantoufle a tête de chat l’avait griffé, Le commissaire (dottor) Montalbano a une discussion animée avec sa compagne, Livia : celle-ci veut qu’il aille se faire faire un costume sur mesure, à l’atelier d’Elena, une de ses copines. Idée qui ne lui plaît guerre, surtout qu’il va falloir prendre ses mesures (partout), et se déshabillé devant une femme. Mais ils sont invités à renouveler les vœux de mariages d’un couple ami (autre idée qui ne le réjouit guère).

Il faut dire que notre commissaire a du pain dur la planche : durant la nuit « accueillir » les migrants qui débarquent sur la plage après avoir subi un voyage sur des embarcations surchargées, et il faut les faire débarquer sans déclencher de fuites liées à la peur, ils ont tellement attendu (et fantasmé) sur cette terre d’accueil, qu’ils tentent tous de se précipiter. Il est aidé par le Dr Osman qui peut leur expliquer dans leur langue ce qu’on attend d’eux.

La journée, il doit vaquer à ses obligations habituelles, avec un manque de moyens dramatiques. Il se rend néanmoins à son essayage et la belle Elena lui tourne un peu la tête, surtout ses jambes.

Un matin, Elena est retrouvée assassinée à coups de couteaux et l’enquête commence dans des conditions assez rocambolesques, la belle dame avait beaucoup d’admirateurs et on ignore tout de son passé…

J’ai bien aimé cette enquête sur fond de migrants, de réflexions sur l’Europe qui se cloître, pour n’accueillir personne. On rencontre des personnages intéressants, et les coéquipiers de Montalbano valent chacun leur pesant d’or. Qu’il s’agisse de Catarelle, et ses mésaventures avec le chat d’Elena, ou d’Augello amoureux transi, jaloux, au langage fleuri ou du plus réservé Fazio… J’ai bien aimé le docteur Osman et son dévouement par la traduction et l’aide qu’il apporte, ainsi que Meriam, l’assistante tunisienne d’Elena qui s’investit aussi à fond pour venir en aide aux migrants.

Je vais garder en tête des images fortes, tel le joueur de flûte qui pleure, se débat parce qu’on veut lui arracher sa flûte, lui qui était musicien reconnu dans son pays et à qui il ne reste plus que cet instrument.

Ou encore, ces passeurs infects qui n’ont pas eu le temps de sauter de l’embarcation en train de couler, et osent se faire passer pour des migrants, alors qu’ils ont profité du « voyage » pour violer une gamine…

Je voudrais rendre hommage au traducteur, Serge Quadruppani, qui a réussi à bien adapter en français, les 3 niveaux d’italien, ce qui en soi un exploit : l’italien officiel dans un registre familier, le dialecte et l’italien sicilianisé ce qui donne un texte savoureux. De plus, il a choisi le parti de la littéralité dans la construction des phrases : « Montalbano sono, Montalbano je suis » par exemple.

C’est la deuxième fois, seulement, que je me lance dans un roman d’Andréa Camilleri, car j’ai gardé un souvenir mitigé de « La danse des mouettes » et cette fois, j’ai apprécié l’auteur et le livre car l’intrigue est intéressante mais ce qui m’a vraiment séduite c’est la truculence de la langue…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Fleuve Noir qui m’ont permis de découvrir ce roman et de replonger dans l’écriture d’Andrea Camilleri

#Lautreboutdufil #NetGalleyFrance

8/10

L’auteur :

Italien d’origine sicilienne, né en 1925, Andrea Camilleri a mené une longue carrière de metteur en scène pour le théâtre, la radio et la télévision, avant de se tourner vers la littérature.

 D’abord auteur de poèmes et de nouvelles, Andrea Camilleri s’est mis sur le tard à écrire dans la langue de sa Sicile natale. Sa série consacrée au commissaire Montalbano a rencontré un tel succès qu’elle a été adaptée en feuilleton à la télévision.

Son héros, un concentré détonnant de fougue méditerranéenne et d’humeur bougonne, évolue avec humour et gourmandise au fil de ses enquêtes, parmi lesquelles : Jeu de miroirs(2016), Une voix dans l’ombre (2017), Nid de vipères (2018) et La Pyramide de boue (2019).

Andrea Camilleri a reçu en 2014 le prix Federico Fellini pour l’excellence artistique de son œuvre. Tous ses romans ont été publiés chez Fleuve Éditions et sont repris chez Pocket. Andrea Camilleri est décédé à Rome en 2019 à l’âge de 93 ans.

Extraits :

Le dos ! voilà ’ne autre partie du corps qui t’avise des premiers ennuis de la vieillerie.

Quand ils se mirent à la rambarde, ils virent ‘ne masse informe : tous s’étaient comme empaquetés dans les couvertures thermiques qu’on leur avait données. On ne voyait que les yeux, étincelants, écarquillés, attentifs, tels ceux des chiens quand ils attendent un os.

Et soudain, une idée le frappa : parmi ces misérables, combien de pirsonnes capables d’enrichir le monde par leurs talents ? Combien parmi les cataferi (cadavres) qui se trouvaient à présent dans l’invisible cimetière marin, auraient pu écrire ‘ne poésie dont les paroles auraient consolé, égayé, comblé le cœur de ses lecteurs.

Aussi, ces considérations mises à part, combien d’altruisme, de générosité de l’homme envers l’homme se perdait dans cette tragédie qui se répétait chaque nuit ?

Sa discipline de flic lui permettait de faire ce qu’il devait faire, mais son âme d’homme n’en pouvait plus de contenir toute c’te tragédie.

Moi, je pense qu’après le grand rêve de c’t’Europe unie, nous avons fait de notre mieux pour en détruire les fondements. Nous avons envoyé se faire foutre l’histoire, la politique, l’économie communes. La seule chose qui restait peut-être ‘ntacte, c’était cette idée de paix. Passequ’après s’être entre-massacrés pendant des siècles, on en pouvait plus. Mais maintenant, on l’a oublié, cette idée, et donc, on a trouvé la bonne excuse de c’tes migrants pour remettre des frontières, des vieilles et des nouvelles, avec des barbelés. Ils disent qu’au milieu de c’tes migrants, il y a des terroristes qui se cachent, au lieu de dire que ces malheureux fuient justement les terroristes.

Il aréussit ‘ne espèce de miracle, à savoir ne laisser passer aucune pinsée dans sa coucourde. Sa cervelle lui était advenue comme un tableau noir où n’apparaissaient que des expressions élogieuses sur les saveurs qui, partant de sa bouche, réjouissaient tout le corps jusqu’à la pointe des pieds, pour remonter ensuite.

Montalbano pinsa que parfois, être orphelin d’une mère du sud, ça pouvait bien ne pas être une malédiction.

Lu en mai 2021

Publié dans Littérature italienne

« La farce » de Domenico Starnone

Un petit voyage en Italie, aujourd’hui avec ce livre qui m’a intriguée sur NetGalley et bien sûr je n’ai pas pu résister :

Résumé de l’éditeur :

Un petit garçon en mal de distraction, un vieux dessinateur débordé par son travail et ses souvenirs, un appartement trop petit comme champ de bataille et la ville de Naples en toile de fond : la partie peut commencer.


D’un côté, Mario, quatre ans, dictateur en puissance, amateur d’histoires du soir et détenteur d’un savoir-faire domestique dont il n’hésitera pas à se servir. De l’autre, Daniele, son grand-père, illustrateur célèbre sur le déclin aux prises avec l’angoisse de la page blanche et une commande à rendre sous peu. En guise de terrain d’affrontement, l’appartement du petit Mario, confié à son grand-père par ses parents, partis à une conférence dont l’enjeu pourrait bien être leur propre mariage.

Durant trois jours, nos deux protagonistes vont se livrer à un duel sans merci, entre alliances, rivalités et jeux pas toujours amusants – jusqu’à la farce de trop. Ode tendre à la ville de Naples, satire réjouissante, tableau émouvant de la rencontre de la vieillesse et de l’enfance : Domenico Starnone signe, avec ce presque huis-clos entre le rire et les larmes, un roman doux-amer sur la force des souvenirs.


 
Traduit de l’italien par Dominique Vittoz

Ce que j’en pense :

Un homme âgé de soixante-quinze ans, Daniele, qui se remet à peine d’une intervention chirurgicale qui l’a beaucoup affaibli, quitte son domicile de Milan pour aller garder son petit-fils Mario, âgé de quatre ans.

C’est sa fille, Betta, qui le lui demande, en fait qui le somme de venir, car elle se rend avec son époux à un colloque scientifique, pendant plusieurs jours. Elle ne s’est pratiquement pas occupée de lui pendant son hospitalisation à peine quelques coups de fils, et il doit tout quitter, et aller à Naples par le train !

Si encore, ils se voyaient souvent… Mais non, il n’a pas vu son petit-fils depuis très longtemps et se souvient à peine de son âge. Le deal est simple, la femme de ménage doit venir et préparer les repas, Betta lui a laissé une liste de recommandations, et tout est sous contrôle. Mario jouera pendant que Daniele fera ses dessins pour l’illustration d’une œuvre de James qu’on lui a commandée.

Sa fille a repris l’appartement familial, c’est à dire celui où Daniele a habité lorsqu’il était enfant, où il a subi la violence d’un père joueur compulsif, dans une ville qu’il déteste.

Malgré les modifications apportées pas sa fille, cet appartement ne lui plaît pas et surtout fait remonter des souvenirs…

Comment occuper un gamin de quatre ans qui sait tout, parle comme un livre, dans un appartement qui a des pièges, telle une porte fenêtre qui ne s’ouvre que de l’intérieur avec un système compliqué…

Domenico Starnone nous livre, à travers ce récit, le drame de la vieillesse, du corps auquel on peut moins se fier, alors que le cerveau fonctionne encore bien, et le constat qu’un vieil homme peut faire au fil du temps : qu’a-t-il fait de sa vie, sa peinture, ses dessins qui ont fait de lui un artiste connu, autrefois, et sont méprisés par la jeune génération (son jeune blanc-bec d’éditeur lui parle sur un ton odieux !) mais aussi par sa propre famille.

Il nous propose aussi une réflexion sur la famille, l’évolution des relations parents enfant depuis sa jeunesse puis sa propre situation de parent de Betta. Comment supporter de se faire maltraiter par un bambin, car à sa place je crois que Mario se serait pris une baffe pour ne pas dire plusieurs, et ce n’est pas l’envie qui manque à Daniele mais « je le dirai à Maman » est une phrase magique….

Ce roman désarçonne, bouleverse. J’ai éprouvé beaucoup d’empathie pour ce grand-père, à peine plus âgé que moi et qui se retrouve seul alors que le monde change, et que ses certitudes s’écroulent de même que son estime de lui-même : il doute même de son talent. Il brosse un tableau de la tendance de plus en plus grande à l’égocentrisme, et en parallèle la solitude, la cohabitation entre les générations, où on prend mais on ne donne pas forcément…

Domenico Starnone a une très belle écriture, sans fioriture, mais un sens du détail et du terme adapté, un ton sans concession qui m’ont beaucoup plu. Il nous propose aussi des dessins attribués à Daniele qui sont beaux mais sombres.

Je n’ai pas lu « Le coin plaisant » la nouvelle d’Henry James qui sert de prétexte au récit, au départ, mais qui prend une place de plus en plus importante, un peu comme « La peau de chagrin » ou « le portrait de Dorian Gray » et j’ai trouvé cela gênant, comme si une partie de la pensée de l’auteur m’échappait.

Même si la fin est surprenante, j’ai beaucoup aimé ce roman que j’ai lu d’une traite et que je relirai certainement après avoir découvert « Le coin plaisant ». C’est un livre très fort, un uppercut qui laisse exsangue quand on le referme. Hélas, comme toujours lorsqu’un roman me plaît, je trouve ma critique maladroite.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Fayard qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur que je ne connaissais pas du tout.

#LaFarce #NetGalleyFrance

L’auteur :

Né en 1943, à Saviano, près de Naples, Domenico Starnone est écrivain, journaliste et scénariste. Il a notamment écrit plusieurs livres satiriques sur le monde de l’éducation.

Domenico Starnone a obtenu le prix Strega 2001 pour son roman Via Gemito, publié aux éditions Fayard, en 2004.

Extraits :

Pour ma part, je ne savais plus être ni agressif ni affable à la napolitaine. Mes cellules avaient dû expulser les particules de fureur pour les enfouir comme des déchets toxiques dans des recoins secrets, et une politesse distante avait pris le dessus, totalement différente de cette politesse venue du cœur, présente aussi bien chez cet homme, qui me fit aussitôt mon café que chez la jeune fille qui me le servit sur un plateau avec le jus de fruit pour le petit…

Encore une choses qui avait disparu : j’avais perdu la coordination de mes gestes, j’avais perdu la désinvolture. Pendant quelques secondes, je sentis que j’étais une partie insignifiante d’un très long processus de désintégration, une brisure destinée tôt ou tard à rejoindre les matières organiques et inorganiques qui, sur le sol et au fond des mers s’agglomèrent depuis le paléozoïque.

Tout se délite en quelques secondes, les opinions, les certitudes…

Au contraire, je me surpris à penser à mon corps — mon corps actuel — privé des capacités qui avaient donné un sens à ma personne. De fil en aiguilles, je sentis monter une frénésie d’autodénigrement lucide. Je vis soudain un vieillard sans qualités, de maigres forces, une démarche hésitante, une vue brouillée, des frissonnements ou des bouffées de chaleur subits, une indolence croissante mal endiguée par de médiocres efforts de volonté, des enthousiasmes simulés, des mélancolies réelles.

Pour ça aussi, j’avais des dispositions : me taire pour ne pas heurter, ne pas irriter, parler uniquement pour acquiescer, exprimer de la sympathie ou complimenter, être l’ami de tout le monde, d’absolument tout le monde, c’est à dire de personne…

J’avais appris à estomper tout sentiment, réduire à zéro ma réactivité, ne ressentir ni amour ni douleur, donner pour compréhension ce qui n’était qu’absence de toute affectivité charnelle, palpitante.

Les modes s’usent, pensai-je chagriné, laissant derrière elles les traces futiles de ceux qui les ont suivies.

Il pouvait se persuader de savoir tout faire, puisque jouer lui permettait de se cacher ses échecs…

…Je me souvins d’une époque lointaine où l’on parlait aux enfants dans un langage d’enfant. C’était un jargon loufoque, mais il marquait la distance, on ne poussait pas les petits à verbaliser comme des grands pour ensuite se vanter de leur quotient intellectuel.

Quand James, en 1906, à soixante-trois ans, écrivit « The Jolly Corner », la carte appelée jolly joker,le joueur espiègle était assez jeune.

Lu en avril 2021

Publié dans Littérature italienne

« La promesse d’Edna » de Romina Casagrande

Je vous parle aujourd’hui d’un livre d’un roman qui va sortir prochainement et que j’ai eu la chance de découvrir grâce à NetGalley.

Résumé de l’éditeur :

Edna vit seule dans le nord de l’Italie et consacre son temps à son jardin et à son perroquet, Emil. Aux yeux de tous, c’est une dame sans histoire. Pourtant, quand le hasard lui permet de retrouver la trace de son meilleur ami perdu de vue depuis des années, Edna se lance dans un projet complètement fou pour le revoir : un périple à travers les montagnes, direction Ravensburg. Ce sera son grand voyage de « retour », celui qu’elle a attendu d’accomplir toute sa vie. Car elle a déjà emprunté cette route une fois, en sens inverse, dans les années 1930. Jacob et elle avaient essayé de s’échapper de la ferme où ils étaient exploités ; seule Edna avait réussi. Ils s’étaient promis de rester toujours ensemble, mais leur plan a échoué. Accompagnée d’Emil, Edna reprend la route. De rencontres-surprises en amitiés nouvelles, malgré les obstacles et les gens trop raisonnables, à eux de prouver qu’il n’est pas de montagne infranchissable pour qui a une promesse d’enfance à tenir.

Ce que j’en pense :

Edna est une vieille dame nonagénaire vivant au nord de l’Italie, qui s’occupe de sa maison, de son jardin et de son perroquet Emil, qui avance en âge lui-aussi (près de 70 ans !)

Adele, sa voisine lui fait ses courses, au grand dam de son mari, tellement autocentré qu’il en vient à trouver ridicule l’empathie de son épouse pour les personnes âgées, pour lui, c’est l’EHPAD la seule solution, hors de la vue… il vit dans le virtuel, avec son projet de maison d’hôtes et s’endette dans le dos de sa famille.

Un jour où elle apporte les courses à Edna, avec le précieux magazine Stern (Edna les conserve tous depuis la nuit des temps), celle-ci tombe sur un article évoquant une grave inondation et où il est question d’un certain Jacob qui a dû être hospitalisé et les souvenirs vont refluer. Et il se décide à faire le chemin à l’envers pour aller retrouver cet homme qui a était important dans son enfance.

Lorsqu’elle était enfant, Edna de père Allemand et de mère Italienne, a perdu son frère Martin à la suite d’une maladie qui a ruiné ses parents. Elle est devenue celle qui est de trop et ses parents décident de la « céder » à une ferme à Ravensburg. Elle part, avec son sac à dos, sa poupée (offerte par Martin), à pied, escorté par un prêtre, le père Gianni, avec à peine un au revoir de son père, sa mère restant muette.

C’est le début d’un long périple, à pieds, avec des leçons de morale, prières pour toute aide, au terme duquel elle arrive à une immense ferme où les enfants sont pratiquement réduits en esclavage, trimant du matin au soir, à peine nourris, avec les coups, les mains baladeuses des paysans, les viols…  Seul Jacob, un peu plus âgé, est gentil avec elle, et ils se retrouvent quand ils le peuvent, à l’ombre du grand cerisier, pour parler un peu.

Un jour, à la foire, Jacob aperçoit un « oiseau de paradis » comme il dit. Il s’agit d’Emil, réduit en esclavage lui-aussi pour le faire travailler devant le « public ». Jacob va l’acheter et c’est à trois qu’ils essaieront de s’évader. Le plan est minutieusement mis au point, mais un petit retard et Edna partira seule, se culpabilisant de toute sa longue existence d’avoir dû le laisser.

J’ai aimé cette relation forte qui s’installe entre Jacob et Edna : lui, connaissait les maîtres à éviter et pourtant il choisit d’aller dans la même ferme qu’elle. Tous ces enfants ne veulent qu’une chose, résister aux mauvais traitements mais certains, tel Bastian, préfèrent ne rien dire, se faire oublier pour éviter les représailles, alors que Jacob et Edna veulent s’échapper, surtout Jacob en fait. Beaucoup laisseront leur vie avec ces traitements inhumains, tel Anja qui a disparu un jour, sans laisser de traces mais brutalement.

La construction du récit, alternant les épisodes du passé sous forme de souvenirs qui remontent, le présent, avec l’histoire d’Adèle, les péripéties du voyage, les personnes qui viennent en aide à la vieille dame qui marche, et les autres, les douleurs, car elle est âgée maintenant et en plus elle transporte Emil dans sa cage, sur les sentiers caillouteux comme sur le bitume…

J’ai beaucoup aimé ce voyage initiatique, ce désir de retourner aux sources et tenter de réparer ce qui peut l’être ou pas et puis une promesse est une promesse…

Je ne connaissais pas le destin de ces enfants souabes, dont l’un des parents est Allemand et l’autre Italien et sont déconsidérés partout (et encore les nazis ne sont pas encore aux manettes) et que l’on pouvait faire des esclaves comme on voulait pour rentabiliser la ferme. La manière dont ils étaient traités est bien abordée et nous ouvre les yeux sur notre situation « privilégiée ».

Je mettrais quand même un petit bémol: durant ce périple on rencontre beaucoup de personnes, certaines sont un peu trop caricaturales, les motards ou Tenzin, bouddhiste de fraîche date, on croise aussi des substances « illicites » mais ils permettent de respirer entre deux scènes dures…

J’ai beaucoup aimé mettre mes pas dans ceux d’Edna, découvrir ses pensées, sa manière de raisonner, son courage, son opiniâtreté devant les difficultés, les obstacles, elle ne lâche jamais rien et sa sagesse (l’époux d’Adele préfère parler de maladie d’Alzheimer devant son entêtement !). Elle est très inspirante, c’est une amie qu’on aimerait bien avoir.

C’est le premier roman de Romina Casagrande et c’est une belle réussite, car on voyage avec Edna et aussi on découvre ‘du moins en ce qui me concerne) l’Histoire avec le destin de ces enfants de la Souabe et les mauvais traitements, le mépris dont on faisait preuve à leur égard. Cela de passait au début des années trente…

Un grand merci à NetGalley et aux Fleuve éditions qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#LaPromessedEdna #NetGalleyFrance

9/10

L’auteure :

Romina Casagrande est professeure. Elle aime la nature, la montagne, et partage sa maison avec trois perroquets, deux chiens, et un mari. La promesse d’Edna, son premier roman, a connu un grand succès en Italie dès sa sortie.

Extraits :

Des éclats de réminiscences se plantaient dans sa chair, arrivant dans le désordre, sans logique. Les souvenirs décident eux-mêmes à quel moment ressurgir, parfois ils guident la main avant l’esprit. Le cœur suit ou se contente d’écouter.

La nostalgie est une bête qui suce les os, les lisse au point qu’on peut s’y mirer. Edna pensait avoir laisser cette sensation derrière elle, parce qu’elle ne l’avait plus jamais ressentie avec la même intensité que dans son enfance, loin de chez elle.

Soudain, la guerre avait estompé l’horreur de la ferme, parce que rien dans le passé ne fait aussi peur que le présent. Elle l’avait compris en entendant les coups de feu et les tirs de mitraillettes qui résonnaient entre les montagnes, en voyant les jeunes gens partir. Ne pas revenir. Et les mères pleurer.

Il (son père) devenait comme le ciel avant l’orage. Un ciel qui voulait la punir, la chasser avec le déluge comme une chose sale, peut-être parce qu’il pensait que la Mort s’était trompée, n’avait pas emmené le bon enfant.

Qui étaient les gentils ? Qui étaient les méchants ? Peut-être y avait-il du bien et du mal dans chacun d’entre eux. Ils cherchaient seulement à survivre, or jusqu’où pouvons-nous aller, pour cela ? Et Jacob et elle, qu’étaient-ils prêts à faire ?

Pendant un instant, elle se demanda ce qu’étaient devenus les enfants de la Souabe. Qu’était-il arrivé à Anja ? Avait-elle vraiment étouffé en tombant dans la cuve à grain ?

Jacob l’avait toujours su : si on est assez fort pour faire une seule de choses que l’on croit impossibles, alors plus rien ne le sera. Serait-elle capable de traverser cette montagne dont le sommet s’éloignait à chaque pas, tandis qu’une force la tirait vers l’arrière…

Les souvenirs étaient les fils d’une toile où elle était emprisonnée. Ils lui collaient à la peau comme les mèches sur son front.

C’était le chemin que parcouraient les enfants de la Souabe…

… On appelait ainsi les enfants qui partaient travailler dans des fermes de l’autre côté du l’Arlsberg. Quand ils arrivaient à la chapelle Saint-Christophe, qui marquait le début de la descente, ils entaillaient la statue avec un canif et ils conservaient un éclat de bois dans leur poche. Cela les aidait quand ils avaient la nostalgie de chez eux.

Parfois, les mots sont tout ce que nous avons. Et si nous n’arrivons pas à nous en servir, leur absence se transforme en silences qui peuvent nous miner comme une gangrène et emporter le meilleur de nous. Ce sont presque toujours les mots les plus simples qui sont difficiles à dire. 

Mais, elle avait découvert qu’un voyage n’est pas la trace de soi qu’on laisse sur une carte. Il n’est pas une somme de routes, un entrecroisement de lignes ou une succession de villes.

Mais, les traditions ne meurent pas Adele. Elles survivent dans les conditions qui les ont créées : la pauvreté et le désespoir.

Lu en mars 2021

Publié dans Littérature italienne, Polars

« Une affaire italienne » de Carlo Lucarelli

Je vous propose un voyage intéressant en Italie, au début des années cinquante, aujourd’hui avec ce polar :

Résumé de l’éditeur :

Le retour d’un personnage littéraire qui a fait le succès de Lucarelli, best-seller en Italie.

Pendant le fascisme, le commissaire De Luca était le meilleur flic d’Italie. Avec la guerre froide et l’arrivée de la frivolité médiatique, les homicides deviennent de plus en plus étranges et on lui demande de devenir un nouveau type de policier.

Dans une Bologne sous la neige, quelques jours avant Noël 1953, la très belle épouse d’un professeur universitaire est retrouvée noyée dans une baignoire. Pour découvrir ce qui s’est passé, la police a besoin d’un vrai limier et fait appel au commissaire De Luca, policier de renom pendant la période fasciste et qui avait été mis sur la touche depuis cinq ans. Mais malgré les pistes, les traces et les indices qui s’offrent à De Luca, rien n’est ce qu’il paraît. Épaulé par un jeune policier censé l’aider (ou l’espionner), séduit par une très jeune chanteuse de jazz avec un passé de partisane, le commissaire se retrouve au milieu d’une affaire ambiguë et dangereuse qui l’obligera à s’immiscer dans les coulisses des guerres politiques et du milieu musical et mondain de la ville.

Avec son talent pour construire des intrigues convaincantes et ses solides connaissances historiques, Carlo Lucarelli écrit un récit au charme puissant dans l’Italie de l’après-guerre, entre frivolités du festival de San Remo et violences sourdes de la guerre froide.

Ce que j’en pense :

L’intrigue se déroule à Bologne sur une courte période, débutant quelques jours avant Noël. Nous sommes en 1953. Une femme a été assassinée dans un petit appartement. La voisine qui habite l’étage situé au-dessous a prévenu la police.

La victime est Stefania, l’épouse du professeur Cresca, victime quelques mois plutôt d’un étrange accident qui a causé également la mort d’un enfant.   On fait appel aux lumières du commissaire De Luca, plus ou moins sur la touche car policier durant la seconde guerre mondiale, donc suspecté de collusion avec les fascistes…

Il est assisté dans son enquête par un jeune policier, Giannino, féru de jazz et on va suivre le duo à un concert où ils vont rencontrer une jeune femme dont la voix ressemble à celle de Lena Horne.

J’ai beaucoup aimé me retrouver à cette époque si particulière : la seconde guerre mondiale n’est pas si loin, la guerre froide bat son plein, on ne sait plus qui espionne qui et on a la gâchette facile… il y a des règlements de compte dans l’air, des policiers ripoux…

Bologne, dans le froid de l’hiver : il neige et il faut bien dire que le chauffage n’était pas particulièrement au point à l’époque. L’atmosphère est glauque, et les méthodes d’investigation limitées, les experts n’étaient pas encore entrés en scène.

Quel plaisir d’arpenter ses rues où l’on peut se faire trucider à tout instant, sur fond de jazz et de musique italienne, de belles brunettes, aux jambes divines qui aiment bien se déplacer pieds-nus, et surtout notre belle chanteuse Claudia, alias Facetta Nera, dont notre commissaire s’éprend au passage… sur fond de cuisine italienne qui fait saliver alors que De Luca est quasiment anorexique et soigne son insomnie à la caféine (ah les vertus de l’expresso !)

De Luca, ex-commissaire qui pourrait le redevenir, que l’on appelle Ingénieur, est un personnage sympathique et attachant qui met un point d’honneur à résoudre une enquête plombée d’avance, sous les ordres du commandeur d’Umberto qui s’empiffre de bomboloni, sorte de beignets à la crème, plutôt du style barbouze, ripoux comme on veut…

Carlo Lucarelli multiplie les pièges, les fausses pistes jusqu’au bout du roman pour notre plus grand plaisir. Il nous offre au passage des coupures de journaux de l’époque de la guerre froide, ce qui intéressait la population à cette époque pour nous donner le temps de souffler un peu entre deux coups d’accélérateur sur la belle voiture de Giannino dont la « conduite sportive » comme disent les djeuns donne souvent le tournis.

C’est la première fois que je lis un polar de Carlo Lucarelli et cela me donne envie de continuer à explorer son univers. Son style est plaisant, ses réflexions sur le démenti plausible, ou le crime parfait ou perfectible ou encore la manière de « gérer l’imperfection » ou ses comparaisons avec les différentes races de chien pour étiqueter les flics, les ripoux, ceux qui sont doués…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Metailié qui m’ont permis de découvrir ce roman ainsi que son auteur.

#Uneaffaireitalienne #NetGalleyFrance

8/10

L’auteur :

Carlo LUCARELLI est né à Parme en 1960. Chroniqueur, scénariste et dramaturge, il a publié de nombreux romans policiers, thrillers et livres d’enquêtes, dont le best-seller Misteri d’Italia, enquêtes sur des faits divers non résolus., La Huitième Vibration et Le Temps des hyènes.

Il écrit également des scénarios de BD et anime une célèbre émission de télévision sur des affaires non résolues.

Extraits :

L’aiguille du compte-tours se cabra en vibrant, rapide, dans l’œil rond du cadran de droite, tandis que De Luca encastrait son dos entre siège et portière. L’Aurelia avait fait un bond en avant mais s’était arrêtée aussitôt, avec le rugissement du moteur qui s’éteignait dans un grognement contenu…

Tu vois, De Luca, pour faire flic, il faut un cœur de chien, mais de races différentes. Il y a des flicards ordinaires qui ont un cœur de chien de garde et il y a ceux de la Criminelle qui en ont un de chien de chasse. Tu es un chien truffier, mon gars. Voilà, pour ceux comme nous en fait, il faut un chien bâtard.

Je vaux savoir si ce meurtre a été ordonné par quelqu’un de mon bureau, ou d’un bureau parallèle, ou d’un bureau concurrent, les Russes, papa Noël, expliqua-t-il en montrant un sapin décoré dans un coin, la Madone ou le Petit Jésus…

Tu vois, mon garçon, il y a une confusion chez nous, mais une confusion… autrefois, les choses étaient plus claires mais maintenant, avec les lois et les contre-lois, c’est devenu un bordel… les choses se font et ne se font pas, les ordres, on les donne et on ne les donne pas…et tous les jours, il y a un nouveau groupe qui fait ce qui lui chante.

Lu en février 2021

Publié dans Challenge Tour du monde de l'été, Littérature italienne

« La liberté au pied des oliviers » de Rosa Ventrella

Petit détour par l’Italie, aujourd’hui, avec ce roman :

Résumé de l’éditeur :

Dans le sud de l’Italie, deux fillettes grandissent à la merci des sursauts de l’histoire et des injustices liées à leur condition.

Teresa et Angelina sont deux sœurs que tout oppose : Teresa est délicate et silencieuse tandis qu’Angelina, sa sœur cadette, est impertinente et curieuse. Toutes deux grandissent dans l’Italie des années 1940, au cœur des Pouilles, entourées de leur père et de leur mère Caterina, à la beauté incomparable.

Lorsque leur père part à la guerre, leur mère comprend que cette beauté sera sa principale arme pour subvenir à leurs besoins. Elle cède alors à un terrible compromis, sans savoir que celui-ci viendra réveiller la malalegna : ce bavardage incessant et empoisonné des commères, véritable malédiction qui tourmente le village depuis la nuit des temps. Le concert de chuchotements qui serpente de porte en porte se propagera alors jusqu’à atteindre ses filles, Teresa et Angelina, déterminant à jamais leur destin.

Ce que j’en pense :

Dans les années 40, on suit l’histoire de deux petites filles, deux sœurs qui grandissent dans les Pouilles, dans une famille pauvre, alors que leur père est parti à la guerre. La misère règne, il faut bien trouver à manger pour survivre. Un jour, les Sbires de Mussolini viennent réquisitionner les casseroles, les bijoux, pour les fondre pour l’armée. Le baron Fortuné, qui règne sur la région, les empêche de s’en prendre à Caterina, la mère des fillettes. Mais cela a un prix, elle doit devenir sa maîtresse et dans ce village où règnent la calomnie, les langues de vipère, l’espionnite , la réputation de la belle Caterina va être mise à mal : « c’est la pute du baron ».

Tout semble rentrer dans l’ordre, au retour de son époux Nardo, mais il est revenu traumatisé par la guerre.

Rosa Ventrella nous dépeint l’Italie de cette période, où les pauvres triment alors que les propriétaires ne s’occupent pas de leurs terres, mais refusent que les paysans veuillent tenter d’en cultiver quelques mètres-carrés pour ne pas crever de faim, et n’hésitent pas à maltraiter, tuer ceux qui oseraient… Elle fait une assez belle critique de la société de l’époque, où les femmes obéissent, tiennent la maison avec des moyens rudimentaires, tout le monde dort dans la même pièce, il faut tout laver à la main, les vêtements sont faits pour être utiles, couvrir le corps, on est aux antipodes de la société de consommation !

Les deux sœurs sont pratiquement l’opposé l’une de l’autre: l’aînée Teresa est blonde aux yeux bleus timide, parfois jusqu’au bégaiement, alors que la plus jeune, Angelina est brune, très belle comme sa mère, ce qui ne peut aller de paire qu’avec malédiction, drame…

J’ai pris du plaisir à lire ce roman, mais je suis restée sur ma faim, j’ai trouvé que l’auteure ne creusait pas assez alors qu’elle avait un sujet en or. J’ai beaucoup pensé à « L’amie prodigieuse » d’Elena Ferrante, car il y a beaucoup similitude : deux sœurs au lieu de deux amies, mais la méchante et la gentille, l’amour entre elles est aussi teinté de jalousie, parfois de haine… et, de la même manière, il y a un peu trop de romance à mon goût

Bref, ça finit par ronronner ! Mais l’avantage, il faut le reconnaître, c’est que cette lecture est sympathique, agréable pour les vacances et cette famille est attachante…

J’ai beaucoup aimé « Une famille comme il faut », le premier roman de Rosa Ventrella donc j’attendais plus de celui-ci.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver son auteure.

#Lalibertéaupieddesoliviers #NetGalleyFrance

7/10

Extraits :

La médisance était partout et poursuivait ma mère, qui devait l’esquiver à chaque pas : elle se glissait dans les ruelles, dans l’escalier en colimaçon tordu qui menait à la place, elle se cognait contre les bonbonnes d’huile devant « lu trappetu », le pressoir, elle entrait dans les yeux des ânes attelée aux charrettes de fruits, elle contaminait le vendeur de sardines, le boulanger, le vendeur de fruits et légumes, les commères sur le pas de leur porte…

Mamie Assunta disait que la beauté de notre mère était une malédiction de notre famille. Une condamnation dont allait hériter ma sœur.

Je restai un moment immobile, le dos voûté, les yeux rivés au sol, puis je me levai, hésitante. Parler devant eux me mettait dans l’embarras, je sentais une pulsation dans ma joue gauche. Toute ma vie, ce signe annoncerait le malaise, exprimerait l’inadéquation de mon corps.

Toutes les choses ont leur saison.la saison des fruits et celles des semences, celle du bien et celle du mal. La saison de la vie et celle de la mort…

…Dans la vie, chaque chose a son moment et (que) même si là on est tristes et on se sent seules, ça ne durera pas toujours. Les bonnes saisons et les mauvaises saisons. Le blanc et le noir.

Quand Marie-Madeleine embrassa les pieds du Christ, des gouttes de sang coulèrent. De ces gouttes saintes, sont nées les anémones, les fleurs du vent. Parce qu’après le sang, il y a la vie. Après la douleur, il y a l’espoir.

Plus les enfants grandissaient, plus leurs parents s’inquiétaient pour eux. Les lois qui régissaient nos vies obéissaient à une temporalité terrible, qui ne laissait aucun répit. Dans le fond, je l’avais toujours su. C’était peut-être la raison de mon bégaiement:je n’étais pas certaine de saisir les bons mots, parce qu’il n’y avait pas de bons mots… Dans un quartier où les gens s’épuisaient en conjectures, en critiques et en échecs, le silence calibré constituait la meilleure des armures.

Le temps nous change mais n’efface pas, tout au plus il ajoute des strates sur les couches existantes.

A cette époque je ne croyais pas au destin, j’étais convaincue à ma façon que nous étions les artisans de notre avenir, mais aujourd’hui je pense que nous n’avons pas ce pouvoir. Nous pouvons seulement décider comment faire face aux événements.

Je savais bien que papa n’agissait pas ainsi par méchanceté ; au fond de son cœur, il était convaincu que la vie devait être ainsi et que changer son destin avait un peu la même conséquence que tricher aux cartes : on restait inachevé. Un poulain qui ne devient jamais cheval, une graine qui ne devient jamais arbre, un corps sans racines.

Je n’ai jamais pu prononcer à voix haute ce genre de phrases, je n’ai jamais dit à mon père que je l’aimais, ni à ma mère. J’ai grandi à une époque où l’amour ne devait pas être dit.

Lu en août 2020

Publié dans Littérature italienne

« Quatre amours » de Cristina Comencini

Je vous parle aujourd’hui d’un livre choisi, avant tout, pour son thème et pour faire la connaissance de l’auteure :

Résumé de l’éditeur :

Marta et Andrea. Laura et Piero. Deux couples. Quatre amis inséparables qui ont partagé chaque moment clef de leur vie : rencontre, mariage, enfants. Quand, à l’approche de la soixantaine, leurs mariages respectifs volent en éclats au même moment, c’est la sidération. Il y a d’abord Marta qui décide de partir, sans raison véritable, si ce n’est cette envie irrépressible d’être enfin seule. Puis c’est au tour de Piero, mari chroniquement infidèle, de quitter Laura, son épouse dévouée, sous prétexte qu’il ne se sent plus aimé.

Comment vit-on la séparation après vingt-cinq ans de vie commune ? Que reste-t-il de toutes ces années passées ensemble ? Comment apprivoiser et profiter de cette solitude nouvelle ?
Dans cette comédie douce-amère aux accents de Woody Allen, les quatre protagonistes prennent la parole à tour de rôle pour revisiter leur histoire, du mariage à la séparation et raconter cette nouvelle vie qui s’offre à eux et qu’il faut avoir l’audace de saisir.

Traduit de l’italien par Dominique Vittoz 

Ce que j’en pense :

Nous avons donc deux couples qui se sont connus sur un bateau, et ont tout partagé depuis, la vie de couple, puis les grossesses, les enfants, la vie de famille donc. Brusquement, un des conjoints de chaque couple décide de mettre fin à cette union, qui n’apporte plus rien semble-t-il. Les enfants sont partis, syndrome du nid vide et cela pèse à certains.

Il s’agit de Piero et Laura d’un côté et Andrea et Marta de l’autre et curieusement, la rupture ce fait de façon asymétrique, un des conjoints ne supportant plus l’autre, d’un côté, c’est le mari qui part de l’autre,la femme. En effet, Piero, qui ne se sent plus aimé comme il le voudrait, enfermé dans un rôle de père, futur grand-père, sa fille étant sur le point d’accoucher, dont il ne veut plus, car il est encore jeune met fin brutalement à son couple.

Il a une maîtresse, plus jeune que lui bien-sûr, et curieusement c’était drôle, quand il trompait sa femme, en la quittant cela a beaucoup moins de charme… Laura apprend qu’elle a un cancer du sein et décide de consulter une amie médecin à Milan, pas à Rome, et surtout de ne rien dire et d’affronter la maladie seule, Marta l’accompagne quand même à sa consultation.

Marta s’éclate dans son travail d’architecte d’intérieur, les enfants sont élevés alors, Andréa devient un poids mort, et du jour au lendemain, elle lui dit que c’est fini, sans aucune explication, en gros c’est à lui de trouver, et il sombre dans la tristesse, mais Marta a aussi un plan B (Q serait plus adapté !) …

L’auteure a choisi de rythmer son histoire sur celui des saisons, ils se quittent en hiver, et la deuxième période, celle peut-être des bilans est en été. Ce qui est plutôt pas mal…

J’ai choisi ce roman pour ce concept de couple miroir, celui qui part étant chaque fois celui qui domine l’autre dans l’union, mais ce n’est pas forcément aussi simple.

La personnalité de Piero, parfait macho dans sa manière de traiter les femmes (la sienne ou sa maîtresse), misogyne est un terme qui lui convient bien, il a détesté sa mère, n’a absolument pas gérer la maladie de celle-ci, c’est sa femme qui s’en est occupée, avec beaucoup de compassion et de bienveillance, comme avec les maladies de ses enfants quand ils étaient petits, c’est son côté Mère Térésa. Évidemment, la mort faisait peur à Piero, donc absent jusqu’au bout, et pourtant il a détesté sa femme pendant trois ans, car elle, elle avait su gérer. « Œdipe toi-même » dirait Marcel Rufo avec son petit sourire…

C’est le personnage qui m’a le plus intéressée tellement il est caricatural. Par contre, j’ai eu plus de mal avec son pendant féminin, Marta, car elle est encore pire et cela contraste trop avec la douce Laura. Son comportement avec son époux Andrea est horrible, mais autant on peut trouver des explications pour la personnalité de Piero autant pour elle, on a l’impression que c’est gratuit. Si, son père est parti quand elle était jeune et elle reproduit la même chose dans son couple…

Cristina Comencini a choisi deux couples vraiment très caricaturaux, beaucoup trop même, ce qui m’a laissée perplexe, et je me suis posée beaucoup de questions sur la fin, ou la non-fin de ce roman, qui par ailleurs est truffé de citations, ce que j’ai apprécié. L’auteure aurait pu étoffer davantage son sujet, à mon humble avis. D’où le bémol, je suis restée sur ma faim, comme on peut le constater dans les extraits choisis.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#Quatreamours #NetGalleyFrance

7/10

L’auteure :

Née en 1956, à Rome, Cristina Comencini, fille de Luigi Comencini est réalisatrice, scénariste et écrivaine. Elle publie son premier roman en 1991 : « Les pages arrachées », ensuite suivront, entre autres, « Passion de famille » et « Le manteau du Turc »

Extraits :

Ces deux modalités de mon écriture – la féminine, plus intime, en quête de sensations nouvelles encore sans paroles, et la masculine, héritée de millénaires de culture patriarcale – se côtoient, se chevauchent, en harmonie ou en conflit : elles sont toutes les deux moi. Ainsi en va-t-il pour la douleur, la joie, l’intelligence, la bêtise : je suis double par définition, j’ai deux valises à porter, et pas seulement une comme les hommes.

La pauvreté produit la cohabitation ; l’aisance et les séparations génèrent l’individualisme et le silence.

Pour écrire, il faut le silence à l’extérieur, mais la vie à l’intérieur.

L’essentiel est de ne pas avoir une seule vie, ne pas fermer les yeux dans l’idée d’une ligne continue : une histoire du début à la fin, c’est la mort. C’est peut-être de cela que j’ai eu peur.

« Je vais mal, je ne peux plus vivre avec toi. Je ne sais pas comment l’expliquer, j’ai besoin d’être seule. » (ce que Marta a dit à Andrea avant de partir.)

Mon problème est le suivant : avant je vivais avec Laura et couchais avec Sara. Maintenant que je suis libre, je n’ai plus aucune envie de la voir. Sans épouse, une maîtresse perd son sens, mais je n’ai pas le courage de le lui dire et puis, au fond, elle me tient compagnie.

Moi, je n’ai jamais envie de pleurer, même si j’éprouve parfois de la nostalgie pour elle et notre vie. Rien de plus normal, après tant d’années. Mais l’avenir, c’est autre chose, on ne construit pas sur la nostalgie. Caractéristique du raisonnement de Piero !

Tout est plus compréhensible : je suis un homme jeune, je n’ai que cinquante-neuf ans. Nous avons le même âge Laura et moi, mais elle se sent grand-mère, pas moi. Idem

Les femmes ne comprennent pas que l’amour inconditionnel est répugnant, il cache l’autoritarisme. Celui de ma mère, celui de Laura me donnaient envie de les quitter, d’être cruel, de les faire pleurer.

… quand sa mère est morte et qu’il m’a détestée pendant trois ans, jusqu’à la naissance de Lucrezia, parce qu’il projetait sur moi, qui étais vivante, sa culpabilité envers elle qui était morte. Laura à propos de Piero

« C’est drôle cette situation à quatre, symétrique. C’est un hasard, évidemment, pourtant on dirait qu’il y a un sens que je n’arrive pas encore à comprendre. Mais tout n’a pas un sens… Il est peut-être inutile de le chercher. »

« La douleur n’est pas le produit de l’absence, du moins pas pour mon cerveau de physicien. C’est l’amour que nous avons partagé qui me manque parce que lui est unique. »

Je crois que j’ai poursuivi ma liberté toute ma vie sans jamais la conquérir. On devrait réussir à se sentir libre aussi quand il y a d’autres personnes près de soi : si on veut faire quelque chose, on le fait de toute façon.

Lu en avril 2020

Publié dans Littérature italienne

« Le gang des rêves » de Luca di Fulvio

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai lu en janvier 2019 au cours des semaines d’alitement de ma première intervention et j’aurais eu des regrets à ne lui consacrer qu’un entrefilet tant la découverte était belle :

 

Le gang des rêves de Luca di Fulvio

 

 

Quatrième de couverture :

 

New York ! En ces tumultueuses années 1920, pour des milliers d’Européens, la ville est synonyme de « rêve américain ». C’est le cas pour Cetta Luminata, une Italienne qui, du haut de son jeune âge, compte bien se tailler une place au soleil avec Christmas, son fils.
Dans une cité en plein essor où la radio débute à peine et le cinéma se met à parler, Christmas grandit entre gangs adverses, violence et pauvreté, avec ses rêves et sa gouaille comme planche de salut. L’espoir d’une nouvelle existence s’esquisse lorsqu’il rencontre la belle et riche Ruth. Et si, à ses côtés, Christmas trouvait la liberté, et dans ses bras, l’amour ?

 

Ce que j’en pense :

 

Nous sommes au début du XXe siècle. Cetta Luminata vient d’arriver à New-York. Elle a  fui son pays natal, la Sicile, car violée par l’employeur de ses parents, elle s’est retrouvée enceinte. Elle décide de garder l’enfant mais comme ils n’auront aucun avenir dans ce pays pourquoi ne pas tenter le rêve américain ?

Au terme d’une traversée qui a tout du cauchemar, elle se rend compte que le rêve s’écroule, et hélas la conduit à faire faire le trottoir pour nourrir son fils qu’elle a baptisé « Christmas » … mais quel pourra être son avenir, dans cette partie de la ville où règne en maître la maffia ?

Lorsqu’il est un peu plus grand, il tombe amoureux de Ruth, petite fille juive dont les parents sont riches, habitent une belle maison, où tout semble tomber du ciel facilement.

La gentille Ruth est victime d’un viol par un des employés de la maison et tout bascule.

Luca di Fulvio, nous raconte l’histoire de ces deux gamins, la manière dont ils vont évoluer dans la vie, et comment on peut on non prendre son destin en mains.

Chris est intelligent, même si l’école a été une expérience traumatisante, alors qu’il est né dans ce quartier maffieux, où règne la violence avec les guerres des gangs, les affrontements entre Italiens et Irlandais, avec la complaisance de certains policiers, la prohibition, la pauvreté, pour ne pas dire la misère. Pour un amour d’enfant, il va tourner le dos à cet univers et faire quelque chose de sa vie avec sa belle idée de « gang des rêves », tout en cherchant à retrouver Ruth.

L’auteur parle extrêmement bien aussi du drame des migrants, qui ont fui la pauvreté dans leur pays natal, pour se retrouver dans  la misère une fois de plus, tout en gardant la nostalgie du pays. Il montre sans concession la ségrégation, le racisme sur fond de naissance de « Little-Italy ».

De son côté, Ruth doit arriver à vivre avec ce traumatisme qui a fait éclater l’innocence de l’enfance, et montrer qu’on n’est à l’abri nulle part, que l’argent et le confort ne protègent pas de tout.

On traverse pratiquement tout le XXe siècle, les musiques, l’avènement de la radio, le Music-hall, puis du cinéma ainsi que toutes les tragédies.

L’écriture est belle, le rythme léger, l’histoire va bien au-delà d’une romance à l’eau de rose,et au fur et à mesure que je  progressais dans la lecture, je me suis sentie happée et il m’a été impossible de le lâcher.

J’ai lu énormément de critiques positives sur ce roman et la mienne (même rédigée de mémoire car plusieurs mois après l’avoir lu!) va dans le même sens, car l’atmosphère que crée avec talent Luca di Fulvio est encore omniprésente…

Bien entendu, d’autres romans de l’auteur m’attendent dans la PAL, notamment « Les enfants de Venise » et « Le soleil des rebelles »

Un vrai coup de cœur donc:

coeur-rouge-

 

 

 

L’auteur :

 

Né à Rome, Luca Di Fulvio est devenu l’un des nouveaux phénomènes littéraires à suivre avec la sortie de « Le gang des rêves » (« La gang dei sogni », 2008) publié en France en juin 2016 chez Slatkine & Cie et premier tome d’une forme de trilogie.

 Plébiscité par les libraires et les lecteurs, le livre, qui raconte le New York des années 20 par les yeux d’un jeune Italien, s’est lentement mais sûrement transformé en best-seller.

Suivra, un an plus tard, « Les enfants de Venise » (La ragazza che toccava il cielo, 2013) puis « Le soleil des rebelles » (2018).

 

Extraits :

 

En 1912, une nouvelle guerre de territoires éclata. Entre Italiens et Irlandais cette fois. Mais, c’était une guerre qui ne se passait pas dans la rue et que l’on ne menait pas avec des pistolets. Maintenant, c’était la police de New-York qui travaillait pour les Irlandais, en tout cas cette partie de la police que l’on pouvait corrompre avec de généreux pots-de-vin.

 

Et tous ces regards de vaincus, ces dos courbés par la misère et la résignation, et ces poches vides qui criaient la faim, grandes ouvertes comme les bouches hurlantes de leurs enfants mal-nourris. Et, pendant qu’il s’éloignait, c’était comme si les éternels discours de tous ces gens, des malheureux comme lui, résonnaient dans ses oreilles. Il les entendait parler du ciel et du soleil de leur pays natal, qu’ils avaient fui sans pouvoir s’en débarrasser et gardaient accrochés à leurs épaules comme un parasite ou une malédiction…

 

Quand on arrive ici à New-York, on est comme Croc-Blanc, on est des loups. On est forts, mais sauvages. Et on rencontre des gens méchants qui nous rendent encore plus sauvages. Mais, nous, on n’est pas simplement sauvages. On est forts aussi, Christmas, et ça, ne l’oublie jamais ! Et quand on rencontre quelqu’un de bien, ou quand, finalement le destin nous sourit, notre force nous permet de devenir comme Croc-Blanc. Des Américains.

 

Elle voulait autre chose pour Christmas, mais elle ne savait quoi. Plus d’une fois elle se prit à penser que ni lui ni elle ne deviendrait jamais Américain, avec les mêmes chances que les Américains. Parce que le Lower East Side était comme une prison de haute sécurité : on ne pouvait s’en évader, et ceux qui étaient dedans étaient condamnés à perpétuité.

 

Lu en janvier-février 2019

Publié dans Littérature italienne

« Borgo Vecchio » de Giosuè Calaciura

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que l’ai découvert grâce à une opération Masse critique de Babelio :

 

Borgo Vecchio de Giusuè Galaciura

 

 

Quatrième de couverture :

 

Mimmo et Cristofaro sont amis à la vie à la mort, camarades de classe et complices d’école buissonnière. Cristofaro qui, chaque soir, pleure la bière de son père. Mimmo qui aime Celeste, captive du balcon quand Carmela, sa mère, s’agenouille sur le lit pour prier la Vierge tandis que les hommes du quartier se plient au-dessus d’elle. Tous rêvent d’avoir pour père Totò le pickpocket, coureur insaisissable et héros du Borgo Vecchio, qui, s’il détrousse sans vergogne les dames du centre-ville, garde son pistolet dans sa chaussette pour résister plus aisément à la tentation de s’en servir. Un pistolet que Mimmo voudrait bien utiliser contre le père de Cristofaro, pour sauver son ami d’une mort certaine.

L’intrigue est semblable à celle d’un livret d’opéra : violence et beauté, bien et mal se mêlent pour nous tenir en haleine jusqu’au grand final.

 

 

Ce que j’en pense

 

Ce roman nous raconte l’histoire d’un quartier de Palerme, le Borgo Vecchio, et la vie de ses habitants. On entre ainsi dans la vie de deux garçons, Mimmo et Cristofaro qui vont à l’école ensemble, (et font ensemble l’école buissonnière), de Toto, le voleur insaisissable, à l’agilité exemplaire aussi bien dans la manière dont il accomplit ses larcins que dans la vélocité de sa fuite.

Cristofaro subit un véritable martyr tous les soirs, où il est battu par son père « qui pleure la bière », ses hurlements de bête font frémir les voisins, qui préfèrent monter le son de la télévision, pour ne pas intervenir…

Les deux amis rêvent d’avoir un père comme Toto, et Mimmo décide que la seule manière de faire cesser la maltraitance et de tuer le père de Cristofaro, en subtilisant le pistolet que Toto garde caché dans sa chaussette au cas où il aurait besoin de s’en servir un jour.

On fait aussi la connaissance de Carmela, prostituée notoire, qui reçoit ses clients en « position de prière », juste au-dessous du portrait de la Vierge, tandis que sa fille Céleste apprend ses leçons sur le balcon. Au grand dam des bigots bigotes et autres personnes fréquentant l’Église : une fille qui veut étudier, quelle horreur ! cela revient à insulter Dieu !

Bien-sûr, ces trois-là vont devenir très proche, Mimmo étant tombé amoureux de Céleste, et se confiant à Nana, un cheval dont il s’occupe…

Un jour, Toto décide d’épouser Carmela devenant au passage le père de Céleste et les réactions des gens autour de Toto en dit long… comment rester amis, alors qu’un de ses amis, compagnon des vols depuis le premier jour, que l’auteur appelle « le traître » est aussi amoureux de Carmela. L’amitié peut-elle résister lorsque la jalousie piaffe devant la porte.

Une scène particulièrement riche en couleurs : le baptême en grande pompe de Nana

« Ce fut donc dans l’écurie que Toto retrouva le curé avec l’étole de rigueur pour le baptême, la cuvette pour l’eau bénite et l’aspersoir, il était en train d’oindre le cheval afin qu’il partage le destin des chrétiens et Mimmo le caressait tendrement sur le museau pour le consoler de sa peur. Le parrain était Cristofaro et la marraine Céleste, car il suffit des enfants pour baptiser les animaux… »

Ce roman, très court, est d’une puissance telle que j’ai dû faire un break en route, car les scènes de maltraitance sont on ne peut plus réalistes ainsi que la lâcheté des voisins. Cela remue en profondeur, de même que l’obscurantisme environnant. En reprenant la lecture, la poésie de l’écriture de Giosuè Calaciura a fini par m’envoûter : les phrases sont belles, une invitation au voyage dans les ruelles les odeurs, les couleurs du Quartier.

Bref : un roman très particulier, sur fond de misère sociale, où les gens en sont parfois réduits à vendre le peu qu’ils possèdent (par exemple une seule chaussure, l’autre ayant été volée, dans une scène particulièrement triste) … mais la violence omniprésente est oppressante malgré les envolées lyriques.

Voici d’ailleurs ce qu’écrit Jérôme Ferrari à propos de ce roman : « La langue de Giosuè Calaciura est unique, objectivement unique : c’est une langue très belle, dense, poétique, baroque, traversée de constantes inventions métaphoriques. »

Un grand merci à Babelio et aux éditions Notabilia qui m’ont permis de découvrir cet auteur.

 

 

L’auteur

 

Giosuè Calaciura est né à Palerme et il vit et travaille à Rome. Journaliste, il écrit régulièrement pour de nombreux quotidiens et diverses revues. « Borgo Vecchio » est son cinquième roman traduit en français. Il a remporté, lors de sa sortie en Italie, le prix Paolo Volponi.

 

 

Extraits :

 

Au Borgo Vecchio, tout le monde savait que Cristofaro pleurait chaque soir la bière de son père. Après le dîner, assis devant la télévision, les voisins entendaient les hurlements qui couvraient tous les bruits du Quartier. Ils baissaient le volume et écoutaient. Selon les cris, ils pouvaient deviner où il le frappait, à coups de poing secs, précis. A coup de pied aussi, jamais au visage. Le père de Cristofaro tenait à l’honneur de son fils : personne ne devait voie l’outrage des bleus.

 

Mais Céleste se courba pour offrir le moins de surface possible à la meurtrissure du vent, et elle continua à lire dans son manuel scolaire de fâcheux chapitres concernant les us et coutumes simples des religions païennes qui irritèrent encore plus le Seigneur. Pour la frapper, il fit en sorte que la lumière électrique cesse et il précipita le Quartier tout entier dans l’obscurité des premiers temps.

 

Mimmo et Cristofaro connaissaient l’histoire et le destin de Toto. Et comme tous les autres gamins du Quartier, ils auraient voulu être ses enfants.

 

Vous voyez, disait-il en remettant le pistolet dans la gaine de sa chaussette, vous voyez que le pistolet fait plus peur que le couteau, il ne promet ni corps à corps ni discussion, s’il y a le pistolet, il n’y a rien à ajouter.

 

Les marins qui s’en reviennent de l’amour payant préfèrent la promenade solitaire pour se remettre en mémoire chaque caresse, pour sentir encore le frisson de la peau, et ils réfléchissent silencieusement au mystère de l’excitation, ils répètent chaque geste, ils s’accrochent à l’odeur des draps, avec la salive leur revient à la bouche la douceur des seins, et c’est seulement à la fin qu’ils font le compte, combien de gagné, combien de perdu dans la comptabilité du désir, si le prix était correct, et ils cherchent en eux-mêmes la réponse à leur sensation d’épuisement semblable, par son rythme, à celui de la mer contre les môles du port.

 

La légende de la rapidité de Toto le voleur, ce sont les passants volés qui la racontaient, quand ils s’apercevaient qu’ils s’étaient faits détrousser le long des avenues touchant le Borgo Vecchio alors que Toto n’était désormais qu’un blouson au bout d’une rue et qu’il était impossible d’imaginer la moindre poursuite ou réaction.

 

Lu en août 2019

Publié dans Littérature italienne

« L’île des derniers secrets » d’Emma Piazza

Je vous parle aujourd’hui d’un livre choisi sur NetGalley :

 

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Depuis que l’homme qu’elle aimait est parti, Teresa ne parvient plus à peindre. Peut-être est-ce la solitude, ou cet enfant qui grandit dans son ventre malgré elle…
Aussi, quand sa grand-mère lui lègue la villa familiale en Corse, elle hésite : elle s’était jurée de ne jamais retourner sur la terre natale de son père, avec qui elle a rompu les liens. Mais n’est-ce pas une chance de mener une vie plus stable ?

De retour au cap Corse, la beauté sauvage de l’île l’envoûte à nouveau : l ’austérité de la garrigue, les vagues se brisant contre les rochers. Teresa se heurte cependant à l’accueil hostile de sa famille, auquel vient bientôt s’ajouter le sentiment d’être épiée…
Une nuit tragique, tout bascule : Teresa se retrouve prisonnière dans une maison inconnue et pourtant étrangement familière.

Pourquoi personne ne lui vient-il en aide ? Et si tout le monde connaît la vérité, pourquoi tout le monde se tait ?

 

Ce que j’en pense

 

Joli roman choral, qui nous entraîne dans un voyage en Corse, celle qu’on appelle l’île de Beauté, où l’héroïne Teresa revient pour une histoire d’héritage qui va s’avérer sordide.

Elle est partie vivre à Lisbonne, à la suite d’un chagrin d’amour, où elle fait la connaissance de William, que la vie n’a pas gâté non plus puisqu’il a perdu sa femme et sa fille prématurément, et depuis ce biographe, dénicheur d’artistes, encore inconnus, est en mode survie.

Il avait le projet de rencontrer un peintre corse, Pascal qui a mystérieusement disparu, le lendemain de l’inauguration de la galerie qui avait décidé de le faire connaître, la galeriste ayant été retrouvé morte…

Tous les deux vont se retrouver sur l’île, Teresa pour affronter sa famille, mais la grand-mère meurt assassinée après avoir signé la donation (qui exclut le père de la jeune femme). Bien-sûr, le père est accusé et la commissaire qui mène l’enquête, Louise, est la propre tante de Térésa.

Teresa est plus ou moins témoin du meurtre et se cache pour échapper au mystérieux individu, et on finit par l’enlever et la retenir prisonnière. Qui sont les bons et les méchants?

Ce roman nous offre une histoire de secrets de famille, de vengeance, sur fond de folie, avec ce peintre étrange qui a des liens troubles avec cette famille.

Alors que William s’est retrouvé père sans le vouloir et n’a pas très bien assumé, Teresa découvre qu’elle est enceinte et dépassée car elle a rompu avec le père, ce qui donne des réflexions sur la maternité et les bouleversements qu’elle provoque. Comment aimer un bébé à venir, quand les relations avec son propre père sont très compliquées ?

« … je me répétais obstinément qu’il était mon père et que je devais l’aimer, sous peine de me noyer dans l’abîme qui s’était ouvert en moi. »

Emma Piazza réussit à entraîner le lecteur, à le prendre très vite au piège et ce roman qui démarre plutôt en mode diesel, se révèle très intéressant car on suspecte tout le monde tour à tour, et la description de la Corse, ses coutumes, la manière dont la loi du silence est omniprésente, (tout le monde sait tout, mais on ne dit rien et quand des informations passent, on n’hésite pas à parler de commérages ou de calomnies !), ou la manière dont l’île influence les gens qui arrivent, (avec la colère de Teresa par exemple) , tous ces éléments m’ont permis de passer un très bon moment.

« La Corse possède une nature absolue, rugissante. Montagnes, hommes et mer se confondent en une seule et même splendeur rageuse. Cette terre a le visage hérissé d’une barbe sauvage, ses yeux portent la couleur du maquis, et même son cœur est embroussaillé. »

Bref, j’ai bien aimé voyager sur cette île pleine de mystère en compagnie de ces personnages étranges, rugueux autant que leur île…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Mazarine (dont le catalogue me plaît beaucoup) qui m’ont permis de découvrir cette auteure dont ce thriller est  le premier roman …

 

#LileDesDerniersSecrets #NetGalleyFrance

 

 

L’auteur

 

D’origine italienne, Emma Piazza vit aujourd’hui à Barcelone où elle travaille comme scout pour une agence littéraire. L’Île des derniers secrets est son premier roman.

 

 

Extraits

 

Avec le temps, je n’ai plus peur de partir, mais je ne sais pas revenir. Désormais, tous les lieux se valent.

 

J’ai trouvé un vol pour la Corse qui part dans une semaine, sans faire escale à Paris. Je l’ai payé à prix d’or. Je n’aime pas l’avion, surtout quand je suis stressée, mais c’était la seule option. La Corse est isolée du reste du monde. Si elle pouvait, elle irait s’échouer encore plus loin.

 

Je crois que vouloir des enfants est un choix irrationnel. Je pense aussi que les gens qui décident de ne pas en avoir mènent une vie, disons, plus sereine. Pourtant, la plupart des gens en veulent et ceux qui ont choisi de se risquer dans cette expérience en parlent comme de la plus belle de leur vie. La plus heureuse.

                                                                                                      

C’est la science, William, me disait-elle, et la science n’est pas infaillible, mais un ensemble infini de tentatives.

 

Je viens de comprendre une chose importante. Quand une femme vous annonce sa grossesse, elle vous demande surtout de faire preuve d’un effort d’empathie au-delà de vos forces. Et elle vous place face à un choix très clair : ou vous êtes prêt, ou vous ne l’êtes pas. Dans ce dernier cas, et ce n’est pas grave, mieux vaut le lui faire savoir.

 

Dans cet échange silencieux, nous nous disons beaucoup. Que nous nous sommes trouvés et que nous nous comprenons. Que deux vides qui se rencontrent n’en font peut-être pas un plus grand, mais parviennent à se combler. Que dans les moments de détresse, un nouvel ami peut susciter de nouveaux sourires.

 

La Corse est renfrognée et ombrageuse, comme mon père. Mais, une clarté palpite dans ses yeux.

 

Cette maison est une île sur l’île, et le cap Corse est une autre île sur l’île. Je suis entourée par la mer et l’oubli. Personne ne sait où je me trouve, je ne peux pas communiquer avec l’extérieur. La bâtisse, délimitée par le jardin d’un côté et la mer de l’autre, m’a engloutie et faite prisonnière. Ma prison a des barreaux de couleur, elle est l’esprit d’un fou. La seule attache qui me reste avec la réalité se trouve dans mon ventre.

 

William, lui, est bel et bien présent. Il a assisté à mon entretien avec Louise, attentif et rassurant. Nous avons confiance l’un en l’autre. La colère de l’île ne l’a pas infecté. Il n’appartient pas à ce lieu, il vient de la lumière de Lisbonne, de sa maison remplie de livres.

 

Cette île est mon ennemie, et pourtant elle est si souffrante, archaïque, resplendissante et forte, qu’elle finit par m’être chère.

 

La métamorphose a eu lieu sur l’île, grâce à elle, je me confonds avec elle, après avoir effleuré une part de moi cachée sous des couches de mensonges et de négation.

 

Le mystère est toujours dissimulé derrière d’épais murs de mensonges, univers parallèle où vivent des fantômes et des vérités multiples, des histoires que nous ignorons. Celles-ci poursuivent leur existence invisible, et nous la nôtre.

 

 

Lu en avril mai 2019,