Publié dans Non classé, Littérature française, Littérature contemporaine

« Bakhita » de Véronique Olmi

Encore un livre de cette rentrée littéraire 2017 qui a reçu le prix FNAC et qui aurait mérité d’autres récompenses:

 Bakhita de Véronique Olmi

 

Quatrième de couverture

Elle a été enlevée à sept ans dans son village du Darfour et a connu toutes les horreurs et les souffrances de l’esclavage. Rachetée à l’adolescence par le consul d’Italie, elle découvre un pays d’inégalités, de pauvreté et d’exclusion.

Affranchie à la suite d’un procès retentissant à Venise, elle entre dans les ordres et traverse le tumulte des deux guerres mondiales et du fascisme en vouant sa vie aux enfants pauvres.

Bakhita est le roman bouleversant de cette femme exceptionnelle qui fut tour à tour captive, domestique, religieuse et sainte. Avec une rare puissance d’évocation, Véronique Olmi en restitue les combats incroyables, la force et la grandeur d’âme dont la source cachée puise au souvenir de sa petite enfance avant qu’elle soit razziée.

Ce que j’en pense

Ce roman est un uppercut dont je suis sortie complètement sonnée, je l’ai terminé il y a une semaine et j’ai encore du mal à en parler…

« Elle ne sait pas comment elle s’appelle. Elle ne sait pas dans quelle langue sont ses rêves. Elle se souvient de mots en arabe, en turc, en italien, et elle parle quelques dialectes. Plusieurs viennent du Soudan, un autre de Vénétie. Les gens disent : « un mélange ». » P 13

C’est ainsi que débute le roman de Véronique Olmi qui nous raconte l’histoire de Bakhita, que son père avait présenté à la lune, avant de lui donner un prénom qu’elle oubliera car sa vie est loin d’être un long fleuve tranquille.On va suivre son parcours de l’esclavage à la canonisation.

A l’âge de sept ans, elle est enlevée, arrachée à sa famille, pour être vendue comme esclave, et  doit marcher avec son amie Binah, parcourant ainsi trois cents kilomètres, rien qu’au  Soudan,  pour arriver au grand centre caravanier d’El Obeid, plaque tournante de tout type de commerce… Un quart des esclaves va mourir en route…

La description de ses longues marches, dans des conditions inhumaines, est tellement belle qu’on marche avec elle, on voit les paysages évoluer à travers ses yeux, on sent les coups… elle est très émouvante, insupportable souvent.

On côtoie aussi les eunuques, les tortures immondes infligées par des maîtres, pour le plaisir, pour affirmer leur puissance et tuer dans l’œuf l’idée même d’une rébellion : le gong qui est le signal du fouet, pour rien, le jeu du torchon, sans oublier les séances de tatouage qui peuvent coûter la vie…

Elle va être vendue plusieurs fois, essayer de s’enfuir, en vain. Pour finir, elle sera ramenée en Italie, en guise de souvenir comme on ramène un trophée ou un objet du pays qu’on est allé visiter. Là, elle découvre un autre monde, où on peut se promener librement, mais la pauvreté est là.

Une seule fois elle va dire « non » et cela changera sa vie: elle préfère rester au couvent plutôt que repartir avec ses maîtres.

On va lui demander de raconter ses souvenirs, encore et encore, et cela deviendra « La storia meravigliosa », qui sera exploitée par le régime de Mussolini.

« Le feuilleton de sa Storia meravigliosa décrit « sa rencontre avec son ange gardien ». elle, ne nommait pas ainsi cette nuit de la consolation. C’était un mystère et un espoir, c’était surtout une envie de vivre encore, l’interstice par lequel passe la dernière force humaine, avec la certitude fulgurante et violente de ne pas être totalement seule. » P 67 

La capacité de résilience de la petite fille, puis de la femme, la manière dont elle distribue l’amour autour d’elle suscitent l’admiration. Tout ce qu’elle a enfoui au plus profond d’elle-même, son corps tentera de l’exprimer…

Véronique Olmi a très bien réussi à retracer ce parcours et à nous faire aimer, admirer cette petite fille au destin si particulier qu’il ne peut que rester gravé dans la mémoire du lecteur.

On pouvait avoir l’illusion  que l’esclavage avait été aboli, mais les évènements récents nous montrent bien qu’il n’en est rien.

Coup de cœur donc…

Extraits

A Olgossa, donc, son père les avait exposées, sa jumelle et elle, à la lune, pour les protéger, et c’est à la lune qu’il a dit pour la première fois leurs prénoms, qui rappelaient pour toujours comment elles étaient venues au monde, et pour toujours le monde se souviendrait d’elles. Elle sait que ça s’est passé comme ça, elle le sait d’une façon infaillible et pour toujours. Quand elle regarde la nuit, souvent elle pense aux mains tendues de son père, et elle se demande dans quelle partie de cette immensité son prénom demeure. P 15

 

Ceux qui lui ont demandé de raconter depuis le début ont calculé son âge en fonction des guerres du Soudan, cette violence qu’elle retrouvera ailleurs, puisque le monde est partout le même, né du chaos et de l’explosion, il avance en s’effondrant. P 18

 

Pour qu’une histoire soit merveilleuse, il faut que le début soit terrible, bien sûr, mais que le malheur reste acceptable et que personne n’en sorte sali, ni celle qui raconte, ni ceux qui écoutent. P 31

 

Il y aura toujours en elle deux personnes : une à la merci de la violence des hommes, et l’autre, étrangement préservée, qui refusera ce sort. Sa vie mérite autre chose. Elle le sait. P 34

 

Les esclaves passent et n’habitent nulle part. Leur peuple n’existe plus. Ils font partie de cet éparpillement, ce martyre, les hommes et les femmes loin de leurs terres, qui marchent, et souvent meurent en chemin. P 44

 

Bakhita apprend cela, qu’elle gardera toute sa vie comme une dernière élégance : l’humour, une façon de signifier sa présence, et sa tendresse aussi. P 45

 

… Est-ce que les lieux existent encore quand on les a quittés ? P 57

 

Mais elle est aussi indestructible. Comme une survivante, elle porte en elle un monde incommunicable. Et c’est cela qui les effraye, cette puissance qu’ils ne comprennent pas. P 233

 

Elle n’a pas eu la révélation. Un pressentiment, tout au plus. Cette impression, une fois encore, d’être face à une porte et de ne pouvoir l’ouvrir. P 259

 

Elle sait qu’il ne faut s’attacher à personne, qu’à Dieu. C’est ce qu’ils disent, mais elle n’y croit pas. Ce qu’elle croit, c’est qu’il faut aimer au-delà de ses forces, et elle ne craint pas les séparations, elle qui a quitté tant de personnes, elle est remplie d’absences de de solitudes. P 357

 

Ce que son esprit a enfoui, son corps en témoigne, et petit à petit, elle accorde les deux ensemble, elle accepte ce qui lui est arrivé et ne peut être à personne d’autre, aucune autre vie que la sienne. P 357

 

Est-ce que ses histoires sont vraies ?  Est-ce que ces souvenirs sont les siens ? Mais rien n’est vrai, que la façon dont on le traverse. Comment leur dire cela ? P 371

Lu en novembre 2017

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Publié dans Poésie

« L’art » : Elizabeth Bishop

Dans « L’art de perdre », Alice Zeniter cite  ce magnifique poème d’Elizabeth Bishop qui lui a inspiré le titre de son roman. Je vous le livre, pour prolonger un peu le plaisir…

 

Dans l’art de perdre, il n’est pas dur de passer maître,

tant de choses semblent si pleines d’envie

d’être perdues que leur perte n’est pas un désastre.

 

Perds chaque jour quelque chose. L’affolement de perdre

tes clés, accepte-le, et l’heure gâchée qui suit.

Dans l’art de perdre, il n’est pas dur de passer maître.

 

Puis entraîne-toi, va plus vite, il faut étendre

tes pertes : aux endroits, aux noms, au lieu où tu fis

le projet d’aller. Rien là qui soit un désastre.

 

J’ai perdu la montre de ma mère. La dernière

ou l’avant-dernière de trois maisons aimées : partie ?

Dans l’art de perdre, il n’est pas dur de passer maître.’

 

J’ai perdu deux villes, de jolies villes. Et, plus vastes

des royaumes que j’avais, deux rivières, tout un pays.

Ils me manquent, mais il n’y eut pas là de désastre.

 

Même en te perdant (la voix qui plaisante, un geste

que j’aime) je n’aurai pas menti. A l’évidence, oui

dans l’art de perdre il n’est pas trop dur d’être maître

même s’il y a là comme (écris-le !) comme un désastre.

 

Extrait de « Géographie III », dans une traduction de Alix Cléo Roubaud, Linda Orr et Claude Mouchard, Circé, 1991

 

Publié dans Littérature islandaise, Polars

« Betty » Arnaldur Indridason

Je vous parle aujourd’hui d’un roman noir, pour changer un peu avec :

 Betty Arnaldur Indridason

 

Quatrième de couverture

Quand j’ai rencontré Betty, j’ai su que ma via allait basculer. Elle était magnétique et fatale.

J’aurais tout donné pour elle. J’ai même accepté de travailler pour son mari. Mais maintenant, c’est moi qui suis derrière les barreaux. Aux yeux de tous, je suis coupable de meurtre. Parce que, si l’amour se joue à trois, il y en a toujours un de trop.

Ce que j’en pense

Cette lecture se voulait un petit sas entre deux romans plutôt durs et en fait, ce fut une petite déception…

Ce roman d’Arnaldur Indridason est en fait un « one shot » pour employer l’expression consacrée, où l’on ne retrouve ce cher Erlendur, pas plus que ses fidèles adjoints.

Il s’agit d’un roman noir, axé sur un trio amoureux où le troisième devient un obstacle à éliminer. On sait que le crime a eu lieu et que le coupable est en cours d’interrogatoire et le but est de réaliser tous les évènements qui ont conduit à cet acte, une autopsie, en quelque sorte.

J’avais beaucoup aimé cet exercice entrepris par Elizabeth George dans « Anatomie d’un crime », donc le sujet avait tout pour me plaire, mais, ici, cela n’a pas fonctionné.

J’ai aimé l’étude de l’auteur sur la perversion dans la relation amoureuse, le déni dans lequel s’enferme l’héroïne et les raisons pour lesquelles elle s’y enferme, mais on reste trop dans le schéma de victimisation, de relation mère-fille toxique, et malgré un rebondissement (P 133) qui vient corser un peu l’histoire je suis restée sur ma faim.

Je pourrais réaliser « l’autopsie d’une déception », mais ce serait de l’énergie gaspillée pour rien.  Je commence à croire que je deviens difficile… toujours est-il que passer après « L’art de perdre » et « La Muette » a été préjudiciable à Indridason à qui je laisserai encore une chance quand même.

Donc place au livre suivant qui n’est autre que « Bakhita » de Véronique Olmi.

 

Extraits

C’est curieux comme il est facile de commettre une erreur lorsqu’on est au courant de rien. Ce n’est même pas une erreur, tant qu’on ne se rend compte de rien et que c’est beaucoup plus tard que l’on comprend ce qui s’est passé ; tant qu’on ne regarde pas en arrière et qu’on ne voit pas pourquoi ni comment tout cela s’est produit. P 9

 

Pourquoi fait-on le choix de ne pas voir les dangers alors qu’ils sont devant notre nez ? Est-ce que c’est ça l’amour ? Est-ce que c’est pour ça que l’amour rend aveugle ?

Ces questions se bousculent dans mon esprit pendant toutes ces longues nuits et exigent des réponses que je n’ai pas parce qu’il faudrait m’interroger moi-même plus à fond que je ne le désir. Qui entreprendrait d’examiner sa vie au microscope ? Qui en aurait le courage ?  Personne ne peut supporter d’aller au fond de soi sans s’apitoyer ou être complaisant envers soi. Celui qui dit le contraire est un menteur. P 89

Lu en novembre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« La Muette » d’Alexandre Lacroix

Je vous parle aujourd’hui d’un livre  que m’a conseillé Myriam, ma bibliothécaire préférée :

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Quatrième de couverture

Il existe, à quelques kilomètres de Paris, un lieu méconnu, même si des évènements majeurs s’y sont déroulés : la cité de La Muette. A l’origine, elle devait être le fleuron de l’architecture française. Dessinée par deux grands architectes, elle représentait une réponse au Bauhaus allemand et une révolution du logement populaire. Mais le chantier a été interrompu avant-guerre et, de 1941 à 1944, La Muette est devenue le camp de Drancy, administré par les gendarmes et les nazis. Depuis ces bâtiments, soixante-sept mille Juifs furent déportés.

Le destin de cette cité, qui concentre ce qu’on ne veut pas voir, à la fois dans l’Histoire et dans la société française, ne s’arrête pas là : après la Libération, elle a été aménagée pour y créer des logements sociaux. Les anciennes chambrées des détenus, cloisonnées à la va-vite pour faire des studios et des deux-pièces, sont encore habitées de nos jours.

Dans ce roman choral, l’auteur nous invite à suivre le parcours de deux personnages attachants, Elsa, détenue en 1943, et Nour, un jeune Beur d’aujourd’hui. Ils n’ont pas la même langue, pas le même rapport au désir et à la mort, mais leurs histoires s’entremêlent et se répondent. Si bien qu’au croisement de leurs monologues, on croit entendre les voix de La Muette.

Ce que j’en pense

Il s’agit d’un roman à deux voix : Elsa arrêtée, puis incarcérée à Drancy raconte ce qu’elle a vécu à un historien alors que Nour, jeune ado qui vit dans une cité établie sur ce que fût le camp, est interrogé par un policier.

Elsa raconte la vie quotidienne, les petites lâchetés les conditions d’hygiène déplorable la survie dans le camp, et les trains dans lesquels partent les déportés vers une destination que personne ne connaît sauf peut-être les Polonais. A chaque départ, on chante « ce n’est qu’un au revoir… »

Elsa raconte aussi son amitié avec Louise (elles dorment toutes les deux ensemble, collées l’une contre l’autre pour se réchauffer et se rassurer) et la fragilité des relations qui peuvent se nouer dans le camp, où le but est de survivre.

Elsa qui était institutrice crée une école pour transmettre un savoir et donner un espoir d’avenir :

« … ce qu’il y a de merveilleux dans ce métier, ce n’est pas de transmettre des savoirs, de bourrer les crânes, non. Mais, c’est ce qu’on ne soupçonne pas, ce qui est sous-entendu. Toute éducation est une préparation à vivre, car le simple fait d’éduquer suppose qu’il y ait un futur… Vous ne pouvez rien apprendre à un enfant ou à un jeune si vous ne croyez pas qu’il a un avenir, et un avenir digne d’être vécu, voilà ce qui m’est apparu avec évidence à Drancy. » P 90

Nour raconte au policier la vie de la cité, où l’espoir n’est pas forcément au rendez-vous, la vie des familles, le chômage, la drogue… son ami Jamie et la compagne de celui-ci. On comprend très vite qu’un évènement important s’est produit puisqu’il est interrogé, mais l’auteur sait manier le suspens, le temps suspendu parfois.

J’ai bien aimé ce récit choral où les deux héros sont prisonniers, chacun à sa manière, et tentent de s’échapper, leurs univers sont à des années lumières l’un de l’autre, mais leurs chants se mêlent, s’entrelacent ; le désir, l’espoir ou l’horizon bouché sont-ils si différents ? Ils traversent des épreuves tous les deux:

« C’est uniquement après que l’épreuve est terminée qu’on cesse de lutter et qu’on s’effondre. » P 137

Au départ, en écoutant parler Nour, j’ai éprouvé une certaine crispation, énervement même : comment ce jeune peut-il espérer s’en sortir dans cette cité alors qu’il ne parle pas la même langue que nous. Il s’agit d’un mélange de verlan, de mots anglais, quant à la concordance des temps ?

Et peu à peu, je me suis habituée, je suis allée vers lui en fait, j’ai essayé de le comprendre dans sa logique, sa manière de raisonner dans la violence habituelle, banalisée de cette cité, où les mots ont été vidés de leur sens : on parle de tournante, pas de viol collectif, on peut s’envoyer en l’air avec la compagne de son meilleur pote, il n’y a pas de mal, une fille qui vend son corps pour de la drogue, ce n’est pas de la prostitution…

Et ceci marche dans les deux sens : les policiers aussi jouent avec les mots.

« J’ai remarqué un truc marrant, soit dit en passant. Vous les condés, vous ne dîtes pas interrogatoire mais audition. Style, c’est un casting et on va être choisi pour The Voice ! faut avouer qu’il est bien hypocrite votre vocabulaire. Ça va avec le reste. » P 30

Je pense qu’il y a une mémoire des lieux, et aménager cette cité de La Muette, qui se voulait un fleuron de l’architecture, en logements sociaux alors qu’elle avait été entre temps le camp de Drancy, gare de triage pour la déportation, me choque profondément. Cela montre que l’on veut cacher ce qui dérange.

Ce roman est très fort, percutant, tant dans le style que dans le propos et on n’en sort pas indemne. Il marquera ma mémoire. Je ne l’aurais probablement pas lu sans les conseils de ma bibliothécaire préférée. J’espère vous avoir donné envie de le lire.

L’auteur

Alexandre Lacroix est écrivain, directeur de la publication de Philosophie Magazine et président des Mots (école d’écriture). Il est auteur d’essais et de romans, parmi lesquels « Voyage au centre de Paris » (2013) et « Ce qui nous relie » (2016)

Je ne connaissais pas l’auteur, et cette lecture m’a donné envie d’explorer son travail.

 

Extraits:

Vous avez vu, on habite dans des petits cubes. Les pièces des apparts sont en forme de cube. Les escaliers, on dirait des minicubes empilés. La cour, c’est qu’un grand cube avec de gazon rasé, comme si on lui avait passé la tondeuse à un millimètre. Les galeries aussi, elles sont en mode géométrie pour les nuls. Y a pas de détails, c’est pas stylé. Ça sent le vite fait, le bâclé. Genre, je te ponds un monde de nazes en cinq sec. A mon avis, ce qui manque chez nous, c’est les courbes. Moi, j’aime bien ça les courbes. C’est doux. Ça donne des idées de caresse. Alors que les cubes, ça donne envie de frapper, ça fout la rage. P 41

 

C’est bien loin tout ça. C’est l’enfance. Être nostalgique, savoir que ta life est déjà cramée à mon âge, ça pue non ? P 44

 

C’est que les habitudes ne sont pas, contrairement à ce que la plupart des gens croient, comme une colonne vertébrale qui permet de se tenir debout. Non, elles ressemblent plutôt à une carapace qui vous protège des coups. Une fissure dans l’armure, et vous voilà en danger. P 66

 

Un Portugais, c’est sans pitié, ça comprendra jamais un chômeur. Ça aime trop bosser. Sérieux, ils préfèreraient être dans des champs de coton avec le fouet qui claque sur les épaules plutôt que d’avoir rien à branler. Ça doit être dans leurs gênes. P 68

 

A Drancy, la plupart des services n’avaient rien de gratuit. Nous manquions de tout et il n’y avait pas beaucoup de gestes désintéressés. Si quelqu’un vous proposait un cadeau ou s’offrait de faire quelque chose pour vous, le plus souvent il y avait anguille sous Boche. Sous roche, désolée pour le lapsus. P 77

 

Au quartier, le ciel, c’est vingt-quatre sur sept qu’il te tire la gueule. Comme si on n’était pas assez bons pour lui, comme si on le méritait pas. Jamais, il est bleu. Jamais le soleil brille bien fort là-haut pour te faire sentir toute la joie d’être vivant. On vit dans le gris, promesse. Gris en bas, gris en haut, on a zéro alternative. P 94

 

… l’histoire, telle que vous la reconstruisez, a sans doute sa logique, mais la vie est un enchaînement d’un tout autre genre. Ce sont des mailles d’émotions qui font tenir ensemble les moments d’une vie, pas autre chose. Oui, il y a des chaînes d’émotions sans lesquelles les jours et les actes seraient désaccordés. P 162

 

C’est dommage quand-même, parce que mon pote ne pouvait pas comprendre que je me tapais sa meuf juste pour le plaisir. J’suis sûr qu’il y a vu quelque chose de méchant, un truc qu’on faisait dans son dos, contre lui, genre une conspiration. P 160

 

 

Lu en novembre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« L’art de perdre » : Alice Zeniter

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’attendais avec impatience:

 

l'art de perdre de Alice Zeniter

 

Quatrième de couverture

L’Algérie dont est originaire sa famille n’a longtemps été pour Naïma qu’une toile de fond sans grand intérêt. Pourtant, dans une société française traversée par les questions identitaires, tout semble vouloir la renvoyer à ses origines. Mais quel lien pourrait-elle avoir avec une histoire familiale qui jamais ne lui a été racontée ?

Son grand-père Ali, un montagnard kabyle, est mort avant qu’elle ait pu lui demander pourquoi l’Histoire avait fait de lui un « harki ».

Yema, sa grand-mère, pourrait peut-être répondre mais pas dans une langue que Naïma comprenne. Quant à Hamid, son père, arrivé en France à l’été 1962 dans les camps de transit hâtivement mis en place, il ne parle plus depuis longtemps de l’Algérie de son enfance.
Comment faire ressurgir un pays du silence ?

Dans une fresque romanesque puissante et audacieuse, Alice Zeniter raconte le destin, entre la France et l’Algérie, des générations successives d’une famille prisonnière d’un passé tenace. Mais ce livre est aussi un grand roman sur la liberté d’être soi, au-delà des héritages et des injonctions intimes ou sociales.

Ce que j’en pense

L’histoire d’une famille sur trois générations : Ali, Kabyle, qui vit dans son village et son oliveraie, lorsque commencent ce qu’on appellera les « Événements d’Algérie ». Ayant combattu pendant les deux guerres mondiales dans l’armée française, il choisit son camp, bien malgré lui, car il est fier de ses médailles militaires, s’oppose aux militants du FLN, et au final doit fuir avec sa famille laissant tout sur place.

On voit évoluer Ali, entre ses déchirures : perte de son pays, de sa propriété, de son statut social, et l’oubli qu’il cherche dans le travail répétitif de l’usine.

Puis l’arrivée en France dans le camp de Rivesaltes et les conditions de vie inhumaines, où l’on devient moins que rien, la promiscuité, la violence et les neuroleptiques pour les plus récalcitrants…

Ali se mure dans son silence concernant son passé et ce silence va se perpétuer dans les générations suivantes.

On note aussi la perte du statut de parents, de l’autorité de père : « ce serait contraire à l’ordre des choses qu’un fils décide au lieu d’obéir – c’est ce qu’on lui a toujours appris. Pourtant, depuis qu’ils sont en France, son père lui délègue une partie croissante de ses pouvoirs » P 261

Alice Zeniter parle aussi très bien de la honte de Hamid lorsqu’il compare le travail de son  père par rapport à celui des autres enfants, le malaise qu’il ressent en les écoutant parler. Avec le statut, il y a aussi la langue qui se perd d’une génération à l’autre. Pour bien maîtriser le français, il faut « oublier » la langue maternelle.

Son père attend de lui l’obligation d’excellence à l’école, dans la vie, que son père exige de lui pour qu’il mène une autre vie que lui.

Toujours Hamid se demandera ce que son père a pu faire pour que la famille soit obligée de fuir l’Algérie, abandonner la maison et les oliviers… comment faire le deuil de quelque chose qu’on ne connaît pas, qu’on ne peut qu’imaginer.

Sa rencontre avec Clarisse qui n’a jamais eu à s’affirmer à travers ses choix : « Clarisse a la liberté de ceux à qui jamais on n’a dit qu’ils devaient être les meilleurs mais qu’ils devaient trouver ce qu’ils aiment » P 306

La troisième génération, avec Naïma qui se pose des questions, cherche ses racines, et veut aller à la découverte de l’Algérie, alors qu’Ali a fait une croix sur le pays perdu, et encore plus Hamid qui réfute toute idée de racines.

J’ai aimé mettre mes pas dans ceux de Naïma, suivre sa réflexion (et celle d’Alice Zeniter en fait), sa manière de réagir face à la perte de ce pays sur lequel toutes les projections sont possibles, sans oublier le poids des non-dits, ce silence assourdissant qui règne parfois.

« Le silence n’est pas un espace neutre, c’est un écran sur lequel chacun est libre de projeter ses fantasmes. » P 311

Ce livre est un coup de cœur, le seul vrai coup de cœur de cette rentrée pour l’instant (« Cette chose étrange en moi » d’Orhan Pamuk en était presque un). Alice Zeniter m’a fait entraînée dans ce voyage initiatique à travers cette famille dont j’ai aimé tous les personnages, tous les lieux, même les plus sordides.

J’ai appris des choses, retrouvé d’autres que j’avais oubliées car je connaissais très mal les « Évènements d’Algérie » pour employer l’expression consacrée et notamment sur ce qu’ont vécu les Harkis. L’auteure m’a donné envie d’approfondir. Sa réflexion sur les attentats, et surtout les similitudes dans les manières de procéder entre FLN et Islamistes (P 376 377) est très intéressante.

Un tout petit bémol : j’aurais aimé qu’elle parle plus de Hamid adulte…

Ce roman a reçu le prix Goncourt des lycéens avec lesquels je suis souvent beaucoup plus en phase qu’avec les choix de l’Académie Goncourt !

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Extraits

Quand on en est réduit à chercher sur Wikipédia des renseignements sur un pays dont on est censé être originaire, c’est peut-être qu’il y a un problème. P 13

                                                                        * * *

L’Histoire de France marche toujours au côté de l’armée française. Elles vont ensemble. L’Histoire est Don Quichotte et ses rêves de grandeur ; l’armée est Sancho Pança qui trottine à ses côtés pour s’occuper des sales besognes. P 18

                                                                        * * *

« Il faut être fou pour s’opposer au torrent. » Mektoub. La vie est faite de fatalités irréversibles et non d’actes historiques révocables. P 22

                                                                        * * *

C’est aussi pour cela que la fiction tout comme les recherches sont nécessaires, parce qu’elles sont tout ce qui reste pour combler les silences transmis entre les vignettes d’une génération à l’autre. P 23

                                                                        * * *

L’honneur d’un homme se mesure à sa capacité à tenir les autres à l’écart de sa maison et de sa femme. La guerre, en d’autres termes, se fait uniquement pour éviter que la guerre ne passe la porte du chez-soi. P 43

                                                                        * * *

La frontière entre les deux âges n’est pas claire.  Hamid, pour le moment, croit que son enfance sera éternelle et que les adultes sont d’une espèce différente de la sienne…

Il est heureux parce qu’il ne sait pas qu’il vit dans un pays sans adolescence. Le basculement est rude, ici, d’un âge à l’autre. P 58

                                                                        * * *

Rien n’est sûr tant qu’on est vivant, tout peut encore se jouer, mais une fois qu’on est mort, le récit est figé et c’est celui qui a tué qui décide. Ceux que le FLN a tués sont des traîtres à la nation algérienne et ceux que l’armée a tués des traîtres à la France. Ce qu’a été leur vie ne compte pas : c’est la mort qui détermine tout. P 110

                                                                        * * *

Peut-être que nous serons tous morts demain. Peut-être que ces arbres brûleront avant que j’aie réalisé ce qui se passe. Ce qui est écrit nous est étranger et le bonheur nous tombe dessus ou nous fuit sans que l’on sache comment ni pourquoi, on ne saura jamais, autant chercher les racines du brouillard. P 120

                                                                        * * *

C’est, depuis sa création trente ans plus tôt, un lieu où l’on enferme tous ceux dont on ne sait que faire en attendant officiellement, de trouver une solution, en espérant officieusement, pouvoir les oublier jusqu’à ce qu’ils disparaissent d’eux-mêmes. C’est un lieu pour ceux qui n’ont pas d’Histoire car aucune des nations qui pourraient leur en offrir une ne veut les y intégrer. P 166

                                                                        * * *

Harkis ?… Curieusement, c’est le nom qui leur reste. Et il est étrange de penser qu’un mot qui au départ désigne le mouvement (harka) se fige ici, à la mauvaise place et, semble-t-il, pour toujours. P 166

                                                                        * * *

Alors, quand ils s’adressent à leurs parents, ils savent qu’ils s’amputent de toute une maturité nouvelle et qu’ils redeviennent des gamins de Kabylie. Il n’y a pas de place dans les conversations, entre l’arabe qui pour eux s’efface dans le temps et le français qui résiste à leurs parents, pour les adultes qu’ils sont en train de devenir. P 256

                                                                        * * *

La télévision et le canapé écrasent les hiérarchies, les structures de la famille pour les remplacer par un avachissement similaire chez chacun. P 325

                                                                        * * *

C’est des conneries, ces histoires de racines. Tu as déjà vu un arbre pousser à des milliers de kilomètres des siennes ? Moi, j’ai grandi ici alors c’est ici qu’elles sont. P 354

Lu en novembre 2017

Publié dans Littérature allemande, Littérature contemporaine

« Le liseur » de Bernhard Schlink

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a attendu longtemps sur une étagère de ma bibliothèque :

 Le liseur de Bernhard Schlink

 

Quatrième de couverture

A quinze ans, Michaël fait la connaissance d’une femme de trente-cinq ans dont il devient l’amant. Pendant six mois, il la rejoint chez elle et lui fait la lecture à haute voix. Cette Hanna, mystérieuse, disparait du jour au lendemain.

Sept ans plus tard, Michaël assiste au procès de cinq criminelles parmi lesquelles il reconnaît Hanna. Elle se défend mal et est condamnée à la détention à perpétuité. Mais, sans lui parler, Michaël comprend soudain l’insoupçonnable secret qui, sans innocenter cette femme, éclaire sa destinée. Il la revoit une fois, des années plus tard. Il se met alors, pour comprendre, à écrire leur histoire, et son histoire à lui, dont il dit : « Comment pourrait-ce être un réconfort, que mon amour pour Hanna soit en quelque sorte le destin de ma génération que j’aurais moins bien su camoufler que les autres ».

Ce que j’en pense :

J’ai beaucoup aimé l’histoire car cette époque me fascine toujours autant et j’avais lu peu de romans jusqu’ici sur la période située juste après la deuxième guerre mondiale, côté allemand.

Michaël, cet adolescent qui découvre ses premiers émois dans les bras d’une femme plus âgée, dont il ne sait rien en fait, est un héros plutôt sympathique, ainsi que les rituels instaurés dans cette relation : il lui fait la lecture à haute voix avant de passer aux ébats amoureux. Elle lui apprend tout en ce qui concerne la sensualité, mais il ne sait rien de son histoire.

En la retrouvant sur le banc des accusées, quelques années plus tard, alors qu’il est étudiant en droit, il comprend ce qu’elle a fait pendant la guerre. Néanmoins, il lui restera fidèle malgré tout, et essaiera toujours de comprendre en jugeant le moins possible et en suivant son parcours lors de l’incarcération. A propos du crime, il dit :

« Lorsque je tentais de le comprendre, j’avais le sentiment de ne plus le condamner comme il méritait effectivement de l’être. Lorsque je le condamnais comme il le méritait, il n’y avait plus de place pour la compréhension. » P 177

Il a compris aussi qu’elle préfère porter la responsabilité plutôt que d’avouer qu’elle ne sait pas lire. Nous avons chacun notre dignité…

Bernhard Schlink aborde aussi dans ce roman le thème de la génération suivante : peut-on juger ses propres parents en ce qui concerne leur attitude, leur passivité devant les crimes du 3e Reich et qu’en est-il de la honte ? Peut-on avoir honte et juger en même temps ?

« Ces distances prises par rapport aux parents, n’était-ce qu’une rhétorique, un bruit, un brouillage, cherchant à dissimuler que l’amour pour les parents avait irrémédiablement entraîné une complicité dans leurs crimes ? » P 191

J’ai aimé l’idée que la lecture à haute voix, avec tous ces romans qu’il enregistre sur cassettes, pour les partager avec elle, puisse l’amener à apprendre à lire et écrire. Le lecteur vu sous l’angle du passeur en quelque sorte. Je retiens, surtout, la puissance de la lecture, de l’instruction aussi afin de pouvoir réfléchir, avoir un libre arbitre pour ne pas suivre aveuglément une idéologie barbare et  prendre sa vie en mains au lieu de la subir…

J’ai pris mon temps pour entamer cette lecture, alors que j’ai ce roman dans ma bibliothèque depuis longtemps, mais je pense qu’il y a un moment où on est prêt pour rencontrer un livre ou un auteur et qu’il faut suivre cette intuition.

J’ai trouvé un seul bémol à ce roman : l’écriture est assez froide, parfois même chirurgicale, ce qui m’a un peu désarmée, mais l’auteur l’a voulu ainsi, peut-être par pudeur, ou par respect pour l’autre. En tout cas, ce qui lie ces deux êtres est fascinant et conditionne leur avenir à tous les deux.

Quoi qu’il en soit, j’ai beaucoup apprécié cet hommage que Bernhard Schlink rend à l’amour et à la littérature et c’est ce que je retiendrai de ce roman qui soulève de nombreuses réflexions chez le lecteur…

Extraits

Parfois, le souvenir n’est déjà plus fidèle au bonheur quand la fin fut douloureuse.  Parce que le bonheur n’est pas vrai s’il ne dure pas éternellement ? Parce que ne peut finir douloureusement que ce qui était douloureux, inconsciemment et sans qu’on le sût ? P 48

                                                                  * * *

Mais, au bout d’un certain temps, mon souvenir d’elle cessa de m’accompagner. Elle resta en arrière, comme une ville quand le train repart. Elle est là quelque part, derrière vous, on pourrait s’y rendre et s’assurer qu’elle existe bien. Mais, pourquoi ferait-on cela ? P 99

                                                                  * * *

Je me souviens aussi que certains petits gestes d’affection me restaient en travers de la gorge : s’adressaient-il à moi ou à quelqu’un d’autre ? Il suffisait parfois d’une scène de film. Même à moi, ce mélange de cynisme et de sensiblerie paraissait suspect. P 101

                                                                  * * *

Je me souviens que dans ce séminaire, on débattait de l’interdiction des condamnations rétroactives. Suffisait-il que le paragraphe motivant la condamnation des gardiens et bourreaux des camps eût figuré dans le code pénal dès l’époque de leurs actes, ou bien fallait-il tenir compte de la façon dont ce paragraphe était alors interprété et appliqué, et du fait que de tels actes n’y ressortissaient justement pas à l’époque ? Qu’est-ce que la légalité ? Ce qui est dans le code, ou ce qui est effectivement pratiqué et observé dans la société ? P 102

                                                                  * * *

Je n’étais pas seulement anesthésié dans la salle d’audience, au point d’affronter la vue d’Hanna comme si ç’avait été un autre qui l’avait aimée et désirée, quelqu’un que j’aurais bien connu mais qui n’était pas moi. Tout le reste du temps aussi, j’étais debout, à côté de moi et je me regardais : à l’université, en famille, avec mes amis, je fonctionnais mais intérieurement, je ne participais à rien. P 115

                                                                  * * *

Mais enfin l’on condamnait et châtiait quelques rares individus, tandis que nous, la génération suivante, nous nous renfermions dans le silence de l’horreur, de la honte et de la culpabilité : et voilà, c’était tout ? P 119

                                                                  * * *

Par peur de la honte d’être analphabète, plutôt la honte d’être démasquée comme criminelle ? Plutôt être une criminelle ? P 150

                                                                  * * *

J’ai tenté de me persuader que j’étais dans l’état d’innocence qui est celui des enfants aimant leurs parents. Mais, l’amour qu’on porte à ses parents est le sul amour dont on ne soit pas responsable. P 191

                                                                  * * *

Lu en octobre novembre 2017

Publié dans Littérature islandaise, Polars

« La rivière noire »: Arnaldur Indridason

Petit détour par le polar avec:

La riviere noire de Arnaldur Indridason

Quatrième de couverture

Le sang a séché sur le parquet, le tapis est maculé. Égorgé, Runolfur porte le T-shirt de la femme qu’il a probablement droguée et violée avant de mourir. Sa dernière victime serait-elle son assassin ? Pas de lutte, pas d’arme. Seul un châle parfumé aux épices gît sur le lit. L’inspectrice Elinborg enquête sur cet employé modèle qui fréquentait salles de sport et bars… pour leur clientèle féminine.

« Il n’a pas été capable de se protéger. Il a connu lui-même les effets du traitement qu’il infligeait »

Ce que j’en pense

Traversant une période difficile sur le plan familial, j’avais besoin d’une lecture facile qui ne prenne pas la tête : c’est chose faite.

Runolfur est retrouvé assassiné chez lui, le pantalon baissé, le torse revêtu d’un T-Shirt trop petit pour lui, probable trophée qu’il a dérobé à sa victime, pour affirmer sa toute-puissance… seul indice : le châle retrouvé sous le lit imprégné d’une forte odeur d’épices qui va réveiller les papilles d’Elinborg, chargée de l’enquête et grande amatrice de Tandoori… (un fin limier donc!!!)

Notre homme a-t-il été assassiné par la dernière femme qu’il a violée et qui a disparu ? Ou est-ce beaucoup plus compliqué ?

Ce polar d’un auteur que j’apprécie particulièrement, m’a permis de passer un bon moment, abordant un thème qui marche toujours : le viol sous psychotrope, ici le « Rohypnol ».

L’inspecteur Erlendur est absent de cette enquête assez rondement menée par Elinborg, et je dois dire qu’il m’a manqué…

J’ai bien aimé la manière dont Elinborg gère sa famille, ses ados dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils sont peu sympathiques avec elle, exception faite de la petite Théodora, enfant    surdouée, écumant les bibliothèques.

La magie de l’Islande fonctionne toujours mais ce polar ne laissera probablement pas une trace indélébile dans ma mémoire. Un bon moment où mes neurones ont pratiqué le bronzage et le farniente. J’espère qu’il n’agit d’une petite baisse de forme d’Arnaldur Indridason et j’attends le retour d’Erlendur.

Il est vrai que lire ce roman juste après « Cette étrange chose en moi » d’Orhan Pamuk n’était pas la meilleure idée. Néanmoins, j’ai eu une grosse envie de restaurant indien tout au long de ce polar…

Extraits

Elinborg savait que les viols sous l’emprise de cette drogue étaient des affaires très complexes. On n’en décelait aucune trace dans le sang ni dans les urines. Le poison avait en général disparu de l’organisme au moment où la victime était examinée, mais elle présentait toutefois un certain nombre de signes attestant du fait que son violeur l’avait droguée : perte de mémoire, présence de sperme dans les voies vaginales, contusions diverses sur le corps. P 30

                                                             * * *

Elinborg inspira profondément le châle ne laine de couleur violette. Elle sentit l’odeur âcre de la fumée de cigarette, le parfum féminin et, son collègue avait parfaitement raison, elle y décelait clairement une épice qu’elle connaissait très bien…

… Enfin, il s’agit plutôt d’un mélange. Un mélange indien. On dirait bien que… cela me fait penser à du tandoori. Il me semble que c’est l’odeur du tandoori. P 32

Lu en novembre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature turque

« Cette chose étrange en moi » de Orhan Pamuk

Je me suis enfin décidée à lire un roman d’Orhan Pamuk, et ce roman fait partie des livres de la rentrée littéraire 2017 alors…

 Cette chose étrange en moi de Orhan Pamuk

 

Quatrième de couverture

Comme tant d’autres, Mevlut a quitté son village d’Anatolie pour s’installer sur les collines qui bordent Istanbul. Il y vend de la boza, cette boisson fermentée traditionnelle prisée par les Turcs.

Mais Istanbul s’étend, le raki détrône la boza, et pendant que ses amis agrandissent leurs maisons et se marient, Mevlut s’entête. Toute sa vie, il arpentera les rues comme marchand ambulant, point mobile et privilégié pour saisir un monde en transformation. Et même si ses projets de commerce n’aboutissent pas et que ses lettres d’amour ne semblent jamais parvenir à la bonne destinataire, il relèvera le défi de s’approprier cette existence qui est la sienne.

En faisant résonner les voix de Mevlut et de ses amis, Orhan Pamuk décrit l’émergence, ces cinquante dernières années, de la fascinante mégapole qu’est Istanbul. Cette « chose étrange », c’est à la fois la ville et l’amour, l’histoire poignante d’un homme déterminé à être heureux.

Ce que j’en pense

Ce roman est intense, haut en couleurs, et très bien écrit dans lequel on fait la connaissance de toute une famille et d’une ville : Istambul.

L’histoire démarre par une action en 1982 : Melvut enlève dans des conditions rocambolesques une fille dont  il est tombé amoureux après avoir croisé son regard lors d’un mariage, et à laquelle il a écrit de nombreuses lettres avec la complicité d’un cousin. A -t-il enlevé la bonne personne ?

La famille est intéressante : Mustafa, le père de notre héros Mevlut a quitté son village d’Anatolie en même temps que son frère Hasan, et chacun aura un destin et des conditions de vie différents, la femme et les enfants resteront au village alors que toute la famille de Hasan viendra vivre avec lui, ce qui modifiera leur évolution dans cette immense métropole qu’est Istamboul.

Orhan Pamuk rend un vibrant hommage à Istambul, en restant toujours lucide. J’ai adoré me promener dans cette ville, dans les pas de Mevlut, la voir évoluer, sur plus de trente ans. Ce héros qui reste pur, parfois naïf, alors que règne la corruption, la roublardise est touchant même si on l’aimerait parfois plus énergique, mais il reste fidèle à ses valeurs.

L’auteur découpe son histoire en plusieurs périodes, entre 1969 et 2012, et il entrecoupe son récit pour donner l’avis des différents protagonistes, ce qui est original et affine les différents ressentis. De plus, il s’adresse souvent au lecteur, et l’emporte, le fait participer.

On imagine sans peine cet enfant qui arpente les rues avec sa perche, ses plateaux de yaourts ou de Boza en équilibre, bien trop lourd pour lui, criant « Boo Zaa », dans les pas de son père, vendeur ambulant. Le cœur de Mevlut bat au rythme de celui d’Istambul, dont il connaît le moindre recoin et il y a une telle osmose entre eux qu’ils ne font plus qu’un.

La ville a changé durant toutes ces années, les collines se sont recouvertes de maisons construites sommairement, sans permis : on borne la nuit, on rajoute des étages de manière à rendre la destruction difficile et obtenir un permis de la mairie. On retrouve les mêmes « arrangements » avec l’électricité, les lignes sauvages…

Le statut de la femme est bien abordé : les mariages arrangés, les fugues pour pouvoir y échapper, les enfants pas toujours désirés, les difficultés de la vie de tous les jours… les personnages féminins sont très différents et ma préférence va à Rayiha qui s’épuise dans la préparation du pilaf que Mevlut va vendre dans les rues, tout en s’occupant de la maison, des filles, et dont la sagesse, le sens des réalités et la lucidité viennent contrebalancer la « naïveté » de son époux…

Orhan Pamuk décrit les coups d’état, la montée de l’intégrisme, le tremblement de terre mais ne cite et ne juge personne, c’est au lecteur de se forger son opinion. Il évoque les communautés qui ont dû fuir : les Grecs chassés de la ville en une seule nuit, ou le sort réservé au Kurdes, Alevis qu’on accuse d’avoir placé une bombe à la mosquée pour se livrer à des expéditions punitives…

Il m’a fallu une cinquantaine de pages pour bien entrer dans l’histoire et me familiariser avec les noms turcs : noms de famille mais aussi noms des quartiers d’Istambul, de certaines spécialités… et ensuite, l’immersion a été totale, je n’avais plus envie de le lâcher et je tournais les pages au ralenti pour faire durer le plaisir.

L’auteur nous facilite la tâche en nous proposant d’entrée un arbre généalogique des familles de même qu’un glossaire comprenant leurs noms et les pages les plus importantes qui leur sont consacrées ainsi qu’un récapitulatif chronologique mêlant l’histoire d’Istamboul à celle de la famille.

Je suis sortie subjuguée de cette lecture, littéralement envoûtée, tant l’écriture est belle, musicale, pleine de poésie. J’ai adoré ce roman et je pourrais en parler pendant des heures, tant les thèmes abordés sont riches et multiples. Conquise par cet écrivain, qui a reçu le Nobel en 2006, je vais continuer à explorer son œuvre. Un seul regret, avoir attendu si longtemps…

https://www.la-croix.com/Culture/Livres-et-idees/Cette-chose-etrange-moi-dOrhan-Pamuk-2017-08-31-1200873200

 

Extraits

A vingt-cinq ans, il enleva une fille de son village ; ce fut quelque chose d’étrange qui détermina toute son existence. P 20

                                                                * * *

Pour une bonne compréhension de notre histoire, je reviendrai de temps en temps sur ces deux caractéristiques de notre héros que sont sa figure enfantine, aussi bien dans sa jeunesse qu’après la quarantaine, et la propension des femmes à le trouver beau. Quant à son caractère foncièrement optimiste et plein de bonne volonté – sa naïveté selon certains – vous pourrez le constater par vous-même sans que j’ai spécifiquement besoin de le rappeler. P 20

                                                                * * *

Boza : « boisson asiatique traditionnelle obtenue à partir de millet fermenté, d’une consistance épaisse, de couleur jaunâtre, agréablement parfumée et légèrement alcoolisée » P 34

                                                                * * *

Mevlut voyait bien que toute la famille Aktas qui avait émigré au complet de son village, en vendant tout (bétail, jardin et maison) mènerait ici une existence heureuse ; et il éprouvait de la colère, de la honte envers son père qui n’avait encore rien réussi de tel et dont le comportement ne témoignait pas d’une quelconque intention d’y parvenir. P 77

                                                                * * *

Une bonne éducation abolit la différence entre riches et pauvres. P 95

                                                                * * *

En ville, on pouvait être seul au milieu de la foule. Et ce qui fait qu’une ville est une ville, c’est justement la possibilité de se fondre dans la foule et d’y cacher son étrangeté. P 133

                                                                * * *

Lorsqu’il dit « oui » à l’officier d’état civil qui procédait au mariage, Mevlut sentit qu’il pourrait remettre en toute confiance sa vie entière entre les mains de Rayiha et se fier à son intelligence. Il comprenait que se couler dans le sillage de son épouse sans s’inquiéter de rien – comme ce serait le cas durant tout leur mariage – lui faciliterait la vie et rendrait heureux son enfant intérieur. P 270

                                                                * * *

C’étaient des mensonges émis pour le cérémonial: dire des mensonges ne signifiait pas que nous n’étions pas sincères. Nous étions compréhensifs de ce qui était personnel,  et respectueux de ce qui était officiel. P 350

                                                                * * *

Après les journées des 6 et 7 septembre 1955, à l’époque du conflit chypriote, après que les églises, les magasins eurent été saccagés et pillés, les prêtres pourchassés et les femmes violées par des hordes armées de bâtons et de drapeaux, les Grecs d’Istambul partirent en Grèce; en 1964, ceux qui n’avaient pas pu le faire furent contraints par un décret de l’Etat d’abandonner leur maison et le pays dans un délai de vingt-quatre heures. P 362

                                                                * * *

EN VILLE, LA VIE PUISE SA PROFONDEUR DANS LES TREFONDS DE CE QUE NOUS CACHONS. Je suis né dans cette ville, j’ai passé toute ma vie dans ces rues. P 537

                                                                * * *

Mevlut n’était pas sans penser que sa plus grande force dans sa vie, c’était son optimisme – un optimisme que d’aucuns taxaient de « naïveté » – sa capacité à tout prendre à la légère, à voir la vie du bon côté. P 579

                                                                * * *

 

 

Lu en octobre novembre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Nos richesses » de Kaouther Adimi

J’ai un coup de cœur en écoutant Kaouther Adimi parler de son roman lors de son passage à La Grande Librairie, donc je l’ai emprunté illico à la bibliothèque:

 

Nos richesses de Kaouther Adimi 

 

Quatrième de couverture

En 1935, Edmond Charlot a vingt ans et il rentre à Alger avec une seule idée en tête, prendre exemple sur Adrienne Monnier et sa librairie parisienne. Charlot le sait, sa vocation est de choisir, d’accoucher, de promouvoir de jeunes écrivains de la Méditerranée, sans distinction de langue ou de religion. Placée sous l’égide de Giono, sa minuscule librairie est baptisée Les Vraies Richesses. Et pour inaugurer son catalogue, il publie le premier texte d’un inconnu : Albert Camus. Charlot exulte, ignorant encore que vouer sa vie aux livres c’est aussi la sacrifier aux aléas de l’infortune et de l’Histoire.

En 2017, Ryad a le même âge que Charlot à ses débuts. Mais lui n’éprouve qu’indifférence pour la littérature. Étudiant à Paris, il est de passage à Alger avec la charge de repeindre un local poussiéreux, où les livres céderont bientôt la place à des beignets. Pourtant, vider ces lieux se révèle étrangement compliqué par la surveillance du vieil Abdallah, le gardien du temple.

Ce que j’en pense

D’emblée, l’auteure  prend le lecteur par la main, et guide ses pas dans les rues d’Alger, en 2017, face au soleil, passant devant les boutiques, la Casbah, l’imprégnant des couleurs, pour arriver devant ce qui fut la librairie « Les Vraies Richesses ».

Certes, la librairie n’existait plus en tant que telle depuis les années 90, reconvertie en une bibliothèque, gérée par Abdallah, un vieil homme qui veillait jalousement sur les livres. A son grand dam, elle va être vendue et transformée en commerce de beignets, tâche confiée à Ryad, jeune homme qui arrive de France pour un stage de formation qui va consister à faire place nette…

Le décor est planté et l’auteure va nous raconter l’aventure de cette librairie, bibliothèque, maison d’éditions, alternant les récits de Charlot, ses carnets précieux et l’opération de grand nettoyage de Ryad et l’Histoire.

Kaouther Adimi nous donne la liste impressionnante de tout ce dont il doit se débarrasser : des milliers de livres d’auteurs français, étrangers, en arabe, des livres pour enfants, des ouvrages scientifiques, les meubles, les photos… mais aussi les manuscrits, les correspondances précieuses avec les auteurs que Charlot a publiés…

Le simple fait de la lire m’a fait frissonner, (je dirais même crier intérieurement au scandale) car jeter un livre pour moi est un sacrilège ! Alors un tel trésor !

J’ai beaucoup aimé suivre le parcours d’Edmond Charlot (que je ne connaissais pas, je le reconnais) dans la création de sa librairie « Les vraies richesses » avec peu de moyens, beaucoup de travail et d’opiniâtreté, la manière dont il prend soin de ses auteurs comme de ses lecteurs, ou déniche de nouveaux talents, les coups bas, la censure, les difficultés à trouver du papier pendant la guerre, sans oublier sa revue « L’Arche » …

Il veut créer un espace ouvert aux lecteurs et aux écrivains de tous les pays de la Méditerranée, « gens d’ici, de cette terre, de cette mer, sans distinction de langue ou de religion ». Il soigne la présentation, la couverture, introduit le rabat où l’on peut lire le résumé du roman, sans oublier son catalogue recherché.

Certaines réflexions résonnent étrangement tant elles pourraient être énoncées de nos jours, telle celle-ci, écrite le 17 décembre 1938

« Aujourd’hui encore, des clients intéressés uniquement par les derniers prix littéraires. J’ai essayé de leur faire découvrir de nouveaux auteurs, de les inciter à acheter l’Envers et l’Endroit de Camus, mais totale indifférence. Je parle littérature, ils répondent auteurs à succès. » P 79

On rencontre des auteurs qui ne sont pas encore célèbres, Albert Camus fumant une cigarette devant la porte de la librairie, Jules Roy, Vercors, Max-Pol Fouchet, Himoud Brahimi, Kateb Yacine, Emmanuel Roblès, Saint-Exupéry…

« Au fond, face à l’entrée trône un bureau en bois massif. Des photos en noir et blanc sont accrochées un peu partout. Ryad déchiffre les noms sous les portraits d’hommes dont la plupart lui sont inconnus : Albert Camus, Jules Roy, André Gide, Kateb Yacine, Mouloud Feraoun, Emmanuel Roblès, Jean Amrouche, Himoud Brahimi, Mohamed Dib… » P 48

Le personnage d’Abdallah est très intéressant aussi ; émouvant lorsqu’il surveille ce qui se passe lors de l’opération nettoyage, debout sous la pluie, revêtu d’un drap blanc, tel un linceul. Il est la mémoire vivante du lieu, et respecte les livres, même s’il ne les lit pas.

Kaouther Adimi raconte de fort belle manière l’histoire de la librairie en la mêlant à l’Histoire : celle du pays avec le centenaire de la colonisation en 1930, la seconde guerre mondiale où les Indigènes sont envoyés au combat comme les autres, et la manière dont ils sont accueillis au retour, les massacres de Setif, la Toussaint rouge, et ce qu’on appellera « les évènements d’Algérie », le mot guerre étant encore escamoté…

J’ai beaucoup aimé ce voyage dans l’Histoire et la Littérature, et la petite histoire dans la grande et l’auteure m’a donné envie d’en avoir davantage, et de découvrir plus en profondeur les auteurs algériens que je connais trop peu.

L’auteure a passé « un an à écumer les fonds d’archives », comme elle dit, pour nous offrir un roman riche et bien écrit, que j’ai eu du mal à lâcher, un de mes préférés de cette rentrée littéraire 2017.

Extraits

 

Vous serez seul, car il faut être seul pour se perdre et tout voir. Il y a des villes, et celle-ci en fait partie, où toute compagnie est un poids. On s’y ballade comme on divague, les mains dans les poches, le cœur serré. P 10

                                                           * * *

Vous serez face à une inscription sur une vitrine : Un homme qui lit en vaut deux. Face à l’Histoire, la grande, celle qui a bouleversé le monde, mais aussi la petite, celle d’un homme, Edmond Charlot, qui en 1936, âgé de vingt et un ans, ouvrit la librairie de prêt Les Vraies Richesses. P 11

                                                           * * *

Nous sommes les habitants de cette ville et notre mémoire est la somme de nos histoires. P 13

                                                           * * *

Reçu hier une lettre de Jean Giono ! Giono, le grand. Je lui avais écrit sans trop d’espoir pour lui demander l’autorisation d’appeler la librairie Les Vraies Richesses en référence à son récit qui m’avait ébloui et où il nous enjoint à revenir aux vraies richesses que sont la terre, le soleil, les ruisseaux et finalement aussi la littérature (qu’est-ce qui peut être plus important que la terre et la littérature ? P 40

                                                           * * *

Le chauffeur de taxi s’en va sans ajouter un mot, il a compris que son client d’un soir ne souhaitait pas parler. Et puis les mots, au milieu de la nuit, nous savons bien ce que ça donne : des vagues de drames qui déferlent et éclatent les unes contre les autres. P 47

                                                           * * *

L’écrivain doit écrire, l’éditeur doit donner vie aux livres. Je ne vois pas de limites à cette conception. La littérature est trop importante pour ne pas y consacrer tout mon temps. P 76

                                                           * * *

Je n’arrive pas à croire qu’on puisse être éditeur si on n’a pas été ou si l’on n’est pas libraire à la fois. Autant vendre des cachous. P 81

                                                           * * *

 

Lu en octobre 2017

Publié dans Littérature italienne, Polars

« La fille dans le brouillard » de Donato Carrisi

Je vous parle aujourd’hui d’un livre choisi lors de la dernière opération « Masse critique » :

 La Fille dans le brouillard de Donato Carrisi

 

Quatrième de couverture

Anna Lou est une jeune fille exemplaire.

Alors pourquoi aurait-elle fugué la veille de Noël ?

Ou serait-ce un kidnapping ? Mais qui lui voudrait du mal dans son paisible village des Alpes ?

Le commandant Vogel, star de la police, est envoyé sur place. Entouré de sa horde de caméras, il piétine.

Aucune piste, aucun indice ne s’offre à lui.

Devant ses fans, il ne peut pas perdre la face.

Vogel résister a-t-il à la pression de son public qui réclame un coupable ?

Ce que j’en pense

C’est le premier roman de Donato Carrisi que je lis. Jusqu’ici, j’avais toujours repoussé car je redoutais la violence…

Une jeune fille sans histoires, transparente même, a disparu, dans un village un peu paumé, dans une famille étrange, pieuse, pratiquante, mais façon secte : elle a beaucoup d’interdits de la part de sa mère, adepte de lois drastiques qu’elle instaure elle-même, au nom de Dieu, et qui n’ont rien de spirituel, avec des jeûnes un peu fantaisistes entre autres. En fait, cette gamine n’a droit à aucun plaisir ; elle est obligée de tenir un deuxième journal intime car sa mère lit le premier, dans son dos !

 Plus que l’intrigue elle-même, c’est la manière dont l’auteur aborde le rôle des médias, qui veulent vendre de l’image choc à tout prix, faire le buzz comme on dit de nos jours, le tout orchestré par Vogel, un flic tordu, manipulateur qui n’hésite pas à fabriquer des preuves pour imposer sa théorie et mettre en scène les évènements:

« A ce moment-là, Vogel mit son plan à exécution. D’abord, il missionna deux de ses hommes pour acheter des bougies et des lampions, ainsi qu’une douzaine de chats en peluche. Puis, il envoya quelques agents en civil poser ces objets sur un muret devant chez les Kastner. Maintenant, il fallait attendre. » P 73

Lors de cette enquête, il ne s’agit plus de répertorier les faits, rechercher les preuves. Non, pas du tout, on désigne le coupable et on monte la population contre lui, on fait ingurgiter des tonnes d’informations (ou plutôt de désinformations !) aux gens qui ne sont plus capables en penser par eux-mêmes et se laissent imbiber par tous ces matraquages.

Donato Carrisi décrit bien la société actuelle, branchée en permanence, où l’on veut être vu, à la télé ou autre : être célèbre à tout prix pour être sûr qu’on existe, à l’heure où la téléréalité est omniprésente !

Il pose aussi une question : y a-t-il un manipulateur en chacun de nous, car personne n’est blanc, en fait dans cette histoire.

Au cours de cette lecture, on pense forcément à l’affaire du petit Gregory, aux rancœurs qui peuvent s’accumuler dans les petits villages, où tout le monde surveille tout le monde, aux fuites d’informations…

Bonne pioche donc, car une fois commencé ce roman se lit de façon addictive et le suspense est présent jusqu’à la dernière ligne et un grand merci à Babelio et aux éditions « le livre de poche », en particulier à Ninon qui se reconnaîtra…

Extraits

… Parce qu’il n’y avait rien de pire qu’un cadeau qui n’arrive pas à son destinataire. Le bonheur qu’il contient pourrit lentement, contaminant tout autour de lui. P 32

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La télévision avait cet effet-là. Comme si les mots et les gestes prenaient une consistance nouvelle.

Autrefois, elle se contentait de reproduire la réalité, maintenant, c’était le contraire. Elle la rendait tangible, consistante. P 43

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Mais, dès que les projecteurs sont pontés sur nous, quelque chose se passe. Soudain, on découvre qu’on aime ne plus être l’individu anonyme qu’on croyait être. Du jour au lendemain, on y prend goût. On se sent différent des autres, « spécial » et on voudrait que cette sensation ne s’arrête pas, qu’elle dure pour toujours. P 72

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Un crime bien raconté générait d’excellents résultats en termes d’audience et rapportait des millions en sponsors et publicité, le tout avec un minimum de moyens. P 81

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Un roman, un film, un jeu vidéo où tout va bien n’intéresse personne… Rappelez-vous, c’est le méchant qui fait l’histoire. P 124

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Les gens ne cherchent pas la justice, ils veulent un coupable. Pour donner un nom à la peur, pour se sentir en sécurité. Pour continuer de croire que tout va bien, qu’il y a toujours une solution. P 194

Lu en octobre 2017