« Quand tu écouteras cette chanson » de Lola Lafon

Comme vous le savez, j’apprécie beaucoup la série « une nuit au musée » avec deux livres en particulier, l’amour que m’a transmis Leonor de Recondo pour El Greco et l’hommage que Lydie Salvayre rend au célèbre « Homme qui marche » alors comment résister à ce nouvel opus, dont je vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Le 18 août 2021, j’ai passé la nuit au Musée Anne Frank, dans l’Annexe. Anne Frank, que tout le monde connaît tellement qu’il n’en sait pas grand-chose. Comment l’appeler, son célèbre journal, que tous les écoliers ont lu et dont aucun adulte ne se souvient vraiment.
Est-ce un témoignage, un testament, une œuvre ?

Celle d’une jeune fille, qui n’aura pour tout voyage qu’un escalier à monter et à descendre, moins d’une quarantaine de mètres carrés à arpenter, sept cent soixante jours durant. La nuit, je l’imaginais semblable à un recueillement, à un silence. J’imaginais la nuit propice à accueillir l’absence d’Anne Frank. Mais je me suis trompée. La nuit s’est habitée, éclairée de reflets ; au cœur de l’Annexe, une urgence se tenait tapie encore, à retrouver.

Ce que j’en pense :

Dans le cadre de la collection « Une nuit au musée », Lola Lafon a choisi le musée Anne Frank, à Amsterdam, dans l’Annexe pour être plus précise, sur les lieux où la jeune fille a vécu, en recluse avec sa famille de l’été 42 à l’été 44, avant d’être déportée et être assassinée au camp de Bergen-Belsen. Seul, Otto Frank reviendra de l’enfer des camps.

J’aime beaucoup cette collection « Ma nuit au musée » (j’en ai lu plusieurs) mais celui-ci me tentait encore plus car une nuit au musée Anne Frank qui n’a pas rêvé de visiter cette maison où la jeune fille a écrit son journal, mettre ses pas dans ce qui fut son dernier logement.

Comme tout le monde ou presque, j’ai lu ce journal il y a très, très longtemps et il reste encore présent dans ma mémoire, mais Lola Lafon m’a donné envie de le ressortir, de le relire à la lumière de ce que j’ai appris durant cette nuit.

On se rend compte de l’étroitesse des lieux, de la nécessité de vivre et marcher à pas de loups pour ne pas attirer l’attention, se contenter de peu. Cette expérience doit vraiment marquer profondément la personne qui accepte de vivre de tels instants.

J’ai aimé la manière dont l’auteure hésite à mettre ses pas dans ceux d’Anne, se cachant souvent derrière les citations d’autres auteurs comme si elle ne se donnait pas le droit de parler en son propre nom, comme si elle doutait de sa légitimité pour en parler. Mais tout change lorsqu’elle commence à évoquer la propre histoire de sa famille, les déportations, l’exil…

Mes grands-parents ont survécu en faisant comme si la France avait vraiment été une terre d’accueil. Ils ont fait de l’oubli un savoir. Ils ont prêté allégeance à l’amnésie…

La manière dont elle hésite pour entrer dans la chambre d’Anne, comme si elle franchissait un interdit commettait un sacrilège, m’a beaucoup touchée car je me suis demandée si j’aurais osé entrer moi aussi, en étant à sa place ?

Je retiens aussi l’hommage à Laureen Nussbaum, l’une des dernières personnes à avoir bien connu la famille Frank, qui a beaucoup étudié le « Journal »

J’ai appris au passage, qu’Anne Frank avait retouché son journal, après avoir entendu une annonce du ministre de l’Education des Pays-Bas en exil à Londres, qui demandait aux Hollandais de conserver leurs lettres, journaux intimes en vue d’être publiés plus tard, ce que j’ignorais totalement, je pensais vraiment qu’il avait été édité tel quel. De même, j’ai aimé en apprendre davantage sur sa sœur.

Je retiendrai aussi les propos sans concession de l’auteure concernant les négationnistes de tous poils :

… Mais, si je n’écris pas leurs noms, il me faut dire leur acharnement à effacer Anne Frank. La gamine d’Amsterdam leur est insupportable, dont le récit est la preuve qu’on savait, celle qui nous interdit de prétendre qu’on ne savait pas.

Lola Lafon nous livre une belle réflexion sur l’écriture : pourquoi écrit-on, que cherche-t-on ?

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteure dont j’ai beaucoup apprécié La Petite Communiste qui ne souriait jamais à sa sortie…

#Quandtuécouterascettechanson #NetGalleyFrance

9/10

Lola Lafon est l’autrice de six romans, tous traduits dans de nombreuses langues, dont La Petite Communiste qui ne souriait jamais(Actes Sud, 2014), récompensé par une dizaine de prix, et Chavirer(Actes Sud, 2020) qui a reçu le prix Landerneau, le prix France-Culture Télérama ainsi que le choix Goncourt de la Suisse.

Extraits :

Comme elle est aimée, cette jeune fille juive qui n’est plus. La seule jeune fille juive à être si follement aimée. Anne Frank, la sœur imaginaire de millions d’enfants qui, si elle avait survécu, aurait l’âge d’une grand-mère ; Anne Frank l’éternelle adolescente, qui aujourd’hui pourrait être ma fille, a-t-on pour toujours l’âge auquel on cesse de vivre ?

Anne Frank… Un symbole, mais de quoi ? De l’adolescence ? De la Shoah ? De l’écriture ?

Le 18 août 2021, j’ai passé la nuit au musée Anne Frank, dans l’Annexe. Je suis venue en éprouver l’espace car on ne peut éprouver le temps. On ne peut pas se représenter la lourdeur des heures, l’épaisseur des semaines. Comment imaginer vingt-cinq mois cachés à huit dans ces pièces exigües ?

Certains viennent chaque année, depuis des décennies, se recueillir dans sa chambre. Ils laissent des lettres, des peluches, des chapelets, des bougies. Il n’est pas rare qu’une visiteuse du musée refuse de quitter l’Annexe, persuadée d’être la réincarnation de la jeune fille.

Comme à quantité d’enfants, mes parents m’ont offert le Journal, j’ai commencé à écrire, pour faire comme elle. Ma mère a été cachée, enfant, pendant la guerre. Je suis juive. Mais je crois que ceci est sans importance, ou d moins, ça n’est pas suffisant pour expliquer ma volonté d’écrire ce texte…

« Anne n’œuvrait pas pour la paix. Elle gagnait du temps sur la mort en écrivant sur la vie. N’oubliez pas ceci, insiste Laureen Nussbaum : Anne Frank désirait être lue, pas vénérée…  Elle n’est pas une sainte. Pas un symbole. Son Journal est l’œuvre d’une jeune fille victime d’un génocide, perpétré dans l’indifférence absolue de tous ceux qui savaient…

Je sais l’histoire de ces familles élevées dans l’amour d’une France de fiction, celle d’Hugo, de Jaurès et de la Déclaration des droits de l’homme. Je sais que, loin du havre qu’ils espéraient y trouver, ils y ont été humiliés, pourchassés, déportés.

Et l’histoire que je connais est un récit troué de silences, dont la troisième génération après la Shoah, la mienne, a hérité. Nos arbres généalogiques ont été arrachés, brûlés, calcinés, le récit s’est interrompu.

Les mots se sont révélés impuissants, se sont éclipsés de ces familles-là, de ma famille. L’histoire qu’on ne dit pas tourne en rond, jamais ponctuée, jamais achevée… Dans ces familles, on conjuguera tout au « plus jamais » …

Elles ne connaissent que les extrêmes, ces familles. L’exil ou la mort. L’héroïsme ou la mort. Naître après, c’est vivre en dette perpétuelle. Chaque enfant sera un miracle. Il aura le devoir d’être sur-vivant.

La dernière entrée de son Journal est piquée de points de suspension, comme autant de silences, ceux d’une enfant confinée, d’une « prisonnière dans une cage », rappelle Cynthia Ozick.

« Si tous les hommes sont bons, Auschwitz n’a pas existé. » Bruno Bettelheim, survivant de Dachau et Buchenwald.

Helen Epstein, dans son essai Le traumatisme en héritage, a rencontré les enfants et les petits-enfants de survivants de la Shoah. Des enfants à qui leurs parents n’ont rien raconté, des enfants pourtant hantés par un passé qui n’est pas le leur.

Mister Frank le survivant, que des négationnistes ont accusé d’avoir inventé sa fille.

Lu en octobre novembre 2022

« Nous, les Allemands » d’Alexander Starritt

Quand j’ai vu ce livre et sa belle couverture sur NetGalley, je me suis dit, immédiatement qu’il m’était destiné et j’en aurais probablement fait un drame, si l’éditeur n’avait pas accédé à ma demande. Il s’agit de :

Résumé de l’éditeur :

Lauréat du Dayton Literary Peace Prize, un court roman stupéfiant d’intensité, un texte riche, souvent dérangeant, sur un passé qui n’en finit pas de résonner.

Longtemps, les questions posées par Callum à son grand-père allemand sur la guerre sont restées sans réponse. Et puis, un jour, Meissner s’est décidé à raconter.

Sa vie de soldat sur le front de l’Est, les débuts triomphants, l’esprit de corps, l’ivresse des batailles, et puis le froid, la faim, la misère. Et surtout l’année 1944 quand lui et ses camarades ont compris que la guerre était perdue ; que tout ce en quoi ils avaient cru, tout ce qui les faisait tenir, l’appartenance à une nation, l’espoir d’une guerre rapide, les rêves de retour, tout était en train de s’écrouler ; que dans la déroute, les hommes ne sont plus des hommes ; que le désespoir vous fait accomplir le pire et que rien, jamais, ne permettra d’expier la faute de tout un peuple.

« Je n’ai pas été un nazi. Ce que je veux te raconter ne concerne ni des atrocités, ni un génocide. Je n’ai pas vu les camps de la mort et je ne suis pas qualifié pour en dire un seul mot. J’ai lu le livre de Primo Levi sur ce sujet, comme tout le monde. Sauf qu’en le lisant, nous, les Allemands, nous sommes obligés de penser : Nous avons commis cela. »

Ce que j’en pense :

Opa Meissner, dont on ne saura jamais le prénom, après avoir longtemps refusé de parler de son passé pendant la deuxième guerre mondiale, (il a éludé les questions de sa fille) mais confronté à son petit-fils, Callum, il finit par répondre, sous forme de lettres que ce dernier trouvera après sa mort. (En fait, sa narration commence en 1944).

Il alterne les descriptions des évènements, la lutte pour survivre, les combats avec les Russes, la faim, le froid, et ses états d’âme, son questionnement : est-il un homme bon, se sent-il coupable, culpabilité individuelle et collective, mérite -t-on d’être aimé après tout cela ? et le récit s’accompagne des légendes sur lesquelles s’est bâti le Reich, Nibelungen, la chevauchée des Walkyries de Wagner, légendes et musiques qui ont servi de propagande.

Les compagnons de cavale du grand-père de Callum sont intéressants chacun à leur manière : le poney Ferdinand, Lüttke, nazi caricatural, antisémite, antibolchévique, qui voue une haine en fait à tout ce qui n’est pas aryen, et hitlérien, Jansen, le plus sensible donc le plus sujet à la culpabilité, qui s’inquiète pour sa mère et qui finit par disparaître dans la forêt, Ottermann, Himmelsbach etc… ils sont sur le front de l’Est à défendre un Reich qui est parti en fumée, avec les suicidés de Bunker, mais ils n’en savent rien et tentent survivre, en luttant contre les Russes qui n’ont rien aux nazis au combat, barbarie quand tu nous tiens… les échanges entre eux ne manquent pas de piquant, car comment supporter Lüttke et ses diatribes ?

Opa évoque la honte, tellement différente de la culpabilité, avec des phrases magnifiques. Il raconte son internement dans les camps bolchéviques, comment il a résisté, et ensuite rencontré celle qui a redonné un sens à sa vie, et son installation comme pharmacien, mais peut-on vivre paisiblement après cela ?

Le récit est entrecoupé d’interventions de Callum, qui se demande si on peut continuer à aimer un grand-père qui a fait partie de la Wehrmacht, contre son gré en fait car c’était un étudiant consciencieux, fils de pasteur, qui était programmé pour obéir.

J’ai aimé l’utilisation de l’anaphore « nous, les Allemands », leitmotiv qui constitue la trame du récit, la base de la réflexion, opposant le particulier au collectif.

J’ai beaucoup aimé la couverture, ce loup qui hurle, appelant sa meute, qui illustre ce que l’effet meute déclenche chez un individu qui seul n’est pas violent à la base, pour aboutir aux chemises brunes qui défilent au pas de l’oie…

Qu’est-ce que nous aurions fait, si nous avions été à leur place ? On est toujours tenté de penser qu’on aurait été des héros, mais ce n’est pas si simple. Je vous renvoie, une fois de plus vers une de mes chansons préférées de Jean-Jacques Goldman, si j’étais né en 17 à…

Ce livre m’a bousculée, car comment ne pas faire le rapprochement avec la guerre en Ukraine, avec un peuple russe dont le cerveau a été lavé, essoré par la propagande du chef du Kremlin ? Le froid, la neige, la destruction de toutes les infrastructures d’un pays pour l’affamer, le faire crever de froid, cela ne peut que résonner dans notre esprit, en même temps que notre sentiment d’impuissance et notre révolte.

Hier j’ai tué une demi-douzaine d’Ukrainiens d’un obus ciblé avec professionnalisme ; aujourd’hui, je vais au ravitaillement. Voilà pourquoi tout le monde s’accorde à dire que les guerres sont une calamité. Et prendre des choses à des gens qui ne veulent pas les donner, telle est bien la réalité de la guerre.

J’ai beaucoup aimé ce livre, qui fait réfléchir, qui montre un autre visage des Allemands, car j’ai lu beaucoup de choses sur les bourreaux nazis, l’Holocauste, mais très peu sur ce qu’ont vécu ceux qui ont survécu, ont été internés à l’Est… comme toujours, quand un livre me touche profondément, je n’en parle pas forcément très bien, mais s’il vous tente, un conseil, foncez !

C’est presque un coup de cœur, en tout cas, c’est un monumental uppercut qui m’a laissée un peu sur le carreau!

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur.

 #NouslesAllemands #NetGalleyFrance

9,5/10

Pour en savoir davantage: « Nous, les Allemands » : apocalypse sur le front de l’Est | Les Echos

ou encore: http://Nous, les Allemands, d’Alexander Starritt : la honte ne s’expie pas (en-attendant-nadeau.fr)

Né en 1985 d’un père écossais et d’une mère allemande, Alexander Starritt a grandi au Nord de l’Écosse et vit désormais à Londres. Journaliste pour des parutions aussi diverses que NewsweekThe GuardianThe Daily Mail ou le Times Literary Supplement, il est aussi traducteur de l’Allemand, notamment de Kafka et de Stefan Zweig. Après The Beast (non traduit) paru en Angleterre en 2017, Nous, les Allemands est son deuxième roman, le premier à paraître en France.

Extraits :

Mais même si j’avais voulu te donner une réponse digne de ce nom quand tu étais ici, je n’en aurais pas été capable. Il faut que tu le comprennes : même des expériences aussi extrêmes ne restent pas distinctes dans notre mémoire à jamais.

Nous qui avons vécu cette époque, quand nous l’évoquons, et cela nous arrive de plus en plus souvent avec l’âge, nous parlons de Hitler et de l’histoire mondiale au lieu de parler de nous.

Donc, je me suis « battu », oui, mais principalement en creusant des trous, en déchargeant mon fusil, en utilisant mon expérience pour améliorer l’agencement de nos positions. Je restais pratique. Au lycée, j’avais souvent été premier de ma classe ; toute mon éducation me prédisposait à être diligent, appliqué, à ne pas me contenter du travail imposé, mais à consacrer un peu de réflexion à la manière de le faire au mieux.

Nul n’a jamais la pleine responsabilité de son propre équilibre moral. Et l’impitoyable vérité, la dure et antique vérité, c’est que vous pouvez être coupable qu’une chose qui ne dépendait pas de vous. Et moi, à titre personnel ? Telle est la question à laquelle je m’efforce ici de répondre.

Donc, pour ce qui est de savoir si mon grand-père était ou non un homme bon, vous êtes prévenus ; je suis son petit-fils et je l’adorais. Et pourtant, il s’est battu pour les nazis. Il a porté l’uniforme, il a tué des gens. Il a accompli les actes dont je vous parle ici. Je l’adorais tellement que je me demande si je lui aurai pardonné n’importe quoi. Probablement pas n’importe quoi, bien que je me sente triste rien qu’à le dire.

Nous, les Allemands, avons toujours été plus susceptibles. Et, après avoir été les nouveaux maîtres de l’Europe, nous étions devenus ces Allemands haïs, ces « salauds d’Allemands » comme disaient les Russes. Or, être haï tant qu’on gagne est une chose ; c’en est une autre dès lors qu’on perd.

Mais, nous, les Allemands, nous savons dans notre chair – et les Polonais, les Ukrainiens, les Juifs et les Russes le savent aussi – que la guerre à l’Est était la seule vraie : nue, impitoyable, affranchie de toute loi, exempte de toute compassion, une pure affaire de haine et d’annihilation. Sur huit soldats allemands tués, sept l’ont été à l’Est…

La honte, ce n’est pas comme la culpabilité ; elle n’admet pas de réparation. Les Juifs dont je parle sont morts. Ceux qui avaient mon âge à l’époque n’auront jamais donné le jour à des enfants, à des petits-enfants. La honte ne s’expie pas ; elle est une dette impossible à acquitter…

Une des raisons qui faisaient que nous nous attachions tant aux animaux, c’est qu’ils ne savaient pas que nous étions en guerre.

Chacun de nous se dit : Ce n’est pas moi qui ai fondé le parti nazi ; je n’ai déclaré la guerre à personne, moi, je n’ai envoyé personne dans les camps. Mais, nous l’avons fait.

J’avais besoin, moi, de régler ma vie sur quelque chose, et de savoir si je pouvais me considérer comme un homme bon. J’ai retourné cette question dans ma tête pendant l’essentiel de ma vie…

… Et peut-on vraiment mal agir sans en avoir l’intention ? Ce sont des questions à laisser aux prêtres et aux philosophes. Et il m’est arrivé de me dire, pendant des années d’affilée : j’étais jeune, c’est tout ; je faisais mon devoir, aujourd’hui, je m’occupe de mes enfants, de ma femme et je paye mes impôts, en quoi serais-je un homme mauvais ?

Je porte une marque d’infamie. Avec les années, j’ai compris qu’au lieu d’essayer de la laver, je devais me contenter de la porter, encore et encore…

Lu en octobre 2022

« L’antre du diable » de Douglas Preston et Lincoln Child

Aujourd’hui, je vous propose un petit tour dans le monde des ovnis, avec ce tome 3 de la série des aventures de Nora Kelly, que j’ai découverte avec « La tombes des oubliés » et « le dard du scorpion » et beaucoup apprécié :

Résumé de l’éditeur

Sept décennies après, le mystère plane encore à Roswell…

Licenciée de l’Institut archéologique de Santa Fe, Nora Kelly accepte la proposition pour le moins inattendue du milliardaire Lucas Tappan : diriger des fouilles sur le site de Roswell, où un ovni se serait écrasé en 1947 !

En fait de vaisseau, Nora met au jour les corps de deux inconnus abattus d’une balle en pleine tête. Détail étrange : deux disques d’argent sont retrouvés auprès des cadavres. Aussi fait-elle appel à la jeune agente du FBI Corrie Swanson.

À mesure que progresse l’enquête, les incidents se multiplient sur le chantier. Disparitions suspectes et morts violentes apportent bientôt la preuve qu’une puissance – extraterrestre ou non – est en action, prête à tout pour protéger certains secrets.

Dans cette aventure, la plus déstabilisante et la plus périlleuse qu’elles aient jamais vécue, Nora et Corrie sont aux prises avec des forces qui les dépassent…

Ce que j’en pense :

Nous retrouvons donc, dans cet opus notre brillante archéologue, Nora Kelly, qui vient de se faire licencier de l’Institut archéologique de Sante Fe, en désaccord sur un nouveau chantier, sous l’impulsion d’un milliardaire, Lucas Tappan et victime de la jalousie du lèche-bottes de service, Digby. Elle est très sceptique en ce qui concerne les ovnis, le mystère de Roswell qui hante l’imaginaire américain depuis des lustres (1947 pour être précise)

Sur le parking, alors qu’elle emporte ses affaires personnelles, elle est abordée par ledit milliardaire qui arrive à la convaincre de le suivre dans cette aventure. Il s’est entouré de tout le gratin des scientifiques ayant travaillé sur le sujet, et au passage Skip Kelly, le frère de Nora, qui vient de démissionner aussi de l’institut.

Tout le monde se retrouve sur le chantier de fouilles, et Nora et ses acolytes tombent sur un corps le visage défiguré ainsi que les empreintes digitales, exécutés proprement. Un deuxième corps est mis à jour dans la foulée. Nora fait appel à son amie l’agent Corrie Swanson…

Cette enquête nous emmène sur les secrets d’état, (CIA, FBI etc.) : que s’est-il vraiment passé sur ce site ? Qui sont les deux personnes exécutées ? sur fond d’espionnage, pendant la guerre froide, de bombe H., d’essais atomiques, d’ovnis armés ou non d’intentions pacifiques, le tout dans un contexte de groupe paramilitaire obsédé par le secret et la « protection de l’Amérique » qui n’hésitent pas à infiltrer toutes les hautes instances pour empêcher toute tentative de recherche, en employant les grands moyens…

J’ai passé un bon moment avec ce roman, qui m’a moins plu que les précédents car je ne suis pas convaincue de l’existence des ovnis, mais ça m’amuse toujours. Je comprends mieux l’état de santé florissant des complotistes de tous bords aux USA, étant donné leur culte du secret (défense ou pas).

J’ai aimé les références à scientifiques qui ont testé les bombes atomiques, les comparaisons entre les extraterrestres agressifs et les civilisations détruites par les colons.

Ce roman, lu de manière addictive, a été pour moi l’occasion de respirer un peu entre deux lectures difficiles dont je parlerai prochainement : « Nous, les Allemands » d’Alexander Staritt, et« Trois sœurs » de Laura Poggioli et après avoir refermé « Quand tu écouteras cette chanson » de Lola Lafon…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions de l’Archipel qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver ces deux auteurs qui ne cessent de m’étonner.

 #LANTREDUDIABLE #NetGalleyFrance

8/10

Extraits :

Ils ont conscience de l’impact que cela ne manquerait pas d’avoir sur l’espèce humaine. Nous avons nous-mêmes été témoins de ce phénomène sur cette planète : chaque fois qu’un peuple indigène s’est trouvé au contact d’une civilisation aussi avancée sur le plan technologique que le monde occidental, sa culture en a fait les frais.

J’entends évoquer un incident survenu au laboratoire national de Los Alamos au cours de l’été 1950, lorsque ce centre de recherche était encore une ville secrète. On mettait au point la bombe H. Enrico Fermi, le célèbre physicien italien, était parti déjeuner ce jour-là en compagnie d’Emil Konopinski, d’Herbert York et d’Edward Teller. Tous les quatre travaillaient sur le projet « Super », le nom de code de la bombe H. En chemin, ils évoquent les nombreux témoignages récents mentionnant des ovnis, à commencer par ceux liés à l’incident de Roswell. Leur discussion porte sur la probabilité de l’existence de formes de vie intelligentes dans l’univers…

Mes amis, c’est ainsi qu’est née l’énigme désormais connue sous le nom de « paradoxe de Fermi ». La clé du mystère se trouve au cœur des travaux que nous effectuons ici. Tout indique que des extraterrestres nous ont déjà rendu visite…

… Nul besoin de préciser qu’il s’agira de la découverte scientifique la plus extraordinaire de tous les temps : savoir que nous ne sommes pas seuls, qu’il existe dans l’univers des êtres semblables à nous, doués d’intelligence et de conscience, possédant une sagesse et des connaissances infiniment supérieures aux nôtres.

Nous aimerions tous croire en la possibilité d’un univers bienveillant et hospitalier, mais cela relève d’une utopie naïve. Montezuma entretenait des fantasmes similaires lorsqu’il a accueilli Cortès comme un dieu. Nous savons comment l’histoire s’est terminée, par la destruction de sa civilisation…

Lu en novembre 2022

« La mémoire de l’eau » de Miranda Cowley Heller

Aujourd’hui, on met le cap aux USA, direction Cap Cod (oui, c’est facile, je le reconnais !) avec une histoire sympathique :

Résumé de l’éditeur

Un matin d’août. Tout le monde dort encore dans la maison familiale nichée au milieu des bois. Ellie se glisse dans l’eau froide de l’étang voisin. C’est ici, au cap Cod, que sa famille passe l’été depuis des générations. Mais ce matin est différent. La veille, Ellie et Jonas, son ami d’enfance, se sont échappés quelques instants pour faire l’amour.

Dans les heures à venir, Ellie va devoir choisir entre ce qu’elle a construit avec l’époux qu’elle chérit, Peter, et l’histoire qu’elle a longtemps désirée avec Jonas, avant que le sort en décide autrement. Vingt-quatre heures et cinquante ans de la vie d’une femme au bord du précipice. Durant cette journée de doute mêlant bonheurs et regrets, Ellie sera rattrapée par l’héritage familial, tissé de tragédies intimes et de secrets.

Ce que j’en pense :

Comme chaque été, Ellie passe ses vacances en famille au cap Cod, mais cette année, son ami d’enfance Jonas est là avec sa femme Gilda. Elle est mariée avec Peter et ils ont trois enfants, donc tout devrait aller pour le mieux. La mère d’Ellie règne sur tout ce petit monde.

Seulement voilà rien n’est vraiment solide et joué dans la vie et un soir, après le barbecue, Jonas et Ellie font l’amour. Le lendemain matin, la culpabilité a fait place au désir et Ellie va se baigner dans les eaux froides de l’étang qu’elle connaît si bien, pour revenir sur terre mais les souvenirs vont remonter : comment a-t-elle pu en arriver là alors qu’elle a fait un mariage d’amour avec Peter, même si ses enfants comme tous les adolescents (on pourrait presque parler d’adulescents en fait !) sont agressifs avec elle.

Miranda Cowley-Heller nous raconte une journée de l’époque actuelle, heure par heure, presque minute par minute, à l’entremêlant des souvenirs d’enfance d’Ellie. On découvre ainsi le couple étrange formée par ses parents : la mère très autocentrée qui se dérobe dès que ses filles veulent aborder un sujet important, le père qui ne sait faire que des promesses qu’il ne tient jamais.

Le mariage ne résiste pas et chacun refait sa vie de son côté, mais les conjoints, pièces rapportées ne sont pas forcément à la hauteur, car les deux « nouveaux couples » se comportent en parfaits égoïstes, car il ne faut surtout pas de vagues, et si on ne dit rien, cela signifie qu’il ne s’est rien passé, donc secrets trahisons pointent le bout de leur nez.

L’été Ellie et sa sœur retrouvent Jonas qui est plus jeune qu’elles et quand on est ados, quelques années c’est important. Tout est prétexte à baignade, promenades en bateau etc. Mais, un été, débarque Conrad, le fils de la nouvelle épouse de leur père, gamin obèse, pervers, ignoble, qui ne pense qu’à épier les filles, avec des remarques crues, désobligeantes et un drame va se jouer qui va marquer le reste de leur vie, et dont Ellie ne parlera jamais, sauf à son journal intime…

Avec la baignade en eau fraiche, l’auteure suggère que l’eau se souvient de ce qui s’est passé dans la vie chacun, un peu le procédé utilisé par Clara Dupont-Monod quand elle fait parler les pierres dans « S’adapter » mais c’est moins abouti.

J’ai aimé ce roman car il traite de sujets qui m’intéressent : secrets, familles, déconstruction, reconstruction, harcèlement et tutti quanti, et les personnages sont intéressants certes, mais un peu trop futiles pour moi, des bobos qui se posent des questions existentielles.

Ce roman se lit tranquillement au coin du feu, on a du mal à le lâcher, le style est lapidaire, avec des phrases courtes, mais cela m’étonnerait qu’il reste beaucoup de choses après l’avoir refermé. (cf. les quelques extraits que je vous propose!) J’aurais aimé plus de profondeur, mais il s’agit d’un premier roman alors je vais être indulgente car j’ai passé un bon moment…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Presses de la Cité qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

 #LaMémoiredeleau #NetGalleyFrance

7/10

Miranda Cowley Heller a grandi à New York. Diplômée de Harvard, elle a travaillé comme éditrice avant de devenir vice-présidente de HBO, où elle a développé des séries telles que Les SopranosSix Feet Under ou encore The Wire. Elle vit aujourd’hui entre la Californie, Londres et le cap Cod. La Mémoire de l’eau est son premier roman.

Extraits :

Je me dirige vers le chalet des enfants, en songeant que le plus étrange dans cette histoire, c’est que ma mère a perdu toute estime pour les femmes, pas pour les hommes. Son beau-père était un pervers, c’est la dure réalité. Mais la faiblesse et la trahison de Nanette l’ont dégoûtée des femmes. Dans le monde de ma mère, les hommes ont droit au respect. Le plafond de verre n’est pas fait pour être brisé.

J’ai des haut-le-cœur au-dessus de la cuvette. Finalement la nausée passe. Je n’ai jamais réussi à me forcer à vomir. Je le déteste. Tout ce qu’il n’a jamais fait pour nous. Tout ce qu’il a promis. Les trahisons à répétition…

L’attente commence tôt. Les mensonges commencent tôt. Mais les rêves et les espoirs aussi, je suppose.

Je sais que toutes les familles malheureuses le sont chacune à leur façon, mais là, pendant quelques heures, je veux juste une putain de Famille Heureuse. Tant que je ne serai pas en sécurité sur le rivage, j’aurais besoin de me raccrocher à cette idée comma à une bouée de sauvetage. Ne pas lâcher.

Les hommes s’écroulent après l’orgasme. Les femmes se réveillent. C’est curieux, ce décalage. Peut-être est-ce parce qu’ils ont accompli leur tâche. Ils ont essayé de nous féconder, maintenant ils doivent récupérer. La nôtre, c’est de nous lever pour balayer la caverne, border les enfants sur leur couche de paille, les épouiller, leur raconter des histoires qu’un jour ils répèteront à leurs propres enfants…

Lu en novembre 2022

« Ce que nous désirons le plus » de Caroline Laurent

Aujourd’hui, nous sommes un peu à distance du raz-de-marée que fut « La Familia grande » que je n’ai d’ailleurs pas lu, alors je vais vous parler de ce livre qui m’a beaucoup touchée :

Résumé de l’éditeur

Que désires-tu ?

Écrire est la réponse que je donne à une question qu’on ne me pose pas.

Un jour une amie meurt, et en mourant au monde elle me fait naître à moi-même. Ce qui nous unit : un livre. Son dernier roman, mon premier roman, enlacés dans un seul volume. Une si belle histoire.

Cinq ans plus tard, le sol se dérobe sous mes pieds à la lecture d’un autre livre, qui brise le silence d’une famille incestueuse. Mon cœur se fige ; je ne respire plus. Ces êtres que j’aimais, et qui m’aimaient, n’étaient donc pas ceux que je croyais ?

Je n’étais pas la victime de ce drame. Pourtant une douleur inconnue creusait un trou en moi.

Pendant un an, j’ai lutté contre le chagrin et la folie. Je pensais avoir tout perdu : ma joie, mes repères, ma confiance, mon désir. Écrire était impossible. C’était oublier les consolations profondes. La beauté du monde. Le corps en mouvement. L’élan des femmes qui écrivent : Deborah Levy, Annie Ernaux, Joan Didion… Alors s’accrocher vaille que vaille. Un matin, l’écriture reviendra.

Ce que j’en pense :

Caroline Laurent a vécu une belle expérience en écrivant avec Evelyne Pisier « Et soudain la liberté » qui m’attend toujours dans ma PAL et dans lequel la comédienne racontait ses souvenirs, son enfance. Quelques années plus tard, son amie meure et elle apprend avec stupeur qu’elle était au courant de l’inceste commis par son époux Olivier Duhamel sur Camille Kouchner et qu’elle n’a jamais rien dit.

Comment réagit-on quand on apprend ce secret tragique, cela ne risque -t-il pas de remettre en cause l’amitié ? Et en parallèle, comment accepter que cet homme qu’elle aimait ait pu commettre un tel acte. L’auteure nous propose une très belle réflexion, sur l’amitié, les secrets, la confiance, le chagrin de ne pas avoir été dans la confidence et sous-entendu n’avoir rien vu donc rien pu faire.

J’avais une amie, et je l’ai perdu deux fois. Ce que le cancer n’avait pas fait, le secret s’en chargerait.

L’auteur revient sur la fragilité d’Evelyne Pisier son besoin d’être aimée, de recevoir l’amour d’un père perdu trop tôt et qui laisse un vide immense, et un manque de confiance un soi.

On ressent une énorme culpabilité chez Caroline Laurent qui se reproche de n’avoir rien vu rien deviné et en même temps d’avoir aimé (apprécié serait plus adapté) cet homme qui n’a pas hésité à l’appeler quand l’affaire a éclaté.

Sans le savoir, j’avais été l’amie d’un homme incestueux, et l’amie d’une femme qui n’avait pas dénoncé cet inceste. Pire, j’avais été la plume de cette femme-là. De toutes ces fautes, laquelle était la plus grave ?

Elle aborde le chagrin de la perte, du décès de son amie, et en parallèle le chagrin de ne pas avoir deviné, ce qui rend le deuil tellement compliqué, avec ce sentiment d’avoir été manipulée, voire complice.

Cette culpabilité va avoir des conséquences sur sa vie, son couple, la conduisant à l’éloigner quelques temps direction les îles Féroé, lieu idéal pour faire le point, car comment ne pas sombre dans la folie quand des pensées aussi sombres hantent l’esprit constamment. L’éloignement, dans un milieu totalement étranger dans le climat, la culture, les paysages, incline à la méditation.

L’auteure se demande comment écrire, comment trouver les mots quand on a été plongé dans un tel état de sidération, mais aussi comment survivre, voire se reconstruire. Dans sa réflexion, elle invite des écrivains qui ont écrit sur la souffrance, le chagrin, la folie, avec des citations en harmonie avec son raisonnement intérieur. Ce qui nous donne un récit touchant, plein d’émotions, sans pathos, ni victimisation.

J’ai eu beaucoup de plaisir à retrouver la plume de Caroline Laurent, car j’avais eu un coup de cœur pour son précédent roman « rivage de la colère », alors j’ai fait durer le plaisir car j’ai ressenti beaucoup d’empathie pour ce récit, il fallait digérer les émotions, ne pas se laisser envahir par elles. J’ai toujours envie de lire « Et soudain la liberté », tout en me demandant si ce n’est pas trop tard.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteure.

#Cequenousdésironsleplus #NetGalleyFrance

9/10

Je vous propose une chanson qui accompagne le récit : La ligne droite de Georges Moustaki et Barbara:

Extraits :

A la faveur d’une crise profonde, que je qualifierais volontiers de catastrophe, j’avais perdu les mots et le sens. Je les avais perdus parce que j’avais perdu mon corps, on écrit avec son corps ou on n’écrit pas, moi, j’avais perdu mon corps et ma tête aussi.

Certaines rencontres nous précèdent, suspendues au fil de nos vies ; elles sont, j’hésite à écrire le mot, car ni elle ni moi ne croyions plus en Dieu, inscrites quelque part.

Après le décès de mon amie, je m’étais réchauffée à l’idée du destin. Ce fameux « doigt de Dieu » qui selon Sartre se pose sur votre front, vous désignant comme l’élue. C’était un poids autant qu’un privilège.

Le chagrin est un pays de silence. On le croit à tort bruyant et démonstratif, mais c’est la joie qui s’époumone partout où elle passe. Le chagrin, le vrai, commence après les larmes. Le chagrin commence quand on ne sait plus pleurer.

Le monde autour de moi avait changé de forme, de substance. Les nuits avaient disparu. Demeurait cette question : peut-on être complice de quelque chose qu’on ignore ?

L’horloge est détraquée, je ne sais plus quel jour nous sommes, quel est mon nom ni où j’habite, j’ai perdu les clefs du monde, mais que m’importent les clefs puisque j’ai perdu aussi la serrure.

La bonne trahison est celle qui nous arrache à nos adhérences, à nos préjugés, nos illusions, nos loyautés. On ne transmet rien sans trahir un peu de ce qu’on a reçu. C’est la condition même d’une pensée vivante.

L’écriture réclame au corps quelque chose que le langage lui interdit.

Avais-je, oui ou non, été aimée par cette femme au regard bleu qui avait changé ma vie ? L’avais-je moi-même aimée ou plutôt ; pouvais-je continuer à l’aimer malgré les révélations qui la faisaient chuter de son piédestal ? Enfin, avais-je inventé ou non cette amitié qui m’avait permis d’assumer mon désir d’écrire ?

Ecrire le réel, c’est tourner autour du silence comme autour d’un brasier. C’est tenter quelque chose d’impossible : protéger l’autre en s’exposant soi.

Pour terminer, je croyais interroger un héritage, celui d’une femme contradictoire qui disait faire fi des hommes mais avait craint toute sa vie de ne pas être aimée d’eux, au point de protéger son mari coupable.

Perdre son père, adolescente, c’est devenir romancière. C’est être obligée de tisser des histoires moins laides, moins tristes que le réel.

Un jour, nous naissons. Un jour, nous mourrons. La vie est ce qui nous échappe entre deux dates que nous ne choisissons pas.

A nommer les choses, à nommer le monde, à nommer nos peurs et nos tristesses, à nommer nos colères, à nommer nos blessures, on devient acteur de sa vie.

Lu en octobre 2022

« On était des loups » de Sandrine Collette

Aujourd’hui, je vous parle d’un roman que beaucoup de lecteurs ont apprécié mais qui fut pratiquement un pensum pour moi, et pourtant Dieu sait si j’aime les loups et la montagne :

Résumé de l’éditeur

Ce soir-là, quand Liam rentre des forêts montagneuses où il est parti chasser, il devine aussitôt qu’il s’est passé quelque chose. Son petit garçon de cinq ans, Aru, ne l’attend pas devant la maison. Dans la cour, il découvre les empreintes d’un ours. À côté, sous le corps inerte de sa femme, il trouve son fils. Vivant. Au milieu de son existence qui s’effondre, Liam a une certitude. Ce monde sauvage n’est pas fait pour un enfant. Décidé à confier son fils à d’autres que lui, il prépare un long voyage au rythme du pas des chevaux. Mais dans ces profondeurs, nul ne sait ce qui peut advenir. Encore moins un homme fou de rage et de douleur accompagné d’un enfant terrifié.

Dans la lignée de Et toujours les Forêts, Sandrine Collette plonge son lecteur au sein d’une nature aussi écrasante qu’indifférente à l’humain. Au fil de ces pages sublimes, elle interroge l’instinct paternel et le prix d’une possible renaissance.

Ce que j’en pense :

Liam a choisi de vivre dans la montagne, mais pas n’importe laquelle, une zone austère difficile, loin de la compagnie des hommes. Il vit de la chasse comme autrefois et se suffit à lui-même mais un jour une jeune femme Ava fait irruption dans sa vie, intriguée par son côté ours des cavernes. Malgré les réticences de Liam, ils finiront par avoir un enfant, le petit Aru. Mais comment devient-on père et comment élève-t-on un enfant dans ses conditions. Il n’est pas prêt mais joue le jeu, continue d’aller chasser pendant plusieurs jours loin dans sa montagne.

Aru l’attend toujours et lui « saute au cou » à chacun de ses retours. Un jour c’est le drame, Aru n’est pas là pour l’attendre, Ava a été tuée par un ours, et a protégé son enfant en se couchant sur lui.

Tout à sa tristesse, Liam ne sait pas comment expliquer ce qui s’est passé à Aru, qui est devenu encombrant, alors il l’emmène pour le confier à sa tante et reprendre sa vie d’avant, comme si rien n’avait existé.

Je respecte l’idée d’aller vivre loin de la civilisation, en autarcie, mais il ne faut pas pousser le bouchon trop loin en abandonnant son enfant et même pire, mais ne divulgâchons pas.

Ce roman aurait pu être une ode à la nature avec des passages magnifiques sur les loups par exemple, sur les chevaux qui accompagnent docilement le père et le fils, et le respect que Liam leur porte mais cet homme m’a tellement révoltée même s’il paraît trouver la rédemption que, non, cela n’a pas fonctionner : la colère l’a emporté sur l’empathie. On ne nait pas père, on le devient (hommage à Simone !) mais quand même… Je suis contente, je l’ai terminé mais je vais essayer de l’oublier très vite (en fait certains passages sont tellement durs que je redoute que des images ne s’installent trop profondément dans ma mémoire.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions J.C Lattès qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure dont j’avais aimé le précédent roman Et toujours les Forêts.

#Onétaitdesloups #NetGalleyFrance

5/10

Extraits :

On est seuls au monde quoi. On croit qu’on a quelques voisins autour et qu’on peut compter dessus et c’est vrai et pourtant ça ne change rien au fait qu’en cas de situation grave il n’y a pas de solution. Je le savais et Ava le savait.

Je me sentais tellement loin d’eux même si j’étais content de les avoir ce n’est pas ça, c’est juste qu’on ne vivait pas dans le même univers, c’est tout, ils étaient fragiles et doux et ça me décontenançait parce que je n’ai jamais rien vu de fragile et doux qui perdure dans ce coin et puis, c’était comme j’avais dit, le môme il ne servait à rien.

… Il dormait et on le regardait et franchement je m’ennuyais un peu. Il ne changeait pas et je n’avais jamais réalisé que c’était aussi lent un enfant, je n’allais pas applaudir parce qu’il avait les cheveux qui poussaient ou les dents qui sortaient, c’était idiot.

… ici, évidemment on ne se voit pas beaucoup, on ne se reçoit pas comme les gens de la ville, on est trop loin les uns des autres et surtout on veut qu’on nous foute la paix on est heureux comme ça. C’est quand même pour ça qu’on est tous là au bout de nulle part. Si c’est pour avoir la même vie qu’en ville ça ne valait pas la peine de se perdre dans la montagne…

Le loup lui il chante c’est très différent, ce n’est pas gueuler pour gueuler, il y met du cœur et des intonations surtout quand ils sont plusieurs ça me donne des frissons et je n’ai qu’une envie c’est faire partie de la meute, ça vient de loin à l’intérieur de moi.

J’en ai vu des loups qui chantaient j’en ai vu de mes yeux j’étais caché dans la montagne et je peux dire qu’ils n’avaient l’air tristes pas du tout. Ils causent c’est tout et si nous les hommes on se parlait en chantant comme ça il y aurait peut-être moins de problèmes entre nous.

Il y a toujours quelque chose qu’on ne prévoit pas, quelque chose qui semble impossible et puis ça arrive. Ces choses impossibles, c’est une suite de coïncidences qui individuellement ne représentent aucun danger pourtant mises bout à bout ça fait une chaîne et à la fin il y a une catastrophe.

… un enfant c’est une tâche immense, ça signifie s’occuper de quelqu’un d’autre que soi et je ne suis pas sûr qu’on en soit tous capables…

Lu en octobre 2022

« Le Pays au-delà des mers » de Christina Baker Kline

Aujourd’hui, je vous emmène dans un long voyage, direction l’Australie, plus précisément la Tasmanie avec ce beau roman historique que j’ai découvert grâce à des blogs amis:

Résumé de l’éditeur

Dans la lignée du Train des orphelins, Christina Baker Kline nous entraîne dans la Tasmanie coloniale de l’ère victorienne, sur les traces de ces « femmes de mauvaise vie » exilées par la Couronne britannique. Inspirée de faits réels, une fresque inoubliable.

Pour avoir naïvement cru aux promesses d’amour de son employeur, Evangeline, jeune gouvernante anglaise, a été accusée de vol et condamnée à la déportation. Sur le navire qui l’emmène en terre australe, elle pense à ce que sera sa vie dans le « pays au-delà des mers », qu’on dit si inhospitalier, peuplé d’indigènes et de renégats. Elle pense aussi à l’enfant qu’elle porte : saura-t-elle le protéger ? Pourra-t-elle s’appuyer sur la débrouillarde Hazel avec qui elle a noué une forte amitié lors de la traversée ?

Au même moment, sur l’île Flinders, au large de l’Australie, Mathinna, une orpheline aborigène, est-elle aussi retenue prisonnière. Arrachée à sa tribu, la petite a été adoptée par le gouverneur et son épouse, qui entendent bien la civiliser à tout prix.

Ces trois femmes l’ignorent encore, mais leur sort est inextricablement lié. Sur ces terres soumises à la folie des hommes, elles auront besoin de toutes leurs forces, de tout leur courage pour survivre et se frayer un chemin vers la liberté.

Ce que j’en pense :

Evangeline a été engagée comme gouvernante dans une famille huppée, les Whitstone. Fille d’un vicaire décédé brutalement, elle a eu une éducation assez rigide et ne connaît rien des duretés du monde extérieur. Naïve, elle tombe sous le charme de Cecil le fils de la maison qui lui a offert la bague de sa grand-mère avant de partir en voyage. EN son absence, Evangeline est accusée de vol par une bonne qui la jalouse. Sous le coup de la colère devant cette injustice, elle la pousse dans les escaliers… Il s’en suit une condamnation pour vol de sept ans à laquelle se rajoute sept ans pour tentative de meurtre.

Jugement expéditif, qui ne laisse aucune place à la défense, et donc direction une prison sinistre dans des conditions insalubres (on est en 1840) et comme il faut peupler l’Australie, ces condamnées, les convicts, sont envoyées par bateau dans des conditions encore plus effroyables, avec des marins avinés qui ne pensent qu’à leur mettre la main aux fesses et même les violer. En fait, on utilise les bateaux négriers d’autrefois. Donc, elles sont dans les même conditions infâmes. Seul le médecin du bord fait preuve d’humanité.

Comble de l’infamie, Evangeline est enceinte, donc dépravée, crime impardonnable dans cette société anglaise hyper-religieuse.

Deux autres jeunes femmes font partie du voyage : Hazel, dont la mère, sage-femme a fait une faute lors d’un accouchement et s’est retrouvée déchue, plongeant dans l’alcool et obligeant sa fille à voler. Lorsqu’Hazel sera arrêtée elle se gardera bien de soutenir sa fille. La troisième compagne d’infortune est Olive.

Pendant ce temps-là, à l’autre bout du monde sur la Terre de Van Diemen (ainsi s’appelait alors la Tasmanie) une riche bourgeoise décide de prendre sous son aile Mathinna, une jeune aborigène à peine sortie de l’enfance, pour « la civiliser » et lui inculquer la culture et la religion des Blancs. Elle l’arrache à son île (à l’arrivée des Blancs tous les aborigènes ont été traqués, exécutés sommairement pour faire main basse sur leurs terres et les survivants ont été envoyés sur l’île de Flinders, rocher perdu dans l’océan.

Elle la loge dans une pièce dont les fenêtres ont été clouées avec des planches (regarder le paysage à l’extérieur ne permettant pas de d’adapter à sa nouvelle vie). On lui apprend à lire parler, plusieurs langues, on l’exhibe, comme un animal qu’on adopte et qu’on abandonne dès qu’il ne plaît plus.

J’ai beaucoup aimé cette histoire, car ces femmes sont très attachantes, elles ne se laissent pas faire, refuse de subir malgré le prix à payer, et j’ai aimé les suivre dans ce voyage à l’autre bout du monde, fers aux pieds. J’ai beaucoup aimé Mathinna, la manière dont on la traite au nom de la suprématie blanche, le réconfort qu’elle trouve dans la compagnie de son opossum, la manière dont on la dépossède de tout : de sa culture, des colliers confectionnés par sa mère autrefois qui vont enrichir la collection de sa « bienfaitrice » qui exhibe dans son salon les crânes d’aborigènes qu’on a fait bouillir pour enlever toute trace de chair : ce ne sont pas des humains n’est-ce pas ? pour ces Blancs dégénérés…

J’ai dévoré ce roman, il m’a été impossible de le poser, une fois la lecture entamée, car Christina Baker Kline décrit très bien le statut des femmes en ce milieu du XIXe siècle, la conquête à tout prix de la Terre de Van Diemen qu’on décidera de rebaptiser Tasmanie plus tard, pour se dédouaner comme si changer le nom pouvait faire disparaître les atrocités commises contre les Aborigènes. Les femmes apparaissent comme des citoyennes de seconde zone que l’ont méprise presque autant que les Aborigènes mais elles seront bien utiles pour la descendance.

Ce récit est bien écrit, dynamique, les descriptions des paysages, des tempêtes sur le bateau ou autres sont très colorées, on fait très vite partie de l’histoire. C’est le premier livre de Christina Baker Kline que je lis et je suis sous le charme donc je vais tenter, si ma PAL ne s’y oppose pas, de découvrir « Le Train des orphelins », dans un premier temps et plus si affinité.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure

#ChristinaBakerKline #NetGalleyFrance

9/10

Auteure de cinq romans et d’essais, c’est avec Le Train des orphelins (2015 ; Pocket, 2016) que Christina Baker Kline s’est révélée au public. Après Le Monde de Christina (2018 ; Pocket, 2019), Le Pays au-delà des mers est son troisième roman à paraître chez Belfond.

Extraits :

Avant, l’Angleterre envoyait le rebut de la société en Amérique, mais après la rébellion il a fallu qu’ils trouvent une nouvelle décharge ; l’Australie. En un rien de temps, il y avait neuf hommes pour une femme, là-bas ! On ne peut pas fonder une colonie seulement avec des hommes, hein ? Personne n’y avait pensé, à ça. Alors, ils ont pris n’importe quelles excuses pour nous envoyer là-bas.

Leurs principales divinités étaient deux frères qui descendaient du Soleil et de la Lune. Moinee avait créé la terre et les rivières. Quant à Droemerdene, il vivait dans le ciel sous l’apparence d’une étoile ? C’était lui qui avait formé le premier être humain, à partir d’un kangourou, en modifiant ses genoux pour que l’homme puisse se reposer et en lui retirant sa queue encombrante…

Les Palawas se partageaient en douze nations, chacune formée de clans. Tous parlaient une langue différente, et dans aucune d’elles, il n’existait de mot pour désigner la propriété. La terre faisait simplement partie d’eux.

Durant de nombreuses années, les seuls Blancs assez vigoureux pour rester l’hiver étaient les baleiniers et les chasseurs de phoques, et la plupart s’avéraient si grossiers et brutaux que les Palawas les voyaient comme des êtres moitié hommes, moitié animaux.

Les Palawas s’étaient battus, en vain, avec des pierres, des lances et des waddies contre les groupes itinérants de convicts et de colons qui avaient reçu du gouvernement britannique l’autorisation officielle de capturer ou tuer tous les indigènes en vue. Ils parcouraient l’île avec des lévriers australiens et les chassaient pour le plaisir.

Elle avait appris qu’elle pouvait supporter le mépris et l’humiliation – et trouver des moments de grâce au milieu du chaos. Elle avait pris conscience de sa force. Et voilà qu’elle se trouvait en chemin pour l’autre bout du monde. La gouvernante naïve qui avait passé les portes de Newgate quelque mois auparavant n’était plus. A la place, il y avait une femme nouvelle.

Sur la carte du capitaine, la Terre de Van Diemen paraissait énorme et l’île Flinders, toute petite. Sur ce globe, elle n’était qu’un rocher dans l’océan, trop insignifiant pour avoir un nom. C’était comme si la terre qu’elle aimait et ceux qui la peuplaient, avaient été effacés. Personne ne savait qu’ils existaient.

Même quand elle était petite, tous ces sermons sur le péché et le vice l’indignaient. Les règles ne semblaient pas être les mêmes pour les riches et les pauvres, et ces derniers étaient toujours coupables. On leur disait qu’ils devaient confesser leurs fautes pour triompher des maladies comme la typhoïde, alors que les rues étaient pleines de crasse et l’eau infecte. Et elle avait toujours estimé que la condition des filles et des femmes était encore pire. Enlisées dans la boue, sans possibilité d’en sortir.

Lu en octobre 2022

« Aquitania » par Eva Garcia Saenz de Urturi

Je vous propose aujourd’hui, un retour dans le passé, une période que j’affectionne particulièrement puisqu’elle me permet de retrouver Aliénor d’Aquitaine, (et oui, cela faisait longtemps, je vois certains sourire …) :

Résumé de l’éditeur :

Compostelle, 1137. Le duc d’Aquitaine – convoitée par la France pour ses richesses – est retrouvé mort, le corps bleu et portant la marque de l’« aigle de sang », une effroyable torture normande. La jeune Aliénor, portée par sa soif de vengeance, épouse alors le fils de celui qu’elle croit être le meurtrier de son père – Louis VI le Gros, roi de France. Son objectif : décimer la lignée des Capétiens et imposer le sang aquitain. Mais, le jour des noces, Louis VI est assassiné à son tour.

Aliénor et Louis VII devront apprendre à se connaître pour infiltrer le royaume de France et démasquer l’instigateur de cette machination. Quel qu’en soit le prix à payer…

Un roman historique captivant qui traverse un siècle rythmé par la loi du Talion, l’inceste et les batailles, et nous fait découvrir les vies de celles et ceux qui vont forger la France d’aujourd’hui.

Ce que j’en pense :

De tout temps, l’Aquitaine a fait de l’ombre au Royaume de France, car elle était plus puissante et à la mort du père d’Aliénor, Guillaume X, en 1137, dans des conditions plus que louche sur le chemin de Compostelle, les appétits se sont aiguisés. Elle est l’héritière, petite fille du redoutable Guillaume le Troubadour et nièce de Raymond de Poitiers.

Le roi de France Louis VI le Gros, a envoyé des parents (à sa place) pour violer Aliénor qui n’est encore qu’une enfant pour pouvoir mettre le grappin sur ses possessions sans passer par le mariage. Son oncle Raymond a fait justice en les exécutant.

Aliénor décide de se venger en épousant le roi de France, Louis le Jeune, pour lui faire des enfants et ainsi perturber la lignée ; pour cela, il faut prouver que c’était la volonté de son père. A cette époque, un testament doit être tatouer sur la peau du défunt.  Qu’à cela ne tienne, elle fait réaliser un faux testament par un taxidermiste avec le sceau Semper Sursum (toujours viser plus haut), deus S entrelacés.

Tout au long du récit, on suit les traces des espions du duché d’Aquitaine, qu’on appelle les chats aquitains qui veillent ainsi sur Aliénor, sur les inimitiés, voire les haines qui l’entourent à la cours de France, de l’Abbé Suger au Troubadour qui mettra fin à sa première grossesse, sur la dévotion de Louis qui frise à l’idolâtrie, avec ses bains de sel pour nettoyer les fautes dont il se sent coupable, et aussi sur les liens qui unissent Louis et Aliénor qui ne se détestent pas autant qu’on ne pourrait le penser.

J’ai beaucoup aimé suivre à nouveau les traces de ma chère Aliénor, sa relation incestueuse, avec son oncle Raymond de Poitiers, prince d’Antioche, qu’elle vénère et qui lui sert de mentor, dans ses déplacements « sous haute surveillance » comme on dit, de nos jours, dans des marchés, plus ou moins nets, se renseignant sur les poisons, en quête de la vérité sur l’assassinat de son père.

Eva Garcia Saenz de Urturi donne la parole, tour à tour, à Aliénor ou a Louis, fait des allers et retours entre le présent et le passé, ce qui permet de bien cerner la psychologie des personnages, et ce qui les a poussé à commettre telle ou telle action.

L’auteure nous propose au passage une réflexion sur la vengeance, la loi du Talion, les rancunes tenaces, nous conduisant sur le chemin des croisades. Tout son récit est vivant, haletant ; elle réussit aussi bien dans le domaine du roman historique, où entre parenthèses, on ne l’attendait pas que dans ses polars historiques ou mythologiques, dont je vous rabats les oreilles depuis quelques temps : j’ai découvert Eva Garcia Saenz de Urturi avec Le Secret de la ville blanche et je suis tombée sous le charme à tel point, que dès qu’on me propose un titre de l’auteure je fonce, sans même lire le résumé.

S’il fallait choisir un évènement en particulier, j’opterai pour l’enlèvement d’Aliénor par le traitre Galeran, ou encore la culpabilité de Louis VII après la tragédie de Vitry-le-Brûlé qu’il a conquise mais près de 1500 personnes vont mourir brûlées dans l’église, où elles s’étaient réfugiées, drame qui va le hanter durant toute sa vie, malgré flagellations, silice, bains de sel qu’il va s’imposer pour expier…

Un grand merci à NetGalley et aux Fleuve éditions qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteure dont j’attends avec impatience le prochain opus.

#Aquitania #NetGalleyFrance

Eva García Sáenz de Urturi est née à Vitoria en 1972 et vit à Alicante depuis l’âge de quinze ans. En 2016, Le Secret de la ville blanche, un thriller passionnant se déroulant dans sa ville natale, devient un best-seller avec plus de 200 000 exemplaires vendus en Espagne. Depuis, les droits de traduction ont été cédés dans de nombreux pays et une adaptation cinématographique a été réalisée. Elle a remporté en 2020 le prix Planeta.

Extraits :

J’ai cru mourir quand ils me déchirèrent les entrailles. Sous ce pont, j’ai appris que la chair d’une enfant doit céder parce que la détermination d’un homme à y pénétrer, elle, ne fléchit jamais. Ce fut un acte de guerre et le champ de bataille – lâches ! – le corps d’une fillette.  

Mon grand-père fut un formidable duc d’Aquitaine, qui n’avait cependant jamais craint, de son vivant, de rabaisser son propre fils. A présent que tous deux avaient disparu, je comptais bien rendre justice à mon père.

Voici ma confession, dis-je. Je vais éliminer les Capétiens. Je vais épouser le veule petit roi.

Entraînés dès leur plus tendre enfance, ils (les chats aquitains) étaient bien plus que les espions des ducs d’Aquitaine. Passés maîtres en matière de surveillance, de traque, de filature, ces filles et ces garçons gauchers, étaient sélectionnés pour leur discrétion et leurs qualités d’improvisation dans des situations complexes…

Nul n’est invulnérable, répondit Louis. Tuer quelqu’un ne pose aucune difficulté. Pour peu qu’on le veuille, il suffit d’un peu d’imagination, d’une occasion, de quelques sous… Il n’y a aucun mérite à tuer, à faire souffrir. Nous en sommes tous capables. Le mérite consiste au contraire à avoir de bonnes raisons de le faire, mais s’en abstenir. C’est cette force-là que j’admire, mais je crains fort d’être le seul.

Nous vîmes tout ce qu’il y avait à voir ? des corps raides comme le bois, les bras agrippant le vide. Des corps de toutes tailles, hommes et femmes, jeunes et vieux mêlés, sans vêtement ni chevelure pour les distinguer. Des corps chauves, nus, calcinés. C’est donc cela, la guerre, dis-je. Ce n’est pas ce que l’on voit au Conseil royal…

Si au lieu de la moitié de mes hommes, j’avais envoyé toutes les troupes au puits, peut-être aurions-nous peu éteindre le feu avant que… Non. Voilà qu’elles revenaient, ces ruminations. Les pensées répétitives, sans début ni fin. Par milliers, jour après jour. Toujours les mêmes. Encore. Ce soir encore je ne dînerai pas.

Héraclite disait qu’on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, car il s’écoule et change constamment. Il en va de même pour le temps. Le passé ne se répète jamais, du moins jamais exactement de la même façon, et si les évènements venaient à se reproduire, ils ne concerneraient pas la même personne, mais une autre, plus âgée, dans des circonstances différentes.

« Aquitaine ». Le pays des eaux. Ces eaux qui fertilisaient nos champs. Loire et Garonne fécondaient nos récoltes, comme des dieux volages répandant, çà et là, leur semence…

Lu en octobre 2022

« Sous les feux d’artifice » de Gwenaëlle Robert

Aujourd’hui, on fait un bond en arrière dans l’Histoire : 1864 sur fond de guerre de Sécession, en passant par le Mexique :

Résumé de l’éditeur

Lorsqu’un navire yankee entre en rade de Cherbourg un matin de juin 1864 pour provoquer l’Alabama, corvette confédérée que la guerre de Sécession condamne à errer loin des côtes américaines, les Français n’en croient pas leurs yeux.

Au même moment, Charlotte de Habsbourg, fraîchement couronnée impératrice du Mexique, découvre éberluée un pays à feu et à sang.

Le monde tremble. Mais le bruit des guerres du Nouveau Continent ne doit pas empêcher la France de s’amuser. Encore moins de s’enrichir. Théodore Coupet, journaliste parisien, l’a bien compris. Envoyé à Cherbourg pour couvrir l’inauguration du casino, il rencontre Mathilde des Ramures, dont le mari s’est ruiné au jeu avant de partir combattre au Mexique. Ensemble, ils décident de transformer la bataille navale en un gigantesque pari dont ils seront les bénéficiaires. À condition d’être les seuls à en connaître le vainqueur…

Pendant cette semaine brûlante, des feux d’artifice éclatent de chaque côté de l’Atlantique. Dans le ciel de Mexico comme dans celui de Cherbourg, ils couvrent les craquements d’un vieux monde qui se fissure et menace d’engloutir dans sa chute ceux qui l’ont cru éternel.

Ce que j’en pense :

Par un matin de juin 1864, un bateau yankee, le Kearsarge, mouille en rade de Cherbourg et vient provoquer l’Alabama, une corvette appartenant aux confédérés. Le capitaine de la corvette est confiant dans la solidité et la sûreté de son vaisseau et regarde sans se laisser impressionner le bateau qui fait des manœuvres d’intimidation.

Nous sommes en pleine guerre de Sécession, la France qui importe du coton du Sud est en mauvaise posture : pas de coton implique la fermeture des filatures. Il est donc urgent que le Sud gagne pour que le commerce reprenne.

C’est l’époque des bains de mers, des cures, lancée par l’impératrice Eugénie, et Cherbourg tient à inaugurer son casino en grande pompe, feux d’artifice et accès aux tables de jeux. On attend l’arrivée des Parisiens pour ce week-end (cela ne s’appelle pas encore ainsi !). Théodore Coupet, journaliste en charge des potins mondains, alors qu’il rêve de la rubrique politique, est envoyé sur les lieux pour couvrir les festivités et il fait la connaissance de Mathilde dont le mari s’est ruiné au jeu, alors qu’il faut payer la dot de leur fille.

Qui dit jeu, dit enrichissement possible ou au contraire ruine. Ce qui donne des idées à Mathilde et Théodore : organiser un pari sur la bataille qui va opposer les bateaux américains.

En même temps, Charlotte, la fille du roi Léopold Ier de Saxe-Cobourg, qui vient d’épouser Maximilien de Habsbourg, hérite ainsi du titre d’impératrice du Mexique, couronne dont personne ne voulait, et même Napoléon III semble surpris que le couple ait accepté ce cadeau empoisonné. De surcroît la nuit de noces de Charlotte ne n’est pas passée comme prévu : les deux époux ont dormi côté en côté et rien ne s’est passé.

Après un voyage harassant, le couple débarque dans un pays à feu et à sang, où il n’est pas très bien accueilli : le palais qui les attendait ne peut les recevoir et ils vont parcourir dans une calèche aux couleurs de la République, des chemins particulièrement difficiles : ils arrivent couverts de poussière, et Charlotte sent bien qu’ils font l’objet de moqueries.

Quelle sorte de respect peuvent-ils inspirer, si sales, si fatigués, ballottés par des mulets dans une voiture aux couleurs de la République ? Elle pense à son père, aux convois grandioses dans lesquels il traversait avec elle son royaume flamand.

J’ai aimé ce récit à deux voix, les Habsbourg au Mexique, et Cherbourg qui se transforme en Casino géant, sur fond de bataille navale. On ne peut pas dire que les Habsbourg apparaissent sous leur meilleur jour : Charlotte a appris la politique auprès de son père et elle se rend bien compte de leur situation, alors que Maximilien se livre à la chasse aux papillons entre deux plongées dans la mélancolie…

Gwenaëlle Robert raconte très bien les évènements, tant politiques que les paris, avec un style incisif qui rend la lecture agréable. Je gardais un souvenir assez confus de « l’expédition au Mexique » de Napoléon III, de l’essor des bains, des cures, sur fond de travaux haussmanniens mais cela remontait à très loin, et la couronne des Habsbourg m’était complètement sortie de la mémoire.

Bref, un roman agréable à lire, mais dont la fin m’a laissée perplexe, car en fait, cela n’en est pas une, notre histoire, notamment celle ce rapportant à Théodore, Mathilde et la jeune femme qui recueille les paris se termine en queue de poisson…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions du Cherche Midi qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure

#Souslesfeuxdartifice #NetGalleyFrance

8/10

Gwenaële Robert est professeure de lettres. Elle a publié trois romans dans la collection des Passe-murailles : Tu seras ma beauté (2017), Le Dernier Bain (2018), lauréat de six prix littéraires dont le prix Bretagne, et Never Mind (2020), lauréat du prix Albert Bichot, du prix Maintenon et du Prix du marque-page. Elle est également l’auteure d’un roman policier, Le Dernier des écrivains, aux Presses de la Cité (2022). Elle vit à Saint-Malo.

Extraits :

Son mari est accoudé au bastingage de la frégate, il regarde au loin, il aime la mer passionnément. Elle est le décor idéal pour ses épanchements mélancoliques, les rêveries de son esprit malade, gavé des poèmes romantiques mal digérés – Goethe, Hölderlin, Byron.

Eugénie dévisage son mari (Napoléon III). Elle est surprise. Un peu embarrassée aussi. L’impression d’avoir été complice d’une duperie. Pas un crime, non, mais un mauvais tour. Elle s’est prise d’affection pour cette Charlotte de Habsbourg qu’elle a accueillie à Paris avec beaucoup de chaleur et d’empressement. C’était si inattendu que ces jeunes mariés acceptent la couronne du Mexique dont personne ne voulait. Si inespéré.

C’est un nom d’Indien, gonflé du vent chaud des plaines du Sud, un nom accroché de broussailles, secoué de typhons, un nom gorgé du sang des pionniers, bercé du chant des esclaves. ALABAMA. Avec ses quatre A et le balancement cadencé de ses syllabes, on dirait les premières notes d’une musique qu’il fait sienne, tandis qu’il avance vers la plage des Mielles, les yeux fixés sur le vaisseau sudiste.

Chaque ville maintenant rêve de transformer sa mer en baignoire de luxe et ses plages en séchoirs géants – au lieu des poissons, mettez des bourgeoises, à la place des bicoques de pêcheurs des villas à tourelle, avec des noms de poèmes : Beau Rivage, Remember, Rochambelle, Castelroc. Ça attirera les Anglais d’Outre-Manche et les Parisiens de la rive droite…

Seulement Cherbourg n’est pas Cabourg – et n’est pas Morny qui veut. Tous les maires de la côte n’ont pas la chance d’être le bâtard d’une reine, le petit-fils naturel d’un évêque et le demi-frère de l’empereur pour transformer un port de pêche en ville de plaisir.

Le bottin de Paris est plein de ces noms des vieilles lignées qui achèvent de dilapider sur le tapis vert les terres acquises par leurs ancêtres, à la pointe de l’épée. Vice de l’aristocratie en un siècle bourgeois, ou sursaut d’orgueil : après tout, le jeu est une façon comme une autre de défier l’équilibre d’une société fondée sur le travail et l’argent…

Si seulement les Américains pouvaient en finir avec leur foutue guerre pour que le travail reprenne… Ou bien il faudrait que les balles de coton transitent par le Mexique, c’est bien pour ça que des milliers de soldats ont embarqué pour Veracruz avec la mission d’y placer un empereur à la solde des Français, oui ou non ?

Car les Cherbourgeois ne sont pas des joueurs, ils viennent en curieux, en badauds, voir de leurs propres yeux cette arène infernale où se précipitent les fortunes sous les regards avides des possédés.

Les Etats du Sud appartiennent au passé. Leur aristocratie un peu frelatée, leur économie fondée sur la terre, leur mode de vie… Ce sont des restes d’Ancien Régime, tout cela sera balayé par la révolution industrielle. On n’entrera pas dans le XXe siècle avec du coton et des esclaves, c’est… c’est impossible.

Elle est prisonnière. Mais de qui ? Du peuple mexicain ? Des militaires français ? Des appétits impérialistes de Napoléon III ? Ou de sa propre ambition, cette passion du pouvoir contractée à Laeken, quand elle bavardait avec son père, dans son bureau, des heures entières, après le souper ?

Lu en septembre-octobre 2022

« Sofonisba » d’Anne Comtour

Un titre avec ce prénom étrange, Sofonisba, qui a attiré mon attention et ma curiosité en lisant la quatrième de couverture, il n’en fallait pas plus pour que je tente ma chance lors de cette opération « Masse critique » organisée par Babelio.

Quatrième de couverture :

J’avoue, jusqu’à ce que je lise SOFONISBA, le dernier roman d’Anne Comtour, je n’avais jamais entendu parler de Sofonisba Anguissola.

Et je me désolais qu’il y ait eu si peu de femmes peintres.

Et voilà qu’au sortir de cette lecture, je découvre cette artiste, cette peintresse, jaillie de la Renaissance.

En une centaine de pages, légères, précises, enlevées… Anne C. nous entraîne dans un tourbillon de joie. On suit Sofonisba dans ses apprentissages ; on la voit broyer ses couleurs, tendre ses toiles, manier fusains et pinceaux ; on l’entend jouer du virginal ; on assiste à la naissance de ses talents.

Par la vivacité et la grâce de ces lignes, j’ai la sensation d’avoir découvert, en plus d’un grand peintre injustement méconnu, portraitiste hardie et virtuose, une nouvelle amie ; et cela n’a pas de prix.

Longue vie nouvelle à Sofonisba !

À quand une exposition de ses toiles en France ?

En attendant, plongeons dans ce récit enjoué, irradié par le soleil d’Italie, comme dans un torrent d’eau vive.

Élise Fontenaille

Ce que j’en pense :

On suit le destin extraordinaire de Sofonisba Anguissola, depuis son enfance à Crémone dans une famille qui a l’esprit ouvert : le père Amilcare a promis que ses enfants pourraient faire éclater leurs dons qu’ils soient filles ou garçons ce qui était rarissime à l’époque et par la même occasion il va leur donne des prénoms carthaginois. Elle est née entre 1532 et 1538, et s’éteindra en 1625, longévité rare à l’époque où régnait notamment la peste…

Elle et sa sœur vont avoir pour maître Bernardino Campi, toutes les deux sont douées mais Elena va choisir la voie mystique en entrant au couvent. Puis, Gatti et à Rome Michel-Ange. Alors surgit une offre qui va changer le cours de son existence : elle est appelée à la cour d’Espagne par Philippe II, fils de Charles Quint qui va devenir son protecteur.

En tant que femme il faut lui trouver un titre car Maître de Peinture est réservé aux hommes. Elle devient alors demoiselle d’honneur de la Reine (Maîtresse de Peinture ne sonne pas bien aux oreilles) elle fera les portraits des hauts personnages de la Cour. Elisabeth de Valois, qui va devenir Isabel, est âgée de quatorze ans quand elle arrive à Madrid.

Sofonisba est cultivée, parle espagnol, français, elle est musicienne et le roi décide de lui accorder une rente qu’il ne remettra jamais en question. Dans un premier temps c’est Amilcare qui la perçoit, plus tard ce sera elle-même.

Sofonisba va devenir très proche de la Reine, des enfants, les infantes Isabelle Clara Eugenia et Catalina Micaela (elle les peindra à diverses périodes de leurs vies, notamment à un âge avancé (« Les Infantas » (il en sera de même pour les autres épouses qui suivront) mais la Cour d’Espagne est austère, tous les nobles sont, de noir, vêtus, on est loin des couleurs chatoyantes de Cremone ou de Rome.

Elle ne va pas renoncer à une vie de femme pour autant, le Roi lui trouvera un époux. Elle finit par épouser Fabrizio de Moncada de Paterno, dont la famille vit à Gênes, mais chut ! je vous laisse découvrir…

On traverse aussi l’histoire de l’Espagne, au XVIe siècle, (mais aussi de l’Europe et du monde) à cette époque où la Reconquista n’est pas encore très loin, la défiance vis-à-vis des Moriscos, les Moresques, les croisades, et l’importance du rôle de la religion. A travers l’histoire de Sofonisba, on visite la mode, les spectacles, la musique, les arts, en général, la Renaissance etc.   

J’ai choisi ce livre car ce prénom, Sofonisba, a immédiatement attiré mon attention par son originalité, et la peinture m’intéresse même si je suis loin d’être une spécialiste. Je n’avais jamais entendu parler d’elle et sa personnalité, son histoire, son talent m’ont fascinée.

Anne Comtour la rend très vivante, opiniâtre parfois, habitée par son art : elle a fait beaucoup de portraits et d’autoportraits, alors qu’elle aurait aimé tenter les paysages, les natures mortes mais ce n’était pas à la mode alors. Elle va sombrer dans les oubliettes dans les siècles qui vont suivre, des hommes vont s’approprier son travail, notamment Alonso Sanchez Coello (peintre officiel de la Cour) et elle sera reconnue beaucoup plus tard.

J’ai retenu, entre autres, deux moments émouvants : lorsqu’elle rencontre, sur le tard, Artemisia âgée de 25 ans à peine ; ou sa rencontre avec Van Dick, un an avant sa mort, venu voir de près l’œuvre de celle dont on lui a parlé de manière élogieuse.

J’ai eu un gros coup de cœur pour Sofonisba et pour ce livre qui lui rend un si bel hommage. Je ne la connaissais pas, comme je l’ai dit précédemment, mais depuis cette lecture (en fait j’ai lu et relu ce livre !, j’ai fait durer le plaisir, je n’avais pas envie de quitter cette belle artiste) je consulte tous les sites internet à la recherche de ses tableaux…

Un détail, au passage, j’ai failli m’étrangler en lisant la préface : « Peintresse » quelle horreur !

Un grand merci à Babelio et aux éditions CREER qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure que je ne connaissais que de nom…

Je vous propose deux sites pour explorer l’œuvre de Sofonisba, droit à l’image étant de rigueur :

https://www.nationalgeographic.fr/histoire/sofonisba-anguissola-premiere-femme-peintre-superstar-de-la-renaissance

et https://www.wikiart.org/fr/sofonisba-anguissola

Anne Comtour vit en auvergne depuis la nuit des temps. Elle chante et danse au sein d’un ensemble de musique Renaissance et joue de la harpe. Après « Anne de Joyeuse » elle signe son deuxième roman historique.

Extraits :

Amilcare Anguissola est fier : ses enfants ont du talent. « Garçons ou filles, tous cultiveront leurs dons » a-t-il décidé. « Et ils auront des prénoms carthaginois ! ». Bianca approuve pour l’éducation mais rechigne pour le prénom : la mode est plutôt à la mythologie gréco-romaine, aux saints évangélistes ou aux martyrs chrétiens…

Sophonisba, prononce le père, ému mais autoritaire… était une prestigieuse reine de Carthage. Fort éduquée en lettres et arts, elle charmait par sa voix, sa beauté, son intelligence. Des rois se sont battus pour elle.

A huit ans, elle brossait son premier autoportrait. A dix ans, elle allait déjà dans les églises copier les tableaux.

Peindre, son obsession, sa passion… travailler, sentir qu’elle s’améliore, que sous ses doigts surgit la beauté… Quel tressaillement, bien plus intense que toutes les amours mortelles, pense-t-elle.

Sofonisba se met à envier sa sœur, destinée à un mariage mystique. Mais, son amour à elle, c’est le trait, la couleur, la composition. Et matérialiser l’impalpable.

Voyons… une femme peintre, ce n’est pas vraiment dans l’étiquette. Mais, la belle Sofonisba, qui peint avec talent tant de hauts personnages, on pourrait lui donner le titre de « Maîtresse de Peinture de la Reine » ! ou, plus facile, comme elle est noble, de demoiselle d’honneur.

Elisabeth de Valois a épousé Philippe II par procuration : à Paris, le duc d’Albe est venu jouer le rôle de son roi pour la cérémonie. Comme elle a dû se sentir seule, la petite princesse bouclée ! Elle abandonne sa mère, Catherine de Médicis, ses sœurs, Claude et Margot, ses frères, et surtout sa meilleure amie, Marie Stuart, promise à son frère François, l’héritier de France…

Orazio est souvent en mer. Entre deux retrouvailles passionnées, Sofonisba visite sa famille à Crémone, portraiture, tient salon : à gênes, république, on aime discuter de politique. Cette pratique s’épanouira au XVIIe, à Paris notamment. Dans ce domaine aussi, Sofonisba innove. Elle reçoit poètes, musiciens, théologiens et… astronomes, savants prisés en cette ville portuaire…  

Artemisia Gentileschi est confuse de perturber le voyage d’une octogénaire, elle qui rayonne de ses vingt-cinq ans. Mais, comment imaginer un âge aussi avancé pour Sofonisba ? Elle court presque sur le quai, malgré ses jupes et ses années. Elégante même en voyage, bien qu’un peu décoiffée…

Lu en septembre octobre 2022