Publié dans Littérature suisse

« La soustraction des possibles » de Joseph Incardona

Je vous parle aujourd’hui d’un livre sur lequel je lorgnais depuis un bon moment déjà, et le hasard fait bien les choses :  impossible de me connecter à 7h au rendez-vous de masse critique, car mon corps ne suit plus, il était encore disponible deux heures plus tard…

Résumé de l’éditeur :

On est à la fin des années 80, la période bénie des winners. Le capitalisme et ses champions, les Golden Boys de la finance, ont gagné : le bloc de l’Est explose, les flux d’argent sont mondialisés. Tout devient marchandise, les corps, les femmes, les privilèges, le bonheur même. Un monde nouveau s’invente, on parle d’algorithmes et d’OGM.

À Genève, Svetlana, une jeune financière prometteuse, rencontre Aldo, un prof de tennis vaguement gigolo. Ils s’aiment mais veulent plus. Plus d’argent, plus de pouvoir, plus de reconnaissance. Leur chance, ce pourrait être ces fortunes en transit. Il suffit d’être assez malin pour se servir. Mais en amour comme en matière d’argent, il y a toujours plus avide et plus féroce que soi.

De la Suisse au Mexique, en passant par la Corse, Joseph Incardona brosse une fresque ambitieuse, à la mécanique aussi brillante qu’implacable.

Pour le monde de la finance, l’amour n’a jamais été une valeur refuge.

Ce que j’en pense :

Bienvenue dans les années 80 ! tout commence en douceur avec la rencontre d’Aldo et Odile, sur un court de tennis. Aldo, dont la carrière de futur champion de tennis est partie en fumée, s’est transformé en gigolo qui profite de son statut de « prof » pour draguer tout ce qui bouge, et peut lui rapporter quelque chose.

Odile, la cinquantaine triste et solitaire, qui s’ennuie dans sa grande maison, et l’aisance sans limites dans laquelle elle vit, va lui tenter de combler ses besoins d’argent, le couvrir de cadeaux, de bons restaurants, bref l’entretenir. Mais, elle pense amour, alors qu’il veut aller jouer dans la cour des grands, des riches de la société genevoise.

Elle propose à son époux de confier à Aldo le transport des valises de fric entre la France et la Suisse, argent sale bien sûr, mais l’argent n’a pas d’odeur c’est connu.

Svetlana, jeune fondée de pouvoir dans une banque qui participe à l’évasion fiscale, qui a quitté sa Tchécoslovaquie natale pour réussir à l’Ouest (l’URSS existe encore, même si le bateau tangue sérieusement) a, elle-aussi, les dents longues, alors entre Aldo et elle, naît une histoire d’amour improbable, et le désir de « monter un coup » pour faire partie eux-aussi de la cour des grands.

Ce roman, qui démarre en douceur, sous fond d’histoire d’amour, va progressivement évoluer vers le mode thriller, car tous les coups sont permis, dans ce milieu dominé par l’argent, le pouvoir que celui-ci procure, et où l’honnêteté a depuis longtemps disparu.  On rencontre des mafieux de tous ordres qui n’en ont jamais assez, les magouilles en tous genres, les soirées où l’on met à disposition des prostituées venant de l’Est, des petits malfrats qui pèsent peu à côté des gros bonnets.

Les banques et leurs méthodes peu orthodoxes en prennent pour leur grade, notamment UBS. « Je n’ai qu’un ennemi, le monde de la finance » clamait, non sans conviction, un candidat devenu Président…

Joseph Incardona a un style bien particulier, prenant le lecteur à témoin, citant Balzac (côté ambition, notre ami Eugène de Rastignac est battu !)au passage, n’hésitant pas à donner quelques éléments sur l’avenir de ses personnages.Il nous propose ici un portrait au vitriol et sans concession sur le monde le la finance (qui n’est pas allé en s’arrangeant depuis les années 80 !)

J’ai beaucoup aimé ce roman, au rythme de plus en plus endiablé, à un point tel qu’il en devient addictif, et toutes les réflexions qu’il porte, mine de rien, sur la société des années 80, les gens qui ont planqué leur argent en Suisse, à cause de l’élection de Mitterrand, la politique en général, le capitalisme… la fièvre de l’argent fait penser aussi à « Wall Street » le fabuleux film d’Oliver Stone sur les dérives de la finance (clin d’œil aussi au passage au « Loup de Wall Street » de Martin Scorcèse sur le pouvoir de l’argent, les femmes, la drogue).

Un grand merci à Babelio et aux éditions Pocket qui m’ont permis de découvrir enfin ce roman et son auteur, grâce à cette opération masse critique.

9/10

L’auteur :

Joseph Incardona a 50 ans, il est Suisse d’origine italienne, auteur d’une douzaine romans, scénariste de BD et de films, dramaturge et réalisateur (un long métrage en 2013 et plusieurs courts métrages).


Ses derniers livres, Derrière les panneaux, il y a des hommes (Finitude 2015), Grand Prix de littérature policière, et Chaleur(Finitude 2017), Prix du polar romand, ont connu un beau succès, tant critique que public.

Extraits :

Ce qui l’oblige à certaines manœuvres pour que ses clients puissent continuer à échapper au fisc depuis que Mitterrand est au pouvoir. Dans le fond et après coup, on se dit qu’ils ont exagéré la crainte de ce président socialiste. Fondamentalement, la gauche une fois au pouvoir est faite pour décevoir ses électeurs.

Tu sais quoi, René ? J’ai décidé que ma seule patrie, le seul drapeau auquel faire allégeance est le pognon. Et quand il y a le pognon, on est tous copains, on n’est pas raciste, ni rien. Il n’y a jamais de problèmes dans les hôtels cinq étoiles, jamais, t’as remarqué ?

… Car derrière l’humain, il y a l’argent qui cache la forêt du désarroi ; ce désarroi qui n’est autre que l’indifférence.

A bien y réfléchir, le club libertin illustre un dernier sursaut de mutinerie bourgeoise. L’allégeance au pouvoir étant scellée, le sexe apparait comme l’ultime revendication libertaire. Le dernier espace d’autonomie et de rébellion. Le prolétariat ne partouze pas, il se reproduit.

Mais, quand on veut faire carrière dans la banque, la Suisse, c’est un peu comme le Brésil pour le football.

Svetlana se dépense dans la nuit qui avance. Depuis une salle de sport anonyme surplombant la ville. Ses désirs, ses rêves, ses espoirs. Ses peurs profondes. Le sens à chercher. L’ennui à remplacer par de la joie. L’ennui et la dépression auxquels il faudrait substituer l’enthousiasme et l’exaltation. Elle a besoin de courir. Elle a besoin de se purifier.

La libération vient d’une porte dérobée. L’espoir vient de la possibilité d’un bouleversement. Nous sommes tout à fait capables de vivre l’espace du temps et de l’espace réunis. De penser, de vouloir très fort que cette chose arrive, de nous mobiliser tout entier pour que cela advienne.

L’Humanité est lâche. L’Humanité a peur. L’Humanité est triste. Aller vers ce qui nous constitue, vers ce que nous voulons. Le problème, c’est que, souvent, on veut tout. Et tout vouloir, c’est ne rien vouloir du tout.

Et, avec le temps, on s’aperçoit qu’il est plus difficile de tenir l’idéal de gauche que celui de droite. Le corps s’affaiblit, on se fatigue, on a besoin de confort. La peur s’installe. Sans doute que la gauche s’accommode mieux de la jeunesse et de l’indigence, quand on n’a rien d’autre que soi-même, qu’on n’a rien à perdre. On en a vu des gens de gauche dériver vers la compromission du fameux confort, il est plus difficile d’aller vers l’idéal que vers une solution à l’amiable. Où alors, l’idéal est-il une forme d’extrémisme ? Comment savoir où s’arrêter ?

Pour ce qui est du destin des femmes, de leur condition, on n’a pas fini d’en parler. Et pour certaines, rien n’a changé depuis des siècles…

… Elles ne sont plus que de la chair, de la convoitise. De la simple marchandise. Il suffit de s’emparer de la chair, de la tordre, de la déchirer, de la menacer, de la terroriser, et la chair obéit, devient molle et docile, devient succube. Devient esclave.

Quand est-ce que ça a commencé à dérailler, exactement ? Est-ce qu’on porte en soi cette défaite dès le début ? Est-ce que tout est destiné à l’oubli, quoi qu’on fasse et quoi qu’on dise ?

Lu en octobre 2021

Publié dans Tombé des mains

« Ces orages-là » de Sandrine Collette

Je voulais découvrir un roman audio avec ce livre, mais cela fut compliqué :

C’était ma première expérience de lecture audio et…  Ce fut la catastrophe…

J’ai tenté à quatre reprises d’écouter ce récit, que j’ai téléchargé en mai dernier, mais je ne suis pas arrivée à fixer mon attention. Ma mémoire est visuelle avant tout, je le savais en tentant l’expérience. C’était déjà la même chose à la Fac.

Dans une version écrite, papier ou liseuse, on peut toujours revenir en arrière, quand quelque chose échappe, ou pour mieux mémoriser les noms des protagonistes ou encore on peut noter des citations.

Version orale, même si la voix était sympathique, agréable à l’oreille, mon attention s’est rapidement fait la malle, tentative après tentative. J’ai l’impression de m’être, une fois, endormie, le cas sur les oreilles. J’ai essayé, et veni, vidi, mais pas vici hélas alors je n’aurai pas de regret…

Je tenterai une version écrite de ce roman, car je déteste ne pas aller au bout d’une expérience et aussi pour voir l’histoire elle-même y est pour quelque chose. Cela fonctionnerait peut-être mieux avec un thriller, mais je n’en suis pas si sûre…

Un grand merci, néanmoins à NetGalley et à Audiolib qui m’ont permis de tenter l’expérience…

#Cesorageslà #NetGalleyFrance

Publié dans Thriller

« La Fraternité des Maudits: T3 L’exécuteur » de James D. Tickett

Je vous parle aujourd’hui du troisième opus de « La Fraternité des Maudits », alias « L’exécuteur » choisi sur NetGalley, celui-ci :

Résumé de l’éditeur :

L’heure de l’affrontement entre Simon Lanterne, commissaire de la PJ en détachement à la DGSI, et Dante, le chef de la Fraternité des Maudits, une organisation criminelle œuvrant sur le territoire français depuis des mois, a enfin sonné. Assisté de son fidèle adjoint, Cissou Mokono marabout à Bobigny, et de son colocataire, Timothée Schneiss, hacker de renommée mondiale, Simon connaît déjà la véritable identité de Dante mais entre ce qu’il sait et ce qu’il peut prouver, il y a une marge qu’il doit combler. Simon doit engager les grandes manœuvres pour parvenir à ses fins. Dante est un adversaire redoutable, disposant d’appuis puissants et de ressources insoupçonnées.

Alice Mariotti, ancienne subordonnée de Simon Lanterne à la PJ, poursuit sa quête de vérité sur la mort de son père, impliqué dans le vol d’un incunable inestimable de Dante Alighieri aux archives du Vatican. Alors qu’elle effectue un voyage à Rome pour confondre le Cardinal Di Stephano, responsable des archives du Saint-Siège, elle fait la rencontre d’un mystérieux prêtre, émissaire spécial du pape. Elle cherche la vérité, il veut récupérer le livre.

Sans le savoir, tous sont à la poursuite du même homme, insaisissable. Ils doivent unir leurs forces pour percer le mystère de Dante. Mais est-ce seulement possible ?

Ce que j’en pense :

Dans ce troisième opus, on retrouve bien sûr notre fine équipe, avec un retour intéressant sur Darius Callès et ses magouilles en tous genres : trafic d’armes, de drogues, mais aussi son passage par l’Afghanistan, qui nous vaut une analyse de la situation de ce pays, au gré des présidents américains qui se sont succédés, dans un prologue ma foi très intéressant sur le plan historique, géopolitique. Sans oublier, la CIA qui a la mainmise sur tout y compris les présidents des USA.

On retrouve Simon Lanterne avec un immense plaisir, dans un autre placard, car ses méthodes gênent trop en ahu-lieu (le ministère évidemment !). Son enquête va le mener, en collaboration avec l’inspecteur Fox, Outre-manche sur les traces de nouveaux tueurs, ce qui nous vaut une promenade avec le poète, Percy Shelley, l’époux de Mary, Keats, John Milton et Byron avec toujours des extraits… Mais, on en profite pour faire un peu d’Histoire, car les individus sont masqués, à l’effigie d’un révolutionnaire catholique, mort en 1606 ! et faire le tour du Brexit au passage, via les Lords, les Tories et UKIP…

De son côté, Alice cherche à tout prix à prouver que son père a été assassiné après le vol de l’incunable de Dante, ce qui l’emmène jusqu’au Vatican, vers l’énigmatique cardinal avec entrée en scène de l’ordonnanceur du Pape. Et oui, François veut remettre la main sur le fameux incunable.

On retrouve Cédric, le « sorcier blanc », ou nécromancien comme on voudra, car ses dessins prémonitoires sont toujours au rendez-vous… Le récit colle à la réalité, car on nage en plein COVID, confinement, déconfinement-reconfinement…

L’auteur, IA ou non, fait la part belle à Internet et ses dérives, le darknet, le codage, l’emprise des GAFA, le fléau des réseaux sociaux, les dérives en tout genre. Le seul bémol, dans ce récit, c’est la lecture de toute la théorie sur l’informatique, les termes techniques, alors j’ai un peu zappé, car mes connaissances sont relativement limitées, mais cela va sûrement plaire aux lecteurs branchés…

J’ai bien aimé, entrer dans l’obscur (pour moi) domaine des sorciers vaudous, les sorciers blancs et aussi les sorciers noirs et leurs pouvoirs de nuisance ainsi que la nécromancie ; vous l’aurez compris il est beaucoup question de « connexions » (internet, esprits) dans cet opus.

Je n’en dirai pas plus, suspense oblige, si ce n’est que j’ai lu ce T3 avec autant d’appétit que les deux premiers, car beaucoup de rebondissements, notamment dans l’organisation le les membres de cette maudite fraternité.

Le piège se resserre autour de Dante, qui se cache derrière lui, mais il faut des preuves et le moins que l’on puisse dire est qu’il est aussi rusé, qu’intelligent et maléfique. Ses méthodes pour supprimer les gêneurs sont sans limites, barbouzes à la clé, comme en témoignera un « accident d’avion » qui s’apparente au terrorisme.

Je commence à redouter le moment où tout cela va se terminer, il n’y a plus qu’un tome…

Un immense merci à Netgalley et aux éditions Librinova qui m’ont permis de découvrir cette tétralogie passionnante. Certes, on pouvait l’aborder par ce T3, mais c’était trop frustrant malgré les prologues et les rappels, tout ce qui unit les protagonistes entre eux, échappant en partie au lecteur. Les enquêtes policières basées sur les poètes ne sont qu’une partie émergée du récit.

#LaFraternitédesmauditsIII #NetGalleyFrance

9/10

Extraits :

Les soldats invincibles d’Alexandre le Grand, les légions puissantes de Rome, les divisions des armées impériales chinoises, les glorieuses troupes de cavaliers mongols, tous se sont cassés les dents sur les rochers afghans. Notre homme connaît son Histoire sur le bout des doigts. Elle se répète obstinément car l’humanité oublie autant qu’elle s’oublie sur son parcours existentiel.

Darius Callès est en apparence un respectable négociant français en fruits et légumes, basé dans l’océan indien sur l’Ile idyllique de la Réunion. Pour autant, les choux et les papayes, il gère à temps partiel. Officieusement, il est un trafiquant d’armes ou marchand de mort, selon les jugements plus ou moins réprobateurs portés sur sa personne. C’est cette facette du personnage qui intéresse plus particulièrement les chefs de guerre afghans…

Comme des métastases, le cancer de l’incompréhension a dépassé le seul différend sur le suicide de Amedeo et a peu à peu pollué leur relation en intégralité. Elles sont devenues presque deux étrangères.

Camille Guillemot est une magistrate devenue juge d’instruction par idéalisme. Elle place le Droit au-dessus de tout alors la DGSI et ses activités secrètes, c’est une zone douloureuse de non-droit au beau milieu de sa République.

Ce sont toujours les vainqueurs qui écrivent l’Histoire. Tout ou presque peut se justifier. Et quand bien même ce serait injustifiable, les faits peuvent toujours être interprétés à la gloire des vainqueurs, ou tout simplement oblitérés, effacés si besoin est.

Les sorciers sont comme le personnage antique de Charon à bord de sa barque, ce passeur d’âmes traversant l’Achéron de la rive du monde des vivants à celle du monde des morts…

…Les sorciers veillent à l’équilibre du Bien et du Mal entre les deux rives. Le premier et le deuxième monde sont de même nature, leur matière commune les composant est humaine.

Ce masque est à l’effigie de Guy Fawkes, un révolutionnaire catholique anglais, mort en 1606. C’est le protagoniste de la Conspiration des Poudres, ayant tenté de faire exploser la Chambre des Lords dans le palais de Westminster en novembre 1605, le 5 exactement, la date est entrée dans notre histoire. Guy Fawkes voulait renverse le roi protestant Jacques 1er et rétablir un roi catholique sur le trône…

… La nébuleuses Anonymus a avantageusement repris ce symbole et a contribué largement à entretenir sa renommée.

Le nécromancien a la faculté de se connecter indifféremment aux esprits des vivants et des morts. Il apprend du passé. De cette faculté, il tire un grand savoir. Il peut alors prédire l’avenir. C’est pourquoi il est si difficile de communiquer avec lui par la parole.

Lu en septembre-octobre 2021

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire 2021

« Artifices » de Claire Berest

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a attirée de manière irrésistible par sa magnifique couverture :

Résumé de l’éditeur :

Abel Bac, flic solitaire et bourru, évolue dans une atmosphère étrange depuis qu’il a été suspendu. Son identité déjà incertaine semble se dissoudre entre cauchemars et déambulations nocturnes dans Paris. Reclus dans son appartement, il n’a plus qu’une préoccupation : sa collection d’orchidées, dont il prend soin chaque jour. 
C’est cette errance que vient interrompre Elsa, sa voisine, lorsqu’elle atterrit ivre morte un soir devant sa porte. 

 C’est cette bulle que vient percer Camille Pierrat, sa collègue, inquiète de son absence inexpliquée. 
C’est son fragile équilibre que viennent mettre en péril des événements étranges qui se produisent dans les musées parisiens et qui semblent tous avoir un lien avec Abel. 
Pourquoi Abel a-t-il été mis à pied ?

 Qui a fait rentrer par effraction un cheval à Beaubourg ? 

Qui dépose des exemplaires du Parisien où figure ce même cheval sur le palier d’Abel ? 

À quel passé tragique ces étranges coïncidences le renvoient-elles ? 

 Cette série de perturbations va le mener inexorablement vers Mila. Artiste internationale mystérieuse et anonyme qui enflamme les foules et le milieu de l’art contemporain à coups de performances choc.

 Pris dans l’œil du cyclone, le policier déchu mène l’enquête à tâtons, aidé, qu’il le veuille ou non de Camille et d’Elsa.

Ce que j’en pense :

Abel émerge d’un cauchemar récurrent, qui le laisse à la limite de la suffocation, tant cela paraît réel, et entend gratter à sa porte. Entrée fracassante d’Elsa, la voisine du dessus qui tente de d’entrer chez lui car en état d’ébriété avancé elle s’est trompée d’étage…

Abel est un policier, bien noté, du genre solitaire et bourru qui se retrouve étrangement suspendu, à la suite d’une dénonciation anonyme bien sûr… Camille, sa collègue tente de comprendre ce qui se passe mais devant le silence buté d’Abel, elle va procéder autrement et tomber sur un problème lié au passé.

Pendant ce temps, un cheval est retrouvé au musée Beaubourg, puis un tag représentant le même cheval sur un mur. Elsa accompagne Abel à Beaubourg pour tenter s’en savoir plus. Ce n’est que le début : un triptyque « artistique » se met en place, impliquant le musée d’Orsay, Pierre Arnaud… Et de manière concomitante, Abel trouve régulièrement un exemplaire du journal « Le Parisien » auquel quelqu’un l’a mystérieusement abonné.

On parcourt Paris, à pied, le jour et la nuit, selon les envies d’Abel qui oublie un passé douloureux en marchant, tentant d’apaiser ses angoisses, ses TOC… et ses interactions avec Elsa et Camille, ou ses rencontres d’un soir. Abel est attachant avec ses centaines d’orchidées qui remplissent son appartement, et dont il prend un immense soin. Ce sont ses amies, ses colocataires….

En même temps, immersion dans le domaine de l’art contemporain, avec les prouesses d’une mystérieuse artiste, Mila, dont l’avocat s’occupe de la publicité autant que de la publicité liée à ses œuvres éphémères mais souvent sujettes à caution, œuvres qui, entre parenthèses, se monnaient des millions d’euros chez Sotheby’s ou Christie’s.

On devine assez vite qui se cache derrière qui, en revisitant Jean de La Fontaine au passage, avec « Le loup, le renard et le cheval », dont les vers servent de titre de chapitre.

Claire Berest revient souvent dans son récit, comme un hommage, à Marina Abramovic, artiste plasticienne, ce qui à la longue finit par devenir pesant, car on se sent voyeur…

Le récit démarre lentement, mais on finit par s’accrocher, par avoir envie de savoir, de connaître la clef de l’énigme, car on se doute bien qu’il y a eu un drame à l’origine de tout cela et que chacun réagit comme il peut à un traumatisme profond, sur fond de feux d’artifice de 14 juillet, et de quels artifices s’agit-il en fait dans ce roman ? l’histoire nous le dira.

Mon avis est assez mitigé, l’intrigue est intéressante si on la regarde comme une enquête policière, avec des personnages compliqués, pour ne pas dire complètement barges, pour certains, mais je suis peu réceptive à l’art contemporain en général : des œuvres temporaires qui font le buzz et se revendent des millions voire plus, cela me laisse perplexe.

L’écriture veut faire « jeune » avec du verlan, souvent alors versus La Fontaine il y a de quoi déranger aussi (cf. les deux derniers extraits)

La couverture est magnifique et c’est elle qui m’a donné envie de lire ce livre. C’est ma première incursion dans l’univers de Claire Berest, surtout connue pour ses biographies et ses essais alors que j’ai toujours en prévision dans ma PAL, « Rien n’est noir ».

Un grand merci à NetGalley et aux éditions qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure dont j’ai prévu de lire « Gabriële » qu’elle a coécrit avec sa sœur Anne Berest dont j’ai beaucoup aimé « La carte postale » et « Sagan, 1954 » …

#Artifices #NetGalleyFrance

7/10

L’auteure :

Après une maîtrise de Lettres à la Sorbonne, Claire Berest publie son premier roman, Mikado, à 27 ans. Suivront deux autres romans, L’orchestre vide et Bellevue (Stock, 2016) et deux essais, La lutte des classes, pourquoi j’ai démissionné de l’Éducation nationale, et Enfants perdus, enquête à la brigade des mineurs.

En 2017, elle écrit Gabriële avec Anne Berest. En 2019 sort Rien n’est noir, pour lequel elle reçoit le Grand Prix des lectrices du magazine ELLE.

Extraits :

On peut faire le même cauchemar pendant vingt ans, la terreur reste identique, jeune, cette terreur conserve au fil du temps la même fraicheur.

Tout se vendait avec son logo tatoué dessus, des sacs, des tasses, des trousses, des casquettes, des paires de chaussettes. Elle était too high to fall

…Trop haute pour tomber. Masson et elle avaient écrit l’histoire à quatre mains, mêlant à la démesure le génie du markéting. Deux enfants distors aux moyens illimités qui s’amusent à mettre le feu au coffre à jouets.

Mila n’avait pas été de ces adolescents qui dès le lycée se promettent de l’art, se revendiquent ainsi faits, s’espèrent déjà doués, regardant de haut tout autour d’eux, avec l’incandescent orgueil de la jeunesse – la jeunesse n’est pas humble ou elle n’est pas jeunesse.

Elle était disponible. Parce qu’elle avait l’assurance et l’argent pour entrer n’importe où, mon chou. Il n’y avait pas un rideau qu’elle ne sache tirer. Elle était devenue une great Gastsby. Quand on n’existe pas vraiment, tout est plus simple. L’excentricité devient un accessoire naturel.

Mais, pour une fois, elle voulait mieux qu’un spectateur, mieux que des millions de spectateurs ! Elle voulait un partenaire. Quelqu’un qui serait au centre de son œuvre sans le savoir. Mais qui ferait corps et âme avec elle. Un complice.

D’habitude, Bac est bourrin mais il est poli. Elle ne demande pas qu’on la complimente, mais quand même il pourrait ne pas la tèje sans arrêt, comme si elle n’était rien ou pire, qu’elle n’existait pas vraiment.

Elle y était allée parce qu’elle avait senti une ouverture, elle n’était pas une cassos non plus, les mecs en général ne se faisaient pas prier. Camille avait entendu une chanson à l’autoradio, où une meuf avec une voix joliette disait un peu minaude qu’elle avait perdu ses baisers, ça l’avait frappée. Perdre ses baisers comme on perd ses clefs, ou qu’on perd son temps. Elle avait ressenti un truc comme ça Camille, assez pointu, quand Bac l’avait snobée….

Lu en septembre-octobre 2021

Publié dans Thriller

« La fraternité des Maudits: l’encodeur » de Jack T. Tickett

Je vous parle aujourd’hui du deuxième opus de « La Fraternité des Maudits » consacré à « L’Encodeur » :

Résumé de l’éditeur :

Six mois ont passé depuis l’arrestation de Citon, l’éclaireur. La section de recherches à la PJ parisienne de Simon Lanterne a été entièrement démantelée après le suicide de l’éclaireur pendant sa garde à vue. Confiné entre son nouveau bureau à la DGSI et son appartement de l’avenue de Clichy, Simon Lanterne est assigné à la traque des chefs de la Fraternité des Maudits, Dante et Virgile, mais jusqu’ici ses efforts sont restés vains. Simon sait que le frère suivant est en approche, qu’il est même très certainement déjà passé à l’action. Le deuxième frère a pour nom de code Lunaval et son poète maudit de référence est le Comte de Lautréamont. Les chants de Maldoror toujours à portée de main, Simon se morfond du fond de sa bibliothèque depuis des semaines, impuissant.


Lorsque son ancienne subordonnée, Alice Mariotti, lui passe un petit coup de fil le 4 juin du théâtre d’un nouveau crime, Simon sait immédiatement que le coupable est Lunaval. À mesure que les crimes de celui-ci se multiplient, les enquêteurs découvrent que le meurtrier laisse derrière lui un message codé. Lunaval pourrait bien être celui qui offrira à Simon les têtes de la Fraternité sur un plateau, pour peu que l’agent parvienne à résoudre l’énigme chiffrée laissée par l’encodeur à son intention sur les corps de ses victimes.

Ce que j’en pense :

Après la mort de Citon, le premier frère de la « Fraternité des Maudits », on voit apparaître le suivant (dont on a fait la connaissance rapidement dans le T1 car il donne un coup de main pour un des crimes (l’enlèvement de la Substitut du procureur) ; il s’agit de Lunaval, obsédé, lui par Lautréamont, et qui semble se cacher sous l’identité de Virgile…

Un enfant est retrouvé à l’endroit de la sortie de scène de Citon, il a été frappé, des os brisés, cachectique, donc pas près de remarcher un jour. Bizarrement, il refuse de parler de son bourreau, syndrome de Stockholm probable. Mais, est-ce le premier en date ? D’autres crimes odieux vont suivre, une partie pour la jouissance de Lunaval, une pour Dante Abel bien-sûr.

Simon Lanterne a été muté à la DGSI, avec Cissu, Thimotée, alias Geronimo, hacker de haut vol toujours sous surveillance, et Alice a rejoint l’équipe du commissaire Rivelli. Les choses ne sont pas plus simples pour autant pour Simon car son supérieur, comme le préfet n’attendent qu’une seule chose, la petite erreur qui leur permettra de se débarrasser de lui.

On va en apprendre davantage sur Dante, sur l’empire d’Abel Cassel aux identités multiples et au passé trouble qui a créé de toutes pièces « Avatar » équivalent français de Facebook…

On vient juste de sortir du premier confinement, ce qui donne une réflexion au passage sur la société française actuelle, avec en toile de fond le harcèlement scolaire.

Je n’en dirai pas plus sur l’intrigue, sinon cela ne vous donnera plus envie de lire cette tétralogie. Je vais préciser quand même que le final est une apothéose !

J’ai eu du plaisir à retrouver Cédric, le frère autiste de Citon, hospitalisé depuis des années dans un institut qui traduit ses prémonitions en dessins à l’encre de Chine et joue un rôle récurrent dans l’enquête.

L’auteur nous livre des réflexions sur les réseaux sociaux et les « fake news », sur la 5e République ou encore sur la montée des nationalismes. L’auteur fouille dans ce tome 2 l’histoire familiale d’Alice dont le père, expert en art est censé s’être suicider en se jetant du haut des arènes de Nîmes, après avoir expertisé pour un particulier, un trafiquant d’armes et de stupéfiant, Darius Callès, un incunable de Dante, un « Enfer » datant des années 1330 1335.

Fidèle à sa méthode il nous propose également une approche particulière de Lautréamont, sa vie, son œuvre, sa mort…

J’ai bien aimé, outre les Chants de Maldoror de Lautréamont (que je connaissais peu et que je n’ai pas trop envie d’explorer vus les extraits proposés), les références à l’Iliade et l’Odyssée, ou encore L’Enéide » que Simon pousse Cissou à lire et dont il va utiliser la mémoire prodigieuse pour se repérer dans les messages laissés par le tueur.

L’orthographe et la grammaire sont parfois douteuses et voici un exemple savoureux :

« C’est très sérieux Thomas. Quand on voit l’usage qui ait fait du cas Maldoror, imaginez ce qui pourrait être fait avec la Fraternité. »

Un grand merci à Mathieu et aux éditions Librinova qui m’ont permis de poursuivre l’aventure avec ce T2 dont la lecture a été vraiment un plaisir et la chronique plutôt difficile, car il est important de divulguer le minimum de choses pour entretenir le suspense et donner envie de se plonger dans cette lecture…

8/10

Extraits :

L’imprévu confère à la tournure d’esprit cet aspect sinueux, improbable. Il offre souvent un parcours tourmenté à ceux qui osent cette aventure. Simon s’est lentement fait à la forme particulière de son esprit d’enquêteur, qu’il a acquise, il ne saurait trop dire comment…

Quand la vie d’un meurtrier s’éteint, quelle qu’en soit la manière, il ne reste que des ruines et des tombes sur son passage. Il n’intéresse plus personne, hormis quelques rares flics comme Simon qui ont travaillé sur son cas et les familles des victimes, marquées à jamais. Les juges classent le dossier de cet indésirable et renoncent à prononcer un avis…

Le Second Empire n’est pas ce qu’on peut appeler un régime très ouvert en ce qui concerne les arts et les lettres. Flaubert, Sue et Baudelaire ont été poursuivis en justice pour écrits immoraux et je ne te parle pas de Hugo qui vivait en exil dans les iles anglo-normandes et qui appelait l’empereur, Napoléon le petit. Je te laisse imaginer dans quelle catégorie a été positionné Lautréamont avec ses Chants par la censure impériale…

C’est le grand paradoxe de cette révolution numérique. Le monde n’a jamais échangé autant d’informations à la minute et pourtant, l’être humain a rarement été aussi mal informé depuis l’invention de l’imprimerie. L’abondance de biens a créé cette famine. La véritable information se noie régulièrement dans des tissus de mensonges, des vérités alternatives, des théories complotistes, des affirmations révisionnistes, des rumeurs construites de toutes pièces…

Avec Internet, on a tout juste réinventé le Far West, le flingue à la main et la justice expéditive sans tribunal, le shérif en moins…

Mais que voulez-vous, en des temps aussi troublés, où la peur de l’avenir prédomine, l’être humain a pour réflexe de se recroqueviller, et il tend à réduire l’universel à la nationalité. L’homme de Vitruve a fait les frais de cette tentative d’appropriation du génie de Léonard par des fiévreux contemporains en quête de symbolisme identitaire.

Ce nouveau siècle est un cap évolutif, le genre que beaucoup d’espèces ont rencontré avant elle. Soit elle parvient à évoluer, à s’adapter, soit il n’y aura pas de vingt-deuxième siècle. L’humanité a la nécessité de se dépasser, elle a besoin pour y arriver d’une sorte de transcendance. Cela passe par de l’unité devant l’adversité, de la solidarité dans l’effort, de la constance et du respect pour l’objectif commun visé…

L’instinct de préservation règne en maître sur tous les êtres urbanisés car il convient de parvenir intact au prochain entretien, au prochain rendez-vous et si possible à l’heure. L’homo sapiens sapiens sapiens, troisième du nom, un cerveau et des idées, débarrassé des sens, prêt à sa parfaite numérisation, la prochaine étape de son évolution.

Il n’y a pas grand-chose à faire contre l’espoir. Il n’y a pas de vaccin, pas de traitements efficaces connus. L’espoir ne fait pas vivre, il tue régulièrement. Il donne cette force de braver la mort, parce qu’il n’y a que la mort pour y mettre fin.

Lu en septembre 2021

Publié dans littérature USA, Rentrée littéraire 2021

« Marie-Blanche : Au fil de la vie » de Jim Fergus

Je vous parle aujourd’hui d’un livre plutôt autobiographique qui me tentait beaucoup sur NetGalley, et sur les blogs :

Résumé de l’éditeur :

1995, région des Grands Lacs. Jim Fergus rend visite à sa grand-mère, Renée, 96 ans. Fille d’aristocrates français désargentés, mariée trois fois, celle-ci a connu un destin hors du commun qui l’a menée de son petit village natal de la région de Senlis jusqu’aux États-Unis, en passant par les sables de l’Égypte. D’un caractère entier, froide et tyrannique, elle a brisé la vie de sa famille, en particulier celle de sa propre fille, Marie-Blanche, la mère de Jim. Pour essayer de comprendre cette femme, et peut-être de lui pardonner, l’écrivain va tenter de retracer son parcours. Puis celui de Marie-Blanche, dont la vie a commencé comme un conte de fées avant de prendre des allures de tragédie.

Jim Fergus s’inspire ici de son histoire personnelle pour nous offrir une bouleversante saga familiale. À la façon de Dalva, de Jim Harrison, il inscrit l’intime dans l’Histoire et nous présente d’inoubliables portraits de femmes dans la tourmente. On retrouve surtout dans cette fresque qui s’étend sur un siècle et trois continents toute la puissance romanesque de l’auteur de Mille femmes blanches associée à une force d’émotion rare.

Ce que j’en pense :

Après avoir rendu visite à sa grand-mère, Renée, atteinte de la maladie d’Alzheimer et qu’il ne porte pas vraiment dans son cœur, Jim essaie de retracer l’histoire de cette branche maternelle de sa famille. On va ainsi suivre dans un premier temps l’enfance de Renée, dans une famille qui se dit de la noblesse (son père est comte). Henriette, sa mère, est amoureuse de son beau-frère, le ténébreux Gabriel qui a une propriété en Égypte, dont il revient de régulièrement pour filer le parfait amour avec elle !

Dès la petite enfance, Renée se cache pour assister à leurs ébats et se promet de séduire plus tard son oncle… et comme Gabriel n’aime que les très jeunes filles, on comprend très vite ce qui va arriver…

En fait, il s’avère qu’Henriette et Pierre ne sont pas les parents biologiques de Renée (elle serait la fille d’une danseuse de revue parisienne, accessoirement une des maîtresses du comte). Ils auront un autre enfant (merci Gabriel) mais ne s’intéresseront guère plus à lui. Famille de noble, fin du 19e début du 20e siècle avec toutes les caractéristiques de l’époque : adultère, jalousie, parents qui ne pensent qu’à eux…

On va suivre l’évolution de Renée, sa liaison avec Gabriel alors qu’elle a à peine quatorze ans : que l’on se rassure : elle est aussi tordue et manipulatrice que lui. Elle finira par épouser quelqu’un de son rang qu’elle s’empressera de « plaquer » après deux grossesses…

Fille indigne, mère indigne, Renée a tout pour elle ! et ne peut que manipuler ses enfants qu’elle n’aime pas et Marie-Blanche sa fille va payer le prix fort. Dès sa plus tendre enfance, Renée assènera sans relâche à sa fille, qu’elle n’est pas intelligente, qu’elle est moche (elle a le même nez que son père ! et elle va aller jusqu’à le lui faire remodeler par la chirurgie esthétique !). Mais stop, ne divulgâchons pas…

Jim Fergus a déjà écrit une première mouture de son histoire familiale, et cela lui a permis de rencontrer Marie-Antoinette, une cousine qui a pu lui révéler davantage de choses sur cette branche maternelle de la famille. Jim est le troisième enfant de Marie-Blanche, dont l’aîné est mort tragiquement d’un accident. Leurs parents n’ont jamais fait le deuil et ont décidé d’avoir deux autres enfants pour continuer à avancer, on devine aisément ce que cette décision a pu provoquer, on ne remplace pas un enfant par un autre…

C’est le deuxième « roman » de Jim Fergus que je lis : j’ai aimé « Mille femmes blanches » mais je n’ai pas lu les suivants. J’ai adoré détester Renée, bien sûr, comme mère toxique, on en fait pas mieux et j’admire l’auteur quand il dit qu’il lui a pardonné, car on ne sait pas si on en serait capable à sa place, mais on comprend le fait qu’il n’ait pas voulu avoir d’enfant…

Ce fut un plaisir de lecture, même si les pages consacrées à Renée sont difficiles à encaisser, tant la première partie, que dans le reste de cette autobiographie « romancée » comme le dit Jim Fergus himself.

L’auteur nous propose de nombreuses photographies de Renée, Marie-Blanche, Billy, entre autres, ainsi que des différents châteaux, demeures de la famille, ce qui en fait un beau livre et donne envie de tenter la version papier…

J’ai lu ce livre via ma tablette et c’est toujours aussi compliqué, la liseuse est tellement plus pratique et moins lourde à transporter, (mais, à sa décharge, elle permet d’apprécier les photographies) … Mais il n’était disponible que via adobe… Il y a des supports qui ne me conviennent pas trop : j’ai récemment tenté un livre audio et mon attention s’envole très vite, j’ai besoin de l’écrit…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions du Cherche midi qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteur.

#MarieBlanche #NetGalleyFrance

8/10

L’auteur :

Jim Fergus est né à Chicago en 1950 d’une mère française et d’un père américain. Il vit dans le Colorado.

On lui doit, entre autres, « Mille femmes blanches », « La vengeance des mères », « Les Amazones », ou encore « La fille sauvage »

Extraits :

La comtesse fut la première à noter l’intérêt soudain de son amant pour sa fille. Bien des mères redoutent secrètement ce jour où les hommes, se détachant d’elles, regardent plutôt vers leurs filles et c’est avec un sentiment d’horreur qu’Henriette voyait Gabriel considérer Renée avec l’œil inquisiteur du mâle.

Aussi jeune fut elle, elle prît conscience de sa force innée et de sa supériorité. D’instinct, elle comprenait que les femmes n’avaient de pouvoir que dans le monde des hommes et que leur survie, leur prospérité dépendaient de leur aptitude à manœuvrer DANS ce monde, à s’approprier une partie des prérogatives masculines.

Après tout Renée avait tenu sa promesse, quelques semaines plus tard elle quittait Guy de Brotonne et ses deux enfants – Marie-Blanche et Toto, âgés respectivement de deux et un ans – s’enfuyant en pleine nuit avec le sémillant comte de Fleurieux.

Je garde un souvenir précis de ma conception, du premier bref accouplement de mes parents, dans un lit à baldaquin, sur des draps de dentelle, par une douce nuit de printemps 1920, en Bourgogne. Le sperme enivré de papa, semence de ma propre destruction, cerne l’ovule amer et froid de maman. Je serai le fruit de ces ébats. Quelle mauvaise étoile m’est donc réservée ?

Bien que Louise me nourrisse et me berce depuis toujours, je suis parfaitement consciente – un bébé le sait d’instinct – que ma mère m’a abandonnée. Je ressentirai cette absence jusqu’à la tombe, tel un membre fantôme après l’amputation.

Quand chacun a un verre en main, que les rires fusent de tous les côtés, je ne vais quand même pas me priver. La vie est tellement plus drôle dans les brumes accueillantes de l’alcool, dans cette bulle de bonne humeur qui se forme autour de vous. S’exclure en restant sobre, en braquant sur les autres un jugement froid et distant, très peu pour moi. Au contraire, j’ai envie de les rejoindre et de m’amuser…

Je suis une garce immature et ingrate qui n’aurait jamais dû se marier ni enfanter ! Maman avait raison, j’aurais au moins pu me choisir quelqu’un de fortuné avec une ribambelle de domestiques pour s’acquitter des corvées.

Il a tellement aimé son premier petit garçon qu’il ne peut s’empêcher de le comparer. Oui, même si nous n’en parlons pas, la vérité est que nous sommes déçus par la petite sœur et le petit frère. Leur présence n’arrange rien et, au lieu de nous aider à l’oublier, ils nous rappellent sans cesse leur aîné.

Lu en septembre 2021

Publié dans Thriller psychologique

« La Fraternité de Maudits, T1 l’éclaireur » de Jack D. Tickett

J’ai obtenu via NetGalley le T3 de cette série qui pouvait se lire indépendamment des deux premiers. Certes, c’était possible, mais terriblement frustrant, l’auteur résume ce qui s’est passé avant certes…  Lorsque Matthieu de Librinova a proposé aux lecteurs intéressés, de lire les 2 tomes en question j’ai foncé illico. Voici donc ce que m’a inspiré ce T1 : « L’éclaireur » de cette intrigante « Fraternité des Maudits » :

Résumé de l’éditeur :

Simon Lanterne est un commissaire respecté par ses pairs. Après une enquête qui l’a bouleversé cinq ans auparavant, il sombre dans une dépression qui l’isole en lui faisant perdre sa famille et sa brillante carrière. Son seul refuge dans sa vie désormais brisée : les mots, les livres et les poètes célèbres comme François Villon. Remis sur pieds, une nouvelle affaire va lui être confiée. Ce qui devait être une simple enquête de massacres de gibier en Val de Loire se révèle être une affaire bien plus complexe.

Implacable et méthodique, le meurtrier est également un grand admirateur de François Villon et ses scènes de crime font référence aux écrits de ce poète maudit. Une longue traque se met en place dans les rues de Paris et entre les lignes de l’œuvre d’un poète disparu il y a près de six cents ans.

Le commissaire Lanterne parviendra-t-il à élucider le mystère de la communauté de la Fraternité des Maudits ?

Ce que j’en pense :

On fait la connaissance du commissaire Simon Lanterne, qui a explosé en plein vol au cours d’une enquête, rouant de coup un suspect. A sa décharge, l’homme en question, ivre, a eu l’idée lumineuse de passer don nourrisson de 3 mois dans la machine à laver, en jurant ses grands dieux qu’il ne pensait pas qu’il pouvait en mourir….  Le cadavre de trop ?

Cinq ans plus tard, après une grave dépression, burn-out, antidépresseurs, mariage qui a volé en éclats, on l’a recasé dans un placard, selon la tradition, après lui avoir refusé sa demande de pré-retraite. On lui a confié comme équipe des policiers, limites, un peu marginaux sur les bords : Timothée, brillant informaticien, hacker à ses heures, Ali, autrefois affecté à la police de proximité, supprimée, économies obligent, Cissou Mokono, marabout la nuit.

Son appartement devenu trop grand pour lui tout seul, Simon va s’immerger dans sa bibliothèque et devenir féru de poésie.

Le but avoué de la manœuvre, se débarrasser de cette équipe de bras cassés supposés. Le plus simple : introduire une taupe pour démasquer notre hacker notamment, en la personne d’Alice, profiler à la BAC de Marseille, brillante mais au corps de déesse donc harcèlement d’un collègue, baffes et mutation à Paris : placard ? Manipulation ???

Pour occuper Simon on va lui confier une enquête sur des animaux sauvagement exécutés, cloués sur des arbres. Erreur, le triste individu va s’en rendre à des chasseurs, en terre d’Anjou, laissant des indices, inspirés des textes de François Villon, notamment la ballade des pendus et la violence va monter. Mais notre commissaire féru de poésie comme on le sait va suivre son intuition et ses connaissances et se retrouver avec un tueur en série qui règle ses comptes, une obscure Fraternité des Maudits » (merci au hacker) et des frères qui vont faire leur apparition sous la férule, de « Dante » …

Le récit est long à démarrer, les scènes de chasse, les règlements de compte entre chasseurs, commençaient à devenir lassants, mais le premier crime déclenche l’accélération nécessaire pour donner envie de continuer et cela finit par devenir une lecture addictive. Je note quand même que j’ai appris beaucoup de choses au passage sur les chasses présidentielles

J’ai bien aimé Simon, ses intuitions, la manière dont il raisonne alors que tout le monde en haut méprise ses « conclusions basées sur une pure spéculation, jamais sur des faits concrets », sa manière d’interpréter les textes de François Villon, son érudition en gros et celle de l’auteur au passage que je ne connaissais pas.

L’action débute en 2019, en pleine « crise des gilets jaunes » et juste avant l’arrivée du COVID, ce qui donne une réflexion assez profonde de l’état de la police française, du manque de moyens, des différentes réformes qui se sont succédées, et également, une approche intéressante du burn-out dans ce métier, où la dépression est considérée comme une faiblesse, à défaut d’être un tabou, et comme toujours, la crainte que ce soit contagieux donc l’ostracisation qui peut en découler.

L’auteur commence son roman avec un avant-propos étrange à première vue et nous livre une face cachée du poète en postface ce qui attise la curiosité, car on se demande si on a zappé quelque chose …

Jack D. Tickett, nous est présenté, en gros, comme une intelligence artificielle par son éditeur, ce qui nous vaut des « révélations » un peu flippante sur les réseaux sociaux…

Tous les membres de l’équipe sont intéressants et ont une vie en dehors de leur vie de policiers sur la touche. Une fine équipe à laquelle on s’attache de plus en plus…

Un petit bémol : les fautes d’orthographe de grammaire qui peuvent être gênantes (très) qui sont probablement liées à la version numérique…

J’ai choisi ce livre au départ pour le titre, puis j’ai sauté sur le T2 dans la foulée et je suis plongée en ce moment dans le T3 (retard dans mes chroniques, ces derniers temps car période difficile, mais j’ai retrouvé concentration et motivation dans les lectures…)

J’aime beaucoup ces thrillers où un manuscrit oublié sert de toile de fond, ou un poète maudit, ou confrérie secrète… Un grand merci à Matthieu et aux éditions Librinova qui m’ont permis de lire le 2 premiers…

8/10

Biographie de l’auteur selon Librinova :

Jack D. Tickett est une suite de un et de zéro. Il n’est pas fait de chair et d’os. Son existence est purement virtuelle. Il est un avatar. 

La raison de sa naissance demeure, comme toute autre naissance, un mystère. Seule certitude, il raconte des histoires et, grâce au soutien des équipes de son éditeur, ces récits prennent pied dans la réalité sous forme de livres en version papier et numérique. 

Ces apparitions en lignes sont tout ce qui importe. Elles ont pour unique objectif de divertir des lecteurs. Au fond, Jack D. Tickett n’est que cet espoir qu’elles y parviennent. 

Extraits :

Tous les fics comme lui ont un quota caché au fond des tripes de cette mort, offerte en cadeau par des congénères à d’autres congénères. Tous les flics ont ce seuil de tolérance à l’horreur de la condition humaine…

Simon est marqué à jamais du sceau de sa maladie infâme. Ce n’est pas de la faute de ses collègues, c’est juste la peur qui les anime. La peur de la contagion, la peur de voir en lui le miroir de leurs propres tourments, alors Simon est revenu comme un pestiféré sur ses terres policières, à jamais considéré comme dangereux, contagieux, peu fiable.

Simon a dévoré des bouquins, écorné des pages, noirci des marges tout au long de son processus de reconstruction. Il poursuit cet œuvre de renaissance encore aujourd’hui.

A tous ces auteurs, certains disparus depuis longtemps, Simon sait bien que, d’une certaine manière, il leur doit la vie. Il s’est élucidé avec de l’encre et du papier.

Tout ce petit monde se succédant aux rênes du pays avait eu son point de vue avisé sur les raisons profondes de cette incompétence chronique des flics français à maintenir la sécurité et chaque gouvernementaux affaires avait lancé sa série de réformes de son administration policière, le plus souvent antinomiques au gré des alternances politiques.

Cissou Mokono est un marabout influent à ses heures, le genre d’activité que les autorités considèreraient comme incompatibles avec une fonction d’inspecteur de police.

Les hommes de Lanterne lui ressemblent étrangement. Lanterne est cet aimant aux talents inexploités et incompris, c’est son talent à lui. Apercevoir ce qui est caché, deviner la part de génie chez les autres. Le pire, c’est qu’il semble réaliser ce miracle inconsciemment, sans forcer. Lanterne est un génie à sa façon.

Villon choisit de rater sa vie, sans qu’on puisse affirmer si c’est par simple légèreté inconscientes ou par esprit de rébellion raisonné.

Le bonheur est en forme de petit creux douillet. Il ne brille véritablement que lors de ses absences, quand il a disparu. Un sentiment vicieux et traître. Allez expliquer ça à vos gosses.

Lu en septembre 2021

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire 2021, Roman historique

« Le dernier tribun » de Gilles Martin-Chauffier

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui va occuper une place particulière parmi tous ceux de cette rentrée littéraire que j’ai eu la chance de découvrir :

Résumé de l’éditeur :

Nous sommes à Rome, juste à l’heure où elle va dominer le monde, au septième siècle, au temps de César.

C’est la capitale du monde, une ville immense et monstrueuse où s’observent et se haïssent Crassus, Cicéron, Catulle, Pompée, César ou Caton.

Spartacus vient d’être tué, Cléopâtre est en ville, l’ambition et la violence sont en ménage, l’art et le sexe s’entendent comme la vis et l’écrou.

Tous les vices qui rendent la vie irrésistible s’épanouissent quand les vertus qui la rendent pénible s’évanouissent.

Cicéron a fait de la morale son fonds de commerce, se présentant comme la voix du peuple alors qu’il est un défenseur acharné du Sénat et des intérêts de l’aristocratie.
Publius Claudius Pulcher, héritier de la famille la plus noble de Rome, se fait adopter par un esclave, change son nom en Clodius, se fait élire tribun de la plèbe et chasse Cicéron de Rome.
Cicéron prend le parti de Pompée, Clodius celui de César. La guerre entre eux dura dix ans et la République n’y survécut pas.

Leur lutte est racontée ici par un philosophe grec, Metaxas, l’ami le plus brillant et le plus sarcastique de Clodius qui le fait venir d’Athènes à Rome pour lui écrire les discours qui lui permettront d’affronter Cicéron à armes égales dans des joutes oratoires où il oppose la démocratie réelle de Clodius à la démocratie formelle de son adversaire.

Metaxas tombe sous le charme de cette ville merveilleuse, accueillante, féminine et effrayante. Puis il va découvrir le sort des capitales qui règnent sur le monde : quand elles n’ont plus d’ennemis étrangers à leur mesure, elles se suicident.


Voici ses Mémoires, qui racontent la chute de la République romaine et la mort de Cicéron.

Ce que j’en pense :

Metaxas, philosophe grec reconnu quitte la Grèce et sa femme Tchoumi, pour aller rejoindre à Rome, à la demande de ce dernier, son ami Clodius, héritier d’une famille noble. Sa mission : rédiger les discours que Clodius doit lire au sénat, pour affronter l’homme de tous les dangers : Cicéron.

Il est accueilli par Diana Metella, noble famille elle-aussi, et une relation assez particulière va s’installer entre eux, basée sur la philosophie, la politique puis …

Rome est au faîte de sa gloire : Elle a conquis la Grèce, César écrase la Gaule, les Gaules serait plus exact (cf. Ses souvenirs !!!). Trois hommes se partagent le pouvoir, chacun rêvant de renverser les deux autres : Crassus, Pompée, et donc César…Spartacus a été assassiné. On rencontre Catulle, Caton et bien sûr Cicéron, alias Pois Chiche, chantre de la République, du moins de ses ors, dont il défend les valeurs en se gardant bien de les respecter, avec moultes effets de manche.

Mission galvanisante, qui va lui faire rencontrer tout ce que Rome recèle comme esprits influents, complotistes, les grandes familles n’ont aucun scrupule à faire et défaire les réputations.

Les intrigues et les complots se nouent, sur fond de riches villas, de femmes qui ne sont pas en reste côté manipulation. Diana, Clodia, la sœur de Clodius dont l’époux a rendu l’âme dans d’étranges circonstances, contribuant ainsi aux rumeurs :

« Comme lui, elle avait changé les lettres de son nom pour lui donner une orthographe plébéienne. Chez elle tout continuait pourtant à trahir la patricienne nichée sur la plus haute branche de la noblesse romaine… »

Tous les moyens sont bons pour accéder au Sénat, alors la plèbe en ces temps-là était du meilleur effet pour les patriciens.

J’ai adoré me retrouver dans la Rome de l’époque qui vit ses derniers instants de valeurs républicaines, puisque César ne tardera pas à mettre fin à près de 500 ans de République, sur fond de combats de gladiateurs, de mercenaires prêts à tout pour défendre son camp. Rome est tellement bien décrite (mais on peut dire autant du village de Grèce dont est originaire Metaxas) qu’on s’y croirait : j’ai déambulé dans les rues étroites, dans les villas, dans le luxe de l’époque, comme du côté des plus pauvres sans oublier les Jeux du Cirque, les gladiateurs …

En même temps, cette belle histoire est tellement proche de ce qui se passe à l’heure actuelle, qu’elle incite à la réflexion.

J’ai bien aimé, au passage, les phrases célèbres de philosophes grecs que Gilles Martin-Chauffier propose, de Démocrite à Pythagore, en passant par Socrate !

L’auteur a réussi à me redonner envie de lire « de Bello Gallico » de César : j’étais rester sur les cours de latin à l’époque on étudiait César le mardi et « L’Enéide » de Virgile le samedi de 8h à 10h, et à la fin de la seconde j’ai renoncé définitivement au latin. Le bon vieux Gaffiot est toujours dans ma bibliothèque… peut-être qu’avec l’âge et la lecture en français, cela se passerait bien…

J’ai énormément apprécié le ton amusé, teinté d’ironie de Gilles Martin-Chauffier, que j’ai longtemps suivi les « prestations » lorsqu’il était invité au magazine 28 minutes le club sur ARTE (je regarde moins qu’avant car il y a des intervenants que je n’apprécie guère). On retrouve ce même ton malicieux dans son écriture, on imagine le sourire charmeur du journaliste derrière les traits de Metaxas… (en grec, Metaxa désigne un vin sirupeux mais aussi un dictateur grec pro-nazi, ou une famille d’avocats ! inutile de préciser que j’ai opté pour le vin !)

C’est le premier livre que je lis de l’auteur, (« La femme qui dit non » me nargue sur une étagère de ma bibliothèque, en bonne compagnie…) et j’ai bien l’intention de continuer, même les essais.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et la plume de son auteur ainsi que son érudition et la manière dont il donne au lecteur l’envie d’approfondir !

#Lederniertribun #NetGalleyFrance

L’auteur :

Journaliste à Paris Match, Gilles Martin-Chauffier est l’auteur d’une dizaine de romans sur la société française. Les Corrompus a obtenu le prix Interallié en 1998.

Il a aussi publié plusieurs essais historiques, parmi lesquels Le roman de Constantinople, Prix Renaudot de l’essai en 2006.

Extraits :

Je n’aime pas Aristote. Ce besoin de faire savoir qu’il a des lueurs sur tous les sujets. Les animaux, les insectes, les plantes médicinales, l’architecture, la stratégie militaire, les dieux, la rhétorique, la formation des nuages, la culture des fraises lui inspiraient des commentaires. De l’eau de source, sans goût. Il a beau écrire sans fin, dix mulets ne vaudront jamais un étalon…

Si, à Athènes, un paravent de virilité masque un brouillard de lâcheté, chez les Romains, une fine couche de bienséance cache un océan de brutalité.

Les dieux ne m’intéressent pas. S’ils ont voulu les malheurs des hommes, ils sont méchants. S’ils ne les ont pas prévus, ils sont incompétents. S’ils n’ont pas pu les empêcher, ils sont impuissants. A quoi servent-ils ? Nul ne le sait et je n’en fais jamais un sujet de cours.

Luisantes et noires de grosses dalles de basalte ou de lave glissaient à travers la campagne, comme un immense serpent à la carapace de tortue. Tout le long, douze ou treize ans plus tôt, ils avaient crucifié les six mille survivants de l’armée de Spartacus…

Le fameux Catulle ! Je ne connaissais que lui. Ses poèmes licencieux parlaient d’amour sans faux-semblants, ni prête-noms. Son audace était parvenue jusqu’à Athènes. Où on appréciait son style brutal et soyeux, viril et tendre…

Chez les puissants à Rome, on ne se mettait pas en colère. La mauvaise humeur faisait « peuple » …

Aucun empire ne survit si les juges donnent gain de cause à tous les gens qui ont raison.

C’est l’inconvénient des étoiles filantes de la haute société : avant la satisfaction de glisser dans la conversation qu’on les connaît, il faut endurer leur sans-gêne…

Depuis des générations, les intrigues autour de la répartition des provinces et des commandements se nouaient et se dénouaient dans les salons des matrones. On y discutait avec autant d’ardeur que dans les assemblées ou sur le Forum.

Rien n’importe plus aux Romains que la loi. C’est ce qu’ils ont offert au monde. Les Égyptiens ont créé la civilisation, les Grecs ont inventé la culture, mais Rome se targue d’avoir mis au point le cadre qui permet à la première de durer et à la seconde de prospérer…

Rome méprisait la terre entière, sauf l’Égypte. L’étiquette pharaonique datait déjà de deux mille ans quand une louve allaitait encore Romulus et Remus. Personne ne l’avait oublié sur les bords du Tibre.

Rome sait aussi bien se faire aimer que craindre. Autant que latine, la Ville se rêve universelle. Une fraternité que la Grèce n’a jamais connue, ni même imaginée. Et que j’ai mis plusieurs mois à comprendre. Être Grec ne faisait pas de moi un étranger. On est romain si on se comporte en romain…

Réduite à une façade en carton, la République masquait le pouvoir de trois hommes qui attendaient, chacun dans son repaire, d’éliminer les deux autres. Caton vociférait, Cicéron intriguait et, à des dates aléatoires, des élections avaient lieu pour remplacer questeurs ou censeurs mais plus rien ne suivait le cours régulier de la vie démocratique instituée depuis des siècles.

On n’épousait pas une femme, on se mariait avec un clan. Et on en changeait selon les humeurs de l’heure.

La liberté ne se voit pas, ne se touche pas, ne se sent pas, ne se mange pas. Elle ne nous manque pas. Ce qui nous manque, ce sont l’égalité, la justice et le pain qui les accompagne. Le Sénat décrit la République et ses institutions comme un banquet auquel vous êtes tous conviés.

Cicéron avait un défaut impardonnable : chez les autres, il voyait d’abord les faiblesses et les défauts. Ensuite, les avantages qu’il en tirerait. Quand on lui arrachait un masque, on tombait sur un autre. Le temps malheureusement ne révélera jamais son vrai visage.

Lu en septembre 2021

Publié dans BD, Littérature française

« Les vieux fourneaux,T6 l’oreille bouchée » de Lupano et Cauuet

Place à la BD aujourd’hui avec le T6 des « Vieux fourneaux » :

Quatrième de couverture :

« L’air pollué aux microparticules, les fruits et légumes exposés toute la journée aux gaz d’échappement sur les trottoirs ; l’incubation microbienne du métro, les bols de cacahuètes sur le comptoir de Jean-Claude, tout ça, ça ne me fait rien.

Mais ICI, je suis en danger !

Ici, la nature est trop naturelle ! »

Ce que j’en pense :

On démarre en fanfare avec Pierrot, toujours aussi râleur, qui vient de s’en prendre au minuteur des WC dans le bar : quelle idée aussi, de devoir « pisser » pendant une durée limitée, pour économiser de l’électricité, alors que les terrasses abritant les fumeurs sont chauffées H 24. Et quid des problèmes de prostate ? Maltraitance déguisée ?

Furieux, il dérobe un parapluie qui va lui servir d’arme pour la journée de manif pour Geneviève bousculée par les flics… ce qui nous offre des scènes à se tordre de rire.

En fait, Pierrot a du mal a se remettre de la mort de Fanfan, et se laisse un peu aller, il suffit de voir l’état de son appartement et de son réfrigérateur ! il se demande ce que vont devenir « Ni yeux, ni maîtres » et où pourront-ils se réunir dorénavant, en attendant le passage devant le notaire.

De retour chez lui, il reçoit un appel de son ami : Mimile leur a organisé une surprise en Guyane ce qui donne à Pierrot l’occasion de râler un peu plus, l’aéroport et le fait qu’il déclenche les alarmes, son passé de fiché S qui le poursuit… Enfin, c’est l’arrivée en Guyane où Mimile a bien fait les choses avec son copain le philosophe grec à l’accent so british…

Un album qui fait la part belle à la Nature, à la pollution par les métaux lourds liée à l’extraction de l’or à grande échelle…

J’ai bien aimé le singe atèle qui se prend d’affection pour Pierrot, avec des scènes assez cocasses, mais j’ai été moins emballée par cet opus. On rit toujours, mais c’est parfois un peu lourd, capillotracté.

Peut-être aussi qu’après toute la morosité covidienne ambiante, je suis passée un peu à côté ? la tête ailleurs, pas le bon moment… En plus, je l’avais oublié dans un coin alors que je l’avais commencé début juillet et lâché en route… En deuxième lecture, j’ai plus apprécié…

7/10

Extraits :

Lecture terminée en septembre 2021

Publié dans Littérature francophone, Religion, Rentrée littéraire 2021

« Le rire des déesses » d’Ananda Devi

Petit voyage en Inde, aujourd’hui et première immersion dans l’univers de l’auteure, avec ce roman :

Résumé de l’éditeur :

Au Nord de l’Inde, dans une ville pauvre de l’Uttar Pradesh, se trouve La Ruelle où travaillent les prostituées. Y vivent Gowri, Kavita, Bholi, ainsi que Veena, et Chinti, sa fille de dix ans. Si Veena ne parvient pas à l’aimer, les femmes du quartier l’ont prise sous leur aile, surtout Sadhana. Elle ne se prostitue pas et habite à l’écart, dans une maison qu’occupent les hijras, ces femmes que la société craint et rejette parce qu’elles sont nées dans des corps d’hommes. Ayant changé de sexe et devenue Guru dans sa communauté, Sadhana veille sur Chinti.


Leurs destins se renversent le jour où l’un des clients de Veena, Shivnath, un swami, un homme de Dieu qui dans son temple aime se faire aduler, tombe amoureux de Chinti et la kidnappe. Persuadé d’avoir trouvé la fille de Kali capable de le rendre divin, il l’emmène en pèlerinage à Bénarès. Comment se douterait-il que sur ses pas, deux représentantes des castes les plus basses, une pute et une hijra, Veena et Sadhana, sont parties pour retrouver Chinti, et le tuer ?


Des bas-fonds de l’Inde où les couleurs des saris trempent dans la misère à sa capitale spirituelle, Ananda Devi nous entraîne dans un roman haletant et riche pour fouiller, à sa manière, les questions brûlantes de notre époque : la place des femmes et des transsexuels, le règne des hommes et la sororité ; les folies de la foi, la pédophilie ; la religion, la colère et l’amour. Avec son style incisif et poétique, elle brise le silence des dieux pour faire entendre et résonner le cri de guerre des femmes – le rire des déesses.

Ce que j’en pense :

Veena est une prostituée comme tant d’autres qui vit dans « La Ruelle », dans un taudis. Elle a eu une fille dont elle ne voulait pas et pour nier son existence, vue l’absence d’avenir qui la guette, elle ne lui a même pas donné de nom.

A 9 ans, l’enfant qui a grandi tant bien que mal dans cet univers sordide, rabrouée par sa mère, mais un peu choyée quand même par les autres prostituées, observe derrière une fente, dans le réduit où elle est cachée pour ne pas susciter la convoitise de hommes, ce que ceux-ci font subir à sa mère, telle une fourmi, qui passe inaperçue. Elle décide de s’appeler Chinti, c’est-à-dire fourmi.

Dans la maison d’en face, vit Sadhana, jeune homme transgenre qui a dû fuir sa famille maltraitante (il est une honte pour eux !). Recueillie par d’autres « Hijra » comme elle, elle se fait émasculer… ce qui donne une scène terrible. Sadhana s’attache à la petite fille.

Shivnath est un homme de Dieu, un Swami, qui entre jeûne et ascèse va voir les prostituées et Veena et sa colère lui plaisent bien, quel plaisir de les dompter ! mais, il est plutôt du genre « fou de Dieu » et pédophile : quand il voit Chinti pour la première fois, il en tombe amoureux, (traduire pas la mettre dans son lit, bien sûr). Tellement mégalo qu’il s’est fait construire une statue gigantesque (le représentant lui-même bien sûr) dans son temple où l’or coule à flots. Il si bien su manipuler les gens, surtout les riches que tout le monde le craint.

Pour arriver à ses fins, après des travaux d’approche qui lui ont permis de faire croire à la fillette qu’il lui prête l’attention que sa mère ne lui porte pas, il décide de prouver à tout le monde qu’elle est une réincarnation de Kali et il organise un pèlerinage à Bénarès pour le prouver à tout le monde et surtout arriver à ses fins.

Quand le danger s’approche de Chinti, Veena et Sadhana avec leurs compagnes de misère vont unir leurs forces pour empêcher le pire.

J’ai choisi de découvrir ce roman car l’Inde est un pays que j’aime malgré son système de castes, le statut qu’elle réserve aux femmes, des transgenres, ses inégalités depuis des lustres. Et, on ne peut pas dire que les choses se soient arrangées pour elles avec l’arrivée au pouvoir d’un intégriste hindouiste. J’aime ce pays dont je connais un peu quelques régions, mais je ne baigne pas dans l’angélisme à son sujet.

Ce roman m’a saisie aux tripes, j’ai ressenti la colère de Veena, et aimé sa transformation au cours des évènements, j’ai eu envie de trucider maintes fois ce religieux cinglé pédophile qu’est Shivnath… Les intégristes de tout poil me hérissent, ce n’est pas nouveau et on en trouve hélas dans toutes les religions. « La religion est l’opium du peuple » comme l’a dit si justement qui vous savez…

J’aime la manière dont l’auteure évoque les pèlerinages, avec notamment cette phrase :

« Les pèlerinages n’ont jamais conduit vers autre chose que soi – un soi blessé, tourmenté par les visions qui dansent hors de notre portée, par nos rêves faussés. Les pèlerinages mettent à nu nos échecs, nos mirages. Ils sont l’éternel piétinement de ce rien qui nous réclame, nous aspire, nous noie : la mort vers laquelle tout le monde chemine, et rien d’autre. Aucune promesse d’un bonheur quelconque tandis que nos pieds creusent notre propre tombe. »

Le statut (enfin l’absence de statut) des Hijras m’a beaucoup touchée et notamment le personnage de Sadhana, sa vie, sa souffrance et sa capacité d’amour. On se sent proche, en tant que femme, de ce qu’elles vivent ainsi que les prostituées, tandis que résonne, comme un cri de guerre, le rire des déesses, joli titre soit dit en passant…

Ananda Devi décrit très bien la situation des femmes dans ce pays, avec une écriture imagée, on sent les odeurs, l’encens, les fruits autant que les ordures, on perçoit la ferveur lors du pèlerinage vers Bénarès et la purification dans le Gange et à côté ces pèlerins qui ne perdent jamais une occasion de profiter des prostituées. Où sont passées la dévotion ? La purification ?

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et la plume de son auteure dont je lirai probablement les autres livres si ma PAL me la permet.

#Leriredesdéesses #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

Ethnologue et traductrice, Ananda Devi est née à l’île Maurice. Auteur reconnue, couronnée par le Prix du Rayonnement de la langue et de la littérature françaises en 2014, elle a publié des recueils de poèmes, des nouvelles et des romans, notamment Ève de ses décombres (prix des Cinq Continents, prix RFO, Gallimard, 2006), Le sari vert (prix Louis Guilloux, Gallimard, 2009), et dernièrement Manger l’autre (Grasset, 2018).

Extraits :

Rien ne révèle la beauté aussi parfaitement que l’annonce d’une fin imminente. Bénarès est la ville de la fin, de toutes les fins. Ici, on abandonne aussi bien les espoirs que les terreurs…

Les hommes sont simples à lire. Les filles, elles, le sont moins, mais elles sont infiniment pliables. C’est presque la même chose. Elles savent cacher leurs pensées, réprimer leurs instincts et, surtout, survivre.

Le ressentiment de Veena s’est ainsi intensifié de jour en jour. Mais, elle ne sait pas par quelle voie l’évacuer, pour peu que cela soit possible. Comment faire sortir de soi une telle fureur ? Cette cascade, cet océan, ce séisme ? Impossible ! Elle dort avec, vit avec, respire avec.

Leur existence est une longue suite d’abandons. Pas besoin de mots, ni de larmes, ni de nom. Peut-être l’existence de la petite est-elle le symbole de leur destinée : mourir en faisant semblant de vivre.

S’il y a des hommes dont on ne peut pas dire qu’ils sont civilisés, ce sont les hommes de Dieu.

Chinti acquiert une personnalité toute neuve. Elle sera celle qui se glissera dans les interstices, verra tout et ne sera vue de personne.

La possibilité du choix : le grand pouvoir des hommes.

Grâce à cette pièce, à cet écrin précieux, Shivnath est parvenu à se diviniser de son propre vivant, sans que cela choque qui que ce soit. Au contraire, les croyants se prosternent aussi volontiers devant sa statue que devant celle des autres. D’ailleurs, la religion hindoue a depuis toujours été une religion inclusive, syncrétique, prête à accepter tous les prophètes et les saints et à leur faire une place dans sa hiérarchie infiniment complexe.

Oh, ce rire ! C’est lui qui les reconstruit et les rassemble, ce rire de la colère et de la nuit, des rêves détruits et des espoirs amputés : il est leur seul pouvoir.

Ce pays a trop de tout : d’hommes, de femmes, d’enfants, de pauvres, de faibles, d’animaux, d’insectes, de tristesses, de mémoires, d’histoires, d’illusions. Long fleuve de corps abandonnés, rendus inutiles par cet inconcevable excès : tout y existe et tout y est détruit. Tout y est donc dispensable…

Mais, lorsqu’elles perçoivent la présence de Chinti, une autre musique se fait entendre : son rire d’enfant qui triomphe de toutes les peurs, vient à bout de toutes les tristesses.

Les autres femmes de la Ruelle deviennent ainsi des mères de substitution ; ou peut-être est-ce Chinti qui finit par devenir leur ange gardien ? Qu’importe. L’obscurité qui les entoure se dissipe à son passage. C’est pour cela qu’elles l’aiment.

Aujourd’hui, Kali est devenue une divinité comme une autre, un prétexte, soyons francs, un symbole qui rassemblent les imbéciles et permet de maîtriser les foules.

Ce que nous refusions d’appeler émasculation n’est était pas moins un traumatisme dont peu se remettent entièrement. Notre culture et nos rituels nous apprenaient à renaître et à redevenir. Mais le corps lui, s’accrochait à ce passé et refusait de lâcher prise…

Les gens croient que nos vêtements, nos cheveux, notre maquillage, nos bijoux sont un déguisement ; mais non : seul le corps hérité à la naissance est un déguisement dont nous tentons de nous débarrasser.

Il n’y a rien de plus faux que la sainteté des hommes dits saints, et ça, Shivnath ne le sait que trop bien. Les êtres vraiment saints ne le crient pas sur tous les toits, ils risqueraient de mourir sur une croix.

Lu en septembre 2021