« Le jeu des si » d’Isabelle Carré

C’est ma deuxième tentative pour aborder l’univers de l’auteure, après ma lecture en demi-teinte de « Du côté des Indiens », avec ce roman :

Résumé de l’éditeur :

Il y a ceux qu’on vient toujours chercher dans les gares, les aéroports, et puis ceux qui plongent seuls dans les souterrains du RER ou partent en trainant leurs valises à la recherche d’un bus, d’une voiture… A l’aéroport où son fiancé était censé l’accueillir, Élisabeth ne voit personne. Désemparée, elle hésite, puis avise le dernier taxi en vue. Le chauffeur tient une pancarte au nom de la cliente qui décidément n’arrive pas : Emma Auster.


Ce nom si romanesque est un déclic : Que se passerait-il si Élisabeth prenait sa place ? Et si c’était enfin l’occasion de réaliser un vieux songe : changer vraiment de vie, au lieu de n’en donner l’illusion en jouant mille personnages… Qui d’entre nous n’a pas pensé, quitter la ville pour se fondre dans le paysage, disparaître pour se réinventer. Et la voilà partie pour vivre une vie qui n’était pas la sienne.



Peut-on devenir l’autrice de sa propre existence, ou le réel nous rattrape-t-il inéluctablement ? Un vertigineux jeu de miroir où les strates de la fiction se déplient et se répondent, dessinant un portrait de femme multifacettes. Une femme singulière et universelle, celle qui au fond de nous n’en finit pas de se chercher et d’imaginer un ailleurs…

Ce que j’en pense :

Élisabeth, désemparée par le fait que son mari ne soit pas venu l’attendre à l’aéroport, aperçoit un taxi, dont le chauffeur attend depuis assez longtemps une cliente, avec une pancarte « Emma Auster », (savant mélange de Jane Austen et Paul Auster). Elle décide se s’engouffrer dans le taxi et devient Emma, nounou férue de photographie, notamment d’oiseaux, embauchée par une famille qui ne l’a jamais rencontrée.

Une nouvelle vie commence, à la manière des Évaporés au Japon : Élisabeth enfile les vêtements de sa nouvelle identité et disparait sans laisser d’adresse à sa famille. On apprend qu’elle est mariée, et que son mari la trompe avec une femme plus jeune et que son métier ne l’intéresse plus…

En fait, elle manque de confiance en elle, fait souvent partie des murs, a besoin d’être sans cesse encouragée, reconnue…

L’idée est intéressante : disparaître sans laisser d’adresse, quitter une vie pour en construire une autre, mais encore faut-il avoir envie d’en construire vraiment une autre. Il ne suffit pas de se volatiliser pour réapparaître à l’autre bout du monde, pour que les choses changent.

J’ai réussi à terminer ce roman et cela relève de l’exploit tant cette lecture virait au pensum. L’idée était intéressante, mais Elisabeth-Emma pose des questions auxquelles elle ne réponde jamais, refuse de prendre des décisions car elle préfère le flou et la rêverie, désirant que les choses changent, mais « en même temps », expression dans l’air du temps ces dernières années, que tout continue à l’identique, ne pas décider…

Très vite, elle m’a exaspérée mais je voulais lui laisser une chance de me convaincre, mais décidément, si j’apprécie Isabelle Carré actrice, en tant qu’auteure, je n’y parviens pas… on parle de l’extrême sensibilité de l’auteure, qui aurait pu me toucher, mais son héroïne rêve sa vie au lieu de la vivre. Elle tente d’étayer son propos en nous donnant moultes citations d’auteurs, mais quand les extraits retenus sont plus axés sur elles que sur le texte lui-même. Les références fournies pour ces citations sont détaillées à la fin du livre, et cela m’a davantage intéressée, je le reconnais.

Si le thème des évaporés au Japon vous intéresse je vous conseille vivement de vous plonger dans « Les évaporés » le roman de Thomas B. Reverdy que j’ai adoré… La chronique a été rédigée sur mon ancien blog, alors j’espère que le lien va marcher sinon on peut la lire sur Babelio.

http://eveyeshe.canalblog.co..

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#Lejeudessi #NetGalleyFrance !

6/10

un avis beaucoup plus enthousiaste : https://vagabondageautourdesoi.com/2022/05/27/isabelle-carre-le-jeu-des-si/

Extraits :

Quand personne ne vient vous chercher, pourquoi ne pas se jeter dans les bras d’un homme, n’importe lequel, pour les voler à sa fiancée ? Lui, ou le premier taxi venu. L’heureux élu ne manquerait pas de se féliciter du troc…

Mon partenaire n’y pouvait rien, de toute évidence mon corps défectueux était l’unique responsable. L’endométriose dont je souffrais prouvait une fois de plus mon insuffisance…

A rebours de l’avis général, capituler ne représentait pas à mon sens une si mauvaise option. Je trouvais au contraire une certaine noblesse à quitter le navire en pleine mer, à me saborder en silence. Avec un plaisir honteux, je rêvais de mourir, et d’être là quand même, cachée quelque part, juste pour voir la tête qu’ils feraient…

Au travail comme en amour, je guettais mes taux de satisfaction. Les « je t’aime » distribués comme des étoiles sur une application téléphonique. J’avais beau faire, je ne pensais qu’à ceux qu’on ne m’avait pas accordés. Les sourires de mon père, ses yeux sombres et brillants qui se fendent. Sourires si rares que je peux les compter…

Je n’ai pas appris à me battre, je laisse le réel me mettre K-O. Je referme les yeux, j’essaie de retrouver mes rêves, ils sont doux et m’entraînent au loin, dans un passé récent, plus clément. Je retrouve le Monde d’Avant, les passants se frôlent se mélangent sans peur.

Si nous n’étions pas obligés de choisir, de prendre chaque jour ces centaines de petites décisions, en apparence insignifiantes, qui en nous privant d’alternative suffisent parfois à tout changer, nous passerions peut-être moins souvent à côté de la vérité.

Dans ce monde, Emma et moi nous étions rejointes, dans un autre, je continuais ma vie précédente, et elle la sienne

Lu en juin 2022

« Miroir de nos peines » de Pierre Lemaitre

Je vous parle aujourd’hui du troisième tome de la trilogie avec :

Quatrième de couverture :

Avril 1940. Louise, trente ans, court, nue, sur le boulevard du Montparnasse. Pour comprendre la scène tragique qu’elle vient de vivre, elle devra plonger dans la folie d’une période sans équivalent dans l’histoire, où la France tout entière, saisie par la panique, sombre dans le chaos, faisant émerger les héros et les salauds, les menteurs et les lâches… Et quelques hommes de bonne volonté.

Il fallait toute la verve et la générosité d’un chroniqueur hors pair des passions françaises pour saisir la grandeur et la décadence d’un peuple broyé par les circonstances.

Secret de famille, grands personnages, puissance du récit, rebondissements, burlesque et tragique… Le talent de Pierre Lemaître, prix Goncourt pour « Au revoir là-haut », est ici à son sommet.

Ce que j’en pense :

Quel plaisir de retrouver Pierre Lemaitre et ses héros avec ce troisième opus !

Après les gueules cassées, l’entre deux guerres, place maintenant à la seconde guerre mondiale avec cette agression de l’Allemagne nazie, période étrange et confuse qu’on a appelé la drôle de guerre. La ligne Maginot réputée infranchissable, mais en fait contournée au nez et à la barbe des soldats qui veillent, notamment deux d’entre eux : Gabriel prof de maths de son état, et Raoul opportuniste qui ne pensent qu’à duper les autres : tricher aux jeux, arnaques pour la nourriture… Tous deux sont chargés avec leurs compagnons d’armes de défendre le fort de Mayenberg. Mais, l’ennemi avance, les informations sont contradictoires pour ne pas affecter le « moral des troupes » et pour finir : débandade, désertion, prison…

Pendant ce temps, à Paris, Louise vient d’être le témoin d’un drame : un homme qui venait manger au restaurant de Mr Jules s’est suicidé devant elle après avoir demandé de ses déshabiller devant lui. Elle court dans les rues de Paris en tenue d’Eve pour fuir la scène et sera bien entendu poursuivi par un juge partial.

Nous avons fait la connaissance de Louise lorsqu’elle avait dix ans dans « Au revoir là-haut », à l’époque elle était très attachée à Édouard Péricourt. Elle est âgée de trente ans maintenant, est devenue institutrice et complète son maigre salaire en travaillant au restaurant de Mr Jules.

Elle avait accepté la proposition du Dr Thirion, sans flairer l’éventuel piège. Mais ce drame va lui permettre de découvrir sa mère sous un jour nouveau. Elle ne l’a connu que veuve de guerre, dépressive, guettant derrière sa fenêtre.

Pierre Lemaitre nous décrit, Paris sous les bombes, l’armée dépassée face à celle du Reich, les ordres contradictoires des généraux, l’exode sur les routes, alors que les avions Allemands bombardent à l’aveuglette. Ceci nous permet de voir comment réagissent les personnes en fuite, la solidarité des premiers jours qui s’effrite très vite, tous les coups sont permis pour survivre, pour manger…

Parmi tous les personnages on découvre Désiré, caméléon aux multiples facettes, dont une en prêtre où il aide les autres, et célèbre la messe dans un latin peu orthodoxe car il l’invente au fur et à mesure, ou encore cite des passages, de la Bible, de son cru.

Comme pour les tomes précédents (et comme il y a quelques semaines avec « Le Grand Monde ») j’ai dévoré ce pavé de plus de cinq-cents pages goulument en regrettant d’avoir attendu si longtemps pour le lire, mais le plaisir n’en est que plus grand.

9/10

Extraits :

Institutrice, elle ne cessait de repousser les avances des collègues et des directeurs (quand ce n’était pas des parents d’élèves) qui tentaient de lui mettre la main aux fesses dans les couloirs, c’était comme ça partout…

« On peut penser ce qu’on veut de ces gens-là, avait-il dit à Désiré lors de leur première rencontre, mais ce Léon Blum qui a créé le ministère de la Propagande, je dis :  chapeau. Je ne dirai pas quel « homme ! ». Il est Juif, mais tout de même quelle belle idée ! »

Ce ne fut bientôt plus que flammes, cendres, trous béants autour de quelques Français allongés sur le ventre et censés défendre l’entrée de leur pays avec deux fusils-mitrailleurs et un canon hors d’âge dont ils ne distinguaient même plus la silhouette à travers la fumée et les flammes…

Le 3 juin 1940, la Luftwaffe bombarda les usines Renault et Citroën. La banlieue parisienne fut touchée comme en plein cœur. La plupart des deux cents victimes étaient des ouvriers, l’attaque frappa les esprits. Ce n’était pas la première fois que les bombardiers allemands venaient s’égailler au-dessus de la capitale, mais, après toutes les nouvelles qu’on avait apprises sur le Ardennes, les Flandres, la Belgique, la Somme, Dunkerque, on eut l’impression d’être cernés…

Au fur et à mesure que les troupes allemandes avançaient, déchirant le pays, les solidarités entre Français avaient fondu, les relations s’étaient durcies, les intérêts particuliers s’étaient réveillés, plus vifs que jamais, l’égoïsme et le court terme avaient repris le dessus et personne n’était mieux placé que des étrangers pour en faire l’incessante expérience. « Va réclamer de la flotte à ton roi ! » avait-on entendu répliquer à un Belge qui demandait un verre d’eau…

Je suis un gros, tu comprends. C’est très spécial, les gros. On adore se confier à eux, mais c’est jamais d’eux qu’on tombe amoureux…

Lu en juin 2022

« Été après été » de Elin Hilderbrand

Intermède américain, pour le fun, avec dépaysement à Nantucket avec ce roman :

Résumé de l’éditeur :

Leur histoire d’amour est un secret depuis des décennies, jusqu’à cet été…

Printemps 2020. Quand Mallory Blessing meurt, c’est à son fils Link de s’occuper de ses dernières volontés. Il apprend qu’il doit convier Jake McCloud aux obsèques de sa mère. Link, qui avait une relation fusionnelle avec sa mère, n’a jamais entendu parler de cet homme. Il ne comprend pas pourquoi sa présence lui tenait tant à cœur.

Été 1993. Mallory vient d’hériter d’une petite maison sur l’île de Nantucket, à une centaine de kilomètres au sud-est de Boston. Elle y reçoit les amis de son frère pour son enterrement de vie de garçon, dont un certain Jake McCloud. Entre eux, le coup de foudre est immédiat. Ils passent un week-end inoubliable, coupés du monde, cachant leur idylle aux autres invités.

Mais Jake et Mallory savent que leur histoire d’amour est impossible. Ils se font alors une promesse : quoi qu’il arrive, et peu importe leurs vies de famille respectives, ils se retrouveront chaque été en secret à Nantucket le temps d’un week-end.

Le nouveau best-seller d’Elin Hilderbrand.

Ce que j’en pense :

Une lecture sympathique entre deux livres plus sérieux, et canicule oblige, il faut se préserver.

On fait la connaissance de Mallory Blessing alors qu’elle est sur le point de commencer les soins palliatifs pour un mélanome. Elle charge son fils Link de prévenir une personne qui a beaucoup compté dans sa vie : Jake McCloud. Ce qui permet au jeune homme de comprendre que sa mère a une part de mystère dans sa vie.

Quand Mallory et Jake se sont rencontrés, ils avaient la vingtaine et se retrouvaient dans la maison qu’elle a hérité de sa tante Greta, sur l’île de Nantucket pour fêter l’enterrement de vie de garçon de son frère, Cooper, en compagnie de ses copains. Est présente également Leland, la meilleure amie de Mallory ! rien ne se passe comme prévu mais Jake et Mal se rapprochent, en regardant un film.

Mais, Jake a une idylle depuis l’adolescence avec Ursula, et on comprend rapidement qu’il ne sera jamais libre, car il s’enferme lui-même dans cet amour étrange. Néanmoins, ils décident de se retrouver pour un week-end tous les ans, été après été, lors de la fête du travail. Un rituel se met en place : toujours les mêmes repas, revoir le film, se baigner etc.

L’auteure nous fait le bilan de chaque année écoulée, dans la vie des personnages, comme dans l’histoire des USA, les évènements qui ont été importants, pas seulement le 11 septembre, Barak Obama, ou l’élection de Donald Trump mais tout ce qui construit la société américaine.

Ces personnages sont attachants : Mallory trop romantique, voire naïve qui a des aventures, s’éclate dans son travail de professeur, mais dont toute la vie se déroule sur 28 ans dans l’attente des trois jours de bonheur, et des trois cent soixante-deux d’attente, au rythme des mariages multiples de Cooper. Jake est sympathique, certes, mais j’ai eu constamment envie de lui botter les fesses : quelle passivité, quelle soumission à son épouse dont il n’est que le faire-valoir.

Quant à la meilleure amie de Mallory, Leland, je préfère passer tant elle est la caricature de l’amie toxique, nombriliste, jalouse, envieuse…

J’ai apprécié Nantucket, la plage, les bateaux, imaginé les paysages, car c’est l’île qui est le personnage principal, en fait… je dois reconnaître, quand même que la partie consacrée aux attentats du 11 septembre est émouvante.

C’est un roman sympathique, pour se reposer entre deux lectures plus exigeantes, ou sur la plage, que j’ai un peu plus apprécié que le précédent de l’auteure qui publie deux romans par an, Amélie Nothomb est battue…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure

#Étéaprèsété #NetGalleyFrance !

Un autre avis : https://pamolico.wordpress.com/2022/06/03/ete-apres-ete-elin-hilderbrand/

7/10

Extraits :

Comme la plupart de ceux qui sont nés sur cette île et y ont passé leur enfance, il se sent coupable de ne pas apprécier le paysage à sa juste valeur. Il se sent coupable de ne pas avoir apprécié sa mère à sa juste valeur. Sa mère qui est en train de mourir, à51 ans. Le mélanome a provoqué une métastase cérébrale ; elle a déjà perdu un œil. Les soins palliatifs commenceront demain matin.

« Grandir, c’est aussi apprendre à dire au revoir », lui ont appris ses parents

Ils ont allumé la télé et sont tombés sur un film qui commençait justement, « Même heure, l’année prochaine », avec Alan Alda et Ellen Burstyn. Ça racontait l’histoire d’un couple qui se rencontre dans un hôtel de bord de mer en 1951 et décide de se retrouver tous les ans, ce week-end-là, même si chacun est marié de son côté.

Ursula veut marcher. L’air frais, le soleil. Les gens dans la rue sont soit insouciants, soit rivés sur leurs portables dans un état de bouleversement palpable. Un attroupement s’est formé devant la vitrine d’un magasin d’électroménager où est installé un écran plat. Ursula jette un coup d’œil par-dessus l’épaule d’un homme et aperçoit d’autres images d’un avion s’écrasant sur la tour. A moins qu’il ne s’agisse de la seconde, la tour sud ?

Lu en juin 2022

« Tu seras mon père » de Metin Arditi

Restons en Italie, avec le roman d’un de mes auteurs fétiches, et promenons-nous dans l’Histoire assez récente du pays avec les Brigades Rouges en toile de fond pour raconter une belle histoire :

Résumé de l’éditeur :

Vérone, 1978. Renato, sept ans, entretient avec son père une relation merveilleuse, que bouleverse l’enlèvement de l’homme d’affaires par un commando des Brigades rouges. Lorsqu’elles le relâchent après paiement d’une rançon, il n’est plus qu’une ombre. Laminé, honteux, il met fin à ses jours. Renato et sa mère s’exilent en Suisse. Le jeune garçon y développe le goût des hautes cimes et celui du théâtre, où il excelle. Mal entendant, il se sent à l’aise dans cet univers où les mots sont connus par avance et où son handicap peut être caché,

 Dix ans plus tard, pour sa dernière année de scolarité, il est inscrit dans un internat de Lausanne. Il y vit des moments difficiles, croise le professeur Paolo Mantegazza, un Italien, responsable des activités théâtrales, comme lui passionné de haute montagne. Une amitié elle aussi merveilleuse s’établit entre les deux, faite d’admiration réciproque et de grande estime.  Renato voit en lui un père de substitution. Très vite, pourtant, on apprend que Paolo Mantegazza n’est nul autre que Paolo Rivolta, un ancien des Brigades rouges dont il était le principal théoricien. Onze ans plus tôt, c’était lui qui avait machiné l’enlèvement du père de Renato.

 Que va faire le maître ? Comment va réagir l’élève ? Qu’adviendra-t-il de cette amitié foudroyée ? Quel jeu jouera la belle Josy, maîtresse de l’Italien, qui enseigne le hip-hop à l’Institut ? Une paternité peut-elle se reconstruire ?

Ce que j’en pense :

L’histoire s’ouvre en 1978 sur l’enlèvement de Francesco Barro, glacier réputé, patron sympathique qui prend le café avec ses ouvriers, dont certains même le tutoient. Il ne se croit pas menacé par les Brigades Rouges qui s’en prennent aux patrons qui exploitent leurs ouvriers et s’enrichissent sur leurs dos. Après d’âpres négociations (quand il s’agit de payer une rançon c’est compliqué, on voudrait négocier). C’est un homme brisé qui va être libéré, il est resté attaché sur un matelas nourri de sardines en boîtes… Sardines qui vont avoir du bon, car achetées en quantité, on pourra remonter jusqu’aux ravisseurs !

Le « cerveau », l’éminence grise des Brigades, est Paolo Rivolta qui a établi une liste des patrons à enlever, mais on ne remontera pas jusqu’à lui pour cet enlèvement ; il purge une peine de prison pour une autre affaire, et à sa sortie, nouvelle identité : Paolo Mantegazza qui s’exile en Suisse pour enseigner.

Paolo Rivolta, devenu Mantegazza enseigne à l’internat et monte chaque année une pièce de théâtre. Renato est passionné par le théâtre, mais il va y avoir une rivalité avec un autre élève, fils d’un magnat grec, à qui revient chaque année le premier rôle. Mais Paolo se sent coupable et, ayant compris qu’il était responsable de la mort du père de Renato, va ruser pour lui attribuer le meilleur rôle.

Il est tombé sous le charme du garçon, et inconsciemment voudrait se racheter. Une relation de type père-fils s’installe entre eux : Renato cherche en lui l’image du père, alors que Paolo se sent une âme de père.

Nadelmann qui, lui, a dû quitter Vienne à cause de l’antisémitisme régnant à l’université, donne aussi des cours au pensionnat. Il a deviné qui se cachait derrière Mantegazza… chacun se réfugie dans une œuvre qui le conduit à se dépasser : traduire Nietzsche pour Paolo, se plonger dans Höderlin pour Nadelmann.

Peu à peu, Paolo entre dans la vie de Renato, dans le cœur duquel une place et à prendre, et dont la mère vient de se remarier. Il lui propose des cours de danses avec sa compagne Josy ; mais peut-on construire une relation authentique sur le mensonge, même par omission ? Peut-on rattraper le mal qu’on a fait autrefois, sous l’effet d’une idéologie à laquelle on a cru ?

Chacun des personnages a sa dose de souffrance et de contradictions et fait comme il peut pour vivre avec. Josy est née dans le Bronx, elle donne des cours de hip-hop en Suisse, où elle se sent exister, par rapport à son pays d’origine où règne la ségrégation : être Noir c’est déjà compliqué, mais femme de surcroît et qui danse sur une musique où règnent les garçons…

Renato doit aussi affronter une vérité, qu’il voudrait ne pas voir, perdre des illusions sur la nature humaine et faire un pas vers la tolérance et le pardon, mais est-ce si facile à son âge ?

C’est la force de MetinArditi de nous faire réfléchir sur les relations interhumaines, la faute, la réparation, la rédemption en nous racontant une belle histoire. J’ai intégré le « club des groupies » de l’auteur en lisant « Le Turquetto » que j’ai adoré et depuis je lis chacun de ses livres au fur et à mesure de leur parution. J’ai un peu moins aimé celui-ci qui les précédents, on devient exigeant quand un auteur nous envoûte ! mais c’est une belle histoire et il ne faut pas être tenter de comparer. On n’est pas dans le même registre que « Le peintre d’icônes » par exemple ! Mais je chipote ! Il suffit de regarder la note que j’ai donné à cette lecture.

Comment résister quand Metin Arditi propose une de mes citations préférées de Nietzsche : « Je ne crois qu’en un dieu qui sache danser » ? impossible…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume d’un auteur que j’aime vraiment beaucoup et dont je guette avec impatience chaque nouveau roman.

#Tuserasmonpère #NetGalleyFrance !

9,5/10

Écrivain francophone d’origine turque, Metin Arditi est l’auteur d’essais et de romans, parmi lesquels Le Turquetto(Actes Sud, 2011, prix Jean Giono), et chez Grasset, L’enfant qui mesurait le monde (2016, prix Méditerranée), Mon père sur mes épaules (2017) et L’homme qui peignait les âmes (Grasset, 2021). En 2022, il a publié le Dictionnaire amoureux d’Istanbul (Plon-Grasset).

Extraits :

« A chaque instant, l’être recommence » disait Zarathoustra. Il avait traduit ces mots par Ad ogni istante, l’essere rinasce. A chaque instant, l’être renaît. C’était plus qu’une traduction, un besoin de garder l’espoir. D’autres réflexions lui apportaient du réconfort. « Je ne crois qu’en un dieu qui sache danser », disait Nietzsche. Il célébrait la joie de vivre, sans juger ni condamner.

A l’université de Vienne, l’antisémitisme était une banalité. Après avoir subi d’inqualifiables humiliations de la part de ses collègues, il avait décidé de ne plus revoir la ville. Jamais. Ce n’était pas qu’il n’aimait plus Vienne. Il l’aimait trop. Impossible de s’imaginer au Prater ou au Ring sans souffrir…

Il l’aimait bien, Mantegazza. Il l’avait vu à l’œuvre aux répétitions, c’était un homme sensible, généreux, un Mensch, qui avait voulu changer l’ordre des choses dans l’Italie d’après-guerre. Le pays avait beau être prospère et chantant, lui-même ne ressentait pas à son égard un amour immodéré. Il n’avait pas oublié les années trente et quarante, l’axe Rome-Berlin, les amitiés hitlériennes de Mussolini, ses lois raciales, calquées sur celles de l’Allemagne nazie.

Sa vie avait été un sentier escarpé chargé de ronces sur lesquelles ses illusions s’étaient accrochées, l’une après l’autre. Au moins se trouvait-il à son sommeil débarrassé d’elles, libre, pour le temps qu’il lui restait à vivre, d’écouter le vent siffler, dépouillé de toute illusion. Sans doute avait-il fallu qu’il s’appauvrisse ainsi, pour être heureux comme il l’était à cet instant…

Elle (Josy) était née dans le Bronx… Le hip-hop avait surgi sous ses yeux. Il offrait aux garçons de son quartier une façon de canaliser leurs frustrations et leur colère. S’il s’était répandu dans le monde entier, c’était la preuve qu’il avait en lui une composante artistique. Mais il ne fallait pas s’y tromper, cette danse était chargée de violence.

Qu’avait imaginé Paolo, grand bienfaiteur des masses laborieuses ? Que l’on pouvait kidnapper un homme et le renvoyer chez lui une fois la rançon payée ? Du donnant donnant ? Des dommages collatéraux ? Vous n’y pensez pas Monsieur le président.

Lu en juin 2022

« Le café suspendu » d’Amanda Sthers

Comme j’avais plutôt apprécié « Lettres d’amour sans le dire », le précédent roman de l’auteure, je n’ai pas hésité à me plonger dans son dernier livre :

Résumé de l’éditeur :

« Lorsqu’on commande un café à Naples, on peut en régler un second qui sera offert à qui n’aura pas les moyens de s’en payer une tasse. Il est indiqué sur l’ardoise du bar comme un café sospeso : un café suspendu. Voici un récit composé de sept histoires que j’ai recueillies par bribes au café Nube pendant les quarante dernières années. Toutes sont liées par ce fil invisible qu’est le café suspendu.  Du côté de celui qui offre comme de celui qui reçoit, la vie passe dans cette tasse… »

Le narrateur, Jacques Madelin, un Français installé à Naples après une déception amoureuse, passe le plus clair de son temps installé au café, juste en bas de chez lui, à prendre des notes en observant les personnes qui se croisent, se cachent ou se cherchent, les rencontres amoureuses ou amicales qui se tissent. La peau d’un crocodile de légende transformée en un étrange sac, une femme trompée qui s’arrange avec la maîtresse de son mari pour garder ce dernier, une jeune femme qui doit se débarrasser du foulard légué par sa grand-mère pour retrouver le goût de vivre, un écrivain aux mille visages, un homme qui a peur de dormir, et même un médecin chinois qui veut soigner les gens en bonne santé…

Tout en racontant des histoires pleines d’humanité, de fantaisie, de souvenirs, de récits historiques, légendaires ou imprégnés de psychanalyse, Jacques dessine au fil des pages un bouleversant autoportrait. C’est aussi un livre sur la charité, sur la manière dont la prodigalité se répercute sur nos destins.

Le talent de conteuse d’Amanda Sthers fait merveille, alliant grâce poétique, peinture des sentiments et évocation d’une ville à l’atmosphère unique.

Ce que j’en pense :

Jacques Madelin a quitté la France, lorsqu’il était jeune pour tenter de retrouver la femme dont il était amoureux. Hélas, sa dulcinée ne l’avait pas attendu. Le chagrin qui s’abat sur lui va très vite se trouver balayé, relativisé mais pas oublié, car survient le tremblement de terre. Il va alors porter secours aux victimes et fait la connaissance de Maurizio le propriétaire du café Nube qu’il va suivre et donc s’installer à Naples pour une nouvelle vie. Jacques constitue le fil rouge de cette série de sept nouvelles.

Autre fil rouge, bien sûr, le café suspendu : lorsqu’un client commande un café, il peut en offrir un sur l’ardoise pour une personne qui n’a pas l’argent pour s’en offrir un. Le café sospeso autant que le café Nube devient ainsi un lieu où les gens peuvent se rencontrer, vraiment, pas simplement se croiser pour s’oublier aussi vite.

On fait ainsi la connaissance de personnages attachants, des femmes de caractère, telle cette femme mariée qui propose un étrange marché à la maîtresse de son mari, l’argent permet tout n’est-ce pas ? Cette histoire est loin d’être banale, car elle est sous-tendue par une histoire de sac confectionné à partir de la peau d’un crocodile.

Certaines nouvelles m’ont plus intéressée que d’autres, telle l’histoire du Docteur Chen, qui a fui son pays natal, la Chine, caché dans la cale d’un bateau. Il exerce la médecine comme dans son pays, en privilégiant la prévention, l’alimentation, les différents équilibres, les pouls…  et conseille aux patients d’aller le voir « avant d’être malade », ce qui les surprend parfois.

J’ai beaucoup aimé « L’écrivain sans visage » hommage à Naples et aussi à Elena Ferrante dont on ne connaît pas l’identité et à son « Amie prodigieuse ». Au passage, Amanda Sthers nous propose l’interprétation de l’amitié toxique qu’elle prête à l’auteure.

J’ai demandé à rester anonyme, et ça n’a pas l’air de poser de problème puisque tout le monde se fout de mes romans. J’écris quand même, je n’ai pas le choix. C’est en moi comme je respire. Mais c’est violent. Un livre qui n’est pas lu n’existe pas, il n’est même pas écrit. Il n’est pas un fantôme, il est le néant.

L’histoire d’Aldo, avec son insomnie rebelle, est intéressante aussi, car il attache tellement d’importance aux signes que lui envoie le destin, le numérologue qui meurt d’un infarctus lorsqu’il arrive à son rendez-vous, les rencontres ratées avec un mage, ou lorsqu’il quitte en courant le cabinet du Dr Chen (quelle idée de se faire soigner avant d’être malade ? Il est sûrement fou ce médecin !) tant et si bien qu’il passe à côté de tout, de la jolie brune qu’il côtoie sans la remarque alors qu’il cherche l’amour…

Se pourrait-il qu’il n’ait pas de destin ? Que rien ne soit inscrit pour lui ? Cela ferait-il de lui un homme libre ou, au contraire, abandonné par les dieux ?

Les récits s’étalent entre le début des années quatre-vingt-dix et l’époque actuelle, englobant les conflits sociaux, gilets jaunes en France, élections en Italie qui font cohabiter le mouvement cinq étoiles de Luigi Di Maio et la Ligue du Nord de Matteo Salvini, sous fond d’immigration, de racisme, pour aboutir à la crise du Covid avec ses peurs, ses décès et ses confinements qui vont encore isoler, désocialiser davantage les gens.

Ceci nous donne un livre intéressant, sensible, très humain, où les personnages de fiction sont bien intégrés dans leur époque et donc une réflexion psycho-sociologique.

C’est le deuxième livre d’Amanda Sthers que je lis, après l’avoir longtemps snobée, et il m’a permis de passer un bon moment, car elle sait bien raconter des histoires et on se laisse bercer par son écriture autant que par son propos. Elle fait une déclaration d’amour à la ville de Naples, et donne envie d’aller s’y promener.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteure.

#Lecafésuspendu #NetGalleyFrance !

8/10

Extraits :

Lorsqu’on commande un café à Naples, on peut en régler un second indiqué sur l’ardoise du bar comme un café sospeso : un café suspendu offert à qui entrera sans avoir les moyens d’en payer une tasse…

La vérité, c’est qu’il y a toujours trois vérités. Celle de l’un, celle de l’autre et celle de Dieu.

Il se retrouva dans le Centro Storico. Jadis lieu de la noblesse et de la bourgeoisie de Naples, les palais ont été abandonnés dans les années cinquante, après le tremblement de terre, au profit de la banlieue plus chic… On peut regarder le centre comme une belle femme qui a vieilli. Naples est encore belle, pour son âge…

Elle n’était pas de ces filles qui battaient des cils devant chaque prétendant. Elle n’attendait pas l’amour, mais l’exceptionnel. Une route, un signe, le déclencheur. A ses yeux, qu’on définisse une femme par le bras auquel elle s’agrippait était une chose insultante. Elle voulait devenir quelqu’un, pas la femme de quelqu’un.

Les mots n’existent que s’ils sont entrecoupés de silence ; le vide compose aussi nos corps, ainsi, il y a, en nous, l’inscription invisible du destin que nous trimballons comme les bosses qui restent des blessures passées.

Elle m’expliqua que Naples était le personnage central de son roman et que ses personnages étaient tous truffés de défauts car c’était la seule manière de donner un sentiment de vérité, elle aimait à répéter que les êtres avaient tous l’âme boiteuse et que Naples, ville schizophrène, sale et sublime, vieille, défigurée et majestueuse était la représentation de l’essence humaine, et un portrait fidèle de celle qu’elle pensait être.

A vrai dire à chaque histoire d’amour, on pense ne plus faire qu’un avec l’autre et la vie se charge de nous rappeler qu’on est toujours seul face à nos voyages. Et parfois, parfois… Et j’espérais être ce parfois…

Toutes les grandes amitiés sont toxiques. Elles en sont le fondement. On est attiré par ce qui nous fascine et ce qui nous fascine nous met en danger. Tous les rapports humains sont des rapports de force.

Chaque génération croit être une exception mais nous sommes la même pierre qui roule.

Tu sais comme on s’abstrait de ce qu’on est quand on lit et comme à la fois on est profondément soi-même ? Eh bien c’est cela le sommeil. Les livres, ce sont les rêves que quelqu’un d’autre nous prête.

Lu en juin 2022

« Le jour où le monde a tourné » de Judith Perrignon

Je vous emmène en Royaume Uni avec le livre dont je vous parle aujourd’hui, sur les traces d’une femme qui a marqué son époque, dans tous les sens du terme :

Résumé de l’éditeur :

« Le Royaume-Uni des années 1980. Les années Thatcher. Elles sortent toutes de là, les voix qui courent dans ce livre, elles plongent au creux de plaies toujours béantes, tissent un récit social, la chronique d’un pays, mais plus que cela, elles laissent voir le commencement de l’époque dans laquelle nous vivons et dont nous ne savons plus comment sortir. 

 
C’est l’histoire d’un spasme idéologique, doublé d’une poussée technologique qui a bouleversé les vies. Ici s’achève ce que l’Occident avait tenté de créer pour panser les plaies de deux guerres mondiales. Ici commence aujourd’hui : les SOS des hôpitaux. La police devenu force paramilitaire.  L’information tombée aux mains de magnats multimilliardaires. La suspicion sur la dépense publique quand l’individu est poussé à s’endetter jusqu’à rendre gorge. La stigmatisation de populations entières devenues ennemis de l’intérieur.


Londres. Birmingham. Sheffield, Barnsley. Liverpool. Belfast. Ancien ministre. Leader d’opposition. Conseiller politique. Journaliste.  Écrivain. Mineur. Activistes irlandais. Voici des paroles souvent brutes qui s’enchâssent, s’opposent et se croisent. Comment ne pas entendre ces quelques mots simples venus aux lèvres de l’ancien mineur Chris Kitchen comme de l’écrivain David Lodge : une société moins humaine était en gestation ?

 
Comment ne pas constater que le capitalisme qui prétendait alors incarner le monde libre face au bloc soviétique en plein délitement, est aujourd’hui en train de tuer la démocratie ?
Quand la mémoire prend forme, il est peut-être trop tard, mais il est toujours temps de comprendre. » J.P.

Ce que j’en pense :

Le livre s’ouvre sur l’annonce du décès de Margaret Thatcher, la Dame de Fer et c’est l’occasion de revenir pour les plus jeunes qui ne l’ont pas connue sur son enfance dans l’épicerie paternelle à Grantham, la précarité, les études, l’obligation de réussite, et son parcours comme premier Ministre…

Après une enfance austère auprès d’un père prédicateur, qu’elle accompagnait le dimanche et qui a inculqué la rigueur, elle candidate pour la première fois aux législatives en 1950 : elle a 24 ans ! elle devient cheffe de l’opposition en 1976 et fait remporter les élections à son parti en 1979… parcours exceptionnel pour l’époque…

Parvenue au 10, Downing Street, elle retrousse ses manches, s’en prend aux syndicats qui ont trop de pouvoir et paralyse régulièrement le pays, la honte devant les autres pays !

Elle va faire une gestion comptable, donnant la part belle au libéralisme, favorisant les plus riches, et faisant basculer une grande partie du peuple dans la précarité, au nom de son aversion pour le communisme (tout ce qui est social signifie assistanat et communisme pour elle). Sa relation avec Ronald Reagan est intéressante sur ce plan et sur d’autres d’ailleurs.

L’auteure aborde ses méthodes pour faire plier tous ceux qui ne pensent pas comme elle : les grévistes de la faim en Irlande, qu’elle laisse mourir sans état d’âme, les mineurs en grève qui vont tout perdre, l’Europe dont elle redoute l’évolution vers le fédéralisme, le grand marché économique lui suffisant largement : comment oublier ses éclats : I want my money back son célèbre « mantra » qu’elle ne cessera de répéter à Bruxelles.

Qu’aurait-elle pensé du Brexit ? Pas sûr qu’elle ait approuvé !

Elle a eu des fulgurances avec Gorbatchev, l’intégration des pays de l’Europe de l’Est, des combats gagnés, par chance parfois telle la « guerre des Malouines » …

J’ai vécu à l’époque de la Dame d e Fer, quand je suis entrée dans la vie active, elle était 1er ministre et j’ai suivi de très près son parcours, son intransigeance, ce que certains appelaient rigueur mais qui relève plus de la rigidité pour moi, et ce qui m’a le plus révolté c’est son attitude avec Bobby Sands, en Irlande du Nord : en prison, où il était torturé, et faisait une grève de la faim, elle l’a laissé mourir avec ses amis (10 sont morts ainsi) avec une police qui faisait régner la terreur, faisant des pressions sur les familles, ce n’était plus des policiers, ils se comportaient comme des militaires au combat !

Bobby Sands a tenu son journal et Judith Perrignon nous en propose des extraits très évocateurs.

Je suis un prisonnier politique. Je suis un prisonnier politique car je suis la victime d’une longue guerre qui oppose le peuple opprimé d’Irlande à un régime étranger qui nous occupe, nous persécute et refuse de se retirer de nos terres »

Je ne l’appréciais pas, mais il faut reconnaître que c’était une femme hors du commun, et la manière dont les membres de son parti l’ont obligée à partir est loin d’être fair-play : elle réussit à avaler ses larmes pour présenter son bilan à la Chambre avec toutes l’énergie dont elle était capable, comme toute Britannique qui se respecte : Never explain, never complain !

Le livre de Judith Perrignon est très étoffé, truffé de témoignages de personnes qui ont travaillé pour elle, Charles Powell, l’écrivain David Lodge, son biographe officiel, entre autres. C’est très intéressant mais c’est une lecture exigeante, alors j’ai pris mon temps, lisant et approfondissant un « chapitre » à la fois, car je connaissais bien la chronologie, donc je pouvais laisser reposer, décanter, pendant un certain temps.

Un voyage intéressant et agréable qui m’a beaucoup plu.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure

#Lejouroùlemondeatourné #NetGalleyFrance !

8/10

je n’ai pas pu résister of course

d’autres avis: https://pamolico.wordpress.com/2022/03/18/le-jour-ou-le-monde-a-tourne-judith-perrignon/

https://vagabondageautourdesoi.com/2022/03/22/judth-perrignon/

Extraits :

Ils sont trop jeunes pour se rappeler Margaret Thatcher mais ils sont en quelque sorte ses enfants. C’est elle qui a fait de la City la première place financière au monde. 27 octobre 1986. Assouplissement et changement des règles en un jour. BOUM ! Un big bang a-t-on dit alors. Ainsi sont nés les Golden Boys. Des créateurs de richesse, des héros nationaux, disait-elle.

Elle a délibérément décimé des régions qu’elle n’aimait pas, qui ne votaient pas pour elle.

Elle a fermé les chantiers navals. Elle a fermé les mines. Elle a fermé L métallurgie. Elle était obsédée par l’idée de briser les syndicats…

Donald Trump, le Brexit, Marine Le Pen… Ils ont tous bénéficié du vote contestataire de ces laissés-pour-compte qui considèrent les partis politiques normaux comme la cause de tous leurs maux… Ils cèdent aux sirènes de l’extrême gauche ou de l’extrême droite, de la xénophobie et du racisme.

On dit souvent que sa politique ultérieure a été influencée par ce vieux diction populaire qui dit : « qui n’épargne pas un sou n’en aura jamais deux. C’était Margaret, elle avait cette mentalité. Qui était aussi la mentalité d’une petite ville. Les gens se connaissaient tous. Il y avait de multiples réseaux locaux.

A Grantham c’était un commerçant devenu prospère et une figure politique locale. Il était pasteur méthodiste, c’était ce qu’on appelle un prédicateur laïc. Il faisait le tour des églises méthodistes du coin pour y délivrer des sermons.

Quand elle est arrivée au pouvoir, elle a fait de la réforme des syndicats une des priorités. Parce que le pays tout entier faisait grève presque chaque hiver.

La grande force de Margaret Thatcher, c’était d’agir, de mettre les choses en place. D’imposer des décisions difficiles avec une volonté d’acier. Elle tirait ses idées de différentes sources, y compris ses lectures.

Ce qui se passe autour de ce petit caillou (Les Malouines) résidu d’une toute-puissance impériale révolue, annonce les chapitres à venir, qu’ils s’écrivent en Irlande du Nord ou dans les villes minières. Elle ne négocie que dans les alcôves où se fait et se défait son pouvoir. Jamais avec l’ennemi. C’est elle ou eux.

La reine a un sceptre ou un orbe comme symboles du pouvoir, le chevalier a u bâton… Elle, elle avait un sac à main. Ce sac à main était l’instrument et le symbole du pouvoir. Elle était toujours la seule personne dans la pièce à en avoir un.

La prison pouvait mener au cimetière. Il est tout en haut de Falls Road : le cimetière de Milltown. Il est plein de vies courtes. La plus célèbres d’entre elles fut celle de Bobby Sands, mort le 5 mai 1981 au terme d’une grève de la faim de 66 jours, en laissant derrière lui un journal entamé le 1er mars 1981.

Lu en mai 2022

« Celui qui veille » de Louise Erdrich

Petit détour au Dakota du Nord, avec ce livre d’une puissance rare, un roman qui se mérite, car le sujet est toujours d’actualité, et les raisons de se révolter aussi :

Quatrième de couverture :

Dakota du Nord, 1953. Thomas Wazhashk, veilleur de nuit dans l’usine de pierres d’horlogerie proche de la réserve de Turtle Mountain, n’est pas près de fermer l’œil. Il est déterminé à lutter contre le projet du gouvernement fédéral censé « émanciper » les Indiens, car il sait bien que ce texte est en réalité une menace pour les siens.

Contrairement aux autres jeunes employées chippewas de l’usine, Pixie, la nièce de Thomas, ne veut pour le moment ni mari ni enfants. Pressée de fuir un père alcoolique, insensible aux sentiments du seul professeur blanc de la réserve comme à ceux d’un jeune boxeur indien, elle brûle de partir à Minneapolis retrouver sa sœur aînée, dont elle est sans nouvelles.

Pour « celui qui veille », n’ayant de cesse d’écrire aux sénateurs dans le but d’empêcher l’adoption de la loi, quitte à se rendre lui-même à Washington, comme pour Pixie, qui entreprend le premier voyage de sa jeune existence, un long combat commence. Il va leur révéler le pire, mais aussi le meilleur de la nature humaine.

Inspirée par la figure de son grand-père maternel, qui a lutté pour préserver les droits de son peuple, Louise Erdrich nous entraîne dans une aventure humaine peuplée de personnages inoubliables. Couronné par le prix Pulitzer, ce majestueux roman consacre la place unique qui est la sienne dans la littérature américaine contemporaine.

Ce que j’en pense :

Nous sommes en 1953, au Dakota du Nord, dans la réserve de Turtle Mountain, lorsqu’un texte de loi est proposé au Congrès américain, sous la houlette du Sénateur Watkins : il s’agit, ni plus ni moins, de rayer des communautés indiennes de la carte sous le prétexte fallacieux de les émanciper, tout en faisant main basse (une fois de plus !) sur leurs terres : ils deviendraient ainsi des « citoyens comme les autres » et quitter la terre de leurs ancêtres pour aller vivre en ville. Le terme américain employé pour émancipation est « termination » beaucoup plus évocateur car si on ajoute « Ex » on obtient extermination…

Thomas Wazhashk, le héros principal, est veilleur de nuit dans une usine de pierres d’horlogerie, ou travaillent essentiellement des femmes, plus précises que les hommes, dans ce travail minutieux qui leur abîme la vue. Parmi celles-ci Pixie alias Patrice, la nièce de Thomas.

Thomas, comme son grand-père et son père avant lui, qui ont élaboré et signé les protocoles autrefois avec l’État, décide de ne pas se laisser faire, il se procure le texte, l’étudie, envoyant au passage des lettres à toutes les personnes influentes.

Pour Pixie, qui vit dans la « maison familiale » sans eau ni électricité, avec sa mère Zhaanat, son frère, et un père alcoolique qui ne se montre que pour maltraiter tout le monde et demander de l’argent pour ses futures beuveries. Sa sœur Vera est partie un jour pour la ville et personne ne l’a jamais revue. Pixie ne pense qu’à partir, rêve de faire des études, et un jour elle a le courage de quitter pour la première fois Turtle Mountain pour aller chercher sa sœur : prendre le train, se confectionner une valise car trop pauvre pour en acheter une…

On a donc deux récits qui s’entremêlent celui de Thomas et sa lutte contre ce texte de loi infâme ; il n’hésitera pas à se rendre à Washington pour plaider sa cause au nom du Congrès des Indiens qu’il représente. Et de l’autre côté, sa nièce, une jeune femme de dix-neuf ans, tout aussi coriace et décidée, qui refuse une vie avec mari, enfant, pour se trouver elle-même.

Au passage, on se rend compte de la manière dont sont traités les Amérindiens, notamment les femmes (maltraitance, viols, conditions de travail…) alors qu’ils sont sur les terres que les colons ont spoliées, s’appropriant toutes les richesses au passage, les reléguant dans des réserves de plus en plus réduites à la portion congrue, leur interdisant de pratiquer leurs propres cultes… où l’homme  blanc passe, la nature trépasse comme je le dis souvent, et cela s’applique aux civilisations qui ne sont pas les siennes.

Dans ce livre, Louise Erdrich rend hommage à son propre grand-père, Patrick Gourneau dont le personnage de Thomas, cet homme qui veille sur l’usine et surtout sur sa communauté, est librement inspiré et à son combat.

Il y a longtemps que je veux me lancer dans la lecture des romans de Louise Erdrich , et deux m’attendent dans ma bibliothèque : « Dans le silence du vent » et « LaRose » alors quand j’ai vu celui-ci à la médiathèque j’ai foncé…  il n’est donc plus question de procrastiner !

C’est un uppercut (hommage au passage au match de boxe organisé par Thomas !) ! j’ai aimé l’histoire, l’écriture, les personnages, tout… Et Louise Erdrich m’a donné l’occasion de renforcer mon anti-américanisme primaire, du moins dirigé contre ces suprémacistes blancs qui tirent sur tout ceux qui n’ont pas la même couleur de peau qu’eux, et sont capables de voter pour l’homme aux cheveux orange qui a quand même provoqué une tentative de coup d’état. Trump a d’ailleurs ressorti le projet de « Termination » …

9/10

Unanimement considérée comme l’un des grands écrivains américains contemporains, Louise Erdrich est l’auteure d’une œuvre majeure, forte et singulière, avec des romans comme La malédiction des colombes, et Dans le silence du vent. Distinguée par de multiples récompenses littéraires au fil de sa carrière, dont le National Book Award, elle s’est vu attribuer le prix Pulitzer de la fiction 2021 pour son nouveau roman Celui qui veille.

Extraits :

C’est dans cet endroit silencieux, toujours silencieux, que de nombreuses femmes de Turtle Mountain passaient leurs journées penchées sous la lumière crue des lampes de travail. Elles collaient sur de minces tiges verticales des lamettes ultrafines de rubis, de saphir ou, moins précieux, de grenat, avant perforation. Les pierres d’horlogerie ainsi obtenues serviraient à la fabrication de montres Bulova et de pièces destinées au département de la Défense…

Il était là, dans la première ligne de cette très sobre première phrase, le terme « termination », et aussitôt il remplaça dans la tête de Thomas celui d’émancipation, à la puissante aura d’ouverture. Dans la presse, l’auteur de la proposition de loi avait construit autour de son texte un nuage de grands mots – émancipation, liberté, égalité, succès – qui maquillaient sa vérité : la termination. Ne manquait que le préfixe. Le « ex ».

Sa génération devrait se définir. Qui était Indien ? Qu’est-ce que cela voulait dire ? Qui, qui, qui ? Et comment ? Comment leur identité pouvait-elle dépendre d’un pays qui, les ayant vaincus, essayait par tous les moyens de les absorber ? Ce pays continuait parfois à manifester sa haine frontalement, certes, mais, le plus souvent maintenant, ça passait par un déversement de grands sentiments glorieux. Guerres. Citoyenneté. Drapeaux…

Si Arthur V. Watkins avait été boxeur – pure fiction – il aurait fait partie des castagneurs. Difficile à croire d’un homme à l’image aussi respectable, aussi idéale. La panoplie complète du prédicateur, avec son début de calvitie angéliquement auréolé de cheveux blancs et ses lunettes. Un air agressivement pur et pieux : tel était Watkins.

C’était l’époque de « l’allotissement », quand les Utes de la réserve où se trouvait la propriété des Watkins se virent déposséder de plus de cinquante-cinq millions d’hectares de terres pourtant garanties par les décrets présidentiels d’Abraham Lincoln, d’abord, puis de Chester A. Arthur.

Les arbres buvaient une dernière goulée des grandes eaux coulant dans les profondeurs avant de s’endormir. S’endormir, comme lui. Sous cette couche d’eau, il percevait la présence d’autres êtres qui bougeaient si lentement que les humains n’avaient généralement pas conscience de leur existence. Mais lui détectait leurs mouvements, tout là-bas dessous. En plus profond encore, bien plus profond, sous ces êtres, il y avait le feu de la création, enterré par les étoiles au centre de la terre…

Lu en mai 2022

« Les rites de l’eau » d’Eva Garcia Saenz de Urturi

Plongée dans le monde fabuleux de la mythologie celte et ses mystères avec le livre dont je vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Pays basque espagnol, 2016. Un tueur en série s’attaque aux femmes enceintes. Comble de l’horreur, l’individu semble s’inspirer d’un rite ancestral consistant à brûler les victimes avant de les pendre par les pieds pour les immerger dans un chaudron datant de l’âge de bronze.

L’affaire est aussitôt confiée à l’inspecteur et profiler Unai López de Ayala, dit Kraken. Appelé sur la première scène de crime, ce dernier découvre, horrifié, que la victime n’est autre qu’Ana Belén Liaño, son amour de jeunesse.

Une révélation qui va replonger l’inspecteur vingt-cinq ans en arrière, dans un passé qu’il croyait profondément enfoui…

Ce que j’en pense :

Pleins feux sur le Pays basque espagnol en 2016 où l’on vient de découvrir une jeune femme morte dans de curieuses circonstances : elle est pendue par les pieds ? la tête immergée dans un chaudron. Très vite, il s’avère que le chaudron qui date de l’âge de bronze a été dérobé quelques temps auparavant.

C’est un chaudron de type irlandais, caractéristique de la culture celte. Si ma mémoire est bonne, celui-là a été exhumé en 1912, dans le massif de Pena Cabarga. Il date de l’âge de bronze, final, autrement dit, il a entre 2600 et 2900 ans.

L’enquête est confiée à l’inspecteur Unai López de Ayala, profiler de son état, dont nous avons fait la connaissance dans le précédent livre. Notre inspecteur, que l’on surnomme Kraken, a reçu une balle dans la tête, tirée à bout portant et qui lui a occasionné des dégâts, une aphasie de Broca en plus du stress post traumatique.

En arrivant sur la scène de crime, il constate que la victime est une amie de longue date, un amour de jeunesse, même avec laquelle il a participé autrefois à un camp de vacances. Ils étaient cinq adolescents sous la houlette d’un jeune professeur, Saul Tovar en juin 1992 ?

Plus tard on découvre une autre victime, tuée selon un rituel analogue, les deux victimes ayant partagé l’expérience alors que s’est-il vraiment passé durant ce camp de vacances ?

Qu’est ce qui peut bien pousser le meurtrier à s’en prendre à des femmes enceintes, ou à des futurs pères ? Les juge-t-il indigne d’être digne d’être parent ? Et pour quelle raison ?

Ce récit nous permet de voir fonctionner notre profiler : le meurtrier est-il psychotique ou psychopathe, par exemple ?

Il y avait un aspect messianique dans ce meurtre, comme si l’assassin accomplissait une mission en tuant rituellement Annabel Lee.  Ce qui évoquait aussi la psychose, la maladie mentale, la perte de contact avec la réalité. Bref, la folie.

L’auteure nous entraîne dans une enquête passionnante, avec des rituels celtiques compliqués, bien approfondis, nous envoyant au passage sur des fausses pistes, avec notre ami Kraken qui se remet mal de sa terrible blessure, rechignant à faire sa rééducation car plus rien ne semble l’intéresser. Mais l’assiduité à ladite rééducation étant la condition sine qua non, pour enquêter, en compagnie de sa coéquipière Estibaliz, alias Esti, il n’a plus le choix et ne tarde pas à succomber au charme de son orthophoniste, donc pas au bout de ses surprises…

Un clin d’œil au passage à la relation très forte et pleine de tendresse qu’entretient Kraken avec son grand-père : on aimerait bien avoir le même !

Ce thriller sort complètement des sentiers battus et fait remonter des traumatismes du passé, en nous faisant découvrir l’importance de la mythologie celtique en Cantabrique, ce qui m’a passionnée illico.

J’ai retrouvé le même plaisir qu’à la lecture du précédent roman d’Eva Garcia Saenz de Urturi : « Le silence de la ville blanche », avec des personnages récurrents (mais il n’est pas nécessaire de l’avoir lu pour déguster celui-ci). Il est aussi passionnant, m’a autant tenu en haleine car je l’ai lu presque en apnée. Un coup de cœur ce qui m’arrive rarement avec un ce style de roman. Je guette avec impatience déjà la parution du suivant en français….

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Fleuve noir qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteure.

#LesRitesdeleau #NetGalleyFrance !

Née à Vitoria-Gasteiz, Eva García Sáenz de Urturi est une romancière espagnole. En 1988, elle s’installe avec sa famille à Alicante, Communauté valencienne, où elle étudie plus tard l’optométrie à l’université d’Alicante. En 2012, elle publie son premier roman via Amazon.com « La saga de los longevos ».

Extraits :

Cette mise en scène était bien trop complexe pour un meurtre classique. C’était une drôle de façon de tuer quelqu’un. Comme si le tunnel de San Adrian était une faille temporelle menant à une époque où le rituel était aussi important que la mort elle-même. Il y avait quelque chose de totalement anachronique, hors du temps dans cette scène.

Le chaudron était un fétiche, un objet détourné de son usage pour devenir une arme. L’ensemble donnait une impression de contrôle ; les mains liées dans le dos pouvaient signifier la crainte que la victime se défende et bousille sa mise en scène sophistiquée.

En fait, reprit-elle après quelques instants de réflexion, je crois que même si tu nais avec une forte personnalité, un fort instinct de survie, que tu refuses d’être abusé… La réalité, c’est que quand tu es gosse, tu as un corps de vingt kilos, et que si un adulte décide de te faire du mal, tu ne peux pas l’en empêcher. Ça se passe tous les jours. Je veux dire, la violence intrafamiliale, les abus qui ne sont pas détectés, voire acceptés par des mères qui ferment les yeux…

J’étais troublé par les souvenirs qui affluaient en masse, de retour sur cette côte qui avait été si importante pour moi des années plus tôt. J’avais un compte à régler avec le dieu de cette mer, où j’évitais de me baigner depuis des décennies. La mer Cantabrique était pour moi synonyme de menace et de trahison…

C’est atavique, depuis des temps immémoriaux. Il y a toujours eu des rituels, des cérémonies, des prières… Trop de cultures et de religions successives pour que je vous les énumère, mais les lieux de culte, certains, en tout cas, les plus importants, subsistent, s’adaptent, demeurent. La Triple Mort s’inscrit dans un fond mythique indo-européen très ancien, dans l’origine est antérieure à l’âge de bronze. On la retrouve dans l’imaginaire celte du pourtour atlantique, jusqu’en Hispanie, et dans les traditions littéraires populaires d’origine celte en Galicie, dans les Asturies et en Cantabrie, mais pas seulement.

Si on regarde le Moyen-âge, un tiers de la population mourrait des mains d’un tiers… Nous sommes tous les descendants de ceux qui ont survécu à la période de l’enfance et qui ont peu se reproduire avant de mourir. Dans notre ADN, nous portons à la fois les gênes des victimes et ceux des assassins.

Toutes nos célébrations, toutes nos fêtes, toutes les traditions de vos villes et de vos villages sont issues de traditions bien plus anciennes. Depuis le Samhain celtique que les immigrants irlandais ont importé aux États Unis sous le nom d’Halloween et qui correspond à la nuit de Samain en Galice, mais aussi à la fête des moissons des Romains, jusqu’à la fête de la Saint-Jean qui célèbre le solstice d’été, et Noël qui correspond au solstice d’hiver. Les moments clés de l’année, dans la culture de nos aïeux – les solstices et les équinoxes – coïncident avec les grandes fêtes de l’Église catholique.

Lu en mai 2022

« Léopoldine » de Thierry Consigny

Je vous parle aujourd’hui d’un livre dont le titre a attiré mon attention, car il faisait remonter des souvenirs scolaires :

Résumé de l’éditeur :

« Léopoldine se noie le 4 septembre 1843, son père a quarante et un an. Lara se noie le 27 juillet 1997, j’ai trente-six ans. La mort de Léopoldine plonge Hugo dans le silence. Lui qui écrivait sans cesse, lui qui avait déjà plus écrit peut-être qu’aucun autre poète avant lui, pendant trois ans il ne publie plus un poème, plus un vers, rien.


De ces trois années muettes vont naître ses plus grands chefs d’œuvre. Et aussi les plus violents. Conservateur, Hugo devient révolutionnaire. La mort d’un enfant est intime. Elle est aussi politique. Intime donc politique. C’est ce que raconte cette histoire.


Tout commence par un voyage amoureux en Espagne. Hugo et Juliette Drouet, sa maîtresse, celle qui copie ses manuscrits, compagne de toute une vie, apprennent sur le chemin du retour la noyade de Léopoldine. Déflagration. Hugo est dévasté et leur amour ne semble pas devoir surmonter l’épreuve. Désormais incapable d’écrire, il fuit vers les honneurs et d’autres rencontres. Juliette n’est pas dupe. Elle le ramène à lui-même… et il lui revient, avec le début d’un texte qui deviendra Les Misérables. Et bientôt un engagement politique sans faille auprès des plus démunis.


A qui a perdu son enfant, les faussetés mondaines sont haïssables, comme les postures, les impostures, les artifices, les mensonges qui oppressent, les richesses qui écrasent. Chacun peut apercevoir cela, une rupture sensible. Mais Hugo, père déchiré par la perte de sa fille, nous crie qu’il ne s’agit pas seulement d’une sensibilité que les messieurs sérieux, riches et puissants, de son temps comme du nôtre, ont beau jeu de regarder avec commisération. Au-delà du sensible, crie Hugo, il s’agit de vérité. Si le réel n’est pas essentiellement matière mais esprit, alors un monde politique soumis aux plus riches n’est pas une fatalité. Il est faux. Il est contre nature. Il offense la splendeur du monde réel.


La douceur de « Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin » et la violence des Misérables disent la même chose. Hugo poète et Hugo révolutionnaire sont la même personne. C’est toujours la même vérité, celle de Léopoldine vivante dans la mort. Celle de Lara vivante dans la mort. La même tristesse et la même joie, la même réalité triomphale de la poésie. » T.C.

Ce que j’en pense :

Victor Hugo revient d’une escapade amoureuse avec Juliette lorsqu’il apprend par le journal la mort tragique de sa fille préférée Léopoldine, qu’il chérissait tellement qu’il n’avait pas vu d’un très bon œil son mariage. Tout s’effondre, mais comment pourrait-il en être autrement ?

Le chagrin est tel, qu’il se comporte de manière odieuse avec Juliette dont le seul tort était ne fait, d’être partie en Espagne avec lui. Il s’enferme dans son deuil, et devient incapable d’écrire le moindre vers, tant tout est devenu dérisoire.

Hugo à ce moment-là n’est plus un écrivain, il n’est qu’un père qui a perdu son enfant, un homme pour qui le monde est vide, sans beauté, sans signification, la vie dérisoire, et l’écriture…  Des mots.

L’auteur nous propose un exercice, a priori, étrange : à travers le chagrin de Hugo, il parle de celui qui n’est emparé de lui à la mort de sa fille Lara. Ce qui paraît un peu gênant, au départ, comme si seul un écrivain pouvait comprendre et mettre en mots le chagrin d’un autre homme de lettres. Peu à peu, on comprend que cela lui permet de travailler sur son propre deuil.

Le deuil transforme Hugo, son talent se tarit, il se détourne de Juliette, se rapproche de sa femme Adèle, puis son naturel volage reprend le dessus lorsqu’il rencontre Léonie Briard, avec laquelle il va tromper de manière assez éhontée Adèle et Juliette, passant des bras de Léonie, aux manuscrits que retranscrit fidèlement Juliette.

Il faudra trois ans pour que Victor Hugo recompose un poème, lorsqu’il se rend sur la tombe de Léopoldine, et encore une année de plus pour qu’il écrive, « Demain dès l’aube » que l’on a tous appris en récitation à l’école… On va assister à l’apparition de Hugo le révolutionnaire, le défenseur des pauvres, et à la naissance des « Misérables » (puis des Contemplations), son opposition violente et profonde, sans crainte des risques va l’envoyer en exil comme chacun sait.

J’ai aimé les extraits de poèmes, souvent même des poèmes entiers que l’auteur nous propose, parmi lesquels « Oceano Nox » et bien sûr « Demain dès l’aube ».

J’ai apprécié ce roman, assez court, où l’auteur parle de lui aussi bien que de Hugo, Balzac (son échec à l’Académie, son décès), citant Baudelaire et Rimbaud, comparant Guizot et son « enrichissez-vous » avec les discours d’Emmanuel Macron…

Une question me perturbe en refermant ce livre : La mort tragique d’un enfant est terrible pour tout un chacun, même si elle ne pousse pas la personne endeuillée à traduire sa peine en roman, certes la panne d’inspiration, les conséquences sont plus importantes sur le plan de la production littéraire, mais il n’y a pas de hiérarchie dans l’échelle des peines. Aucune peine n’est plus noble que celle de l’autre… Peut-être ai-je mauvais esprit ? Mais, cela ne m’a pas empêchée d’apprécier ce livre, loin de là.

J’aime Hugo le poète, et « Les Misérables » entre autres, de même que l’homme politique, par contre, j’ai quelques réticences avec l’homme en lui-même, dont l’action(le comportement avec les femmes par exemple)  n’est pas toujours en adéquation avec ses propos.

Après la mort de sa fille, Hugo le notable, l’ami des riches, devient peu à peu Hugo le révolutionnaires, l’ami des pauvres. Il bombardera les puissants de poèmes si violents qu’encore aujourd’hui, on ose à peine les lire et qu’ils restent peu connus.

Je connaissais bien la mort tragique de Léopoldine, les circonstances de la noyade où son époux a aussi trouvé la mort et l’auteur nous décrit la scène de manière très forte.

C’est le premier livre de Thierry Consigny que je lis et sa plume me plaît bien, sa sensibilité me touche, j’aurais peut-être dû lire « La mort de Lara » avant pour apprécier totalement ; si un jour je le vois…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur.

#Léopoldine #NetGalleyFrance !

8/10

Publicitaire, enseignant à Sciences Po, où il anime avec Laurent Le Bon un cycle de conférence sur le thème « Quand l’art déborde », Thierry Consigny est l’auteur de La Mort de Lara, La Grande Vie (Flammarion 2006 et 2007) et, avec son fils Charles de Le soleil, l’herbe et une vie à gagner(JC Lattès, 2011).

Extraits :

La vie poétique est là, au moment où Victor Hugo, sous la plume de son ami Alphonse Karr la mort de Léopoldine. C’est le moment de la fissure du monde, l’éclatement des apparences. La suite viendra longtemps après, tant l’explosion a été violente…

Comment ne pas voir que la mort de Léopoldine qui, jusqu’à la fin de ses jours, n’aura jamais cicatrisé, aura été, plus encore que la plus belle chose de sa vie, celle qui l’a fait, qui l’a accompli ? Celle sans qui jamais Les Contemplations, jamais Les Misérables, jamais non plus le Hugo révolutionnaire, le Hugo de l’exil, le Hugo des Châtiments, ni le Hugo mystique de La légende des siècles, et de ses derniers poèmes, n’auraient existé ?

Une simple lettre est à ce moment au-dessus de ses forces, il n’est plus un écrivain, il n’est même plus un père, il est un enfant, un orphelin.

Lui qui tombe amoureux de presque toues les jolies femmes qu’il rencontre, il sait bien que Juliette est à part, au-dessus. Mais la vie lui est de trop, la femme de sa vie lui est de trop.

Adèle l’a trompé avec celui qui était à la fois sa doublure et son contraire, Sainte-Beuve, aussi petit et brillant dans la petitesse que Hugo est grand et pataud dans la grandeur. Hugo l’a su, et il est resté. Convenances ? Peur du scandale ? Souci de sa carrière, de sa position mondaine ?

Pour Hugo, la mort de Léopoldine a rendu tous les faux-semblants, toutes les vanités mondaines dérisoires, et a donné, au contraire, une valeur vitale aux vrais trésors, aux rares génies qui participent du sel de la vie.

Mais, c’est bien par Léonie, pas par l’écriture, pas par les poèmes, pas même par Juliette, que Hugo a commencé de revivre après la mort de Léopoldine… Il a repris goût à la vie grâce à Léonie Briard, avec elle.

Dans le flot des péripéties de la vie de Hugo, on néglige souvent Adèle, l’épouse, la mère, et c’est une erreur. Adèle Foucher-Hugo était une personnalité de premier plan.

Lu en juin 2022

« La patience des traces »de Jeanne Benameur

Retour à une valeur sûre et une plume que j’adore, et je l’espère un retour vers un univers qui m’est cher,  avec le roman dont je vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Psychanalyste, Simon a fait profession d’écouter les autres, au risque de faire taire sa propre histoire. À la faveur d’une brèche dans le quotidien – un bol cassé – vient le temps du rendez-vous avec lui-même. Il lui faudra quitter sa ville au bord de l’océan et l’île des émotions intenses de sa jeunesse, s’éloigner du trio tragiquement éclaté qui hante son ciel depuis si longtemps. Et laisser derrière lui les vies, les dérives intimes si patiemment écoutées dans le secret de son cabinet.

Ce sera un Japon inconnu – un autre rivage. Et sur les îles subtropicales de Yaeyama, avec les très sages et très vifs Monsieur et Madame Itô, la naissance d’une nouvelle géométrie amicale. Une confiance. À l’autre bout du monde et au-delà du langage, Simon en fait l’expérience sensible : la rencontre avec soi passe par la rencontre avec l’autre.

Jeanne Benameur accompagne un envol, observe le patient travail d’un être qui chemine vers sa liberté dans un livre de vie riche et stratifié : roman d’apprentissage, de fougue et de feu ; histoire d’amitié et d’amour foudroyés ; entrée dans la complexité du désir ; ode à la nage, à l’eau, aux silences et aux rencontres d’une rare justesse.

Ce que j’en pense :

Simon Lhumain (quel joli nom, ô combien significatif !), psychanalyste est en plein doute ; après avoir passé des années à écouter les autres, il s’est oublié lui-même, reléguant sa propre histoire au fond de sa mémoire.  Ce matin-là, il casse son bol, et avec des souvenirs qui remontent, surgit le besoin de silence, de partir loin, pour s’écouter lui-même finalement, se retrouver, ou tout simplement se trouver ?

Pour faire table rase de sa vie d’avant, cap sur un pays mystérieux, synonyme de sagesse. Il ne part pas au hasard, son ami l’aide à trouver un lieu : les îles de Yaeyama, chez Madame Itô et son époux. Elle s’occupe de tissus, et lui répare des céramiques brisées pour leur redonner vie ; on appelle ceci « l’art du Kintsugi Kin, c’est l’or, Tsugi la jointure ». Non seulement, il répare mais il embellit, en utilisant une laque qu’il saupoudre de feuilles d’or :

Daïsuke répare ce qui est brisé. Le résultat est là. Le bol, la coupe, la tasse peuvent à nouveau être utilisés. Ils ont retrouvé leur utilité d’objet. Ils servent. Mais comment s’assurer qu’un être humain a retrouvé le chemin qui permet une vie plus vivante ? Et lui, peut-il reprendre une route ?

Simon s’interroge sur le bilan de ses années de pratique, se demandant s’il a été utile à ses patients, notamment à l’une d’entre eux qu’il a croisé furtivement lors de son départ vers l’inconnu. Ainsi que le disait Freud avec humour : « le patient guérit, avec ou sans thérapeute »

Simon découvre le silence et ses vertus, les gestes simples, les belles choses, qui sont autant de sujets de méditation, la méditation dans l’action via le Kintsugi, ou la contemplation de la collection de tissus anciens, comme Akiko, se laissant porter par les textures, les couleurs, et donc goûter l’instant présent, ce qu’on ne sait plus faire, en se projetant dans le futur en permanence, en vivant à toute vitesse, sans prendre le temps même de respirer .

Jeanne Benameur nous propose un voyage initiatique, une découverte de qui l’on est vraiment, ce qui forge, structure la personnalité, une réflexion profonde sur ce qui est important, à l’heure actuelle où tout part à vau-l’eau, après les années Covid confinement, puis la guerre…

La relation entre Akiko et son époux est belle, c’est un amour fort, pur, que l’absence d’enfants a renforcé, alors que cela aurait pu les éloigner, leur sagesse est inspirante pour Simon comme pour le lecteur.

J’ai aimé retrouver la plume, pleine de poésie et de douceur de Jeanne Benameur, auteure que j’affectionne particulièrement, et ce livre a été un vrai doudou, bibliothérapie à l’efficacité garantie. Elle m’a permis de me replonger dans le monde du Zen, son côté dénudé, épuré car cet éloge du silence rappelle l’atmosphère du Dojo. Elle m’a permis aussi de retrouver le Japon, qui me fascine toujours autant, et que j’espère visiter un jour. Inutile de le nier, j’aurais bien aimé que Simon m’emmène dans ses valises !

Fidèle à moi-même, comme chaque fois qu’un livre m’émeut, j’en parle très mal… Si vous ne l’avez pas encore lu, n’hésitez surtout pas !

9/10

Romancière et poète, Jeanne Benameur est notamment l’auteure de Profanes, Orages intimes, L’enfant qui et plus récemment Ceux qui partent

Extraits :

Il est libre. Presque. C’est dans le « presque » que tout se joue. Toujours.

La même phrase dans la tête à chaque fois. Un vrai psychanalyste est humble parce que c’est l’homme des limites. L’humour a du bon.

Il a été ce serviteur discret qui fait approcher l’énigme de vivre, en se sachant mortel, au plus près. Celui à qui on se confie pour accepter de faire le chemin jusqu’à l’inconnu.

Il retrouve l’état d’avant l’alphabet. C’est ce qu’il a toujours cherché. Y compris en menant ces cures qui ont occupé toute sa vie. Retrouver l’état sauvage d’avant l’alphabet. Ce moment où la pensée sait, d’un savoir archaïque, qu’elle est du corps. Il est en train d’en faire l’expérience.

Ce n’est pas le silence de la parole qui se cherche ou qui laisse l’interlocuteur parler. C’est un silence qui écoute aussi bien les morts que les vivants. Plus ample. Un silence qui n’est pas soumis au temps des horloges. Un abîme profond à l’intérieur de soi.

Il écrit le mot « peur » et il le lit. Un mot si bref pour dire ce qui empêche la vie d’être simplement ce qu’elle est, ce qu’elle pourrait être. Il regarde le mot comme si c’était une image. Un tableau.

L’écriture ici, dans l’atmosphère chaud de la taverne, vient toute seule. Simon n’a jamais tenu de journal. Ses notes de travail lui ont toujours suffi. Maintenant, dans son carnet, il parle de lui, et seulement de lui. Ce silence avec lui-même, creusé par les courtes phrases qui s’imposent, il le laisse prendre la place.

Il portait en lui suffisamment d’amour pour consoler cette femme. Aucun enfant ne grandirait auprès d’eux, mais son amour à lui pouvait grandir. Il décida d’élever son amour comme on élève un fils ou une fille, avec infinie tendresse et exigence. Et son amour avait bien grandi. Son art du Kintsugi en même temps.

La connaissance fine de notre malheur permet-elle une vie meilleure ? Comme un vêtement qui s’ajuste bien sur notre corps et ne gêne plus nos mouvements ? La nudité en-dessous. Enfin connue et protégée.

On s’empare des actes qui nous font du mal. On croit, on voudrait, y avoir joué le rôle principal même si ça fait mal, juste pour ne pas être totalement impuissant face à ce qui arrive. Mais toutes ces années lui ont appris que ce qui se passe dans le cœur et la tête de chacun n’appartient qu’à celui dont le souffle anime et ce cœur et cette tête. C’est le cœur de la plante. On n’est maître de rien…

Lu en juin 2022