Publié dans Littérature suédoise, Polars

« Cyanure » de Camilla Läckberg

Je n’avais plu rien à lire, en attendant de récupérer les livres que j’avais réservés à la bibliothèque, alors, pour meubler les quelques heures qui restaient,  j’ai choisi le plus petit, un qui traînait sur mes étagères depuis des lustres:

Cyanure de Camilla Läckberg

 

Quatrième de couverture:

Quelques jours avant Noël, Martin Molin, le collègue de Patrick Hedström, accompagne sa petite amie Lisette à une réunion de famille sur une île au large de Fjällbacka. Mais, au cours du premier repas, le grand-père, un richissime magnat de l’industrie, leur annonce une terrible nouvelle avant de s’effondrer terrassé. Dans son verre, Martin décèle une odeur faible mais distincte d’amande amère. Une odeur de meurtre. Une tempête de neige fait rage, l’île est isolée du monde et Martin décide de mener l’enquête. Commence alors un patient interrogatoire que va soudain troubler un nouveau coup de théâtre…

Offrant une pause à son héroïne Erica Falck, Camilla Läckberg livre un polar familial délicieusement empoisonné.

Ce que j’en pense:

Nullissime! Soit, l’auteure devait avoir besoin de se reposer entre deux polars consacrés à Erica (que je supporte plus et que j’ai abandonnée depuis) mais là, elle se moque de ses lecteurs.

Une famille bourgeoise qui relève de la psychiatrie, une histoire capillotractée, un inspecteur dépassé… il y a plus de suspense dans la quatrième de couverture que dans le récit. Certes, j’avais quelques heures à tuer, mais j’ai bien failli y laisser ma peau!

Quand je pense au nombre d’arbres sacrifiés pour éditer des romans, cela me…  fend le cœur, pour ne pas tomber dans la vulgarité.

Je viens de récupérer « La tresse » de Lætitia Colombani, « Dans une coque de noix » de Ian McEwan et « Écoute la pluie » de Michèle Lesbre, je vais pouvoir me rattraper…

 

Extrait: 

Ça sentait de nouveau la neige. Noël était dans moins d’une semaine et le mois de décembre avait déjà apporté son lot de froid et de flocons. Pendant plusieurs semaines, une glace épaisse avait recouvert la mer, mais le redoux de ces derniers jours l’avait rendu fragile et traîtresse…..

 

Lu en août 2017

Publié dans Littérature américaine, Littérature contemporaine

« Certaines n’avaient jamais vu la mer » de Julie Otsuka

Dans le cadre de l’opération nettoyage de PAL, avant de continuer à explorer les livres de la rentrée littéraire voici un roman qui était en attente depuis quelques années:

 

Certaines n'avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka

 

Quatrième de couverture:

Ces Japonaises ont tout abandonné au début du XXe siècle  pour épouser aux États-Unis, sur la foi d’un portrait, un inconnu. Celui dont elles ont tant rêvé, qui a tant les décevoir. Chœur vibrant, leurs voix s’élèvent pour raconter l’exil: la nuit de noces, les journées aux  champs, la langue revêche, l’humiliation, les joies aussi. Puis, le silence de la guerre. Et l’oubli.

D’une écriture incantatoire, Julie Otsuka redonne chair à ces héroïnes anonymes dans une mosaïque de la mémoire éblouissante.

Ce que j’en pense:

Belle découverte car je ne connaissais pas cet épisode de l’Histoire…

J’ai longtemps attendu pour lire ce roman, car j’aime bien prendre mon temps quand il y a un emballement médiatique; de plus, j’ai été plutôt échaudée avec les prix littéraires (cf. « Boussole » que je n’ai pas encore terminé ou « Le royaume » qui me nargue dans ma bibliothèque!!!).

J’ai aimé l’histoire de ces femmes qui ont tout quitté pour épouser des Américains qu’elles n’avaient vus qu’en photo, pour avoir un meilleur avenir. L’auteure a décrit sans pathos leur traversée en mer, leurs appréhension à l’idée de la rencontre, la désillusion, les photos étaient souvent trompeuses, la nuit de noce, leurs conditions de travail extrêmement difficiles, leurs accouchements et le parcours de leurs enfants ainsi que les relations avec les Blancs…

Les mères font tout pour que leurs enfants aient une vie meilleure, mais voient qu’ils oublient le vocabulaire japonais, s’éloigne des coutumes et s’américanisent et surtout ont parfois honte d’elles:

 » Et surtout, ils avaient honte de nous. De nos pauvres chapeaux de paille et de nos vêtements miteux. De nos mains calleuses, craquelées. De nos visages aux rides profondes tannés par des années passées à ramasser les pêches, tailler les vignes en plein soleil. Ils voulaient des mères différentes, meilleures, qui n’aient pas l’air aussi  usées, P 86 

Les Japonais sont appréciés pour leur discrétion, leur politesse, mais on ne se mélange pas trop, une situation de compromis jusqu’à l’attaque de Pearl Harbor , où ils deviennent L’Ennemi, que l’on va traquer, dénoncer, déporter d’une manière qui rappelle étrangement la rafle du Vel d’Hiv,  et les délations de l’époque…

Julie Otsuka nous livre ici un roman polyphonique, elle emploie toujours le terme « nous » pour donner la parole à ces femmes, avec leurs vies, certes, différentes, mais en plus de chaque destin individuel, c’est le destin collectif d’un groupe de femmes, et le rythme s’amplifie, les instruments se répondent et les thèmes s’enrichissent comme dans une symphonie pour atteindre le point d’orgue.

Elle prend soin aussi d’écrire en italiques les nuances, les précisions qui sont individuelles, au milieu de cette narration collective…

Julie Otsuka a reçu le prix Femina étranger  en 2012 pour ce livre que j‘ai vraiment beaucoup aimé, et un seul regret, avoir attendu trop longtemps pour le lire.

Extraits:

Attends-toi au pire mais ne t’étonne pas qu’ils soient gentils à l’occasion. La bonté est partout. N’oublies pas de les mettre à l’aise. Sois humble. Polie. Montre-toi toujours prête à faire plaisir. Réponds par: « oui monsieur » ou « non monsieur » et vaque à ce qu’on te demande. Mieux encore, ne dis rien du tout. A présent tu appartiens au monde des invisibles. P 34

Nous revenions moins cher à nourrir que les Américains d’Oklahoma ou d’Arkansas, qu’ils soient ou non de couleur. Un Japonais  peut vivre avec une cuillerée de riz par jour. Nous étions la meilleure race de travailleurs qu’ils aient jamais employée au cours de leur vie. Ces gars-là arrivent, et on n’a pas du tout besoin de s’en occuper. P 38

Il arrivait qu’il regarde à travers nous sans nous voir, et c’était là le pire. Est-ce que quelqu’un sait que je suis ici? P 39

Parfois, nos maris achetaient un chien de garde, qu’ils appelaient Dick ou Harry ou Spot, et ils finissaient par s’attacher davantage à cet animal qu’à nous, et nous nous demandions si nous n’avions pas fait une bêtise en venant nous installer sur une terre si violente et hostile. Existe-t-il une tribu plus sauvage que les Américains? P 46

Car la seule manière de leur résister,  nous avait appris nos maris, c’était de ne pas résister. Néanmoins, la plupart du temps, nous restions chez nous, dans le quartier japonais, où nous nous sentions en sécurité, au milieu des nôtres. Nous apprenions à vivre à l’écart, en les évitant autant que possible. P 62

Ils avaient sûrement dû dire ou faire quelque chose, ils avaient sûrement commis une erreur, ils devaient être coupables de quelque chose, d’un crime obscur peut-être dont ils n’avaient même pas conscience? … Ou bien leur culpabilité était-elle inscrite sur leur visage, visible aux yeux de tous? Était-ce leur faciès, en fait, qui les rendaient coupable? Parce qu’ils ne plaisaient pas à tout le monde? Ou pire, parce qu’il en offensait certains. P 100

Lu en août 2017

Publié dans Littérature islandaise, Polars

« Hypothermie » de Arnaldur Indridason

Un petit détour par le polar et l’Islande, histoire de se rafraîchir un peu en cette période de canicule avec:

Hypothermie Arnaldur Indridason

 

Quatrième de couverture:

Au bout de la corde bleutée, le cadavre de Maria. Un suicide? Erlendur n’y croit pas. Il rouvre le dossier. La vie de la jeune femme est un théâtre d’ombres: médiums, insomnies glacées, terreurs nocturnes, les morts vivaient à ses côtés. Quand e »lle était enfant, son père s’est noyé sous ses yeux. En Islande, on murmure que les secrets les mieux gardés demeurent au fond des lacs.

« Il planait sur elle comme une ombre menaçante. »

Ce que j’en pense:

j’ai retrouvé avec plaisir un de mes inspecteurs préférés, taciturne à souhait, pour ne pas dire mélancolique.

Une enquête sur un pseudo-suicide, truffée d’expérience de mort imminente, avec une jeune femme, Maria, hantée par la mort accidentelle de son père quand elle était enfant, (chute et noyade dans un lac), surprotégée par une mère toxique qui vient de mourir d’un cancer et qui « voyait » apparaître sa mère dont elle attendait un signe de l’au-delà… Le décor est planté.

On rajoute une expérience de mort provoquée pendant quelques minutes par hypothermie entraînant un arrêt cardiaque et que l’on ramène à la vie ensuite pour avoir une description de cette fameuse mort imminente (vous savez le tunnel, la lumière…) effectuée par des étudiants en médecine plutôt barges…

On pimente le tout avec des disparitions survenues trente plus tôt, un vieil homme à l’agonie qui aimerait savoir pourquoi son fils a pu disparaître ainsi et que notre ami Erlendur voudrait voir partir en paix car les disparitions le hantent au fil des enquêtes, lui-même ne s’étant pas remis de la disparition de son petit-frère dans un tempête de neige alors qu’il était enfant.

On a donc tous les ingrédients pour faire une bonne histoire, en évoquant au passage le problème des suicides en Islande et les croyances qui poussent les gens à avoir recours aux médiums, et toujours en toile de fond les problèmes familiaux de notre inspecteur, rongé par la culpabilité qui ne vit que par et pour son travail.

J’ai pris du plaisir à lire ce polar, mais je me suis sentie frustrée car je l’ai trouvé moins bon que les précédents et j’ai compris tout de suite, donc pas de grands frissons. On se laisse porter par l’histoire et le voyage autour des lacs, dans ce pays qui me fascine, le fait d’évoquer tempêtes de neige, lacs gelés, (les noms des lacs, des lieux sont déjà un voyage en eux-même) cela permet d’oublier la canicule et de laisser les neurones se prélasser, avant d’entamer la lecture des les livres de la rentrée littéraire…

Une mention spéciale pour la manière dont la mère de Maria doit prouver à sa fille qu’elle bien au paradis: elle se manifeste en faisant tomber de la bibliothèque le premier volume de la « Recherche du temps perdu », ouvert à une page particulière bien entendu.

Extrait:

Trouver un extrait dans un polar n’est jamais simple, il faut donner une idée de l’ambiance, sans dévoiler l’intrigue, donc:

Maria n’avait pas raconté au médium que, quelques mois après que sa mère avait fait ses adieux à cette vie, elle s’était mise à avoir des visions très nettes qui ne l’effrayaient aucunement, en dépit de sa grande peur du noir. Leonora lui était apparue dans l’embrasure de la porte de la chambre à coucher, dans le couloir ou, encore, elle la voit assise sur le bord de son lit…

… Elle savait également que les recherches sur le phénomène indiquaient que c’était son esprit, ce fameux œil intérieur, qui les suscitaient. C’était une intellectuelle, elle ne croyait pas aux fantômes…

… Au fil du temps, Maria fut convaincue que ses visions étaient nettement plus que de simples illusions, que son esprit, sa dépression et l’adversité suscitaient en elle. A une certaine époque, elles avaient été tellement réelles qu’elle avait eu l’impression qu’elles lui venaient d’un monde parallèle, en dépit de ce qu’affirmait la science.Elle s’était graduellement mise à croire à la possibilité d’un tel monde. P 77 et 78

Lu en août 2017

 

Publié dans Non classé

« Un certain M. Piekielny » de François-Henri Désérable

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai reçu dans le cadre de l’opération « Masse critique » de la rentrée littéraire 2017 :

 Un certain M. Peikielny de François-Henri Désérable

 

Quatrième de couverture

« Quand tu rencontreras de grands personnages, des hommes importants, promets-moi de leur dire : au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait M. Piekielny… »

Quand il fit la promesse à ce M. Piekielny, son voisin, qui ressemblait à « une souris triste », Roman Kacew était enfant. Devenu adulte, résistant, diplomate, écrivain sous le nom de Romain Gary, il s’en est toujours acquitté : « Des estrades de l’ONU à l’Ambassade de Londres, du Palais Fédéral de Berne à l’Élysée, devant Charles de Gaulle et Vichinsky, devant les hauts dignitaires et les bâtisseurs pour mille ans, je n’ai jamais manqué de mentionner l’existence du petit homme », raconte-t-il dans La promesse de l’aube, son autobiographie romancée

Un jour de mai, des hasards m’ont jeté devant le n° 16 de la rue Grande-Pohulanka. J’ai décidé, ce jour-là, de partir à la recherche d’un certain M. Piekielny. »

Ce que j’en pense

C’est la première fois que je lis un roman de François-Henri Désérable, que je ne connaissais pas du tout, mais le hasard fait bien les choses…

J’ai pris le temps de déguster ce livre en me lissant porter par le style de l’auteur et la manière dont il marche sur les traces de ce M. Piekielny dont j’avais fait la connaissance en lisant « La promesse de l’aube », autobiographie de Romain Gary.

A quoi tient une histoire ? Le narrateur, hockeyeur bloqué par hasard à Vilnius avant de rejoindre Minsk, rate son train et en profite pour visiter un peu la ville. Il tombe sur une plaque à l’entrée d’un immeuble disant en lituanien et en français que Romain Gary a vécu ici et une phrase lui revient :

« Je restai là, stupéfait, ruisselant, et je récitai cette phrase à voix haute : « Au N° 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait un certain M. Piekielny »

L’auteur se lance à sa recherche, épluchant les listes des personnes déportées et exécutées par les nazis, explorant la rue Grande-Pohulanka qui a été débaptisée depuis, pour se pénétrer de l’atmosphère chargée d’histoire. Une fois qu’il s’est bien imprégné des lieux, il apprend que ce n’est pas le bon numéro…

Faut-il avoir lu « La promesse de l’aube », je pense que oui car on a tous imaginé cet homme au museau de souris qui avait été impressionné par la conviction de Mina : « Mon fils sera ambassadeur, un grand écrivain… » ; quoi qu’il en soit l’auteur nous rappelle comment commence ce fameux chapitre 7 du livre, ainsi que la requête de ce mystérieux homme de parler de lui aux grands personnages que Romain rencontrera plus tard, ce qu’il fit.

La question qui se pose est : a-t-il existé réellement ou est-il sorti de l’imagination de Romain Gary, le pied de nez d’un écrivain qui n’était pas à une facétie près pour brouiller les pistes.

Se pourrait-il que ce soit symbolique, pour rendre hommage aux Juifs déportés, massacrés ?

Peu à peu, Romain alias Roman ou Romouchka entre dans la vie de l’auteur, s’immisce dans sa pensée comme on se faufile dans un costume et on le suit avec un plaisir non dissimulé, car il ne lui vole jamais la vedette. On note des ressemblances, la mère de Romain voulait qu’il fasse des études pour assurer ses arrières, celle du narrateur aussi qui le pousse vers le droit.

« Mais revenons à Gary. Est-ce que, parlant de moi, ce n’est pas de lui que je parle ? Je crois savoir ce qu’est l’exigence d’une mère : j’avais une Mina Kacew, moi-aussi, seulement celle-là n’empilait pas en esprit des romans comme un marchepied vers la gloire – une thèse pensait-elle, m’y mènerait plus sûrement – mais, l’une comme l’autre coulait nous voir leur rendre au centuple ce dont la vie les avait injustement spoliées. »

François-Henri Désérable est formidable conteur, il sait tenir le lecteur en haleine, en l’entraînant dans sa quête. De plus, il nous offre des illustrations : la photo de la statue de Romain Kacew, enfant, une rose à la main, à Vilnius, ou une lettre des archives de l’état civil, ou encore le registre des résidents du fameux 16 de la rue…   Il évoque aussi les rencontres de Romain : de Gaulle, Druon, Kessel, Aron.

« Gary sort du bureau du Général, et sur qui tombe-t-il ? Pierre Mendès-France et Raymond Aron. Il entre dans une taverne, et qui en sort au même moment ? Maurice Druon. Il s’y attable, et qui vient lui parler ? Joseph Kessel. Y avait-il seulement des anonymes pour peupler la terre en ces temps-là ? » P 112

 Sans oublier une scène d’anthologie : le passage de Romain Gary à « Apostrophes » où il craint que soit révélée la mystification : Emile Ajar et lui ne font qu’un et l’auteur nous offre un extrait de la partition de Rachmaninov (générique de l’émission) ainsi qu’une photo prise lors de l’émission.

J’aime bien Romain Gary, l’écrivain comme le personnage, donc ce livre avait déjà beaucoup de chance de me plaire mais aussi éveiller mon esprit critique, je ne me lançais pas dans l’aventure béatement.

J’ai beaucoup aimé ce livre et je remercie vivement Babelio et les éditions Gallimard qui me l’ont offert. J’espère avoir été convaincante car, que vous aimiez ou non Romain Gary, vous apprécierez ce livre car il est très bien écrit et le mystère est entretenu jusqu’à la fin.

Extraits

J’ai eu beaucoup de mal à choisir les extraits car il a fallu procéder par élimination pour donner envie sans lasser.

La mémoire est despotique, mouvante et sélective, elle trie arbitrairement, selon son bon plaisir. P 30

On croit que l’écrivain choisit toujours le sujet de ses livres… Pourquoi le laisser se bercer d’illusions ? Faut-il vraiment lui dire qu’en vérité, c’est le sujet qui le choisit, bien plus qu’il ne choisit son sujet ? P 33

Qui était-elle « cette souris triste » ? Comment avait-elle vécu ? Qu’était-elle devenue ? Je devais mener l’enquête, je n’avais plus le choix. Il faut savoir s’incliner face à la combinaison des hasards qui gouverne nos vies. P 34

… Cette mélancolie diffuse qui parfois m’étreint et me fait envisager le monde à travers un filtre sépia. C’est une affection chronique et méconnue dont je suis peut-être l’unique sujet et qui consiste, pour celui qui en est atteint, à se représenter l’environnement dans lequel il évolue non pas tel qu’il est, mais tel qu’il a été à une période donnée de l’Histoire.  P 51 

Or, pour se faire un nom dans les Lettres, encore faut-il en avoir un. Certains noms vous assignent un destin auquel il serait illusoire de vouloir échapper : que faire d’autre, par exemple, quand on s’appelle Chateaubriand, que grand écrivain ? « Presque mort » quand il vint au jour il était déjà immortel. P 64

Un grand écrivain français ne peut pas porter un nom russe, lui dit sa mère. Si tu étais un virtuose violoniste, ce serait très bien, mais pour un titan de la littérature, cela ne va pas. Le titan en question qui n’avait pas encore écrit une ligne, passait des heures à essayer des pseudonymes. P 65

On me croyait sur les bancs de la fac : j’étais à la bibliothèque où je lisais, j’écrivais. Je ne savais pas, alors, que ma vie entière allait tenir dans ses deux verbes, au point qu’elle se confondrait avec eux. P 75

C’est peut-être ça et rien de plus, être écrivain : fermer les yeux pour les garder grands ouverts, n’avoir ni Dieu, ni maître et nulle autre servitude que la page à écrire, se soustraire au monde pour lui imprimer sa propre illusion. P 121

Alors la vérité à vrai dire il s’en foutait, il en faisait sa vérité, il la maquillait, la poudrait, la fardait comme se fardent les filles dans les sous-bois, sur les trottoirs, partout enfin, où la pudeur se négocie puis de brade. P 138

La barrière du langage, c’est quand deux personnes parlent la même langue. Plus moyen de se comprendre. P 173

Deux désespoirs qui se rencontrent, ça fait un espoir, non ? P 175

La vie est grisante quand elle recommence et qu’on s’est délesté du poids mort qu’on appelle un passé. P 191

Lu en août 2017

Publié dans Littérature américaine, Littérature contemporaine, Non classé

« Mille femmes blanches » de Jim Fergus

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui traîne dans ma PAL depuis longtemps et l’été se prêtant bien aux pavés, aux lectures exotiques, au voyage :

 Mille femmes blanches de Jim Fergus

 

Quatrième de couverture

En 1875, un chef cheyenne demanda au président Grant de lui faire présent de mille femmes blanches à marier à mille de ses guerriers afin de favoriser l’intégration. Prenant pour point de départ ce fait historique, Jim Fergus retrace à travers les carnets intimes d’une de ces femmes blanches, May Dodd, les aventures dans les terres sauvages de l’Ouest de ces femmes recrutées pour la plupart dans les prisons ou les asiles psychiatriques. C’est à la fois un magnifique portrait de femme qu’il nous offre ainsi, un chant d’amour pour le peuple indien, et une condamnation sans appel de la politique indienne du gouvernement américain d’alors.

Cette épopée fabuleusement romanesque, qui s’inscrit dans la grande tradition de la saga de l’Ouest américain, a été un évènement lors de sa sortie aux États-Unis. Elle a été encensée par les plus grands écrivains américains, dont Jim Harrison qui a salué « ce roman splendide, puissant et exaltant ». Les droits du livre ont été achetés par Hollywood.

Ce que j’en pense

J’ai eu envie de lire ce roman après avoir vu l’interview de Jim Fergus à La Grande Librairie lors de la sortie de la suite : « La vengeance des mères » trente ans plus tard.

Je croyais au départ qu’il s’agissait d’un fait historique alors qu’en fait, seule la rencontre en Little Wolf et Grant a existé mais on n’en a jamais su la teneur.

Mille femmes blanches doivent donc être recrutées pour épouser des Cheyennes et leur donner des enfants pour en faire des petits blancs et assurer l’assimilation des Indiens ni plus ni moins, c’est la mission FBI : Femmes Blanches pour les Indiens.

Certaines se sont portées volontaires comme May, pour échapper à son asile ainsi que Martha, l’assistante du médecin qui l’aidera à produire une fausse autorisation de son père. Il y a une autre pensionnaire de l’asile, Sara, mais aussi d’autres femmes aux personnalités bien affirmées : Helen Flight qui dessine des oiseaux, les sœurs Kelly, jumelles prostituées, Gretchen allemande à l’accent prononcé, Phemie, esclave noire dont la mère a été enlevée en Afrique, sans oublier un Révérend et une chrétienne rêvant d’évangéliser tous ces sauvages ou Daisy fille d’un planteur du Sud ruiné, raciste pur et dur…  On frôle la caricature…

J’ai bien aimé le procédé utilisé par l’auteur : May Dodd écrit les évènements dans ses carnets comme on tient un journal, ce qui emporte rapidement le lecteur.

J’ai bien aimé cette femme rebelle qui avait tout pour me plaire : issue d’une famille huppée de Chicago, elle tombe amoureuse d’un employé de son père avec lequel elle se met en ménage et a deux enfants, au grand dam de son père, qui la fait interner en psychiatrie pour « perversion sexuelle et morale » ! donc isolement complet, attaché à son lit, avec des traitements dissuasifs pour la faire revenir dans le droit chemin ! et bien sûr, ses enfants lui ont été retirés.

« Franchement, vu la façon dont j’ai été traitée par les gens dits « civilisés », il me tarde finalement d’aller vivre chez les sauvages. J’espère qu’eux au moins, sauront nous apprécier. » P 60

Outre ces portraits de femmes, Jim Fergus nous propose aussi un magnifique portrait de Little Wolf, chef élu par le conseil des Quarante-quatre, et qui est l’incarnation spirituelle de la Médecine douce. Je l’ai beaucoup plus apprécié que le capitaine Bourke, le moins borné des représentants de l’armée.

Jim Fergus décrit très bien le mode de vie des Cheyennes, leur hiérarchie, la place des femmes, la polygamie, les réunions de conseil, les antagonismes entres tribus, ou leur difficulté à prendre des décisions qui s’avérera fatale, mais aussi certaines pratiques qui peuvent faire froid dans le dos. Il dénonce très bien la duplicité des Blancs qui n’ont qu’une seule idée, mettre le grappin sur les terres riches des Black Hills pour les confiner dans les réserves.

L’auteur ne se livre pas à un plaidoyer pour les Indiens, mais il défend bien leur cause, et ce n’est pas cette lecture qui va me rendre mieux disposée à l’égard des Blancs Américains, d’autant plus qu’avec Disney à la Maison blanche, les suprémacistes et les racistes de tous bords ont le vent en poupe.

J’ai apprécié ce livre, mais ce n’est pas un coup de cœur et je ne sais pas si je lirai la suite, car je me suis attachée à May, même si je la trouve trop optimiste, voire naïve, mais je retournerais bien faire un tour dans les vastes plaines de l’Ouest… Enfin, on verra…

Extraits

Ma définition de l’asile d’aliénés : le lieu où l’on crée les fous. P 27

Peut-être le capitaine a-t-il raison : toute cette histoire n’est que folie. Dieu merci, nous avons Phemie et Helen Flight avec nous. Et Gretchen. Leur grande connaissance d’une nature sauvage et indomptée sera pour nous inestimable au long de cette aventure, quantité de nos camarades étant de vraies citadines parfaitement étrangères aux contraintes de la vie au grand air. P 92

Il me vient la curieuse impression que nos vies personnelles ne sont pas les chapitres d’un même livre, mais des volumes entiers, détachés et distincts. P 111

La misère a un caractère universel qui transcende les cultures ; tout comme la nôtre, la société indienne a ses riches et ses pauvres. Les bons chasseurs, les fournisseurs, vivent dans de belles tentes bien pourvues, dotées de quantités de peaux et de cuirs, possèdent de bons chevaux, alors que d’autres n’ont presque rien et doivent compter sur les largesses de leurs voisins. P 144

Je ne peux m’empêcher de me demander ce que nous pouvons bien faire à ces gens pour que leurs vies et leurs moyens d’existence s’abiment tant à notre contact, qu’ils se dégradent à cause de nous. P 144

D’abord, elle veut en faire des esclaves, a observé Phemie. Ensuite comme les Blancs ont fait avec les miens, elle leur donnera son Dieu pour salut. C’est toujours ainsi que les conquérants se constituent une main-d’œuvre. P 232 

Il valait peut-être mieux que les différentes tribus acceptent quelque chose en échange de leurs terres plutôt que rien du tout. De toute façon on allait les leur prendre, puisque les Blancs raflent tout. Après de longues discussions parfois très animées et moult calumets, les chefs n’ont cependant pas réussi à se mettre d’accord. Ces divisions, cette incapacité à générer un front uni ou un consensus constitue bien, comme l’expliquait John Bourke, l’une des grandes faiblesses des Indiens lors de leurs tractations avec le gouvernement américain. P 304 

Serait-ce donc l’inévitable issue de notre grandiose mission ? D’arracher notre nouveau peuple à sa liberté, sa richesse, pour le réduire à cet abject d’état d’oisiveté et de misère. Il ne s’agit pas d’intégration mais de confinement pur et simple. P 307

Lu en août 2017

Publié dans BD

 » Dieu en personne » de Marc-Antoine Mathieu

Je vous parle aujourd’hui d’une BD qui faisait partie de «  la box découverte » de l’été, d’un auteur que je ne connaissais absolument pas et vers lequel je ne serais probablement pas allée spontanément :

 Dieu en Personne de Marc Antoine Mathieu

Quatrième de couverture

Dans une file d’attente, un petit bonhomme attend patiemment son tour. Au moment de décliner son identité, il se présente sous le nom de « Dieu ». Il n’a pas de domicile, pas de papiers, ni de numéro de sécurité sociale. L’irruption de cette énigme métaphysique « en personne » déclenche un phénomène médiatique majeur… Un procès géant est bientôt organisé contre ce « Coupable Universel ».

Ce que j’en pense

J’ai bien aimé l’idée de Dieu se matérialisant sans papiers, faisant la queue lors d’un recensement et devant prouver qui il est et que l’on finit par interner devant ses affirmations jugées fantaisistes. L’entretien avec le psychiatre ne pouvait que me plaire :

« Comment vous définiriez-vous ?

Comme quelqu’un qui échappe à toutes définition y compris la mienne…

… Si vous étiez un chiffre ?

Zéro, matériellement inexistant mais tellement pratique. » P 19

Bien-sûr, pour explorer les prodiges de Dieu, on va faire passer un scanner et autres tests qui montre que son cerveau fonctionne à 99,91% et on revisite au passage le boson de Higgs, l’évaluation du nombre de livres contenus dans la bibliothèque entière ou l’épisode où il indique à l’œil nu plusieurs exoplanètes… il va ainsi devenir un phénomène de foire remplissant les stades…

On va faire appel à toutes sortes d’analystes : sociologues, scientifiques, historiens, philosophes, ce qui donnent bien des palabres. La BD est bien ancrée dans le monde moderne et ses techniques de communication et on voit débarques livres, pièces de théâtre, logos etc…

L’auteur réussit à évoquer « le vieux barbu » tel qu’on le représente dans l’imagerie populaire, sans entrer dans les religions : l’idée de Dieu, créateur ou non, (sa vie son œuvre serai-je tentée de dire en souriant pour paraphraser Jean d’Ormesson)

L’idée du procès gigantesque avec une kyrielle d’avocat pour le défendre et gérer la communication est tout aussi drôle…

J’ai beaucoup aimé la manière dont l’auteur émaille son texte de citations d’auteurs connus, qui se glissent subtilement sans le texte et que l’auteur recense à la fin de la BD.

On rencontre ainsi Raymond Queneau : « Dieu est le non-être qui a le mieux réussi à faire parler de lui »

ou Voltaire : « Dieu est un comédien qui joue devant un public trop effrayé pour rire »,

ou Einstein « ce qui est incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible »

ou encore Sartre : « Dieu c’est la solitude des hommes » et d’autres. Très honnêtement, c’est ce qui m’a plu dans cette BD, avec son côté un peu loufoque, bien d’actualité, ainsi qu’un chapitre intéressant consacré au rêve.

Un bémol : les dessins très sombres (et pourtant j’aime le noir et blanc des mangas). Donc, avis mitigé, si on ne m’avait pas prêté cette BD, je ne l’aurais probablement pas lue.

Pour une  analyse plus complète et plus élaborée, je vous conseille:

http://colimasson.over-blog.com/article-dieu-en-personne-2010-de-marc-antoine-mathieu-76875586.html

Extraits

2 planches pour donner une idée du trait de crayon:

dieu-en-personne planche 2

dieu-en-personne planche 3

Lu en août 2017

Publié dans Dystopie, Littérature américaine

« En un monde parfait » de Laura Kasischke

J’ai décidé de jeter un sort à ma PAL dont l’état de santé est loin de s’arranger avec toutes les tentations qui affluent de tous bords. j’ai acheté ce  roman il y a deux ou trois ans après avoir lu « Esprit d’hiver » de l’auteure… Voici donc:

En un monde parfait de Laura Kasischke

 

Quatrième de couverture :

Jiselle, la trentaine et toujours célibataire, croit vivre un véritable conte de fées lorsque Mark Dorn, un superbe pilote, veuf et père de trois enfants, la demande en mariage. Sa proposition paraît tellement inespérée qu’elle accepte aussitôt, abandonnant sa vie d’hôtesse de l’air pour celle, plus paisible croit-elle, de femme au foyer.

C’est compter sans les absences répétées de Mark, les perpétuelles récriminations des enfants et la mystérieuse épidémie qui frappe les États-Unis, leur donnant des allures de pays en guerre.

L’existence de Jiselle prend alors un tour dramatique…

 

Ce que j’en pense :

J’ai eu un peu peur au début de ma lecture car l’histoire ressemblait beaucoup à ces romans à l’eau de rose que je n’apprécie guère. J’ai alors pensé à « Esprit d’hiver » qui m’avait beaucoup plu donc impossible que ce soit une bluette…

Bien m’en a pris car il s’agit d’une dystopie, rondement menée où l’on s’attache à tous les personnages, à l’exception du prince charmant qui fort heureusement disparaît vite de nos écrans radar.

On retrouve dans ce roman les chevaux de bataille de Laura Kasischke : critique de la société de consommation, des excès en tous genres : les grosses voitures qui polluent, le non-respect de la nature, des animaux, le chacun pour soi.

Elle nous montre comment ces petits bourgeois, issus de classe aisée (elle est hôtesse de l’air, il est pilote avec le prestige de l’uniforme) qui dépensent leur argent à tort et à travers : bijoux, hôtels de luxe, peuvent, lorsqu’ils sont confrontés à une situation de plus en plus difficile, être capables de s’adapter, de se remettre en question.

Certes, cette famille est très caricaturale, Jiselle a du mal à sortir de l’enfance et son Œdipe est toujours d’actualité, comme en témoignent ses relations avec sa mère et avec les enfants de son mari, mais qui n’a pas été confronté à des ados récalcitrants (c’est presque un pléonasme !)

Bien-sûr, on va assister à la montée des religieux qui tentent de voir là une offense à Dieu et prônent les régimes spéciaux voire le carême et autres purifications (comme les flagellants) ou ceux qui imputent la grippe de Phoenix aux ondes émises par les téléphones portables…

« Il faut bien trouver un responsable à la grippe de Phoenix, déclara un jour Paul Temple. Nous sommes comme les flagellants au temps de la Peste noire. Nous pratiquons l’autoflagellation. Notre société ne craint plus Dieu. Du coup ce n’est plus Lui qui nous châtie pour nos péchés, c’est forcément l’environnement qui nous punit en raison de nos voitures trop gourmandes en carburant. » P 230

J’ai beaucoup de tendresse pour un personnage particulier : Paul Temple, le père du petit ami d’une des filles de Mark, prof d’histoire qui compare toujours la situation actuelle avec des évènements historiques.

Laura Kasischke tord le cou à cette Amérique consumériste, qui se prend pour le nombril du monde et dans cette histoire se retrouve au ban de tous les autres pays, avec ce virus qui ressemble étrangement à la grippe aviaire, et à laquelle on applique le procédé : pollueur payeur en grande largeur (les Américains en quarantaine dans les aéroports c’est très drôle !)

Ce roman est terriblement d’actualité alors qu’il a été écrit en 2007, avant l’ère Trump…

J’ai passé un très bon moment, je l’ai dévoré !

 

Extraits :

Les médias mettraient en corrélation la peur de la grippe, de la guerre, du réchauffement climatique, de la fin des temps, et le nombre de femmes qui quittaient le monde du travail.

A quoi bon deux revenus si l’on ne pouvait s’offrir le standing pour lequel on travaillait ? Si on ne pouvait mettre de l’essence dans deux voitures, sans parler de se faire installer un jacuzzi, pourquoi l’un des membres du couple ne resterait-il pas à la maison à s’occuper des enfants, à plier le linge et préparer de bons diners ? P 74

Ils nous mettent sur le dos le corail, les poissons, les ouragans et la grippe. Absolument tout. Un avion s’écrase et c’est notre faute. Telle espèce d’oiseaux s’éteint, c’est nous qui avons fait le coup. Ils nous reprochent toutes les choses possibles et imaginables. P 107

Les précautions habituelles étaient requises pour interdire aux rats et aux souris l’accès aux maisons et aux entreprises, mais la panique était injustifiée, contre-productive, et même fort peu américaine. Une annonce diffusée à la télévision montrait un drapeau flottant en haut de son mat sur fond de ciel bleu tandis qu’une voix off mettait le public en garde contre la panique. P 160

Il n’y a rien de pire qu’une génération de jeunes désœuvrés. C’est la raison pour laquelle on a lancé jadis les croisades. P 198

Ces gens imputaient au téléphone portable les pannes de courant et la grippe : les radiations émises par les antennes relais recouvraient le pays de vibrations aussi délétères qu’invisibles qui perturbaient l’environnement et plongeaient les oiseaux dans l’égarement. P 210

Quand germent les superstitions et qu’on commence à les confondre avec la vérité vraie, c’est le début de la fin pour la civilisation. Nous ne pouvons nous permettre de penser en termes de chance ou de malchance. P 275

 

Lu en août 2017

 

 

Publié dans Littérature hongroise, Non classé

« Libération » de Sandor Marai

Une découverte intéressante d’un auteur que je ne connaissais pas avec :

Libération de Sandor Marai

 

Quatrième de couverture:

En avril 1945, Budapest est libérée par l’armée russe au terme d’un siège implacable. Cet épisode historique, que Sándor Márai évoquera vingt-cinq années plus tard dans ses « Mémoires de Hongrie », lui inspire, à chaud, ce roman qu’il achève en quelques mois.

« Libération » évoque les dernières semaines du siège: dans les caves d’un immeuble se terrent une centaine de réfugiés. L’oreille tendue vers les tirs d’artillerie et le fracas des bombes au dessus de leurs têtes, ils attendent l’issue d’un combat incertain. Autour de la jeune Élisabeth, fille d’un savant renommé, résistant au nazisme, se rassemblent des gens de toutes origines et de toutes opinions. Au fil des jours, dans l’atmosphère oppressante de ce huis-clos, la solidarité et la courtoisie initiales cèdent la place à la méfiance, à l’agressivité: les caractères se révèlent, les masques tombent. Et tandis que la situation au dehors évolue, on ne sait ce qu’il faut redouter le plus: les « Libérateurs » russes ou les derniers sévices des nazis acculés.

Dans cette œuvre qui ne sera publiée que pour le centième anniversaire de sa naissance Márai donne une magistrale leçon de littérature: le matériau brut du reportage se transforme sous sa plume en un récit somnambulique et puissant, empreint d’un profond scepticisme et  bouleversant de bout en bout.

 

Ce que j’en pense :

Sándor Márai nous raconte une très belle histoire, qui a des parfums d’autobiographie tant il réussit à communiquer au lecteur l’atmosphère étouffante de ce huis-clos, pendant lequel une quarantaine de personnes se retrouve dans une cave, sous les bombes communistes, tandis que les derniers nazillons continuent à chasser le juif avec des délateurs toujours actifs.

On voit évoluer les personnages, les espoirs que certains mettent dans la libération par les communistes, les nostalgiques du nazisme, chacun tentant de de survivre s’entraidant au départ, puis la méfiance émerge… On retrouve tous les types d’individus qu’une société peut rencontrer.

« Que se passe-t-il dans l’âme des hommes à présent qu’ils ont perdu ce qui fait d’eux des êtres humains? Que se passe-t-il dans l’âme d’un être resté fidèle à un pacte implicite et explicite entre les hommes et la solidarité, dans un monde qui renie toute loi humaine et qui, pris d’une rage insensée se détruit? » P 49

Elisabeth est une héroïne passionnante, on la voit évoluer dans ses gestes mais aussi dans sa pensée, la manière dont elle écoute les autres, le raisonnement que s’affine de plus en plus. Elle résiste car elle doit survivre et retrouver son père qui se cache, emmuré vivant dans l’immeuble d’en face.

Sándor Márai nous livre un dialogue extraordinaire entre Elisabeth et un autre « réfugié » de la cave, où il est question d’amour, de haine, de folie entre autres, et le mot libération qui sert de titre au roman est à prendre dans tous les sens du terme: se libérer de l’emprisonnement dans cette cave où l’hygiène et la nourriture font défaut, se libérer du joug des nazis et de leur sympathisants hongrois, se libérer aussi de l’enfermement psychologique dans des idées toutes faites et qu’il convient de nuancer. La libération vient-elle de l’extérieur ou de l’intérieur? Les Russes vont-ils libérer ou vont-ils enfermer davantage?

Je ne connaissais pas cet auteur au destin tragique: antifasciste dans une Hongrie proche des nazis, puis mis au ban par le gouvernement communiste, il a dû s’exiler  en 1948 et s’installer en1952 aux USA où il se suicidera en 1989, ce qui fait penser bien-sûr à Stefan Zweig. Son style m’a beaucoup plu, ainsi que sa manière de penser, d’analyser de l’intérieur un personnage féminin subtil, tout en finesse auquel je me suis beaucoup attachée.

Très belle découverte, due complètement au hasard qui me donne l’envie d’explorer l’œuvre de l’auteur. J’espère vous avoir donner envie de lire ce roman ou un autre de Sándor Márai qui est devenu un auteur culte de la jeunesse hongroise  et dont la réputation s’étend au monde entier.

 

Extraits :

Et puis, tout le monde était fatigué. Compassion, entraide, tout sentiment élevé avait disparu. Chacun attendait la mort à tout instant, la bombe ou l’obus ou encore cette aventure terrible que représenterait le changement de régime, un bouleversement dont personne n’était capable de mesurer à l’avance les conséquences. P 25

 

Oui, quelque chose se passe à présent dans l’âme de tous ces gens entassés, méfiants, envahis d’une épouvantable angoisse, qui se disputent ou jacassent avec une affabilité embarrassée ou une politesse grinçante. Oui, ce « changement » est perceptible, tout comme ce qui se passe dehors, dans les ruelles du pâté de maisons. Qu’est-ce qui « bouge »?… Parfois Élisabeth croit avoir compris. P 96

 

Les gens distingués et les prolétaires sont également incertains. Aucun ne sait précisément ce qu’apportera l’heure qui suit. Que voudront les communistes, quelle sorte d’ordre imposeront-ils, qui sera le maître, qui sera l’esclave? P 97

 

La folie n’a aucun but. Le fou fait quelque chose, sans raison et sans but, comme ça, il s’arrache les dents avec un clou rouillé, ou se met à éructer en norvégien, sans aucune signification. Cette nuit, ces malades mentaux vont « accomplir quelque chose ». P 106

 

Oui, pendant les dix derniers mois et le chaos des vingt-quatre derniers jours, elle a appris qu’il existe une forme de communication plus sensible et plus fiable que la parole: à travers le regard, le silence et les gestes, et des messages encore plus subtils, un être humain peut répondre à un appel lancé par un autre. P 120

 

Vous voyez, c’est peut-être là que se trouve la cause du malentendu. La généralisation, voilà le problème, la seule cause de tous les maux. Vous êtes de bonne volonté, mais vous dîtes aussi: eux, les juifs… Vous aussi, vous croyez que les juifs partagent un secret commun, quelque chose qui les relie. Mais ce n’est pas vrai, mademoiselle, dit-il sérieux à présent. Les juifs c’est une généralité, c’est comme si vous disiez : les chrétiens… Il y  des juifs, il y a des chrétiens, et il est évident que l’origine, la religion, le mode de vie, l’ethnie induisent des traits spécifiques communs… P 155

 

L’amour existe, dit-il gravement. Oui, il y a des moments où on aime, on aime beaucoup, murmure-t-il. Dans ces moments-là, on est très fort. Peut-être même qu’on peut sauver des vies, si on aime quelqu’un. Il existe un état d’âme, une disposition mentale que l’on appelle amour, et qui certes peut durer, c’est vrai. Quand on aime, on devient plus grand, plus puissant, c’est vrai aussi. Mais cet état est provisoire. Il passe, et l’homme reste. Non, dit-il d’un ton déterminé, en secouant la tête, l’amour n’est pas non plus la libération. P 163

 

Lu en août 2017

Publié dans Surprise

La box de l’été

Tous les ans, la bibliothèque nous offre un paquet enveloppé dans du bon vieux papier journal, pour recycler le canard local. On choisit celui dont la forme ou la grosseur nous inspire et on a les deux mois d’été pour lire son contenu.

Pioche de cet été:

  • un livre : « Libération » de Sándor Márai
  • une BD : « Dieu en personne » de Marc-Antoine Mathieu
  • et un numéro du magazine « Lire » : consacré aux polars

 

Libération de Sandor Marai

 

Dieu en Personne de Marc Antoine Mathieu

 

 

 

 

 

 

 

magazine Lire spécial polar avril 2017

 

Je n’ai lu aucun livre de Sándor Márai et je ne connais pas du tout la BD donc ce sera peut-être une belle découverte…

Publié dans Essai, Littérature française

« Patients » de Grand Corps Malade

Dans un autre style, place à ce texte d’un slameur que j’aime beaucoup, car sa voix est magnifique:

Patients de Grand Corps Malade

 

Quatrième de couverture:

A tout juste 20 ans, alors qu’il chahute avec des amis, Fabien heurte le fond d’une piscine. Les médecins diagnostiquent une probable paralysie à vie. Dans le style poétique, drôle et incisif qu’on lui connaît, Grand Corps Malade relate toutes les péripéties vécues avec ses colocataires d’infortune dans un centre de rééducation. Jonglant entre émotion et dérision, ce récit est aussi celui d’une renaissance.

« Quand tu es dépendant des autres pour le oindre geste, il faut être pote avec la grande aiguille de l’horloge. La patience est un art qui s’apprend patiemment. »

Ce que j’en pense:

J’ai adoré son style d’humour, le ton qu’il emploie pour parler des actes de la vie quotidienne dans son centre de rééducation: la toilette, aller à la selle, se nourrir quand on dépend entièrement des autres, sa relation avec les soignants et leur empathie ou non, les liens qui se tissent rythmés pas les heures, les rituels.

Il raconte les étapes de la rééducation, le moindre progrès vers plus d’autonomie, le jour où on le met dans son fauteuil électrique, première vraie conquête: « La première fois qu’on m’installe dedans, je suis à la fois impressionné et excité, comme un môme à qui on amène un cheval à dompter avant de le monter. Car si ce fauteuil est un symbole dort de mon immobilité, il va aussi me permettre de me remettre en mouvement. » P  31

J’ai bien aimé la manière dont il parle de l’évolution de l’acceptation du statut d’handicapé, comment on digère les étapes, du refus, à la colère pour arriver à vivre avec.

Il raconte aussi les rencontres, un handicapé en fauteuil depuis l’âge de quatre ans, qui ne circulera qu’en fauteuil toute sa vie, mais aussi le contact avec les grands brûlés, et leur souffrance, un patient atteint de locked-in syndrom: les handicaps sont différents mais le regard des autres, la souffrance,  se ressemblent.

Grand Corps Malade évoque au passage la tentation du suicide quand cela devient trop dur, dans ce grand paquebot qu’est le centre:

« Le suicide est forcément un sujet qu’on aborde dans ce genre d’établissement, et pas seulement parce que des gens sont arrivés là après une tentative… En plus d’être une porte d’entrée dans notre centre, le suicide peut également être une porte de sortie. » P 100

J’ai acheté ce livre, il y a assez longtemps, mais je n’avais pas envie de le lire jusqu’à maintenant; on m’a posé un diagnostic de maladie chronique, il y a quelques années, et je suis passée par ces différentes étapes pour parvenir à l’acceptation. Je suis donc très en phase avec ce que Grand Corps Malade a écrit.

J’aime beaucoup l’entendre slamer car il a une voix superbe, et ses textes sont pleins de poésie, poésie que j’ai retrouvé dans ce court texte plein d’humour, dépourvu de rancœur. Une belle leçon de vie et de courage.

 

Extraits:

On me conduit aujourd’hui dans un grand centre de rééducation qui regroupe toutes la crème du handicap bien lourd: paraplégiques, tétraplégiques, traumatisés crâniens, amputés, grands brûlés… Bref, je sens qu’on va bien s’amuser. P 13

C’est notre génération qui est la plus représentée dans notre service et de loin.

Est-ce que vingt ans est réellement le temps de l’insouciance, où les garçons n’évaluent pas les risques, où ils se croient invincibles et s’exposent trop facilement à des situations donnant lieu à des accidents dramatiques? P 57

Vingt ans, c’est le règne des envies d’enfants dans un corps d’adulte. Vingt ans, c’est l’âge où tu rêves le plus et où tu te sens le plus apte à atteindre tes rêves. Non, à vingt ans, on n’a rien à faire à l’hosto. P 57

Pour ceux qui n’ont pas l’habitude de le côtoyer, le statut d’handicapé (surtout en fauteuil roulant) est tellement marquant (effrayant, dérangeant) qu’il masque complètement l’être humain qui existe derrière. On peut pourtant croiser chez les personnes handicapées le même genre de personnalités qu’ailleurs: un timide une grande gueule, un mec sympa ou un gros con. P 67

Notre centre est un grand paquebot de croisière et ce terrain de jeu de nuit assez flippant… On se sent un peu en expédition. Ce grand paquebot nous est soudainement offert, il ronfle à son rythme de croisière, renfermant en son antre plusieurs centaines de voyageurs endormis. P 73

J’ai vingt ans et, à partir d’aujourd’hui, la vie ne sera plus jamais la même… Si, en rééducation, on progresse par étapes, je pense que, d’un point de vue psychologique, il faut aussi savoir passer par des paliers. P 12

 

Lu en août 2017