Publié dans Littérature allemande, Rentrée littéraire

« La Fabrique des salauds » de Chris Kraus

Je vous parle aujourd’hui d’un OVNI avec ce roman:

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

« Une poignée de douleur et de chagrin suffit pour trahir, et une seule étoile scintillant dans la nuit pour qu’un peu de lumière brille par intermittence dans toute cette horreur. »

Un roman hors normes, une fresque exubérante et tragique, pleine de passion, de sang et de larmes, qui retrace tout un pan du XXe siècle, de Riga à Tel Aviv en passant par Auschwitz et Paris.

À travers l’histoire de Koja, Hubert et Ev Solm, deux frères et leur sœur, sorte de ménage à trois électrique, Chris Kraus nous entraîne dans des zones d’ombre où morale et droiture sont violemment bafouées, et dresse en creux le portrait d’une Europe à l’agonie, soumise à de nouvelles règles du jeu.

Une œuvre impressionnante, magnum opus sur le déclin d’une époque et la naissance d’une nouvelle ère.

 

Ce que j’en pense :

 

L’histoire commence dans un hôpital : deux hommes partagent la même chambre, l’un atteint de fracture du crâne, avec en permanence une « soupape » pour drainer le liquide céphalorachidien pour éviter hypertension intracrânienne, hippie tout en cheveux, et l’autre, Koja, guère mieux loti car il a une balle dans le crâne impossible à extraire. Koja va raconter sa vie et celle de sa famille : épopée qui commence en 1905 pour s’achever autour de 1974.

On découvre ainsi la famille Solm, originaire de Riga. Lors des soulèvements de 1905, les bolchéviks s’en prennent à Großpaping le grand-père paternel, qui défend son église et périra noyé, assassiné par eux. Il a un fils artiste peintre qui a épousé la baronne won Schilling, qui a côtoyé le Tsar Nicolas II, au caractère bien trempé. Par opposition, le grand-père maternel est appelé Opapabaron.

De cette union naît Hubert, alias, Hub ou Hubsi pour les intimes, favorisé dès le départ : il est né le jour de l’assassinat de Großpaping donc béni des Dieux, surtout de sa mère. Ensuite vient Konstantin alias Koja auquel on fait comprendre que son aîné lui est nettement supérieur.

Enfin, Eva alias Ev’ une petite fille fait son entrée, dans la famille Solm. Ses parents sont morts pendant les premières émeutes ou échauffourées de Riga. Elle est confiée, via la nounou, à la famille Solm qui finira par l’adopter sans savoir (pas sûr) qu’elle est juive.

Le décor est planté pour la famille que l’on va suivre de Riga, ville où alterne les règnes passagers des populistes de tout bord. De persécutant on devient persécuté et le cycle recommence.

Hub est séduit par le nazisme, travaille en sous-main pour développer des services secrets pro-allemands. Fasciné par Heydrich, il grimpe les échelons pour arriver tout en haut de la hiérarchie (je ne vais pas vous infliger tous les grades allemands aux noms plus imprononçables les uns que les autres !). Koja traîne des pieds mais suit, sinon son frère n’hésitera pas à la trucider.

Koja qui est un artiste comme son père, est arrivé premier au concours des Beaux-arts, mais n’ayant pas la bonne nationalité, il sera rejeté et se tournera vers l’architecture, tout en continuant à peindre. Il va raconter au disciple de Gandhi toute l’horreur de la montée du nazisme en Lettonie, les horreurs commises en son nom, puis les exécutions en masse de juifs, puis les camps. On va côtoyer toute la fine fleur de Heydrich à Himmler, y compris les rencontres avec le Führer…

Et Ev’ dans tout cela ? Koja lui fait établir un parfait certificat d’aryanité, elle épouse un sbire du nazisme taré et violent, s’enrôle comme médecin au service du Reich et se fait engager… au camp d’Auschwitz en espérant s’occuper des prisonniers…

L’auteur décrit très bien les tentatives du Reich qui devait durer mille ans pour vaincre les russes, avec des opérations commandos pour tuer Staline, souvent délirantes, et Hub ne va pas hésiter à envoyer une amie russe de Koja , Maja, en URSS dans une opération qui ne peut que la détruire.

La haine entre les deux frères va loin, car Hub n’hésite pas à laisser Koja blessé sur place pendant la retraite. En fait, il a refusé d’être sauvé par son frère, préférant être arrêté par les Russes.

Tout aurait pu s’arrêter à la fin de la guerre et la mort de Hitler. Mais, après la guerre il faut reconstruire. Staline veille et manipule tout le monde. Koja va se retrouver prisonnier, victime de chantage par la Tcheka, le Kremlin devenant agent double, voir triple, car la création de l’état d’Israël va générer le Mossad…

J’ai adoré ce pavé car l’histoire de cette famille est passionnante, par les rivalités, entre les différents membres, la relation qu’entretiennent les deux frères avec Ev’ dont ils sont amoureux tous les deux….

Mais surtout, j’ai appris beaucoup de choses sur la vie des anciens SS !!! je croyais naïvement qu’ils étaient partis à la CIA, en Amérique du Sud pour inspirer certains dictateurs ou ailleurs et en fait, pas du tout, ils ont été mis au service des renseignements allemands (ils étaient si doués, pourquoi se priver d’un tel talent ?

Et on parlait de rapprochement franco-allemand (de Gaulle- Adenauer entre autres… J’espère que le grand Charles ne se doutait de rien) de construire l’Europe… on comprend mieux la puissance des néo-nazis en Germanie, les théories et l’antisémitisme a dû être bien entretenu dans ces familles…

J’ai toujours été une Européenne convaincue, mais là, ma confiance en a pris un sacré coup.

Les relations entre notre Hippie, branché non-violence, avec un mélange de Bouddhisme et d’Hindouisme et Koja à la gâchette facile met un peu de douceur dans cette fresque qui résume les trois-quarts du XXe siècle…

Je me suis rendue compte que je ne connaissais que superficiellement l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre, donc sujet à creuser, et je vais peut-être enfin pouvoir lire des livres sur Staline, ce que j’ai toujours reporté à plus tard car il me fait encore plus peur que Hitler.

C’est très difficile de parler d’un tel livre, sans en dire trop, sans radoter, et cette chronique m’a pris beaucoup de temps. C’est un uppercut ou un scud que j’ai reçu en pleine face.

Ce livre, dont le thème est vraiment très dur, m’a énormément plu. Chris Kraus a fait un travail extraordinaire. Parfois, la lecture a été difficile car il ne nous fait pas grâce des atrocités commises par les uns et les autres.  C’est difficile de parler ainsi, mais ce roman est un vrai coup de cœur.

Le titre est on ne peut mieux choisi, la plume magnifique et la couverture est superbe.

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir cette pépite et son auteur.

#Rentreelitteraire2019 #NetGalleyFrance

 

coeur-rouge-

 

L’auteur

 

Chris Kraus est né en 1963 à Göttingen, en Allemagne, et vit aujourd’hui à Berlin. Réalisateur, scénariste, écrivain, il a notamment étudié à l’Académie allemande du film et de la télévision de Berlin. Il est l’auteur de plusieurs œuvres cinématographiques qui lui ont valu de nombreux prix.

Son long-métrage « Quatre minutes » (2006) a obtenu un grand succès critique et commercial en France, et a été adapté au théâtre. Outre des fictions, Chris Kraus a également coréalisé un documentaire sur l’écrivain et réalisateur Rosa von Praunheim, Rosakinder (2012).

Chris Kraus est par ailleurs l’auteur de quatre romans. La Fabrique des salauds est son troisième ouvrage, paru en Allemagne en 2017, le premier à paraître en France.

 

Extraits

 

J’ai choisi des extraits uniquement dans la première partie pour donner envie de lire le livre sans trop divulgâcher.

 

Mon voisin de lit échevelé n’est contre rien du tout. Parce que l’opposition existentielle nuit à l’unité existentielle. Il croit au Bien. Pas au mieux, comme les idéologues. Mais au Bien. Tel le mahatma Gandhi.

 

Un manchot et un homme avec une balle dans la tête. À nous deux, nous comptons plus de cent trente ans, nous avons quatre jambes, trois bras et une femme. (L’hôpital ne vous confronte pas seulement au caractère éphémère de l’existence, mais aussi à sa vélocité : dans un bar dansant, par exemple, on ne remarquerait absolument pas à quelle vitesse on s’amenuise.)

 

Il s’agissait de dix-neuf cinq et de l’Empire russe vacillant dans lequel nous avions grandi. Ma mère disait toujours : Annus mirabilis. Pour elle, c’est ce qu’était l’année dix-neuf cinq, que nous n’appelions jamais dix-neuf cent cinq, car seuls les Allemands de l’Empire allemand parlaient ainsi. Pour maman, le temps est toujours resté quelque chose d’organique, qui a une volonté et un but propres, susceptible d’être bon ou mauvais, un peu comme une personne. Et en cette onzième année de règne de Sa Majesté le roi des empotés, le tsar Nicolas II, l’ordre sous toutes ses formes partait en fumée. La Russie était à feu et à sang, de Saint-Pétersbourg jusqu’aux provinces les plus reculées.

 

Mon grand-père, que nous avons toujours appelé Großpaping et qui, au contraire des autres pasteurs de sa circonscription, ne se décidait pas à fuir, parce qu’il n’aurait jamais laissé en plan la paroisse que Dieu lui avait confiée – autant laisser en plan Dieu en personne –, ce Großpaping du nom de Hubert Konstantin Solm (Huko pour ceux qui s’y risquaient) aurait été en train de travailler tranquillement à ses arbres fruitiers quand, par une chaude après-midi du mois d’août, une troupe de gueulards armés de faux marcha droit sur lui à travers le verger.

 

Maman allait quotidiennement se promener au marché avec son ventre arrondi, passant devant les rassemblements publics des socialistes, silhouettes fantomatiques et couvertes de cambouis dont les regards la rayaient, elle et sa couvaison, de la surface de la planète, car Anna Marie Sybille Delphine, baronne von Schilling, était une vraie, au sens fort du terme – une jeune fille de bonne famille, nourrie aux mamelles de la domination dès sa plus tendre enfance, qu’elle avait passée dans un château suspendu au-dessus de l’eau non loin de Reval.

 

Mais celle de mon frère eut la particularité de se produire au milieu du chaos et de l’hystérie. À dire vrai, ce fut plus une émanation qu’une naissance, car elle eut lieu le soir même et à l’heure précise où notre grand-père quittait ce monde. Chez les brahmanes comme vous, on parle de renaissance, et il est bien possible que mon frère, en pleine expulsion par la filière pelvienne, ait pris sur lui la souffrance de son illuminé de Großpaping qui, à une demi-journée de voyage de là, attendait son destin.

 

Mais une chose est vraie : alors qu’ils n’étaient encore que Hubsi et Koja, Hubert et Konstantin étaient déjà des systèmes solaires à la numérotation différente. Je ne suis né ni le jour de la mort de Großpaping, ni le jour de sa naissance, ni un dimanche, ni un jour de fête, en nul jour doté, pour ma famille, d’une signification quelconque. Je ne suis pas même un Solm d’août ou de décembre, comme les deux tiers de mes proches qui sont presque tous nés au cours de ces deux mois.

 

Lu en novembre-décembre 2019

 

CHALLENGE 1% 2019

Publié dans Littérature allemande, Littérature contemporaine

« Les morts » de Christian Kracht

 

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a donné du fil à retordre:

 

les morts de Christian Kracht 2

 

Quatrième de couverture    

 

« À la fin de sa vie, Nägeli dira qu’en cent ans de cinéma, il n’y avait eu que cinq génies – Bresson, Vigo, Dovjenko, Ozu et lui-même. »

Au début des années 1930 un haut fonctionnaire japonais imagine la création d’un axe celluloïdique entre Tokyo et Berlin. C’est ainsi qu’un réalisateur suisse et mélancolique, Emil Nägeli, part au Japon tourner un film – et surtout retrouver sa maîtresse.

Entre farce et histoire, fascinant roman sur l’art et l’impérialisme des images, Les Morts a reçu le Schweizer Buchpreis (Prix du livre suisse) en 2016. Il est en cours de traduction dans le monde entier.

 

Ce que j’en pense    

 

J’ai choisi ce roman via une opération « masse critique » spéciale de Babelio car l’époque me plaisait et l’idée de constituer un axe Japon-Europe dans le milieu cinématographique pour concurrencer la machine Hollywood toute puissante titillait ma curiosité.

Déjà, la scène inaugurale, filmée spécialement pour le projet, est d’une violence extrême ; c’était donc mal parti, mais je ne me laisse pas décourager facilement alors j’ai décidé de continuer…

Pour situer l’action, nous sommes en pleine république de Weimar, le monde politique allemand commence à voir émerger des personnalités qui feront carrière dans le 3e Reich, et au Japon, règne l’empereur

Le roman met en scène un réalisateur suisse Emil Nägeli dont la vie est bien tristounette mais le projet le stimule un peu, alors il se rend en Allemagne rencontrer des professionnels et le séjour à Berlin est très perturbant pour lui. Son père est mort il y a un an et leurs relations n’ont jamais été au beau fixe : son père l’a appelé toutes sa vie Philip, avec toute une série de diminutifs loin d’être élogieux. Bref un père tyrannique, cruel, méprisant.

A l’autre bout de la planète, nous avons Amakasu, qui vient de regarder la fameuse scène inaugurale, qui le révulse au plus haut point… Ce personnage est très intéressant, par son comportement ses failles ; il a grandi sans affection, alors que ses parents étaient des esprits libéraux, envoyé très jeune dans un internat où les châtiments corporels régnaient en maître : « un de ces lieux de tabassages les plus impitoyables de l’Empire ».

J’ai abandonné ce roman une première fois au bout de trente pages car je le trouvais vraiment toxique, cruel, noir… je lui ai quand même donné une seconde chance, en alternant avec d’autres lectures, car Amakasu par son enfance particulière, son côté surdoué, et la manière dont il devenait de plus en plus perturbé psychologiquement (un vrai cinglé serait plus adapté, mais restons courtois !)

On croise des personnages plutôt cocasses, tel Kikuchi, professeur d’Allemand, espion dormant qui ne sait plus s’il doit toujours espionner ou non et qui fut le professeur d’Amakasu. On rencontre Charles Chaplin, en tournée au Japon, qui participe à une réception où circule notre ami Amakasu.

Détail, cocasse lui-aussi, tous deux sont invités à dîner chez le Premier ministre, Tsuyoshi Inukaï,  mais Chaplin ne reçoit pas le message et se rend à un spectacle de Nô, ce qui lui permet d’échapper à un attentat:

« Ce soir-là, Chaplin assiste à une représentation de nô en compagnie d’Inukaï junior et d’Amakasu,  pendant que de jeunes cadets de la marine pénètrent furtivement en chaussettes dans la résidence, afin de tuer le Premier ministre et le comédien prétendument présent au motif que ces derniers remettent en question la supériorité du caractère national japonais, le Kokutaï. »

Et là, j’ai laissé tomber définitivement, car après cet épisode intéressant, on revenait sur Nägeli et à l’histoire elle-même, qui décidément ne m’intéressait pas.

Je n’aime pas critiquer un livre que je n’aime pas sans lui avoir laissé une chance, mais, malgré une belle écriture, des personnages .intéressants, ce livre n’est pas pour moi. Je  suis peut-être passée à côté, vus les prix et les critiques en Allemagne… Je remercie néanmoins vivement Babelio et les éditions Phébus qui m’ont permis de découvrir l’auteur.

Lien vers le site lors de la publication en allemand +++

https://www.ipw.lu/christian-kracht-die-toten/#.W6eRZ_aYSM8

 

 

Extraits    

 

Son père était mort un an plus tôt. Sans crier gare, comme si le décès du père pouvait avoir été un premier signe annonciateur de sa propre mortalité, l’entre-deux-âges avait fait son apparition, subrepticement, du jour au lendemain, avec toute sa dissimulation pudique, avec l’épanouissement secret de son pathétisme, la constance pourpre de son apitoiement sur soi. P 16   

 

Il suggérait qu’on voulût bien envoyer rapidement d’Allemagne des professionnels prêtsà travailler au Japon avec les excellents objectifs de Carl Zeiss et les incomparables pellicules Agfa afin de filmer, de produire, et par là – s’il l’on pouvait dire – de contrecarrer l’impérialisme culturel des États-Unis d’Amérique, dont les formes s’étaient propagées, tel un virus, dans le royaume de l’ère Showa, surtout dans le cinéma et de ce fait, bien sûr, dans la rue et au sein du peuple… P 17   

 

L’enfance de Masahiko Amakasu, que son souvenir déclinant lui représentait aussi sourde et terne qu’un ciel d’hiver, avait été celle d’un gamin étrange, extrêmement précoce, qui à même pas trois ans faisait à ses parents la lecture du journal avec empathie, et à cinq, s’adonnait à des fantasmes de suicide d’une ingéniosité méticuleuse et d’une subtilité sublime et, la nuit, sortait en cachette dans le jardin de ses parents creuser des trous sous les buissons de genêts afin d’y cacher sa volumineuse collection d’illustrés violents dont on lui interdisait la possession en le menaçant de sévères châtiments corporels. P 41   

 

Son fils lui faisait l’effet d’être possédé par un démon impitoyable le contraignant à céder à une soif de savoir de plus en plus grotesque. Nombre de parents auraient souhaité avoir un enfant aussi doué, les Amakasu, eux, en éprouvait de l’horreur. P 44   

 

Quelle différence touchante, tout de même avec les gens simples de son pays, s’était-il dit. Les Japonais étaient traversés par l’existence, par l’instantanéité de l’univers. P 55   

 

Amakasu remarqua à quel point Chaplin paraissait charismatique et intelligent, et combien cet ennemi serait dangereux, et la puissance que sa culture était en mesure d’exercer et surtout l’étroite affinité qui unissait la caméra et la mitrailleuse. P 85  

 

Lu en septembre-octobre 2018

Publié dans Littérature allemande, Polars

« Thérapie » de Sebastian Fitzek

Je vous parle aujourd’hui d’un thriller que j’ai lu entre deux autres romans forts, comme un sas de sécurité pour souffler un peu.

 

Therapie de Sebastian Fitzek

 

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

Josy, douze ans, la fille du célèbre psychiatre berlinois Viktor Larenz, est atteinte d’une maladie qu’aucun médecin ne parvient à diagnostiquer.

Un jour, après que son père l’a accompagnée chez l’un de ses confrères, elle disparaît.

Quatre ans ont passé.

Larenz est toujours sans nouvelles de sa fille quand une inconnue frappe à sa porte. Anna Spiegel, romancière, prétend souffrir d’une forme rare de schizophrénie : les personnages de ses récits prennent vie sous ses yeux. Or, le dernier roman d’Anna a pour héroïne une fillette qui souffre d’un mal étrange et qui s’évanouit sans laisser de traces…

Le psychiatre n’a dès lors plus qu’un seul but, obsessionnel : connaître la suite de son histoire.

 

CE QUE J’EN PENSE

Après avoir lu « Le briseur d’âmes », qui m’avait assez plu mais un peu laissée sur la faim, j’avais très envie de continuer à explorer l’univers de Sebastian Fitzek

Une fois le livre entre les mains, il m’a été difficile de le lâcher et je l’ai littéralement dévoré. J’aime beaucoup les psys déjantés (je sais, pour certains cette expression est considérée comme un pléonasme !) alors je me suis fait plaisir.

L’intrigue est intéressante : Viktor Larenz, psychiatre renommé sur la place de Berlin, emmène sa fille en consultation chez un énième spécialiste, car elle présente des symptômes bizarres sur lesquels aucun n’arrive à poser de diagnostic. Il s’absente de la salle d’attente pour se rendre aux toilettes et… elle disparaît. Victor va remuer ciel et terre pour comprendre et tenter de la retrouver.

Quatre ans plus tard on retrouve notre psy, entravé dans un lit d’hôpital, racontant son histoire au Dr Roth. Alors qu’il se réfugiait sur une île pour tenter de répondre à une interview, débarque Anna une romancière qui va le harceler. Évidemment une tempête arrive l’isolant du reste du monde.

J’ai aimé la manière d’aborder la folie, la tempête dans le cerveau qui est aussi spectaculaire et décousue que celle qui règne à l’extérieur : le lecteur se demande toujours qui est le plus cinglé dans l’histoire, qui il faut croire, quels sont les vrais indices ou les délires…

En fait, je me suis tellement laissée porter par la « pensée schizophrénique », et les autres pathologies psy que l’auteur évoque, (et elles sont nombreuses !) que je n’ai jamais cherché à savoir si Josy était morte ou non, et qui était responsable ou non… je ne me suis même pas posé la question…

Sebastian Fitzek aborde au passage le deuil : peut-on le faire quand on ne sait pas ce qu’est devenu son enfant ainsi que la manière dont on peut partir en vrille mentalement dans ce genre de situation.

J’ai essayé de révéler un minimum  de choses de manière à ne pas spolier et donner envie de lire ce roman…

Ce roman m’a plu, par l’univers que propose l’auteur (le même que « Le briseur d’âmes »), plus que par le contexte « enquête ». Je ne sais pas si je continuerai à lire ses romans car il risque de tomber dans la routine en restant trop axé sur le milieu psy mais ce qui est certain, c’est que j’ai passé un bon moment…

 

EXTRAITS

 

Ce qui m’a le plus aidé ?

Pas besoin de réfléchir longtemps. La réponse tenait en un seul mot : l’alcool.

Au fur et à mesure que l’absence de Josy se prolongeait, il s’était mis à boire de plus en plus, pour oublier sa souffrance. Durant la première année, il s’était contenté d’une gorgée par idée noire ; par la suite, même un verre entier ne suffisait plus. L’alcool ne permettait pas seulement d’oublier. Il offrait aussi des solutions. Mieux, il était la solution. P 81

 

La vérité est comme un puzzle, à ceci près que le nombre d’éléments qui la constituent n’est pas connu à l’avance. Or elle ne peut apparaître qu’une fois que tous les morceaux de la mosaïque ont été assemblés. P 215

 

LU EN AVRIL 2018

Publié dans Littérature allemande, Polars

« Le briseur d’âmes » de Sebastian Fitzek

Petit intermède polar avec un auteur que je découvre:

 Le briseur d'âmes de Sebastian Fitzek

 

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

 

Un psychopathe sévit dans les environs de Berlin. Lorsque la police retrouve ses victimes, ces dernières sont vivantes et ne présentent pas la moindre trace de maltraitance physique. Mais elles sont psychiquement anéanties, comme privées de conscience… D’où le surnom que la presse lui a donné : le Briseur d’âmes. Caspar, un amnésique interné dans une clinique spécialisée, n’aurait jamais imaginé croiser son chemin.

Et pourtant, en cette veille de Noël, alors qu’au-dehors une tempête de neige fait rage, lui, le personnel médical et quelques patients se retrouvent enfermés dans l’établissement, coupés du monde… en compagnie du Briseur d’âmes. Et, cette fois, il tue !

Aussi terrifiant et puissant que Thérapie, le roman qui l’a fait connaître, le nouveau thriller de Sebastian Fitzek se lit d’une traire…

 

CE QUE J’EN PENSE

 

J’ai bien aimé la construction du récit : il alterne entre plusieurs périodes du passé et du présent. L’intrigue commence 71 jours avant ce que l’auteur appelle « la Peur », pour passer à un tragique évènement, la veille de Noël, dans une clinique psychiatrique et l’époque actuelle avec un professeur qui recrute des étudiants pour participer à expérience, rémunérée au cours de laquelle il leur remet un dossier à étudier dans des conditions particulières.

Au cours des soixante et onze jours qui précèdent « la Peur », on retrouve des personnes enlevées, et libérées, avec des petits papiers qui proposent des énigmes dans la main; elles sont  dans un état particulier : le regard dans le vide, terrorisés, en gros mortes psychologiquement. D’où le surnom donné au criminel « le briseur d’âmes ».

Quel lien existe-t-il entre elles ? Quel rapport avec ce qui se passe en cette veille de Noël ?

Durant cette nuit, se retrouvent enfermés le psychiatre, sa consœur, un patient amnésique, Caspar, un patient que ne réussit pas à parler correctement, avalant des syllabes donc inintelligible, une patiente âgée qui aime beaucoup résoudre des énigmes, un gardien un peu bizarre, un ambulancier dont le véhicule est accidenté devant l’entrée de la clinique et qui amène avec lui un patient qui s’est planté un couteau dans la gorge. Ils se retrouvent ainsi enfermés, complètement coupés de l’extérieur, et les agressions se succèdent.

Autre atout du roman : Caspar essaie de retrouver la mémoire, et l’auteur nous indique les flashs qui lui reviennent, en italique dans le texte et on ne sait jamais s’il s’agit de vrais ou faux souvenirs, ce qui donne des descriptions de cauchemar intéressantes, avec la culpabilité et l’angoisse qui peuvent survenir dans cet état d’amnésie :

« Dans son rêve, le chagrin lui faisait l’effet d’un être vivant à part entière constitué de milliers de tiques minuscules accrochées à son âme avec l’intention d’en pomper tout sentiment de joie. » P 118

Par contre, l’utilisation de l’hypnose que fait Sebastian Fitzek fait dresser les cheveux sur la tête et les psychiatres nous sont présentés comme des cinglés… la manipulation mentale est digne des méthodes utilisées par l’URSS pour « rééduquer » les personnes qui ne pensaient pas comme l’État…

Ce livre se lit très vite, car on ne prend pas le temps de réfléchir ou de tenir compte de certains indices, laissés comme les petits cailloux du Petit Poucet. Le suspense est bien entretenu et on sent monter une tension malsaine, perverse, bref on se sent étouffé, prisonnier et la peur s’installe…

Dernier atout du roman: l’identité de l’auteur qui est uns surprise totale. Cependant, je reste sceptique, ce livre ne m’a pas vraiment emballée alors que, en général, j’apprécie les polars psychologiques. C’était mon premier contact avec l’auteur et je vais tenter de lire « Thérapie » qui a été plutôt encensé pour lui laisser une chance:

 

 

EXTRAIT:

 

Il est difficile de donner des extraits sans spolier, donc je vais citer le début du roman , ce qui permet d’avoir un aperçu de la pagination:

 

71 jours avant la Peur

Dossier médical N° 131071/VL

 

Elle n’était pas nue, cette fois-ci, ni attachée au vieux fauteuil de gynécologue. Le psychopathe qui la séquestrait fouillait parmi des instruments disposés sur une table d’appoint rouillée. Lorsqu’il se retourna, elle ne vit pas tout suite ce qu’il tenait dans sa main ensanglantée. Mais, une fois qu’elle eut compris, elle essaya de fermer les yeux. En vain. Elle ne parvenait pas à détourner le fer à souder qui approchait lentement de son entrejambe. L’inconnu au visage ébouillanté lui maintenait les paupières grâce à un jet d’air comprimé. Alors qu’elle pensait ne pas connaître pire douleur au cours des quelques minutes qu’il lui restait à vivre, le fer à souder disparut soudain de son gens de vision et elle ressentit une atroce brûlure entre ses cuisses…

 


LU EN MARS 2018

Publié dans Littérature allemande, Littérature contemporaine, Nouvelles

« Certains souvenirs » de Judith Hermann

Je vous parle aujourd’hui d’un livre lu dans le cadre d’une opération masse critique :

 Certains souvenirs de Judith Hermann

 

Quatrième de couverture

« La délicatesse est une caractéristique de l’écriture de Judith Hermann, cette délicatesse qui peut être languide et avoir soudain des jaillissements de cristal, comme un poisson flottant dans une eau limpide » :  Le Monde 

Peintre des sensations et des sentiments, Judith Hermann renoue, après un premier roman, avec l’art de la nouvelle qui l’a révélée. Elle l’affine et s’impose comme l’une de ses plus grandes voix, dans ce recueil où l’on retrouve toute la finesse et la mélancolie de l’auteur de Maison d’été, plus tard, mais surtout son talent pour capter, en peu de mots, le mystère et la subtilité des choses.

Quelle proximité avons-nous avec les gens que nous aimons ? Que se passe-t-il lors d’une rencontre ? Qu’en reste-t-il ?

En dix-sept récits, Judith Hermann explore ces moments décisifs, ces instants où toute une vie se transforme : un regard qui fait naître une soudaine intimité ; un être qui croise notre route, nous accompagne, nous rend heureux et pourtant nous échappe.

Avec précision et légèreté, Judith Hermann trouve les mots pour exprimer l’insaisissable.

 

Ce que j’en pense

Dans ce livre, Judith Hermann nous propose dix-sept nouvelles assez inégales par la densité et le contenu, abordant les relations parfois éphémères entre les gens, la nature des sentiments et leur labilité.

Les textes sont très courts, et on ne voit pas toujours où l’auteure veut en venir. Souvent elle se répète, redit les choses d’une autre manière, avec une petite nuance ce qui, dans des textes aussi courts, peut parfois donner l’impression de meubler et engourdir l’esprit du lecteur par la monotonie, le ton monocorde utilisé.

Sur ces dix-sept nouvelles, cinq ont , en fait, retenu  mon attention :

Dans « Poèmes », l’héroïne raconte les rencontres avec son père, malade pendant de longues années, interné dans un hôpital psychiatrique, et notamment l’une d’elles où elle lui apporte des gâteaux  choisis avec soin, et revient sur les actes répétitifs, les rites dans leur relation. Elle lui lit des poèmes, car c’est la seule chose qui l’intéresse encoure un peu, afin de garder un lien avec lui. Elle analyse très bien dans ce texte la manière dont le parent s’enferme dans sa maladie, radotant parfois, utilisant tout à coup un langage dont il n’était pas coutumier… ce parent qu’on ne reconnaît plus vraiment…

Dans « Témoins », deux couples se rencontrent ; c’est la pleine lune, et l’un d’eux raconte les pas de Neil Armstrong sur la lune et ce que cela a provoqué chez lui et la citation est significative de ce côté répétition, dans le style de l’auteur :

« Et il a dit qu’il faisait une tournée de conférences, il était en route pour parler de la lune. Pour parler de ce que la lune avait fait sur lui. Et j’ai dit, qu’est-ce que la lune a fait de vous, et il a dit, la lune m’a démoli. Voilà ce qu’il a dit. Il a dit, la lune m’a bousillé. » P 58   « Témoins »

Dans « Pollen de peuplier », des amis se retrouvent, boivent, tout à coup, surgit une odeur de fumée, c’est le pollen de peuplier qui se consume tout seul. S’en suit un questionnement : Que sait-on vraiment de l’autre ? Que peut-on se dire quand on se revoit au bout de nombreuses années sans donner de nouvelles ? « Avec qui au juste elle a passé presque toute sa vie, passé plus de la moitié de sa vie. »

Cela permet aussi une réflexion sur la nature de l’amour, se consume-t-il aussi de manière spontanée ?

« Selma repense parfois à la nuit du pollen de peuplier. A l’expression combustion spontanée, à ces termes techniques. Elle se dit que l’amour pourrait être une combustion spontanée, mais l’idée même est instable et elle la rejette. » P 89   « Pollen de peuplier »

L’auteure propose une belle réflexion sur le désir d’enfant et l’adoption dans un couple, dans « Cerveau » et une approche de psychanalyse et de son intérêt ou ses limites dans « Rêves »

Judith Hermann raconte des instants vécus entre des êtres, des liens ténus de ces rencontres, parle de ce que l’on ne maîtrise pas, de l’ineffable, de la place de rêves ou des rêveries…

J’ai mis beaucoup de temps à lire ce recueil, je me suis même endormie plusieurs fois sur certaines nouvelles de quelques pages… Je ne sais pas si l’emploi du ton monocorde par l’auteure est voulu ou s’il s’agit de son style habituel… désire-t-elle par ces répétitions faire allusion au côté routinier de l’existence?

Je précise que il m’arrive d’avoir des soucis avec les nouvelles : souci pour les lire parfois, plus souvent pour en rédiger une critique, sauf quand il s’agit bien sûr de mes auteurs préférés : Maupassant, Balzac ou Zweig ou plus récemment E.E. Schmitt

Je suis donc restée sur ma faim, mais heureusement, je lisais en parallèle un petit livre passionnant sur les couleurs dont je vais parler très bientôt…

Je remercie néanmoins vivement Babelio et les éditions Albin Michel qui m’ont permis de faire la connaissance de Judith Hermann et c’est rare quand je suis déroutée par un livre proposé par Masse Critique dont j’attends la prochaine opération avec toujours autant d’impatience.

 

Extraits

Nous ne savions pas que pour la mère de Vincent nos visages étaient beaux, et nous étions rentés à la maison avec l’impression qu’il y a bien des choses qu’on n’est capable de dire que lorsqu’elles sont irrévocablement passées. P 13  « Charbon »

 

Sa mère nous avait montré qu’on peut mourir d’amour. Elle était la preuve vivante qu’on peut mourir d’un cœur brisé, elle s’était enfermée en elle-même par amour. P 14  « Charbon »

 

J’allais le voir de temps à autre à l’asile, là-bas il s’intéressait exclusivement à lui-même et aujourd’hui il ne garde vraisemblablement aucun souvenir de ces visites. P 37    « Poèmes »

 

Je suppose que la question, c’était que j’avais acheté pour lui une part de gâteau et que je savais, malgré tout et Dieu sait comment, qu’il avait aimé les gâteaux aux prunes avant de tomber malade. La question, c’était tout ça, et par-dessous il y avait sûrement autre chose encore qui n’avait rien à voir. P 41   « Poèmes »

 

Ça peut suffire, d’avoir été un visage dans le rêve d’un autre, ça peut vraiment être comme une bénédiction. P 50   « Lettipark »

 

Il a levé son verre (de Pink Gin) et a dit que je ne pouvais absolument pas imaginer ce que c’était, d’être debout sur la lune et de voir la terre. Voir cette goutte d’eau flotter dans l’univers, si seule et si vulnérable dans les ténèbres. Que je ne pouvais pas imaginer quel mal il avait eu à revenir sur cette terre. P 58   « Témoins »

 

Le Dr Gupta est un homme réservé, fresque passif. Il laisse à peu près toutes les questions sans réponse, il laisse à peu près toutes les questions ouvertes, comme s’il était d’avis qu’il n’y a de réponse valable à aucune question, ni d’explication pertinente pour aucune décision. Il ne croit apparemment pas que l’on puisse aller au bout d’une quelconque pensée. Il suppose peut-être que derrière chaque élucidation émerge de toute façon, une nouvelle difficulté. P 132   « Rêves » 

Lu en décembre 2017

Publié dans Littérature allemande, Littérature contemporaine

« Le liseur » de Bernhard Schlink

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a attendu longtemps sur une étagère de ma bibliothèque :

 Le liseur de Bernhard Schlink

 

Quatrième de couverture

A quinze ans, Michaël fait la connaissance d’une femme de trente-cinq ans dont il devient l’amant. Pendant six mois, il la rejoint chez elle et lui fait la lecture à haute voix. Cette Hanna, mystérieuse, disparait du jour au lendemain.

Sept ans plus tard, Michaël assiste au procès de cinq criminelles parmi lesquelles il reconnaît Hanna. Elle se défend mal et est condamnée à la détention à perpétuité. Mais, sans lui parler, Michaël comprend soudain l’insoupçonnable secret qui, sans innocenter cette femme, éclaire sa destinée. Il la revoit une fois, des années plus tard. Il se met alors, pour comprendre, à écrire leur histoire, et son histoire à lui, dont il dit : « Comment pourrait-ce être un réconfort, que mon amour pour Hanna soit en quelque sorte le destin de ma génération que j’aurais moins bien su camoufler que les autres ».

Ce que j’en pense :

J’ai beaucoup aimé l’histoire car cette époque me fascine toujours autant et j’avais lu peu de romans jusqu’ici sur la période située juste après la deuxième guerre mondiale, côté allemand.

Michaël, cet adolescent qui découvre ses premiers émois dans les bras d’une femme plus âgée, dont il ne sait rien en fait, est un héros plutôt sympathique, ainsi que les rituels instaurés dans cette relation : il lui fait la lecture à haute voix avant de passer aux ébats amoureux. Elle lui apprend tout en ce qui concerne la sensualité, mais il ne sait rien de son histoire.

En la retrouvant sur le banc des accusées, quelques années plus tard, alors qu’il est étudiant en droit, il comprend ce qu’elle a fait pendant la guerre. Néanmoins, il lui restera fidèle malgré tout, et essaiera toujours de comprendre en jugeant le moins possible et en suivant son parcours lors de l’incarcération. A propos du crime, il dit :

« Lorsque je tentais de le comprendre, j’avais le sentiment de ne plus le condamner comme il méritait effectivement de l’être. Lorsque je le condamnais comme il le méritait, il n’y avait plus de place pour la compréhension. » P 177

Il a compris aussi qu’elle préfère porter la responsabilité plutôt que d’avouer qu’elle ne sait pas lire. Nous avons chacun notre dignité…

Bernhard Schlink aborde aussi dans ce roman le thème de la génération suivante : peut-on juger ses propres parents en ce qui concerne leur attitude, leur passivité devant les crimes du 3e Reich et qu’en est-il de la honte ? Peut-on avoir honte et juger en même temps ?

« Ces distances prises par rapport aux parents, n’était-ce qu’une rhétorique, un bruit, un brouillage, cherchant à dissimuler que l’amour pour les parents avait irrémédiablement entraîné une complicité dans leurs crimes ? » P 191

J’ai aimé l’idée que la lecture à haute voix, avec tous ces romans qu’il enregistre sur cassettes, pour les partager avec elle, puisse l’amener à apprendre à lire et écrire. Le lecteur vu sous l’angle du passeur en quelque sorte. Je retiens, surtout, la puissance de la lecture, de l’instruction aussi afin de pouvoir réfléchir, avoir un libre arbitre pour ne pas suivre aveuglément une idéologie barbare et  prendre sa vie en mains au lieu de la subir…

J’ai pris mon temps pour entamer cette lecture, alors que j’ai ce roman dans ma bibliothèque depuis longtemps, mais je pense qu’il y a un moment où on est prêt pour rencontrer un livre ou un auteur et qu’il faut suivre cette intuition.

J’ai trouvé un seul bémol à ce roman : l’écriture est assez froide, parfois même chirurgicale, ce qui m’a un peu désarmée, mais l’auteur l’a voulu ainsi, peut-être par pudeur, ou par respect pour l’autre. En tout cas, ce qui lie ces deux êtres est fascinant et conditionne leur avenir à tous les deux.

Quoi qu’il en soit, j’ai beaucoup apprécié cet hommage que Bernhard Schlink rend à l’amour et à la littérature et c’est ce que je retiendrai de ce roman qui soulève de nombreuses réflexions chez le lecteur…

Extraits

Parfois, le souvenir n’est déjà plus fidèle au bonheur quand la fin fut douloureuse.  Parce que le bonheur n’est pas vrai s’il ne dure pas éternellement ? Parce que ne peut finir douloureusement que ce qui était douloureux, inconsciemment et sans qu’on le sût ? P 48

                                                                  * * *

Mais, au bout d’un certain temps, mon souvenir d’elle cessa de m’accompagner. Elle resta en arrière, comme une ville quand le train repart. Elle est là quelque part, derrière vous, on pourrait s’y rendre et s’assurer qu’elle existe bien. Mais, pourquoi ferait-on cela ? P 99

                                                                  * * *

Je me souviens aussi que certains petits gestes d’affection me restaient en travers de la gorge : s’adressaient-il à moi ou à quelqu’un d’autre ? Il suffisait parfois d’une scène de film. Même à moi, ce mélange de cynisme et de sensiblerie paraissait suspect. P 101

                                                                  * * *

Je me souviens que dans ce séminaire, on débattait de l’interdiction des condamnations rétroactives. Suffisait-il que le paragraphe motivant la condamnation des gardiens et bourreaux des camps eût figuré dans le code pénal dès l’époque de leurs actes, ou bien fallait-il tenir compte de la façon dont ce paragraphe était alors interprété et appliqué, et du fait que de tels actes n’y ressortissaient justement pas à l’époque ? Qu’est-ce que la légalité ? Ce qui est dans le code, ou ce qui est effectivement pratiqué et observé dans la société ? P 102

                                                                  * * *

Je n’étais pas seulement anesthésié dans la salle d’audience, au point d’affronter la vue d’Hanna comme si ç’avait été un autre qui l’avait aimée et désirée, quelqu’un que j’aurais bien connu mais qui n’était pas moi. Tout le reste du temps aussi, j’étais debout, à côté de moi et je me regardais : à l’université, en famille, avec mes amis, je fonctionnais mais intérieurement, je ne participais à rien. P 115

                                                                  * * *

Mais enfin l’on condamnait et châtiait quelques rares individus, tandis que nous, la génération suivante, nous nous renfermions dans le silence de l’horreur, de la honte et de la culpabilité : et voilà, c’était tout ? P 119

                                                                  * * *

Par peur de la honte d’être analphabète, plutôt la honte d’être démasquée comme criminelle ? Plutôt être une criminelle ? P 150

                                                                  * * *

J’ai tenté de me persuader que j’étais dans l’état d’innocence qui est celui des enfants aimant leurs parents. Mais, l’amour qu’on porte à ses parents est le sul amour dont on ne soit pas responsable. P 191

                                                                  * * *

Lu en octobre novembre 2017

Publié dans Littérature allemande

« Siddhartha » de Hermann Hesse

Encore un livre qui m’attendait sagement dans ma PAL depuis des lustres :

Siddhartha de Hermann Hesse 

Quatrième de couverture

Un jour vient où l’enseignement traditionnel donné aux brahmanes ne suffit plus au jeune Siddhartha. Quand des ascètes Samanas passent dans la ville, il les suit, se familiarise avec toutes leurs pratiques mais n’arrive pas à trouver la paix de l’âme recherchée.

Puis c’est la rencontre avec Gotama, le Bouddha. Tout en reconnaissant sa doctrine sublime, il ne peut l’accepter et commence une autre vie auprès de la belle Kamala et du marchand Kamaswani.

Les richesses qu’il acquiert en font un homme neuf, matérialiste, dont le personnage finit par lui déplaire. Il s’en va à travers la forêt, au bord du fleuve. C’est là que s’accomplit l’ultime phase du cycle de son évolution.

Dans le cadre d’une Inde recréée à merveille, écrit dans un style d’une rare maîtrise, Siddhartha, roman d’une initiation, est un des plus grands de Hermann Hesse, Prix Nobel de littérature.

Ce que j’en pense

Un roman initiatique, philosophique comme je les aime !

J’ai un petit sentiment de déroute, au début, car je pensais qu’il s’agissait d’une histoire romancée de la vie du Bouddha : Siddhartha Gotama, d’autant plus que les destins se ressemblaient étrangement.

En fait, il s’agit d’un héros fictif, homonyme qui quitte sa famille pour aller à la quête d’une spiritualité. Sa famille est riche, tout le destinait à être Brahman comme son père. Mais sa vie ne lui convient pas alors il part avec Govinda son meilleur ami pour partager la vie de ascètes, les Samanas. Il comprend ainsi que la spiritualité ne s’épanouit pas dans les attitudes trop austères, ni dans le renoncement au monde.

Il rencontre une fois le Bouddha historique mais décide de vivre ses propres expériences, d’où ses errements dans le Samsara, où il rencontre l’amour, la richesse, la vie matérialiste, qu’il finit par quitter pour aider l’ami qui l’avait fait traverser le fleuve la première fois.

On retrouve tous les thèmes de prédilection du Bouddhisme auxquels Hermann Hesse a été sensibilisé très tôt par sa mère, thèmes qu’il a fort bien compris et qu’il décrit très bien : la ronde des existences, l’importance qu’on doit attacher à la nature : on trouve de très belles pages sur ses « dialogues » avec le fleuve, dans la notion d’ici et maintenant, l’écoute de l’autre, être humain ou végétal, minéral, l’harmonie entre tous les éléments de l’univers.

« Rien de tout cela n’était nouveau ; mais il ne l’avait jamais vu ; sa pensée l’en avait toujours tenu éloigné. Maintenant, il était près de ces choses, il en faisait partie. La lumière et les ombres avaient trouvé le chemin de ses yeux, la lune et les étoiles celui de son âme. » P 62

L’auteur met en évidence le cheminement de l’être humain vers la sagesse en insistant sur le fait qu’il y a l’enseignement certes, et c’est ce qu’acquiert son ami Govinda, qui a suivi les sermons du Bouddha, mais que rien ne vaut l’expérience personnelle pour comprendre la vraie nature de toute chose.

« C’est le Gotama, le Sublime, le créateur de la doctrine que tu sais. Chaque jour, des milliers de jeunes gens l’écoutent et, heure par heure, s’appliquent à suivre ses préceptes ; mais tous sont comme ces feuilles qui tombent : aucun d’eux ne porte en lui-même sa doctrine et sa loi. » P 85

La vie est une méditation dans la pleine conscience, même si l’auteur n’emploie pas ses termes, ils sont présents dans cette quête initiatique, ce chemin vers la sagesse, l’Éveil.  Je baigne dans cette culture bouddhiste depuis longtemps et ce roman a été un moment de bonheur et de retour aux sources.

J’ai beaucoup aimé ce récit, tant le thème que la poésie de l’écriture ; c’est mon premier roman de Hermann Hesse, et j’ai hâte de continuer à explorer l’œuvre de cet auteur consacré par le prix Nobel (j’aime bien Bob Dylan, mais là il s’agit de Littérature avec un L majuscule). Dans ma PAL vertigineuse, se trouvent aussi depuis longtemps : « Le loup des steppes », « Demian »….

Extraits

Qu’est-ce que le jeûne ? Qu’est-ce que retenir sa respiration ? C’est fuir de son moi, c’est échapper pour quelques instants de son être, c’est endormir pour un temps la douleur et oublier les extravagances de la vie. Mais tout cela le premier bouvier venu le trouve dans une auberge, en buvant quelques coupes de vin de riz ou de lait de coco fermenté ! alors, il s’oublie soi-même. Il ne sent plus les douleurs de la vie, il est devenu insensible à tout. P 35

Kamala portait sur son visage des traces de lassitude, de cette lassitude qu’on éprouve à marcher vers un but éloigné et sans joie, lassitude et commencement de flétrissure, angoisse encore dissimulée, qu’on n’ose s’avouer, dont on ne se rend peut-être pas encore compte soi-même et qui s’appelle la peur de vieillir, la peur de cet automne de la vie, la peur de devoir mourir un jour. P93 

Pour le moment, de tous les secrets que recélait le fleuve, il n’en devina qu’un, mais qui l’impressionna vivement : c’est que cette eau coulait, coulait toujours, qu’elle coulait continuellement, sans cesser un seul instant d’être là, présente, d’être toujours la même, tout en se renouvelant sans interruption ! Comment explique, comment comprendre cette chose extraordinaire ? P 116

Il se souvenait de lui avec un sentiment de satisfaction, il voyait clairement devant lui le chemin qui mène à la perfection et évoquait, avec un sourire, les paroles que tout jeune homme il avait adressée au Sublime. P 123

… Le sentiment de l’Éternité pénétra dans son âme. C’est alors qu’il eut, profonde, plus profonde que jamais, l’impression de l’indestructibilité de chaque vie, de l’Eternité de chaque instant. P 127

Quand on cherche, reprit Siddhartha, il arrive facilement que nos yeux ne voient que l’objet de nos recherches ; on ne trouve rien parce qu’ils sont inaccessibles à autre chose, parce qu’on s’est fixé un but à atteindre et qu’on est entièrement possédé par ce but. Qui dit chercher dit avoir un but. Mais trouver, c’est être libre, c’est être ouvert à tout, c’est n’avoir aucun but déterminé. P 148

Lu en septembre 2017