Publié dans Littérature francophone, Polars

« L’enfant de Garland Road » de Pierre Simenon

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi grâce au «  bouche à oreille » :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Avec ce sublime texte, Pierre Simenon s’inscrit parmi les grands auteurs contemporains.

Kevin O’Hagan a 63 ans. Écrivain raté et veuf torturé par les affres toxiques d’un mariage déchu et d’un amour devenu haine que même la mort n’a pas réussi à éteindre, il vit retiré du monde, sans espoir ni recours, dans les collines boisées du Vermont. Alors qu’il tente sans succès d’en finir avec l’existence, il devient malgré lui le tuteur de David, son neveu de 10 ans, qui vient de perdre ses parents dans des circonstances aussi brutales que mystérieuses.

Au fil des jours se tissent des liens d’affection et de complicité entre le vieil homme et l’enfant, leur permettant à tous deux de lentement reprendre goût à la vie. Mais juste au moment où Kevin se met à espérer avoir enfin trouvé l’antidote au poison qui ronge son âme, la tragédie frappe à nouveau sans crier gare : un après-midi, David disparaît de son école. Pour le sauver, Kevin se lance alors dans une traque effrénée qui exigera de lui toutes ses ressources et tout son courage. Sachant bien que, cette fois, il n’a pas droit à l’échec, et que tout se jouera sans merci ni pardon.

 

Ce que j’en pense

 

Kevin ne se remet pas de la perte de son épouse, décédée dans un accident. Il a élevé leur fille, mais depuis qu’il est seul, il boit plus que de raison et tous les soirs relit sa lettre d’adieu au monde, joue avec son révolver mais remet son suicide au lendemain.

Il rumine sur sa vie d’écrivain raté, sur ce mariage loin d’être aussi idyllique qu’il ne veut bien le reconnaître, le temps ayant embelli les souvenirs.

Il se trouve dans l’obligation de prendre en charge son neveu, David, dont les parents ont été assassinés devant lui, il a survécu en se cachant dans un placard. Cambriolage qui a mal tourné conclut la police. Il remet donc son suicide à plus tard et s’occupe du gamin, le console après ses cauchemars…

Mais, les choses ne sont pas aussi simples et l’enquête rebondit. Son amie Fran, shérif à la retraite veille au grain, et l’enquête prend une toute autre direction…

Ce thriller qui démarre en douceur, est passionnant ! Pierre Simenon alterne la progression de l’enquête et les souvenirs de Kevin : sa rencontre avec sa femme, leur vie à deux, elle ne pensant qu’à sa carrière et le reléguant au rang de nounou, car elle le méprise en fait, l’évolution de leur couple. Chaque partie du roman commence par une scène du passé de Kevin, pour ensuite avancer dans l’histoire, les relations entre Kevin et son neveu, et l’enquête elle-même, cette façon de construire le récit m’a beaucoup plu.

Les personnages sont très intéressants, avec leurs qualités et leurs faiblesses et l’auteur nous livre un portrait du pervers narcissique au féminin truculent ! Nicole est imbuvable avec sa suffisance, sa jalousie maladive (elle demande à Kevin qui il préfère entre elle et leur fille et surtout qui choisirait-il de sauver si elles étaient toutes les deux en train de se noyer!).

Kevin en écrivain raté, plus ou moins alcoolo, qui trouve un sens à sa vie en s’occupant de David et les relations qu’il entretient avec la truculente Fran, géniale en femme shérif à la retraite, lesbienne qui ne se cache pas et a épousé sa compagne…

Suivre leurs pas dans le Vermont sur les traces des responsables de la tuerie, est passionnant, avec des scènes où Fran et Kevin sont armés jusqu’aux dents et prennent leur destin en mains. On est loin de la passivité dans laquelle Kevin était noyé au départ…

C’est le premier roman de Pierre Simenon que je lis, après avoir des critiques très positives et son style me plaît beaucoup. Il est le fils de Georges Simenon, et réussit très bien à se faire un prénom.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de découvrir cet auteur que je vais suivre.

 

#LenfantDeGarlandRoad #NetGalleyFrance

 

L’auteur

 

Fils de Georges Simenon, Pierre Simenon, né en 1959 à Lausanne, a travaillé dans une banque privée genevoise avant de partir pour les États- Unis en 1987, où il devint avocat de cinéma. Il réside actuellement en Nouvelle-Angleterre avec sa femme et ses deux enfants. Après son premier roman, Au nom du sang versé, il a écrit un récit autobiographique intitulé De père à père.

 

Extraits

 

Elle s’était bien gardée d’ajouter que, de cette tombée en disgrâce, et des difficiles années qui s’en suivirent, elle avait hérité, outre un souvenir cruel, une confiance parcimonieuse envers ses semblables et une volonté farouche de ne plus jamais manquer de rien – et surtout de ne plus jamais dépendre d’autrui. Cela aussi, il ne le comprendrait que plus tard.

 

Avant la fin de la soirée, Fran en était arrivée à la triste conclusion que Nicole était soit une garce égocentrique, trop absorbée par elle-même pour pouvoir réellement partager de l’amour avec autrui, soit, plus probablement, une manipulatrice perverse narcissique passée maîtresse dans la vampirisation émotionnelle de son conjoint, victime de choix. Bien-sûr, elle n’en avait jamais fait part à Kevin.

 

Conscience, mon cul, Fran ! la seule conscience que nous ayons réellement est celle de l’inéluctabilité de notre propre mort. Cela ne nous rend pas supérieurs au reste de la création, seulement plus angoissés.

 

Une sourde intuition, sans fondement concret avait fait son chemin en lui bien avant que n’apparaissent les premiers soupçons. Et, comme l’on rejette les signes avant-coureurs d’une maladie, il s’était longtemps efforcé d’ignorer ce que son cœur savait déjà. A ce jour, il ne pouvait toujours pas déterminer à quel moment précis il avait basculé et s’était résolu à se confronter à la réalité.

 

Nicole bâtissait et gérait son empire et se contentait de son rôle de parentage à la demande, assumant sa tâche de mère au gré de ses disponibilités, comme on commande un film sur Netflix, un soir de désœuvrement. 

 

Il n’avait déjà pas été facile pour Fran d’être la première femme shérif d’un comté du Green Mountain State, mais y être parvenue en étant ouvertement gay avait à l’époque relevé d’une véritable gageure et témoignait autant de ses hautes qualités professionnelles que de la ténacité et de la discrétion des deux femmes.

 

Kevin siffla d’admiration. Même en ayant grandi dans le Vermont, où les armes à feu sont presque aussi courantes que les moustiques en été et la neige en hiver, il ne pouvait cacher sa surprise devant l’arsenal de l’ex-shérif.

 

Si la mort, comme son complice le temps, efface implacablement les souvenirs, elle accomplit son œuvre de façon sélective. Les défauts du défunt disparaissent, ses qualités et les bons moments demeurent au point de prendre une proportion démesurée grâce au vide ainsi laissé.

 

Tolérer l’inacceptable s’était révélé plus facile que défendre son droit au respect…

 

Il avait été incapable de prouver sa réelle valeur à sa femme. Encore une échappatoire, car la seule personne qu’il lui fallait convaincre n’était autre que lui-même.

 

Lu en mai 2019

Publié dans Littérature francophone, Rentrée littéraire

« Maggie une vie pour en finir » de Patrick Weber

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai découvert sur le site NetGalley, dont je ne connaissais ni l’auteur (ni le roman d’ailleurs) , seulement un résumé très tentant :

 

Maggie une vie pour en finir de Patrick Weber 

 

Résumé de l’éditeur    

 

A l’occasion du 100e anniversaire de la victoire de 1918, le roman de Maggie raconte le destin vrai d’une femme dont la vie a été bouleversée par la Première guerre mondiale.
Les guerres sont propices à la naissance des grandes histoires d’amour. En période de conflit, on aime avec passion et rapidité, comme si chaque jour était le dernier. Des vies basculent au milieu des morts qui se succèdent. La société change de visage et l’Europe se dirige, sans le savoir, vers un autre désastre.

A l’occasion du centième anniversaire de la victoire de 1918, le roman de Maggie raconte le destin d’une femme dont la vie a été bouleversée par le conflit. On y retrouve l’esprit de Downton Abbey et celui de la jeunesse d’Agatha Christie qui se porta volontaire dans les hôpitaux et dont Maggie sera une fidèle lectrice. Mais on y croise aussi les affres de la Seconde Guerre mondiale, l’ombre de la Guerre Froide et la folie consumériste qui caractérise les lendemains de conflit. Un monde jeté à terre n’a qu’une seule volonté, celle de renaître plus grand, plus beau et plus fort. Mais quand les  » golden sixties  » surgissent, il est trop tard pour les témoins des heures sombres. Ils incarnent des épisodes tragiques que chacun cherche à oublier.

A travers la vie, les choix et la mort de Maggie, c’est l’histoire de ces innombrables femmes du XXe siècle qui s’incarne. On les a un peu oubliées mais les femmes d’aujourd’hui leur doivent beaucoup.
Parti sur les traces de sa grand-mère et de ses origines familiales, Patrick Weber nous conduit d’Altrincham à Manchester, de Londres à Bruxelles, d’Anvers aux camps de concentration allemands.

 

Ce que j’en pense   

 

Un homme décide de retrouver la trace et l’histoire de sa grand-mère maternelle, qu’il n’a pas connue, dont sa mère lui a parlé, mais pas assez alors il retourner dans la ville où elle est née et a passé toute son enfance. Il va ainsi passer un week-end en Angleterre, où il n’a encore jamais mis les pieds.

Mais comment reconstituer son histoire ? Il va enquêter comme « le journaliste qu’il est », se glissant dans les pas de Maggie, interrogeant les archives et lui donner vie en choisissant de  raconter l’histoire à la première personne.

« Elle s’appelait Maggie et elle était belle, si j’en juge d’après les quelques photos qui ont surnagé suite au naufrage de son existence. »

L’éducation est brutale dans cette famille de sept enfants : le père est alcoolique, boit sa paye au pub et cogne sa femme à son retour, faisant régner la terreur dans la maison, la mère est soumise s’activant du matin au soir. Les garçons sont beaucoup mieux traités que les filles dont le futur consistera à devenir blanchisseuse et rapporter de l’argent à la maison ; les garçons sont destinés à la mécanique comme leur père pour prendre le relais.

Lors d’une énième scène de violence, les filles décide d’accueillir leur père d’un coup de casserole et croient le laisser pour mort :

« Dans la légende familiale, l’épisode prit le nom de « la nuit de la casserole » et elle s’ancra profondément dans nos mémoires. Il reste en tout cas un secret bien gardé des sœurs Sowerbutts, et nul ne devait jamais être mis dans la confidence.« 

 

A force de visser tout le monde, la fille aînée tente de petites rébellions, en allant chez les commerçants jouer la grande dame, mais le destin sera cruel pour elle.

Maggie est différente, elle est plus rebelle et profitera de la guerre pour s’engager comme infirmière, sous l’influence du pasteur aux idées gauchistes, exécré par son père, qui le considère comme l’œil de Moscou… ce métier lui convient car elle possède l’empathie nécessaire, même si parfois elle ne prend pas assez de recul et se laisse envahir par toute la souffrance des blessés.

J’ai beaucoup apprécié toute la partie concernant l’enfance pauvre, la manière de fonctionner de cette famille, puis la rencontre avec Joseph, blessé de guerre, qui en gardera des séquelles funestes, qui aime dessiner, peindre, cet homme tout à l’opposé du père de Maggie. Joseph est un personnage très intéressant et extrêmement attachant, il sera un solide pilier pour elle.

Puis je finis par être intriguée par ce drôle de visiteur qui semblait accepter son sort sans se plaindre. Un tel comportement ne ressemblait pas à celui d’un continental, toujours impatient et, c’est bien connu, très expansif. 

J’ai eu plus de mal avec Maggie, dans son rôle de mère que je qualifierai de toxique : elle est en adoration devant son fils Charles et lui passe tout, le transformant en petit tyran avec sa petite sœur, puis en ado et adulte rebelle. A côté, la petite Joyce est transparente. Maggie est tellement en extase devant son enfant, dieu vivant, qu’elle la regarde à peine.

En fait, ce ne sont que les conséquences de l’éducation qu’elle a reçue, où seuls les garçons étaient considérés, et il ne fallait jamais montrer la moindre émotion, alors comment aurait-elle pu faire, on ne lui a pas donné la clé, dans cette famille où il fallait toujours « faire comme si » !

On sent une fêlure psychologique qui devient de plus en plus pathologique, au fur et à mesure que les deuils s’accumulent, et on voit Maggie  sombrer dans un délire de persécution  que l’auteur exprime très bien. Il nous livre aussi une belle description du deuil quand il devient pathologique, de la dépression…

Patrick Weber reconstitue très bien l’atmosphère de l’époque, la guerre, la faim, la souffrance des blessés et j’ai appris pas mal de choses sur l’invasion de la Belgique par le Kaiser, violant les traités qui garantissaient sa neutralité. Les blessés de guerre belges étaient envoyés poursuivre leurs soins en Angleterre

Il nous offre aussi une belle description de la vie quotidienne en Belgique durant l’entre-deux guerres et l’invasion par les troupes d’Hitler, la résistance qui s’organise, les trahisons, (Maggie est l’Anglaise, donc l’ennemie dans la Belgique qui a capitulé…

J’ai bien aimé ce roman car on s’attache à Maggie malgré ses problèmes, et l’idée de parler en son nom, à la première personne, tout au long du roman est très intéressante même si elle spolie parfois l’histoire. Ce livre résonne particulièrement dans le contexte de commémoration des cent ans de l’armistice de la première guerre mondiale, et on sent flotter ce climat particulier avec la montée des nationalismes qu’on pensait impossible, il y a quelques années à peine.

Je remercie vivement NetGalley et les éditions Plon qui m’ont permis de lire ce roman et de découvrir Patrick Weber, dont l’écriture est très agréable. Un livre que l’on ne peut plus lâcher lorsqu’on l’a commencé…

#PatrickWeber #NetGalleyFrance

 

 

L’auteur

 

Historien de l’art, archéologue et journaliste, Patrick Weber est l’auteur de nombreux romans historiques. Il vit entre Bruxelles, Paris et Rome.

Site officiel : http://www.patrick-weber.com     

 

 

Extraits   

 

Je n’étais que le spectateur obligé du tragique roman de ma famille perdue, décliné avec force détails par une mère aussi aimante qu’épuisante.    

 

L’âge venant, le futur a une fâcheuse tendance à se raccourcir et le passé offre de nouvelles raisons de rester vivant.   

 

Je suis, d’une certaine manière, l’autre fils de Maggie. Un troisième Charles dont je porte aussi le prénom. Le Charles qu’elle n’a jamais connu. C’est son histoire que je suis venu retracer en cette belle matinée à Manchester.    

 

Fini de faire comme si, je serai désormais une jeune femme moderne, comme celles que j’imaginais arpenter les rues de Manchester. Une femme capable d’agir, de penser et de faire des choix par elle-même.   

 

Être parent revenait à vouloir le meilleur pour ses enfants qui, pour leur part, attendaient autre chose de la vie. Et quand nous sortions des clous, une bonne torgnole était toujours là pour nous le rappeler.  Les grands savaient mieux que nous qui étions ignorants, et il ne nous serait jamais venu à l’idée de nous rebeller.       

 

Quand on est heureux, on redoute toujours le malheur qui arrivera tôt ou tard. Et, quand on est malheureux, on finit par penser que le bonheur n’existe pas.   

 

Les jours se suivaient et je compris à quel point tout le monde me persécutait. Je mesurais à quel point ils avaient été jaloux de nous. Derrière leurs beaux sourires de convenance se cachait la volonté de nous voler notre bonheur…   

 

Je me réveillai dans un lit d’hôpital. J’étais au désespoir parce que j’avais espéré un instant être morte.  La mort n’est pas assez bonne camarade pour venir vous cueillir quand vous le souhaitez.   

 

 

Lu en novembre 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature francophone

« Carnaval noir » de Metin Arditi

Je vous parle aujourd’hui du dernier roman d’un auteur contemporain que j’apprécie énormément avec :

 Carnaval noir de Metin Arditi

 

 

Résumé de l’éditeur :    

 

Janvier 2016 : une jeune étudiante à l’université de Venise est retrouvée noyée dans la lagune. C’est le début d’une série d’assassinats dont on ne comprend pas le motif. Elle consacrait une thèse à l’une des principales confréries du XVIe siècle, qui avait été la cible d’une série de crimes durant le Carnaval de Venise en 1575, baptisé par les historiens « Carnaval noir »

Cinq siècles plus tard, les mêmes obscurantistes qui croyaient faire le bien en semant la terreur seraient-ils toujours actifs ? Bénédict Hugues, professeur de latin à l’université de Genève, parviendra-t-il à déjouer une machination ourdie par l’alliance contre-nature d’un groupuscule d’extrême droite de la Curie romaine et de mercenaires de Daech, visant à éliminer un pape jugé trop bienveillant à l’égard des migrants ?

À croire que l’Histoire se répète éternellement, que le combat entre le fanatisme et la raison n’en finit jamais, et que la folie des hommes est sans limite…

Dans ce roman riche de suspense, de passion et de savoir, Metin Arditi se révèle, une fois encore, un conteur exceptionnel.

 

Ce que j’en pense    

 

J’aime beaucoup Metin Arditi, que j’ai découvert avec « La confrérie des moines volants » donc ce livre était pour moi… dès qu’on parle de manuscrit ancien (même une lettre !) d’histoire, de peinture, je suis là. Je remercie vivement NetGalley  et les éditions grasset qui m’ont permis de le lire.

L’intrigue est originale : utiliser une lettre datée de 1575 retrouvée cachée dans un livre ancien que vient d’acquérir Benedict Hugues, un professeur de latin médiéval reconnu de Suisse, lettre qui évoque un attentat de l’époque et que l’homme de mains de la congrégation veut récupérer à tout prix, semant des morts au passage… quelques mois auparavant, Donatella, une jeune fille qui fait des recherches pour une thèse sur une confrérie du XVIe siècle, a été assassinée à Venise car elle s’approchait de trop près d’un sujet qui dérange.

Les deux intrigues sont liées, la petite histoire dans la grande Histoire, et Metin Arditi nous fait faire des allées et venues entre les deux époques. On a donc un complot, et qui dit complot dit motif, financement, logistique et protagonistes pour le réaliser.

Le motif : il faut que l’Église retrouve la place et le pouvoir qu’elle a perdus selon certains : à l’époque, il fallait lutter contre la Réforme qui prenait de plus en plus de place, se montrait ouverte à la science (révolution copernicienne qui mettait le Soleil au centre de l’univers et non la terre comme le prônaient les écritures…

De nos jours, les ultras de l’Église ne supportent pas le Pape actuel, jugé trop consensuel, trop en faveur des migrants ; ils ruminent leur colère depuis Vatican II, avaient espéré que Benoît XVI allait reprendre tout cela en mains… « Et ce pape… Dans son inconscience effarante, l’Église préparait le terrain pour le Grand Remplacement. »

L’ennemi actuel est l’Islam, qui pour ces gens de l’extrême droite va détruire la civilisation européenne au nom du multiculturalisme, ce qui est inenvisageable bien-sûr !

Pour incarner le mouvement, il faut une personnalité forte, un homme providentiel pour prendre la place du pape et appliquer une doctrine rigoriste, prêt à tout pour éliminer ceux qui sont un obstacle sur son chemin : Scanziani au XIVe qui vise la place du pape Grégoire et Fernandez-Diaz de nos jours. Il faut quelqu’un qui incarne le dogme, la prophétie : un nouveau christ dont les mains ont six doigts, comme Jésus peint par Paolo Il Nano, dans une toile remplie de symboles, des signes astrologiques…

Ce dernier a été retrouvé pendu au pont du Rialto, ultime victime de ce Carnaval noir : « une série de crimes commis en l’espace de quelques jours au cours du mois de février 1575, dont les auteurs comme les motifs sont restés mystérieux. » et la toile a disparu (un incendie a détruit la Scuola Grande del San Sepolcro)

Il faut que le groupe soit bien organisé, avec une discipline quasi militaire ; tout est bien structuré dans la « Fondazione » avec les théoriciens tel le père Blaise, les enseignements proches de certains prêches, l’éminence grise avec le cardinal Fernandez-Diaz, charismatique et rigoriste qui fait froid dans le dos, un directeur de la communication, Bartolomeo San Benedetto, qui orchestre des conférences, des séminaires qui accueillent des jeunes de plusieurs pays, de la mouvance d’extrême-droite et les hommes de main tel Arturo,  un « ministre des finances » Zaccaria qui gère le blanchiment d’argent via une banque suisse dont le directeur est le frère de Benedict. L’argent n’a pas d’odeur, c’est connu !

Et il faut un complot pour arriver à ses fins, et donc éliminer le Pape et frapper un grand coup pour terroriser la population : un double attentat, la basilique Saint Pierre, pour tuer le maximum de personnes et à la résidence du pape : Casa Santa Marta, pour l’éliminer.

Et pour cela, l’union fait la force, et on va chercher des kamikazes, des islamistes (après tout ils sont des spécialistes !) qui vont mourir en martyr, tel ce couple qui veut se faire exploser avec un bébé dans les bras pour aller au paradis…

Le suspense monte tout doucement, puis le rythme s’emballe au fur et à mesure qu’on avance vers le jour J…

J’ai aimé les références à l’Histoire, les mouvements intégristes de tout poil, le fait de choisir des islamistes de la filière Libyenne qui nous ramène au passé colonial de l’Italie. J’aurais aimé que l’auteur explore davantage cette piste car j’ai trouvé l’histoire actuelle un peu fade… probablement car le personnage principal est davantage un anti-héros qu’un héros.

On pense bien-sûr aux défilés des fascistes sous Mussolini, parcourant la ville scandant des chants (en vieux vénitien dans ce roman), encerclant leur proie pour la précipiter dans le fleuve… Metin Arditi évoque les populismes actuels, les liens avec une Église puriste et rigoriste, et j’aurais aimé qu’il fouille encore plus.

Ce roman m’a plu, malgré ces quelques désillusions, car on est quand même dans un registre autre que « Da Vinci code » auquel on pense au cours de cette lecture. J’ai retrouvé cet art de conteur que j’aime tant chez l’auteur, mais mon roman préféré est sans conteste « Le Turquetto » …

Je laisse la parole à l’auteur:

 

 

#CarnavalNoir #NetGalleyFrance

 

Extraits   

 

Il observa les visages. Ils étaient tendus, habités par l’importance de leur mission. Ils allaient sauver l’Occident. Éliminer la racaille qui l’envahissait. Qui l’avait déjà envahi. Qui se sentait en territoire conquis. Qui tuait, estropiait, menaçait en toute impunité.    

 

Ils étaient le 14. Le 29 du mois, à cette même heure, le monde ne serait plus le même. Fini, les salamalecs aux migrants, les trahisons de l’Église, les intellectuels qui monopolisent les médias et plongent l’Occident en léthargie en faisant l’éloge d’un pseudo-multiculturalisme ! Ah, le multiculturalisme… Une vraie farce. Les gens prononçaient ce mot, et d’un coup, ils se sentaient bons, clairvoyants, ouverts au monde. Quels crétins !    

 

Le père Blaise s’entretiendra avec vous des grands principes moraux qui guident notre action. Il vous parlera du sacré. Mais, il vous parlera aussi de la violence. Elle a toujours accompagné le sacré. Son propos, son seul propos, est de le protéger. La violence est donc sacrée autant que les tâches les plus saintes peuvent l’être…    

 

El Tigre… C’était ainsi qu’on surnommait Fernandez-Diaz à la Curie. L’homme incarnait l’animal solitaire, fort et cruel. Sa manière de se déplacer, même, évoquait celle des félins. On ne l’entendait jamais venir et soudain on ne voyait que lui.   

 

Il voyait bien que, dans cette histoire d’attentat, chacun roulait pour soi…  Ils cherchaient tous autre chose. Au fond, ils se méprisaient. Mais, pour réussir, il fallait jouer collectif.  

 

En 1571, une prophétie circulait à Venise, selon laquelle un envoyé du Christ sauverait l’Église des griffes de la Réforme. Cet homme serait reconnaissable à ce que chacune de ses mains auraient six doigts. Cette prophétie traversa la Péninsule comme la foudre.   

 

Le bonheur n’aime pas qu’on lui mette la main dessus, mon trésor. Laisse-le filer. Il sera content de te revenir.    

 

Mais le peintre méritait d’être étudié. Il réunissait les deux qualités maîtresses de la peinture du XVIe italien, le disegno et le colorito, la précision du trait des Florentins et le sens de la couleur des Vénitiens.   

 

… Elle préparait une thèse sur la Scuola Grande del San Sepolcro et m’avait consultée pour Paolo Il Nano, vu que c’était le peintre attitré de la Scuola…  Elle menait une recherche formidable sur les évènements qu’à Venise on appelle le Carnaval noir…

 

Une vieille lettre de cinq siècles nous rappelle que la pourpre cardinalice a la couleur du sang…   

 

Sans doute que Copernic, moine fidèle à l’Église et à ses textes, était lui-même épouvanté par les effets que pouvait avoir sa découverte de l’héliocentrisme sur une Église affaiblie par les coups de boutoir que lui portait la Réforme. Cela expliquerait le retard qu’il mit à publier le produit de ses recherches, attendant sans doute de se trouver aux portes de la mort pour le faire.    

 

Lu en octobre 2018

Publié dans Littérature francophone

« La vraie vie » : Adeline Dieudonné

Étant donné l’engouement suscité par ce roman de la rentrée, j’ai décidé de céder à l’appel des sirènes et de me l’offrir. Il s’agit de :

 

La vraie vie de Adeline Dieudonné

 

 

Quatrième de couverture

 

C’est un pavillon qui ressemble à tous ceux du lotissement. Ou presque. Chez eux, il y a quatre chambres. La sienne, celle de son petit frère Gilles, celle des parents, et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. La mère est transparente, amibe craintive, soumise aux humeurs de son mari. Le samedi se passe à jouer dans les carcasses de voitures de la décharge. Jusqu’au jour où un violent accident vient faire bégayer le présent.

Dès lors, Gilles ne rit plus. Elle, avec ses dix ans, voudrait tout annuler, revenir en arrière. Effacer cette vie qui lui apparaît comme le brouillon de l’autre. La vraie. Alors, en guerrière des temps modernes, elle retrousse ses manches et plonge tête la première dans le cru de l’existence. Elle fait diversion, passe entre les coups et conserve l’espoir fou que tout s’arrange un jour.

D’une plume drôle et fulgurante, Adeline Dieudonné campe des personnages sauvages, entiers. Un univers acide et sensuel. Elle signe un roman coup de poing.

 

Ce que j’en pense   

 

C’est l’histoire d’une famille dysfonctionnelle, dans un lotissement, dans une banlieue qui pourrait se trouver près de chez nous. Le père est violent avec sa femme physiquement et psychologiquement, devant les enfants bien-sûr comme tout psychopathe narcissique pervers et j’en passe.

Déjà, la maison, la plus belle du lotissement, car destinée au départ à l’architecte, est étrange :

« A la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres. » P 9

La chambre des cadavres renferme tous les trophées de chasse du père, de la défense d’éléphant aux cerfs, sangliers sans oublier une hyène. Et bien-sûr, personne n’a le droit d’entrer dans la tanière du père, sous peine de sanction sur fond de méga colère.

Tout ce petit monde survit dans cet univers toxique où la seule bouffée d’oxygène est le passage du marchand de glaces ambulant. Et un jour, la bombe à chantilly explose tuant le marchand devant leurs yeux. Le petit frère, sous l’effet de la sidération, s’éteint littéralement, se referme sur lui-même et sa sœur (dont on ne saura jamais le prénom, à moins que ma mémoire ne m’ait trahie) va tout tenter pour revenir en arrière et refaire l’histoire en essayant de fabriquer une voiture qui remonte le temps…

Le portrait du père est saisissant ! tout à fait le genre d’individu qui m’horripile et que j’aurais bien aimé « zigouiller » : déjà j’ai une dent contre les chasseurs et j’adore les éléphants donc lui et moi, c’était mal parti. Et les pervers, narcissiques, cogneurs idem.

« Au mur, dans des cadres, mon père posait, fier, son fusil à la main, sur des animaux morts. Il avait toujours la même pose, un pied sur la bête, un poing sur la hanche et l’autre main brandissait l’arme en signe de victoire, ce qui le faisait davantage ressembler à un milicien rebelle shooté à l’adrénaline du génocide qu’à un père de famille. » P 10

J’ai aimé l’énergie de cette petite fille qui va se passionner pour la physique, sur les traces de Marie Curie, les sciences en général, allant jusqu’à faire du baby-sitting chez un voisin (un beau champion d’arts martiaux dont elle tombe amoureuse) pour prendre des cours auprès d’un professeur à la retraite, plus ou moins mis sur la touche du fait de ses méthodes.

Elle a seulement dix ans quand commence le récit et on la sent tout de suite prête à relever les défis et se donner les moyens de le faire. Pour ramener la lumière dans les yeux de son frère et tenter de le sauver, elle fait preuve d’imagination autant que de compassion, investie dans son rôle, même au prix de souffrance. Elle a une énergie extraordinaire.

Comment résister à cette scène par exemple où elle décide d’appeler le chiot « Curie » comme la grande Marie et voir que sa mère a fait graver « Curry » sur sa médaille:

« J’ai décidé de rebaptiser le chiot Sklodowska. Ça lui ferait peut-être même encore plus plaisir, à Marie Curie , que je donne son nom de jeune fille à ma chienne. Mais Sklodowska, c’était un peu long à dire. Alors, pour faire simple, j’ai raccourci en Dovka. » P 74

Ce roman, c’est l’histoire de la violence au quotidien, de la peur dans la cellule familiale, qui ne peut qu’engendrer des comportements bizarres sinon pathologiques et si la petite fille réussit à s’accrocher, Gilles va au contraire se couper des autres, ne n’intéressant à rien et dériver de plus en plus…

Adeline Dieudonné réussit très bien à exprimer cette violence et cette peur, l’emprise du père sur la famille, la démission de la mère, tout en ne donnant jamais trop dans le trash. Elle montre que l’amour peut transformer les choses, qu’on doit tenter de réagir sinon on reproduit les mêmes schémas. C’est peut-être un peu trop schématique mais l’idée est intéressante et bien étayée.

Pour un premier roman, je trouve que c’est réussi, avec une place aussi pour l’imaginaire dans le récit. Le rythme est rapide, il y a du suspense, et je me suis laissée prendre au jeu.

Ce roman a reçu le prix FNAC et j’espère qu’il en recevra d’autres….

 

L’auteur   

 

Adeline Dieudonné est née en 1982. Elle vit à Bruxelles. Elle est la lauréate du Grand Prix du concours de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour sa nouvelle, « Amarula ». « La Vraie Vie » est son premier roman.

 

 

Extraits   

 

Le rire de Gilles pouvait guérir toutes les blessures.  P 18

 

« Les têtards, vous savez, il y a des gens qu’il ne faut pas approcher. Vous apprendrez ça. Il y a des gens qui vont vous assombrir le ciel, qui vont vous voler la joie, qui vont s’asseoir sur vos épaules pour vous empêcher de voler. Ceux-là, vous les laissez loin de vous… P 26

 

Plus rien n’avait de sens. Ma réalité s’était dissoute. Un néant vertigineux auquel je ne voyais pas d’issue. Un néant si palpable que je pouvais sentir ses murs, son sol, son plafond se resserrer autour de moi. Une panique sauvage commençait à m’étouffer.  J’aurais voulu que quelqu’un, un adulte me prenne par la main et me mette au lit. Replace des balises dans mon existence. M’explique qu’il y aurait un lendemain à ce jour, puis un surlendemain, et que ma vie finirait par retrouver son visage. Que le sang et la terreur allaient se diluer.  P 37 

 

Alors, j’ai décidé que moi-aussi, j’allais inventer une machine et que je voyagerais dans le temps et que je remettrais de l’ordre dans tout ça.

A partir de ce moment-là, ma vie ne m’est plus apparue que comme une branche ratée de la réalité, un brouillon destiné à être réécrit, et tout m’a semblé plus supportable. Je me suis dit qu’en attendant que la machine soit prête, en attendant d’être capable de revenir en arrière, il fallait que je sorte mon petit frère de son silence. P 51

 

Pourtant, j’étais certaine qu’il existait quelque part, tout au fond de son âme, un bastion qui résistait encore. Un village de Gaulois qui survivait à l’envahisseur. J’en étais certaine parce que,  les soirs, il venait se glisser dans mon lit. P 86

 

… la vie est une grande soupe dans un mixer au milieu de laquelle il faut essayer de ne pas finir déchiqueté par les lames qui vous attirent vers le fond. P 89

 

J’ai fini par comprendre que je n’aurais pas de répit. Que ma douleur mettrait des semaines à disparaître. Et que, quand elle aurait disparu, la peur resterait. Que je ne serais jamais à l’abri. Mais il y avait, au fond de moi, cette chose qui grandissait et qui, quand la situation l’exigeait, était capable d’aspirer ma terreur et de me transformer en prédateur. P 210   

Lu en juillet 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature francophone, Rentrée littéraire

« Empreintes de crabe » de Patrice Nganang

Je vous parle aujourd’hui du quatrième livre dans le cadre du jury FNAC avec :

 

Empreinte de crabe de Patrice Nganang

 

Résumé de l’éditeur :   

 

C’est la première fois que Nithap, alias Vieux-Père, rend visite à son fils installé aux États-Unis. Il a accepté de quitter Bangwa, à l’ouest du Cameroun, cette ville où il a toujours vécu, où il est devenu infirmier, où il a connu la guerre, où il est tombé amoureux, où ses enfants sont nés. Mais le séjour se prolonge : Nithap est malade et son fils veut le garder auprès de lui.

À quarante ans, celui-ci refuse que son père se laisse mourir. Il entend connaître enfin cet homme si secret auprès duquel il a grandi. Alors la voix de Nithap s’élève et remonte le temps pour raconter ce que son fils n’a pas vécu et dont personne ne parle ni ne veut se souvenir, cette guerre civile qui a déchiré le pays au temps de l’indépendance, ses soldats, ses martyrs. Le fils écoute le père, l’histoire de sa famille et la prière de cette terre devenue sanglante.

De New York au pays Bamiléké, les voix se mêlent, le temps n’existe plus, les époques se confondent. Patrick Nganang, dans ce grand roman, fouille les mémoires, raconte des vies bouleversées par la guerre ou l’exil, et un pays où le passé est une douleur, le présent un combat, où chacun cherche sa liberté.

 

Ce que j’en pense :  

 

OUAOUHHHHHHH ! cela va être difficile de parler de ce roman qui a été un uppercut pour moi, mais je vais essayer…

C’est un roman puissant qui raconte l’histoire d’une famille et en parallèle l’histoire d’un pays, le Cameroun, avec la colonisation, la guerre civile entre ethnies, instrumentalisée par l’Occident et les pogroms, génocides…

La première partie évoque l’histoire de Tanou, installé aux USA avec sa femme et ses filles, avec un travail qui lui plaît. Il est hanté par son enfance, son éducation sévère, les coups de martinet qui pleuvent, Nithap, son père patriarche autoritaire, Ngountchou sa mère qui soutient son mari de façon systématique, les humiliations et les injustices. Il décide de faire venir son père chez lui, aux USA.

Il faut un accident aux USA, lors d’une fête, pour que le père, qui est en fait un véritable héros dans son pays, commence enfin à parler, à raconter sa terrible histoire. C’était alors un médecin, et il avait refusé de prendre les armes, voulant seulement soigner, ce qui va le conduire dans la forêt, les guerres entre ethnies, tendu vers un objectif : l’indépendance de son pays. Ce qu’il a vu alors, il n’en parlera plus. Seule sa rencontre avec Ngountchou, avec laquelle il fondera une famille, rend sa vie supportable et la puissance de leur amour, ce couple soudé, fusionnel qu’ils forment, au détriment de leurs enfants, apportentau récit une note de douceur. Mais, comment survivre après avoir vu autant d’atrocités et comment en parler ?

« à son rêve d’épouser Ngountchou, s’ajouta ainsi la volonté de devenir le disciple du père de celle-ci… Il ne cherchait plus à labourer le cœur du pasteur pour épouser sa fille, mais tournait entièrement son esprit vers le monde invraisemblable que cet homme lui dévoilait mot à mot, page par page. P 142

On a une similitude dans la vie de Tanou et celle de son père, des liens familiaux compliqués et des répétitions au cours des générations.

Patrice Nganang évoque les exécutions publiques, les assassinats, la destruction des villages au napalm, l’exode, les camps.

Un livre puissant donc, avec toute la musique d’un pays martyr et martyrisé, les guerres fratricides, la honte que nos ancêtres aient pu faire des choses pareilles : colonisation, attiser les haines d’autrefois entre les tribus, les ethnies.

Les scènes de torture à la machette, les seins et les têtes coupées sont extrêmement violentes car on les ressent physiquement en lisant les phrases abruptes de l’auteur. Heureusement, Patrice Nganang alterne les récits entre les évènements actuels et les années soixante, ce qui allège le récit qui serait sinon intolérable.

L’écriture est chirurgicale, les phrases sont souvent très fortes et interpellent le lecteur comme celle-ci par exemple :

« On nous met devant des choix impossibles, et nous demande de mourir pour l’un d’eux. Quel être intelligent peut dire que choisir ici, c’est agir de manière juste ? Nous n’avons même pas encore appris qui nous sommes que nous voulons déjà mourir pour défendre ce que nous devons devenir. » P 194

ou encore:

« Si Einstein était camerounais, je vous jure que n’importe quel gougnafier qui se casse les dents sur des problèmes enfantins de logique lui demanderait de garder sa théorie de la relativité pour les blancs, est-ce que je mens ? » P 126

Je ne connaissais pas l’histoire du Cameroun et ce roman m’a permis d’apprendre beaucoup de choses et donner l’envie d’approfondir.

Ce livre est comme une symphonie, ou du moins un chant choral où tout démarre en douceur, légèrement (comment ne pas penser aux années trente avec la montée des nationalismes ?) et devient de plus en plus puissant, violent. Sans oublier la magie des couleurs, des habits de l’amour… Beau mais violent.

Challenge : pavés : 510 pages.

PRIX FNAC 2018

 

L’auteur :  

 

Patrice Nganang est un écrivain né en 1970 à Yaoundé, au Cameroun. Il enseigne la théorie littéraire à l’Université d’État de New York.

Son livre « Temps de chien » publié en 1999 a reçu le prix Marguerite Yourcenar en 2002 et le Grand prix de la littérature d’Afrique noire en 2003

« Mont Plaisant » publié en 2011 a reçu la mention spéciale du Jury, Prix des cinq continents de la Francophonie en 2011

Extraits :  

 

Je propose beaucoup d’extraits pour que chacun puisse se faire une idée et décider de lire le roman ou non.

 

Vous voyez, nous les Américains, n’avons pas eu de guerre sur notre territoire depuis cent ans, même si à travers le monde, les États-Unis sont les instigateurs de nombreuses guerres civiles. Même si les États-Unis font la guerre partout sur la terre, pratiquement chaque année, et même si ce pays est encore le plus belliqueux qui soit… Eh bien parce que le souvenir de la guerre sur notre territoire est lointain, les gens gardent de ça une certaine nostalgie, et chaque année mettent en scène les moments de la guerre. De la guerre civile américaine. P 31  

 

Les fils deviennent leur père sans le savoir, le temps d’un silence. Car au fond, c’est ce moment qui dans sa répétition quotidienne fait un mariage… P 90  

 

Avoir des enfants veut dire qu’on a volontairement abandonner sa liberté d’écrire seul le récit de sa vie. Tanou n’avait jamais choisi de naître, il l’avait suffisamment dit à ses parents dans son adolescence. A plus de quarante ans, il s’était décidé à refuser à son père le choix de se laisser mourir. P 91  

 

Nithab n’allait pas jusqu’à mépriser les malades, mais c’est parce que ce privilège, ses collègues blancs le lui avait retiré. Il s’indignait certes de phrases racistes qu’il entendait ceux-ci dire : « Il leur faudra cent ans pour sortir de la nuit ! », « Que feront-ils de l’indépendance ? Ils ne savent même pas fabriquer une aiguille ! », mais s’il avait cherché des preuves que ces villageois ne vivaient pas dans le cœur des ténèbres, il aurait du mal à en trouver. Ce qui veut dire que dans le fond, il partageait l’opinion de ses collègues blancs, même si sa fierté lui dictait l’indignation de routine, quand il entendait de tels propos au passage d’une causerie. P 141  

 

La fierté est un derrière bien douloureux, quand il n’est pas assis sur un siège confortable. En plus, notre médecin avait l’habitude d’être, lui, l’objet de la fierté alentour. P 141  

 

Devant l’ignorance, la fierté est un substitut bien pauvre. P 142  

 

On ne change pas un peuple en le mettant en joue avec un fusil, mais par l’éducation. P 194  

 

La tragédie des colons est que personne ne pourra jamais comprendre le sentiment qui les lie à une terre qui n’est pas la leur, et cette incompréhension rend leur douleur aphone, parce que plongée dans une douleur plus profonde, celle des dépossédés et des sinistrés. P 224  

 

Tout conflit réveille l’animal en l’homme. P 246  

 

La guerre de libération, quand elle devient guerre civile, se rétrécie, et quand elle devient guerre tribale, tutoie la défaite. Quand le militaire domine la politique, c’est la fin. P 274  

 

Sans une idée qui vaille la peine, toute bataille n’est plus que fratricide.  P 275  

 

La bonté légendaire et la solidarité naturelle des souffreteux, concluait-elle, je n’y crois plus ! Entre eux, les pauvres sont des crabes dans une marmite. Ils se tirent chacun vers le bas afin que tous soient grillés… La souffrance ne transforme cependant pas la racaille en leaders, et l’exil ne guérit pas du mauvais cœur. P 338  

 

La haine est un tourbillon. La haine a la lâcheté comme complice quand le compagnon de l’amour, c’est le courage. Le haineux se débarrasse de son ennemi avec un coup de poignard dans le dos alors que l’amoureux doit faire face à sa dulcinée pour la conquérir. P 401  

 

Lu en juin 2018

 

 

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature francophone, Rentrée littéraire

« Loup et les hommes »: Emmanuelle Pirotte

Il y a une éternité que j’ai envie de parler de ce roman, mais j’ai promis d’attendre sa sortie en librairie…

 

Loup et les Hommes de Emmanuelle Pirotte

 

 

Quatrième de couverture :  

 

Hiver 1663. Armand, marquis de Canilhac, est prêt à tout pour retrouver le saphir entrevu au cou de cette jeune Amérindienne, croisée dans un salon parisien. Il a reconnu la pierre que portait son frère Loup. Loup, trahi par Armand vingt ans plus tôt, condamné aux galères, et que tout le monde croit mort.

Hanté par son passé, le marquis embarque avec son fidèle Valère pour la Nouvelle-France. Le vent gonfle les voiles, et les images du Gévaudan natal ressurgissent : Loup, enfant trouvé, adopté… Loup, trop beau, trop brave, trop vivant.

Entre la France et l’Iroquoisie barbare se tisse le destin d’un homme hors du commun, dont le portrait se précise lentement, et dont l’ombre plane, de plus en plus palpable, sur ceux qui le cherchent.
Et si Loup avait trouvé un destin à sa mesure au pays des Sauvages ?

 

Ce que j’en pense :  

 

Dépaysement total avec ce beau roman !

Armand ronronnait dans sa vie médiocre, lorsqu’un saphir, entre-aperçu lors d’une soirée, vient heurter sa mémoire et déclencher la remontée des souvenirs. Il connaît cette pierre, elle appartenait à son frère Loup et elle est portée par une belle et mystérieuse jeune femme qu’il n’a fait qu’apercevoir elle-aussi. Par sa faute son frère a été condamné aux galères et il le croyait mort.

Alors, rongé par le remords, il décide de partir à sa rechercher, accompagné de Valère, son domestique. Su le bateau, se trouve une jeune femme Antoinette qui fait le voyage en même temps que lui : « Le navire transporte en Nouvelle France quelques Filles du roi, ces orphelines destinées à épouser des colons et à peupler le pays. » P 19

C’est une belle histoire de jalousie entre deux frères, Loup et Armand, l’un légitime, l’autre non, l’un brillant, l’autre en retrait et doit se contenter d’être dans l’ombre de celui qui prend toute la lumière, l’un chouchou des parents, l’autre devant se contenter des miettes. De quoi entretenir rancune et jalousie et aboutir à la trahison pour récupérer des terres et un titre de noblesse.

Après une traversée mémorable, Armand découvre le nouveau continent. Ensuite, le roman aborde celui qu’on nomme « Vieille Epée », un blanc qui vit comme les Amérindiens, en harmonie avec la Nature. On a vite compris qui il était vraiment…

Dans ce roman, Emmanuelle Pirotte évoque de fort belle manière la jalousie entre frères, les vieilles rancunes dans les familles, les secrets, la trahison et aussi la culpabilité, le remords, le désir de se racheter. Et il se déroule dans des contrées, des paysages fabuleux, immenses, où les Français, les Anglais, les Hollandais se disputent pour mettre la main dessus et détruisant la civilisation amérindienne.

L’Église en prend aussi pour son grade.

Tous les personnages sont attachants, (presque tous), en particulier Valère, le valet surnommé par les Indiens « Celui-qui-n’aime-pas-les-Robes-Noires » et plus tard Héron Pensif et ses relations avec Armand. Personnage truculent, sensible, attiré par les hommes dont il admire le corps parfait, par rapport à ceux du Vieux Continent. « Ils étaient d’une beauté ébouriffante aux yeux de Valère. »

En parallèle, l’auteure évoque le destin de ces femmes, les Filles du Roi, des orphelines qu’on envoie pour épouser des émigrés, pour mettre encore mieux la main sur le pays. On ne peut pas dire qu’elles auront un destin simple et heureux ! elle choisit d’aborder ce thème à travers le personnage d’Antoinette, une battante, pleine d’énergie et fort sympathique.

« Nous autres, Filles du roi, ne sommes ici qu’en tant que ventres sur pattes, destinés à porter de quoi peupler ce continent. Il ne s’agit pas de romances ni de carte du Tendre, voyez-vous » P 65 

Emmanuelle Pirotte explore aussi la différence des cultures, des coutumes, la manière de considérer la Nature, la colonisation par l’homme blanc. J’ai adoré leurs noms : « Croisée des Chemins », « Œil Eclair », « Loutre Opulente », « Feuille d’Erable » qui sont en eux-mêmes des invitations au voyage.

Les descriptions sont splendides, entraînent le lecteur, le font rêver.  Durant cette lecture, j’ai beaucoup pensé au « Comte de Montecristo » de Dumas, pour la réflexion sur la jalousie et la vengeance, mais aussi à Jack London… L’écriture est belle, le rythme rapide…

Bref, j’ai fait un beau voyage avec une belle histoire, et si vous voulez passer un très bon moment, foncez ! ce pavé de 602 pages se dévore avec enthousiasme !

Merci à la FNAC, qui m’a permis de découvrir un beau roman et une auteure dont le style m’a beaucoup plu !

♥ ♥ ♥ ♥  

 

L’auteur :  

 

Historienne, puis scénariste, Emmanuelle Pirotte, de nationalité belge, rencontre en 2015 un succès international avec son premier roman, « Today, me live » traduit en quinze langues et couronné par le prix Edmée de la Rochefoucauld, le prix Historia, et le prix des Lycéens (Belgique).

Son deuxième livre, « De Profundis » est publié au cherche midi en 2016.

 

Extraits :      

Armand espérait que les indigènes seraient aussi chaleureux. Mais, de cela il doutait sincèrement, car les hommes ont à jamais perdu l’innocence qui se loge parfois dans l’âme pure des animaux et des jeunes enfants. Ne dit-on pas que les Sauvages ne sont pas tout à fait aussi humains que les gens du Vieux Continent ? P 67

 

Valère était vaincu. Ces coquins d’hommes en soutane parvenaient d’un regard à vous accabler de culpabilité. En leur dissimulant des choses, vous aviez l’impression que c’était à Dieu que vous faisiez des cachotteries. Cela faisait des siècles qu’ils faisaient danser le pauvre monde et ce n’était pas encore aujourd’hui que cela allait cesser. P 106

 

Les innombrables cas d’abandons d’enfants ne suscitaient jamais la moindre curiosité. Ces être étaient les fruits du péché, de la misère, et portaient le poids de cette mauvaise fortune leur vie entière. Quelle folie aveugle s’était un jour emparée de ce couple pour qu’il vénère ce bâtard avec cette ardeur insensée ? P 159

 

… Les hommes ne naissent pas égaux, même au regard de leur aptitude à vivre, de leur besoin de chercher un sens derrière les choses. Beaucoup vivent et meurent sans se demander pourquoi, en ce contentant de la réponse des prêtres. P 161

 

Le père Simon Le Moyne était plus âgé qu’Armand et avait passé de longues périodes chez les Agniers. Peu de Français dans la colonie connaissaient aussi bien ce peuple et son pays. Il était un des rares jésuites à inspirer aux Iroquois une forme de respect. Ils l’appelaient Ondessonk, ce qui signifie « Oiseau de proie ». P 165

 

L’Indienne incarnait l’ailleurs absolu, l’ultime voyage. La vague de sensualité où la fascination d’Armand puisait sa source l’avait emmené plus haut, dans un élan de tout l’être vers un changement profond, un périple spirituel, le dernier sans doute avant la mort. P 167 

 

Il n’a jamais compris ce besoin effréné de prouver sa valeur par la résistance à souffrance physique. C’est au moins un trait de caractère que les Sauvages partagent avec les Blancs : une espèce de dévotion à la violence donnée et reçue. La capacité à infliger la douleur et à y faire face, considérée comme une preuve ultime de bravoure virile. P 197

 

Les indigènes ne portaient pas sur le monde qui les entourait le regard dominateur des hommes de l’Ancien Monde. S’ils étaient fiers, ce n’était pas de cette fierté confite de prétention si commune aux Français. P 198

 

Le roi voulait détruire l’Iroquoisie… Il ne désirait pas seulement mater ce peuple, mettre fin aux raids, aux meurtres, à la terreur ; Louis rêvait d’un massacre, d’une extermination pure et simple. Il voulait frapper comme la foudre et détruire de ses rayons aveuglants ceux qui ne se soumettaient pas à sa volonté. P 221

 

Elle n’avait aperçu le monarque que de loin. Il dansait au rythme des notes de cet Italien aussi sorcier que musicien ; drapé d’or et de pierreries, il était la vivante image de la gloire et de la beauté. P 221

 

Vieille Épée déclarait depuis des années que c’était inéluctable : les premiers habitants de ces terres seraient balayés par l’homme du Vieux Continent. P 222  

 

Lu en juin 2018

Publié dans Littérature francophone

« L’enfant qui mesurait le monde » de Metin Arditi

Je vous présente aujourd’hui ce roman de Metin Arditi, un auteur francophone contemporain d’origine turque  que j’apprécie particulièrement :

 L'enfant qui mesurait le monde de Metin Arditi

 

Quatrième de couverture:

Sur l’île de Kalamaki, Yannis, un enfant autiste, mesure chaque jour l’ordre d’arrivée des bateaux, les quantités pêchées, le nombre de clients du café Stamboulidis. Il cherche à capter l’ordre du monde. Un projet de construction vient diviser l’île et menacer l’équilibre. Mais, il y a Eliot, un architecte américain qui étudie le Nombre d’Or. Une amitié bouleversante se noue entre l’homme et l’enfant.

« Sa plage était entourée d’une forêt de pins parasols qui montait en pente douce et présentait la baie comme on offre un bijou. »

 

Ce que j’en pense:

Eliot Peters, citoyen américain, apprend brutalement le décès accidentel de sa fille Evridiki (Eurydice) alors qu’elle effectuait des recherches sur les vestiges de théâtres, en Grèce, notamment sur l’île de Kalamaki. En se rendant sur place pour s’occuper des formalités, il va l’enterrer sur sur l’île, dans le petit cimetière face à la mer. Ensuite, il faut continuer à vivre…

Bien installé et intégré comme architecte  aux USA, car sa famille a dû quitter la Grèce autrefois,  il a presque malgré lui, inculqué l’amour de ce pays, sa philosophie, sa culture à sa fille qui a senti l’appel des racines familiales. Finalement il choisit de s’installer sur l’île, et de reprendre les recherches de sa fille.

C’est ainsi que sa route va croiser celle de Yannis, un enfant autiste, que sa mère a du mal à apprivoiser : il refuse les contacts corporels, (on imagine la frustration douloureuse de la mère), les seuls contacts se font dans la mer quand elle lui apprend à nager, ou sur le chemin du retour en scooter.

Yannis pique de violentes colères, cassant tout, dès que l’angoisse l’envahit : les relations compliquées entre Maraki, sa mère et Andréa, son père, le maire de la ville, car l’autisme les a poussés vers le divorce, par exemple. Cet enfant est une éponge pour les émotions des autres et a mis en place des rituels pour tenter de se rassurer : les bols doivent être jaunes, il fait des pliages pour tenter de maîtriser les situations, va compter les clients du bar, ou l’arrivée des bateaux et les kilos de poissons pêchés tous les jours et traduit tout en chiffres…

Tout changement le perturbe et provoque des crises, mais dans le village il occupe une place particulière, chacun vivant en fonction de lui, de son rythme…

J’ai adoré la complicité qui se noue, peu à peu avec Eliot, qui remarque très vite son intelligence, sa maîtrise des chiffres, du calcul et va l’initier aux grands mythes grecs.

La mère de Maraki est très attachante car elle se bat seule pour assumer son fils, financièrement et affectivement. Elle va pêcher à l’aube avec son matériel traditionnel et Metin Arditi explique la fabrication de la palangre, comment la fabriquer à la main, comment l’utiliser…

Tous les personnages sont intéressants : Andréas, le maire qui veut à tout prix faire passer un projet immobilier qui va défigurer l’île, le prêtre qui donne des conseils, Grigoris qui tient le café Stamboulidis, le tout dans ce qui ronge la Grèce, avec les magouilles, les comptes truqués pour accéder à l’euro, la rancœur contre Bruxelles qui étrangle les habitants…

Metin Arditi m’a fait rêver, aussi, avec la suite de Fibronacci et le Nombre d’Or qu’on utilise en architecture (répartir les gradins d’un amphithéâtre) ou dans les proportions d’une statue. Avec lui tout est simple et harmonieux.

L’Histoire de la Grèce, sa culture, son passé, sa haine des turcs qui l’ont occupée, les grecs d’’Asie Mineure chassés d’Istambul en 1955, en passant par les nazis, puis la dictature des colonels, se mêlent harmonieusement à la petite histoire de nos protagonistes, sur fond de philosophie, d’architecture, archéologie…

L’auteur pose une question importante : l’île doit-elle rester une réserve avec sa plage protégée, ses pêcheurs, sa vie simple ou doit-elle céder aux sirènes de la spéculation immobilière, en attirant des étrangers riches, dans un hôtel luxueux, et des bateaux de tourisme énormes, ou étudier un autre projet qui respecte davantage la culture grecque ancienne?

Une mention spéciale à Kosmas, le prêtre orthodoxe, qui est à l’écoute de ses fidèles et aide Eliot pour affronter son deuil, parlant de religion avec douceur, sans être rigide dans ses conseils, loin des dogmes ou des diktats et à sa théorie des trois ancrages que nous propose le Christ : le libre arbitre, la Résurrection « à chaque instant l’être recommence. La vie reprend ses droits » et la troisième ancre : la vie renaît par le travail.

J’aime beaucoup Metin Arditi que j’ai découvert avec « La confrérie de moines volants » et dont j’ai adoré « Le Turquetto » et une fois de plus l’enthousiasme est présent. L’histoire est belle, de même que l’écriture sobre, sans jamais pontifier, le soin apporté au style, à la présentation, chaque chapitre ayant un titre et non un simple numéro, et racontant une petite histoire.

 Son approche de l’autisme est très fine, de même que ses répercussions sur la famille, les autres en général, et l’auteur l’intègre de fort belle manière dans le scénario, dans la réflexion sur le temps qui passe, le nécessité ou non du changement, le deuil. Tout est harmonieux dans ce récit, et l’auteur réussit même à faire rêver, lorsqu’il parle du parfum  du Nombre d’Or.

 

Extraits:

 

Pourtant, le libre arbitre existe. Dans les choses petites ou grandes, nous avons toujours une part de liberté, petite ou grande elle aussi…

… à toi de chercher ce qui, dans ta vie, dépendra de ta seule volonté. Ne serait-ce qu’une promenade le long de la mer. C’est ta part de libre arbitre. P 33

 

Aucun travail ne pourra effacer ton immense douleur. Mais, il t’aidera à l’adoucir. Mets-toi au travail. Où tu le voudras, en faisant ce que tu jugeras opportun. Ne reste pas désœuvré. Ici commence ton libre arbitre. P 34

 

Alors qu’il lisait et relisait les notes de sa fille, il éprouvait un sentiment déroutant. Plutôt que de raviver sa douleur, chaque lecture lui procurait un apaisement. Au fil des jours, ce sentiment se renforçait. Il se retrouvait en communion avec elle. P 37

 

Ce que je te demande est difficile, j’en suis conscient. Mais n’oublie pas ceci. Extraire quelqu’un des enfers, c’est s’en extraire soi-même. P 42

 

La maison du diable. Du temps de la drachme, emprunter coûtait vingt-cinq pour cent. A ce taux, personne ne s’endettait. Avec l’Europe, l’argent ne coutait rien ou presque. Du coup le pays entier a emprunté à tout-va. Puis est venue la crise, il a fallu rembourser Satan. Des maisons ont été saisies. Des familles ont dû se regrouper, quelquefois sur trois générations… P 61

 

Chaque anniversaire était plus douloureux que le précédent. Le passé, elle l’oubliait volontiers. Les crises, les hurlements, les objets cassés, tout cela n’avait pas d’importance. Le présent, elle s’en chargeait. Le problème, c’était demain. Yannis grandissait… P 110

 

Elefthéria i thanatos, disait la devise de l’île. La liberté ou la mort. Chacun était l’égal de chacun, et dans ce dialogue entre fiers, l’État n’avait pas sa place. Il ne s’était jamais montré digne de ses citoyens, et toute réconciliation semblait exclue. P 134

 

Lu en février 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature francophone

« Belle de nuit » de Sonia Frisco

Je vous parle aujourd’hui du dernier roman d’une auteure que j’aime beaucoup:

 

Belle de nuit de Sonia Frisco 

 

Quatrième de couverture

  

                                           Deux Filles Deux Destins

                                                          Une Histoire

Il existe des réalités qui dépassent la plus incroyable fiction, des rêves pour lesquels on est prêt à tout donner, des amitiés plus fortes que toutes les adversités.

La violence ne sévit pas toujours à visage découvert, bien souvent elle porte des masques, pour cacher sa laideur et sa misère.

Dans un monde redoutable qui la veut prisonnière, Mia va lutter de toutes ses forces pour sauver son histoire personnelle et trouver l’amour, la liberté et la vie… avec, pour seuls alliés, un espoir, un rêve et une amie.

On dit de la liberté qu’elle n’a pas de prix. C’est parce que sa valeur est inestimable…
Mais la liberté a toujours un prix. Et quand on le connaît, on le paye.

Il doit certainement y avoir en nous le souvenir d’un monde ou d’un lieu où l’on a été heureux.

Qu’est-ce que la Vie ? Qu’est-ce que le Temps ?

                  Qu’est-ce que l’amour, l’amitié et l’infini ?

 

Ce que j’en pense

Dans ce roman, on découvre le choix terrible que Mia, jeune femme qui veut à tout prix échapper à un mariage où elle s’éteint peu à peu, est obligée de faire car la liberté a un prix : le temps est compté car elle doit être partie avant le retour de son époux, (cinq jours) donc il ne reste que la prostitution pour gagner de l’argent rapidement…

« Chaque fille qui se prostitue est une jeune fille commune, aucune n’est prédestinée à cela et pour une raison ou pour une autre, leur prostitution est leur seule main tendue ou leur unique issue. » P 86

Elle mène une double vie, s’occupant de son magasin le jour, devenant ensuite une « Belle de nuit » avec toutes les rencontres que cela peut engendrer, les pervers ne sont jamais très loin…

L’auteur nous raconte surtout une amitié très forte entre deux femmes, jumelles de souffrance dont les familles ont été maltraitantes physiquement et moralement, ce très tôt dans leurs vies, ce qui va les rapprocher, car elles se reconnaissent, n’ont pas besoin de se parler pour se comprendre, et qui sont là, l’une pour l’autre, avec altruisme.

On retrouve aussi le poids des traditions familiales : le divorce est prohibé par les familles traditionnelles, voire traditionalistes, où le qu’en dira-t-on l’emporte sur le bonheur de leurs filles, où la culpabilité s’installe très vite, quand l’estime de soi ne peut pas se construire, ainsi qu’une belle description de la condition des Immigrés italiens.

La violence de la mère de Mia, mère toxique incapable d’aimer, qui rappelle celle de Michel, le père de Sonia, dans « L’être de sable » que j’ai beaucoup aimé et qui était ma première immersion dans le monde de l’auteure.

Au début, ce roman m’a déconcertée car la prostitution y est abordée de façon hyper réaliste avec tous les détails, mais, très vite, la magie de l’écriture de Sonia Frisco m’a emportée, et je me suis attachée à ses deux femmes, Mia, comète qui a traversé brièvement le ciel mais en laissant une trace indélébile, qui a choisi de ne plus subir, de vivre sa vie et Marina, l’amie toujours présente, qui s’inquiète, prend soin de son amie et qui elle aussi a décidé de se libérer de ses chaînes. Déjà divorcée, elle sait ce qu’une femme endure dans ses conditions, rejetée, dénigrée, contrainte à s’exiler dans une autre ville

Les souffrances endurées par ces deux femmes, et ce depuis leur plus tendre enfance, dans le désamour maternel nous rappellent un temps pas si lointain où le divorce était tabou, les femmes divorcées traitées de putes, descendues en flèche, mai 68 n’a pas été vécu de la même façon selon le milieu dans lequel on vivait, le poids des traditions, des convictions religieuses… mais, dans ce siècle fou, la situation des femmes ne risque-t-elle pas d’effectuer un gigantesque retour en arrière ?

Ce texte fait beaucoup réfléchir et m’a beaucoup touchée comme toujours, percutée même par sa force, son authenticité. Il a un rythme particulier qui envoûte progressivement, alors on le dévore, en s’identifiant tour à tour à Mia et Marina, sans oublier les deux hommes de leur vie, Matthew et Robin, personnalités sensibles très attachantes .

J’ai pris mon temps pour rédiger cette critique, je voulais laisser les émotions se calmer un peu et ne pas partir dans tous les sens et j’ai préféré ne lire aucun commentaire sur ce roman avant de l’écrire, pour rester le plus longtemps possible dans l’intensité de l’histoire.

Un immense merci à Sonia Frisco, à son éditeur et à Babelio pour m’avoir offert ce superbe roman.

Extraits

Le bonheur est une aptitude.

Quand on est heureux, on a besoin de si peu. P 15 (Préface)

Avant de courir, il faut apprendre à marcher. Pas à pas, doucement elle se dirigeait vers sa vie. Pour aller très loin, espérait-elle. P 44

Terribles sont les regrets, parfois si lourds à porter qu’il faut désigner un coupable pour en supporter le poids. Dévastateurs sont les remords pour ceux qui les ressentent, pour ceux qui en subissent les conséquences et les torts. P 68

Parfois, on est capable de bien des subterfuges pour ne pas sombrer, pour ne pas se laisser tomber dans un monde de désillusions et de remords, pour ne pas couler dans un océan d’idées noires. P 87

Le cœur a une mémoire, il se souvient toujours du mal qu’on lui a fait subir.

Et, le témoignage de ce mal est dans notre regard. P 95

Alors, que faire ? Regarder, observer, écouter, entendre. Tout est là, autour de nous, toujours, il suffit de le percevoir. Tout ce que nous savons n’est pas tout ce que nous possédons, mais tout ce dont nous nous servons. P 102

Les familles comme les leurs passaient leur vie à trouver des responsables et des coupables. Le problème, c’était toujours « les autres ». ces autres que l’on condamne avec la force la plus grande, parce que se mirer briserait la pire tromperie qui soit, celle que l’on se fait à soi. P 111

Se réaliser, c’est achever le passé, accomplir le présent et atteindre le futur. P 196

 

Il y a un temps pour les mots et un pour les silences. Il faut être capable d’entendre les silences pour comprendre les mots. P 230 

Un parent qui nous fait du mal, par la violence de ses actes ou de son indifférence, laisse en nous une meurtrissure, une marque à vie. Inévitablement, cette marque nous conditionne, nous emplissant de colère ou d’humilité, de haine ou de noblesse, d’agressivité ou de douceur, selon notre nature. P 236

Il existe des gens qui nous tue à petit feu, rien qu’en faisant partie de notre entourage. Et que penser des témoins… Est-on complice, quand on voit et qu’on ne fait rien ? P 248

Lu en septembre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature francophone

« Le Turquetto » de Metin Arditi

En traînant dans les rayons de la bibliothèque, j’ai choisi ce livre car il était orné d’un cœur rouge sur la tranche signifiant qu’il avait été beaucoup aimé par les lecteurs…

  Le Turquetto de Metin Arditi

 

Quatrième de couverture

Se pourrait-il qu’un tableau célèbre – dont la signature présente une anomalie chromatique – soit l’unique œuvre d’un des plus grands peintres de la Renaissance vénitienne : un élève prodige de Titien que lui-même appelait « Le Turquetto » (le petit Turc) ?

Metin Arditi s’est intéressé à ce personnage. Né de parents juifs en terre musulmane (à Constantinople, aux environs de 1519), ce fils d’un employé du marché aux esclaves s’exile très jeune à Venise pour y parfaire et pratiquer son art. sous une identité d’emprunt, il fréquente les ateliers de Titien avant de faire carrière et donner aux congrégations de Venise une œuvre admirable nourrie de tradition biblique, de calligraphie ottomane et d’art sacré byzantin. Il est sommet de sa gloire lorsqu’une liaison le dévoile et l’amène à comparaître devant les tribunaux de Venise…

 

Ce que j’en pense

Je retrouve cet auteur, dont j’ai bien aimé  » La confrérie des moines volants », avec un immense plaisir.

J’ai beaucoup aimé ce roman, car il s’agit bien d’un roman, bien que Metin Arditi nous propose une note au lecteur concernant un portrait attribué à Titien : « L’homme au gant » où il semblerait que la signature Ticianus soit peinte de deux couleurs différentes. De là, naît la légende du Turquetto.

Cette histoire est passionnante, tout d’abord, elle est écrite d’une façon tellement prenante que le premier réflexe est d’aller vérifier si le Turquetto a vraiment existé (cf. les nombreuses recherches en ce sens sur Google).

D’autre part, cet enfant Elie, de confession juive, la famille ayant fui l’Espagne pour émigrer en Turquie (musulmane) et le père vit dans un quartier où se retrouvent aussi des chrétiens orthodoxes, des Arméniens et travaille pour un marchand d’esclaves, notamment des jeunes filles destinées aux harems.

Elie a honte de son père qui est malade et n’a qu’une seule envie : dessiner, peindre. Or la religion juive interdit la reproduction qui sous-entendrait oser se comparer à Dieu. Il va apprendre la calligraphie chez un musulman Djelal, mais c’est considéré par son père comme une transgression.

A la mort de son père, il fuit à Venise pour apprendre la peinture auprès de Titien en prenant un nom grec et se faisant passer pour un chrétien car à Venise les juifs sont des parias et doivent porter le bonnet jaune et vivre dans un ghetto.

Un très beau roman sur la quête de l’identité, sur la transgression, sur la religion catholique à cette période et son intransigeance, son intolérance, avec deux personnages à l’opposé l’un de l’autre : le cardinal Gandolfi chrétien tolérant et le juge Scanziani, véritable inquisiteur, rusé, manipulateur.

Metin Arditi nous livre un portrait sans concession de Venise au XVIe siècle, avec les arrivistes de tout poil qui veulent se faire un nom, tel Cuneo, mais aussi sur la peinture, la représentation des scènes bibliques.

Ce Turquetto m’a beaucoup plu avec sa quête spirituelle, sa recherche de l’identité, qui tente d’allier des dogmes de chaque religion de les faire coexister, une quête bien d’actualité par ces temps où l’on tue au nom de Dieu, où certains parlent de reconstruire El Andalous. La religion, n’est-ce pas ce qui nous relient ?

L’atmosphère m’a rappelé un roman que j’ai beaucoup aimé de Amin Maalouf : « Léon l’Africain » obligé de quitter l’Andalousie? Reconquista oblige pour s’exiler à plusieurs reprises.

J’aime beaucoup ce genre de récits, c’est une époque et des thèmes qui m’intéressent, donc je continuerai à lire l’œuvre de cet auteur dont l’écriture est pleine de magie.

Un lien intéressant: https://www.littera05.com/rencontres/metinarditi.html

 

Extraits

 

L’encre, c’est une voix silencieuse, mon Elie. Et pour que les paroles du Prophète puissent pénétrer le croyant de toute leur beauté, cette voix doit être aussi belle que possible. P 35

 

Très vite, Elie avait acquis une maîtrise de grand calligraphe, tant pour la précision du trait que pour la sensualité du dessin. Et, lorsque Djelal lui donnait des indications, on aurait dit qu’Elie les avait devinées d’avance.

Le garçon éprouvait un bien-être immense lorsqu’il se trouvait chez Djelal. La calligraphie l’apaisait. Sa rigueur le rassurait. Il aimait l’effort qu’elle exigeait de lui, la possibilité qu’elle lui offrait de dessiner de façon à la fois précise et pleine de fantaisie. P 37

 

Abraham est notre père à tous,  reprit Djelal. Nous l’appelons Ibrahim. David s’appelle chez nous Davout, et Salomon, Süleyman. Nous avons un même Dieu. Nous lui parlons dans des langues différentes. P 37

 

A Balat, nous sommes tranquilles. Pour l’instant… Tant qu’il n’y a pas de Turcs dans le quartier… Mais si demain ils viennent habiter ici, nous serons déplacés… D’un jour à l’autre… Comme un troupeau! Grecs, juifs, Arméniens, ils nous chasseront tous. Ils nous mettront quelque part sur la route d’Andrinople, là où même les chèvres ne vont pas brouter… Cette église sera transformée en mosquée et ses mosaïques seront passées à la chaux, et tout sera éteint à jamais. P 63

 

Sur le chemin du retour, il repensa à sa discussion avec le pope. Cette histoire de Jésus qui était juif, c’était impossible. Efthymios avait dû dire cela pour le mettre à l’aise. Les Espagnols n’auraient pas chassé les juifs si Jésus était juif. P 65

 

C’était à cela que servait l’Église. A consoler. Pas à prévenir le péché. P 91

 

Le goût de Cuneo l’aurait porté à plus de sobriété. Mais, à Venise, il fallait prendre en compte les yeux des autres. P 144

 

Lu en juillet 2017