Publié dans Littérature Royaume-Uni, Témoignage

« A l’ombre du baobab » d’Alexandra Fuller

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai eu la chance de lire en avant-première car il sortira début février :

 

 

Résumé de l’éditeur:

 

C’était dans la petite ferme piscicole et bananière d’une chaude vallée qu’ils s’étaient enfin fixés, après des décennies d’errance en Afrique australe et centrale, séduits par la forêt de mopanes, les étangs à poissons dominés par les baobabs à l’écorce rose-argent, et le large fleuve Zambèze coulant paresseusement vers le sud.

Ainsi vivait Tim Fuller, un mouton noir anglais qui s’est exilé en Afrique où il s’est battu lors de la guerre du Bush rhodésienne avant de s’établir en Zambie avec sa famille. Maintenant qu’il n’est plus, l’autrice et sa mère dispersent ses cendres au pied des baobabs qui règnent sur leur propriété et affrontent son absence écrasante. Le résultat est un récit débordant de joie, de vitalité et de résilience dans lequel Alexandra Fuller intériorise les leçons de son père et célèbre la mémoire d’un homme qui dévorait la vie à pleines dents.

  Traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch

 

 

Ce que j’en pense :

 

L’histoire commence à Budapest, où Tim Fuller a emmené en vacances sa femme Nicola, et sa fille Bobo alias Al-Bo alias Alexandra. Mais tout ne se passe pas comme prévu, il doit être hospitalisé et cela ne se terminera pas très bien. Comment gérer la mort, à l’Étranger, quand on a des papiers un peu « limite », comment rapatrier le corps, l’incinération….

Il faut s’organiser dans une ville qu’elles ne connaissent et dont elles ne parlent pas la langue, et sont confrontées aux migrants, à leur grande surprise.

C’est Al-Bo qui est obligée de prendre les choses en mains, sur le plan administratif, car Nicola réagit de manière bizarre, comme infantilisée par la perte.

A cette occasion, les souvenirs remontent en surface, et on retrace ainsi l’histoire familiale : Nicola est née au Kenya. Tim est originaire du Royaume Uni, qu’il a quitté dès que cela a été possible, car il s’y sentait à l’étroit, coincé sur cette île, avec quatre sœurs qui sont des épouvantails. Pour elles, il sera toujours Tim le SDF, Tim qui a tout perdu etc.

On se retrouve ainsi en Afrique australe, dans la partie qu’on appelait autrefois la Rhodésie, dans l’ex-empire colonial britanniques. Donc, ils vont subir la guerre, les rebelles noirs soutenus par certains pays tels la Corée, les Blancs par d’autres états, chacun ne voyant que ses propres intérêts. En fait, je résume mais c’est plus compliqué, car  il y a plusieurs « Chimurenga » : guerres entre Blancs et Noirs pour le contrôle du pays …

Un jour, il faut se rendre à l’évidence, la guerre est perdue ce qui anéantit Nicola… la Rhodésie devient alors le Zimbabwe, et les premières élections démocratiques ont changé sa vie à tout jamais.

« Lorsque les résultats de la première élection démocratique de Rhodésie avaient été annoncés à la radio, son visage s’était empreint de désespoir. « Tu ne comprends pas, Bobo. Nous avons tout perdu. Tout. » Il est possible qu’elle ait aussi perdu l’esprit ce jour-là »

Tim a toujours été nomade, ne s’attachant pas au matériel, il a ainsi parcouru une bonne partie de l’Afrique Australe, construisant une ferme, puis la laissant pour tout recommencer ailleurs. Jusqu’au jour où Nicola décide de faire grève et obtient qu’ils se fixent enfin, sur une terre belle mais hostile, en Zambie. De « Tim le SDF », il devient « Tim du No man’s land » fondera une famille, avec deux filles Vanessa et Al-Bo, mais trois autres enfants mourront en bas âge …

Au début, je redoutais une romance, style « Autant en emporte le vent » avec la nostalgie de l’Empire, le racisme (« certains sont supérieurs, d’autres inférieurs » c’est comme cela que Nicola voit les choses).

En fait, Alexandra Fuller, la narratrice qui se cache derrière Al-Bo, raconte le couple formé par ses parents, ce qui fait qu’un couple tient dans la durée, alors que d’autres divorcent. Elle évoque aussi ce que devient celui qui reste, comment il réagit, surtout qu’ici, il s’agit d’un couple fusionnel, où les enfants occupent une place compliquée, entre les meutes de chiens, et tous les animaux pittoresques, serpents venimeux ou non, singes…

« Quand nous étions enfants, ils semblaient surtout absorbés par la densité de leur propre monde. Ce n’étaient pas des parents protecteurs ; ils nous permettaient de les suivre, mais pas de les approcher. »

L’auteure pose une autre question : que devient une fratrie, après le décès d’un père ? est-ce que la relation se renforce ?  Ou au contraire, se distend-elle ?

Toute la réflexion autour de l’urne funéraire, du choix au retour en avion, mais également : comment être sûr que la personne qui « l’occupe » est la bonne »? et que doit-on en faire ensuite? Tout cela est abordé de manière directe et, assez souvent, avec beaucoup d’humour.

On a une excellente réflexion sur la mort, le deuil, la souffrance. On trouve, notamment, de très belles phrases sur le chagrin… D’habitude, je ne suis pas trop fan d’autofiction, mais dans ce livre, on est plus dans le témoignage, ce qui explique qu’il m’avait une chance de me plaire…

J’ai lu très peu de romans sur l’AfrIque, (j’ai bien-sûr pensé à « Une ferme africaine » de Karen Blixen que j’ai beaucoup aimé, mais on n’est pas dans le même registre!) et je suis absolument nulle en géographie africaine, donc ce roman m’a permis d’apprendre pas mal de choses et de faire un beau voyage, grâce à cette famille assez pathologique….

Un grand merci à NetGalley et aux éditions J. C. Lattès qui m’ont permis de découvrir ce livre en avant-première puisque la sortie est prévue le 5 février prochain.

 

#Alombredubaobab #NetGalleyFrance

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L’auteure :

 

Alexandra Fuller, née en Angleterre, a grandi en Rhodésie (Zimbabwe) et en Zambie. Elle est l’auteur de cinq livres, traduits dans une dizaine de pays, et a signé de nombreux articles pour The New YorkerGranta, New York Times Book ReviewFinancial TimesVogue et National Geographic.

Ses deux volumes de mémoires, « Larmes de pierre » et « L’Arbre de l’oubli » ont figuré parmi les meilleurs livres de l’année du New York Times, qui compare l’auteur à Karen Blixen, Doris Lessing et Nadine Gordimer.

Son portrait du jeune roughneck qui travaillait sur des forages pétroliers du Wyoming, « Une vie de cowboy », a valu à Alexandra Fuller d’être comparée à Kessel, Kerouac et Conrad par le Figaro Magazine.

Elle a emménagé dans le Wyoming en 1994 et est mère de trois enfants.

 

Extraits

 

Comme l’amour, la guerre est une affaire sanglante quand elle survient, et un vrai gâchis, une fois terminée ; mais avec un certain recul, on peut considérer l’un ou l’autre, et ne voir que la gloire, ou seulement la douleur.

 

La tristesse, le gâchis et l’iniquité de la guerre mettent des décennies à s’évacuer d’un lieu et de la mémoire d’un peuple.

 

Papa n’avait rien de commun avec le vieil Anglais agonisant typique, pâle et malléable, au teint préservé du rayonnement des ultraviolets. Cinquante ans de coups de soleil, cinquante ans passés à endurer les brûlures. Il ressemblait exactement à ce qu’il était : un fermier bananier de la vallée du Zambèze, en Zambie.

 

Nous fumions quand nous étions fatigués, affamés, ou anxieux. « Quelqu’un a envie d’un en-cas pour le poumon ? »

 

Il y a – en principe – un mouton noir dans chaque famille convenable. Et des tantes, du moins il y en avait autrefois. Papa en avait cinq ; une derrière chaque rocher d’Angleterre, se plaignait-il. « Tim Fuller est parti en Afrique et il a tout perdu », s’étaient lamentées les tantes. Ce n’était pas ce qu’elles avaient espéré ; ni ce qu’il leur avait laissé espérer. Il avait bien ri.

 

Il y avait toujours – c’est encore vrai à présent – la question des origines ; un concept si britannique qu’il s’enracina, se nicha et suppura partout où s’implantaient les Anglais.

 

Au contraire du passé et de la mort, le chagrin n’est pas un autre pays, mais un endroit entre les pays, un circuit d’attente, un purgatoire.

 

C’est donc ça le chagrin, pensai-je. Le temps volé, sans cesse et pour toujours.

 

On ne peut pas prévoir la mort parfaite, ou plutôt si, mais il est impossible d’anticiper le contrecoup idéal de la disparition d’un être aimé. Le choc en est toujours inédit, toujours, chaque fois le chagrin trouve un nouveau tunnel pour accéder à nos cœurs.

 

Je me rappelle avoir pensé alors que mon père ne pouvait pas passer l’arme à gauche. Ou bien il mourrait un jour, bien sûr, tout le monde meurt, mais il prendrait la forme d’un arbre. Il resterait debout, projetant son ombre fraîche sur nous les jours de canicule, nous procurant du combustible pour nous chauffer avec ses branches cassées les nuits froides…

 

Rien ne vous prépare à l’obscurité soudaine d’une nuit d’Afrique australe, même si vous n’avez jamais rien connu d’autre. La lumière donne l’impression d’avoir été étouffée, au lieu de se glisser doucement derrière l’horizon. Mais ce bond entre un ciel éclatant et la nuit annonce la fin. Je veux dire une fin définitive.

 

Mais mon père semblait avoir renoncé à lutter contre la perte, et se réjouir de l’opportunité de tout laisser derrière lui une fois de plus. Cela avait dû lui demander quelques sacrifices, bien qu’il eût choisi de vivre dans un pays où un titre de propriété ne vous garantissait pas l’accès à une terre ; un fusil ne suffisait pas non plus à vous garder la vie sauve. « La seule garantie, c’est qu’à la fin tu perdras tout quoi qu’il arrive », disait papa.

 

Et brusquement je découvris leur mariage, non pas la mésaventure exubérante et grandiose en Afrique de l’Est et du Sud, pleine d’amour, de racisme et de tragédie, que j’avais imaginée jusqu’à ce jour, mais une routine confortable comme un vêtement usagé, qu’on porte sans y penser pendant des années, avec ses défauts et ses accrocs. Dans l’incertitude des premiers temps, à travers leurs petites victoires et leurs grandes pertes, ils étaient restés une constante l’un pour l’autre.

 

Maman est ingérable. Élevée comme un pur-sang, sur-éduquée et sous-scolarisée, elle n’a jamais reçu d’ordre de personne. Elle n’allait pas commencer maintenant à obéir à ses deux filles. La seule personne qu’elle eût jamais écoutée était papa, surtout parce qu’il ne lui demandait jamais de faire quoi que ce soit.

 

Elle n’est pas consumée par la vie comme l’était mon père ; au lieu de cela elle la dévore, elle la consume elle-même. Elle essaie tout ce que la vie peut lui offrir, mais avec délice, lentement, de façon méthodique.

 

Chaque fille vit la mort de son père comme si elle était seule au monde, et lui le seul père. Et pour chacune des filles, un père concentre une série de faits précis, une série d’événements particuliers. Penser à lui différemment, le voir à travers les yeux de quelqu’un d’autre, est ressenti comme une trahison.

Il avait été un père pour moi, et un autre pour elle.

 

Même après des années d’un travail de mémoire approfondi, il faudrait aux vivants, pour pleurer les morts causées par ces tragédies, plus de temps qu’il ne leur en restait. Pourtant, ceux qui négligent de faire le deuil oublient. Chacun sait que ces gens-là sont condamnés à répéter le passé ; c’est aussi le cas de ceux qui optent pour le déni, retournant le passé comme des ossements dans un champ.

 

C’est éprouvant pour un homme de savoir qu’il y a des limites importantes et incontournables à ce qu’il peut faire, mais aucune limite à ce qu’on pourrait lui imposer.

 

Vanessa et moi ne serions jamais des héritières …

… Nous étions les orphelins assassinés et meurtriers de l’Empire, les vestiges récalcitrants d’un peuple brièvement rassasié ; nous étions la demi-vie de notre violence suprémaciste blanche, le contrecoup du colonialisme.

 

C’était notre héritage, à Vanessa et à moi. Si nous ne recevions rien d’autre de nos parents, nous savions affronter la tourmente. Ils nous avaient montré comment ; nous les avions vus faire encore et encore, ce n’était pas une musique facile ; mes parents avaient vécu toute leur vie sans tenir compte des règles. Ils avaient payé leurs erreurs historiques à une échelle cosmique, et malgré cela ils avaient résisté.

 

Le chagrin fait un mauvais usage de vos émotions, il vous pousse à tendre une oreille attentive, il vous transforme en suppliante. À la fin, le chagrin vous contraint à devenir son humble servante.

 

Lu en janvier 2020

 

 

 

Publié dans Littérature française, Témoignage

« Trois petits tours » : Hélène Machelon

Je vous parle aujourd’hui d’un livre bouleversant :

 

 

 

Quatrième de couverture

 

« Saviez-vous que les petites filles naissent pour faire tourner leur jupon de princesse jusqu’à s’étourdir, pour massacrer les bâtons de rouge à lèvres en se tordant les chevilles sur les escarpins de leur mère, pour sauter sur les lits et s’admirer dans le grand miroir de l’entrée en récitant des poèmes ?

La mienne aussi. Enfin, c’est ce que je croyais ».

Au cours des heures suivant l’arrêt des soins qui maintiennent Rose en vie, ses parents croisent les héros de l’ombre qui les entourent. Leurs vies se racontent dans des portraits (la mère, la pédiatre ou le clown) qui embarquent le lecteur dans un monde d’émotions que généralement on tait. Il se glisse dans les conversations et partage les pensées de chacun pour mieux comprendre l’intensité inouïe du moment.

Une histoire d’amour avec un regard original sur l’inacceptable : la perte d’un enfant.

Un livre percutant et juste au style délicat, porteur d’espoir et de lumière.

 

 

Ce que j’en pense

 

Rose est atteinte d’une leucémie, sa mère lui a fait un don de moelle osseuse et la greffe a pris. La petite fille qui a tout subi, chimiothérapie, chambre stérile, pour éviter toute contamination et tant d’autre, s’accroche tellement qu’on y croit et puis tout s’écroule : problèmes respiratoires qui l’emmènent en réanimation et… c’est la fin au grand désarroi de la pédiatre, qui se retrouve en échec, de la mère qui se demande pourquoi cela lui arrive, et comment continuer à vivre.

Hélène Machelon nous raconte, outre la réflexion sur la mort, sur le sentiment d’impuissance des membres de l’équipe médicale, tous les évènements qui vont suivre : il faut débarrasser la chambre, pour pouvoir faire le ménage, alors que plein de souvenirs s’y sont accumulés, durant le séjour de Rose. Sa mère a du mal à enlever les posters, ou autres objets personnels car cela veut dire accepter que tout est fini. « Trois petits tours et puis s’en vont » comme on dit et Rose s’en est allée.

On découvre aussi l’infirmière, touchée-coulée, qui s’en veut de ne pas avoir été là… « C’est de cette vie ordinaire dont rêvent mes petits malades. On la croit normale et acquise alors qu’elle est extraordinaire et fragile. Je suis du bon côté, celui des vernis à la vie douce et préservée. »

Le pire, c’est la froideur de l’administration, lorsqu’il s’agit de faire la déclaration de décès (la femme drapée dans son armure pour se protéger, et qui entraine les parents au pas de course dans les couloirs, sans leur laisser le temps de reprendre leur souffle.  Bien-sûr, elle a des problèmes personnels, mais quand même, comment faire ce métier si l’on ne peut plus éprouver la moindre once d’empathie.

On découvre aussi, la douceur du thanatopracteur, qui ne pense qu’à rendre Rose plus jolie, effaçant tout signe évoquant la maladie. Il la traite avec un immense respect, tout en lui passant sa jolie robe blanche et cachant les cheveux perdus sous un bonnet.

Hélène Machelon nous livre un récit très émouvant, sans jamais tomber dans le pathos : cette mère est digne, magnifique dans sa dignité même, elle se souvient du moment magique de la greffe, et de tout l’espoir qui l’a entourée ; sa souffrance est là, mais elle ne l’exhibe jamais, elle décrit ce qu’elle ressent et cela va droit au cœur et aux tripes…

Elle pourrait sombrer dans la victimisation, on le comprendrait d’ailleurs, mais non, elle continue d’avancer malgré les doutes sur ce que la foi peut apporter devant l’innommable, ou sur l’existence d’un au-delà.

L’auteure rend hommage au passage aux personnes qui officient à Necker : les clowns qui tentent d’apporter un peu de joie aux enfants et n’hésite pas à entre dans leur vie afin de mieux cerner leur ressenti.

J’ai vraiment beaucoup aimé ce livre et la manière dont l’auteure évoque tout ce qui entoure la maladie et la mort d’un enfant. Il va marquer ma mémoire pour longtemps. Inutile de préciser que ce fut dur de rédiger ma critique…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Librinova qui m’ont permis de découvrir ce livre et son auteure.

#TroisPetitsTours #NetGalleyFrance

 

 

L’auteure:

 

Hélène Machelon est décoratrice dans l’événementiel et artiste peintre.

Mère de trois enfants, elle vit autour du monde : Alger, Mexico et aujourd’hui à Hanoï.

« Trois petits tours » (2019) est son premier roman.

 

Extraits

 

Détachés d’eux-mêmes, ce couple présentait déjà la capacité surhumaine de s’oublier totalement. Pareils aux autres parents de cet étage, dépourvus de la moindre particule d’égoïsme ou d’amour propre. Envolés tous deux vers leur seule raison de vivre, leur fille.

 

Je ressentais, mêlée d’impatience et d’appréhension, l’envie frénétique de me mettre au travail sur le champ, pour tout comprendre. Chercher et trouver des solutions au nom de la vie, noircir au plus vite la page blanche face à l’immensité du problème. C’est mon boulot : réparer des gènes défectueux, emmêlés ou endormis.

J’avais pour défi de faire vivre et grandir cette enfant. Puis une fois sauvée, la remettre entière à ses parents pour qu’elle devienne comme les autres.

 

Je n’avais jamais croisé la mort, même de loin, brièvement. Aujourd’hui, je l’embrasse ou plutôt, c’est elle qui m’embrasse dans un long baiser subi. Elle me force, elle me viole, elle fait de moi ce qu’elle veut…

… Qu’allons-nous devenir ? Qu’avons-nous fait de mal ? Je n’ai ni faim, ni soif, ni sommeil. Je n’ai plus peur, le pire est arrivé. Le vide que Rose nous laisse est abyssal, je ne sais pas quoi faire de mes mains, de mes bras, de ma tête. Je me sens tellement inutile.

 

Pourquoi ai-je fui ? Ai-je eu peur un instant pour mon propre bonheur ? Que la souffrance de cette mère soit contagieuse, qu’elle m’atteigne, moi qui ai tout ? Que ses tentacules de douleur m’engloutissent et m’entraînent tout au fond d’elle… (Margaux, clown dans le service)

 

Mon Dieu, je viens d’utiliser l’imparfait. Et si dès demain et pour toujours, je ne parlais de toi qu’à l’imparfait. Nos mémoires s’érodent avec le temps, comment te garder intacte ? Il aurait fallu tout écrire, tout photographier, tout consigner. C’est trop tard et je regrette de ne pas avoir tout gravé dans la pierre.

 

Jamais nous n’évoquions l’épée de Damoclès que nous avions au-dessus de nos têtes puisque nous pensions secrètement que nos enfants étaient immortels. Des enfants meurent, oui, mais ce fait ne nous concernait pas, ça n’arrivait qu’aux autres ou dans les films…

 

J’ai cru en notre bonne étoile et à la prophétie de ma mère qui disait qu’un jour mon prince viendrait et m’emmènerait loin…

 

Je suis une mère virtuelle, fictive et parfaitement inutile. Je ne comprends pas ce qui nous arrive, ni pourquoi.

 

Je me sens flouée par ce Dieu en qui j’ai mis ma confiance et qui n’écoute pas. Je ne sais plus, je me perds. Envisager le néant, le rien après la vie m’est insupportable…

 

Lu en août 2019