« Abandonner un chat » de Haruki Murakami

Je vous parle aujourd’hui d’un livre témoignage, hommage au père décédé, d’un auteur que j’affectionne particulièrement :

Résumé de l’éditeur :

« Je suis le fils ordinaire d’un homme ordinaire. Ceci est parfaitement évident. Mais au fur et à mesure que j’ai approfondi cette réalité, j’ai été convaincu que nous sommes tous le fruit du hasard, et que ce qui a eu lieu dans ma vie, dans celle de mon père, tout a été accidentel. Et pourtant, nous les humains, ne vivons-nous pas en considérant comme la seule réalité possible ce qui n’est après tout qu’un simple fait dû au hasard ?« 

Dans ce texte inédit en France, superbement illustré, Haruki Murakami se livre comme jamais. Au gré de ses souvenirs teintés d’une poignante nostalgie, il remonte le fil de l’histoire de son père, interroge la responsabilité de ce dernier pendant la guerre et lève le voile sur leur relation complexe…

Ce que j’en pense :

Tout commence par une anecdote, une histoire vraie en fait, un moment passé avec son père : ce dernier avait décidé de se débarrasser du chat en l’emmenant assez loin, pour l’abandonner sur la plage, au grand désarroi de l’enfant. Ô surprise, en arrivant à la maison, le chat les attendait, il avait réussi à revenir avant eux. Abandonner un chat ! choquant, mais on sait la lace qu’occupe les chats dans l’œuvre comme dans la vie de l’auteur !

Il y a toujours eu des chats à la maison. Je crois que nous vivions heureux avec eux. Pour moi, ils ont toujours été des amis merveilleux. Étant fils unique, mes compagnons de jeu les plus précieux étaient les livres et les chats.

Haruki Murakami nous propose un court texte (environ quatre-vingt pages) où il raconte son père décédé, sa relation difficile avec lui, les sentiments que l’on éprouve et que le cache par pudeur, l’ombre tutélaire qui plane au-dessus de nos têtes lorsque la personnalité de l’un semble plus forte que l’autre, rendant difficile l’aptitude à être un adulte à part entière.

Il retrace d’abord le parcours : son père a fait des études pour être prêtre bouddhiste puis a réussi, à force de travail, à intégrer l’université impériale, après un concours difficile. Il a été mobilisé à trois reprises au cours de ses études, dans des combats lointains où beaucoup de ses camarades ont laissé leur vie. Il leur rend hommage chaque matin en récitant des sutras devant un autel qu’il leur a consacré.

Haruki Murakami revient sur la rencontre et le mariage arrangé entre son père et sa mère, mariage qui s’est quand même caractérisé par une entente entre eux, un respect mutuel à défaut d’amour fort ou de tendresse. Son père était professeur de japonais lorsque leur unique enfant est né en 1949, à Kyoto.

S’il savait que son père était un excellent professeur, spécialiste des haïkus, du poète Bashô, il ne se Haruki n’avait vraiment conscience de l’admiration que lui vouaient ses élèves. Il s’en est rendu compte seulement en voyant qu’ils étaient nombreux à assister à son enterrement. I fait souvent allusion à un recueil de haïkus, cher à son père : l’anthologie « les mots de saison » qui était peut-être pour lui aussi précieuse que la Bible pour les chrétiens.

L’auteur nous propose une autre réflexion, en revenant sur le passé de son père: se celui-ci avait réussi sa vie comme il le désirait au départ, aurait-il rencontré et épousé la même femme et quid de Haruki?et par voie de conséquence, à quoi tient notre existence?

Les relations entre le père et le fils, qui n’étaient déjà pas très chaleureuses (doux euphémisme !), se sont distendues au fil des années, et Haruki s’est éloigné, ils ne se sont vus que rarement, et ce qui ne s’est pas construit laisse un vide, sinon des regrets.  Il s’est toujours senti inférieur à ce père, doué pour les études alors que lui-même ne s’y intéressait guère. On remarque quand même au passage, qu’il est devenu, sinon professeur reconnu spécialiste en poésie, un écrivain lui aussi reconnu, donc deux domaines qui se rejoignent.

Pour la petite histoire, Haruki Murakami nous propose aussi dans ce livre l’histoire d’un chaton qui a voulu grimper très haut dans un arbre et n’a pas pu en redescendre, paralysé par la peur ; quand l’homme veut tutoyer les étoiles, ne risque-t-il pas de se brûler les ailes comme Icare ? l’anecdote sert de base à des réflexions plus philosophiques…

Lorsque l’auteur évoque la guerre et les ravages que celle-ci opère sur les hommes, sur leur mental comme sur leur physique, imprégnant à jamais leur présent et leur avenir, comment ne pas faire un parallèle avec ce qui se passe en Ukraine ces derniers jours quand un esprit dérangé, paranoïaque décide qu’il a droit de vie et de mort sur un autre. Comment ne pas penser à Hiroshima et Nagasaki et à tous les ravages engendrés sur plusieurs générations…

Il s’agit donc d’un texte court, mais très intense, que l’auteur a illustré d’images superbes, à la manière des estampes, et qui permet de connaître Haruki intime, humain avec ses forces et ses faiblesses. J’ai éprouvé beaucoup de plaisir à lire ce texte, car il s’agit d’un auteur que j’aime beaucoup, que j’ai découvert avec le sublime « Kafka sur le rivage », gigantesque coup de cœur il y a quelques années, qui me surprend toujours et dont, fort heureusement il me reste encore pas mal de romans à lire.

Je mettrais peut-être un petit bémol,: quatre-vingt pages, c’est un peu juste j’aurais aimé en apprendre davantage sur le père de l’auteur. Mais, c’est vraiment un tout petit bémol. J’ai lu la version numérique, mais je pense me le procurer pour pouvoir profiter pleinement des « images » dont la douceur évoque aussi certains tableaux d’un peintre que j’aime beaucoup : Edward Hopper.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteur.

8,5/10

Extraits :

Son propre père, mon grand-père donc, Benshiki Murakami, était né dans une famille de paysans de la préfecture d’Aichi. Comme c’était souvent le cas avec les fils cadets, il avait été envoyé dans un temple voisin afin de suivre une formation pour devenir prêtre.

Mon père aimait étudier. C’était aussi ce qui donnait de la valeur à sa vie. Il avait toujours aimé la littérature et, après être devenu professeur, il a passé énormément de temps à lire. Notre maison était pleine de livres. Ce qui a pu m’influencer durant mon adolescence, quand j’ai moi-même développé une passion pour la lecture.

Réussir le difficile concours d’entrée à cette université, surtout après avoir reçu une formation de prêtre bouddhiste, n’a certainement pas été facile.

Mais pour mon père, être encore en vie alors que ses anciens camarades étaient presque tous morts sur ces lointains territoires du Sud (pour beaucoup d’entre eux, on ne récupéra même jamais leurs ossements), c’était un motif de grande souffrance et un lourd fardeau moral ? Je comprends beaucoup mieux à présent pourquoi, chaque matin, en pensant à eux, il fermait les yeux et, dans une attitude de profond recueillement, récitait longuement des sutras.

Je n’ai pas la mentalité des gens de cette ville. Je me sens plutôt proche des habitants de la région située entre Osaka et Kobe. Même si toutes ces villes ou localités font partie du Kansai, chacune possède ses propres particularismes, par exemple dans la façon de parler, de penser et de voir les choses. En ce sens, je peux dire que l’atmosphère dans laquelle s’est construite ma personnalité est différente de celle qu’on connue mon père, originaire de Kyoto et ma mère, originaire d’Osaka.

Il avait publié plusieurs ouvrages de Haïkus, mais je ne les ai pas retrouvés ? Où ont-ils bien pu disparaître. Dans son lycée, il avait mis en place une sorte de club de haïkus qu’il présidait, repérant les élèves doués afin de les entraîner.

En conclusion, je dirai que, comme je me suis marié jeune et que j’ai rapidement commencé à travailler, les relations avec mon père se sont pour ainsi dire interrompues. Et à partir du moment où je suis devenu écrivain, la situation entre nous s’est encore compliquée, au point de nos rapports sont devenus inexistants.

Je me souviens encore aujourd’hui du bruit des vagues, du parfum du vent soufflant à travers les pins. C’est l’accumulation de ces choses minuscules qui m’a formé, qui a fait de moi l’homme que je suis à présent.

En tout cas, il y a une chose, une seule, que je voudrais ajouter à ce texte : je suis le fils ordinaire d’un homme ordinaire. C’est parfaitement évident. Mais au fur et à mesure que j’ai approfondi cette réalité, j’ai été convaincu que nous sommes tous le fruit du hasard, et que ce qui a eu lieu dans ma vie et dans celle de mon père a été accidentel.

Autrement dit, chacun de nous n’est qu’une goutte de pluie, anonyme parmi la multitude de gouttes qui tombent sur une vaste étendue de terre. Juste une petite goutte. Une goutte unique, qui possède son individualité, mais qui peut être remplacée. Et chacune de ces gouttes a ses propres sensations, elle a sa propre histoire et elle a la responsabilité de transmettre ce dont elle a hérité. Nous ne devons pas l’oublier.

Lu en février 2022

« Over the Rainbow » de Constance Joly

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai attendu longtemps à la médiathèque et qui a fini par arriver entre mes mains impatientes, mais « tout vient à point à qui sait attendre » n’est-ce pas ?

Quatrième de couverture :

Celle qui raconte cette histoire, c’est sa fille, Constance. Le père, c’est Jacques, jeune professeur d’italien passionné, qui aime l’opéra, la littérature et les antiquaires. Ce qu’il trouve en fuyant Nice en 1968 pour se mêler à l’effervescence parisienne, c’est la force d’être enfin lui-même, de se laisser aller à son désir pour les hommes. Il est parmi les premiers à mourir du sida au début des années 1990, elle est l’une des premières enfants à vivre en partie avec un couple d’hommes.


Over the Rainbow est le roman d’un amour lointain mais toujours fiévreux, l’amour d’une fille grandie qui saisit de quel bois elle est faite : du bois de la liberté, celui d’être soi contre vents et marées.

Ce que j’en pense :

Constance nous raconte l’histoire de son père Jacques, qui a longtemps refoulé son homosexualité, par opposition à son frère, Bertrand, qui n’hésite pas à l’afficher et qu’il déteste pour l’image qu’il lui renvoie. Il a épousé Lucie, avec laquelle il a tenté de construire une vie de couple, de faire un enfant, pour tenter d’être comme tout le monde. Ce sont deux intellectuels de ce que l’on appelle alors l’Intelligentsia de gauche.

Constance a bien compris le combat de son père enfermé dans le long refoulement de son homosexualité, puisqu’il est allé jusqu’au mariage, pour tenter de tout verrouiller. Mais, même la naissance de sa fille qui pourtant le réjouit au plus haut point de suffira pas. Il n’est pas heureux.

Quand arrive Mai 68, les verrous sautent, il rencontre l’homme de sa vie, abandonne son foyer pour construire sa vie avec lui. Mais, Lucie, toujours très amoureuse de lui, n’accepte pas son départ et sombre dans une profonde dépression.

C’est leur fille Constance qui raconte ce qu’elle sait de l’enfance de Jacques, dans cette famille où la mère se comporte de manière rigide, s’abritant derrière ses principes, alors que le père est quasiment insignifiant. On imagine la réaction de la mère lorsqu’elle trouve Bertrand au lit avec un homme, Noir de surcroît…

Tu as haï ton frère très tôt…Bertrand et toi vous haïssez parce que vous êtes les mêmes. Deux garçons qui se savent homosexuels et qui le taisent. Ce que vous partagez ne peut se dire.

Elle exprime bien, la difficulté de comprendre, lorsqu’on est enfant, que les parents se séparent, ce qui en soit arrive à d’autres enfants, mais quand il s’agit d’aller le week-end, dans le couple de deux hommes, couple très amoureux et qui affiche son bonheur, c’est plus compliqué, surtout quand sa mère est au fond du lit, pleure sans arrêt et que Constance est impuissante.

Le fragile équilibre vole en éclat avec l’arrivée du SIDA : après les années d’insouciance, les expériences sexuelles non protégées, car Jacques n’est pas très fidèle, le virus commence à faire des ravages. On est dans les années quatre-vingts, des maladies surviennent, certaines bénignes vont faire des dégâts importants ; on commence à entendre parler de Kaposi, toxoplasmose, déficience immunitaire, puis trithérapie… L’insouciance s’est envolée, le virus prend le pas, malédiction et punition diront certains esprits…

Constance parle avec tendresse de ce père dont elle assiste à la longue descente aux enfers, il devient l’ombre de lui-même, certains amis prennent leur distance, la maladie fait peur, même sur fond de « Somewhere over the rainbow », chanté par Judy Garland, dans le « Magicien d’Oz » musique chère à Jacques. Arc-en ciel de l’espoir et symbole de la communauté homosexuelle à travers le monde.

J’ai beaucoup aimé ce livre, témoignage du combat d’un homme et du courage de sa fille qui ne quittera pas le navire, pas plus que Lucie d’ailleurs, ce qui est loin d’être toujours le cas. Constance parle de l’amour, de la maladie, la souffrance et la mort sans tomber dans le pathos, et avec une très belle écriture. Elle raconte la peur d’aller se faire dépister, autant que la peur du VIH lui-même et de la mort, avec des chapitres très courts, denses, incisifs, parfois lapidaires, mais l’émotion n’est quand même jamais très loin.

J’ai lu pas mal d’ouvrages sur le SIDA, côtoyé des personnes atteintes, vu les tâtonnements du début, la recherche qui évolue et les réactions de l’entourage. Par contre, au niveau des livres, c’est plus limité :  j’ai lu et pas beaucoup apprécié « Les nuits fauves » et d’autres dont je ne me souviens plus très bien… J’ai vu et revu « Philadelphia », un de mes films préférés et plus récemment « Cent-vingt battements par minutes » …

Si vous ne l’avez pas vue, je vous conseille la très belle et touchante série anglaise : « It’s a sin » qui évoque à travers une bande d’amis, homosexuels qui s’éclatent dans l’insouciance jusqu’à l’arrivée du SIDA et la réaction de certaines familles…

9/10

L’auteure :

Constance Joly travaille dans l’édition depuis une vingtaine d’années et vit en région parisienne.

Le matin est un tigre, son premier roman, a été très bien accueilli par la critique et les libraires.

Extraits :

Il paraît qu’avant même de me prendre dans tes bras, tu avais compté mes doigts. Tu avais été rassuré – c’est bien, il y en avait dix – tu avais réussi, tu étais père d’une enfant normale, toi qui devais te vivre en mari usurpé, en père imposteur. Toi qui devinais sans doute que l’élan qui t’avait jeté vers le corps de ta femme, celle que tes amis t’enviaient, n’avait rien de spontané.

Vous êtes un échantillon de ce que l’intelligentsia de gauche de l’époque peut produire en cet été 1968.Vous êtes les glorieux, si pleins de confiance en l’avenir.

C’est toi qui proposes le prénom « Constance ». Tu as envie de cette vertu dans ta vie, creuser ton sillon dans ce mariage, dans cette fiction. Durer, persévérer, j’en porte le nom et la charge. Tu ne persévéreras pas dans ton rôle de mari, mais dans celui de père, si. Tu as été un père discret, emprunté, timide et merveilleux.

Nous sommes les produits d’une vie trouée de mystères, tissée de songes et de dénis. Je suis passée, moi aussi, entre les mailles de tes mensonges.

Le bonheur se voit. On te dit que tu as changé, que tu as l’air épanoui. Tu es bien plus que cela, tu es toi, tu peux faire confiance à tes sensations, tu es dans le cercle de ton existence. Ta frustration à ne pouvoir le dire. A étouffer ce bonheur…

En ce mois de septembre 1976, le chagrin de Lucie est pareillement suffocant…Elle se sent à peine exister, elle compte encore moins que l’air, moins que l’eau, elle est à peine une vapeur. Existe-t-on quand on n’est plus réchauffé par le soleil, quand on n’entend plus la rumeur du monde ? Quand on craint la lumière du jour, son reflet dans la glace, le vol des oiseaux, existe-t-on ?

L’acte de naissance officiel de la « plus grande catastrophe sanitaire que le monde ait connu », selon l’expression de l’Organisation Mondiale de la Santé, vient de paraître, mais personne ne le sait pour le moment.

Mais, je ne veux pas tourner la page. Il y a des zones comme ça où le jardin reste en friche. J’écris pour ne pas tourner la page. J’écris pour inverser le cours du temps. J’écris pour ne pas te perdre pour toujours. J’écris pour rester ton enfant.

La vie emporte tout, l’amour et les visages de ceux que nous avons aimés, et pourtant nous agissons relâche. Nous nous construisons des digues dérisoires, bientôt emportées. Encore quelques minutes de soleil. Juste quelques minutes…

Qui se souviendra de ta façon de chanter Somewhere over the rainbow quand tu prépares ta sauce verte. De tes balcons couronnés de chèvrefeuille, de passe-roses et de fruits de la passion. De ta façon de circuler chez toi en slip, tes jambes de statue grecque, ton parquet constellé de fleurs de pétunia fanées…  

Lu en février 2022

« Debout » de Marie-Pierre Dillenseger

Je vous parle aujourd’hui d’un livre dont la lecture m’a accaparée une partie de l’année 7 mois exactement, par la richesse du contenu :

Résumé de l’éditeur :

« S’incarner, c’est arriver, au fil d’une vie, à lisser les aspérités qui se nichent entre l’âme et le corps. » Marie-Pierre Dillensenger nous donne des outils puissants et inédits pour relever ce défi.

L’incarnation est un voyage, et la naissance une étape, qui nous projette dans la vie sans feuille de route, ni mode d’emploi. Cet ouvrage est une boîte à outils pratique pour nous guider tout au long de notre existence, nous aider à identifier les épreuves à traverser, les parades et forces à déployer pour se préserver, se défendre, s’élever, mais aussi découvrir et accepter qui nous sommes.

Vous trouverez dans ces pages 25 exercices pour mener les actions concrètes qui accompagnent un désir de changement, des conseils et notions clés, des exemples de la vie quotidienne, des analyses ludiques de films et de contes, le tout éclairé par la sagesse chinoise, dont l’autrice nous rappelle tout au long de l’ouvrage les concepts fondamentaux. Cette lecture vous apprendra à relativiser, à vous concentrer sur le courage de se relever plutôt que la douleur de tomber.

Un livre qui nous ramène à l’essentiel et poursuit le chemin ouvert par « Oser s’accomplir : 12 clés pour être soi. »

Ce que j’en pense :

L’auteure nous propose tout d’abord des notions théoriques sur la vie, la mort, la maladie et leurs répercussions en se basant sur le contexte de l’épidémie de COVID, pendant l’année 2020. Elle aborde ensuite des cas cliniques, étudiant des personnes souffrantes pour les mettre en relation avec leurs souffrances passées : mère toxique, père absent… Interprétation plutôt analytique :

L’araignée n’était autre que l’arrêt nié d’une activité qui l’épuisait depuis vingt ans.

Elle donne aux patients des exercices à faire, en insistant sur le fait de mettre des mots sur les émotions, les ressentis, ou encore comment s’est brisé le cœur, ou les répétitions de scénario de vie, comme par exemple écrire une lettre aux ancêtres ou à une personne clé de leur histoire ou encore apprendre d’autres langues pour se libérer l’esprit, se constituer un herbier, et au final se connecter avec soi-même, s’écouter soi-même :

Donnez la parole au cerveau droit, celui qui repère les occurrences signifiantes et se charge de la communication non verbale. Sans lui, la lecture des signes demeure un mystère, une cacophonie ou une illusion.

Apprendre à dire non, à nommer ses qualités à positiver, mais aussi le silence, la méditation… Du bon sens en quelque sorte, avec évocation au passage des expériences de mort imminente, champ de conscience…

Les exercices sont sympathiques à faire, dans la première partie du livre, car on révise les théories de base, en faisant référence à des auteurs variés allant de Pierre Rabhi à Sun Tzu et son art de la guerre, en passant par Confucius, les frères Grimm ou Lise Bourbeau (les cinq blessures) sans oublier Anne Ancelin-Schützberger et son célèbre « Aïe mes aïeux !»  Ou encore S.S le Dalaï Lama et bien-sûr Fabrice Midal, à qui elle fait souvent référence.

J’ai retenu aussi avec attention les différentes épreuves que cite Marie-Pierre Dillenseger, (qui sont en relation avec les éléments : feu, terre, bois, eau, air…) l’épreuve du feu notamment, dont l’interprétation est intéressante mais s’il est facile prendre conscience de ce qui nous a « brûlé », il s’agit ensuite de l’appliquer au quotidien …

Ensuite, dans la deuxième partie, les choses se sont corsées, autant au début, on était face à des révisions, des exercices faciles à réaliser seul, autant là, il a fallu entrer dans le calendrier chinois puis la médecine chinoise, avec l’importance de l’énergie, place au Yin et au Yang, avec les postures Yin les postures Yang, afin d’aborder les parades à aligner en face des épreuves : Yin : ancrage, glisser, répétition et acceptation et pour Yang : recul, feinte, se redresser, l’avancée. Comme dans la première partie, l’auteure propose de nombreux cas cliniques pour illustrer son propos.

Je pense que les techniques concernant les parades sont pointues et nécessitent d’être accompagné par un spécialiste. On n’est pas obligé d’adhérer à tout, je le précise…

Je planche sur ma chronique depuis des lustres, tant ce que propose Marie-Pierre Dillenseger est bien étayé, bien illustré avec de nombreuses références à des auteurs connus de différents milieux : psy, sociologie, astrologie, généalogie, arts martiaux et que tous ceux que j’oublie me pardonnent (la bibliographie à elle seule fait au moins quatre pages)

Ce livre est très riche, et il faut prendre son temps pour le lire, et si possible en version papier pour revenir plus facilement en arrière (version liseuse, j’ai des notes partout presque à toutes les pages…) et cela a été frustrant de le lire à temps pour remettre ma copie (ma critique), je l’ai téléchargé fin mai quand même …

Un grand merci à NetGalley et à Mama-éditions pour m’avoir permis de découvrir ce livre et son auteure qui a déjà plusieurs ouvrages à son actif (que je n’ai pas lus donc une frustration supplémentaire, car il est important, je pense de connaître la pensée de l’auteure dont j’ai très envie de lire « Oser s’accomplir » mais plus tard, l’opération « neurones au repos » se profile à l’horizon.

#Debout #NetGalleyFrance

9/10

L’auteure :

Marie-Pierre Dillenseger est une écrivaine, conférencière et praticienne des arts chinois consacrés aux forces spatiales et temporelles (Feng Shui, Yi Jing, Énergétique, Art de la guerre, Astrologie…).

Elle a développé une approche fondée sur l’économie des énergies individuelles et le renforcement de la vitalité des personnes, des projets et des entreprises qu’elle accompagne.

Elle a créé PowerSpaces en 1999 à Paris pour mettre au service des particuliers et de l’entreprise, dans le respect de l’éthique occidentale, l’art chinois de choisir le bon moment et le bon endroit. Elle assure jusqu’en 2010 un cycle complet de formation de praticiens et est à l’origine du FSRC France.

On lui doit « Oser s’accomplir » « La voie du Feng-shui »

Extraits

Être seule n’est rien. Être seule sans force est la vraie difficulté.

Je savais que 2020, l’année du rat de Métal, allait redistribuer les cartes et permettre de nouvelles manières de fonctionner ensemble. Je sentais la montée en puissance   des forces de changement. Mais je n’avais pas compris qu’il n’était plus temps de dire. Je devais me taire et laisser advenir.

La conception et la naissance représentent des seuils plus que des états à partir desquels l’incarnation s’accomplit. Conception et naissance nous catapultent dans le monde du manifesté, du tangible, de la matérialité nous rendant visibles, d’abord au microscope puis à l’œil nu.

S’incarner est un processus qui prend du temps, une épreuve qui exige de la résilience et demande des efforts. C’est aussi un processus qui nous permet d’aller au-devant de nous-mêmes et de nos qualités profondes…

Les Amérindiens ne croient pas à une vie d’après, mais en l’immortalité. « Nos âmes quittent le corps et entrent dans le monde des esprits où ils peuvent communiquer librement avec ceux des plantes, des animaux et des hommes. »

Une société qui ne respecte pas les animaux n’est pas connectée à son humanité. Une société qui ne respecte pas ses   fous perd la tête. Un être humain se doit avant tout chose d’être.

Les peines, les obstacles sont des coups de burin qui libèrent nos talents comme un diamant est libéré de la roche. Les mémoires et les douleurs sont les scories d’un monde ancien, y compris au sein d’une même vie.

Les oiseaux écoutaient les prêches de Saint-François d’Assise, comme recueillis et en silence. Ils attendaient sa bénédiction avant de repartir à leurs occupations.

En énergétique chinoise, la question n’est pas de savoir si une chose, une décision, une attitude est bien ou mal, juste ou injuste mais efficace (et donc utile) ou non (et donc inutile) à la vie. La plainte, l’amertume, la rancœur y ont peu de place.

Lorsque le corps est touché (radiothérapie, brûlure, insolation, burn-out, etc.), le renouveau est aussi physique. Pa personne voit soudain clairement ce qu’elle doit changer, ce qu’elle faisait de travers ou ce qu’elle a refusé de voir précédemment. Ses yeux se dessillent.

Lu de juin à décembre 2021

« Brassens, Jeanne et Joha » de Maryline Martin

Puisque nous sommes dans les commémorations, je vais vous parler aujourd’hui d’un joli petit livre :

Résumé de l’éditeur :

Août 1981. Georges Brassens souffre d’un mal dont il cache le nom, même à ses proches. Puisque la Camarde affûte sa faux, il compte profiter du temps qui lui reste pour composer de nouvelles chansons, auprès de Joha Heiman, surnommée Püpchen, prendre du bon temps avec ses amis et remonter sur scène à Bobino…

Comme chaque été, Georges a regagné sa résidence secondaire Ker Flandry, son havre de paix situé non loin de Paimpol. Pendant ces quelques jours, il navigue sur le flot de ses souvenirs : Sète, ses frasques adolescentes, son professeur de français Alphonse Bonnafé, le début du succès avec Patachou… Et surtout il pense aux deux femmes qui ont marqué sa vie : Jeanne Planche, de trente ans son aînée – qui l’avait caché impasse Florimont, pour qu’il échappe au STO – et Püpchen, dont il fait la connaissance en 1947.

En se promenant sur la plage de Lézardrieux, des scènes, des visages lui reviennent en mémoire… et Georges replonge dans ce chassé-croisé amoureux.

Ce que j’en pense :

Août 1981, ce sont les dernières « vacances » de Georges Brassens, dans sa maison Ker Flandry à Lézardrieux, en Bretagne. Il vit ses derniers jours, ayant refusé la chimiothérapie pour son cancer. Le voyage en compagnie de Joha a été pénible.

Peu à peu, avec la mort qui rôde de plus en plus près, les souvenirs remontent : Sète, Paris, la guerre, le STO, la clandestinité, la faim, le refuge chez Jeanne qui devient sa maîtresse malgré la différence d’âge, la période de vaches maigres, les premiers textes, le piano sur lequel il s’acharne pour composer dans le silence absolu…

On va accompagner l’ami Georges, dans ces moments difficiles, entrant dans son intimité autant que dans son parcours, mais ce n’est jamais une biographie, l’auteure ayant choisi de nous montrer avant tout le chanteur poète, tel qu’il est avec ses proches, ses amis, sa fidélité de chaque instant à ceux qui l’ont aidé au temps des vaches maigres, comme dans le succès.

Cela donne un beau portrait de l’homme, mais aussi de ces deux femmes qui se trouvent ainsi mises en lumière à leur tour.

J’ai aimé la poésie de l’écriture de Maryline Martin, poésie qui aurait beaucoup plu à un de mes poètes préférés de l’époque dont voici un exemple :

« Cependant, sa Püpchen, pour laquelle il éprouve une tendresse inouïe, il ne veut pas la brusquer. Tendresse et déférence, désir et pudeur sont les quatre points cardinaux de son cœur. En silence, ils se dévisagent. Histoire sans paroles de deux êtres qui s’aiment sans compter malgré le temps qui passe et ne se rattrape plus. »

Je voulais rendre hommage à l’ami Georges, qui aurait cent ans et dont on célèbre les quarante ans de la disparition (on aime bien célébrer par chez nous, les gens sont plus grands morts que vivants, comme le Duc de Guise !) alors je voulais apporter ma petite pierre, mais je n’avais pas envie de me lancer dans une biographie-pavé alors ce livre était pour moi.

J’aime bien Georges Brassens, sa sensibilité derrière son apparence d’ours moustachu, certains de ses textes sont sublimes. Il faisait partie de mon Panthéon, au début des années 80, en bonne compagnie : Jacques Brel, Léo Ferré, ou Jean Ferrat… et le jour de sa mort, avec mes proches, nous étions sonnés, et pourtant, on le savait très malade, mais on sa mort a laissé un vide, une génération de chanteurs en train de s’éteindre, tandis que de jeunes talents commençaient à poindre.

Voici ce que disait de lui Jacques Prévert :

« Il ne demandait rien à personne, tout le monde l’a écouté. Il avait quelque chose à dire, à rire, à chanter et même quelquefois à pleurer. La plupart lui en ont su gré. »

Un grand merci à NetGalley et à Elidia éditions du Rocher, qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure que je ne connaissais pas du tout et dont le style m’a bien plu, ainsi qu’à Matatoune dont la chronique m’a emballée. https://vagabondageautourdesoi.com/2021/09/08/maryline-martin/

BrassensJeanneandJoha #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

Maryline Martin a écrit des nouvelles et des romans dans lesquels elle s’interroge sur la place et le rôle des femmes dans l’Histoire. Son roman-récit autour de la Goulue (éditions du Rocher) a reçu un bel accueil du public et des médias, et a été couronné par le Prix Région Normandie.

Extraits :

Depuis 1956, une grande histoire d’amour lie le chanteur à la Bretagne et en particulier aux Côtes d’Armor. C’est la Jeanne, celle de la chanson, Jeanne-Marie Le Bonniec née à Lanvollon, qui lui a fait découvrir cette contrée.

Respect, pudeur. Georges tient à son intimité. Quant à l’amour, il l’entoure d’un halo sacré. Le quotidien pour lui revêt un caractère trivial ? Drôle de spectacle que d’assister à la toilette de l’être aimé. La femme, la sienne, doit garder un part de mystère…

Georges soupire. Les fantômes du passé reviennent plus souvent qu’à l’accoutumée peupler ses nuits et maintenant ses journées. La camarde rôde. Le vent disperse ses pensées les plus secrètes vers le large.

 Il aime se comparer à un vieil Indien qui traîne dans sa musette les ossements de ses ancêtres. Il déteste la mort et conchie cette idée révoltante de s’habituer à l’absence de l’autre même si les souvenirs restent vivaces…

Jeanne aime la fantaisie, les gens qui ne marchent pas dans les clous, le swing, Charles Trenet et les mots doux… L’existence n’a pas toujours été tendre avec elle. Sa vie ressemble à celle d’un bon nombre de paysannes bretonnes montées à Paris au début du siècle. Pour trois francs six sous, elle effectue, le dos courbé sur la machine des travaux de couture.

Dans cet univers à la marge, véritable cour des miracles, Georges à l’abri de la folie des hommes, va trouver l’inspiration de ses futures compositions.

Les signes extérieurs de richesse sociale, il s’en fout comme de l’an 40 ; d’ailleurs il a toujours su cultiver un sens de l’inconfort exceptionnel. Au milieu de ses livres, de ses pipes et des guitares, il est heureux. Le reste appartient à un décorum auquel il n’attache guère d’importance.

Il lui arrive parfois d’ouvrir sa bibliothèque, de prendre un livre qu’il ouvre au hasard et capturer des vers qui lui inspirent une nouvelle composition. Ainsi, quelques lignes du Jardin d’Épicure d’Anatole France se retrouvent déguisées dans « la non-demande en mariage ». Il ne crée pas, il recrée.

Par la porte restée entrouverte, Joha scrute silencieusement Georges. Le buste est légèrement penché sur sa table de travail…

… Fragilité d’un instant où son Autre ne peut imaginer qu’elle l’observe à la dérobée. Signaler sa présence serait trahir le pacte passé entre eux depuis leur première rencontre.

Malgré ce côté précieux, de petite poupée, c’est également une femme de caractère qui peut sortir les griffes, et son humour s’avère corrosif. De son pays natal, l’Estonie, Joha a gardé en héritage, le charme slave, un accent à faire rouler les pierres dans un ruisseau dont Georges se moque parfois…

Georges compare ses pattes d’oie à des marque-pages liés à son existence.

Pierre, c’est l’homme de confiance, le copain d’abord. C’est un roc sur lequel Georges peut s’amarrer quand il sent qu’il va sombrer. Pierre deviendra Gibraltar. A la vie, à la mort, mais ils ne le savent pas encore. L’ami qui partage son couvert avec l’affamé, et les désillusions après les auditions au retour des cabarets.

Jeanne l’amante laisse place à une mère de substitution, la mère éternelle, celle qui dans ses roses et dans ses choux n’a pas trouvé d’enfants. Jeanne décrite parles familiers comme un personnage de roman.

Lu en novembre 2021

« Antonietta, lettre à ma disparue » de Gérard Haddad

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui me laisse perplexe :

Résumé de l’éditeur :

Alors que la maladie d’Alzheimer de sa femme Antonietta progresse, Gérard Haddad prend la plume pour écrire à celle qui ne parle déjà plus. Ces lettres retracent la lente progression de la maladie : d’abord le déni, puis la lutte, les traitements et l’espoir de revivre « comme avant », puis les rechutes et l’entrée à l’EHPAD, peu avant l’épidémie de Covid et l’absolue solitude qu’elle impose pendant plusieurs longs mois.

Étrangement, du creuset de la maladie émerge un nouvel amour, triomphant de tous les malentendus des années de vie partagées. Les souvenirs des moments de grâce affluent alors, et chaque instant de vie à partager encore prend une intensité et une profondeur insoupçonnée.

Un texte poignant, qui dit toute la force d’un amour conjugal confronté à la maladie.

Ce que j’en pense :

L’auteur nous raconte la manière dont il « gère » la maladie de sa femme, Antonietta, atteinte de la maladie d’Alzheimer et les conséquences sur la vie de tous les jours.

Il passe en revue, les étapes du diagnostic et l’évolution de la maladie et ce que cela provoque chez lui : un immense déni, pendant très longtemps, une acceptation, avec le désir que tout soit réversible.

J’ai choisi ce livre témoignage car il émanait d’un « spécialiste », l’auteur étant psychiatre, psychanalyste (lacanien) alors je ne m’attendais pas du tout à cela ! Que l’individu lambda commettent des erreurs, des maladresses, c’est tout à fait compréhensible, mais là j’en suis restée baba.

Ce que j’ignorais, c’était le caractère d’évolution lente mais implacable de la maladie, avec ses apparents plateaux que je croyais à chaque fois définitifs.

Tout d’abord, le déni, le refus de voir que la maladie progresse, atteint des sommets car chaque fois qu’il y a un palier, il pense que ça va aller. Quand il y a un problème, c’est un caprice ! Quand surviennent les premiers problèmes sphinctériens ce ne peut être qu’un « accident », dans la mesure où elle échange encore quelques paroles avec lui !

Je mis cela sur le compte d’un caprice passager. Ce n’était pas un caprice. Je crois que tu ne t’es plus jamais baignée.

Il l’emmène en vacances en Italie, pays qu’elle aime beaucoup mais dans une région qu’elle n’a jamais visitée : a-t-il pensé à l’angoisse que cela pouvait provoquer chez elle, en perdant encore plus ses repères ? Il se dit anxieux mais ne pense jamais à son anxiété à elle. Alors bien sûr, de maladresses en erreur, quand il faut se rendre à l’évidence, survient la culpabilité.

En fait, elle le gêne dans son quotidien. Il voit ce qu’il appelle « les petitesses » des autres, mais pas les siennes. Il s’écoute parler, se regarde écrire, derrière ou devant le miroir lacanien… était-il amoureux de sa femme, ou de l’idéal de la femme, ou amoureux de l’amour ?

Rendons à César ce qui est à César : le déni est très bien traité, dans ce livre, et choisir de donner à son récit la forme d’une lettre à l’être aimé également. D’autre part, il évoque de manière juste la difficulté de prendre une décision de placement.

J’ai fini la lecture, pris mon temps pour rédiger ma chronique mais en relisant les passages que j’ai surlignés j’ai toujours de la colère en moi. On fait tous des erreurs, quand nos proches se noient dans les méandres de la maladie, mais je trouve qu’il y va vraiment fort. Il souffre, mais il reste trop dans son ego et on a l’impression qu’il implore le pardon parfois. Il m’est devenu difficile de réfléchir et parler en tant que lecteur donc je n’en dirai pas plus. Les extraits parleront pour moi.

J’ai été souvent confrontée à la maladie d’Alzheimer et pris en charge des personnes qui en souffraient et davantage des accompagnants car c’est très difficile pour eux physiquement et psychologiquement, et je vois aussi ma mère sombrer dans la démence également donc la culpabilité quand il faut se résoudre au placement en EHPAD je connais bien.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions du Rocher Elidia qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur.

#Antonietta #NetGalleyFrance

Extraits :

Ces lignes, je continue à les taper pour toi. J’espérais te les murmurer dès que tu en aurais la force…

…Ce sera une bouteille à la mer au pied d’un naufragé. Le naufragé que je suis. Je m’écris donc à moi-même en feignant de te parler pour maintenir l’illusion de ta présence. 

Que de fois m’étreint comme une morsure, l’envie de t’appeler ! Cet impossible est un trou noir dans le monde, comme un miroir qui ne réfléchit plus. Je suis désormais en exil de toi, ma Jérusalem ravagée, mon temple détruit.

Tu avais envie de me faire découvrir tant de choses. Du pur bonheur et je ne m’en apercevais pas tout à fait. Le bonheur était l’air que je respirais. Porte-t-on attention à l’air que l’on respire quand on est en bonne santé.

Mon passé me devient parfois trouble, me disais-tu il y a quelques mois, en te blottissant dans mes bras. Que suis-je si ma mémoire s’efface ? C’est comme si je me dépouillais de moi-même.

Finalement, la mort n’est tragique que dans la perte de l’être aimé.

Je vis sans mon image que tu me renvoyais embellie.

Je fus un grand gâcheur. Telle est aujourd’hui ma vaine et tardive douleur.

Il me faut l’avouer. Toutes ces tracasseries, ces crises, ces explosions de violence, même rares, dont l’origine maladive m’était connue, finirent par me détacher de toi…

… Notre amour, plante fragile, s’était fané. Du moins je le croyais. Je découvrirais, trop tard, que le véritable amour est indestructible ? Mais, j’avais besoin de rencontres, de dialogues, de vie. Ta maladie m’était insupportable.

Tu étais en pleine forme et j’avais du mal à te suivre. Je ne pensais plus à ton mal. Ce mélange du pathologique et du normal avait quelque chose de troublant, renforçant mon refus de ta maladie.

Je refusais toujours de constater la détérioration de ton état pour maintenir l’illusion d’une vie normale et ne pas être submergé par l’angoisse.

Pourquoi avais-je cette idée que tu simulais, que tu exagérais, alors que tu te noyais sous mes yeux ?

Le dialogue était presque impossible. Tu tenais des propos incompréhensibles. Jusqu’à quand pourrais-je supporter cette situation, ces scènes. L’idée d’un placement en EHPAD me venait à l’esprit.

Mais, je les attribuais à la fatigue, à la chaleur, à la négligence. Pas à la maladie. Il s’avéra bientôt que ce n’étaient pas des accidents mais un nouvel état. J’ignore pourquoi, mais c’était comme si mon univers s’effondrait.

Nous fîmes en cette année une dure expérience, celle de la solitude. Ta maladie nous a laissés bien seuls, comme si elle était contagieuse.

Lu en août 2021

« De mon plein gré » de Mathilde Forget

Ayant apprécié le premier roman de l’auteure « A la demande d’un tiers » j’ai eu envie de lire son second livre :

Résumé de l’éditeur :

Elle a passé la nuit avec un homme et est venue se présenter à la police. Alors ce dimanche matin, au deuxième étage du commissariat, une enquête est en cours. L’haleine encore vive de trop de rhum coca, elle est interrogée par le Major, bourru et bienveillant, puis par Jeanne, aux avant-bras tatoués, et enfin par Carole qui vapote et humilie son collègue sans discontinuer.

Elle est expertisée psychologiquement, ses empreintes sont relevées, un avocat prépare déjà sa défense, ses amis lui tournent le dos, alors elle ne sait plus exactement. S’est-elle livrée à la police elle-même après avoir commis l’irréparable, cette nuit-là ?

Inspiré de l’histoire de l’auteure, De mon plein gré est bref, haletant, vibrant au rythme d’une ritournelle de questions qui semblent autant d’accusations. Mathilde Forget dessine l’ambiguïté des mots, des situations et du regard social sur les agressions sexuelles à travers un objet littéraire étonnant, d’une grâce presque ludique. Il se lit comme une enquête et dévoile peu à peu la violence inouïe du drame et de la suspicion qui plane très souvent sur sa victime.

Ce que j’en pense :

La narratrice décide de se livrer à la police pour déclarer qu’elle a été victime d’un viol, mais tout est tellement embrouillé dans sa tête qu’elle pense avoir commis un meurtre, avoir tué son agresseur.

La déposition, en gros, c’est le parcours du combattant : on lui fait répéter les choses, lui posant au moins dix fois (je n’ai pas compté, mais c’est très souvent) :

« S’il avait sa main dans votre bouche, il ne vous tenait pas. »

Comme si elle pouvait se le rappeler si bien alors qu’elle est sous le choc. Pourquoi ne pas reconstituer pendant qu’on y est ? elle s’accroche parfois à des détails pour ne  pas perdre pied : son jean préféré, qu’on lui a enlevé et remplacé par un collant informe car pièce à conviction, une façon de la transformer encore plus en objet, voire la discréditer.

En plus, elle avait bu, elle empeste le rhum-coca… de là, à la transformer en alcoolique et la faire culpabiliser davantage.

Cerise sur le gâteau, elle préfère les filles puisqu’elle est lesbienne… et son agresseur veut la remettre dans le droit chemin, ni plus ni moins, il n’a rien fait comme toujours…

« Ah tu kiffes les meufs, je vais te faire kiffer moi. T’as compris maintenant ? Tu feras moins ta conne. »

Ce court roman m’a plu, mais j’avais hâte de le terminer car Mathilde Forget utilise la répétition, presque en boucle des mêmes phrases, des mêmes mots, pour montrer le désarroi et la perte des repères, jusqu’à en devenir pesant, lassant même. Pas seulement pour vérifier si le violeur la tenait bien, mais aussi quand elle explique plusieurs fois dans la même page d’utilisation de l’application RespiRelax+ pour mieux se concentrer et garder les idées plus claires.

On en conclut que ce n’est jamais simple d’aller porter plainte quand on vient d’être victime d’un viol, car la moindre hésitation peut paraître suspecte… j’ai ressenti un certain malaise durant cette lecture, et j’avais vraiment envie que cela se termine.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteure.

#Demonpleingré #NetGalleyFrance

7/10

L’auteure :

Auteure, compositrice et interprète, Mathilde Forget a publié un premier roman très remarqué, À la demande d’un tiers (Grasset, 2019).

Extraits :

Je n’essaye pas d’échapper à la justice, j’ai oublié, c’est tout. Lorsque je suis arrivée au commissariat ce matin, j’ai demandé à voir le capitaine, l’inspecteur, le détective, le chef, le patron. Je savais déjà que mon affaire était grave.

Ma parole est aussi bouleversée par les précisions qu’il me demande de faire, sans noter dans le procès-verbal que je les ai faites à sa demande.

Les interrogatoires sont des dialogues dont certaines répliques ont été effacées, donnant alors au discours de l’interrogé une allure pas nette de gueule cassée. Je chipote. Je sais. Mais l’affaire est criminelle. Les mots sont importants. Le procès est verbal.

L’indice conduit à l’évènement que la preuve rend réel. Sans preuve, l’évènement ne peut être considéré comme réel. L’indice concerne une interprétation, tandis que la preuve concerne la démonstration. Ce qui les différencie fondamentalement, c’est la science.

L’application s’appelle RespiRelax+ et permet de surmonter les crises de panique. Sur l’écran, une bulle monte et descend lentement. C’est gratuit. L’application s’appelle RespiRelax+ et permet de surmonter la perte de ses amis. Presque. C’est gratuit.

Une seule chose m’a sauvé la vie cette nuit-là. Je sus tombée dans les pommes. Une seule fraction de seconde probablement. Mais je n’étais pas là quand il a arrêté. Je me demande, lorsqu’on reprend connaissance, reprend-on le cours des choses là où on les avait laissées alors même que leur cours n’a pas cessé ? Comment puis-je éprouver qu’il a cessé de me violer ? J’attends quelque chose qui a déjà eu lieu, sans moi, sans ma conscience.

Lu en avril 2021

« L’enfant des camps » de Francine Christophe

J’avais envie de rester encore un peu dans les témoignages sur la déportation et la Shoah, alors je me suis précipitée sur ce livre dès que ma demande sur NetGalley a été acceptée, brûlant la politesse à ceux qui attendent encore :

Résumé de l’éditeur :

Arrêtée en Juillet 1942 avec sa mère sur la ligne de démarcation, Francine Christophe est encore une enfant. Elle a presque neuf ans, l’âge des jours heureux quand elle est rattrapée par la folie nazie. Interrogée par la Gestapo, enfermée de prison en prison, ballotée de camp en camp, en France d’abord, elle est déportée en mai 1944 au camp de concentration de Bergen-Belsen. A son retour, quand elle essaye d’expliquer à ses camarades de classe ce que la guerre lui a fait, celles-ci la regardent, gentiment, mais tournent l’index sur la tempe, l’air de dire : elle est folle. La jeune Francine ne parle plus du cauchemar qui a duré trois ans.

Aujourd’hui, les mots refont surface. Francine Christophe raconte ce qu’elle vu et connu. Les coups, le froid, la faim. Les familles qu’on sépare. Les enfants qu’on entasse dans des wagons à bestiaux. La maladie et la mort. Les travées boueuses où les cadavres pourrissent. La cruauté. Mais aussi l’amour, celui d’une mère et de sa fille, indéfectible, qui résiste à la guerre. Et des miracles, comme ce bébé qui voit le jour dans l’enfer de Bergen-Belsen et survit grâce à l’entraide et la fraternité des femmes.

Pour que tous nous sachions et n’oublions pas ce que fut la Shoah.

Ce que j’en pense :

Lorsqu’elle est arrêtée avec sa mère en 1942 sur la ligne de démarcation, Francine est âgée d’à peine neuf ans. Elles sont dans le train, elles ont des faux papiers mais rien n’y fait, la Gestapo va les interroger pendant des heures, avec des menaces incessantes pour leur faire avouer qu’elles sont juives.

Le père de Francine étant prisonnier militaire, officier, est dans un camp où il restera cinq ans, et cela est censé les protéger, elle et sa mère, leur évitant la déportation immédiate. Elles vont passer par la prison d’Angoulême, le camp de Drancy, puis celui de Pithiviers, retour à Drancy pour être envoyées à Bergen-Belsen.

Francine Christophe nous raconte les « voyages » en train, dans les wagons à bestiaux, sans nourriture ni même une goutte d’eau, essayant de respirer par le moindre interstice, léchant la vapeur sur les parois du train ou sur le corps des autres déportés. Puis, les mauvais traitements (les mots du langage courant ne sont pas suffisants pour décrire les atrocités dit-elle, il faudrait inventer d’autres mots tant cela dépasse l’entendement).

Elle décrit la vie au camp, les insultes, les coups, l’appel qui dure des heures sans bouger, par moins 25°, les cadavres qui jonchent le sol, qu’on finit par jouer, comme à saute-mouton, le typhus, la faim la soif…

Francine Christophe évoque bien ce qu’elle appelle son rapport paradoxal avec la mort : il lui est impossible de regarder un polar, un pistolet ou lame de couteau qui brille, ou des films de science-fiction, alors que, des photos ou des films sur les camps, ne la perturbent pas : c’était son enfance, elle a vu tellement de morts, elle pour qui enjamber des cadavres pour se rendre aux latrines faisait partie du quotidien…

Elle aborde aussi le retour des camps, comment vivre après, alors qu’il faut se taire car on les prend pour des fous, ceux qui tentent de raconter ce qui leur est arrivé là-bas. Il faudra attendre les années quatre-vingt dix pour que les langues commencent à se délier. Il n’y a pas d’autres solutions que continuer à avancer, en se demandant toujours pourquoi on a survécu et d’autres non et si cela valait le coup d’être revenu et il n’y avait pas de cellules psychologiques à l’époque…

J’ai beaucoup sa manière de raconter, l’horreur vue de sa taille et de son esprit de petite fille, la déshumanisation mis en place par les nazis, l’espoir interdit car on risquerait de relâcher la vigilance qui permet de rester en vie, et on ne peut qu’admirer la force qui émane d’elle.

Ce témoignage est particulièrement touchant par la manière dont les évènements sont racontés, il ne s’agit pas d’un ouvrage de plus sur les camps, la Shoah, il s’agit de témoigner sans relâche pour que cela ne recommence pas, ce que fait Francine Christophe, en allant comme d’autres rescapés dans les lycées, les collèges, raconter aux élèves ce qui s’est passé, en retournant régulièrement à Bergen-Belsen pour rendre hommage aux morts et se souvenir.

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce livre que j’ai littéralement dévoré et son auteure dont j’ai envie de lire les précédents ouvrages, notamment « Une petite fille privilégiée ».

#Lenfantdescamps #NetGalleyFrance

9/10

L’auteure :

Francine Christophe est née en 1933. Arrêtée à l’âge de huit ans et demi avec sa mère alors qu’elles tentent de passer en zone libre, après deux ans de camps elle finit par être envoyée à Bergen-Belsen. Dans ce camp et jusqu’à sa libération en 1945, la jeune détenue est protégée par la convention de Genève, son père ayant été fait prisonnier de guerre.


Francine Christophe a livré son témoignage notamment dans les ouvrages suivants : Une petite fille privilégiée – premier recueil de souvenirs, paru en 1996, et adapté pour le théâtre en 2000 – ; Guy s’en va ; Après les camps, la vie ; Souvenirs en marge et La photo déchirée et autres poèmes.

Pierre Marlière est éditeur. Il a accompagné Francine Christophe dans ce beau projet.

Extraits :

Mon enfance s’est achevée alors qu’elle avait à peine commencé. C’était un dimanche, le 26 juillet 1942, à la gare de La Rochefoucauld, près d’Angoulême, la ligne de démarcation entre la zone occupée et la zone libre. J’étais assise à côté de Maman dans le train…

On dit que le temps guérit toutes les blessures, qu’un jour ou l’autre, on finit par oublier. Ce n’est pas vrai, certaines plaies ne cicatrisent jamais. Je suis et resterai marquée à jamais par ce que j’ai vécu. Rien ne pourra panser le passé qui fut le mien.

De ce premier passage à Drancy, je garde la mémoire de la peur qui était la mienne, la peur d’être séparée de Maman, comme tous ces enfants seuls, désemparés, que je vois arriver puis qui disparaissaient, remplacés par d’autres. J’avais peur de finir comme eux.

La séparation était notre hantise. Je sais que je n’aurais jamais survécu sans Maman. Elle était tout pour moi, tout ce qui me restait dans ce monde de haine. Et, j’étais tout pour elle. C’est son amour et sa volonté qui m’ont permis de tenir, de ne pas renoncer, même aux heures les plus noires.

Pourtant, j’ai chanté. Une petite fille de neuf ans a chanté dans les camps. Parce que l’art est le meilleur antidote au malheur, et la voix le plus vieil instrument de musique à disposition des hommes.

J’ai été une esclave. J’éprouve un malaise quand j’y repense, une part de moi se refuse à l’accepter. Pourtant, j’ai été une esclave puisque j’appartenais à un maître.

Seules notre langue maternelle et notre éducation nous rendaient « différentes », nous étions enfermées dans le même enclos, traversant les mêmes souffrances, subissant les mêmes humiliations. Même au camp, au cœur de l’enfer, il semble que les rivalités entre classes sociales perdurent.

Mais, rien de plus qu’un rêve fragile, auquel on n’ose pas s’accrocher, de peur qu’il ne s’enfuie. L’espoir peut vous empoisonner l’âme en vous détournant de l’essentiel : garder ses forces. Se tenir. Se serrer. Rester en vie.

Qu’est-ce qu’un déporté, qu’est-ce qu’un survivant au moment du retour ? Un être plus tout à fait humain, pas encore animal…

… Je l’ai déjà dit, il faudrait inventer un vocabulaire inédit, forger des expressions qui n’ont pas d’équivalent chez les vivants.

Il n’y avait pas que nos corps que l’on regardait avec stupéfaction, il y avait aussi nos mains et nos regards. Ces regards fixes, intenses, qui attirent et entraînent loin.

Nous avions vécu de l’autre côté de la mort, nous, nous le savions. Mais impossible à dire aux autres, l’époque n’était pas prête à nous entendre.

Tenter d’expliquer nous faisait passer pour des affabulateurs, des menteurs, des inventeurs d’histoires destinées à tromper la crédulité des bonnes gens.

Ce n’est que lorsqu’on a perdu la liberté qu’on peut comprendre sa valeur.

Lu en mars 2021

« Et tu n’es pas revenu » de Marceline Loridan-Ivens

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’avais envie de lire depuis très longtemps, 2015 pour être plus précise, quand j’ai vu Marceline Loridan-Ivens lors de son passage à La Grande Librairie et le bon moment est arrivé :

Résumé de l’éditeur :

« J’ai vécu puisque tu voulais que je vive. Mais vécu comme je l’ai appris là-bas, en prenant les jours les uns après les autres. Il y en eut de beaux tout de même. T’écrire m’a fait du bien. En te parlant, je ne me console pas. Je détends juste ce qui m’enserre le cœur. Je voudrais fuir l’histoire du monde, du siècle, revenir à la mienne, celle de Shloïme et sa chère petite fille. »

Le 29 février 1944 Marceline Loridan-Ivens a quinze ans lorsqu’elle est arrêtée avec son père lors d’une rafle. Déportée à Birkenau, elle subit l’horreur des camps et parvient à survivre. Son père, lui, ne reviendra jamais d’Auschwitz. Soixante-dix ans plus tard, elle lui adresse une lettre, rédigée avec la romancière et journaliste Judith Perrignon, où elle raconte sa captivité, son retour, sa vie d’après.

Ce que j’en pense :

Marceline Loridan-Ivens raconte sous la forme d’une longue lettre à son père, son arrestation à l’âge de quinze ans lors d’une rafle dans le château familial alors qu’ils tentaient de fuir. Puis le long périple de Drancy vers les camps Auschwitz Birkenau, les mauvais traitements, les fours crématoires, puis la longue marche forcée vers Bergen-Belsen alors que les nazis sont en train de perdre la guerre puis le rapatriement et le difficile retour à la « vie normale ».

Elle se raccroche à l’espoir que son père est vivant. Il lui avait dit, à Drancy, qu’elle s’en sortirait car elle était jeune mais que lui ne reviendrait sûrement pas.

Ils étaient internés à trois km l’un de l’autre, lui à Auschwitz, et elle, à Birkenau et un jour il lui a fait passer un billet dont elle a oublié le contenu à son grand désespoir.

Marceline nous décrit l’horreur des camps, les liens qui se tissent avec ses copines, parmi lesquelles Françoise, Simone Jacob ; elles garderont des liens durant toutes leurs vies.

Elle aborde avec beaucoup de finesse, de pudeur, ce qu’on appellera plus tard, la culpabilité de survivant, comment accepter d’être revenu quand tant d’autres sont morts. Comment se construire une nouvelle vie, envisager de se marier et d’avoir des enfants, surtout quand on est obligé de se taire : personne n’a envie d’entendre ce qui leur est arrivé, ceux qui ont tenté de raconter ont été traités de fous…

Ses liens avec sa famille ne seront plus jamais les mêmes : son petit frère aurait préféré que ce soir leur père qui revienne, sa mère lui demande si elle a été violée par exemple car cela rendrait un mariage trop compliqué.

La question qui se pose au fil des ans est : « est-ce qu’on a bien fait de revenir ? N’aurait-il pas été préférable qu’on reste là-bas, qu’on meurt dans les camps ? et le passage de l’an 2000 montre bien que tout pourrait recommencer, avec la catastrophe du 11 septembre où le monde entier a assisté en direct à l’effondrement des tours du World Trade Center, où l’espoir de la Création de l’état d’Israël dont le père de Marceline avait tant rêvé ne soulèvera qu’une guerre permanente.

Une scène terrible : Mala, qui avait tenté de s’échapper du camp, a été rattrapée, et transportée sur une charrette, les mains ficelées dans le dos, vers la potence et jusqu’au bout, elle a injurié le commandant SS et ses sbires :

Elle s’est mise à parler en français, « Assassins, vous aurez à payer bientôt » et à nous toutes :N’ayez pas peur, l’issue est proche ; je sais que j’ai été libre, ne renoncez jamais, n’oubliez jamais ».

J’ai beaucoup aimé la manière dont Marceline Loridan-Ivens évoque la tragédie qu’elle a vécu, dans ce petit livre très court mais très dense. Elle ne se plaint jamais, ne se pose jamais en victime arrive même à faire sourire quand elle évoque Simone Veil qui « dérobe » les petites cuillères au restaurant, pour ne plus jamais avoir à laper la soupe.

A l’époque actuelle, il est important de lire ces témoignages, car le négationnisme à le vent en poupe et lorsqu’il ne restera plus de survivants, on imagine ce que les complotistes vont raconter. J’ai lu beaucoup de livres de documents sur la Shoah, vu des documentaires, des films, (il va falloir que j’essaie de trouver ceux de Marceline et Joris Ivens), entendu des témoignages, mais peu lu de témoignages écrits, du moins pas depuis de longues années et il est temps de s’y mettre de manière plus assidue.

Je ne sais pas si j’aurais le courage aujourd’hui de regarder la série « Holocauste » ou relire Primo Levi, mais j’ai en projet « L’enfant des camps » et « En classe avec Anne Franck » entre autres…

9/10

Comment résister au plaisir de revoir cette émission !

Les auteures :

Marceline Loridan-Ivens, née en 1928, déportée à Auschwitz-Birkenau avec son père a été actrice, scénariste, réalisatrice. On lui doit de nombreux documentaires avec Joris Ivens, dont le 17e Parallèle, mais aussi La petite prairie aux bouleaux avec Anouk Aimée et Ma vie balagan.

Journaliste, collaboratrice du magazine du Monde et de XXI, Judith Perrignon est l’auteure de plusieurs ouvrages, parmi lesquels : C’était mon frère, L’Intranquille, Les chagrins…

Extraits :

J’ai été quelqu’un de gai, tu sais, malgré ce qui nous est arrivé. Gaies à notre façon, pour se venger d’être triste et rire, quand même. Les gens aimaient ça de moi. Mais, je change. Ce n’est pas de l’amertume, je ne suis pas amère. C’est comme si je n’étais déjà plus là.

Les mots nous avaient quittés. Nous avions faim. Le massacre était en cours. J’avais même oublié le visage de Maman. Alors peut-être que ton mot, c’était trop de chaleur tout d’un coup, trop d’amour, je l’ai englouti aussitôt lu, comme une machine qui a faim et soif. Et puis, je l’ai effacé. Y penser trop c’était laisser venir le manque, il rend vulnérable, il réveille des souvenirs, il affaiblit et il tue.

Tes mots ont glissé, s’en sont allés, même si j’ai dû les lire plusieurs fois. Ils emparaient d’un monde qui n’était plus le mien. J’avais perdu tout repère. Il fallait que la mémoire se brise, sans cela je n’aurais pas pu vivre.

Survivre vous rend insupportables les larmes des autres. On pourrait s’y noyer.

Il faut vieillir pour accéder aux pensées de ses parents.

A mes copines, à celles qui étaient mortes comme à celles qui sont revenues, nous étions une bande, unies face à la souffrance, jamais, je ne me suis sentie autant aimée que là-bas. Je sais maintenant qu’elles étaient ma famille, plus que ma famille.

… Nous marchons sans savoir où nous allons, sans savoir combien de jours nous marchons, sans comprendre ni réaliser ce que nous avons vécu,nous traînons les … Nous marchons sans savoir où nous allons, sans savoir depuis combien de jours nous marchons, sans comprendre ni réaliser ce que nous avons vécu, nous traînons des pieds, nous savons que les nazis ont perdu, mais c’est trop tard, beaucoup trop tard pour se réjouir, les souffrances ont été trop grandes, il ne nous reste que le sentiment de l’horreur et de la perte. Où es-tu ? Je ne pense qu’à toi. Mais je ne te cherche pas parmi les autres. Nous ne retrouverons pas comme ça…

Pourquoi une fois revenue au monde, étais-je incapable de vivre ? C’était comme une lumière aveuglante après des mois dans le noir, c’était violent, les gens voulaient que tout ressemble à un début, ils voulaient m’arracher à mes souvenirs, ils se croyaient logiques, en phase avec le temps qui passe, la roue qui tourne, mais ils étaient fous, pas que les juifs, tout le monde ! la guerre terminée nous rongeait tous de l’intérieur.

Je me demande encore où j’ai bien pu perdre ta lettre, si je varie selon les jours—l’ai-je cachée dans un banc de l’étuve quand il a fallu changer de vêtements ? L’ai-je perdue à Bergen-Belsen ? à Theresienstadt ? – si je cherche encore dans les tréfonds de ma mémoire, ces lignes manquantes tout en étant sûre que je ne les retrouverai jamais, c’est qu’elles ont fini par dessiner un recoin de ma tête, où je me glisse parfois avec ce que je n’arrive pas à partager, une page blanche où je peux te parler encore.

Lu en février 2021

« Fight » de Hazel Gale

Je vous parle aujourd’hui d’un livre découvert grâce à NetGalley et dont la chronique m’a posée pas mal de problèmes :

Résumé de l’éditeur :

Phobies, addictions, procrastination, sentiment de ne pas être à la hauteur, dépendance au regard des autres… Nombreux sont les obstacles qui nous aliènent, nous empêchent d’être vraiment nous-mêmes et, trop souvent, nous poussent à l’autosabotage.

C’est pour venir à bout d’une fatigue chronique et de ses propres blocages que la boxeuse anglaise Hazel Gale s’est tournée vers l’hypnothérapie cognitive, une thérapie en forme d’autoanalyse inspirée des neurosciences et de la psychologie positive. Elle en a tiré une méthode ultra-efficace et originale, mêlant anecdotes personnelles, théorie et exercices pratiques. Une belle leçon d’empowerment pour sortir vainqueurs de nos luttes, quelles qu’elles soient.

Étonnant, stimulant, un livre pour gagner le combat et partir à la conquête de soi !

Ce que j’en pense :

J’ai choisi ce livre pour son titre et pour son thème : ce que l’auteure appelle l’auto-sabotage. Lequel d’entre nous n’a-t-il jamais eu l’impression de ne pas être à la hauteur au moins une fois dans sa vie, ou n’a pas reporté à plus tard une décision importante…

Je me suis vite rendue compte que j’avais envie d’entrer profondément dans ce livre, de faire les tests, d’analyser certains de mes comportements. Pour cela, il fallait constamment revenir sur les pages antérieures, et ces aller-et-retour permanents m’ont poussée à me procurer la version papier, car sur e-book, c’était trop compliqué ! entre un tableau partagé en deux ou le fait de ne pas pouvoir remplir un questionnaire…

Ce livre est entre mes mains depuis… avril 2019 date du téléchargement ! Certes, j’aurais pu me contenter de le survoler mais je tenais absolument à faire une étude approfondie et le piège s’est refermé sur moi : il est devenu un outil de travail personnel tant il est bien construit, et donc un compagnon de vie, car côté autosabotage, j’ai longtemps été au top, la peur de réussir, étrangement pas dans tous les domaines.

Dans mon métier, pas de souci, le perfectionnisme est plutôt une qualité qu’un défaut, mais côté loisirs ou plaisirs, c’était autre chose. En fait, tout ce qui a été acquis à l’âge adulte (en gros fin des années lycée et surtout fac pas de problème !) mais lorsqu’on a été biberonnée avec « travaille, réussis tes examens, tu t’amuseras plus tard… »

Ce livre est génial, l’auteure propose d’abord d’identifier le problème, de comprendre comme ce fonctionnement s’est mis en place, puis des exercices pour prendre en mains le problème, après l’avoir repéré, afin de pouvoir approfondir et affronter les choses. J’ai bien aimé la suggestion de faire « un audit intégral de nos besoins », car à quoi doit-on réfléchir, ce qu’on ressent, ce qu’on veut, ce que les autres attendent de nous et ce qu’on pense qu’ils attendent de nous.

Je vais m’arrêter là car, ne voulant pas rester en surface, j’ai tellement approfondi que cela devient trop personnel pour rédiger une chronique, c’est précisément cela le piège.

J’ai bien aimé la description des scenarii (cf. les extraits choisis) car j’ai été atteinte de ce que j’appelais autrefois le « Syndrome de Mère Térésa », prendre soin des autres ne jamais dire non… mais un jour, je me suis dit que n’ayant pas sa force, ce serait impossible alors j’ai décidé d’employer la formule « Syndrome du Saint-Bernard » sauveur certes mais le tonneau met la barre moins haut…et j’ai collé deux superbes photos de ces adorables toutous sur le mur en face de mon bureau, tel un rappel à l’ordre : NON ! et croyez-moi ou pas cela fut efficace et j’ai reçu en cadeau une adorable peluche de bébé Saint-Bernard !

Je vous conseille, entre autres, le chapitre sur la victimisation ou celui consacré au récit : comment raconter l’histoire autrement avec des métaphores pour modifier sans pour cela trop enjoliver. Hazel Gale a un style très fluide, maîtrise bien son sujet, et toutes les techniques qu’elle propose sont bien explorées expliquées, donc on peut passer aux travaux pratiques sans problèmes. Elle n’hésite pas à raconter sa propre expérience et on l’impression qu’elle s’adresse personnellement au lecteur.

Ce livre n’est jamais très loin, car on ne change pas certains comportements si rapidement, et COVID et confinements ont eu une influence néfaste sur ma motivation (comme pour la lecture en général et la rédaction de mes chroniques, ou la marche quotidienne, je l’avoue) mais, cela semble repartir alors au boulot ! Ne procrastinons plus ! la procrastination étant le corollaire du perfectionnisme…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce livre qui beaucoup plus qu’un simple feel-good et son auteure et je les remercie pour leur patience.

Ultime conseil: choisir la version papier sinon l’utilisation sera difficile, sauf si l’on veut se contenter de survoler…

#Fight #NetGalleyFrance

9/10

L’auteure :

Hazel Gale a découvert l’hypnothérapie cognitive en 2009. Championne du monde de kick-boxing, c’est une femme stressée et soumise à la fatigue chronique propre aux sportifs de haut niveau. L’hypnothérapie lui permettra de surmonter sa dépression et de gagner de nouveaux titres de championne. Elle est devenue thérapeute à son tour afin d’aider les autres dans leur propre combat. Elle vit en Angleterre.

Extraits :

Les valeurs associées au scenario « Sois parfait » sont l’accomplissement le succès, la victoire, la droiture, le goût du travail bien fait et l’autonomie.

La plupart d’entre nous s’accorderont pour dire que la perfection n’existe pas (en tout cas, une fois qu’on n’est plus à l’école, où 100% des buts sont atteignables, comme dans une dictée ou un devoir de mathématiques. Une personne qui fonctionne avec un scenario « Sois parfait » aura toujours ne lui la croyance inconsciente que la perfection existe et il fera tout son possible pour l’atteindre.

Le scenario « Fais plaisir aux autres » sont l’attention, la gentillesse et la disponibilité. Quelqu’un doté de ce scénario aura souvent eu le rôle de juge de paix dans sa famille pendant l’enfance.

Lorsque ce scenario est enclenché, nous allons automatiquement faire passer nos besoins derrière ceux des autres. Parfois, nous allons trouver que nous assumons trop de choses en période de stress car nous ne savons pas dire non.

Je n’étais pas la seule dans cette situation. La mentalité de la victime est courante, et ce ne sont pas uniquement les gens faibles, malades ou angoissés qui tombent dans ce piège. Les gens n’aiment pas qu’on les considère comme des victimes car il trouve ce trait de caractère très agaçant chez les autres. Mais, ils ont beau détester cette idée, ils sont nombreux à avoir cette mentalité de victimes…

J’utilise souvent des métaphores avec les personnes que j’entraîne à boxer. Il n’y a peut-être pas de meilleure situation qu’une séance d’entraînement épuisante pour démontrer combien les gens réagissent plus simplement aux images qu’ils ne le font aux argumentations logiques et techniques.

Quel que soit le problème à surmonter en travaillant avec les fils conducteurs de la mémoire, se concentrer sur les liens que les êtres humains établissent entre eux peut souvent s’avérer thérapeutique. En insérant quelqu’un ou quelque chose qui compte pour nous, une « figure importante » dans notre mémoire, nous pouvons utiliser le sentiment de connexion qui en découle pour combler les besoins qui ne l’avaient pas été lorsque l’évènement originel s’était produit. Il existe une étape spécifique au cours du processus qui vous permettra de vous focaliser sur la construction et l’ancrage d’un lien entre vous-même et autrui.

Lu et travaillé entre avril 2019 et janvier 2021

« A l’ombre du baobab » d’Alexandra Fuller

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai eu la chance de lire en avant-première car il sortira début février :

 

 

Résumé de l’éditeur:

 

C’était dans la petite ferme piscicole et bananière d’une chaude vallée qu’ils s’étaient enfin fixés, après des décennies d’errance en Afrique australe et centrale, séduits par la forêt de mopanes, les étangs à poissons dominés par les baobabs à l’écorce rose-argent, et le large fleuve Zambèze coulant paresseusement vers le sud.

Ainsi vivait Tim Fuller, un mouton noir anglais qui s’est exilé en Afrique où il s’est battu lors de la guerre du Bush rhodésienne avant de s’établir en Zambie avec sa famille. Maintenant qu’il n’est plus, l’autrice et sa mère dispersent ses cendres au pied des baobabs qui règnent sur leur propriété et affrontent son absence écrasante. Le résultat est un récit débordant de joie, de vitalité et de résilience dans lequel Alexandra Fuller intériorise les leçons de son père et célèbre la mémoire d’un homme qui dévorait la vie à pleines dents.

  Traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch

 

 

Ce que j’en pense :

 

L’histoire commence à Budapest, où Tim Fuller a emmené en vacances sa femme Nicola, et sa fille Bobo alias Al-Bo alias Alexandra. Mais tout ne se passe pas comme prévu, il doit être hospitalisé et cela ne se terminera pas très bien. Comment gérer la mort, à l’Étranger, quand on a des papiers un peu « limite », comment rapatrier le corps, l’incinération….

Il faut s’organiser dans une ville qu’elles ne connaissent et dont elles ne parlent pas la langue, et sont confrontées aux migrants, à leur grande surprise.

C’est Al-Bo qui est obligée de prendre les choses en mains, sur le plan administratif, car Nicola réagit de manière bizarre, comme infantilisée par la perte.

A cette occasion, les souvenirs remontent en surface, et on retrace ainsi l’histoire familiale : Nicola est née au Kenya. Tim est originaire du Royaume Uni, qu’il a quitté dès que cela a été possible, car il s’y sentait à l’étroit, coincé sur cette île, avec quatre sœurs qui sont des épouvantails. Pour elles, il sera toujours Tim le SDF, Tim qui a tout perdu etc.

On se retrouve ainsi en Afrique australe, dans la partie qu’on appelait autrefois la Rhodésie, dans l’ex-empire colonial britanniques. Donc, ils vont subir la guerre, les rebelles noirs soutenus par certains pays tels la Corée, les Blancs par d’autres états, chacun ne voyant que ses propres intérêts. En fait, je résume mais c’est plus compliqué, car  il y a plusieurs « Chimurenga » : guerres entre Blancs et Noirs pour le contrôle du pays …

Un jour, il faut se rendre à l’évidence, la guerre est perdue ce qui anéantit Nicola… la Rhodésie devient alors le Zimbabwe, et les premières élections démocratiques ont changé sa vie à tout jamais.

« Lorsque les résultats de la première élection démocratique de Rhodésie avaient été annoncés à la radio, son visage s’était empreint de désespoir. « Tu ne comprends pas, Bobo. Nous avons tout perdu. Tout. » Il est possible qu’elle ait aussi perdu l’esprit ce jour-là »

Tim a toujours été nomade, ne s’attachant pas au matériel, il a ainsi parcouru une bonne partie de l’Afrique Australe, construisant une ferme, puis la laissant pour tout recommencer ailleurs. Jusqu’au jour où Nicola décide de faire grève et obtient qu’ils se fixent enfin, sur une terre belle mais hostile, en Zambie. De « Tim le SDF », il devient « Tim du No man’s land » fondera une famille, avec deux filles Vanessa et Al-Bo, mais trois autres enfants mourront en bas âge …

Au début, je redoutais une romance, style « Autant en emporte le vent » avec la nostalgie de l’Empire, le racisme (« certains sont supérieurs, d’autres inférieurs » c’est comme cela que Nicola voit les choses).

En fait, Alexandra Fuller, la narratrice qui se cache derrière Al-Bo, raconte le couple formé par ses parents, ce qui fait qu’un couple tient dans la durée, alors que d’autres divorcent. Elle évoque aussi ce que devient celui qui reste, comment il réagit, surtout qu’ici, il s’agit d’un couple fusionnel, où les enfants occupent une place compliquée, entre les meutes de chiens, et tous les animaux pittoresques, serpents venimeux ou non, singes…

« Quand nous étions enfants, ils semblaient surtout absorbés par la densité de leur propre monde. Ce n’étaient pas des parents protecteurs ; ils nous permettaient de les suivre, mais pas de les approcher. »

L’auteure pose une autre question : que devient une fratrie, après le décès d’un père ? est-ce que la relation se renforce ?  Ou au contraire, se distend-elle ?

Toute la réflexion autour de l’urne funéraire, du choix au retour en avion, mais également : comment être sûr que la personne qui « l’occupe » est la bonne »? et que doit-on en faire ensuite? Tout cela est abordé de manière directe et, assez souvent, avec beaucoup d’humour.

On a une excellente réflexion sur la mort, le deuil, la souffrance. On trouve, notamment, de très belles phrases sur le chagrin… D’habitude, je ne suis pas trop fan d’autofiction, mais dans ce livre, on est plus dans le témoignage, ce qui explique qu’il m’avait une chance de me plaire…

J’ai lu très peu de romans sur l’AfrIque, (j’ai bien-sûr pensé à « Une ferme africaine » de Karen Blixen que j’ai beaucoup aimé, mais on n’est pas dans le même registre!) et je suis absolument nulle en géographie africaine, donc ce roman m’a permis d’apprendre pas mal de choses et de faire un beau voyage, grâce à cette famille assez pathologique….

Un grand merci à NetGalley et aux éditions J. C. Lattès qui m’ont permis de découvrir ce livre en avant-première puisque la sortie est prévue le 5 février prochain.

 

#Alombredubaobab #NetGalleyFrance

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L’auteure :

 

Alexandra Fuller, née en Angleterre, a grandi en Rhodésie (Zimbabwe) et en Zambie. Elle est l’auteur de cinq livres, traduits dans une dizaine de pays, et a signé de nombreux articles pour The New YorkerGranta, New York Times Book ReviewFinancial TimesVogue et National Geographic.

Ses deux volumes de mémoires, « Larmes de pierre » et « L’Arbre de l’oubli » ont figuré parmi les meilleurs livres de l’année du New York Times, qui compare l’auteur à Karen Blixen, Doris Lessing et Nadine Gordimer.

Son portrait du jeune roughneck qui travaillait sur des forages pétroliers du Wyoming, « Une vie de cowboy », a valu à Alexandra Fuller d’être comparée à Kessel, Kerouac et Conrad par le Figaro Magazine.

Elle a emménagé dans le Wyoming en 1994 et est mère de trois enfants.

 

Extraits

 

Comme l’amour, la guerre est une affaire sanglante quand elle survient, et un vrai gâchis, une fois terminée ; mais avec un certain recul, on peut considérer l’un ou l’autre, et ne voir que la gloire, ou seulement la douleur.

 

La tristesse, le gâchis et l’iniquité de la guerre mettent des décennies à s’évacuer d’un lieu et de la mémoire d’un peuple.

 

Papa n’avait rien de commun avec le vieil Anglais agonisant typique, pâle et malléable, au teint préservé du rayonnement des ultraviolets. Cinquante ans de coups de soleil, cinquante ans passés à endurer les brûlures. Il ressemblait exactement à ce qu’il était : un fermier bananier de la vallée du Zambèze, en Zambie.

 

Nous fumions quand nous étions fatigués, affamés, ou anxieux. « Quelqu’un a envie d’un en-cas pour le poumon ? »

 

Il y a – en principe – un mouton noir dans chaque famille convenable. Et des tantes, du moins il y en avait autrefois. Papa en avait cinq ; une derrière chaque rocher d’Angleterre, se plaignait-il. « Tim Fuller est parti en Afrique et il a tout perdu », s’étaient lamentées les tantes. Ce n’était pas ce qu’elles avaient espéré ; ni ce qu’il leur avait laissé espérer. Il avait bien ri.

 

Il y avait toujours – c’est encore vrai à présent – la question des origines ; un concept si britannique qu’il s’enracina, se nicha et suppura partout où s’implantaient les Anglais.

 

Au contraire du passé et de la mort, le chagrin n’est pas un autre pays, mais un endroit entre les pays, un circuit d’attente, un purgatoire.

 

C’est donc ça le chagrin, pensai-je. Le temps volé, sans cesse et pour toujours.

 

On ne peut pas prévoir la mort parfaite, ou plutôt si, mais il est impossible d’anticiper le contrecoup idéal de la disparition d’un être aimé. Le choc en est toujours inédit, toujours, chaque fois le chagrin trouve un nouveau tunnel pour accéder à nos cœurs.

 

Je me rappelle avoir pensé alors que mon père ne pouvait pas passer l’arme à gauche. Ou bien il mourrait un jour, bien sûr, tout le monde meurt, mais il prendrait la forme d’un arbre. Il resterait debout, projetant son ombre fraîche sur nous les jours de canicule, nous procurant du combustible pour nous chauffer avec ses branches cassées les nuits froides…

 

Rien ne vous prépare à l’obscurité soudaine d’une nuit d’Afrique australe, même si vous n’avez jamais rien connu d’autre. La lumière donne l’impression d’avoir été étouffée, au lieu de se glisser doucement derrière l’horizon. Mais ce bond entre un ciel éclatant et la nuit annonce la fin. Je veux dire une fin définitive.

 

Mais mon père semblait avoir renoncé à lutter contre la perte, et se réjouir de l’opportunité de tout laisser derrière lui une fois de plus. Cela avait dû lui demander quelques sacrifices, bien qu’il eût choisi de vivre dans un pays où un titre de propriété ne vous garantissait pas l’accès à une terre ; un fusil ne suffisait pas non plus à vous garder la vie sauve. « La seule garantie, c’est qu’à la fin tu perdras tout quoi qu’il arrive », disait papa.

 

Et brusquement je découvris leur mariage, non pas la mésaventure exubérante et grandiose en Afrique de l’Est et du Sud, pleine d’amour, de racisme et de tragédie, que j’avais imaginée jusqu’à ce jour, mais une routine confortable comme un vêtement usagé, qu’on porte sans y penser pendant des années, avec ses défauts et ses accrocs. Dans l’incertitude des premiers temps, à travers leurs petites victoires et leurs grandes pertes, ils étaient restés une constante l’un pour l’autre.

 

Maman est ingérable. Élevée comme un pur-sang, sur-éduquée et sous-scolarisée, elle n’a jamais reçu d’ordre de personne. Elle n’allait pas commencer maintenant à obéir à ses deux filles. La seule personne qu’elle eût jamais écoutée était papa, surtout parce qu’il ne lui demandait jamais de faire quoi que ce soit.

 

Elle n’est pas consumée par la vie comme l’était mon père ; au lieu de cela elle la dévore, elle la consume elle-même. Elle essaie tout ce que la vie peut lui offrir, mais avec délice, lentement, de façon méthodique.

 

Chaque fille vit la mort de son père comme si elle était seule au monde, et lui le seul père. Et pour chacune des filles, un père concentre une série de faits précis, une série d’événements particuliers. Penser à lui différemment, le voir à travers les yeux de quelqu’un d’autre, est ressenti comme une trahison.

Il avait été un père pour moi, et un autre pour elle.

 

Même après des années d’un travail de mémoire approfondi, il faudrait aux vivants, pour pleurer les morts causées par ces tragédies, plus de temps qu’il ne leur en restait. Pourtant, ceux qui négligent de faire le deuil oublient. Chacun sait que ces gens-là sont condamnés à répéter le passé ; c’est aussi le cas de ceux qui optent pour le déni, retournant le passé comme des ossements dans un champ.

 

C’est éprouvant pour un homme de savoir qu’il y a des limites importantes et incontournables à ce qu’il peut faire, mais aucune limite à ce qu’on pourrait lui imposer.

 

Vanessa et moi ne serions jamais des héritières …

… Nous étions les orphelins assassinés et meurtriers de l’Empire, les vestiges récalcitrants d’un peuple brièvement rassasié ; nous étions la demi-vie de notre violence suprémaciste blanche, le contrecoup du colonialisme.

 

C’était notre héritage, à Vanessa et à moi. Si nous ne recevions rien d’autre de nos parents, nous savions affronter la tourmente. Ils nous avaient montré comment ; nous les avions vus faire encore et encore, ce n’était pas une musique facile ; mes parents avaient vécu toute leur vie sans tenir compte des règles. Ils avaient payé leurs erreurs historiques à une échelle cosmique, et malgré cela ils avaient résisté.

 

Le chagrin fait un mauvais usage de vos émotions, il vous pousse à tendre une oreille attentive, il vous transforme en suppliante. À la fin, le chagrin vous contraint à devenir son humble servante.

 

Lu en janvier 2020