Publié dans Littérature française, Polars

« N’éteins pas la lumière » de Bernard Minier

Je commençais à avoir la gueule de bois en avançant dans ma lecture de « L’Assommoir » alors j’ai fait une petite pause polar avec :

 

N'éteins pas la lumière de Bernard Minier

 

Quatrième de couverture   

 

« Tu l’as laissée mourir… »

Le soir de Noël, Christine Steinmeyer, animatrice radio à Toulouse, trouve dans sa boîte aux lettres le courrier d’une femme qui annonce son suicide. Elle est convaincue que le message ne lui est pas destiné. Erreur ? Canular ? Quand le lendemain, en direct, un auditeur l’accuse de n’avoir pas réagi, il n’est plus question de malentendu. Et bientôt, les insultes, les menaces, puis les incidents se multiplient, comme si quelqu’un cherchait à prendre le contrôle de son existence. Tout ce qui faisait tenir Christine debout s’effondre. Avant que l’horreur fasse irruption.

Dans les ténèbres qui s’emparent de sa vie, la seule lueur d’espoir pourrait bien venir d’un certain Martin Servaz.

 

Ce que j’en pense   

 

On assiste dans ce polar à la descente aux enfers de Christine Steinmeyer, prise à partie au cours de l’émission radio qu’elle anime : elle est accusée de ne pas avoir empêcher le suicide d’une femme qui lui avait envoyé une lettre bizarre, la veille de Noël.

Et pourtant elle s’est adressée à tous les habitants de l’immeuble pour savoir si la lettre ne leur était pas destinée…

Christine a des parents qui ont été des célébrités du monde de l’audiovisuel, sa sœur est morte il y a quelques années et on lui fait bien ressentir qu’elle n’en est qu’un pâle reflet. Elle a rompu avec Léo, son amant spationaute, et s’est fiancée avec Gérald… tout ce bel équilibre (enfin peut-on vraiment parle d’équilibre ?) va se fracasser ; elle est harcelée au quotidien par un pervers, bien croustillant, et bien-sûr personne ne la croit ses proches, les gens de son équipe… On rentre chez elle, en laissant une musique d’opéra sur la chaîne poussée bien à fond, on s’en prend à son chien…

Et notre commandant Servaz dans tout cela ? Et bien, il est dans une « maison de repos » pour flics dépressifs car il a disjoncté en recevant par colis postale le cœur de Marianne envoyé par son ami Julian. Et pourtant, il reçoit des « indices » concernant le suicide d’une jeune femme, victime elle-aussi de harcèlement.

Un polar qui traite du harcèlement, de la manipulation mentale, on cherche qui est le pervers narcissique qui se cache derrière tout cela et on se plante régulièrement, entraîné dans des fausses pistes. En lisant ce polar, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à « Juste une ombre » de Karine Giebel que j’ai lu il y a quelques temps et dont le thème était un peu similaire.

Qui est le harceleur, mais aussi comment réagit la victime… sujet fort intéressant ! en plus, Bernard Minier nous emmène en promenade dans les étoiles, avec la préparation dure des futurs spationautes, (on est à Toulouse) , la cohabitation dans la station spatiale, comment sont traités les femmes dans ce milieu quelque peu machiste surtout côté russe.

La musique est toujours omniprésente, avec ce cher Gustav Mahler, mais il est surtout question ici d’opéra, et principalement des opéras dans lesquels l’héroïne est poussée au suicide, et le roman est construit comme un opéra, chaque chapitre a un titre : Chœur, Baryton, Concertato, vibrato etc… et on croise Le trouvère, Tosca et Madame Butterfly pour l’apothéose…

Bernard Minier se livre à une description très intéressante de la violence psychologique, au travail, en famille, mais aussi via les réseaux sociaux. Cf. P 257 à 263)

Ce roman se dévore, comme tout opus de Bernard Minier, mais je l’ai moins aimé que « Glacé », « Le cercle » ou « Nuit » par lequel j’ai commencé cette série… on met plus de temps à entrer dans l’histoire, les héros sont quand même tous givrés et violents, et le tout arrosé d’une réflexion sur Noël, la fête familiale traditionnelle, joie pour certains, tristesse pour beaucoup d’autres, et parfois j’ai eu l’impression que l’auteur en faisait trop, donnait un catalogue de tout ce qui se fait sur Toulouse… de la conquête spatiale aux fermiers endettés en passant par le réchauffement climatique, l’audiovisuel…

Malgré ce petit bémol, je l’ai aimé quand même ce polar, et je vais continuer à suivre ce brave Martin, en espérant que l’auteur ne va pas tomber dans la facilité…

 

Extraits   

 

Il ne faut pas oublier que nos sens sont fortement sollicités pendant cette période, avec les vitrines des magasins, les décorations dans les rues, la publicité… Notre subconscient est bombardé de stimuli. Pour une personne qui n’aiment pas Noël parce qu’elle sait qu’elle sera seule, qu’elle a vécu une séparation ou un deuil ou qu’elle est sans ressources, ces stimuli sont une source permanente de conflit entre l’injonction sociétale d’être gai et sa situation réelle. Et puis, Noël ramène à la surface toutes les joies mais aussi toutes les ombres de l’enfance. P 64   

 

 

C’était quoi la phrase d’Audiard déjà ? « Heureux les fêlés car ils laisseront passer la lumière » P 70   

 

 

Elle ne savait que trop bien d’où venait ce manque de confiance : comment faire confiance à qui que ce soit quand on avait été trahie par la seule personne au monde qui n’aurait pas dû le faire. P 78    

 

 

La célébrité était comme certains cancers : elle laissait des métastases partout. P 89  

 

 

Servaz capta quelques regards aussi chaleureux que ceux d’ours polaires en s’asseyant ; il savait que la police pouvait aussi discriminer les siens, qu’elle préférait traiter ceux qui craquaient comme des parias plutôt que d’admettre qu’il y avait un problème… P 217   

 

 

Selon ces textes, la violence psychologique était profondément égalitaire, elle transcendait les classes sociales. Les tyrans domestiques et professionnels courraient les rues, cachés derrière des masques sociaux inoffensifs….

… Dans le domaine familial, la violence psychologique adoptait souvent le masque de l’éducation. Une psychologue et philosophe suisse avait parlé de « pédagogie noire », ayant pour objectif de briser la volonté de l’enfant… P 258   

 

 

L’opéra, c’est le domaine de l’émotion pure. Quand la passion, le chagrin, la souffrance, la folie atteignent un tel degré de saturation que les mots deviennent impuissants à les exprimer. Que seul le chant y parvient. Cela dépasse les limites de l’entendement, de la logique : c’est indescriptible… P 596       

 

Lu en septembre 2018

 

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Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française, Non classé

« Gil » de Célia Houdart

Petit intermède avec un roman qui traînait dans ma bibliothèque depuis le printemps dernier avec :

 Gil de Célia Houdart

 

Quatrième de couverture   

 

« Le chant de Gil constitua immédiatement pour eux un grand mystère »

L’été de ses dix-huit ans, un jeune pianiste reconnaît une chanson que diffuse un autoradio. Il se met à chanter. Une voix monte, des orages éclatent.

Gil est le roman d’une mue, d’une métamorphose.

 

Ce que j’en pense    

 

J’ai bien aimé « tout un monde lointain » de Célia Houdart, alors quand elle est venue en parler à la bibliothèque, j’ai acheté « Gil » pour connaître une autre facette de l’auteure et comme la musique est omniprésente dans mon existence, je n’ai pas hésité.

Gil étudie le piano depuis l’enfance, et travaille d’arrache-pied pour préparer le concours d’entrée au Conservatoire qu’il réussit brillamment, ce qui lui permet d’accéder aux cours du prestigieux Vlado Blasko. Et un jour, il prend conscience de la qualité de sa voix, et se tourne vers le chant.

Il n’est pas né dans une famille de musiciens ; il habitait, jusque-là, avec son père, d’origine portugaise, qui travaille à la Poste, alors que sa mère, après un épisode délirant est hospitalisée dans un établissement psychiatrique en Suisse. Il règne une atmosphère particulière dans cet appartement, où depuis l’enfance Gil écoute un disque particulier, un vieux trente-trois tours de fado sur la pochette duquel « on voyait Manuel de Almeida, le chanteur, en costume, cravate noire sur chemise blanche, posant devant la tour de Belem. » P 20

Ce disque, cadeau de son oncle, qu’il écoute quasiment en boucle va avoir une importance très importante dans sa vie :

« Gil ignorait pourquoi ce disque avait produit tant d’effet sur lui. Dès les premiers accords de guitare – quel âge avait-il ? cinq ou six ans ? – il avait senti monter en lui une étrange chaleur, un brusque afflux de sang. » P 20

Il va réussir dans le chant, comme il aurait pu le faire avec le piano, tant le don est puissant, se produisant sur toutes les grandes scènes internationales.

Célia Houdart décrit bien l’importance du travail, des répétitions, l’échauffement ; apprendre à respirer, à relâcher la mâchoire, car le don ne suffit pas, il faut aussi la discipline. Elle nous entraîne dans le monde de la musique, à travers un répertoire que je connaissais mal, voire pas du tout, comme par exemple « Toloméa » de Francesco Amati, ou « Deucalion » en vogue au XVIIe siècle : on croise aussi Benjamin Lumley, Daubray…

En fait, je me suis sentie un peu perdue, pourtant la musique baroque me plaît, mais j’ai une préférence pour Monteverdi, Rameau ou Bach… Je vois d’ici se dresser les cheveux des musiciens professionnels, en lisant ma critique, mais je me contente d’être mélomane, avec des trous dans ma culture musicale…

On note au passage des éléments étranges dans ce roman, tels des coups tambourinés à la porte de Gil, alors que personne d’autre les entend, ou des rencontres bizarres, dont l’auteure ne nous donnera pas d’explication, alors flirte-on avec le domaine psy ? on s’interroge parfois.

Un roman qui se lit avec plaisir, dans un style très musical, rythmé comme une partition et qui laisse une sensation étrange, car on a du mal à percevoir les émotions de Gil, si tant est qu’il en éprouve.

Donc, un peu déçue car je m’attendais à retrouver les sensations éprouvées à la lecture de « Tout un monde lointain »… et cela va certainement se ressentir dans ma critique… La couverture de l’édition poche est splendide!

 

Extrait:   

 

Olivier n’en était pas revenu. Il s’était tourné vers Gil, très troublé, comme pour vérifier que c’était bien lui qui chantait. Gil d’ordinaire si réservé. Si blotti en lui-même. Qui parlait toujours bas. Que l’on faisait répéter tout le temps.

La voix du chanteur des Smithsonians avait été immédiatement éclipsée par celle de Gil. Une voix à la fois plus puissante et d’une étrange limpidité.

Gil, lui-même un peu surpris, alla au bout de la chanson qu’il savait par cœur, couplets et refrain. Il reconnaissait sa voix, son timbre et sa hauteur. Mais quelque chose en elle avait changé. Il ne savait pas dire quoi. Après le dernier refrain, la musique continua quelques secondes. Guitares et batterie ensemble, puis s’arrêtant dans un brusque suspens. Une seconde après, la radio diffusait déjà une autre chanson.

Gil passa sa main dans ses cheveux avec un sourire vaguement gêné. Olivier presque choqué devait faire un effort pour se concentrer sur la route. Le chant de Gil constitua immédiatement pour eux un grand mystère. P 44   

 

Lu en septembre 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Les loyautés » de Delphine de Vigan

Je vous parle aujourd’hui du dernier roman d’une auteure que j’aime beaucoup :

 

Les loyautés de Delphine de Vigan

 

Quatrième de couverture   

 

« Chacun de nous abrite-t-il quelque chose d’innommable susceptible de se révéler un jour, comme une encre sale, antipathique, se révélerait sous la chaleur de la flamme ? Chacun de nous dissimule-t-il en lui-même ce démon silencieux capable de mener, pendant des années, une existence de dupe ?»

 

Ce que j’en pense   

 

J’ai dû attendre des mois (réservé en février) pour lire ce roman (embouteillage monstre à la bibliothèque !) et je n’ai pas été déçue, cela valait le coup de patienter.

Professeure, Hélène remarque dans sa classe un adolescent différent des autres, Théo et pressent, intuitivement qu’il est en danger. Il n’y a presque pas d’éléments pour venir étayer ce qu’elle ressent. Enfant, elle a été victime de la violence paternelle, et du fait de son hypersensibilité, elle reconnaît des symptômes, des attitudes avec un sixième sens.

Les parents de Théo ont divorcé dans des conditions difficiles, ils ne se parlent plus, s’évitent au maximum, et il se retrouve prisonnier de leur conflit, adulte avant l’âge, il voit son père sombrer et n’en parle à personne.

Théo n’a qu’un seul ami dans la classe, Mathis dont les parents ont également des problèmes, car sa mère est entièrement soumise à la domination de son époux qui l’écrase et sape complètement sa confiance en elle.

Les deux ados se sont reconnus tout de suite, ils ont su d’instinct qu’ils seraient amis : « Ils n’ont pas eu besoin de se parler pour savoir qu’ils pouvaient s’entendre. Il suffisait de se regarder ; communautés tacites – sociales, affectives, émotionnelles – signes abstraits, fugaces, de reconnaissance mutuelle, qu’ils seraient pourtant incapables de nommer. Ils ne se sont plus quittés. » P 46   

Ils se réfugient dans l’alcool, des alcools de plus en plus forts et ingurgités à vitesse V, au collège, se cachant derrière une armoire pour trouver l’ivresse, l’évasion de ce monde qui les désespère, et donc ils planent en cours…

Hélène essaie d’alerter les collègues qui n’ont rien vu (ou voulu voir), l’infirmière, le proviseur et finit par prendre tellement les choses à cœur qu’elle comment des maladresses et se met en danger sur le plan professionnel.

J’ai beaucoup aimé cette prof, sa fragilité, la manière dont elle s’investit et se met en danger parce qu’elle sait qu’elle ne se trompe pas mais que peut-on faire tout seul ?

Les deux ados, sont attachants car leur désespérance face aux problèmes des adultes, leurs parents, les fait grandir trop vite et leur impuissance devant des situations qui les dépassent, se rencontrent fréquemment de nos jours.

La mère de Mathis, Cécile, est intéressante aussi, dans ses efforts pour être conforme à ce que son époux exige d’elle : parler le français à la perfection, gérer la maison comme un manager ; elle a tellement peu confiance en elle, qu’elle se sous-estime en permanence, parle toute seule, au risque de passer pour une malade mentale. Lorsque Théo commence à déraper, cela ne peut qu’être de sa faute, il y a des antécédents dans sa famille…

« Oui, bien sûr, j’ai pensé tout de suite que cela venait de moi, que c’était à cause de moi. Il n’a pas encore treize ans et il boit de l’alcool, n’est-ce pas la preuve que quelque chose sommeille en lui qui ne demande qu’à surgir, à rugir, quelque chose qui vient de moi, bien sûr, de mon côté. » P 69

Delphine de Vigan nous parle des loyautés, au pluriel, par rapport à soi-même, par rapport aux autres, ainsi peut-on lire dans le préambule qui, entre parenthèses, est magnifique : « ce sont des liens invisibles qui nous attachent aux autres, […] des promesses que nous avons murmurées ou dont nous ignorons l’écho, des fidé­lités silencieuses ».

Ou encore « Ce sont les tremplins sur lesquels nos forces se déploient et les tranchées dans lesquelles nous enterrons nos rêves. »

L’écriture de Delphine de Vigan est belle, sans fioriture, lapidaire, parfois même chirurgicale, et pourtant on referme ce livre sonné, assailli par les émotions qu’elle a suscitées.

J’ai beaucoup aimé ce roman, je l’ai préféré au précédent « d’après une histoire vraie » dont le thème me plaisait moins. J’ai découvert cette auteure avec « Rien ne s’oppose à la nuit » et depuis, je lis tous ses romans avec une préférence pour « No et moi ». Sa manière d’évoquer la psychose, les troubles bipolaires est fascinante.

 

Extraits   

 

 

Aujourd’hui, quelques mois après la rentrée, il lui semble que son ami est encore plus sombre. Il a souvent le sentiment que Théo joue un rôle, qu’il fait semblant. Il est là, à côté de lui, il passe d’une salle à l’autre, patiente à la queue de la cantine, range ses affaires, son casier, son plateau, mais en réalité il se tient en dehors de tout.  P 47   

 

Ses parents ne se croisaient pas, ne se regardaient pas, ils restaient l’un et l’autre de chaque côté de la frontière de verre. Tel un otage échangé contre une marchandise inconnue, Théo s’avançait dans le hall de l’immeuble et traversait la zone neutre, osant à peine appuyer sur l’interrupteur. P 50   

 

Très vite Théo a appris à jouer le rôle qu’on attendait de lui. Mots délivrés au compte-gouttes, expression neutre, regard baissé. Ne pas donner prise. Des deux côtés de la frontière, le silence s’est imposé comme la meilleure posture, la moins périlleuse. P 54   

 

Nous étions à table. J’ai regardé ces oiseaux, englués dans le mazout, et j’ai aussitôt pensé à nous tous, ces images nous représentaient mieux que n’importe quelle photo de famille. C’était nous, c’étaient nos corps noirs et huileux, privés de mouvement, étouffés et empoisonnés. P 65     

 

Quiconque vit ou a vécu en couple sait que l’Autre est une énigme. Je le sais aussi. Oui, oui, oui, une part de l’Autre nous échappe, résolument, car l’Autre est un être mystérieux qui abrite ses propres secrets, et une âme ténébreuse et fragile, l’Autre recèle par-devers lui sa part d’enfance, ses blessures secrètes, tente de réprimer ses troubles émotions et ses obscurs sentiments, l’Autre doit comme tout un chacun apprendre à devenir soi, et s’adonner à je ne sais quelle optimisation de sa personne.  P 118   

 

Chacun de nous abrite-t-il quelque chose d’innommable, susceptible de se révéler un jour, comme une encre sale, antipathique, se révèlerait sous la chaleur de la flamme ? Chacun de nous dissimule-t-il en lui-même ce démon silencieux capable de mener, pendant des années, une existence de dupe ? P 124   

 

Parfois, il se demande si ça vaut vraiment la peine d’être adulte. Si le jeu en vaut la chandelle, comme dirait sa mamie… P 135   

 

Les gens n’imaginent pas qu’une femme au foyer puisse avoir une vie, des centres d’intérêt et encore moins des choses à dire. Ils n’imaginent pas qu’elle puisse prononce plusieurs phrases sensées au sujet du monde qui nous entoure, ni être en mesure de formuler une opinion. P 143   

 

 

Lu en septembre 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Une femme au téléphone » de Carole Fives

Je vous parle aujourd’hui  du roman d’une auteure que je découvre :

 

Une femme au téléphone de Carole fives

 

Quatrième de couverture   

 

« Tu viens quand alors ? Bientôt quand ? Ton frère dit ça aussi mais je ne le vois plus que pour Noël… Pourquoi tu ne demandes pas ta mutation ? Si vous viviez plus près, je vous inviterais à manger, j’irais chez vous faire le ménage… Si par malheur vous n’aviez plus d’argent, je m’occuperais de vous. Je pourrais même vous aménager la cave, y installer le chauffage pour l’hiver, elle est grande, vous auriez toute la place. Tatata, tu verras quand tu auras mon âge. Tu penseras à moi, à tout ce que je disais. Tu diras, eh oui, maman avait raison et j’avais tort, et maintenant elle n’est plus là… Une mère, on n’en a qu’une, vous devriez en profiter… »

Charlène, la soixantaine, est restée jeune. Mais quand le vide l’envahit soudain, elle enchaîne les appels téléphoniques à sa fille. Mère touchante et toxique à la fois, elle l’atteint toujours là où ça fait mal.

 

Ce que j’en pense   

 

J’ai lu ce roman sur les conseils de la bibliothécaire, alors qu’on parlait du dernier roman de Carole Fives, parmi les nombreux romans sortis pour cette rentrée 2018. Je voulais faire la connaissance de l’auteure.

Au bout de dix pages, je voulais refermer le roman, car une mère toxique et étiquetée bipolaire, qui harcèle ses enfants je connais bien, je pratique au quotidien ! Bon la mienne a 93 ans alors on relativise…

En fait, grosse surprise, je me suis laissée prendre au jeu, j’ai reconnu des phrases, des accusations et des discours culpabilisants sur les craintes liées à l’héritage ou la spoliation éventuelle, et c’est tellement caricatural, que cela porte à rire, et à prendre au second degré.

« Allô ? Vous revenez quand ? Vous ne vous rendez pas compte ? Egoïstes ! Je suis là, je vais crever et, vous, vous allez travailler, vous voyez vos amis, comme si de rien n’était » » P 18

On est en présence d’une femme centrée sur elle-même et ce qui lui arrive, dépourvu d’affects et d’empathie, qui laisse des messages parfois d’une cruauté inouïe, qui mégotte sur les cadeaux qu’elle peut offrir pour Noël par exemple, finissant par dire qu’elle n’a plus de sous et que c’est aux enfants de faire un cadeau…

Carole Fives décrit très bien les relations qu’elle a avec les autres, qu’il s’agisse de ses enfants, ou de sa meilleure amie, les propos désobligeants, quand on ne fait pas comme elle veut ; tout est toujours de la faute des autres, ce qui donne une scène géniale : elle s’endort avec sa cigarette allumée et met le feu à sa perruque et donc au lit ce qui lui vaut une hospitalisation et bien-sûr, c’est de la faute de ses enfants, ce qui donne :

 « Comment vous avez pu me laisser seule dans cet état ? Vous êtes complètement irresponsables, ton frère et toi. Il serait temps d’être adultes au lieu de penser qu’à vous. Vous êtes en dessous de tout. Des nuls, des moins-que-rien. » P 29

Elle veut absolument rencontrer l’homme de ses rêves, alors il y a des passages très drôles, notamment quand elle s’inscrit sur Meetic, adopte un mec, ce qui donne des rencontres cocasses… ou quand elle préfère voir ses enfants et surtout ses petits-enfants, via Skype, car elle estime que c’est suffisant,  ou encore quand elle tricote pour les petits avec des restes de laine (une écharpe kaki, pour un bébé !)

L’écriture rythmée, toute en énergie,  de Carole Fives m’a beaucoup plu. J’ai bien rigolé, et je vois les choses d’une autre manière, donc mini thérapie !!!

Challenge Pyramide

 

L’auteur    

 

Carole Fives est l’auteur de deux romans. « Que nos vies aient l’air d’un film parfait » et « C’est dimanche et je n’y suis pour rien » et d’un recueil de nouvelles : « Quand nous serons heureux ».

 

Extraits    

 

Moi, quand j’ai vu ma propre mère avec le cancer, ça ne m’a rien fait. On n’était pas très proches, de toute façon, je ne la voyais qu’une fois par an pour Noël et encore. Quand elle est morte, j’ai pété un plomb parce que j’ai compris que c’était fini, que je n’aurais jamais avec elle la relation dont j’avais rêvé. Ce que j’avais espéré, attendu, ce n’était plus possible. Définitivement. J’ai cru que j’allais devenir folle. Et puis voilà, j’ai survécu. P 17    

 

Il ne se rend pas compte mon frère, il ne voit pas que sa sœur est une peintre, une vraie, du genre Matisse. Je suis une artiste, moi, j’aurais dû naître dans une famille d’artistes. J’étais hypersensible, j’étais pas faite pour naître chez ces cons. P 26    

 

J’aurais dû appeler une ambulance, c’est remboursé et au moins elle aurait été à l’heure. Je ne vois pas pourquoi je m’emmerde avec vous. Vous ne servez à rien, ni ton frère ni toi. Vous êtes d’un égoïsme… P 38    

 

Je m’en doutais que tu prendrais leur défense, je m’en doutais ! La famille, j’ai compris. Les enfants, ça ne sert à rien. Je fais une croix sur vous, mon héritage, vous n’en verrez pas la couleur… Puisque c’est chacun pour sa gueule, allons-y, je ne vois pas pourquoi je me sacrifierais pour des enfants qui s’en foutent… P 40    

 

Non, je ne suis pas méchante, je suis bipolaire, c’est tout. P 42    

 

Tu préfères tes gosses alors que ça fait à peine trois ans qu’ils sont sur terre ? Tu me préfères des étrangers ? P 43    

 

J’aimerais être à leur place, j’aimerais être leur fille, j’aimerais être la fille de mon fils, je l’appellerais papa. P 43    

 

Écoute, j’ai bien réfléchi. C’est dérangeant ce gosse qui débarque dans notre famille, sans crier gare. Non, parce que tu ne m’avais pas prévenue moi, je ne m’y attendais pas, tu comprends ? A ton âge, je croyais que c’était fini, que tu étais passée à autre chose. Et puis voilà ce petit qui vient tout chambouler. Et ce serait encore à nous de s’adapter ? Si ça se trouve, il ne sera même pas sympathique, ce petit. Si ça se trouve, il ne m’aimera pas. Je m’en fous, moi non plus je ne l’aimerai pas si c’est ça. P 81    

 

Des disputes ? Mais, il faut faire des efforts pour garder un homme voyons, ça ne va pas de soi. Mets-toi à la place de ce pauvre garçon, tu ne repasses pas, tu ne cuisines pas, tu vis dans un foutoir monstrueux, quel avantage a-t-il à vivre avec toi ?  P 83     

 

 

Lu en septembre 2018

Publié dans Littérature américaine

« La conjuration des imbéciles » de John Kennedy Toole

 

Je vous parle aujourd’hui d’un livre un peu particulier, dont l’auteur a mis fin à ses jours à l’âge de trente et un ans, persuadé qu’il était un écrivain raté. Ce roman, qui avait été refusé, a finalement été édité grâce à la mère de l’auteur, et obtenu le prix Pulitzer.

 

La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole

 

Quatrième de couverture    

 

À trente ans passés, Ignatius habite encore chez sa mère, à La Nouvelle-Orléans. C’est un être à part, qui vit cloîtré dans sa chambre, dans des conditions d’hygiène lamentables ; il a fait des études supérieures et écrit dans ses cahiers ce qui se passe dans sa vie.

Sa mère le traite un peu comme un enfant, se désespère de le voir ainsi et finit par l’obliger à chercher du travail… mais, quand on est obèse, se déplaçant avec une casquette verte à oreilles, comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, que peut-il arriver ?

 

Ce que j’en pense   

 

Ce roman m’a donné du fil à retordre, les flatulences, l’anneau pylorique d’Ignatius qui se bloque à la moindre contrariété, ou la moindre angoisse, ce qui lui permet de fuir la réalité, et la saleté dans laquelle il vit, ont été un répulsif. Entre les rots, la bouffe, j’ai été servie…

J’ai persisté car ce livre a été encensé et je me suis mis un objectif : tenir cent pages. J’ai lu parfois en diagonale, je l’avoue mais je suis arrivée au bout.

Certes, l’auteur nous propose une critique de la société de l’époque, la Nouvelle Orléans, le statut des Noirs, la chasse aux communistes, le milieu homosexuel, la pornographie… et nous fait découvrir une foule de personnages bien caricaturaux.

On a donc Ignatius, obèse, lettré, influencé par Boèce, hypochondriaque, limite psychotique, car se sent victime des autres, de complots, rien n’est jamais de sa faute ce qui entraîne des quiproquos. Des années d’université, (on se demande comment il a pu obtenir son diplôme !), il garde une correspondance avec une amie, Myrna Minkoff, babacool, toujours en quête d’un nouveau combat à mener (sexualité, religion…).

La mère d’Ignatius, Irène, veuve totalement dévouée à son fils au départ, se désespère en voyant qu’il n’arrive à rien, trouvant le réconfort dans la consommation de Muscatel ; mais grâce à sa nouvelle amie Santa, elle découvre les joies du « bouligne », malgré son « arthurite », et commence à ruer dans les brancards, se demandant s’il ne vaudrait pas mieux le faire interner.

On découvre au passage, les pantalons Levy, où Ignatius est embauché pour trier les dossiers, avec un contremaître dépassé, une secrétaire gâteuse à qui on refuse la retraite… ou un établissement louche, les Folles Nuits, où règne une patronne qui fait des petits trafics, un portier noir exploité, Mancuso, un policier qui cherche absolument à arrêter quelqu’un, un Dorian, homosexuel qui organise des soirées farfelues…

La langue utilisée par l’auteur est crue, argotique alors que ce qu’Ignatius écrit dans ses cahiers d’écolier est totalement différente, presque littéraire.

On rencontre des expressions drôles : le bouligne, le sonne automne, la bombe nucleyère, les matchs de foute…

Si on aime l’humour noir, on est servi. Certains parlent de don Quichotte moderne. J’ai mis du temps pour arriver au bout de ce roman, et je suis incapable de dire si je l’ai aimé ou non ! j’étais curieuse de savoir comment cela allait finir en fait et j’ai fini par me laisser prendre au jeu, sans plus.

Bonne nouvelle, il ne me narguera plus dans ma PAL !

 

Extraits   

 

Il faudra imposer un gouvernement fort à notre pays avant qu’il ne se détruise lui-même. Les États-Unis ont besoin d’un peu de théologie et de géométrie, d’un peu de goût et de décence. Je crains que nous ne soyons en train de tituber au bord du gouffre. P 69   

 

Soyons francs l’un avec l’autre, Ignatius.  Je n’ai pas cru un seul mot de ce que tu m’as écrit. Mais, j’ai peur – peur pour toi. Ton fantasme d’arrestation présente toutes les caractéristiques du délire paranoïaque classique. Et, tu n’es évidemment pas sans savoir que Freud a établi le lien entre les paranoïas et les tendances homosexuelles. P 119   

 

Myrna croyait, voyez-vous, que tous les être humains à l’ouest et au sud de l’Hudson étaient des coboilles illettrés ou, pis encore, des protestants blancs, groupe humain collectivement spécialisés dans l’ignorance, la cruauté et la torture. (Je ne souhaite pas prendre ici la défense des protestants blancs que je tiens moi-même en assez piètre estime). P 179    

 

Il est déjà fini, vot’plancher. Chuis en train d’dev’nir un vrai expert, question plancher. J’pense que les Noirs ont ça dans l’sang, vous voyez, l’balayage ! ça vient tout seul. C’est comme becter ou respirer, pour un nègre, balayer. J’vous parie qu’si vous r’filez un balai à un moutard d’un an, y s’mettra à balayer comme un fou, l’négrillon ! Oua-ho ! P 232   

 

… Si chuis sûr qu’y a une clientèle pour ces bestiaux-là ? Mais bien sûr ! Les Blancs se baladent tous avec des perruches et des canes à riz ! Alors tu penses ! quand ils verront le genre de zoizeau qu’on leur propose ici, aux » Folles Nuits » !  Y aura bientôt un chasseur en uniforme devant c’te porte, c’est mézigue qui vous l’dis ! Vous allez avoir toute la haute, ici ! Oua-ho ! P 238   

 

Vous commencerez par les derniers Romains, au premier rang desquels Boèce, bien sûr. Puis, vous vous plongerez dans l’étude relativement exhaustive des penseurs du début du Moyen Age. Vous pourrez sauter sans mal la Renaissance et les Lumières. C’est surtout de la propagande dangereuse. Et, pendant que j’y suis, vous feriez mieux de sauter les Romantiques et les Victoriens. Pour l’époque contemporaine, un choix de bandes dessinées et d’illustrés. P 349

 

 

Lu en septembre 2018

Publié dans français, Polars

« Le cercle » de Bernard Minier

Intermède polar avec un auteur qui me plaît décidément beaucoup avec:

 

Le cercle de Bernard Minier

 

Quatrième de couverture   

 

Pourquoi la mort s’acharne-t-elle sur Marsac, petite ville universitaire du Sud-Ouest ?

Une prof assassinée, un éleveur dévoré par ses propres chiens… et un mail énigmatique, peut-être signé par le plus retors des serial killers.

Confronté dans son enquête à un univers terrifiant de perversité, le commandant Servaz va faire l’apprentissage de la peur, pour lui-même comme pour les siens.

 

Ce que j’en pense   

 

J’ai été tellement emballée par « Nuit » cet été, que j’ai eu envie de tout connaître des enquêtes de Martin Servaz. J’ai beaucoup le premier tome « Glacé » qui m’a accompagnée dans le voyage avec l’abbé Mouret et j’ai enchaîné avec ce deuxième opus…

On retrouve le meurtre, particulièrement atroce, d’une enseignante, ligotée noyée dans sa baignoire, dans une maison huppée, où toutes les fenêtres sont ouvertes, allumées alors que résonne la musique de Mahler puissance maximale, et un étudiant hébété, assis au bord de la piscine. Cela rappelle quelque chose évidemment…

L’auteur va nous entraîner sur des pistes variées, nombreuses, avec en toile de fond le fantôme de Julian Hirtmann (on se doutait bien qu’il n’était pas mort sous l’avalanche). On va croiser ainsi, un jeune député, avenir de la droite, qui ne semble pas très clair, dont la femme est atteinte d’un cancer, des voyous aux méthodes musclées, et beaucoup d’autres suspects possibles.

Et en toile de fond, la coupe du monde de football en Afrique du Sud (vous vous souvenez des vuvuzelas, des joueurs de l’équipe de France qui refusaient de descendre du bus pour s’entraîner, et faisaient grève, logés dans un palace qui a coûté des millions !

« Du pain et des jeux », rien de très nouveau. Au moins, les gladiateurs mettaient-ils leur vie en jeu, ça avait tout de même une autre allure que ces gamins en short courant après un ballon. Le stade n’est que la version extra-large de la cour de récré. P 61

Et bien, pas déçue, je suis décidément sous le charme de Bernard Minier. L’intrigue m’a beaucoup plu, avec ces étudiants de classes prépas aux personnalités un peu particulières. La vie de ces étudiants est rythmée par la littérature, la philosophie, les dissertations, sous l’égide de professeurs souvent imbus d’eux-mêmes et manipulateurs.

En parallèle, l’auteur nous livre une description des politiciens sans concession, avec les petites magouilles, les arrangements personnels, les honoraires de député et toutes leurs dérives, avec les salaires des collaborateurs, fictifs ou non, dont les Media ont brusquement découvert l’existence pendant la dernière campagne présidentielle ! non, sans blague ?

« La plupart de mes confrères ne croient absolument pas que les maux de la société puissent être résolus par une quelconque législation, ils ne croient pas davantage que le progrès social fasse partie de leurs attributions. Ils croient à la religion des privilèges, au crédo du cumul et au dogme de la gratuité – pour eux-mêmes bien entendu. » P 291   

J’ai beaucoup aimé également toute la réflexion de l’auteur sur la société actuelle, la délinquance qui gangrène les villes, les banlieues, la délinquance en col blanc, les conditions de travail des policiers, le narcissisme et la perversion qui deviennent monnaie courante… j’ai trouvé, avec Martin Servaz,  quelqu’un d’aussi pessimiste ou réaliste que moi, je me sens moins seule !

Bref, j’ai beaucoup aimé ce deuxième tome, que j’ai lu pratiquement en apnée, donc je vais continuer…

 

Extraits   

 

Il n’y a que la poésie pour dire l’incapacité de l’homme à appréhender le sens de notre passage sur cette terre, dit-il. Et pourtant, si on lui donne le choix, l’humanité préférera toujours le football à Victor Hugo. P 61   

 

Il soupira en songeant que des pays entiers étaient sur le point de s’écrouler, les quatre cavaliers de l’Apocalypse avaient pour noms finance, politique, religion et épuisement des ressources, et ils cravachaient ferme – mais la fourmilière continuait de danser sur le volcan et de se passionner pour des choses aussi insignifiantes que le football… P 103   

 

Écouter l’œuvre de Mahler, c’était suivre un chemin qui passe de l’obscurité à la lumière et inversement, d’une joie sans bornes aux tempêtes qui secouent la barque de l’existence humaine et finissent par la renverser. P 189   

 

Le même petit groupe de gens qui décident de tout pour eux. Nous… Et quand je dis « nous », j’inclus nos adversaires politiques. Deux partis. Qui se partagent le pouvoir depuis cinquante ans. Qui font semblant de n’être d’accord sur rien, alors qu’ils le sont sur presque tout… Cela fait cinquante ans que nous sommes les maîtres de ce pays et que nous vendons au bon peuple cette arnaque nommée « alternance ». Les cohabitations auraient dû lui mettre la puce à l’oreille : comment deux pouvoirs aux options radicalement opposées pourraient-ils cohabiter ? Mais non, il a continué à gober l’escroquerie comme si de rien n’était. Et nous, à profiter de ses largesses… P 379   

 

… Mais, ces derniers temps, certains ont voulu se partager le gâteau un peu trop vite. Ils ont oublié qu’il y a une comédie à jouer, un minimum de discrétion et de conviction à avoir. On peut pisser sur le peuple s’il croit que c’est de la pluie. P 379    

 

 

Nous changeons. Tous. Irrémédiablement. Une part de nous-mêmes reste identique: le noyau, le cœur pur venu de l’enfance, mais tout autour s’accumulent tant de sédiments. Jusqu’à défigurer l’enfant que nous étions, jusqu’à faire de l’adulte un être si différent et si monstrueux que, si l’on pouvait se dédoubler, l’enfant ne reconnaîtrait pas l’adulte qu’il est devenu — et serait sans doute terrifié à l’idée de devenir cette personne-là. P 510

 

 

Lu en août 2018

Publié dans Challenge 19e siècle, Littérature française, XIXe siècle

« Son Excellence Eugène Rougon » : Émile Zola

Retour aux « Rougon Macquart » avec ce sixième tome :

 

Son Excellence Eugène Rougon Emile Zola

 

 

Quatrième de couverture   

 

Dans ce roman, on quitte Plassans pour revenir sur Paris et suivre Eugène Rougon, un des fils de Félicité. Eugène a suivi l’empereur, dès le coup d’État, puis fait partie de ses proches, pour devenir Président du Conseil d’État, gouvernant d’une poigne de fer, jetant les libertés au panier, comme les opposants en prison.

Mais, la puissance attire les parasites, le pouvoir peut changer de mains…

 

Ce que j’en pense   

 

Il s’agit ici du pouvoir de l’homme, dans deux registres : l’animal politique et la vie privée. Ce qui intéresse Rougon, c’est le pouvoir pour le pouvoir, pour dominer les autres ; la conquête de ce pouvoir est intéressante, il connait tous les rouages pour y arriver, mais seule la jouissance de l’exercer a des limites : que se passe-t-il ensuite ?

Dans ce volume, Eugène Rougon arrive enfin en chair et en os ; jusqu’ici, il était présent, en filigrane, il tirait les ficelles à distance, et on avait envie de faire enfin sa connaissance.

Le roman étudie une période bien précise, de 1856 à 1861, inaugurée par les festivités nationales pour le baptême du petit prince, futur héritier présumé. Il y a beaucoup de mesures impopulaires. Son Excellence Eugène Rougon, au fait de sa gloire, décide de démissionner de ses fonctions, laissant la place à son ennemi juré : Monsieur de Marsy.

Il prétend être fatigué du pouvoir, et vouloir désormais créer un domaine dans les Landes, ne parlant plus que de cela avec ses amis, parasites intéressés par les miettes que le pouvoir de Rougon peut leur accorder : une ligne de chemin de fer pour l’un, une récupération d’héritage pour l’autre… Pour eux il est indispensable que Rougon revienne au pouvoir…

Dans la belle mécanique, de reconquête, une femme va jouer un rôle important : Clorinde Balbi, séductrice, elle apprend auprès de Rougon, se conduit en humble disciple, mais il l’a jadis repoussée, car les femmes ne l’intéressent pas, il n’en a pas une opinion extraordinaire, et il trouve leur intelligence limitée et se méfie du côté manipulateur de certaines… on se souvient de sa mère Félicité dans les volumes précédents.

Seulement Eugène Rougon se méfie des femmes qu’il ne tient pas en très haute estime, et pour être sûr de ne pas céder à la tentation, il repousse celle qu’il appelle mademoiselle Machiavel et lui fait épouser Delestang un jeune homme plein d’ambition et dont la langue est pleine de cirage à force de lécher les bottes. Et que va faire l’élève éconduite qui voulait l’épouser, sinon utiliser les mêmes méthodes que lui.

« Il disait d’ordinaire, d’un air convaincu, que « ce diable de Delestang irait loin » et il le poussait, se l’attachait par la reconnaissance, l’utilisait comme un meuble dans lequel il enfermait tout ce qu’il ne pouvait garder sur lui. » P 38 

Alors que « la Curée » évoquait la spéculation immobilière, dans laquelle son frère était comme un poisson dans l’eau ; ce roman est basé sur une autre forme de spéculation : la spéculation politique.

Zola développe une fois de plus ses théories, peaufinant son étude de la jouissance par le pouvoir, avec un héros qui s’estime d’une intelligence supérieure, (il admire son intelligence comme Narcisse admirait son reflet !) ; de ce fait, tout le reste est secondaire, il n’a pas d’autre jouissance : les plaisirs de la table, de l’argent ou du sexe sont quasi inexistants, tant la joie du pouvoir prend de la place. Eugène Rougon, c’est l’amour du pouvoir et aussi l’ambition qui permet d’y accéder.

« C’était son idéal, avoir un fouet et commander, être supérieur, plus intelligent et plus fort. » P 45

Eugène a aussi une théorie, il pense qu’il n’est rien sans les autres (la bande de parasites qui l’entoure) et que les autres ne sont rien sans lui, ce qui n’est pas sans risque …

Les parasites, comme je les appelle, sont épouvantables; ils le flattent pour qu’il revienne sur le devant de la scène, et obtenir ce qu’ils veulent et quand ils l’ont obtenu, se mettent à le dénigrer, à dire qu’ils ne lui doivent rien, car le vent a tourné et ils préfèrent se tourner vers un petit jeune dont ils espèrent obtenir encore plus :

« Croyant avoir usé Rougon à satisfaire leurs premiers rêves, ils attendaient l’avènement de quelque pouvoir jeune, qui contenterait leurs rêves nouveaux, extraordinairement multipliés et élargis. » P 328

C’est une belle analyse du pouvoir, de la politique (Zola pourrait écrire la même chose aujourd’hui !), de l’Empire avec ses dépenses, la spéculation, les élections plus ou moins truquées, le désir de régner sans partage, en annulant toutes les libertés. L’auteur voulait probablement prouver aussi, que l’Empire n’a pas eu un véritable homme d’État… L’empereur n’est pas présenté comme un personnage de caractère, il est même assez terne dans ce roman.

Tout est prédéterminé pour Zola, tout relève de la génétique, il ne laisse aucune chance d’évoluer à ses personnages, et à force cela devient pesant, on espère qu’Eugène aura tiré les leçons… certes, le phénix renaît de ses cendres, comme tout animal politique, il sent d’où vient le vent et quand il faut changer de cap, notamment à propos de la répression et de l’atteinte aux libertés mais in aimerait qu’il arrive à sortir de son schéma, sinon on risque de sombrer dans l’ennui !

J’ai bien aimé ce roman que j’ai dévoré même si la bande de parasites a fini par m’horripiler. Zola laisse la porte ouverte comme si c’était au lecteur de tirer les conclusions : on espère que Rougon va enfin retenir quelque chose de ses erreurs.  Ce roman m’inspire et je pourrais en parler durant des heures, alors il est préférable que je vous laisse le découvrir ou le relire…

Challenge XIXe siècle

 

Extraits    

 

Il était coquet de sa force, comme une femme l’est de sa grâce ; et il aimait recevoir les flatteries, à bout portant, dans sa large poitrine, assez solide pour n’être écrasée par aucun pavé. Cependant, il devenait évident que ses amis se gênaient les uns les autres ; ils se guettaient du regard, cherchant à s’évincer, ne voulant pas parler haut. A présent que le grand homme paraissait dompté, l’heure pressait d’en arracher une bonne parole… P 53   

 

C’est pour vous qu’il s’agit de travailler à cette heure, n’est-ce pas Eugène ? On travaillera vous verrez. Il faut bien que vous soyez tout, pour que nous soyons quelque chose… P 61   

 

… cette fille étrange, dont l’énigme vivante finissait par l’occuper autant qu’un problème délicat de haute politique. Il avait vécu jusque-là dans le dédain des femmes, et la première sur laquelle il tombait, était certes la machine la plus compliquée qu’on pût imaginer. P 67   

 

Elle s’appuyait de l’autre main sur son arc, de l’air tranquillement fort de la chasseresse, insoucieuse de sa nudité, dédaigneuse de l’amour des hommes, froide, hautaine, immortelle. P 71   

 

La gloire de l’Empire à son apogée flottait dans la pourpre du soleil couchant, tandis que les tours de Notre-Dame, toutes roses, toutes sonores, semblaient porter très haut, à un sommet de paix et de grandeur, le règne futur de l’enfant baptisé sous leurs voûtes. P 113   

 

Et elle était vraiment irritante, tant elle paraissait certaine de vaincre. Depuis quelques temps, elle s’offrait à Rougon, tranquillement. Elle ne prenait plus la peine de dissimuler sa lente séduction, ce travail savant dont elle l’avait entouré, avant de faire le siège de ses désirs. Maintenant, elle le croyait assez conquis pour mener l’aventure à visage découvert…  

… Rougon, grisé, piqué au jeu, mettait de côté tout scrupule, rêvait simplement de faire sa maîtresse de cette belle fille, puis de l’abandonner, pour lui prouver sa supériorité sur elle. Leur orgueil se battait plus encore, que leurs sens. P 122   

 

C’était, chez lui, un amour du pouvoir pour le pouvoir, dégagé des appétits de vanité, de richesses, d’honneurs. D’une ignorance crasse, d’une grande médiocrité dans toutes les choses étrangères au maniement des hommes, il ne devenait véritablement supérieur que par ses besoins de domination. Là, il aimait son effort, il idolâtrait son intelligence. P 142   

 

Ce qui le tint debout, ce fut l’impopularité dans laquelle il se sentait marcher. Sa chute avait comblé de joie bien du monde. Il ne se passait pas un jour, sans que quelque journal l’attaquât ; on personnifiait en lui le coup d’Etat, les prescriptions, toutes ces violences dont on parlait à mots couverts. P 143   

 

Elle se gardait comme un argument irrésistible. Pour elle, se donner ne tirait pas à conséquence. Elle y mettait si peu de plaisir, que cela devenait une affaire pareille aux autres, un peu plus ennuyeuse peut-être. P 203   

 

Elle couvait toujours Rougon des yeux, elle le voulait grand, comme si elle eût rêvé de l’engraisser de puissance, pour quelque régal futur. Elle gardait sa soumission de disciple, se mettait dans son ombre avec une humilité pleine de cajolerie. Lui, au milieu de l’agitation de la bande semblait ne rien voir… P 203   

 

Il avait des besoins plutôt que des opinions ; il trouvait le pouvoir trop désirable, trop nécessaire à ses appétits de domination, pour ne pas l’accepter, sous quelque condition qu’il se présentât. Gouverner, mettre un pied sur la nuque de la foule, c’était là son ambition immédiate ; le reste offrait simplement des particularités secondaires, dont il s’accommoderait toujours. Il avait l’unique passion d’être supérieur. P 233   

 

La liberté est une ; on ne peut la couper par morceaux et la distribuer en rations, ainsi qu’une aumône. P 383    

 

Lu en juillet 2018   

 

 

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Le confident » : Hélène Grémillon

 

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui a traîné dans mon sac cet été, après avoir traîné dans ma bibliothèque, un de ces romans qu’on achète parce qu’ils ont eu du succès, Voire des prix…

 

le confident de Hélène Grémillon

 

Quatrième de couverture   

 

Camille vient de perdre sa mère. Parmi les lettres de condoléances, elle découvre un étrange courrier, non signé. Elle croit d’abord à une erreur mais les lettres continuent d’arriver, tissant le roman de deux amours impossibles, de quatre destins brisés. Peu à peu, Camille comprend qu’elle n’est pas étrangère au terrible secret que cette correspondance renferme.

Dans ce premier roman sur fond de Seconde Guerre mondiale, Hélène Grémillon mêle de main de maître récit historique et suspense psychologique.

« Le confident » a obtenu cinq prix littéraires et été traduit en vingt-sept langues.

 

Ce que j’en pense   

 

J’ai commencé ce roman qui traînait depuis des lustres dans ma PAL, car j’avais besoin d’un livre, pas très lourd, afin de pouvoir le lire en salle d’attente…

Le procédé est intéressant, l’héroïne présumée vient de perdre sa mère et reçoit, parmi les lettres de condoléances, une grosse enveloppe contenant un texte racontant l’histoire de deux jeunes gens : Annie et Louis qui se sont connus enfants et ont tout découvert la vie ensemble. Elle aimait peindre, et un jour, une femme lui a proposé de venir peindre chez elle. Il s’agit d’Élisabeth, mariée à Paul, un couple aisé dont le drame est la stérilité. Enfin le drame d’Élisabeth !

Ainsi commence une relation glauque entre Annie et cette femme stérile et un marché s’installe : elle portera un enfant à sa place, couchant donc avec le mari, dans des conditions bien spécifiées à l’avance : la durée de l’acte sexuel optimale, le jour particulier…

Je n’ai pas aimé Élisabeth, cette femme manipulatrice, prête à tout pour avoir un enfant à tout prix. Elle organise tout de manière implacable pour que la grossesse arrive à son terme et « empocher » le bébé… il y a des héros de roman horribles qu’on adore détester tel l’abbé Faujas dans « La conquête de Plassans », mais cette femme, j’ai eu envie de l’étrangler tout au long de la lecture. C’est un nazi en jupons ! perverse à un point inimaginable!

Hélène Grémillon alterne donc les récits, entre notre époque et la deuxième guerre mondiale, et elle oppose deux histoires d’amour, celle du couple M et celle, d’un tout autre registre, qui unit Annie et Louis. Ce sont ces moments de pureté qui atténuent l’horreur et permettent au lecteur de respirer.

L’héroïne que l’auteure nous décrit pour l’époque actuelle, Camille, n’est guère sympathique, non plus… De surcroît, on devine très vite le lien entre elle et les autres protagonistes.

Ce roman se passe pendant la deuxième guerre mondiale, la partie la plus intéressante du livre en fait, car on voit le comportement des gens face aux nazis et autres eux.

Je sais bien ce que la stérilité peut déclencher comme douleur chez une femme car je l’ai vécue, mais jamais jusqu’à être monstrueuse… Il faut trouver un autre sens à sa vie, sinon on tuerait toutes les femmes enceintes que l’on croise…

Je l’ai terminé par pure curiosité, pour voir jusqu’où pouvait aller cette infâme machination, et il me reste un dégoût infini… Je ne comprends pas pourquoi ce roman a reçu autant de prix. J’ai préféré « La garçonnière » de l’auteure, moins glauque, du moins dans mes souvenirs qui sont en fait très limités…

Je vais l’oublier très vite…

 

Extraits   

 

Autour, il se passait plein de choses dont je me fichais éperdument. En Allemagne, Hitler devenait chancelier du Reich et le parti nazi, parti unique. Brecht et Einstein s’enfuyaient pendant que Dachau se construisait. Naïve prétention de l’enfance de se croire à l’abri de l’Histoire. P 21   

 

La vie, c’est dépendre des caprices de son corps. P 25   

 

Hitler inaugurait la coccinelle et rejetait la suprême clause militaire du traité de Versailles, mais comme il ne pouvait pas être partout à la fois, les jeux olympiques de Berlin couronnèrent un Noir américain. P 32   

 

Ce ne sont pas les autres qui nous infligent les pires déceptions, mais le choc entre la réalité et les emballements de notre imagination. P 35     

 

L’amour est un principe mystérieux, le désamour plus encore, on arrive à savoir pourquoi on aime, jamais vraiment pourquoi on n’aime plus.  P 44    

 

Perdre sa mère à quelques jours de le devenir est un terrible exil. P 92   

 

Cela faisait des mois que je ne prêtais plus du tout attention à celle que je disais maintenant aimer plus que mon âme. On ne peut reprocher à la vie de vous reprendre ce que vous ne regardiez plus. P 114   

 

A la différence de la foi, la superstition c’est pour ceux qui ont besoin de croire mais qui ne peuvent pas donner, comme moi, enfermée à cette époque dans un égoïsme du malheur. P 185   

 

Lu en juillet 2018

Publié dans français, Polars

« Glacé » de Bernard Minier

Petit intermède, avec ce polar qui m’a été fort utile pour aller jusqu’à la fin du tome 5 des « Rougon Macquart »  avec :

 

Glacé de Bernard Minier

 

 

Quatrième de couverture   

 

Dans une vallée encaissée des Pyrénées, au petit matin d’une journée glaciale de décembre, les ouvriers d’une centrale hydroélectrique découvrent le corps sans tête d’un cheval, accroché à la falaise.

 Ce même jour une jeune psychologue prend son premier poste dans le centre psychiatrique de haute sécurité qui surplombe la vallée.

Le commandant Servaz, flic hypocondriaque et intuitif, se voit confier l’enquête la plus étrange de toute sa carrière.

 

Ce que j’en pense   

 

J’ai entamé ce roman, car je m’ennuyais dans ma lecture de « La faute de l’abbé Mouret » il me fallait quelque chose haletant, je les ai donc lu en même temps…

Comme j’ai beaucoup aimé « Nuit » de Bernard Minier j’ai eu très envie de lire les précédents opus pour connaître toute l’histoire des protagonistes.

J’ai pu faire davantage la connaissance de Martin Servaz, flic comme je les aime, avec des failles, une curiosité et un flair sans limite qui mène son enquête tambour battant.

La gendarmette, Ziegler, m’a bien plu également, avec son côté garçon manqué, se déplaçant à moto, pilotant un hélicoptère. Il en est de même pour tous les membres des équipes, du procureur au juge, en passant par un juge à la retraite,  sans oublier Diane Berg, une jeune psychologue suisse spécialisée dans la prise en charge des psychopathes, Xavier, le médecin chef qui ne donne pas sa part au chat et bien-sûr l’omniprésence de Gustav Mahler, compositeur préféré de Servaz et Hirtmann…

L’enquête est palpitante, dans le milieu des psychopathes purs et durs, enfermés à vie dans une institution psychiatrique archi-fermée, d’où personne n’est censé pouvoir s’échapper. Parmi eux, Julian Hirtmann, un ex-procureur qui a tué sa femme et l’amant de celle-ci dans des conditions très raffinées !

L’enquête démarre, dans une usine désaffectée, en cours de maintenance, où les ouvriers tombent sur un corps de cheval suspendu au pylône ! et hop ! tout le monde dans les starters… La police et la gendarmerie pour retrouver la tête d’un cheval et qui a bien pu faire ça, un peu gros pourrait-on objecter, mais non, on découvre ensuite un notable du village qui a subi un sort similaire. Et c’est parti, pour une enquête pleine de rebondissements…

On trouve aussi quelques réflexions savoureuses de Servaz sur la vie moderne, la mondialisation, et aussi l’exposition par le Dr Xavier de la théorie de Kohlberg : « Lawrence Kohlberg est un psychologue américain. Il s’est inspiré de la théorie de Piaget sur les paliers d’acquisition, pour postuler l’existence de six sens de développement moral chez l’homme. » P 533

J’ai apprécié également la manière dont chaque protagoniste a une faille importante dans son passé, qui peut avoir des connexions avec l’enquête en cours et la complique.

J’ai beaucoup aimé ce roman, au suspense haletant, avec du mal à décrocher… Et j’ai retrouvé le milieu psy avec plaisir bien-sûr….

Le tome 2 est déjà sur ma table de nuit.

Challenge Pavés 2018: 725 pages

 

Extraits

 

Elle fixa la teinture peu naturelle de ses cheveux et pensa au personnage de Gustav von Aschenbach dans « La mort à Venise » qui se teint les cheveux, les sourcils et la moustache pour plaire à un éphèbe aperçu sur la plage et tromper l’approche de la mort. Sans se rendre compte à quel point sa tentative est désespérée et pathétique. P 68   

 

La folie est contagieuse, répondit Servaz. Comme la grippe…. Elle ne saute pas d’un groupe de populations à un autre. Elle contamine toute une génération. Le vecteur du paludisme, c’est le moustique. Celui de la folie, ou du moins son vecteur préféré, ce sont les médias. P 112   

 

La vieillesse n’est qu’une longue attente inutile. Alors, en attendant, je m’occupe. Je me demande si je ne vais pas ouvrir un restaurant, tout compte fait. P 369    

 

Le monde change trop vite désormais pour une seule vie d’homme. P 415   

 

Il ne s’est jamais créé autant de richesses et ces richesses n’ont jamais été aussi mal réparties : le PDG de Disney gagne 300 000 fois le salaire d’un ouvrier haïtien fabriquant des T-shirts pour sa société. P 466   

 

 

Lu en juillet 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française, Rentrée littéraire

« Les exilés meurent aussi d’amour » : Abnousse Shalmani

Et voici le dernier des romans proposés par la FNAC pour cette rentrée littéraire avec:

 

Les exilés meurent aussi d'amour de Abnousse Shalmani

 

Quatrième de couverture  

« Ma mère était une créature féérique qui possédait le don de rendre beau le laid. Par la grâce de la langue française, je l’avais transformée en alchimiste. C’était à ça que servaient les mots dans l’exil : combattre le réel et sauver ce qui restait de l’enchantement de l’enfance. »

Shirin a neuf ans quand elle s’installe à Paris avec ses parents, au lendemain de la révolution islamique en Iran, pour y retrouver sa famille maternelle. Dans cette tribu de réfugiés communistes, le quotidien n’a pas grand-chose à voir avec les fastes de Téhéran. Shirin découvre que les idéaux mentent et tuent ; elle tombe amoureuse d’un homme cynique, s’inquiète de l’arrivée d’un petit frère œdipien et empoisonneur ; admire sa mère magicienne autant qu’elle la méprise de se laisser humilier par ses redoutables sœurs ; tente de comprendre l’effacement de son père… et se lie d’amitié avec une survivante de la Shoah pour qui seul le rire sauve de la folie des hommes.

Ce premier roman teinté de réalisme magique nous plonge au cœur d’une communauté fantasque, sous l’œil drôle, tendre insolent et cocasse d’une Zazie persane qui, au lieu de céder aux passions nostalgiques, préfère suivre la voie que son désir lui dicte. L’exil oserait-il être heureux ?

 

Ce que j’en pense  

 

L’auteure nous raconte, par la voix de Shirin, petite fille âgée de neuf ans, l’histoire d’une famille qui a fui l’Iran et les persécutions, à l’époque du Shah, car ils étaient intellectuels et surtout communistes. Les parents de Shirin sont arrivés les derniers à Paris et sont logés par les sœurs de sa mère.

La mère de Shirin, est prête à tout pour être aimée et reconnue par ses sœurs, dominatrices, surtout l’aînée, qui est odieuse, narcissique, maltraitante. Elle devient leur esclave, fait la cuisine, le ménage, sans que personne, jamais, ne daigne lui dire merci.

Son père est professeur ; il supporte sans broncher le climat de haine et de mépris distillé par ses belles-sœurs, qui se comportent en mères maquerelles, monopolisant l’argent qu’il gagne sous prétexte qu’elles l’hébergent. C’est un homme plutôt brillant et la situation le désole. « Les sœurs » le dénigrent sans cesse devant sa femme et sa fille car il ne partage pas leur vision de la société et leur communisme aveugle qui les conduisent à des actes violents.

Les relations entre ses parents sont bien abordées également et avec les yeux de petite fille qui voit bien que la relation au corps est étrange, de même que l’amour ou les gestes de tendresse que la mère ne peut pas effectuer du fait du poids des traditions, et tente de transmettre son amour maternel par le biais de la cuisine : »je te nourris, donc je t’aime, mais je ne te le dis pas, ce n’est pas possible, ni envisageable…

« Ma mère, incapable de dire son amour et son ressenti depuis l’enfance, cuisinait pour compenser et sa cuisine-amour était forcément trop abondante, enrichie de tout ce qu’elle avait sur le cœur et qui n’était jamais passé par ses lèvres. » P 63

On a aussi le patriarche, le grand-père de Shirin, vieux, usé mais l’œil toujours aussi pervers. On comprend très vite qu’il s’est passé quelque chose de grave entre lui et ses filles.

Pour échapper à la violence psychologique qui règne dans la maison, Shirin fait une fugue et elle est ramenée à la maison par Omid, le « compagnon » de sa tante. C’est un homme à l’esprit ouvert qui va l’aider à maîtriser le français, la guider dans ses lectures et bien-sûr, la petite fille en tombe amoureuse, au grand dam de la famille.

Shirin, coincée entre deux cultures, a du mal à trouver sa place :

« Et puis je n’avais pas la gueule de l’emploi : ni celle de ma famille, ni celle de la France. Trop occidentale pour l’Iran, pas assez typée pour la France. Et pourtant. Il y avait quelque chose de métèque en moi qui persistait et que je ne voulais pas effacer. Quelque chose me disait que la boue où j’avais grandi était la bonne matière à travailler pour trouver mon vrai visage. » P 265 

 Abnousse Shalmani étrille au passage cette famille communiste pure et dure qui reste aveuglée par le mythe, la pensée unique (« il vaut mieux avoir tort avec le parti que raison sans le parti » comme le prétendait un ténor communiste il n’y a pas si longtemps), refusant de voir les dérives, n’hésitant pas à commettre des attentats au nom de la cause.

Elle nous parle aussi très bien et de manière parfois drôle de la dureté de l’exil, d’être à cheval sur deux cultures dans un pays où le statut de la femme est totalement différent. Les tantes continuent les fêtes, les coutumes, et le poids des traditions est omniprésent. Je suis sortie de cette lecture avec des saveurs et des odeurs plein la tête. Elle écrit ceci :

« On était bien obligé de s’y faire et de choisir son clan. De s’ancrer pour ne pas être écrasé. (Ce fut une illusion aussi : j’ai longtemps cru qu’en me plongeant dans la France, je finirais par avoir son visage. Mais l’exilé n’a pas d’autre visage que celui de l’exil :il ne sera jamais son pays d’adoption, pas davantage que le pays natal. J’ai fini écrasée comme tous les exilés entre un souvenir et un espoir.) » P 97

J’ai beaucoup aimé ce roman, les personnages de cette saga familiale, avec son lot de secrets, de haine et jalousie. L’écriture est belle et invite au voyage. C’est mon préféré parmi les cinq romans que la FNAC m’a proposé.

Ce roman est un véritable coup de foudre et j’espère qu’il aura le succès qu’il mérite et ne sera pas trop noyé dans la masse des romans de la rentrée, parmi les auteurs reconnus et encensés qui produisent un roman à chaque rentrée et qu’on verra partout pontifier (pour certains du moins !)

 

 

L’auteure  

 

Née à Téhéran en 1977, Abnousse Shalmani s’exile avec sa famille à Paris, en 1985, suite à la révolution islamique. Après un début de carrière dans le journalisme et le cinéma, elle revient à sa vraie passion, la littérature, et signe un premier livre très remarqué : « Khomeiny, Sade et moi » (Grasset, 2014)

 

Extraits :   

 

L’exil, c’est d’abord ça, un espace confiné, entouré d’un monde inconnu et vaste, et d’autant plus inaccessible qu’il paraît impossible de s’échapper de la cage où s’amassent les restes misérables du pays natal. P 18  

 

Quand le doute de l’exil vous prend, vous êtes foutu. P 19  

 

Ma mère était un elfe qui possédait le don de rendre beau le laid. Par la grâce de la langue française, de boniche, je l’avais métamorphosée en alchimiste. Et c’était exactement à ça que servaient les mots, tous les mots : à colorer autrement les humains en leur donnant une forme nouvelle. La langue française se métamorphosait en baguette magique pour combattre le réel et sauver ce qui restait de l’enchantement de l’enfance.  P 59   

 

Le « ghazal 250 » de Hâfez est une sorte d’hymne familial maudit. Celui qui impose le silence. Celui dont nous ne réciterons jamais les vers. P 75  

 

La religiosité n’avait jamais cessé de nourrir la morale familiale, l’athéisme n’était qu’une posture sociale qui allait bien avec le communisme. P 77  

 

Ce que rappelle ce « ghazal » à ma famille, c’est que pour elle, il ne faut jamais regarder la vérité en face et encore moins la dire (la dire, c’est l’accepter et c’est intolérable) et si le mari est homosexuel, mieux vaut raconter une histoire qui deviendra un mythe, une plaie béante dans le cœur des descendants. P 78  

 

Moi, je ne savais pas ce qu’était l’amour. Personne ne s’aimait d’amour dans ma famille, ils étaient en couple pour plein de raisons mais jamais pour l’amour. P 92  

 

Pour ma famille, le corps n’était pas tabou, juste médical. Le corps était omniprésent mais jamais sexué. On ne se touchait jamais, on ne s’embrassait jamais. Le sexe passait par les blagues, jamais par la chair. P 93  

 

Raciste : ce mot barbare qui irritait la gorge marquait la frontière entre ceux qui nous aimaient et les autres. C’est un mot de l’exil, raciste. Je n’ai pas souvenir d’avoir entendu ce mot à Téhéran, mais il devait exister puisque ma famille n’aimait pas grand monde et encore moins ceux qui étaient différents (ils détestaient les Arabes et n’aimaient pas les Kurdes, ils le disaient à haute voix, mais comme tous les autres Iraniens en faisaient autant, je croyais que c’était normal. P 119  

 

Les idéalistes ne comprennent pas, ou alors trop tard, que le geste révolutionnaire est un conte, une longue épopée de prince amoureux. Ils ne peuvent concevoir que c’est la littérature qui réussit les meilleures révolutions. P 129  

 

Parfois, j’avais l’impression de vivre dans une pension de famille dont j’étais locataire. Dedans et dehors. L’exil fait ça aussi : il tue la filiation, il renverse le rapport de force. P 192  

 

La démocratie était pour eux une vaste arnaque et l’alternance politique un retour en arrière un coup sur deux. Ils ne comprirent jamais rien à la démocratie, à la France, à la droite, à la gauche. Ils ne connaissaient que les gammes de la table rase. P 200  

 

C’était un acte de rupture. En rajoutant du rouge sur mes lèvres, je ne me reconnaissais plus, je m’étais donc trouvée. Changer de costume, c’est affirmer une conviction. Rien de ce qui recouvre le corps n’est anodin. L’innocence disparait avec la première robe rose ou le pantalon à pinces… P 204  

 

Tout commence toujours par le corps. Prendre le corps en main, le faire suer pour donner assez de courage à l’esprit et s’arracher à son malheur. P 219  

 

Je n’étais plus un rouage familial, je n’étais plus obligée de subir, je ne devais plus me taire. Je pouvais fuir. Je pouvais dire. Je devais dire. Un lien se faisait jour entre le corps qui se dépasse et la parole qui se prend. P 220  

 

Mais, l’Histoire avance quand même. Et à chaque fois, les hommes avancent avec l’Histoire. Malgré les morts, les crimes, les salauds, les idées pourries, on avance. Et, c’était vrai à peu près partout dans le monde. Et on recommençait jusqu’au prochain génocide. C’était moche. Et alors ? P 236  

 

Les Français aiment l’exilé quand il se plaint, quand il remercie, quand il ne veut pas épouser votre fils ou votre fille, préférant garder son accent, rappeler son histoire, baisser la tête et demeurer tel qu’il était le jour de sa naissance. P 265  

 

Il est impossible de pleurer la nostalgie, c’est l’hymne national de l’exil. L’exil est une identité, un langage, un passé sans avenir. L’exil est une île où se retrouvent tous ceux qui n’ont ni le visage du pays natal ni celui du refuge : ceux qui sont trop vieux pour oublier et pas assez jeunes pour se fondre, ceux qui restent toute leur vie sur une île qui flotte sur des océans qui ne leur appartiendront jamais. P 374   

 

 

Lu en juin 2018