Publié dans Littérature Australienne

« Le garçon et l’univers » de Trent Dalton

J’ai flashé sur la couverture de ce roman australien (encore un)  avec:

 

 

 

Résumé de l’éditeur:

 

Une enfance australienne.

Darra, banlieue de Brisbane, 1985. Eli, bientôt 13 ans, grandit entre une mère toxico, un grand frère mutique et, en guise de baby-sitter, l’un des anciens prisonniers les plus célèbres d’Australie : Arthur « Slim » Halliday. Mais Eli ne connaît rien d’autre et, en l’absence de son père biologique, peut compter sur les « good bad men » qui l’entourent : son beau-père Lyle, qui a plongé sa mère dans la drogue mais tente maintenant de l’en sortir ; Slim, que sa longue expérience en cellule d’isolement a rendu philosophe ; Gus, son frère, qui communique en écrivant dans l’air et semble avoir des talents de devin. Un jour, Eli découvre dans le pavillon familial une pièce secrète qui contient de la drogue et un mystérieux téléphone rouge : il suit
Lyle et comprend que celui-ci travaille pour un gang de trafiquants local. Furieux et fasciné à la fois, Eli demande à travailler pour lui…

Traduit de l’anglais (Australie) par Maxime Shelledy et Souad Degachi

 

Ce que j’en pense

 

Eli Bell a douze ans lorsque nous faisons sa connaissance. Son frère August, alias Gus, qui a un an de plus, ne parle plus depuis l’âge de six ans, à la suite d’un accident des plus bizarres à la suite duquel les parents se sont séparés. Ces deux ados vivent avec leur mère, Frances, ex-junkie et son compagnon Kyle que les enfants aiment bien. Ils habitent près de Brisbane, un coin où la drogue circule, inonde tout sur son passage.

Eli et Gus ont eu pour baby-sitter, un ancien prisonnier, Arthur « Slim » Halliday, alias le Houdini de Boggo Road, car il a réussi des évasions spectaculaires de cette prison de Boggo Road, condamné pour le meurtre d’un chauffeur de taxi (meurtre dont on ne saurait jamais s’il était vraiment coupable!) et les relations d’amitié qui unissent Eli et Slim sont très fortes, il lui donne de bons conseils, et le pousse à se donner les moyens de réaliser ses rêves.

Cerise sur le gâteau, Slim adore Omar Khayyâm et ses quatrains, comme moi et nous en livre quelques uns au passage…

Mais Kyle n’est pas très net, à côté de son travail, il est dealer et rêve d’offrir à sa belle une maison, une autre vie. Eli et Gus l’accompagnent parfois lors de ses « livraisons » et côtoient ainsi les vendeurs vietnamiens, hauts en couleurs, une sommité de la ville, vendeur de prothèses « au dessus de tout soupçonnons » et son homme de main, habile dans l’art du découpage des corps…

Un jour, Kyle est emmené par le sbire du « Baron » de la drogue et on ne le reverra jamais. Trahi probablement par son ami d’enfance Teddy…

Cette famille est bien sûr hautement dysfonctionnelle, Eli ayant plus de plomb dans la cervelle que sa mère ou son père, qui picole du matin au soir. Il rêve d’être journaliste spécialisé dans les affaires criminelles, et la manière dont il tombe amoureux de la journaliste responsable de la rubrique est adorable; il a treize ans, elle en a dix de plus, et espère qu’elle l’attendra.

J’ai beaucoup aimé ce roman; il démarre pourtant par des scènes de violence, traite de la misère, de la drogue, des dealers sans scrupules, des flics qui cautionnent, mais les personnages de cette famille sont tellement attachants qu’on laisse la violence de côté pour ne s’intéresser qu’à eux.

Frances, alias Frankie dit toujours que ses enfants sont spéciaux, et si l’intelligence d’Eli ne fait pas de doute, on s’interroge sur Gus, qui refuse de parler, s’exprime en écrivant ses phrases dans l’espace. Parfois on a l’impression que cela ne veut rien dire du tout et qu’il a des hallucinations, ou un syndrome de stress post traumatique (on le serait à moins avec tout ce que ces deux-là ont vécu).

Il y a un élément marquant: derrière le placard de la penderie, dont le fond coulisse, il y a un passage secret, donnant sur une pièce fermée, où trône un téléphone rouge qui sonne de temps en temps, quand les les gamins s’y trouvent! hallucinations? Manipulation? Magie?

La dernière partie est grandiose, et montre comment les pièces du puzzle, qui ont été semées, échappant parfois à l’attention du lecteur, s’articulent.

C’est un pavé, 580 pages, il me semble que j’ai dévoré, après quelques pages où la violence me freinait beaucoup, mais il faut tenir le coup car cette lecture est passionnante. Je pourrais en parler pendant des heures…

Cet auteur est prometteur… et je remercie NetGalley et les Editions Harper Collins France qui m’ont permis de le découvrir.

La couverture est magnifique et j’ai littéralement flashé sur elle…

#LeGarçonEtLunivers #NetGalleyFrance

 

 

L’auteur

 

Trent Dalton est journaliste pour The Weekend Australian Magazine et scénariste. Il a été plusieurs fois récompensé pour ses articles, notamment son recueil Detours : Stories from the Street (2011), résultat de trois mois d’immersion dans des communautés de sans-abris de Brisbane.

Son travail de scénariste a également été couronné de prix prestigieux comme le prix Canal+ International, décerné par le Festival du Court-Métrage de Clermont-Ferrand.

 

 

Extraits

 

August écrit dans l’air de la même façon que Mozart jouait du piano, à ce que m’en a dit mon vieux voisin, Gene Crimmins: comme si le destin de chaque mot était d’arriver jusqu’à nous tel un colis expédié depuis un lieu imaginé par son esprit en ébullition.

 

Les mots, c’est pas terrible à l’intérieur, il vaut mieux les laisser sortir.

Tout le monde fuit quelque chose — des idées la plupart du temps…

 

D’après ce que j’ai vu, le grand amour est une chose difficile. La véritable passion a beaucoup à voir avec la mort.

 

Maman était une néphile, ces années-là. Mais elle était aussi la toile et le papillon — le papillon tigre bleu aux ailes de saphir, en train de se faire dévorer vivant par l’araignée.

 

La vérité, dit Bich, c’est que les enfances australiennes sont si idylliques et joyeuses, pleines de journées à la mer et de parties de cricket dans le jardin, que l’âge adulte ne peut pas répondre aux espoirs des enfants.

 

Le temps, c’était l’ennemi antique. Il a dit que le temps nous tuait lentement.

C’est toujours le temps qui gagne, a-t-il dit. Alors fais ton temps avant qu’il ne te fasse la peau.

 

Je ne sais pas ce que j’attendais d’un deal. Plus de romanesque, peut-être. Du danger, du suspense, de l’adrénaline? Je me rends compte que le dealer moyen de banlieue n’est pas très éloignée du livreur de pizza lambda.

 

Et c’est comme ça pour tous les hommes, gamin. On a tous un peu de bon et un peu de mauvais en nous. Le truc compliqué, c’est d’apprendre à être bon tout le temps, et jamais mauvais. Certains d’entre nous y arrivent. Mais la plupart, non.

 

Il me regarde dans les yeux et essaye de me comprendre, et je pense qu’il me comprend car il respire, et c’est ce que les humains font. Nous respirons. Mais, nous pouvons aussi devenir fous. Fous de tristesse.

 

Le temps est la réponse à tout, bien sûr. La réponse à nos prières, à nos meurtres, à nos pertes, à nos hauts et nos bas, à nos amours, à nos morts.

 

Le temps, on ne peut pas le contrôler; le planifier ou le manipuler, parce qu’il n’est pas vraiment là. Ce n’est pas l’univers qui a inscrit des noms sur nos calendriers et des chiffres romains sur nos horloges, c’est nous.

 

Oh! viens le vieux Khayyam et laisse le sage parler;

Seule une chose est certaine, la vie s’envole;

Seule une chose est certaine, le reste n’est que mensonge;

La fleur, jadis épanouie, meurt pour toujours.

 

Chaque jour de ta vie t’a emmené vers demain. Mais, bien sûr, chaque jour de ta vie t’a aussi mené à aujourd’hui.

 

Lu en mai 2019

 

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Publié dans Littérature Australienne

« La prisonnière du temps » de Kate Morton

Toujours plongée dans la littérature australienne, je vous parle aujourd’hui du dernier opus de Kate Morton, auteure que je désire découvrir depuis longtemps avec :

Résumé de l’éditeur:

« Mon vrai nom, personne ne s’en souvient. La vérité à propos de cet été-là, personne ne la connaît »

À l’été 1862, un groupe de jeunes peintres proches des Préraphaélites, menés par le talentueux Edward Radcliffe, s’installe au Birchwood Manor, sur les rives de la Tamise. Là, inspiré par sa muse, la sulfureuse Lily avec qui il vit une passion ravageuse, Edward peint des toiles qui marqueront l’histoire de l’art. Mais à la fin de sa retraite, une femme a été tuée, une autre a disparu, un inestimable diamant a été dérobé, et la vie de Edward Radcliffe est brisée.

Plus d’un siècle plus tard, Élodie Winslow, jeune archiviste à Londres fiancée à un golden-boy qui l’ennuie, découvre dans une vieille sacoche deux objets sans lien apparent : le portrait sépia d’une femme à la beauté saisissante en tenue victorienne, et un cahier de croquis contenant le dessin d’une demeure au bord de l’eau. Pourquoi le Birchwood Manor semble-t-il si familier à Elodie ? L’inconnue de la photo pourra-t-elle enfin livrer tous ses secrets ? Et si, en l’entraînant sur les traces d’une passion d’un autre siècle, son enquête l’aidait à percer le mystère de ses propres origines et à enfin mener la vie qu’elle désire ?

Ce que j’en pense

Élodie, archiviste très rigoureuse, est plongée dans la préparation de son mariage, avec un golden boy, sous l’œil critique de sa future belle-mère qui veut lui imposer ses vues, allant jusqu’à exiger d’elle qu’elle retrouve les enregistrements des concerts de sa mère, une violoniste virtuose qui a perdu la vie dans un accident de voiture en compagnie d’un autre musicien. Elle découvre un carton poussiéreux contenant une sacoche en cuir qu’elle doit classer, enregistrer…

Comment relier une sacoche en cuir contenant un carnet de croquis, avec notamment le dessin d’une vieille demeure, la photo d’une belle femme, qui ne semble pas inconnue à Élodie, à une tragédie survenue en 1862 ? c’est tout l’art de Kate Morton !

Élodie se lance sur les traces de la personne à qui elle a appartenu et qui s’avère être Edward Radcliffe un peintre appartenant à la fraternité Magenta, qui a acheté une maison dans un méandre de la Tamise, pleine de charme, où il reçoit ses amis de la fraternité, chacun travaillant sur le sujet qui l’inspire. Edward, fiancé à une riche héritière est tombé sous le charme d’une jeune femme, Lily alias Birdie dont il fait son modèle, plutôt sa muse en fait. Il en tombe amoureux ce qui va avoir des conséquences funestes.

Un voleur se serait introduit dans la maison et aurait tirer sur la fiancée, la tuant, en même temps que disparaît un diamant appartenant à la famille. Ce drame, s’accompagne de la disparition mystérieuse de Lily va provoquer la descente aux enfers de Edward, qui selon la théorie policière du moment aurait été brisé par la mort de sa fiancée et aurait perdu toute inspiration.

Plus tard un jeune artiste viendra au manoir, dont a hérité Lucy, la jeune sœur du peintre, car il a obtenu une bourse et fera une thèse sur Edward Radcliffe.

Dans ce roman, Kate Morton choisit de donner la parole à un fantôme, un esprit comme on veut, en l’occurrence Lily, pour nous raconter plusieurs histoires se déroulant à des époques différentes, 1862, puis pendant les guerres, pour arriver à 2017 et toutes ont un lien entre elles, avec des personnages multiples, dont certains sont très attachants.

« Je regrette de ne plus avoir de visage. Ni de voix. Une vraie voix que tous pourraient entendre. On se sent bien seule parfois dans les limbes. »

Ce roman, un pavé de plus de 600 pages, m’a énormément plu, car l’écriture est belle, l’histoire qu’il nous raconte tient en haleine jusqu’au bout, et pour une fois les protagonistes de l’époque actuelle ne sont pas de pales figures par rapport aux personnages d’une époque plus ancienne.

Kate Morton pose aussi des questions sur le temps, la vérité, la beauté, l’art, mais aussi sur la mémoire, les souvenirs, le deuil, l’amour, la souffrance, la misère ou encore les trahisons. Elle aborde aussi les liens familiaux, notamment les fratries, et l’importance des lieux dans nos vies.

Il y a longtemps que je voulais découvrir cette auteure, mais je souffre d’un encombrement pathologique de ma PAL où j’accumule des titres de romans, impossible de résister à la moindre tentation… ceux qui me connaissent bien le savent depuis longtemps, il me faudra plusieurs vies pour en venir à bout !

Un grand merci à NetGalley et aux Presses de la Cité qui m’ont permis de découvrir et d’aimer ce roman.

#LaPrisonnièreDuTemps #NetGalleyFrance

Avec mes excuses pour la présentation: je suis en cure et je travaille sur mon vieil ordinateur et le copié-collé se fait mal car pas de Word… la prochaine fois je rédigerai directement sur le blog ce sera plus simple!

 

Extraits

Loin de Londres, loin des regards indiscrets. Rien d’étonnant à ce que ses amis aient accepté avec tant de célérité. S’il l’avait voulu, Edward eût fait allumer un cierge au diable.

* * *

Tout était lumière mais cela n’a pas duré.Vous le savez déjà, bien-sûr car il n’y aurait pas d’histoire à raconter si la chaleur avait persister. Personne ne s’intéresse aux étés sereins et joyeux qui finissent comme ils ont commencé. Leçon que Edward m’a enseignée.

* * * 

La lumière était une des obsessions de la fraternité. Elle tirait son nom des théories de Goethe sur la couleur – le cercle des couleurs, les interactions entre la lumière et l’obscurité, l’idée qu’il y a une nuance entre le rouge et le violet qui permet d’avoir un cercle complet, le fameux magenta. Il faut se souvenir du fait qu’on assistait à cette époque-là, à un quasi big bang des arts et des sciences.

* * *

La sentimentalité était mièvre, écœurante ; la nostalgie, aigüe et douloureuse. La nostalgie, c’était le plus profond des désirs, la conscience du caractère inexorable du passage du temps. Impossible de le remonter pour retrouver un moment, un individu ; impossible de réparer ses erreurs.

* * *

L’être humain est un conservateur. Chacun, chacune prend soin de ses souvenirs préférés et les assemble afin de créer un récit susceptible de plaire. Certains évènements sont réparés et astiqués, pour qu’on puisse les mettre en vitrine ; d’autres, jugés sans valeur, sont laissés de côté et croupissent dans les entrepôts bondés de l’esprit.

* * *

La bonne heure, m’expliquait-il, n’existait pas. Le temps était une idée, sans début ni fin, invisible, inaudible. On pouvait certes le mesurer, mais personne n’avait jamais su trouver les mots pour en expliquer la nature.

* * *

La vie est cruelle – cruelle mais aveugle. C’est sa seule concession à la justice.

* * *

Ces officiers en écrivaient des tombereaux, de ces lettre bordées de noir ! Ils étaient passés maîtres dans l’art de ne jamais rien dire du chaos, des atrocités, et de ne jamais faire allusion à un quelconque gâchis. Non, officiellement, il n’y avait pas de gâchis à la guerre. Et très peu d’erreurs…

…Rien n’était plus éloigné du foyer que le champ de bataille, aucun mal du pays n’était plus effroyable que celui du soldat qui affrontait la mort.

* * *

Et d’ailleurs, une histoire ne se réduit pas à une idée. Une histoire, ce sont des milliers d’idées qui fonctionnent en harmonie.

* * *

La magie et la science ne sont pas contradictoires à mes yeux. Toutes deux sont des tentatives respectables et valables pour comprendre le fonctionnement du monde.

* * *

Être parent, c’est si facile ! Pas plus compliqué que de piloter un avion sans ailes les yeux bandés.

* * *

Parents, enfants. La relation la plus simple du monde, et la plus compliquée. Chaque génération transmet à la suivante une valise pleine de pièces prises à d’innombrables puzzles accumulés depuis des siècles, avec cette prière : « eh bien, à vous d’en faire quelque chose maintenant.

* * *

La primogéniture : les fils sont prénommés comme les pères et l’on attend d’eux qu’ils se conforment au moule familial, car il faudra, tôt ou tard prendre la place du patriarche et perpétuer la dynastie.

* * *

Lu en mai 2019

Publié dans Littérature francophone, Polars

« L’enfant de Garland Road » de Pierre Simenon

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi grâce au «  bouche à oreille » :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Avec ce sublime texte, Pierre Simenon s’inscrit parmi les grands auteurs contemporains.

Kevin O’Hagan a 63 ans. Écrivain raté et veuf torturé par les affres toxiques d’un mariage déchu et d’un amour devenu haine que même la mort n’a pas réussi à éteindre, il vit retiré du monde, sans espoir ni recours, dans les collines boisées du Vermont. Alors qu’il tente sans succès d’en finir avec l’existence, il devient malgré lui le tuteur de David, son neveu de 10 ans, qui vient de perdre ses parents dans des circonstances aussi brutales que mystérieuses.

Au fil des jours se tissent des liens d’affection et de complicité entre le vieil homme et l’enfant, leur permettant à tous deux de lentement reprendre goût à la vie. Mais juste au moment où Kevin se met à espérer avoir enfin trouvé l’antidote au poison qui ronge son âme, la tragédie frappe à nouveau sans crier gare : un après-midi, David disparaît de son école. Pour le sauver, Kevin se lance alors dans une traque effrénée qui exigera de lui toutes ses ressources et tout son courage. Sachant bien que, cette fois, il n’a pas droit à l’échec, et que tout se jouera sans merci ni pardon.

 

Ce que j’en pense

 

Kevin ne se remet pas de la perte de son épouse, décédée dans un accident. Il a élevé leur fille, mais depuis qu’il est seul, il boit plus que de raison et tous les soirs relit sa lettre d’adieu au monde, joue avec son révolver mais remet son suicide au lendemain.

Il rumine sur sa vie d’écrivain raté, sur ce mariage loin d’être aussi idyllique qu’il ne veut bien le reconnaître, le temps ayant embelli les souvenirs.

Il se trouve dans l’obligation de prendre en charge son neveu, David, dont les parents ont été assassinés devant lui, il a survécu en se cachant dans un placard. Cambriolage qui a mal tourné conclut la police. Il remet donc son suicide à plus tard et s’occupe du gamin, le console après ses cauchemars…

Mais, les choses ne sont pas aussi simples et l’enquête rebondit. Son amie Fran, shérif à la retraite veille au grain, et l’enquête prend une toute autre direction…

Ce thriller qui démarre en douceur, est passionnant ! Pierre Simenon alterne la progression de l’enquête et les souvenirs de Kevin : sa rencontre avec sa femme, leur vie à deux, elle ne pensant qu’à sa carrière et le reléguant au rang de nounou, car elle le méprise en fait, l’évolution de leur couple. Chaque partie du roman commence par une scène du passé de Kevin, pour ensuite avancer dans l’histoire, les relations entre Kevin et son neveu, et l’enquête elle-même, cette façon de construire le récit m’a beaucoup plu.

Les personnages sont très intéressants, avec leurs qualités et leurs faiblesses et l’auteur nous livre un portrait du pervers narcissique au féminin truculent ! Nicole est imbuvable avec sa suffisance, sa jalousie maladive (elle demande à Kevin qui il préfère entre elle et leur fille et surtout qui choisirait-il de sauver si elles étaient toutes les deux en train de se noyer!).

Kevin en écrivain raté, plus ou moins alcoolo, qui trouve un sens à sa vie en s’occupant de David et les relations qu’il entretient avec la truculente Fran, géniale en femme shérif à la retraite, lesbienne qui ne se cache pas et a épousé sa compagne…

Suivre leurs pas dans le Vermont sur les traces des responsables de la tuerie, est passionnant, avec des scènes où Fran et Kevin sont armés jusqu’aux dents et prennent leur destin en mains. On est loin de la passivité dans laquelle Kevin était noyé au départ…

C’est le premier roman de Pierre Simenon que je lis, après avoir des critiques très positives et son style me plaît beaucoup. Il est le fils de Georges Simenon, et réussit très bien à se faire un prénom.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de découvrir cet auteur que je vais suivre.

 

#LenfantDeGarlandRoad #NetGalleyFrance

 

L’auteur

 

Fils de Georges Simenon, Pierre Simenon, né en 1959 à Lausanne, a travaillé dans une banque privée genevoise avant de partir pour les États- Unis en 1987, où il devint avocat de cinéma. Il réside actuellement en Nouvelle-Angleterre avec sa femme et ses deux enfants. Après son premier roman, Au nom du sang versé, il a écrit un récit autobiographique intitulé De père à père.

 

Extraits

 

Elle s’était bien gardée d’ajouter que, de cette tombée en disgrâce, et des difficiles années qui s’en suivirent, elle avait hérité, outre un souvenir cruel, une confiance parcimonieuse envers ses semblables et une volonté farouche de ne plus jamais manquer de rien – et surtout de ne plus jamais dépendre d’autrui. Cela aussi, il ne le comprendrait que plus tard.

 

Avant la fin de la soirée, Fran en était arrivée à la triste conclusion que Nicole était soit une garce égocentrique, trop absorbée par elle-même pour pouvoir réellement partager de l’amour avec autrui, soit, plus probablement, une manipulatrice perverse narcissique passée maîtresse dans la vampirisation émotionnelle de son conjoint, victime de choix. Bien-sûr, elle n’en avait jamais fait part à Kevin.

 

Conscience, mon cul, Fran ! la seule conscience que nous ayons réellement est celle de l’inéluctabilité de notre propre mort. Cela ne nous rend pas supérieurs au reste de la création, seulement plus angoissés.

 

Une sourde intuition, sans fondement concret avait fait son chemin en lui bien avant que n’apparaissent les premiers soupçons. Et, comme l’on rejette les signes avant-coureurs d’une maladie, il s’était longtemps efforcé d’ignorer ce que son cœur savait déjà. A ce jour, il ne pouvait toujours pas déterminer à quel moment précis il avait basculé et s’était résolu à se confronter à la réalité.

 

Nicole bâtissait et gérait son empire et se contentait de son rôle de parentage à la demande, assumant sa tâche de mère au gré de ses disponibilités, comme on commande un film sur Netflix, un soir de désœuvrement. 

 

Il n’avait déjà pas été facile pour Fran d’être la première femme shérif d’un comté du Green Mountain State, mais y être parvenue en étant ouvertement gay avait à l’époque relevé d’une véritable gageure et témoignait autant de ses hautes qualités professionnelles que de la ténacité et de la discrétion des deux femmes.

 

Kevin siffla d’admiration. Même en ayant grandi dans le Vermont, où les armes à feu sont presque aussi courantes que les moustiques en été et la neige en hiver, il ne pouvait cacher sa surprise devant l’arsenal de l’ex-shérif.

 

Si la mort, comme son complice le temps, efface implacablement les souvenirs, elle accomplit son œuvre de façon sélective. Les défauts du défunt disparaissent, ses qualités et les bons moments demeurent au point de prendre une proportion démesurée grâce au vide ainsi laissé.

 

Tolérer l’inacceptable s’était révélé plus facile que défendre son droit au respect…

 

Il avait été incapable de prouver sa réelle valeur à sa femme. Encore une échappatoire, car la seule personne qu’il lui fallait convaincre n’était autre que lui-même.

 

Lu en mai 2019

Publié dans Littérature belge

« Cachemire rouge » de Christiana Moreau

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi sur NetGalley après avoir flashé sur la couverture:

 

 

 

Quatrième de couverture

 

Trois destins liés par un fil rouge, celui d’un précieux cachemire tissé de manière ancestrale. Toscane. Alessandra est fière de la qualité des pulls et étoffes qu’elle vend dans sa boutique de Florence. Une fois par an, elle va s’approvisionner en Asie. Jusqu’à ce coup de foudre pour le cachemire rouge filé par une jeune fille, Bolormaa. Dans les steppes de Mongolie, celle-ci mène une existence nomade avec sa famille, en communion avec la nature. Mais, lorsqu’un hiver glacial décime leur troupeau de chèvres, elle doit quitter ses montagnes pour travailler à l’usine
en Chine. C’est là qu’elle rencontre XiaoLi. Bientôt, dans l’espoir de se construire un avenir meilleur, les deux amies font le choix du départ. De l’Asie à l’Europe, du Transsibérien jusqu’en Italie, elles braveront tous les dangers pour prendre leur destinée en main et tenter de réaliser leur rêve.

Avec humanité et un grand sens du romanesque, Christiana Moreau compose une histoire vibrante, véritable ode à l’amitié et au courage.

PRIX DES LECTEURS CLUB 2017.

PRIX DU PREMIER ROMAN ROTARY CLUB COSNE-SANCERRE.

 

Ce que j’en pense

 

Ce roman nous raconte l’histoire d’une jeune fille mongole, Bolormaa, obligée de quitter son milieu familial car le réchauffement climatique a provoqué la décimation du troupeau familial. Le père, sous la pression de ses fils, doit se résoudre à vendre le reste du troupeau à un acheteur chinois sans scrupules. Ils vont s’occuper de troupeaux sédentarisés pour produire en chaîne, ce qu’ils faisaient de manière respectueuse de la nature auparavant, dans une mégalopole Ordos, poussée dans la steppe grâce à une idée germée dans le cerveau de technocrates mégalomanes.

Son père lui laissait toujours le produit de la tonte des cinq premières chèvres, alors pour la dernière fois, elle recueille la précieuse laine, qui donne ce fameux cachemire si prisé dans le monde entier. Elle décide d’utiliser les recettes de sa grand-mère pour mettre au point une teinture rouge et fabriquer un pull qu’une Italienne Alessandra, qui vient tous les ans acheter la précieuse laine pour son magasin de luxe.

Retrouver la jeune femme en Toscane lui sert de moteur pour s’accrocher à la vie. Adieu la yourte, la vie nomade au grand air, bonjour l’esclavage.

Bolormaa, dont le prénom signifie cristal, va donc travailler dans un atelier tenu par les chinois, subit le racisme de ses « collègues » chinoises, se fait violer par le chef d’atelier. Elle réussit à se faire une amie chinoise, XiaoLi après cette agression et toutes deux vont décider de partir à la recherche de l’Eldorado européen.

On va les suivre dans leur long voyage en train : le Trans mongolien, puis le transsibérien puis Moscou où elles partent à la rechercher du passeur, le voyage en camion la Pologne, la montagne à pied pour entrer en Autriche car les contrôles ont été resserrés, pour arriver en Italie et se retrouver à nouveau sous la coupe des Chinois mafieux (j’ai l’impression d’utiliser un pléonasme !) elles sont à nouveau esclaves dans les ateliers pour payer les dettes des passeurs (avec des intérêts astronomiques !!!)

Christiana Moreau nous raconte le changement climatique avec les dzuds : phénomène climatique caractérisé par une vague de froid extrême faisant suite à un été caniculaire, et les hivers particulièrement enneigés pendant lesquels le bétail est incapable de trouver sa nourriture.

Elle évoque aussi le statut des femmes à l’époque de Gengis Khan : « Les Mongoles avaient une situation bien meilleure que la plupart des femmes de cette époque. Elles administraient leur foyer, pouvaient divorcer de leur mari et étaient des conseillères écoutées »

On découvre aussi la haine des Chinois envers les Mongols à cause de Gengis Khan ; ces Chinois qui construisent des mégapoles dans les Steppes au milieu de nulle part, telle Ordos, pour les abandonner ensuite car illusoires les transformant en cités fantômes…

J’ai aimé la relation qui se tisse dans le train entre les deux jeunes filles et la Baba russe, qui rentre chez elle après avoir rendu visite à sa fille, la manière dont elle partage la nourriture, les chants…

Christiana Moreau explique aussi la manière dont la Chine a établi sa mainmise sur le cachemire, spéculant sur la raréfaction des troupeaux, donc de la laine, imposant ses tarifs au monde entier.

Ce roman est un coup de cœur, j’ai adoré suivre les pas de Bolormaa et XiaoLi, dans ce périple dur, leur courage est exemplaire. Cette belle histoire ne va pas arranger mon opinion sur les Chinois, que je ne porte pas trop dans mon cœur (droits de l’homme, persécution des Tibétains…). On n’est jamais dans l’angélisme, même s’il y a un « Happy End ».

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Préludes qui m’ont permis de découvrir ce roman et donné l’envie de lire « La sonate oubliée », son premier roman.

#CachemireRouge #NetGalleyFrance

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L’auteure

 

Christiana Moreau est une artiste peintre, sculptrice et écrivain.

Après un recueil de poésie, « Poesimage » (2014), « La Sonate oubliée » (2017) est son premier roman.

Elle vit à Seraing, dans la province de Liège.

 

Extraits

 

Il règne alors une grande effervescence dans la plaine. Tous les éleveurs rejoignent en famille les troupeaux. Chaque animal doit être soigneusement peigné afin de récolter cette fibre tellement convoitée qui se cache sous les grands poils et à partir de laquelle on produira le cachemire.

 

Des dizaines de bêtes gisaient gelées autour d’eux. Ils ont perdu la moitié du cheptel et on failli y laisser leur peau. Rares, il y a vingt ans, les dzud sont désormais de plus en plus fréquents. La Mongolie semble victime d’un grand bouleversement climatique.

 

Le bonheur est un cristal qui se brise au moment de son plus grand éclat. Cristal, c’est la signification de son prénom mongol : Bolormaa.

 

La nuit tombe très vite en Mongolie et dire qu’on voit les étoiles serait un euphémisme. On vit dans la Voie Lactée. La galaxie complète s’ouvre sur l’absolu. L’immensité.

 

Isolée au milieu des Chinois, elle a dû pour la première fois essuyer des propos racistes…

… Les Hans ont conservé la mémoire des invasions mongoles qui durant des siècles ont ravagé le pays, brûlé les villes et les ont exterminés. Ils traînent derrière une rancune millénaire.

 

La forme ronde de la yourte qui évoque la voûte céleste avec ses piliers centraux symbolisant l’axe cosmique, la liaison entre la terre et le ciel qui est la base de toute pratique spirituelle…

 

L’absence et les souvenirs de son père, quand il expliquait qu’il y a deux milles ans on trouvait ici des steppes couvertes d’une végétation verdoyante, sillonnées de vifs cours d’eau et de terres fertiles. Malheureusement, les hommes insensés ont détruit ce don du ciel si précieux, déplorait-il. Les guerres, le défrichage à outrance et la coupe immodérée des arbres ont causé l’appauvrissement, la dégradation et la détérioration des sols.

 

XiaoLi culpabilise d’avoir entraîné Bolormaa dans ce nouvel esclavage. Elle n’a pas gagné l’Eldorado, elle a juste retourné le sablier ; le même gravier de malheur s’écoule en sens inverse. A quoi bon avoir quitté Ordos, songe-t-elle, si c’est pour croupir au fond d’un atelier identique ?

 

La société occidentale est devenue une société de l’image. Des images qui se déversent en cascade du matin au soir. Photos, reproductions de tableaux imprimées en relief sur toile à des prix dérisoires, dans les chaînes de magasins de décoration à bon marché, inondant des cohortes de consommateurs qui aiment renouveler leur cadre de vie tous les trois ans, d’après les statistiques…

 

 

Lu en avril mai 2019

Publié dans Littérature américaine

« Tangerine » de Christine Mangan

Je vous parle aujourd’hui d’un livre en accès libre sur NetGalley dont le titre est une invitation au voyage:

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Tanger, 1956. Alice Shipley n’y arrive pas.

Cette violence palpable, ces rues surpeuplées, cette chaleur constante : à croire que la ville la rejette, lui veut du mal.

L’arrivée de son ancienne colocataire, Lucy, transforme son quotidien mortifère. Ses journées ne se résument plus à attendre le retour de son mari, John. Son amie lui donne la force d’affronter la ville, de sortir de son isolement.

Puis advient ce glissement, lent, insidieux. La joie des retrouvailles fait place à une sensation d’étouffement, à la certitude d’être observée. La bienveillance de Lucy, sa propre lucidité, tout semble soudain si fragile… surtout quand John disparaît.

Avec une Tanger envoûtante et sombre comme toile de fond, des personnages obsessionnels apprennent à leurs dépens la définition du mot doute.

 

Ce que j’en pense

 

Nous sommes à Tanger, en 1956. Déjà, les frémissements de l’indépendance sont palpables… Deux jeunes femmes, qui sont devenues amies lors de leurs études, se retrouvent. Hasard ?

En fait, Lucy débarque à l’appartement d’Alice qui vit dans cette ville avec son époux, John surtout intéressé par la rente qu’elle touche tous les mois, en attendant l’héritage pour ses vingt et un ans et qui traficote on ne sait trop quoi…

Autrefois Alice fut sous la coupe de Lucy, engluée dans une amitié envahissante pour ne pas dire toxique. Un secret les a séparées, la mort accidentelle de Tom, l’amoureux d’Alice qui ne s’en est jamais vraiment remise et a dû être internée pendant quelques mois.

On comprend très vite que la relation quasi-fusionnelle entre les deux amies, est toxique, pathologique, car Lucy ment tout le temps, manipule tout le monde et tient à garder à tout prix son emprise, quitte à démolir tout ce qui se met en travers de son chemin. Mais, Alice n’est pas très nette non plus, perdue entre le passé et le présent, dans les souvenirs qui remontent ou pas à la surface, avec ses hésitations, tergiversations…

« Je savais tout d’elle, qu’elle m’était si proche qu’il semblait parfois que nous étions une seule et même personne. »

Le malaise monte au fur et à mesure qu’on tourne les pages, on finit par ne plus savoir qui manipule qui, et cette sensation de confusion est entretenue par la manière dont Christine Mangan a construit son récit, alternant les témoignages de Lucy et d’Alice ; je me suis même demandée à un moment si ce n’étaient pas deux avatars, une personnalité multiple, si on ne nageait pas en pleine psychose…

J’ai aimé suivre ses deux femmes, dans la chaleur étouffante de Tanger, les suivant dans les souks ou les bars bizarres, ou au contraire vers la plage, et les tombes… Tanger et ses couleurs bleu, rouge, jaune, et son thé à la menthe brûlant, Tanger et ses odeurs d’épices, Tanger et le contraste des cultures, Tanger et ses noms multiples : Tingis, Tangiers…

« Ce n’était pas une ville où l’on arrivait et où l’on pouvait se sentir immédiatement chez soi – non, il y avait un processus à l’œuvre, une épreuve, une sorte d’initiation à laquelle seuls les plus courageux survivaient. Un endroit qui inspirait la rébellion, l’exigeait de ses habitants de ses citoyens… »

Les autres personnages sont intéressants également, notamment la Tante Maude, femme austère qui a pris Alice en charge à la mort de ses parents, si peu démonstrative qu’on en vient à la soupçonner aussi, ou encore Joseph alias Youssef, habitant mystérieux de la ville, peintre à ses heures et qui aime escroquer les touristes. Par contre, John, l’époux d’Alice est un peu terne…

Ce roman m’a plu par les thèmes abordés, la mémoire, l’amitié, entre autres, mais la sensation de malaise a persisté, même en le refermant, me laissant perplexe car la fin est déconcertante…

Je tiens à préciser qu’un élément perturbateur s’est glissé dans cette lecture : il s’agissait d’épreuves et la mise en page laissait à désirer avec des coquilles…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Harper-Collins qui m’ont permis de découvrir cette auteure dont c’est le premier roman, peut-être une auteure à suspense à suivre.

#Tangerine #NetGalleyFrance

 

L’auteur

 

Christine Mangan est diplômée de l’University College de Dublin, où elle a rédigé une thèse sur la littérature gothique du XVIIIe siècle, et de l’Université du Sud du Maine, où elle a suivi un Master d’écriture. Tangerine est son premier roman.

 

Extraits

 

J’oublie ce qui s’est passé. C’est une sensation étrange, car elle a toujours été là, à rôder sous la surface, menaçant de la briser. Mais il arrive que son nom m’échappe, alors j’ai pris l’habitude de le noter sur les morceaux de papier que je trouve. La nuit quand les infirmières sont parties, je le murmure pour moi, comme une leçon de catéchisme apprise enfant, comme si le rabâcher allait m’aider à me souvenir, m’empêcher d’oublier, car je me répète, je ne dois pas oublier.

 

Laisse tout ça au passé, m’avait-elle conseillé, comme si les souvenirs étaient des objets qu’on pouvait ranger dans des boîtes assez solides pour ne jamais laisser échapper les secrets qu’elles contenaient. dixit Tante Maude

 

Tôt ou tard, tout finit par changer. Le temps passe, insoumis – quels que soient nos efforts pour en figer, modifier ou récrire le cours. Il n’y a tout simplement rien qui puisse l’arrêter, absolument rien.

 

Alors, le Maroc est votre maison… oui, il est à vous. Vous êtes une Tangerine à présent, dit-il non sans malice, car il s’agissait en fait du nom du fruit, et non celui des habitantes.

 

Ces jours-là, je sentais que tout mon être dépendait des liens intimes qui nous unissaient et je ne voulais pas la quitter. Mais à d’autres moments, je la détestais, me méprisais, la méprisais, elle, pour cette dépendance, cette relation fusionnelle que nous avions construite – même si, d’humeur sombre, il m’arrivait de me demander s’il s’agissait bien d’une relation…

 

Tanger et Lucy se ressemblaient, me dis-je. Des énigmes insolubles qui refusaient de me laisser en paix. Et j’en avais assez de ne pas savoir, d’avoir toujours l’impression d’être en marge des choses, à la périphérie.

 

Les jeunes filles savaient tout des garçons de l’université d’à côté – il leur importait manifestement beaucoup de connaître leur futur mari. Elles avaient beau étudier la littérature, les mathématiques et même la médecine pour certaines, il semblait que la grande majorité d’entre elles avait déjà compris que la profession à laquelle elles se destinaient, était celle de mère et d’épouse.  

 

Elle pensa à Tanger, à tous les noms qu’elle portait, aux changements qu’elle avait subis. Aux personnes qui l’avaient revendiquée comme leur au fil des siècles – un large éventail de nationalités de langues. Tanger était la ville de la métamorphose, elle se transformait afin de survivre.

 

 

Lu en avril mai 2019

Publié dans Littérature américaine, Science fiction

« Élévation » de Stephen King

Petit détour par la SF, aujourd’hui avec ce dernier opus de Stephen King :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Dans la petite ville de Castle Rock, les rumeurs circulent vite. Trop vite.

C’est pourquoi Scott Carey ne veut confier son secret à nul autre que son ami le docteur Bob Ellis. Car avec ou sans vêtements, sa balance affiche la même chose, et chaque jour son poids diminue invariablement. Que se passera-t-il quand il ne pèsera plus rien ?

Scott doit également faire face à un autre problème : les chiens de ses nouvelles voisines ont décidé que sa pelouse était le lieu idéal pour faire leurs besoins. Entre le couple et Scott, la guerre est déclarée. Mais lorsqu’il comprend que le comportement des habitants de Castle Rock, y compris le sien, envers les deux femmes mariées met en péril le restaurant qu’elles ont ouvert en ville, il décide de mettre son « pouvoir » à contribution pour les aider.

Un roman joyeux, exaltant et teinté de tristesse.

 

Ce que j’en pense

 

L’histoire de Scott est très belle : atteint de surpoids, il monte rarement sur la balance, mais brutalement il se met à perdre du poids de manière incompréhensible : les chiffres baissent alors qu’il continue à mal se nourrir, et en plus, cela ne se voit pas, son corps reste le même, il entre toujours dans ses habits. Cela laisse son ami le doc, avec lequel il joue au tennis, perplexe et inquiet.

Il vit seul, avec son chat, car sa femme est partie et il ne s’en remet pas si bien que cela. De surcroît, ses relations avec ses voisines lesbiennes qui sont mariées et tiennent un restaurant, ne sont pas au beau fixe : elles vont courir laissant leurs chiens en liberté, lesquels vont faire leurs crottes sur sa pelouse.

Il en résulte une prise de bec, car l’une des deux a un caractère de cochon et nie les faits, il va donc surveiller et les prendre sur le fait.

Stephen King raconte de belle manière la chute des kilos, les angoisses de Scott qui veut absolument que les relations de voisinage soient bonnes, mais que faire quand Deirdre le rabroue sans cesse. Certes, c’est difficile pour les deux femmes : les gens se moquent d’elles, boycottent leur restaurant, l’homophobie bat son plein.

La perte de poids a des avantages, Scott se sent léger, sait que l’horloge tourne, il finira par ne plus rien peser… Il se paye le luxe d’une course à pied, affrontant Deirdre qui est une ancienne championne, doublant au passage des concurrents qui se moquent de « cet obèse » qui ose se confronter aux sportifs au corps svelte !

Mine de rien, l’auteur dénonce tous les travers de l’Amérique profonde : raciste, homophobe, grossophobe… et comme la vie serait légère sinon… il ne tombe jamais dans la caricature, alors que son propos vise Donald Trump au passage !

A force de le délester de ses kilos, le corps évolue différemment comme en apesanteur, ou comme Icare voulant s’approcher du soleil, plus rien ne pèse sur la vie de Scott, ce qui permet à Stephen King de faire des référencer à la mort…

Quel plaisir de retrouver Stephen King que j’avais un peu délaissé depuis la lecture de 22/11/63… Ce roman m’a énormément plu, même si le ton est différent des autres romans de l’auteur, on reste dans le fantastique. Le titre m’a beaucoup plus : on s’élève avec le héros, car cette « élévation » du corps suggère aussi celle de l’esprit et l’histoire se termine en feu d’artifice.

En outre, ce roman est « illustré » : des dessins nous sont proposés pour illustrer chacun des chapitres rendant la lecture encore plus savoureuse.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Le Livre de Poche pour m’avoir permis de découvrir de roman.

#Elevation #NetGalleyFrance

♥ ♥ ♥ ♥

Extraits

 

Je connais bien le syndrome d’évitement de la balance : je l’ai rencontré pendant toute ma carrière. J’ai aussi vu l’inverse : les pesées compulsives, en général chez les boulimiques ou les anorexiques. Tu n’as pas vraiment l’air de l’un ou l’autre.

 

Scott se rappelait sa joie quand il avait enfin trouvé le courage de monter sur la balance au début du mois. Son ravissement, même. Perdre du poids régulièrement depuis le préoccupait, oui, mais pas tant que ça. C’était le truc des vêtements qui avait changé la préoccupation en peur…

 

Le temps est invisible. Contrairement au poids.

Quoique, peut-être, n’était-ce pas vrai. On sentait le poids, oui – quand on avait trop, cela rendait « traînasson » – mais n’était-ce pas principalement, comme le temps, une création humaine ? Les aiguilles de l’horloge, les chiffres de la balance n’étaient-ils pas seulement les instruments d’une tentative de mesure des forces invisibles ayant des effets visibles ? Un faible effort pour circonscrire une réalité plus vaste, au-delà de ce que les simples humains considéraient comme telle ?

 

Allumant son ordinateur, il déplaça le Jour Zéro au 15 mars. Il avait peur – ne pas avoir peur aurait été de l’inconscience – mais il était aussi curieux. Et autre chose encore, heureux ?  Était-ce cela ? Oui. C’était sans doute dingue, mais il était heureux. Il se sentait sans conteste privilégié. Ça, c’était dingue, dirait le docteur Bob, mais Scott jugeait cette impression sensée. Pourquoi se lamenter de ce qu’on ne pouvait changer ? Pourquoi ne pas l’accepter ?

 

Scott n’avait jamais été aussi heureux de sa vie. Quoique le mot heureux fût trop faible : ce qu’il découvrait en explorant les limites ultimes de sa résistance, c’était un autre monde.

Tout mène là, songea-t-il. A cette élévation. Si c’est ce qu’on ressent quand on meurt, on devrait se réjouir de partir.

 

Tout le monde devrait connaître cela, songea-t-il, et peut-être est-ce le cas à la fin ? Peut-être tout le monde s’élève-t-il au moment de mourir ?

 

Lu en mai 2019

Publié dans Littérature italienne

« L’île des derniers secrets » d’Emma Piazza

Je vous parle aujourd’hui d’un livre choisi sur NetGalley :

 

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Depuis que l’homme qu’elle aimait est parti, Teresa ne parvient plus à peindre. Peut-être est-ce la solitude, ou cet enfant qui grandit dans son ventre malgré elle…
Aussi, quand sa grand-mère lui lègue la villa familiale en Corse, elle hésite : elle s’était jurée de ne jamais retourner sur la terre natale de son père, avec qui elle a rompu les liens. Mais n’est-ce pas une chance de mener une vie plus stable ?

De retour au cap Corse, la beauté sauvage de l’île l’envoûte à nouveau : l ’austérité de la garrigue, les vagues se brisant contre les rochers. Teresa se heurte cependant à l’accueil hostile de sa famille, auquel vient bientôt s’ajouter le sentiment d’être épiée…
Une nuit tragique, tout bascule : Teresa se retrouve prisonnière dans une maison inconnue et pourtant étrangement familière.

Pourquoi personne ne lui vient-il en aide ? Et si tout le monde connaît la vérité, pourquoi tout le monde se tait ?

 

Ce que j’en pense

 

Joli roman choral, qui nous entraîne dans un voyage en Corse, celle qu’on appelle l’île de Beauté, où l’héroïne Teresa revient pour une histoire d’héritage qui va s’avérer sordide.

Elle est partie vivre à Lisbonne, à la suite d’un chagrin d’amour, où elle fait la connaissance de William, que la vie n’a pas gâté non plus puisqu’il a perdu sa femme et sa fille prématurément, et depuis ce biographe, dénicheur d’artistes, encore inconnus, est en mode survie.

Il avait le projet de rencontrer un peintre corse, Pascal qui a mystérieusement disparu, le lendemain de l’inauguration de la galerie qui avait décidé de le faire connaître, la galeriste ayant été retrouvé morte…

Tous les deux vont se retrouver sur l’île, Teresa pour affronter sa famille, mais la grand-mère meurt assassinée après avoir signé la donation (qui exclut le père de la jeune femme). Bien-sûr, le père est accusé et la commissaire qui mène l’enquête, Louise, est la propre tante de Térésa.

Teresa est plus ou moins témoin du meurtre et se cache pour échapper au mystérieux individu, et on finit par l’enlever et la retenir prisonnière. Qui sont les bons et les méchants?

Ce roman nous offre une histoire de secrets de famille, de vengeance, sur fond de folie, avec ce peintre étrange qui a des liens troubles avec cette famille.

Alors que William s’est retrouvé père sans le vouloir et n’a pas très bien assumé, Teresa découvre qu’elle est enceinte et dépassée car elle a rompu avec le père, ce qui donne des réflexions sur la maternité et les bouleversements qu’elle provoque. Comment aimer un bébé à venir, quand les relations avec son propre père sont très compliquées ?

« … je me répétais obstinément qu’il était mon père et que je devais l’aimer, sous peine de me noyer dans l’abîme qui s’était ouvert en moi. »

Emma Piazza réussit à entraîner le lecteur, à le prendre très vite au piège et ce roman qui démarre plutôt en mode diesel, se révèle très intéressant car on suspecte tout le monde tour à tour, et la description de la Corse, ses coutumes, la manière dont la loi du silence est omniprésente, (tout le monde sait tout, mais on ne dit rien et quand des informations passent, on n’hésite pas à parler de commérages ou de calomnies !), ou la manière dont l’île influence les gens qui arrivent, (avec la colère de Teresa par exemple) , tous ces éléments m’ont permis de passer un très bon moment.

« La Corse possède une nature absolue, rugissante. Montagnes, hommes et mer se confondent en une seule et même splendeur rageuse. Cette terre a le visage hérissé d’une barbe sauvage, ses yeux portent la couleur du maquis, et même son cœur est embroussaillé. »

Bref, j’ai bien aimé voyager sur cette île pleine de mystère en compagnie de ces personnages étranges, rugueux autant que leur île…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Mazarine (dont le catalogue me plaît beaucoup) qui m’ont permis de découvrir cette auteure dont ce thriller est  le premier roman …

 

#LileDesDerniersSecrets #NetGalleyFrance

 

 

L’auteur

 

D’origine italienne, Emma Piazza vit aujourd’hui à Barcelone où elle travaille comme scout pour une agence littéraire. L’Île des derniers secrets est son premier roman.

 

 

Extraits

 

Avec le temps, je n’ai plus peur de partir, mais je ne sais pas revenir. Désormais, tous les lieux se valent.

 

J’ai trouvé un vol pour la Corse qui part dans une semaine, sans faire escale à Paris. Je l’ai payé à prix d’or. Je n’aime pas l’avion, surtout quand je suis stressée, mais c’était la seule option. La Corse est isolée du reste du monde. Si elle pouvait, elle irait s’échouer encore plus loin.

 

Je crois que vouloir des enfants est un choix irrationnel. Je pense aussi que les gens qui décident de ne pas en avoir mènent une vie, disons, plus sereine. Pourtant, la plupart des gens en veulent et ceux qui ont choisi de se risquer dans cette expérience en parlent comme de la plus belle de leur vie. La plus heureuse.

                                                                                                      

C’est la science, William, me disait-elle, et la science n’est pas infaillible, mais un ensemble infini de tentatives.

 

Je viens de comprendre une chose importante. Quand une femme vous annonce sa grossesse, elle vous demande surtout de faire preuve d’un effort d’empathie au-delà de vos forces. Et elle vous place face à un choix très clair : ou vous êtes prêt, ou vous ne l’êtes pas. Dans ce dernier cas, et ce n’est pas grave, mieux vaut le lui faire savoir.

 

Dans cet échange silencieux, nous nous disons beaucoup. Que nous nous sommes trouvés et que nous nous comprenons. Que deux vides qui se rencontrent n’en font peut-être pas un plus grand, mais parviennent à se combler. Que dans les moments de détresse, un nouvel ami peut susciter de nouveaux sourires.

 

La Corse est renfrognée et ombrageuse, comme mon père. Mais, une clarté palpite dans ses yeux.

 

Cette maison est une île sur l’île, et le cap Corse est une autre île sur l’île. Je suis entourée par la mer et l’oubli. Personne ne sait où je me trouve, je ne peux pas communiquer avec l’extérieur. La bâtisse, délimitée par le jardin d’un côté et la mer de l’autre, m’a engloutie et faite prisonnière. Ma prison a des barreaux de couleur, elle est l’esprit d’un fou. La seule attache qui me reste avec la réalité se trouve dans mon ventre.

 

William, lui, est bel et bien présent. Il a assisté à mon entretien avec Louise, attentif et rassurant. Nous avons confiance l’un en l’autre. La colère de l’île ne l’a pas infecté. Il n’appartient pas à ce lieu, il vient de la lumière de Lisbonne, de sa maison remplie de livres.

 

Cette île est mon ennemie, et pourtant elle est si souffrante, archaïque, resplendissante et forte, qu’elle finit par m’être chère.

 

La métamorphose a eu lieu sur l’île, grâce à elle, je me confonds avec elle, après avoir effleuré une part de moi cachée sous des couches de mensonges et de négation.

 

Le mystère est toujours dissimulé derrière d’épais murs de mensonges, univers parallèle où vivent des fantômes et des vérités multiples, des histoires que nous ignorons. Celles-ci poursuivent leur existence invisible, et nous la nôtre.

 

 

Lu en avril mai 2019,

Publié dans Littérature belge

« L’enfant de Noé » : Eric-Emmanuel Schmitt

Je vous parle aujourd’hui d’un roman qui m’attendait dans ma PAL depuis pas mal de temps avec :

 

L'enfant de Noé de Eric-Emmanuel Schmitt

 

 

Quatrième de couverture

 

« – Nous allons conclure un marché, veux-tu ? Toi, Joseph, tu feras semblant d’être chrétien, et moi je ferai semblant d’être juif. Ce sera notre secret, le plus grand des secrets. Toi et moi pourrions mourir de trahir ce secret. Juré ?

– Juré. »

  1. Joseph a sept ans. Séparé de sa famille, il est recueilli par le père Pons, un homme simple et juste, qui ne se contente pas de sauver des vies.

Mais que tente-t-il de préserver, tel Noé, dans ce monde menacé par un déluge de violence ?

Un court et bouleversant roman dans la lignée de Monsieur Ibrahim… et d’Oscar et la dame rose qui ont fait d’Éric-Emmanuel Schmitt l’un des romanciers français les plus lus dans le monde.

 

 

Ce que j’en pense

 

Ce court roman nous raconte l’histoire de Joseph, jeune enfant juif âgé de sept ans, qui doit se cacher dans un orphelinat catholique dirigé par le Père Pons pour échapper à la déportation.

Il va rencontrer d’autres enfants dans la même situation que lui, notamment Rudy que le Père Pons lui désigne comme parrain car il est plus âgé, mais rebelle, refusant systématiquement d’étudier, car ses parents et ses frères aînés, brillants intellectuels ont été déportés alors à quoi cela servirait ?

Ces enfants suivent les cours de catéchisme, vont à la messe, mais n’ont pas le droit de communier, ce qui fait que Joseph proteste et sent exclus. Les échanges entre le Père Pons et lui sont savoureux, chacun tentant de connaître de plus près la religion de l’autre, le Père collectionnant dans la crypte des objets et des textes liés au judaïsme pour les préserver autant que pour les étudier.

Je trouve très émouvants les liens qui se tissent entre le Père Pons et Joseph, sur le plan affectif comme sur le plan spirituel.

Je reprends, avec cette lecture « Le cycle de l’invisible » de l’auteure. J’ai lu « Milarépa » dédié au bouddhisme, « Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran » que j’ai adoré, consacré à l’islam ainsi que « Oscar et la dame en rose » dédié au christianisme. Dans « l’enfant de Noé », Éric-Emmanuel Schmitt s’intéresse au judaïsme et à ce qui le différencie du catholicisme, la notion de Messie que les catholiques ont reconnu dans Jésus alors que les juifs l’attendent encore, l’amour qui est au centre pour les chrétiens alors que dans le judaïsme, on met à l’accent sur le respect.

J’ai beaucoup aimé ce court (trop court) roman et j’ai beaucoup de tendresse pour la pharmacienne du village, résistante qui fournit des papiers aux enfants, qui fustige la religion car elle est profondément athée et nous offre une scène magnifique lorsqu’elle s’installe à l’orgue de l’église en jouant « La Brabançonne » pour saluer le débarquement américain (trop tôt hélas car emportée par sa fougue ce qui lui vaudra un destin terrible !)

J’ai profité du mois Belge pour lire ce quatrième opus qui m’a plu autant que les trois précédents, et j’ai retrouvé avec plaisir la plume de Éric-Emmanuel Schmitt que j’aime beaucoup.

 

 

Extraits

 

Nous ne nous sommes jamais dit adieu. Peut-être est-ce dû à l’enchaînement confus des circonstances ? Peut-être fut-ce délibéré de leur part ? Sans doute ne voulaient-ils pas vivre cette scène, encore moins me la faire vivre… Le fil se rompit sans que j’en prisse conscience : ils s’absentèrent l’après-midi du lendemain et ne revinrent plus.

 

Pourquoi étais-je si excité de me rendre à la messe ? Sans doute sentais-je qu’il y avait un fort bénéfice à devenir catholique : cela me protègerait. Mieux : cela me rendrait normal. Être juif pour l’instant, signifiait avoir des parents incapables de m’élever, posséder un nom qu’il valait mieux remplacer, contrôler en permanence mes émotions et mentir.

 

Ainsi, parce que j’étais juif, je n’avais pas vraiment droit au monde normal ! On ne me le prêtait que du bout des doigts. Je ne devais pas me l’approprier ! les catholiques voulaient rester entre eux, bande d’hypocrites et de menteurs !

 

Donc, pour les chrétiens, ça s’est déjà passé, pour les juifs c’est à venir.

Voilà, Joseph. Les chrétiens sont ceux qui se souviennent et les juifs, ceux qui espèrent encore.

Alors, un chrétien, c’est un juif qui a cessé d’attendre ?

Oui. Et un juif c’est un chrétien d’avant Jésus.

 

Selon les grands rabbins, le respect est supérieur à l’amour. Il est une obligation continue. Cela me semble possible. Je peux respecter ceux que je n’aime pas ou ceux qui m’indiffèrent. Mais les aimer ? D’ailleurs ai-je autant besoin de les aimer si je les respecte ? C’est difficile l’amour, on ne peut ni le provoquer ni le contrôler, ni le contraindre à durer. Alors que le respect…

 

En temps de guerre, le pire des dangers est l’habitude. Particulièrement l’accoutumance du danger.

 

On ne retrouve pas ses parents, juste en les embrassant. En trois ans ils m’étaient devenus étrangers, sans doute parce qu’ils avaient changé, sans doute parce que j’avais changé.

 

Le mois Belge

 

Lu en avril 2019

Publié dans Littérature française, Roman historique

« Le sang des Mirabelles » de Camille de Peretti

Petit détour par le Moyen-Age, aujourd’hui avec ce roman choisi sur NetGalley:

 

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

« Depuis le début de la cérémonie, la tête légèrement penchée en avant, elle avait gardé les paupières baissées comme l’aurait fait une fiancée soumise, mais son corps criait la roideur et l’orgueil. Malgré son jeune âge, il n’y avait en elle aucune douceur, aucune fragilité, aucune enfance. La parfaite beauté de la jeune fille, sa peau d’une pâleur extrême, ses petites mains jointes en prière, la finesse pointue de ses articulations que l’on devinait sous le lourd manteau vert doublé de fourrure, tout cela était tranchant comme la lame d’une épée.  »

Au cœur du Moyen Âge, le destin de deux sœurs en quête d’émancipation à une époque vouant les femmes au silence. Un magnifique voyage dans le temps, qui dépoussière le genre du roman historique.

 

Ce que j’en pense

 

Avant de partir en croisade avec le roi Neuf, Lion marie sa fille aînée Eléonore à Guillaume, dit Ours, pensant protéger ainsi son fief et en son absence la jeune sœur, Adélaïde sera sous la « protection » de Cathaud, la sœur tyrannique de Guillaume.

Le roi Neuf désire se faire pardonner après avoir donné l’ordre d’incendier une église dans laquelle s’étaient réfugiés des femmes, des enfants… pour mettre la main sur le domaine du comte des Mirabelles, vassal pourtant exemplaire, et le confier à son cousin.

L’ordre a été exécuté par le meilleur ami de Guillaume, Tancrède qui va suivre le roi dans cette croisade.

Il s’agit d’un mariage de raison, car Guillaume est un veuf inconsolable : sa femme est morte en couches ainsi que le bébé, et la nuit de noces est plutôt sinistre, car il a beaucoup bu…

Rien ne se passe comme prévu : un voisin ambitieux, le duc des Ronces, lorgne sur les terres de Guillaume, et de Lion et tous les moyens sont bons pour arriver à ses fins, il a même épousé la fille du roi de l’Autre Côté de la Mer…

Ils ont tous des noms, des surnoms : Guillaume Ours, Lion, Tancrède dragon, ou Loup pour le neveu de Guillaume, et pour les femmes : Éléonore Salamandre, Adélaïde Abeille, ou Cathaud l’Araignée…

On note déjà que le roman démarre en force avec, en exergue, cette phrase : « Femme, tu es la porte du diable. » Tertullien (155-222). Cela nous met tout de suite dans l’ambiance…

Camille de Peretti raconte, dans une langue truculente du Moyen-Age, la soif des hommes de conquérir les terres, d’étendre leur influence, leur désir de se battre, leurs beuveries tout comme leur camaraderie, car l’amitié qui unit Guillaume et Tancrède est belle et sincère.

Elle nous parle aussi du statut des femmes : elles doivent se taire, être soumises, au service du mari, subir l’acte sexuel, les dents serrées… et le destin de ses deux sœurs emporte le lecteur, leur opiniâtreté, la manière dont elles doivent éviter les pièges que l’on tente de refermer sur elles.

Si Éléonore réussit à endosser le rôle de « maitresse de maison », d’épouse soumise, même si elle batifole un peu avec un ménestrel, c’est beaucoup plus difficile pour Adélaïde, qui doit obéir à la sœur de Guillaume, broder à contre cœur, alors qu’elle est un esprit libre. Elle ne retrouve sa joie de vivre qu’en découvrant les plantes médicinales, décoctions et autres remèdes que prépare « l’apothicaire » juif, le Hibou. Cette gamine m’a beaucoup plu !

« Adélaïde ne se laissera pas emprisonner, elle comprend qu’elle doit se libérer elle-même, découvrir ses propres dimensions, refuser les entraves. »

L’auteure évoque aussi très bien la maltraitance des domestiques qui sont battus, et se taisent, subissent le maître.

Le maître rend lui-même la justice : juger les voleurs, mais aussi les animaux, tel un percheron qui a renversé une enfant et qui est jugé coupable, condamné à avoir la tête tranchée.

Camille de Peretti décrit aussi très bien, le rôle de l’Église, des prêtres qui voient des sorciers partout et aiment tant les persécuter, les brûler… avec un bonus particulier pour le chapelain complètement tordu, pervers, qui ne cherche qu’à nuire à Adélaïde alias l’Abeille. Elle a découvert la joie d’apprendre : les plantes, mais aussi les maladies, (l’ergotisme fait alors des ravages). Et bien-sûr, il faut tuer cette joie suspecte dans l’œuf. Une femme doit rester dans l’ignorance et surtout ne pas penser, ni même rire.

« … à se tenir correctement, à ne parler de rien et surtout à ne pas rire car « le rire est une souillure de la bouche » lui rabâche cette ennuyeuse. »

Les propos sur les femmes font frémir, mais sont hélas des idées répandues encore dans les milieux intégristes…

J’ai bien-sûr cherché à trouver des ressemblances avec des personnes ayant existé (on ne se refait pas !) mais ce n’est pas évident. Le roi Neuf fait penser à Louis VII, l’époux d’Aliénor d’Aquitaine, qui avait mis le feu à l’église de Vitry-en-Perthois… Mais pour les autres c’est plus difficile, je m’y connais peu en blasons, emblèmes, alors il n’est pas aisé de repérer qui que ce soit derrière, Lion, Ours, Loup…

J’ai bien aimé ce roman qui m’a permis de me replonger dans le Moyen-Age, sa langue truculente, ses coutumes et ses côtés monstrueux.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Calmann-Lévy qui m’ont permis de découvrir ce roman ainsi que son auteure.

 

#LeSangDesMirabelles #NetGalleyFrance

 

L’auteur

 

Camille de Peretti est née en 1980 à Paris. Elle est l’auteur de six romans dont Thornytorinx (prix du Premier roman de Chambéry), et Blonde à forte poitrine (Kero, 2016).

 

Extraits

 

Défendre sa religion est une chose juste et bonne, quels qu’en soient les motifs. Tous les grands barons du royaume ont été invités à prendre la croix. Le père Lion ira, car la religion est sa vie. Peu lui importent les fautes que le roi doit se faire pardonner.

 

Le chapelain lui avait affirmé que la femme est faible. Cela, elle ne l’a pas cru. Elle se sait forte. Elle n’a pas eu peur mais elle a gardé les yeux fermés. Le mari est le tenancier du corps de sa femme. Son père lui a rappelé que la femme est soumise à l’homme et doit toujours se tenir prête à le servir. Elle est prête.

 

Car la disparition d’un être cher ne fait pas le vide autour de vous, elle vous oppresse. C’est une matière mobile qui vous épreint pour faire couler la bile de votre détresse, elle vous pénètre et vous engloutit. Les remembrances surgissent malgré lui, comme si on le forçait à garder les yeux ouverts sous la vase.

 

Elle s’emparait du scion et le grandissait à la face de la jeune femme qui ne baissait pas les yeux pour autant. Cette insolence calculée était le véritable déclencheur de l’enfuriosement de l’Araignée. Dès lors, elle estimait que Manon méritait d’être fouettée. 

 

Et des livres. Jamais elle (Adélaïde) n’en a vu autant. Il y en a peut-être une vingtaine. Sur les tranches, elle voit des lettres romaines, mais aussi des alphabets inconnus. Des livres en latin, en arabe, en hébreu. Elle sait que les juifs ne sont pas médecins, cela leur est interdit, mais que leur savoir est très recherché.

 

Comme Ève avant elle, Adélaïde goûte au fruit de l’arbre de la connaissance, elle sait que c’est interdit, que c’est mal. Et surtout elle a le sentiment que cela pourrait changer le cours de sa vie.

 

Guillaume en avait été sincèrement désolé. Il s’était fait la réflexion qu’il était terrible que les hommes, qui sont capables de tant souffrir, puissent infliger à leurs semblables de si grandes douleurs.

 

Le percheron, lui, a commis un infanticide. C’est autrement plus grave. L’animal a donc été capturé et incarcéré dans la prison avec les autres condamnés.

 

Certains souvenirs, quand ils sont rapportés par des gens qui nous sont chers, nous marquent tant qu’on finit par penser qu’ils sont un peu les nôtres aussi.

 

Le contact du corps féminin souille l’âme des hommes.

 

Le roi Neuf était un roi lunatique, tantôt colérique, tantôt faible et impressionnable, mais personne n’aurait pu lui reprocher de n’être pas pieux. Pourtant, la rumeur d’aujourd’hui rapportait qu’il était le pire des impies car il avait donné l’ordre d’incendier une église.

 

Adélaïde aime son aînée sans pouvoir lui parler, et réciproquement, car elles sont femmes. Depuis l’enfance, tout leur est interdit et elles ont appris à se taire pour se protéger.

 

 

Lu en avril 2019

Publié dans Littérature française

« Un métro pour Samarra » : Isabelle de Lassence

Je vous parle aujourd’hui d’un livre choisi dans le cadre d’une opération masse critique spéciale organisée par Babelio avec :

 

Un métro pour Samarra de Isabelle de Lassence

 

 

Quatrième de couverture :

 

Swann Delva étudie la philosophie à la Sorbonne. Le jeune homme s’imagine devenir un penseur en vogue, mais d’ici-là, il gagne sa vie en travaillant dans le métro.

Par hasard, il découvre les stations désaffectées du réseau parisien, et se prend de passion pour ces lieux hors du temps. Un jour d’exploration de la station-fantôme Haxo, dans le XIXe arrondissement, il se retrouve transporté à Samarra, une ville d’Irak, au Moyen-Age. C’est là qu’un calife des Mille et Une Nuits lui pose la plus importante question qui soit : peut-on espérer une vie après la mort ?

Alors que le sommeil le ramène à Paris, Swann ne rêve que de retrouver les splendeurs de Samarra. Mais, pour conserver ses privilèges auprès du calife, déjouer les complots qui le visent et obtenir les faveurs d’une belle astrologue, il doit apporter une réponse aux angoisses du souverain.

Trente-cinq jours de voyages entre Paris et Samarra vont transformer la vie de Swann à jamais…

 

Ce que j’en pense

 

J’ai aimé, surtout au début, suivre les aventures souterraines de Swann Delva, philosophe qui vient d’être admis à la Sorbonne, grâce à une bourse d’étude. Il faut bien ouvrir les portes de l’illustre établissement à des étudiants, méritants, mais dont les familles ne sont pas fortunées, loin de là.

Seulement, une bourse c’est bien mais c’est loin d’être suffisant pour vivre alors il réussit à se faire embaucher à la RATP, job alimentaire. Il s’ennuie derrière son guichet, jusqu’au jour où son chef lui fait visiter une station désaffectée. Il fait des recherches sur internet sur les stations fantômes et tombe sur Haxo. Là, un wagon étrange qui le propulse en Irak, à Samarra, à la cour du calife. Celui-ci le charge d’une réflexion : y a-t-il une vie après la mort ?

Swann, qui doit son prénom, à une passion de sa mère non pour Marcel Proust, mais pour… Dave, est un jeune homme introverti, rempli de TOC, ayant une relation étrange avec sa mère, hyper-protectrice. Son père a disparu du paysage familial et il n’a qu’un seul ami depuis l’enfance, Eliott, artiste dont les parents sont aisés et ont fait bénéficier de leurs largesses notre ami Swann.

Ce roman décrit le désir de Swann d’être reconnu à sa juste valeur et comme ce n’est guère possible tant à la RATP qu’à la Sorbonne, il s’échappe dans l’Irak du Moyen-Age, où il est de moins en moins bien accueilli à chaque expédition, en compétition avec un homme plutôt douteux, qui pratique l’alchimie, sous l’œil d’une belle astrologue.

Le voyage de Swann se fait sur 35 jours (trente cinq chapitres, qui proposent chacun, en en-tête, une réflexion des grands philosophes de toutes les époques) et l’aventure commençait bien. Mais, le rythme enlevé du départ amène peu à peu de la lassitude, du fait de la personnalité du héros tout autant que de l’histoire en elle-même.

C’est l’idée d’utiliser « une faille spatio-temporelle » à la manière de Stephen King, avec une réflexion ésotérique accompagnée de pensées philosophiques, qui m’a amenée à choisir cette lecture.

J’ai bien aimé la scène du café philosophique : Swann planche sur son exposé, ne noie dans l’argumentation, mais, envahi par le trac, n’arrive pas à susciter un réel intérêt chez les auditeurs…

C’est le premier roman d’Isabelle de Lassence ; le thème choisi est intéressant, les pensées des philosophes utilisées pour étayer son récit m’ont beaucoup plu, de même que l’allusion aux « Mille et une nuits »  ; il lui manque encore un peu de punch pour garder le rythme, et tenir en haleine le lecteur jusqu’à la fin. Un début quand même prometteur alors j’attends le prochain…

Un grand merci à Babelio et aux éditions La Belle Etoile qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur.

 

L’auteur

 

Isabelle de Lassence a 33 ans. Après des études de lettres et sciences politiques, elle devient chargée de communication dans une grande entreprise et vit en région parisienne.

Ceci est son premier roman.

 

 

Extraits

 

Cette rame-là avait des allures fantastiques. Lancés à pleine vitesse dans l’obscurité de Croix-Rouge, les wagons éclairés glissaient dans la station sans y faire escale. Sur des silhouettes venues de nulle part, on apercevait les visages des passagers. Quelques curieux collaient la main et le nez contre la vitre pour entrevoir, malgré la pénombre, ces mystérieux quais désaffectés.

 

Swann se mit en route pour l’un de ses cours favoris : la philosophie de la culture. Il y voyait une passionnante philosophie de la philosophie, et surtout des réflexions recyclables pour les conversations quotidiennes.

 

Au réveil, il avait, d’avance des sueurs froides à la perspective de ces regards insistants, ces jugements négatifs, ces questions pièges. D’expérience, Swann savait que parler en public était pour lui une épreuve, et il était persuadé que cela se voyait. Quoi qu’il en soit, l’exercice lui demandait un courage non négligeable.

 Devant son miroir, il répéta et répéta encore.

 

Cette vie que nous considérons comme réelle, n’est-elle pas un mirage ? Généralement, durant nos songes, nous ne suivons pas de raisonnement logique, mais certaines vérités nous apparaissent évidentes…

… Swann décida de se ranger du côté de Descartes : le doute est la preuve que l’on pense, donc que l’on existe. Si l’on ne doute pas, on rêve. Conclusion : Swann avait donc rêvé Samarra.

 

Ce qui compte, pour la philosophie, c’est l’homme en général. La psychologie, elle, est plus empirique et se focalise sur un individu et ses particularités.

 

En bon philosophe rationaliste, Swann se méfiait de cette propension à se vouer à un autre individu. La passion, selon lui, en tout cas jusqu’à présent, risquait de le détourner de l’idéal auquel il aspirait : la connaissance.

 

Pour le commun des mortels, c’est l’éros, le désir charnel dans toute sa vulgarité. Pour le penseur, c’est en réalité une manifestation de l’amour de l’Âme, pas du corps, pas une bagatelle, pas un comportement que les animaux reproduisent par instinct. Réflexion de Swann sur l’Amour.

 

 

Lu en avril 2019