Publié dans 19e siècle, Littérature russe

« La femme d’un autre et un mari sous le lit » de Fiodor Dostoïevski

Et voilà, une rechute… je suis tombée sur une critique de cette nouvelle de Dostoïevski et je n’ai pas pu résister…

la femme d'un autre et un mari sous le lit de Fiodor Dostoïevski

 

Résumé

Persuadé que sa femme le trompe, Ivan Andréiévitch est prêt à tout pour confondre l’infidèle. Il la suit et la guette pendant des heures, il l’espionne et ouvre son courrier à la recherche d’une preuve, il se cache et se ridiculise…

 

Ce que j’en pense

Une autre corde de plus à l’arc de Fiodor Dostoïevski, il peut être drôle !

Il nous livre ici, une comédie sur la jalousie et le mari trompé, ou qui croit l’être, un récit proche du Vaudeville. Mais bien sûr, avec sa touche personnelle avec un héros tourmenté qui interprète tout en fonction de sa présomption.

La nouvelle est composée de deux parties : dans la première, Ivan espionne sa femme, prenant un passant à témoin ce qui donne un long dialogue qui permet de penser qu’il pourrait s’agir de l’amant présumé.

Dans la deuxième partie, c’est beaucoup plus drôle, avec un comique de situation et des échanges savoureux. En fait, il s’agissait au départ de deux nouvelles différentes écrites en 1848  : »La femme d’un autre » et « Le mari jaloux » que l’auteur a réunies à son retour du bagne.

Il y a beaucoup de dialogues, comme au théâtre et des scènes très drôles, notamment dans la deuxième partie, où il se trouve dans un appartement, caché sous le lit avec celui qui est censé être l’amant de sa femme, car ils se sont trompés d’appartement. Il s’en suit un échange truculent, alors que le couple de propriétaires discute dans cette chambre !

Un texte très drôle, mais féroce, ironique car il insiste sur le côté ridicule du personnage, qui au départ, est dans le déni (il enquête pour un ami !) et de sa jalousie et l’épisode du chien est à lui seul un moment de fou-rire. En fait, ce texte aurait pu être écrit directement  pour le théâtre, et il a d’ailleurs été adapté, en 2015, par la jeune troupe des « Nuits humides »…

Challenge XIXe siècle 2017

 

Extraits

Le voilà le bonheur de la famille… Hier c’était lui qui rendait cocus les maris, aujourd’hui il boit le calice…

D’habitude, Ivan Andreievitch avait grand plaisir à ronfler une heure ou deux à l’opéra italien. Il disait même à ses amis, parfois, que c’était agréable et doux.  « La prima dona miaule comme une chatte blanche sa berceuse ! » Mais, des mois avaient passé depuis la dernière saison, et maintenant hélas, Ivan Andreievitch, même chez lui, ne dormait plus la nuit.

On affirme que la musique a ceci de bon, qu’on peut mettre les impressions musicales en harmonie avec n’importe quelle sensation. Un homme joyeux percevra de la joie dans les sons, un homme triste y entendra la douleur. Ce fut une tempête qui siffla dans les oreilles d’ Ivan Andreievitch.

Je ne me tairai pas. Je ne vous permettrai pas de donner des ordres. Certainement, vous êtes l’amant. Si on nous découvre, je ne suis en rien coupable. J’ignore tout.

Lu sur ebooks libres et gratuits

 

Lu en mars 2017

Publié dans 19e siècle, Littérature russe

« Le musicien aveugle » de Vladimir Korolenko

Les challenges ont du bon ! Je vous parle aujourd’hui d’une nouvelle écrite en 1886 par un auteur que je connaissais pas du tout. Toujours sur le site de la bibliothèque russe et slave

 

Avant-propos

En présentant au public français le chef-d’œuvre de Korolenko, nous croyons utile de rappeler le jugement qu’a porté sur « le Musicien aveugle » un critique russe renommé, Skabitchevsky, dans son « Histoire de la littérature moderne ».

« Le Musicien aveugle est le dernier mot de la perfection, une des œuvres les plus admirables que le monde littéraire ait jamais comptées. Impossible d’imaginer un sujet plus simple, avec moins d’artifice, et en même temps une analyse psychologique plus profonde.

Le voici en deux mots : Dans la famille d’un gentilhomme campagnard de l’Ukraine naît un garçon aveugle qui, plus tard, se marie avec l’amie de son enfance et devient un musicien célèbre.

« Toute l’action se passe dans l’âme du héros ; le livre n’est que le tableau du développement intellectuel et musical d’un enfant aveugle. Nous avons sous les yeux une étude purement psychologique, une étude abstraite qui risquerait d’être sèche et ennuyeuse…

 

Ce que j’en pense

Un récit plein de poésie, sans trémolos qui nous raconte l’histoire de Pierre alias Petroussia, aveugle de naissance qui va apprendre à s’orienter, se mouvoir, reconnaître les visages, grâce à l’amour bienveillant de sa mère Anna et de son oncle Maxime, homme qui a beaucoup bourlingué, dans sa jeunesse rejoignant Garibaldi, à la recherche d’un idéal.

« En ces moments, le guerrier mutilé songeait que la vie est une lutte où il n’y a pas de place pour les invalides. Il se disait qu’il était sorti à jamais des rangs, et qu’il était une charge pour autrui ; il se faisait l’effet d’un cavalier désarçonné par la vie et gisant sur le sol. »

Un soir, en s’endormant, il entend des sons différents qui échappent à l’oreille maternelle et comme cela se reproduit, elle comprend que cela provient du chalumeau de Jokhime et la musique va faire son entrée dans l’univers de l’enfant.

Pétroussia utilise ses autres sens pour tenter de percevoir et comprendre ce que ses yeux ne peuvent pas voir.

La découverte du piano que sa mère a acheté car elle en jouait autrefois : mais l’enfant est plus attiré par le chalumeau. Les chansons cosaques l’émeuvent plus que la musique classique. La façon dont la mère entre en compétition avec le paysan est touchante, car dénuée d’animosité.

« Oui, l’instrument viennois avait de la peine à vaincre le chalumeau du petit-russien. Une minute ne s’était pas encore écoulée que l’oncle Maxime frappa tout à coup rudement de sa béquille contre le plancher. »

Vladimir Korolenko livre une réflexion profonde sur la souffrance physique (comme celle de l’oncle Maxime dont le corps est usé) et la souffrance morale : Pétroussia souffre de ne pas être comme les autres, de son hypersensibilité qui fait de lui une véritable éponge et peu à peu le fait sombre dans la mélancolie quand il approche de l’adolescence. L’entrée dans sa vie d’une petite voisine de son âge, Eveline, va encore enrichir la palette de ses émotions.

Les réflexions sur les sons pour exprimer les couleurs, les vibrations sont très belles (le texte a été écrit en 1886) ou lorsqu’il sent par la peau l’évolution de la course du soleil ou de la lune…

Ce récit romantique ne sombre jamais dans le pathos, les mots sont simples mais percutants, une fois le livre commencé, on n’a plus envie d’en interrompre la lecture.

Cet auteur est classé dans les auteurs russes alors qu’il est en fait Ukrainien (le petite Russie disait-on à l’époque où elle faisait partie de la Russie tsariste… J’aime bien l’expression « Petit-Russien » pour parler des Ukrainiens

Un auteur qui m’a beaucoup plu alors que je n’en avais jamais entendu parler et dont j’ai envie de continuer à explorer l’œuvre.

Challenge XIXe siècle 2017

 

L’auteur

Vladimir Galaktionovitch Korolenko, né à Jytomyr le 27 juillet 1853 et mort à Poltava le 25 décembre 1921, est un écrivain ukrainien engagé d’inspiration populiste, auteur de nouvelles, journaliste et défenseur des droits de l’homme.

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Extraits

Peut-être son cœur maternel avait-il senti qu’avec le nouveau-né apparaissait au monde une douleur noire et sans issue, qui restait suspendue au-dessus du berceau pour accompagner la nouvelle existence jusqu’à la tombe même.

Du reste, il se pouvait aussi que ce fût un vrai délire. Quoi qu’il en soit, l’enfant naquit aveugle.

D’abord, il ne prêta pas grande attention au petit aveugle ; mais après, la similitude de l’existence de l’enfant avec la sienne propre parut intéressante à l’oncle Maxime.

C’est ainsi que les sons constituaient pour lui la principale et immédiate expression du monde extérieur ; les autres sensations ne servaient qu’à compléter les impressions de l’ouïe, dans lesquelles, comme dans des moules, se fondaient toutes ses images.

Il semblait que, sous l’influence de la paix extérieure, il surgît des profondeurs de son âme des bruits perceptibles pour lui seul, et auxquels il paraissait prêter l’oreille avec une attention extrême. En le voyant dans ces moments-là, on pouvait croire que la pensée indistincte qui venait de naître dans son esprit commençait à résonner en lui comme une vague mélodie.

Le secret de cette poésie consistait dans cette merveilleuse union entre le Passé, mort depuis longtemps, et la Nature, éternellement vivante, éternellement parlante au cœur de l’homme, la Nature, témoin de ce Passé. Et lui, le rude moujik aux bottes cirées de goudron, aux mains calleuses, portait en lui cette harmonie, ce vivant sentiment de la Nature !

Il y a des êtres prédestinés pour les douceurs et les sublimités de l’amour, d’un amour accompagné de peine et d’inquiétude ; des êtres pour lesquels le souci du chagrin d’autrui constitue comme l’atmosphère propre et comme un besoin organique. La nature les dota au préalable de cette sérénité faute de laquelle aucun acte de la vie journalière ne serait possible ; elle adoucit avec prévoyance les élans, les aspirations de leur vie personnelle, en pliant ces élans et ces aspirations au trait dominant de leur caractère.

Lorsqu’elle avait fait la connaissance du petit garçon sur la colline, au milieu du steppe, Éveline avait ressenti pour la première fois la souffrance aiguë de la compassion, et maintenant sa présence lui devenait de plus en plus indispensable. Séparée de lui, la douleur aiguë de cette plaie qui s’ouvrait, semblait-il, de nouveau, lui revenait plus vive, et il lui tardait de revoir son petit ami, afin de soulager sa propre souffrance par les soins qu’elle lui prodiguait.

https://bibliotheque-russe-et-slave.com/Livres/Korolenko%20-%20Le%20Musicien%20aveugle.htm

 

Lu en mars 2017

Publié dans 19e siècle, Littérature russe

« La sonate à Kreutzer » de Léon Tolstoï

Je vous parle aujourd’hui d’une nouvelle très particulière lue grâce à Bibliothèque Russe et slave:

la sonate à kreutzer de Léon Tolstoi 

Résumé

Dans un train, au cours d’un voyage qui va durer plusieurs jours, plusieurs personnes dont le narrateur, discutent ensemble à propos de l’amour, des relations entre les hommes et les femmes, du mariage. Il y a un avocat et sa compagne, un marchand, et un vieux monsieur. Après une diatribe contre l’amour, l’avocat évoque « l’affaire Posdnicheff », un homme qui a été jugé pour avoir tué sa femme.

Alors, le vieil homme se présente et explique qu’il est lui-même Posdnicheff et décide alors de raconter les évènements qui l’ont conduit à ce geste.

 

Ce que j’en pense

Tolstoï a écrit cette nouvelle en 1891, après avoir entendu la sonate de Beethoven, qui l’a ébranlé (au passage, j’aime Beethoven mais, pas du tout cette œuvre, tout comme la symphonie héroïque), et il n’y va pas de main morte!

En gros, si on résume, le mariage est à rejeter, la sexualité battue en brèche : l’auteur prône la chasteté, purement et simplement et tant pis si l’espèce humaine est vouée à la disparition pure et simple. On a d’un côté les prostituées, de l’autre l’épouse qui se doit d’être vierge et pour finir, le mariage qu’il considère comme de la prostitution légalisée.

En fait, le héros Posdnicheff est doté d’un ego surdimensionné, et ramène tout à lui, même leurs six enfants passent au second plan pour lui, à part son préféré. Ses réactions lorsque le médecin interdit à sa femme d’allaiter leur premier enfant donnent une idée de son mode de fonctionnement. C’est à ce moment-là que la jalousie maladive se manifeste pour la première fois. Les enfants sont cause de troubles dans le mariage.

« Oui, la jalousie ; la jalousie sans cause, c’est la condition de notre vie conjugale débauchée, et, durant tout le temps de mon mariage, jamais je ne cessai de l’éprouver et d’en souffrir. »

L’auteur a choisi la jalousie, la folie de son héros pour exprimer cette conception de la femme et du mariage et exprimer le dégoût, opposant la fornication à la chasteté, mais aussi pour montrer la montée en puissance de la violence, de la colère qui vont aboutir à la mort. Il peut ainsi, exprimer comment un esprit dérangé peut interpréter tout ce qu’il voit ou entend pour étayer son raisonnement vicié à la base.

La place occupée par la musique est très importante, elle aussi :  tout d’abord, c’est par la musique que se rencontrent la femme du héros et le musicien Troukhatchevski, tous deux interprétant « la sonate à Kreutzer », elle au piano, lui au violon. Et la complicité dans la musique suffit à déclencher la jalousie du mari.

Ce qui m’a plu également dans cette nouvelle, c’est la manière dont on alterne le récit du héros (qui raconte les évènements en les réinterprétant, tentant de les expliquer), ce qui donne un rythme rapide, logorrhéique, et en écho, le narrateur qui essaie de calmer les excès, un récit à deux voix, comme la sonate.

Une lecture vraiment troublante. J’ai dû m’accrocher pour aller jusqu’au bout, tant l’opinion du mariage et de la femme du héros m’irritait. Au moment où il a écrit cette nouvelle Tolstoï traversait une période sombre, mystique. Elle a, du reste, été très mal accueillie par ses lecteurs. On imagine la réaction qu’a pu avoir sa femme!

La deuxième moitié est plus facile, probablement car il y a moins de théorie et qu’on est davantage entré dans l’action proprement dite. Cette lecture a été difficile, mais elle m’a plu. Je ne la conseillerais pas pour aborder l’auteur, car il faut être familiarisé avec lui. Cependant, je préfère la manière dont Dostoïevski aborde la folie.

Cette vidéo qui alterne la sonate et le récit est sublime :

https://www.youtube.com/watch?v=vqu84m3M4Qo

Challenge XIXe siècle 2017

 

Extraits

Oui, pendant dix ans, j’ai vécu dans la débauche la plus révoltante, en rêvant l’amour le plus noble, et même au nom de cet amour. Oui, je veux vous raconter comment j’ai tué ma femme, et pour cela je dois dire comment je me suis débauché. Je l’ai tuée avant de l’avoir connue, j’ai tué la femme quand, la première fois, j’ai goûté la volupté sans amour, et c’est alors que j’ai tué ma femme. Oui, monsieur, c’est seulement après avoir souffert, après m’être torturé, que j’ai compris la racine des choses, que j’ai compris mon crime. Ainsi, vous voyez où et comment a commencé le drame qui m’a mené au malheur.

L’absence des droits de la femme n’est pas dans la privation du droit de vote ou du droit de magistrature, mais dans ce que, en ses relations sexuelles, elle n’est pas l’égale de l’homme, elle n’a pas le droit d’user de l’homme et de s’abstenir, de le choisir au lieu d’être choisie. Vous dites que ce serait abominable, bon !

Tous, tous, hommes et femmes, nous sommes élevés dans ces aberrations de sentiment qu’on nomme amour. Moi, depuis mon enfance, je me préparais à cette chose, et j’aimai, j’aimai durant toute ma jeunesse, et je fus joyeux d’aimer. On m’a mis en tête que c’était l’occupation la plus noble et la plus élevée du monde. Mais, quand ce sentiment attendu arriva enfin, et que, homme, je m’y adonnai, le mensonge fut percé à jour. En théorie on suppose un haut amour, en pratique c’est chose ignoble et dégradante, dont il est également dégoûtant de parler et de se souvenir. Ce n’est pas en vain que la nature a fait des façons ! Mais les gens feignent que l’ignoble et le honteux est beau et élevé.

« Pourvu que ce monde ne s’évanouisse pas ! Quand le temps est passé, quand la vieillesse arrive, on ne peut plus le faire revenir. » C’est ainsi, je crois, qu’elle pensait, ou plutôt qu’elle sentait. D’ailleurs, elle ne pouvait ni penser ni sentir autrement. Elle avait été élevée dans cette idée qu’il n’y a dans le monde qu’une chose digne d’attention, l’amour.

Chose terrible que cette sonate ! Surtout ce presto ! Et chose terrible en général que la musique. Qu’est-ce ? Pourquoi fait-elle ce qu’elle fait ? On dit que la musique émeut l’âme. Bêtise, mensonge. Elle agit, elle agit effroyablement (je parle pour moi), mais non pas d’une façon ennoblissante. Elle n’agit d’une façon ennoblissante, ni abaissante, mais d’une façon irritante.

Elle, la musique, me transporte immédiatement dans l’état d’âme où se trouvait celui qui écrivit cette musique. Je me confonds avec son âme et avec lui je passe d’un état à l’autre. Mais pourquoi cela ? je n’en sais rien, mais celui qui a écrit la « Sonate à Kreutzer », Beethoven, savait bien pourquoi il se trouvait dans un certain état : cet état le mena à certaines actions et voilà pourquoi, pour lui, il avait un sens, mais pour moi aucun, aucun ! Et telle est la raison pour laquelle la musique provoque une excitation qu’elle ne termine pas.

https://bibliotheque-russe-et-slave.com/Livres/Tolstoi%20-%20La%20Sonate%20a%20Kreutzer.htm

 

Lu en mars 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Repose-toi sur moi » de Serge Joncour

Retour à la littérature contemporaine avec ce livre :

 Repose-toi sur moi de Serge Joncourt

Quatrième de couverture

Aurore est une styliste reconnue et Ludovic un agriculteur reconverti dans le recouvrement de dettes. Ils n’ont rien en commun si ce n’est un curieux problème : des corbeaux ont élu domicile dans la cour de leur immeuble parisien. Elle a une peur bleue, alors que son inflammable voisin saurait, lui, comment s’en débarrasser. Pour cette jeune femme, qui tout à la fois l’intimide et le rebute, il va les tuer. Ce premier pas les conduira sur un chemin périlleux qui, de la complicité à l’égarement amoureux, les éloignera peu à peu de leur raisonnable quotidien.

Dans ce grand roman de l’amour et du désordre, Serge Joncourt porte loin son regard : en faisant entrer en collision le monde contemporain et l’univers intime, il met en scène nos aspirations contraires, la ville et la campagne, la solidarité et l’égoïsme, dans un contexte de dérèglement général de la société où, finalement, aimer semble être la dernière façon de résister.

Ce que j’en pense

La vie à la ferme n’est plus possible pour faire vivre une famille entière, alors Ludovic cède sa place à son beau-frère et après le décès de sa femme s’exile à Paris. On a une opposition entre la ville et la campagne bien mise en évidence.

Quitter la terre pour se reconvertir dans le recouvrement de dettes, qui s’adresse comme toujours aux « petites gens », les riches magouillent, font faillite de façon frauduleuse en trompant tout le monde des juges à l’État.

J’ai bien aimé sa manière de procéder, lors des confrontations avec les familles endettées, en gardant toujours son calme pour amener l’autre à l’entendre et à payer.

Opposition aussi entre leurs deux situations : ils sont aux antipodes l’un de l’autre : elle est riche, possède sa marque de vêtements mais depuis quelques temps, son associé la mène en bateau. Une commande qui se perd, une autre est défectueuse, beaucoup d’argent en jeu. Ce qui les relie, c’est la solitude: qu’on habite dans une grande ville ou dans un village à la campagne, on peut se retrouver seul, dans ce monde égoïste, auto-centré.

Elle habite dans un ensemble où un des immeubles a été refait, avec des appartements immenses, tout le luxe , certains sont même loués à la journée ou à la semaine pour des sommes faramineuses, alors que celui qui est derrière est dans un état quasi déplorable (ça va finir par faire Zola…)

Ludovic habite dans le second, bien-sûr, ils ont en commun la cour avec les arbres, les plantes, un tout petit coin de campagne dans tout le béton et deux corbeaux règnent maîtres après avoir délogé les tourterelles : corbeaux versus tourterelles, les bons les méchants, la ville et la campagne, le charnel et l’intellectuel, c’est l’esprit du livre.

L’auteur nous livre une belle description du malaise des campagnes : on n’est plus paysan, on est exploitant agricole, on ne mange même plus les légumes qu’on vend, car on les fait pousser avec des produits toxiques. La femme de Ludovic est morte d’un cancer vraisemblablement lié à ces produits.

« Quand on est exploitant, on exploite, on ne cultive plus ». P 58

Ludovic serait-il un colosse aux pieds d’argile, posant ainsi une question: la force physique (ancien rugbyman, il mesure 1m95, tout semble couler sur lui mais qu’en est-il vraiment ?)  reflète-t-elle vraiment la nature profonde ou n’est-elle qu’un signal envoyé aux autres pour se protéger? En ce sens, le choix du titre est judicieux et réserve des surprises au lecteur.

« Mais, c’est épuisant de passer pour un mec bien. Cet homme qu’il s’efforçait d’être il savait bien qu’il n’existait pas ». P 57

Ces deux-là sont tellement différents dans leur milieu social, leur mode de vie, que cela frôle parfois la caricature, mais j’ai pris du plaisir à lire ce roman, qui reflète bien le monde actuel, mis à part le style un peu trop simple, la ponctuation qui laisse parfois à désirer, mais ce n’est pas un coup de cœur. A force de fréquenter les auteurs du XIXe siècle, je deviens difficile…

Extraits

Il faut sans doute vivre à Paris depuis longtemps pour louvoyer d’instinct dans une multitude dense et pressée, pour s’y fondre sans ne même plus y prêter attention. P 24

La Seine, c’est le seul élément apaisé, le seul élément féminin, en dehors duquel tout ce qu’il voit autour de lui, c’est une ville nerveuse, dure, une ville pensée par des hommes, des immeubles et des monuments bâtis par des hommes, des squares, des voitures et des avenues dessinés par des hommes. P 24

En ville, le fleuve, c’est le seul élément de nature qui s’impose, qu’on ne dévie pas, qui décide de tout. En ville, le fleuve, tout part de lui et tout y retourne, comme une rivière à la campagne, c’est l’origine même des lieux de vie. P 41

Il le sent bien, où qu’on aille, on est d’ailleurs, et c’est sans fin qu’on n’est pas d’ici. P 44

Une famille, c’est comme un jardin, si on n’y fout pas les pieds, ça se met à pousser à tire-larigot, ça meurt d’abandon. P 58

Entourée, elle l’était tant qu’elle était porteuse de promesses, mais elle l’avait constaté mille fois autour d’elle, si on se plante, on ne se relève pas, à Paris, l’échec est une peine à vie. P 78

… Plus le débiteur doit de l’argent, et moins il se laisse impressionner, c’était terrible de le noter à chaque fois, comme si les plus faibles étaient les plus scrupuleux, les plus honteux, moins ils devaient de l’argent et plus ils en souffraient, alors que les gros débiteurs survolaient le litige, on aurait dit qu’ils s’en foutaient. P 220

Il n’est pas explicable, ce besoin qui vient parfois de sentir l’autre, ne serait-ce que son parfum, ce désir de l’avoir tout près, de le respirer. P 230

Sa force elle venait de là, d’avoir trop perdu, dès lors, plus rien ne l’inquiéterait, plus rien ne lui ferait prendre peur ou froid, rien. P 273

Lu en mars 2017

Publié dans 19e siècle, Littérature russe

« Maître et serviteur » de Léon Tolstoï

Je vous parle aujourd’hui de Tolstoï, un autre auteur russe que j’aime beaucoup avec cette nouvelle: « Maître et serviteur », lu sur ma liseuse grâce à:

https://bibliotheque-russe-et-slave.com/Livres/Tolstoi%20-%20Maitre%20et%20serviteur.htm

 

Résumé:

Vassili Andréitch Brekhounov, riche commerçant doit se rendre à Goriatschkino, pour négocier l’achat de bois. Il est pressé car, comme toujours, il veut payer le moins cher possible et l’affaire risque de lui passer sous le nez.

Il décide de prendre la route avec un petit traîneau en compagnie de Nikita, qui travaille pour lui (se fait exploiter par lui serait plus adapté) alors que la tempête s’annonce.

Il aurait pu faire halte dans un village, après s’être perdu un première fois mais il est obsédé par son affaire et n’écoute personne.

 

Ce que j’en pense

Tolstoï nous livre une réflexion sur le lien Maître et serviteur, employeur employé et sur le pouvoir que confère l’argent par rapport à celui qui doit obéir.

Il met en parallèle la sagesse de Nikita, proche de la terre, des éléments et des animaux qui sait d’instinct comment affronter la tempête, la neige, le blizzard, mais qui obéit aux ordres, même s’ils sont dénués de bon sens.

Face à lui, Vassili le maître obsédé par son affaire, il s’obstine à continuer la route dans la tempête mettant tout le monde en danger : il savait qu’il fallait s’arrêter au village la première fois où ils se sont perdus, mais l’appât de gain du maître est trop fort.

Il ne s’agit pas simplement de la relation entre deux hommes perdus dans la tempête, c’est aussi une critique de la société de l’époque (est-ce que cela a beaucoup changé ?)

Une mention spéciale pour la misogynie du maître : « ma femme ne saura pas se faire payer. Qu’elle est ignorante ! Elle n’a pas de savoir-vivre », pensa-t-il en se rappelant la façon dont elle avait reçu le commissaire de police qui lui avait fait visite la veille à l’occasion de la fête.

« Une femme, quoi ! Où aurait-elle pu s’éduquer ? Était-ce une maison convenable, celle de ses parents ? »

Tolstoï parle aussi de sa relation avec la mort : doit-on la redouter ou en accepter la fatalité : Vassili a peur de la mort, il pense même un moment, que Nikita peut bien mourir de froid, cela n’a pas grande importance, par rapport à sa propre vie.

Nikita, lui, ne redoute rien, la mort est une fatalité, quel est le prix de la vie pour lui ? il suit son instinct, sa propre expérience, pour se protéger, et tenter de protéger son maître et Moukhorty, le cheval qui est un être humain pour lui, il lui parle, le bichonne alors que pour Vassili, il n’est qu’un moyen de locomotion.

Les phrases sur la mort sont très belles.

« Mourait-il ou s’endormait-il ? Il ne le savait ; mais il se sentait également prêt pour l’une ou pour l’autre chose. »

J’ai lu cette nouvelle il y a très longtemps, à la même époque que la première lecture de « Anna Karénine », et la magie a fonctionné une nouvelle fois, j’ai retrouvé le texte qui s’était imprimé tout au fond de ma mémoire alors que je pensais l’avoir oublié…

 

Extrait

Un extrait qui donne une idée de la situation, sans révéler trop de détails sur le récit :

« Cependant Vassili Andréitch, écartant sa pelisse, frottait allumette sur allumette contre la boîte sans parvenir à allumer sa cigarette, car ses mains tremblaient, et le vent éteignait le feu avant qu’il eût pu le porter à la cigarette. Enfin une allumette prit ; la flamme, un instant, éclaira la fourrure de son col, sa main avec une bague d’or au médius, son sac couvert de neige qui avait glissé sous lui ; la cigarette s’alluma. Il tira avec avidité deux bouffées, avala la fumée, la fit passer par le nez ; mais avant qu’il eût pu en tirer une nouvelle bouffée, le vent fit tomber le feu de la cigarette et l’emporta.

Toutefois, ces quelques bouffées de fumée avaient suffi pour le réconforter.

— Puisqu’il faut coucher ici, couchons-y ! dit-il avec décision.

Apercevant les brancards dressés en l’air, il voulut rendre le signal plus apparent et montrer à Nikita son savoir-faire.

— Attends, dit-il en prenant le foulard qu’il avait enlevé de son col et jeté dans le traîneau, je vais encore y accrocher un drapeau.

Il ôta ses gants, se dressa de toute sa hauteur en allongeant le corps et noua fortement le foulard au bout d’un des brancards. Le drapeau improvisé flotta aussitôt, tantôt ouvert et claquant au vent, tantôt se collant au brancard.

— Vois-tu comme c’est bien, dit Vassili Andréitch satisfait de son œuvre et rentrant dans le traîneau… Il ferait plus chaud ensemble, mais il n’y a pas de place pour deux.

— Je trouverai bien où me mettre, répondit Nikita, mais il faut auparavant couvrir le cheval, la pauvre bête est tout en sueur. Soulève-toi donc, ajouta-t-il en s’approchant du traîneau et en retirant de dessous Vassili Andréitch la toile à sac.

Puis il la plia en deux et en couvrit Moukhorty.

— Comme cela, tu auras plus chaud quand même, petit sot, dit-il en mettant par-dessus la toile la sellette et la lourde avaloire.

— Est-ce que vous avez besoin de l’autre toile ? Et donnez-moi aussi un peu de paille, dit Nikita en revenant au traîneau.

Ayant pris l’une et l’autre, il alla derrière le traîneau, fit un petit trou dans la neige, y mit la paille, puis il rabattit son bonnet sur ses oreilles, s’enveloppa dans son kaftan, se couvrit avec cette toile d’étoupe et s’assit sur la paille en s’adossant à l’arrière du traîneau qui le garantissait du vent et de la neige.

Vassili Andréitch hocha la tête en signe de désapprobation de ce que faisait Nikita, comme d’ailleurs il désapprouvait en général l’ignorance et la bêtise des moujiks, et se disposa pour la nuit.

Il égalisa la paille dans le traîneau, et, les mains dans les manches, il posa sa tête dans le coin du devant qui l’abritait contre le vent.

Il n’avait pas envie de dormir. Il réfléchissait, il pensait toujours à la même chose, à ce qui était l’unique but, le sens, la joie et la fierté de sa vie : l’argent ; ce qu’il en avait gagné et ce qu’il pouvait en gagner encore ; ce que d’autres avaient gagné et pouvaient encore gagner comme lui, et les moyens de le gagner »

https://bibliotheque-russe-et-slave.com/Livres/Tolstoi%20-%20Maitre%20et%20serviteur.htm

 

Lu en mars 2017

Publié dans 19e siècle, Littérature russe

« Le double » de Fiodor Dostoïevski

Et voici mon dernier livre de cet auteur pour l’année, il faut savoir faire durer le plaisir… lu grâce à « https://www.ebooksgratuits.com

Le double de Dostoievski

Résumé

C’est l’histoire de Goliadkine, un fonctionnaire de Saint-Pétersbourg dont la vie va être bouleversée par l’irruption brutale d’un double de lui-même qui, peu à peu va prendre sa place tant à son travail que dans la vie privée, le calomniant et entraînant sa chute.

A sa grande stupéfaction, personne dans son entourage, même son valet Petrouchka, n’est surpris de voir évoluer côte à côte les deux personnages.

L’auteur appelle ce double : le jeune, alors que le héros est désigné comme l’aîné et nous suivons leur histoire.

Ce que j’en pense

« Le double » (en russe : Двойник), deuxième roman de Dostoïevski est très différent du premier  » Les pauvres gens » car il s’attèle à un sujet cher à l’auteur : la folie.  Il affuble son héros d’un nom prometteur qui voudrait dire « Nu » ou « insignifiant ».

Au début on peut parler d’hallucination : Goliadkine voit apparaître un double, une réplique de lui, comme dans un miroir. En regardant de plus près, il est plus jeune : on les désignera donc le jeune, et l’aîné (que l’auteur appelle souvent « notre héros »). En fait, c’est plus compliqué, on est au-delà d’une simple hallucination car tout le monde voit les deux personnages… mais est-ce vraiment le cas ?

On hésite entre le dédoublement de la personnalité, le délire paranoïde et le fantastique, de type Dr Jekill et Mr Hyde, durant une bonne partie du récit.

On a un dédoublement de la personnalité, un délire de persécution : son double est mieux apprécié que lui, toute sa hiérarchie le dénigre. Il est constamment dans la suspicion, et surtout l’interprétation, ce qui donne des cogitations incessantes, parfois obscures.

L’état de notre fonctionnaire se dégrade brutalement dans le froid, la neige, la boue qui sont omniprésent au propre et au figuré. Analogie avec le froid de son âme ? En tout cas, cela joue un rôle dans la décompensation des troubles.

On peut aussi faire le parallèle avec : le petit moi étriqué, enfermé de Goliadkine, les pulsions de vie qui s’expriment chez son double qui semble sociable mais manipulateur, en gros comme le théorisera Freud plus tard : le ça, le moi et dans le rôle du surmoi le médecin, que l’on rencontre deux fois dans le récit, ou l’administration et ses règles rigides…

On sent la fascination de Dostoïevski pour la folie, l’aliénation mentale, il en perçut certains aspects, alors que c’était le flou artistique à son époque. On reste dans le visuel, alors que les hallucinations sont souvent auditives (entendre des voix, les ondes émises par les extraterrestres…) en tout cas il réussit très bien à mettre en évidence le mode de fonctionnement de son héros, à nous faire entrer dans son mental.

Ce livre a été écrit, pour la première fois, en 1846 (le terme psychose a été évoqué pour la première fois en 1845 !) : on a parlé de « démence précoce » à la fin du XIXe siècle et schizophrénie au début du XXe… la première classification psychoses et névroses remontant à Kraepelin en 1898 mais Dostoïevski était mécontent de son texte et aurait voulu le réécrire entièrement.

Un texte hallucinant et halluciné percutant, dérangeant, qui rappelle « Le journal d’un fou » ou « Le manteau », donc un hommage à Gogol au passage. L’auteur met bien en évidence avec son style torturé, les paroles étranges et le récit heurté de la « folie » dont le rythme va crescendo. Freud a dû apprécié ce texte, lui qui aimait à dire : « j’ai bien compris Dostoïevski mais j’ai suffisamment de patients ».

Ce court roman est très particulier, avec plusieurs niveaux de lecture, on l’aime ou le déteste, en tout cas, il ne laisse pas indifférent car il soulève beaucoup de réflexions et je ne suis pas sûre d’avoir donné envie de le lire, tant ma critique est décousue…

Extraits

Je suis un homme insignifiant, vous le savez vous-même, mais, pour mon bonheur, je ne regrette pas d’être un homme insignifiant. Bien au contraire.

Mais à mesure que M. Goliadkine prononçait ces paroles, sa personne subissait une étrange métamorphose. De singuliers éclairs passaient dans ses yeux gris, ses lèvres étaient secouées d’un tremblement convulsif, les muscles de son visage frémissaient. Tout son corps palpitait.

Je suis profondément heureux, Vladimir Semionovitch, de vous présenter mes félicitations, mes plus sincères félicitations, à l’occasion de votre promotion. D’autant plus heureux que c’est de nos jours, comme personne ne l’ignore, le règne des fils à papa.

Fuir, se fuir lui-même, se cacher à lui-même. Oui, c’était bien cela. Disons même plus. Non seulement notre héros cherchait de toutes ses forces à se fuir lui-même mais encore il aurait donné cher pour pouvoir s’anéantir d’une façon définitive, pour être, sur le champ, réduit en cendres.

A cet instant, il était dans la situation d’un homme se tenant au bord d’un précipice. La terre sous ses pieds s’effrite. Elle tremble, elle bouge, elle roule vers le fond de l’abîme entrainant le malheureux qui n’a même plus la force ni le courage de faire un bond en arrière, de détacher ses yeux du gouffre béant. Le gouffre l’attire ; il y saute, hâtant de lui-même le moment de sa perdition.

Il était même tout prêt à mettre tout cela sur le compte d’un cauchemar exceptionnel, d’un dérangement momentané de son imagination, d’un trouble soudain de son esprit ; mais une longue et amère expérience de la vie lui avait enseigné à quel point la haine peut exaspérer les hommes, les rendre capables des pires cruautés pour un honneur outragé ou une ambition déçue.

Ballotté par les cahots de son vétuste équipage, M. Goliadkine se gaussait de lui-même. Ces acerbes plaisanteries qui avivaient ses propres plaies, constituaient pour lui, en cet instant, le plus vif plaisir, disons plus, la plus grande des voluptés.

Aucun ne résistait à l’envoûtement de l’imposteur. Il les accaparait tous, l’un  après l’autre, du plus brillant au plus insignifiant. Cet être faux et vaniteux savait employer les plus doucereuses flatteries pour arriver à ses fins.

Lu en mars 2017

Publié dans Littérature française

« Neige » de Maxence Fermine

Je voulais lire ce livre depuis très longtemps, mais au milieu de plein d’autres et  le temps passe trop vite et il était disponible à la bibliothèque, orné d’un beau cœur rouge qui en disait long…

Neige de Maxence Fermine 

Quatrième de couverture

Au Japon, à la fin du siècle dernier, le jeune Yuko s’adonne avec ferveur au haïku, court poème traditionnel de trois vers, qui, dans son apparente simplicité, reflète la sagesse et l’art de vivre de ce pays que nous connaissons si peu.

Afin de parfaire sa maîtrise du haïku, il décide de se rendre auprès d’un maître avec lequel il se lie, sans qu’on sache lequel des deux apporte le plus à l’autre. Dans cette relation, faite de respect et de silence, l’image obsédante d’une femme disparue dans les neiges réunira les deux hommes.

Dans une langue sobre et pure, Maxence Fermine raconte une histoire où la beauté et l’amour ont la simplicité du haïku. On y trouve aussi le portrait d’un Japon raffiné fait à la fois de violence et de douceur. Maxence Fermine a trente ans et vit en Haute-Savoie, dans la neige, dont la magnifique blancheur inspire ce livre. « Neige » est son premier roman.

 

Ce que j’en pense

Une belle rencontre entre un jeune homme qui ne peut écrire que sur la neige, le blanc et un vieux maître aveugle qui parle, des couleurs, les voit. Entre eux deux, une femme Neige, qui fut le grand amour du maître et qui évoluait avec grâce et légèreté, comme une plume, sur son fil à des hauteurs telles qu’on aurait pu croire qu’elle volait.

J’apprécie beaucoup les haïkus et Maxence Fermine en donne, dans son récit une fort belle définition:

« Ne rien enjoliver. Ne pas parler. Regarder et écrire. En peu de mots. Dix-sept syllabes. Un haïku. »

On trouve des comparaisons sublimes entre le funambulisme et la poésie : plume légère de l’écriture qui ne tient qu’à un fil…

Cela évoque la magie des contes Zen et la relation maître à disciple telle qu’elle existait autrefois : comme les chants de Milarépa. On s’attend à voir apparaître, Maître Deshimaru ou un sage tibétain… voyage, voyage…

Un long poème en prose, écrit dans une langue magnifique. Qui parle de l’amour, de la passion mais aussi du temps qui passe, de la recherche de la paix, voire de la sagesse.

Léger comme une caresse, doux comme la soie, protecteur tel un cocon, tout ce blanc lumineux et au loin, les couleurs s’ébauchent comme un arc-en-ciel. Un moment de pur bonheur, un livre dans lequel on a envie de replonger encore et encore….

 

Extraits

La poésie n’est pas un métier. C’est un passe-temps. Un poème, c’est une eau qui s’écoule. Comme cette rivière.

 

C’est ce que je veux faire. Je veux apprendre à regarder passer le temps.

Yuko vénérait l’art du haïku, la neige et le chiffre sept.

Le chiffre sept est un chiffre magique. Il tient à la fois de l’équilibre du carré et du vertige du triangle.

La poésie est avant tout la peinture, la chorégraphie, la musique et la calligraphie de l’âme. Un poème est un tableau, une danse, une musique et l’écriture de la beauté tout à la fois. Si tu désires devenir un maître, il te faudra posséder le don d’artiste absolu.

La couleur n’est pas au dehors. Elle est en soi. Seule la lumière est dehors.

Neige était devenue funambule par souci d’équilibre. Elle, dont la vie se déroulait comme un fil tortueux, entrelacé de nœuds que nouaient et dénouaient la sinuosité du hasard et la platitude de l’existence, excellait dans l’art subtil et périlleux consistant à évoluer sur une corde raide.

C’est dans le noir le plus profond que Soseki a peint la blancheur, à découvert la pureté. Ensuite, il a découvert que la vraie lumière et les vraies couleurs demeurent à jamais intrinsèquement liées à la beauté de l’âme.

Le plus difficile, pour le poète, c’est de rester continuellement sur le fil de l’écriture, de vivre chaque heure de sa vie à hauteur, de ne jamais redescendre, ne serait-ce qu’un instant, de la corde de son imaginaire. En vérité, le plus difficile, c’est de devenir un funambule du rêve.

 

Lu en mars 2017

Publié dans 19e siècle, Littérature russe

« une sale histoire » de Fiodor Dostoïevski

 

Place aujourd’hui à une  autre nouvelle, avec (Скверный анекдот) « Une sale histoire » dénichée sur mon site de prédilection qui  a préféré le titre: « une fâcheuse histoire »  :

Une Sale Histoire de Dostoievski

 

Quatrième de couverture

1862 : début des grandes réformes en Russie, qui annoncent une tentative de libéralisation du régime. Désireux de prouver sa largeur d’esprit, alors fort à la mode, un grand chef de l’administration s’invite à la noce d’un modeste fonctionnaire.

La série de catastrophes découlant de cette très mauvaise idée est l’occasion d’une farce irrésistible qui, par son impertinence caustique, annonce déjà la révolution

 

Ce que j’en pense

Dostoïevski nous livre ici le portrait d’un fonctionnaire, Ivan Iliitch Pralinski, rempli d’idéal mais également d’orgueil.

Lors d’une pendaison de crémaillère, il discute avec deux autres fonctionnaires de haut grade comme lui et essaie de démontrer qu’il est libéral alors que ses collègues sont attachés à leurs privilèges. Il boit plusieurs coupes de champagne alors qu’il ne boit pas d’habitude et s’échauffe un peu.

Lorsqu’il veut rentrer chez lui, son cocher n’est pas là, alors il décide de rentrer à pied, passant devant une maison où se déroulent les noces d’un de ses subalternes et désirant mettre en pratique ses grands principes, il décide de s’inviter. Il prépare son entrée en scène, ce qu’il va dire dans ses pensées, construit son scénario mais rien ne se passe comme il l’avait imaginé et il va continuer à boire, disant un peu n’importe quoi.

Dostoïevski est sans pitié face à ce fonctionnaire qui n’est pas si ouvert que cela sur les idées « révolutionnaires » et qui se conduit de façon plutôt méprisante avec les invités, lui qui voulait montrer qu’il n’avait pas l’esprit de classe et qu’il était plein de bienveillance, prouve au contraire son orgueil, son mépris de l’autre, sa condescendance.

Cette nouvelle caustique qui ne ménage pas le milieu des hauts fonctionnaires, les castes, les différences sociales, a été écrite en 1862, alors que la Russie commence à frémir…

« Ceci se passait au temps où, emportés par leur foi en la renaissance de notre chère patrie, les meilleurs de ses enfants s’élançaient, enthousiastes, vers de nouveaux espoirs et de nouvelles destinées. »

Cet auteur me plaît de plus en plus, et j’aime son style percutant ainsi que la manière dont il interpelle le lecteur au cours de ses récits.

Challenge XIXe siècle 2017

 

Extraits

https://bibliotheque-russe-et-slave.com/Livres/Dostoievski%20-%20Une%20facheuse%20histoire.htm

Par une nuit d’hiver, claire et calme, trois hommes respectables étaient réunis dans une chambre meublée avec confort, voire même avec un certain luxe, d’une des belles maisons du quartier de Pétersbourskaïa Storona. Enfoncés dans des fauteuils profonds et moelleux, ces personnages qui, tous les trois, avaient le rang de général[1], discutaient posément sur un thème très curieux, tout en avalant de temps en temps une copieuse rasade de Champagne.

C’est alors que, redressant la tête, Ivan Iliitch commença à parler éloquemment sur les idées en cours qu’il avait rapidement faites siennes. Toutes les occasions de se produire lui paraissaient bonnes ; il s’était mis à courir par la ville et avait rapidement acquis une renommée de libéral, ce qui, par parenthèse, le flattait beaucoup.

La nuit était splendide. Il gelait, mais le temps était calme et sans brise ; le ciel clair était tout couvert d’étoiles et la pleine lune déversait sur la terre sa lumière argentée.

Du reste, il est certain qu’il n’a rien compris de ce que je disais, ajouta M. Pralinski. D’ailleurs, peu m’importe : le principal est que, moi-même, je sois convaincu ! L’humanitarisme… l’amour du prochain !… Rendre l’homme à lui-même… faire naître en lui la conscience de sa propre dignité et alors… s’élancer dans l’action avec ce matériel tout neuf.

Il reste entendu qu’en ma qualité de gentleman, je condescends à ne leur demander aucun signe extérieur de respect… Mais, moralement, c’est une tout autre affaire : mon acte fait ressusciter en eux un sentiment ancien et noble : ils comprennent, ils apprécient !

Longtemps encore on en parlera aux veillées et cette simple petite histoire d’un dignitaire, d’un homme d’État, cette petite histoire s’élèvera à la hauteur des mythes sacrés. J’aurai relevé moralement un humilié, un pauvre diable, je l’aurai rendu à lui-même tout en lui inculquant les plus beaux principes moraux !

« Et pour peu que je répète cette excursion deux ou trois fois, j’aurai acquis une popularité universelle…

 

Lu en mars 2017

Publié dans Littérature anglaise, Littérature contemporaine

« Le fracas du temps » de Julian Barnes

J’ai beaucoup aimé « Une fille qui danse » de Julian Barnes, alors quand ma bibliothécaire préférée m’a conseillé ce roman biographique, j’ai foncé :

Le fracas du temps de Julian Barnes 

Quatrième de couverture

Ils venaient toujours vous chercher au milieu de la nuit… Alors il avait dit à Nita qu’il passerait ces heures inévitablement sans sommeil sur le palier, près de l’ascenseur. Il attendrait que la porte s’ouvre, qu’un homme en uniforme hoche la tête en le reconnaissant, que des mains se tendent et se referment sur ses poignets. Il s’empresserait de les accompagner, pour les éloigner de l’appartement, de sa femme et de son enfant.

On a beaucoup critiqué les artistes qui ont choisi de cautionner le régime soviétique, qui ont été des « Collabos». Mais on ne doit pas oublier que Staline les surveillait de près. Vous deviez obéir, sinon… Un trait de plume du tyran suffisait à vous condamner à mort, ainsi, parfois, que toute votre famille, et à faire disparaître votre œuvre. Alors quel choix aviez-vous ?

Dans Le fracas du temps, Julian Barnes explore la vie et l’âme d’un très grand créateur qui s’est débattu dans le chaos de son époque, tout en essayant de ne pas renoncer à son art. Que pouvait-il faire ? Et, en corollaire, qu’est-ce que moi, j’aurais fait ? À ces questions cruciales, il y a peut-être des réponses dans ce roman qui raconte une histoire vraie.

 

Ce que j’en pense

« L’art appartient au peuple », cette citation de Lénine est sur tous les frontons…

Comment tuer un homme, musicien reconnu, sans attenter à sa vie, simplement en le persécutant psychologiquement, c’est ce qu’a vécu Dmitri Chostakovitch au temps de l’URSS.

Julian Barnes raconte les interrogatoires menés par Zakrevsky, uniquement parce qu’il a été en contact avec Toukhatchevsky suspecté d’avoir fomenté un « complot contre Staline », telle est la formule consacrée pour éliminer quelqu’un, pourtant héros, maréchal, car il a cessé de plaire au tyran, et au passage, on élimine tous les membres de la famille, les proches, ceux qui lui ont parlé une fois dans leur vie…

Dmitri Chostakovitch préfère attendre dans le couloir, sa valise à la main, pour ne pas être arrêté devant sa famille et être emmené en pyjama à la « Grande Maison » :

« Un de ses cauchemars éveillés persistants était que le NKVD leur prendrait Galya et l’emmènerait – si elle avait de la chance – dans un orphelinat spécial pour les enfants des ennemis de l’Etat. On lui donnerait un nouveau nom et où on ferait d’elle une citoyenne soviétique modèle – un petit tournesol levant son visage vers le grand soleil appelé Staline ». P 27

L’interrogateur change du jour au lendemain, car tombé en disgrâce, lui aussi, éloignant temporairement les soupçons, desserrant un peu l’étau.

Le seul tort de cet homme a été le fait que sa musique ait déplu à Staline : « du fracas en guise de musique » a dit celui-ci qui a assisté à la représentation dans sa loge, caché derrière un rideau, tandis que ses sbires baillaient ou grimaçaient ostensiblement, les musiciens ayant moins bien joué car il était là. Et le lendemain, la phrase faisait la une de « la Pravda »…

Il va devoir apprendre à composer la musique qui plaît au peuple puisque « l’art appartient au peuple », comme si c’était possible, sous la coupe de gens qui n’y connaissent rien ou des musicologues à la botte du régime.

Quand il se rend l’Étranger, il doit lire les discours qu’on a écrit pour lui, démolir Stravinski par exemple, et faire l’apologie du régime. Il ne se laisse pas tenter par l’exil, lors de son passage aux USA car cela retomberait sur sa famille.

On voit la vie de musicien basculer, la peur qui s’installe, on ne l’a pas exécuté certes, mais il aurait préféré la mort physique à cette mort psychologique. Il se trouve lâche, se méprise de plus en plus, sa vie étant devenue un enfer et, peu à peu, il s’en sort par l’ironie. « Il aimait à penser qu’il n’avait pas peur de la mort. C’était la vie qu’il craignait, pas la mort ».

On aurait pu penser que les choses changeraient à la mort de Staline, mais Khrouchtchev ne vaut guère mieux : certes on a dénoncé les purges, rendu leur honneur à certains, mais on est passé « d’un Pouvoir carnivore à un Pouvoir végétarien » comme le dit Anna Akhmatova, on ne tue plus, mais on manipule plus subtilement : Dmitri est obligé de prendre sa carte au parti, alors qu’il avait toujours refusé mais on ne l’aurait pas laissé tranquille…

Une image forte : Chostakovitch demande à une étudiante à qui appartient l’art (la phrase est écrite sur le mur en face d’elle, et affolée elle est incapable de lui répondre, même quand il lui tend la perche en lui demandant ce qu’a dit Lénine à propos de l’art!

J’ai beaucoup aimé ce roman biographique qui envoie un uppercut au lecteur et le fait réfléchir sur le pouvoir, la tyrannie, la persécution morale, l’interdiction de penser par soi-même, devenant l’ombre de lui-même pour survivre et protéger sa famille. Bien-sûr, on peut faire le lien avec les dictateurs actuels qui persécutent toujours autant les dissidents, les méthodes n’ont pas changé…

Je connaissais la chasse aux sorcières contre les écrivains dissidents, ou Noureïev pour la danse, mais pas trop celle exercée contre les musiciens…

Je pourrais parler de ce livre pendant des heures, tant il a suscité d’intérêt, d’émotions, j’ai littéralement vécu avec Dmitri pendant quelques jours, alors j’espère  avoir été assez convaincante pour donner envie de lire ce livre.

 

Extraits

Non, répondit son esprit, rien ne commence juste comme ça, à une certaine date et en un certain lieu. Tout a commencé en plus d’un lieu, et à plus d’un moment, parfois même avant ta naissance, dans des contrées étrangères et, dans l’esprit d’autres gens. P 21

Il était né à Saint-Pétersbourg, avait commencé à grandir à Petrograd, fini de grandir à Leningrad. Ou « Saint-Leninsbourg », comme il lui plaisait parfois de l’appeler. Qu’importait tel ou tel nom. P 22

Il se voyait comme quelqu’un qui éprouvait de fortes émotions qu’il était apte à exprimer. Mais, c’était s’exonérer trop facilement ; c’était encore ne pas être honnête. En réalité, il était un névrosé. Il croyait savoir ce qu’il voulait, il obtenait ce qu’il voulait, il n’en voulait plus, cela s’en allait, il voulait le récupérer. P 45

Récemment, le Pouvoir l’avait humilié, lui avait retiré son gagne-pain, ordonné de se repentir. Le Pouvoir lui avait dit comment il voulait qu’il travaille, comment il voulait qu’il vive. A présent, il insinuait que, à la réflexion, il ne voulait peut-être plus qu’il vive. P 55

Qui pouvait savoir ce que croirait l’avenir ? Nous attendons trop de l’avenir – en espérant qu’il démentira le présent. Et qui pouvait quelle ombre sa mort projetterait sur sa famille. P 60

Dorénavant, il n’y aurait que deux sortes de compositeurs : ceux qui étaient en vie et effrayés et ceux qui étaient morts. P 61

Parce que, si la tyrannie peut être paranoïde, elle n’est pas forcément stupide.  Si elle était stupide, elle ne survivrait pas ; de même que, si elle avait des principes, elle ne survivrait pas. La tyrannie comprenait comment certaines parties – les parties faibles – de la plupart des gens fonctionnaient. P 80

Quand la vérité devenait impossible – parce qu’on risquait une mort immédiate – elle devait être déguisée. Dans la musique folklorique juive, la danse est le déguisement du désespoir. Et, en l’occurrence, le déguisement de la vérité était l’ironie. Parce que l’oreille du despote est rarement assez fine pour l’entendre. P 97

La progression naturelle de la vie humaine est de l’optimisme au pessimisme ; en un sens, l’ironie aide à tempérer le pessimisme, aide à créer un équilibre, une harmonie. P 98

La pureté prolétarienne était aussi importante aux yeux des soviétiques, que l’était la « pureté aryenne » pour les nazis. P 102

Qu’est-ce qui pourrait être opposé au fracas du temps ? Seulement cette musique qui est en nous – la musique de notre être – qui est transformée par certains en vraie musique. Laquelle, au fil des ans, si elle est assez forte et vraie et pure pour recouvrir le fracas du temps, devient le murmure de l’Histoire. P 139

 

Lu en mars 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Un garçon singulier » de Philippe Grimbert

Je continue à explorer l’œuvre de cet auteur avec ce roman :

 Un garcon singulier de Philippe Grimbert

 

Quatrième de couverture

« Maintenant que j’ai appris à le connaître, je l’aime et il m’effraie tout à la fois. Lui et sa mère vont trop loin, mais tous deux ont eu raison de mes résistances… »

Une simple annonce sur les murs de la faculté a sorti Louis de sa léthargie pour le précipiter sur la plage de son enfance à la rencontre d’une mère et de son fils, deux êtres hors du commun qui vont bouleverser sa vie et l’amener à affronter ce qui dormait au plus profond de lui-même.

 

Ce que j’en pense

C’est encore l’histoire d’une amitié qui s’établit entre Louis, étudiant mais qui ne sait pas très bien quelle voie choisir et tombe sur une petite annonce : un couple cherche quelqu’un pour s’occuper de Iannis, son fils singulier dans le village d’Horville où il a passé ses vacances pendant plusieurs années lorsqu’il était enfant.

J’ai un ressenti curieux, une gêne vis-à-vis du comportement des parents envers leur fils, ado de seize ans, très certainement autiste dont on veut se débarrasser pour le mettre en institution car il est trop encombrant. On le nourrit, on le lave, on affronte les accès d’angoisse. Mais aucun signe d’affection, ils traînent un boulet en gros.

Ils confient ce gardiennage à Louis pour respirer, pour que la mère puisse écrire tranquillement ses livres érotiques. D’autres personnes ont essayé de s’occuper de Iannis mais n’ont jamais tenu très longtemps.

On a donc un retour aux sources pour Louis, qui part à la quête d’un passé enfoui si profondément qu’il ne se manifeste que dans les rêves. On sent qu’il s’est passé quelque chose d’important.

J’ai aimé l’évolution de Louis, jeune étudiant réservé timide, on l’appelle le grand taciturne, qui parvient à pénétrer dans l’univers de cet ado qui est capable de réaliser beaucoup plus de choses que ne l’imaginent ses parents :

« Quand ils ne m’appelaient pas le grand taciturne, mes parents, comme l’auteur de l’annonce, disaient de moi que j’étais un garçon singulier. Ma tendance à la solitude les inquiétait : enfant, je ne me mêlais pas aux jeux des autres et à l’adolescence, je préférais la compagnie de mes auteurs favoris à toute autre ». P 15

Leur évolution à deux avec les souvenirs du passé qui veut revenir à la surface pour l’un tandis que l’autre perçoit des émotions tel un médium, il n’a pas besoin des mots pour se faire comprendre. Entre eux se tisse un lien fort qui réserve des surprises à la fin.

Cette complicité qui s’établit, se construit, ces deux vies qui s’interpénètrent m’ont plu, mais la mère m’a vraiment horripilée avec son côté nymphomane qui traque Louis d’une façon très glauque et j’avoue qu’elle a gâché le plaisir de cette lecture. J’éprouve quelques difficultés avec certains personnages féminins de Philippe Grimbert (cf. ma critique de « La petite robe de Paul ».

Un texte plein de mélancolie, des souvenirs qui tentent de se frayer un passage, alternant le présent et le passé (en italique), qui m’ont davantage marquée. Donc, une lecture qui me laisse une impression mitigée, ne sachant même pas si j’ai aimé ou non; je vais donc arrêter, pour l’instant du moins, l’exploration de l’univers de l’auteur.

 

Extraits

J’avais affaire au retour du doute, ce terrible doute qui m’avait toujours empêché de passer à l’action, de m’engager, de choisir. Mais, il ne m’aurait pas cette fois… La nuit venait de tomber et j’eus le sentiment d’abandonner un poste de garde planté sur une impalpable frontière, entre présent et passé. P 32

Qu’un grain se glisse dans la blessure si mal refermée et tout bascule : amours, rêves, certitudes. Notre chemin se perd sous le sable, pierre sans mémoire qui coule entre nos doigts, chair des destins fragiles, ciment des châteaux éphémères. P 41

Deux mois de l’année je me réfugiais dans cette atmosphère mélancolique, si bien que la fin de l’été me voyait déchiré lorsque mes parents chargeaient le coffre de la voiture… Assis à l’arrière de la voiture, je gardais le silence, abandonnant sur le sable humide, dans l’ombre salée des cabines de bains, cette part de moi-même qui disparaîtrait dans les bourrasques de l’hiver. P 72

Enfants, plus que les adultes désinvoltes, nous savions ce qu’était le néant : nous étions sortis des limbes depuis si peu. Vifs, nous étions par cette sève qui rendait nos membres douloureux, étirant nos os comme des branches vers le soleil. La mort cependant nous hantait avec l’apparent détachement de ceux qui en ont senti le souffle…

… Elle nous était familière, chaque nuit nous la rappelait quand elle nous saisissait dans nos rêves. P 107

Depuis mon arrivée à Horville, Iannis et sa mère m’obligeaient à sortir de moi-même. Mais, si je perdais mes repères face à l’attitude d’Helena, ma relation avec Iannis m’ouvrait des contrées inexplorées, m’invitant à y faire la lumière. P 135

Ce que nous croyons découvrir, nous l’avons toujours su. On n’oublie rien, ni l’éclair de lassitude, ni le mot chuchoté derrière la cloison ou la pâleur entrevue d’une peau. Nous n’avons jamais chassé de notre mémoire ces quelques syllabes, nous avons gardé au plus profond de nous ce geste regretté :  c’est de cette part aveugle que nous dépendons, vivante, insistante, c’est elle qui a décidé de notre destinée. P

 

Lu en mars 2017