Publié dans BD

« Les vieux fourneaux, T1: ceux qui restent » de Lupano et Cauuet

Place à la BD aujourd’hui avec ce premier tome d’une série très appréciée sur les réseaux sociaux et dans les bibliothèques (j’attendais depuis près de six mois!) :

Les vieux fourneaux T1 Lupano et Cauuet

 

Quatrième de couverture   

 

« Vous êtes inconséquents, rétrogrades, bigots, vous avez sacrifié la planète, affamé le Tiers-Monde ! En quatre-vingts ans vous avez fait disparaître la quasi-totalité des espèces vivantes, vous avez épuisé les ressources, bouffé tous les poissons ! Il y a cinquante milliards de poulets élevés en batterie chaque année dans le monde, et les gens crèvent de faim ! Historiquement, vous… Vous êtes la pire génération de l’histoire de l’humanité »

 

Ce que j’en pense   

 

Pierrot vient chercher son vieux pote, Mimile, dans sa maison de retraite car ils doivent se rendre à l’enterrement de Lucette, la compagne de leur ami Antoine.

Seulement Mimile a zappé la cérémonie ! le temps de trouver un costard dépareillé auprès d’un autre pensionnaire, ils arrivent évidemment lorsque la crémation est terminé, alors schuss sur le buffet.

Sur place il rencontre une belle jeune femme, enceinte jusqu’aux yeux qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Lucette et pour cause, c’est sa petite fille. Ils sont accueillis par Antoine alors que la DRH du labo Garan-Servier (suivez mon regard !) pointe son nez, ravivant toute la hargne syndicale de nos vieux routards de la politique. En effet, elle a autrefois licencié Lucette après dix ans de bons et loyaux services !

Nos trois compères se remémorent les vieilles luttes syndicales : Antoine a très souvent ferraillé dur avec le père Garan-Servier durant ses quarante ans de services!

« Elle a négocié son départ parce que déjà à l’époque, le prestigieux laboratoire Garan-Servier se torchait le fion avec le code du travail. Quand on a fait fortune en fabriquant des antidépresseurs, forcément, un monde de merde, ça fait rêver ! »

Lucette a laissé une lettre dont Antoine ne doit prendre connaissance qu’après sa mort. En voyant sa tronche quand il sort de chez le notaire, on comprend qu’il y a eu un « drame » car il démarre en trombe dans sa voiture pour aller régler son compte au vieux qui coule ses vieux jours dans une maison de retraite en Toscane et ses deux amis, accompagnés la petite-fille de Lucette se lancent à sa poursuite dans son camion rouge !

On découvre au passage l’association de non-voyants de Pierrot « Ni yeux, ni maître » qui sèment la zizanie dans les réunions politiques par exemple.

Cette histoire de « jalousie rétro-active » est drôle et tord le cou au passage à tout ce qui pollue le monde actuel, aux travers de la société de consommation, le monde de la finance, les luttes syndicales….

J’ai beaucoup aimé ces trois personnages, formidablement croqués par Cauuet, les couleurs sont très belles et les textes de Lupano sont vraiment top.

J’attends la suite avec impatience !

 

 

Extraits

 

Voici deux planches parmi celles proposées par ce site:

https://www.bedetheque.com/BD-Vieux-fourneaux-Tome-1-Ceux-qui-restent-210981.html

 

Les vieux fourneaux T1 P 3

 

Les vieux fourneaux T1 P8

Lu en novembre 2018

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Publié dans littérature USA

« Un gentleman à Moscou » de Amor Towles

Fan totale de la littérature russe, notamment du XIXe siècle, j’ai repéré ce roman très vite, et je me suis inscrite illico pour le recevoir :

 

Un gentleman à Moscou de Amor Towles

 

 

Quatrième de couverture   

 

Au début des années 1920, le comte Alexandre Illitch Rostov, aristocrate impénitent, est condamné par un tribunal bolchévique à vivre en résidence surveillée dans le luxueux hôtel Metropol de Moscou, où le comte a ses habitudes, à quelques encablures du Kremlin. Acceptant joyeusement son sort, le comte Rostov hante les couloirs, salons feutrés, restaurants et salles de réception de l’hôtel, et noue des liens avec le personnel de sa prison dorée – officiant bientôt comme serveur au prestigieux restaurant Boyarski –, des diplomates étrangers de passage – dont le comte sait obtenir les confidences à force de charme, d’esprit, et de vodka –, une belle actrice inaccessible – ou presque ­–, et côtoie les nouveaux maîtres de la Russie. Mais, plus que toute autre, c’est sa rencontre avec Nina, une fillette de neuf ans, qui bouleverse le cours de sa vie bien réglée au Metropol.

Trois décennies durant, le comte vit nombre d’aventures retranché derrière les grandes baies vitrées du Metropol, microcosme où se rejouent les bouleversements la Russie soviétique.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Cunnington

 

Ce que j’en pense    

 

Le comte Alexandre Illitch  Rostov (Sasha pour les intimes) a été assigné à résidence à vie dans l’hôtel Metropol où il vivait dans une suite.

On lui reproche d’avoir écrit un poème, contre la révolution (1916 !) et d’être revenu d’exil « pour prendre les armes » et « d’avoir succombé de manière irrévocable au pouvoir corrupteur de sa classe », il est donc une menace pour le régime. Il n’échappe au peloton d’exécution que parce qu’il n’a pas été tendre non plus avec le régime tsariste.

Amor Towles fait démarrer son récit alors que la révolution d’octobre vient d’avoir lieu, et on va suivre ainsi le héros de 1922 à 1954 durant toute la période soviétique, on croisera ainsi Staline alias Soso, Khrouchtchev dont on suivra les manœuvres pour prendre la succession.

Ce comte m’a énormément plu par la manière dont il réussit à transformer cet exil intérieur, cette prison qu’est devenue l’hôtel, où il a été relégué sous les combles dans un réduit qu’il va organiser pour le rendre habitable et lui donner une âme. Il fait rapidement le tri dans ce qu’il peut et veut y emporter, ce qui a de la valeur pour lui, pour se souvenir du passé, de sa sœur décédée très jeune : l’horloge de son père qui ne sonne que deux fois par jour : midi et minuit, ce que l’on a fait avant midi prouve que l’on a été efficace sans perdre son temps et quand elle sonne à minuit : il est trop tard…

Il voit défiler les nouveaux « grands du régime » : on est pour le partage, mais on garde le plaisir du bien manger et du confort (Léo Ferré ne disait-il pas : « on peut être anarchiste et aimer le confort ») et leur réunionite, il rencontre Nina dont le père est un notable et cette petite fille, par sa curiosité, ses questions, va établir une relation profonde avec lui, lui faisant explorer tous les recoins de l’hôtel, les couloirs cachés, il va ainsi s’approprier un domaine qui lui était étranger.

Amor Towles introduit un autre personnage savoureux avec Ossip, un dignitaire du régime qui veut tout apprendre de l’Europe, et demande à Sasha de lui expliquer la civilisation et la littérature françaises puis anglaises puis américaines ce qui donne des échanges savoureux, clin d’œil au passage à Humphrey Bogart, au faucon maltais !

J’ai beaucoup aimé Nina et la relation qu’ils tissent tous les deux ; Nina qui veut qu’il lui explique l’éducation des filles sous le tsarisme, ou Nina qui veut vérifier la loi de Newton en faisant tomber divers objets du haut de l’escalier, chronomètre à la main, Nina pleine de fougue et d’idéalisme qui va partir loin dans la campagne participer à la réforme de l’agriculture, Nina qui prend conscience de la réalité…

Le comte explique à Nina comment une princesse doit apprendre à se comporter en société:

Une posture avachie tend à suggérer une certaine paresse de caractère, ainsi qu’un manque d’intérêt pour autrui. Alors qu’un dos bien droit affirme la maîtrise de soi et le sens des obligations – qualités toutes deux attendues d’une princesse.

Sasha évolue tout au long du roman, en même temps que la société bouge, que l’on nomme des gens incompétents mais pistonnés pour servir à table, surveiller les commandes et les stocks… et faire des dossiers sur le personnel… Par exemple l’épisode des vins est extraordinaire : on arrache toutes les étiquettes des bouteilles, et on n’aura plus qu’un seul choix : vin blanc ou vin rouge, où on pourra servir aussi bien un Petrus que de la piquette pour le même prix !

Oui, une bouteille de vin était la distillation suprême du temps et du lieu ; une expression poétique de l’individualité elle-même. Mais là, dans cette cave, elle se retrouvait précipitée dans l’océan de l’anonymat, royaume de l’ordinaire, de l’insignifiant.

Sasha réussit à s’adapter, à l’imbécillité, à la surveillance à peine voilée, devenant à son tour serveur dans un des restaurants de l’hôtel, en gardant la même élégance, la même maîtrise et forme avec ses deux amis en cuisine,  ce qu’ils appelleront le triumvirat

On suit aussi l’évolution d’un autre personnage, Mischka, l’ami de Sasha, écrivain qui peut continuer son métier : il veut publier des lettres de Tchékhov mais manuscrit refusé car la dernière phrase de la dernière lettre porte atteinte au régime ! comme il ne veut pas céder, déportation… il disait que Sasha était un assigné à résidence verni, car plus libre dans sa prison-hôtel que lui en liberté…

D’autres personnages haut en couleur passent aussi dans l’hôtel, véritable lieu de rencontre, avec des Américains, tel Richard avec lequel il échange des idées en partageant un verre au bar… et bien-sûr on rencontre des personnages féminins savoureux aussi, telle la belle comédienne Anna…

J’ai bien aimé également la manière dont l’auteur parle de l’exil, et la différence entre l’exil intérieur et l’exil de la patrie et sa comparaison avec Adam chassé du paradis : l’exil n’est pas une punition assez forte car on peut refaire sa vie ailleurs, alors il faut aller plus loin avec la déportation : on continue de rêver de Moscou lorsqu’on est au bagne!

Mais lorsque nous exilez un homme dans son propre pays, il lui est impossible de recommencer à zéro. Pour l’exilé intérieur – que ce soit en Sibérie ou à travers la Moins Six – l’amour du pays ne sera jamais flou ou dissimulé dans le brouillard du temps qui passe.

Pour ne pas spolier, je ne dirai rien d’un autre personnage qui jouera un rôle important dans la vie de Sasha et montrera les ressources de cet homme.

J’ai retrouvé dans ce roman l’âme russe que j’aime tant, j’avais l’impression que l’ami Fiodor n’était pas loin, alors que le régime dégommait la statue de Gogol car pas assez souriant pour la remplacer par celle de Gorki, tout acquis au régime…

On ne s’ennuie pas une seconde en lisant ce roman et on peut l’aborder par différentes clés, la politique, la réforme agraire, la révolte des paysans, le goulag, ou par le côté délation avec l’immonde Fou, ou l’amitié entre ces trois hommes, la relation paternelle, la résilience etc….

L’écriture est magnifique elle aussi, avec des références littéraires, un éloge des écrivains de Montaigne à Dostoïevski. Et la dernière partie est géniale ! j’ai fait durer le plaisir, car je n’avais aucune envie d’abandonner les personnages…

Bref, j’ai adoré ce livre, dont la couverture est magnifique, c’est mon coup de cœur de cette rentrée, qui hélas est passé beaucoup trop inaperçu à mon goût. En fait je l’ai découvert en lisant quelques critiques sur babelio et je vous engage vivement à le lire… et comme toujours quand j’adore, je suis dithyrambique mais j’assume !

Je remercie vivement les éditions Fayard et NetGalley qui m’ont permis de lire ce roman !

#UnGentlemanàmoscou #NetGalleyFrance

https://www.fayard.fr/litterature-etrangere/un-gentleman-moscou-9782213704449

 

 

 

L’auteur   

 

Né en 1964 dans la banlieue de Boston, Amor Towles est un romancier américain, diplômé des universités de Yale et de Stanford. Après une carrière dans la finance, il se consacre désormais à l’écriture. Il est l’auteur de deux romans qui ont rencontré un immense succès critique et commercial aux États-Unis, Les Règles du jeu (Albin Michel, 2012) et Un Gentleman à Moscou, tous deux traduits dans une vingtaine de pays. Son premier roman, Les Règles du jeu, a été couronné en France par le prix Fitzgerald.

 

 

Extraits   

 

C’est drôle, songea-t-il, comme il s’apprêtait à abandonner sa suite. Dès notre plus jeune âge, nous apprenons à dire au revoir aux amis et à la famille. Nous accompagnons nos parents et nous frères et sœurs à la gare ; nous rendons visite à nos cousins, nous allons à l’école, entrons au régiment ; nous nous marions, voyageons à l’étranger…

… Mais l’expérience est moins susceptible de nous apprendre à dire adieu à nos biens les plus chers. Et à supposer que cela s’apprenne ? Nous ne voudrions pas de cet apprentissage. Car, en fin de compte, nous accordons plus d’importance à nos biens qu’à nos amis…

 

Reconnaissant qu’un homme devait maîtriser le cours de sa vie s’il ne voulait pas en devenir le jouet, le comte songea qu’il serait avisé de réfléchir à la manière d’atteindre ce but quand on a été condamné à passer sa vie, enfermé.

 

Dans les mains du barbier, les ciseaux évoquaient les entrechats du danseur classique dont les jambes s’entrecroisent pendant le temps de suspension.

 

En Russie, quel que soit le spectacle, tant que le décor a de l’éclat et le ténor de la grandiloquence, il trouvera son public.

 

Resteront à notre homme deux options : braire comme un âne ou trouver le réconfort dans des livres oubliés dénichés dans des librairies oubliées.

 

Pourtant, il arrive que les évènements se déroulent de telle façon que, du jour au lendemain, l’homme déphasé se retrouve où il faut, quand il faut.

 

Une assignation à domicile est une violation claire et nette de votre liberté, certes, mais cela se veut également une humiliation. Si bien que la fierté et le bon sens vous commanderaient plutôt de ne pas marquer l’occasion…

 

Depuis qu’il y a des hommes sur terre, songea le comte, il y a des hommes en exil. Que ce soit dans les tribus primitives ou les sociétés les plus avancées, ils ont invité leurs compatriotes à faire leurs valises, à traverser la frontière et à ne plus jamais poser le pied sur le sol natal. 

 

Tout aussi important est le fait qu’en tenant compte scrupuleusement des jours qui passent l’homme isolé remarque qu’il a enduré une année de souffrances, y a survécu, l’a vaincue. Qu’il ait trouvé la force de persévérer grâce à une détermination inlassable ou par la vertu d’un optimisme téméraire, ces trois cent soixante cinq marques attestent sa ténacité à toute épreuve.

 

Après tout, nos premières impressions, que nous apprennent-elles d’une personne aperçue une minute dans un hôtel ? J’irais plus loin : nos premières impressions nous apprennent-elles quelque chose ? Réponse : pas plus que ce qu’un accord nous apprend de Beethoven, ou un coup de pinceau de Botticelli…

 

Adapté au gobelet en fer-blanc tout autant qu’à la porcelaine de Limoges, le café donne de l’énergie au travailleur à l’aube, calme l’âme songeuse à midi et redonne courage aux désespérés au cœur de la nuit.

 

Parce que les bolcheviques, férocement déterminés à refondre l’avenir dans un moule façonné par leurs propres soins, n’auraient de cesse qu’ils n’arrachent, ne brisent et n’effacent jusqu’aux derniers vestiges de sa Russie à lui.

 

Un peu plus tôt dans la journée, Vassili l’avait informé que le célèbre grand hall bleu et or du Bolchoï avait été repeint en blanc, tandis que dans le quartier de la rue Arbat, la sombre statue de Gogol, œuvre d’Andreïev, avait été retirée de son piédestal et remplacée par une sculpture plus joyeuse représentant Gorki...

 

Comme je vous l’ai déjà dit, les Américains et nous seront les nations dirigeantes de ce siècle parce que nous sommes les seules nations à avoir appris à balayer le passé plutôt que de nous incliner devant lui. Seulement eux ont agi au nom de leur cher individualisme, alors que nous efforts à nous sont on service du bien commun. Ossip, un dirigeant au pouvoir, avec lequel le comte s’entretient régulièrement car celui-ci désire apprendre la culture française, anglaise et enfin américaine

 

Je vois bien que l’idée de table rase n’est pas vraiment nouvelle ici en Russie, et que la destruction d’un beau bâtiment ancien suscite forcément la nostalgie de ce qui n’est plus et l’ivresse de ce qui est à venir. Discussion avec Richard, capitaine américain.

 

… Quand le destin transmet quelque chose à la postérité, il le fait en cachette.

 

Car lorsque la vie empêche un homme de poursuivre ses rêves, il fera tout pour les poursuivre quand même.

 

« Savez-vous que sans l’Anglais l’humanité peut vivre, sans l’allemand elle le peut aussi, sans le Russe elle ne le peut que trop, sans la science elle le peut, sans PAIN aussi, c’est sans la beauté seulement que cela est impossible. Fiodor Dostoïevski : « Les démons » 1872 Mischa a écrit un texte sur le pain imprimé en sauvette et qu’il confie au comte en reprenant des textes de la Genèse jusqu’aux grands auteurs russes

 

« Tu vois ces pierres dans ce désert aride ? Change-les en PAINS et l’humanité accourra sur tes pas, tel un troupeau docile et reconnaissant… Mais tu n’as pas voulu priver l’homme de sa liberté, et tu as refusé, estimant qu’elle était incompatible avec l’obéissance acheté par des PAINS. Fiodor Dostoïevski : « les Frères Karamazov » 1880

 

Car ce qui compte dans la vie, ce n’est pas si oui ou non on va nous applaudir ; non, ce qui compte, c’est si oui ou non nous avons le courage de prendre le risque malgré le caractère incertain de notre victoire.   

 

Lu en novembre 2018

Publié dans Littérature francophone, Rentrée littéraire

« Maggie une vie pour en finir » de Patrick Weber

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai découvert sur le site NetGalley, dont je ne connaissais ni l’auteur (ni le roman d’ailleurs) , seulement un résumé très tentant :

 

Maggie une vie pour en finir de Patrick Weber 

 

Résumé de l’éditeur    

 

A l’occasion du 100e anniversaire de la victoire de 1918, le roman de Maggie raconte le destin vrai d’une femme dont la vie a été bouleversée par la Première guerre mondiale.
Les guerres sont propices à la naissance des grandes histoires d’amour. En période de conflit, on aime avec passion et rapidité, comme si chaque jour était le dernier. Des vies basculent au milieu des morts qui se succèdent. La société change de visage et l’Europe se dirige, sans le savoir, vers un autre désastre.

A l’occasion du centième anniversaire de la victoire de 1918, le roman de Maggie raconte le destin d’une femme dont la vie a été bouleversée par le conflit. On y retrouve l’esprit de Downton Abbey et celui de la jeunesse d’Agatha Christie qui se porta volontaire dans les hôpitaux et dont Maggie sera une fidèle lectrice. Mais on y croise aussi les affres de la Seconde Guerre mondiale, l’ombre de la Guerre Froide et la folie consumériste qui caractérise les lendemains de conflit. Un monde jeté à terre n’a qu’une seule volonté, celle de renaître plus grand, plus beau et plus fort. Mais quand les  » golden sixties  » surgissent, il est trop tard pour les témoins des heures sombres. Ils incarnent des épisodes tragiques que chacun cherche à oublier.

A travers la vie, les choix et la mort de Maggie, c’est l’histoire de ces innombrables femmes du XXe siècle qui s’incarne. On les a un peu oubliées mais les femmes d’aujourd’hui leur doivent beaucoup.
Parti sur les traces de sa grand-mère et de ses origines familiales, Patrick Weber nous conduit d’Altrincham à Manchester, de Londres à Bruxelles, d’Anvers aux camps de concentration allemands.

 

Ce que j’en pense   

 

Un homme décide de retrouver la trace et l’histoire de sa grand-mère maternelle, qu’il n’a pas connue, dont sa mère lui a parlé, mais pas assez alors il retourner dans la ville où elle est née et a passé toute son enfance. Il va ainsi passer un week-end en Angleterre, où il n’a encore jamais mis les pieds.

Mais comment reconstituer son histoire ? Il va enquêter comme « le journaliste qu’il est », se glissant dans les pas de Maggie, interrogeant les archives et lui donner vie en choisissant de  raconter l’histoire à la première personne.

« Elle s’appelait Maggie et elle était belle, si j’en juge d’après les quelques photos qui ont surnagé suite au naufrage de son existence. »

L’éducation est brutale dans cette famille de sept enfants : le père est alcoolique, boit sa paye au pub et cogne sa femme à son retour, faisant régner la terreur dans la maison, la mère est soumise s’activant du matin au soir. Les garçons sont beaucoup mieux traités que les filles dont le futur consistera à devenir blanchisseuse et rapporter de l’argent à la maison ; les garçons sont destinés à la mécanique comme leur père pour prendre le relais.

Lors d’une énième scène de violence, les filles décide d’accueillir leur père d’un coup de casserole et croient le laisser pour mort :

« Dans la légende familiale, l’épisode prit le nom de « la nuit de la casserole » et elle s’ancra profondément dans nos mémoires. Il reste en tout cas un secret bien gardé des sœurs Sowerbutts, et nul ne devait jamais être mis dans la confidence.« 

 

A force de visser tout le monde, la fille aînée tente de petites rébellions, en allant chez les commerçants jouer la grande dame, mais le destin sera cruel pour elle.

Maggie est différente, elle est plus rebelle et profitera de la guerre pour s’engager comme infirmière, sous l’influence du pasteur aux idées gauchistes, exécré par son père, qui le considère comme l’œil de Moscou… ce métier lui convient car elle possède l’empathie nécessaire, même si parfois elle ne prend pas assez de recul et se laisse envahir par toute la souffrance des blessés.

J’ai beaucoup apprécié toute la partie concernant l’enfance pauvre, la manière de fonctionner de cette famille, puis la rencontre avec Joseph, blessé de guerre, qui en gardera des séquelles funestes, qui aime dessiner, peindre, cet homme tout à l’opposé du père de Maggie. Joseph est un personnage très intéressant et extrêmement attachant, il sera un solide pilier pour elle.

Puis je finis par être intriguée par ce drôle de visiteur qui semblait accepter son sort sans se plaindre. Un tel comportement ne ressemblait pas à celui d’un continental, toujours impatient et, c’est bien connu, très expansif. 

J’ai eu plus de mal avec Maggie, dans son rôle de mère que je qualifierai de toxique : elle est en adoration devant son fils Charles et lui passe tout, le transformant en petit tyran avec sa petite sœur, puis en ado et adulte rebelle. A côté, la petite Joyce est transparente. Maggie est tellement en extase devant son enfant, dieu vivant, qu’elle la regarde à peine.

En fait, ce ne sont que les conséquences de l’éducation qu’elle a reçue, où seuls les garçons étaient considérés, et il ne fallait jamais montrer la moindre émotion, alors comment aurait-elle pu faire, on ne lui a pas donné la clé, dans cette famille où il fallait toujours « faire comme si » !

On sent une fêlure psychologique qui devient de plus en plus pathologique, au fur et à mesure que les deuils s’accumulent, et on voit Maggie  sombrer dans un délire de persécution  que l’auteur exprime très bien. Il nous livre aussi une belle description du deuil quand il devient pathologique, de la dépression…

Patrick Weber reconstitue très bien l’atmosphère de l’époque, la guerre, la faim, la souffrance des blessés et j’ai appris pas mal de choses sur l’invasion de la Belgique par le Kaiser, violant les traités qui garantissaient sa neutralité. Les blessés de guerre belges étaient envoyés poursuivre leurs soins en Angleterre

Il nous offre aussi une belle description de la vie quotidienne en Belgique durant l’entre-deux guerres et l’invasion par les troupes d’Hitler, la résistance qui s’organise, les trahisons, (Maggie est l’Anglaise, donc l’ennemie dans la Belgique qui a capitulé…

J’ai bien aimé ce roman car on s’attache à Maggie malgré ses problèmes, et l’idée de parler en son nom, à la première personne, tout au long du roman est très intéressante même si elle spolie parfois l’histoire. Ce livre résonne particulièrement dans le contexte de commémoration des cent ans de l’armistice de la première guerre mondiale, et on sent flotter ce climat particulier avec la montée des nationalismes qu’on pensait impossible, il y a quelques années à peine.

Je remercie vivement NetGalley et les éditions Plon qui m’ont permis de lire ce roman et de découvrir Patrick Weber, dont l’écriture est très agréable. Un livre que l’on ne peut plus lâcher lorsqu’on l’a commencé…

#PatrickWeber #NetGalleyFrance

 

 

L’auteur

 

Historien de l’art, archéologue et journaliste, Patrick Weber est l’auteur de nombreux romans historiques. Il vit entre Bruxelles, Paris et Rome.

Site officiel : http://www.patrick-weber.com     

 

 

Extraits   

 

Je n’étais que le spectateur obligé du tragique roman de ma famille perdue, décliné avec force détails par une mère aussi aimante qu’épuisante.    

 

L’âge venant, le futur a une fâcheuse tendance à se raccourcir et le passé offre de nouvelles raisons de rester vivant.   

 

Je suis, d’une certaine manière, l’autre fils de Maggie. Un troisième Charles dont je porte aussi le prénom. Le Charles qu’elle n’a jamais connu. C’est son histoire que je suis venu retracer en cette belle matinée à Manchester.    

 

Fini de faire comme si, je serai désormais une jeune femme moderne, comme celles que j’imaginais arpenter les rues de Manchester. Une femme capable d’agir, de penser et de faire des choix par elle-même.   

 

Être parent revenait à vouloir le meilleur pour ses enfants qui, pour leur part, attendaient autre chose de la vie. Et quand nous sortions des clous, une bonne torgnole était toujours là pour nous le rappeler.  Les grands savaient mieux que nous qui étions ignorants, et il ne nous serait jamais venu à l’idée de nous rebeller.       

 

Quand on est heureux, on redoute toujours le malheur qui arrivera tôt ou tard. Et, quand on est malheureux, on finit par penser que le bonheur n’existe pas.   

 

Les jours se suivaient et je compris à quel point tout le monde me persécutait. Je mesurais à quel point ils avaient été jaloux de nous. Derrière leurs beaux sourires de convenance se cachait la volonté de nous voler notre bonheur…   

 

Je me réveillai dans un lit d’hôpital. J’étais au désespoir parce que j’avais espéré un instant être morte.  La mort n’est pas assez bonne camarade pour venir vous cueillir quand vous le souhaitez.   

 

 

Lu en novembre 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature islandaise

« Ásta » de Jón Kalman Stephánsson

Il y a longtemps que je voulais découvrir cet auteur (« Entre ciel et terre » m’attend toujours dans ma bibliothèque), et c’est chose faite grâce à NetGalley et les éditions Grasset qui ont permis cette lecture et que je remercie vivement.

 

Asta de Jon Kalman Stefansson

 

Résumé de l’éditeur:   

 

Reykjavik, au début des années 50. Sigvaldi et Helga décident de nommer leur deuxième fille Ásta », d’après une grande héroïne de la littérature islandaise. Un prénom signifiant – à une lettre près – amour en islandais qui ne peut que porter chance à leur fille… Des années plus tard, Sigvaldi tombe d’une échelle et se remémore toute son existence : il n’a pas été un père à la hauteur, et la vie d’Ásta n’a pas tenu cette promesse de bonheur.

Jón Kalman Stefánsson enjambe les époques et les pays pour nous raconter l’urgence autant que l’impossibilité d’aimer. À travers l’histoire de Sigvaldi et d’Helga puis, une génération plus tard, celle d’Ásta et de Jósef, il nous offre un superbe roman, lyrique et charnel, sur des sentiments plus grands que nous, et des vies qui s’enlisent malgré notre inlassable quête du bonheur.

 

Ce que j’en pense   

 

J’ai eu du mal à entrer dans ce roman, car l’auteur fait des allers et retours sans arrêt entre les époques, Ásta vient de naître, quelques pages plus loin, elle est adolescente dans les fjords de l’Ouest où elle a été envoyée un été, après avoir casser le nez d’un camarade de classe, puis on la retrouve adulte, perdue, et ça continue encore et encore…

J’ai compris que l’auteur faisait raconter l’histoire d’Ásta par son père, Sigvali qui est tombé d’une échelle, donc les images lui reviennent forcément dans le désordre, un peu comme si toute sa vie défilait aux portes de la mort. Donc, je me suis accrochée…

Comment parler d’Ásta ? tout d’abord en expliquant pourquoi ses parents ont choisi de lui attribuer ce prénom : il s’agit en fait d’un hommage à un personnage de roman de Halldor Laxness ! et l’amour est au centre de ce roman :

« En retirant la dernière lettre du prénom, il reste le mot àst qui signifie amour en islandais. » 

L’histoire de cette famille est belle, l’auteur pose notamment une question : hérite-t-on de la « folie » de sa mère, ou n’est-ce qu’une répétition du scénario : on abandonne alors qu’on a été abandonné. Et en poussant plus loin la réflexion : peut-on envisager même l’idée d’être aimée après un abandon ?

Et Ásta fuit tout ce qui pourrait l’aider, tous ceux qui l’aiment vraiment pour tomber sur des êtres négatifs. On la suit à Vienne où elle part faire des études, abandonnant sa fille à ses parents. Elle fuit l’amour, elle fuit dans l’alcool, laisse partir son amour de jeunesse, Josef, comme si le bonheur ne pouvait que s’abimer, sans se donner une chance d’y avoir droit.

Jón Kalman Stefánsson évoque aussi et de fort belle manière, le passage de l’adolescence à l’âge adulte : se fait-il en douceur ou un évènement peut-il qui faire basculer brutalement dans le monde des grands, devenir mature avant l’heure ?

On retient l’omniprésence de l’alcool dans ce roman : le père de Sigvali avait des phases d’imprégnation massive, « il était beaucoup moins drôle quand il sombrait dans le trou noir de l’alcool. Ses beuveries duraient en général deux à trois semaines, et aucune puissance terrestre ni céleste ne semblait pourvoir l’arrêter. »

Outre l’alcoolisation massive, on note aussi au passage l’importance de la sexualité : une première scène torride entre Helga et Sigvali, bien sûr, mais parfois on a droit à des scènes de sexe toutes les trois ou quatre pages et cela finit par devenir lassant.

La littérature est omniprésente dans ce roman, Jón Kalman Stefánsson rend hommage aux écrivains de son pays, surtout aux poètes, un des personnages, le frère de Sigvali, est un écrivain, ou du moins tente d’écrire, car l’inspiration n’est pas au rendez-vous, alors il choisit d’écrire une autobiographie, cela lui permet de parler de lui !

« L’écriture libère des choses en moi. Ça te semblera peut-être étrange, mais quand j’écris, je deviens plus grand que l’homme que je suis. Oui, je me transforme en une corde sensible qui tremble entre le visible et l’invisible.  »  

L’Islande est un pays qui me fascine car tout prend un aspect gigantesque dans ce pays… on retrouve la magie des grands espaces, des éléments déchaînés, la précarité, la vie qui s’apparente parfois à une simple survie et, outre les poèmes, l’auteur évoque comme pour adoucir la rigueur,  la musique; on croise notamment Nina Simone ou les nocturnes de Chopin selon l’humeur… sans oublier les prénoms islandais compliqués me font rêver : Sigvali, Helga et Sigrid, Sesselja, Gudmundur…

J’ai aimé l’histoire de cette famille mais le mode de narration choisi par l’auteur m’a dérangée, parfois même irritée et je ne suis pas sûre qu’elle apporte quelque chose de plus au roman.

#Ásta #NetGalleyFrance

 

 

Extraits :   

 

… car nous naissons tous anonymes, et immédiatement, ou très peu de temps après, on nous attribue un nom qui rend à la mort sa besogne plus complexe. Donnez-moi un nom et la faucheuse me trouvera moins facilement.   

 

… car la vie de l’homme est si courte, en soi, elle n’est pas plus longue que l’espace qui sépare le jour de la nuit…  

 

Mais voilà, le désir d’une certaine continuité est extrêmement puissant. Cette continuité nous donne l’impression que chaque vie a son sens, qu’elle ne relève pas de simples hasards et de coïncidences, mais que tout est écrit d’avance – ce qui, en passant, donne également un sens à l’univers. Voilà qui explique pourquoi j’ai voulu raconter la vie d’Ásta en commençant par le récit de sa conception. Mais, c’était une erreur.   

 

Ceux qui sont aimés des Dieux meurent prématurément. Nous, les autres, les médiocres, nous nous suicidons.   

 

Certains se rappellent avec précision le jour, l’heure, la minute voire l’instant où leur enfance a pris fin, et c’est rarement de bon augure. Ceux pour qui l’enfance s’éloigne si lentement qu’elle ne disparaît jamais tout à fait sont nettement plus chanceux, ils continuent d’abriter au fond d’eux l’enfant qu’ils ont été.

 

Les anciens habitants ont renoncé à lutter, ils ont eu le bon sens de partir, de fuir. Ici, on ne peut attendre qu’une vie de labeur, il n’y a que l’océan infini, les montagnes qui amplifient les vents et les changent en tempêtes. Parfois, certains jours, certains soirs, certaines nuits, cet endroit est si beau qu’on dirait que Dieu s’apprête à descendre sur terre pour sceller un pacte avec les hommes et les bêtes. Mais, un parfois ne suffit pas à combler toute une existence.  

 

Un peuple de taille aussi restreinte que le nôtre, et qui vit loin de tout, doit savoir se disputer vigoureusement, sinon il est menacé d’extinction.   

 

Celui qui se dévoile est plus vulnérable. Celui qui s’ouvre entièrement est comme mort.   

 

La littérature devrait-elle donc avant tout nous préparer à mourir plutôt que de nous aider à vivre ?   

 

Être un bon paysan est depuis toujours considéré comme la réussite suprême en Islande. C’est ce qui compte le plus. La seule chose qui permette vraiment de prouver votre valeur d’être humain. Elle est plus importante que les titres honorifiques, l’éducation, les prouesses dans le domaine des arts ou des sciences.   

 

L’ignorance vous rend libres alors que la connaissance vous emprisonne dans la toile de la responsabilité.   

 

Il y a deux mille ans, le satiriste grec Lucien de Samosate écrivait : « la faiblesse qui consiste à se laisser commander par ces despotes que sont l’espoir et la peur plutôt que par la raison accompagne depuis toujours l’être humain. »   

 

Et ça me rappelle que notre sentiment de responsabilité ne devrait pas s’émousser avec l’âge. A notre époque, écrit-elle, refuser de prendre position pour continuer à somnoler est un crime. « Notre châtiment à court terme et Donald Trump. La punition à long terme est une terre ravagée, des guerres civiles et des dérèglements climatiques dus au réchauffement de la terre.   

 

Tes yeux qui jadis m’éclairaient se sont changés en trou noir – l’espace qui sépare l’amour de la haine est à peu près le même que celui entre vie et trépas.    

 

Lu en novembre 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature francophone

« Carnaval noir » de Metin Arditi

Je vous parle aujourd’hui du dernier roman d’un auteur contemporain que j’apprécie énormément avec :

 Carnaval noir de Metin Arditi

 

 

Résumé de l’éditeur :    

 

Janvier 2016 : une jeune étudiante à l’université de Venise est retrouvée noyée dans la lagune. C’est le début d’une série d’assassinats dont on ne comprend pas le motif. Elle consacrait une thèse à l’une des principales confréries du XVIe siècle, qui avait été la cible d’une série de crimes durant le Carnaval de Venise en 1575, baptisé par les historiens « Carnaval noir »

Cinq siècles plus tard, les mêmes obscurantistes qui croyaient faire le bien en semant la terreur seraient-ils toujours actifs ? Bénédict Hugues, professeur de latin à l’université de Genève, parviendra-t-il à déjouer une machination ourdie par l’alliance contre-nature d’un groupuscule d’extrême droite de la Curie romaine et de mercenaires de Daech, visant à éliminer un pape jugé trop bienveillant à l’égard des migrants ?

À croire que l’Histoire se répète éternellement, que le combat entre le fanatisme et la raison n’en finit jamais, et que la folie des hommes est sans limite…

Dans ce roman riche de suspense, de passion et de savoir, Metin Arditi se révèle, une fois encore, un conteur exceptionnel.

 

Ce que j’en pense    

 

J’aime beaucoup Metin Arditi, que j’ai découvert avec « La confrérie des moines volants » donc ce livre était pour moi… dès qu’on parle de manuscrit ancien (même une lettre !) d’histoire, de peinture, je suis là. Je remercie vivement NetGalley  et les éditions grasset qui m’ont permis de le lire.

L’intrigue est originale : utiliser une lettre datée de 1575 retrouvée cachée dans un livre ancien que vient d’acquérir Benedict Hugues, un professeur de latin médiéval reconnu de Suisse, lettre qui évoque un attentat de l’époque et que l’homme de mains de la congrégation veut récupérer à tout prix, semant des morts au passage… quelques mois auparavant, Donatella, une jeune fille qui fait des recherches pour une thèse sur une confrérie du XVIe siècle, a été assassinée à Venise car elle s’approchait de trop près d’un sujet qui dérange.

Les deux intrigues sont liées, la petite histoire dans la grande Histoire, et Metin Arditi nous fait faire des allées et venues entre les deux époques. On a donc un complot, et qui dit complot dit motif, financement, logistique et protagonistes pour le réaliser.

Le motif : il faut que l’Église retrouve la place et le pouvoir qu’elle a perdus selon certains : à l’époque, il fallait lutter contre la Réforme qui prenait de plus en plus de place, se montrait ouverte à la science (révolution copernicienne qui mettait le Soleil au centre de l’univers et non la terre comme le prônaient les écritures…

De nos jours, les ultras de l’Église ne supportent pas le Pape actuel, jugé trop consensuel, trop en faveur des migrants ; ils ruminent leur colère depuis Vatican II, avaient espéré que Benoît XVI allait reprendre tout cela en mains… « Et ce pape… Dans son inconscience effarante, l’Église préparait le terrain pour le Grand Remplacement. »

L’ennemi actuel est l’Islam, qui pour ces gens de l’extrême droite va détruire la civilisation européenne au nom du multiculturalisme, ce qui est inenvisageable bien-sûr !

Pour incarner le mouvement, il faut une personnalité forte, un homme providentiel pour prendre la place du pape et appliquer une doctrine rigoriste, prêt à tout pour éliminer ceux qui sont un obstacle sur son chemin : Scanziani au XIVe qui vise la place du pape Grégoire et Fernandez-Diaz de nos jours. Il faut quelqu’un qui incarne le dogme, la prophétie : un nouveau christ dont les mains ont six doigts, comme Jésus peint par Paolo Il Nano, dans une toile remplie de symboles, des signes astrologiques…

Ce dernier a été retrouvé pendu au pont du Rialto, ultime victime de ce Carnaval noir : « une série de crimes commis en l’espace de quelques jours au cours du mois de février 1575, dont les auteurs comme les motifs sont restés mystérieux. » et la toile a disparu (un incendie a détruit la Scuola Grande del San Sepolcro)

Il faut que le groupe soit bien organisé, avec une discipline quasi militaire ; tout est bien structuré dans la « Fondazione » avec les théoriciens tel le père Blaise, les enseignements proches de certains prêches, l’éminence grise avec le cardinal Fernandez-Diaz, charismatique et rigoriste qui fait froid dans le dos, un directeur de la communication, Bartolomeo San Benedetto, qui orchestre des conférences, des séminaires qui accueillent des jeunes de plusieurs pays, de la mouvance d’extrême-droite et les hommes de main tel Arturo,  un « ministre des finances » Zaccaria qui gère le blanchiment d’argent via une banque suisse dont le directeur est le frère de Benedict. L’argent n’a pas d’odeur, c’est connu !

Et il faut un complot pour arriver à ses fins, et donc éliminer le Pape et frapper un grand coup pour terroriser la population : un double attentat, la basilique Saint Pierre, pour tuer le maximum de personnes et à la résidence du pape : Casa Santa Marta, pour l’éliminer.

Et pour cela, l’union fait la force, et on va chercher des kamikazes, des islamistes (après tout ils sont des spécialistes !) qui vont mourir en martyr, tel ce couple qui veut se faire exploser avec un bébé dans les bras pour aller au paradis…

Le suspense monte tout doucement, puis le rythme s’emballe au fur et à mesure qu’on avance vers le jour J…

J’ai aimé les références à l’Histoire, les mouvements intégristes de tout poil, le fait de choisir des islamistes de la filière Libyenne qui nous ramène au passé colonial de l’Italie. J’aurais aimé que l’auteur explore davantage cette piste car j’ai trouvé l’histoire actuelle un peu fade… probablement car le personnage principal est davantage un anti-héros qu’un héros.

On pense bien-sûr aux défilés des fascistes sous Mussolini, parcourant la ville scandant des chants (en vieux vénitien dans ce roman), encerclant leur proie pour la précipiter dans le fleuve… Metin Arditi évoque les populismes actuels, les liens avec une Église puriste et rigoriste, et j’aurais aimé qu’il fouille encore plus.

Ce roman m’a plu, malgré ces quelques désillusions, car on est quand même dans un registre autre que « Da Vinci code » auquel on pense au cours de cette lecture. J’ai retrouvé cet art de conteur que j’aime tant chez l’auteur, mais mon roman préféré est sans conteste « Le Turquetto » …

Je laisse la parole à l’auteur:

 

 

#CarnavalNoir #NetGalleyFrance

 

Extraits   

 

Il observa les visages. Ils étaient tendus, habités par l’importance de leur mission. Ils allaient sauver l’Occident. Éliminer la racaille qui l’envahissait. Qui l’avait déjà envahi. Qui se sentait en territoire conquis. Qui tuait, estropiait, menaçait en toute impunité.    

 

Ils étaient le 14. Le 29 du mois, à cette même heure, le monde ne serait plus le même. Fini, les salamalecs aux migrants, les trahisons de l’Église, les intellectuels qui monopolisent les médias et plongent l’Occident en léthargie en faisant l’éloge d’un pseudo-multiculturalisme ! Ah, le multiculturalisme… Une vraie farce. Les gens prononçaient ce mot, et d’un coup, ils se sentaient bons, clairvoyants, ouverts au monde. Quels crétins !    

 

Le père Blaise s’entretiendra avec vous des grands principes moraux qui guident notre action. Il vous parlera du sacré. Mais, il vous parlera aussi de la violence. Elle a toujours accompagné le sacré. Son propos, son seul propos, est de le protéger. La violence est donc sacrée autant que les tâches les plus saintes peuvent l’être…    

 

El Tigre… C’était ainsi qu’on surnommait Fernandez-Diaz à la Curie. L’homme incarnait l’animal solitaire, fort et cruel. Sa manière de se déplacer, même, évoquait celle des félins. On ne l’entendait jamais venir et soudain on ne voyait que lui.   

 

Il voyait bien que, dans cette histoire d’attentat, chacun roulait pour soi…  Ils cherchaient tous autre chose. Au fond, ils se méprisaient. Mais, pour réussir, il fallait jouer collectif.  

 

En 1571, une prophétie circulait à Venise, selon laquelle un envoyé du Christ sauverait l’Église des griffes de la Réforme. Cet homme serait reconnaissable à ce que chacune de ses mains auraient six doigts. Cette prophétie traversa la Péninsule comme la foudre.   

 

Le bonheur n’aime pas qu’on lui mette la main dessus, mon trésor. Laisse-le filer. Il sera content de te revenir.    

 

Mais le peintre méritait d’être étudié. Il réunissait les deux qualités maîtresses de la peinture du XVIe italien, le disegno et le colorito, la précision du trait des Florentins et le sens de la couleur des Vénitiens.   

 

… Elle préparait une thèse sur la Scuola Grande del San Sepolcro et m’avait consultée pour Paolo Il Nano, vu que c’était le peintre attitré de la Scuola…  Elle menait une recherche formidable sur les évènements qu’à Venise on appelle le Carnaval noir…

 

Une vieille lettre de cinq siècles nous rappelle que la pourpre cardinalice a la couleur du sang…   

 

Sans doute que Copernic, moine fidèle à l’Église et à ses textes, était lui-même épouvanté par les effets que pouvait avoir sa découverte de l’héliocentrisme sur une Église affaiblie par les coups de boutoir que lui portait la Réforme. Cela expliquerait le retard qu’il mit à publier le produit de ses recherches, attendant sans doute de se trouver aux portes de la mort pour le faire.    

 

Lu en octobre 2018

Publié dans Littérature allemande, Littérature contemporaine

« Les morts » de Christian Kracht

 

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a donné du fil à retordre:

 

les morts de Christian Kracht 2

 

Quatrième de couverture    

 

« À la fin de sa vie, Nägeli dira qu’en cent ans de cinéma, il n’y avait eu que cinq génies – Bresson, Vigo, Dovjenko, Ozu et lui-même. »

Au début des années 1930 un haut fonctionnaire japonais imagine la création d’un axe celluloïdique entre Tokyo et Berlin. C’est ainsi qu’un réalisateur suisse et mélancolique, Emil Nägeli, part au Japon tourner un film – et surtout retrouver sa maîtresse.

Entre farce et histoire, fascinant roman sur l’art et l’impérialisme des images, Les Morts a reçu le Schweizer Buchpreis (Prix du livre suisse) en 2016. Il est en cours de traduction dans le monde entier.

 

Ce que j’en pense    

 

J’ai choisi ce roman via une opération « masse critique » spéciale de Babelio car l’époque me plaisait et l’idée de constituer un axe Japon-Europe dans le milieu cinématographique pour concurrencer la machine Hollywood toute puissante titillait ma curiosité.

Déjà, la scène inaugurale, filmée spécialement pour le projet, est d’une violence extrême ; c’était donc mal parti, mais je ne me laisse pas décourager facilement alors j’ai décidé de continuer…

Pour situer l’action, nous sommes en pleine république de Weimar, le monde politique allemand commence à voir émerger des personnalités qui feront carrière dans le 3e Reich, et au Japon, règne l’empereur

Le roman met en scène un réalisateur suisse Emil Nägeli dont la vie est bien tristounette mais le projet le stimule un peu, alors il se rend en Allemagne rencontrer des professionnels et le séjour à Berlin est très perturbant pour lui. Son père est mort il y a un an et leurs relations n’ont jamais été au beau fixe : son père l’a appelé toutes sa vie Philip, avec toute une série de diminutifs loin d’être élogieux. Bref un père tyrannique, cruel, méprisant.

A l’autre bout de la planète, nous avons Amakasu, qui vient de regarder la fameuse scène inaugurale, qui le révulse au plus haut point… Ce personnage est très intéressant, par son comportement ses failles ; il a grandi sans affection, alors que ses parents étaient des esprits libéraux, envoyé très jeune dans un internat où les châtiments corporels régnaient en maître : « un de ces lieux de tabassages les plus impitoyables de l’Empire ».

J’ai abandonné ce roman une première fois au bout de trente pages car je le trouvais vraiment toxique, cruel, noir… je lui ai quand même donné une seconde chance, en alternant avec d’autres lectures, car Amakasu par son enfance particulière, son côté surdoué, et la manière dont il devenait de plus en plus perturbé psychologiquement (un vrai cinglé serait plus adapté, mais restons courtois !)

On croise des personnages plutôt cocasses, tel Kikuchi, professeur d’Allemand, espion dormant qui ne sait plus s’il doit toujours espionner ou non et qui fut le professeur d’Amakasu. On rencontre Charles Chaplin, en tournée au Japon, qui participe à une réception où circule notre ami Amakasu.

Détail, cocasse lui-aussi, tous deux sont invités à dîner chez le Premier ministre, Tsuyoshi Inukaï,  mais Chaplin ne reçoit pas le message et se rend à un spectacle de Nô, ce qui lui permet d’échapper à un attentat:

« Ce soir-là, Chaplin assiste à une représentation de nô en compagnie d’Inukaï junior et d’Amakasu,  pendant que de jeunes cadets de la marine pénètrent furtivement en chaussettes dans la résidence, afin de tuer le Premier ministre et le comédien prétendument présent au motif que ces derniers remettent en question la supériorité du caractère national japonais, le Kokutaï. »

Et là, j’ai laissé tomber définitivement, car après cet épisode intéressant, on revenait sur Nägeli et à l’histoire elle-même, qui décidément ne m’intéressait pas.

Je n’aime pas critiquer un livre que je n’aime pas sans lui avoir laissé une chance, mais, malgré une belle écriture, des personnages .intéressants, ce livre n’est pas pour moi. Je  suis peut-être passée à côté, vus les prix et les critiques en Allemagne… Je remercie néanmoins vivement Babelio et les éditions Phébus qui m’ont permis de découvrir l’auteur.

Lien vers le site lors de la publication en allemand +++

https://www.ipw.lu/christian-kracht-die-toten/#.W6eRZ_aYSM8

 

 

Extraits    

 

Son père était mort un an plus tôt. Sans crier gare, comme si le décès du père pouvait avoir été un premier signe annonciateur de sa propre mortalité, l’entre-deux-âges avait fait son apparition, subrepticement, du jour au lendemain, avec toute sa dissimulation pudique, avec l’épanouissement secret de son pathétisme, la constance pourpre de son apitoiement sur soi. P 16   

 

Il suggérait qu’on voulût bien envoyer rapidement d’Allemagne des professionnels prêtsà travailler au Japon avec les excellents objectifs de Carl Zeiss et les incomparables pellicules Agfa afin de filmer, de produire, et par là – s’il l’on pouvait dire – de contrecarrer l’impérialisme culturel des États-Unis d’Amérique, dont les formes s’étaient propagées, tel un virus, dans le royaume de l’ère Showa, surtout dans le cinéma et de ce fait, bien sûr, dans la rue et au sein du peuple… P 17   

 

L’enfance de Masahiko Amakasu, que son souvenir déclinant lui représentait aussi sourde et terne qu’un ciel d’hiver, avait été celle d’un gamin étrange, extrêmement précoce, qui à même pas trois ans faisait à ses parents la lecture du journal avec empathie, et à cinq, s’adonnait à des fantasmes de suicide d’une ingéniosité méticuleuse et d’une subtilité sublime et, la nuit, sortait en cachette dans le jardin de ses parents creuser des trous sous les buissons de genêts afin d’y cacher sa volumineuse collection d’illustrés violents dont on lui interdisait la possession en le menaçant de sévères châtiments corporels. P 41   

 

Son fils lui faisait l’effet d’être possédé par un démon impitoyable le contraignant à céder à une soif de savoir de plus en plus grotesque. Nombre de parents auraient souhaité avoir un enfant aussi doué, les Amakasu, eux, en éprouvait de l’horreur. P 44   

 

Quelle différence touchante, tout de même avec les gens simples de son pays, s’était-il dit. Les Japonais étaient traversés par l’existence, par l’instantanéité de l’univers. P 55   

 

Amakasu remarqua à quel point Chaplin paraissait charismatique et intelligent, et combien cet ennemi serait dangereux, et la puissance que sa culture était en mesure d’exercer et surtout l’étroite affinité qui unissait la caméra et la mitrailleuse. P 85  

 

Lu en septembre-octobre 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« La révolte » de Clara Dupont-Monod

Je vous parle aujourd’hui d’un roman historique:

 

La révolte de Clara Dupont-Monod

 

Résumé:  

 

Richard Cœur de Lion raconte l’histoire de sa mère, Aliénor d’Aquitaine. Lorsque la reine décide de convaincre ses enfants de se retourner contre leur père, le roi d’Angleterre, l’héritier du trône se retrouve déchiré entre l’adoration qu’il éprouve pour sa mère et sa loyauté envers son père.

 

Ce que j’en pense    

 

Ayant bien aimé « Le roi disait que j’étais diable » de l’auteure, il était évident que ce roman était pour moi ! et en plus Aliénor me fascine depuis des lustres, après avoir lu, il y a longtemps, la biographie que lui a consacrée Régine Pernoud.

Dans ce roman, Aliénor vient de quitter son premier époux, le roi de France Louis VII, personnage un peu falot, mystique avec lequel elle s’ennuyait. Ensuite, elle jette son dévolu, sur un homme étrange, trapu à la chevelure rousse car elle pressent qu’il pourra être roi d’Angleterre. Donc tout un empire, au nez et à la barbe de Louis VII…

Mariage grandiose ; elle apporte l’Aquitaine au Plantagenêt et pense qu’ils vont régner tous les deux. Mais, son rôle va se limiter à faire des enfants…. Elle qui rêvait de pouvoir, se retrouve les ailes coupées. Elle voulait le pouvoir, mais Henri aussi mais il la redoutait et il était impossible de régner à deux :

« En réalité, parce qu’ils se ressemblent trop, parce qu’ils se valent, ils deviendront ennemis mortels. »

Alors, il va falloir se venger et pour cela elle va convaincre ses fils de renverser Henri. Quitte à aller chercher l’aide de son ex-époux qui, toujours amoureux d’elle, va se joindre au complot. Mais, il ne faut pas trop lui en demander, quand cela tourne au vinaigre, il part sans combattre. Shocking !!!

La belle dame va se retrouver enfermée dans diverses tours d’Angleterre, sans avoir le droit de voir ses enfants. De quoi avoir le temps de cogiter et entretenir sa vengeance.

Clara Dupont-Monod nous raconte cette révolte, en confiant le récit à Richard Cœur de Lion, sans doute le fils préféré d’Aliénor. On entre ainsi dans l’intimité de la famille, les relations d’Aliénor avec ses enfants : elle est une mère distante qui ne sait pas montrer ses émotions et ne le veut certainement, ce serait un signe de faiblesse.

Richard raconte le frère aîné Guillaume, décédé prématurément, les différences de personnalités entre lui et ses frères, ou même avec ses sœurs mais aussi Jean, le fils préféré d’Henri à qui il veut la couronne à ses dépens.

« Mais je dois rester honnête. Malgré les rapprochements liés à la révolte, notre fratrie reste un couple de solitudes. Nous sommes sept enfants. Sept frontières. »

Richard évoque aussi ce qu’il ressent obéissant à sa mère pour renverser son père :

« Parfois je parviens à prendre du recul. Disséquer le désastre. Je me pose des questions. Survit-on à la décision de tuer un père ? Et pourquoi le mien a-t-il tans privilégié son désir au détriment du nôtre ? Quel intérêt avait-il à dresser sa famille contre lui ? Car la voilà l’ironie : le ressentiment soude la famille. »

Il parle aussi de l’érudition d’Aliénor qui lit beaucoup, s’entoure de poètes et musiciens, une fine lettrée qui va inventer la légende : le Plantagenêt descendrait directement du roi Arthur ! légende qu’il ne va pas hésiter à s’approprier, tentant de la transformer en vérité, puisqu’elle sert ses intérêts.

« Alors lui vient une autre idée : s’emparer de l’histoire de cet Arthur… Et clamer que la royauté anglaise descend d’Arthur. Les poètes jubilent. Ils fabriquent une légende. Et ma mère auréole le pouvoir de magie. Pour dissiper les soupçons, elle a donc l’intelligence de mettre le talent des poètes au service de son mari. »

Les scènes de guerre sont violentes. Partout ou Henri passait, tout était brûlé, détruit dans les régions qui osaient se révolter. Il n’hésite pas à éliminer ceux qui lui font de l’ombre, faisant assassiner l’archevêque Thomas Beckett dans la cathédrale de Canterbury par exemple.

L’auteure évoque aussi les croisades et Saladin, la foi et la religion…

Le coup de maître de Clara Dupont-Monod c’est d’entrer dans tous les interstices laissés libre par l’Histoire : les historiens décrivent les faits, les analysent, mais quand il y a des blancs, le romancier peut s’y immiscer pour y mettre des couleurs et inventer… nous sommes dans un roman historique.

Une scène mémorable : Aliénor affrontant la tempête car Henri a décidé que c’était le moment de partir ; la traversée est épouvantable, elle est malade, alors qu’elle est enceinte, son fils Guillaume en piteux état. Tempête mauvais présage…

J’ai beaucoup aimé ce roman et si, comme moi, Aliénor personnalité extraordinaire qui a réussi a être reine de France et Reine d’Angleterre, au XIIe siècle, vous fascine n’hésitez pas, foncez !

Je remercie NetGalley et les éditions Stock qui m’ont permis de lire ce livre.

#LaRévolte #NetGalleyFrance

 

Extraits    

 

Ma mère est une femme sûre d’elle. Je lui fais une confiance absolue. Elle doit cette assurance à sa naissance, puisqu’elle est duchesse d’Aquitaine, élevée dans le luxe et les livres, nimbée du souvenir de son grand-père, le premier poète.     

 

Je l’ai vérifié bien des fois, il n’y a pas plus dangereux qu’un homme humilié. C’est un conseil de ma mère : « Tue ou laisse la vie. Mais ne blesse pas. Un homme blessé devient un animal dangereux. P 12-13     

 

Je voudrais l’étreindre mais, bien-sûr, je ne fais rien. Je me contente d’écouter ces serments muets venus d’un cœur méfiant, et ce sont eux qui, maintenant, me donnent la force de raconter l’histoire.     

 

Combien de fois l’ai-je entendue, lors des veillées, inviter les troubadours, leur disant : « Chantez-moi ce qui n’existe pas » car seule la littérature peut inverser le sort, le temps d’un poème.    

 

Ma mère m’a toujours dit que, à défaut de pouvoir régner comme elles l’entendent, les femmes pouvaient prendre le pouvoir par l’écriture – elle poussera ses filles vers la littérature et la poésie.    

 

La colère n’irrigue plus le corps, elle se concentre sur le cœur et sa fonction première : cogner pour respirer. Comme je voudrais avoir la même ! elle fabrique des vengeances en forme d’honneur. Pour Aliénor, la haine est une colère qui vieillit bien.    

 

Elle m’a élevé en me disant : « N’aime jamais. Admire, dévore, enchante, mais n’aime jamais, ou tu seras dépouillé. »    

 

C’est un vieux conseil de sorcière : pour ébranler un homme, misez sur la crainte et non sur la culbute. De ce côté-là, j’ai gagné. Le Plantagenêt me voit comme un danger.    

 

Mais, je ne dois pas me laisser distraire. La mémoire est un soldat aux jambes maigres et infatigables. Elle attaque de nuit. Inutile de la fuir. Elle grimpe vos murs et rampe sous vos portes.    

 

La mémoire vient à bout du regret, car, au fond le chagrin d’une chose disparue est moins fort que son souvenir. Si je me rappelle mon château, un sourire de Richard ou un gibier ramené à l’aube, alors qu’importe de les avoir perdus ? La mémoire me permettra toujours de dessiner un royaume, un bonheur et une chasse. Il n’y a pas de perte s’il y a le souvenir de la perte.    

 

Aliénor avait désormais le recul de ceux qui en ont trop vu pour se laisser atteindre. Elle portait ce que le désespoir peut parfois produire de plus redoutable, l’indifférence à la mort. Elle était devenue fleuve, forêt, campagne, forces passives et lentes, insensibles aux chagrins.    

 

Voilà, Richard, pourquoi j’estime la foi et déteste la religion. La première grandit l’homme, la seconde l’affole. La foi est une affaire intime. Et l’intime, par définition, n’est pas une question collective. Il n’y a que la religion pour décider qu’une croyance personnelle, profonde et secrète, doit sortir du cœur et se muer en système de régence. L’hérésie, elle est là. Lorsqu’on décide qu’un sentiment deviendra un texte de loi. Alors, seule la religion peut faire passer des atrocités pour des bienfaits. Nos descendants le vérifieront à leurs dépens.    

 

En général, la folie ne naît jamais d’un texte, mais de celui qui le lit. Or Saladin et ses hommes savent lire. Que se passera-t-il avec les autres.    

 

Lu en octobre 2018

Publié dans Littérature francophone

« La vraie vie » : Adeline Dieudonné

Étant donné l’engouement suscité par ce roman de la rentrée, j’ai décidé de céder à l’appel des sirènes et de me l’offrir. Il s’agit de :

 

La vraie vie de Adeline Dieudonné

 

 

Quatrième de couverture

 

C’est un pavillon qui ressemble à tous ceux du lotissement. Ou presque. Chez eux, il y a quatre chambres. La sienne, celle de son petit frère Gilles, celle des parents, et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. La mère est transparente, amibe craintive, soumise aux humeurs de son mari. Le samedi se passe à jouer dans les carcasses de voitures de la décharge. Jusqu’au jour où un violent accident vient faire bégayer le présent.

Dès lors, Gilles ne rit plus. Elle, avec ses dix ans, voudrait tout annuler, revenir en arrière. Effacer cette vie qui lui apparaît comme le brouillon de l’autre. La vraie. Alors, en guerrière des temps modernes, elle retrousse ses manches et plonge tête la première dans le cru de l’existence. Elle fait diversion, passe entre les coups et conserve l’espoir fou que tout s’arrange un jour.

D’une plume drôle et fulgurante, Adeline Dieudonné campe des personnages sauvages, entiers. Un univers acide et sensuel. Elle signe un roman coup de poing.

 

Ce que j’en pense   

 

C’est l’histoire d’une famille dysfonctionnelle, dans un lotissement, dans une banlieue qui pourrait se trouver près de chez nous. Le père est violent avec sa femme physiquement et psychologiquement, devant les enfants bien-sûr comme tout psychopathe narcissique pervers et j’en passe.

Déjà, la maison, la plus belle du lotissement, car destinée au départ à l’architecte, est étrange :

« A la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres. » P 9

La chambre des cadavres renferme tous les trophées de chasse du père, de la défense d’éléphant aux cerfs, sangliers sans oublier une hyène. Et bien-sûr, personne n’a le droit d’entrer dans la tanière du père, sous peine de sanction sur fond de méga colère.

Tout ce petit monde survit dans cet univers toxique où la seule bouffée d’oxygène est le passage du marchand de glaces ambulant. Et un jour, la bombe à chantilly explose tuant le marchand devant leurs yeux. Le petit frère, sous l’effet de la sidération, s’éteint littéralement, se referme sur lui-même et sa sœur (dont on ne saura jamais le prénom, à moins que ma mémoire ne m’ait trahie) va tout tenter pour revenir en arrière et refaire l’histoire en essayant de fabriquer une voiture qui remonte le temps…

Le portrait du père est saisissant ! tout à fait le genre d’individu qui m’horripile et que j’aurais bien aimé « zigouiller » : déjà j’ai une dent contre les chasseurs et j’adore les éléphants donc lui et moi, c’était mal parti. Et les pervers, narcissiques, cogneurs idem.

« Au mur, dans des cadres, mon père posait, fier, son fusil à la main, sur des animaux morts. Il avait toujours la même pose, un pied sur la bête, un poing sur la hanche et l’autre main brandissait l’arme en signe de victoire, ce qui le faisait davantage ressembler à un milicien rebelle shooté à l’adrénaline du génocide qu’à un père de famille. » P 10

J’ai aimé l’énergie de cette petite fille qui va se passionner pour la physique, sur les traces de Marie Curie, les sciences en général, allant jusqu’à faire du baby-sitting chez un voisin (un beau champion d’arts martiaux dont elle tombe amoureuse) pour prendre des cours auprès d’un professeur à la retraite, plus ou moins mis sur la touche du fait de ses méthodes.

Elle a seulement dix ans quand commence le récit et on la sent tout de suite prête à relever les défis et se donner les moyens de le faire. Pour ramener la lumière dans les yeux de son frère et tenter de le sauver, elle fait preuve d’imagination autant que de compassion, investie dans son rôle, même au prix de souffrance. Elle a une énergie extraordinaire.

Comment résister à cette scène par exemple où elle décide d’appeler le chiot « Curie » comme la grande Marie et voir que sa mère a fait graver « Curry » sur sa médaille:

« J’ai décidé de rebaptiser le chiot Sklodowska. Ça lui ferait peut-être même encore plus plaisir, à Marie Curie , que je donne son nom de jeune fille à ma chienne. Mais Sklodowska, c’était un peu long à dire. Alors, pour faire simple, j’ai raccourci en Dovka. » P 74

Ce roman, c’est l’histoire de la violence au quotidien, de la peur dans la cellule familiale, qui ne peut qu’engendrer des comportements bizarres sinon pathologiques et si la petite fille réussit à s’accrocher, Gilles va au contraire se couper des autres, ne n’intéressant à rien et dériver de plus en plus…

Adeline Dieudonné réussit très bien à exprimer cette violence et cette peur, l’emprise du père sur la famille, la démission de la mère, tout en ne donnant jamais trop dans le trash. Elle montre que l’amour peut transformer les choses, qu’on doit tenter de réagir sinon on reproduit les mêmes schémas. C’est peut-être un peu trop schématique mais l’idée est intéressante et bien étayée.

Pour un premier roman, je trouve que c’est réussi, avec une place aussi pour l’imaginaire dans le récit. Le rythme est rapide, il y a du suspense, et je me suis laissée prendre au jeu.

Ce roman a reçu le prix FNAC et j’espère qu’il en recevra d’autres….

 

L’auteur   

 

Adeline Dieudonné est née en 1982. Elle vit à Bruxelles. Elle est la lauréate du Grand Prix du concours de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour sa nouvelle, « Amarula ». « La Vraie Vie » est son premier roman.

 

 

Extraits   

 

Le rire de Gilles pouvait guérir toutes les blessures.  P 18

 

« Les têtards, vous savez, il y a des gens qu’il ne faut pas approcher. Vous apprendrez ça. Il y a des gens qui vont vous assombrir le ciel, qui vont vous voler la joie, qui vont s’asseoir sur vos épaules pour vous empêcher de voler. Ceux-là, vous les laissez loin de vous… P 26

 

Plus rien n’avait de sens. Ma réalité s’était dissoute. Un néant vertigineux auquel je ne voyais pas d’issue. Un néant si palpable que je pouvais sentir ses murs, son sol, son plafond se resserrer autour de moi. Une panique sauvage commençait à m’étouffer.  J’aurais voulu que quelqu’un, un adulte me prenne par la main et me mette au lit. Replace des balises dans mon existence. M’explique qu’il y aurait un lendemain à ce jour, puis un surlendemain, et que ma vie finirait par retrouver son visage. Que le sang et la terreur allaient se diluer.  P 37 

 

Alors, j’ai décidé que moi-aussi, j’allais inventer une machine et que je voyagerais dans le temps et que je remettrais de l’ordre dans tout ça.

A partir de ce moment-là, ma vie ne m’est plus apparue que comme une branche ratée de la réalité, un brouillon destiné à être réécrit, et tout m’a semblé plus supportable. Je me suis dit qu’en attendant que la machine soit prête, en attendant d’être capable de revenir en arrière, il fallait que je sorte mon petit frère de son silence. P 51

 

Pourtant, j’étais certaine qu’il existait quelque part, tout au fond de son âme, un bastion qui résistait encore. Un village de Gaulois qui survivait à l’envahisseur. J’en étais certaine parce que,  les soirs, il venait se glisser dans mon lit. P 86

 

… la vie est une grande soupe dans un mixer au milieu de laquelle il faut essayer de ne pas finir déchiqueté par les lames qui vous attirent vers le fond. P 89

 

J’ai fini par comprendre que je n’aurais pas de répit. Que ma douleur mettrait des semaines à disparaître. Et que, quand elle aurait disparu, la peur resterait. Que je ne serais jamais à l’abri. Mais il y avait, au fond de moi, cette chose qui grandissait et qui, quand la situation l’exigeait, était capable d’aspirer ma terreur et de me transformer en prédateur. P 210   

Lu en juillet 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Le douzième chapitre » de Jérôme Loubry

Place aujourd’hui à un auteur que je découvre avec ce roman :

 

Le douzieme chapitre de Jérôme Loubry

 

Quatrième de couverture    

 

Les souvenirs sont parfois meurtriers.

Été 1986. David et Samuel ont 12 ans. Comme chaque année, ils séjournent au bord de l’océan, dans le centre de vacances appartenant à l’employeur de leurs parents. Ils font la connaissance de Julie, une fillette de leur âge, et les trois enfants deviennent inséparables. Mais une ombre plane sur la station balnéaire et les adultes deviennent de plus en plus mystérieux et taciturnes. Puis alors que la semaine se termine, Julie disparaît.

30 ans plus tard, David est devenu écrivain, Samuel est son éditeur. Depuis le drame, ils n’ont jamais reparlé de Julie. Un jour, chacun reçoit une enveloppe. À l’intérieur, un manuscrit énigmatique relate les évènements de cet été tragique, apportant un tout nouvel éclairage sur l’affaire.

 

Ce que j’en pense

 

Un roman comme je les aime avec les allers et retours entre le passé et le présent que j’ai pu découvrir grâce à NetGalley et aux Editions Calmann-Levy que je remercie vivement.

Le passé c’est l’été 1986, le dernier été où deux enfants partent en vacances avec leurs familles, dans un centre de vacances mis à leur disposition par le patron de l’usine qui les emploie. Dernières vacances avant de leur annoncer la fermeture de l’usine, qui croule sous les dettes alors que les commandes sont en chute libre. La colère gronde, le patron a reçu des menaces et on sent poindre le drame.

David et son ami Samuel, douze ans à l’époque, profitent de la plage et font la connaissance de Julie et le trio va devenir inséparable tandis que la violence règne en maître : le beau-père de David est violent, frappe son épouse et le gamin. Le frère de Samuel est violent également et aime terroriser les deux enfants.

Ce sont les premiers émois, l’amour que l’on découvre, mais que la timidité empêche d’exprimer. On raconte beaucoup d’histoires, de légendes autour de la mort de l’épouse du patron. Et tout va basculer… une petite fille disparaît, un crime est commis, un innocent emprisonné.

Un jour, David devenu écrivain et Samuel, son éditeur, reçoivent chacun une enveloppe contenant une histoire dont le douzième chapitre est différent et un troisième personnage reçoit lui aussi une version, ainsi qu’ils l’apprennent plus tard.

« Vous allez être trois à recevoir ce récit. Trois personnages qui se sont rendus coupables, bien que de manières différentes.

L’un n’a pas entendu le chant de l’Amour : il est le sourd.

L’autre a vu, mais a eu peur : il est le muet.

Le dernier a abandonné alors que la solution se trouvait sous ses yeux : il est l’aveugle. »

Ainsi commence la lettre… et elle va devenir une obsession pour David, avec des conséquences sur son couple, mais aussi chez Samuel qui veut tout jeter à la poubelle : y aurait-il de la culpabilité dans l’air ? ou est-ce l’œuvre d’un cinglé ?

L’idée de départ est originale, les personnages bien campés, jusque dans leurs faiblesses, et l’écriture de Jérôme Loubry, que je découvre avec ce roman, est belle.

C’est un roman noir que j’ai beaucoup aimé, car tout est bien analysé, le suspens monte, sans qu’il y ait des tonnes d’hémoglobine. L’accent est mis sur la psychologie des personnages, les émois et les doutes de l’enfance, les souvenirs qui accompagneront toute la vie, la vérité qui n’est pas toujours là où l’on croit, les ravages que peut faire la violence chez l’enfant quand il devient adulte.

Une des bonnes surprises de cette rentrée littéraire. Un petit défaut quand même: la couverture est tristounette et n’engage pas forcément à ouvrir le livre…

#Le douzièmeChapitre#NetGalleyFrance

 

Extraits   

 

Dans son esprit, il visualisait déjà les regards implorants de ses salariés lorsqu’il leur annoncerait la nouvelle. L’incompréhension, la peur, la colère. Perdre son emploi dans une région comme le Limousin condamnait souvent l’ex-travailleur à des années d’errance dans le système. De plus, la majeure partie de son personnel était non qualifiée. Retrouver un emploi digne de ce nom serait une tâche bien difficile et beaucoup resteraient sur le carreau.

 

Non, la journée d’un écrivain n’a rien de passionnant, sinon dans l’imaginaire de ceux qui la fantasment. L’écrivaine, lui, il s’emmerde. Voilà pourquoi il invente des histoires. La routine morne et soporifique est donc nécessaire à son métier. Pour lui, les journées « passionnantes » représentent le plus grand risque de page blanche, tout comme elles sont synonymes pour son éditeur d’un manuscrit rendu hors délais.

 

Selon ma femme, un métier normal consistait à se rendre à un lieu précis pour effectuer des tâches précises et à être rémunéré pour cela. Sa normalité était d’être agent immobilier dans la ville voisine.

 

Sa folie avait un nom à consonance allemande : Alzheimer. Ce kraken pris au piège dans l’océan céphalorachidien de cette pauvre femme avala le moindre de ses souvenirs. Voilà ce que disaient les adultes une fois revenus de ces soirées lorsque, fatigués ou honteux de leurs moqueries étouffées, ils prenaient conscience que cette maladie risquait un jour ou l’autre de se lancer à l’abordage de leurs propres esprits.

 

La mort n’est pas crédible pour un enfant. Ce n’est qu’une ombre qui ne possède aucune substance réelle, une anomalie qui n’a pas sa place dans l’imaginaire d’un gosse de douze ans. Les parents vivent, se séparent, certains disparaissent sans donne signe de vie à leur progéniture, mais on sait, on le ressent au fond de nous, qu’ils sont là, quelque part, et qu’ils vivent.

 

Je compris à cet instant de ma jeunesse que d’infimes parties de nous mourraient continuellement. Que des souffrances qui ne s’éteindraient jamais complètement usaient le corps et l’esprit jusqu’à l’abandonner dans une chambre aseptisée ou au bout d’une corde. La vie en était pleine, de ces premières morts. Elles faisaient de nous des fantômes.

 

Certains souvenirs ne veulent pas disparaître complètement. Les premières morts en font partie. Les lumières colorées du Bois Tordu également. Les monstres comme les mamans. Les pendues comme les poètes. Les noyées comme les brûlées. Les garçons renversés comme les promesses oubliées.  Tous forment cet arc-en-ciel que les pirates de notre enfance traversent de temps en temps, au hasard d’une odeur d’un goût, d’une vision ou d’une enveloppe abandonnée sur un perron. Ce sont les murmures avec lesquels nous devons vivre.

 

 

 

 

 

Lu en octobre 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Nous rêvions juste de liberté » de Henri Lœvenbruck

Je vous parle aujourd’hui d’un livre particulier, une rencontre,  avec :

 

Nous rêvions juste de liberté de Henri Loevenbruck

 

Quatrième de couverture   

 

« Nous avions à peine vingt ans, et nous rêvions juste de liberté. » Ce rêve, la bande d’Hugo va l’exaucer en fuyant la petite ville de Providence pour traverser le pays à moto. Ensemble, ils vont former un clan où l’indépendance et l’amitié règnent en maîtres. Ensemble ils vont, pour le meilleur et pour le pire, découvrir que la liberté se paye cher.

Nous rêvions juste de liberté réussit le tour de force d’être à la fois un roman initiatique, une fable sur l’amitié en même temps que le récit d’une aventure. Avec ce livre d’un nouveau genre, Henri Lœvenbruck met toute la vitalité de son écriture au service de ce road-movie fraternel et exalté.

 

Ce que j’en pense   

 

J’ai longtemps hésité avant de me lancer dans cette lecture ; quand un roman enflamme à ce point les réseaux sociaux et les blogs, je me méfie un peu et ce d’autant plus que la moto et moi, nous sommes aux antipodes…

J’ai fini par tenter l’aventure et je n’ai vraiment pas été déçue de voyage, au propre et au figuré…

« Nous avions à peine vingt ans et nous rêvions juste de liberté »

Voilà, au mot près, la seule phrase que j’ai été foutu de prononcer devant le juge, quand ça a été mon tour de parler. Je m’en faisais une belle image, moi, de la liberté. Un truc sacré, presque, un truc dont on fait des statues. J’ai pensé que ça lui parlerait.  Ainsi commence le roman…

C’est le héros, Hugo, alias Bohem, qui raconte l’histoire, telle qu’elle s’est passée réellement et non la version fournie au juge à la fin du road-movie. Ce garçon est attachant, car son enfance a été marquée par la mort de sa petite sœur Véra, renversée par une moto, alors qu’elle était avec sa mère.

Ce drame va modifier toute la structure familiale, car la mère ne fera jamais le deuil de cette enfant, et surtout comparera toujours Hugo à la sœur parfaite, qui elle aurait donné toutes satisfactions ; sous-entendu, lui n’est que le mal incarné… se sentant mal aimé, il vaut multiplier les provocations dans le collège pour riches où sa mère l’a inscrit pour qu’il rentre dans le droit chemin. Là il rencontre celui qui deviendra son meilleur ami, son frère, Freddy.

Avec lui il découvre la moto et ils finissent par construire leur propre bécane dans le garage du père de Freddy.

Réfugié dans sa cabane au fond du jardin, il refait le monde avec lui mais aussi Alex alias la fouine, Oscar dit le Chinois avec les cigarettes puis le cannabis etc. ce qui va les conduire en prison. A la sortie, Freddy s’est rangé, alors ils partent tous les trois, car plus rein ne les retient.

On voit l’ivresse de rouler pendant des heures, le sentiment de liberté, de ne rien devoir à personne, qui peu à peu va tutoyer la légalité, et conduire à la descente aux enfers, à l’engrenage qui fait que d’un petit délit, partir sans payer l’essence par exemple, va se transformer en vol à mains armées, à la mort…

Je ne connais rien de l’univers de la moto, mais j’ai aimé en apprendre les codes, les couleurs cousues sur les blousons, ou peintes sur l’engin, la nécessité de désigner un chef et des prospects… les bandes rivales qui ne se font pas de cadeaux.

« Il y a quelque chose dans le partage des couleurs qui est difficile à expliquer, comme si ça jouait un rôle d’accélérateur dans les rapports humains, parce que ceux qui en portent, quand ils se croisent, ils savent qu’ils ont forcément pas mal de choses en commun, comme des fêlures qui les rapprochent. » P 213

Mais, commander n’est pas le désir fondamental de Bohem, alors il repart tout seul, épris de liberté, mais le destin nous rattrape toujours. J’ai aimé ce gamin, chez lequel l’absence d’amour parental a déclenché des failles profondes et le désir de fuir. Prêt à tout pour être aimé, il ne pense qu’aux amis, il est sincère, il ne lui vient pas à l’esprit que les autres ne fonctionnent pas comme lui et finiront par le trahir.

Henri Lœvenbruck décrit très bien la manière dont le pouvoir peut modifier l’individu et lui faire tourner le dos à ses principes, si tant est qu’il y ait eu des principes… les personnages sont très bien étudiés, et tous ont leurs failles, leur caractère, leur personnalité ; il y en a qu’on se met à détester très vite, presque instinctivement.

J’ai beaucoup aimé ce roman, contrairement à ce que j’imaginais, en me laissant enfin tenter par l’appel des sirènes. C’est vraiment un beau voyage, les cheveux dans le vent.

Ça n’étonnera personne, mais quand je m’enflamme, j’y vais à fond et j’ai déjà dans mes valises pour l’été prochain, « l’Apothicaire » et « Le syndrome Copernic »

 

L’auteur   

 

Henri Lœvenbruck est né en 1972 à Paris. Il est l’auteur de nombreux polars qui ont rencontré un vif succès, dont « Le syndrome Copernic », « l’Apothicaire » et « Le Mystère Fulcanelli »   

 

Extraits   

 

Le passé, c’est comme un paradis perdu où tout était permis, tout était possible, et puis maintenant, plus rien.

Nous avions à peine vingt ans et nous rêvions juste de liberté. P 11

Nom d’un chien, il n’y a rien de pire que les gosses de riches ! Ils ont cette espèce d’assurance, de force héréditaire, comme si le monde leur appartenait, un monde dans lequel vous pourrez jamais venir les déranger, alors ils ont peur de rien, ces fumiers. Enfin, de presque rien. La seule chose qui fait vraiment peur à un gosse de riche, c’est de se prendre une bonne grosse droite en pleine face. P 16

 

Depuis tout petit, j’ai toujours éprouvé une sorte d’attirance naturelle pour les parias, un peu comme de la reconnaissance. Quand il y a un match de boxe à la télé, c’est plus fort que moi, je suis toujours du côté de celui qui s’en prend plein les gencives. P 17 18

 

Merde, on avait déjà ça en commun : l’envie de mettre les voiles. Il faut pas se mentir : la seule chose qui oblige un mauvais garçon à se lever tôt, c’est le désir de fuir. P 23

 

Parfois, je me demande pourquoi j’ai été, si vite, si entièrement, si viscéralement fasciné par Freddy. Un jour, plus tard, il m’a dit que je me cherchais un frère à cause de ma sœur qui était morte et qui s’appelait Véra, mais c’est des conneries. Après tout, j’étais pas le seul : tout le monde était fasciné par Freddy Cereseto ! … Quand j’étais avec lui, je devenais plus que moi, je devenais un peu lui, et j’aimais vachement ça. P 28

 

Et puis, aussi, il y avait chez Freddy cette haine de l’injustice et cet amour presque religieux de la loyauté et de l’honneur qui lui donnaient des airs de légende. Ça faisait comme un héros dans les vieux films de gangsters, un hors-la-loi du type réglo dans les westerns, un genre de Jesse James. P 29

 

À l’époque, j’aurais sans doute pas pu deviner jusqu’où m’emmènerait cette histoire, mais je savais déjà que je vivais le début de quelque chose de grand, quelque chose de phénoménal, où j’étais enfin heureux d’être moi, d’être quelqu’un, à travers leurs yeux. Jamais je n’avais aimé quiconque autant que je les aimais déjà. Jamais je n’avais eu autant envie de plaire, parce que rien ne m’avait rendu alors aussi fier que de faire partie de la bande à Freddy. Et c’était pas un hasard. Je veux dire : on n’était pas là par hasard. On n’avait pas besoin de se le dire pour savoir qu’on était faits du même bois, un bois un peu pourri, mais un beau bois quand même. P 38

 

Parce qu’en vrai Oscar avait raison, on nageait dans la merde depuis le jour de notre naissance, et il n’y avait pas un seul enfoiré pour nous jeter une bouée de sauvetage, et c’était fatigant, à force, de faire semblant de croire encore à quelque chose. P 73

 

Et après, je pensais aussi à ma petite sœur qui s’appelait Véra et à Papy Galo, et je me disais que peut-être on finit toujours par perdre les gens qu’on aime, et qu’Alex avait sûrement raison de voir seulement la vie en noir, pour pas être déçu. C’est tellement triste quand le bonheur s’arrête que je suis pas sûr qu’il vaille le coup. P 170

 

Dans la vie, je crois qu’il vaut mieux montrer ses vrais défauts que ses fausses qualités. Vaut mieux surprendre que décevoir. P 241

 

 

Lu en octobre 2018