Publié dans Essai, littérature USA

« Meurtres à Atlanta » de James Baldwin

Je vous parle aujourd’hui d’un livre et d’un auteur dont j’ai suivi le combat, (tout comme celui de Malcolm X ou encore de Martin Luther King) pendant des années mais dont je n’avais encore rien lu.

Résumé de l’éditeur :

Entre 1979 et 1981, vingt-huit enfants, tous âgés entre 7 et 16 ans, tous noirs, tous issus de familles pauvres sont assassinés à Atlanta, Géorgie, dans le Sud profond des États-Unis.

En juin 1981, un Noir de 23 ans, Wayne Williams, est arrêté pour le meurtre de deux hommes. C’est le suspect idéal. Et c’est lui qui sera jugé, puis condamné à la prison à vie pour le meurtre des vingt-huit enfants, sans aucune preuve tangible.

Quand James Baldwin, qui s’est toujours senti du côté des plus faibles, est invité à écrire un livre sur les meurtres de ces enfants, il accepte. Après une enquête menée sur place, quatre ans après les événements, Baldwin ne conclut ni à la culpabilité de Williams, ni à son innocence. L’essentiel est ailleurs.

Le drame d’Atlanta agit en effet à la manière d’un révélateur et montre la limite des conquêtes du mouvement des droits civiques. Baldwin décrit une société déchirée par la haine et la peur, par la hantise raciale.

Trente-cinq ans après sa première publication, ce texte n’a rien perdu de sa force ni de sa modernité. Ni, tragiquement, de son actualité.

Ce que j’en pense :

En l’espace de deux ans, environ, vingt-huit enfants dont l’âge varie de 7 ou 16 ans, ont été assassinés. Le seul point commun : ils sont tous noirs, issus de familles pauvres. L’enquête piétine, on évoque au passage la main du Ku Klux Klan, dans cette ville du Sud, dont les dirigeants sont noirs. On n’envisage pas d’emblée que le tueur puisse être noir, jusqu’à ce que le FBI mette en évidence ce qu’il a appelé « un faisceau d’indices » et curieusement un homme noir est arrêté.

Mauvais endroit au mauvais moment ? il aurait été trouvé sur les lieux d’un des crimes mais pourquoi ? Tout ceci est un peu capillotracté car on va le juger en fait sur deux meurtres, en sous entendant qu’il est coupable des autres aussi, c’est tellement plus simple.

James Baldwin, appelé à se rendre à Atlanta va essayer de décortiquer l’histoire, en mettant en parallèle des notions fortes : les relations entre Blancs et Noirs, la déségrégation qui pour lui aurait été la solution plutôt que l’intégration. Il met en relation la pauvreté, qui est toujours dans les mêmes quartiers, et la manière dont ces enfants sont souvent dans la rue, car ils y sont mieux qu’à la maison, et non pour le plaisir de traîner la nuit.

Il pose la question de la culpabilité : est-on coupable d’office si l’on est noir ? est-ce que Wayne Williams est vraiment le meurtrier ou était-il temps de mettre un terme à ce drame pour calmer le jeu ? il est le coupable idéal car c’est un jeune homme peu agréable, arrogant, qui avait tendance à être violent avec ses parents : le mauvais garçon, qu’on n’a aucun scrupule à condamner d’office. (Même si d’autres meurtres ont été commis pendant son incarcération) …

Comment les jurés ont-ils peu le désigner coupable et le condamner sans véritable preuve ?Certes, je le répète, c’est le climat engendré par ces meurtres qui l’a conduit au banc des accusés. D’un point de vue judiciaire, il est accusé de deux assassinats. Et pourtant, il est présumé coupable de vingt-huit meurtres, pour lesquels il est jugé sans être inculpé !

James Baldwin revient, avec brio, sur l’esclavagisme, la manière dont s’est déroulée la période après l’abolition de l’esclavage, le poids de l’homme blanc dans l’exploitation des pauvres, les effets de la colonisation, la manière dont les différents présidents américains ont été élus, et sur quels critères, et surtout la manière dont ils ont envisagé le racisme et la lutte éventuelle à mener pour en venir à bout, dans ce pays où la violence est omniprésente et où les marchands d’armes sont tout puissants.

Il aborde aussi l’Afrique du Sud et l’Apartheid, et il n’aura pas eu la chance de connaître, de son vivant, Madiba président…

Autre question soulevée : les soldats noirs ont un comportement héroïque pendant les guerres, mais ils ne seront pas mieux considérés pour autant, ceci se retrouve aussi dans les guerres plus récentes (Afghanistan, Irak…) ils ont le droit de mourir en héros, mais s’ils reviennent ils doivent faire à nouveau profil bas, situation que l’on peut retrouver dans les pays colonisateurs.

Il évoque aussi la notion de communauté qui ne doit pas aboutir à une exclusion ou encore le fait que certains voudraient être des blancs et se comportent comme eux. Il compare aussi la situation à Harlem à celle d’Atlanta, rivant son clou au passage à « autant en emporte le vent » de Margaret Mitchell bien trop complaisante à ses yeux.

Petite parenthèse, il se vend encore plus d’armes actuellement pendant la pandémie de COVID 19 que d’habitude, car ce sont des produits de première nécessité (sic) et les gens ont besoin de se sentir en sécurité…

Il y a longtemps que je voulais me plonger dans un texte de James Baldwin et   je n’ai pas été déçue du voyage, sa démonstration est brillante, même si elle ne peut rien changer au cours des choses, l’affaire étant considérée comme résolue. Le raisonnement de l’auteur est brillant, même si on n’est pas toujours totalement en accord avec lui. Afin de ne pas trop divulgâcher, j’ai choisi de limiter ma chronique aux éléments du discours de l’auteur qui m’intéressaient le plus, mais il évoque beaucoup d’autres thèmes tout aussi passionnants les uns que les autres.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce livre qui est toujours terriblement d’actualité et n’a pas pris une ride trente-cinq après avoir été publié pour la première fois. C’est le genre de livre qu’il faut déguster en prenant son temps et dont je pourrais parler pendant des heures, alors un conseil : si ce n’est pas déjà fait, lisez-le !

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L’auteur :

Né le 02/08/1924 à Harlem et mort le 1er décembre 1987 à Saint-Paul de Vence, James Baldwin est un écrivain américain, auteur de romans, de nouvelles, de poésies, et on lui doit aussi des pièces de théâtre et des essais.

Son premier roman « La conversion » est une autobiographie. Ses essais explorent les distinctions raciales, « Chroniques d’un pays natal », ou sexuelles « La chambre de Giovanni » au sein des sociétés occidentales, notamment dans l’Amérique du milieu du XXe siècle.


Extraits :

À distance, on s’imagine aisément que l’on a saisi la logique des événements. Mais tant qu’elle n’est pas confrontée aux faits, cette logique n’est-elle pas une création imaginaire bâtie à partir de souvenirs ?

Et, sous les strates du refoulement, semblables à des couches géologiques, est assoupie, du moins veut-on le croire, la terreur essentielle, celle que la mémoire veut nier. Cependant elle ne dort jamais complètement, cette terreur qui n’est pas la peur de la mort (laquelle est inconcevable) mais celle de la destruction.

Ce qui est oublié est la clé de nos crises de colère ou de notre maîtrise de soi. L’oublié est le serpent du jardin de nos rêves.

Chacun sait, même si cela nous déplaît, qu’une salle de tribunal est par essence un cirque romain pour tous ceux qui y participent. Impossible d’y être impartial.

La présence d’une administration noire était censée prouver que la ville « trop occupée pour haïr », comme on l’a souvent qualifiée, ne pouvait en aucune façon être accusée d’avoir une justice « sudiste ».

Dans cette affaire, toutefois, et conformément aux réalités concrètes de la vie aux États dits « unis », les enfants disparus et assassinés ont été agressés selon des critères de couleur et de condition sociale : ils étaient noirs – une malédiction dans cette démocratie – et pauvres, une condition que la morale dominante du travail et de la compétition condamne avec une cruauté sans pareille.

… et pour un jeune de condition pauvre, la différence entre la rue et chez lui n’est pas évidente : la maison c’est aussi l’insécurité et la misère, avec un lit et un toit. Et avec une maman, et parfois un papa, et d’autres mouflets, et ce sentiment confus, étouffant, intolérable qu’il doit sortir faire quelque chose !

Je n’ai rien dit de la réaction à l’échelle nationale car elle fut insignifiante par rapport à la réaction américaine au sort des otages en Iran – ou, dans le même ordre d’idées, au raid sur Entebbe.

Les jeunes sont sacrés pour la société. Ils représentent son unique espoir, et les anciens ont la responsabilité de les guider, de les protéger et de les élever – ce qui signifie d’abord et avant tout d’assumer leur autorité et de les réprimander. Si personne ne le fait lorsqu’ils sont au zénith éphémère de leur jeunesse, comment pourraient-ils espérer trouver une telle aide plus tard ?

Il existe, selon Andrew, un mal qui atteint particulièrement la communauté noire, la « sorriness », une sorte de pitié de soi-même. Je ne suis pas du Sud, et je n’avais jamais entendu cette expression auparavant. Cette maladie frappe les Noirs de sexe masculin. Elle est transmise par la mère, dont l’instinct est évidemment de protéger le mâle noir de la destruction qui le menace dès lors qu’il s’affirme en tant qu’homme.

L’effet du système blanc dans la vie des hommes noirs a toujours été, et demeure, l’émasculation.

Ce que revendiquaient les Noirs, c’était la déségrégation, qui est une question à la fois juridique, publique et sociale : l’exigence d’être traités comme des êtres humains et non comme des bêtes de somme ou des chiens.

Les Américains ont décidé que déségrégation signifiait intégration et, armés de ce concept, ils ont anéanti toutes les institutions noires de ce pays, à l’exception de l’Église noire.

Au tout début de l’affaire des meurtres d’enfants, que nous appellerons désormais la Terreur, les gens ont pensé instinctivement qu’il s’agissait d’une nouvelle convulsion du Ku Klux Klan – ce qui aurait paradoxalement pu être rassurant. Mais du fait de la présence d’une administration noire, cette hypothèse était non seulement intenable mais honteuse.

Les intérêts « vitaux » du monde occidental exigeaient l’exploitation des richesses extorquées aux colonies : sans ce pillage à l’échelle mondiale, il n’y aurait jamais eu de révolution industrielle.

Pour nous, la nation était sacrée, comme la terre. Mais pour eux, la nation était un terrain de pillage. Nous pensions que nous appartenions à la nation. Ils pensaient que la nation leur appartenait.

Seuls les Amérindiens, c’est-à-dire les Indiens pauvres, ont été traités avec encore moins d’égards, « tentant, comme le résumait un de mes amis blancs, d’investir les taudis que les Noirs essayent à tout prix de quitter ».

Lu en mars 2020

   

Publié dans Littérature Royaume-Uni, Polars, Romance

« Le dilemme » de B.A. Paris

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi, en accès direct, sur NetGalley, car j’ai lu plusieurs romans des éditions Hugo Thriller. Il s’agit de :

Résumé de l’éditeur :

S’il parle, il la détruit. S’il se tait, il se détruit. Et vous, que feriez-vous ?

Depuis toujours, Livia rêve d’une énorme soirée pour ses 40 ans ; et Adam, son mari, met tout en œuvre pour que la fête soit inoubliable. Il s’organise pour que leur fille Marnie vienne exprès de Hong Kong – ce sera une surprise pour Livia.

Mais quelques heures avant la soirée, Adam apprend que le vol dans lequel se trouvait peut-être Marnie s’est crashé. Est-ce qu’elle avait pu prendre cet avion, sachant que son vol précédent avait décollé en retard et qu’elle pensait ne pas pouvoir attraper sa correspondance ? Adam doit-il en parler à Livia, au risque de l’inquiéter pour rien ? Et pourquoi Livia semble-t-elle soulagée que Marnie ne soit pas là ?

Lorsque la fête commence, chacun devra danser avec ses secrets et ses peurs. Jusqu’à ce que s’ouvre enfin le portillon du jardin et qu’une silhouette s’avance vers les invités…

Ce que j’en pense :

Livia se prépare pour la fête organisée pour ses quarante ans. Cela fait des années qu’elle y pense. Cette fête doit compensée le « grand mariage » dont ses parents l’ont privée quand elle s’est retrouvée enceinte, alors qu’elle avait à peine dix-sept ans. Ils ont coupé définitivement les ponts avec elle depuis vingt ans, mais à chaque anniversaire, chaque fête, elle leur fait signe, espérant un geste en vain de leur part.

Elle s’est souvent sentie abandonnée car peu après son mariage discret avec Adam, celui-ci ne s’est pas comporté en adulte, lui préférant les soirées avec les copains. Il lui arrivait d’être absent plusieurs jours, la laissant seule avec le bébé, Josh, dont il s’est très peu occupé.

Le grand jour est arrivé, tout se met en place. Il y aura une grande absente, leur fille Marnie, qui est de l’autre côté de la planète.

Adam, qui a une relation fusionnelle avec sa fille, tente de s’organiser pour qu’elle soit là, quitte à prendre trois avions pour rentrer, passant par Le Caire. Mais l’avion s’écrase au sol quelques minutes après le décollage. Était-elle à bord ? Pas sûr, son premier avion était en retard.

Le roman alterne les récits de Livia et ceux d’Adam, et l’auteure découpe son histoire heure par heure.

Chacun des deux détient un secret qu’il a décidé de cacher à l’autre : Adam ne veut pas gâcher la fête, alors il décide de se taire et jouer la comédie. Livia sait que Marnie a une liaison amoureuse avec un de leurs amis proches, et décide de n’en parler qu’après la fête.

Je suis passée complètement à côté de ce roman car les personnages sont tellement immatures, et caricaturaux qu’ils m’ont horripilée en permanence : trois ans d’âge mental des deux côtés. Des relations avec les enfants qui ne sont pas saines. En fait tous les deux, surtout Adam sont autocentrés (je suis sympa en choisissant de terme !), et leurs amis sont du même style… pauvre petite fille, abandonnée par papa et maman, qui a rêvé toute sa vie d’un grand mariage, (sont-ce les Windsor qui déclenchent de tels aspirations ?) on s’attend, presque, à voir débouler le prince charmant et la citrouille devenue carrosse…

Je ne connaissais pas l’auteure qui reçoit beaucoup de critiques positives sur les sites littéraires, ce qui m’a donné envie de la découvrir, j’espère que ses autres romans m’inspireront plus, si je décide d’en tenter un autre. Ce roman ayant reçu des critiques dithyrambiques sur NetGalley et sur Babelio, je me suis sentie vraiment une extraterrestre mais j’assume en disant qu’on est dans le genre guimauve, romance… Il est vrai que je venais de refermer un livre sur l’enfance de Louis XIV et que je lisais en parallèle un essai de James Baldwin… j’avais envie d’une lecture légère, j’ai été servie, en matière de légèreté !

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Hugo Thriller (dont j’apprécie plutôt les romans en général, ce qui a d’ailleurs motivé mon choix !) qui m’ont permis de découvrir celui-ci.

#LeDilemme #NetGalleyFrance

4/10

L’auteure :

D’origine franco-irlandaise, B. A. Paris a été élevée en Angleterre avant de partir en France, où elle a notamment créé une école de formation aux langues étrangères et où elle vit aujourd’hui avec son mari et leurs cinq filles. « Derrière les portes », son premier roman, s’est vendu à plus de deux millions d’exemplaires à travers le monde et a été traduit en trente-sept langues. 

 Ensuite, « Défaillances » a été retenu dans la sélection du Prix des lectrices du magazine ELLE en 2017. Depuis sa sortie en mars 2018 en Angleterre puis aux États-Unis, « Dix petites poupées » rencontre à son tour un succès phénoménal.

Extraits :

J’en rêve depuis vingt ans et ce que je déteste le plus, c’est que si j’ai besoin de cette fête, c’est à cause de mes parents. Si j’avais pu avoir le mariage qu’ils m’avaient promis, je ne serais pas obsédée par l’idée d’avoir ma journée exceptionnelle à moi.

En admirant les robes, les gâteaux et les bouquets de mariage, elle me parlait de la cérémonie luxueuse qu’elle et mon père m’offriraient. Mais, quand je suis tombée enceinte, peu de temps après mon dix-septième anniversaire, ils ont coupé tous les ponts avec moi.

Quand on vous prive de quelque chose que vous désirez plus que tout, l’envie ne vous quitte jamais.

Le rejet est une chose à laquelle j’ai dû m’habituer, durant ces premières années avec Adam. Il m’a si souvent abandonnée que c’est un miracle si nous sommes toujours ensemble.

… aucun de nous ne s’imaginait qu’il pouvait nous mentir. Nous étions amis, nous étions une famille. On ne ment pas à sa famille.

Lu en mars 2020

Publié dans Histoire

« Louis XIV, l’enfant roi » de François-Guillaume Lorrain

Petit détour par l’Histoire aujourd’hui, notamment un roi qui m’a toujours intéressée, avec ce livre :

Résumé de l’éditeur :

On connaît le Roi-Soleil, mais comment le jeune Louis est-il devenu ce monarque qui fit briller si haut la grandeur de la France ?

L’enfance de Louis XIV est aussi romanesque que douloureuse. Écrasé de professeurs, surveillé par Mazarin qui l’initie aux intrigues et à l’art d’être roi, fouetté par sa mère Anne d’Autriche, qui ne lui passe rien, il reçoit une éducation qui s’apparente à un dressage.

Souverain à cinq ans, il se retrouve projeté dans l’une des périodes les plus tourmentées de notre histoire, la Fronde. Le Parlement le malmène, les princes le défient, le peuple envahit son palais. Louis est à la fois un enfant, capricieux, buté, et un jeune roi qui doit subir en silence le mépris de ses aînés.

Parce qu’il fut très humilié, Louis XIV ne songera ensuite qu’à démontrer toute sa puissance. Avant que le soleil ne se lève, il y avait un « petit homme ». Et c’est à cette intimité que François-Guillaume Lorrain, en romancier passionné d’histoire, redonne vie sous nos yeux.

Ce que j’en pense :

Les années passent, Louis XIII et Anne d’Autriche n’arrive pas à avoir d’enfants, ce qui excite la gourmandise de Monsieur le frère du ROI, et d’autres princes. Un jour, à la suite d’un orage, sorte de bénédiction, le Roi retrouve la porte de la chambre de la Reine qu’il avait délaissé.

Miracle, le Dauphin pointe le bout de son nez en 1638, suivi deux ans après par Philippe, dit le petit Monsieur, au grand dam de certains.

On va suivre ainsi l’enfance de Louis, qui a peur de son père, un homme distant et froid, sa mère n’est guère plus chaleureuse avec lui car c’est un futur roi, donc, il faut l’élever selon le protocole, ne pas en faire une mauviette.

A la mort de Louis XIII, Anne d’Autriche devient régente et tient d’une ferme les rênes du pouvoir avec le cardinal Mazarin. L’enfant est trop protégé par sa dame de compagnie, Madame de Lansac, qui lui passe tous ses caprices car elle a perdu un fils, et elle donne au petit roi l’affection dont elle déborde. Qu’à cela ne tienne, on la renvoie dans explication, Louis n’a même pas l’occasion de lui dire au revoir.

C’est un enfant solitaire, il joue avec Marie, une petite fille de son âge, dont la mère est domestique auprès de la reine. Ils sont très complices tous les deux, imitent les « manières » des courtisans avec les dames de la cour. Scandale, il se courbe devant la fillette et fait semblant de tenir sa traîne, un roi ne doit pas s’abaisser ainsi. Exit la fillette, comme la nounou…

Il est temps de lui trouver des garçons de son âge et dignes de lui, et de l’entourer de professeurs, qui se disputent les compétences mutuelles, devant Louis qu’ils ont complètement oublié au passage.

Plus il grandit, plus la situation devient compliquée, les guerres avec l’Espagne, la révolte du parlement, la fronde. Tout cela est très lourd pour Louis, qui devient très vite un enfant trop sage, malgré des accès de colère, il devient adulte trop tôt, apprend à se méfier de son entourage, car certains rêvent d’être calife à la place du Calife. Mais Mazarin veille, et lui apprend les ficelles du pouvoir.

François-Guillaume Lorrain nous entraîne dans les pas du futur roi soleil et son enfance peu enviable. Les relations avec Philippe, le Petit Monsieur, sont assez harmonieuses pendant ses années-là. Il évoque les stratagèmes politiques de Mazarin, son lien avec la Reine, ses promesses non tenues, qui vont provoquer la haine du peuple, les railleries, avec les fameuses mazarinades.

Un épisode savoureux : la Grande Mademoiselle, qui veut à tout prix se marier, et qui va le poursuivre de ses assiduités, très tôt, car Anne d’Autriche avait suggéré qu’elle pourrait devenir la femme du roi plus tard. Elle n’hésitera pas à faire n’importe quoi pour tenter de le séduire…

J’ai passé un bon moment avec ce livre, mais j’ai une frustration quand même car cette période de la vie de Louis XIV me semble relever un peu trop de la romance, j’aurais aimé que l’auteur creuse davantage et j’avais encore des souvenirs d’une autre lecture, concernant l’enfance de Louis, il y a très longtemps : « Petit Louis dit XIV, l’enfance d’un roi » de Claude Duneton qui était beaucoup plus détaillé. Ici, on survole un peu trop à mon goût.

Ce roman serait intéressant pour les collégiens, lycéens pour leur faire aborder de manière moins austère cette partie de la vie du Roi.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions XO qui m’ont permis de découvrir ce livre et son auteur

#LouisXIVLENFANTROI #NetGalleyFrance

8/10

L’auteur :

François-Guillaume Lorrain est journaliste et écrivain. Normalien, agrégé de lettres, il est l’auteur d’une dizaine de romans et d’enquêtes. Il a reçu en 2019 le Prix du Livre d’histoire contemporaine.

Extraits :

A trente-six ans, Anne d’Autriche n’était plus dans la plénitude de la beauté qui avait, autrefois, affolé le Duc de Buckingham. Mais ses yeux jetaient encore des éclairs couleur d’émeraude et sa bouche, fine et délicat, s’avançait dans une moue charmante.

Sa Majesté n’avait rien perdu. Elle priait. De fort dévotes prières rendant grâce au Créateur de lui avoir envoyé un Dauphin qui serait, s’Il le voulait bien, son successeur. Car voilà tout ce qu’était cet enfant, en fin de compte.

Louis éprouvait de la fierté. Il était son chevalier servant, elle était sa princesse. Elle n’avait aucun quartier de noblesse ? Quelle importance ! Il se sentait seul, et pour partager sa solitude, il n’avait trouvé que cette fillette du peuple vite effarouchée mais qui, pour l’essentiel, lui ressemblait. Comme lui, elle était une enfant, ce qui l’emportait encore sur le reste.

Du temps du roi votre père, il m’a coûté assez cher de garder des liens avec ce frère. Ma famille est désormais ici. Mon pays est le vôtre. L’Espagne eut beau être le pays de mon enfance, elle est devenue aussi mon ennemie. Vous vous ferez à ces subtilités en suivant les leçons que le cardinal et moi vous réservons.

Les esprits s’étaient échauffés si fort qu’on en avait oublié la présence du petit roi qui vit cependant le bon côté des choses. Il n’allait pas s’ennuyer. Il découvrait l’ardeur des courtisans à briller devant sa personne, leur zèle à démontrer leur importance.

Même au plus fort de leurs jeux, Louis ne quittait jamais un air grave. Si Brienne appréciait sa vivacité et son honnêteté, il l’aurait aimé plus riant. Il lui manquait le goût de la confidence. Les enfants d’ordinaire se livrent sans mal à un ami. Louis semblait déjà résigné à la solitude, la seule compagne des rois.

Je crois que je m’emporte facilement. Sur ce point, il me semble que je puis faire des progrès. Mais on me répète toute la journée que je suis le roi et puis, quand je veux l’être, je ne le serais plus ?

De retour dans ses appartements, il redevenait l’enfant qu’il n’avait cessé d’être. L’habit qu’on l’obligeait à porter était bien lourd. S’en dégageant d’un violent coup d’épaule, il se montrait à nu avec ses lubies et ses sautes d’humeur.

Le roi oscillait entre la satisfaction de voir son détestable cousin évincé et le sentiment désagréable d’être mis devant le fait accompli. Pourtant il dut se faire une raison : il n’était encore qu’un roi de papier.

Parler, c’est risquer de se trahir. En vous taisant, vous donnez à penser. Vous occupez les esprits, vous les incitez à s’interroger. Mieux, vous les obligez à l’incertitude.

Non pas une fuite, Majesté, mais un compromis. Il faut donner à vos adversaires l’illusion de la victoire. Repensez à notre guerre avec l’Espagne. Il y eut des retraites qui préparaient nos triomphes à venir. Condé libre est moins dangereux qu’en prison. Il n’est plus un martyr, il redevient un prince orgueilleux…

Apprenez à courber l’échine, vous constaterez que cela l’assouplit tout en l’endurcissant…

Telle était l’éthique subtile que le cardinal, nouvel Aristote, dispensait à son filleul. Mazarin voyait loin, malgré les craintes qui l’animaient et qu’il taisait. Il n’avoua rien non plus de sa fatigue. La haine qu’on lui vouait et dont il s’était fait une carapace menaçait de l’étouffer.

Contrairement à la réputation attachée aux gens de sa région, d’Artagnan était avare en promesses, à la différence aussi du cardinal, qui pour survivre avait beaucoup promis. D’Artagnan, lui, préférait agir.

Lu en mars 2020

Publié dans Littérature russe, XIXe siècle

« Les ombres » de Vladimir Korolenko

Je vous parle aujourd’hui d’un court texte, classé dans la rubrique nouvelle, de cet auteur russe du XIXe siècle que j’ai découvert il y a quelques années avec son roman « Le musicien aveugle ». Il s’agit donc de :

Résumé de l’éditeur :

Dans l’œuvre de Korolenko, les ombres se démarquent des autres romans de l’auteur russe.
L’action du roman ne se situe pas en Russie mais en Grèce. Alphabet cyrillique oblige diraient les plaisantins.

 Heureusement Korolenko n’en est pas un, son roman répond à une quête ancienne et légitime de l’auteur, donner une suite à « l’apologie de Socrate » de Platon.

Ce roman a été traduit par Anna Langovoy en 1902.  

Ce que j’en pense :

Socrate vient d’être condamné, accusé d’avoir détruit la foi aux dieux. Il a été dénoncé par ses élèves Mélite et Anite.

Ont-ils eu raison ou tort de le dénoncer là est la question. Le peuple d’Athènes demandait sa condamnation car Socrate disait : « je suis ton œstre, j’aiguillonne ta conscience pour que tu ne t’endormes pas. Ne dors pas, veille et cherche la vérité, ô peuple d’Athènes »

Il est bon de réfléchir à la raison pour laquelle Socrate a été condamné et le bienfondé de ce motif. S’il est facile de condamner, est-on sûr de ne pas commettre une injustice ?

Après sa mort, Socrate se retrouve dans les ténèbres et échange des réflexions avec Elpide, un « croyant ». Les ténèbres font vraisemblablement allusion aux enfers, alors que survient un orage, l’orage des pensées, le côté sombre de l’homme… Il s’agit d’une discussion entre un philosophe et un tanneur que tout oppose, sous la forme de « deux ombres qui cheminent » égarées dans les ténèbres.

Socrate est mort, empoisonnée par la cigüe, comme chacun sait, alors que Elpide est décédé d’une hydropisie et a souffert trois jours avec de mourir, soulevant au passage une autre question : y-a-t-il une mort plus noble que l’autre ? Sous-entendu, les dieux de l’Olympe seront-ils plus indulgents avec l’un qu’avec l’autre ?

On va ainsi suivre le questionnement : Socrate avait-il raison, ou pas ce qui nous entraîne sur une réflexion sur la foi, la croyance, la piété ou le doute… L’homme peut-il trouver la lumière en lui ou à l’extérieur ? Cela me rappelle une phrase du Bouddha « Sois à toi-même ta propre lumière, sois à toi-même ton propre refuge ».

Au passage, l’auteur aborde aussi un problème d’actualité : le blasphème…

Vladimir Korolenko évoque aussi le sacrifice fait aux dieux pour obtenir telle ou telle chose dans la vie, l’espoir est -il dans la foi en un esprit supérieur ou est-il en nous ?

J’ai choisi ce texte court, en pensant au départ que c’était une nouvelle, car j’ai beaucoup aimé « Le musicien aveugle », roman par lequel j’ai découvert Vladimir Korolenko, et en fait, ce petit texte m’a entraînée très loin dans la réflexion. C’est le genre de texte philosophique qu’on met plus de temps à lire qu’un roman de 300 pages, tant le propos est dense. Et c’est encore pire pour rédiger une chronique sans dévoyer le texte.

Si vous ne connaissais pas l’auteur, je vous engage à découvrir « Le musicien aveugle » https://leslivresdeve.wordpress.com/2017/03/21/le-musicien-aveugle-de-vladimir-korolenko/

Un grand merci au site https://bibliotheque-russe-et-slave.com/index1.html dans lequel je vais souvent chercher des livres surtout du XIXe siècle depuis quelques années.

Cette lecture vient clore pour cette année ma participation au challenge « Le mois de l’Europe de l’Est »

9/10

L’auteur :

Vladimir Galaktionovitch Korolenko, né à Jytomyr le 27 juillet 1853 et mort à Poltava le 25 décembre 1921, est un écrivain ukrainien engagé d’inspiration populiste, auteur de nouvelles, journaliste et défenseur des droits de l’homme.

Il est classé parmi les auteurs russes.

Extraits :

Un mois et deux jours s’étaient écoulés depuis que les juges, acclamés par le peuple d’Athènes, prononcèrent la sentence de mort du philosophe Socrate, accusé d’avoir détruit la foi aux dieux. Il était pour Athènes ce qu’un œstre est pour le cheval. L’œstre pique le cheval pour qu’il ne s’endorme pas et qu’il aille vaillamment son chemin. Le philosophe disait au peuple d’Athènes : « Je suis ton œstre, j’aiguillonne ta conscience, pour que tu ne t’endormes pas. Ne dors donc pas, veille et cherche la vérité, ô peuple d’Athènes ! » ainsi débute le récit.

Et maintenant les images des Olympiens sont assombries et la vieille vertu a succombé. Qu’en résultera-t-il donc ? Ne faut-il pas d’un seul coup mettre fin à la sagesse impie ?

Faisons nos adieux – dit-il aux juges qui venaient de le condamner – rentrez dans vos foyers, et moi j’irai à la mort. Amis, je ne sais pas qui de nous choisit le meilleur sort.

Souvenons-nous de nos entretiens sur la justice, sur la vie et sur la mort. N’avons-nous pas dit que l’homme sage devait appréhender non la mort, mais ce qui est contraire à la vérité ?

N’as-tu pas remarqué que les sommets sont les premiers éclairés par les rayons ? Eh bien je me dis : il paraît qu’une grande loi pousse les hommes) chercher eux-mêmes, dans les ténèbres, le chemin de la source de la vie.

Les deux ombres cheminèrent plus loin, et l’âme de Ctésippe, ravie à son enveloppe mortelle, s’envola à leur suite, avide des sons clairs du discours bien connu de Socrate qui lui semblaient éclairer les domaines même des ténèbres désespérantes.

C’est la jalousie qui te fait parler ainsi, avoue-le, répliqua Elpide amèrement. Je te plains, malheureux Socrate. Soit dit entre nous, tu as réellement mérité ton sort et il m’est arrivé de dire plus d’une fois au sein de ma famille qu’il était bien temps de mettre fin à l’impiété propagée par toi.

Voilà justement ce que je voulais te dire, malheureux. Tu as été condamné à mourir par la ciguë !

 — Mais je le sus le jour de ma mort et même avant ! Et toi, heureux Elpide, qu’est-ce qui a causé ta mort ?

 — Oh ! moi, c’est différent ! J’ai eu l’hydropisie de l’estomac. Un médecin fort cher fut appelé de Corinthe ; il se chargea de me guérir pour deux mines, dont la moitié lui fut payée d’avance. Mais je crains bien que Larisse, faute d’expérience dans ces sortes de choses, ne lui ait versé aussi le reste.

Mais s’il arrive qu’en comparant la grandeur divine à la pauvre vertu humaine, on trouve que la mesure comparative est plus grande que la chose mesurée, il s’ensuit que l’origine divine même condamne les Olympiens.

Lu en mars 2020

Publié dans Littérature polonaise, Polars

« Inavouable » de Zygmunt Miloszewski

Je vous parle aujourd’hui du thriller d’un auteur polonais que je m’étais promis de découvrir à l’occasion de ce challenge « Littérature de l’Europe de l’Est » :

Résumé de l’éditeur :

Les photos d’avant-guerre n’en donnent qu’une vague idée, au sourire énigmatique. Mais le « Portrait d’un jeune homme » par Raphaël, chef-d’œuvre disparu dans les décombres du Reich, vient de refaire surface. Aussitôt, le gouvernement polonais met sur pied une équipe clandestine composée d’une experte en recouvrement de biens culturels, d’un marchand d’art, d’un ex-officier de l’armée secrète et d’une voleuse chevronnée.

Or ce quatuor de choc n’est pas seul sur la piste. Mercenaires, espions, tueurs à gage, tous sont aux trousses d’un vérité, plus qu’inavouable…

Ce que j’en pense :

L’histoire débute le 26 décembre 1944, dans la chaîne des Tatras », avec la fuite, en pleine tempête de neige, d’un résistant chargé par un officier nazi de mettre un mystérieux étui métallique à l’abri. Il s’agirait d’un grand secret de cette guerre.

Mais notre homme, alpiniste réputé, s’épuise en tournant en rond dans la tempête et l’objet est perdu, l’officier avale une capsule de cyanure pour échapper aux Alliés aussi bien qu’aux russes.

Saut à l’époque actuelle, avec un « attentat » terroriste déclenché sur les cabines du téléphérique, dans les Tatras toujours. Mais un militaire réussit à déjouer en partie la manœuvre, limitant à la casse, une seule cabine avec deux personnages à bord, faisant le grand plongeon. Le militaire en question tient à rester un héros dans l’ombre, et s’apprête à prendre sa retraite.

Soudain, un tableau de Raphaël « Le portrait d’un jeune homme », disparu des radars depuis fort longtemps réapparaît sur une photo chez un collectionneur lambda. Il s’agit d’une œuvre dérobée par les nazis à la Pologne pendant la guerre. Le premier ministre Donald Tusk charge Zofia Lorentz, une experte en art qui traque ces œuvres pour les faire revenir dans les musées polonais.

On va lui constituer une équipe (à aucun moment, on ne lui a demandé son avis dans le choix des membres) qui comprend un marchand d’art, Karol, un ex-militaire Anatole dont on a déjà fait la connaissance, et une suédoise, voleuse chevronnée, qui purge une peine de prison après s’être fait prendre la main dans le sac lors de sa dernière opération.

Dans ce thriller haletant, un pavé de 635 pages, on suit cette équipe un peu étrange dont la première intervention pour récupérer le tableau est un échec, car des mercenaires, tueurs à gage, des espions tentent à tout prix de faire capoter l’opération. Qui est à la tête de l’opération ? c’est ce que doivent tenter de découvrir le quatuor. A qui peut-on faire confiance, quand l’ennemi en face utilise l’artillerie lourde, du matériel de guerre ?

Un mot sur les personnages féminins : Zofia, c’est l’intellectuelle obsessionnelle, sans concessions, qui tient les autres de haut, se lance dans des explications dithyrambiques, qui pourraient faire l’objet d’une thèse. Toute la partie consacrée à l’histoire du tableau de Raphaël que Zofia explique à ses compagnons est passionnante.

Lisa, c’est l’extravertie, qui à un langage de charretier, qu’elle met sur le compte de son passage en prison, amoureuse de son Claude (Monet) au point d’aller voler une (voire plusieurs) de ses œuvres pour la conserver pour elle…

A noter une scène très drôle : Lisa, en tenue d’Eve, pro du piratage informatique et des dernières technologies en vogue, qui déjoue les systèmes de sécurité, pour aller s’emparer du « Jeune » …

L’auteur nous promène avec habilité dans le milieu de l’art, à tel point qu’on ne sait plus qui a existé ou pas : le collectionneur Ignace Korwin-Milewski et sa mystérieuse Catherine par exemple…

L’histoire est passionnante, le suspense au rendez-vous. En plus, on s’aperçoit que les quatre compères ont un passé compliqué, des secrets, des intérêts divergents, des amours blessées et chacun a une personnalité bien affirmée. On ne s’ennuie pas une minute, tant les rebondissements sont nombreux.

Ce thriller nous entraîne dans deux domaines qui m’intéressent particulièrement : la seconde guerre mondiale et l’histoire de l’art, les œuvres dérobées par les nazis, et même si les explications de Zofia sont parfois trop « scolaires », je me suis fait plaisir car Zygmunt Miloszewski  s’est extrêmement bien documenté, donc nous livre toute une réflexion sur l’histoire des impressionnistes, le milieu des collectionneurs, des antiquaires, les opérations douteuses, en mêlant habilement l’Histoire, les magouilles des uns et des autres.

Grâce à l’auteur, j’ai découvert le peintre polonais impressionniste Aleksander Gierymski, notamment sa « vendeuse d’oranges » par exemple…

C’est le premier livre de Zygmunt Miloszewski qui atterrit entre mes mains et j’ai beaucoup aimé. D’autres m’attendent et j’ai bien l’intention de continuer à explorer son univers. Ce n’est pas une découverte de hasard, cela fait un bon moment que je vois passer des critiques enthousiastes sur Babelio, et je l’avais sélectionné pour le Challenge il y a un an déjà…

9/10

https://www.wikiart.org/fr/aleksander-gierymski

https://www.europeana.eu/fr/collections/person/3841-aleksander-gierymski

L’auteur :

Né à Varsovie en 1976, Zygmunt Miloszewski est écrivaine et scénariste. Ses romans sont traduits en dix-sept langues. En France, grâce à sa trilogie de romans policiers mettant en scène le procureur Teodore Szacki, il a été finaliste du Grand Prix des lectrices ELLE, du Prix du Polar à Cognac et du Prix du Polar européen du Point.

Après « Les impliqués », « Un fond de vérité », « La Rage » a reçu le Prix Transfuge du meilleur polar étranger.

Extraits :

Vraiment, on avait de la peine à croire qu’ils (les Polonais) avaient vécu ici toutes ces années en compagnie des Juifs. Les deux peuples les plus malchanceux du monde côte à côte, comme dans une putain de réserve naturelle de perdants. Si Dieu existait, son sens de l’humour ne manquait pas de finesse.

Durant six années, nous nous sommes battus à vos côtés sur tous les fronts, durant six années, on nous a égorgés comme des moutons, on nous a poussés dans les chambres à gaz. Et, pour finir, vous nous cédez à Staline. Aussi simplement que ça. Vous nous mettez entre les mains d’un assassin pire que Hitler qui, par caprice, a fait mourir de faim huit millions d’Ukrainiens en un an.  

La technique secrète des forces armées polonaises. Ça s’appelle la cirrhose du foie, je crois.

Après une courte conversation, on s’apercevait que le docteur Lorentz était une personne querelleuse, intransigeante, dotée d’une intelligence pernicieuse et incapable de compromis.

En son temps, il avait passé quelques mois en Irak en compagnie de Polonais et avait découvert que ces gars portaient en eux une sorte de gène de la menace qui les rendait perpétuellement vigilants. Un Américain moyen prenait tout pour argent comptant, dans un premier temps du moins. Un Polonais moyen était d’emblée persuadé que tout le monde voulait lui faire des crasses, l’arnaque, lui planter un coup de couteau dans le dos et lui déclarer la guerre. C’est pourquoi les Polonais n’entraient jamais en mode « veille ».

Les deux tableaux relèvent de la même technique, ont le même support, des dimensions quasi identiques, le même buste tourné vers la gauche et un sourire mystérieux égaré sur les lèvres. La Joconde et le Jeune sont des parents spirituels ; ce sont les deux plus grands portraits de l’histoire de la peinture.

Il (Karol) qu’il résidait dans un autre pays que le sien, que des patrouilleurs armés le cernaient, que non loin de là s’étendait un quartier où des Arabes vendaient de la bouffe chinoise et où les négociations à coup de flingues étaient probablement aussi répandues que la frustration en Pologne.

Et maintenant, je passe aux choses sérieuses, c’est-à-dire au moment où Milewski croise la route des impressionnistes, picole de l’absinthe en leur compagnie et apparaît en tant que « comte avec sa chère Catherine » dans leurs lettres et dans leurs journaux intimes.  Petite parenthèse : le peintre préféré du comte, c’était Aleksander Gierymski…

Les Allemands brûlaient les archives avec une grande application parce qu’ils savaient qu’ainsi, ils détruisaient la mémoire d’une nation.

La peinture, c’est de la lumière. C’est de la physique de base. La lumière extrait toute chose du néant et rebondit sur chaque surface de façon différente, si bien que les couleurs apparaissent. Peindre, c’est tenter de restituer cet instant fugace où une quantité infinie de rayons de lumière est réfléchie par le monde et atteint notre rétine…  

Lu en mars 2020

Publié dans Littérature indienne

"Fuir et revenir" de Prajwal Parajuly

Namasté ! Petit détour en Inde aujourd’hui avec ce roman :

Résumé de l’éditeur :

Dans le but de célébrer les 84 ans de leur grand- mère, Chitralekha, événement important selon la tradition népalaise, ses petits-enfants se rendent à Gangtok, dans l’État lointain du Sikkim, en Inde du Nord-Est. Ils vivent tous à l’étranger et chacun d’eux, pour des raisons différentes, redoute l’inquisition familiale. Comment sortir indemne de cet anniversaire ? Au fur et à mesure qu’avancent les célébrations, l’affaire se complique, d’autant plus qu’une servante acerbe et un autre invité inattendu se joignent à cette épique réunion de famille.

Ce que j’en pense :

Chitralekha fête son anniversaire (84 ans, un chiffre riche en symboles et ses petits-enfants doivent venir à la fête à Gangtok. Ce devrait être la fête des retrouvailles mais rien n’est simple dans cette famille…

Du côté des petits-enfants, nous avons l’aînée : Bhagwati qui est la honte de la famille parce qu’elle s’est « enfuie de la maison » pour épouser un Indésirable. Elle a connu l’exil car indésirable au Bhoutan comme au Népal, après être restée pendant des années dans des camps de réfugiés pour être enfin envoyée aux USA, où elle fait la plonge, tandis que son époux cherche du travail. Juste avant de partir, elle est congédiée car elle a osé se rebeller quand un « chefaillon » lui a mis les mains aux fesses. Inutile de dire qu’elle prend l’avion la peur au ventre…

Le deuxième, Agastaya, médecin aux USA, qui est censé avoir réussi mais toujours pas marié au grand désespoir de la grand-mère qui veut profiter de la fête pour lui présenter des partis intéressants. Mais, il y un hic, il est homosexuel, et vit avec Nicky qui voudrait qu’ils adoptent un enfant alors qu’il n’assume déjà pas son homosexualité…

La troisième, Manasa qui a fait un beau mariage selon les critères de Chitralekha (dans la même caste) qui vit à Londres, avec son époux Himal et son beau-père paraplégique dont elle est devenue l’auxiliaire de vie, son beau diplôme d’Oxford remisé au placard. Pas d’enfant, acariâtre…

Nous ferons la connaissance du quatrième, Ruthwa, bien plus tard, car il est banni lui aussi pour avoir publié un livre jugé scandaleux par sa famille… on imagine très bien ce que va déclencher son arrivée en fanfare, de même que celle, imprévue, de Nicky…

Un autre personnage important dans l’histoire : Prasanti, eunuque, « hijra » (personne du troisième sexe), domestique de la grand-mère et qui n’en fait qu’à sa tête et vit très bien sa sexualité. Mais, c’est loin d’être aussi simple.

Ce roman aborde les castes, les mariages arrangés, le statut des femmes, les problèmes de l’homosexualité ou des transgenre, sur fond d’Histoire de l’Inde, des guerres entre Sikkim, Bhoutan, Népal, le statut des intouchables, des réfugiés, les relations compliquées entre la grand-mère rigide et ses petits-enfants sur lesquels elle règne en tyran, mais qui réagissent chacun à sa façon, la rébellion pour l’une, le désir d’être enfin reconnue pour l’autre petite-fille, entre autres.

Prajwal Parajuly évoque de manière très forte le statut des Hijras à travers l’histoire familiale compliquée de Prasanti car toutes ne vivent pas de la même manière qu’elle et souvent la prostitution est au bout de la route.

J’ai beaucoup aimé ce roman, haut en couleurs, qui surfe aussi sur la corruption en politique, les tentations « indépendantistes » des uns, les rivalités ethniques et aussi religieuse même si l’Hindouisme et ses rituels, comme la fête des lumières, ses malas constitués d’œillets d’Inde, est le véritable terreau.

L’Inde est un pays qui me fascine, dont je connais un tout petit peu deux régions où se sont réfugié les Maîtres tibétains, notamment SS le Dalaï Lama à Dharamsala (le Petit Tibet) dans l’Himachal Pradesh où est réfugié le gouvernement tibétain en exil. C’est un choc culturel dont je parlerais peut-être bientôt…

J’ai retrouvé avec ce roman la culture indienne ainsi que les relations familiales compliquées qui m’avaient beaucoup plu dans « Deux vies » de Vikram Seth dont il me reste encore à lire le superbe pavé « Un garçon convenable ». J’ai aussi V. S. Naipaul à découvrir (que l’auteur évoque notamment avec le roman « La moitié d’une vie »

L’écriture de Prajwal Parajuly est riche en couleurs, en nuances, et il fait des portraits sans concession. Au début, étant donné la manière dont il exprime les choses, j’ai pensé que c’était une femme…C’est son premier roman et c’est une réussite. Auteur à suivre donc.

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Emmanuelle Collas qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur.

9/10

#FuiretrevenirEmmanuelleCollasPrajwalarajuly

L’auteur :

Prajwal Parajuly, fils d’un père indien et d’une mère népalaise, partage son temps entre New York, Londres et Gangtok, sa ville natale dans l’Himalaya indien.

Son premier recueil de nouvelles, The Gurkha’s Daughter(2012) a été plébiscité par la critique et nominé pour le Prix Dylan Thomas.

Son premier roman, Fuir et revenir, est paru en 2013.

Extraits :

J’ai choisi des extraits correspondant à chacun des personnages, pour donne une idée du roman, sans divulgâcher…

Lorsqu’ils avaient été conduits à la frontière Bhoutanaise sous prétexte qu’ils n’étaient pas assez Bhoutanais pour être Bhoutanais, ses concitoyens népalophones et elle n’avait cesser d’espérer que le Népal les accueillerait, mais leurs ancêtres avaient déserté la Népal et vécu au Bhoutan trop longtemps pour être Népalais…

Les réfugiés avaient du mal à savoir quelle était leur patrie, mais Bhagwati bien plus encore.  Qui était-elle ? A sa naissance : une Indienne népalophone, dont le défunt père était originaire du Sikkim et la défunte mère, du Népal…

… Après son mariage : une Bhoutanaise népalophone qui avait juridiquement renoncé à la citoyenneté indienne afin de se sentir chez elle au Bhoutan. Après l’expulsion de six cent mille népalophones du Bhoutan : l’habitante d’un corps apatride échoué dans un camp de réfugiés au Népal. Après le geste magnanime des Etats-Unis : une réfugiée cette fois en Amérique….

Main dans la main, ils contemplaient avec un émerveillement silencieux la majesté de cette ville dans laquelle ils se sentaient chez eux. Toute parole aurait altéré la valeur de ces moments. New York avait la capacité de les rendre muets…

… Quand une telle émotion vous envahissait il était facile de se laisser convaincre que les épreuves sont passagères, comme le reste d’ailleurs. L’impermanence est une chose magnifique.

Son existence était régie par une paraplégie sévère – non la sienne, mais celle de son beau-père. Vue la façon dont cette maladie l’avait privée de tout contrôle sur sa vie, on aurait pu croire que c’était Manasa la paralysée, ce qui n’était pas faux en réalité car la paralysie de son beau-père était devenue la sienne ; tandis qu’elle faisait de son mieux pour donner du mouvement à la vie de son bua, son existence à elle s’était arrêtée.

Leurs ancêtres reléguaient les femmes indisposées dans les étables de sorte qu’elles ne souillent pas la maison de leur ignoble contact. Une version de cette pratique – moins draconienne, mais encore très rigide pour l’époque actuelle – avait toujours cours sous le toit de Chitralekha : La femme « souffrante » devait demeurer dans certaines zones limitées, dont étaient exclus la cuisine et l’autel…

Riches ou pauvres, les gens se ressemblaient tout là-bas, à quelques exceptions près. En Inde, n’importe quel millionnaire était repérable au milieu d’une foule, quels que soient ses efforts pour se fondre dans la masse. C’était un peu ce qui leur arrivait ici, à Bhagwati et lui, la réfugiée et le médecin de retour d’Amérique. Aux États-Unis, grâce à l’égalitarisme de la tenue jean-T-shirt, la population était uniforme.

Le mariage a fait de Manasa la personne la plus culottée au monde.

« Ne t’imagine pas que je me laisserai approcher par tes enfants métis un jour. »

Gangtok était une ville avec des rues truffées de nids-de-poule grands comme des cratères, des chemins de terre et une route à deux voies qui s’élargissait peu à peu, mais la ville était surtout envahie par les escaliers. Les gens d’ici les préféraient aux routes. Ils vous emmenaient souvent aux mêmes endroits qu’elles mais créaient des raccourcis.

Comme l’âge adulte était compliqué ! il comptait tant de chemins dangereux, de zones réglementées dont on ne parvenait plus à s’échapper si on y entrait par mégarde.

Quel courage avait cette domestique eunuque de vivre la vie qu’elle voulait !  Elle incarnait sa sexualité, se délectait de son état intermédiaire, désirait ouvertement, vivait sans s’excuser. Le genre, le sexe, la sexualité, cela ne signifiait rien pour elle. Quelle chance elle avait d’être transgenre de façon aussi transparente, flagrante, incontestable.

Pourtant, Prasanti était un être supérieur. Elle aimait la personne qu’elle était, ne changerait pour rien au monde la façon dont elle était faite et se fichait de l’opinion qu’on avait d’elle. Lorsqu’il serait comme cette domestique eunuque, aussi sûr de lui, aussi impénitent, aussi désinhibé qu’elle, Agastaya se considérerait comme un être à son égal.

Lu en mars 2020

Publié dans Littérature hongroise

"La Porte" de Magda Szabo

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui traînait dans ma PAL depuis plusieurs années et j’ai décidé de l’en sortir pour ce challenge « Le mois de l’Europe de l’Est » qui me permet de découvrir beaucoup d’auteurs :

Quatrième de couverture :

« C’est moi qui ai tué Emerence. Je voulais la sauver, non la détruire, mais cela n’y change rien. »

La Porte est une confession. La narratrice y retrace sa relation avec Emerence Szeredás, qui fut sa domestique pendant vingt ans. Tout les oppose : l’une est jeune, l’autre âgée ; l’une sait à peine lire, l’autre ne vit que par les mots ; l’une est forte tête mais d’une humilité rare, l’autre a l’orgueil de l’intellectuelle. Emerence revendique farouchement sa liberté, ses silences, sa solitude, et refuse à quiconque l’accès à son domicile.

 Quels secrets se cachent derrière la porte ?


Chef-d’œuvre de la littérature hongroise dont le succès fut mondial, prix Femina étranger en 2003, « La Porte » a été élu meilleur livre de l’année 2015 par le New York Times.

Ce que j’en pense :

Dans ce récit autobiographique, Magda Szabo nous raconte comment elle a rencontré Emerence, qu’elle a embauchée sur les conseils d’une amie pour faire le ménage, la cuisine chez elle. La première rencontre donne déjà le ton : Emerence a une stature imposante : elle a soigné son entrée solennelle, vêtue d’une robe grise, à manches longues, tout aussi austère que sa personnalité, les cheveux dissimulés sous un foulard qui ne la quitte jamais.

En fait, c’est elle qui va décider si elle accepte ou non l’emploi et dicter ses propres conditions, ses horaires qui seront on ne peut plus fantaisistes…

Une drôle de relation s’installe entre les deux femmes : Emerence méprise le travail d’écrivain de sa patronne, car pour elle, seul compte le travail manuel, physique. Elle dit régulièrement qu’il y a d’un côté les hommes qui balaient et les autres.

C’est elle qui finalement va régenter la maison, avec une austérité, et un caractère bien trempé, même le chien du couple dont elle a choisi le nom Viola, va la reconnaître comme maîtresse…

On comprend très vite que son côté « brut de décoffrage » est liée à une vie extrêmement difficile : un drame est survenu dans son enfance qui va provoquer des dégâts importants. Son père, charpentier, (comme le Christ) mais aussi ébéniste, meurt jeune. Son grand frère va être confié au grand-père, et elle sera finalement « vendue » comme femme à tout faire, à l’âge de treize ans…

Emerence a traversé l’Histoire : la Seconde Guerre Mondiale, la persécution des juifs, puis le régime communiste, mais elle livre très peu de choses sur sa vie, elle ferme son passé à double tour comme la porte de sa maison, dans laquelle personne n’est autorisé à entrer.

Elle a son groupe d’amies sur lequel elle règne aussi, abat un travail considérable, malgré son âge, passe ses hivers à déblayer la neige devant toutes les portes, de la rue, quand elle en a terminé avec la dernière, il faut recommencer, soulève des meubles aussi grands qu’elle.

Bien-sûr cette relation entre les deux femmes, paraît toxique de prime abord, car Emerence est souvent dans la maltraitance, vis-à-vis de sa patronne, comme du chien qui pourtant lui voue une véritable adoration, et seul l’époux qu’elle appelle « le Maître » mérite sa considération. En fait, le lien qui se tisse entre les deux femmes est beaucoup plus complexe…. en outre, on sait dès le départ qu’elle va se terminer de manière tragique.

J’ai beaucoup aimé ce roman, les personnages, le style de narration, les références à l’Histoire de la Hongrie, les révoltes sous la férule de l’Empereur d’Autriche, les dictateurs qui se sont succédés, le régime communiste… Je connais un peu l’Histoire de ce pays, et l’auteure, qui a fait, entre autres, des études d’Histoire m’a donné envie d’approfondir…

J’ai trouvé le style de narration original : le premier et le dernier chapitre s’appellent la porte et se répondent… l’écriture est belle…

Ce roman m’a énormément plu, c’est presque un coup de cœur et m’a donné envie de connaître davantage cette auteure : « Abigaël » et « La ballade d’Isa » notamment.

️ ❤️ ❤️ ❤️ ❤️     

L’auteure :

Magda Szabo est née en 1917, à Debrecen, capitale du protestantisme hongrois. Après des études de lettres classiques, de langue et littérature hongroise, et d’histoire, elle commence à publier après la Seconde Guerre Mondiale.

Mais, ses œuvres sont vite mises à l’index par le nouveau régime communiste au pouvoir.

Redécouverte à l’Étranger suite au couronnement de « La Porte », prix Femina en 2003, elle est progressivement devenue la figure majeure des lettres hongroises.

En 2015, « La Porte » a été élu le meilleur livre de l’année 2015 par le New York Times.

Elle est décédée le 19 novembre 2007.

Extraits :

Quand nous nous sommes parlée pour la première fois, j’aurais aimé voir son visage, et j’ai été gênée qu’elle ne m’en laisse pas la possibilité. Elle se tenait devant moi telle une statue, immobile, non pas sur ses gardes, même assez détendue, je voyais à peine son front, à ce moment-là je ne savais pas que je ne la verrais sans foulard que sur son lit de mort.

… et ce soir-là, elle n’entra pas à notre service, cela n’eût été ni digne ni convenable : Emerence s’enrôla. En partant elle prit congé de mon mari par cette formule : « je souhaite bonne nuit au maître…

Emerence n’avait trouvé de nom que pour mon mari, moi je n’étais ni madame ni rien, et cela dura tant qu’elle ne put m’assigner de place dans sa vie, tant qu’elle ne découvrit pas ce que j’étais pour elle, et comment elle devait m’appeler.

Où qu’elle travaille, il lui arrivait de laisser tomber sa tâche, parce qu’il lui arrivait à l’esprit que je pouvais avoir besoin de quelque chose, et elle n’était rassurée qu’en voyant qu’il ne me manquait rien, alors elle repartait en courant, le soir elle préparait un plat dont elle savait que je l’aimais, mais il lui arrivait aussi de m’apporter autre chose, des cadeaux inattendus, sans raison particulière.

D’une manière générale, Emerence considérait notre couple comme une énigme, elle ne comprenait pas pourquoi je me compliquais les choses, mais puisqu’il en était ainsi, elle l’acceptait, tout comme j’admettais qu’elle n’ouvre pas sa porte.

Aujourd’hui, je sais ce que j’ignorais alors, l’affection ne peut s’exprimer de manière acquise, canalisée, articulée, et je n’ai pas le droit d’en déterminer la forme à la place de l’autre.

… si un étranger, venu chez nous pour la première fois, en voyant Emerence vaquer à la cuisine, l’aurait prise pour ma tante ou ma marraine, je ne l’aurais pas détrompé, il était impossible d’expliquer la nature, l’intensité de notre relation, ou le fait qu’Emerence était pour chacun de nous une nouvelle mère, bien qu’elle ne ressemblât à aucune des nôtres.

Aux yeux d’Emerence, tout travail qu’on n’exécute pas avec les mains ou la force physique n’était que flemmardise, voire charlatanisme, pour ma part, si j’ai toujours estimé les performances du corps, je ne les ai jamais considérées comme supérieures à celles de l’esprit.

Celui qui était en haut, sous quelque auspice qu’il s’y trouve, même  s’il y était dans l’intérêt d’Emerence, n’était autre qu’un oppresseur, le monde d’Emerence connaissait deux sortes d’hommes, ceux qui balaient et les autres, tout découlait de là, peu importe sous quel mot d’ordre ou quelles bannières on célébrait la fête nationale.

Si Emerence croyait en quelque chose, c’était au temps, dans sa mythologie personnelle, le Temps était le meunier d’un moulin éternel, dont la trémie déversait les évènements de la vie dans le sac que chacun apportait à son tour.

Ce n’était vraiment pas facile, mais je ne pouvais rien y changer : c’est elle qui réglementait notre relation, et elle en réglait le thermostat avec économie et rationalité.

Lu en mars 2020

Publié dans Musique, Poésie

« C’est extra » de Léo Ferré

Un peu de douceur par les temps qui courent avec cette superbe chanson:

Une rob’ de cuir comme un fuseau
Qu’aurait du chien sans l’ fair’ exprès
Et dedans comme un matelot
Une fill’ qui tangue un air anglais
C’est extra
Les moody blues qui chante(nt) la nuit
Comm’ un satin de blanc marié
Et dans le port de cette nuit

Un’ fill’ qui tangue et vient mouiller

C’est extra, C’est extra, C’est extra, C’est extra

Des cheveux qui tomb’nt comm’ le soir
Et d’ la musique en bas des reins
Ce jazz qui d’jazze dans le soir
Et ce mal qui nous fait du bien
C’est extra
Ces mains qui jouent de l’arc-en-ciel
Sur la guitare de la vie
Et puis ces cris qui mont’nt au ciel
Comme une cigarett’ qui prie

C’est extra, C’est extra, C’est extra, C’est extra

Ces bas qui tiennent haut perchés
Comme les cordes d’un violon
Et cette chair que vient troubler
L’archet qui coule ma chanson
C’est extra
Et sous le voile à peine clos
Cette touffe de noir Jésus
Qui ruisselle dans son berceau
Comme un nageur qu’on n’attend plus

C’est extra, C’est extra, C’est extra, C’est extra

Un’ rob’ de cuir comme un oubli
Qu’aurait du chien sans l’ faire exprès
Et dedans comme un matin gris
Un’ fille qui tangue et qui se tait
C’est extra
Les moody blues qui s’en balancent
Cet ampli qui n’ veut plus rien dire
Et dans la musique du silence
Une fill’ qui tangue et vient mourir

C’est extra, C’est extra, C’est extra, C’est extra

Ce texte, écrit en 1969, n’a pas pris une ride,et sa voix enchante toujours autant… J’aime énormément cet artiste qui nous a quitté depuis longtemps, un quatorze juillet, sacré pied de nez de la part d’un anarchiste qui disait aimer le confort, quand on lui reprochait de descendre dans un hôtel quatre étoiles lors d’une tournée… ça avait de la gueule quand même….

Publié dans Littérature Royaume-Uni

« Les enfants perdus de St Margaret » d’Emily Gunnis

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi pour son résumé et sa belle couverture :

Résumé de l’éditeur :

 Des lettres bouleversantes. Une jeune femme enfermée. Un mystère à résoudre.

1956. Ivy Jenkins s’apprête à donner naissance à son premier enfant. Mais la société puritaine britannique des années 1950 ne lui permettra pas de profiter de ce bonheur. Abandonnée par son amant, répudiée par sa famille, elle est internée de force à St. Margaret, un couvent pour mères célibataires.  Très rapidement, l’institution la sépare de son bébé. 2017. Samantha Harper, une jeune journaliste, tombe sur des lettres déchirantes qui révèlent les terribles conditions de détention d’Ivy Jenkins à St. Margaret. Au fil de ses recherches, elle découvre une série de morts suspectes. Alors que le couvent est sur le point d’être démoli, il ne lui reste plus que quelques heures pour faire éclater la vérité. Avant qu’elle ne soit ensevelie à jamais…

Un premier roman suffocant, inspiré de faits réels, qui mêle avec brio mystère et suspense. Aussi émouvant que dérangeant, Les Enfants perdus de St. Margaret s’est déjà vendu à plus de 350 000 exemplaires dans le monde.

Ce que j’en pense :

L’histoire débute, en 1956, avec une lettre qu’Ivy est en train d’écrire à Elvira, une petite fille qu’elle a prise sous sa protection à St Margaret, pour lui donner des consignes pour s’échapper. Pour protéger la fuite de l’enfant, elle détourne l’attention sur elle-même et fait le grand plongeon.

Le récit va ensuite se dérouler en alternance sur plusieurs périodes : 1957-59, 1968-69, 1976, 2000 et l’époque actuelle 2017.

En 2017, Sam est journaliste, rubrique « Chiens écrasés », quand elle rédige un article c’est un autre qui signe bien-sûr. Son mariage avec Ben bat de l’aile, et elle retourne vivre avec sa grand-mère Nana et sa fille Emma, âgée de quatre ans. Elle a des horaires de travail compliqués ce qui n’arrange pas la tension dans le couple, surtout Ben se contente de « chercher du travail » …

Sam arrive en retard à l’anniversaire de Nana et la découvre endormie, tenant dans ses mains une lettre signée d’une certaine Ivy, dont l’encre s’est un peu estompée avec le temps, écrite en 1956. Il s’agit d’un appel au secours, car Ivy est enceinte, non mariée et on l’a envoyée accoucher à St Margaret. En faisant des recherches sur Internet elle tombe sur un établissement lugubre.

La mère de Sam, toxicomane est morte jeune, et le grand-père est mort l’année précédente. On comprend assez vite qu’il y a des secrets de famille.

Sam enquête, à l’insu de son chef, sur un institut abandonné depuis longtemps et qui doit être prochainement détruit, pour faire place à un projet immobilier de luxe mais les travaux ont été interrompus car on a découvert le squelette du père Benjamin, porté disparu depuis quelques années. Une présentatrice télé sur le départ, Kitty Cannon a assisté à l’audience concernant ce décès classé accidentel.

Emily Gunnis nous raconte ainsi l’histoire de ce lieu sinistre où l’on envoyait accoucher les jeunes mères célibataires, qui étaient une honte pour leur famille. Elles étaient prises en charge par des religieuses catholiques, qui les traitaient en esclaves, les tuant au travail jusqu’à la veille de leur accouchement, les nourrissant à peine d’une soupe style brouet clair digne de Dachau. Elles étaient là pour souffrir et expier leurs fautes !

Elles ne recevaient aucune aide pour accoucher, cela durait des heures et on les laissait avec le minimum de soins avec une mortalité maternelle et infantile importante, sans oublier les malformations dues aux conditions d’accouchement.

Le père Benjamin avec la complicité d’un médecin, s’occupait de débarrasser les familles « du problème » moyennant finance et les filles devaient rembourser en trimant… Et, bien-sûr, on leur enlevait leur enfant dès la naissance, en les obligeant à signer les formalités d’adoption. Si elles se révoltaient, elles étaient punies…

On se croirait dans l’univers de Dickens ou de Balzac, mais ceci se passait il n’y a pas si longtemps, dans les années 50-60. Et il ne faut pas oublier qu’il n’y a pas si longtemps les femmes mourraient en couches, c’est ce qui est arrivée à ma grand-mère paternelle, en 1924, et cela a laissé beaucoup de souffrance dans notre famille, je peux vous l’assurer.

J’ai lu ce roman d’une traite, comme un polar, malgré le sujet douloureux, car le sinistre institut n’existe pas en réalité, mais l’auteure l’a créé en rassemblant une énorme documentation sur les établissements de ce genre qui ont existé surtout dans la très catholique Irlande mais aussi au Royaume Uni. Il s’y est passé des choses sordides que je vous laisse découvrir et qui vont traumatiser les enfants sur plusieurs générations, car l’adoption n’est jamais un long fleuve tranquille. Le poids des secrets, les répétitions des scenarii de vie peuvent conduire à des actes qu’on peut imaginer…

 C’est le premier roman d’Emily Gunnis et c’est une réussite car elle a su utiliser des faits ayant vraiment existé pour bâtir une fiction bien maîtrisée et tient ainsi le lecteur en haleine tout au long de son livre. Elle nous donne une série d’ouvrages traitant de ce sujet qui n’ont, pour la plupart, pas été traduits.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Préludes qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#LesEnfantsperdusdeStMargaret #NetGalleyFrance

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L’auteure :

Diplômée de journalisme, Emily Gunnis a longtemps travaillé pour la télévision avant d’écrire son premier roman. Elle vit aujourd’hui à Brighton.

« Les enfants perdus de St Margaret » est son premier roman.

Extraits :

Ivy ouvrit la fenêtre grâce à l’une des clés de sœur Angelica. Elle baissa les yeux vers le sol si lointain et elle imagina Elvira en train de fuir dans les tunnels pour disparaître dans la nuit. Au moment où sœur Faith allait l’atteindre, elle déploya les bras et sauta.

Quand on perd quelqu’un, on croit qu’on va juste regretter ses bons côtés, mais c’est faux. En fait, on regrette tout. Le bon et le mauvais.

Ma sœur, serait-il possible que je travaille à la cuisine cet après-midi ? J’ai des contractions atroces.

— Non, ce n’est pas possible. Tu ne vas pas accoucher aujourd’hui, c’est trop tôt. Remets-toi au travail !

Ivy s’était traînée jusqu’à son poste. Tous les regards étaient sur elle, mais personne n’osait dire un mot. À l’heure du dîner, elle ne tenait plus debout. Les autres filles étaient parties et mère Carlin et sœur Edith étaient venues la toiser alors qu’elle était recroquevillée par terre dans un coin, se serrant le ventre et pleurant de souffrance.

Arrête cette comédie et va donc à l’infirmerie, mon enfant. Dépêche-toi, avait dit mère Carlin.

Je croyais que ces douleurs abominables étaient l’annonce que notre bébé ne survivrait pas. Plusieurs sœurs sont passées, me disant de rester tranquille, d’arrêter de faire autant de bruit, que c’était le châtiment pour mes péchés de chair. J’essayais d’être brave, mais avec cette douleur, c’était impossible. J’appelais maman, papa, toi. Personne ne venait.

Lu en mars 2020

Publié dans Challenge le mois de l'Europe de lEst, Littérature russe

« Volia Volnaïa » de Victor Remizov

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’attendait sagement dans ma bibliothèque, depuis ma découverte de Victor Remizov en 2019 car je le réservais pour le challenge « le mois de l’Europe de l’Est » de cette année…

Quatrième de couverture :

Rybatchi, un petit village russe de Sibérie. Ici, tous les habitants sont chasseurs, pêcheurs. Tous sont braconniers. Maintenus dans l’illégalité par une milice corrompue, ils n’ont qu’un rêve : acheter une licence pour vendre légalement le fruit de leurs efforts, sans rien devoir aux autorités. Tout bascule lorsque le braconnier Kobiakov refuse de céder leur dû aux miliciens. Une rébellion s’ébauche et s’enflamme dès l’arrivée d’une unité des forces spéciales venue de Moscou. L’émeute devient politique et la chasse à l’ours se transforme en chasse à l’homme. Dès lors un dilemme se pose aux villageois : se soumettre ou partir dans la taïga se refaire une vie, très loin mais enfin libres.

« Ce roman est un alcool fort. Il ne livre son feu qu’à ceux qui voudront bien abandonner leurs repères et se perdre dans l’immensité de ce Far Est » écrivait Le Figaro Littéraire…

Ce que j’en pense :

Nous sommes en Sibérie, dans le petit village de Rybatchi, proche de la mer, en octobre, alors que va débuter la saison de la chasse. Ici tout le monde se connaît, les hommes sont chasseurs, pêcheurs. Il faut bien vivre dans la Russie post communiste, où règnent des flics pourris, miliciens qui rackettent les pêcheurs : on ferme les yeux sur la pêche illégale des œufs de saumon, qu’ils appellent l’or rouge, moyennant une commission de vingt pour cent…

Un incident survient, Kobiakov furieux que son véhicule soit fouillé par l’un des ripoux, ne se laisse pas faire, emboutit la voiture des policiers, coup de feu échangé sans blesser personne sauf l’orgueil dudit ripou et Kobiakov est obligé de partir à pied avec son chien sur son terrain de chasse, dans la taïga, en évitant ses isbas refuges : il est devenu un « criminel en fuite » pour crime de lèse-majesté…

On va faire ainsi un superbe voyage, dans la solitude des montagnes enneigées, magiques quand on les connaît bien (et même si on ne les connaît pas d’ailleurs !) et rencontrer des personnages fascinants, courageux, épris de liberté. On suit bien sûr Kobiakov sur la trace des zibelines, qu’on appelle « l’or mou », et pour se nourrir il faut abattre d’autres espèces.  Cet homme parcourt des centaines de kilomètres à pied, comme on en parcourt cinq ou dix, respecte la nature, ne chassant que pour se nourrir, lui et son chien. Dans la région, les orpailleurs d’autrefois ont laissé la place à l’or mou et à l’or rouge…

On a un autre chasseur, Jebrovski, un nanti qui s’est enrichi de manière plus ou moins honnête et qui vient pour la deuxième année sur le terrain de chasse qu’il a acheté l’année précédente : il était arrivé en hélicoptère la première fois, et il s’étonne que les autres ne l’apprécient guère et l’appellent le Moscovite ». Il n’y connaît pas grand-chose mais veut vivre des sensations fortes, en utilisant d’autres hommes du village pour l’emmener, dégager le passage, tronçonner les pins…

Côté policiers nous avons le lieutenant-colonel Tikhi, qui doit bientôt être muté, et tente à tout prix de régler cette affaire à l’amiable, qui lui-aussi touche des sous, même si c’est à contre cœur et qu’il a brûlé les premières enveloppes de billet dans la cheminée sous l’emprise de la vodka, et qui remettre en question ses choix de vie. Il est entouré de deux autres miliciens, celui qui a déclenché les hostilités car il est prêt à tout pour progresse et n’est même pas originaire du coin.

Le troisième, (Vaska Semikhvatski) vit comme un pacha, tellement il a touché avec ses vingt pour cent, et veut partir seul à la recherche de Kobiakov.

Parmi les villageois, on a aussi Choura qui rêve de révolution, mais reste dans la théorie, et que l’on surnomme « l’étudiant » et un autre personnage, un musicien, Balabane, cheveux longs, mèche qui tombe sur le front, qui chante en s’accompagnant à la guitare, qui sirote sa vodka au bar du coin, toujours penché sur un livre, plein de mystère…

Étant donné l’escalade, les grands pontes de la police de Moscou, tout aussi corrompus sont prévenus et on envoie pour l’exemple l’unité d’élite, l’OMON, des militaires qui ont servi en Tchétchénie ! et qui ne savent faire que le nettoyage par le vide….

J’ai un peu de mal au départ, car la chasse et moi, cela fait deux, et la souffrance animale m’est insupportable, mais j’ai mis mes pieds dans les traces de Kobiakov dont j’ai beaucoup aimé, le respect de la nature, la liberté d’esprit. Les ruminations de Tikhi donnent lieu à des phrases superbes, les personnages secondaires sont tous attachants, avec leurs qualités et leurs défauts, à par le nazillon de service.

« En cela, tous les gars du coin se ressemblaient : ils voulaient une vie libre. Même au prix d’un pouvoir inique. Or un pouvoir inique corrompt même la liberté. »

J’ai failli oublier les femmes dans cette belle histoire : elles sont loin d’être absentes du récit, elles ont un caractère bien trempé, une résistance plus en douceur, plus réfléchie à la situation, qu’il s’agisse de Macha, la compagne de Tikhi, ou de Olia sa secrétaire, ou les compagnes des personnages secondaires. Quant à la femme du Moscovite, qui brille par son absence, on sent en fait sa présence lancinante en toile de fond, vu l’état du couple…

Viktor Remizov décrit très bien l’importance de la corruption dans son pays, ceux qui l’acceptent car c’est devenu une fatalité et ceux qui se révoltent pour plus de justice, et on sent son affection pour ces chasseurs, pêcheurs, ces hommes qui travaillent et voudraient vivre honnêtement de leur travail, et l’importance de l’amitié, des liens qui se tissent entre eux.

J’ai aimé aussi la réflexion sur la liberté, liberté des grands espaces, liberté d’esprit, et la critique de la Russie de Vladimir Poutine qui leur ferait regretter l’époque de l’URSS et tout le monde rigole sur les tours de passe-passe des élections et le roque (clin d’œil aux amateurs d’échecs) terme sous lequel il désigne l’élection de Medvedev comme président et Poutine devenant premier ministre : « nos présidents, je ne sais même plus qui est au pouvoir en ce moment ». Maintenant, Vladimir ne se donne même plus la peine de procéder au tour de passe-passe, il a fait modifier la consultation pour régner au moins jusqu’en 2036 !

 Comme le dit la traductrice :  

« Volia volnaïa, « liberté libre », comprend l’idée de grands espaces à parcourir et de risque, souvent associée à la figure du Cosaque, du guerrier, du bandit. Volia signifie à la fois liberté et volonté. »

J’ai beaucoup pensé à Sylvain Tesson et à Andreï Makine en parcourant la taïga, les espaces enneigés, le silence…

Comme dans beaucoup de romans russes, la vodka occupe une place importante, c’est pratiquement un personnage du livre. J’ai adoré cette histoire, et l’écriture si belle de Victor Remizov que j’ai retrouvé avec un immense plaisir car je l’ai découvert, l’année dernière grâce à NetGalley, avec son deuxième roman « Devouchki » qui était déjà un coup de cœur.

https://leslivresdeve.wordpress.com/2019/02/17/devouchki-de-victor-remizov/

Je connais encore mal les auteurs russes contemporains, à part Victor Remizov et Andreï   Guelassimov, alors que j’adore les auteurs russes du XIXe, mais j’essaie de combler mes lacunes…

Donc, un immense coup de cœur une nouvelle fois pour le roman et l’auteur dont j’attends le prochain livre avec impatience, en espérant que le régime ne l’enverra pas en prison car la liberté de pensée n’est pas la bienvenue…

Pour le plaisir de réentendre cette belle langue russe :

L’auteur :

Victor Remizov est né à Saratov, en Russie, en 1958. Après des études de géologie, il s’est tourné vers les langues à l’université d’État de Moscou. Toujours entre nature et littérature, il a travaillé comme géomètre expert dans la taïga, puis en tant que journaliste et professeur de littérature russe.

Nommé pour le Big Book Award et le Russian Booker, Volia volnaïa, son premier livre paru en France, a reçu un très bel accueil lors de sa sortie en 2017.

Victor Remizov vit à Moscou et a publié Devouchki son deuxième roman en 2019.

Extraits :

Jebrovski constatait, pour la deuxième année consécutive, que ces hommes ne le tenaient pas pour un des leurs. Ils ne l’appelaient pas par son prénom, et le sobriquet qu’ils lui avaient donné était méprisant, il servait à marquer la différence : le Moscovite. Il ne cherchait pas vraiment à se faire adopter, mais se demandait tout de même à quoi ça tenait…

… Les locaux étaient peut-être trop fiers pour admettre qu’un type de Moscou puisse vivre et chasser dans la taïga comme eux.

C’était (Kobiakov) un solitaire incorrigible et on le respectait, même si certains n’appréciaient pas son côté anachorète. Après tout, il ne faisait de mal à personne. Peut-être que jadis des gars costauds comme lui constituaient la base du peuple russe, car les fainéants et les ivrognes n’auraient tout de même pas pu s’approprier et ensuite mettre en valeur la moitié de la terre…

Tel un animal qui fuit instinctivement le danger, il évitait les hommes, qui ne le menaçaient peut-être en rien, et allait toujours plus loin, défendant son droit à la liberté.

Au bourg, les relations entre flics et villageois n’étaient pas uniquement régies par le pouvoir. Les gars n’aimaient pas les flics, mais les uns et les autres avaient les mêmes valeurs dans la vie, des valeurs peut- être obsolètes, propre à la taïga, car c’était là qu’ils vivaient tous.

La belle vie corrompt. Non seulement ses bras et ses jambes avaient engraissé, mais son être tout entier était imprégné par cette opulence qui lui venait de ses revenus permanents et presque légaux. Le cerveau du lieutenant-colonel était comme un citron pressé. Ces dernières années, il avait seulement fait semblant de travailler, veillant à conserver son poste. Et maintenant qu’il aurait bien voulu prendre une décision, il ne s’en sentait plus capable.

Il y avait dans le travail de ces hommes un sens immense, presque inaccessible à l’intellect, un sens qui émanait de cette taïga, de ces montagnes, contenu dans le travail lui-même, dans ce lourd labeur qu’ils accomplissaient sans rechigner, en sachant que l’année suivante, il leur faudrait recommencer.

Non, cela n’a pas de sens de faire du fric pour faire du fric… Il y a eu une époque où on avait l’impression de construire quelque chose. Un pays libre, par exemple. En fait, ce n’est pas du tout ce qu’on nous demande.

Alors, j’ai travaillé pour quoi ? Pour faire régner l’ordre ? La justice ? De quel ordre parle-t-on ? La justice, le pouvoir n’en veut pas. Ni celui d’hier, ni celui d’aujourd’hui. J’en ai vu, des représentants du pouvoir ! Le pouvoir n’aime que lui-même, il chercher à se hausser, il tente d’atteindre la meilleure part du gâteau… Tikhi

Un homme vit, s’encroûte dans ses petits problèmes quotidiens, ne voit rien venir. Il avance dans l’existence. Content, et même fier de lui ! Puis soudain : paf ! Une avalanche d’épreuves s’abat sur lui. C’est comme si le soleil se levait en pleine nuit, éclairant ses défauts et ses faiblesses. Où est passée sa fierté ? Où est son bonheur risible ?  idem

Il n’avait ni acquis, ni perspectives. Pas d’espérances, pas d’amis, rien à réaliser ; sa vie n’avait aucun sens, sinon l’objectif idiot d’être le premier. C’était si absurde ! Une vie creuse et stupide ! Personne n’avait besoin de lui ! C’était ainsi qu’il réfléchissait, ruminait. Il en arriva à la question de l’orgueil, à la racine même de celui-ci, une question terrible, trouble, une impasse infranchissable. (Vaska Semikhvatski)

Personne n’était là pour l’admirer, or cela n’a pas de sens de s’admirer soi-même. Pour être fier, on a besoin de quelqu’un d’autre.

Quant à se révolter… (Balabane leva les yeux vers l’Etudiant). Collectivement, on ne peut qu’aller en enfer ! Chacun doit décider pour lui-même.

Lu en mars 2020