Publié dans Littérature japonaise, Manga

« Quartier lointain: T2 de Jirô Taniguchi

J’avais besoin de respirer après « le Chirurgien », alors petit détour par ce manga:

Quartier lointain T 2 de Jirô Tanguchi

 

Quatrième de couverture:

Ce soir-là… D’après les conclusions de l’enquête de police…

A 21 heures 30 passées, papa s’est dirigé vers la gare d’Agei.

Vers 22 heures, on sait qu’il a acheté au guichet un aller simple pour Tottori…

Ensuite, plus rien…

Mon père a disparu comme ça.

On n’a plus jamais eu aucune nouvelle de lui.

Ce que j’en pense:

On continue à suivre Hirochi Nakahara dans son retour dans l’adolescence, sa vie de famille, sa scolarité, ses amis, sa copine Tomoko… Pour notre plus grand plaisir.

Ce tome 2 est plus axé sur la famille car Hirochi cherche à comprendre  pourquoi son père a disparu brutalement ce fameux trente et un août laissant son entourage désemparé, plein d’interrogations, de questions qui resteront sans réponses. Ce n’est pas un simple retour dans le passé, car il analyse les situations avec son œil d’adulte.

Jirô Taniguchi s’intéresse davantage à la famille, la façon dont les parents de Hirochi se sont rencontrés, mariés, ont eu des enfants. L’adolescent cherche à comprendre, si ses parents s’aimaient, s’il y a une raison à ce départ et surtout: peut-on modifier le cours des choses, en recommençant l’histoire?

Mine de rien, l’auteur nous livre une très belle réflexion sur le temps qui passe, sur les moyens pour prendre nos vies en mains, sans subir, sur le libre choix et la force de l’habitude, sur la notion de fatalité.

Les dessins sont toujours aussi beaux, et poétiques, précis, comme par exemple le métier à tisser de la grand-mère, le détail des gares, les postures à table, le mouvement est bien capté également.

J’ai beaucoup aimé ce manga, et lui ai trouvé un seul petit défaut: il se lit comme une BD et non à l’envers, comme les  mangas traditionnels, mais je chipote …

Extraits:

Quartier lointain T 2 de Jirô Tanguchi. planche jpg

Quartier lointain T 2 de Jirô Tanguchi. planche 2

Publié dans Littérature américaine, Polars

« Le chirurgien » de Tess Gerritsen

Un petit moment de détente avec un polar:

Le chirurgien de Tess Gerritsen

 

Quatrième de couverture:

Boston, de nos jours. Des jeunes femmes sont retrouvées à leur domicile, après avoir été torturées et tuées. Même modus operandi que celui d’un serial killer ayant sévi en Géorgie trois ans auparavant.

Pour Jane Rizzoli et son équipier Thomas Moore, cette enquête s’annonce déroutante: le tueur en question est mort, tué par sa dernière victime. Cette dernière, aujourd’hui médecin reconnu, a refait sa vie à Boston, justement…

Rizzoli et le très intègre « Saint Thomas » vont tout faire pour éviter que « le Chirurgien » n’opère à nouveau…

Ce que j’en pense:

Ayant apprécié la série télé « Rizzoli et Isles », j’ai eu envie de découvrir le premier opus de l’auteure.

J’ai apprécié ce polar car l’intrigue est intéressante et rondement menée: un serial killer qui neutralise des femmes, pour se livrer à une dissection alors qu’elle sont pleinement consciente, afin de leur ôter leur utérus, car cela le stimule sexuellement, c’est peu commun, même si cela donne la chair de poule.

Tess Gerritsen choisit un style de narration que j’aime bien en général, en alternant le déroulement des faits et les cogitations du tueur, fasciné par les sacrifices de femmes, avec des références aux meurtres rituels dans les civilisations antiques, notamment le sacrifice aux Dieux d’Iphigénie par son père Agamemnon…

On découvre Jane Rizzoli, qui n’est encore que simple inspecteur, seule femme dans une équipe d’hommes où le machisme règne en maître: remarques sexistes, tampax dans la bouteille d’eau minérale…

On a droit également au gentil flic, Thomas Moore, veuf inconsolable, que ses collègues appellent « Saint Thomas », qui s’entend plutôt bien avec Jane, et tombe amoureux de la victime, à l’inévitable bavure qui nécessite une mise sur la touche pour enquête…

Un livre au rythme soutenu, une enquête qui suit plusieurs directions, avec plusieurs meurtres de femmes, avec une victime principale , chirurgienne urgentiste, qui s’épuise au travail, et qui voit la menace se rapprocher alors qu’elle avait tué son agresseur, trois ans auparavant: imitateur?

Ce livre, qui a été écrit en 2001, tient encore bien la route, mais j’ai préféré la série télé, plus soft, car se faire disséquer l’utérus en pleine conscience, c’est quand même dur, on souffre en lisant.   J’aimais bien auparavant, les histoires de tueurs en série trash, machiavéliques, avec les experts en ADN, les profileurs, mais je préfère maintenant les polars nordiques, ou psychologiques. Donc, pas sûr que je continue d’explorer l’univers de Tess Gerritsen.

Extraits:

Moore plongea à contrecœur sa main gantée dans la blessure, en explorant les côtés de la plaie avec les doigts. La chair était fraiche après plusieurs heures de réfrigération. Cela lui rappela l’impression qu’on avait en enfonçant la main dans une carcasse de dinde pour farfouiller  à la recherche des abats. Cette fouille de la partie la plus intime de l’anatomie d’une femme était un véritable viol. Il évita de regarder le visage d’Elena Ortiz. C’était la seule façon de considérer sa dépouille mortelle avec détachement, la seule façon de se concentrer sur ce qu’on lui avait fait subir froidement. Il manque l’utérus, dit-il… P 18

Tu entres dans la chambre. Les fins rideaux, une simple cotonnade imprimée sans doublure, laissent filtrer la lumière des réverbères, qui tombe sur le lit. Sur la jeune femme endormie. Tu t’attardes certainement un moment pour la regarder, savourer le plaisir de la tâche qui t’attend. Parce qu’elle t’est agréable n’est-ce pas? Ton excitation ne cesse de croître. La sensation se répand dans tes veines comme une drogue, agaçant tous tes nerfs, au point que le bout de tes doigts finit par palpiter. P 27

 

Lu en juillet 2017

 

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Vernon Subutex 1 » de Virginie Despentes

Je l’avoue, je n’ai jamais lu cette auteure car son style de littérature habituel ne m’attire pas du tout, mais à force de voir des critiques élogieuses, j’ai fini par céder à l’appel des sirènes:

Vernon Subutex1 de Virginie Despentes

 

Quatrième de couverture

Qui est Vernon Subutex ?

Une légende urbaine.

Un ange déchu.

Un disparu qui ne cesse de ressurgir.

Le détenteur d’un secret.

Le dernier témoin d’un monde disparu.

L’ultime visage de notre comédie inhumaine.

Notre fantôme à tous.

Ce que j’en pense

J’ai eu beaucoup de mal au début avec son langage fleuri, limite porno mais je me suis imposée la lecture des cinquante premières pages avant d’abandonner et je ne regrette pas. L’histoire de Vernon Subutex (subutex ça donne déjà une idée…), disquaire ayant déposé le bilan avec l’arrivée dur le marché des nouveaux supports, CD Internet entre autres, et qui se retrouve dans la précarité car pas droit au chômage et donc au bout de trois ans de RSA est expulsé de chez lui.

Il va squatter chez les amis d’autrefois qui refont surface car une star de la musique, Alex Bleach vient de décéder d’une overdose, en lui laissant des enregistrements de « confessions » échangées avec lui, une nuit sous l’effet de la drogue.

On voit donc surgir tous les anciens potes, qui veulent mettre la main dessus, pour un livre, ou un film à sa mémoire et on voit évoluer les relations entre eux, les faux amis notamment…

Ce n’était pas gagné d’avance car ce n’est pas un milieu qui m’intéresse : rock surtout hard, la drogue, les transgenres, la manière dont les femmes sont traitées (misogynie dirais-je, si ce n’était pas écrit par une femme !) On sort de ce roman, écœuré par les addictions : alcool, drogues, sexe entre autres), la manière dont ils vivent tous (ou plutôt survivent) mais je deviens incollable sur les transgenres et, au passage, j’ai visité le milieu du rock et ses stars dont je ne connaissais pas le quart, le milieu porno également…

La verdeur du langage me heurte toujours, pourtant sa description brutale sans concession mais avec une certaine finesse de cette société urbaine déjantée, où c’est chacun pour soi, la clochardisation qui montre le bout de son nez, les extrémistes qui s’affichent sans vergogne au grand jour, m’a plu et me donne envie de continuer, un jour peut-être, il faut souffler un peu avant d’entamer le deuxième.

Ce qui me frappe quand même, c’est la façon dont Virginie Despentes alterne les passages trash et les moments où l’écriture est moins dure, comme si elle était par moment sous l’emprise de certaines substances… S’il avait été écrit entièrement avec ce langage limite porno, je n’aurais pas continué cette lecture qui reflète la violence de l’époque actuelle et me confirme que j’ai pris un coup de vieux, car cette phrase me concerne aussi :

« Vernon est resté bloqué au siècle dernier, quand on se donnait encore la peine de prétendre qu’être était plus important qu’avoir. Et il ne s’agissait pas toujours d’une hypocrisie. » P 107

A noter, un paragraphe très corrosif consacré à Gérard Depardieu et la nationalité russe : page 176 qui vaut le détour.

Bref, un uppercut ce bouquin…

Extraits

Vernon a pour habitude d’exercer un contrôle assez solide sur ses pensées. L’âme est un navire imposant, qu’il faut manœuvrer avec prudence. Il y arrive assez bien, il n’est pas un gars à se laisser surprendre par un écueil à la dernière minute. Mais, quelque chose s’est fragilisé, c’est le silence, ou le confort. P 97

Tant qu’on n’exerce pas le pouvoir, on n’a pas idée de ce que c’est… avoir du pouvoir, c’est garder le sourire quand on se fait casser les côtes par plus puissant que soi. Les humiliations sont violentes, tout en haut, et personne n’est à pour vous écouter si vous avez envie de geindre. C’est la cour des grands, pas le bac à sable pour les petits agneaux. Seuls, les tout petits chefs jouissent de leur pouvoir – au-dessus, on ne connaît que la peur de se faire poignardes dans le dos, la rage des trahisons et le poison des fausses promesses. P 117

Alex Bleach était un connard, arrogant et fragile, le prototype du poète à la con – un merdeux qui ne pensait qu’au fric, mais jouait les enragés sur les photos d’album. L’artiste dans toute sa splendeur qui se croit tout permis et méprise ceux qui se tapent le travail, le vrai. P 118

Mais, Facebook est passé par là et cette génération de trentenaires est composée de psychopathes autocentrés, à la limite de la démence, débarrassée de tout souci de légitimité. P 120

Le mépris se transmet aussi facilement qu’une gale. P 129

Internet est l’instrument de la délation anonyme, de la fumée sans feu et du bruit qui court sans qu’on comprenne d’où il vient. P 129

 

On ne prend pas de la testostérone en injections quotidiennes juste pour l’expérience. Pamela lui avait aussitôt prédit l’enfer sur terre – les maladies, la dépression, le remords, le sentiment d’étrangeté… sans oublier l’aspect éthique –merde, meuf, tu sais comment c’est con, un mec ? Et tu veux vraiment qu’on te prenne pour l’un d’entre eux ? P 193

Les choses ont changé. A notre époque, si on aimait faire chier le monde, on faisait du X, mais aujourd’hui, porter le voile suffit. P 201

Changer, c’est toujours perdre un bloc de soi. On le sent qui se détache, après un temps d’adaptation. C’est un deuil et un soulagement en même temps. P 209

Lu en juillet 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature italienne

« l’amie prodigieuse, T2 : le nouveau nom » Elena Ferrante

J’ai enchaîné très vite avec le tome 2 de cette saga qui devrait en compter 4, après l’enfance et l’adolescence, place à:

 L'amie prodigieuse T2 Elena Ferrante

 

Quatrième de couverture

« Si rien ne pouvait nous sauver, ni l’argent, ni le corps d’un homme, ni même les études, autant tout détruire immédiatement. »

Le soir de son mariage, Lila, seize ans, comprend que son mari Stefano l’a trahie en s’associant aux frères Solara, les camorristes qu’elle déteste. De son côté, Elena, la narratrice, poursuit ses études au lycée. Quand l’été arrive, les deux amies partent pour Ischia. L’air de la mer doit aider Lila à prendre des forces afin de donner un fils à Stefano.

 

Ce que j’en pense

Nous avions laissé Lila au moment où les Solara, mafieux notoires avaient fait irruption lors de son mariage, lui faisant comprendre qui était vraiment son mari Stefano et perdre ainsi toutes ses illusions. Le voyage de noces est loin d’être idyllique et elle reçoit des coups.

« Il faut faire l’homme, Stef ! Soit, tu la plies maintenant, soit tu ne la plieras jamais plus ; ton épouse doit apprendre tout de suite que c’est elle la femme et toi l’homme, et que donc, elle doit t’obéir. » P 51

Alors que Lila tient la charcuterie épicerie de son mari, gère la caisse et dépense sans compter, Elena alias Lénu, de son côté, continue avec opiniâtreté ses études, les deux amies commencent à s’éloigner vraiment.

Elena Ferrante oppose toujours ces deux jeunes femmes, la brune pétillante, extravagante, fofolle, qui affole les hommes, la blonde complexée par ses rondeurs qui travaille sans relâche et n’a aucune confiance en elle-même. Leur amitié devient de plus en plus toxique, car Lila continue son emprise et son travail de sape alternant mots gentils et vacheries.

J’ai lu ce deuxième tome de façon addictive, avalé les 623 pages en trois jours, (quatre au maximum) et Lila m’a vraiment horripilée au plus haut point, comme je le pressentais en terminant le premier tome. Je continue à préférer Elena et ses maladresse, Elena qui bûche pour réussir ses études, qui s’acharne pour acquérir les bases qui lui semblent si évidentes pour les autres élèves issus de milieu favorisé.

La manière dont Lila a séduit Nino sous les yeux de Lenu qui est amoureuse de lui depuis l’enfance est un exemple parmi d’autres: rien ne l’arrête quand elle veut quelque chose ou quelqu’un. Il faut lui reconnaître quand même un certain courage pour l’époque.

« Elle est comme ça, elle veut toujours être la première partout : la plus belle, la plus élégante, la plus riche ! Et, j’ajoutai : et la plus intelligente, surtout. » P 131

L’auteure continue à approfondir dans ce roman, la société de l’époque, le statut précaire des femmes qui sont battues, qui subissent, l’importance de la maternité dans le couple pour les familles qui font très vite des ragots lorsque l’enfant ne vient pas assez vite, la sexualité subie le plus souvent….

Elena Ferrante décrit très bien la solitude des enfants issus de familles pauvres, qui doivent travailler pour payer les études, cravacher pour garder le niveau (et donc la bourse) et qui se sentent inférieurs, jamais à leur place, ni dans le milieu d’origine dont ils se sont trop éloignés ni dans leur nouvel univers.

J’ai dévoré ce livre car il décrit fort bien et dans une écriture plaisante, cette amitié toxique, ce « je t’aime moi non plus », cette dépendance de Lenu vis-à-vis de Lila m’intéresse, par son côté plus que malsain et je continuerai donc à lire cette saga en espérant assister à un envol d’Elena ?

 

Extraits

Depuis l’enfance, nous avions vu nos pères frapper nos mères. Nous avions grandi en pensant qu’un étranger ne devait même pas nous effleurer alors qu’un parent, un fiancé ou un mari pouvaient nous donner des claques quand ils le voulaient, par amour, pour nous éduquer ou nous rééduquer. P 67

 Il nous manquait à toutes les deux, quelque chose d’impalpable mais de fondamental, qu’elle possédait, elle, et que l’on remarquait dès le premier coup d’œil : ce n’était pas quelque chose qu’on n’avait pas – pour posséder cette qualité, il ne suffisait pas d’apprendre le latin, le grec ou la philosophie, et même tout l’argent des charcuteries et des chaussures n’y pouvait rien.   P 109 

Mais ma relation au monde, c’était d’être mortifiée, soumise aux raisons d’autrui. Je vivais à travers eux, en sourdine. P 376

Leur passion m’envahissait et me troublait. Je les aimais tous les deux et, de ce fait, je n’arrivais pas à m’aimer moi-même, à me sentir moi-même et à m’agripper à un besoin de vie à moi qui aurait la même force que le leur, sourd et aveugle. Du moins telle était mon impression. P 376

Mais, en dépit de tous mes progrès, l’inquiétude m’était restée de ne pas être à la hauteur, de dire ce qu’il ne fallait pas et de révéler combien j’étais novice et ignorante, précisément dans les domaines connus de tous. P 534

Je faisais partie de ceux qui bûchaient jour et nuit, obtenaient d’excellents résultats, étaient même traités avec sympathie et estime, mais qui ne porteraient jamais inscrits sur eux toute la valeur, tout le prestige de nos études. J’aurais toujours peur : peur de dire ce qu’il ne fallait pas, d’employer un ton exagéré, d’être habillée de manière inadéquate, de révéler des sentiments mesquins et de ne pas avoir d’idées intéressantes. P 535

 

Lu en juillet 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature italienne

« L’amie prodigieuse » : Elena Ferrante

J’ai enfin cédé à l’appel des sirènes et entamé ce roman profitant de la canicule, car je l’ai acheté il y a au moins un an:

L'amie-prodigieuse Elena Ferrante

 

Quatrième de couverture:

« Je ne suis pas nostalgique de notre enfance: elle était pleine de violence. C’était la vie, un point c’est tout: et nous grandissions avec l’obligation de la rendre difficile aux autres avant que les autres ne nous la rendent difficile. »

Elena et Lila vivent dans un quartier pauvre de Naples à la fin des années cinquante. Bien qu’elles soient douées pour les études, ce n’est pas la voie qui leur est promise.

Lila abandonne l’école pour  travailler dans l’échoppe de cordonnier de son père. Elena, soutenue par son institutrice, ira au collège puis au lycée. Les chemins des deux amies se croisent et s’éloignent, avec pour toile de fond une Naples sombre, en ébullition.

Formidable voyage dans l’Italie du boom économique, « L’amie prodigieuse » est le portrait de deux héroïnes inoubliables qu’Elena Ferrante traque avec passion et tendresse.


Ce que j’en pense :

J’ai passé un bon moment, je l’avoue avec ce voyage dans un quartier pauvre de Naples dans l’Italie de la fin des années cinquante.

On va à la découverte des familles des deux héroïnes Elena et Lila qui grandissent dans ce quartier pauvre on l’on a du mal à joindre les deux bouts, quand on les joint, on côtoie cette misère sociale avec le travail difficile, le comportement mafieux de certains, usuriers, commerçants aux pratiques douteuses.

Les deux petites filles travaillent bien à l’école, comme on disait autrefois. L’une, Lila, la fille du cordonnier, est une enfant prodige, on dirait surdouée ou intellectuellement précoce de nos jours. Elle comprend les choses de manière intuitive, douée en maths avec une mémoire extraordinaire. La manière dont elle apprend le latin et le grec en empruntant une grammaire latine puis une grammaire grecque à la bibliothèque est étonnante.

Elle entraîne dans son sillage son amie Elena douée elle-aussi mais qui doit travailler davantage pour la suivre.

J’ai aimé la manière dont elles se battent d’arrache-pied pour s’en sortir en étudiant alors que leurs parents préfèreraient qu’elles travaillent et assez vite Lila devra abandonner les études pour aider son père et son frère Rino à la boutique: elle dessine des modèles de chaussures dont le père ne veut pas entendre parler.

J’ai préféré le personnage d’Elena, d’ailleurs c’est elle qui raconte l’histoire,  l’éternelle seconde qui s’interdit d’être meilleure que Lila, car elle se croit inférieure à elle et lui trouve toujours une excuse sans se rendre compte qu’elle sert de faire valoir à Lila.

J’ai bien aimé aussi la description de Naples, les différents personnages, souvent hauts en couleurs, fascistes ou communistes et la manière dont Elena Ferrante raconte les conditions de vie de ces familles qui vivent dans la misère, qui ont du mal à joindre les deux bouts, côtoyant les usuriers, les familles mafieuses qui roulent en grosses voitures et font régner la peur.

Elena Ferrante nous raconte l’histoire d’une amitié très troublante, car Lila n’est pas quelqu’un de gentil, elle est très manipulatrice et a pris l’ascendant sur Elena qu’elle humilie souvent. Pour moi, il s’agit plus d’une relation d’emprise, voire de soumission qu’une amitié vraie.

Certes ce n’est pas un chef d’œuvre mais le livre est suffisamment bien écrit pour que je continue l’aventure si j’arrive à supporter Lila!

Extraits:

J’ai fait beaucoup de choses dans ma vie sans conviction et je me suis toujours sentie comme détachée de mes propres actions… Lila se caractérisait par une détermination absolue. P 35

Bien sûr, j’aurais aimé avoir les manières courtoises que prêchaient la maîtresse et le curé, mais je sentais qu’elles n’étaient pas adaptées à notre quartier, même pour les filles. Les femmes se battaient entre elles encore plus que les hommes, elles s’agrippaient par les cheveux et se faisaient mal. Se faire mal, c’était une maladie. P 39

Le problème, c’était ma mère. J’avais à peine six ans mais j’avais déjà l’impression qu’elle faisait tout pour me faire comprendre que, dans la vie, j’étais de trop. Je ne lui plaisais pas et elle ne me plaisait pas non plus. Son corps me révulsait, et elle devait le sentir.

D’ailleurs, l’idée que Lila dégageait un fluide non seulement séduisant mais aussi dangereux devint peu à peu une évidence pas simplement pour moi, qui la surveillais depuis notre première année de primaire, mais pour tout le monde. P 181

Ce qui s’était passé devant nos yeux, en un éclair, c’était l’image même de la puissance, et eux savaient comment sortir du quartier pour faire la fête. Pas comme nous, qui avions tout faux: à pied, mal habillés et fauchés. J’eus envie de rentrer tout de suite à la maison. Lila, au contraire, comme si cette rencontre n’avait jamais eu lieu, réagit en insistant à nouveau pour aller se promener là où il y avait des gens élégants. P 245

Lu en juin juillet 2017

 

Publié dans Littérature française, Polars

« Vertige » de Franck Thilliez

Petit voyage au pays du polar par ces temps de canicule avec :

 

Vertige de Franck Thilliez

 

Résumé de l’éditeur

Un homme se réveille au fond d’un gouffre, au cœur d’un environnement hostile, deux inconnus et son fidèle chien comme seuls compagnons d’infortune.Il est enchaîné au poignet, l’un des deux hommes à la cheville et le troisième est libre, mais sa tête est recouverte d’un masque effroyable, qui explosera s’il s’éloigne des deux autres.Qui les a emmenés là ? Pourquoi ? Bientôt, une autre question s’imposera, impérieuse : jusqu’où faut-il aller pour survivre ?

Ce que j’en pense:

Une histoire rondement menée. certes, on comprend très vite que ces trois personnages ne sont pas coincés par hasard dans cette grotte, glaciaire, et glaciale. On les voit évoluer, s’unir pour gérer la survie, même si tout le monde ne joue pas le jeu, celui qui semble là par hasard au début n’est pas si innocent que cela.

Voyage intéressant au pays des extrêmes, de la survie dans les conditions difficiles de l’escalade, le vertige que procure une arrivée au sommet quand on a tenter de dépasser ses limites, le tout accompagné de petits textes sympathiques.

Par contre, la maltraitance du chien, le canibalisme presque banalisé, la brutalité du thème, la jalousie, les femmes qui sont à conquérir comme des sommets de l’ Everest ou autre, cela m’a soulevé le cœur…

Certes, ce livre se dévore comme les autres romans de Thilliez que j’ai lus, mais il y a des limites quand même…

Extraits:

D’un coup sec, je lève le gobelet, l’araignée sent l’appel d’air et se rétracte. Elle est bien réelle, elle, au moins. Quel animal fascinant. Réussir à vivre dans un environnement si rigoureux. Je joue un peu avec elle, la laisse fuir, la piège, elle glisse sur mes doigts, danse du bout de ses pattes. J’ai l’impression que sous les lueurs bleues des flammes, elle me salue, qu’elle applaudit même, parfois. Je me surprends à parler seul, et me rends vite compte du danger de la situation. Ce n’est pas bon signe et le pire, c’est que j’en ai conscience. Je vais mal, je me sens mal.

C’est souvent au bout de nos forces, quand le filet de notre existence s’échappe par nos lèvres entrouvertes, que nous réalisons à quel point la vie est précieuse, et que, pour la plupart des gens, mourir glorieux ne vaut pas tant que de vivre en ayant essayé.

Lu en juin 2017

Publié dans Non classé

« Je vous emmène » de Joyce Carol Oates

dernier essai, je pense que c’est seulement cette page qui dysfonctionne

Depuis le temps que je projetais de lire un roman de cette auteure, voilà, c’est fait avec ce titre:

 

Je vous emmène de Joyce Carol Oates

 

Quatrième de couverture:

« En ce début des années soixante, nous n’étions pas encore des femmes, mais des jeunes filles. Fait qui, sans ironie aucune, était considéré comme un avantage.  » Ainsi commence cette chronique de la vie d’un campus américain à l’époque où le seul diplôme reconnu pour une demoiselle qui se respecte était une bague de fiançailles.

Que se passe-t-il dans ce petit monde édulcoré quand une jeune femme s’éprend d’un étudiant noir alors que la ségrégation raciale bat son plein? Voilà le point de départ de ce tableau d’une Amérique avant la tempête, encore perdue dans ses rêves d’innocence.

Bien plus qu’une réflexion critique sur une période souvent évoquée avec nostalgie « Je vous emmène » retrace le parcours d’une jeune fille indépendante, à la fois vulnérable et rebelle. C’est dans l’écriture qu’elle trouvera sa place et construira son identité en dehors des modèles offerts.

 

Ce que j’en pense:

L’auteure raconte trois épisodes distincts mais rapprochés de la vie de son héroïne dont on ne saura jamais le prénom: la « mère » de la sororité l’appelle Mary-Alice, Vernor l’appelle Anellia et à la fin, son identité se résume à être la fille de de son père…

L’histoire familiale est particulière: la mère de l’héroïne est morte peu après sa naissance, elle a eu trois fils, et eu du mal à arriver à avoir une quatrième grossesse: pour le père et les frères, c’est à cause d’elle que la mère est morte. On rajoute à cela les parents du père (émigrés allemands très croyants)  qui se comportent de manière odieuse… le père est alcoolique est disparaît régulièrement, on finit par le croire mort.

J’en retiens une belle description du milieu étudiant des années soixante, avec une jeune femme qui accède au campus via une bourse d’études et veut absolument intégrer une de ses maisons bourgeoises qu’on nomme les « sororités »: il s’agit de la Kappa Gamma Pi, pour accéder à un autre milieu, trouver une famille de substitution, la sienne étant tellement défaillante. En fait, elle a été acceptée parce que les autres filles comptaient sur elle pour leurs dissertations. Beaucoup de beuveries….

Elle est étudiante en philosophie, brillante, mais un peu dérangée car seuls comptent la pensée, l’esprit, avec des références multiples (Spinoza, Kant, Descartes, Nietzsche…) et ce au détriment du corps qu’elle néglige totalement, se privant de nourriture, faisant les poubelles, s’habillant de vêtements d’occasion qui ne sont pas à sa taille… Une dichotomie corps esprit inquiétante qui fait craindre le pire pour sa santé mentale…

« J’en vins à considérer mon corps comme invisible; un corps à cacher sous de vêtements; un corps qui se défiait sans cesse d’être vu, défini; un corps dont mes frères et les autres hommes ne pouvaient se moquer puisqu’ils ne pouvaient pas le voir, un corps dont, pensais-je, les grands philosophes morts que je révérais ne se détourneraient pas avec dégoût. Un corps au service de l’Esprit. » P 141

Dans la deuxième partie, l’auteure raconte son histoire d’amour avec un doctorant en philosophie, extrêmement brillant, noir ce qui en pleine période de haine raciale lui vaut l’étiquette de « négrophile » : mais amour à sens unique car elle est ce qu’il veut qu’elle soit, probablement même ce qu’elle pense qu’il veut qu’elle soit et elle accepte qu’il la maltraite psychologiquement…

« Car ce qui rend  heureux celui que nous aimons nous rend heureux; et, inversement; sinon l’univers serait un néant, un encrier sans fond. » P 262

Toujours, elle leur trouvera des excuses qu’il s’agisse de son père, ses frères, ses compagnes de sororité, Vernor et d’autres encore, car elle se sent fautive, coupable, à la recherche de l’amour des autres.

Je suis incapable de dire si j’ai vraiment aimé ce roman : il décrit très bien, le racisme,  les émeutes raciales qui commencent, les réactions des autres lorsque Vernor et elle s’affichent en public, la situation des femmes qui font des études pour pouvoir trouver un bon mari et regarde avec dédain celles qui  sont issues d’un milieu social moins favorisé… mais, les références philosophiques qui me plaisaient beaucoup au départ ont fini par devenir pesantes.

Je vais lire un autre roman de Joyce Carol Oates pour ne pas rester sur ce sentiment mitigé.

 

Extraits:

Ils me détestaient d’être née; par ma naissance, j’avais causé la mort de notre mère; ils voyaient toutefois que je n’étais qu’une petite fille; je n’étais pas une ennemie digne d’eux. P 33

Sans doute y-eut-il un moment de sa vie où mon père oublia quelle était ma faute, mais l’habitude d’en vouloir à la petite était si enracinée, faisait tellement partie de son caractère, comme le fait d’être raciste ou gaucher pour d’autres, qu’il ne pouvait souhaiter changer. P 39

La grande question qui sous-tend tout questionnement philosophique s’appliquait au mystère de ma conception et de ma naissance. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que  rien? « Cela aurait été si facile de ne jamais naître. P 40

Car jeter était le privilège des Grecs, et se faire jeter, le sort des indignes. P 59

Impossible de me blesser dans mes sentiments puisque je n’en ai pas. P 72

Je n’avais jamais compris que l’alcoolisme est un état de l’âme: une cachette, un refuge sous des branches de conifères alourdies de neige. On se coule à l’intérieur et personne ne peut survivre. P 122

Je n’aurais pas isolé la négritude de ses autres qualités. Certes, c’était un fait de son être, la première chose qui frappait l’œil, mais ce n’était pas un fait définissant ni définitif. P 150

A Syracuse, je me bricolais une personnalité de pièces et de morceaux — à l’image des patchworks de ma grand-mère, faits de bouts de tissus disparates. On ne se préoccupe pas de l’origine des morceaux mais seulement de l’utilisation audacieuse qui en est faite. P 164

L’éclat fou de mon regard s’évanouissait comme une lumière qu’on éteint. Seule, seule. Je m’enfonçais dans le vide, nageur solitaire dans une eau glaciale; car tous les nageurs sont solitaires dans ces régions amères de l’âme. P 176

 

Lu en juin 2017

Publié dans Non classé

« Les infâmes » de Jax Miller

Lu en décembre 2016

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai gagné, en échange d’une critique, via le site lecteurs.com  que je remercie vivement, car cela a été une sacrée découverte…

Les Infames de Jax Miller

 

 

Quatrième de couverture 

Freedom Oliver, alcoolique et suicidaire, a passé dix-huit ans à se cacher dans une petite ville de l’Oregon, sous protection du FBI. Hantée par son passé douloureux et la mort brutale de son mari, elle souffre d’avoir abandonné ses deux enfants pour échapper à la vengeance de son beau-frère. En apprenant la disparition de sa fille Rebekah, élevée par un pasteur aux croyances radicales, elle part avec l’énergie du désespoir pour le Kentucky. Après tant d’années à se cacher, quitter l’anonymat c’est laisser à son bourreau l’occasion de la retrouver. Et de se venger.
Entre les paumés magnifiques, les flics indélicats, les dégénérés de sa belle-famille et de dangereux fanatiques religieux, son périple tourne à l’odyssée.

 

Ce que j’en pense :

Dès le début, cela commence fort, avec un prologue intense qui commence ainsi : « Je m’appelle Freedom Oliver et j’ai tué ma fille. C’est surréaliste, et je ne sais pas ce qui me fait le plus l’effet d’un rêve : sa mort ou son existence. Je suis coupable des deux. »

Freedom, écorchée vive,  m’a plu d’emblée, avec son caractère complètement déjanté, (on le serait à moins avec tout ce qui est arrivé dans sa vie), son alcoolisation parfois massive pour oublier, la façon dont elle stocke les médicaments qu’on lui prescrit afin de les ingurgiter de façon massive le jour où elle l’aura décidé.

Sa vie est difficile, vue sa qualité de témoin protégé depuis que son mari, ex-délinquant reconverti en  flic ripou,  a été tué. Elle a bénéficié d’un non-lieu et c’est son beau-frère qui a été condamné, et ses enfants placés. On lui a offert une nouvelle identité : Freedom Oliver.

Le train-train change quand, au moment où le beauf en question est libéré au bout de dix-huit ans de prison, elle apprend la disparition de sa fille Rebekah.

Évidemment, sa belle-famille sous la férule de la mère obèse, folle droguée, alcoolique et ivre de vengeance, se lance à sa poursuite. Parmi ses quatre enfants, tous nés de père différent, seul Peter, jouant les idiots dans son fauteuil roulant pour tromper sa mère, semble à peu près normal. Ce qui donne des scènes quasi surréalistes, mais tellement vraisemblables de cette Amérique profonde.

          Jax Miller nous entraîne dans cette histoire sur un rythme trépidant, et malgré des scènes violentes cocasses, nous dépeint très bien le milieu des sectes avec cette « Eglise des  Adventistes du Troisième Jour » sous la férule de Virgil Paul, qu’on pourrait qualifier de « fou de Dieu », le père adoptif des enfants de Freedom, auquel Dieu rend visite pendant ses rêves pour dicter sa loi,  avec toutes les manipulations mentales, les sévices au nom de Dieu qui peuvent en découler.

Une belle analyse aussi de la souffrance d’une mère à laquelle on a arraché ses enfants et qui traîne une immense culpabilité qu’elle tente d’oublier dans l’alcool, mais qui se réveille brutalement avec cette disparition, tous les coups sont permis quand on n’a plus rien à perdre. Elle cesse de subir.

          Jax Miller alterne le récit du présent, à la première personne, où chaque chapitre commence par la même phrase : « Je m’appelle Freedom et… », avec le récit des événements passés, dans la vie de chacun. On entre ainsi peu à peu dans leur sphère intime et leurs failles

Elle mène cette histoire avec un rythme intense, endiablé, on court avec Freedom derrière les méchants, et on rencontre des personnages hauts en couleurs, caricaturaux. On  suit avec plaisir d’autres personnages, tels le frère de Rebekah, ou le flic chargé de la sécurité de Freedom, ou Peter. L’auteure donne des indices dès les premières pages, mais on les oublie, pris dans l’action et elle dépeint très bien la violence de cette Amérique où les armes circulent comme des bonbons, comme les drogues et l’alcool.

Belle  découverte, car on en sort sonné ; ce n’est pas une grosse claque mais une succession de beignes, comme sur un ring (dont on n’a jamais envie de descendre !) écrit dans un langage très imagé.

 

Extraits : 

« Mais qu’est-ce que j’ai foutu ? Comment est-ce que je me suis retrouvée là, bon sang ? Qu’est-ce que j’ai fait de si mal dans la vie pour que Dieu refuse de l’accorder un seul putain de truc bien ? » Je n’en sais rien. J’ai toujours été du genre à avoir beaucoup de question, mais des réponses, jamais.

 

Ils ne sont pas rares dans le quartier, les hommes adultes à vivre encore chez leur mère. On pourrait mettre ça sur le compte d’une situation économique pourrie, mais ça se résume souvent à des mères castratrices en quête d’allocations logement et (ou) d’hommes paresseux, deux denrées dont on ne manque pas à Mastic Beach.

 

Je m’appelle Freedom et j’ai du sable dans les veines.  C’est comme ça que je me sens dans mes phases de surexcitation, quand j’ai la tête qui tourne et que je n’arrive pas à l’arrêter. Ili faut s’attendre à des effets secondaires quand on essaie de suivre le mouvement de la Terre qui tourne sur son axe, un point c’est tout.

 

Les psychotiques font de mauvaises choses parce qu’ils ne peuvent pas s’en empêcher ; ils ne comprennent pas que c’est mal.  Les hommes diaboliques font de mauvaises choses précisément parce qu’ils savent que c’est mal, alors qu’ils pourraient s’en empêcher.

 

 … Un endroit  si arriéré que la recherche de la justice y est devenue une injustice en elle-même… Un endroit où la grâce divine est devenue une arme de répression et d’asservissement manipulée par les hommes en position d’autorité, grosses légumes dans un petit potager qui n’ont rien de mieux à faire que rester chez eux à gonfler leurs egos  et s’astiquer la trique dans leurs délires de grandeur.

 

Lu en décembre 2016

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française, Non classé

« En l’absence des hommes » de Philippe Besson

Ce livre m’attendait depuis longtemps dans ma PAL car j’aime beaucoup cet auteur et j’avais très envie de découvrir son premier roman :

 

En l'absence des hommes de Philippe Beson

 

Quatrième de couverture:

Été 1916. Vincent découvre la passion dans les bras d’Arthur, jeune soldat qui tente d’échapper pour quelques jours à l’horreur des tranchées. Dans le même temps, il ébauche une affection amoureuse avec l’écrivain mondain et renommée, Marcel Proust. Le temps de ce bel été, l’un va devenir l’amant, l’autre l’ami. Comme deux fragiles éclats de bonheur au milieu de la tragédie.

 

Ce que j’en pense:

C’est le premier roman de Philippe Besson, paru en 2001 et le style, la patte de l’auteur, sont déjà là, de façon encore timide, presque juvénile.

Vincent est né avec le siècle, et il n’a que seize ans lorsqu’il fait, durant la même semaine,  deux rencontres majeures qui vont sceller son destin : Marcel Proust et Arthur, le fils de la gouvernante, soldat en permission.

Marcel Proust pour lequel il va développer un amour qui restera platonique, amitié serait d’ailleurs un terme mieux adapté. L’écrivain le fascine, il représente une image davantage paternelle: le père spirituel que l’on cherche tous plus ou moins (ou la mère) qui vient combler les défaillances réelles ou non, ou les projections: un idéal qu’on peut admirer et à qui on voudrait ressembler… Proust est un écrivain reconnu à la sexualité particulière: Vincent et lui peuvent se parler sans tabou.

Arthur (comment ne pas penser à Rimbaud?) entre dans sa vie par effraction, dans l’urgence de la guerre et lui déclare son amour: il n’a plus rien à perdre, il ne sait pas s’il reviendra vivant, donc ils vont vivre leur histoire dans l’urgence, le temps présent, les corps qui se découvrent et s’embrasent.

Vincent découvre son homosexualité et on a l’impression qu’il demande à Proust son autorisation tacite car il ne peut en parler avec personne d’autre. (l’auteur ne lui demande-t-il pas au passage l’autorisation d’écrire?)

Après une première partie où alternent des scènes torrides et des échanges plus intimes, l’auteur nous livre les lettres échangées par les protagonistes après le retour au front d’Arthur et le départ de Proust pour affaires.

Philippe Besson nous livre au passage de belles réflexions sur le temps qui passe, que l’on peut perdre, sur la guerre, la jeunesse, la mort et sur les mots et l’écriture.

« Le souvenir vient jeter un lien entre hier et aujourd’hui. C’est aussi simple que cela. Il ne faut pas chercher plus loin. Je dis: le temps, c’est ces minutes avec vous, ce n’est rien d’autre que cela. » P 61

Ce qui m’a dérangée un peu, c’est l’utilisation à répétition des : « je dis » ou « vous dîtes » ou encore « il dit » qui alourdit le texte.

J’ai bien aimé ce roman et on sent déjà timidement s’ébaucher ce qui fera  la sensibilité, la marque de fabrique de la plume de l’auteur. J’ai terminé ce livre, il y a une dizaine de jours et j’avais tellement noté d’extraits qui me plaisaient que j’ai eu du mal à faire une synthèse qui me convienne vraiment.

Extraits:

Je comprends que, non seulement la guerre n’empêche rien, mais qu’en plus elle favorise ces rapprochements improbables. Sans la guerre, sans ce magnifique été de l’absence des hommes, nous serions-nous rencontrés? P 24

                                                              * * *

La guerre est une chose irréelle, tenue à l’écart de nos vies. La guerre est une chose lointaine, plus d’une centaine de kilomètres, une immensité, là-bas, dans nos campagnes, dans des terres qui ne nous appartiennent plus. La guerre est une chose virtuelle, ne nous empêchant nullement de nous rendre au théâtre, au restaurant, de continuer à vivre normalement. P 35

                                                              * * *

Je demande: tu étais un belliciste? Tu réponds: on est belliciste quand on n’a jamais fait la guerre, je veux dire, personnellement. Et tu ajoutes: je ne devrais pas avoir cette conversation avec toi. Je dis: parce que j’ai seize ans? Tu réponds: non, parce que tu es dans mon lit. P 45

                                                              * * *

Et puis le temps guérit de tout et ne laisse à la surface que les images que nous voulons bien conserver. P 55

                                                              * * *

Merveilleuse cruauté de la jeunesse, capable de prononcer les condamnations les plus définitives avec l’air de rien. P 55

                                                              * * *

J’ai cette croyance-là. On peut combattre l’ennemi par l’art. On peut combattre l’ennemi en persévérant à vivre. C’est se terrer qui serait leur vraie victoire, notre défaite totale. Je ne me cacherai pas dans des caves. Je ne suis pas fait comme ça voilà tout. Je continuerai à recevoir mes amis… P 74

                                                              * * *

J’aime la mère dans la femme, je veux dire: j’aime me sentir un fils. C »est ainsi qu’on peut être amoureux sans éprouver de désir. C’est ainsi qu’on peut écrire ses plus belles pages. Les femmes m’inspirent le respect et le goût de les séduire, d’être auprès d’elles, leur confident. Je ne suis pas un amant, ne l’ai jamais été. Je suis un amoureux, véritablement. P 93

                                                              * * *

Les mots ne sont destinés qu’à conserver une trace de ce qui survient, un témoignage de ce qui est. A ma façon, je réponds à la prière qu’Arthur a formulée: je sauve nos vies de l’oubli. P 103

                                                              * * *

Le livre, aussi, est un enfant. D’abord, il faut être amoureux, ou l’avoir été, il faut ressentir une brûlure amoureuse ou la morsure d’un manque, le vide d’une absence pour commencer à écrire. L’amour et l’écriture sont intimement liés. L’un produit l’autre. P 110

 

Lu en juin 2017

Publié dans Littérature islandaise, Polars

« Hiver arctique » : Arnaldur Indridason

Petit détour dans le monde des polars nordiques avec:

Hiver arctique Arnaldur Indridason

 

Quatrième de couverture:

Comment peut-on poignarder un enfant? Au cœur de l’hiver arctique, en Islande, un garçon d’origine thaïlandaise a été retrouvé assassiné. Il avait dix ans. Crime raciste? Le commissaire Erlendur mène l’enquête, s’acharne et s’embourbe. Il ne comprend plus ce peuple dur et égoïste qui s’obstine à survivre dans une nature hostile. L’absurdité du mal ordinaire lui échappe…

Ce que j’en pense:

J’aime bien faire un tour de temps en temps en Islande avec le commissaire Erlendur, avec ici l’hiver rude qui s’installe, les vents qui s’intensifient, le verglas, la neige…

Le meurtre du petit garçon, retrouvé étendu sur le verglas, poignardé, ramène le  souvenir de la mort de son petit frère, alors qu’ils s’étaient perdus dans la tempête, il y a longtemps, mort dont il se sent toujours responsable. Cette enquête s’avère difficile car l’auteur brouille les pistes: acte raciste, acte pédophile, le tout parasité par les étranges coups  de fil qu’ Erlendur reçoit et qu’il attribue à une femme ayant disparu depuis quelques semaines. Y a-t-il un lien?

Arnaldur Indridason parvient, une nouvelle fois, à parler, durant cette enquête des problèmes sociaux de son pays: les mariages mixtes entre des femmes thaïlandaises et des hommes islandais, qu’ils soient par amour ou pour obtenir la nationalité et des répercussions qu’ils peuvent provoquer : rejet par une certaine partie de la population raciste qui a peur que « la race pure » disparaisse un jour à cause du métissage…

Il évoque aussi le problème des enfants: ceux qui s’adaptent, travaillent à l’école comme Elias, comprenant que maitriser la langue est la condition de l’adaptation réussie, et ceux comme son frère Niran arrivé plus âgé et qui, nostalgique de son pays d’origine, veut continuer à parler sa langue et entretenir le culte de sa culture et traîne avec d’autres enfants thaïlandais…

Au passage, quel rôle a pu jouer Niran dans cette tragédie, étant donné qu’il a mystérieusement disparu?

L’auteur évoque aussi l’attitude des enseignants dans l’apprentissage de la langue et l’Histoire du pays d’accueil,  avec un professeur d’Islandais, gloire déchue du sport,  facho, ouvertement raciste, mais chien qui aboie mord-il? …

Arnaldur Indridason nous raconte au passage, des détails sur la vie du commissaire, ses problèmes relationnels avec ses enfants, (il n’a rien d’un super héros et cela me plaît bien) mais aussi de ses collègues: Sigurdur Oli et ses réticences vis-à-vis de l’adoption qui créent des tensions dans son couple, Elinborg qui se culpabilise car elle devrait être au chevet de sa fille malade…

J’ai bien aimé ce polar car il n’y a pas d’hémoglobine au litre, au contraire le récit est   sobre et axé sur la psychologie sociale et ce commissaire Erlendur me plaît beaucoup; de plus, l’auteur nous démontre au passage que racisme et intolérance sont présents dans toutes les sociétés et en plus l’Islande est un pays qui me fascine et que je rêve de visiter…

Extraits

Il alla s’asseoir dans son fauteuil. Il était souvent resté ainsi assis dans le noir à regarder par la grande fenêtre de la salle à manger. Quand il était dans cette position, il ne voyait rien d’autre à sa fenêtre que le ciel infini. Parfois, les étoiles scintillaient dans le calme des nuits d’hiver. Parfois, il regardait la lune qui passait devant sa fenêtre dans toute sa splendeur, froide et inaccessible… P 112

 

… Ce ne fut qu’alors, au moment où il se trouva plongé dans la tranquillité nocturne de sa salle à manger, seul avec lui-même, qu’il comprit combien la découverte du petit garçon au pied de l’immeuble l’avait ébranlé. Erlendur ne pouvait s’empêcher de penser à son propre frère, à la blessure que la mort avait laissée derrière elle et qu’il n’était jamais parvenue à refermer. Depuis cette époque, il avait toujours été rongé par la culpabilité car il lui semblait être responsable du destin de son petit frère. P 113

Un bref article y mentionnait le danger de disparition qui menaçait les Islandais comme race nordique d’ici une centaine d’années à la suite de métissage constant qu’ils subissaient. On y élaborait une stratégie de riposte: on préconisait un arsenal de lois compliquant l’accès à la nationalité, on émettait même l’idée de fermer les frontières à toute immigration… P 216

 

Lu en juin 2017