Publié dans Littérature roumaine

« Mémoire brisée » de Eugen Chirovici

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi pour son titre et sa couverture prometteuse :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

New York, de nos jours. Par une nuit pluvieuse, le docteur James Cobb, un psychologue renommé, donne une conférence sur les souvenirs enfouis et l’hypnose. À la sortie, il est abordé par un inconnu, un homme gravement malade qui, quarante ans auparavant, s’est réveillé dans une chambre d’hôtel à côté du corps sans vie d’une femme, sans pouvoir se rappeler de la soirée. À l’heure de sa mort, il a besoin de comprendre : est-il un meurtrier ou un simple témoin ?
Intrigué, James Cobb plonge dans ce mystère vieux de plusieurs décennies. Mais autour de lui, les récits divergent, les interprétations se multiplient et l’enquête vire à l’obsession.
Quand des secrets rejaillissent de son propre passé, James Cobb se livre à une troublante quête de vérité dont l’issue réserve bien des surprises.

 

Ce que j’en pense :

 

Joshua Fleischer assiste à une conférence donnée par le docteur James Cobb sur la mémoire, les souvenirs refoulés qui peuvent remonter au cours d’une séance d’hypnose. Agé de soixante-quatre ans, attient d’une leucémie, il est hanté par une nuit passé à Paris, où il s’est retrouvé en présence d’une jeune femme morte. L’a-t-il tuée ? Il n’a aucun souvenir de cette fameuse nuit, mais traîne depuis une immense culpabilité.

Au seuil de la mort, il veut comprendre et demande à James Cobb de venir chez lui et tenter de faire comprendre ce qui a pu se passer durant cette fameuse nuit. Les deux séances l’épuisent et il n’y a rien à en tirer, cependant il raconte au psy ses souvenirs de l’époque, et comment lui et son copain Abe se sont retrouvés à Paris, et comment s’est terminée cette amitié….

Lorsque Josh meurt, le docteur Cobb veut avoir et se lance sur la trace de tous ceux qui ont pu croiser ces jeunes gens à l’époque et résoudre l’énigme. Voilà pour le pitch qui est tentant et laisse présager une enquête intéressante.

Une enquête menée par un psychiatre pourquoi pas ? Sur le plan déontologique, c’est quand même curieux, après tout le patient ne lui a pas demandé d’enquêter, d’autant plus que notre psy n’est pas tout à fait au-dessus de tout soupçon : une de ses patientes, devenue sa maîtresse tout en restant sa patiente s’est suicidée…

L’histoire est un peu capillotractée, avec moults rebondissements, des réflexions intéressantes sur l’hypnose, les souvenirs, vrais ou faux, la mémoire etc. Seulement, il y a trop d’invraisemblances, dans le but probable d’entretenir le suspense, ce qui n’a pas véritablement fonctionné : je me suis même endormie sur ma liseuse…

L’écriture de E.O. Chirovici est sympathique mais il y a une tendance certaine au ronronnement. Le Daily Telegraph promettait un roman « terriblement efficace », mais je suis passée complètement à côté de ce « thriller psychologique » …

Je remercie NetGalley et les éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et cet auteur dont le premier roman « jeux de miroirs » semblent avoir eu du succès.

#MémoireBrisée #NetGalleyFrance

 

L’auteur

 

E.O. Chirovici (Eugen Ovidiu Chirovici) est un écrivain roumain, auteur de nombreux best-sellers dans son pays.

« Jeux de miroirs » est son premier roman traduit en français.

 

Extraits

 

A cet égard, mes recherches ont confirmé que la volonté d’un individu placé sous hypnose est dramatiquement affaiblie, et qu’il ne dispose plus de son libre arbitre. Voilà pourquoi, si l’hypnothérapeute le lui demande, une personne en transe est capable de faire des choses qu’elle ne ferait jamais en temps normal.

 

Je vous ai donné ces exemples pour illustrer le principe à l’œuvre dans l’hypnose : la responsabilité que le sujet transfère sur l’hypnothérapeute est beaucoup plus grande dans les états modifiés de conscience que dans les états normaux. 

 

A l’époque, les accusations de harcèlement sexuel n’étaient pas forcément rendues publiques ; dans la mesure où elles risquaient de nuire à la réputation de l’établissement, la commission de discipline préférait régler le problème en coulisses et l’enterrer dans sa crypte secrète.

 

Le mythe de ces illustres expatriés parisiens, tels que Fitzgerald, Hemingway, Dos Passos, Hughes et tant d’autres, était encore très présent à l’esprit des jeunes de ma génération. Paris apparaissait comme une Babel brillante, à la fois inspirante et pleine de mystère, alors que New York semblait en pleine déroute au milieu des années 1970. Je m’imaginais que tous les Parisiens portaient des bérets, mangeaient des pains d’un mètre de long, buvaient de l’absinthe en compagnie de jolies femmes. Là-bas, les idées de génies tombaient du ciel telles des gouttes de pluie, si bien qu’il suffisait d’ôter le béret en question quelques secondes et de s’en servir pour les récupérer.

 

L’oubli est une part importante de notre système immunitaire mental, répliquai-je. Notre cerveau efface les fichiers qu’il juge inutiles ou dommageables, tout comme un ordinateur élimine les virus, les vieux documents ou les icônes superflues. Il arrive souvent que nos souvenirs perturbants soient maquillés, retouchés ou rafraîchis afin de n’en préserver que certaines parties pour une raison ou un autre.

 

Freud était persuadé qu’il existait une sorte de poubelle de recyclage, le subconscient – à savoir un endroit où finissent tous les souvenirs effacés, ceux dont le patient n’est même pas conscient – à laquelle le psychanalyste pouvait avoir accès…

 

… Jung, son brillant apprenti est même allé plus loin, en affirmant que toutes les poubelles de recyclage individuelles étaient reliées entre elles, formant un réseau invisible baptisé « l’inconscient collectif »

 

J’ai passé ma vie à éviter la vérité et les réponses directes, depuis ce jour où, quand j’avais cinq ans, quelqu’un a voulu m’expliquer que le père Noël n’existait pas. J’ai alors compris que la vérité n’avait aucune valeur et que seule comptait l’imagination. Cette prétendue « vérité » n’est qu’un cimetière où on enterre toutes les choses auxquelles les gens ont cessé de rêver.

 

Ah ! Si les désirs étaient des bagnoles, tous les clochards rouleraient en jaguar !

 

On dit que le temps guérit tout. Ce n’est pas vrai. Quand le malheur frappe, le temps divise son cours en deux dimensions. Dans l’une d’elles, vous continuez à vivre, du moins en apparence. Mais, dans l’autre, seul existe ce moment qui vous accable encore et encore.

 

Lu en septembre 2019

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Publié dans Littérature américaine, Non classé

« Sous un ciel écarlate » de Mark Sullivan

Petit détour, aujourd’hui, par la deuxième guerre mondiale, en Italie avec ce livre :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

En 1943, Pino Lella est un jeune Italien comme les autres : il aime la musique, les filles, et ne veut pas entendre parler de la guerre ni des nazis. Mais le temps de l’innocence prend fin lorsque l’appartement familial est détruit par un raid des Alliés sur Milan. Pino entre alors dans la clandestinité en rejoignant un réseau qui aide les Juifs à passer en Suisse. Il y rencontre Anna, jolie veuve de six ans son aînée, dont il tombe follement amoureux.

Mais les parents de Pino l’obligent bientôt à s’enrôler dans l’armée allemande, pensant le mettre ainsi à l’abri. Blessé, il devient à dix-huit ans le chauffeur du bras droit d’Hitler en Italie puis, rapidement, espion pour les Alliés. Dès lors, Pino ne cesse de se révolter face aux horreurs de la guerre et de courir tous les dangers pour l’amour d’Anna.

Basé sur l’histoire véridique d’un héros oublié, ce roman est une ode au courage et à la résilience.

 

Ce que j’en pense

 

Pino (pour Giuseppino) Lella a dix-sept ans, se passionne pour la musique et les intérêts de son âge tout simplement, lorsqu’il est confronté à la guerre : lors d’une sortie au cinéma avec son petit frère, survient un bombardement par les Alliés. Il avait invité à cette sortie une jeune femme rencontrée dans la rue, et qui lui avait tapé dans l’œil (et qui n’est jamais venue).

Les bombardements continuent et un jour, l’appartement de ses parents est détruit. Ces derniers décident de l’envoyer dans un camp de vacances où il est allé tous les étés, plus jeune, ce qui ne lui plaît pas du tout (il se trouve trop vieux pour y aller !). Le prêtre lui impose des promenades, escalades même à un rythme soutenu et finalement il le forme dans le plus grand secret à faire passer la frontière à des Juifs. Situation souvent périlleuse car les brigands considèrent que la montagne leur appartient pour leurs trafics.

Ses parents le font revenir à Milan (il a l’âge de la circonscription, pour être enrôler chez les Allemands) et à son grand dam, le pousse à « collaborer »…  Son oncle et sa tante (Allemande) l’encourage lorsqu’un général allemand, bras droit d’Hitler himself, impressionné par la manière dont il a dépanné sa voiture, l’embauche comme chauffeur. Il va ainsi espionner pour le compte des Alliés les faits et gestes de Leyers, la manière dont il construit la défense pour arrêter la progression des Alliés, utilisant des esclaves qu’il tue à la tâche.

Travail compliqué car il doit se faire passer pour un adepte de la cause hitlerienne, et donc se fait traiter de collabo, car personne ne doit être au courant même ses parents pour ne pas le mettre en danger. Son frère s’engage dans la résistance et le méprise, le traitant de lâche.

J’ai adoré suivre les traces de ce héros « ordinaire », ses hauts le cœur devant les exactions de Leyers, grâce auquel il rencontre le Duce qui est pitoyable, prêt à n’importe quoi pour sauver sa peau et celle de sa Clara.

J’ai lu beaucoup de livres, romans, témoignages, et autres sur la deuxième guerre mondiale, mais je connaissais très peu l’histoire de la résistance italienne. Cela se limitait à la fameuse rencontre Mussolini Hitler où sciemment tout est organisé pour que le train s’arrête toujours à côté du tapis rouge, Hitler trônant sur le marchepied pour mieux asseoir sa domination, ou encore la mort du Duce pendu la tête en bas avec Clara…

Le propos n’est jamais triste, car une histoire d’amour se tisse entre Anna, (la jeune fille qu’il avait invitée au début) qui s’avère être la femme de chambre de la maîtresse de Leyers.

Mark Sullivan nous livre aussi des pages superbes consacrées à Puccini, « Nessun dorma » extrait du 3e acte de Turandot, et notamment le concert improvisé sur la colline avec le père de Pino au violon et Beltramini, le père de Carletto, son ami d’enfance, en ténor.

Mark Sullivan s’est livré à un travail de fourmi pour reconstituer la vie de ce jeune Italien, véritable héros de la deuxième guerre mondiale, engagé dans la lutte contre les nazis et le fascisme à l’âge de dix-sept ans et qui serait resté un héros très discret voire totalement inconnu, s’il n’était pas tombé sur cette histoire par hasard alors que son roman avait fait un flop…

Il a partagé la vie de cet homme qui ne s’est jamais considéré comme un héros et se prétend lâche ! son enquête a été difficile car dit-il : « je me suis heurté à une sorte d’amnésie collective concernant l’Italie et les Italiens d’après-guerre »

J’ai beaucoup aimé ce livre qui m’a donné l’immense envie de  Pino.. comme toujours, quand j’ai un coup de cœur pour un roman, j’ai du mal à rédiger ma chronique…

Un grand merci à NetGalley et à Amazon Publishing France qui m’ont permis de découvrir cette pépite.

#SousUnCielécarlate #NetGalleyFrance

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L’auteur

 

Mark Sullivan a publié dix-huit romans, dont le best-seller « Private series », co-écrit avec James Patterson. Il a obtenu de nombreux prix, notamment le Fresh Talent Award de WHSmith, et son œuvre a été couronnée par le New York Times et le Los Angeles Times.

Il a grandi dans le Massachusetts et est titulaire d’une licence d’anglais. D’abord engagé en tant que bénévole dans le Peace Corps au Niger, il a ensuite repris des études pour devenir journaliste d’investigation. Skieur émérite et aventurier impénitent, il vit avec son épouse à Bozeman, dans le Montana, où il considère chaque instant de la vie comme un miracle.

 

Extraits

 

Le cardinal Schuster était une personnalité influente à Milan. En sa qualité de chef catholique de l’Italie du Nord, et parce qu’il avait l’oreille du pape Pie XII, il faisait souvent la une des journaux. Pino fut frappé par l’expression de son visage : ses traits souriants respiraient la bonté, mais ses yeux exprimaient la menace de la damnation.

 

Milan fut la cible de l’aviation alliée pratiquement chaque nuit durant les mois de juin et juillet 1943. Les immeubles s’écroulaient les uns après les autres dans un tourbillon de poussière. Elle stagnait dans les rues longtemps après le lever du soleil incandescent, qui répandait une chaleur impitoyable, comme pour ajouter à la détresse de ces premières semaines de désolation.

 

Il avait de la chance. Pour la première fois de sa vie, il prit conscience que tout pouvait basculer en un clin d’œil. Et il ne cessait de se demander si Anna était sauve.

 

Ces paroles que Pino avait entendues des centaines de fois, l’émouvaient toujours autant. Il se sentait tout petit et insignifiant en remerciant Dieu d’avoir survécu aux bombardements, sans oublier sa rencontre avec Alberto Ascari et son retour à la Casa Alpina…

 

Le cardinal l’avait informé que, suite au massacre de Meina,les nazis avaient rançonné les Juifs parqués dans le ghetto de Rome et leur avaient promis la sécurité en échange de cinquante kilos d’or à fournir dans les trente-six heures. Les Juifs s’étaient procuré le précieux métal dans leurs propres réserves et auprès d’un certain nombre de catholiques. Mais, une fois ce trésor livré, les Allemands avaient mis à sac plusieurs locaux de la communauté juive, puis trouvé la liste des noms et adresses des Juifs romains…

 

Le Saint-Père et le Vatican sont cernés par les tanks et les SS, Pino. Ce serait un suicide sut le pape faisait une pareille déclaration maintenant    et cela entraînerait l’invasion, voire la destruction de la cité du Vatican. Il a mis ses cardinaux dans le secret. Par ce biais, il a donné aux catholiques d’Italie l’ordre implicite d’ouvrir leur porte à quiconque aurait besoin d’un refuge pour échapper aux nazis. Nous devons cacher les Juifs et le sauver dans la mesure de nos moyens.   

 

Même si sa mission avait été insignifiante, il savait qu’il avait fait son devoir, qu’il s’était défendu, il avait couru un risque et cela lui procurait une sorte d’euphorie. Il n’allait pas rejoindre les Allemands, mais la Résistance. Il n’y avait rien à rajouter…

 

Tu ne comprends pas, Pino ? Tu es maintenant le chauffeur du général (Leyers). Tu iras partout où il ira. Tu verras tout ce qu’il verra tout ce qu’il verra. Tu entendras tout ce qu’il entendra. Tu seras notre espion à l’intérieur du haut commandement allemand !

 

Leyers paraissait toutefois indifférent à la misère des Italiens. Il cessa même de la rémunérer pour leur contribution à l’effort de guerre allemand. En cas de besoin, il procédait aux réquisitions nécessaires. Aux yeux de Pino, il était retourné à l’état reptilien où il l’avait connu, les premiers temps. Froid, impitoyable, efficace : l’archétype de l’ingénieur déterminé à accomplir la mission dont il était chargé.

 

Lu en septembre 2019

Publié dans Littérature française

« A la demande d’un tiers » de Mathilde Forget

Je vous parle aujourd’hui d’un livre surprenant:

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

« La folie n’est pas donnée à tout le monde. Pourtant j’avais essayé de toutes mes forces.  »

C’est le genre de fille qui ne réussit jamais à pleurer quand on l’attend. Elle est obsédée par Bambi, ce personnage larmoyant qu’elle voudrait tant détester. Et elle éprouve une fascination immodérée pour les requins qu’elle va régulièrement observer à l’aquarium.
Mais la narratrice et la fille avec qui elle veut vieillir ont rompu. Elle a aussi dû faire interner sa sœur Suzanne en hôpital psychiatrique. Définitivement atteinte du syndrome du cœur brisé, elle se décide à en savoir plus sur sa mère, qui s’est suicidée lorsqu’elle et Suzanne étaient encore enfants.

Elle retourne sur les lieux, la plus haute tour du château touristique d’où sa mère s’est jetée. Elle interroge la famille, les psychiatres. Aucun d’eux ne porte le même diagnostic. Quant aux causes : « Ce n’est pas important de les savoir ces choses-là, vous ne pensez pas ? » Déçue, méfiante, elle finit par voler des pages du dossier médical qu’on a refusé de lui délivrer.

Peu à peu, en convoquant tour à tour Blade Runner, la Bible ou l’enfance des tueurs en série, en rassemblant des lettres écrites par sa mère et en prenant le thé avec sa grand-mère, elle réussit à reconquérir quelques souvenirs oubliés.

Mais ce ne sont que des bribes. Les traces d’une enquête où il n’y a que des indices, jamais de preuves.

La voix singulière de Mathilde Forget réussit à faire surgir le rire d’un contexte sinistre et émeut par le moyen détourné de situations cocasses. Sur un ton à la fois acide et décalé, elle déboussole, amuse et ébranle le lecteur dans un même élan.

 

Ce que j’en pense

 

Curieux roman !

La narratrice est obligée de faire interner sa sœur aînée Suzanne, toutes les deux s’affrontent dans un corps à corps violent, avec des couteaux à proximité et ce sont les pompiers qui vont devoir les séparer et emmener Suzanne. Comment ont-ils fait pour savoir, devant ces deux corps intriqués, emmêlés que c’était Suzanne qu’il fallait emmener ?

Notre héroïne se pose alors des questions sur la maladie mentale, sur le rôle des mères dont le déclenchement éventuel d’une pathologie, ce qui l’entraîne à se demander pourquoi leur mère s’est suicidée quand elles étaient enfants. Sous-entendu, qui est responsable quand une personne au suicide et à qui doit-on en vouloir ? Elle va donc partir à la recherche du dossier médical de sa mère, ce qui n’est pas une mince affaire, secret médical ou pas, pour savoir ce qui s’est réellement passé, s’il y a un secret de famille sous-jacent.

Mathilde Forget nous livre tout un florilège de réflexion, sur les relations entre sœurs, l’aînée a-t-elle forcément un ascendant sur la cadette, sur les relations avec le père, les grands-parents. Cette quête est loin d’être sinistre à la lecture, car elle est émaillée de détails ou d’évènements drôles : les réflexions sur les requins (est-ce qu’ils s’éloignent vraiment si on les regarde dans les yeux ?)

Ou encore les références à Bambi qu’elle déteste car chaque fois qu’on en parle à l’école, les autres élèves se retournent vers elle et compare les deux situations… Sans oublier les allusions à Hannibal Lecter, (derrière le tueur en série, il faut chercher la mère…) ou au syndrome de cœur brisé, ce qui permet à l’auteur de se livrer à une étude détaillée dudit syndrome, à la signification du mot japonais pour le désigner…

Ce roman court mais intense, qui au passage est le premier de l’auteure,  m’a déroutée car je m’attendais à une réflexion sur l’hospitalisation à la demande d’un tiers et tout ce qui s’y rapporte : la difficulté de faire interner quelqu’un contre son gré, la procédure, la culpabilité de la personne qui doit signer…

Mathilde Forget a une écriture incisive, avec des phrases courtes, qui peuvent être percutantes parfois.

Cette lecture, peu poussive, me laisse un sentiment mitigé : je ne suis pas certaine d’avoir aimé ce livre, mais il m’a fait réfléchir donc pas une mauvaise pioche finalement.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce livre et son auteure.

#ÀLaDemandeDunTiers #NetGalleyFrance

CHALLENGE 1% 2019

 

L’auteure

 

Mathilde Forget est une auteure, compositrice et interprète française.

Elle a reçu le Prix Paris jeunes talents en 2014 pour son EP (extended play) de chanson « Le sentiment et les forêts ».

Elle a suivi un master de création littéraire et publié des nouvelles dans les revues « Jef Klak » et « Terrain vague ».

 « À la demande d’un tiers » (2019), son premier roman, a été sélectionné pour le Prix du roman Fnac 2019.

 

Extraits

 

Trois pompiers sont là. Ils foncent sur Suzanne et l’immobilisent sur le lit. Ces danseurs-là n’ont pas le temps de laisser craquer leurs articulations. Je me demande comment ils ont su lequel de nos deux corps entremêlés ils devaient maîtriser…

 

De manière générale, j’ai peur de déranger, certainement à cause de mon éducation protestante. Je me demande quelle éducation religieuse a eue Hannibal. (Lecter)

 

Un jour une amie m’a dit : « c’est tellement propre chez toi, on dirait l’appartement d’un psychopathe ». C’est vrai, je pourrais être une psychopathe mais je crois que mon goût pour les intérieurs austères me vient surtout de mon éducation protestante. Les protestants appellent cette particularité, qu’ils considèrent comme une qualité, la tempérance.

 

Quand on a une sœur, le jour de notre naissance est déjà une question de partage.

 

Dans le jardin où j’attends Suzanne, les autres patients se rapprochent de moi. Certains ont l’esprit fendu paraît-il. Ils se déplacent lentement et beaucoup sont en robe de chambre. Ici, la mode n’a qu’une saison, celle de la nuit. Si la lumière est bonne, ils ressemblent à des silhouettes de Hopper, si elle est mauvaise, à des morts-vivants. Ils rodent…

 

Les corps et les esprits semblent étrangers à toute forme de contestation. Les angles sont arrondis par les pilules. Les visages et les mains sont gonflés. Les médicaments transforment les corps en balles errantes se déplaçant au gré du vent.

 

A ne pas prendre le temps d’enterrer ses parents, on peut finir par enterrer tous les animaux du coin.

 

Je déteste Bambi car à chaque fois qu’il était évoqué à l’école, quelqu’un me regardait, embarrassé, avec l’air de dire : « bon, on parle d’autre chose, elle aussi elle a perdu sa mère ». Mais, ma mère n’a pas été assassinée par un chasseur. Je n’ai rien à voir avec Bambi, j’avais envie de leur dire.

 

Parfois, on tombe amoureux d’une personne en écoutant quelqu’un d’autre en parler, comme on tombe amoureux de Lou en lisant Apollinaire.

 

Cette austérité jusque dans mon souvenir ne m’étonne pas, ma mémoire ne s’encombre pas de fioritures, ma mémoire aussi est protestante.

 

Dans toutes les fiches des tueurs en série, il y a une rubrique enfance et elle commence par l’histoire de la mère. La mère du tueur, c’est important quand on cherche à comprendre le crime. J’ai déjà essayé de rédiger ma rubrique enfance.

 

Ça rassure d’avoir un coupable quand on perd quelqu’un, c’est important d’avoir un visage à détester. Quand une personne se donne la mort, le visage que l’on déteste est aussi celui qui nous manque.

 

L’autre problème avec l’absence de coupable, c’est que tout le monde se sent accusé. Les gens qui se suicident sont un sujet désagréable pour les gens qui ne se suicident pas. Les conversations deviennent des interrogatoires, les souvenirs de potentielles preuves…

 

Comment l’inceste fait-il pour être généralement connu de tout le monde mais de personne en particulier.

 

Lu en septembre 2019

Publié dans Polars

« Le bûcher de Moorea » de Patrice Guirao

Je vous parle aujourd’hui d’un  polar noir azur avec :

 

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Résumé de l’éditeur :

 

Dans le lagon de Moorea, les eaux calmes et bleues bercent quelques voiliers tranquilles. Les cocotiers dansent au vent. Les tiarés exhalent leur parfum. Pourtant, à l’abri de la forêt, des flammes se fraient un chemin vers le ciel. Lilith Tereia, jeune photographe, tourne son appareil vers le bûcher. Devant son objectif, des bras, des jambes, des troncs se consument. Et quatre têtes. Pour quels dieux peut-on faire aujourd’hui de tels sacrifices ? Avec Maema, journaliste au quotidien de Tahiti, Lilith est happée dans le tourbillon de l’enquête. Les deux vahinés croiseront le chemin d’un homme venu de France chercher une autre vie. Un homme qui tutoie la mort.

 

Ce que j’en pense

 

J’ai choisi ce polar car j’avais flashé sur la couverture que je trouvais superbe. C’était à elle seule une promesse de dépaysement garanti. Bine m’en a pris.

D’un côté (côté tahitien biens-sûr) nous avons Lilith photographe qui s’est faire un étrange tatouage sur le visage et son amie Maema journaliste. Toutes les deux enquêtent sur un meurtre atroce et ô combien étrange : on a retrouvé quatre corps mutilés, et mis à mort sur un bûcher, évoquant d’étranges rituels. C’étaient des touristes, deux hommes d’âge mur qui passaient leurs vacances avec deux femmes beaucoup plus jeunes. L’enquête a été confiée à un jeune flic au corps de rêve…

Au même moment débarque Nael, un tueur en série, amoureux de la mort (c’est pour cela qu’il la donne !) dont le dernier carnage s’est déroulé moins bien que prévu, l’envoyant sur les traces de son ex-femme retrouvée égorgée sur les lieux de son dernier  crime… évidemment deux histoires qui n’ont rien à voir au départ et vont se retrouver intriquées, imbriquées…

On ne sait pas très bien où on va au départ, mais toujours est-il qu’on a envie d’y aller ! avec un beau voyage en Polynésie, les odeurs, les parfums plutôt, les paysages, on en prend plein les yeux, d’autant plus que Patrice Guirao pimente le récit en nous multipliant les noms, les mots tahitiens.

Voyage aussi dans les coutumes du pays, l’empreinte des Blancs, sur fond de colonisation, des vieux fantasmes de cannibalisme, avec un tueur en série complètement barge, qui parle avec un rat (qui dévore tous les livres qui lui à portée de museau, de Deleuze à l’annuaire téléphonique, en passant par Proust).

Parfois, on a l’impression d’être dans un rêve, tellement certains comportements ont une composante abracadabrantesque (et bien oui, je n’ai pas pu résister !)…

L’écriture est toute en couleurs, comme le récit, et l’auteur a donné des titres à tous ses chapitres et certains sont magnifiques comme par exemple :

Le silence est le meilleur écho de ce qu’on ne veut pas comprendre.

Ou

Les mots sont des bruits civilisés.

Ou encore

Les enfants ne peuvent bâtir leurs royaumes qu’avec la terre des hommes

Dépaysement garanti, une belle plume et une référence au passage, dans la postface au roman « Noir azur » qui désigne les polars ultramarins…

En faisant des recherches, j’ai appris que Patrice Guirao surnommé la perle noire de Polynésie » avait composé pour  Johnny Halliday, Pascal Obispo, Jane Birkin et participé aux « Dix commandements »  ou « Mozart, l’opéra rock » entre autres… Beaucoup de talents donc.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Robert Laffont collection « La bête noire » qui m’ont permis de découvrir ce polar et son auteur.

#LeBûcherDeMoorea #NetGalleyFrance

 

L’auteur

 

Patrice Guirao arrive à Tahiti en 1968. Il a quatorze ans. Depuis, il n’a plus quitté cette île qu’il aime tant. Aiguilleur du ciel, puis parolier, il collabore avec les plus grands et enchaîne en toute discrétion les tubes, avant de s’adonner à l’écriture de comédies musicales à succès et de romans policiers.

Il est l’auteur d’un manifeste dans lequel il définit un genre nouveau, le polar « noir azur ».

 

Extraits

 

Les îles sont les tambours de la mer et les hommes son tombeau.

 

Elle ne savait pas ce qu’il avait trouvé de si inspirant, Gauguin. Matisse, elle comprenait. Il était passé en coup de vent et leur avait piqué le bleu. Mais l’autre avait usé son temps à triturer les verts, les rouges et l’innocence des filles. Il était juste venu donner libre cours à ses névroses. Il avait bouffé l’oreille de son pote et ça lui avait refilé le goût de la chair humaine…

 

Son roman continuait à se construire avec la chair de ses victimes. A l’encre de leurs râles. Il sourit. Il savait qu’il ne l’écrirait jamais. Il n’en ressentait plus ni le besoin, ni l’envie. Il avait compris depuis longtemps que l’écriture n’avait été qu’un alibi. Le seul qu’il ait trouvé pour policer sa nature profonde.

 

Seules les vies sont des romans. Ce sont d’ailleurs les seules qui ont une fin. Les autres, celle d’encre et de papier, ne sont que des vies avortées. Non, tuer n’est pas un crime. C’est mettre le point final à un roman.

 

L’existence est faite de départs. Du crépuscule à l’aurore et des aurores aux crépuscules. Le jour devient cette mélancolie qu’on se traîne la nuit….

 

Le destin est un drôle de grimoire qui ne se laisse pas lire facilement.

 

On ne désaime pas sur commande. Il faut des raisons au désamour. Il a ses saisons. Et ce temps-là ne venait pas. Lilith l’aimait toujours…

 

Peut-on avancer en posant le fardeau du passé sur le bord du chemin sans que quelqu’un nous le rapporte un jour ? Avancer ? Peut-être pas. Mais fuir ? Cela devrait être possible…

 

Il constata une fois de plus que personne ne vient à Tahiti par hasard. Il y a toujours une histoire qui conduit ici et pas ailleurs. Un cheminement de vie. Nael, comme les autres, était en quête d’une vérité. C’est toute la différence entre les hommes qui arrivent quelque part et les hommes qui y grandissent.

 

C’est ce qui la sauvait. Elle avait fait de l’abandon la source. Pas le manque, pas le désamour : la source. Elle s’y désaltérait et y trouvait la délicieuse amertume des oranges et la douceur des pamplemousses.

 

Tous les hommes se battent pour leurs libertés. Mais, rappelle-toi bien une chose ma petite Lilith, il n’y a pas de liberté sans oppresseurs, sinon cela s’appelle la vie.

 

 

Lu en août 2019

Publié dans Littérature française, Polars

« Rêver » de Franck Thilliez

Petit détour par le polar, et pas n’importe lequel, aujourd’hui avec :

 

Rêver de Franck Thilliez

 

Quatrième de couverture

 

Psychologue réputée pour son expertise dans les affaires criminelles, Abigaël souffre d’une narcolepsie sévère qui lui fait confondre le rêve avec la réalité. De nombreux mystères planent autour de la jeune femme, notamment concernant l’accident qui a coûté la vie à son père et à sa fille, et dont elle est miraculeusement sortie indemne.

L’affaire de disparition d’enfants sur laquelle elle travaille brouille ses derniers repères et fait bientôt basculer sa vie dans un cauchemar éveillé…

Dans cette enquête, il y a une proie et un prédateur : elle-même.

 

Ce que j’en pense

 

Abigaël n’a décidément pas de chance : elle sort miraculeusement indemne d’un accident de la circulation où son père et sa fille ont perdu la vie, alors qu’ils partaient tous les trois pour un week-end de détente…

Sur le plan professionnel, elle est psychologue, spécialisée dans la criminologie, et planche sur une affaire de disparition pour le moins inquiétante : quatre enfants disparaissent mystérieusement, selon un certain rythme, le tueur que l’équipe surnomme Freddy, s’amusant à multiplier les pistes…

Elle doit surmonter le choc, gérer les affaires courantes : vente de la maison familiale avec les souvenirs, alors que des clients potentiels très bizarres viennent visiter la maison. En, plus elle est atteinte de narcolepsie ce qui est un lourd handicap dans la vie de tous les jours : comment faire quand on s’endort brutalement au beau milieu d’une conversation ou d’une enquête ?

Franck Thilliez nous entraîne dans une de ces enquêtes dont il a le secret, mêlant l’enquête sur la disparition des enfants et les investigations d’Abigaël sur cet accident pour le moins bizarre, le tout sur parfum de narcolepsie, rêve éveillé ou pas, prémonitoire ou non, narcoplexie, mais aussi les effets secondaires du médicament prescrit pour améliorer le sommeil, mais qui détruit méthodiquement la mémoire…

J’ai beaucoup aimé la manière de raconter le récit avec des allers et retours dans le temps, le récit n’est jamais chronologique, ce qui rappelle l’alternance veille sommeil, on se laisse porter et égarer par l’auteur qui distille des éléments qu’on a parfois tendance à oublier en cours de route. Ce roman a eu bien-sûr des effets secondaires : il a encore majoré mon insomnie chronique, car je n’arrivais plus à le poser ! et, comme souvent avec Franck Thilliez, je l’ai lu en apnée, il faut juste s’accrocher pendant les cinquante premières pages (au pif) car il faut bien entrer dans le récit.

J’ai adoré ce polar, aussi bien les thèmes abordés que les protagonistes, ou les histoires personnelles qui sont intriquées et comme l’auteur distille les indices au compte-gouttes préférant nous submerger d’informations, on en vient à suspecter tout le monde.

J’ai découvert l’auteur avec « Puzzle » que j’ai adoré, et ensuite, après avoir enchaîné plusieurs de ses romans, j’ai été déçue par « Angor » et abandonné. Je suis retombée dans la marmite de potion magique pendant ma convalescence, cet hiver, car position allongée oblige, j’ai enchaîné les pavés ( « le syndrome E », « Gatacca », etc.) et l’intérêt (addiction?) est revenu… Je risque donc de reparler de Franck Thilliez dans quelques temps…

 

Extraits

 

Mener une enquête était un éternel recommencement, une plongée sans cesse renouvelée au cœur d’une fractale : plus on descendait dans le détail, plus ce détail s’enrichissait de nouvelles pistes à explorer, jusqu’à tomber sur un autre détail, et ainsi de suite. Et les assassins les plus retors se repliaient au fond de la fractale, attendant qu’on vienne les en déloger.

 

Pour finir, dans un coin, étaient empilés les cadres contenant les étranges photos de ses cauchemars. Frédéric les trouvait « singulières » et avait préféré ne pas les accrocher. Non pas qu’une foule s’empressât ici – il recevait peu – mais cet appartement restait le seul endroit où il pouvait se préserver de la crasse extérieure. Il disait souvent que, si on laissait les affaires en cours rester chez soi, on en venait à dormir avec son flingue.

 

Elle vit son rêve à plein régime. Différentes zones de son cerveau communiquent entre elles, il y a des échanges intenses qui, chez vous comme chez moi, n’existent pas. Tout se passe comme si elle était éveillée. Elle rêve mais, en ce qui la concerne, c’est la réalité, et de façon beaucoup plus forte que n’importe lequel d’entre nous. Dans les rêves, trop instables, on ne peut jamais lire ou écrire, les décors changent sans cesse. Mais, Abigaël, elle, m’a déjà dit qu’elle y parvenait.

 

Abigaël savait qu’un hasard n’était pas « Dieu qui se promenait incognito » comme disait Einstein, mais qu’il était provoqué par des processus souvent indépendants qui, tout à coup, concordaient, et dans le temps et dans l’espace. Cette nuit-là, le hasard résultait en l’occurrence du croisement de deux trajectoires dissociées : leur voyage vers l’Est de la France d’un côté, et la présence de Freddy et de son éventuel complice de l’autre.

Lu en août 2019

Publié dans Littérature italienne

« Borgo Vecchio » de Giosuè Calaciura

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que l’ai découvert grâce à une opération Masse critique de Babelio :

 

Borgo Vecchio de Giusuè Galaciura

 

 

Quatrième de couverture :

 

Mimmo et Cristofaro sont amis à la vie à la mort, camarades de classe et complices d’école buissonnière. Cristofaro qui, chaque soir, pleure la bière de son père. Mimmo qui aime Celeste, captive du balcon quand Carmela, sa mère, s’agenouille sur le lit pour prier la Vierge tandis que les hommes du quartier se plient au-dessus d’elle. Tous rêvent d’avoir pour père Totò le pickpocket, coureur insaisissable et héros du Borgo Vecchio, qui, s’il détrousse sans vergogne les dames du centre-ville, garde son pistolet dans sa chaussette pour résister plus aisément à la tentation de s’en servir. Un pistolet que Mimmo voudrait bien utiliser contre le père de Cristofaro, pour sauver son ami d’une mort certaine.

L’intrigue est semblable à celle d’un livret d’opéra : violence et beauté, bien et mal se mêlent pour nous tenir en haleine jusqu’au grand final.

 

 

Ce que j’en pense

 

Ce roman nous raconte l’histoire d’un quartier de Palerme, le Borgo Vecchio, et la vie de ses habitants. On entre ainsi dans la vie de deux garçons, Mimmo et Cristofaro qui vont à l’école ensemble, (et font ensemble l’école buissonnière), de Toto, le voleur insaisissable, à l’agilité exemplaire aussi bien dans la manière dont il accomplit ses larcins que dans la vélocité de sa fuite.

Cristofaro subit un véritable martyr tous les soirs, où il est battu par son père « qui pleure la bière », ses hurlements de bête font frémir les voisins, qui préfèrent monter le son de la télévision, pour ne pas intervenir…

Les deux amis rêvent d’avoir un père comme Toto, et Mimmo décide que la seule manière de faire cesser la maltraitance et de tuer le père de Cristofaro, en subtilisant le pistolet que Toto garde caché dans sa chaussette au cas où il aurait besoin de s’en servir un jour.

On fait aussi la connaissance de Carmela, prostituée notoire, qui reçoit ses clients en « position de prière », juste au-dessous du portrait de la Vierge, tandis que sa fille Céleste apprend ses leçons sur le balcon. Au grand dam des bigots bigotes et autres personnes fréquentant l’Église : une fille qui veut étudier, quelle horreur ! cela revient à insulter Dieu !

Bien-sûr, ces trois-là vont devenir très proche, Mimmo étant tombé amoureux de Céleste, et se confiant à Nana, un cheval dont il s’occupe…

Un jour, Toto décide d’épouser Carmela devenant au passage le père de Céleste et les réactions des gens autour de Toto en dit long… comment rester amis, alors qu’un de ses amis, compagnon des vols depuis le premier jour, que l’auteur appelle « le traître » est aussi amoureux de Carmela. L’amitié peut-elle résister lorsque la jalousie piaffe devant la porte.

Une scène particulièrement riche en couleurs : le baptême en grande pompe de Nana

« Ce fut donc dans l’écurie que Toto retrouva le curé avec l’étole de rigueur pour le baptême, la cuvette pour l’eau bénite et l’aspersoir, il était en train d’oindre le cheval afin qu’il partage le destin des chrétiens et Mimmo le caressait tendrement sur le museau pour le consoler de sa peur. Le parrain était Cristofaro et la marraine Céleste, car il suffit des enfants pour baptiser les animaux… »

Ce roman, très court, est d’une puissance telle que j’ai dû faire un break en route, car les scènes de maltraitance sont on ne peut plus réalistes ainsi que la lâcheté des voisins. Cela remue en profondeur, de même que l’obscurantisme environnant. En reprenant la lecture, la poésie de l’écriture de Giosuè Calaciura a fini par m’envoûter : les phrases sont belles, une invitation au voyage dans les ruelles les odeurs, les couleurs du Quartier.

Bref : un roman très particulier, sur fond de misère sociale, où les gens en sont parfois réduits à vendre le peu qu’ils possèdent (par exemple une seule chaussure, l’autre ayant été volée, dans une scène particulièrement triste) … mais la violence omniprésente est oppressante malgré les envolées lyriques.

Voici d’ailleurs ce qu’écrit Jérôme Ferrari à propos de ce roman : « La langue de Giosuè Calaciura est unique, objectivement unique : c’est une langue très belle, dense, poétique, baroque, traversée de constantes inventions métaphoriques. »

Un grand merci à Babelio et aux éditions Notabilia qui m’ont permis de découvrir cet auteur.

 

 

L’auteur

 

Giosuè Calaciura est né à Palerme et il vit et travaille à Rome. Journaliste, il écrit régulièrement pour de nombreux quotidiens et diverses revues. « Borgo Vecchio » est son cinquième roman traduit en français. Il a remporté, lors de sa sortie en Italie, le prix Paolo Volponi.

 

 

Extraits :

 

Au Borgo Vecchio, tout le monde savait que Cristofaro pleurait chaque soir la bière de son père. Après le dîner, assis devant la télévision, les voisins entendaient les hurlements qui couvraient tous les bruits du Quartier. Ils baissaient le volume et écoutaient. Selon les cris, ils pouvaient deviner où il le frappait, à coups de poing secs, précis. A coup de pied aussi, jamais au visage. Le père de Cristofaro tenait à l’honneur de son fils : personne ne devait voie l’outrage des bleus.

 

Mais Céleste se courba pour offrir le moins de surface possible à la meurtrissure du vent, et elle continua à lire dans son manuel scolaire de fâcheux chapitres concernant les us et coutumes simples des religions païennes qui irritèrent encore plus le Seigneur. Pour la frapper, il fit en sorte que la lumière électrique cesse et il précipita le Quartier tout entier dans l’obscurité des premiers temps.

 

Mimmo et Cristofaro connaissaient l’histoire et le destin de Toto. Et comme tous les autres gamins du Quartier, ils auraient voulu être ses enfants.

 

Vous voyez, disait-il en remettant le pistolet dans la gaine de sa chaussette, vous voyez que le pistolet fait plus peur que le couteau, il ne promet ni corps à corps ni discussion, s’il y a le pistolet, il n’y a rien à ajouter.

 

Les marins qui s’en reviennent de l’amour payant préfèrent la promenade solitaire pour se remettre en mémoire chaque caresse, pour sentir encore le frisson de la peau, et ils réfléchissent silencieusement au mystère de l’excitation, ils répètent chaque geste, ils s’accrochent à l’odeur des draps, avec la salive leur revient à la bouche la douceur des seins, et c’est seulement à la fin qu’ils font le compte, combien de gagné, combien de perdu dans la comptabilité du désir, si le prix était correct, et ils cherchent en eux-mêmes la réponse à leur sensation d’épuisement semblable, par son rythme, à celui de la mer contre les môles du port.

 

La légende de la rapidité de Toto le voleur, ce sont les passants volés qui la racontaient, quand ils s’apercevaient qu’ils s’étaient faits détrousser le long des avenues touchant le Borgo Vecchio alors que Toto n’était désormais qu’un blouson au bout d’une rue et qu’il était impossible d’imaginer la moindre poursuite ou réaction.

 

Lu en août 2019

Publié dans Non classé

« Il suffit d’une balle » de Grégoire Lacroix

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui a failli me tomber des mains :

 

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Ce polar philosophique renferme le troublant témoignage d’un homme qui découvre, par hasard, qu’il est surdoué.

Dopé, voire grisé par son imposant Q.I, il s’autorise alors à donner son avis sur tout. Y compris sur la vie privée de son voisin, Édouard de Padirac (rez-de-chaussée ; porte de gauche.) Gentil voisin, mais un peu inquiétant tout de même… surtout lorsqu’il l’implique dans un meurtre.

En effet, un individu est retrouvé inanimé chez de Padirac, une balle entre les deux yeux. En tant qu’agent du SORG, notre « surdoué » croit pouvoir gérer rapidement la situation, mais il se trompe. Cette fois, il éprouvera beaucoup de difficultés à éclaircir l’affaire.

Mais que s’est-il passé ?!

 

 

Ce que j’en pense

 

Grégoire découvre à la suite d’un test de QI sur Internet qu’il a un score de 170 et le moins qu’on puisse dire, c’est que cela va lui monter à la tête. Il se trouve mêlé à un crime farfelu, à cause de son voisin, l’insignifiant Edouard et mène l’enquête…

J’ai du mérite, je n’ai pas refermé ce livre au bout de quarante pages ! un soi-disant crime, capillotracté, des considérations sur les surdoués toutes les deux pages, avec une phrase en caractère gras pour bien entretenir son ego surdimensionné du type : « Nous Autres les Surdoués, ». Au départ, c’est drôle mais très vite cela devient insupportable. « MOI, personnage important, je… » disait ironiquement ma grand-mère qui détestait les « moi, je moi, je….

L’auteur use et abuse des jeux de mots parfois lourds, en se moquant au passage de Freud et Lacan, alors qu’il utilise un langage typiquement lacanien (mystère rieuse, ani-mots et autres corps accords !!!

Et d’abord, on ne dit plus « surdoués » mais « intellectuellement précoces » et le surnom des  enfants précoces est « Zèbres ». Na, moi-aussi je peux étaler ma science…

J’ai choisi ce livre, car j’ai trouvé la couverture originale et on essayait de m’appâter en me proposant un « polar philosophique ». Eh bien, c’est raté ! pour le côté polar comme pour la philosophie (même pas « une philosophie de boudoir » dirait Sade. L’unique plaisir dans cette lecture est le cadeau que l’on reçoit à la fin : notre Narcisse va tomber de haut !

Soit je suis passée complètement à côté d’un génie, soit ce n’est pas mon genre d’humour…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Flamant Noir qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur.

 

#IlSuffitDuneBalle #NetGalleyFrance

 

 

Florilèges des cogitations du héros :

 

Découvrir que je suis génial ! indiscutablement, je suis maintenant en mesure de déchiffrer le monde.

Nous Autres les Surdoués, car je fais maintenant partie de cette louable communauté, avons un besoin instinctif : comprendre…

 

Nous Autres les Surdoués, connaissons mieux que tout autres le prix de la vie. Et pourtant, contrairement à la leçon que je viens de donner à Padirac, je viens de tuer un moustique dont c’était probablement la première sortie en vol de nuit non accompagné…

… Toutefois, Nous Autres, sommes capables d’une sensibilité extrême et je ne peux m’empêcher de penser au chagrin de sa mère qui, sans doute, a veillé toute la nuit en guettant son retour. Que faire si elle porte plainte…

 

Quand on étend une nappe de brouillard sur une table de multiplication, le couvert est mis pour un festin dont l’Absurde, l’Aléatoire et la Dérision seront les invités d’honneur.

 

Le Temps est d’une approche plus complexe. C’est un thème obsessionnel chez les humains où l’on distingue essentiellement deux catégories : ceux qui en manquent toujours et ceux qui ne savent pas quoi en faire…

 

Sait-on qu’en matière d’énergie, la politique de l’autruche consiste à mettre la tête dans le sable avec l’espoir d’y trouver du pétrole ?

 

Vous l’avez sans doute bien perçu, Nous Autres les Surdoués, voulons, comme une bougie au milieu des néons ou comme un feu de bois au milieu des climatiseurs, nous dresser tel un phare de lucidité au cœur d’une civilisation naufragée.

 

Les prenant à leur propre jeu, j’ai mélangé les lettres de « Freud » et « Lacan » et obtenu « canular EDF » ce qui démontre, s’il en était besoin, que l’un et l’autre ont pété les plombs plus haut qu’ils n’avaient le compteur…

 

Nous Autres les Surdoués, y portons (au corps) une attention particulière ; il est le support biologique entièrement consacré au fonctionnement optimisé de notre génial cortex.

 

Quand il a bu, il pourrait faire un antivol pour sa moto avec tous les chaînons manquants dans la suite de ses idées. Il ferait surtout mieux de ne pas rouler dans cet état.

 

 

Lu en août 2019

Publié dans Littérature française, Témoignage

« Trois petits tours » : Hélène Machelon

Je vous parle aujourd’hui d’un livre bouleversant :

 

 

 

Quatrième de couverture

 

« Saviez-vous que les petites filles naissent pour faire tourner leur jupon de princesse jusqu’à s’étourdir, pour massacrer les bâtons de rouge à lèvres en se tordant les chevilles sur les escarpins de leur mère, pour sauter sur les lits et s’admirer dans le grand miroir de l’entrée en récitant des poèmes ?

La mienne aussi. Enfin, c’est ce que je croyais ».

Au cours des heures suivant l’arrêt des soins qui maintiennent Rose en vie, ses parents croisent les héros de l’ombre qui les entourent. Leurs vies se racontent dans des portraits (la mère, la pédiatre ou le clown) qui embarquent le lecteur dans un monde d’émotions que généralement on tait. Il se glisse dans les conversations et partage les pensées de chacun pour mieux comprendre l’intensité inouïe du moment.

Une histoire d’amour avec un regard original sur l’inacceptable : la perte d’un enfant.

Un livre percutant et juste au style délicat, porteur d’espoir et de lumière.

 

 

Ce que j’en pense

 

Rose est atteinte d’une leucémie, sa mère lui a fait un don de moelle osseuse et la greffe a pris. La petite fille qui a tout subi, chimiothérapie, chambre stérile, pour éviter toute contamination et tant d’autre, s’accroche tellement qu’on y croit et puis tout s’écroule : problèmes respiratoires qui l’emmènent en réanimation et… c’est la fin au grand désarroi de la pédiatre, qui se retrouve en échec, de la mère qui se demande pourquoi cela lui arrive, et comment continuer à vivre.

Hélène Machelon nous raconte, outre la réflexion sur la mort, sur le sentiment d’impuissance des membres de l’équipe médicale, tous les évènements qui vont suivre : il faut débarrasser la chambre, pour pouvoir faire le ménage, alors que plein de souvenirs s’y sont accumulés, durant le séjour de Rose. Sa mère a du mal à enlever les posters, ou autres objets personnels car cela veut dire accepter que tout est fini. « Trois petits tours et puis s’en vont » comme on dit et Rose s’en est allée.

On découvre aussi l’infirmière, touchée-coulée, qui s’en veut de ne pas avoir été là… « C’est de cette vie ordinaire dont rêvent mes petits malades. On la croit normale et acquise alors qu’elle est extraordinaire et fragile. Je suis du bon côté, celui des vernis à la vie douce et préservée. »

Le pire, c’est la froideur de l’administration, lorsqu’il s’agit de faire la déclaration de décès (la femme drapée dans son armure pour se protéger, et qui entraine les parents au pas de course dans les couloirs, sans leur laisser le temps de reprendre leur souffle.  Bien-sûr, elle a des problèmes personnels, mais quand même, comment faire ce métier si l’on ne peut plus éprouver la moindre once d’empathie.

On découvre aussi, la douceur du thanatopracteur, qui ne pense qu’à rendre Rose plus jolie, effaçant tout signe évoquant la maladie. Il la traite avec un immense respect, tout en lui passant sa jolie robe blanche et cachant les cheveux perdus sous un bonnet.

Hélène Machelon nous livre un récit très émouvant, sans jamais tomber dans le pathos : cette mère est digne, magnifique dans sa dignité même, elle se souvient du moment magique de la greffe, et de tout l’espoir qui l’a entourée ; sa souffrance est là, mais elle ne l’exhibe jamais, elle décrit ce qu’elle ressent et cela va droit au cœur et aux tripes…

Elle pourrait sombrer dans la victimisation, on le comprendrait d’ailleurs, mais non, elle continue d’avancer malgré les doutes sur ce que la foi peut apporter devant l’innommable, ou sur l’existence d’un au-delà.

L’auteure rend hommage au passage aux personnes qui officient à Necker : les clowns qui tentent d’apporter un peu de joie aux enfants et n’hésite pas à entre dans leur vie afin de mieux cerner leur ressenti.

J’ai vraiment beaucoup aimé ce livre et la manière dont l’auteure évoque tout ce qui entoure la maladie et la mort d’un enfant. Il va marquer ma mémoire pour longtemps. Inutile de préciser que ce fut dur de rédiger ma critique…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Librinova qui m’ont permis de découvrir ce livre et son auteure.

#TroisPetitsTours #NetGalleyFrance

 

 

L’auteure:

 

Hélène Machelon est décoratrice dans l’événementiel et artiste peintre.

Mère de trois enfants, elle vit autour du monde : Alger, Mexico et aujourd’hui à Hanoï.

« Trois petits tours » (2019) est son premier roman.

 

Extraits

 

Détachés d’eux-mêmes, ce couple présentait déjà la capacité surhumaine de s’oublier totalement. Pareils aux autres parents de cet étage, dépourvus de la moindre particule d’égoïsme ou d’amour propre. Envolés tous deux vers leur seule raison de vivre, leur fille.

 

Je ressentais, mêlée d’impatience et d’appréhension, l’envie frénétique de me mettre au travail sur le champ, pour tout comprendre. Chercher et trouver des solutions au nom de la vie, noircir au plus vite la page blanche face à l’immensité du problème. C’est mon boulot : réparer des gènes défectueux, emmêlés ou endormis.

J’avais pour défi de faire vivre et grandir cette enfant. Puis une fois sauvée, la remettre entière à ses parents pour qu’elle devienne comme les autres.

 

Je n’avais jamais croisé la mort, même de loin, brièvement. Aujourd’hui, je l’embrasse ou plutôt, c’est elle qui m’embrasse dans un long baiser subi. Elle me force, elle me viole, elle fait de moi ce qu’elle veut…

… Qu’allons-nous devenir ? Qu’avons-nous fait de mal ? Je n’ai ni faim, ni soif, ni sommeil. Je n’ai plus peur, le pire est arrivé. Le vide que Rose nous laisse est abyssal, je ne sais pas quoi faire de mes mains, de mes bras, de ma tête. Je me sens tellement inutile.

 

Pourquoi ai-je fui ? Ai-je eu peur un instant pour mon propre bonheur ? Que la souffrance de cette mère soit contagieuse, qu’elle m’atteigne, moi qui ai tout ? Que ses tentacules de douleur m’engloutissent et m’entraînent tout au fond d’elle… (Margaux, clown dans le service)

 

Mon Dieu, je viens d’utiliser l’imparfait. Et si dès demain et pour toujours, je ne parlais de toi qu’à l’imparfait. Nos mémoires s’érodent avec le temps, comment te garder intacte ? Il aurait fallu tout écrire, tout photographier, tout consigner. C’est trop tard et je regrette de ne pas avoir tout gravé dans la pierre.

 

Jamais nous n’évoquions l’épée de Damoclès que nous avions au-dessus de nos têtes puisque nous pensions secrètement que nos enfants étaient immortels. Des enfants meurent, oui, mais ce fait ne nous concernait pas, ça n’arrivait qu’aux autres ou dans les films…

 

J’ai cru en notre bonne étoile et à la prophétie de ma mère qui disait qu’un jour mon prince viendrait et m’emmènerait loin…

 

Je suis une mère virtuelle, fictive et parfaitement inutile. Je ne comprends pas ce qui nous arrive, ni pourquoi.

 

Je me sens flouée par ce Dieu en qui j’ai mis ma confiance et qui n’écoute pas. Je ne sais plus, je me perds. Envisager le néant, le rien après la vie m’est insupportable…

 

Lu en août 2019

Publié dans Littérature Royaume-Uni

« Automne » d’Ali Smith

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi pour sa belle couverture et son résumé pour le moins intrigant.

 

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Résumé de l’éditeur :

 

Daniel Gluck, centenaire, ne reçoit pas d’autres visites dans sa maison de retraite que celles d’une jeune femme qui vient lui faire la lecture. Aucun lien familial entre les deux pourtant, mais une amitié profonde qui remonte à l’enfance d’Elisabeth, quand Daniel était son voisin. Elisabeth n’oubliera jamais la générosité de cet homme si gentil et distingué qui l’a éveillée à la littérature, au cinéma et à la peinture.

Les rêves – ceux des gens ordinaires, ou ceux des artistes oubliés – prennent une place importante dans la vie des protagonistes d’Ali Smith, mais le réel de nos sociétés profondément divisées y trouve également un écho. Le référendum sur le Brexit vient d’avoir lieu, et tout un pays se déchire au sujet de son avenir, alors que les deux amis mesurent, chacun à sa manière, le temps qui passe. Comment accompagner le mouvement perpétuel des saisons, entre les souvenirs qui affluent et la vie qui s’en va ?

L’écriture d’Ali Smith explore les fractures de nos démocraties modernes et nous interroge sur le sens de nos existences avec une poésie qui n’appartient qu’à elle, et qui lui a permis de s’imposer comme l’un des écrivains britanniques les plus singuliers, les plus lus dans le monde entier.

Traduit de l’anglais par Laetitia Devaux.

 

 

Ce que j’en pense

 

Ce roman nous entraîne, dans un voyage étrange, au Royaume Uni, dans une période qui s’étend des années soixante au référendum sur le Brexit. Elisabeth s’est liée d’amitié avec Daniel Gluck, un voisin, au grand dam de sa mère (un vieux monsieur, qui s’intéresse à une petite fille c’est forcément louche, il est peut-être gay, voire pire…)

Cet homme étrange va lui faire découvrir la littérature, le pouvoir et la magie des mots, des images ; il a traversé les époques, rencontré tant de gens. Elisabeth construit péniblement sa vie, fait des études d’art, une thèse sur les peintres du pop’art qui prend une direction particulière lorsqu’elle déniche, dans une boutique d’art, un vieux catalogue d’exposition de Pauline Boty, peintre qui est tombée dans l’oubli. Elle décide de changer de sujet de thèse pour se consacrer à son œuvre, estimant que son directeur de thèse ne lui accorde pas la considération qu’elle mérite : c’est une femme, morte jeune, passée à la trappe.

On rencontre une autre femme, au cours de ce roman, en la personne de Christine Keeler, mannequin, danseuse aux seins-nus et qui défrayera la chronique car elle a été présentée comme call-girl à John Profumo, secrétaire d’État à la guerre en 1961…

Le récit alterne les périodes de l’enfance et de l’âge adulte d’Elisabeth, ses relations difficiles avec sa mère, et les visites qu’elle rend alors à Daniel, qui est dans une maison de retraite, où il est le plus souvent plongé dans un profond sommeil.

Ali Smith nous livre une réflexion sur la vie, la mort, le temps qui passe, l’inconstance des actions, avec un coup de patte bien senti au référendum, qui a conduit au Brexit…

Un passage intéressant : Daniel Gluck qui se retrouve dans un arbre, un pin, qui lui sert da moyen de déplacement, peut-être une allusion à la mort, au cercueil…

Ce roman est un OVNI, inclassable… On ne sait jamais si on est dans la réalité ou dans le rêve, tant les frontières sont fragiles. Il est plein de poésie, et c’est très difficile d’en parler, de faire une synthèse, tant on se laisse emporter par l’écriture.

Je ne connaissais pas du tout Ali Smith, mais son style un peu étrange m’a plu son écriture est belle.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#Automne #NetGalleyFrance

2 sites intéressants:

http://blog-des-auteurs-libres.over-blog.com/2017/12/disparition-de-christine-keeler.html

https://www.wikiart.org/fr/pauline-boty

Sortie prévue le 4 septembre 2019

 

 

Extraits

 

Les choses se décomposent, il en a toujours été ainsi, c’est dans leur nature. Un homme vieux, très vieux, est rejeté sur le rivage. On dirait un ballon de foot crevé avec des coutures en creux, ces ballons de cuir que frappaient les gens, un siècle plus tôt.

 

Il aurait cru que la mort épure une personne, la débarrasse de toute sa pourriture pourrissante jusqu’à lui donne l’inconsistance d’un nuage.

 

Ah, les jeux de mots : la richesse des pauvres ; ce pauvre vieux John Keats. Pauvre, certainement, mais vieux, non, ça jamais. Lui, le poète de l’automne dans une Italie d’hiver s’était surpris, à quelques jours de sa mort, à faire des jeux de mots comme s’il ne devait pas y avoir de lendemain…

 

Autrefois, on en aurait parlé pendant un an. De nos jours, les nouvelles, c’est comme un troupeau de moutons lancé à pleine allure qui se jette du haut d’une falaise.

 

Il faut toujours être en train de lire, dit-il. Même quand on ne lit pas réellement. Sinon, comment lirions-nous le monde ? Considère ça comme une constante.

 

La langue, c’est comme des coquelicots. Il suffit de retourner la terre, et des mots en sommeil surgissent, tout rouges, tout neufs. Ils éclosent. Puis, leurs péricarpes s’agitent, et les graines tombent. Et de nouveaux mots poussent.

 

On pourrait penser que c’est désagréable d’être coincé à l’intérieur d’un arbre. On pourrait imaginer qu’on s’y ennuie. Néanmoins le parfum adoucit le désespoir. Ça revient à porter une armure, mais c’est bien mieux, parce que c’est une armure façonnée par les années.

 

Il nous reste à espérer, disait Daniel, que les gens qui nous aiment et qui nous connaissent un peu, nous auront, au final, vus tels que nous sommes. A la fin, il n’y a plus que ça ou presque qui compte.

 

Un jour, il a dit quelque chose de très juste. Quand l’Etat ne fait plus son boulot, il a dit. On parlait du référendum à venir, et depuis, j’y ai souvent repensé. Alors les gens deviennent de la chair à canon. C’était un homme sage, votre grand-père. Un homme intelligent.

 

Si j’avais vu avant le référendum cet objet ridicule qui fait office de passeport, dit-elle, j’aurais compris depuis longtemps ce qui s’annonçait.

 

Elisabeth avait grimacé. Chaque matin, elle se réveillait avec l’impression d’avoir été dupée. Sa pensée suivante allait à toutes les personnes qui se réveillaient en ayant l’impression d’avoir été dupées partout dans ce pays, quoi qu’elles aient voté.

 

C’est normal d’oublier, tu sais, dit-il. L’oubli, c’est important. Indispensable. Ça permet d’avoir un peu de repos. Tu comprends ? Il faut oublier, sinon, on ne pourrait jamais dormir.

 

La vie ? C’était ce qu’on s’efforçait d’attraper, le bonheur intense d’un objet qui vous échappait toujours de peu. Peindre ? C’est ce qu’on faisait seule, et là, et c’était son combat ou son moment de grâce, toujours terriblement solitaire.

 

 

Lu en août 2019

Publié dans Chick-Lit, Littérature espagnole

« Dans les pas de Valeria » : Elisabet Benavent

Petit détour par la chick-lit aujourd’hui avec ce roman à la couverture géniale déniché sur NetGalley

 

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Résumé de l’éditeur :

 

Quand Bridget Jones s’invite dans Sex and the City…

Elles sont quatre amies de toujours qui vivent à Madrid. Complices et inséparables, elles se connaissent sur le bout des doigts et se racontent tout. Vraiment tout. Surtout leurs histoires de cœur…

Valeria, 27 ans à peine, commence à s’encrouter avec son compagnon de toujours, elle déprime.

Lola s’est entichée d’un super coup,  mais il est fiancé.

Carmen est amoureuse d’un collègue, mais elle n’ose pas se lancer, elle est un peu complexée.

Nerea, la sainte- Nitouche du groupe, vient enfin de rencontrer un homme à sa hauteur – mais…

Tout bouge lorsque Valeria rencontre Victor, un homme ô combien séduisant
lorsque Lola décide de réagir.

Lorsque Carmen parvient à séduire son collègue et découvre que le nouveau petit ami de Nerea n’est autre que… son propre boss – qu’elle déteste !

Leur amitié survivra-t-elle à ce drame ?

C’est drôle, c’est vif, ça pétille et ça passe aussi vite qu’une soirée entre filles. On s’est à peine embrassées qu’il est déjà l’heure de se quitter. A regret.

 

 

Ce que j’en pense

 

J’ai choisi ce roman, car j’avais besoin d’une lecture facile, ne prenant pas la tête, dans cette période difficile. Il faisait référence au fameux « journal de Bridget Jones » que je n’ai jamais lu, mais les films m’avaient amusée alors pourquoi pas ?

Nous sommes à Barcelone, en compagnie de quatre amies qui se réunissent régulièrement pour dîner, (alcool bienvenu aussi) et se raconter leurs soucis : problèmes conjugaux, libido, travail…

Valeria a publié un premier roman qui a eu beaucoup de succès, mais elle est à court d’idée pour écrire le deuxième, panne sèche, malgré une astreinte quotidienne devant la page blanche. Elle est mariée à Adrian depuis dix ans mais leur vie sexuelle bat de l’aile, et leur vie de couple tout court d’ailleurs… Adrian, photographe, rentre de plus en plus tard et, crevé, il s’endort sitôt la tête posée sur l’oreiller.

Carmen supporte un boss qui la dénigre, lui infligeant des remarques désobligeantes sur son travail pourtant bien fait et de préférence devant témoins. Son coéquipier Baltho ne cautionne pas mais se tait. Elle multiplie les amants, rencontres d’un jour pour s’étourdir.

Nerea, la plus sage de toutes cherche le véritable amour, l’homme de sa vie et tente de modérer ses copines. Jusqu’au jour où elle tombe d’un homme qui va laisser les autres sans voix…

Enfin, nous avons Lola qui tombe toujours sur des super-coups mais mariés…

Bien-sûr Valeria tente de se remettre en question : c’est sûrement de sa faute, elle se balade en vieux T-shirt, (les bas, tombant sur les chaussures dirait Aznavour) décide de se reprendre en mains, laisse tomber la page blanche pour aller voir Adrian à son atelier et ô surprise s’aperçoit qu’Alex l’assistant dont son mari lui rabat les oreilles est une jeune femme de vingt ans, hyper-sexy….

Lorsqu’elle croise la route de Victor, tous les clignotants vont s’affoler pour notre plus grand plaisir…

Mon peu d’attirance envers la Chick-lit n’est un secret pour personne, mais le ton plein d’humour d’Elisabet Benavent m’a beaucoup plu, les scènes d’amour torrides qui émaillent le roman sont drôles, parfois même très crues mais dépaysement garanti….

Un roman idéal pour les vacances ou en cas de surchauffe neuronale… Et c’est vrai, ça pétille tellement qu’après avoir râler sur le côté « nunuche » de ces quatre copines, je me suis prise en jeu…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions de l’Archipel qui m’ont permis de découvrir le roman et l’auteure.

Sortie prévue 18 septembre 2019…

 

#DansLesPasDeValeria #NetGalleyFrance

 

 

L’auteure

 

Née à Valence en 1984, Elisabet Benavent est licenciée en communication audiovisuelle, elle a travaillé dans le service communication d’une multinationale avant de tout plaquer pour se consacrer à sa passion : l’écriture.

D’abord auto-éditée, la publication en 2013 de ses romans « Dans les pas de Valeria » (« En los zapatos de Valeria »), « Dans le miroir de Valeria » (« Valeria en el espejo »), « Les hauts et les bas de Valeria » (« Valeria en blanco y negro ») et « Passionnément Valeria » (« Valeria al desnudo ») a connu un énorme succès en Espagne, avec plus de 800 000 exemplaires vendus.

 

Extraits

 

C’est tellement plus facile de se sentir bien dans ses pompes quand quelqu’un vous vénère comme un dieu. J’aurais sans doute été bien avisée de me dégotter moi-aussi un admirateur inconditionnel.

 

Comment aurais-je pu dire à mes amies que mon mari et moi ne nous touchions plus quand nous étions au lit, qu’il n’était pas exclu qu’une autre lui ait mis le grappin dessus, ou que, n’ayant plus aucun désir pour moi, il se livrait peut-être jusqu’à l’épuisement à l’auto-érotisme ? Mais une bonne chose au moins était sortie de toutes ses considérations : j’avais pris conscience que mon allure laissait gravement à désirer et qu’il était temps que je me ressaisisse.

 

Je me regardai dans la glace, avec mon chignon perché sur le haut de mon crâne et mes lunettes qui glissaient sur mon nez, le vieux T-shirt tout défraichi d’Adrian… Pas vraiment étonnant qu’il ne se sente pas attiré par mois. Et si c’était moi qui avais fait capoter notre relation à force de négligence ?

 

Tombée très bas, oui, mais les deux paquets de donuts et les deux litres de Coca que je me suis enfilas hier m’ont aidée à amortir la chute. Rien de tel qu’une orgie de sucre et de caféine pour se rafraîchir les idées.

 

Carmen n’était pas habituée à se sentir toute-puissante, et pour être tout à fait franche, elle avait peur de ne pas être à la hauteur de la situation. Elle craignait de perdre subitement les pédales et de tout gâcher en cédant à la panique. L’heure de la vengeance avait sonné, et elle s’imaginait faisant gicler le sang de son boss en riant à gorge déployée.

 

Le reste, je le réservais aux filles qui me livraient généralement trois points de vue différents, voire discordants. Mais, lorsque toutes tombaient d’accord, je savais qu’elles avaient raison. C’était une thérapie de groupe efficace et un rituel si ancien, entre nous, qu’il était impossible d’y déroger. C’est pourquoi j’avais décidé de passer aux aveux…

 

 

Lu en août 2019