Publié dans Littérature Royaume-Uni, Thriller

« Murder Game » de Rachel Abbott

En ce moment, j’ai envie de lectures sympathiques, qui ne me prennent pas trop la tête,qui est déjà suffisamment saturée par les infos qui surfent sur la sinistrose ambiante, et une poussée de fibromyalgie avec tout son cortège sympathique de douleurs, fatigue, insomnies, j’en passe et des meilleurs, qui m’oblige à me shooter pour tenir le coup, alors place aux polars avec :

Résumé de l’éditeur :

Apparences trompeuses, manipulation et faux-semblants :  Rachel Abbott déploie tout l’éventail de son talent dans un roman à énigme digne d’Agatha Christie. 

La première fois que Jemma s’est rendue au manoir de Polskirrin, c’était avec Matt, son époux, pour célébrer le mariage du richissime Lucas Jarrett. Jamais elle n’oubliera la vue saisissante de cette demeure dominant la mer, perchée sur un éperon de Cornouailles. Jamais, non plus, elle n’oubliera la vue du corps sans vie d’Alex, la sœur du marié, le jour des noces, sur cette plage de galets…  

Un an plus tard, les invités sont de retour à Polskirrin, à la demande de Lucas. Pourquoi ce dernier tient-il tant à célébrer le premier anniversaire de ses noces funestes ?

C’est en réalité à une fête macabre qu’il les a conviés, un Murder Game visant à faire rejouer à chacun son rôle de l’an passé et révéler ainsi la vérité sur la mort d’Alex. Mêmes personnes, mêmes tenues, même repas, mêmes discussions, la nuit qui a vu mourir la jeune femme se répète dans une mise en scène terrifiante.

Ce que j’en pense :

J’ai choisi ce roman parce que le titre me plaisait, le résumé aussi et parce que j’avais vu passer des chroniques plutôt alléchantes.

On se retrouve donc à Polskirrin, dans un superbe demeure dont le propriétaire richissime, Lucas Jarrett a décidé de réunir tous les convives présents un an auparavant, pour célébrer son mariage avec Nina, mariage qui a tourné en catastrophe puisque Alex, la sœur de Lucas s’est noyée, et cela a été considéré comme un suicide, donc affaire classée par la détective super intendant Stéphanie King

Il faut dire qu’Alex n’allait pas très bien depuis qu’elle avait été enlevée et victime de viols à répétition pendant toute la durée de sa captivité. Les coupables n’ont jamais été retrouvés. On a suspecté un truand notoire mais pas de preuves.

A ce mariage assistait tous les « amis » de Lucas : Matt et son épouse Jemma, Isabel, Nick, Chandra, Andrew, tombeur qui convoitait toutes les filles, en particulier celles qui plaisaient à ses potes, dans sa jeunesse…

Lucas les a donc tous convoqués un an plus tard, jour pour jour, pour fêter leur anniversaire de mariage qui a finalement eu lieu dans l’intimité. Il est persuadé qu’Alex a été assassinée et il met en place un jeu diabolique, pour pousser chacun à dire ce qu’il sait, ce qu’il a pu voir, à dévoiler les petits ou grands secrets honteux…

Jemma se rebelle car elle ne se sent pas concernée, elle ne connaissait personne avant cette fameuse journée, mais les autres s’offusquent mais se taisent. L’ambiance est de plus en plus tendue, car Lucas leur attribue les chambres qu’ils occupaient et surtout leur a réservé une surprise : Nina a confectionné une réplique des vêtements qu’ils portaient, histoire de bien les conditionner…

Cerise sur le gâteau, l’inspectrice Stéphanie King s’invite au jeu, en compagnie de Gus son compagnon car on vient de signaler qu’une jeune femme a disparu précisément la fameuse nuit où Alex est morte… Ce qui déplaît fortement à Lucas, contrariant ses plans.

j’ai bien aimé ce thriller, car j’ai un faible pour les huis-clos, les secrets de famille, les relations tordues entre les protagonistes et, une fois commencé, impossible de le lâcher et je n’ai pas vu venir la fin. Suspense bien entretenu….

Ces derniers temps j’ai choisi plusieurs polars sur NetGalley car j’ai besoin de m’évader et de de ne pas trop réfléchir, et c’est le genre de lectures qui me convient le mieux dans ces cas-là. J’ai tenté les « feel good » autrefois mais cela a tendance à m’horripiler.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce roman qui m’a bien plu et d’entrer dans l’univers de Rachel Abbott que je connaissais pas.

#RachelAbbott #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

Née près de Manchester, Rachel Abbott a longtemps occupé un poste d’infographiste, avant de se lancer à la poursuite d’un vieux rêve, rénover de vieilles demeures en Italie, où elle vit désormais une partie de l’année. La parution d’Illusions fatales (2014), le premier tome des enquêtes de l’inspecteur Tom Douglas, auto publié et aussitôt classé numéro un des ventes Amazon en Angleterre, a marqué le début d’une formidable success story.

Auteure de neuf tomes des enquêtes de Tom Douglas, Rachel Abbott a débuté avec Ce qui ne tue pas (2019) et Murder Game une nouvelle série, incarnée par l’enquêtrice Stéphanie King. Voix incontournable sur la scène du polar britannique, Rachel Abbott vit sur l’île anglo-normande d’Aurigny-Alderney.

Extraits :

J’aurais dû dire non, refuser de participer au jeu organisé ce soir. Peut-être ne suis-je pas aussi courageuse que j’aime le croire. Je tiens l’enveloppe noire serrée contre moi comme si ce qui était écrit sur la carte qu’elle contient risquait de traverser le papier doux comme du satin pour se révéler aux yeux de tous.

Je ne trouve pas le mot juste. Perturbée est ce qui me vient à l’esprit à cause de la tension physique que j’ai perçue chez elle,(Alex) et sa façon de se déplacer. D’un autre côté, le mot me paraît un peu fort. Malheureuse conviendrait peut-être davantage.

J’ai essayé de questionner Matt sur le jeu de ce soir mais il n’a pas voulu en parler. selon toute vraisemblance, Lucas veut jouer, et ce que veut Lucas, Lucas l’obtient. En tout cas de la part de mon mari. Cela dit, je ne sais plus très bien qui est Matt ni ce qu’il pense vraiment.

Je m’allonge sur le dos et flotte, délivrée de la pesanteur, les yeux accrochés aux étoiles, je fais le vide dans mon esprit en fixant une étoile solitaire dans le ciel. Je sais qu’elle s’est allumée à des années-lumières, à des milliards de kilomètres et je me concentre sur ma propre insignifiance.

Elle entendait encore la voix d’Alex, son hystérie, sa peur. elle revoyait Lucas en train de secouer sa sœur,la pousser dans le sentier,lui ordonner de se calmer. C’était la première fois qu’elle l’entendait élever la voix contre Alex…

Lu en avril 2021

Publié dans Littérature française, Témoignage

« De mon plein gré » de Mathilde Forget

Ayant apprécié le premier roman de l’auteure « A la demande d’un tiers » j’ai eu envie de lire son second livre :

Résumé de l’éditeur :

Elle a passé la nuit avec un homme et est venue se présenter à la police. Alors ce dimanche matin, au deuxième étage du commissariat, une enquête est en cours. L’haleine encore vive de trop de rhum coca, elle est interrogée par le Major, bourru et bienveillant, puis par Jeanne, aux avant-bras tatoués, et enfin par Carole qui vapote et humilie son collègue sans discontinuer.

Elle est expertisée psychologiquement, ses empreintes sont relevées, un avocat prépare déjà sa défense, ses amis lui tournent le dos, alors elle ne sait plus exactement. S’est-elle livrée à la police elle-même après avoir commis l’irréparable, cette nuit-là ?

Inspiré de l’histoire de l’auteure, De mon plein gré est bref, haletant, vibrant au rythme d’une ritournelle de questions qui semblent autant d’accusations. Mathilde Forget dessine l’ambiguïté des mots, des situations et du regard social sur les agressions sexuelles à travers un objet littéraire étonnant, d’une grâce presque ludique. Il se lit comme une enquête et dévoile peu à peu la violence inouïe du drame et de la suspicion qui plane très souvent sur sa victime.

Ce que j’en pense :

La narratrice décide de se livrer à la police pour déclarer qu’elle a été victime d’un viol, mais tout est tellement embrouillé dans sa tête qu’elle pense avoir commis un meurtre, avoir tué son agresseur.

La déposition, en gros, c’est le parcours du combattant : on lui fait répéter les choses, lui posant au moins dix fois (je n’ai pas compté, mais c’est très souvent) :

« S’il avait sa main dans votre bouche, il ne vous tenait pas. »

Comme si elle pouvait se le rappeler si bien alors qu’elle est sous le choc. Pourquoi ne pas reconstituer pendant qu’on y est ? elle s’accroche parfois à des détails pour ne  pas perdre pied : son jean préféré, qu’on lui a enlevé et remplacé par un collant informe car pièce à conviction, une façon de la transformer encore plus en objet, voire la discréditer.

En plus, elle avait bu, elle empeste le rhum-coca… de là, à la transformer en alcoolique et la faire culpabiliser davantage.

Cerise sur le gâteau, elle préfère les filles puisqu’elle est lesbienne… et son agresseur veut la remettre dans le droit chemin, ni plus ni moins, il n’a rien fait comme toujours…

« Ah tu kiffes les meufs, je vais te faire kiffer moi. T’as compris maintenant ? Tu feras moins ta conne. »

Ce court roman m’a plu, mais j’avais hâte de le terminer car Mathilde Forget utilise la répétition, presque en boucle des mêmes phrases, des mêmes mots, pour montrer le désarroi et la perte des repères, jusqu’à en devenir pesant, lassant même. Pas seulement pour vérifier si le violeur la tenait bien, mais aussi quand elle explique plusieurs fois dans la même page d’utilisation de l’application RespiRelax+ pour mieux se concentrer et garder les idées plus claires.

On en conclut que ce n’est jamais simple d’aller porter plainte quand on vient d’être victime d’un viol, car la moindre hésitation peut paraître suspecte… j’ai ressenti un certain malaise durant cette lecture, et j’avais vraiment envie que cela se termine.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteure.

#Demonpleingré #NetGalleyFrance

7/10

L’auteure :

Auteure, compositrice et interprète, Mathilde Forget a publié un premier roman très remarqué, À la demande d’un tiers (Grasset, 2019).

Extraits :

Je n’essaye pas d’échapper à la justice, j’ai oublié, c’est tout. Lorsque je suis arrivée au commissariat ce matin, j’ai demandé à voir le capitaine, l’inspecteur, le détective, le chef, le patron. Je savais déjà que mon affaire était grave.

Ma parole est aussi bouleversée par les précisions qu’il me demande de faire, sans noter dans le procès-verbal que je les ai faites à sa demande.

Les interrogatoires sont des dialogues dont certaines répliques ont été effacées, donnant alors au discours de l’interrogé une allure pas nette de gueule cassée. Je chipote. Je sais. Mais l’affaire est criminelle. Les mots sont importants. Le procès est verbal.

L’indice conduit à l’évènement que la preuve rend réel. Sans preuve, l’évènement ne peut être considéré comme réel. L’indice concerne une interprétation, tandis que la preuve concerne la démonstration. Ce qui les différencie fondamentalement, c’est la science.

L’application s’appelle RespiRelax+ et permet de surmonter les crises de panique. Sur l’écran, une bulle monte et descend lentement. C’est gratuit. L’application s’appelle RespiRelax+ et permet de surmonter la perte de ses amis. Presque. C’est gratuit.

Une seule chose m’a sauvé la vie cette nuit-là. Je sus tombée dans les pommes. Une seule fraction de seconde probablement. Mais je n’étais pas là quand il a arrêté. Je me demande, lorsqu’on reprend connaissance, reprend-on le cours des choses là où on les avait laissées alors même que leur cours n’a pas cessé ? Comment puis-je éprouver qu’il a cessé de me violer ? J’attends quelque chose qui a déjà eu lieu, sans moi, sans ma conscience.

Lu en avril 2021

Publié dans Littérature Royaume-Uni, Thriller

« Autopsie d’un drame » de Sarah Vaughan

Depuis quelques temps, j’éprouve le besoin de sortir de ma « zone de confort » en choisissant des livres qui ne me font pas trop réfléchir, notamment après avoir refermé il y a quelques jours « Impact » d’Olivier Norek, lecture ô combien perturbante… c’est chose faite avec :

Résumé de l’éditeur :

Jess, mère au foyer, fait preuve d’une grande dévotion envers ses trois enfants, qu’elle chérit et protège à tout prix. C’est du moins la façon dont Liz, son amie depuis dix ans, la perçoit.  Mais le doute s’installe lorsque Jess se rend aux urgences pédiatriques où travaille Liz. Dans ses bras, sa fille Betsey, âgée de dix mois, présente tous les signes d’un traumatisme crânien.

Jess, d’ordinaire si soucieuse du bien-être de sa famille, semble étrangement distante et peu concernée par la situation, et ses explications ne collent pas avec la blessure de l’enfant. Liz s’interroge sur les réelles motivations de son amie.

Pourquoi a-t-elle attendu aussi longtemps avant de se rendre à l’hôpital ?  S’agit-il vraiment d’un accident, comme elle l’affirme ?  Un drame psychologique brillamment tissé qui sonde les enjeux de la maternité, de l’amitié et interroge ce qui nous lie ou nous sépare.

Ce que j’en pense :

Jess est mère de trois enfants. Elle est mère au foyer, son époux rentre de plus en plus tard, débordé par son travail, ou retardant un peu le retour à la maison. Leur fils aîné, dix ans, pousse sans problème. Pour le deuxième, Frankie, c’est beaucoup plus compliqué, il déborde d’énergie, il faut sans cesse être à ses côtés pour empêcher que les choses les plus anodines ne dégénèrent et bien sûr tout repose sur les épaules de Jess, alors quand arrive la petite dernière, Betsey, qui pleure tout le temps, refusant de faire ses nuits, elle qui se veut une mère parfaite, briquant tout, du sol au plafond, tout va se compliquer.

D’abord, l’accouchement se passe très mal, très long et très douloureux car le bébé est dans une mauvaise position, elle qui rêvait d’accoucher chez elle entourée de bougies, en écoutant Bach… elle se remet mal, le fameux instinct maternel semble être absent, et épuisée par les nuits sans sommeil, le bébé qui pleure, Frankie qu’il faut sans cesse surveillée, la mère parfaite devient obsessionnelle, avec des rituels pour pouvoir avancer, alors que son mari Ed passe royalement à côté de sa détresse, puisqu’elle s’obstine à vouloir donner le change.

Un jour, tout bascule, Jess amène Betsey à l’hôpital car elle a vomi, et se comporte bizarrement. Et le diagnostic tombe : fracture du crâne. Son amie, pédiatre à l’hôpital est obligée de prévenir les services sociaux et toute la machine s’enraye.

On sent bien qu’il s’est passé quelque chose et que Jess ne dit pas la vérité. Durant le déroulement de l’enquête on va entrer plus en avant dans les relations entre les « amies » qui se sont connues en participant à un cours d’accouchement sans douleur : Liz et son époux Nick, Jess et Ed, Mel et aussi Charlotte et son époux. Leurs relations sont-elles aussi simples et harmonieuses qu’elles ne veulent bien le dire ?

Sarah Vaughan aborde plusieurs problèmes dans ce roman qui pourrait s’apparenter à un thriller : la dépression du post partum alias baby-blues, la gestion d’une famille de trois enfants, dont l’un est difficile et évoque un TDHA, non diagnostiqué non plus… la peur de faire du mal à son bébé car on n’arrive plus à l’entendre pleurer, la culpabilité d’être une mauvaise mère…

L’auteure a semé dans son récit, des petits indices qui peuvent orienter le lecteur vers ce qui s’est réellement passé, mais avec des aussi des fausses pistes, tout en racontant l’enfance de Liz dont la mère n’a jamais été aimante.

Comment être une bonne mère quand la sienne a été défaillante ? Comment ne pas en faire trop en risquant d’aller trop loin dans l’autre sens ?

Même, si parfois, ces amies qui s’aiment tant, ont tendance à se tirer parfois dans les pattes, leur amitié paraissant trop lisse, trop parfaite, on s’attache à ses femmes, on déteste certaines, mais leur comportement à chacune (et chacun) permet d’aborder des problèmes importants autour de la famille, la maternité…

J’ai oublié de parler d’un autre thème évoqué dans ce roman: l’auteure revient sur l’amitié, et la manière dont les liens se modifient au cours du temps, la distance qu’on prend, sans le vouloir, car on est entraîné dans la course et la difficulté d’affronter les charges de la vie quotidienne, le travail, les enfants, la gestion du foyer, et peu à peu les liens se distendent et on se rend compte qu’on ne s’est pas vus depuis des mois… C’est ainsi que Liz se rend compte que Jess n’est plus celle qu’elle a connu, qu’elle est devenu plus fragile, et qu’un regard plus attentif aurait pu l’aider…

Je n’aime pas lire des romans traitant de la maltraitance faite aux enfants, j’ai donc longtemps hésité avant de choisir ce roman mais les critiques que j’ai pu lire, ça et là, m’ont décidée à tenter l’expérience et je ne le regrette pas.

C’est la première fois que je lis un roman de Sarah Vaughan et j’ai passé un bon moment, je l’ai littéralement dévoré et même si j’ai identifié un peu trop vite un des aspects du drame, je dois reconnaître que la fin m’a complètement bluffée… magistrale !

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Préludes qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure que j’aurai du plaisir à retrouver… et pourquoi pas avec « Anatomie d’un scandale »

#Autopsiedundrame #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

Après des études d’anglais à Oxford, Sarah Vaughan a travaillé pendant onze ans comme journaliste au Guardian avant de publier La Meilleure d’entre nous et La Ferme du bout du monde. Elle vit près de Cambridge avec son époux et leurs deux jeunes enfants.

On lui doit également Anatomie d’un scandale

Extraits :

Dans de tels moments, don esprit regorge de pensées toxiques. Tu es une mauvaise mère. Elle serait mieux dans toi. Auxquelles s’ajoutent insidieusement de plus honteuses qu’elle cherche à repousser. Des pensées qu’elle a du mal à accepter, et encore moins à exprimer sur son désir – fugace – bien sûr de voir cet enfant se taire à tout jamais.

Tous les obstétriciens le savent : la naissance est le jour le plus dangereux de l’existence.

La plupart des traumatismes crâniens sont d’origine accidentelle et, même si je soupçonne Jess de mentir, elle doit l’avoir fait pour une bonne raison ? Je suis sûre qu’il y a une explication innocente à cette situation.

Elle s’était imaginée donner naissance entourée de bougies à la lavande, avec le mouvement lent du concerto pour deux violons de Bach en fond sonore, les cordes la guidant vers l’apogée des contractions. Quelle naïveté…

Le cycle de maltraitance se perpétue. Ils assimilent violence et autorité parce que c’est ainsi que cela leur a été inculqué. On voit ça sans arrêt.

Un grand nombre de ses collègues ont trois ou quatre enfants. Symbole par excellence de la réussite, signe que l’on est en mesure de nourrir autant de bouches, emblème de virilité. Il avait rêvé d’une petite fille, convaincue que son arrivée complèterait à la perfection leur famille et leur apporterait un vent nouveau de joie en particulier à sa femme…

Lu en avril 2021

Publié dans Littérature française, Société

« Impact » d’Olivier Norek

Je vous parle aujourd’hui d’un livre dont le sujet est terriblement d’actualité :

Quatrième de couverture :

Face au mal qui se propage

Et qui a tué sa fille



Pour les millions de victimes passées

Et les millions de victimes à venir



Virgil Solal entre en guerre,

Seul, contre des géants

Ce que j’en pense :

En mission dans le delta du Niger, Virgil Solal est chargé de rapatrier en France Laura, une jeune humanitaire d’Amnesty International, car il y a eu une marée noire de plus, donc catastrophe écologique. Celle-ci en profite pour lui montrer l’état déplorable des lieux, où le pétrole est exploité dans des conditions déplorables, sans que cela perturbe les dirigeants…

Quelques années plus tard, Laura qui a épousé Solal accouche d’une petite fille qui ne survivra pas : fibrose pulmonaire, les poumons sont collés, donc incapables de respirer et il va s’avérer que c’est une conséquence de la pollution.

Virgil, ne supportant pas la perte de son enfant, si l’impuissance de la médecine, va imploser et se lancer dans une opération d’envergure pour sensibiliser l’opinion publique. Il a kidnappé avec son équipe, dont le visage est recouvert d’un masque représentant un panda balafré, le responsable de Total, et demande une rançon spéciale : vingt milliards d’euros, qui seront restitué par tanche de cinq milliards, chaque fois que l’entreprise investira dans des énergies propres.

On fait appel immédiatement à un policier Nathan qui sera associé à une psychologue, profileuse pour tenter de localiser et identifier, le preneur d’otage et comment le neutraliser.

Pour l’identifier, c’est chose facile, il a revendiqué à visage découvert devant la caméra… évidemment, il est hors de question de négocier pour Total donc l’otage est exécuté quasiment en direct.

Chose étrange, Virgil a expliqué ses motivations, décrivant l’état de la planète que les géants du pétrole et d’autres rendent peu à peu invivables, évoquent les enfants qui meurent en Afrique, les conséquences de la pollution des sols, mais aussi de l’air en citant chacune de ses affirmations par des études, des articles, des conférences … Au lieu de scandaliser les foules, il attire la sympathie, car sa cause est juste et fait des émules….

L’histoire ne s’arrête pas à Total, au gaz de schiste, mais l’auteur cite aussi le rôle des banques qui investissent à fond dans les énergies fossiles, pour rapporter un maximum d’argent aux actionnaires, ou encore le ciment, les perturbateurs endocriniens, les réhausseurs de goût, les conservateurs, le mercure dans les poissons, les pesticides… les bébés nés sans bras… en refermant le livre, on ne mange plus rien on ne se lave plus… et on se flingue.

Entre chaque étape de la négociation, l’auteur nous propose des chapitres intitulés « Nouvelles du monde » passant en revue ce qui se passe ailleurs à cause du dérèglement climatique, catastrophes naturelles, virus : France, Afrique, Australie ou Nouvelle Zélande…

Je suis assez partagée, je l’avoue car je suis d’accord avec tous les arguments d’Olivier Norek sur l’état de la planète, la nécessité qu’il faut faire quelque chose, et l’impuissance que l’on ressent quand on essaie de consommer moins, de trier ses déchets, il est plus difficile de le suivre dans ce style d’action beaucoup trop violente à mon goût : tuer une personne pour en sauver des milliers ?

D’un autre côté, comment doit-on faire pour que les choses bougent enfin ? Il n’y aura peut-être pas d’autre alternative…

Une image terrible : lors des incendies en Australie, le gouvernement a décidé de tuer 10 000 dromadaires en cinq jours, en survolant le pays en hélicoptère, car il fallait éviter à tout prix que ces animaux se désaltèrent, cela aurait fait de l’eau en moins pour les habitants…

Si j’avais trente ans à l’heure actuelle, je me serais peut-être laissée entraîner dans ce genre d’action révolutionnaire, sans hésiter à l’idée de sortir des clous pour la survie de la planète. Maintenant, tout en continuant à faire tout ce que je peux, à mon petit niveau, je me sens tellement impuissante, avec le sentiment que c’est déjà trop tard…

C’est sûr, une expédition punitive contre Bolsonaro, Trump, la Chine, la Russie (la liste est longue, n’est-ce pas ?) ferait énormément de bien …

Avis mitigé donc, en refermant ce livre, qui se dévore et qui m’a donné envie de lire des études que je n’ai pas encore lues, de ressortir « L’humanité en péril », le livre de Fred Vargas que j’avais couru m’acheter après son passage à La Grande Librairie et que j’ai lâché en route car il me faisait plonger dans un pessimisme absolu…

7/10

Extraits :

Les poissons crèvent, ce qui sort de la terre est presque déjà mort et l’eau des puits est empoisonnée par les métaux lourds. L’air est tellement pollué qu’il provoque des pluies acides qui trouent les toits en tôle et transforment la roche en poussière. Vous pouvez imaginer ce qu’elles font sur leur peau. Le delta est un des premiers endroits au monde où la vie a tout simplement disparu…

La négociation est une danse, une cour avec un rythme précis qu’il faut respecter, et comme deux amoureux certains de terminer enlacés craignent toutefois de brûler les étapes, il y eut un léger flottement que Nathan ne laissa pas s’éterniser.

Je n’ai rien d’un utopiste. Et je connais les faiblesses des énergies renouvelables. Le rendement des éoliennes est trop variable. Les panneaux photovoltaïques sont faits de métaux rares, recouverts du sang des gosses qui les sortent des mines. Les voitures électriques ont leurs batteries et le nucléaire a ses déchets. Pourtant, vous avez bien relevé tous les défis de votre époque. Lorsqu’il a fallu forer au plus profond des abysses des océans, ou exploiter des gisements entre deux zones sismiques, vous avez su trouver le temps de la réflexion…

La pollution de l’air dans le monde tue 600 000 enfants par an. Votre bébé a contracté une grave infection respiratoire. Une fibrose pulmonaire due à l’action de toxiques environnementaux, comme ce que l’on suppose des bébés nés sans bras, pour le glyphosate. En France, 50 000 personnes en seront victimes. Alors, si vous cherchez un coupable, vous êtes probablement en train de le respirer.

Toute sa carrière, le capitaine avait obéi, car ce qu’on lui ordonnait lui semblait juste. Il découvrait aujourd’hui que, parfois, l’ordre donné et ce qu’il est juste de faire ne se trouvaient pas toujours au même endroit.

« Ne croyez pas que ceux à qui vous avez donné le pouvoir, ou ceux qui l’ont réellement, cherchent une manière de nous sauver de la catastrophe mondiale climatique. Ils ne font que sélectionner ceux qui seront épargnés. Et si vous vous demandez qui seront les élus, c’est que vous n’en faites pas partie. L’ONU reconnaît 197 pays. La totalité des milliers de camps de réfugiés devient alors le pays 198, peuplé d’une nouvelle génération d’esclaves… »

Lu en mars avril 2021

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Le mal-épris » de Bénédicte Soymier

Le roman, dont je vous parle aujourd’hui, est terriblement d’actualité par le sujet qu’il traite :

Résumé de l’éditeur :

« Ça lui ronge les tripes et le cerveau, plus fort que sa volonté – une hargne qui l’habite, une violence qui déferle tel un vent d’orage, puissante et incontrôlable. Il voudrait lâcher mais ne pense qu’à frapper. »

Paul est amer. Son travail est ennuyeux, il vit seul et envie la beauté des autres. Nourrie de ses blessures, sa rancune gonfle, se mue en rage. Contre le sort, contre l’amour, contre les femmes.
Par dépit, il jette son dévolu sur l’une de ses collègues. Angélique est vulnérable. Elle élève seule son petit garçon, tire le diable par la queue et traîne le souvenir d’une adolescence douloureuse.
Paul s’engouffre bientôt dans ses failles. Jusqu’au jour où tout bascule. Il explose.
Une radiographie percutante de la violence, à travers l’histoire d’un homme pris dans sa spirale et d’une femme qui tente d’y échapper.

Ce que j’en pense :

Paul est un personnage singulier, dont l’enfance a été marquée par un père violent, alcoolique et une mère du même style. Il n’y a jamais eu d’amour dans cette famille. Étant l’aîné, tout jeune il a décidé de s’interposer pour protéger les plus petits, prenant les coups à leur place.

Il n’est pas beau, pour ne pas dire qu’il est moche, il ne s’aime pas et se comporte de manière bizarre avec les femmes qui croisent sa route. La première dont on fait la connaissance est Mylène. Elle a emménagé dans le même immeuble, fragile car elle vient de divorcer. Il la trouve belle, en tombe amoureux, mais pas de « la bonne manière » : il l’épie vers les boîtes aux lettres pour faire semblant d’être là par hasard, l’invite à prendre un verre et la fait parler, parler d’elle bien sûr, lui ne raconte jamais rien.

Il se fait tout un roman sur cet amour qu’il croit partagé, mais, Mylène a pris ses distances. Il va fantasmer sur « la nuit d’amour », la seule nuit, qu’ils ont passé ensemble. Un autre homme finit par entrer dans la vie de la jolie voisine. Après l’amour fantasmé, place à la colère et à la haine.

Qu’à cela ne tienne, il repart en chasse et tombe sur Angélique, qui travaille à la Poste comme lui. Cette fois-ci c’est la bonne, sûrement ! d’ailleurs, elle est jolie, mais rondelette, différente de Mylène.  

Angélique est la proie idéale : elle a été harcelée moralement et physiquement à l’école, à cause de son poids, elle est devenue une fille facile en pensant pouvoir être aimée… Elle est coquette, se maquille, s’habille de manière trop courte au goût de Paul. Elle a eu un enfant qu’elle élève toute seule.

Le piège est en place : Paul a une victime sous la main, et l’étau va se resserre quand angélique emménage chez lui. La maltraitance s’installe insidieusement au début, d’abord les petites phrases blessantes sur le physique, puis sur les capacités intellectuelles, puis viennent les coups… jusqu’où cela pourra-t-il aller et y -t-il une possibilité de prise de conscience et donc de prise en charge ? Mais ne divulgâchons pas…

Bénédicte Soymier, s’est basée sur son expérience d’infirmière pour écrire ce roman, et Paul est en fait un mélange de tous les hommes violents qu’elle a pu rencontrer. Le portrait qu’elle nous présente est très convaincant : on connaît le passé de violence parentale dans lequel il a vécu, la manière dont s’est structurée sa vision de la femme, tout comme celle de l’homme. Lui qui s’était juré de ne jamais ressembler à son père, qui avait même accompagné sa sœur Emilie, à des manifestations contre la violence faite aux femmes…

On comprend le processus qui a conduit à la scène terrible, où il prend Angélique pour une punching-ball, les regrets les pleurs… mais on n’efface pas les coups en offrant une rose. Toute la spirale est bien mise en évidence, et même si on comprend le pourquoi et le comment, on n’a aucune envie d’éprouver de la sympathie pour Paul.

Un comportement typique de cet homme tordu : il a un cahier sur lequel il attribue des notes à ses proies, sur leurs performances, leur physique, n’hésitant pas à les comparer, utilisant des termes vulgaires et qu’il orne de savants découpages montages…

Je n’ai pas lu beaucoup de romans sur le thème de la violence conjugale, cela fait la une des journaux, tous les jours et c’est encore pire depuis les confinements, mais celui-ci me tentait car écrit par une infirmière sur des bases bien concrètes. En fait, l’écriture est belle et lapidaire quand il s’agit de récrire la fameuse scène (la pire, car il y en a eu plusieurs) ; comme un commentateur sportif décrirait un combat de boxe, direct du gauche ou du droit, uppercut ou autre.

J’ai bien aimé la façon dont le récit est structuré: l’auteure raconte l’histoire, la faits et gestes de Paul et en italiques, elle nous propose ce que Paul se dit à lui-même, interprète ce qu’il a fait ou dit.

C’est injuste et douloureux, chaque jour, chaque heure, cette laideur portée en fardeau, la peau, une silhouette, des pieds à la figure, incongrue, elle pique et modèle l’humeur et les certitudes. Évidemment, Paul, la souffrance n’appartient qu’aux moches !

Je n’ai pas découvert ce titre par hasard, je suis abonnée au blog de Bénédicte Soymier depuis pas mal de temps, donc je connais assez bien sa plume, sa manière d’analyser les livres dont elle parle, et le titre de ce roman m’a tout de suite interpelée. Et pourtant, je redoutais un peu cette lecture car ces derniers temps, j’ai besoin de sujets plus légers que d’habitude, je choisis des livres qui me plairaient en temps normal et qui soudain me paraissent trop pesants quand je m’y attaque, ma PAL est encore plus débordante, plus éclectique que jamais.

J’ai beaucoup aimé ce roman et son titre lourd de signification et j’espère vous avoir, prouvé qu’il fallait le lire… c’est le premier roman de Bénédicte Soymier et c’est un coup de maître.

J’ai failli oublier, l’auteure nous offre, en préambule cette belle citation pleine de saveur:

« La laideur est supérieure à la beauté car elle dure plus longtemps. » Serge Gainsbourg

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Calmann-Levy qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#LeMalépris #NetGalleyFrance

9/10

L’auteure :

Infirmière, Bénédicte Soymier exerce dans le Doubs (25).

Lectrice éclectique, passionnée de littérature, elle partage ses avis de lecture sur son blog Au fil des livres. « Le mal-épris » est son premier roman.

https://aufildeslivresblogetchroniques.wordpress.com/

Extraits :

Pour peu, il irait s’installer sur une ile déserte, loin de ces cons et des vacheries de l’existence. Parfois même, il aimerait que tout s’arrête. Ne plus rien entendre. Ne plus rien voir. S’il avait du courage…

Elle occupe son esprit, ses jours, ses nuits, à chaque coin de rue, à son travail, il la voit dans la tasse de son café, dans le reflet de son miroir. Elle l’épuise et le mine par l’attente qu’elle suscite, son regard, un sourire, ces instants qu’il espère auprès des boîtes aux lettres.   

Il ramassait les raclées comme on fait un baiser, s’imposant devant eux, les bras tendus, le corps en avant, lui, l’aîné, le responsable…

… Il palliait les manquements de ceux pour qui le rôle de parents consistait à couler dans l’alcool les allocs et les primes. Il en a pris des torgnoles, Paul …

Le week-end, elle se consacre à son fils, l’emmène au parc ou à la piscine, sort peu et n’a pas d’amoureux. Paul a bien observé, caché derrière les poubelles en contrebas des immeubles ou dans sa voiture. Aucun homme ne s’invite. Aucun ne vient chercher l’enfant.

Il les déteste tous.

Il les hait.

Les beaux. Tous ces faux moches du dedans, ces vernis à gratter. Que de la couche de surface, qui trompe et qui cache. Les beaux, c’est laid.

Il demande et redemande, l’entortille d’une importance qu’elle s’approprie, heureuse d’être l’univers d’un homme. Elle escamote ses plaies, en oublie la raison, parce qu’elle veut croire à ce nouveau départ, une chance, une vie de femme ordinaire à laquelle elle aspire. Un homme. Un appartement. D’autres enfants. Un bonheur simple.

L’amour s’arrime au respect des idées, des couleurs et des différences. (Facile. Evident. Et pourtant.) Il grandit sue l’envie d’être deux, semblables et contrastés, sans violence et sans force, juste posé sur l’estime de soi parce qu’on s’éprend sans comprendre, des cellules à l’esprit, conquis par stupeur ; une alchimie inexpliquée.

Chacun est le reflet de l’autre alors, on se détourne un peu pour ne pas prendre en face, l’image de sa petitesse, trop difficile à assumer, même quand on joue les gros durs, qu’on se vante ou qu’on jure. Les faits demeurent et si l’on brode un peu, on arrange et on ment, on se sourit par devant, n’ignorant pas que si l’on est ici c’est pour le même motif.

Ah oui, quelle farce ! Des coups et l’amour. L’amour faussé, l’amour de rien, le faux amour. Le contre-amour.

Lu en avril 2021

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Ce matin-là » de Gaëlle Josse

Je vous parle aujourd’hui de dernier roman d’une auteure que j’apprécie en général beaucoup, avec :

Résumé de l’éditeur :

« De la chute au pas de danse… J’ai voulu écrire un livre qui soit comme une main posée sur l’épaule. » Gaëlle Josse

Qui ne s’est senti, de sa vie, vaciller ? Qui ne s’est jamais senti « au bord de » ? Qui n’a jamais été tenté d’abandonner la course ?

Clara, trente-deux ans, travaille dans une société de crédit. Compétente, investie, efficace, elle enchaîne les rendez-vous et atteint ses objectifs. Un matin, tout lâche. Elle ne retourne pas travailler. Des semaines, des mois de solitude et de vide s’ouvrent devant elle. Amis, amours, famille, collègues, tout se délite dans l’ordre ou le désordre de leur apparition dans sa vie. La vague de fond qui la saisit modifie ses impressions et ses sentiments.

Ce matin-là dévoile la mosaïque d’une vie et la perte de son unité, de son allant et de son élan. Une vie qui se refuse à continuer privée de sens et doit se réinventer. Une histoire minuscule et universelle porteuse d’espoir.

Ce que j’en pense :

Le récit commence avec un premier choc : le père de Clara fait un AVC et elle est obligée de gérer l’appel aux urgences, l’ambulance, les papiers car sa mère est sidérée, au sens médical du terme, scotchée sur place.

Un matin, quelques années plus tard, la voiture de Clara refuse de démarrer. Elle s’était pourtant levée, bien maquillée, tenue choisie avec soin comme tous les matins. Au bout de plusieurs tentatives, il faut bien se rendre à l’évidence, elle ne démarrera pas. C’est le petit grain qui vient se coincer et l’engrenage se met à partir à vau-l’eau.

Notre « marchande d’argent », comme elle se plaît à présenter son travail, hyperactive, qui multipliait les rendez-vous dans une société où la cheffe en demande toujours plus et n’hésite pas à lui adresser des « petites phrases assassines », quand il n’y a pas de témoin, va s’écrouler. Le burn-out l’a frappée sans crier gare, un coup de poignard dans le dos…

En fait le harcèlement au travail avait déjà bien fait son travail, et c’est souvent une pichenette qui provoque l’écroulement.

Elle est incapable, de sortir de son lit, l’appétit est parti, le sommeil devenu anarchique, plus rien ne l’intéresse, tout lui coûte, même faire un pas devant l’autre. Son amoureux, décontenancé, préfère prendre ses distances – si jamais c’était contagieux, n’est-ce pas – et la seule phrase qu’elle entend désormais c’est « secoue-toi » ou sa variante « remue-toi ».

La famille ne se comporte guère mieux, mais il y a eu de nombreux non-dits, pas de complicité affective avec son frère aîné, un artiste que le père méprise, une mère qui, un jour, a abandonné le domicile conjugal pour revenir trois mois plus tard (on avait envoyé Clara chez ses grands-parents) mais on ne saura jamais vraiment ce qui s’est passé.

Clara est la préférée de son père, et elle a mis la barre très haut ; pour se différencier de son frère, il fallait faire des études brillantes, un poste non moins brillant pour que papa soit fier, mais était-ce le bon choix ?

En tout cas, il faut tenter d’avancer, se prendre en mains, se reconstruire… arrêt de travail, médicaments, psychiatre…

La culpabilité, liée au fait de se sentir inutile, improductive, est bien analysée, l’exploration des causes, notamment des relations intrafamiliales, moins bien explorée.

Ah ! l’horrible phrase « Secoue-toi » ! comme si on ne s’était pas déjà auto-secouée, tout seul devant sa glace, en se traitant de « feignasse » … Oui, vous l’aurez compris, pour moi aussi ça sent le vécu ! Je parlais de « auto coup de pied au cul thérapie » alors qu’il faut s’écouter sans s’apitoyer, savant dosage.

« Secoue-toi. C’est ce que lui dit Laetitia, gentiment, comme s’il s’agissait de se lever, de s’agiter comme un cocktail dans un shaker. »

Autre phrase qui tue : « Tu as tout pour être heureuse » (sous-entendu, alors ferme-là) bien culpabilisante ; c’est sûr, les enfants qui meurent de faim, c’est pire, mais quand on est usée, ce n’est pas le genre d’argument que peut faire avancer les choses.

J’ai bien aimé, dans ce roman de Gaëlle Josse, la description de la plongée dans le puits sans fond du burn-out, tout est bien analysé, cela sent le vécu en fait, et toutes les personnes qui sont passées par là se reconnaîtront. Par exemple, le perfectionnisme, l’exigence envers soi-même qui font qu’on avance, sans prendre le temps de prendre soin de soi, dopé à l’adrénaline ou autre. On s’en rend compte quand on est dans le trou.

Gaëlle Josse, évoque, non sans une pointe d’humour, les vertus du canapé, ans lequel Clara s’enfonce en regardant les séries télévisées, qu’elle regarde en continu, une bonne manière de mettre, inconsciemment son cerveau sur pause. On ne dira jamais assez les vertus thérapeutiques de certains programmes télévisés quand on est en bout de course, avec toute la culpabilité et parfois même une certaine honte, « moi, l’intello, comment j’ai pu en arriver là ».

Les termes sont très bien choisis, très adaptés à ce que vit l’héroïne, qui n’est pas (ou du moins pas longtemps) dans la victimisation :

« Ensablée. Elle se dit que oui, c’est ça, elle se sent ensablée, engluée, et il va bien falloir s’en sortir. »

Par contre, je trouve que la partie reconstruction est moins bien explorée que le burn-out lui-même. Je n’ai pas été totalement convaincue par la manière dont Clara a fait ses choix pour changer de vie. L’auteure aurait pu creuser davantage. Bien-sûr, « ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort » comme le disait si bien Nietzsche ou, tout au moins, différent.

Ce roman est bien écrit, comme toujours avec Gaëlle Josse, les mots sonnent juste, les phrases sont courtes, parfois lapidaires, mais il a manqué un petit « quelque chose » pour que je l’apprécie totalement, comme cela avait été le cas pour « Une longue impatience » par exemple. Mais, il faut reconnaître qu’il n’est pas toujours facile d’aborder le sujet de la dépression.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Notablia Noir sur Blanc, qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteure que j’apprécie beaucoup.

#Cematinlà #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

Venue à l’écriture par la poésie, Gaëlle Josse publie ses trois premiers romans aux éditions Autrement. Récompensés par plusieurs prix littéraires, ils sont aujourd’hui étudiés dans de nombreux lycées.

Chez Notabilia, Le Dernier Gardien d’Ellis Island (2014) est un grand succès public et critique : il remporte, entre autres, le prix de Littérature de l’Union européenne. Une longue impatience (Notabilia, 2018) est lauréat du prix du public du Salon de Genève ainsi que du prix Simenon et du prix Exbrayat. Une femme en contre-jour (Notabilia, 2019) reçoit le prix des lecteurs Terres de Paroles 2020. Plusieurs de ses romans sont traduits.

Extraits :

Il faut expliquer, un peu. Et tout lâche. Le barrage qui rompt, une fois encore. Digues submergées, elle s’accroche aux quelques mots qui flottent sur l’eau, un radeau pour ne pas sombrer.

Elle se voit ingurgiter du sécable, du dispersible, du soluble, du buvable, du croquable, de l’avalable, quantité de molécules qui vont murmurer à son cerveau que tout va bien.

Elle passe du temps devant les séries dont elle avale les épisodes les uns derrière les autres, des histoires de FBI, de CIA, d’unités spéciales et des trader, sans se souvenir, l’instant d’après, de quoi il est question.

Non, elle ne veut pas parler, expliquer, si à lui, ni à d’autres, elle voudrait qu’on l’oublie, qu’on la laisse tranquille, au fond de son terrier.

Clara, la vaillante, vacillante. Une lettre en plus qui dit l’effondrement.

Une lettre qui se faufile au milieu de la vaillance, la coupe en deux, la cisaille, la tranche.

Une lettre qui dessine une caverne, un trou où elle tombe, un creux, une lettre qui l’empêche de retrouver celle qu’elle était, entière, debout.

Tu ne vas pas rester comme ça, désœuvrée. Le mot a marqué Clara. Désœuvrée, sans œuvre à construire, sans tâche, sans utilité, une vie de paramécie, de lentille d’eau, de mousse, de lichen.

Désormais, elle va vivre avec cette brûlure. Avec du cramé, du carbonisé, du foudroyé, du consumé.

Court-circuit. Flammes. Cendres.

Ce sont des matins ne me secouez pas, je suis pleine de larmes, il lui faut attendre la reprise du flux, de la vague, chasser la tristesse, mais elle ne sait pas comment faire.

Depuis toujours, oui, faire bien, sans calculer, sans s’économiser, en petite fille sérieuse qui guette l’approbation, le sourire, la récompense.

Salariée à terre et amoureuse délaissée, son monde a éclaté, c’est un univers vide qui lui tient lieu de vie.

Retrouver sa vie. Oui, mais pas celle-ci, une autre, une neuve, régénérée, une qui sortirait d’une chrysalide dans une mue éclatante. 

Elle se dit que, parfois, la joie ressemble à un peu de lumière qui danse. Elle éclaire sa chambre en une éphémère apparition. Insaisissable et réelle. Présente et fugitive. Comme une silhouette qui s’évanouit au coin de la rue.

Elle le voit, comme si ce matin-là, depuis l’heure de la chute, quelques choses s’était ouvert en elle, un passage, une voie d’accès vers elle-même, et vers tous ceux qui n’en peuvent plus de serrer les dents.

Lu en mars avril 2021

Publié dans Tombé des mains

Quelques mots pour évoquer ces deux romans:

Je vais évoquer, aujourd’hui, deux livres que j’ai tenté en vain de lire, mais, malgré plusieurs tentatives, car je suis du genre têtu, j’ai fini par renoncer.

En général, l’autofiction et moi, au départ, déjà cela fait deux, mais j’ai voulu tenter de sortir de ma zone de confort, probablement parce que mes neurones avaient besoin d’évasion en ces périodes troublées…

« Soit dit en passant » de Woody Allen

Selon le résumé de l’éditeur (version abrégée) :

Né en 1935 à Brooklyn, Woody Allen se lance dans le show-business à l’âge de seize ans en rédigeant des gags pour des chroniques dans différents journaux de Broadway, avant d’écrire pour la radio, la télévision, le théâtre, le cinéma et le New Yorker. Il quitte ensuite la solitude du bureau de l’écrivain pour devenir humoriste dans divers clubs, puis le célèbre réalisateur que l’on sait.

Durant les quelque soixante ans de sa carrière cinématographique, il a écrit et tourné cinquante films dont il est souvent aussi l’acteur principal. Il a reçu de nombreuses récompenses nationales et internationales, et a vu des statues érigées en son honneur (sans jamais d’ailleurs comprendre ce qui lui avait valu pareil hommage), et ses films ont été mis au programme d’écoles et d’universités dans le monde entier…

Mon ressenti :

J’ai choisi ce livre sur NetGalley, car j’aime beaucoup le cinéma de Woody Allen et le personnage me surprend toujours.

Les Media nous intoxiquant régulièrement avec les déclarations de Mia Farrow, je voulais, en fait, connaître l’avis de Woody Allen sur toute cette histoire, autant que l’histoire de sa vie.

Au début, cette autobiographie est assez drôle, car l’auteur nous raconte avec sa verve habituelle, ses talents de sportifs, ses expériences en tant qu’humoriste. Cependant, les choses ont commencé à se gâter car, parmi tous les comiques faisant du « seul en scène » dont il parle, je n’en connais pratiquement aucun…

Donc, je me suis vite lassée, car cette logorrhée si caractéristique de Woody Allen qui m’amuse tant dans ses films, devient totalement indigeste quand il s’agit d’un livre.

Peut-être que je retenterai l’expérience dans quelques mois ou quelques années, mais pour l’instant, je vais m’en tenir à Woody Cinéaste.

J’aurais peut-être dû me méfier en voyant la couverture …

« Mon dernier roman » de Latomus

Selon le résumé :

Alors qu’une maladie invalidante force Jim, tailleur de pierres quinquagénaire, à poser le maillet, il se décide à coucher sur papier l’histoire de sa vie, encouragé par celle qui soigne ses maux et qu’il considère comme la femme de sa vie. C’est assis sur le banc en noyer de la table monastère de sa petite maison lovée dans la garrigue que Jim prend la plume pour en découdre avec son passé. Sans réserve, il nous livre tout de ses souvenirs d’enfant et d’adolescent en manque d’amour, de sa crise existentielle et nous entraîne dans son bonheur retrouvé. Un bonheur éphémère ? Sous le pseudonyme Latomus, l’auteur signe ici une autofiction unique en son genre à l’épilogue inattendu.

Mon ressenti :

Attirée par ce résumé, j’ai accepté de découvrir ce roman que me proposait l’auteur : en effet, souffrant moi-même d’une maladie chronique, cela m’intéressait de voir son impact sur la vie de l’auteur et comment il arrivait à vivre avec, voire en rire.

Au début, le ton m’a plu, notamment celui du préambule, mais ensuite quand il raconte sa naissance, sa famille, le sourire s’est un peu effacé, je dois le reconnaître.

L’auteur essaie d’être drôle, mais son humour grince un peu, et souvent il y a une note pour s’excuser ou justifier : je n’aurais peut-être pas dû écrire cela, cela risque de heurter ou encore je devrais reformuler ceci… 

Les notes en question sont en caractères gras et surdimensionnées par rapport au texte, ce qui est déroutant. Je ne sais pas si cela est dû à la version électronique, je me suis posée la question.

J’ai fait une pause et retenter la lecture quelques semaines plus tard, mais comme avec Woody Allen, cela n’est pas passé. Peut-être que j’essaierai dans quelques mois, quand la vie aura repris un cours normal, si toutefois cela arrive un jour.

Conclusion :

Comme je l’ai déjà exprimé à plusieurs reprises sur ce blog, depuis l’irruption de ce maudit virus dans nos vies, ma concentration et ma motivation ne sont plus ce qu’elles étaient, et même si je tente d’explorer d’autres styles, l’autofiction n’arrive toujours pas à accrocher mon attention. Je préfère revenir à un bon polar ou à un classique du XIXe pour conserver le plaisir de la lecture.

Et, de surcroît, WordPress joue avec mes nerfs en ce moment, en me proposant une version en anglais pour structurer mes paragraphes alors que mon antivirus fait du zèle en bloquant à tour de bras… GRRRRRRRRRRRR  je vous laisse je vais me coucher, avant de tout envoyer promener!

Lectures en panne en mars 2021

Publié dans BILAN, Challenge le mois de l'Europe de lEst

Bilan du challenge « Le mois de l’Europe de l’ Est 2021

C’est un des rares challenges que j’ai réussi à mener à bien, depuis les années COVID, et encore, car j’ai revu mes ambitions à la baisse, pour cause de motivation en berne. Inutile de préciser que je suis très mécontente de moi-même…

J’ai accordé une plus grande place aux nouvelles afin de varier les plaisirs et les pays.

J’ai tout de même eu un superbe coup de cœur, pour une auteure qui, j’en étais sûre ne pouvait que me plaire, et ce fut mieux que je n’avais espéré :

Olga TOKARCZUK « Dieu, le temps, les hommes et les anges 

Pas loin du coup de cœur pour :

Vsevolod GARCHINE : Attalea princeps

Alvydas SLEPIKAS : à l’ombre des loups

Ma première immersion dans l’univers de cet auteur de polars polonais avec :

Wojgiech CHMIELARZ : Pyromane

L’an dernier, j’avais découvert :

Deux classiques qui ne déçoivent pas :

Fiodor DOSTOÏEVSKI : Bobok

Karel CAPEK : L’empreinte

Un recueil de nouvelles que j’ai découvert grâce à Babelio et que je n’ai pas réussi à terminer, je voulais tenter de terminer la 3e nouvelle pour le challenge, mais « quand ça veut pas, ça veut pas… » :

Mircea CARTARESCU : Melancolia

Les livres que j’avais prévus initialement :

Andreï GUELASSIMOV : Les dieux de la steppe ou L’année du mensonge

Vassili PESKOV : Ermites dans la taïga

Wojgiech CHMIELARZ : La ferme aux poupées

Zygmunt MILOSZEWSKI : Les impliqués

Fiodor DOSTOÏEVSKI : L’éternel mari ou Les possédés

Lev TOLSTOÏ : Enfance ou Guerre et paix le T1

Et l’an prochain?

On verra l’année prochaine, mais d’autres auteurs sont venus enrichir ma PAL :

Olga TOKARCZUK : Sur les ossements des morts ou Le livre de Jakob

Et il va falloir approfondir l’œuvre de Karel CAPEK et piocher davantage du côté de la Hongrie et de la République Tchèque notamment.

Mais aussi il y a aussi tout un tas d’autres auteurs… je me constitue une liste depuis que je participe à ce challenge et elle commence à s’étirer dangereusement, un mini PAL dans la grande …

Rendez-vous donc en mars 2022.

Lus en mars 2021

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« L’ami arménien » d’Andreï Makine

Après tout un mois passé en Europe de l’Est, retour à la maison, avec un roman qui reste à la frontière, car il se déroule en Russie, et il est proposé par le plus Russe de nos académiciens. Je vous parle, en effet aujourd’hui de :

Résumé de l’éditeur :

A travers l’histoire d’une amitié adolescente, Makine révèle dans ce véritable bijou de littérature classique un épisode inoubliable de sa jeunesse.

Le narrateur, treize ans, vit dans un orphelinat de Sibérie à l’époque de l’empire soviétique finissant. Dans la cour de l’école, il prend la défense de Vardan, un adolescent que sa pureté, sa maturité et sa fragilité désignent aux brutes comme bouc-émissaire idéal. Il raccompagne chez lui son ami, dans le quartier dit du « Bout du diable » peuplé d’anciens prisonniers, d’aventuriers fourbus, de déracinés égarés « qui n’ont pour biographie que la géographie de leurs errances. »

Il est accueilli là par une petite communauté de familles arméniennes venues soulager le sort de leurs proches transférés et emprisonnés en ce lieu, à 5 000 kilomètres de leur Caucase natal, en attente de jugement pour « subversion séparatiste et complot anti-soviétique » parce qu’ils avaient créé une organisation clandestine se battant pour l’indépendance de l’Arménie.

De magnifiques figures se détachent de ce petit « royaume d’Arménie » miniature : la mère de Vardan, Chamiram ; la sœur de Vardan, Gulizar, belle comme une princesse du Caucase qui enflamme tous les cœurs mais ne vit que dans la dévotion à son mari emprisonné ; Sarven, le vieux sage de la communauté…

Un adolescent ramassant sur une voie de chemin de fer une vieille prostituée avinée qu’il protège avec délicatesse, une brute déportée couvant au camp un oiseau blessé qui finira par s’envoler au-dessus des barbelés : autant d’hommages à ces « copeaux humains, vies sacrifiées sous la hache des faiseurs de l’Histoire. »

Le narrateur, garde du corps de Vardan, devient la sentinelle de sa vie menacée, car l’adolescent souffre de la « maladie arménienne » qui menace de l’emporter, et voilà que de proche en proche, le narrateur se trouve à son tour menacé et incarcéré, quand le creusement d’un tunnel pour une chasse au trésor, qu’il prenait pour un jeu d’enfants, est soupçonné par le régime d’être une participation active à une tentative d’évasion…

Ce magnifique roman convoque une double nostalgie : celle de cette petite communauté arménienne pour son pays natal, et celle de l’auteur pour son ami disparu lorsqu’il revient en épilogue du livre, des décennies plus tard, exhumer les vestiges du passé dans cette grande ville sibérienne aux quartiers miséreux qui abritaient, derrière leurs remparts, l’antichambre des camps.

Ce que j’en pense :

Alors que l’URSS tousse et s’approche de la fin, dans un orphelinat au fin fond de la Sibérie, le narrateur, âgé de treize ans, fait la connaissance de Vardan, un jeune Arménien qui s’est fait prendre à partie brutalement par les meneurs, en se portant à son secours. Une amitié naît entre eux, et il va faire la connaissance de la famille, de ses traditions, de sa culture.

Vardan est venu vivre ici provisoirement avec sa famille, et d’autres personnes, car il y a eu une révolte chez eux et les hommes qui ont été arrêtés ont été transférés dans la prison qui domine la ville. Prison qui était autrefois un monastère, mais les Bolchéviks les ont dépossédés, pour ne pas dire plus.

On fait la connaissance de Chamiram, la mère de Vardan, de la belle Gulizar, sa sœur et d’autre personnages tout aussi attachants.Leurs conditions de vie sont précaires, dans des « logements insalubre », deux valises faisant fonction de lit pour Vardan, alors que la pièce est décorée de châles, une vieille table un peu boiteuse.

Vardan et le narrateur ont trouvé refuge dans un abri, secret au pied des tours de la prison. Ils s’y retrouvent pour parler, pour faire plus ample connaissance.

Dans leur cachette, les deux ados voient passer un vol d’oies sauvages et partagent ce moment de grâce particulier, car elles sont libres, et les prisonniers de la prison-monastère peuvent aussi les voir voler dans le ciel.

« Je me sentis péniblement muet, ne sachant pas encore que le plaisir de partager cet instant de beauté était le sens même de la création, l’aspiration véritable des poètes et qui restait le plus souvent incomprise. »

On rencontre aussi Ronine, le professeur de science, atypique dans la vie comme dans l’exercice de son métier n’hésite pas à se mêler aux Arméniens qui habitent de façon précaire dans ce lieu qu’on appelle Le Bout et que l’auteur appellera le Royaume d’Arménie ». C’était un commissaire politique dans l’armée qui a eu le bras arraché par un éclat d’obus, alors qu’il partait à l’assaut avec ses camarades en criant : « pour la patrie ! pour Staline »

L’accueil est chaleureux, avec le café à la turque dans la belle cafetière, et les quelques objets de valeur qu’ils ont apportés avec eux, ce qui leur permettra de survivre en attendant le procès. On voit passer la belle Gulizar qui porte des colis aux prisonniers. Malgré la pauvreté, ils sont accueillants, partageant leur repas, faisant parfois la fête. Peu à peu, Chamiram raconte leur histoire, les persécutions dont ils ont été victimes pratiquement du jour au lendemain : des hommes qui les saluaient poliment la veille se sont mis à les frapper, les étriper, prendre leur biens… les relations compliquées entre Arméniens et Azerbaïdjanais ne datent pas d’hier dans le Karabach, le génocide turc de 1915 a fait des émules…

J’ai beaucoup aimé ce dernier roman d’Andreï Makine, car il raconte une belle histoire humaine, au travers d’un fait historique, avec Vardan, ce gamin à la santé fragile, atteint de ce que l’on appelle « la maladie arménienne » qui ressemble à des rhumatismes articulaires aigus, et le laisse allongé, immobile et fiévreux, avec des articulations qui doublent de volume, un adolescent qui est devenu adulte trop vite, du fait de tout ce qu’il a pu voir déjà dans sa vie.

J’en vins à penser que la véritable étrangeté de ce garçon n’était pas liée à ses origines, ni même à sa santé défaillante mais à ce fragment muet dans le récit de Chamiram – cette parcelle vierge de la fresque, un vide frappé de mutisme et dont personne ne devait découvrir le secret qui pourtant recelait la clef de leurs vies.

Le narrateur, orphelin dans ce pensionnat sinistre, plonge dans la vie de cette famille chaleureuse et découvre les liens étroits qui les unissent. Il aime le récit de Chamiram qui lui fait découvrir un autre univers, ce qui va l’aider à se construire lui-aussi, lui montrant qu’il n’y a pas que la violence aveugle (les meneurs de l’orphelinat sont dépeints de manière brutale, mais il n’y a pas qu’eux, certains quartiers sont des zones de non-droit).

J’aime bien retrouver la plume d’Andreï Makine, que j’ai découvert il y a longtemps avec « Le testament français », et ce roman m’a beaucoup plu, alors que j’avais été un peu désarçonnée par le précédent « au-delà des frontières » intéressant certes mais comme je ne suis une grande adepte des dystopies…

Une fois de plus, l’auteur nous parle de fort belle manière de l’exil, du bannissement, de ce qu’on laisse derrière soi à chaque départ, et des conflits ethniques qui font rage depuis la nuit des temps et ne sont pas près de s’arrêter.

Je mettrai juste un petit bémol, en refermant « L’ami Arménien » : l’écriture est magnifique, la maitrise de la langue française renversante comme toujours, mais ce qui est d’habitude de l’ordre de la réserve et de la pudeur, s’apparente plus à de la froideur… la précision est quasi chirurgicale… cependant, c’est une très belle histoire alors, si vous aimez l’auteur, foncez.

Mon préféré, pour l’instant, reste « L’archipel d’une autre vie ».

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver un auteur que j’aime beaucoup.

#Lamiarménien #NetGalleyFrance

9/10

L’auteur :

Né en 1957 à Krasnoïarsk, Andreï Makine,(Андрей Ярославович Макин) de l’Académie française, est l’auteur d’une œuvre importante et multi primée : prix Goncourt, prix Goncourt des lycéens et prix Médicis pour Le testament français en 1995, grande médaille de la francophonie en 2000, grand prix RTL-Lire pour La musique d’une vie en 2001, Prix Prince Pierre de Monaco pour l’ensemble de son œuvre en 2005, prix Casanova pour Une femme aimée en 2013, prix mondial Cino-Del-Duca en 2014.

Extraits :

Je sentis en moi, simultanément, la mort de celui que j’avais été et la gestation de celui qui allait naître : un futur homme se réveillait en étirant ses muscles, en bombant le torse et l’enfant rêveur devait lui céder la place, se renier, se mépriser pour la pureté ridicule de ses rêves.

Notre adolescence, je m’en rends compte à présent, se déroulait sur fond d’une très grande accoutumance aux souffrances subies ou imposées.

L’histoire de la transmigration de leur petite communauté allait se préciser, jour après jour, de confidence en confidence, de divination en secret chuchoté. Les Arméniens – ils étaient à peine une dizaine – ne cachaient pas vraiment la raison de leur préférence pour ce lieu qu’on choisissait rarement de son plein gré. Ils avaient cherché à ne pas trop s’éloigner de leurs proches, incarcérés dans l’attente d’un procès.

C’était un art commun aux peuples familiers des bannissements et des exodes, forcé de recréer, indéfiniment, leur espace vital – leur patrie transporté dans leurs maigres bagages. Oui, de gravir les tréteaux d’une existence vacillante, d’installer un décor où se joue le drame de leurs exils.

D’ailleurs, c’est seulement dans ma mémoire que cette chronique allait former une grande épopée d’un seul tenant. En réalité, à chacune de mes visites, Chamiram racontait un ou deux épisodes, citait quelques noms, quelques dates et, répondant à mes questions de plus en plus avisées, donnait aussi la réplique à Vardan qui retrouvait sa parole libérée d’étouffements. Puis soudain, elle s’interrompait, le regard perdu dans ses souvenirs, ses mots butant sur un secret ou un aveu dont je ne devinais pas encore la douleur.

La société où nous vivions, avec son projet messianique d’homme nouveau, excluait l’idée de tout ce qui risquait de contredire la perfection de ce futur héros destiné au bonheur du paradis sur terre. Il devait être totalement sain de corps, libre de toute ambiguïté intellectuelle, débarrassé des tares psychiques qui rongeaient les hommes du passé.

Dans ma mémoire, ces visites au « royaume d’Arménie » allaient constituer toute une époque, comme toujours quand les rencontres exceptionnelles et les émotions intensément neuves dilatent le temps par la vérité et la puissance de ce que nous ressentons.

Je compris que nos vies glissaient tout le temps au bord de l’abîme et que, d’un simple geste, nous pouvions aider l’autre, le retenir d’une chute, le sauver. Presque par jeu, nous étions capables d’être un dieu pour notre prochain.

« Tu sais, il y a chez nous un proverbe qui dit : « Honteux de ce qu’il voit dans la journée, le soleil se couche en rougissant » Ce serait bien si les hommes en faisaient autant.

Tiens, le mont Ararat, le sommet sacré des Arméniens, il est en Turquie, à présent. Nous l’avons perdu mais…En fait, ne pas l’avoir nous le rend encore plus cher. C’est ça le vrai choix : posséder ou rêver. Moi, je préfère le rêve.

Un conflit ethnique qui éclate, une quinzaine d’années auparavant, dans cette enclave arménienne du Karabagh entourée du territoire azerbaïdjanais. Comme une pénible réplique miniature des grands massacres de 1915, une brusque flambée de sauvagerie parcourt plusieurs villages avec son lot de violence.

Or, aucun livre, je m’en apercevais désormais, ne racontait l’effrayante banalité avec laquelle la vie reprenait son cours, démentant par sa démarche pataude tous les pas de deux passionnels et toutes les sagesses gravées dans le marbre.

Lu en mars 2021

Publié dans Challenge le mois de l'Europe de lEst, Littérature russe, Non classé

« Attalea princeps » de Vselovod Garchine

Pour clore ce challenge, je vous parle aujourd’hui d’une nouvelle et d’un auteur russe du XIXe siècle que je ne connaissais pas :

Ce que j’en pense :

C’est l’histoire d’Attalea Princeps, un palmier originaire du Brésil qui vit (cohabite plutôt) avec d’autres arbres exotiques dans une superbe serre, sous la férule d’un conservateur imbu de lui-même. Un jour, un Brésilien, en visite, raconte que cet arbre est un palmier très répandu dans son pays. Le gardien des lieux outragé, répond que c’est un spécimen avec donc un nom latin, étalant sa science alors notre touriste s’en va au grand désespoir de l’arbre qui, s’étant enfin senti compris, espérait repartir avec lui.

Il n’est pas aimé des autres arbres, qui sont jaloux, seule une petite herbe l’écoute et le soutient, s’enroulant amoureusement autour de son tronc. Le palmier est triste et n’a plus qu’une envie, grandir le plus possible, pour crever le plafond de verre et aller toucher le ciel.

Vsevolod Garchine, nous propose ici, beaucoup plus qu’un récit, il s’agit d’un conte philosophique. On comprend très vite, qu’il faut lire ce texte au second degré, le premier étant destiné à échapper à la censure. La serre représente la prison, (le goulag) dans laquelle le tar envoie les dissidents, voire carrément le tsarisme, la solitude de l’intellectuel, les autres arbres qui se moquent, les codétenus prêts à moucharder.

On ne peut pas avoir d’amis dans cet univers clos, sauf parfois quelqu’un qui soutient moralement ou physiquement, comme la petite herbe aux feuilles fanées du récit, qui va soutenir son champion, l’encourager dans sa tentative d’évasion, d’aspiration à un ailleurs. Mais, cela va mal se terminer, car s’il réussit à briser l’armature, la liberté n’aura pas le goût escompté, et ce ne sera rien de plus qu’un mirage, une illusion.  

Ce texte est plein de poésie, et se déguste avec lenteur et compassion. J’ai aimé le thème et l’écriture, la manière dont l’auteur tente de s’exprimer, à la recherche de la liberté (d’expression).

Vsevolod Garchine qui, je le rappelle est mort en 1888, à l’âge de trente-trois ans, livre avec cette nouvelle une analyse du régime tsariste dont l’autoritarisme l’étouffe peu à peu. Alexandre II qui était un grand réformateur à qui on doit l’abolition du servage, a été assassiné en 1881, ce qui a mis fin aux réformes libérales, et donc aux illusions. L’auteur a une vision sombre et mélancolique de sa Russie qu’il aime tant et pourtant son écriture est lumineuse.

Un grand merci au site Littérature russe et slave qui m’a permis cette nouvelle découverte, une pépite de plus, et comme je le redoutais, ma chronique est presque aussi longue que la nouvelle elle-même (14 pages seulement mais d’une telle densité !) Ce récit revêt une connotation particulière, ces derniers temps, car comment ne pas mettre l’histoire de notre palmier avec celle d’Alexeï Navalny, bouclé dans sa colonie pénitentiaire, sous le règne d’un nouveau tsar qui n’a rien à envier à ceux qui ont gouverné la Russie autrefois.

9/10

L’auteur :

Vsevolod Mikhaïlovitch Garchine (Все́волод Миха́йлович Гаршин)1855 1888 était un nouvelliste russe.

Il naît à Priyatnaïa Dolina, dans la province de Ekaterinoslav Ses parents divorcent et sa mère l’emmène en 1863 à Saint-Pétersbourg, où il fréquente le lycée de 1864 à 1874. Il s’inscrit ensuite à l’École des Mines, mais ne parvient pas à obtenir le diplôme d’ingénieur.

Durant la Guerre russo-turque de 1877-1878, ce pacifiste se porte volontaire comme simple soldat dans l’infanterie. Il est apprécié dans son unité, aussi bien de ses camarades que des officiers. Il est blessé dans une bataille en Bulgarie et restera durablement marqué psychologiquement par la guerre.

Ses expériences militaires lui fournissent la base de ses premières nouvelles, dont la toute première, « Quatre jours », œuvre forte inspirée d’un incident réel. Le récit se présente comme le monologue intérieur d’un soldat blessé et laissé pour mort sur le champ de bataille pendant quatre jours, face à face avec le cadavre d’un soldat turc qu’il vient de tuer.


En dépit de succès littéraires précoces, Garchine est tourmenté périodiquement par des accès de maladie mentale. Le 31 mars 1888, à l’âge de 33 ans, en état de profonde dépression, il se suicide en sautant dans l’escalier de l’immeuble pétersbourgeois, où il habitait au cinquième étage.

Il laisse une œuvre relativement mince composée d’une vingtaine de nouvelles dans lesquelles s’expriment une sensibilité mélancolique teintée d’angoisse et d’absurde. Une œuvre brève mais importante tant l’écriture de Garchine peut rappeler celle d’Anton Tchékhov.

Sa nouvelle la plus connue, « La fleur rouge » évoque les asiles d’aliénés.

Extraits :

La serre était belle, surtout quand le soleil se couchait et l’éclairait de sa lumière rouge. Alors, elle s’embrasait tout entière ; des reflets rougeâtres se jouaient et se transfusaient, comme dans une grande pierre précieuse finement taillée.

On apercevait, à travers les gros carreaux transparents, les plantes enfermées dans la serre. Mais, malgré la grandeur de celle-ci, elles y étaient à l’étroit. Les racines se confondaient et s’enlevaient l’une à l’autre l’humidité et la nourriture…

La bise soufflait violemment, battait les châssis et les faisait trembler. Le toit se couvrait de neige. Les plantes se dressaient et écoutaient le hurlement du vent ; elles se souvenaient alors d’un autre vient, tiède, moite, qui leur donnait la vie et la santé.

Il (le palmier) s’élevait à cinq toises au-dessus des cimes de tous les autres arbres ; ceux-ci ne l’aimaient pas, l’enviaient et le considéraient comme un orgueilleux. Sa haute taille ne lui causait que du chagrin, tous les autres étaient réunis et Attalea restait isolé.

Seule, une toute petite herbe n’avait pas d’animosité contre le palmier et ne se fâchait pas de ses discours. C’était la plus pitoyable et la plus misérable de toutes, faible, décolorée, rampante, avec de grosses feuilles fanées.

  • Oui, je vous ai encouragé, mais je ne savais pas que c’était si difficile. Je vous plains, vous souffrez tant.
  • Tais-toi, petite plante ! Ne t’apitoie pas sur moi !   Je mourrai ou je m’affranchirai.

Lu en mars 2021