Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Eugenia » de Lionel Duroy

Je vous parle aujourd’hui d’un roman par lequel j’aborde pour la première fois l’œuvre de l’auteur avec :

 Eugenia de Lionel Duroy

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

 

A la fin des années trente, parce qu’elle est tombée sous le charme d’un romancier d’origine juive, Eugenia, une jeune et brillante étudiante roumaine, prend soudain conscience de la vague de haine antisémite qui se répand dans son pays. Peu à peu, la société entière semble frappée par cette gangrène morale, y compris certains membres de sa propre famille. Comment résister, lutter, témoigner, quand tout le monde autour de soi semble hypnotisé par la tentation de la barbarie ?

Avec pour toile de fond l’ascension du fascisme européen, ce roman foisonnant revient sur un épisode méconnu de la Seconde Guerre mondiale, l’effroyable pogrom de Jassy. Portrait d’une jeune femme libre, animée par le besoin insatiable de comprendre l’origine du mal, ce livre est aussi une mise en garde contre le retour des heures les plus sombres de l’Histoire.

 

CE QUE J’EN PENSE

 

L’auteur nous raconte un pan de l’histoire de la Roumanie, des années trente jusqu’à 1945, à travers une histoire d’amour entre une jeune étudiante Eugenia Radulescu et un écrivain juif célèbre Mihail Sebastian.

Eugenia a été élevée dans une famille où règne un antisémitisme pur et dur, son frère aîné Stefan ayant même rejoint la milice populiste qu’on appelle la « Garde de Fer » qui défile en terrorisant les Juifs, les maltraitant, et font du racolage :

« Quant à moi, j’ai treize ans et je me rappelle la fierté de nos parents lorsque Stefan revêt la chemise verte de la Garde de Fer et s’en va, le cou ceint de la croix, visiter avec ses camarades les villages alentour pour convaincre les paysans de rejoindre le mouvement de Codreanu, que l’on appelle désormais Capitaine… » P 25

Eugenia fait la connaissance de Mihail le jour où celui-ci vient faire une conférence dans son université, en 1935, conférence organisée par une enseignante qu’elle admire, Madame Costinas, laquelle jouera un rôle déterminant dans sa vie.

Lors de cette conférence, Stefan envoie ses sbires frapper Mihail, et Eugenia, horrifiée, aide son professeur à le prendre en charge. C’est ainsi que commence une prise de conscience chez la jeune étudiante.

« Il est inoubliable le moment où nos paupières se dessillent, où nous comprenons que nous avons été abusés. » P 37

En fait, les Roumains n’ont jamais accepté que les Juifs entrés chez eux à la fin de la première guerre mondiale aient été naturalisés, et sur fond de crise, il est tellement simple de rejeter la faute sur une population désignée d’avance…

« Pour nous, ces juifs venus de Galicie, de Russie, de Hongrie, de Pologne, d’on ne savait trop où encore, qui avaient envahi notre ville sans vergogne et dressé leurs synagogues ici et là, demeuraient des juifs, des étrangers, et ne seraient jamais de véritables Roumains. » P 22

On découvre ainsi le comportement de la Roumanie, pendant la guerre, le roi Carol II tentant de ménager la chèvre et le chou, les actifs de la Garde de Fer sont arrêtés jugés exécutés, le mouvement interdit, malgré la fascination du peuple pour Hitler, mais il y a eu la signature du pacte germano-soviétique et la grande peur de l’URSS qui veut récupérer des terres conquises par la Roumanie : Bessarabie, Bucovine…

Quand la guerre éclate avec l’URSS Andrei, le jeune frère d’Eugenia est envoyé au front, tant que Stefan s’est réfugié à Berlin, planqué dans l’entourage d’Hitler. Mais les Russes finissent par l’emporter et évidemment c’est de la faute des Juifs d’où le pogrom de Jassy en juin 1941 (comme il y a eu celui de Bucarest en janvier) qu’Eugenia nous raconte dans le détail, arpentant la ville pour couvrir les évènements pour un journal de Bucarest.

Cet évènement va déclencher des prises de conscience, des gens vont entrer dans la Résistance, tous ne sont pas des collabos à la botte des nazis. Comment peut-on assassiner du jour au lendemain des gens qui ont été des voisins, des proches parfois ? c’est une question que je poserai toujours car elle reste malheureusement d’actualité, on connaît l’effet « meute » …

Les exactions de la Garde de Fer étaient d’une telle violence que même Hitler et ses troupes s’en inquiétaient… Selon cet officier, le chaos qui s’installait dans le pays inquiétaient de plus en plus les Allemands et ils ne laisseraient sûrement pas la situation perdurer. » P 204

Tout au long de ce roman, c’est Eugenia qui parle, utilisant le « je » et on assiste à son évolution, son éveil politique ; on voit évoluer sa réflexion, son appréciation de la situation, et son comportement va se modifier en profondeur; en même temps, elle découvre un autre univers, le monde de Mihail et de son écriture… elle ne porte pas de jugement péremptoire, elle constate les actes et les paroles des uns et des autres et les note de manière la plus objective possible, ce qui ne l’empêche pas de réfléchir sur la responsabilité des hommes et la répétition d’évènements qu’on pensait ne jamais voir  se reproduire, tant ils étaient atroces.

Lionel Duroy alterne des évènements du présent (1945) et du passé, et mêle habilement l’histoire d’amour, plutôt à sens unique, entre Eugenia et Mihail, ce qui donne un rythme particulier à ce récit puissant et passionnant. Il évoque aussi très bien les déchirements dans une même famille, lorsque les enfants ont des engagements qui s’opposent, et le rôle de l’éducation, dans le rejet de l’autre.

Je connaissais peu l’histoire de la Roumanie et son côté fasciste pro nazi, à part, Ceausescu, le génie des Carpates, ainsi qu’il se surnommait, son exécution, Petre Roman, ou encore Nadia Comaneci… Donc surtout l’histoire après 1945.  J’ai donc appris beaucoup de choses et ce roman m’a donné envie d’en savoir davantage sur Mihail Sebastian, ses livres, notamment « Depuis deux mille ans », son journal, dont l’auteur nous donne des extraits, ses pièces de théâtre…. Et bien sûr sur les protagonistes du pogrom, tel le général Antonescu…

On rencontre aussi dans ce roman, Malaparte dont le comportement n’est pas toujours très clair, car en Italie aussi la censure règne, donc il n’écrit pas ce qu’il veut dans ses articles. On croise aussi Ionesco ou Cioran, ou Petrescu ainsi que des artistes de l’époque en particulier, Leny Caler, actrice et chanteuse célèbre pendant l’entre deux guerres et qui fut la maîtresse de Mihail Sebastian et de Camil Petrescu …

Ce qui fait aussi l’originalité de ce roman, c’est le choix que fait Lionel Duroy de commencer le récit le 30 mai 1945, nous disant d’emblée si Mihail a survécu ou on à cette guerre, ce qui permet au lecteur de profiter de l’histoire sans se poser la question de manière  lancinante…

J’ai adoré ce roman, qui avait tout pour me plaire car cette période de l’Histoire me passionne, et j’ai été conquise par le travail de recherche et le style de Lionel Duroy, dont j’aborde l’œuvre pour la première fois, alors que plusieurs de ses livres sont dans ma PAL débordante…

Auteur à suivre de plus près donc.

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A propos de Leny Caler :

https://translate.google.com/translate?hl=fr&sl=ro&u=https://ro.wikipedia.org/wiki/Leny_Caler&prev=search

Pour la bibliographie de Mihail Sebastian : je vous renvoie à Babelio :

https://www.babelio.com/auteur/Mihail-Sebastian/33895  

 

 

 

EXTRAITS 

 

Certes, nous savions que depuis 1919, tous ces juifs étaient essentiellement roumains, comme notre père nous l’avait rappelé, mais nous savions aussi que la Roumanie avait dû prendre la décision de les naturaliser sous la pression de la France, sa grande amie, son alliée de la victoire de 1918 contre l’Allemagne, et qu’en vérité, ce n’était le souhait ni de nos dirigeants ni de la majorité du peuple roumain. Pour nous, ces juifs venus de Galicie, de Russie, de Hongrie, de Pologne, d’on ne savait trop où encore, qui avaient envahi notre ville sans vergogne et dressé leurs synagogues ici et là, demeuraient des juifs, des étrangers, et ne seraient jamais de véritables Roumains. P 22 

 

La fin de l’année universitaire avait été marquée par des violences inouïes – un étudiant juif avait été défenestré, la plupart avaient été battus, parfois au point d’être ramassés inanimés dans les couloirs, leurs papiers d’identité brûlés, leurs livres jetés par les fenêtres. P 23  

 

Dans mon souvenir, et bien qu’animée d’une haine têtue contre « les youpins qui sucent le sang de notre pays », la Garde est alors vécue sous notre toit comme une organisation de jeunesse patronnée par l’Église. P 25 

 

« Oh, ce merveilleux printemps 1939 ! La guerre était proche, elle menaçait, mais en attendant nous étions libres d’aller et venir, libres de nous aimer à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. » P 131 

 

Comment le général Antonescu, « grand patriote, officier d’une honnêteté irréprochable » selon le Général Gamelin, a-t-il pu en venir à engager la Roumanie au côté de la « monstrueuse tyrannie » dénoncée par Churchill ? C’est une question à laquelle je ne sais pas répondre. A-t-il pensé que c’était le prix à payer pour sauver son cher pays, lui qui se prévalut alors d’être le « Pétain roumain » ? P 201 

 

Certaines personnes semblent croire que tans que les bombes ne sont pas larguées sur les rues de New-York, San Francisco, La Nouvelle Orléans ou Chicago, nous ne sommes pas attaqués. Ceux-là ferment tout simplement les yeux sur la leçon que nous devons tirer de chaque nation conquise par les nazis. P 224 

 

Qu’étions-nous en train de vivre ? Était-ce cela qu’on appelait un pogrom ? J’avais beaucoup lu sur celui de Chisinau, en 1903, sans imaginer qu’un tel déchaînement puisse se renouveler un jour. Puisque la chose avait eu lieu, qu’elle avait horrifié le monde entier, elle ne se reproduirait plus. Ainsi pensons-nous, nous figurant que l’expérience d’une atrocité nous prémunit contre sa répétition. P 335 

 

… Je m’étais tue, tout simplement. Peut-être par ce que c’est une humiliation insoutenable pour nous tous, hommes et femmes, avais-je songé, de devoir décrire de tels gestes. Déjà, on tente d’en écarter le souvenir, car le souvenir seul nous fait soudain nous lever, aller et venir nerveusement, prendre une cigarette, se brûler en l’allumant, ou se coincer les doigts dans la fenêtre en la refermant après avoir fumé, comme si on cherchait à se blesser, à se punir – alors naturellement on préfère se taire. C’est probablement indicible, voilà.

Mais non, m’étais-je rétorqué vivement, rien n’est indicible. Tout ce qui a existé, tout ce qui nous constitue, peut être dit, et sans doute doit être dit. P 435

 

LU EN MAI 2018

 

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Publié dans BD

AIEEYAAA! Apprenez le chinois à la dure

Petit intermède BD avec ce curieux petit ouvrage :

AIEEYAAA! apprenez le chinois à la dure

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

Ne vous laissez pas abuser par ces livres et ces sites Internet qui prétendent qu’apprendre le chinois est « facile », voire « très facile », « simple », « rapide ». Tout le monde sait qu’apprendre à parler, écrire et lire le chinois est 太 difficile !

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CE QUE J’EN PENSE

J’ai choisi ce livre dans le cadre d’une opération « Masse critique » organisée par Babelio, car apprendre le chinois me tente depuis assez longtemps, alors pourquoi pas une version ludique.

L’auteur nous explique, dans son avant-propos, les différences entre les différents parlers : le mandarin, le cantonais, le shanghaïen et autres dialectes, puis la manière dont les mots (idéogrammes) se construisent, comme des petites maisons…

Il évoque également les tons : 4 tons principaux dans le mandarin et 6 pour le cantonais en précisant qu’une différence infime change tout le sens du mot ou de la phrase…

Ensuite, viennent les exemples avec les mots (ou des expressions) écrits en mandarin et en cantonais, des illustrations pour rendre les choses plus vivantes.

Le hic : il nous a tellement mis en garde avec toutes les erreurs possibles, que j’ai vite renoncé à retenir les mots, les sons et les écritures, car pour moi, il est nécessaire d’entendre sinon le risque est trop grand de mémoriser de travers.

Je me suis donc contentée de lire ce livre comme une BD sans tenter d’apprendre quoi que ce soit. J’ai commencé à apprendre le tibétain, qui est complètement différent, avec un véritable alphabet, une logique qui me convient mieux, de même que les sonorités….

 

EXTRAITS

Pour  vous donner une idée, voici un lien:

http://www.librairielephenix.fr/cache/upload/files_notice/57196/aieeyaaa-extrait.pdf

 

LU EN AVRIL 2018

Publié dans Littérature islandaise, Polars

« Le duel » de Arnaldur Indridason

Petit détour par un polar venu du froid avant de m’attaque à une lecture plus ardue avec ce douzième roman de Arnaldur Indridason :

 Le duel de Arnaldur Indridason

 

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

 

Pendant l’été 1972, Reykjavík est envahi par les touristes venus assister au championnat du monde d’échecs qui oppose l’Américain Fischer et le Russe Spassky. L’Américain se conduit comme un enfant capricieux et a de multiples exigences, le Russe est accueilli en triomphe par le parti communiste islandais, le tout sur fond de guerre froide.

Au même moment un jeune homme sans histoire est poignardé dans une salle de cinéma, le magnétophone dont il ne se séparait jamais a disparu. L’atmosphère de la ville est tendue, électrique.

Le commissaire Marion Briem est chargé de l’enquête au cours de laquelle certains éléments vont faire ressurgir son enfance marquée par la tuberculose, les séjours en sanatorium et la violence de certains traitements de cette maladie, endémique à l’époque dans tout le pays. L’affaire tourne au roman d’espionnage et Marion, personnage complexe et ambigu, futur mentor d’Erlendur, va décider de trouver le sens du duel entre la vie et la mort qui se joue là.

Un nouveau roman d’Indridason qu’il est difficile de lâcher tant l’ambiance, l’épaisseur des personnages, la qualité d’écriture et l’intrigue sont prenantes.

 

CE QUE J’EN PENSE

 

Fort heureusement, je n’ai pas lu la quatrième de couverture avant d’entamer ma lecture car elle donne trop de renseignements et c’est dommage. (Un conseil : ne la lisez surtout pas avant de lire le roman !)

Ce roman m’a plu, car nous faisons enfin la connaissance de Marion Briem, qui fait souvent partie des enquêtes d’Erlendur, de façon discrète et on en apprend enfin davantage sur son histoire.

Le récit raconte, en alternance, la  progression de l’enquête et l’enfance difficile de Marion, née d’une union illégitime, donc un père qui ne l’a pas reconnue, une mère qui disparaît très vite. Heureusement, Athanasius, un vieil homme, force de la nature veille sur elle. Arnaldur Indridason nous parle aussi de la tuberculose dont Marion est atteinte, adolescente, maladie qui faisait beaucoup de ravages à l’époque, ainsi que les traitements agressifs : insufflations, ablation des côtes… les séjours en sanatoriums et les nombreux enfants qui en mourraient…

« Marion avait lu quelque part qu’en Islande, le pourcentage de décès dus à la tuberculose était l’un des plus élevés au monde : presque un cinquième. » P 73  

Tout démarre avec le meurtre brutal et gratuit d’un adolescent dans une salle de cinéma : il était au mauvais endroit au mauvais moment, et personne n’a rien vu, ce qui conduit Marion et son adjoint Albert à retrouver des témoins et envisager plusieurs hypothèses…

L’enquête en elle-même, n’est pas d’un suspense haletant, mais elle est intéressante, car on est en 1972, avec en toile de fond une partie d’échecs entre le champion américain, Bobby Fischer et le joueur russe (pardon soviétique !) : Spassky, ce duel reflète bien le duel auquel se livre les deux nations, dans un pays qui est surveillé étroitement par les deux. On est davantage dans l’espionnage, les enjeux dépassent le simple meurtre.

L’auteur décrit très bien l’atmosphère paranoïaque régnant autour ce match, comme si l’honneur du pays était en jeu, ce qui n’est pas sans rappeler le climat régnant à Sotchi autour des prestations des hockeyeurs russes…

Bien-sûr, comme toujours chez Arnaldur Indridason, on retrouve la petite histoire dans la grande, l’auteur profitant de son roman pour faire un rappel sur le passé de son pays : les problèmes de pêche dans les eaux internationales, la surveillance et l’embrigadement de l’URSS, la manipulation des agents, l’utilisation d’un simple duel aux échecs pour montrer à l’autre qui est le plus fort.

« Le pays était depuis peu sous les feux de l’actualité internationale. Des dissensions étaient nées avec la Grande-Bretagne à la suite de la décision prise par l’Islande d’étendre la limite de ses eaux territoriales. Les Britanniques avaient menacé d’envoyer des navires militaires pour escorter leurs chalutiers dans les zones de pêche. La tension grandissante avec les garde-côtes islandais avait trouvé écho dans la presse internationale et la Coupe du monde d’échecs qui approchait contribuait à alimenter l’intérêt pour l’Islande. » P 18

J’ai apprécié ce roman, car j’ai retrouvé la patte Indridason, qui durant les derniers romans que j’ai lus, nous a présenté toute son équipe mais il me tarde de retrouver Erlendur… la police progresse lentement, mais sûrement et les héros ont une vie personnelle intéressante qui tient autant de place que l’enquête elle-même, et j’apprends de plus en plus de choses sur l’Histoire de l’Islande. En plus, j’adore les noms des villes, des lieux imprononçables et qui font rêver.

Je vais donc continuer l’aventure avec cet auteur qui pour l’instant ne me déçoit pas

 

EXTRAITS  

 

Les patients allaient le long des couloirs. Certains se rendaient à la salle de repos, située sur la façade ouest du bâtiment, pour s’y allonger avec une couverture et un livre. Cette longue pièce ensoleillée dont les fenêtres étaient orientées au sud offrait une vue sur le lac de Vifilsstadavatn et jusqu’à la mer, du côté de Straumasvik. D’autres étaient sur le point d’entreprendre une promenade jusqu’à Gunnhildur, un cairn installé sur la colline à l’est du bâtiment. Personne ne savait pourquoi il avait été ainsi baptisé, mais on affirmait que les malades qui parvenaient à l’atteindre seuls étaient en voie de guérison. P 72  

 

Il est clair que les Russes veulent absolument voir Spassky remporter la victoire, observa Josef. Le contraire serait une contre-publicité pour le paradis soviétique. Inutile de préciser que Fischer les soupçonne de toutes sortes de coups fourrés et de manipulations psychologiques. Le Soviet suprême déclare que Bobby met à mal le monde des échecs par son comportement et qu’il n’ose pas se mesurer à Spassky sans soulever tout un nuage de fumée à chaque fois qu’ils se rencontrent. P 169  

 

Je me borne à souligner l’atmosphère qui règne autour de ce fameux match. L’évènement s’est transformé en une véritable folie qui échappe à tout le monde. On parle de complots et de coups bas de toutes sortes : ronronnements des caméras, rayonnements émis par les lampes, gaz nocifs provenant des fauteuils, voire hypnotiseurs russes assis au premier rang. Et il y a les écoutes. P 170

 

LU EN MAI 2018

 

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Publié dans Challenge Portugal mon amour, Littérature portugaise

« Tous ces gens, Mariana » de Maria Judite de Carvalho

 

J’ai acheté ce petit livre, il y a quelques années, pour connaître davantage la littérature portugaise, ce pays où est né mon mari, et il est resté pendant quelques années, sur une étagère, en bonne compagnie, entre Fernando Pessoa et José Saramago… J’ai même constitué une liste sur Babelio: « En route vers la Lusitanie ». Mais, je n’étais pas encore prête…

 

tous ces gens Mariana... de Maria Judite de Carvalho

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

 

Lisbonne, fin des années 50.
Une femme, seule, attend la mort.
«Pour la première fois, quelqu’un vient me chercher, quelqu’un se penche vers moi. Pourquoi ne serais-je pas heureuse, moi, l’élue ?» Et cependant, non : « Je voudrais vivre. Comme je sais. Comme je peux. »

Avec Tous ces gens, Mariana…, son premier récit publié au Portugal en 1959, Maria Judite de Carvalho atteint les sommets d’un art fait de désespoir et de lucidité.

 

CE QUE J’EN PENSE

L’auteure nous raconte l’histoire de Mariana, une femme confrontée à la mort qui fait repasser toute sa vie, en faisant un bilan de cette existence… Elle a toujours eu envie de mourir, et lorsqu’un médecin lui dit qu’elle est très malade, paradoxalement l’espoir montre le bout de son nez.

Mariana a perdu sa mère, alors qu’elle était enfant et son père ne s’est jamais vraiment consolé, laissant traîner dans la maison une mélancolie profonde. Leurs chagrins sont parallèles, ils pleurent seuls, ne partagent pas la douleur de cette mort tragique. Une seule fois, son père tentera de la consoler, et on ne peut pas dire que ce fût efficace :

« Nous sommes tous seuls, Mariana. Seuls avec une foule de gens autour de nous. Tous ces gens, Mariana ! et personne ne fera rien pour nous. Personne ne peut rien faire. Et si on le pouvait, personne ne voudrait. C’est sans espoir. » P 16

Elle va repenser à Antonio, l’homme qu’elle a épousé, pratiquement en cachette, car elle n’était pas assez bien pour la famille, à Paris, où ils ont vécu un peu tous les deux et où il a rencontré une artiste, Estrela qui va le lui enlever. Mariana les voit tomber amoureux, mais ne fait rien pour empêcher les choses, tant pour elle c’était inéluctable…

Elle subit sa vie, ne se révolte jamais, rencontre des gens, accepte qu’ils la délaissent, ou la traitent mal. Elle est fataliste, en amour comme en amitié.

Je retiens au passage la manière dont Mariana parle des cartes postales que lui envoie son ami Luiz Gonzaga, un homme que sa famille destinait au séminaire et qui est en proie au doute en ce qui concerne sa vocation:

« Comme lorsque arrivent ses cartes postales. Elles ne disent rien de particulier, mais c’est son écriture, et il est doux de me dire que quelqu’un a pensé à moi, ne serait-ce que deux minutes. » P 56

J’ai eu un vrai coup de cœur pour ce récit (court roman de quatre-vingt treize pages ou longue nouvelle comme on veut), tant l’histoire est belle, empreinte de tristesse voire de mélancolie. L’écriture est rapide, jouant avec les espaces, la ponctuation, et d’une précision presque chirurgicale. Lire ce texte à haute voix procure beaucoup de plaisir.

Une très belle réflexion sur la vie et ce qu’on en fait, sur ce qui nous échappe, sur la résignation, et surtout la mort dans ce qu’elle a de fascinant, quand on la côtoie de près depuis longtemps, quitte parfois à jouer avec elle.

Une auteure, trop peu connue hélas, que j’ai beaucoup appréciée et dont je vais continuer à explorer l’œuvre.

♥ ♥ ♥ ♥ ♥

 

 

L’AUTEUR

Maria Judite de Carvalho (1921-1998) est l’auteur d’une dizaine de livres. Malgré leur succès, elle reste peut-être l’écrivain portugais le plus secret.

Parmi ses livres, on trouve des récits : « Tous ces gens, Mariana… », « Les mots qu’on retient » ou encore « Paysages sans bateaux », des romans : « Les armoires vides », « Le temps de grâce » ou encore des nouvelles : « Anica au temps jadis », « Chérie ? »

 

EXTRAITS

 

Penser à l’espoir, c’est idiot ! c’est même comique. L’espoir… Il y a vraiment des gens… Et l’espoir se cache, comme le sable, dans les plis et les ourlets de l’âme. Il se passe des années, des vies, puis vient le dernier jour, et la dernière heure, et alors il surgit, fait paraître inattendu ce à quoi l’on s’attendait, rend plus amer ce qui l’était déjà. Tout est plus difficile à cause de lui.   P 11  

 

Tout est exact, ce que le médecin a dit et ce qui est écrit. Et l’espoir qui ne veut pas céder, qui s’accroche à la moindre brindille, si fragile, si inconsistante qu’elle soit. P 15  

 

Ma vie est comme un tronc, dont toutes les feuilles et toutes le branches, l’une après l’autre, se sont desséchées. Et maintenant, il va s’abattre, faute de sève. P 17 

 

Le pire, ce sont les nuits. Longues. Sans fin. Peuplées de fantômes. Les uns anciens, bien que récents, des corps légers qui n’ont pas commencé à se décomposer, qui n’en sont pas là, malgré le temps qui passe. P 26 

 

Je sais que je vais mourir, et cette certitude me suffit, c’est comme un calmant. Tout s’efface devant elle. Mais parfois aussi, tout ressurgit, cela dépend de la couleur des jours. Les gris sont mous, tristes, pétris de larmes. Les noirs, je les passe à faire défiler devant moi toute mon existence ratée. P 49  

 

Je parlais haut, quand les usages les plus élémentaires exigeaient de parler tout bas, je me taisais quand j’aurais absolument dû dire quelque chose, je n’ai jamais su « être ». J’ai toujours tout confondu, tout mélangé, au point de ne pas me retrouver. P 51 

 

Que pèse l’amitié quand la réputation est en jeu ? P 57 

 

C’est bizarre, mais les années passent et nous nous souvenons de détails anciens avec une netteté presque photographique, nous entendons une phrase dite par la voix même qui l’a prononcée, mais ce que nous avons éprouvé à un moment donné est resté en arrière, dans le passé, est mort en même temps que l’instant. P 58

 

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LU EN MAI 2018

Publié dans Littérature américaine

« Par le vent pleuré » de Ron Rash

Je vous parle aujourd’hui d’un livre dont on a beaucoup parlé :

 par le vent pleuré de Ron Rash

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

 

Dans une petite ville paisible au cœur des Appalaches, la rivière vient de déposer sur la grève une poignée d’ossements ayant appartenu à une jeune femme dont personne n’avait plus entendu parler depuis des décennies.

Été 1969. Ligeia débarque de Floride avec l’insouciance et la sensualité de sa jeunesse, avide de plaisirs et de liberté. C’est l’époque des communautés hippies, du Vietnam, de la drogue, du sexe et du Grateful Dead. Deux frères, Bill et Eugene, qui vivent bien loin de ces révolutions, sous la coupe d’un grand-père tyrannique et conservateur, se laissent entraîner dans le tourbillon de tentations que leur propose cette sirène enjôleuse. Le temps d’une saison, Ligeia bouleversera de fond en comble leur relation, leur vision du monde, scellant à jamais leur destin avant de disparaître aussi subitement qu’elle était apparue.

À son macabre retour, les deux frères vont devoir rendre des comptes au fantôme de leur passé, et à leur propre conscience, rejouant l’éternelle confrontation de Caïn et d’Abel dans une tonalité aux résonances dostoïevskiennes.

 

CE QUE J’EN PENSE

 

Un roman qui commence avec la découverte d’ossements qui vont s’avérer être ceux de Ligeia, jeune fille ayant vécu dans une communauté hippie, où s’est parents l’ont récupérée manu militari et placée chez son oncle pour la remettre dans le droit chemin… cette découverte fait resurgir le passé car toute le monde la croyait simplement partie.

Le passé resurgit brutalement et sème le trouble chez les deux frères Matney, Bill l’aîné devenu brillant chirurgien et Eugène écrivain maudit qui a sombré de l’alcoolisme. Curieusement, c’est ce dernier qui va essayer de comprendre et de connaître la vérité, et ce que son aîné lui cache.

Retour donc sur cette année 1969, où les Hippies s’éclatent sur fond de drogue, sexe, musique liberté, et guerre au Vietnam alors que dans l’Amérique profonde, un patriarche règne en maître sur ses petits-enfants, avec un ascendant physique et psychologique effrayant. Il impose sa loi, avec un colosse qu’il a ramené de la guerre et qui est son homme à tout faire au sens maffieux du terme.

Comment nos deux jeunes ados ne seraient-ils pas attirés par cette sirène libérée qui se baigne nue dans la rivière, et consomme sexe, alcool et drogue de manière débridée.

J’ai bien aimé, ce récit qui alterne présent et passé, ainsi que la manière dont les personnages sont décrits avec leurs démons, le poids de l’éducation dans certains milieux qui s’apparente plus à du dressage et la fragilité de l’écrivain maudit, brisé par l’alcool qui parle si bien de son écrivain favori : Thomas Wolfe (dont le titre du roman s’inspire).

C’était le premier roman de Ron Rash que je lisais, je l’ai trouvé sympathique, la lecture en est facile car l’écriture l’auteur est fluide et cela m’a permis de passer un bon moment, mais sans plus. Je lirai probablement « Le chant de la Tamassee » qui est dans ma PAL depuis sa sortie. Une récréation entre deux livres plus conséquents…

 

EXTRAITS

 

« Bonne nuit, lune », avions-nous dit tous les deux, et Sarah, montrant du doigt les lucioles : « encore lunes, encore lunes ». C’était quelque chose que j’aurais noté dans un cahier, un an ou deux plus tôt, mais à l’époque, j’avais mis fin à mes week-ends et à mes soirées passés à écrire. Je m’étais donné comme excuse que ce n’était pas boire qui m’empêchait d’écrire, mais d’avoir choisi d’être davantage, pour Kay et Sarah, qu’une machine à écrire derrière une porte fermée. Ce n’était toutefois qu’un mensonge de plus. P 41 

 

Tant de personnes, apparemment transformées par un conjoint, retournent vers leurs vieilles habitudes. Votre moitié vous croit meilleur que vous ne l’êtes, et pendant un moment, à vrai dire vous partagez cette opinion. Mais un beau jour vous cessez d’y croire, et bientôt votre épouse aussi, c’est alors que vous lui rappellerez où elle vous a rencontré et le verre de Wiskey qui était posé entre vous sur le comptoir, et elle dira : « oui, je t’ai rencontré dans un bar. J’ignorais simplement que ta vie se déroulerait comme si tu n’en étais jamais sorti. » P 64 

 

J’avais prévu de rédiger mon mémoire sur Wolfe. Ma directrice de maîtrise m’en a dissuadé. « Wolfe est quasiment oublié de nos jours » a-t-elle objecté, ce qui me semblait une raison de plus pour le faire, afin qu’il ne soit pas oublié, ou seulement, comme l’avait écrit Wolfe lui-même « par le vent pleuré ». P 135

 

 

LU EN AVRIL 2018

Publié dans Littérature portugaise

« Les hommes n’appartiennent pas au ciel » de Nuno Camarneiro

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai découvert grâce à des babeliotes, et dont l’auteur m’était totalement inconnu. Il s’agit de:

 

les hommes n'appartiennent pas au ciel de Nuno Camarneiro

 

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

En 1910, le passage de deux comètes au-dessus de la terre propagea une onde de panique. Partout dans le monde des hommes devinrent fous, se suicidèrent ou simplement observèrent, silencieux et vaincus, ce qu’ils croyaient être la fin du monde.

Karl, un jeune émigré, nettoie les vitres des gratte-ciels de New-York. En Argentine, Jorge, un petit garçon, s’invente des mondes imaginaires. Fernando déambule à Lisbonne sans savoir comment vivre. Ils sont liés par leur sensibilité, le regard qu’ils portent sur les hommes qui les entourent et les lieux où ils ont grandi. Alors que leurs contemporains se laissent emporter par la peur au passage des deux comètes, Karl, Jorge et Fernando le sont par le génie. Cent ans plus tard, tous trois demeurent dans nos mémoires.

Un premier roman époustouflant, la nouvelle voix de la littérature portugaise, qui rend hommage à sa manière à trois figures littéraires majeures du XXe siècle : Borges, Pessoa et Kafka.

 

CE QUE J’EN PENSE

Dans ce roman, l’auteur nous raconte trois destins, à des endroits différents du monde, en 1910, lors du passage de deux comètes. Nous avons ainsi l’histoire de Karl (censé être Kafka), à New-York, celle de Fernando (Pessoa) principalement à Lisbonne et celle de Jorge (on aura reconnu Borges), ce dernier étant enfant.

Je suis passée par différents états d’âme en lisant ce roman. Tout d’abord un enthousiasme débordant lié à l’écriture de l’auteur. Puis, mes grosses lacunes, car je n’avais rien lu encore de Borges, seulement quelques poèmes de Pessoa, et « Le procès » de Kafka, à l’adolescence,  ont provoqué la peur de passer à côté du livre. Donc, je l’ai refermé pour m’attaquer au « Banquier anarchiste » de Pessoa qui prenait la poussière depuis dix ans sur une étagère de ma bibliothèque. Bonne pioche d’ailleurs…

Je suis ensuite revenue sur ce roman et il m’est difficile d’en parler, tant j’ai pu passer, en alternance, de l’enthousiasme au blues en l’espace de quelques pages. Ce récit est envoûtant et en fait, il faut se laisser porter par l’histoire.

J’ai beaucoup aimé l’écriture, pleine de poésie, les descriptions des villes, l’atmosphère qui caractérise chacune d’elles, qu’il s’agisse de New-York, ou Lisbonne, si  les habitants qui y vivent  y sont proches ou indifférents les uns aux autres, ainsi que la manière dont l’auteur décrit les états d’âme des personnages.

La construction du roman est intéressante, alternant la vie de chacun des protagonistes, ce qui accentue probablement l’intensité et la labilité des émotions que j’ai ressenties durant cette lecture.

Nuno Camarneiro aborde très bien la manière dont les gens peuvent réagir lors du passage d’une comète, ce feu dans le ciel dont on savait peu de choses à l’époque, ainsi que toutes les peurs et les superstitions qui l’accompagne : la fin du monde, Dieu qui s’énerve…

Il rend un hommage vibrant à la littérature, la poésie et les livres en général :

« Maman m’a répondu que les livres servent à savoir tout ce que je veux en dedans, que je peux les lire et dialoguer avec eux sur toutes les choses dont je ne parle pas avec mes camarades. » P 89

Ainsi qu’à l’écriture : « Il (Jorge) aime regarder l’encre lorsqu’elle sort du stylo comme si elle sortait de l’intérieur de la tête pour venir se ranger en idées sur les phrases de son cahier. Les mémoires rangées dans les cahiers comme des chaussettes dans un tiroir ou des allumettes dans une boîte. » P 55

Par contre, on ne sait jamais si ce sont les pensées et les émotions de l’auteur, où s’il se met dans la tête des ses personnages, qu’il connaît tellement bien que leurs émotions sont devenues les siennes. J’ai découvert un Fernando mélancolique, perdu dans sa ville et sa vie (comme s’il avait écrit son banquier au cours d’une phase maniaque ?) mais,  c’est le personnage que j’ai le plus aimé, donc en route pour « Le livre de l’intranquillité » et je sais que cela ne va pas être simple.

Jorge est un enfant, un peu étrange, avec des relations difficiles avec ses camarades de classe, on ne sait jamais s’il est dans le rêve ou la réalité, s’il invente ou pas, et tout cas il est fascinant. Donc découvrir son œuvre est devenu une évidence.

Par contre, je n’ai pas eu d’atomes crochus avec Karl que j’ai eu des difficultés à cerner…

Je pense que je relirai sûrement ce roman pour la beauté de l’écriture et après avoir approfondi les œuvres des auteurs dont nous parle Nuno Camarneiro, dont c’est le premier roman, pour l’apprécier à sa juste valeur.

Un bon point également pour la couverture et le choix du titre, « les hommes n’appartiennent pas au ciel » No meu peito nao cabem passaros » dans la version originale) est très judicieux, empreint de romantisme et invite au voyage au propre comme au figuré…

 

L’AUTEUR

Nuno Camarneiro est né en 1977. Après des études de génie physique à l’université de Coimbra, il se consacre durant quelques années à la recherche. Il travaille au CERN (organisation européenne pour la recherche nucléaire) à Genève et achève un doctorat de sciences appliquées au patrimoine culturel à Florence.

Rentré en 2010 au Portugal il rejoint l’université d’Aveiro et enseigne à l’université de Porto. « Les hommes n’appartiennent pas au ciel » est son premier roman, couronné par de nombreux prix.

 

EXTRAITS

Ce bleu n’est la couleur de nulle part. Un lieu qui échappe aux sens par peur et finitude. Il se regarde comme si l’on ne le voyait pas, car il est tel que personne ne peut l’embrasser entièrement. Qu’on l’appelle mer ou qu’on l’appelle ciel, on donne des noms aux choses qui se moquent de nous et de Dieu. La mer nous inventa nous avant d’inventer Dieu. P 19  (Fernando)

 

Les rêves de Jorge sont des rêves sans temps, comme ceux de tous les enfants. Ce sont des rêves où tout le monde est présent simultanément à divers endroits sur la terre, dans la jungle par-delà la mer et sur les portraits accrochés au mur. Si Dieu est en tout lieu, les enfants sont en tout temps. P 27

 

Le Portugal est à cette image, diminutif et placide. Ceux qui s’y rendent s’adaptent à cette échelle et y demeurent, les petites Indiennes, les petites Américaines, les petits Noirs, pauvres petits. Les Portugais ne veulent rien qu’ils ne puissent ranger dans leur poche. Comment ont-ils pu découvrir autant le monde ? P 29

 

… Il y a de partout des gens qui remplissent les têtes avec des mots et des gestes. Les gens n’ont aucun respect pour les têtes, c’est pourquoi ils les remplissent indifféremment de choses importantes et d’âneries. P 35

 

Vivre dans un lieu, c’est être ce lieu, c’est lui prêter une âme et en recevoir une autre en échange. Les biographies devraient se classer par lieu et non par dates. Dans cette rue, je fus comme ceci, dans celle-là, je fus tout autrement. Personne ne sait décrire une ville, ce sont les villes qui nous décrivent. P 39

 

La ville (New-York) est pleine aussi d’éclat et de bruit, de machines et de corps et millions de verbes conjugués au présent. Une ville faite d’empilement de tribus venues de loin, d’Europe, d’Afrique, d’Asie, des hommes pauvres et désespérés qui donnent leur vie pour presque rien, qui usent leur corps sur les coins aiguisés des rues de la ville et qui, la nuit, se couchent dans ses entrailles. P 41

 

Il est des poètes qui dorment ainsi, passant d’un côté de la réalité à un autre sans s’en apercevoir, ils participent tous d’un grand poème qui a de la place pour beaucoup de vers. P 60

 

La densité mélodique de Lisbonne, l’une des plus élevée de l’hémisphère Nord, détermine quelques-unes des qualités de ses habitants. Certaines personnes sont incapables de supporter tant de mélodies, des gens vulnérables aux émotions, auxquelles ils se heurtent incessamment. P 61

 

 challenge portugal

 

LU EN AVRIL 2018

Publié dans Littérature islandaise, Polars

« Snjor » de Ragnar Jonasson

Dans le cadre de mon opération « Neurones en vacances », place à un polar islandais avec :

 

Snjor de Ragnar Jonasson

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

 

Siglufjördur, ville perdue au nord de l’Islande, où il neige sans discontinuer et où il ne passe jamais rien. Ari Thór, qui vient de terminer l’école de police à Reykjavik, y est envoyé pour sa première affectation. Mais voilà qu’un vieil écrivain fait une chute mortelle dans un théâtre et que le corps d’une femme est retrouvé, à moitié nu, dans la neige. Pour résoudre l’enquête, Ari Thór devra démêler les mensonges et les secrets de cette petite communauté à l’apparence si tranquille.

 

CE QUE J’EN PENSE

 

Une fois n’est pas coutume, je vais être très brève !

J’aime bien les polars islandais, notamment Arnaldur Indridason, et son flic qui marche un peu au ralenti, mais la plupart du temps avec une énigme intéressante, ou un contexte historique ou politique particulier et peut-être aussi parce que ce pays me fascine…

Donc, je me suis dit, pourquoi ne pas tenter l’aventure avec le petit nouveau : Ragnar Jónasson (découvert, je cite, par l’agent d’Henning Mankell !) et bien je n’ai pas été déçue du voyage…

Une histoire improbable à Siglufjördur, une ville où il ne se passe jamais rien d’habitude et là, bizarrement Ari Thór, un jeune homme frais émoulu de son école de police, qui a tenté d’abord des études, de philo, puis la théologie, fait son apparition et… deux morts suspectes…

C’est lent, les personnages sont peu crédibles, leur psychologie réduite au minium, (même les histoires d’amour ou de couple). En prime, il neige toute la journée, et l’auteur insiste lourdement, pour un peu on compterait les flocons, ce qui plombe encore plus l’ambiance.

Bref, je me suis ennuyée car l’intrigue ne commence à s’animer un peu qu’aux alentours de la 250ème  page (je n’ai pas compté en fait…) alors qu’il y en a 335 en tout, et je me suis même endormie sur le livre, un comble pour un polar.

J’ai terminé ce roman quand même pour ne pas avoir de regrets mais je ne continuerai sûrement pas à suivre cet auteur…

Sur la quatrième de couverture on peut lire cette appréciation de l’Express qui me laisse rêveuse : « Ragnar Jónasson s’octroie une jolie place derrière Arnaldur Indridason et Yrsa Sigurdardóttir », et pourquoi ne pas parler de révélation pendant qu’on y est…

 

EXTRAIT

 

Voici un extrait, choisi sans parti pris pour illustrer mon propos:

 

La veille, il s’était arrêté dans la petite librairie pour acheter un roman juste paru qui figurait sur sa liste de Noël. Il ne pouvait compter sur personne d’autre pour le lui offrir. A vrai dire, sa liste de cadeaux n’existait que dans sa tête et même Kristin, l’année précédente, n’avait pas pu deviner ce qu’elle contenait quand elle avait choisi un roman pour lui. Ses parents lui offraient toujours un livre à Noël. La tradition islandaise de lire un nouveau livre la veille de Noël jusqu’aux petites heures du matin tenait un rôle important dans sa famille. A treize ans, à la disparition de sa mère et de son père, il partit vivre chez sa grand-mère. Depuis, il mettait un point d’honneur à s’acheter un livre à chaque Noël, un titre qui lui faisait particulièrement envie. P 73

 

LU EN AVRIL 2018

 

 

Publié dans Littérature portugaise

« Le banquier anarchiste » de Fernando Pessoa

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui a patienté longtemps sur une étagère de ma bibliothèque, jusqu’à ce challenge littérature portugaise :

 Le banquier anarchiste de Fernando Pessoa

 

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

 

Ce texte paru en 1922 sous le nom de Pessoa, est un véritable brûlot, aussi explosif, détonnant et jubilatoire aujourd’hui que lors de sa publication. Si ce banquier anarchiste nous enchante par son esprit retors, ses raisonnements par l’absurde et une mauvaise foi réjouissante, la véritable dimension du livre, cependant, n’est pas là : il s’agit en fait d’un pamphlet incendiaire contre la « société bourgeoise » (autrement dit la nôtre), ses hypocrisies et ses mensonges. C’est aussi une dénonciation du pouvoir de l’argent qui mine de l’intérieur le bien le plus précieux de l’homme : la liberté.

Pessoa déploie ici, pour sa démonstration, une rhétorique étourdissante alliée à une ironie féroce, révélant ainsi une facette encore peu connue de son génie multiforme.

Cette traduction inédite de Françoise Laye, l’auteure de la grande traduction du « Livre de l’intranquillité », a été faite à partir de l’édition définitive du « Banquier anarchiste » parue en 1999 chez Assirio et Alvim et établie par Manuela Parreira da Silva.

CE QUE J’EN PENSE

 

Magique, brillantissime, machiavélique…

L’auteur nous montre de façon magistrale comment la révolte contre l’injustice et les inégalités entraine l’anarchisme, en nous expliquant la notion de fiction sociale., que constitue la société dans laquelle on vie.

« De ce que vous avez dit, je conclus que vous entendez par anarchisme (et ce serait là une bonne définition) la révolte contre toutes les conventions, toutes les formules sociales, en même temps que le désir et la volonté de les abolir totalement. » P 19

Au passage Fernando Pessoa règle ses comptes avec la notion de Dieu, religion, devoir altruisme car ce ne sont que des tentatives d’explications pour contenir les gens. Il est également féroce avec la révolution russe, toute récente,  qu’il accuse de remplacer une dictature par une autre.

« Et vous verrez ce qui sortira de la révolution russe… Quelque chose qui va retarder de plusieurs dizaines d’années la naissance de la société libre… D’ailleurs que peut-on attendre d’un peuple d’analphabètes et de mystiques ? » P 27

Notre banquier explique son cheminement sur la nécessité de devenir soi-même, donc forcément égoïste pour arriver à la véritable anarchie qui ne peut être qu’individuelle, car sitôt que les hommes forment un groupe, certains veulent accaparer le pouvoir. A une tyrannie succèdera forcément une autre.

Il ne s’agit pas de détruire ce qui existe. L’anarchie ne peut donc être qu’une démarche individuelle, en tentant de changer la société, chacun dans son domaine, fût-il la bourgeoisie ou l’argent.

« Si la société anarchique, pour une raison quelconque, n’est pas réalisable, alors il faut bien qu’existe la société la plus naturelle après celle-là, c’est-à-dire la société bourgeoise. » P 48

Notre banquier s’en donne à cœur joie, étripant au passage la propagande et son inefficacité ainsi que  les anarchistes qui s’en prennent aux biens matériels et vont ainsi à l’encontre de leur objectif initial, car peuvent être arrêtés, jugés…

Il n’hésite pas à être provocateur, poussant le raisonnement à l’extrême, décortiquant chaque idée, pour la pousser dans ses moindres retranchements, ne reculant devant aucune affirmation péremptoire, prenant le risque de choquer le lecteur, tout en l’entraînant dans sa logique.

Il ne faut jamais perdre de vue, au cours de cette lecture, que Fernando Pessoa a publié ce texte retouché à maintes reprises, en 1922, ce qui était sacrément culotté à l’époque ! il est brillant, manie l’ironie avec dextérité et dénonce l’hypocrisie de la société de façon magistrale.

Ce livre mérite amplement le qualificatif de brûlot explosif, détonant et jubilatoire, que lui attribue Françoise Laye dans sa préface. J’ai dévoré ce livre, alors qu’il ne me semblait pas si simple d’accès au départ car je voulais absolument savoir où il allait m’entraîner et si j’allais le suivre dans son raisonnement ; c’est un véritable uppercut, il est difficile d’enchaîner tout de suite sur un autre roman ou essai.

Bravo Mr Pessoa, vous m’avez convaincue ! jusqu’à présent, je n’avais lu que quelques-uns de poèmes, par ci par là, mais il est temps que j’explore davantage votre œuvre avec, pour commencer, « Le Livre de l’Intranquillité « 

 

EXTRAITS

 

Je n’ai eu pour moi qu’une intelligence lucide et une force de volonté assez marquée. Mais c’étaient là des dons naturels, que mon humble origine ne pouvait me retirer. P 15

 

Or, qu’est-ce qu’un anarchiste ? C’est un homme révolté contre l’injustice qui rend les hommes, dès la naissance, inégaux socialement – au fond, c’est ça, tout simplement. Il en résulte, naturellement, une révolte contre les conventions sociales qui créent cette inégalité. Ce que je vous indique en ce moment, c’est le cheminement psychologique, autrement dit, la façon dont on devient anarchiste ; nous verrons plus tard l’aspect théorique. P 17

 

On devient ceci ou cela en vertu des fictions sociales. Et, ces fictions sociales, pourquoi sont-elles mauvaises ? Parce que ce sont des fictions, parce qu’elles ne sont pas naturelles. L’argent ne vaut pas mieux que l’État, et la famille que les religions. P 20

 

Mais si, à la suite d’un évènement soudain, la révolution sociale se trouve un jour réalisée, alors, à défaut d’une société libre (car l’humanité ne peut pas y être déjà préparée) on verra s’installer à sa place la dictature de ceux qui veulent précisément instaurer la société libre. P 25

… C’est l’argument que ces crétins qui défendent la « dictature du prolétariat » emploieraient pour la défendre, si seulement ils étaient capables de penser et de raisonner… P 26

 

Oui, cette même logique qui me démontre qu’on ne naît pas pour être marié ou Portugais, ou riche ou pauvre, me démontre aussi qu’on ne naît pas pour être solidaire, mais seulement pour être soi-même. Donc, le contraire d’un être altruiste et solidaire, c’est-à-dire quelqu’un exclusivement égoïste. P 36

 

On ne fait pas la révolution parce qu’on doit mourir, ou qu’on est petit alors qu’on aurait voulu être grand. P 48

 

En effet, on peut supposer que la longue accoutumance des êtres humains aux fictions sociales, qui créent par elles-mêmes de la tyrannie, pervertit leurs qualités naturelles dès la naissance ; dès lors, ils tendent à tyranniser autrui spontanément, même ceux qui sont le moins enclins à le faire… P 51

 

Le « combat » ne se déroule pas parmi les membres de la société bourgeoise, mais parmi les fictions sociales sur lesquelles elle repose. Or, les fictions sociales ne sont pas des gens sur lesquels on puisse tirer… P 60

challenge portugal

 

LU EN AVRIL 2018

 

 

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Femme à la mobylette » de Jean-Luc Seigle

Place aujourd’hui au dernier livre de Jean-Luc Seigle avec :

 Femme à la mobylette de Jean-Luc Seigle

 

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

Abandonnés par tous, Reine et ses trois enfants n’arrivent plus à faire face. Sa vie finit par ressembler à son jardin qui n’est plus qu’une décharge. Tant de richesses en elle voudraient s’exprimer et pourtant son horizon paraît se boucher chaque jour davantage. Seul un miracle pourrait la sauver… Il se présente sous la forme d’une mobylette bleue. Cet engin des années 1960 lui apportera-t-il le bonheur qu’elle cherche dans tous les recoins de ce monde et, surtout, à quel prix ?

Jean-Luc Seigle dresse le portrait d’une femme au bord du gouffre qui va se battre jusqu’au bout. Ce faisant, c’est une partie de la France d’aujourd’hui qu’il dépeint, celle des laissés-pour-compte que la société en crise martyrise et oublie.

 

CE QUE J’EN PENSE

Ayant beaucoup aimé « En vieillissant les hommes pleurent », je me suis laissée tenter par ce nouveau roman qui trônait sur la table consacrée aux nouveautés de la bibliothèque, donc difficile de résister…

Ce roman démarre sur une scène magistrale : Reine est assise près de la table de la cuisine, un couteau à côté d’elle et redoute d’avoir tué ses enfants car il règne un silence inquiétant dans la maison. Que s’est-il réellement passé?

L’auteur nous raconte l’histoire d’une femme, Reine, sur laquelle le destin s’acharne : elle est au chômage, a pris du poids car elle a enchaîné trois grossesses de suite et son mari l’a quittée pour une femme plus jeune, plus aisée. Elle a du mal à nourrir ses enfants et il est parfois difficile de payer la cantine pour qu’ils puissent avoir au moins un repas correct dans la journée. En plus, les services sociaux menacent de lui prendre ses trois enfants, son cher mari prétendant qu’elle est une mauvaise mère…

Comment trouver un travail quand on habite dans une maison assez retirée, sans moyen de locomotion et sans avoir suffisamment d’énergie pour s’accrocher à la vie ? Un jour, elle trouve la force de nettoyer le jardin, enseveli sous des tonnes de ferraille, bric-à-brac en tout genre, car elle veut voir l’herbe… et surprise, sous les gravats : une mobylette en état de marche.

On va assister à une transformation de cette femme, qui devient thanatopractrice, s’occupe des morts pour les rendre plus beaux pour les familles ; elle coud des sortes de patchworks avec des restes de tissus pour en faire des oreillers, des scènes qui symbolisent la vie des autres ou ses propres émotions.

Durant ses voyages à mobylette pour se rendre au travail, elle fait la connaissance d’un routier avec lequel elle va découvrir le véritable amour : il la traite avec délicatesse, elle se sent à nouveau vivante, femme, mais l’a-t-elle jamais été vraiment ?

Jean-Luc Seigle raconte cette femme, lui redonne une légitimité, une dignité qu’on lui a prise, (ou qu’elle ne s’est jamais vraiment sentie en droit d’avoir). Il lui donne vie, alors qu’elle a surtout vécu pour les autres, en s’oubliant au passage. Reine est inscrite dans une longue lignée de femmes qui ont eu des vies difficiles : l’exil, la nécessité de s’en sortir en faisant des travaux difficiles, les unes confortées par leur foi en Dieu, puis sa grand-mère, avec les rêve d’une utopie communiste chevillée au corps.

L’auteur excelle à décrire ces êtres dont la vie est difficile, un combat au quotidien pour survivre, avec les illusions d’un monde meilleur, les inégalités sociales, l’injustice dans ce monde qui se déshumanise, le travail des mains qui ne signifie plus rien à l’heure où tout se dématérialise… une histoire magnifique qui touche le lecteur…

Jean-Luc Seigle nous propose ensuite une réflexion qu’il a appelé « A la recherche d’un sixième continent » partant à la recherche de ce qu’on appelle le roman populaire, et les vrais portraits de femmes (une femme comme personnage principal, qui soit autre chose qu’une nunuche… il faut attendre Lamartine !). Cette réflexion qui nous emmène jusqu’à New-York, la statue de la liberté, les immigrants, Ellis Island, est magistrale.

J’ai beaucoup aimé Reine, son histoire, son combat et le regard sans complaisance que jette l’auteur sur la société de consommation.

 

EXTRAITS

En s’enfuyant, la nuit ne laisse plus derrière elle qu’une sorte de laitance grisâtre. « Tout finit dans l’absence et le silence absolu du monde ». Ça lui arrive parfois d’avoir des phrases qui lui viennent. Pas des phrases du dedans, des phrases du dehors qui s’encastrent en elle. Loin de la calmer, la phrase excite encore davantage une chose monstrueuse qui ne l’a pas laissée tranquille toute la nuit. P 11

Travailler avec des morts ne pouvait pas être pire que travailler à l’usine. Et puis, les morts, sûrement à cause de sa proximité depuis l’enfance avec les ancêtres, lui faisaient au fond moins peur que les vivants. P 32

Jamais Edmonde n’aurait pu imaginer jeter sa petite-fille dans un néant où le travail des mins n’aurait plus aucune valeur. Impossible pour une femme qui avait traverser le XXe siècle de prévoir une telle désolation malgré tous les coups portés aux ouvriers dont elle témoignait dans un petit carnet de moleskine noir que Reine avait bien pris soin de déposer dans son cercueil. P 55

Toute dépense devait produire une certaine éternité, et chaque chose devait durer parce qu’elle avait été durement acquise. P 62

Elle eut la nette impression d’avoir attendu le regard de cet homme toute sa vie. Un regard sans jugement, sans inquiétude et d’une infinie bonté… C’est peut-être ce qu’elle attend sans le savoir, un regard qui ne serait pas un regard de désir, plutôt un regard qui la soulèverait jusqu’à elle-même, jusqu’à lui faire croire en elle. P 63

Edmonde l’avait dit : croire, c’est faire comme les arbres qui poussent en direction du soleil, plus la forêt est épaisse et sombre, plus les arbres grandissent et s’étirent parce qu’ils ont plus à espérer de la lumière du ciel que des ombres de la terre. Ses ancêtres avaient fait la même chose pour échapper à l’obscurité du monde ordinaire. P 64

Mélanger le lait au chocolat, c’est renoncer aux siècles ! Les siècles ne sont pas le passé, ils sont l’histoire. P 119

Et puis, ce ne sont plus les idées, les combats des hommes qui font changer le monde, c’est l’argent, le seul Dieu auquel tout le monde se soumet et qui a aussi perverti le monde de l’art. P 147

 

 

LU EN AVRIL 2018

Publié dans Littérature américaine, Littérature contemporaine

« 4 3 2 1 » de Paul Auster

Je vous parle aujourd’hui d’un livre volumineux qui m’a accompagnée un bon moment, dans une période plutôt difficile :

4 3 2 1 de Paul Auster4 3 2 1 de Paul Auster la 4eme de couv

 

RÉSUMÉ DE L’ÉDITEUR :

À en croire la légende familiale, le grand-père nommé Isaac Reznikoff quitta un jour à pied sa ville natale de Minsk avec cent roubles cousus dans la doublure de sa veste, passa Varsovie puis Berlin, atteignit Ham- bourg et s’embarqua sur l’Impératrice de Chine qui franchit l’Atlantique en essuyant plusieurs tempêtes, puis jeta l’ancre dans le port de New York au tout premier jour du XXe siècle. À Ellis Island, par une de ces bifurcations du destin chères à l’auteur, le nouvel arrivant fut rebaptisé Ferguson.

Dès lors, en quatre variations biographiques qui se conjuguent, Paul Auster décline les parcours des quatre possibilités du petit-fils de l’immigrant. Quatre trajectoires pour un seul personnage, quatre répliques de Ferguson qui traversent d’un même mouvement l’histoire américaine des fifties et des sixties. Quatre contemporains de Paul Auster lui-même, dont le “maître de Brooklyn” arpente les existences avec l’irrésistible plaisir de raconter qui fait de lui l’un des plus fameux romanciers de notre temps.

 

CE QUE J’EN PENSE

Archibald Fergusson est un petit garçon juif qui naît en 1947 à Newark de l’union quelque peu improbable de Rose, photographe de son métier, et Stanley qui tient un magasin de meubles avec ses deux frères. L’auteur nous raconte comment son grand-père a fui Minsk pour entrer à New York le premier jour du XXe siècle et choisi malgré lui le nom de Fergusson pour entamer sa nouvelle vie :

« Votre nom ? demanda l’agent. Se frappant le front de frustration l’immigrant épuisé laissa échapper en Yiddish, Ikh hob fargessen ! (J’ai oublié !) Ainsi, Isaac Resnikoff commença-t-il sa nouvelle vie en Amérique sous le nom de Ichabod Fergusson. » P 7

Cette présentation constitue le temps 0 quel l’auteur désigne par le code 1.0. Ensuite, Paul Auster nous propose quatre avatars d’Archie pour démontrer que s’il se produit tel ou tel évènement, tel ou tel choix des protagonistes, la vie prendra un autre sens, une autre signification. Ainsi commence la narration où se succèderont en alternance les 4 vies : 1.1, 1.2 etc. le rythme se faisant en fonction du déroulement dans le temps.

On va ainsi explorer toute l’histoire des USA, croisant au passage les Kennedy, Martin Luther King, Malcolm X, les émeutes raciales, les milieux étudiants, sans oublier la guerre du Vietnam, la société américaine, avec ses travers, le racisme, la ségrégation, l’exil… l’auteur nous entraîne aussi dans ses autres centres d’intérêt : le journalisme, le cinéma, Laurel et Hardy, le théâtre et surtout la poésie (les traductions des poètes français sont savoureuses) et… Paris.

Paul Auster nous parle ainsi de l’effet domino, loi de causalité… selon l’endroit où on se trouve et dans quelle situation personnelle, familiale, si les parents s’entendent ou non, le lieu où l’on travaille, l’endroit où l’on habite, où l’on fait ses études, ou selon son orientation sexuelle, on évoluera de manière différente… même si on rencontre les mêmes personnes, si on a les mêmes aspirations, la vie peut prendre une direction toute autre.

Au passage, on retrouve aussi un questionnement sur Dieu, maître ou non de l’univers pour tenter d’expliquer ce qui nous échappe :

« Était-ce pour cette raison que l’homme a inventé Dieu ? se demandait Fergusson. Afin de dépasser les limites de la perception humaine en alléguant l’existence d’une intelligence divine toute puissante et capable de tout embrasser. »  P 288

L’auteur montre aussi comment un malheur peut se transformer ou non, en bienfait selon ce qu’on en fait, et donc soit on est acteur de sa vie soit on reste simple spectateur, soit on agit, soit on subit, seul ou avec les autres…

J’ai A.DO.RE ce roman, c’est un festival, et pourtant il est volumineux 1020 pages et pèse 1,2 kg donc on ne peut pas le lire n’importe où, il faut s’installer confortablement… Je n’arrivais pas à le lâcher (au propre comme au figuré !). Chaque fois que je passais à côté, en dehors des moments de lecture, je me disais, « j’adore ce bouquin, il est génial » j’ai dû le dire des centaines de fois tant j’étais subjuguée… Bref, j’étais devenue en deux temps et trois mouvements, une groupie de Paul Auster

L’histoire m’a énormément plu. Je me suis attachée à tous les avatars, quelque soit leur destin, je les ai accompagnés. Au début je prenais des notes pour ne pas me perdre, ne rien oublier et peu à peu je me suis laissée porter.

Je ne mets qu’un seul bémol, l’omniprésence du base-ball : je ne comprends rien à ce sport, et quand l’auteur se branche sur les matches, les scores, je me lasse très vite, mais je n’ai pas sauté les pages. Par contre j’ai eu moins de problèmes avec le basket, très présent également.

Ce n’est un secret pour personne, je connais peu la littérature américaine, à part quelques auteurs dont Philip Roth que j’aime beaucoup (en fait j’exagère, j’en ai quand même lu quelques-uns !) car les USA me tapent un peu sur le système, par leur histoire, leurs manières et l’ère Trump n’arrange rien… donc, c’est le premier livre de Paul Auster que je lis, j’avoue, mais quelle rencontre !

J’aime son style, son écriture, les phrases longues, dans lesquelles il est si bon de se laisser porter, comme dans les vagues de l’océan, la manière dont il parle de poésie, de littérature, de politique, de musique…

« … ces soirées au concert n’étaient rien moins qu’une révélation sur le fonctionnement de son propre cœur car il comprit que la musique était le cœur même, l’expression la plus parfaite du cœur humain, et après avoir écouté ce qu’il avait écouté, son oreille commençait à s’affiner, et mieux il écoutait plus il ressentait profondément la musique, à tel point que parfois son corps tremblait. » P 265

Immense coup de cœur donc !

Pour l’anecdote : j’ai emprunté ce livre à la bibliothèque et en tant que nouveauté, on a quinze jours pour le lire, donc il aurait fallu, au minimum, 80 pages par jour. Très rapidement, j’ai décidé de l’acheter car j’avais besoin de prendre mon temps, de me l’approprier, de revenir sur les différentes histoires, de relire des passages encore et encore…

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EXTRAITS

Une sélection difficile à faire, vue l’abondance de phrases qui m’ont plu…

 

Pour les Fergusson, la notion débile de Tous pour Un et Un pour Tous n’existait pas. Dans leur petit monde, c’était Tous pour Tous, ou rien. P 9

 

… Mais de tous les écrivains qu’elle découvrit pendant sa retraite forcée, ce fut Tolstoï qui la toucha le plus, ce démon de Tolstoï qui selon elle comprenait tout de la vie, tout ce qu’il y a à savoir du cœur humain et de l’esprit humain, que le cœur ou l’esprit soient ceux d’un homme ou ceux d’une femme, et comment se pouvait-il, se demandait-elle émerveillée, qu’un homme sache tout ce que Tolstoï savait des femmes, ce n’était pas possible qu’un homme puisse être tous les hommes et toutes les femmes, elle entreprit donc de lire presque tous ce que Tolstoï avait écrit, non seulement les grands romans comme « Guerre et Paix », « Anna Karénine » et « résurrection » mais aussi des œuvres plus courtes… P 39

 

Fergusson n’avait pas encore cinq ans mais il savait déjà que le monde se composait de deux royaumes, le visible et l’invisible, et que les choses qu’il pouvait voir étaient souvent plus réelles que celles qu’il voyait. P 47

 

A l’inverse, son père et oncle Dan étaient dévorés par leurs ambitions, qui paradoxalement rendaient leur monde plus étriqué et moins confortable que ceux qui échappaient à cette malédiction, car l’ambition revenait à n’être jamais satisfait, à toujours désirer davantage, à aller toujours de l’avant car aucun succès ne pourrait jamais être assez grand pour calmer le besoin d’autres succès encore plus grands, l’envie copulative de transformer un magasin en deux magasins…   P 115

 

… Mais si on prend le temps d’y réfléchir attentivement, papillon et âme ne sont pas si différents, après tout, tu ne trouves pas ? Le papillon débute dans la vie sous la forme d’un vilain vermisseau insignifiant et terre à terre, puis un jour la chenille fabrique un cocon, au bout d’un certain temps le cocon s’ouvre et il en sort un papillon, la plus belle créature du monde. Il en va de même pour l’âme, Archie. Elle se débat dans les profondeurs de l’obscurité et de l’ignorance, elle traverse dans la douleur des épreuves et des malheurs, et petit à petit elle est purifiée par ces souffrances, aguerrie par les difficultés qu’elle rencontre et un beau jour, si cette âme est digne de ce nom, elle sort de son cocon et prend son essor dans les airs comme un magnifique papillon. P 139

 

Fergusson le puritain moralisateur et sévère, Fergusson l’ennemi des us et coutumes de la classe moyenne enrichie, l’imprécateur omniscient qui fustigeait et méprisait cette nouvelle race d’Américains qui rêvaient d’ascension sociale et faisaient étalage de leur richesse – Fergusson, le gamin qui voulait prendre le large. P 283

 

Le temps se déplaçait dans deux directions parce que chaque pas dans l’avenir emportait avec lui un souvenir du passé, et même si Fergusson n’avait pas encore quinze ans, il avait déjà assez de souvenirs pour savoir que le monde qui l’entourait était façonné par celui qu’il portait en lui, tout comme l’expérience que chacun avait du monde était façonnée par ses souvenirs personnels, et si tous les gens étaient liés par l’espace commun qu’ils partageaient, leurs voyages à travers le temps étaient tous différents, ce qui signifiait que chacun vivait dans un monde légèrement différent de celui des autres. La question était de savoir dans quel monde vivait Fergusson aujourd’hui et de quelle façon ce monde avait changé. P 412

 

LU EN AVRIL 2018