« Ceux d’ici ne savent pas » de Heather Young

Je vous parle aujourd’hui d’un livre au suspense garanti, difficile à classer et dont la couverture et le résumé m’ont vraiment donné envie de me lancer :

Résumé de l’éditeur :

Dans le décor aride des plaines du Nevada, Heather Young tisse un roman poignant, un suspense psychologique d’une grande finesse, où s’animent des personnages vibrants, qui restent longtemps dans les mémoires.

Adam Merkel, professeur de mathématiques du collège de Lovelock, Nevada, est mort cette nuit. C’est Sal Prentiss, l’un de ses élèves, qui vient de découvrir le cadavre calciné de ce quinquagénaire sur les pentes d’un canyon.

Une annonce terrible qui secoue la petite ville et remue profondément la jeune professeurs Nora Wheaton. Elle qui se sentait liée à Adam par une solitude et une souffrance commune veut comprendre : qui a pu assassiner aussi brutalement cet homme sans histoires ?

Alors qu’elle s’immerge dans le passé de son défunt collègue, Nora découvre peu à peu que Sal, ce jeune orphelin timide et farouche, semble en savoir bien plus qu’il ne veut le dire… Avec lui, la jeune femme se lance dans une enquête délicate. Une plongée aux confins de l’âme des habitants de cette région oubliée du monde, qui portent en eux un héritage de violence et de survie dont ils n’ont plus conscience.

Ce que j’en pense :

Bienvenue donc au Nevada, dans une région un peu hors du temps et de l’espace, où la pauvreté est omniprésente, les êtres et les destins hors norme. Le roman s’ouvre dix mille ans plus tôt avec un jeune garçon, parti explorer une grotte, près de Allelu, un lac aujourd’hui disparu et qui va faire une chute fatale. Un autre drame va donc survenir en ces mêmes lieux…

Adam Merkel, professeur au collège, est mort, calciné, seul là-haut sur la colline. C’est un de ses élèves Sal Prentiss qui l’a retrouvé en allant prendre son car. Il appelle un jeune pompier pour se rendre sur les lieux.

La police, cantonnée dans les vols, n’a pas l’habitude de faire face à une mort suspecte alors son efficacité est loin d’être optimale.

Que s’est-il réellement passé ? Adam avait été nommé à ce collège, à la rentrée scolaire et une fois la sidération passée, chacun s’aperçoit que l’on ne savait pratiquement rien de lui, collègues, parents d’élèves…

Nora, une des professeurs, va tenter d’en apprendre davantage et l’auteure va nous faire entrer par petites touches, dans la vie de chacun des protagonistes parmi lesquelles beaucoup ont vécu des tragédies.

Sal a retrouvé sa mère, un matin, morte, une seringue plantée dans le bras. Il a été confié à ses oncles qui vivent dans des conditions marginales, insalubres. Gideon fabrique des meubles bizarres mais qui se vendent plutôt bien. Ezra est un dealer qui va entraîner son neveu dans une histoire tragique.

Nora a fait des études d’archéologie et son rêve était de rendre en Afrique pour participer à des fouilles. Mais elle a dû tout lâcher pour revenir s’occuper de sa famille. Se pencher sur le passé d’Adam lui permet de mieux comprendre ce qui a pu se passer, pour que cet homme, universitaire reconnu, se retrouve brusquement enseignant dans un collège.

Heather Young évoque au passage des fléaux de la société de Lovelock, la solitude, l’alcoolisme, les addictions, l’escalade où comment, partant des antalgiques type Oxycontin pour des douleurs rebelles, avec des ordonnances non renouvelées qui aboutissent à la dépendance et au trafic, on finit par se tourner vers l’héroïne, qui coûte finalement bien moins cher et que les trafiquants de tous ordres s’en mettent plein les poches.

Du côté de Nora, c’est la dépendance à l’alcool de son père, qui est passé de la bringue de la troisième mi-temps, à l’imprégnation massive à la suite d’un accident de la route où son fils a perdu la vie.

Dans ce roman, ce n’est pas l’enquête qui est le sujet principal, ce sont tous les évènements qui vont amener à la mort du professeur, qui, lui aussi, a dû faire face à un décès tragique dans la famille. Que se passe-t-il après un tel drame, et comment peut-on réagir ? Lâcheté, déni, ou prendre sa vie en mains…

Heather Young nous offre au passage, une approche passionnante des mathématiques telles que les voit Adam, ainsi qu’une étude de la région au moment de civilisations antérieures, car sur la propriété des Prentiss, se trouve une grotte, témoin de cette vie qui a existé bien avant nous, avec les migrations des Vikings, arrivés dans la région après avoir traversé détroits, glaciers…

Tous les personnages sont attachants dans cette histoire. Ils ont chacun leur parcours, leurs faiblesses pour les uns, leurs forces pour d’autres, et l’auteure arrive bien à démontrer que ce n’est pas forcément la loi de Murphy qui l’emporte si on veut bien aller se salir les mains et sortir de la victimisation et du déni.

J’ai apprécié également la construction du roman, l’auteure livre les éléments au compte-gouttes, ce qui entretient le suspense, en se concentrant, tour à tour, sur chacun des protagonistes, alternant présent et passé et on voit bien comment les témoignages peuvent être sujets à caution, comment on peut réécrire ce que l’on a vu ou cru voir, ce que l’on a ou non envie de dire, pour protéger quelqu’un ou soi-même…

J’ai beaucoup aimé ce roman, qui m’a entraînée très loin, dans ce Nevada mystérieux, avec ses hameaux perdus, ses communautés : Blancs pur jus et descendants de tribus qui n’arrivent pas à se rencontrer, se contentant de cohabiter…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure, dont j’aimerais bien découvrir le précédent roman « Un été près du lac ».

#HeatherYoung #NetGalleyFrance !

8/10

L’auteure :

Américaine, Heather Young a renoncé à une carrière dans le droit pour s’adonner à sa passion pour l’écriture. Elle est l’auteure de deux romans remarqués par la critique, Un été près du lac (Belfond, 2017 ; Pocket, 2019) et Ceux d’ici ne savent pas, tous deux sélectionnés pour le prestigieux Edgar Award, prix majeur de la littérature américaine. Elle vit dans la Mill Valley, en Californie, avec son mari et leurs deux enfants.

Extraits :

Debout à l’entrée de la grotte, il s’émerveilla à la vue du panorama qui s’étendait à ses pieds. Aux abords des promontoires rocheux qui avaient poussé à la surface de la plaine telles des cloques, la prairie cédait la place aux arbustes. Le lac lui-même était vaste : une couverture bleue qui se fondait avec le ciel chatoyant au nord et à l’est. Son peuple l’avait nommé Allelu, ce qui, dans son langage, signifiait « eau de vie ». Dix mille ans plus tard, un autre peuple, de l’autre côté de la terre, ferait d’Allelu un chant de louange. Le grand lac aurait disparu, laissant place à un désert…

Toutes les histoires ont besoin d’un public. Sinon, c’est comme si elles ne s’étaient jamais déroulées.Jusqu’à présent, il n’avait jamais tenté d’expliquer cette idée – comment, dans son esprit, une histoire sans audience était comme un arbre qui chute dans une forêt sans que personne ne l’entende – et il avait l’impression qu’il s’y prenait mal…

Mais, mon père était un homme qui assemblait des lave-linges pour gagner sa vie et il voulait que son fils construise quelque chose de mieux que lui. Quelque chose qui lui permettrait de se dire qu’il y avait contribué en m’élevant. Pour lui, c’est à ça qu’un fils devait servir.

C’est le but des mathématiques ! Depuis Euclide, on n’a pas cessé d’émettre des hypothèses sur la manière dont les chiffres fonctionnent et d’élaborer des théories pour les démontrer. Des tas de types brillants meurent sans jamais avoir réussi, en laissant à leurs successeurs qui parfois naissent des centaines d’années après eux, le soin de les résoudre.

Pi est défini par le cercle, et le cercle est la forme la plus parfaite de la création. Il est aussi au cœur des cycles, qui sont au temps ce que le cercle est à l’espace. Sans pi, impossible de définir un processus cyclique. On le retrouve partout où il y a des ondes, des orbites ou des motifs. Dans le rythme des océans et celui de la musique, dans le battement cardiaque et la rotation des planètes autour du soleil. D’une certaine manière, c’est bien plus qu’un nombre. C’est l’un des fils du tissu de l’univers.

Lu en décembre 2021

« Le prince aux deux visages » de Gilbert Sinoué

Petit détour par le roman historique, aujourd’hui, avec ce livre au titre évocateur :

Résumé de l’éditeur :

Paris, 1962. L’historien Paul Savarus et sa femme sortent enthousiastes de la projection de Lawrence d’Arabie, le film de David Lean. Ils sont bousculés par un spectateur qui paraît hors de lui. L’homme s’appelle Alan Carswell et ne décolère pas. Ce film ? Un conte hollywoodien, à mille lieues de la vérité. Car lui a connu Lawrence, à Oxford, lorsqu’il était étudiant en archéologie. Il sait la vérité sur ce « prince aux deux visages ».

À la fois abasourdi et intrigué, Savarus décide de se lancer sur les traces de l’auteur des Sept piliers de la sagesse.

Qui fut le véritable T. E. Lawrence ? Un mythomane ? Une prima donna névrosée ? Un agent sans pouvoir ? Un fabuleux dissimulateur ? Autant de questions soulevées par Gilbert Sinoué dans ce roman en forme d’enquête, qui revisite l’incroyable épopée de l’un des personnages les plus mystérieux du XXe siècle.

L’épopée de la Révolte arabe, la personnalité énigmatique de T. E. Lawrence (1888-1935), dit Lawrence d’Arabie, l’aura de légende qui entourent son existence méritaient d’être démystifiées par le conteur talentueux qu’est Gilbert Sinoué.

Ce que j’en pense :

L’idée de départ est intéressante : en 1962, Savarus, historien, et son épouse psychiatre, assistant à la projection du film de David Lean, « Lawrence d’Arabie » se font bousculer par un autre spectateur, Alan Carswell qui juge que ce film est un tissu d’âneries, pur produit de Hollywood, car, lui, personnage important a bien connu Lawrence autrefois.

Il va éveiller la curiosité de Savarus, en le dirigeant vers des auteurs, biographes autoproclamés qui n’ont eu de cesse d’écorner l’image du mythe, en particulier la biographie de Richard Aldington. On va suivre le parcours de Savarus, à la recherche de la « face cachée », c’est-à-dire sombre peu glorieuse du héros.

L’auteur revient sur l’enfance de Thomas Edward Lawrence, fils de l’union illégitime de Thomas Chapman (marié et père de quatre filles, dont l’épouse refusera toujours le divorce) et de Sarah Junner, elle-même enfant illégitime. Il semblerait que le nom Lawrence soit celui du père de Sarah). Enfance compliquée, avec de multiples déménagements, chaque fois que l’illégitimité était arrivée aux oreilles du voisinage.

Deuxième de la fratrie, il a subi l’éducation ultrareligieuse de sa mère, toxique comme on dirait de nos jours, avec maltraitance physique et psychologique.

L’auteur, via Savarus et autres biographes,  attribue à cette maltraitance le côté quelque, peu maladif de Lawrence, son attirance (attraction) pour les châtiments corporels, son rejet du corps, et ce qu’il pense, son homosexualité… il n’hésite pas à justifier ainsi un viol, en 1917 lors d’une mission à Deraa, ville de Syrie proche de la frontière jordanienne, mais ce viol a-t-il vraiment existé ?

On va suivre son épopée en Orient, où il embrasse la cause des Arabes, les poussant à se révolter contre le joug turc, révolte dont l’Europe ne se préoccupe guère, puisque sont scellés en traitre les accords de Sykes-Picot.

L’auteur, via ses protagonistes dont le but est d’écorner l’image du héros (cf. La réaction d’un des protagonistes à la sortie de la séance) nous propose ses pistes sur l’identité de Selim Ahmed, (alias Daoum), en se référant à la mystérieuse dédicace (S. A.) de l’ouvrage de T.E. Lawrence : « Les sept piliers de la sagesse », le présentant quasi comme l’amour de sa vie.

On sait bien que les politiciens n’ont pas respecté leurs promesses aux Arabes qu’ils considéraient comme des « tribus arriérées », et on suppose que T.E. Lawrence devait être gênant pour eux, mais de là à fantasmer sur son éventuel assassinat, il y a peut-être un pas ?

On rencontre de nombreux personnages de Churchill à Weizmann futur président de l’état d’Israël, qui a fui les pogroms tsaristes avec d’autres Juifs qui formèrent les premières colonies. Beaucoup de jeunes gens au début du XXe siècle ont eu des envies d’ailleurs, pour se rendre utiles, à une cause ou simplement une raison de vivre, Gauguin, Loti, Byron, Monfreid ou Alexandra David Neel et tant d’autres…

Il fut un pathétique enfant du XXe siècle parce qu’il était imprégné de cette aspiration à être un autre et à être ailleurs, qui hanta la jeunesse de ce siècle.

J’ai aimé suivre ses traces et ses combats, ce qui m’a rappelé à quel point je connaissais mal l’histoire du Moyen-Orient. Par contre, le dossier à charge de T.E. Lawrence, visant à le faire descendre de son piédestal : ô Lawrence d’Arabie, film somptueux Peter O’Toole et Omar Sharif, aurais-tu faussé à jamais ma lucidité sur le Prince d’Arabie ? Quoi qu’il en soit, je préfère garder l’image de l’homme au Keffieh, qui lui sied à merveille, à la « prima dona névrosée » que nous propose Gilbert Sinoué.

Cette lecture a été plaisante, mais trop à charge pour moi et ma piètre maîtrise de cette période de l’Histoire, à part les accords Sikes-Picot (comme Yalta plus tard, les vainqueurs aimant se livrer à ce genre d’exercice) où France et Grande -Bretagne se sont partagé le gâteau et dont on a beaucoup reparlé avec les guerres et Syrie et Irak…

Par contre, Gilbert Sinoué dont j’ai apprécié les qualités du conteur et c’est ce qui explique ma note, m’a donné envie de m’y replonger et surtout de sortir de ma PAL (enfin !) le magistral livre de François Sarindar auteur bien connu des Babéliotes : Lawrence d’Arabie : Thomas Edward, cet inconnu

Ce roman, au titre évocateur, comme tout roman historique, doit éveiller la curiosité du lecteur et le pousser à trouver d’autres sources d’information et à réfléchir par lui-même…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions L’Archipel qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur dont la bibliographie est plutôt conséquente…

#LEPRINCEAUXDEUXVISAGES #NetGalleyFrance !

https://www.babelio.com/auteur/Francois-Sarindar/309358

8/10

L’auteur :

Gilbert Sinoué est l’auteur de nombreux romans à succès, dont L’Égyptienne (Gallimard, 1993), Le Livre de saphir (Gallimard, 1996), L’Île du couchant (Gallimard, 2010), la trilogie Inch’allah (Flammarion, 2010-2016), Le Faucon (Gallimard, 2020), ou encore L’Envoyé de Dieu (Archipoche, 2021).

Extraits :

Ce fut là, à Tremadoc, qu’en 1888 naquit Thomas Edward ; il serait le deuxième de cinq garçons et le premier à porter le nom de Lawrence…

Aucune confiance n’a jamais existé entre ma mère et moi. Toutes les fois où nous étions ensemble, chacun de nous gardait jalousement sa propre individualité. Je me suis toujours senti assiégé par elle : elle m’aurait pris d’assaut si j’avais laissé sans défense la moindre fente dans les remparts.

A cette époque, la Grande-Bretagne, maîtresse des mers et de « l’empire sur lequel le soleil ne se couche jamais », protégeait farouchement celui-ci contre les menées étrangères, forcément jalouses. Pour cela, elle veillait sur la route de Indes, c’est-à-dire sur Suez et la mer Rouge. L’Orient est, pour elle, un vaste ensemble de territoires occupés par des populations arriérées de « races inférieures »

Il ne savait pas s’il était le fils de sa mère ou celui de son père. En tant que bâtard, et sans doute pénétré de l’importance de l’hérédité, il ne savait pas qui il était. Ni même s’il existait. Et l’on retrouvera ce dilemme tout au long de sa vie. Il lui faudrait affirmer son existence.

Alors que se livraient ces batailles pour le moins sanglantes et que les Arabes payaient de leur vie pour chasser les Turcs, deux diplomates, un Français M. Picot et un Anglais, Mr Sykes, étaient penchés sur une carte de la région…  Ces célèbres accords Sykes-Picot pourraient se résumer à une série de brûlots qui, des décennies plus tard, nous ont explosé au visage.

Un point est certain : Lawrence n’est pas épris d’admiration pour ses compatriotes. Même les Turcs n’auraient probablement pas écrit –ni publié – ces mots : « Les hommes (anglais) étaient souvent de vaillants combattants, mais leurs généraux le cédaient le plus souvent en stupidité ce qu’ils avaient gagné en ignorance. » On en reste confondu. Lawrence n’est certes pas solidaire de son pays.

Le dégoût d’être touché me révoltait plus que l’idée de la mort, de la défaite ; peut-être parce qu’un horrible pugilat, dans ma jeunesse, m’avait laissé une aversion durable pour le contact ; ou peut-être parce que je respectais la maîtrise de mon esprit et que je méprisais tellement mon corps que je n’aurais pas préservé celui-ci pour tenir l’esprit en vie. in « Les sept piliers de la Sagesse« 

Lu en novembre 2021

« L’enfant réparé » de Grégoire Delacourt

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi pour le thème et la couverture et  dont la lecture m’a pris du temps :

Résumé de l’éditeur :

« J’ai compris depuis ce qui motiverait mon chemin d’écrivain. Présenter à l’adulte que je suis devenu l’enfant que je fus. »


 
Dans Mon père, publié en 2019, Grégoire Delacourt peignait un père venu demander des comptes à un prêtre coupable d’abus envers son jeune fils. Catalyseur d’émotions enfouies, le livre allait faire ressurgir des souffrances muettes et conduire son auteur a une enquête introspective profonde. Remontant enfin à la source de son enfance saccagée, Grégoire Delacourt la fait revivre dans Son fils, poignant récit autobiographique où il se livre pour la première fois.


  Son fils raconte un corps abîmé et les livres qui l’ont réparé, ce corps qui très jeune a subi l’étourdissement dans le Valium ou autres médicaments et se perçoit comme un déchet. L’écriture lui permet d’abord de subsister, de fuir sa famille et ses souvenirs, avant de devenir une démarche créatrice jalonnée des traces cachées de ses douleurs enfantines.


  Pourquoi le petit garçon qu’il était rêvait-il au soulagement de sauter par la fenêtre ? Qui était ce père, absent et bourreau ? Cette mère adorée fuyait-elle son propre enfant, ou bien faisait-elle tout pour le protéger ?

 
 
Son fils est l’histoire d’une enfance abusée, d’une famille où l’on porte le déni comme une armure, et un éclairage unique sur le parcours d’un écrivain. « Le jour où j’ai appris que j’étais une victime, je me suis senti vivant. » Dans un style acéré, précis, un regard sur soi d’une rare lucidité. Bouleversant.

Ce que j’en pense :

Comme c’est dur de refermer un tel livre ! Et comment en parler, quand c’est un uppercut qu’on vient de se prendre en pleine face ?

Je précise, avant de commencer ma chronique, que je n’ai pas lu « Mon père », donc je suis entrée dans le livre sans connaissance de la vie de l’auteur, ni idée préconçue.

L’auteur nous parle de son enfance abusée, abus qu’il avait pris soin d’enfouir le plus profondément possible. Des bribes revenaient, le retour de sa mère de la maternité après l’accouchement et qui retrouve son fils de trois ou quatre ans, transformé : il hurle dès qu’on le touche ! Elle a certes compris ce qui s’était passé, mais à cette époque-là, il est malvenu d’en parler, et comment en parler d’ailleurs ?

Elle va se contenter de mettre de la distance entre l’enfant et son père, une chambre au grenier : un « comble » c’est lui qu’on isole ! puis internat, colonies de vacances… Mais pas, de communication, de gestes tendres, encore moins mettre des mots.

Grégoire Delacourt nous raconte son parcours dans la vie, son mariage, son analyse, ses livres qui chaque fois révèle une petite partie de l’histoire, mais il s’agit toujours d’un autre. En revisitant son œuvre, on découvre l’auteur qui se cache derrière.

Les découvertes sur le divan sont truculentes et ne pouvaient que me plaire :

J’avais déjà décrit dans un autre livre, cette gamine que son père tire. Ça m’avait cassé la tête.

Je voulais dire sur laquelle son père tire…

ou encore:

Ma mère m’avait un jour appris que j’étais né violé, parce que j’avais le cordon ombilical autour du cou, à deux doigts d’être étouffé. Violet. Violé. Une voyelle muette d’écart…

Grégoire Delacourt raconte ce corps mutilé mais sans blessures apparentes, cette envie de se jeter par la fenêtre, sa difficulté à se trouver, à se retrouver, à se reconnaître victime, et à avancer, avec des mots qui percutent, des phrases parfois très courtes, lapidaires.

Il parle aussi très bien du déni, de la possibilité ou non de pardonner, d’aimer.

J’ai vraiment aimé ce livre percutant, déchirant parfois, mais où espoir et résilience avancent lentement mais sûrement. J’ai eu un peu de mal à passer à une autre lecture alors j’ai eu recours à ma bonne vieille méthode : un polar, en alternance d’ailleurs car il faut respirer de temps en temps pour cheminer avec cet enfant qui se répare.

Un petit mot encore pour évoquer la belle couverture, avec cet enfant blond, souriant, innocent, avant que sa vie ne bascule.

Je suis impressionnée par les ordonnances du médecin de famille: Valium, Mogadon, et tant d’autres, dès son plus jeune âge: masquer pour ne pas faire de vagues…

Je n’ai lu que « Un jour viendra couleur orange » de l’auteur que j’avais classé en fait dans la littérature légère, quasi « feel good » à cause d’un de ses titres : « La liste de mes envies ». Colossale erreur, mais je ne regrette pas de ne pas les avoir, finalement car je vais les découvrir à travers le prisme de celui-ci…

Décidément, cette rentrée littéraire a été riche en coups de cœur (ou presque) après « Enfant de salaud » de Sorj Chalandon notamment j’ai lu beaucoup sur le thème de la maltraitance intrafamiliale, inceste, abus … sans oublier le magnifique « S’adapter » de Clara Dupont Monod récompensé par le prix Femina ainsi que le Goncourt des lycéens.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver son auteur dont je vais certainement lire les autres romans ! c’est ma PAL qui va être ravie, déjà qu’elle est en surcharge pondérale depuis des lustres, voilà que je la leste de plusieurs romans d’un coup.

#LenfantréparéGrégoireDelacourt #NetGalleyFrance !

L’auteur :

Grégoire Delacourt a publié neuf romans dont, aux éditions Jean-Claude Lattès : L’Ecrivain de la famille (2011, 150 000 ex, Prix Marcel Pagnol 2011, Prix Rive Gauche à Paris 2011, Prix Carrefour du Premier Roman 2011, Prix Cœur de France 2011) ; La liste de mes envies (2012, 1,2 million d’ex, Prix Méditerranée des Lycéens 2013, Prix Livresse de Lire 2013) traduit en 35 langues, adapté au cinéma par Didier Le Pêcheur en 2014 ; 

On ne voyait que le bonheur (2014, 300 000 ex, Prix des Lectrices Edelweiss, Meilleur roman de l’année 2014), adapté au Festival d’Avignon. Chez Grasset, il est l’auteur d’Un jour viendra couleur d’orange (2020).

Extraits :

J’ai souvent regardé l’avenue en contrebas en me demandant quelle sensation ce serait de voler avant de m’écraser –le voilà, mon rêve d’enfant qui souffrait.

Dans cette maison, j’ai cent fois inhalé du trichloréthylène sur un mouchoir en coton, jusqu’à l’évanouissement. On m’a gavé de Valium et de Mogadon. Je n’ai jamais écrit dans cette maison.

Je n’ai pas été mordu. Je n’ai pas été brûlé, ni coupé. C’est pire. Il ne reste rien. Aucune preuve. Mon corps n’est pas un témoin. Il est l’ennemi du mal qui m’a été fait. Une neige immaculée. Mon corps est l’acquittement du coupable.

C’est la faim qui m’a poussé à écrire. A dix-neuf ans, j’avais faim et la faim ôte l’envie de danser. Elle est un vide qui se dévore lui-même.

Mon chagrin est épineux et ma mémoire estropiée. Je voudrais retrouver mes mots d’enfant pour me retrouver, mais je ne connais pas celui que je fus. Il a été tu.

Il faut du temps pour faire corps avec sa douleur ; prendre un jour le risque de l’aimer afin de ne pas mourir.

Je sais que nommer ne guérit pas. Nommer permet juste de s’identifier. De faire encore partie des hommes… On est ce qu’on a tamisé de nos héritages.

Car écrire, c’est parler une langue posthume. C’est se souvenir de l’oubli et se traduire en verbe. Ecrire, c’est se jeter sans avoir vu aucun fond, écouter se briser ses mots comme des os ; prendre le risque de mourir mais aussi celui de vivre.

Mes livres me racontaient mais je ne les lisais pas.

Le jour où j’ai appris que j’avais été une victime, je me suis senti vivant.

En écrivant sur mon père, j’ai trouvé l’amour de ma mère.

Avoir honte, c’est être son propre esclave.

Voilà pourquoi il y a tant de trahisons dans mes livres. Voilà pourquoi j’étais perdu. J’ai peur désormais. Les mots ne guérissent pas. N’effacent pas. Ils tracent juste d’autres vies.

Lu en novembre 2021

« Dix âmes, pas plus » de Ragnar Jonasson

Intermède polar avec le livre dont je vous parle aujourd’hui d’un livre, lu en avant-première grâce à NetGalley car la sortie est prévue en janvier prochain :

Résumé de l’éditeur :

« Recherche professeur au bout du monde. » Lorsqu’elle voit passer cette annonce pour un poste d’enseignant dans le minuscule village de Skálar, Una, qui ne parvient pas à trouver un emploi stable à Reykjavík, croit saisir une chance d’échapper à la morosité de son quotidien.

Mais une fois sur place, la jeune femme se rend compte que rien dans sa vie passée ne l’a préparée à ce changement radical. Skálar n’est pas seulement l’un des villages les plus isolés d’Islande, il ne compte que dix habitants. Les seuls élèves dont Una a la charge sont deux petites filles de sept et neuf ans. Les villageois sont hostiles. Le temps maussade. Et, depuis la chambre grinçante du grenier de la vieille maison où elle vit, Una est convaincue d’entendre le son fantomatique d’une berceuse. Est-elle en train de perdre la tête ?

Quand survient un événement terrifiant : juste avant noël, une jeune fille du village est retrouvée assassinée. Il ne reste désormais plus que neuf habitants. Parmi lesquels, fatalement, le meurtrier.

Ce que j’en pense :

Una est mal dans sa peau dans son petit appartement de la capitale ; elle se sent à l’étroit et sa mère, veuve, a trouvé un nouveau compagnon avec lequel elle a un projet de voyage. C’est son unique lien semble-t-il avec son amie Sara, alors elle a brusquement elle-aussi une envie d’ailleurs.

Elle décide de répondre à une petite annonce recherchant un enseignant à Skálar , village de dix âmes, situé dans une péninsule à l’autre bout du pays. Elle n’aura que deux élèves, deux fillettes et sera logée dans un appartement sous les combles chez la mère de l’une d’elle.

Étant donné qu’elle était la seule candidate, elle a été embauchée, mais elle va vite se rendre compte que les autres habitants ne la voient pas arriver d’un bon œil, se demandant pourquoi elle a voulu s’éloigner autant de la capitale, affrontant le vent glacial, la nuit islandaise, et la solitude.

En parallèle, Ragnar Jónasson nous raconte l’arrestation d’une jeune femme quelques années auparavant et la manière dont elle a été traquée par les policiers lors de la disparition de son petit ami.

Très vite, Una va se rendre compte qu’il se passe des choses bizarres dans le village et dans la maison, que l’on dit hantée. Est-elle en train de perdre la raison, car sa consommation de vin rouge est relativement importante ?

J’ai beaucoup aimé, ce côté quelque peu paranormal, avec les esprits, les fantômes, sur fond de légendes, la lenteur la manière d’affronter la vie rude de cette contrée perdue et je me suis vite laissée emporter par le caractère envoûtant du récit. Est-ce la magie des contes, l’approche de Noël, ce que j’avais trouvé trop lent, voire un peu soporifique dans les autres livres de l’auteur, m’a plu cette fois. Peut-être aussi la solitude, et l’envie d’ailleurs, avec tous ces confinements et, il faut bien le reconnaître, la magie de l’Islande a fonctionné, une fois de plus, à merveille…

L’auteur donne, dans la préface, des renseignements sur la manière dont il a étudié les habitants (ainsi que les contes) avec ce livre : « L’histoire des habitants de Langanes » de Fridrik G. Olgeisson que je n’ai pas réussi à trouver sur Internet…

Je n’avais lu, jusqu’à présent, que « Snjor » et « La dame de Reykjavik », le premier tome de la trilogie de Ragnar Jónasson,qui m’avait un peu laissée sur ma faim, mais ma fascination pour l’Islande a été la plus forte et j’ai eu, à nouveau, envie de me laisser tenter. J’ai passé un bon moment, dans ce village perdu que j’ai cherché sur la carte et j’ai fini par m’attacher à ses habitants taiseux, relativement peu accueillants avec leurs secrets.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions de la Martinière qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteur, ce qui m’a donné envie de terminer la trilogie…

8/10

L’auteur :

Ragnar Jónasson est né à Reykjavik en 1976. Grand lecteur d’Agatha Christie, il entreprend, à dix-sept ans, la traduction de ses romans en islandais. Découvert par l’agent d’Henning Mankell, Ragnar a accédé en trois ans seulement au rang des plus grands auteurs internationaux de polars. Avec plus d’un million de lecteurs, la France occupe la première place parmi les trente pays où est traduit Ragnar Jónasson.

Extraits :

Una se réveilla en sursautIl faisait un froid glacial. Elle se redressa doucement. Prise d’un léger vertige, elle se ressaisit rapidement et se souvint tout à coup d’où elle était. Le village de Skálar, sur la péninsule de Langanes. Seule, abandonnée dans son petit appartement sous les combles.

Recherche enseignant au bout du monde. Una relut l’annonce pour le moins singulière, assise à la table de la cuisine de son petit appartement en sous-sol niché au cœur du quartier ouest de Reykjavik. Elle l’avait acheté quatre ans plus tôt, après avoir réuni de quoi constituer un apport. Sa famille –ou, plus précisément sa mère – ne bénéficiant que de modestes ressources, elle n’avait pu compter que sur elle-même, comme d’habitude…

Una eut soudain la sensation d’être seule au monde. Déménager, faire de nouvelles rencontres aurait sans doute un effet bénéfique sur elle. Sortir des sentiers battus, suivre son instinct et vivre une aventure excitante.

Elle avait juste besoin de respirer, de prendre son envol. Quelle meilleure solution que de devenir enseignante dans un village si petit qu’il méritait à peine ce qualificatif ? Dix âmes, pas plus. Comment une société de cette taille pouvait-elle fonctionner ?

Lu en novembre 2021

« Ces orages-là » de Sandrine Collette

Déçue d’avoir dû abandonner la version audio de ce roman, j’ai décidé de lui donner une seconde chance avec la version papier :

Résumé de l’éditeur :

C’est une maison petite et laide. Pourtant en y entrant, Clémence n’a vu que le jardin, sa profusion minuscule, un mouchoir de poche grand comme le monde. Au fond, un bassin de pierre, dans lequel nagent quatre poissons rouges et demi.

Quatre et demi, parce que le cinquième est à moitié mangé. Boursouflé, abîmé, meurtri : mais guéri. Clémence l’a regardé un long moment.

C’est un jardin où même mutilé, on peut vivre.

Clémence s’y est installée. Elle a tout abandonné derrière elle en espérant ne pas laisser de traces. Elle voudrait dresser un mur invisible entre elle et celui qu’elle a quitté, celui auquel elle échappe. Mais il est là tout le temps. Thomas. Et ses orages.

Clémence n’est pas partie, elle s’est enfuie.

Avec Ces orages-là, Sandrine Collette se fait la voix de l’intime et nous offre un roman brut somptueux sur les ravages de l’obsession, servi par cette écriture au cordeau qui la distingue.

Ce que j’en pense :

Clémence a trouvé le courage de quitter Thomas son compagnon, pervers, manipulateur, tortionnaire au bout de trois années de vie commune.

Elle a tout subi de sa part, en particulier les jeux au cours desquels il détient tous les pouvoirs, même s’il lui promet qu’elle aura une chance. Le plus pervers de tous étant, celui où il lui dit de courir la nuit, dans la forêt près de sa maison de famille, forêt qu’elle ne connaît pas, en lui promettant de lui laisser une chance de lui échapper. Elle a trois heures pour cela, elle court, elle court, à perdre haleine (et la raison) mais ne respectant pas la règle qu’il lui impose, il la rattrape évidemment, et si elle refuse de courir, le châtiment tombe comme un couperet…

Elle a réussi à emménager dans une vieille maison, à retrouver un travail dans une boulangerie, où elle pétrit la pâte en compagnie de Flo qui rêve d’ouvrir sa propre boulangerie. Elle aperçoit les clients, derrière la vitre, son seul « contact » avec l’extérieur.

Elle a vaincu la peur du partir, soutenue par Manon, l’amie d’enfance qui est toujours là, prête à l’aider…

Il faut franchir l’étape suivante : couper la dépendance au tortionnaire et récupérer un peu d’estime d’elle-même. Mais la peur est là, chevillée au corps, elle scrute la rue lorsqu’elle part à l’aube en vélo pour la boulangerie.

Les étapes conduisant à la libération sont certes bien décrites, mais Clémence m’est restée étrangère de bout en bout de ma lecture ; je n’ai pas réussi à éprouver de l’empathie pour elle et la chute a fini de me conforter dans ce ressenti…

J’ai bien aimé Gabriel, le voisin malentendant de Clémence, dont le fils s’est suicidé il y a quelques années : il avait entendu sonner le téléphone, mais entre la « surdité » et les numéros masqués, il n’était pas arrivé à temps… lui aussi est un écorché vif, mais il est d’emblée sympathique et c’est grâce à lui que j’ai réussi à terminer le roman. C’était ma deuxième tentative, n’ayant pas pu m’intéresser suffisamment à la version audio…

En fait, j’aurais dû me contenter de lire le résumé et ne pas insister, mais je suis, hélas, du genre à persister…

6/10

Extraits :

Elle a trente ans, elle vient de naître. Il ne lui reste à peu près rien. C’est comme regarder une maison éboulée après une secousse ou une inondation : à présent, il faut repartir à zéro. Clémence ne sait pas construire, tout au plus recoller les morceaux d’un mur brisé. Clémence est le mur…

Mais, pas seulement beau, le jardin dans lequel elle ose à peine marcher à présent. Dans la beauté, il y a de la force ; dans la force, il y a de la violence.

Clémence s’oblige à tracer quelques mots pour se donner de l’élan, le crayon glisse sur la page. Il n’y a pas de mots. Juste un trait qui ne veut rien dire. L’ampleur de ce qui l’attend l’effraie, elle ne sait plus être avec les autres, n’a plus confiance. Elle voudrait repartir de zéro, être quelqu’un d’autre.

Cela fait des années que cette colère grandit, silencieuse, sourde au fond du ventre et de la gorge de Clémence. Chaque humiliation minuscule s’agrège aux autres, créant un enchevêtrement de pensées mauvaises, un tas qui croît inexorablement à la façon des décharges au faîte desquelles des grues déversent les unes après les autres des milliers d’immondices et de saloperies.

Clémence a déménagé, changé de travail, elle a déplacé son espace. Elle pensait que le temps ferait de même. Comme quoi l’espace-temps est une notion discutable : l’un peut se modifier sans que l’autre bouge.

Quand on a saccagé l’amour, le retrouver a forcément une saveur particulière. C’est la perte qui donne conscience de la valeur d’une chose : tant qu’on l’a, tout paraît normal. Il faut un choc. Il faut la peur – pour se rendre compte que rien ne va de soi, et rien n’est éternel.

Lu en novembre 2021

« Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes » de Lionel Shriver

Le titre du roman dont je vous parle aujourd’hui, le dernier livre d’une auteure que je découvre peu à peu, m’a suffisamment intriguée pour que je tente l’expérience :

Résumé de l’éditeur :

Porté par une plume incisive et un humour ravageur, un roman explosif sur un couple en crise dans nos sociétés obsédées par la santé et le culte du corps. Une bombe de provocation qui prouve, s’il le fallait encore, que Lionel Shriver est l’une des plus fines observatrices de notre temps.

Un beau matin, Remington fait une annonce à son épouse Serenata : cette année, il courra un marathon. Tiens donc ! Ce sexagénaire, certes encore fringant mais pour qui l’exercice s’est longtemps résumé à faire les quelques pas qui le séparaient de sa voiture, profiterait de sa retraite anticipée pour se mettre enfin au sport ? Un projet d’autant plus ironique que, dans le couple, la sportive a toujours été Serenata – avant ses problèmes de genoux.

Enfin, c’est certainement une passade.

Sauf que Remington s’accroche. Les week-ends sont désormais consacrés à l’entraînement, sous la houlette de Bambi, sa très sexy et très autoritaire coach. Et quand Remington envisage de participer à un triathlon, Serenata réalise que son mari, jadis débonnaire et vaguement empoté, a laissé place à un être arrogant et impitoyable.

Quoi, ce serait donc ça, vieillir à deux ? Finalement, qu’aime-t-on le plus, la personne ou les habitudes qu’on a créées ensemble ? A la retraite ou avant, le couple est-il soluble dans le sport ?

Ce que j’en pense :

Après avoir été congédié manu militari, ou presque, de son travail, alors qu’il avait plus de 20ans d’ancienneté, Remington s’est décidé brusquement à faire un marathon, alors qu’il n’a jamais fait de sport. Il s’entraîne via une application (vive Internet et les réseaux sociaux), sous le regard incrédule de Serenata son épouse qui, elle, s’entraîne depuis des nombreuses années : vélo pour se rendre au travail, exercices dans une des pièces de sa maison.

Inutile d’être devin pour comprendre que cela va mal tourner dans le couple : Remington se met au sport précisément au moment où Serenata doit subir une double arthroplastie du genou. Tout ce qu’elle peut dire, est forcément vécu comme de la jalousie, du moins de l’envie, ou de la frustration.

Contrairement aux prévisions, il arrive à terminer le marathon en question, bon dernier, mais une jeune bimbo du nom de Bambi (sic !), via ses encouragements frénétiques, arrive à le convaincre qu’il peut faire mieux, surtout en la prenant comme coach sportif, moyennant 1200 dollars mensuels !

Exit le marathon, place au triathlon, et comme ce n’est pas suffisant, le mettle-man (on multiplie les distances par 3). Commencent alors les entrainements intensifs, en faisant fi des douleurs, il faut transcender, n’est-ce pas ? exit le vélo payé pourtant très cher six mois auparavant, pour un vélo en titane à 10 000 dollars, (alors qu’il ne travaille plus !) sans compter les inscriptions aux compétitions… Mais Bambi veille au grain envahit le foyer, traitant Serenata comme une imbécile, ironisant sur l’état de ses genoux, elle ne devrait continuer à faire du sport, ne pas s’écouter, alors qu’elle n’a plus de cartilages !  et son rôle se limite désormais à faire la cuisine, servir à table, pour tous les mordus de l’équipe.

Voilà pour le pitch. Ce roman démarre plutôt bien, racontant avec humour le licenciement de Remington, au nom du racisme, de la nécessité de la mixité (sa supérieure, jeune afro-américaine, de vingt ans de moins que lui, embauchée sans diplôme pour prouver qu’on est bien dans l’intégration, la non-discrimination…

Lionel Shriver décrit bien le côté secte de ses sportifs de l’extrême, obsédés par leur performances, leurs chronos, leur matériel, au point de ne plus éprouver le moindre plaisir en dehors de la douleur transcendée, et le refus de vieillir. De Gaulle disait que « la vieillesse est un naufrage », certes mais il reste encore des choses à faire, du plaisir, on n’est pas mort quand on franchit la barre des soixante ans, foi de septuagénaire débutante, et le sport extrême ne va repousser la mort, il risque même de l’avancer ou de rendre le corps inutilisable, et il ne faut pas oublier qu’on n’en a qu’un !

Détail croustillant : notre couple a voulu élever ses enfants dans le respect de la liberté (68 est passé par là) et bien sûr, ils se font traités de maltraitant, d’indifférent ce qui conduit Valeria leur fille dans une secte ultra-catho, tandis que leur fils flirte avec l’illégalité, donc des scènes plutôt drôles et une phrase que j’aime beaucoup: « j’ai essayé d’être la mère que j’aurais voulu avoir »…

La critique des sexagénaires, qui refusent de vieillir et se mettent tardivement au sport extrême pour tenter de donner un sens à leur vie, commence bien, on rit sincèrement, puis on commence à rire jaune, car cela devient crispant !!! chacun campe sur ses positions, et je me suis demandée pourquoi Serenata acceptait d’être maltraitée par tout le monde, Remington étant tellement sous la coupe de folle de coach que cela devenait insupportable. La fin de l’aventure du trail est prévisible, celle du roman moins, il faut le reconnaître…

Je suis un peu partagée, en refermant ce livre, car certains protagonistes m’ont vraiment irritée, et même si je suis assez d’accord avec Serenata, sa façon de s’y prendre en a fait tout autant. En fait, j’ai bien aimé être irritée, il faut le reconnaître, alors je retiendrai surtout l’humour de l’auteure qui m’a permis d’arriver au bout. Il y a des romans qui vous insupportent au point de les jeter contre le mur (et bien oui, je ne suis pas du genre calme) et il y a ceux dans lesquels l’humour avec lequel le sujet est traité vous laisse une certaine joie.

Il faut absolument que je lise « Il faut qu’on parle de Kevin » qui est dans ma PAL depuis des lustres, même si ce roman, comme d’ailleurs « Propriétés privées » me laisse un peu sur ma faim, mais pas au point de renoncer à poursuivre ma découverte de l’auteure.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteure.

#LionelShriver #NetGalleyFrance

7,5/10

L’auteure :

Née en 1957 en Caroline du Nord, Lionel Shriver a fait ses études à New York. Diplômée de Columbia, elle a été professeur avant de partir parcourir le monde. Elle a notamment vécu en Israël, à Bangkok, à Nairobi et à Belfast.

Après Il faut qu’on parle de Kevin lauréat de l’Orange Prize en 2005, La Double Vie d’Irina, Double faute, Tout ça pour quoi, Big Brother, Les Mandible, une familleet Propriétés privées, Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes est son huitième roman traduit en français.

Lionel Shriver vit entre Londres et New York avec son mari, jazzman renommé.

Extraits :

Une bucket list, a-t-elle répété en reculant sa chaise. Où j’ai été pêcher ça ?

Le fait d’utiliser une expression à la mode était l’illustration même de ce manque d’originalité, de ce comportement moutonnier qui la mettait en rage. Et ce n’était pas vraiment rendre justice aux moutons. Comment ces pauvres bêtes étaient-elles devenues la métaphore du conformisme.

Il ne m’a pas échappé, commença-t-il, que tu as vécu ma découverte du sport d’endurance comme quelque chose qu’on te retirait. J’aimerais donc que nous nous penchions sur ce que je ne peux appeler autrement que ton sens de la propriété sur l’exercice physique.

Malheureusement, l’amertume et l’aigreur sont des sentiments qui se propagent comme la rouille sur les pommes de terre.

Tu dis qu’on « glorifie » la pratique sportive. Le terme est pertinent. Mais moi, je n’ai jamais considéré l’exercice comme quelque chose de glorieux. C’est du ménage biologique, comme passer l’aspirateur sur le tapis du salon. De nos jours, on atteint un état de grâce en s’épuisant. Tous ces petits nouveaux ont l’air de croire qu’ils ont fait le grand saut du statut d’homme à celui de dieu…

… Je ne veux pas que tu sois contaminé par ce narcissisme pseudo-nazi sacralisé.

Aucun homme de plus de soixante ans ne devrait continuer à attendre l’approbation de son papa.

Par conséquent, pour élever sa fille, elle s’était efforcée d’être le genre de mère qu’elle aurait voulu avoir…

… Serenata était finalement arrivée à la conclusion que ce qui pour elle relevait de la liberté était pour Valeria (sa fille) pure négligence.

Car l’église de l’effort physique offrait de la clarté. C’est-à-dire qu’elle mettait en avant toute une série de vertus dénuées d’ambiguïté – effort physique, épuisement, négation de la douleur, mépris des limites ressenties, aucune distance qui ne soit supérieure à la précédente, aucune cadence qui ne soit soutenue – ce qui avait le mérite d’éviter toute confusion sur ce qui répondait aux critères d’une journée productive.

Adepte des extrêmes, l’Église de l’effort physique promettait alors, non seulement de mettre un terme à tout vieillissement et toute infirmité – sinon de les inverser – mais aussi la vie éternelle.

La douleur vous isole, car si on ne la ressent pas, on n’y pense pas et si on la ressent, on ne peut pas pense à autre chose. Cet état vous sépare à ce point des autres qu’on peut l’assimiler à une forme ce confinement solitaire.

D’une certaine façon, la tristesse que le spectacle de l’affaiblissement et de la dégradation de cette charge robuste et depuis toujours à son service avait engendrée n’était pas de même nature que celle ressentie à l’idée qu’elle aussi périrait bientôt. Même si cela en avait tout l’air, affirmer qu’elle habitait une créature bien faite n’était pas de la frime. Ce corps était venu à elle. Ce n’était pas elle qui avait fabriqué la créature. Elle lui avait été confiée…

Mais l’aspect le plus mystérieux de cette espèce distincte était son absence de sex-appeal. Personne n’avait envie de baiser avec un homme qui se désirait si fort lui-même…

Elle ne se battait plus contre la misanthropie de plus en plus joyeuse, voire fantasque, et qui, à mesure qu’elle approchait de son propre néant, perdait de son hypocrisie. La meilleure chose dans le fait de vieillir était de se vautrer dans ce grand rien-à-cirer.

Lu en novembre 2021

« Les raisons du cœur » de Jean-Paul Enthoven

Je me suis lancée dans la lecture du livre dont je vous parle aujourd’hui, parce que le résumé était tentant et également pour découvrir un auteur que je ne connaissais que de nom, et via les potins mondains :

Résumé de l’éditeur :

Par quelle alchimie une peine de cœur peut-elle se transformer en accident cardiaque  ?
Que se passe-t-il secrètement dans un cœur ardent et vivant qui, d’un coup, se brise  ?
Tel est le mystère que tente d’éclaircir ce récit véridique, drolatique et fantasmagorique.
On y croise des balles de tennis et le chat de Schrödinger, des femmes fatales et un héros virgilien, une Thunderbird rutilante et des effluves d’outremer, Françoise Sagan et Michel Berger, des amitiés salvatrices, quelques doses de morphine et des souvenirs embrouillés de rêves.

Une saison en enfer ? Un aller-retour dans le néant ? Certainement pas.

Voici plutôt la confession d’un homme allégé, réconcilié, détaché, libéré, qui choisit d’en finir avec sa part de comédie.

 Et de se raconter, soudain, à cœur ouvert.

Ce que j’en pense :

Jean-Paul est victime d’un accident cardiaque sur le court de tennis, alors qu’il est concentré le rebond de la « baballe » que lui renvoie avec dextérité son ami Archibald, négociant en soja plus ou moins transgénique.

Il se retrouve aux urgences, clinique privée, bien-sûr, et un chirurgien « réputé » et très imbu de lui-même est invité à le prendre en charge : un écrivain a droit à des égards, voire des passe-droits…

Le Grand Ponte s’autoproclame le Paganini du cœur ! et profite du statut d’écrivain de l’auteur pour qu’il lui arrange un rendez-vous avec Amélie Nothomb qu’il affectionne sans jamais avoir lu une ligne de ses livres, uniquement pour son look, notamment son chapeau. Ou encore pour se faire dédicacer le dernier livre car sa femme a beaucoup aimé le côté partouze, et qui voudrait qu’on lui propose des « parties fines » …

Dans la chambre voisine, un acteur célèbre (dont on ignore le nom) dérange le personnel tout le temps, beugle qu’il faut le soulager, et ne pense qu’au « minou des infirmières…

Notre patient apprend qu’il est un « vivant-mort » car son cœur s’est arrêté pendant un nombre d’heures impressionnant. Pendant ses moments d’inconscience, il fait des rencontres, discutent avec d’autres morts célèbre : Michel Berger, Marcel Proust, Françoise Sagan… Que du beau monde, on est entre gens de la bonne société, ainsi que son père, ses anciennes femmes et maitresses… Rencontres qui vont d’ailleurs se poursuivre pendant qu’on le place sous morphine, avec la Mort en personne, naturellement…

Au début, le récit m’a intéressée, je m’attendais à une réflexion sur la mort qui peut tomber sur l’homme sans crier gare, et la manière dont on évolue en y réchappant, une approche philosophico-spirituelle et bien non, c’est raté. Entre le chirurgien qui se prend pour Dieu ou pour Paganini, un auteur qui fait de la promotion au passage pour don dernier livre qui n’a pas très bien marché, son fils qui lui a brisé le cœur, ou du moins l’aorte, cela finit par ne plus être drôle du tout.

« Parle-moi de moi, il n’y a que ça qui m’intéresse », tendance à la victimisation, « mon fils m’a brisé le cœur avec son dernier livre et depuis je suis fâché avec lui » … On a même droit à la visite de BHL, Bernard LesVies comme il l’appelle, entre deux voyages en Afghanistan, ou ailleurs pour sauver le monde…

C’est le premier livre de Jean-Paul Enthoven que je lis et ce n’est pas l’enthousiasme débordant, en plus j’avais dans les oreilles « Raphaël, quatre consonnes et trois voyelles », en gros je me suis sentie en position de voyeur… L’auteur se raconte à cœur ouvert sur les conseils de BHL qui lui dit de prendre des notes, et lui laisse même le magnétophone dont il ne sépare jamais…

J’espère que Balzac, Zweig et Dostoïevski vont se précipiter à mes côtés le jour où cela m’arrivera, mais ce n’est pas sûr … En tout cas, une chose est certaine, je dois être atteinte du « syndrome de Padura » (eh oui, il n’y a pas que le syndrome de Stendhal) car depuis que j’ai refermé « Poussière dans le vent », aucune plume ne trouve grâce à mes yeux!

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur…

#Lesraisonsducoeur #NetGalleyFrance

4-5/10

Extraits :

A chaque course, mon corps me précède. Il choisit mes gestes et mes réflexes sans me consulter. Je lui obéis. J’ai confiance. J’approuve par principe les mouvements qu’il m’impose. D’une manière générale, mon corps décide avant moi. Ça m’a toujours rendu la vie plus facile Plus intelligente…

Michel a été mon premier mort. Enfin, le premier qui, dans ma vie, fût mort avant l’heure. Mes autres morts, mes morts d’avant lui, étaient parti aux horaires corrects et prévisibles. Mais, c’est grâce à Michel que j’ai admis la possibilité des grands départs que rien n’annonce…

Excellent, Marcel pour les bobos de l’amour ! Si ça ne passe pas, on essaiera Fitzgerald, Tchekhov, Baudelaire, tu verras, ça hiérarchise les malheurs, ça dégage les bronches, ça « élargit le cœur » comme disait cette fofolle de Madame de La Fayette qui n’est pas vraiment mon genre… Moi, la romance, la poésie, ça m’a souvent guérie … Françoise Sagan qui vient le visiter dans son état de vivant-mort

Je suis ébloui. Pétrifié. Plongé dans des secondes qui ont chacune la densité d’une vie. Le temps instille son premier tic-tac d’horloge dans mon corps qui jusque-là se confondait avec l’éternité de l’eau ou des cailloux…

Plusieurs dizaines d’amis et d’ennemis, informés de ma situation par le tam-tam urbain, ont envoyé des messages. Tout le monde m’aime, c’est officiel. Même ceux qui me détestent.

… et vous pouvez être fier parce que ça n’arrive pas à tout le monde d’être vivant-mort pendant quelques heures…

Recevoir la visite de Marcel au sortir de ma mort provisoire était un privilège. J’ai été heureux de vérifier que mon héros ressemblait en tous points, pour l’œil et l’oreille, à l’individu que j’ai toujours imaginé. Je suis heureux, aussi, qu’il connaisse ma mère. Rien ne m’interdit de supposer qu’ils se fréquentent désormais…

L’article est intitulé Des peines de cœur aux problèmes cardiaques. Serais-je concerné ? Car c’est, assure mon maestro, un phénomène très rare, mais bien réel, et repéré vingt ans plus tôt par un Japonais. On appelle ça le syndrome de tako-tsubo…

… Cette « cardiopathie de stress », se déclenche, dit-on, après une rupture très violente, la perte d’un être cher, une mise au chômage, la perte d’un être cher, une mélancolie inédite, un deuil, un conflit familial…Était-ce mon cas ?

J’ai fini par comprendre que les êtres sont des mosaïques sans cesse inachevées. Et qu’ils se persuadent selon leur fantaisie qu’il leur manque un morceau, une bribe, un « punctum », sans lequel leur identité mosaïque serait à jamais en manque et inachevée.

Lu en novembre 2021

« En eaux dangereuses » de Donna Leon

Petit intermède polar et cap vers l’Italie et La Sérénissime aujourd’hui avec ce livre :

Résumé de l’éditeur :

« On ressent la tension, la peur, l’horreur, mais aussi l’émerveillement. « 
The Times

Quand le médecin d’un hospice vénitien appelle la police car une patiente en fin de vie souhaite témoigner, le commissaire Brunetti et Claudia Griffoni se rendent aussitôt au chevet de la jeune femme. Ses derniers mots évoquent son défunt mari Vittorio qui selon elle, a été assassiné. Brunetti lui jure de mener l’enquête.

Il découvre alors que Vittorio, qui travaillait pour une compagnie chargée de vérifier la qualité des eaux vénitiennes, est officiellement mort dans un accident de moto. Où se trouve la vérité ? Avec l’aide de ses fidèles collègues, Brunetti va petit à petit démêler les fils d’un secret dissimulant une menace pour Venise et toute sa région.

Entre intrigue passionnante, personnages plus touchants que jamais et réflexion subtile sur la mort, Donna Leon nous dévoile à nouveau avec En eaux troubles son immense talent de conteuse et son regard si unique sur Venise.

Ce que j’en pense :

Un couple discute aux abords d’un pont, sous la chaleur caniculaire de juillet, alors qu’une vaste entreprise de nettoyage des canaux est en cours. Il s’agit de Brunetti et sa collègue Claudia Griffonni. On s’attend à voir extraire un cadavre, mais désillusion, il ne s’agit que d’un frigidaire…

Qu’à cela ne tienne, une affaire ne tarde pas à se profiler à l’horizon : une patiente en soins palliatifs désire leur parler de la mort suspecte de son mari, Vittorio lors d’un accident de moto. Nos commissaires, pourront s’entretenir avec elle à deux reprises avant qu’elle ne décède brutalement dans leurs bras.

Vittorio travaillait dans un laboratoire d’analyse de l’eau dite potable, relevant les capteurs signalant des anomalies, notamment après des orages.

Donna Leon nous livre ici une enquête sur les menaces qui planent sur l’eau, les produits chimiques, les engrais, et plus qui donnent parfois des maladies graves, chez les enfants, ou les adultes, même des années après la fermeture des usines incriminées.

Ce qu’elle dénonce ce sont les malversations, les pots de vin que touchent certains pour falsifier les résultats n’hésitant pas à s’en prendre aux récalcitrants.

Les protagonistes ont des personnalités intéressantes, en particulier Brunetti et sa collègue Griffonni, ce sont des policiers consciencieux avec leurs qualités et leurs défauts et on a du plaisir à cheminer avec eux ;

L’histoire est intéressante, mais le rythme du récit soporifique à un point tel que j’ai failli ne pas terminer ce roman. Certes, la canicule régnant sur la ville pousse à la sieste, à une réflexion que la qualité du lin quand il fait chaud, les douches, les repas alanguis, qui n’en finissent pas mais quand même et en prime la fin du roman m’a beaucoup irritée… Je préfère les polars qui ont un rythme plus rapide et dont la lecture est addictive.

C’est la deuxième fois que je lis un roman de Donna Leon, après ma découverte mitigée de « Meurtre à la Fenice » et à part me promener dans la belle cité, je n’ai pas réussi à vraiment entrer dans ce polar, dont l’intrigue m’intéressait. Il faut dire que, après avoir refermé à regret « Poussière dans le vent », je risquais fort d’être tentée de comparer et d’être déçue…

Un grand merci àNetGalley et aux éditions Calmann-Levy qui m’ont permis de découvrir ce dernier opus de l’auteure.

#Eneauxdangereuses #NetGalleyFrance !

6/10

Extraits :

Un homme et une femme, en pleine discussion, s’approchèrent du ponte dei Lustraferi. Ils avaient l’air de souffrir tous les deux de la chaleur en cette fin d’après-midi de juillet. La vaste riva était en effet sans merci pour les flâneurs car la blancheur des pierres, alliée au soleil, réfléchissait sur leurs visages la lumière de ses rayons.

Brunetti examina les canaux où s’étaient accumulées des décennies de fange et de détritus. La substance visqueuse et noire apparaissait juste au-dessous de la marque des marées hautes et s’épaississait au fur et à mesure que l’eau gagnait en profondeur. Le tout dégageait une odeur de pourriture insoutenable, qui évoquait celle des cadavres et emplit Brunetti presque autant de dégoût que d’horreur….

Ce chaos lui rappela les films de guerre où les habitants de villes fortifiées s’échappaient en se ruant sur le peu de portes de sortie construites, et où les hommes, les femmes et les enfants, victimes de la défaite et de la reddition, n’avaient pour seul choix que de suivre le mouvement.

Braga planta ses coudes sur la table et se frotta les tempes. « La sœur de ma femme vit là-bas et un de ses petits-enfants est une des victimes de cette affaire du PFAS. Quand elle nous en a parlé, il y a des années, elle a dit que l’usine était fermée depuis une éternité, mais que cette substance était encore dans le sol et dans l’eau courante. Beaucoup d’enfants de cette région en ont dans le sang. »

Substances per et polyfluroroalkylées, présentes dans l’eau, les aliments ou les emballages alimentaires.

Les gens n’aiment pas les prêches, même s’ils sont d’accord avec les propos du prêcheur.

Pas plus tard que la semaine dernière, il avait appris par la presse que les derniers incendies de forêt, de plus ou moins grande ampleur, résultaient tous de foyers criminels et il avait été frappé par l’indifférence et la désinvolture avec lesquelles ses compatriotes traitaient le patrimoine de l’humanité qu’ils avaient en charge.

Lu en octobre 2021

« Poussière dans le vent » de Leonardo Padura

Cela doit faire une semaine, au moins, que je peaufine la chronique du livre dont je vais tenter de parler aujourd’hui, ce fût presque plus rapide de le lire, et pourtant j’ai fait durer le plaisir :

Résumé de l’éditeur :

Ils ont vingt ans. Elle arrive de New York, il vient de Cuba, ils s’aiment. Il lui montre une photo de groupe prise en 1990 dans le jardin de sa mère. Intriguée, elle va chercher à en savoir plus sur ces jeunes gens.

Ils étaient huit amis soudés depuis la fin du lycée. Les transformations du monde et leurs conséquences sur la vie à Cuba vont les affecter. Des grandes espérances jusqu’aux pénuries de la « Période spéciale » des années 90, après la chute du bloc soviétique, et à la dispersion dans l’exil à travers le monde. Certains vont disparaître, certains vont rester, certains vont partir.

Des personnages magnifiques, subtils et attachants, soumis au suspense permanent qu’est la vie à Cuba et aux péripéties universelles des amitiés, des amours et des trahisons.

Depuis son île, Leonardo Padura nous donne à voir le monde entier dans un roman universel. Son inventivité, sa maîtrise de l’intrigue et son sens aigu du suspense nous tiennent en haleine jusqu’au dernier chapitre.

Ce très grand roman sur l’exil et la perte, qui place son auteur au rang des plus grands écrivains actuels, est aussi une affirmation de la force de l’amitié, de l’instinct de survie et des loyautés profondes.

Ce que j’en pense :

Le livre s’ouvre sur la rencontre de deux jeunes gens, Adela et Marcos, âgés d’une vingtaine d’années qui sont tombés amoureux.

Adela Fitzberg est née à New-York, d’un père psychanalyste qui a fui la dictature argentine et d’une mère, Loreta, vétérinaire Cubaine en exil qui rejette systématiquement tout ce qui a trait à son île natale.

Marcos vient de quitter Cuba pour tenter sa chance, gagner sa vie le mieux possible à Miami, chacun fuit pour une raison qui lui est propre…

Ils se sont rencontrés parce que Adela a décidé de faire des études de lettres hispaniques et a choisi une université à Miami au grand dam de sa mère. On imagine la réaction de cette dernière quand elle lui a annoncé leur décision de vivre ensemble : elle a disparu de la circulation, purement et simplement.

Un jour, Adela tombe sur une photographie de la famille de Marcos et de leurs amis, prise lors d’un anniversaire et une jeune femme enceinte attire son attention car il s’agit probablement de sa mère. Et l’histoire peut commencer.

Retour à Cuba, où le communisme (le castrisme) bat son plein, des amis sont réunis à la villa Fontanar qui appartient à Clara, ingénieure et son mari Dario, neurochirurgien et leurs deux enfants Marcos et Ramsès. Il y a là Irving, et son compagnon Joël, Elisa Correa, fille de diplomate ayant beaucoup voyagé et son époux Bernardo, Horacio, docteur en physique, dont lepère Renato a fui Cuba dès la révolution, et Walter, artiste peintre ayant étudié à Moscou dont il s’est fait renvoyer, Liuba et son mari Fabio. Ils constituent « le Clan ».

On fête l’anniversaire de Clara et la préparation du départ de Dario en Espagne, alors que Walter, persécuté qui se dit espionné par le gouvernement tente de persuader Dario de l’aider à fuir.

Le lendemain, Walter est retrouvé mort : il se serait suicidé en sautant d’un toit. Mais, cela semble étrange donc, vont survenir les interrogatoires musclés, notamment pour Irving, homosexuel donc forcément louche. Et, tout aussi étrange, Elisa disparaît sans rien dire à personne.

L’URSS est en train de s’effondrer, exit le mur de Berlin, donc Cuba perd un allié de poids et va sombrer dans la pauvreté, la faim, car tout manque, malgré « les longues queues » qu’il faut faire pour trouver quelque chose à manger ou autres denrées de première nécessité.

Tout le monde finit par s’exiler : Dario à Barcelone, en 1990, puis Irving et Joël à Madrid, Horacio à Miami en 1994, puis San Juan, Liuba et son époux Fabio, à Buenos Aires, obligés de laisser derrière eux leur fille Fabiola…

Bien-sûr, on se demande si Elisa et Loreta sont une seule et même personne, et si oui, qui est le père d’Adela ? mais également qui est a trahi qui ? Walter s’est-il suicidé ou a-t-il été assassiné ? Mais, le roman va beaucoup plus loin…

Leonardo Padura nous raconte les liens qui se sont formés entre tous les membres du Clan, leur évolution, comment ils sont arrivés à se construire une autre vie, et à travers chacune de ces vies, on se rend compte que chacun détient une part de la vérité, sur Elisa, sur son père, fonctionnaire en vue du régime, sur Walter et c’est ce qui fait la force du récit, avec en fond sonore cette chanson de Kansas :

« Poussière dans le vent,

Nous ne sommes que de la poussière dans le vent. »

Et, encore et toujours cette même phrase lancinante, autant que la chanson de Kansas, « que nous est-il arrivé ? »

Leonardo Padura parle tellement bien de l’exil (vous savez à quel point ce thème m’est cher !), de la difficulté de se reconstruire ailleurs, car on ne se sent chez soi nulle part, comme Dario qui milité pour l’indépendance de la Catalogne, pour pouvoir avancer, alors qu’il a réussi sa nouvelle vie, ou comme Irving qui ne supporte pas la chaleur de Madrid, comme si le soleil n’était supportable qu’à Cuba.

Il évoque la douleur de partir alors que les autres restent comme si on les abandonnait lâchement, et aussi le pourquoi : pourquoi certains partent alors que d’autres décident de rester et voient les départs successifs telle Clara qui voit partir son mari, Dario puis ces deux fils, l’un après l’autre. Les premiers sont partis pour des raisons surtout politiques et pour avoir la liberté, ou encore à cause de la peur, alors que pour les plus jeunes, il s’agit surtout de raisons financières, s’acheter une voiture par exemple…

L’analyse de la situation économique et sociale de Cuba est terrible : les hôpitaux à l’agonie, les prescriptions de bilans biologiques gratuits certes, mais il n’y a plus de réactifs, pour les réaliser. On assiste à l’effondrement d’une idéologie à laquelle beaucoup ont cru avec enthousiasme, avec l’envie de participer à l’effort de créer une nouvelle société, plus égalitaire, mais corruption, suspicion, surveillance ont fini par faire des ravages.

Une scène émouvante : le repas où ils se retrouvent tous pour fêter l’anniversaire de Clara et le départ de Dario, que Ramsès leur fils est chargé de « fixer sur la pellicule » alors que chacun a le moral au plus bas. Quand se reverront-ils, s’ils se revoient un jour ?

« La fête se déroula, et ils burent, chantèrent, s’amusèrent parce qu’ils avaient besoin de boire, de chanter et de s’amuser pour ne pas pleurer ou se couper les veines. »

Il y a longtemps que je veux découvrir les romans de Leonardo Padura dont deux sont dans ma bibliothèque depuis un bon moment : c’est la lecture de « Viva » de Patrick Deville sur l’assassinat de Trotski qui m’a orientée vers « L’homme qui aimait les chiens » et plus tard « Hérétiques » … Le coup de cœur que je viens d’avoir pour « Poussière dans le vent » va me permettre de précipiter les choses…

L’écriture est très belle, pleine de poésie, de sensibilité, et de lucidité, pour évoquer la douleur l’exil, l’émigration, la désillusion, la nostalgie, le retour fantasmé…

Vous l’avez compris, j’ai vraiment adoré ce roman, pavé de 600 pages environ, que j’ai fait durer le plus possible, alors que la lecture était addictive.J’ai encore des étoiles plein les yeux…J’espère ne pas avoir trop radoté, sous l’effet de l’émotion! en résumé: il faut le lire…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Métailié qui m’ont permis de découvrir ce roman et de me plonger enfin dans l’univers d’un auteur magistral.

#Poussièredanslevent #NetGalleyFrance

L’auteur :

Leonardo PADURA est né à La Havane en 1955 où il vit. Diplômé de littérature hispano-américaine, il est romancier, essayiste, journaliste et scénariste pour le cinéma. Traduit dans 15 pays, best-seller en Espagne et en Amérique latine, il fait partie des grands noms de la littérature mondiale.

Pour l’ensemble de son œuvre, il a reçu le prix Raymond Chandler en 2009, le Prix national de littérature cubain en 2012, et le prestigieux prix Princesse des Asturies en 2015.

On lui doit notamment : L’homme qui aimait les chiens, L’automne à Cuba, Les brumes du passé, Hérétiques…

Extraits :

La réaction disproportionnée de sa mère lui semblait absurde, déplacée, excessive. Que Loreta ne veuille rien savoir de Cuba ni des Cubains relevait de son libre arbitre et elle pouvait le respecter, mais cela ne l’autorisait pas à critiquer de cette façon la décision d’Adela, qui avait passé l’âge de solliciter la bénédiction de ses parents pour prendre des décisions sur sa vie, à plus forte raison s’agissant de sa vie sentimentale. Mais, pourquoi cette aversion, cette répulsion viscérale envers tout ce qui avait trait à son pays d’origine ?

Une mauvaise année (1990) qui allait rapidement briser tout ce qui semblait solide et qui surpasserait dans les grandes largeurs les pires prédictions.

Quelque chose s’était brisé, et il (Irving) avait eu très vite la conviction qu’il s’agissait d’une cassure définitive. Ils en étaient arrivés au point où ceux d’alors ne redeviendraient plus jamais les mêmes ni la même chose ? C’était plus ou moins ainsi qu’un poète l’avait formulé. Et c’était ainsi qu’Irving le voyait.

Une gigantesque incertitude recouvrait tout, tandis qu’un monde connu et ordonné se défaisait. Le présent les asphyxiait avec ses pénuries et ses dilemmes douloureux, et l’avenir s’estompait dans un brouillard impénétrable…

Un mélange explosif de joie et de tristesse habitait Irving. Mais il se sentait poussé, par-dessus tout, par une détermination plus puissante que le sentiment d’appartenance ou de déracinement, que la famille ou les amis : le désir de vivre sans peur.

Il sentait que sa condition d’exilé, d’émigré ou d’expatrié – peu importe, le résultat pour lui était le même – l’avait empêché de penser même à un bref retour et l’avait condamné à vivre à vivre une existence amputée, qui lui permettait d’imaginer un avenir où il ne pouvait pas se défaire du passé qui l’avait mené jusque-là et à être qui il était, ce qu’il était et comme il était. La conviction de ne plus jamais avoir d’appartenance ne le quittait jamais.

… Retourner pour la première fois depuis plus de dix ans dans ce pays lointain appelé l’Argentine, le même dont il (Bruno) était parti épouvanté par la capacité des humains à créer de la terreur et où il n’était revenu que pour y amener quinze jours sa fille adolescente… « en fait j’ai peur de tout…Je crois que j’ai plus peur qu’avant. Je sens que je ne suis plus de là-bas, mais qu’aussi je ne peux être de nulle part ailleurs.

Renato (le père d’Horacio), qui avait fait ses études aux États-Unis à l’orée des années 1950, considérait le communisme comme une aberration politique et pensait que, dans un pays communiste, même s’il était un homme paisible, il ne pourrait avoir que deux destins : la prison ou le peloton d’exécution.

Les exilés étaient des apatrides, et la Patrie, incarnée par la Révolution, devait toujours être au-dessus de tout, y compris de la famille.

Plus que des exilés, tous deux (Horacio et son beau-père) avaient la complicité des réfugiés perpétuels, nourris de la mémoire affective et de la douce illusion d’un rêve de retour. Vivants ou morts.

Quel pouvoir Elisa avait donc sur elle (Clara) pour la déstabiliser à ce point et pour avoir, avec sa disparition, provoqué un tel sentiment de perte et de vide, ce qu’elle n’éprouverait pas ensuite avec l’absence de Dario ?

J’ai découvert que si je me soûlais la gueule, que si, depuis dix ans, j’ai été plus souvent inconscient que lucide, c’est parce que je refusais de penser. Aussi simple que ça. Et je refusais de penser parce que la sobriété peut être un état horrible pour quelqu’un comme moi qui se rend compte qu’il n’a rien à quoi se raccrocher. (Bernardo)

Pourquoi étaient-ils si nombreux à partir ? Tous savaient que, même en rêves, malgré leurs efforts et leurs talents, ils ne seraient jamais ni riches ni vraiment puissants, si telles étaient au bout du compte les aspirations secrètes qui les encourageaient depuis le fond de leurs âmes. Clara pouvait comprendre les motivations de chacun d’eux, y compris les aspirations à la richesse économique.

Mais l’autre face de la question l’obsédait aussi, parfois encore plus, et compliquait ses conclusions : pourquoi d’autres restaient-ils ? Pourquoi, alors qu’il y en avait tellement qui partaient, des centaines de milliers d’autres restaient-ils ? Pourquoi Bernardo ? Pourquoi elle et d’autres comme elle ?

Une fracture profonde avait fini par les éparpiller dans toutes les directions, après des décennies parcourues en sens unique, suivant le chemin que d’autres leur avaient tracé, assigné. Et qu’ils avaient suivi, presque toujours sans objections, car il n’y avait pas de place pour l’objection, seulement pour l’obéissance…

En fait, ce n’était pas être accepté comme Catalan qui lui importait, en fait il voulait seulement devenir autre chose, un autre Dario, Catalan ou Martien, c’était pareil, mais toujours plus loin du Dario original. Enterrer le passé, compter les gains, jamais les pertes. Écraser tout soupçon de nostalgie. Quel était donc ce mot, nostalgie ? A quoi sert la nostalgie ?

Tous ceux que le pouvaient volaient. Ceux qui avaient de l’argent achetaient ? Ceux qui ne pouvaient ni voler ni avoir d’argent restaient dans la merde. Clara avait le cœur brisé en voyant ceux qui fouillaient dans les poubelles pour en tirer quelque chose, n’importe quoi, dans un pays où personne ne jetait rien qui ne soit déjà un vrai rebut.

Parce que la mort existait et gagnait toujours à la fin ; la survie de l’âme, le prix du paradis ou même l’horreur de l’enfer n’étaient que des consolations avec lesquelles les humains avaient tenté de soulager leur grande défaite.

Irving le dit toujours, à Cuba on se fiche que le soleil brille, qu’il ne fasse pas trop chaud et que la journée s’annonce splendide ; il y aura toujours quelqu’un à un moment qui viendra tout foutre en l’air. Tu crois que c’est un châtiment historique ?

Lu en octobre 2021

« Brassens, Jeanne et Joha » de Maryline Martin

Puisque nous sommes dans les commémorations, je vais vous parler aujourd’hui d’un joli petit livre :

Résumé de l’éditeur :

Août 1981. Georges Brassens souffre d’un mal dont il cache le nom, même à ses proches. Puisque la Camarde affûte sa faux, il compte profiter du temps qui lui reste pour composer de nouvelles chansons, auprès de Joha Heiman, surnommée Püpchen, prendre du bon temps avec ses amis et remonter sur scène à Bobino…

Comme chaque été, Georges a regagné sa résidence secondaire Ker Flandry, son havre de paix situé non loin de Paimpol. Pendant ces quelques jours, il navigue sur le flot de ses souvenirs : Sète, ses frasques adolescentes, son professeur de français Alphonse Bonnafé, le début du succès avec Patachou… Et surtout il pense aux deux femmes qui ont marqué sa vie : Jeanne Planche, de trente ans son aînée – qui l’avait caché impasse Florimont, pour qu’il échappe au STO – et Püpchen, dont il fait la connaissance en 1947.

En se promenant sur la plage de Lézardrieux, des scènes, des visages lui reviennent en mémoire… et Georges replonge dans ce chassé-croisé amoureux.

Ce que j’en pense :

Août 1981, ce sont les dernières « vacances » de Georges Brassens, dans sa maison Ker Flandry à Lézardrieux, en Bretagne. Il vit ses derniers jours, ayant refusé la chimiothérapie pour son cancer. Le voyage en compagnie de Joha a été pénible.

Peu à peu, avec la mort qui rôde de plus en plus près, les souvenirs remontent : Sète, Paris, la guerre, le STO, la clandestinité, la faim, le refuge chez Jeanne qui devient sa maîtresse malgré la différence d’âge, la période de vaches maigres, les premiers textes, le piano sur lequel il s’acharne pour composer dans le silence absolu…

On va accompagner l’ami Georges, dans ces moments difficiles, entrant dans son intimité autant que dans son parcours, mais ce n’est jamais une biographie, l’auteure ayant choisi de nous montrer avant tout le chanteur poète, tel qu’il est avec ses proches, ses amis, sa fidélité de chaque instant à ceux qui l’ont aidé au temps des vaches maigres, comme dans le succès.

Cela donne un beau portrait de l’homme, mais aussi de ces deux femmes qui se trouvent ainsi mises en lumière à leur tour.

J’ai aimé la poésie de l’écriture de Maryline Martin, poésie qui aurait beaucoup plu à un de mes poètes préférés de l’époque dont voici un exemple :

« Cependant, sa Püpchen, pour laquelle il éprouve une tendresse inouïe, il ne veut pas la brusquer. Tendresse et déférence, désir et pudeur sont les quatre points cardinaux de son cœur. En silence, ils se dévisagent. Histoire sans paroles de deux êtres qui s’aiment sans compter malgré le temps qui passe et ne se rattrape plus. »

Je voulais rendre hommage à l’ami Georges, qui aurait cent ans et dont on célèbre les quarante ans de la disparition (on aime bien célébrer par chez nous, les gens sont plus grands morts que vivants, comme le Duc de Guise !) alors je voulais apporter ma petite pierre, mais je n’avais pas envie de me lancer dans une biographie-pavé alors ce livre était pour moi.

J’aime bien Georges Brassens, sa sensibilité derrière son apparence d’ours moustachu, certains de ses textes sont sublimes. Il faisait partie de mon Panthéon, au début des années 80, en bonne compagnie : Jacques Brel, Léo Ferré, ou Jean Ferrat… et le jour de sa mort, avec mes proches, nous étions sonnés, et pourtant, on le savait très malade, mais on sa mort a laissé un vide, une génération de chanteurs en train de s’éteindre, tandis que de jeunes talents commençaient à poindre.

Voici ce que disait de lui Jacques Prévert :

« Il ne demandait rien à personne, tout le monde l’a écouté. Il avait quelque chose à dire, à rire, à chanter et même quelquefois à pleurer. La plupart lui en ont su gré. »

Un grand merci à NetGalley et à Elidia éditions du Rocher, qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure que je ne connaissais pas du tout et dont le style m’a bien plu, ainsi qu’à Matatoune dont la chronique m’a emballée. https://vagabondageautourdesoi.com/2021/09/08/maryline-martin/

BrassensJeanneandJoha #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

Maryline Martin a écrit des nouvelles et des romans dans lesquels elle s’interroge sur la place et le rôle des femmes dans l’Histoire. Son roman-récit autour de la Goulue (éditions du Rocher) a reçu un bel accueil du public et des médias, et a été couronné par le Prix Région Normandie.

Extraits :

Depuis 1956, une grande histoire d’amour lie le chanteur à la Bretagne et en particulier aux Côtes d’Armor. C’est la Jeanne, celle de la chanson, Jeanne-Marie Le Bonniec née à Lanvollon, qui lui a fait découvrir cette contrée.

Respect, pudeur. Georges tient à son intimité. Quant à l’amour, il l’entoure d’un halo sacré. Le quotidien pour lui revêt un caractère trivial ? Drôle de spectacle que d’assister à la toilette de l’être aimé. La femme, la sienne, doit garder un part de mystère…

Georges soupire. Les fantômes du passé reviennent plus souvent qu’à l’accoutumée peupler ses nuits et maintenant ses journées. La camarde rôde. Le vent disperse ses pensées les plus secrètes vers le large.

 Il aime se comparer à un vieil Indien qui traîne dans sa musette les ossements de ses ancêtres. Il déteste la mort et conchie cette idée révoltante de s’habituer à l’absence de l’autre même si les souvenirs restent vivaces…

Jeanne aime la fantaisie, les gens qui ne marchent pas dans les clous, le swing, Charles Trenet et les mots doux… L’existence n’a pas toujours été tendre avec elle. Sa vie ressemble à celle d’un bon nombre de paysannes bretonnes montées à Paris au début du siècle. Pour trois francs six sous, elle effectue, le dos courbé sur la machine des travaux de couture.

Dans cet univers à la marge, véritable cour des miracles, Georges à l’abri de la folie des hommes, va trouver l’inspiration de ses futures compositions.

Les signes extérieurs de richesse sociale, il s’en fout comme de l’an 40 ; d’ailleurs il a toujours su cultiver un sens de l’inconfort exceptionnel. Au milieu de ses livres, de ses pipes et des guitares, il est heureux. Le reste appartient à un décorum auquel il n’attache guère d’importance.

Il lui arrive parfois d’ouvrir sa bibliothèque, de prendre un livre qu’il ouvre au hasard et capturer des vers qui lui inspirent une nouvelle composition. Ainsi, quelques lignes du Jardin d’Épicure d’Anatole France se retrouvent déguisées dans « la non-demande en mariage ». Il ne crée pas, il recrée.

Par la porte restée entrouverte, Joha scrute silencieusement Georges. Le buste est légèrement penché sur sa table de travail…

… Fragilité d’un instant où son Autre ne peut imaginer qu’elle l’observe à la dérobée. Signaler sa présence serait trahir le pacte passé entre eux depuis leur première rencontre.

Malgré ce côté précieux, de petite poupée, c’est également une femme de caractère qui peut sortir les griffes, et son humour s’avère corrosif. De son pays natal, l’Estonie, Joha a gardé en héritage, le charme slave, un accent à faire rouler les pierres dans un ruisseau dont Georges se moque parfois…

Georges compare ses pattes d’oie à des marque-pages liés à son existence.

Pierre, c’est l’homme de confiance, le copain d’abord. C’est un roc sur lequel Georges peut s’amarrer quand il sent qu’il va sombrer. Pierre deviendra Gibraltar. A la vie, à la mort, mais ils ne le savent pas encore. L’ami qui partage son couvert avec l’affamé, et les désillusions après les auditions au retour des cabarets.

Jeanne l’amante laisse place à une mère de substitution, la mère éternelle, celle qui dans ses roses et dans ses choux n’a pas trouvé d’enfants. Jeanne décrite parles familiers comme un personnage de roman.

Lu en novembre 2021