Publié dans Littérature française

« La femme révélée » de Gaëlle Nohant

Je vous parle aujourd’hui du dernier roman de Gaëlle Nohant avec :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Paris, 1950. Eliza Donneley se cache sous un nom d’emprunt dans un hôtel miteux. Elle a abandonné brusquement une vie dorée à Chicago, un mari fortuné et un enfant chéri, emportant quelques affaires, son Rolleiflex et la photo de son petit garçon. Pourquoi la jeune femme s’est-elle enfuie au risque de tout perdre ?

Vite dépouillée de toutes ressources, désorientée, seule dans une ville inconnue, Eliza devenue Violet doit se réinventer. Au fil des rencontres, elle trouve un job de garde d’enfants et part à la découverte d’un Paris où la grisaille de l’après-guerre s’éclaire d’un désir de vie retrouvé, au son des clubs de jazz de Saint-Germain-des-Prés. A travers l’objectif de son appareil photo, Violet apprivoise la ville, saisit l’humanité des humbles et des invisibles.
Dans cette vie précaire et encombrée de secrets, elle se découvre des forces et une liberté nouvelle, tisse des amitiés profondes et se laisse traverser par le souffle d’une passion amoureuse.
Mais comment vivre traquée, déchirée par le manque de son fils et la douleur de l’exil ? Comment apaiser les terreurs qui l’ont poussée à fuir son pays et les siens ?  Et comment, surtout, se pardonner d’être partie ?

Vingt ans plus tard, au printemps 1968, Violet peut enfin revenir à Chicago. Elle retrouve une ville chauffée à blanc par le mouvement des droits civiques, l’opposition à la guerre du Vietnam et l’assassinat de Martin Luther King. Partie à la recherche de son fils, elle est entraînée au plus près des émeutes qui font rage au cœur de la cité. Une fois encore, Violet prend tous les risques et suit avec détermination son destin, quels que soient les sacrifices.

Au fil du chemin, elle aura gagné sa liberté, le droit de vivre en artiste et en accord avec ses convictions. Et, peut-être, la possibilité d’apaiser les blessures du passé. Aucun lecteur ne pourra oublier Violet-Eliza, héroïne en route vers la modernité, vibrant à chaque page d’une troublante intensité, habitée par la grâce d’une écriture ample et sensible.

 

Ce que j’en pense :

 

Eliza a perdu son père, très jeune ; père qu’elle a idéalisé au point d’en faire une icône (c’en était probable une, soit dit en passant) il lui a appris la tolérance, n’hésitant pas à l’emmener dans les quartiers réservés aux Noirs. Tout cela au grand dam de sa mère.

Elle parvient à entamer des études grâce à une bourse, mais tombe sur amoureux transis, Adam, qui ne lui plaît guère : elle finit par céder : c’est un beau mariage selon sa mère. Adieu, les études, le rôle d’épouse n’en nécessite pas ! peu après le mariage, Adam part sur le front elle vit dans une belle maison, se retrouve vite enceinte et surtout sous la coupe de la mère d’Adam, Abigail, la sorcière de service qui veille jalousement sur son précieux rejeton.

Au retour de la guerre, Adam a changé, picole beaucoup, fait des affaires mystérieuses, pour ne pas dire mafieuses, multiplie les aventures extra-conjugales. Eliza se défoule avec son appareil photo, prenant des clichés, chaque fois qu’elle le peut.

Un jour, un homme noir tire sur Adam, l’accusant d’avoir mis le feu volontairement à l’appartement dans lequel sa femme et ses quatre enfants sont morts brûlés vifs. C’est un Noir, il est forcément coupable mais Eliza commence à douter d’Adam.

Elle prend la fuite, avec des faux papiers, sous un nouveau nom Violet Lee, direction Paris, n’emportant que quelques bijoux et son précieux Rolleiflex… elle se retrouve par hasard dans un hôtel de passe où elle fait la connaissance de Rosa. On va suivre sa vie à Paris au début des années cinquante.

Elle réussit à trouver du travail, continue à se promener avec son Rolleiflex, comme bouclier, et rencontre d’autres femmes dont les vies sont un peu plus libres que ce qu’elle a connu à Chicago, mais à quel prix. Elle rencontre, un photographe, un pianiste de jazz qui a fui les USA aussi, ainsi qu’un bel américain Sam, beaucoup moins clean qu’elle le croit.

Mais l’exil est dur, elle pense à son fils qu’elle a laissé là-bas (il est plus facile de fuir son pays seul, qu’avec un enfant (les migrants en savent quelque chose) et en plus elle se sait surveillée.

Un jour, elle décide qu’il est temps de rentrer à Chicago… mais ne divulgâchons pas…

Eliza-Violet est née le jours des émeutes de Chicago en 1919. « Moi, je suis née au cœur d’une nuit d’émeutes. J’ai été baptisée par cette violence, elle est entrée dans mes tissus et dans mon sang, je l’ai aspirée avec mon premier cri. J’ai voulu lui échapper mais elle ne m’a jamais quittée. »

La ville qu’elle va retrouver en 1968 ne vaut guère mieux (un maire qui envoie les flics surarmés sur des manifestants pacifiques qui refusent d’aller combattre au Vietnam et sont forcément des « rouges ») Martin Luther King a été assassiné, les espoirs des plus pauvres, partis en fumée, il ne restait que Robert Kennedy pour prendre le relais, on sait le sort qui lui a été réservé.

Ce sont toujours les mêmes qui trinquent, tandis qu’une minorité s’en met plein les poches : les entrées en guerre des USA ne sont jamais altruistes : que ce soit le débarquement en Normandie, le Vietnam et celles qui ont suivi…

Au début, on peut être heurtée par le fait que la jeune femme parte seule, mais, comme Gaëlle Nohant alterne les récits dans cette première partie, on ne peut qu’être d’accord avec elle : elle n’avait aucune chance de garder son fils quelle que soit son choix.

« La vérité est que j’ai choisi de me sauver avant Tim, parce que l’emmener avec moi était trop risqué. Cela va à l’encontre de tout ce qu’on nous apprend, que les mères sont faites pour se sacrifier, que c’est leur destin depuis le fond des âges. »

Le titre « la femme révélée » est intéressant : Eliza-Violet se révèle plus forte qu’elle ne pense l’être. Mais il fait allusion aussi à la photographie (les révélateurs à l’époque où l’on développait ses photographies en chambre noire).

J’ai beaucoup aimé cette histoire, le destin de cette femme qui se croit fragile parce qu’on l’a élevée avec cette idée, et qui résiste, s’accroche dans une ville qu’elle ne connaît pas : Paris est la ville de la liberté ! c’est l’idée qu’on lui a vendue, certes, mais on ne lui a pas précisé à quel prix…

Gaëlle Nohant a une très belle écriture, elle nous fait partager le destin de ces femmes auxquelles on ne peut que s’attacher qu’il s’agisse de Rosa, la prostituée sous le joug d’un mac » jaloux ! ou Brigitte qui fréquente les clubs de jazz ou encore de la femme qui s’occupe du foyer « Les Feuillantines »  qui accueille les jeunes femmes, avec sa concierge dragon qui ferme la porte sitôt «  la permission de minuit »  dépassée, tans pis si les jeunes femmes sont obligées de passer la nuit dehors…

Les personnages masculins sont bien étudiés psychologiquement, ce n’est pas un livre uniquement de femmes, avec une tendresse particulière pour Horatio, le musicien noir, presque aveugle qui se déchaîne sur son piano.

Dernière remarque : sur le plan historique, c’est une très bonne idée de mettre en parallèle les deux époques, car finalement rien en semble changer dans les mentalités : on est toujours le Noir de quelqu’un.

Tout le monde aura compris, j’aurais pu encore parler de roman pendant des heures, mais cela deviendrait lassant. J’ai eu beaucoup de mal, une fois de plus, à limiter les extraits, tant ce livre renferme de phrases ou de descriptions fortes, en particulier le chapitre 22…

C’est le premier roman de l’auteure que je lis et je l’ai vraiment aimé. Il serait temps que je sorte « La légende du dormeur éveillé » qui sommeille dans ma PAL depuis sa sortie.

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de lire ce beau roman et de faire enfin la connaissance de la plume de son auteure.

 

#Lafemmerévélée #NetGalleyFrance

 

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Pour en savoir plus sur les émeutes raciales de 1919 : voir le livre de Carl Sandburg

https://savoirs.rfi.fr/fr/comprendre-enrichir/histoire/chicago-juillet-1919-les-premieres-emeutes-raciales

 

Extraits :

 

Eliza Bergman, née trente et un ans plus tôt par une nuit de chaos, s’est évanouie dans les brumes du lac Michigan, qui escamotent les cadavres et les charognes. Tout ce qu’il est préférable de cacher.

 

La propriétaire du passeport s’appelait Violet Lee. Elle était née le 11 mars 1919 à Chicago, quelques mois avant qu’Eliza ajoute son premier cri à ceux d’une ville à feu et à sang. Sur la photo, Violet a des yeux marron-vert, des cheveux châtains aux épaules : elles pourraient être jumelles.

 

Je m’étonne que mon choix, au moment de sauver ma peau, se soit porté sur cette ville où je n’avais jamais mis les pieds. Comme si l’esprit de mon père, qui me désertait depuis des années, m’avait adressé un signe à travers le brouillard. Il aimait tant Paris que son évocation toujours recommencée remplaçait les bedtime stories. Elle était ce havre des réfugiés et des artistes, cœur de la Bohème et de l’intelligence, capitale des droits de l’homme et de ces Français qui nous avaient offert Lady Liberty, pour éclairer de son faisceau bienveillant la porte de l’Amérique.

 

Je sais qu’aucune ville n’est accueillante à ceux qui ont tranché les amarres.

 

Mon père estimait que je grandirais mieux s’il me montrait le monde comme il était. Il avait résolu de me parler dès l’enfance de certaines formes du mal, celles que mon jeune cerveau pouvait appréhender.

 

Tant qu’on forcera ces gens à s’entasser sur quelques miles et qu’on leur déniera le droit de vivre où ils veulent, d’avoir les mêmes opportunités que les autres… ils voudront échapper à leur prison par tous les moyens, et peu importe s’il faut voler ou tuer pour y parvenir. C’est humain, tu vois, d’aspirer à la liberté, de ne pas supporter la cage.

 

J’avais assez fréquenté les amis de mon père pour ne pas être dupe de ces grandes bourgeoises qui réservaient leurs dons à des Blancs démunis, puisqu’il était établi que les Noirs étaient paresseux et vivaient au crochet de l’aide sociale. « Si, Eliza ! C’est un fait, ils sont différents de nous. Ce besoin de vivre en tribu, dans cette promiscuité, cette saleté repoussante… C’est dans leur nature », argumentait ma tante sur un ton péremptoire. Mon père n’était plus là pour lui river son clou.

 

Nous consentions aux mythes qui nous constituaient en nation, à un évangile de liberté écrit dans le sang, la domination, le vol et l’esclavage. Nous acceptions d’être réunis par un mensonge. Si le grand-père d’Adam lui avait légué ce rêve intact, mon père m’avait ouvert les yeux sur ses reflets trompeurs et son hypocrisie. Mais dans le même temps, il m’avait confié son utopie : celle de le rendre plus honnête, de l’élargir à tous les nécessiteux.

Or les Noirs, répétais-je à Adam, en étaient exclus dès l’origine. Il m’objectait que ses ancêtres avaient fait une guerre pour les libérer. Mais cette pseudo-liberté était une fable, il le savait aussi bien que moi. Le peu qu’ils en recevaient était conditionné et ils se heurtaient sans cesse à un plafond de verre. Rien ne changerait vraiment tant que nous refuserions de le regarder en face.

 

Je m’étais retirée de ce monde intellectuel avant d’y conquérir ma place. J’en concevais une honte secrète, et ne souhaitais pas être confrontée à ceux qui m’avaient connue avant mon mariage.

 

Et puis l’étonnement que ce baiser ne chamboulât rien en profondeur, qu’il ne soit « que ça ». Ce sentiment d’être à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de moi, comme si je m’observais calmement. Un premier manque qui ne se comblerait jamais, voilà ce qu’avait été ce baiser.

 

À mon attirance pour Sam se mêle le plaisir de retrouver ma langue natale. À travers elle, c’est un peu de l’Amérique qui m’est rendu, de ses fantasmagories triomphantes et de ses tricheurs, éclusant leurs insomnies au son d’un juke-box fatigué. Sa voix chaude et vibrante, tel le timbre déchirant d’Eurydice, m’oblige à me retourner.

 

Entre les mains d’une jeune fille, la liberté est plus dangereuse qu’un revolver.

 

Longtemps, mon fils m’a empêchée de quitter Adam. Combien de nuits me suis-je endormie sur la résolution de faire mes bagages ? C’était une pulsion, pas encore une résolution. Les raisons ne manquaient pas mais elles s’effaçaient devant l’existence de mon petit garçon. Il était là et n’avait rien demandé, dépendait entièrement de notre bon vouloir. Je ne pouvais dissocier ma vie de la sienne.

 

Adam était rentré la veille de Noël 1944. Deux ans de guerre l’avaient changé. Il s’était endurci, s’impatientait de notre lenteur à déchiffrer ses désirs. Ce qu’il avait vécu là-bas, dont il ne parlait pas, avait érodé le vernis de courtoisie qui tempérait les mouvements impérieux de son être. Il buvait sec et s’entourait de compagnons choisis pour leur propension au défoulement, proportionnelle au flegme avec lequel ils menaient leurs affaires.

 

Nous ignorions le prix qu’il avait payé pour survivre. Et puis les hommes buvaient, c’était dans l’ordre des choses. Les Irlandais y mettaient une sorte de passion triste. L’ivresse les reliait à la longue chaîne de misères et d’injustices qui les avait jetés, après bien des tempêtes, sur ce continent dont la dureté répondait à la leur, violence contre violence.

 

Conversant avec lui, le saxophone est venu élargir le thème et le premier accord s’est dilaté en voyage, s’enrichissant de détours qui n’en étaient pas, allégeant le fardeau jusqu’à la consistance d’une plume. Je sentais que le jeu du pianiste s’adressait à ma part brisée, qu’il me murmurait patiemment que je pouvais moi aussi en faire une force.

 

Être innocent ou coupable faisait peu de différence. Ce qui comptait, c’était d’avoir un avocat intelligent. Et pour en avoir un, il fallait pouvoir se le payer.

 

Partir n’est pas le plus difficile, a-t-il murmuré. Le plus dur, c’est de se pardonner de ne pas être resté.

 

Rien ne pourrait m’empêcher de rentrer chez moi. L’exil est un poison tenace, tu le sais mieux que moi. J’avais rendez-vous avec les lambeaux de ma vie.

 

« Ce foutu pays ne laissera personne parler pour les perdants », répétait Sam avec amertume.

 

Je ne pouvais détacher mon regard de la photo qu’un photographe de Life avait prise quelques secondes après les coups de feu : un Mexicain de dix-sept ans soutenait la tête de Bobby allongé les bras en croix, les yeux mi-clos, avec sur le visage ce qui ressemblait à une acceptation. La pietà d’un temps sauvage qui faisait taire ses derniers prophètes à coups de revolver.

 

Reliés par une solitude immense, nous nous taisions, conscients que ce qui venait de mourir avec Bobby Kennedy n’avait pas fini de nous briser l’échine.

 

L’assassinat de Bobby Kennedy nous avait fauchés de plein fouet, orphelins d’un printemps qui emportait ce qui nous restait d’innocence…

… L’énergie finit par nous revenir, et nous résolûmes de nous jeter dans la bataille. Qui aurait lieu à Chicago, tout le monde semblait d’accord sur ce point.

 

Tu vois, me dit-il, en vieillissant, je constate que derrière le racisme, il y a la rapacité d’un système qui a besoin de fabriquer des esclaves. Le problème, ce n’est pas la peur ou la haine de l’autre. Ces barrières-là, on peut les repousser, les faire tomber. Le problème, c’est ce ventre qui a toujours faim, de main d’œuvre à bas prix, d’hommes dégradés.

 

Le démocrate Hubert Humphrey avait remporté son ticket pour l’élection présidentielle, mais tout le monde s’en moquait car il avait déjà perdu…

 …Lui volant la vedette, une armée de gamins débraillés prouvait au monde entier qu’à Chicago, comme à Prague, l’État était prêt à piétiner ses enfants pour éteindre toute contestation.

 

Et dans le monde entier, d’autres leaders ont suivi le même chemin ; il y a une bestialité dans la moelle de ce siècle, constatait au micro l’écrivain Norman Mailer, et sa voix grave et triste, démultipliée par l’écho, tremblait dans la flamme des bougies.

 

…Chaque jour, un peu de ce maigre butin lui est rogné, et des politiciens bien habillés lui assurent que les taxes qui l’écrasent engraissent les tire-au-flanc, les voyous et les drogués. Plus besoin de prononcer certains mots, d’évoquer une couleur de peau, chacun sait de quoi il retourne. 

 

Lu en janvier 2020

Publié dans Littérature Royaume-Uni, Témoignage

« A l’ombre du baobab » d’Alexandra Fuller

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai eu la chance de lire en avant-première car il sortira début février :

 

 

Résumé de l’éditeur:

 

C’était dans la petite ferme piscicole et bananière d’une chaude vallée qu’ils s’étaient enfin fixés, après des décennies d’errance en Afrique australe et centrale, séduits par la forêt de mopanes, les étangs à poissons dominés par les baobabs à l’écorce rose-argent, et le large fleuve Zambèze coulant paresseusement vers le sud.

Ainsi vivait Tim Fuller, un mouton noir anglais qui s’est exilé en Afrique où il s’est battu lors de la guerre du Bush rhodésienne avant de s’établir en Zambie avec sa famille. Maintenant qu’il n’est plus, l’autrice et sa mère dispersent ses cendres au pied des baobabs qui règnent sur leur propriété et affrontent son absence écrasante. Le résultat est un récit débordant de joie, de vitalité et de résilience dans lequel Alexandra Fuller intériorise les leçons de son père et célèbre la mémoire d’un homme qui dévorait la vie à pleines dents.

  Traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch

 

 

Ce que j’en pense :

 

L’histoire commence à Budapest, où Tim Fuller a emmené en vacances sa femme Nicola, et sa fille Bobo alias Al-Bo alias Alexandra. Mais tout ne se passe pas comme prévu, il doit être hospitalisé et cela ne se terminera pas très bien. Comment gérer la mort, à l’Étranger, quand on a des papiers un peu « limite », comment rapatrier le corps, l’incinération….

Il faut s’organiser dans une ville qu’elles ne connaissent et dont elles ne parlent pas la langue, et sont confrontées aux migrants, à leur grande surprise.

C’est Al-Bo qui est obligée de prendre les choses en mains, sur le plan administratif, car Nicola réagit de manière bizarre, comme infantilisée par la perte.

A cette occasion, les souvenirs remontent en surface, et on retrace ainsi l’histoire familiale : Nicola est née au Kenya. Tim est originaire du Royaume Uni, qu’il a quitté dès que cela a été possible, car il s’y sentait à l’étroit, coincé sur cette île, avec quatre sœurs qui sont des épouvantails. Pour elles, il sera toujours Tim le SDF, Tim qui a tout perdu etc.

On se retrouve ainsi en Afrique australe, dans la partie qu’on appelait autrefois la Rhodésie, dans l’ex-empire colonial britanniques. Donc, ils vont subir la guerre, les rebelles noirs soutenus par certains pays tels la Corée, les Blancs par d’autres états, chacun ne voyant que ses propres intérêts. En fait, je résume mais c’est plus compliqué, car  il y a plusieurs « Chimurenga » : guerres entre Blancs et Noirs pour le contrôle du pays …

Un jour, il faut se rendre à l’évidence, la guerre est perdue ce qui anéantit Nicola… la Rhodésie devient alors le Zimbabwe, et les premières élections démocratiques ont changé sa vie à tout jamais.

« Lorsque les résultats de la première élection démocratique de Rhodésie avaient été annoncés à la radio, son visage s’était empreint de désespoir. « Tu ne comprends pas, Bobo. Nous avons tout perdu. Tout. » Il est possible qu’elle ait aussi perdu l’esprit ce jour-là »

Tim a toujours été nomade, ne s’attachant pas au matériel, il a ainsi parcouru une bonne partie de l’Afrique Australe, construisant une ferme, puis la laissant pour tout recommencer ailleurs. Jusqu’au jour où Nicola décide de faire grève et obtient qu’ils se fixent enfin, sur une terre belle mais hostile, en Zambie. De « Tim le SDF », il devient « Tim du No man’s land » fondera une famille, avec deux filles Vanessa et Al-Bo, mais trois autres enfants mourront en bas âge …

Au début, je redoutais une romance, style « Autant en emporte le vent » avec la nostalgie de l’Empire, le racisme (« certains sont supérieurs, d’autres inférieurs » c’est comme cela que Nicola voit les choses).

En fait, Alexandra Fuller, la narratrice qui se cache derrière Al-Bo, raconte le couple formé par ses parents, ce qui fait qu’un couple tient dans la durée, alors que d’autres divorcent. Elle évoque aussi ce que devient celui qui reste, comment il réagit, surtout qu’ici, il s’agit d’un couple fusionnel, où les enfants occupent une place compliquée, entre les meutes de chiens, et tous les animaux pittoresques, serpents venimeux ou non, singes…

« Quand nous étions enfants, ils semblaient surtout absorbés par la densité de leur propre monde. Ce n’étaient pas des parents protecteurs ; ils nous permettaient de les suivre, mais pas de les approcher. »

L’auteure pose une autre question : que devient une fratrie, après le décès d’un père ? est-ce que la relation se renforce ?  Ou au contraire, se distend-elle ?

Toute la réflexion autour de l’urne funéraire, du choix au retour en avion, mais également : comment être sûr que la personne qui « l’occupe » est la bonne »? et que doit-on en faire ensuite? Tout cela est abordé de manière directe et, assez souvent, avec beaucoup d’humour.

On a une excellente réflexion sur la mort, le deuil, la souffrance. On trouve, notamment, de très belles phrases sur le chagrin… D’habitude, je ne suis pas trop fan d’autofiction, mais dans ce livre, on est plus dans le témoignage, ce qui explique qu’il m’avait une chance de me plaire…

J’ai lu très peu de romans sur l’AfrIque, (j’ai bien-sûr pensé à « Une ferme africaine » de Karen Blixen que j’ai beaucoup aimé, mais on n’est pas dans le même registre!) et je suis absolument nulle en géographie africaine, donc ce roman m’a permis d’apprendre pas mal de choses et de faire un beau voyage, grâce à cette famille assez pathologique….

Un grand merci à NetGalley et aux éditions J. C. Lattès qui m’ont permis de découvrir ce livre en avant-première puisque la sortie est prévue le 5 février prochain.

 

#Alombredubaobab #NetGalleyFrance

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L’auteure :

 

Alexandra Fuller, née en Angleterre, a grandi en Rhodésie (Zimbabwe) et en Zambie. Elle est l’auteur de cinq livres, traduits dans une dizaine de pays, et a signé de nombreux articles pour The New YorkerGranta, New York Times Book ReviewFinancial TimesVogue et National Geographic.

Ses deux volumes de mémoires, « Larmes de pierre » et « L’Arbre de l’oubli » ont figuré parmi les meilleurs livres de l’année du New York Times, qui compare l’auteur à Karen Blixen, Doris Lessing et Nadine Gordimer.

Son portrait du jeune roughneck qui travaillait sur des forages pétroliers du Wyoming, « Une vie de cowboy », a valu à Alexandra Fuller d’être comparée à Kessel, Kerouac et Conrad par le Figaro Magazine.

Elle a emménagé dans le Wyoming en 1994 et est mère de trois enfants.

 

Extraits

 

Comme l’amour, la guerre est une affaire sanglante quand elle survient, et un vrai gâchis, une fois terminée ; mais avec un certain recul, on peut considérer l’un ou l’autre, et ne voir que la gloire, ou seulement la douleur.

 

La tristesse, le gâchis et l’iniquité de la guerre mettent des décennies à s’évacuer d’un lieu et de la mémoire d’un peuple.

 

Papa n’avait rien de commun avec le vieil Anglais agonisant typique, pâle et malléable, au teint préservé du rayonnement des ultraviolets. Cinquante ans de coups de soleil, cinquante ans passés à endurer les brûlures. Il ressemblait exactement à ce qu’il était : un fermier bananier de la vallée du Zambèze, en Zambie.

 

Nous fumions quand nous étions fatigués, affamés, ou anxieux. « Quelqu’un a envie d’un en-cas pour le poumon ? »

 

Il y a – en principe – un mouton noir dans chaque famille convenable. Et des tantes, du moins il y en avait autrefois. Papa en avait cinq ; une derrière chaque rocher d’Angleterre, se plaignait-il. « Tim Fuller est parti en Afrique et il a tout perdu », s’étaient lamentées les tantes. Ce n’était pas ce qu’elles avaient espéré ; ni ce qu’il leur avait laissé espérer. Il avait bien ri.

 

Il y avait toujours – c’est encore vrai à présent – la question des origines ; un concept si britannique qu’il s’enracina, se nicha et suppura partout où s’implantaient les Anglais.

 

Au contraire du passé et de la mort, le chagrin n’est pas un autre pays, mais un endroit entre les pays, un circuit d’attente, un purgatoire.

 

C’est donc ça le chagrin, pensai-je. Le temps volé, sans cesse et pour toujours.

 

On ne peut pas prévoir la mort parfaite, ou plutôt si, mais il est impossible d’anticiper le contrecoup idéal de la disparition d’un être aimé. Le choc en est toujours inédit, toujours, chaque fois le chagrin trouve un nouveau tunnel pour accéder à nos cœurs.

 

Je me rappelle avoir pensé alors que mon père ne pouvait pas passer l’arme à gauche. Ou bien il mourrait un jour, bien sûr, tout le monde meurt, mais il prendrait la forme d’un arbre. Il resterait debout, projetant son ombre fraîche sur nous les jours de canicule, nous procurant du combustible pour nous chauffer avec ses branches cassées les nuits froides…

 

Rien ne vous prépare à l’obscurité soudaine d’une nuit d’Afrique australe, même si vous n’avez jamais rien connu d’autre. La lumière donne l’impression d’avoir été étouffée, au lieu de se glisser doucement derrière l’horizon. Mais ce bond entre un ciel éclatant et la nuit annonce la fin. Je veux dire une fin définitive.

 

Mais mon père semblait avoir renoncé à lutter contre la perte, et se réjouir de l’opportunité de tout laisser derrière lui une fois de plus. Cela avait dû lui demander quelques sacrifices, bien qu’il eût choisi de vivre dans un pays où un titre de propriété ne vous garantissait pas l’accès à une terre ; un fusil ne suffisait pas non plus à vous garder la vie sauve. « La seule garantie, c’est qu’à la fin tu perdras tout quoi qu’il arrive », disait papa.

 

Et brusquement je découvris leur mariage, non pas la mésaventure exubérante et grandiose en Afrique de l’Est et du Sud, pleine d’amour, de racisme et de tragédie, que j’avais imaginée jusqu’à ce jour, mais une routine confortable comme un vêtement usagé, qu’on porte sans y penser pendant des années, avec ses défauts et ses accrocs. Dans l’incertitude des premiers temps, à travers leurs petites victoires et leurs grandes pertes, ils étaient restés une constante l’un pour l’autre.

 

Maman est ingérable. Élevée comme un pur-sang, sur-éduquée et sous-scolarisée, elle n’a jamais reçu d’ordre de personne. Elle n’allait pas commencer maintenant à obéir à ses deux filles. La seule personne qu’elle eût jamais écoutée était papa, surtout parce qu’il ne lui demandait jamais de faire quoi que ce soit.

 

Elle n’est pas consumée par la vie comme l’était mon père ; au lieu de cela elle la dévore, elle la consume elle-même. Elle essaie tout ce que la vie peut lui offrir, mais avec délice, lentement, de façon méthodique.

 

Chaque fille vit la mort de son père comme si elle était seule au monde, et lui le seul père. Et pour chacune des filles, un père concentre une série de faits précis, une série d’événements particuliers. Penser à lui différemment, le voir à travers les yeux de quelqu’un d’autre, est ressenti comme une trahison.

Il avait été un père pour moi, et un autre pour elle.

 

Même après des années d’un travail de mémoire approfondi, il faudrait aux vivants, pour pleurer les morts causées par ces tragédies, plus de temps qu’il ne leur en restait. Pourtant, ceux qui négligent de faire le deuil oublient. Chacun sait que ces gens-là sont condamnés à répéter le passé ; c’est aussi le cas de ceux qui optent pour le déni, retournant le passé comme des ossements dans un champ.

 

C’est éprouvant pour un homme de savoir qu’il y a des limites importantes et incontournables à ce qu’il peut faire, mais aucune limite à ce qu’on pourrait lui imposer.

 

Vanessa et moi ne serions jamais des héritières …

… Nous étions les orphelins assassinés et meurtriers de l’Empire, les vestiges récalcitrants d’un peuple brièvement rassasié ; nous étions la demi-vie de notre violence suprémaciste blanche, le contrecoup du colonialisme.

 

C’était notre héritage, à Vanessa et à moi. Si nous ne recevions rien d’autre de nos parents, nous savions affronter la tourmente. Ils nous avaient montré comment ; nous les avions vus faire encore et encore, ce n’était pas une musique facile ; mes parents avaient vécu toute leur vie sans tenir compte des règles. Ils avaient payé leurs erreurs historiques à une échelle cosmique, et malgré cela ils avaient résisté.

 

Le chagrin fait un mauvais usage de vos émotions, il vous pousse à tendre une oreille attentive, il vous transforme en suppliante. À la fin, le chagrin vous contraint à devenir son humble servante.

 

Lu en janvier 2020

 

 

 

Publié dans Littérature française, Polars

« Congés mortels » de Didier Fossey

Je vous parle aujourd’hui d’une découverte fort sympathique :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Juillet 1936. Corbigny, dans la Nièvre.

Paul Perrin, alias « Le Bredin », un paysan, sillonne la campagne en quête de femmes qu’il agresse et tue. Peu cultivé, mais rusé, il échappe aux enquêtes de gendarmerie. La mobilisation de 1939 va lui éviter beaucoup d’ennuis…

Juillet 2006.

Un couple de randonneurs est retrouvé décapité sur un chemin, près de Clamecy, dans la Nièvre. L’une des victimes est le fils d’un magnat de la presse parisienne. Une autre femme disparait peu de temps après. L’affaire est confiée au commandant, Boris le Guenn, de la BAC parisienne, qui se rend sur place. Mais après quelques jours l’enquête ralentit. Les éléments trouvés ne correspondent à rien. C’est alors que Boris rencontre Fernand, l’ancien du village, celui qui perd la tête. Le vieil homme lui assure que « Le Bredin » est revenu et qu’il est le meurtrier. Le commandant va tenter d’établir un lien entre le passé sombre de la France de 1940 et l’affaire actuelle, sans imaginer jusqu’où cette enquête hors de Paris le mènera.

Et si les propos du vieillard avaient un sens ?

 

Ce que j’en pense :

 

L’histoire commence en 1936, dans la Nièvre, avec un homme fort peu sympathique, Paul Perrin, que les villageois autour surnomme le « Bredin » en gros, le faible d’esprit… pour rester correcte. C’est un sauvage, vivant seul, obsédé par les femmes, dans le sens prédateur bien entendu. On retrouve des campeurs morts brûlés sous leur tente, Arlette, la femme de Fernand, un voisin, est partie, en bicyclette, voir sa mère et n’est jamais revenue… On sait que Perrin est l’auteur des crimes, mais la police de l’époque classe les dossiers, et ce, d’autant plus, que ce profile la drôle de guerre.

Fernand est persuadé que le coupable est Perrin mais comment le prouver ? surtout quand on lui répond qu’elle dû faire une « fugue » et qu’il n’y a pas lui d’enquêter.

La mobilisation arrive et tous les deux sont enrôlés ; Fernand menace Perrin, jure qu’il reviendra de la guerre pour lui faire la peau ou du moins se faire justice. Perrin continue à tuer et à violer, sur le front, alors qu’il est fait prisonnier, et bizarrement le village n’entendra plus jamais parler de lui : il a disparu…

Curieusement, en 2006, des crimes sont commis de manière un peu comparable. On découvre un couple assassiné violemment, la tête tranchée et reposée de manière théâtrale ? crime de rôdeur estime les gendarmes. Mais, le jeune homme est le fils d’un magnat de la presse, Jean-Charles Joris, imbu de lui-même, qui rend visite au garde des sceaux, comme le commun des mortels va promener son chien et il a des moyens de pression : il connaît tous les secrets des politiques, procureur…

Il réclame et obtient, évidemment quand on a le bras long, le transfert des corps à l’Institut Médico-Légal (IML, ça sonne tellement mieux que la morgue !), c’est dire la considération qu’il porte à la gendarmerie de la Nièvre. Il est persuadé que son fils a été assassiné à cause des articles qu’il a publié dans son journal (dont Papa lui a donné la rédaction en supervisant bien sûr).

Selon l’effet domino, du garde des Sceaux au procureur, puis au procureur adjoint, l’enquête est confiée à Boris Le Guen (contre lequel le procureur adjoint a une dent comparable à une corne de rhinocéros).

Mais, une femme partie se promener en vélo n’est jamais rentrée alors le mari, qui a racheté à la mairie la maison de Perrin, signale la disparition…

On assiste à une répétition des scenarii de 1936 et 2006 alors imitateur ? Le « Bredin » serait-il de retour (il aurait plus de quatre-vingt-dix ans alors on peut douter…)

J’ai beaucoup aimé cette enquête car Didier Fossey alterne les récits de 1936 et 2006, en arpentant les routes de la campagne nivernaise. Il maintient constamment le lecteur en alerte, on se laisse prendre au jeu, au rythme de l’histoire. J’ai trouvé les personnages bien étudiés, sur le plan psychologique, qu’il s’agisse de Fernand, de Perrin, et leur manière de s’exprimer, un style de patois, ou du magnat de la presse

Le commandant Boris Le Guen et ses relations compliquées avec le procureur tordu, la manière dont il mène son enquête, en collaborant de manière « amicale » avec la gendarmerie locale, m’ont également beaucoup plu.

En fait, Boris Le Guen est un héros récurent dans les polars de Didier Fossey, et j’ai bien envie de lire autres ses enquêtes. Ce livre s’inscrit entre « traque sur le Web » et « Ad unum » si j’ai bien compris. Le fait de n’avoir pas lu les autres ne m’a pas gênée mais j’aurais peut-être compris l’animosité du procureur à son égard.

C’est le premier polar de l’auteur que je lis, je ne le connaissais pas du tout, en fait ; je l’ai choisi en lisant le résumé de l’éditeur et c’est une belle découverte. Il ne reste plus qu’à découvrir ses autres titres. Quand le policier me plaît, en général, je veut découvrir tous les livres de l’auteur : cf. Sharko de Franck Thilliez, ou Erlendur de Indridason ou encore Morck de Adler-Olsen pour ne citer qu’eux.

Un grand merci à NetGalley et à Flamant noir Editions qui m’ont permis de découvrir le livre et son auteur dont le riche parcours est atypique.

 

#CONGÉSMORTELS #NetGalleyFrance

 

 

L’auteur :

 

Didier Fossey en né en 1954 à Paris. Après des études secondaires laborieuses, il fréquente un lycée hôtelier à Granville, en Normandie, d’où il sort muni d’un CAP de garçon de restaurant. Il a la chance de travailler sur le paquebot France, puis dans différents établissements parisiens avant d’ouvrir son propre restaurant.

En 1984, il laisse tout tomber pour entrer dans la police, à Paris. Ses années de service en brigade anticriminalité de Nuit du 13e arrondissement de 1986 à 2001, les nuits de planque, de traque, la morsure du froid, ce monde de la nuit lui plaisent et lui fournissent quelques anecdotes croustillantes qui lui serviront quelques années plus tard.

Après avoir retrouvé des textes écrits autrefois pour le plaisir, il se lance dans l’écriture de son premier polar, « Tr@que sur le Web » publié dans une petite maison d’édition en 2010. Fort de cette expérience, il écrit un autre polar, « Ad Unum », en 2011, toujours dans la même maison d’édition.

En 2014, sollicité par un nouvel éditeur, il écrit un roman d’action. Puis, en 2015, il renoue avec le polar et écrit « Burn-Out » aux Éditions Flamant Noir. Le livre rencontre un très grand succès et remporte le Prix polar 2015 du Lions club.

 

Extraits :

 

Quelques extraits du début, seulement, car incident technique et tous les marque-pages et surlignages ont été effacés sur ma liseuse…

 

   Depuis le décès accidentel de ses parents dans l’incendie de la grange, deux ans plus tôt, il vivait seul dans cette ferme isolée de la Nièvre. Ses parents étaient morts en essayant de sauver les trois vaches de l’exploitation, c’est-à-dire toute leur fortune. Paul n’était pas là lorsque c’est arrivé. Il était au bal du 14 Juillet à Corbigny, la ville d’à côté.

 

   Lorsque les gendarmes étaient arrivés à bicyclette, vers deux heures du matin, ils lui avaient annoncé qu’il n’avait plus de parents et… plus de vaches. Paul avait à peine eu l’air surpris. Il faut dire que Perrin « le bredin », comme on l’appelait dans la région, était loin d’être finaud. Il avait quitté l’école à l’âge de dix ans pour garder les vaches aux champs, sans avoir décroché son certificat d’études, sachant tout juste lire, écrire et compter. De plus, ce soir-là, il avait beaucoup bu et n’avait pas semblé mesurer la portée de l’événement.

 

   Depuis, seul dans la ferme familiale, il travaillait comme journalier dans les exploitations voisines et subsistait grâce au braconnage, à l’élevage de poules et lapins ainsi qu’à la culture de son potager.

 

   La nuit tombée, on le voyait souvent errer le long des haies ou à la lisière des bois, une lanterne à acétylène dans une main, un gourdin dans l’autre, traquant le moineau et le merle qui s’y nichaient. Il faisait plus pitié que peur, mais, de l’avis général, on n’aurait pas aimé le croiser, la nuit venue.

 

À la demande du père de la victime et sur intervention du garde des Sceaux, l’autopsie ne serait pas pratiquée à Dijon, mais les corps seraient transférés dès le lendemain à l’institut médico-légal de Paris. Une commission rogatoire enjoignait à l’adjudant-chef Dumortier de se rendre quai de la Rapée, à Paris 12e, siège de la médecine légale, pour assister à l’examen des corps.

 

   — Gaubert, votre prémonition s’avère exacte. On va pouvoir faire provision de PQ. Les emmerdements commencent…

 

Jean-Charles Joris, 58 ans, était le patron du groupe de presse qui portait son nom. Trois quotidiens, quatre hebdomadaires, un mensuel, deux radios et une chaîne de télévision. Grand, athlétique, des yeux bleu perçant dans un visage anguleux, surmontés de cheveux blancs coupés en brosse, et toujours vêtu avec recherche. J.C comme l’appelaient ses collaborateurs, avait la réussite apparente. Assis à l’arrière de sa Bentley vert anglais, il s’épongeait les yeux avec un mouchoir brodé à ses initiales, et buvait une gorgée de Glenfiddich dans le gobelet en cristal du bar du véhicule.

 

 

Lu en janvier 2020

Publié dans Littérature française, Polars

« Pandemia » de Franck Thilliez

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a tenu compagnie dans les jours qui ont suivi mon intervention : un pavé, certes, mais version poche donc déformable sans problème, offrant une variante à la liseuse… Il a été un compagnon idéal comme … en janvier février 2019…

 

Pandemia de Franck Thilliez

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Comme tous les matins, Amandine a quitté sa prison de verre stérile pour les locaux de l’Institut Pasteur. Mais, ce matin-là est particulier. Appelée pour des prélèvements à la réserve ornithologique du Marquenterre, la microbiologiste est déconcertée : trois cadavres de cygnes gisent sur une étendue d’eau.

En forêt de Meudon, un homme et son chien ont été abattus. Dans l’étang tout proche, un sac de toile contenant des ossements : quatre corps en kit.

Et, pendant ce temps, une grippe à la souche non identifiable vire à l’épidémie et fauche jusqu’aux plus robustes du quai des Orfèvres, mettant à l’épreuve Franck Sharko et Lucie Hennebelle…

 

Ce que j’en pense :

 

Tout commence avec la découverte de trois cygnes morts dans une réserve. C’est une scientifique travaillant à l’institut Pasteur, Amandine, qui est appelée sur les lieux et décide de faire des analyses poussées, car cela lui semble suspect. Bien-sûr, on pense à la fameuse grippe aviaire qui a menacé le monde deux ou trois ans auparavant.

Au même moment un virus informatique s’infiltre dans les ordinateurs de la PJ semant la panique, revendiqué bien-sûr….

En peu de temps, une épidémie de grippe se répand à grande vitesse, confondue au début avec la grippe saisonnière mais dont les symptômes sont beaucoup plus violents, et peuvent provoquer la mort… les policiers tombent comme des mouches.

Le laboratoire tombe sur un virus type influenza, (responsable de la grippe) extrêmement contagieux et dont on ignore comment il a pu se propager. On trouve d’autres oiseaux migrateurs morts, en Allemagne, disposés en trois cercles concentriques qui rappellent un tueur en série que l’équipe de Sharko pensait avoir éliminer lors d’une enquête précédente (cf. « Angor ».)

Franck Thilliez aborde de fort belle manière, comme d’habitude, tous les aspects de la virologie, des mutations, spontanées ou provoquées par la main de l’homme. J’ai adoré nager dans cette enquête car je m’y sens encore un peu chez moi. La manière dont on traite le problème en haut lieu, est toujours digne de la gestion de Tchernobyl : pour ne pas affoler on déclenche encore plus la panique.

On surfe aussi sur le thème de la guerre bactériologique (virologique ici), car l’action se situe en 2013. On évoque le choléra, Ebola, et aussi, le spectre de la grippe espagnole au bilan humain catastrophique.

« D’ailleurs, à force de fouiner, j’ai remarqué que depuis quelques mois de belles petites cochonneries se remettaient à circuler à travers le monde. On a le choléra, malencontreusement introduit en Haïti, et surtout de l’Ebola au Zaïre… »

Pour rester dans le domaine médical, Phong, le compagnon d’Amandine est atteint du SIDAA (syndrome d’immunodéficience acquise de l’adulte, différent du SIDA qui oblige le couple à vivre dans des conditions drastiques : il ne doit être en contact avec aucun microbe : La maison a été construite avec des cloisons doubles en verre, pour éviter les contacts, ce qui entraînent des rituels de lavages qui empirent de manière obsessionnelle, de jour en jour, chez Amandine.

En parallèle, on explore un autre milieu « viral » avec le darknet : thème abordé de manière passionnante. Les tueurs en série évoluent dans tous les milieux….

J’ai adoré ce polar, pour les thèmes évoqués, pour la trame de fond avec les thèses complotistes, le suprématisme qui poussent les gens à faire n’importe quoi pour éliminer les plus faibles (Hitler et ses sbires inspirent toujours, on inoculait des maladies dans les camps !).

Juste une petite frustration : je ne me souvenais plus très bien de l’intrigue de « Angor » (lu il y a quelques années et pas trop apprécié à l’époque, ce qui m’avait un peu détournée de l’auteur, le sujet m’ayant dérangée) donc, il y a des éléments, des subtilités, des références qui m’ont échappé.

Franck Thilliez est excellent comme toujours ou presque, et il fait un travail de documentation sur le sujet qu’il veut traiter qui me laisse admirative…. Et quel plaisir de retrouver Sharko, Lucie et les autres membres de l’équipe…

J’ai découvert cet auteur avec « Puzzle » que j’ai adoré, et enchaîné avec « Fracture » et « Angor » donc pas dans l’ordre, ce que je suis en train de rectifier, cf. la manière dont j’ai enchaîné la trilogie (« Le syndrome E » « Gatacca » …) début 2019.

❤️ ❤️ ❤️ ❤️ ❤️

 

Extraits :

 

J’ai choisi les extraits les plus intéressants sur le plan théorique, de manière à ne pas divulgâcher :

 

Des études montraient que des postillons invisibles pouvaient être envoyés jusqu’à deux mètres lors d’un simple éternuement. La grippe n’avait pas de cerveau mais la nature l’avait dotée d’un objectif : trouver sans cesse des hôtes pour s’y reproduire.

 

Il faut savoir que le virus de la grippe mute tout le temps. Ses huit gènes, sont comme huit joueurs de football. Des joueurs qui changent de poste en permanence, qui parfois quittent l’équipe pour être remplacés par d’autres, plus performants…

Dans près de cent trente pays du monde, plus de cent cinquante laboratoires de surveillance passent leur temps à faire des prélèvements sur des malades et à dresser les portraits-robots de ces joueurs de foot. Ils surveillent la grippe depuis plus de soixante ans, avec autant de sérieux que les télescopes surveillent le ciel à l’affût des météorites. Eux, l’infiniment grand, et nous l’infiniment petit…

 

Si ce n’est pas la nature qui a placé ces cygnes morts de manière qu’ils forment ces trois cercles concentriques, c’est…

… quelqu’un. Quelqu’un qui voulait probablement disperser un virus de la grippe, dans las nature, en utilisant le meilleur outil de dispersion qui soit…

… les oiseaux.

 

… Crack-Jack n’est pas un « hacker », les hackers ayant tout de même un semblant d’éthique. C’est un « Cracker », un véritable criminel informatique qui n’est que dans une logique de destruction et de gain financier. Dire que ce type est une ordure de la pire espèce, sans aucun état d’âme, est un euphémisme. S’il fallait humaniser ses actes, on pourrait presque les comparer à ceux d’un tueur en série. Crack-Jack est un tueur en série de données informatiques, un destructeur de vies humaines via le réseau. Et, s’il signe ses virus ou ses actes, c’est parce qu’il en est fier. La plupart des pirates informatiques ont besoin de reconnaissance.

 

 

Lu en décembre-janvier 2020

Publié dans Littérature française

« Nos rendez-vous » d’Eliette Abecassis

Place aujourd’hui à un livre d’un tout autre genre que mes précédentes lectures avec:

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Ce roman d’une passion d’amour contrariée est aussi le roman d’une époque.

Amélie et Vincent se rencontrent, jeunes, à la Sorbonne à la fin des années 80. Chacun ressent un coup de foudre sans oser l’avouer à l’autre : aucun des deux ne se sent «  à la hauteur  », aucun ne fait le premier pas, aucun n’a la maturité de saisir son bonheur…

Ils se donnent rendez-vous, la jeune femme est en retard  : A quelques minutes près, ce jour-là, ce n’est pas un simple rendez-vous qu’elle rate, c’est sa vie.

Puis la vie prend le dessus, les emporte malgré eux vers des destins qu’ils ne maîtrisent plus, leur fait prendre des bifurcations comme on emprunte des portes, puis des couloirs, de dix ans, de vingt ans, de trente ans…

On suit en parallèle la trajectoire intime et professionnelle d’Amélie et de Vincent, et chaque fois que les hasards de l’existence les remettent en présence, ce n’est pas « le bon moment ».

« Trente ans que nous nous connaissons… Des mariages, des divorces, des deuils, des enfants, des centaines de voyages, parfois au bout du monde, des succès, des échecs, des espérances déçues, des rêves d’enfance perdus, des enfances déchues…Trente ans de rêves et de désir ».

 

Ce que j’en pense :

 

« C’est un beau roman, c’est une belle histoire, c’est une romance d’aujourd’hui », cette chanson résonnait dans ma tête en commençant à rédiger ma chronique… En fait, c’est plus compliqué…

C’est l’histoire d’une belle rencontre : leurs regards se sont croisés dans les couloirs de la Sorbonne, puis au secrétariat pour s’inscrire, ensuite ils ont discuté devant un café, puis dîner, et enfin, sont allés boire un verre, passant  une partie de la nuit à se parler comme s’ils s’étaient toujours connus, alors qu’ils se rencontraient pour la première fois. Ils parlent de leurs auteurs préférés, Amélie regarde « Apostrophe », alors que Vincent préfère Michel Polac. Ils n’osent pas se toucher, ni s’embrasser, éducation rigide oblige…

Ayant du mal à se quitter, ils se donnent rendez-vous pour le lendemain.

Vincent arrive en avance, Amélie, qui manque de confiance en elle, tergiverse trop longtemps : rendez-vous raté, chacun va suivre sa trajectoire, se marier, avoir des enfants, se planter, mais se voiler la face.

Ils vont ainsi se rencontrer plusieurs fois, en une trentaine d’années, choisir des vies qui ne leur conviennent pas. Ils pensent, régulièrement l’un à l’autre mais n’écoutent pas leurs cœurs, leurs destins sont scellés et le pire, c’est qu’ils les ont scellés eux-mêmes.

Vincent s’est enfermé dans son travail, voyage beaucoup, gagne bien sa vie, mais l’argent…

L’auteur fait une allusion aux attentats du 11 septembre, car Vincent est à New-York, pas très loin des tours jumelles.

J’ai beaucoup aimé ce roman, plein de douceur et de tendresse, alors que Vincent et Amélie auraient peu devenir aigris, ils assument. Amélie a choisi le métier qu’elle voulait, elle a sa librairie, mais Vincent a dû faire le deuil de la musique pour obéir à un père intransigeant.

Il faut se libérer de ses chaînes pour prendre sa vie en mains et ne pas laisser le destin décider à notre place. Ces chaînes, elles peuvent être extérieures, à cause de la rigidité familiale, et elles peuvent être intérieures, car ce n’est pas parce qu’on a mis de la distance géographique avec ses parents qu’on est libéré du carcan de l’éducation.

Eliette Abecassis trace au passage un portrait de l’époque : celle de leur première rencontre, où on lisait beaucoup, les gens se parlaient, mais se perdaient plus facilement de vue, et l’époque actuelle, avec les réseaux sociaux, (on peut se retrouver plus facilement, c’est sûr !) les vies qui s’y étalent, les ventes de livres qui chutent car les gens ont les yeux rivés sur leur téléphone, smartphone et autres…

Je n’avais pas encore lu un roman d’Eliette Abecassis, j’avais tenté « Qumran » il y a longtemps, mais il m’était tombé des mains. J’en avais conclu que ce n’était pas une auteure qui me convenait. Peut-être que ce n’était simplement pas le bon moment ou pas le bon roman.

Je vais rattraper le temps perdu, c’est certain, car son écriture pleine de poésie m’a beaucoup touchée…

Ce livre a été une bouffée d’oxygène après des lectures assez dures.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et de m’intéresser de plus près à son auteure.

#Nosrendezvous #NetGalleyFrance

❤️ ❤️ ❤️ ❤️

 

Extraits :

 

Les gens lisaient partout, à chaque moment de leur journée, à chaque heure de la vie, pour se raconter une autre histoire, pour fuir le réel ou le vivre plus intensément, pour comprendre les hommes ou pour les détester, ou simplement pour passer le temps.

 

Ils avaient été élevés tous les deux dans le but de faire plaisir à leurs parents, sous la loi du père. Mais, elle n’avait qu’une aspiration : prendre sa liberté et être indépendante. Lui était rentré dans le rang, car son père lui donnait de quoi vivre et achever ses études sans travailler.

 

C’était son grand-père qui lui avait transmis l’amour de la musique à travers le piano, puis il avait insisté pour l’inscrire au conservatoire, car il pensait qu’il avait un don, au grand dam de son fils. Un grand-père mélomane, qui aimait jouer du piano. Il gardait toujours la montre sur lui, comme un talisman, à mesurer le temps qui passe.

 

En vérité, c’est elle qu’il aimait le plus au monde. La musique. Il aurait voulu s’adonner à son art, mais son père ne lui avait pas laissé le choix.

 

Elle s’était libérée du poids de son éducation, et revenir en province provoquait chez elle des crises d’angoisse. Chaque fois qu’elle arrivait sur le quai de la gare à Bernay, elle avait l’impression de faire un bond en arrière, vers l’ancien monde.

 

Sur les berges de la Seine, Max et Amélie se parlèrent de la catastrophe du 11 septembre, de la vie, de la mort. Peu importe ce que l’on se dit. L’important, c’est le temps. Le temps qui s’arrêta, ce jour-là, pour eux. Le temps qui leur fit la révérence de les oublier, s’inclinant devant cette rencontre de deux cœurs qui se mêlent, et qui, l’espace d’un instant, se rejoignent.

 

… et encore pesé le pour et le contre, manqué de courage, bu un verre d’alcool, pris un café, puis un autre, s’être dit que ce n’était pas la bonne heure, ni le bon moment, remis au lendemain, puis au surlendemain, oublia d’espérer, espéra oublier, puis finit par l’appeler…

 

Quelque chose d’indéfinissable se passait entre eux, qui n’avait rien à voir avec ce qu’ils disaient. Un langage souterrain, qui émanait du corps et de l’âme. Ou sans doute, du plus profond de leurs cœurs.

 

Cette conversation qui s’éternisait, ou bien qui n’en finissait pas de mourir ; de mourir de ne pas dire, ne vois-tu pas que je meurs d’envie de t’aimer.

 

Ils ignoraient que la vie prend le dessus sur les rencontres et sur l’amour, que de fil en aiguille on est emporté malgré soi vers un destin qu’on ne maîtrise plus…

 

Lu en janvier 2020

Publié dans Littérature française

« Préférer l’hiver » : Aurélie Jeannin

Je vous parle aujourd’hui d’un premier roman dont le titre m’a attiré de manière irrésistible, sur NetGalley :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

« Maman et moi vivions ici depuis un peu plus de trois ans quand nous avons reçu le coup de fil. Au milieu des pins, des chênes et des bouleaux, au bout de ce chemin sans issue que deux autres propriétés jalonnent. C’est elle qui m’avait proposé de nous installer ici. Et je n’étais pas contre. J’avais grandi dans cette forêt. Le lieu m’était familier, et je savais que nous nous y sentirions en sécurité. Qu’il serait le bon endroit pour vivre à notre mesure. »

À distance du monde, une fille et sa mère, recluses dans une cabane en forêt, tentent de se relever des drames qui les ont frappées. Aux yeux de ceux qui peuplent la ville voisine, elles sont les perdues du coin. Pourtant, ces deux silencieuses se tiennent debout, explorent leur douleur et luttent, au cœur d’une Nature à la fois nourricière et cruelle et d’un hiver qui est bien plus qu’une saison : un écrin rugueux où vivre reste, au mépris du superflu, la seule chose qui compte.

Dans un rythme tendu et une langue concise et précise qui rend grâce à la Nature jusqu’à son extrémité la plus sauvage, Aurélie Jeannin, dont c’est le premier roman, signe un texte comme une mélancolie blanche, aussi puissant qu’envoûtant.

 

 

Ce que j’en pense :

 

Une fille, la narratrice, vit avec sa mère, dans la forêt, pratiquement en autarcie : elles font pousser leurs légumes, coupent leur propre bois pour faire du feu. Aucun confort donc, mais en harmonie parfaite avec la Nature qu’elles respectent. Pas très loin, sur le domaine, il y a un lac, des poissons, mais des ragondins que les voisins leur conseillent d’éradiquer.

Elles vivent chichement, la fille se rend de temps à autre au supermarché acheter de la farine, ou des aliments qu’elles ne peuvent pas produire. Elles mangent très peu, il fait froid dans la maison.

Au départ, toute la famille a vécu ici. Ils étaient heureux : le père, la mère, la narratrice et son petit frère. Mais, il y a eu des drames. A une époque, ils sont allés vivre à la ville, car la fille voulait faire des études, mais elle avait l’impression d’y étouffer. Ils revenaient le week-end à la cabane. La mère, à une période partait, on ne sait où parfois plusieurs semaines et grand mystère.

Le père a fini par partir, dans trop donner de nouvelles et des drames sont survenus : la fille, qui a été en couple a perdu son enfant, et son frère est mort plus tard. On ne sait pas pourquoi, ils sont morts, elle parle du moment où le téléphone a sonné pour annoncer la mort de son frère et de la manière dont sa mère a réagi…

En fait l’auteure s’attache aux ressentis plutôt qu’aux faits eux-mêmes, la manière de vivre le deuil : elles ont chacune perdu un fils et la mère ne semble pas être sensible à la souffrance de sa fille lorsque l’enfant est mort. Comme si des deuils pouvaient être plus traumatisants que d’autres alors qu’il s’agit de la perte d’un enfant les deux fois.

Elles vivent toutes les deux seules, lisent beaucoup, souvent à haute voix, chacune à leur tour, mais quand une lecture est personnelle on n’en parle pas. Elles communiquent au travers des mots des autres.

L’hiver occupe une grande place dans l’histoire, tout est froid et blanc, le silence règne, apaisant les souffrances ou leur laissant toute la place. Les deux femmes se sont totalement renfermées sur elles-mêmes, plus personne ne vient les voir : isolement complet, deuil supplémentaire, refus de la vie ?

Aurélie Jeannin propose une réflexion sur la vie, sur la manière dont le chagrin peut nous emmurer vivants, terrés au fond d’une grotte qui peut être notre propre maison, qu’elle soit ou non isolée dans la forêt sous la neige. On peut s’enfermer ainsi, en se coupant du monde extérieur qu’on ne comprend plus et se mettre en mode survie. C’est aussi une ode à la Nature, cette forêt qui occupe une place importante dans le roman qu’il faut traiter avec respect pour que l’harmonie soit toujours là.

C’est le premier roman d’Aurélie Jeannin et il est bluffant, l’écriture est belle, pleine de poésie, l’analyse des ressentis de ces deux femmes, (ainsi que leur relation souvent réduite au strict minimum), est abordée avec beaucoup de maturité.

J’ai enchaîné la lecture de ce roman, quelques jours après avoir terminé, « Le consentement » et, même si le registre est loin d’être gai car je sentais le froid de l’hiver s’insinuer dans tout mon corps, et même temps que je comprenais intimement ce qu’avait voulu exprimer l’auteur. C’est une belle découverte.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Harper-Collins France qui m’ont permis de lire ce roman et de découvrir une auteure pleine de talent.

#PréférerLhiver #NetGalleyFrance

 

❤️ ❤️ ❤️ ❤️

L’auteure

 

Après des études littéraires suivies d’une école de communication, Aurélie Jeannin a commencé sa carrière dans une agence de communication.

Puis elle a créé en 2013 « La petite maison à plumes ».

https://www.lapetitemaisonaplumes.fr/aurelie-jeannin

 

Extraits :

 

On ne se relève qu’au présent, à chaque pas, à chaque geste. C’est mon sentiment. On ne tient pas vraiment debout, on se relève, on retombe et on se relève.

 

En restant dans le passé, on tombe en arrière, et rien ne nous retient. Sion se projette, on tombe en avant, dans ce trou incertain que représente l’avenir. Il faut être dans le présent, de façon absolue, profonde, totale, pour, à défaut de continuer de vivre, au moins ne pas mourir.

 

Au-delà de notre sang, nous partageons d’avoir eu à marcher derrière les cercueils de nos fils. Nous partageons de ne plus savoir qui nous sommes face à des deuils que ne portent pas de nom. Ni veuves ni orphelines…

 

Et je me surprends parfois à remercier je-ne-sais-qui que tout cela nous soit arrivés en hiver. La nature pétrifiée possède une sobriété d’une impeccable justesse. Pas de simagrées. Rien que le blanc et le silence.

 

Maman distingue les écrivains et les romanciers. Elle dit que les romanciers savent raconter des histoires. Ce qui importe aux écrivains, ce sont les mots, leur enchaînement et leur rythme. Ceux qui excellent dans les deux, elle les appelle les auteurs. Et j’adore savourer leur œuvre auprès du feu.

 

Maman s’est attablée pour écrire chaque jour que nous avons passé ensemble ici. Le soir, nous nous faisons la lecture, à tour de rôle, devant le poêle l’hiver ou autour de notre feu de camp l’été. Les mots ont toujours occupé une place de choix dans nos vies. Nous avons beaucoup de livres. Nous parlons beaucoup, nous exprimons ce que nous vivons. Il me semble même que nos silences sont chargés de mots.

 

Nous sommes des mystères qui font mine de se comprendre pour que le monde tourne à peu près. Au-delà, nous sommes, me semble-t-il, plutôt seuls.

 

La méchanceté des parents a quelque chose d’unique. Elle s’immisce mieux que n’importe quelle autre sournoiserie. Elle s’infiltre dans nos failles d’enfant…

…Elle s’abreuve de vos confidences désarmées. Elle prend source dans le ventre, lovée dans vos entrailles. Elle est puissante de vous-mêmes, gorgée de la nourriture que vous avez puisée au sein de votre mère et dans la main de votre père. La méchanceté des parents est incommensurable. Elle explose votre cœur et pulvérise votre identité…

 

Écrire, c’était lâcher. C’était le corps entier qui sortait les mots, lui qui racontait, respirait, livrait.

 

La réalité était que ces premiers mois à trois avaient été difficiles comme le sont souvent les cohabitations entre personnes qui vivent depuis plusieurs années déjà et un être qui débute seulement. L’écart est tel qu’il faut faire de très grands pas pour se rapprocher…

…Je mettais de la méthode là où il fallait avoir de l’instinct, de la distance là où il aurait fallu de l’émotion. Le présent se brouillait dans des projections d’avenir.

 

Les premiers jours, j’ai lutté contre la douleur avec férocité. Puis, j’ai compris qu’en l’accompagnant, je parvenais à la dompter un peu. Elle n’en est pas moins forte mais je fais corps avec elle. En lui ouvrant le chemin, je sens qu’elle avance puis s’épuise quelque temps avant de repartir. Alors que si je dresse un mur face à elle, elle fonce dedans et s’y éclate si violemment que j’en reste paralysée.

 

 

Lu en janvier 2020

Publié dans Littérature française

« Le consentement » de Vanessa Springora

Comme je l’ai dit, hier, j’ai eu du mal à rédiger ma critique tant ce livre a suscité des réactions contradictoires dans mon esprit. Je n’ai lu que très peu de critiques sur ce livre car je  voulais rester sur mon ressenti, ne pas me laisser influencer :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Au milieu des années 80, élevée par une mère divorcée, V. comble par la lecture le vide laissé par un père aux abonnés absents. À treize ans, dans un dîner, elle rencontre G., un écrivain dont elle ignore la réputation sulfureuse. Dès le premier regard, elle est happée par le charisme de cet homme de cinquante ans aux faux airs de bonze, par ses œillades énamourées et l’attention qu’il lui porte. Plus tard, elle reçoit une lettre où il lui déclare son besoin « impérieux » de la revoir. Omniprésent, passionné, G. parvient à la rassurer : il l’aime et ne lui fera aucun mal. Alors qu’elle vient d’avoir quatorze ans, V. s’offre à lui corps et âme. Les menaces de la brigade des mineurs renforcent cette idylle dangereusement romanesque. Mais la désillusion est terrible quand V. comprend que G. collectionne depuis toujours les amours avec des adolescentes, et pratique le tourisme sexuel dans des pays où les mineurs sont vulnérables. Derrière les apparences flatteuses de l’homme de lettres, se cache un prédateur, couvert par une partie du milieu littéraire. V. tente de s’arracher à l’emprise qu’il exerce sur elle, tandis qu’il s’apprête à raconter leur histoire dans un roman. Après leur rupture, le calvaire continue, car l’écrivain ne cesse de réactiver la souffrance de V. à coup de publications et de harcèlement.

« Depuis tant d’années, mes rêves sont peuplés de meurtres et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre », écrit-elle en préambule de ce récit libérateur.

Plus de trente ans après les faits, Vanessa Springora livre ce texte fulgurant, d’une sidérante lucidité, écrit dans une langue remarquable. Elle y dépeint un processus de manipulation psychique implacable et l’ambiguïté effrayante dans laquelle est placée la victime consentante, amoureuse. Mais au-delà de son histoire individuelle, elle questionne aussi les dérives d’une époque, et la complaisance d’un milieu aveuglé par le talent et la célébrité.

 

Ce que j’en pense :

 

Vanessa décide enfin de prendre la plume pour raconter ce qu’elle a vécu avec un écrivain longtemps (trop) encensé par les media. Nous sommes au milieu des années quatre-vingt !

Elle raconte son enfance entre un père, dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’il est parano : jaloux, possessif, maltraitant psychologiquement : une tache sur une nappe suffit à déclencher la violence, ou le fait de savoir qu’on a touché à ses livres (ils ne sont plus tout à fait à leur place, alors crise… (on est loin d’un TOC).

Vanessa a six ans quand le couple se sépare, il ne paye pas de pension, voit à peine sa fille, donc il s’ensuit un lien fusionnel mère fille, ce que je trouve curieux…

Elle se réfugie dans les livres car sa mère travaille dans une petite maison d’édition à l’époque, ce qui lui permet de rencontrer des écrivains, journalistes« tout ce beau monde est cultivé, brillant, spirituel, et parfois célèbre ».

Un soir sa mère l’emmène à un dîner, avec quelques personnalités du monde littéraire » dont G. qui a déjà détecté en elle sa future proie. Elle est tellement à la recherche d’un substitut paternel, et tellement besoin d’être aimée qu’elle tombe dans ses filets. « La présence de cet homme est cosmique ». Elle a treize ans, il en a cinquante, c’est surtout cela qui est co(s)mique…

Elle pense être amoureuse, et être aimée de lui.  En fait, elle aime l’idée d’être amoureuse, en quelque sorte « l’idéal de l’amour » alors qu’elle entièrement sous son influence. Elle accepte tout, les caresses d’un « vrai pro de l’amour », il la sodomise mais il lui apprend l’amour (en fait le sexe, mais elle confond les deux) tel un Pygmalion…

Comment résister à un homme qui écrit de si belles lettres d’amour ?

Vanessa Springora décrit très bien tout le processus de l’emprise que G. exerce sur elle, et le fait qu’elle n’en a pas conscience, puisqu’il lui dit qu’il l’aime, le lui écrit. Ils forment un « vrai couple » puisqu’ils font l’amour, se promènent mains dans la main, dans la rue. Il va même jusqu’à l’attendre pas loin du collège, sans se cacher !

L’homme la fascine et le fait qu’il soit un écrivain connu, c’est flatteur… Et puis, après tout, le tout-Paris intello sait qu’il aime sodomiser les petits garçons quand il va à Manille par exemple, mais on continuer à l’encenser, alors comment une gamine de quatorze ans pourrait-elle ne pas être subjuguée par l’aura du « Maître à la gueule de bonze…

Je comprends qu’il lui a fallu du temps pour comprendre que c’était un prédateur et qu’il se lasserait d’elle pour une proie plus jeune. Mais, je n’ai pas ressenti autant d’empathie que je m’attendais à en ressentir, à la lecture du résumé, et c’est très perturbant.

Cette lecture a déclenché chez moi un profond dégoût : vis-à-vis de G. dont je n’ai jamais lu un seul livre car ce personnage sulfureux m’a toujours donné envie de vomir et à changer de chaîne quand il était reçu en grande pompe à Apostrophe, un homme qui écrit et fait publier son journal avec tous les détails et dans lequel il fait figurer toutes les lettres d’amour que V. (et les autres, avant et après) lui a écrite et sans jamais leur demander leur avis.

« Vous voyez bien qu’il s’agit d’amour », voilà ce que suggère ce pervers qui a milité pour l’abaissement de la « majorité sexuelle » encore une escroquerie… Il a même été à l’origine d’une pétition dans ce sens et certains de ceux qui l’ont signée sont archi-connus. Il n’y a pas que dans l’Église que se cachent ces pourris. Il y aurait un grand ménage à faire car les prédateurs sexuels sont loin d’être une espère en voie de disparition.

D’autres choses m’ont profondément choquée dans ce livre : comment les parents de V. ont pu ne rien faire : le père a fait semblant d’essayer, mais la mère n’est pas nette du tout (pour moi elle est à enfermer pour non-assistance à personne en danger !) : elle laisse faire, on a l’impression à la fois qu’elle est jalouse, et aimerait être à la place de sa fille, mais aussi que c’est flatteur pour elle que G. s’intéresse à sa fille.

Cette mère ne reconnaîtra jamais qu’elle a eu tort : tout est de la faute, de V. de toute manière elle était en avance pour son âge, à quatorze ans !

Et Cioran qui dit à V. que si elle le quitte, ce pervers, il va avoir beaucoup de peine ! on rêve ? Ces intellos de gauche, soixante-huitards attardés sont vraiment à part !

Autre source de dégoût : c’était une autre époque ! ah bon, la pédophilie, parce que c’est quand même de cela qu’il s’agit, c’était normal ? L’exhiber dans les livres aussi ? il y a beaucoup de personnes qui auraient dû intervenir et n’ont rien fait.

Dernier malaise : quand le gynécologue lui propose une intervention chirurgicale pour un hymen trop serré, V. parle de viol ! en gros, elle a été violée par un scalpel, mais pas par G.

Néanmoins, c’est un ouvrage qu’il est important de lire, malgré de dégoût, pour bien comprendre le processus de l’emprise, et surtout, ce qui dans la vie d’une adolescente en mal d’amour, a pu conduire à une telle relation « bourreau victime ». Un pervers sait très bien détecter la faille qui fait une proie facile.

Pour terminer, je tire mon chapeau au magazine ELLE où il était interdit, dès les années 90 de prononcer le nom de cet « écrivain » alors que Bernard Pivot vient seulement de reconnaître qu’il n’aurait pas dû! François Busnel s’est excusé de l’avoir reçu une seule fois en disant que cette seule fois était déjà une de trop. Quant à l’éditeur, il vient juste de suspendre les ventes du « Journal »…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de lire ce livre et de découvrir son auteure dont la plume est intéressante…

#Leconsentement #NetGalleyFrance

 

 

Extraits :

 

Aujourd’hui, c’est avec violence que je les observe (les livres). Une paroi de verre s’est dressée entre eux et moi. Je sais qu’ils peuvent être un poison. Je sais quelle charge toxique ils peuvent renfermer.

 

Les pères sont pour leurs filles des remparts. Le mien n’est qu’un courant d’air.

 

Mon adoration pour elle n’a pas de limites, elle est mon soleil et ma joie.

 

A la moindre occasion, pour un détail, un regard, un simple mot « déplacé », sa jalousie explose…

… Un jour, il manque d’étrangler ma mère parce qu’elle a renversé un verre de vin sur une nappe blanche qu’il vient de lui offrir.

 

Bon petit soldat, ma mission principale consiste à rapporter les meilleurs bulletins scolaires à ma mère, que je continue d’aimer plus que tout.  (à l’âge de 6 ans !)

 

Elle et moi formons désormais un couple fusionnel. Aucun homme ne viendra plus s’immiscer dans notre intimité.

 

Certains enfants passent leurs journées dans les arbres. Moi, je passe les miennes dans les livres. Je noie ainsi le chagrin inconsolable dans lequel l’abandon de mon père m’a laissée.

 

Un père aux abonnés absents qui a laissé dans mon existence un vide insondable. Un goût prononcé pour la lecture. Une certaine précocité sexuelle. Et surtout, un immense besoin d’être regardée.

 

Son regard ne cesse d’épier le moindre de mes gestes et quand j’ose enfin me tourner vers lui, il me sourit, de ce sourire que je confonds dès le premier instant avec un sourire paternel, parce que c’est un sourire d’homme et que de père, je n’en ai plus.

 

Un patronyme russe, un physique de moine bouddhiste émacié, des yeux d’un bleu surnaturel, il n’en faut pas plus pour capter mon attention.

 

Et par vénération aveugle de l’écrivaine avec un grand E, je confonds dès lors l’homme et son statut d’artiste.

 

Comment peut-elle me priver de cet amour, le premier, le dernier, l’unique ? Elle s’imagine peut-être qu’après m’avoir enlevé mon père (car bien sûr maintenant tout est de sa faute) je la laisserai faire une seconde fois ? Jamais je n’accepterai d’être séparée de lui. Plutôt mourir.

 

D’une voix câline, il se vante alors de son expérience, du savoir-faire avec lequel il est toujours parvenu à ôter leur virginité à de très jeunes filles, sans jamais les faire souffrir, allant jusqu’à affirmer qu’elles en gardent toute leur vie, un souvenir ému, si chanceuses d’être tombées sur lui……..

 

Notre amour est interdit. Réprouvé par les honnêtes gens. Je le sais, car il ne cesse de me le répéter. Je ne peux donc en parler à personne. Il faut faire attention. Mais pourquoi ? Pourquoi, puisque je l’aime et qu’il m’aime aussi.

 

Pourquoi tous ces intellectuels de gauche ont-ils défendu avec tant d’ardeur des positions qui semblent aujourd’hui si choquantes ?

 

 

Lu en janvier 2020

Publié dans Citations

Nouvelle année : quelques citations

Normalement je devais parler du livre que je viens de terminer « Le consentement » de Vanessa Springora, mais je suis en rade, ça part en peu dans tous les sens dans ma tête, alors je vais respirer et je remets à demain, vous ne perdez rien pour attendre…

Pour un peu de douceur dans ce monde de brutes, je livre quelques citations pour souhaiter l’année nouvelle piochées sur un site très sympathique: https://www.mon-poeme.fr

 

« Saluons ensemble cette nouvelle année qui vieillit notre amitié sans vieillir notre cœur. »

Victor Hugo ; Lettre à Alfred de Vigny, le 29 décembre 1824.

 

« Que cette nouvelle année vous soit heureuse, que vos jours soient filés de soie. »

Madame de Sévigné ; Lettre au comte de Bussy-Rabutin, le 15 janvier 1687.

 

« En cette nouvelle année, on ne demande pas grand-chose : du travail et de la santé. »
Albert Camus ; Les carnets I (mai 1935 – février 1942)

 

Et ma préférée pour finir:

« Une bonne année répare le dommage des deux mauvaises. »
Voltaire ; Le dictionnaire philosophique (1764)

 

coeur-rouge-

 

 

 

Publié dans Littérature française, Musique

L’automne avec Brahms » de Olivier Bellamy

Je vous parle aujourd’hui d’un livre particulier passionnant mais ô combien difficile à « chroniquer »:

 

Résumé de l’éditeur :

 

À vingt ans, beau comme un demi-dieu, Brahms fait une rencontre qui va changer sa vie et le cours de l’histoire de la musique. Schumann célèbre son génie, tandis que le jeune homme tombe amoureux de Clara Schumann – la femme du compositeur et la plus grande pianiste de ces années.

Une tragédie succède à cette épiphanie : Schumann est enfermé, il meurt, et le destin de la musique allemande échoit entre les mains de Brahms.

Alors que le monde de l’art ne jure plus que par l’innovation et le progrès, Brahms va se lever, seul contre tous, et démontrer qu’on peut aller encore plus loin en regardant derrière soi. Chantant les beautés de la nature et puisant au plus profond de lui-même, il écrira la musique la plus parfaite et la plus originale qui soit.

Après Un hiver avec Schubert, Olivier Bellamy guide le lecteur dans l’œuvre et l’histoire de Brahms en 44 textes ciselés, documentés et sensibles. Le compositeur le plus secret de son époque nous devient aussi proche qu’un membre aimé de notre propre famille…

 

 

Ce que j’en pense :

 

Tout démarre avec une rencontre magique : Johannes Brahms fait la connaissance de Schumann, en pleine gloire et de sa femme Clara, pianiste renommée et il tombe amoureux de Clara qui a vingt ans de plus que lui. L’auteur n’hésite pas à employer le terme d’Épiphanie pour parler de cette rencontre qui va décider de la carrière de Brahms.

Catastrophe, Schumann est interné : on a parlé de mélancolie, De nos jours, on préfère le terme « troubles bipolaires » à celui de psychose maniaco-dépressive, cela paraît moins grave… Il va d’ailleurs mourir dans cet « asile ».

Toute l’orientation musicale de Brahms va découler de son inspiration pour Schumann.

On voit évoluer, le jeune Brahms, dans ses créations : les danses hongroises, puis les symphonies, les quatuors, les compositions pour piano, les lieder etc.

Au passage, on se rend compte des oppositions de l’époque : aux partisans de Schumann, Brahms, Beethoven, ou Bach ne tardent pas à s’affronter les partisans de la nouveauté : Wagner, Liszt par exemple, on en arrive à une querelle des anciens et des modernes, version musicale, avec pétitions à la clé… on s’affronte, on se déteste, on se critique parfois avant même d’avoir écouter une composition musicale qui vient de sortir… on a les partisans de Verdi en opposition à ceux de WagnerChopin versus Liszt

Bach est considéré comme le père immortel et l’auteur en conclut fort joliment d’ailleurs :  « Et puisque « Bach » signifie « petite rivière » et que Brahms est né au bord de la mer, la filiation s’impose tout naturellement. »

J’ai remarqué au passage la sentiment anti allemand qui règne à Vienne à l’époque et comme Brahms aime dire ce qu’il pense on imagine aisément ce que cela peut provoquer. Il aime provoquer, et la franchise est une de ses qualités. On retient également son perfectionnisme qui va le conduire à détruire les compositions qu’il juge mauvaises.

Olivier Bellamy évoque aussi les rivalités entre pays : il est de bon ton de dénigrer Berlioz, par exemple, uniquement par chauvinisme. Les goûts musicaux et les critères d’appréciations des Français à l’époque sont bien décortiqués…

Je connaissais très peu de choses sur la vie de ce musicien, et l’auteur m’a permis de découvrir les facettes de sa personnalité, son besoin d’être aimé, mais sa tendance à fuir dès qu’une idylle pourrait devenir sérieuse. Ce que je retiendrai aussi, c’est son côté altruiste, toujours prêt à aider les autres, ses parents d’abord, puis ses amis ensuite, il est le parrain de nombreux enfants.

J’aime énormément ses « danses hongroises » inspirées de la musique Tzigane (mot à ne pas prononcer à l’époque déjà !) et je connaissais peu ses symphonies et ses autres compositions.

« Il ressentait pour la musique tsigane (qu’il appelait « hongroise ») la fascination du danseur étoile pour le hip-hop. Une autre idée de la virtuosité transcendante sans les rênes de l’académisme, l’exotisme en prime… Toute sa vie ce maître de la fugue est resté un éternel fugueur « 

On a beaucoup dit à l’époque que sa première symphonie était tellement la continuation de celles de Beethoven, qu’on l’appelait la « Dixième ».

A noter, un chapitre intéressant sur Wilhelm Furtwangler qui définit ainsi la musique : « La musique n’est ni intellectuelle ni abstraite mais organique, immédiate et comme jaillie des mains de la nature » ou mieux encore

« la musique n’existe que dans l’instant et rend caduque toute littérature. L’œuvre d’art se ressent totalement au moment où elle est jouée et entendue. Après cela, l’intellect fractionne morcelle, oublie le tout. »

L’auteur fait un clin d’œil en passant au célèbre « Aimez-vous Brahms » de Françoise Sagan, aux cinéastes qui ont choisi ses œuvres en bande-son : Godard dans « à bout de souffle », mais aussi Chabrol, Leconte, Kubrick et même Chaplin

D’autre part, j’ai découvert les lieder (il en a peu écrit par rapport à Schumann par exemple, car il pensait que si un poème était « parfait » il n’avait pas besoin de musique pour le mettre en valeur (ex Goethe ou Heine) …

Je préfère Beethoven, Bach, Chopin, (Mozart bien-sûr) que je peux écouter pendant des heures, mais avec Liszt, je coince un peu et Wagner m’insupporte : j’essaie de temps en temps d’écouter sa tétralogie par exemple, mais je dois tenir dix minutes d’affilée, c’est-à-dire écouter un petit bout de temps en temps façon puzzle. J’aurais presque envie de dire « Du bruit en guise de musique » pour reprendre un commentaire glacial de Staline lors d’un concert.

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce livre mais, il faudrait le relire en écoutant la musique car chaque chapitre correspond à une période de la vie de Brahms, mais surtout à la progression dans ses compositions pour l’apprécier de manière plus approfondie.

J’admire la poésie de l’écriture, le travail et la passion d’Olivier Bellamy ; passion qui  est omniprésente dans cet ouvrage très convaincant. J’espère avoir été convaincante car point n’est besoin d’être un mélomane averti pour apprécier ce livre.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Buchet-Chastel qui m’ont permis de découvrir ce roman et de m’immerger dans l’œuvre de Brahms et dans son époque.

#LautomneAvecBrahms #NetGalleyFrance

 

❤️ ❤️ ❤️ ❤️ ❤️

Pour vous remercier d’avoir eu la patience de lire ma chronique jusqu’au bout et après avoir poursuivi l’intox avec des extraits difficiles à choisir, je vous propose quelques illustrations musicales ci-dessous, .

 

 

L’auteur :

 

Né à Marseille en 1961, Olivier Bellamy anime chaque jour « Passion classique » sur Radio classique. Il est aussi l’auteur de plusieurs documentaires à la télévision dont la série « A Contretemps » sur France 3 et anime un blog sur le Huffington Post.

On lui doit un autre livre: « Un hiver avec Schubert »

 

 

Extraits

 

Ce qu’il aime par-dessus tout : jouer des valses avec son camarades Johann Strauss. Les honneurs ? Il n’en a cure. Décoré de l’Ordre de Leopold des mains de l’empereur, il bougonne : « je préfère trouver une belle mélodie plutôt que recevoir une récompense. »

 

Très précoce, l’enfant invente un solfège à cinq ans, pour noter ce qu’il entend, avant d’apprendre la théorie de la musique…

… à dix ans « Hannes » sait qu’il veut être compositeur. Ses dons au piano sont si remarquables, que son mentor se désespère : « il aurait pu être un si bon pianiste ».

 

La rencontre avec Schumann ainsi que la mort prématurée de celui-ci vont presser Brahms à devenir cet aigle à deux têtes, l’une classique, l’autre romantique. En quelques mois, il prend conscience de sa responsabilité vis-à-vis de la musique, signe une sorte de pacte faustien à l’envers et devient « vieux » d’un seul coup.

 

Si Schumann disparaît pour laisser place à sa légende, Brahms enchaîne son existence au souvenir du défunt et ne peut se détacher de Clara.

 

Chaque œuvre de Brahms sonne comme une continuation de l’œuvre de Schumann, avec modestie et loyauté : ce noble et pur artiste me sert constamment de modèle ».

 

Ce lien entaché de frustration et de culpabilité n’a d’autre issue que la sublimation ‘résignée de l’amitié. Mélange de romantisme hollywoodien et de vaudeville français, mâtiné de névrose bergmanienne.

 

Brahms pensera au suicide et le vivra en musique : son quatuor avec piano N°3 en ut mineur en porte le souvenir tragique.

 

Souvent, la poésie populaire germanique est le catéchisme de l’âme allemande. Les notes coulent sur la joue de l’être humain qui aime, gémit, souffre et pleure comme s’il réservait le poids de son chagrin à Dieu.

 

Il existe une conjonction miraculeuse entre l’Allemagne et la musique (comme entre la France et la littérature) mais, ne nous y trompons pas : ce « peuple élu » des sons travaille pour la planète entière. Ce que Sacha Guitry a résumé d’un mot définitif : « Mozart n’est pas né à Salzbourg, il est venu au monde entier ».

 

C’est un grand arbre aux racines larges et profondes, exposé aux quatre vents dont Brahms a hérité. Tous les oiseaux du monde viennent y chanter avant d’emporter au loin un bout de ses rameaux fleuris où la sève du vieux père Bach continue de vivre et de se perpétuer.

 

C’est la sauvagerie domestiquée : le tigre devenu chat d’appartement qui fait ses griffes sur le canapé du salon.

 

Je sens la première volcanique, la deuxième campagnarde, la troisième fluviale, la quatrième aérienne. On a donc bien l’exact déroulement des quatre éléments de l’astrolabe : Feu, Terre, Eau, Air.

 

Si Wagner a changé l’histoire de la musique, Brahms l’a empêchée de se perdre dans une illusion de progrès.

 

La part baroque ne doit pas être oubliée chez cet amoureux d’art ancien. Le mot portugais barroco signifie « perle irrégulière » et l’irrégularité (dixit Schönberg) est un des principes de l’écriture brahmsienne.

 

Le premier concerto était un chant de mort et de transfiguration, le second devient un hymne à la vie, une puissante réflexion sur le sens de l’existence.

 

Il a été embarrassé par le fameux slogan des « trois B » (Bach, Beethoven, Brahms) lancé par le chef d’orchestre Hans von Bülow. Ainsi que le titre de « Dixième » décerné à sa Symphonie N°1. Par modestie, et parce qu’on en oubliait Mendelssohn et surtout Schumann qui n’avait pas démérité en laissant la « maison allemande » en l’état, malgré ses fragilités intimes.

 

Beethoven avance sans cesse. Brahms avance et recule. Comme la mer ! Beethoven n’a jamais vu la mer. Brahms est né au bord !

 

Pour Brahms, Vienne est « la ville sainte de la musique ». Mozart, Beethoven et Schubert y ont vécu. Le « deuxième empereur », celui de la valse, Johann Strauss fils règne sur les cœurs. Tout y respire musique du matin jusqu’au soir. Mais Vienne est aussi connue pour sa légèreté, sa cruauté envers les musiciens trop allemands, trop novateurs ou trop sérieux.

 

C’est à Vienne que Brahms est enterré, pas loin de Beethoven et Schubert, juste à côté de Johann Strauss avec lequel il aimait jouer des valses à quatre mains.

 

Brahms avait le chic pour se faire des ennemis. Un peu par goût de la provocation, surtout par devoir moral de franchise. Si la flatterie lui était foncièrement étrangère, la vanité ne lui était pas plus naturelle.

 

« Il n’y a que deux sortes d’hommes : les responsables et les irresponsables, écrit Furtwängler. Les premiers ont la passion en eux et la mettent au service d’une forme. Les seconds recherchent la passion comme une exaltation ». Brahms est le parangon de l’artiste responsable.

 

L’évolution du goût d’un peuple conserve toujours une part de mystère, mais l’on comprend bien que la vivacité schumannienne est plus proche de l’esprit français que le développement brahmsien.

 

Les Français n’ont jamais aimé Berlioz ni Debussy, pas plus que Brahms. Ils raffolent d’Offenbach. Un Teuton à la mode franchouillarde ; du sérieux sans qu’on s’embête…

 

Sitôt qu’ils sont devenus coiffés de Wagner, les Français n’ont eu aucune envie d’aimer deux Allemands à la fois. Le « sublime » wagnérien ne faisait qu’accuser en comparaison le provincialisme « vieille fille »de Brahms.

 

Nous pouvons continuer à entendre battre le grand cœur de Brahms dans ses œuvres. Comme l’homme est pudique, il cache ses élans et sa tendresse derrière des formes et des structures, mais le sentiment est partout.

 

Brahms a su se montrer généreux (Dvorak ou Grieg), enthousiaste (Bizet), respectueux (Wagner), poliment distant (Liszt), indifférent (Tchaïkovski), partagé puis bienveillant (Mahler)

 

Lu en janvier 2020

 

Pour les « Danses hongroises »: mes préférées sont la 5e que je connais presque par cœur et la 6e me plaît bien aussi:

 

 

ou quelques brefs extraits de chacune d’elles:

 

La symphonie N°1:

 

Le Concerto N°2 pour piano:

 

Pour les lieder, l’interprète le plus prestigieux: Dietrich Fischer-Dieskau

Publié dans Coups de coeur, Littérature française, Roman jeunesse

« Ce que diraient nos pères » de Pascal Ruter

Place aujourd’hui à un livre « jeunesse », que j’ai choisi pour son titre, son résumé et après avoir vu passer quelques critiques sympathiques…

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

La vie d’Antoine a basculé le jour où son père, chirurgien, s’est laissé accuser à tort d’une erreur médicale. Depuis, sa mère est partie et le quotidien est devenu plutôt morose. Peu à peu, le garçon se laisse entraîner malgré lui par une bande d’ados accros à l’adrénaline : il est complice de vandalisme, de cambriolage… jusqu’à un braquage, où tout bascule. Dans ce crescendo de violence, il ne se reconnaît plus. Pourtant, il peut encore se battre pour sortir de cette situation infernale.

Pascal Ruter s’essaie à un ton intimiste et bouleversant, pour nous surprendre une fois encore.

 

 

Ce que j’en pense :

 

Tout allait bien dans la vie d’Antoine : un père chirurgien réputée, une mère aimante, un couple qui s’entend bien, une belle maison. Les études se passent bien, il dévore les livres : il en a toujours qui dépassent de ses poches, ce qui lui permet de supporter les moqueries des camarades de classe.

Soudain, tout bascule : une intervention chirurgicale qui dérape, ce n’est pas la faute de son père, mais il va porter le chapeau à la place d’un autre qui avait commencé à opérer en état d’ébriété. Cet homme est puissant et impose le silence à tous ceux qui étaient là.

Procès, où il se défend mal, et se retrouve radié à vie ! disputes… la mère d’Antoine finit par s’en aller à l’autre bout de la France, à Montpellier, soleil garanti, loin de la grisaille…  Antoine choisit de rester avec son père pour le soutenir.

Mais, c’est dur de supporter le regard des autres, alors Antoine décroche, et décide d’abandonner les études et d’apprendre la mécanique. Il s’occupe les mains, donc il pense moins, du moins le croit-il.

Et ensuite, mauvaise rencontre avec des petits loubards, et c’est l’escalade. Dans le quatuor, il y a Stéphane fils de notaire, en rébellion qui rêve d’être artiste, Gaëtan qui a choisi le CAP mécanique comme lui, mais par défaut, et pour finir Arnaud.

Cela commence par un défi idiot qui aurait pu coûter la vie à quelqu’un, puis le saccage d’une maison et pour finir une tentative de vol, qui se termine mal, tout cela pour des décharges d’adrénaline…

En parallèle, on rencontre des migrants qui tentent de relier l’Angleterre, au péril de leur vie, et que l’on traque en premier quand quelque chose de grave se produit. C’est tellement plus simple…

L’auteur raconte de fort belle manière la facilité avec laquelle on peut basculer quand on vit une situation difficile, quand les parents ne sont pas là pour rassurer, guider, mettre les limites. La recherche d’amour, de reconnaissance, est présente tout au long du roman, où l’on croise des adultes qui sont prêts à s’investir pour leur venir en aide.

Devant le danger, Antoine va retrouver sa mère, mais la fuite n’est jamais une solution… il ne peut pas parler avec elle de toute manière…

Pascal Ruter exprime bien, la prise de conscience possible ou non chez ces gamins paumés. Soit, on peut tellement centrés sur soi-même que la seule solution est de sauver sa peau. Soit, on assume et on tente de rectifier le tir.

On peut être ado et prendre conscience de l’injustice, de la souffrance d’autrui et agir. J’ai beaucoup aimé Lucia, qui était dans la même classe qu’Antoine et ne comprend pas pourquoi il a changé, elle fait penser un peu à Greta Thunberg, par son côté tenter de sauver le monde, lutter contre l’injustice. « La maison brûle, et nous regardons ailleurs » , cela peut s’appliquer à la planète en danger, comme aux populations qui sont obligées de tout quitter à cause des guerres, du changement climatique…

Elle fait découvrir à Antoine un roman de Siegfreid Lenz : « Une minute de silence », auquel l’auteur rend un hommage appuyé, ce qui bien-sûr m’a immédiatement donné envie de le lire…

L’écriture de Pascal Ruter est belle ; il n’y a pas d’emphase, les mots sonnent juste, il n’y a pas de jugement de valeur, il ne se pose pas en adulte savant qui aurait tout compris. Il n’y a jamais de condescendance.

J’ai adoré ce roman que je n’ai pas lâché, dès la première seconde où je m’y suis plongée. C’est une pépite ! J’aime bien lire des romans jeunesse et celui-ci est particulièrement réussi. Le titre est génial : « ce que diraient nos pères » va rester longtemps dans ma tête, bien ancré dans ma mémoire.

Cerise sur le gâteau : l’éditeur propose des extraits d’autres livres de Pascal Ruter, ainsi que quelques pages d’autres de leurs auteurs…

« Le cœur en braille » est déjà dans ma PAL…

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Didier Jeunesse qui ont bien voulu me permettre de découvrir cette pépite et son auteur.

Mon premier coup de cœur de l’année 2020!

#CeQueDiraientNosPères #NetGalleyFrance

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PS : une de mes grandes décisions pour l’année 2020 était de faire baisser ma PAL, et elle ne va pas faire long feu car pour un livre qui en sort, il y a deux ou trois qui entrent… Très honnêtement, je dois reconnaître que je ne me berçais pas trop d’illusions….

 

L’auteur :

 

Pascal Ruter est né en 1966, dans la banlieue sud de Paris. Depuis qu’il a découvert l’œuvre de Gustave Flaubert, il considère que s’il a des yeux, c’est pour lire, et deux mains (surtout la droite) pour écrire. Il ne voit d’ailleurs pas bien ce qu’il peut y avoir de plus intéressant à faire que de disposer des mots sur une page.

À l’extrême rigueur, il accepte de regarder des films comme ceux de Charlie Chaplin, de Buster Keaton, de Jacques Tati ou de quelques autres. Il aime, par-dessus tout, les livres où le malheur et la sévérité de la vie sont dynamités par la cocasserie et la drôlerie de situations loufoques. Il est bon public et rit très facilement…

Il vit actuellement dans un minuscule village, au beau milieu de la forêt de Fontainebleau. « Le Cœur en braille « est son premier roman publié.

https://didier-jeunesse.com/auteurs/pascal-ruter

 

Extraits :

 

Et ses camarades de classe de l’année dernière ? Pendant quelques secondes, il s’obstine à tenter de retrouver des visages pour y coller un nom, mais toute cette période s’enfuit dans le brouillard. La pluie délave ses souvenirs et les emporte dans la terre.

 

La mélancolie l’empoigne à la gorge.  Qu’est-ce qu’il fout son père ? Pourquoi ne rentre-t-il pas ? Merde, pourquoi est-ce que c’est toujours à lui de s’inquiéter ? C’est pas à lui de conduire ce radeau en perdition sur lequel ils se sont embarqués tous les deux.

 

Toutes les murailles qui la (sa vie) protégeaient ont volé en éclats. En quelques semaines. Quelques mois. Maintenant il n’y a autour de lui que des gravats. Le passé. C’était peut-être ça qu’elle voulait dire Lucia, être vieux, c’est être le prisonnier du passé.

 

 La sterne de Dougall. Comment savoir ce qu’il y a de vrai dans cette histoire familiale léguée par le grand-père d’Antoine ? Où est la vérité ? Où est l’illusion ? On pose sur la réalité les sparadraps qu’on peut.

 

En fit, on ne vaut pas mieux que l’autre enflure. Aussi lâches que lui. Tout pour notre gueule, et le mec, là, qui n’a rien demandé à personne, il est en train de crever et on s’en fout.

 

Il n’y a rien de plus beau que l’amour, tu sais… L’amour et les livres.

 

Il repense à la nuit de la veille, aux quelques mètre parcourus sur le fil, collé à Stéphane. Juste une dizaine de pas, une poignée de secondes dans le vide. A voler, presque. Il ne voyait rien d’autre que les deux mètres de fil éclairés par sa frontale. Le fil apparaissait, puis replongeait brusquement dans le noir. A chaque seconde, il pouvait se passer n’importe quoi ; un rien de vent ou un soubresaut aurait suffi à les faire basculer dans le vide.

 

Entre la vie et la mort, il n’y avait que ce fil. Le shoot d’adrénaline était tellement puissant qu’il brûlait immédiatement la moindre pensée, même la peur n’avait pas le temps de naître. La mort frôlée, domptée, pour se sentir en vie.

 

Lu en janvier 2020