« Le Cabaret des mémoires »de Joachim Schnerf

Nous allons rester encore en Allemagne avec le livre dont je vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Demain matin, Samuel ira chercher sa femme et leur premier né à la maternité. Alors, en cette dernière nuit de solitude, à l’aube d’une vie qui ne sera plus jamais la même, Samuel veille. Partagé entre exaltation et angoisse, il se souvient du passé, songe à l’avenir, tente d’endosser son nouveau rôle de père.


Cette nuit est hantée par de nombreuses histoires. Celle de ses aînés, et d’abord celle de sa grand-tante, la fabuleuse Rosa, installée après la Seconde Guerre mondiale au Texas où elle a monté un cabaret extraordinaire. Celles que Samuel se racontait enfant, lorsqu’avec ses cousins il se déguisait en cow-boy et jouait à chercher sa grand-tante dans le désert d’une Amérique fantasmée, face à des ennemis imaginaires. Celles que Rosa, désormais ultime survivante d’Auschwitz, raconte chaque soir sur les planches. Toutes ces histoires, Samuel les partagera avec son fils, l’enfant de la quatrième génération qui naît alors que Rosa fait ses adieux à la scène.

Il n’y aura bientôt plus aucun témoin pour transmettre, mais il restera le récit, la fiction, capables de dévoiler ce qu’on croyait disparu, d’évoquer l’indicible, d’empêcher les falsificateurs de dénaturer le passé. Au Cabaret des mémoires, il s’agit de ne pas oublier, jamais. Et pour Samuel, de comprendre que l’enfant qu’il a été doit passer le relais à celui qu’il s’apprête à accueillir. Roman intimiste, conte moderne, Le cabaret des mémoires entrelace les fils de la transmission au cours d’une bouleversante nuit initiatique à la puissance universelle.

Ce que j’en pense :

Samuel et son épouse Lena viennent d’avoir leur premier enfant et c’est la dernière nuit avant le retour de la maternité, nuit qui va faire remonter des souvenirs, des évènements du passé et beaucoup d’interrogations, la première étant « qu’est-ce qu’être un père ?»

Dans la famille, il y a des secrets, des non-dits du côté de la branche paternelle de Samuel : sa grand-tante, Rosa a été déportée à Auschwitz à la suite de délation, et sa mère y a trouver la mort ainsi qu’une amie proche, tandis que le petit frère était confié à des voisins qui l’ont caché. Au retour, Rosa n’a pas supporté de rester en France et elle s’est exilée aux USA où elle tient un cabaret, animant chaque soir un spectacle où elle rend hommages aux victimes de la Shoah, égrenant les noms de personnes qui y ont perdu la vie. C’est le témoignage de « La dernière survivante de la Shoah ». Elle n’a jamais revu sa famille, s’est construit une nouvelle vie, dans le désert texan, avec son « Cabaret des mémoires » car comment parler de l’indicible en famille ?

Chaque soir, elle enchaîne les anecdotes sur un ton hilare, comme autant de portées sur lesquelles la tragédie posera ses notes. Elle parle de son enfance, de ses parents boulangers fuyant les pogroms polonais avec elle et son petit frère pour trouver refuge dans les quartiers nord de Paris…

Rosa est une grand-tante à laquelle Samuel et ses cousins vouent une grande admiration au point de se lancer, à l’adolescence, dans la découverte imaginaire de Shtetl City, une épopée à la fois amusante et émouvante.

Ce livre pose les questions essentielles, quand on accueille un bébé dans une famille dont le passé est lourd : comment parler de la Shoah et en quels termes, à quel moment, surtout dans la mesure il n’y a aucun témoignage au sein de la famille, les personnes qui sont revenues de l’enfer des camps n’ont pas parlé du moins pendant très longtemps, personne n’avait vraiment envie de les entendre. La culpabilité du survivant n’est jamais très loin, ce qui en fait un sujet tabou.

L’auteur aborde également le thème de l’oubli, car que se passera-t-il lorsque le dernier témoin aura disparu ?

J’ai beaucoup aimé la solution que Samuel a trouvé pour raconter la Shoah à son enfant et perpétuer le travail de Rosa dans son « Cabinet des mémoires » au moment précis où cette dernière s’apprête à tirer sa révérence.

Ce soir, elle fera tomber le rideau à jamais. Elle sait que son travail touche à sa fin et que l’héritage qu’elle n’a pas pu transmettre par la filiation s’est cristallisé dans la parole qu’elle a bâtie, le mythe qu’elle a créé autour du cabaret.

Ce livre est très court mais d’une telle intensité qu’il bouleverse en profondeur. L’anxiété et les somatisations de Samuel ne peuvent que nous toucher tout autant que cette admiration pour Rosa devenue un mythe. J’ai juste un petit regret : ne pas savoir ce qui l’en était du lien (ou de l’absence de lien) entre Rosa et son frère…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur que je connaissais pas du tout.

#Lecabaretdesmémoires #NetGalleyFrance

8/10

D’autres avis :

https://vagabondageautourdesoi.com/2022/09/06/joachim-schnerf-le-cabaret-des-memoires/ https://mavoixauchapitre.home.blog/2022/09/06/le-cabaret-des-memoires-rentree-litteraire/

Joachim Schnerf est né en 1987 à Strasbourg. Éditeur et écrivain, il a notamment publié Cette nuit (Zulma, 2018), récompensé par le Prix Orange du Livre. Le Cabaret des mémoires est son troisième roman.

Extraits :

Le long du couloir qui mène à la loge, se succèdent des coupures de journaux et des photos jaunies. Des portraits de célébrités venues se produire dans le cabaret, des paysages polonais, le Mur des Lamentations enneigé, de vieilles femmes à Haïfa concourant à l’élection de Miss Survivante de la Shoah. Certains encadrées, d’autres non, ces images annoncent le cabinet de curiosités qui se cache au fond de la loge de Rosa…

Rosa a pris sa décision, rien ne l’empêchera de mettre le feu aux vestiges qui la rattachent à ses démons, elle veut se débarrasser d’eux avant son départ. Rosa, qui a perdu son humanité pour revenir d’entre les morts, Rosa, la dernière rescapée d’Auschwitz encore vivante.

Mon grand-père racontait cette figure mystérieuse cette sœur qui hantait les images floues de sa jeunesse et qui avait disparu, après-guerre, vers l’Amérique. On ne parlait jamais d’Auschwitz, mais le nom de Rosa faisait jaillir les fours crématoires à l’heure du dessert.

Nous sommes des milliers, des centaines de milliers, à conserver ces pages de l’enfer, l’histoire des membres de nos familles marquée à l’encre de douleur.

Je ne la reverrais plus jamais, mais ses yeux familiers et son tatouage continuent pourtant de me hanter. Comme un souvenir associé à la mort de mon grand-père, comme l’unique maillon me liant au génocide juif de ce côté de ma famille.

Quand demain reviendra la lumière, que nous entrerons dans l’appartement pour la première fois tous les trois, je lui raconterai. Il y aura les berceuses, les histoires récitées d’une voix grave, et puis la Shoah. Il faudra que je trouve les mots qu’on ne m’a pas dits, car c’est le silence qui a semé en moi toutes ses névroses – pas les atrocité de l’histoire.

A quoi ressembleraient les quêtes que nous menions enfants si elles se déroulaient aujourd’hui ? La mission aurait été plus éprouvante, nous aurions essayé de la trouver avec la peur qu’elle s’éteigne avant notre arrivée, que s’éteigne la dernière rescapée d’Auschwitz encore en vie…

Il faut trouver des moyens pour raconter autrement, la troisième génération devait être capable de s’affranchir du silence imposé par ses parents et chercher la façon la plus juste de prononcer l’imprononçable. Chanter la Shoah, la mimer, la fictionnaliser, en rire.

Puis notre bébé était né et les craintes s’étaient envolées, jusqu’à ce soir et la solitude de cette nuit à les attendre. Comme s’il pouvait leur arriver quelque chose loin de moi. Comme si je craignais de ne pas me réveiller pour les accueillir. Comme si je n’étais pas prêt à dire : je suis père.

Auschwitz a industrialisé le décharnement, elle serait l’incarnation des corps multiples. Sous les projecteurs, elle est slave ou orientale, femme ou homme, âgée ou adolescente, plantureuse ou rachitique.

Mais chaque soir, selon la tradition elle ne fait qu’énumérer les histoires qu’elle ne détaillera pas, son paradoxe de survivante dévastée et de témoin silencieux.

La France, c’était le pays qui avait accueilli sa famille. Qui l’avait dénoncée. Là où survivaient les siens, les descendants de son frère à présent décédé. Et parmi eux ce jeune Samuel qui s’était mis à lui écrire.

Suis-je un père normal, à réagir ainsi ? Père, la simple pensée de ce mot m’arrête. Père, avec l’amour et les responsabilités et le reste ?

Qui sommes-nous quand les aînés ne sont plus là pour désigner le passé ? … Au moment où la dernière voix s’éteindra nous serons livrés aux obscurités.

Lu en septembre 2022

« Le Magicien » de Colm Tóibín

Je vous parle aujourd’hui d’un livre dont la couverture et le thème ont immédiatement attiré mon attention, consacré à un auteur que j’apprécie :

Résumé de l’éditeur :

Une existence hors du commun adossée à une histoire familiale extraordinaire, une œuvre littéraire majeure couronnée par le Prix Nobel, et la traversée de toutes les tragédies politiques de la première moitié du XXème siècle – voilà comment on pourrait résumer la vie de Thomas Mann en quelques mots. La prouesse du Magicien consiste à nous faire vivre de l’intérieur – comme seul le roman peut le faire – cette vie exceptionnelle.

Thomas Mann naît dans une famille de riches bourgeois hanséatiques dont il fera le portrait dans Les Buddenbrook, son premier roman qui fut aussi son premier succès. Mais le déclin de sa famille tout autant que sa quête d’un ailleurs le mène à Munich, où il épouse la riche et fascinante Katia Pringsheim. Avec et grâce à elle, il construit patiemment une œuvre protéiforme en même temps qu’un paravent de vie confortable qui le protège de ses démons : son attirance pour les hommes. Pour ses six enfants nés entre un voyage à Venise et un séjour dans un sanatorium – qui seront transposés dans La Mort à Venise et La Montagne magique – il restera à jamais ce magicien enfermé dans son bureau qu’il est interdit de déranger.

Colm Tóibín raconte avec le même bonheur la naissance de quelques chefs-d’œuvre de la littérature européenne que l’existence d’abord agitée, puis tragique, d’une grande famille, mais il excelle surtout dans l’évocation de la vie intérieure du romancier. Sa mue de grand bourgeois conservateur en intellectuel engagé face à la montée du nazisme, puis dans la douleur de l’exil, est dépeinte avec la même intensité que sa solitude et sa difficulté à être aimé. Heinrich, Klaus et Erika Mann, Christopher Isherwood, Bruno Walter, Alma Mahler et Franklin Delano Roosevelt peuplent la vie du grand écrivain et deviennent ici autant de personnages romanesques. Colm Tóibín entretisse tous ces fils littéraires, intimes, historiques et politiques dans une grande fresque qui se confond avec l’émouvant roman d’une vie : celle d’un génie littéraire et d’un homme seul qu’on appelait le magicien. 

Ce que j’en pense :

On suit la vie de Thomas Mann durant tout ce formidable récit qui s’ouvre en 1891 dans l’austère maison familiale où le patriarche le sénateur règne en maître tant sur son épouse d’origine brésilienne que sur ses enfants.

Il est prévu que Thomas reprenne l’affaire familiale à laquelle il a fait semblant de s’intéresser durant son enfance, alors qu’Heinrich veut devenir écrivain. Quand le pater familias décède, ils s’aperçoivent qu’il a déshérité tout le monde, mis l’entreprise en vente… Adieu la vie bourgeoise aisée. Le tout sous l’œil acerbe de la tante Elisabeth, la sœur du patriarche.

Vus les résultats scolaires de Thomas la famille le fait embaucher dans une compagnie d’assurance mais il préfère écrire des poèmes. Ce que sa mère a permis à Heinrich (une rente mensuelle et le financement de la publication de son premier livre) elle le lui refuse et se réfugie au piano avec Chopin dès qu’il tente d’aborder le problème.

Il finira par obtenir gain de cause, mais cette famille rigide et bourgeoise où il ne sent pas aimé, critiqué par les uns et les autres, dans cette ville bourgeoise de Lübeck, il va finir par lui régler son compte avec « Les Buddenbrock » mais il ne parlera de son projet à personne. Il veut bien montrer ses nouvelles à Heinrich mais c’est tout.

Direction Munich donc, où il fera la connaissance de Katia Pringsheim et son frère Klaus, des jumeaux au caractère fort et provocateur. Il finira par épouser Katia et fonder une famille avec elle, l’attirance pour les corps masculins, l’homosexualité latente, il réussit à les enfouir le plus profondément possible.

On va suivre toute la famille, Thomas, Katia et leur progéniture durant les grandes épreuves de la première guerre mondiale, la ferveur patriotique de l’époque, puis le désastre de la défaite, la révolution de Munich, la montée du nazisme, la nuit de cristal, la nécessité de l’exil car la famille Mann n’est pas bien vue par les nazis, prix Nobel ou non, car les prises de position de Klaus et Erika pro communistes ne peuvent qu’attirer le courroux hitlérien.

Il ne pouvait imaginer, comme beaucoup de ses compatriotes à l’époque, que ceux qu’il considérait comme des « voyous en uniforme » pourraient un jour tenir l’Allemagne sous leurs bottes.

L’idée d’un avenir des nazis dans la politique allemande, sous quelque forme que ce soit, ne valait même pas qu’on s’y attarde. Les nazis avaient surgi de nulle part et ils ne tarderaient pas à disparaître…

Ce sera donc l’exil forcé, la Suisse, les USA, où il sera bien accueilli au départ, dans la mesure il ne s’exprime pas sur la nécessité d’entre en guerre, on l’adule, mais il reste un Allemand et les migrants venus d’Allemagne commencent à lasser le brave peuple (cela n’a guère changé) …

La vie de Thomas Mann est pavée de tragédies, le suicide de ses sœurs Carla et Lula, plus tard les addictions de Klaus… Ses relations avec ses enfants sont houleuses, et il prend constamment le parti de ne rien faire, se réfugier dans son bureau, ou ne pas se prononcer sur les évènements. Aux USA, on peut comprendre car il est surveillé mais il en est de même dans sa vie de famille, ce qui désarme parfois le lecteur.  Force est cependant de reconnaître qu’il en est conscient.

Thomas écrit son journal régulièrement, lui confie ses réflexions sur la société, la politique, mais également sa fascination pour les corps masculins. Il est rangé dans un coffre mais il tremble à la pensée qu’il puisse tomber aux mains des nazis et que ceux-ci l’exploitent pour prouver le caractère dégénéré de l’écrivain (davantage d’ailleurs que ce que pourrait en penser ses lecteurs) et il aura du mal à sauver ce journal qui va servir d’inspiration à Colm Tóibín pour écrire ce récit.

On rencontre aussi des musiciens qui ont fui le régime, l’exubérante Alma Mahler et ses multiples mariages, et son appétence pour les ragots, Schoenberg, Brecht, le chef d’orchestre Bruno Walter, Einstein et beaucoup d’autres …

Deux moments forts dans cette lecture : 1911 Venise où il va regarder Mahler dirigeait les musiciens et une rencontre à l’hôtel va être à l’origine de « Mort à Venise » et la découverte de la récidive de la tuberculose de Katia qui va prendre la direction du sanatorium de Davos durant plusieurs mois, laissant Thomas en prise directe avec ses enfants terribles notamment les aînés Klaus et Erika. Cette période constituera la trame du magnifique roman « La montagne magique ».

Colm Tóibín nous permet de revisiter toute l’histoire de l’Allemagne, la fragilité de l’Unité Allemande, les guerres, la guerre froide qui se met en place mais aussi la culture de ce pays, les particularités de la société protestante marchande austère car Thomas est né en 1875 alors manifester ses fragilités, son homosexualité, sa bisexualité du moins, était impensable. Quand on apprécie une œuvre, il arrive que découvrir la personnalité de son auteur puisse entraîner des désillusions mais j’ai apprécié l’homme que j’ai rencontré avec ses forces et ses faiblesses, même si parfois il m’a quelque peu agacée parfois. Il n’est pas nécessaire d’aimer les livres de Thomas Mann pour apprécier ce pavé de 608 pages car on fait un beau voyage.

J’aime beaucoup Thomas Mann que j’ai découvert avec « Mort à Venise » (lu au moins deux fois) « Tristan » et surtout un immense coup de cœur il y a quelques années pour « La montagne magique » que je voudrais relire dans sa nouvelle traduction. Il faudrait maintenant que je sorte « Les Buddenbrock » de ma liseuse spéciale « classiques ». Cette lecture était donc une évidence pour moi. Par contre j’hésite à me lancer dans « Le Docteur Faustus » car le dodécaphonisme ne m’attire pas du tout.

Un dernier mot : le titre du livre « Le Magicien » est inspiré du fait que Thomas Mann aimait faire des tours de magie devant ses enfants et plus tard ses petits-enfants qui eux-mêmes le surnomment ainsi et il lui convient parfaitement.

Comme Colm Tóibín le précise, dès le départ, il s’agit d’un roman, inspiré du journal de Thomas Mann mais également d’une bibliographie intéressante dont seulement quelques ouvrages ont été traduits en français.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions qui m’ont permis de découvrir ce roman (qui sera je l’espère salué par la critique comme par les lecteurs) et la plume de son auteur dont j’aimerais bien découvrir « Le Maître » consacré à Henry James.

#LeMagicien #NetGalleyFrance !

Colm Tóibín est né en Irlande en 1955. Auteur de dix romans, finaliste du Booker Prize pour Le Maître, son roman biographique consacré à Henry James, le grand public le découvre avec la publication de Brooklyn. L’adaptation cinématographique de ce dernier titre connut un grand succès en 2015 et fut nommé aux Oscars. Il est également l’auteur de plusieurs livres d’essais et de deux recueils de nouvelles.

Extraits :

Le soir, quand le sénateur s’était absenté pour une réunion, ou à l’heure d’aller au lit, quand Thomas et Heinrich étaient en pyjama après les devoirs et le dîner, leur mère leur parlait de son pays natal, le Brésil, un pays si vaste que nul ne savait combien il comptait d’habitants ni quelle pouvait bien être la physionomie de certains d’entre eux ou la langue qu’ils parlaient…

Thomas éprouvait une tristesse lancinante à la pensée que tout le labeur des Mann à Lübeck allait à présent être anéanti. L’ère de la famille était révolue. Où qu’ils aillent dans le monde, les Mann de Lübeck ne seraient plus jamais reconnus comme ils l’avaient été du vivant du Sénateur.

Quelque chose lui apparut alors. Il vit dans son entièreté le roman auquel il songeait depuis un certain temps. Il allait se réinventer lui-même dans le rôle d’un enfant unique et il transformerait sa mère en une riche héritière allemande délicate et musicienne. Il ferait de sa tante Elisabeth une héroïne fantasque. Le héros ne serait pas une personne. Ce serait la firme familiale elle-même…

Mes parents aiment la musique, les livres, la peinture et la compagnie des gens d’esprit, tout comme mes frères et tout comme moi. Il est impossible de réduire tout cela à une religion que nous ne pratiquons même pas. C’est une idée absurde.

Voilà la cause de la guerre (14/18). Et l’Allemagne était devenue puissante non seulement par son armée et son industrie, mais par la conscience approfondie qu’elle avait de son âme singulière, par la sombre intensité de son auto-questionnement.

Mais la nuit précédant l’annonce (du Prix Nobel) il resta éveillé à penser combien il convoitait ce prix et combien cette convoitise constituait à ses yeux un défaut de caractère ; le prix lui apporterait peut-être des lecteurs, mais il lui attirerait aussi des ennuis…

Ce prix équivalait à une condamnation des forces obscures qui menaçaient l’Allemagne… Le prix le marquait encore un peu plus aux yeux des nazis. La forme de culture qu’il représentait depuis la fin de la guerre – bourgeoise, cosmopolite, équilibrée, dépassionnée – était précisément celle qu’ils cherchaient le plus à détruire.

Mais cette soirée à Berlin l’avait alerté, comme rien d’autre jusque-là, sur le fait qu’il n’était pas protégé par son statut de grand écrivain. Il n’était plus autorisé à dire ce qu’il pensait quand il le voulait. Son Allemagne, celle à laquelle il vouait ses séances de lecture, avait perdu sa place centrale.

Thomas perdait peu à peu espoir en une possible chute du régime. Les nazis n’étaient pas comme mes poètes de la révolution de Munich. C’étaient des voyous qui avaient pris le pouvoir sans perdre leur emprise sur la rue.

Peut-être valait-il mieux ne rien faire ? Le temps de se coucher il avait acquis la certitude que c’était le bon parti à prendre. Mais il ignorait si ses motifs étaient purs ou non s’il avait décidé de ne pas agir pour s’éviter des ennuis personnels ou pour des raisons plus valables.

Mais, au-delà de son bureau s’étendait un pays étranger. L’Amérique ne lui appartenait pas, pas plus qu’à Katia ; ils étaient trop vieux pour opérer la transformation. Au lieu de s’adapter à la nouveauté ou d’apprendre à apprécier les vertus du nouveau pays, ils vivaient un deuil.

Thomas fut frappé par la pensée que depuis 1933, il ne lui était pas arrivé une seule fois de s’octroyer la liberté d’être vraiment impoli avec quelqu’un. La difficulté quotidienne de l’exil tenait pour partie à cette obligation permanente de sourire et de ne presque pas parler…

Il avait été trompé par la surface lisse de l’existence, qui lui avait paru provisoirement stable. Il avait mis en garde ses contemporains quant aux intentions de Hitler, mais en dépit de tous les signes qui s’amoncelaient, il n’avait pas imaginé la guerre si proche.

Mais la vérité, à présent, était qu’il n’était plus le bienvenu, et qu’il ne soutenait plus aucune des causes défendues par l’Amérique. S’élever publiquement contre la façon paranoïaque dont le pays se refermait sur lui-même lui donnait peut-être un sentiment de valeur morale, mais c’était une pose, au même titre que toutes celles qu’il avait adoptées au cours de sa vie.

Lu en septembre 2022

« American Dirt » de Jeanine Cummings

J’ai noté ce roman sur mes tablettes lors de sa sortie, mais vue l’ampleur de ma PAL j’avais remis à plus tard, mais quand les éditions 10/18 l’ont proposé sur NetGalley je me suis dit que c’’était le moment de tenter ma chance :

Résumé de l’éditeur :

Libraire à Acapulco au Mexique, Lydia mène une vie calme avec son mari journaliste Sebastián et leur famille, malgré les tensions causées dans la ville par les puissants cartels de la drogue. Jusqu’au jour où Sebastián, s’apprêtant à révéler dans la presse l’identité du chef du principal cartel, apprend à Lydia que celui-ci n’est autre que Javier, un client érudit avec qui elle s’est liée dans sa librairie… La parution de son article, quelques jours plus tard, bouleverse leur destin à tous.

Contrainte de prendre la fuite avec Luca, son fils de huit ans, Lydia se sait suivie par les hommes de Javier. Tous deux vont alors rejoindre le flot de migrants en provenance du sud du continent, en route vers les États-Unis, devront voyager clandestinement à bord de la redoutable Bestia, le train qui fonce vers le Nord, seront dépouillés par des policiers corrompus, et menacés par les tueurs du cartel…

Porté par une écriture électrique, American Dirt raconte le quotidien de ces femmes et de ces hommes qui ont pour seul bagage une farouche volonté d’avancer vers la frontière.

Ce que j’en pense :

On fait la connaissance de Lydia qui s’investit à fond dans sa librairie, discutant avec ses clients pour les conseiller au mieux et leur faire découvrir les livres et les auteurs qu’elle aime. Son mari Sebastian est journaliste et travaille sur les cartels, dénonçant les meurtres, les enquêtes qui n’aboutissent pas. Ils ont un fils Luca et vivent en harmonie avec leur famille, donc tout va bien pour eux pourrait-on dire.

Un homme devient un client assidu de la librairie et surtout de la libraire ; ils échangent sur les auteurs qui leur plaisent. Et Lydia tombe sous le charme de cet homme qui évoque sa famille, l’amour qu’il porte à sa fille… Mais, il s’avère que cet homme, séducteur, manipulateur de grande classe n’est autre que Javier, chef du nouveau cartel et Lydia découvre que Sebastian enquête sur lui. Lorsque l’article sur Javier est publié, c’est le carnage lors d’une fête de famille.

Lydia parvient à rester en vie et à sauver son fils et c’est l’exode qui commence avec toutes les souffrances qui l’accompagnent, alors que la tête de Lydia est mise à prix. Elle devient un « migrante » comme tant d’autres.

Elle apprend à se tenir sur ses gardes à sauter sur le toit des wagons de marchandise en marche, au risque de tomber, se fracasser le corps, et même y laisser la vie, et d’encourager Luca à faire de même alors qu’elle était une mère poule à peine quelques jours auparavant. Une fois parvenu sur le toit, il faut ensuite s’attacher solidement, attacher le sac de voyage pour ne pas tomber, ne pas bouger surtout si un tunnel approche. Ce fameux train que les migrants ont surnommé la Bestia

Les différentes façons de mourir à bord de la Bestia sont plus épouvantables les unes que les autres ; vous pouvez être écrasé entre deux wagons quand le train emprunte une courbe. Vous pouvez vous endormir, tomber du toit, être aspiré sous les roues, avoir les jambes sectionnées…

Ce livre nous permet de découvrir le long calvaire des migrants sur les routes de l’exil, la nécessité de se cacher, d’être constamment sur la défensive pour ne pas être reconnus, pour Lydia, comment on peut devenir un « migrante » du jour au lendemain alors qu’on menait une vie agréable. On découvre aussi la manière dont les flics pourris de tous bords rançonnent prennent jusqu’au dernier sous le peu d’argent qu’ils ont emporté avec eux pour payer les passeurs, les viols notamment quand dans le cortège il y a de jolies (trop jolie) jeunes filles et comment elles sont traumatisées à vie.

Je connaissais bien le sort des migrants qui fuient le Honduras, le Venezuela, entre autres pour fuir la misère sociale la pauvreté, ainsi que les méthodes des cartels au Mexique qui tuent en toute impunité, chacun se souvient des étudiants qui ont disparus sans laisser de traces il y a quelques années à peine, mais c’est autre chose de suivre une famille traquée, de marcher avec elle la nuit, la peur au ventre, parfois sous une pluie diluvienne pour échapper à la police des frontières la Migra, aux narcotrafiquants, repentis ou non, qui infiltrent les groupes de migrants, puis le mur trumpien et les cow-boys suprématistes blancs qui vont à la chasse aux migrants la nuit…

On apprend également beaucoup de choses sur les tatouages des narcotrafiquants, leur signification, ce qui permet de les identifier.

Ce livre est bien écrit, de la manipulation du chef de cartel, pervers narcissique, pour séduire une femme lettrée et se faufiler vers son époux journaliste, en passant par les familles qui cherchent leurs disparus pour pouvoir enfin faire leur deuil, en passant par la route elle-même car on se la représente vraiment très bien en mettant nos pas dans les leurs.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions 10/18 qui m’ont permis de découvrir ce roman et de découvrir la plume de son auteure.

#AmericanDirt #NetGalleyFrance !

9/10

Jeanine Cummins vit à New-York avec son mari et leurs trois enfants. Elle est l’auteure de trois romans, dont American Dirt est le premier traduit en français.

Extraits :

… ces conflits restent purement symboliques. Le taux d’affaires criminelles non résolues au Mexique dépasse les quatre-vingt-dix pour cent. L’existence d’une Policia en tenue constitue un contrepoids illusoire à l’impunité réelle du cartel.

Mais, à présent, les cartels assassinaient un journaliste mexicain presque chaque semaine, et Lydia jugeait plus sévèrement l’intégrité de son mari. Elle lui trouvait un côté moralisateur égoïste. Sebastian vivant lui importait plus que ses solides principes.

Il faudra organiser une cérémonie funéraire dès qu’ils seront en sécurité. Luca aura besoin de ce rituel, une méthode pour modeler son chagrin en quelque chose sur quoi il pourra exercer une certaine maitrise. Elle contemple l’étendue de cette tâche, mais pour le moment, elle doit s’en tenir à son mantra : n’y pense pas, n’y pense pas, n’y pense pas.

Bien calée dans sa chaise, Lydia observe son fils, perdu dans la contemplation d’une silhouette pourpre allongée qui plane sur le mur au-dessus d’eux. Migrant. Comment lui appliquer ce mot ? Pourtant c’est ce qu’ils sont, c’est ainsi que ça arrive. Ils ne sont pas les premiers à partir. Acapulco se vide de ses habitants.

Dans les trains, les uniformes représentent rarement ce qu’ils sont censés représenter. La moitié des gens qui se prétendent migrants, coyotes, ingénieurs des chemins de fer, policiers, ou membres de la migra, (police migratoire) travaille pour le cartel. Tout le monde touche des pots-de-vin.

Un an avant le meurtre de Sebastian, le Mexique était devenu le pays le plus mortel pour les journalistes, autant qu’une zone de guerre. Autant que la Syrie ou l’Irak.

Dans les mois à venir, Luca regrettera parfois d’avoir, les premiers jours, gaspillé son chagrin, de ne pas s’être laissé davantage abattre. Parce que, au fur et à mesure que l’oubli s’ancrera en lui, il aura l’impression de commettre une trahison.

En écoutant Rebecca lui révéler ces bribes d’histoires qu’elle connaît, Luca commence à comprendre que, si tous les migrants partagent une chose, c’est la solidarité qui existe entre eux bien qu’ils viennent de pays différents que leurs situations sociales soient différentes, qu’ils soient pauvres ou bourgeois, cultivés ou illettrés…

Ils voyageront ensemble tous les quatre, Lydia, Luca, Rebecca et Soledad, aussi longtemps que ce sera possible. Tant de choses se sont passées que chaque heure de ce voyage semble valoir une année mais il y a plus encore. Ce qui les unit, c’est le partage d’une expérience indescriptible. Quoi qu’il arrive, personne d’autre qu’eux ne comprendra totalement l’épreuve qu’a représenté ce pèlerinage, les individus qu’ils ont rencontrés, la peur qui les accompagne, le chagrin et la fatigue qui les dévorent.

Assis dos à dois avec Mami, Luca a tout le temps de réfléchir à cette situation étrange qui fait qu’un migrante passe plus de temps à l’arrêt qu’à marcher. Leurs vies sont devenues un cycle erratique de mouvement et de paralysie.

Lu en août 2022

« La Bibliomule de Cordoue » de Wilfrid Lupano & Léonard Chemineau

Je vous parle aujourd’hui d’un roman graphique que j’ai eu très envie de lire après l’avoir découvert sur le blog de Belette  « the Cannibal Lecteur », alors j’ai attendu patiemment qu’il soit disponible à la bibliothèque :

Résumé de l’éditeur :

Califat d’Al Andalus, Espagne, année 976.

Voilà près de soixante ans que le califat est placé sous le signe de la paix, de la culture et de la science. Le calife Abd el-Rahman III et son fils al-Hakam II ont fait de Cordoue la capitale occidentale du savoir. Mais al-Hakam II meurt jeune, et son fils n’a que dix ans. L’un de ses vizirs, Amir, saisit l’occasion qui lui est donnée de prendre le pouvoir. Il n’a aucune légitimité, mais il a des alliés. Parmi eux, les religieux radicaux, humiliés par le règne de deux califes épris de culture grecque, indienne, ou perse, de philosophie et de mathématiques. Le prix de leur soutien est élevé : ils veulent voir brûler les 400 000 livres de la bibliothèque de Cordoue. La soif de pouvoir d’Amir n’ayant pas de limites, il y consent.

La veille du plus grand autodafé du monde, Tarid, eunuque grassouillet en charge de la bibliothèque, réunit dans l’urgence autant de livres qu’il le peut, les charge sur le dos d’une mule qui passait par là et s’enfuit par les collines au nord de Cordoue, dans l’espoir de sauver ce qui peut l’être du savoir universel. Rejoint par Lubna, une jeune copiste noire, et par Marwan, son ancien apprenti devenu voleur, il entreprend la plus folle des aventures : traverser presque toute l’Espagne avec une « bibliomule » surchargée, poursuivi par des mercenaires berbères.

Cette fable historique savoureuse écrite par Wilfrid Lupano (Les Vieux Fourneaux, Blanc Autour, …) et servie par le trait joyeux de Léonard Chemineau (Le Travailleur de la nuit, Edmond, …), fait écho aux conflits, toujours d’actualité, entre la soif de pouvoir et la liberté qu’incarne le savoir.

Ce que j’en pense :

Grand conciliabule dans le palais du Calife à Cordoue, où le vizir, Amir, veut s’accaparer le pouvoir, mais pour cela il a besoin de l’aide et du soutien des religieux qui imposent leur condition : brûler tous les livres de l’immense bibliothèque, ne gardant que les livres concernant l’Islam.

En effet nous sommes en 976, le Calife al-Hakam II est mort jeune et son fils n’a que dix ans, soumis à la volonté d’Amir, qui utilise tous sortes de stratagèmes pour le maintenir à distance du pouvoir et du peuple.

Al-Hakam II tout comme son père Abd el-Rahman III avant lui étaient de fins lettrés, férus de culture grecque, perse, indienne, de philosophie comme de sciences d’où cette imposante bibliothèque qui rassemble près de quatre cent mille ouvrages.

La décision de ce gigantesque autodafé est prise au grand dam de Tarid qui veille sur la bibliothèque et court retrouver Lubna, esclave noire copiste pour qu’elle l’aide à sauver le plus grand nombre possible de livres. Mais comment les transporter ?

Au même moment, arrive au pied des remparts de la ville, Marwan qui fut autrefois un apprenti de Tarid, et qui s’est enfui quelques années auparavant en lui volant un ouvrage précieux. Il est venu rendre le livre, en compagnie d’une mule récalcitrante. A la suite d’un télescopage, Lubna assomme Marwan, le ligote et s’empare de la mule sur laquelle elle va charger les livres avec Tarid. Et les voilà partis : quitter Cordoue et trouver un lieu où ils seront accueillis et pourront cacher les ouvrages.

Bien évidemment la tête de Tarid est mise à prix et le vizir va envoyer ses troupes à sa recherche…

Ce roman graphique nous raconte l’épopée de ce trio avec une mule qui n’en fait qu’à sa tête, rue dans les brancards, notre Bibliomule est en quelque sorte l’ancêtre du bibliobus, ce qui nous entraîne dans un voyage à travers Al Andalus, et les régions qui l’entourent, voyage à travers l’histoire très riche de ce califat, mais aussi promenade parmi les érudits de l’époque.

J’aime beaucoup l’Andalousie et sa riche histoire, les influences d’Al Andalous, tant au niveau architectural que culturel, et la Reconquista sous la férule d’Isabelle la Catholique alors je me suis régalée. Cette histoire est tellement d’actualité, la persécution des lettrés, des intellectuels, les autodafés, les destructions de culture sont la panacée des dictateurs de tous poils, (cf. les Talibans, Daech actuellement mais aussi la destruction des livres des auteurs juifs lors de la nuit de cristal etc. La liste est longue.

J’ai particulièrement goûté l’appétence de notre Bibliomule pour l’abrégé de calcul du mathématicien Al-Khuwarizmi, dont le nom va inspirer l’algèbre le mot logarithme… on comprendra pourquoi en temps opportun !

J’ai retrouvé la truculence de Wilfrid Lupano dont j’aime tant « Les Vieux Fourneaux » et les dessins de Léonard Chemineau dont je découvre l’univers. Ce roman graphique est un magnifique objet avec la tranche bleu nuit, comme les livres anciens. Tout est raffiné et c’est superbe idée de cadeau.

Vous l’avez compris, cette lecture a été jubilatoire… et ce bel objet figure entête de liste sur ma liste au Père Noël!!!

Un autre avis chez Belette : https://thecanniballecteur.wordpress.com/2021/12/28/la-bibliomule-de-cordoue-wilfrid-lupano-et-leonard-chemineau/

Quelques planches :

Encore une fois je suis désolée de la médiocrité des photos, il faut absolument que je ressorte mon appareil photo…

Lu en août 2022

« Les gens de Bilbao naissent où ils veulent de Maria Larrea

Je vous parle aujourd’hui d’un livre et d’un sujet qui m’est cher à plus d’un point de vue :

Résumé de l’éditeur :

L’histoire commence en Espagne, par deux naissances et deux abandons. En juin 1943, une prostituée obèse de Bilbao donne vie à un garçon qu’elle confie aux jésuites. Un peu plus tard, en Galice, une femme accouche d’une fille et la laisse aux sœurs d’un couvent. Elle revient la chercher dix ans après. L’enfant est belle comme le diable, jamais elle ne l’aimera.

Le garçon, c’est Julian. La fille, Victoria. Ce sont le père et la mère de Maria, notre narratrice.

Dans la première partie du roman, celle-ci déroule en parallèle l’enfance de ses parents et la sienne. Dans un montage serré champ contre champ, elle fait défiler les scènes et les années : Victoria et ses dix frères et sœurs, l’équipe de foot du malheur ; Julian fuyant l’orphelinat pour s’embarquer en mer. Puis leur rencontre, leur amour et leur départ vers la France. La galicienne y sera femme de ménage, le fils de pute, gardien du théâtre de la Michodière. Maria grandit là, parmi les acteurs, les décors, les armes à feu de son père, basque et révolutionnaire, buveur souvent violent, les silences de sa mère et les moqueries de ses amies. Mais la fille d’immigrés coude son destin. Elle devient réalisatrice, tombe amoureuse, fonde un foyer, s’extirpe de ses origines. Jusqu’à ce que le sort l’y ramène brutalement. A vingt-sept ans, une tarologue prétend qu’elle ne serait pas la fille de ses parents. Pour trouver la vérité, il lui faudra retourner à Bilbao, la ville où elle est née. C’est la seconde partie du livre, où se révèle le versant secret de la vie des protagonistes au fil de l’enquête de la narratrice.

  
Stupéfiant de talent, d’énergie et de force, Les gens de Bilbao naissent où ils veulent nous happe dès le premier mot. Avec sa plume enlevée, toujours tendue, pleine d’images et d’esprit, Maria Larrea reconstitue le puzzle de sa mémoire familiale et nous emporte dans le récit de sa vie, plus romanesque que la fiction. Une histoire d’orphelins, de mensonges et de filiation trompeuse. De corrida, d’amour et de quête de soi. Et la naissance d’une écrivaine.

Ce que j’en pense :

L’histoire s’ouvre à Bilbao dans les années 40 avec la naissance d’une petite fille Victoria qui est confiée à un orphelinat où elle attendra en vain d’être adoptée jusqu’au jour où se mère biologique vient la chercher, geste qu’elle regrette immédiatement, consciente du danger que représente la beauté de la petite fille, qui aura du mal à trouver sa place parmi les autres membres de la fratrie. « Victoria, c’est ma mère » nous dit l’auteure.

Julian, lui est le fils d’une prostituée obèse que ne l’aime pas et le confie aux Jésuites. « Julian c’est mon père ».

Ces deux êtres grandissent sans amour, abandonnés à la naissance et réintégrés dans leur famille, mais le mal est fait. C’est le coup de foudre, ils se marient et vont partir pour la France. Mais, ils n’arrivent pas à avoir d’enfants, alors un médecin espagnol va leur proposer l’adoption. Ainsi Maria entre dans leur vie alors que le couple bat de l’aile, Julian sombrant dans l’alcoolisme et la violence, Victoria se réfugiant dans le silence…

On retrouve ensuite Maria, parvenue à l’âge adulte, metteur en scène, qui multiplie les conduites à risque avant de rencontrer Robin et fonder une famille. Elle sent confusément qu’il manque quelque chose dans l’histoire familiale et c’est une tarologue qui lui assène qu’il y a des mystères autour de sa naissance. Ainsi commence la quête des origines, le besoin de savoir d’où elle vient.

Tout est réussi dans ce livre, autofiction comme souvent lorsqu’il s’agit d’un premier roman. Maria Larrea évoque l’abandon et l’adoption du côté de l’enfant comme celui des parents, pose les bonnes questions : comment surmonter la stérilité, l’incapacité à être mère et à être père, ce qui peut être vécu comme une impuissance, le chemin vers les souterrains de l’adoption qui nous emmène ici vers un trafic d’enfants au moment du Franquisme : on prend les enfants des Républicains pour les confier aux bons catholiques, ou ceux des filles de bonne famille qui ont « fauté ».

Quand je sus pour mon adoption, je compris que l’adolescente que j’avais été, ma crise et mon rejet, il les avait très mal vécus, lui, le père adoptif, l’homme qui n’avait pas fécondé. Je me disais qu’il n’avait pas dû se sentir reconnu ou validé…

Elle décrit bien la difficulté de montrer son affection en tant que parent lorsqu’on a été soi-même abandonné, comment on donne l’amour qu’on n’a pas reçu, quand on a été victime d’inceste comme Victoria par exemple.

J’ai aimé la quête de Maria pour trouver ses origines, ses recherches sur Internet pour trouver d’autres enfants nés dans les mêmes conditions, les tests génétiques, la levée du secret car ces enfants « volés » à leurs parents ont été inscrits directement sur les livrets de famille, comme des naissances « normales » et non comme abandonnés et confiés à l’adoption.

Maria Larrea parle très bien du non-dit, du secret de la naissance, à une certaine époque on disait aux enfants qu’ils avaient été adoptés très tard ce qui n’était pas sans conséquence. Elle réussit plutôt bien à se construire, évoque sa crise d’adolescence, sa rébellion contre ses parents adoptifs, son père qui travaille dans un théâtre, sa mère qui fait des ménages, perfectionnistes, les vacances chaque été en Espagne dans l’appartement qu’ils ont acheté….

J’ai aimé aussi la manière délicate dont l’auteure évoque l’immigration, le déracinement, le fait de reconstruire sa vie dans un pays qu’on ne connait pas, bien faire son travail en essayant de ne passer inaperçu, les réflexions des autres enfants à l’école…

Le gynécologue est quand même haut en couleur, persuadé d’avoir tous les droits sur les mères auxquelles il arrache leur bébé, moyennant finance bien sûr, il n’y a pas de petit profit, et n’hésite pas à accompagner les adoptants jusqu’à la frontière car les bébés n’ont pas d’existence légale, mais comme il a l’autorité nécessaire, tout passe…

Petit clin d’œil pour finir au titre de ce livre qui m’a tout de suite attirée et si vous croisez sa route surtout n’hésitez pas que le thème de l’adoption vous touche ou non et comme le dit si bien  l’auteure :

J’inventerai mon histoire, car Les gens de Bilbao naissent où ils veulent dit le dicton. Ils soulèvent des pierres, ils tronçonnent des arbres ils sont plus forts que les actes de naissance, les Basques.

Ce récit sonne très juste, et il m’a énormément touchée, car je connais l’aventure de l’adoption qui n’a rien d’un long fleuve tranquille et je me suis identifiée curieusement aux deux rôles, car entre dans l’intimité de Maria c’était mieux comprendre certains comportements, pourquoi on ne se sent pas légitimes souvent, un peu usurpateur parfois, même quand tout se passe légalement…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont fait une nouvelle fois confiance en me permettant de découvrir ce roman, véritable coup de cœur, et son auteure.

#LesgensdeBilbaonaissentoùilsveulent #NetGalleyFrance !

Maria Larrea est née à Bilbao en 1979. Elle grandit à Paris où elle suit des études de cinéma à La Fémis. Elle est réalisatrice et scénariste.

Extraits :

Malgré sa troublante beauté, Victoria n’avait pas confiance en elle, elle doutait de sa capacité à se faire adopter. Elle essaya à maintes reprises d’être encore plus gentille, plus charmante lors des visites mais cela empirait son cas. Elle priait alors chaque soir à voix basse dans son lit… …Elle se tenait pour seule responsable de l’échec cuisant de son adoption. Elle ne priait pas assez, pas avec assez de ferveur, pas assez gentille, pas assez intelligente, pas assez bonne.

Petite fille, j’avais une maladie secrète. Dès que je restais trop longtemps chez moi, je fouillais. Nerveusement. Tout le temps. Partout. J’avais l’instinct d’un trésor caché. Ou bien alors j’avais été rongeur dans une vie antérieure.

Dans la commode, au milieu des dessous et des chemises de nuit de ma mère, je m’arrêtais toujours pour relire le livret de famille, déplier les vieux papiers consulaires, traduits et tamponnés. Ces vestiges espagnols me rappelaient mes origines mais aussi, parce qu’ils paraissaient si vieux, ridés, presque transparents, la fuite de mes parents et leur vie d’avant.

Les onze enfants de Dolores et Santiago formaient l’équipe de foot du malheur. Victoria était la gardienne des buts, elle encaissait les coups. Son retour dans le giron maternel avait été une punition, sa propre mère la haïssait et ne s’en cachait pas. Son père, pêcheur abruti par l’eau-de-vie, la cervelle aussi salée que la morue, la désirait. Victoria se sacrifiait sur l’autel du désir paternel en pensant sauver sa fratrie innocente des mêmes assauts. Comme un animal en cage, elle connaissait les parades pour leur éviter ce sort douloureux.

Pour mes débuts de metteur en scène, je décidai de travailler sur mes souvenirs d’enfance, réalisatrice en herbe filmant platement son nombril. Je cherchais une explication à ma première partie de vie chaotique et violente et me servait de ma caméra pour tenter de fixer le cannage de ma chaise généalogique.

Déchirure du périnée complet compliquée. Blessure du jour où je deviens mère, blessure de naissance et de vie. Je pressens que cette complication possède un sens caché. Je l’énonce cette fois-ci à voix haute dans la salle d’accouchement en disant à Robin un jour je comprendrai pourquoi.

Mon origine est trouble. Je le comprends. Je ne savais rien de plus mais je pressentais que ce qui suivrait serait colossal.

Nous sommes une micro famille, trois personnes, loin des attaches, peu d’amis, nos seuls contacts sont ceux du travail et des beuveries. Mes indices : je suis fille unique, mon père borderline, ma mère sous camisole chimique. J’avais de quoi pencher vers le secret de famille, l’adultère, l’amant d’un soir.

Mon objectif : écrire un film, une longue histoire pour ensuite réaliser mon premier long-métrage. Écrire une fiction, alors que je venais de découvrir que j’en était une…

Après des mois de recherche, je trouvais une première personne, puis une autre, encore. Tous nés et adoptés à Bilbao, la même décennie que moi. Je nous voyais comme un amas, tas de chair jetée aux ordures, électrons libres connectés par le wifi.

Mineure et femme, en Espagne c’était être moins que rien. On lui prit son enfant par la force et le donna à l’adoption …  tout avait commencé avec les républicaines enceintes, emprisonnées pendant la guerre civile. Elles avaient donné de la suite dans les idées aux tortionnaires franquistes qui, sous couvert de morale chrétienne, planqués dans les ténèbres de l’Opus Dei, se mirent à leur prendre leur progéniture. Après la guerre, certains ont continué à monnayer pour des bébés.

Je tairais encore un peu mes rustres parents, ceux qui ne possédaient rien et m’ont tout donné. Je veux les protéger Julian et Victoria, du jugement trop hâtif sur leurs manquements, leurs maladresses et leur pauvreté, mon seul héritage fut leur amour.

Et je sais désormais ce que je dois à ma mère biologique : avoir rencontré Victoria. C’est peut-être la seule chose dont je lui sois reconnaissante, m’avoir abandonnée.

Lu en août 2022

« Astra Saga T1: l’or des Dieux de Philippe Ogaki

Je vous parle aujourd’hui d’une BD que j’ai choisie sur NetGalley, alléchée par la couverture et intriguée par le résumé :

Résumé de l’éditeur :

Astra Saga, par Philippe Ogaki, est la rencontre entre la science-fiction et la mythologie nordique. Une série de space opera graphiquement ambitieuse et soutenue par un contenu en réalité augmentée encyclopédique.

Un cargo spatial traverse l’espace profond. A son bord une cargaison des plus précieuses qui ne doit surtout pas tomber entre de mauvaises mains car les forces politiques qui régissent la galaxie pourraient changer drastiquement de camps et ainsi le cours de l’histoire. Une escouade de soldats dragons mandatée par l’empire aborde le cargo et perce sa coque épaisse en quête de l’Or Sacré.

Ce que j’en pense :

Une fois n’est pas coutume, j’ai eu envie de me lancer dans une BD de SF du style Star Wars : la couverture était tellement tentante !

On se retrouve donc entraîné, en l’an 3525 à la suite d’un cargo spatial convoité pour sa riche cargaison, ce qui va déclencher une guerre spatiale. A la tête de la manœuvre, un général qui envoie ses troupes, ses dragons, au casse-pipe à la manière de Napoléon et ses grognards par exemple. On se promène dans des galaxies éloignées aux noms savoureux, dans différentes temporalités, qui nécessite qu’on n’accroche pour ne pas perdre le fil. De surcroît, les légendes sont difficiles à lire, il faut décrypter, ce qui ajoute de l’irritation.

J’ai beaucoup aimé les couleurs, les dessins m’ont quand même déroutée, et malgré l’envie de me retrouver parmi les Ases, les mythes nordiques je n’ai pas réussi à me sentir captivée par ces combats intergalactiques ce qui n’est pas particulièrement surprenant étant donné que Star Wars n’a jamais été ma tasse de thé.

Alors, mauvais timing ? il faut une conjonction des planètes pour qu’une lecture prenne ou non. Une expérience intéressante, donc, mais qui ne me donne pas trop envie de lire le deuxième tome. Il est possible aussi que le contexte de guerre en Ukraine, le Tsar tout puissant de toutes les Russies et la manière dont il jour sur le risque nucléaire, et le chantage sur l’approvisionnement en gaz occupent trop mon esprit pour me laisser aller à une fiction….

Un petit détail anecdotique : j’ai oublié de télécharger la BD à   temps sur NetGalley et pour pouvoir rendre ma copie à temps, j’ai dû l’acheter en version classique…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Delcourt BD qui m’ont permis de découvrir cette BD et son auteur.

#AstraSaga #NetGalleyFrance !

4/10

Quelques planches :

Elles sont de piètre qualité, j’en suis désolée…

Lu en août 2022

« Dis-moi pour qui j’existe » d’Abdourahman A.Waberi

Ayant beaucoup aimé « Pourquoi tu danses quand tu marches » le précédent livre de l’auteur, découvrir le livre dont je vous parle aujourd’hui était une évidence :

Résumé de l’éditeur :

Aden est un professeur épanoui et un père heureux.

Mais la maladie subite de sa fille réveille des souffrances anciennes. Lui aussi, enfant, est tombé malade et soudain, son corps se souvient de tout : de la vie à Djibouti, du garçon solitaire qu’il était, de la seule douceur d’une grand-mère, du réconfort des livres.

Chaque jour, il téléphone et écrit à sa fille. Il lui raconte les paysages de sa jeunesse, convoque les mânes de ses ancêtres, faiseurs de pluie ; elle lui parle de son quotidien, l’impatience de courir à nouveau. Le père retranscrit leurs mots pour garder une trace de la lutte et vaincre le mal grâce à ce qu’ils ont de plus précieux : l’espoir.

Un roman bouleversant qui sonde l’enfance, sa part heureuse et sa part d’épouvante, le dialogue lumineux d’un père et d’une fille qui triomphent en s’appuyant sur la mémoire et la poésie.

Ce que j’en pense :

Aden est professeur à l’université, son métier lui plaît, il est heureux en famille, et tout à coup le destin lui réserve une mauvaise surprise : Béa, sa fille tombe malade, atteinte d’une pathologie qu’on met du temps à diagnostiquer : ses articulations sont déformées douloureuses. Cette souffrance ramène Aden à sa propre enfance : au même âge que Béa il a contracté la poliomyélite et le passé remonte.

Aden doit retourner aux USA assurer ses cours tandis que son épouse Margherita reste au chevet de leur fille. La décision est prise d’un commun accord, mais cela n’empêche pas la culpabilité de faire son grand retour. Sur les conseils d’un soignant il décide d’écrire les évènements ses ressentis comme un journal intime et il viendra discuter via Skype avec Béa aussi souvent que possible.

Un soignant m’a suggéré d’assembler mes notes pour pallier les défaillances de la mémoire, darder une trace. J’aurais pu me mettre aussitôt au travail, mais je manquais d’audace. Mon corps ne disposait pas de la sève nécessaire, du moins pas au cours du mois suivant.

La maladie de Béa fait donc remonter ses souvenirs, comment la polio lui a abimé sa jambe et lui laissera une boiterie pour la vie, la moquerie des autres enfants, sa mère qui se désintéresse de lui, la difficile construction quand on est différent des autres dans son pays d’origine Djibouti. Ce retour du passé dans la mémoire lui permet au passage de renouer avec ses racines, sa culture, les croyances du pays, les souvenirs de sa grand-mère bien aimée, la sage Cochise ou son Papa la Tige et de faire connaitre à Béa la culture paternelle.

Ce récit m’a beaucoup touchée, par la réflexion sur la maladie, le handicap, la différence, mais aussi la culpabilité d’Aden qui se sent responsable génétiquement de la maladie de Béa. On comprend bien sûr qu’Aden et Abdourahman A.Waberi ne font qu’un et le pouvoir de guérison des livres qui ont accompagné l’auteur dans son enfance, tout en continuant à accentuer la différence.

En effet, on ne décèle aucune victimisation dans le récit ; dans les lettres que s’envoient Aden et Béa, il n’y a pas de plainte, de sentiment d’injustice, au contraire la maladie n’est pas là par hasard, pour obliger l’être humain à avancer. Un magnifique roman sur l’amour qui unit un père et sa fille, leur complicité, à travers la maladie !

L’écriture est belle, pleine de poésie, de légendes. J’ai retrouvé ce style particulier de l’auteur que j’avais tant aimé dans « Pourquoi tu danses quand tu marches ».

Un grand merci à NetGalley et aux éditions J. C. Lattès qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteur.

#Dismoipourquijexiste #NetGalleyFrance !

D’autres avis : https://vagabondageautourdesoi.com/2022/08/19/abdourahman-a-waberi/

ou encore https://livresdunjourblog.wordpress.com/2022/08/15/rentree-litteraire-2022-dis-moi-pour-qui-jexiste-de-aboudrahman-a-waberi/

Couronné par la Grande Médaille de la Francophonie, Abdourahman A. Waberi est né en 1965 à Djibouti. Il enseigne les littératures françaises et francophones et la création littéraire à l’université à Washington. Il est l’auteur de nombreux livres dont Le Pays sans ombre (1994), Cahier nomade (1996), Aux États-Unis d’Afrique (2006), La Divine Chanson(2015, prix Louis Guilloux) et Pourquoi tu danses quand tu marches ? (2019). Son œuvre est traduite dans une douzaine de langues.

Extraits :

J’ai manqué de courage et d’audace, ce n’est pas la première fois. Je connais ce sentiment de détresse, je le reconnais de loin. Je suis resté le nez à terre, sonné comme un boxeur en sang avant la fin du match. Je tente à présent de me relever, de refouler le paysage de mon enfance. Avec difficulté, avec application…

J’ai rencontré beaucoup de personnes sur mon chemin. Elles m’ont aidé à affronter l’inattendu. A vaincre la douleur, l’inertie, le manque de confiance plus que le trauma ou la maladie.

La maladie soudaine de Béa avait réveillé de vieilles blessures. Le passé s’était rappelé à moi. Il voulait me tenir dans les griffes de l’enfance. Il voulait me garder vulnérable comme autrefois, corseté de l’intérieur.

Avec le temps, la douleur s’est mue en habitude, la colère s’est peu à peu évanouie. La douceur a pointé le bout de son nez, puis le reste de son minois.

Et en remontant dans le passé, je fais œuvre utile. Je veux dire que j’instruis ma fille sur sa culture et son héritage, du côté africain et paternel…

La vie est une maîtresse mystérieuse, elle ne cesse de nous donner des leçons.

Dans la famille, c’est moi la base de données, l’enquêteur à la mémoire d’éléphant… Notre pacte est clair, j’ai accepté l’éloignement, et elle a hérité de la somme des tâches essentielles. Elle gère seule parce qu’il n’y a pas d’autre solution. Les médecins nous l’ont redit.

Nous sommes à trois blocks de la Maison-Blanche occupée, je te cite, par un ogre à demi-fou, un ours à la chevelure orange. Je t’avais dit en rigolant qu’il passait pour le fils naturel d’un orang-outan et de la gardienne de zoo new-yorkais. Tu m’avais répondu que ce n’était pas très gentil pour l’orang-outan.

Ma mère est désormais sur une autre planète. Elle ne se soucie plus de la vérité. Le passé n’a plus d’importance pour elle. Le présent non plus. Tout est silence autour d’elle. De cette enfance je suis orphelin et comme tous les orphelins, je déteste ce passé en forme de paysage, car je déplore sa vacuité, son absence, sa béance…

Avant de connaître les cinq piliers de l’Islam, nos ancêtres ont longtemps cru que le Ciel était un homme et la Terre une femme. Lorsque le Ciel grondait et qu’il y avait des éclairs, pas de doute, c’est que le Ciel faisait la cour à la Terre. Tôt ou tard, le Ciel allait faire l’amour à la Terre et la pluie n’était rien d’autre que la semence de l’un inondant l’autre. Cette semence touchait la Terre pour faire naître les fleurs, les arbres, les fruits, les forêts…

Notre patronyme, Robleh, porte la marque de cet héritage, Béa. Il ne doit rien aux saints musulmans. Il raconte que nous sommes de la lignée des faiseurs de pluie, ma fille.

La maladie n’est pas une atteinte, une brisure. C’est la voie par laquelle l’être tout entier parvient à s’éveiller à sa vraie nature d’être humain.

Les paroles de Joe Dassin dans sa célèbre chanson Et si tu n’existais pas ont égayé mon adolescence. Son thème m’intriguait beaucoup. L’amour était un horizon lointain, alors autant l’approcher par les oreilles.

Mes succès à l’école ne faisaient que m’éloigner de mon quartier et, partant, donner du grain à moudre au moulin de ma culpabilité.

Enfant, à la maison, il n’y avait pas de livres. Pas de livres, et donc pas de lecture. « Lire » était un verbe qui n’existait pas. « Étudier » était une expérience rare, toute récente, accessible seulement pour quelques esprits touchés par la grâce.

Je me suis extrait de la glaise pour me hisser vers la surface. Jamais je ne serai un éclopé, jamais je ne serai un handicapé. Je suis aujourd’hui un homme qui danse. Juste un homme qui danse à chaque pas, avec une pointe d’élégance dans la hanche.

Lu en août 2022

« Bleu » de Koz

Intermède thriller pour souffler un peu ! eh oui, j’ai encore besoin de respirer car les lectures s’accumulent et le retard dans les chroniques également et il est plus facile de parler d’un roman noir que d’un roman passionnant de cette rentrée qui nécessite une attention particulière et de la délicatesse, en un mot de peaufiner :

Résumé de l’éditeur :

Alors qu’une violente tempête se prépare près de Nantes, les météorologues redoutent la conjonction de ce phénomène avec la grande marée d’équinoxe, promesse de crues exceptionnelles. Rapidement, leurs prédictions se révèlent justes et la montée conjuguée des eaux maritimes et de la Loire devient totalement incontrôlable. Mais, plus inquiétant encore, les hôpitaux de la région se retrouvent subitement submergés par des cas d’encéphalite fulgurante qui poussent les malades au suicide. Une situation aussi dramatique qu’inexplicable…

Hugo Kezer et Anne Gilardini, commandants en charge de la cellule Nouvelles Menaces, se rendent alors sur place. Embarqués par leur collègue nantais, le lieutenant Fabrice Le Troadec, ils vont tenter, malgré les inondations et l’évacuation de la ville, de faire la lumière sur cette pandémie suicidaire sans précédent et de l’endiguer.

Ce que j’en pense :

J’ai choisi ce titre pour souffler (je me répète, Alzheimer sors de ce corps !) le dernier volume d’une trilogie, après « Noir » et « Rouge » que je n’ai pas lus, mais j’ai quand même pu suivre, même s’il me manquait des éléments de la vie et des drames des protagonistes.

L’action se situe à Nantes, où une violente tempête est annoncée avec risque de crue historique. Les météorologues sont sur le pied de guerre, leurs prévisions très sombres pas forcément prises au sérieux : tout le système fonctionne à la perfection, on détectera sûrement à temps et selon les autorités, on est prêts…

Sur ce fond déjà apocalyptique, se greffent une vague de suicides inexpliqués : des migrants se sont jetés dans le vide, un enfant a tenté de sauter d’un étage élevé du CHU, et sur ce tableau déjà compliqué, une des personnes chargées de surveiller les normes de chlore, la détection de microbes dans l’eau potable s’écroule lors d’une vérification, alors que tous les paramètres étaient au vert. Sabotage ? Mauvaise appréciation des conditions ?

Pourquoi diligenter une enquête alors qu’il s’agit de suicides ? On comprend très vite que c’est beaucoup plus complexe surtout quand tomberont les premiers résultats : encéphalite. A l’équipe de police de Nantes, sous les ordres de Fabrice Le Troadec, va se joindre Hugo Kezer et Anne Gilardini, commandants en charge de la cellule Nouvelles Menaces… et un éminent professeur de l’institut de Lyon va s’inviter sur l’enquête.

L’enquête en elle-même m’a plu, elle est originale, bien dans l’actualité du dérèglement climatique, et rondement menée. Cependant je n’ai pas été convaincue car certaines ficelles sont grosses, en faisant intervenir des mouvements extrémistes comme « Mouvement pour l’extinction volontaire de l’humanité » ou encore la secte appelée « Church of Euthanasia », (fondée en 1992 aux USA par Chris Korda) pour lesquelles il est urgent de débarrasser la Planète des humains, alors quoi de plus efficace qu’une pandémie ???

Autre petite déception : j’ai compris très vite le rôle du Professeur et pourquoi il était concerné. Dans une enquête sur fond de pandémie j’ai de loin préféré « Pandemia » de Franck Thilliez mais on passe un bon moment car la lecture devient vite addictive, sans toutefois emporter. En refermant ce livre, je n’ai pas envie de me précipiter sur les deux premiers opus. Il faut dire que depuis deux ans on a tellement entendu parler du Covid, des vaccins, de confinements gestes barrière que s’y retrouver plongé, même en période de vacances, ce n’est pas forcément tentant.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions du Fleuve qui m’ont permis de découvrir ce roman et son mystérieux auteur.

#Bleu #NetGalleyFrance !

7,5/10

Extraits :

Tel est l’enjeu principal de leur job : sans cesse pondérer les prévisions et les risques avérés, distinguer le possible du probable, privilégier la raison des chiffres sur la peur de l’homme.

Depuis que le centre-ville de Nantes avait été « nettoyé » de leur présence, les vagues successives de réfugiés se fixaient là où elles le pouvaient en périphérie, de préférence loin des zones habitées et près d’un point d’eau. Les options envisageables n’étaient pas légion…

L’indifférence blasée des techniciens de l’Identité Judiciaire, volontiers saupoudrée d’un humour macabre, le mettait toujours mal à l’aise. Pour Fabrice Le Troadec, le respect dû aux victimes n’était pas un vulgaire voyant qui s’éteignait en même temps que leur électrocardiogramme.

Des supermarchés où l’on se battrait jusqu’au sang pour une bouteille d’eau minérale. Il se représentait des « émeutes de la soif » comme on parlait d’émeutes de la faim dans certains pays du Tiers-Monde. Un chaos cauchemardesque qu’il n’aurait jamais pensé voir ailleurs qu’au cinéma.

Il songea qu’on mettait ses convictions et son existence entière au service de l’ordre. Et puis un jour, un sale jour, on découvrait qu’on ne servait à rien d’autre qu’à accompagner le pire…

Débrancher, délester… On se serait davantage cru dans une gare ou un entrepôt que dans un hôpital. Dès leur admission, les malades se transformaient en vulgaires paquets à gérer.

Vous avez déjà entendu parler du VHEMT ? … Volontary Human Extinction Movement. En français : « Mouvement pour l’extinction volontaire de l’humanité » 

Lu en août 2022

« Le Boiseleur » de Hubert

Après l’intermède polar, place à la BD aujourd’hui avec cet album dont la belle couverture était trop tentante pour essayer de résister et le titre très alléchant :

Résumé de l’éditeur :

Joli conte social et sociétal, Le Boiseleur, série scénarisée par Hubert et dessinée par Gaëlle Hersent, s’adresse à tous les amoureux de la nature et de l’esprit.

En ces temps fort lointains habitait dans la ville de Solidor Illian, jeune apprenti sculpteur. Son habileté ravissait l’impitoyable Maître Koppel, délesté ainsi de la plupart des tâches de sculpture. Les habitants de Solidor avaient développé une passion pour les oiseaux exotiques, et chaque maison comportait au moins une cage en bois, avec au moins un oiseau. Les écouter enchantait Illian. Un soir, tandis qu’il fignolait un petit rossignol sculpté dans un rebut de bois, Maître Koppel surgit, furieux, avant d’être apaisé par sa fille, émerveillée par la sculpture. Une sculpture dont ils étaient, à cet instant, loin d’imaginer les répercussions sur toute la ville…

Ce que j’en pense :

Il y a fort longtemps, dans la ville de Solidor vivait Illian, un jeune apprenti sculpteur, sous la férule de Maître Koppel qui l’exploite en exigeant qu’il sculpte des cages pour les notables de la ville. Il y a beaucoup d’oiseaux aux belles couleurs à Solidor, où résonnent des chants pour le grand plaisir de tous.

Chaque année, Maître Koppel offre à sa fille, Flora, pour son anniversaire une nouvelle cage pour accueillir un nouveau compagnon. Illian n’a pas les moyens de s’offrir un oiseau alors il décide d’en sculpter un avec des chutes de bois inutilisées. Mais notre négrier de service se met illico en colère, le traitant de voleur, avec tout ce qu’il fait pour lui dit-il !

Mais la jeune fille surgit et s’extasie devant la sculpture… Et le père va s’en attribuer l’idée et Illian devient sculpteur d’oiseaux pour les riches habitants de la ville. Mais que se passe-t-il quand les sculptures remplacent les oiseaux vivants ? et plus tard d’autres animaux ?

Hubert nous propose un magnifique conte philosophique plein de poésie sur la vie, la beauté, les conséquences lorsque les êtres vivants disparaissent quand il est plus simple de « chosifier » : les oiseaux disparaissent, les belles couleurs, les chants avec eux et la ville, comme la vie deviennent ternes, tristes… Ramage et plumage dirait Jean de la Fontaine…. Que se passe-t-il quand on risque de perdre son âme en voulant s’approprier la beauté de l’autre ?

Le scenario que nous propose  Hubert est très intéressant, mais il ne s’agit pas seulement de raconter une histoire, il s’agit d’une leçon de vie, et les dessins de Gaëlle Hersent sont absolument magnifiques, avec le sens du détail, la précision avec laquelle elle exprime les émotions de son héros Illian et de la belle Flora, tout comme la méchanceté de Maître Koppel… je n’ai pas pu m’empêcher de penser aux enluminures de Moyen-âge et au soin que les artistes mettaient pour rendre hommage à la beauté, à l’art en général.

J’ai vraiment tellement aimé cette BD, lue sur ma tablette, que je vais m’offrir ce bel ouvrage, (c’est une très belle idée de cadeau !) et lire la suite bien sûr !

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Delcourt BD qui m’ont permis de découvrir cette BD et ce duo d’auteurs bourrés de talent.

#Leboiseleur #NetGalleyFrance

9/10

Hubert, de son vrai nom Hubert Boulard, est un coloriste et un scénariste de bande dessinée français. En 2006, il fait son entrée chez Dargaud-Poisson Pilote avec « La Sirène des Pompiers », dessinée par Zanzim. C’est avec « Miss Pas Touche », dessiné par les Kerascoët, qu’il se fera connaître d’un plus large public. En 2015, il reçoit le Prix Jacques Lob pour l’ensemble de son travail de scénariste. En 2019, il livre le scénario du « Boiseleur : Les Mains d’Ilian » (Soleil), servi par le dessin de Gaëlle Hersent.

Quelques planches:

Lu en août 2022

« Insoluble » de James Patterson & Ellis David

Intermède thriller, pour respirer entre deux romans de la rentrée que j’ai particulièrement appréciés, (patience, les chroniques tardent à venir mais elles vont finir par arriver !) avec le livre dont je vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Depuis l’assassinat de sa sœur (Invisible, L’Archipel, 2016), Emmy Dockery, analyste au FBI, ne cesse d’identifier des crimes impunis là où ses collègues concluent à des morts accidentelles.

À travers le pays, des sans-abris ou les personnes qui leur viennent en aide meurent sans que personne ne s’émeuve. Sauf Emmy, persuadée qu’un tueur est aux manettes. Un homme qui, selon son enquête, se déplace en fauteuil roulant.

Pendant ce temps, Citizen David défraie la chronique. Ce justicier fait sauter le siège d’entreprises qu’il estime manquer d’éthique. Ne laissant aucun mort derrière lui, il s’attire les faveurs du public. Jusqu’au jour où il fait exploser, à Chicago, un centre d’accueil pour SDF. Bilan : près de deux cents morts.

Parallèlement, l’ex-agent Harrison Bookman est chargé par une huile du FBI de surveiller Emmy, son ancienne petite amie, suspectée d’être la taupe qui livre des informations confidentielles à la presse au sujet de Citizen David. Mais quelqu’un d’autre surveille Emmy. L’observe, l’épie… Et attend le moment opportun pour frapper !

Ce que j’en pense :

Emmy Dockery, analyste chevronnée au FBI travaille d’arrache-pied sur la piste d’un nouveau tueur en série qui s’en prend aux sans- et aux personnes qui leur viennent en aide dans l’indifférence générale. Toutes ces morts ont été classées comme accidentelles donc aucune enquête en vue officiellement.

Emmy a été violemment agressée lors de sa précédente enquête (sa sœur ayant été assassinée) n’a pas repris son poste de travail, mais travaille chez elle sur ses ordinateurs personnels en rendant des comptes à ses supérieurs pas forcément bienveillants (résoudre une enquête, en ayant été torturée cela crée des tensions, des jalousies !) qui n’hésitent pas à mettre en doute ses capacités mentales.

En parallèle, des attentats sont commis sans jamais faire de victimes, le but étant de créer des dégâts matériels pour tenter de réveiller les consciences sur la cause animale, les banques qui n’accordent pas de crédit aux personnes de couleur etc. et évidemment c’est l’enquête jugée la plus importante… il faut absolument mettre la main sur celui que l’on finit par désigner sous le nom de Citizen David. Mais un jour, (piratage oblige) un attentat est commis minutieusement contre une agence de crédit au-dessus de laquelle se trouve un centre d’accueil pour des sans-abris. Deux cents morts ! et même si le motus operandi diffère de celui du « justicier », mais ne divulgâchons point !

J’ai aimé la manière dont les auteurs nous entraînent sur de fausses pistes, multipliant les coupables possibles, sur fond de vétérans atteints de SSPT, en fauteuil roulant pour attirer la sympathie, de trumpistes convaincus que l’assistanat et médicare révulsent, de génies de l’informatique, pirate de courriels, d’adresse IP, d’usurpation d’identité réelle ou virtuelle.

On a toutes les failles et forces du FBI et autres enquêteurs, la taupe qui renseigne les journalistes, les petites (et grandes) magouilles en haut lieu… Et évidemment qui est suspectée d’être la taupe ? Emmy bien sûr, qui se retrouve sous la surveillance d’un ex-agent reconverti en libraire, Harrison Bookman qui n’est autre que l’ex petit ami d’Emmy.

Je n’ai pas lu « Invisible » le roman précédent des auteurs qui raconte l’enquête qui a failli coûter la vie à Emmy, mais ce n’est pas gênant pour comprendre les tenants et les aboutissants de l’enquête et les liens des personnages entre eux, leur histoire personnelle, (mais cela donne évidemment envie de réparer cet écueil !).

J’ai aimé les thèmes étudiés au cours de l’enquête, la société étasuniennes et ses dérives, (car les auteurs ne sont pas tendres) autant que l’intrigue elle-même et j’ai littéralement dévoré ce thriller au rythme haletant, impossible à lâcher… et je vais me procurer « Invisible » c’est évident.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions de L’Archipel qui m’ont permis de découvrir ce roman et ses auteurs

#Insoluble #NetGalleyFrance !

8/10

Extraits :

Je ne suis ni le Mal incarné, ni un fou. Je ne suis pas ignare, je ne suis pas pauvre, et je ne suis pas le produit d’une éducation violente. Ce que je fais, je le fais pour une raison et une seule raison.

Et qu’on ne me parle pas de cruauté ou de pitié. L’homme réfléchi n’a ni sentiments, ni préjugés ; seulement un cœur de pierre. Je suis tel qu’on m’a fait. Le résultat des lois de la nature, pas des lois conçues par je ne sais quel groupe d’humains ineptes.

Les meilleurs perceurs de coffres et cambrioleurs du monde travaillent pour le FBI.

Le processus de consultation et de recoupement n’est pas aussi rapide qu’on peut le voir dans certaines séries télé – quand une déesse de l’informatique tape deux ou trois mots sur son écran, presse quelques boutons sur son clavier avant d’annoncer le nom d’un méchant. Dans la réalité, l’opération peut dure longtemps.

Tous ceux que j’ai frappé l’ont bien cherché. Les banques qui refusent des prêts à des personnes de couleur ? Qu’elles aillent se faire foutre. Et franchement, tu plains ces chaînes de fast-food qui torturent des animaux ? Ce pays va droit en enfer, quelqu’un doit se lever pour prendre la défense des plus faibles…

Lu en août 2022