Publié dans Littérature française, Roman noir

« Né d’aucune femme » de Franck Bouysse

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’attendait sagement dans ma PAL titanesque depuis trop longtemps mais il suffit de lire un des romans de l’auteur pour avoir envie de lire tous les autres.

Résumé de l’éditeur :

« Mon père, on va bientôt vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile.
— Et alors, qu’y-a-t-il d’extraordinaire à cela ? demandai-je.
— Sous sa robe, c’est là que je les ai cachés.
— De quoi parlez-vous ?
— Les cahiers… Ceux de Rose. »

Ainsi sortent de l’ombre les cahiers de Rose, ceux dans lesquels elle a raconté son histoire, cherchant à briser le secret dont on voulait couvrir son destin.
Franck Bouysse, lauréat de plus de dix prix littéraires, nous offre avec « Né d’aucune femme » la plus vibrante de ses œuvres.
Ce roman sensible et poignant confirme son immense talent à conter les failles et les grandeurs de l’âme humaine.

Ce que j’en pense :

Gabriel, prêtre de son état, est appelé pour s’occuper de l’enterrement, en douce, anonyme de Rose : l’asile où elle était enfermée ne veut pas de sacrement, pensez donc, braves gens, une femme qui a tué son propre enfant ! on consent tout juste à écrire son prénom Rose et hop aux oubliettes…

En parallèle on rencontre un enfant qui s’est échappé d’une demeure bourgeoise d’où il n’avait pas le droit de sortir.

Une infirmière est venue, la veille, voir le prêtre pour lui dire, qu’elle avait caché des cahiers contenant le récit d’une pensionnaire sous les jupes de la morte et qu’il devait à tout prix les récupérer, car elle-même n’avait pas le droit de sortir quoique ce soit de l’asile.

On va découvrir ainsi la manière dont Rose a été vendue par son père Onésime, paysan pauvre qui a eu quatre filles (seul un petit gars aurait pu reprendre la ferme) à un monstre d’une cruauté sans pareille qui vit avec sa mère, aussi perverse (j’ai failli écrire tarée) que lui. Au début c’est la bonne à tout faire qu’on rudoie jusqu’au jour où cela va plus loin…

Seul, Edmond est gentil avec elle, essayant de la pousser à partir, mais elle n’a que quatorze ans, et comme il ne lui donne pas d’explications, elle reste.

Rose a appris à lire et à écrire dans sa famille, et elle lit régulièrement, en cachette, le journal du maître, ce qui explique comment l’idée d’écrire son histoire a pu surgir dans sa tête pour mettre des mots sur ses émotions, ses douleurs…

Franck Bouysse pimente son récit en entretenant le flou, le doute : Rose est-elle la femme qui est enterrée au début, ou est-ce une autre femme, et dans ce cas est-elle encore en vie ou non ? en fait on ne se pose pas la question, une fois immergé dans le roman, on se laisse porter par l’histoire.

Je vais utiliser des superlatifs essentiellement pour décrire ce roman : magistral, superbe, sublimissime, grandiose… d’une écriture ciselée, sculptée, travaillée comme une œuvre d’art.

J’ai adoré ce roman, qui patientait sagement dans ma PAL depuis pas mal de temps, mais j’ai terminé quelques temps avant « Grossir le ciel », révélation pour moi alors, alors je voulais rester dans la magie de la plume de Franck Bouysse (merci la bibliothèque municipale au passage !). Ce roman va rester longtemps présent dans ma mémoire, car tout m’a plu, l’histoire, les personnages, la cruauté des « maîtres », la lâcheté d’Edmond, la culpabilité d’Onésime, les réflexions sur la vie, la mort, l’amour de Rose pour les mots, la manière dont elle se les approprie et enfin surtout la manière de raconter de l’auteur, avec parfois des accents de Maupassant…

« Les mots, j’ai appris à les aimer tous, les simples et les compliqués que je lisais dans le journal du maître, ceux que je comprend pas toujours et que j’aime quand même, juste parce qu’ils sonnent bien. La musique qui en sort souvent est capable de m’emmener ailleurs, de me faire voyager en faisant taire ce qu’ils ont dans le ventre, pour faire place à quelque chose de supérieur qui est du rêve. »

Au fond, je n’ai qu’un seul regret, comme dirait le blues du business man, ne pas avoir commencer à lire la prose de l’auteur plus tôt…

Un petit mot enfin sur la couverture qui est également sublime !

Je vais encore râler un peu : je ne comprends pas que ce roman soit étiqueté polar, roman noir, roman sociologique ce serait tellement plus adéquat.

Un coup de cœur donc…

Extraits :

Les mots ne sont rien face à cela ils sont des habits de tous les jours, qui s’endimanchent parfois, afin de masquer la géographie profonde et intime des peaux ; les mots, une invention des hommes pour mesurer le monde…

Les retours ne sont jamais sereins, toujours nourris des causes du départ. Que l’on s’en aille ou que l’on revienne, de gré ou bien de force, on est lourd des deux.

Parce que je voulais pas mourir de désespoir si jeune, et que, pour ne pas mourir, il fallait que je détruise la fille de quatorze ans, que je la tue d’une manière ou d’une autre, sans savoir encore qui était celle de l’autre côté de ces quatorze ans.

C’est comme si cette fille m’avait attrapé la main, en même temps qu’elle en tenait une autre, et que, par le fait, elle prenait un peu de sa douleur, à l’autre, et un peu de la mienne aussi, et qu’elle les filtrait pour en faire autre chose de moins douloureux, comme on filtrerait une eau croupie, sans pour autant espérer qu’elle devienne potable.

C’est une femme.

Leur mystère, c’est pas une chose que l’on peut expliquer, nous les hommes, juste tenter de s’en approcher.

Je crois qu’elles naissent toutes avec le savoir de ce mystère qu’elles ont au fond d’elles, qui nous bouscule le sang, d’abord grossièrement, comme du tissu brut qu’elles travaillent à faire la robe de mariée. (Edmond)

 Même à l’âge que j’avais, je savais à quoi m’en tenir avec les hommes, qu’il y en avait de deux sortes, ceux avec un pouvoir sur les autres, venu de l’argent ou du sang, ou même des deux à la fois et puis les lâches.

Parce qu’être lâche, c’est pas forcément reculer, ça peut simplement consister à faire un pas de côté pour ne plus rien voir de ce qui dérange.

C’est cette nuit-là que j’ai compris que ça voulait rien dire, dormir, que c’étaient rien que des petits galops plus ou moins réussis, que la vraie course qui s’arrête jamais, c’est la mort.

C’est tout le problème des bonnes gens, ils savent pas quoi faire du malheur des autres. S’ils pouvaient en prendre un bout en douce, ils le feraient, mais ça   fonctionne pas comme ça, personne ne peut attraper le malheur de quelqu’un, même pas un bout, juste imaginer le mal à sa propre mesure, c’est tout.

J’ai alors imaginé ce que pouvait être la grande obscurité d’avant ma naissance, une éternité qui avait pris fin au moment où j’étais sortie du ventre de ma mère, et aussi une autre éternité qui allait naître après ma mort, et qui aurait pas de fin, celle-là. J’étais coincée entre ces deux éternités….

A quoi bon pas vouloir rejoindre cette fichue éternité qui tend les bras. Tout ce qui faisait de moi quelqu’un, même pas bien important, m’a été retiré. A quoi bon continuer de vivre quand il n’y a plus d’espoir dans rien, quand on est devenu un fantôme qui sait qu’il en est un.

C’est toujours ce qui se passe avec les mots nouveaux, il faut les apprivoiser avant de s’en servir, faut les faire grandir, comme on sème une graine, et faut bien s’en occuper encore après, pas les abandonner au  bord d’un chemin en se disant qu’ils se débrouilleront tout seuls, si on veut récolter ce qu’ils ont en germe.

Lu en octobre 2020

Publié dans Littérature française, Polars

« Grossir le ciel » de Franck Bouysse

Je vous parle aujourd’hui d’un roman qui dormait dans ma PAL depuis longtemps, mais cet été, c’était le moment :

Résumé de l’éditeur :

Les Doges, un lieu-dit au fin fond des Cévennes. C’est là qu’habite Gus, un paysan entre deux âges, solitaire et taiseux. Ses journées : les champs, les vaches, le bois, les réparations. Des travaux ardus, rythmés par les conditions météorologiques. La compagnie de son chien, Mars, comme seul réconfort.

C’est aussi le quotidien d’Abel, voisin dont la ferme est éloignée de quelques centaines de mètres, devenu ami, un peu par défaut, pour les bras et pour les verres. Un jour, alors que l’abbé Pierre disparaît, tout bascule : Abel change, des évènements inhabituels se produisent, des visites inopportunes se répètent.

Un suspense rural surprenant, riche et rare.

Ce que j’en pense :

Je ne vais faire une énième chronique de ce roman, il y en a déjà tant, je vais simplement partager mon ressenti car cette lecture a une histoire : ce livre m’a accompagnée pendant ma cure thermale, et je lisais lorsqu’il y avait une attente entre les soins, car cure thermale et COVID, cela fut particulier…

Je voulais le lire depuis longtemps et, en fait, le format poche en 235 pages était le format idéal, pas trop lourd, solide, résistant plutôt bien à l’humidité omniprésente.

Trêve de plaisanterie, je ne m’attendais pas du tout à ça : roman noir plus que polar, dans cette campagne reculée, dans les Cévennes, les Doges, où le travail de la terre est dur, où le voisin le plus proche n’est pas très commode. A défaut d’amitié, il existe l’entraide entre les deux hommes, mais les mystères d’Abel sont souvent un frein à la confiance.

Devant son poste de télévision, alors que se déroulent les funérailles de l’Abbé Pierre qu’il aimait beaucoup, Gus se rend quand même compte que les éloges dithyrambiques sonnent parfois faux, et en descendant sa bouteille de prune pour combattre son rhume, car l’hiver est froid aux Doges, il pense à sa propre vie.

Franck Bouysse évoque ici des évènements étranges, mais on est loin du polar, on entre dans le domaine de la souffrance, de l’enfance maltraitée, des parents violents, des taloches pour un oui ou un non, de la haine, à part la tendresse de la grand-mère qui le protège comme elle peut.

Gus n’a jamais compris pourquoi ses parents le haïssaient, se demande ce qu’il a bien pu faire, et les violences et les moqueries continuent à l’école. On devine qu’il y a des secrets de famille lourds derrière tout ceci et cela aboutit un beau roman.

Une scène m’a marquée : la mort de la mère et la manière dont elle est ressentie par Gus et ce qu’il en fait.

Un regard tendre, au passage, au tracteur Massey-Fergusson, qui me rappelle tant de souvenirs : mon grand-père en avait un, c’était son premier tracteur, et il avait remisé le Percheron à l’écurie, ne lui confiant que des efforts pas trop durs pour entretenir sa forme…

J’ai découvert la plume de Franck Bouysse avec ce roman et j’ai vraiment beaucoup aimé l’histoire, les personnages, au caractère bien trempé, comme la nature, qu’il s’agisse de Gus ou de son voisin étrange Abel, ainsi que toute la réflexion sur la dureté de la vie, la solitude, le bon sens de Gus…

Le titre est magnifique, il évoque ces lignées de paysans qui s’éteignent peu à peu et s’en vont « grossir le ciel ».

9/10

L’auteur :

Franck Bouysse est né en 1965 et partage sa vie entre Limoges et sa Corrèze natale. Sélection du prix polar SNCF, « Grossir le ciel » a rencontré un succès critique et public.

Franck Bouysse est également l’auteur de « Vagabond », « Pur-Sang » et « Plateau » ou encore « Né d’aucune femme », « Glaise » …

Extraits :

Gus l’observait attentivement en se disant que le vin apportait plus de choses qu’il n’en prenait, que c’était une des grandes lois de la nature, étant donné que son père était bien plus calme quand il avait picolé, comme apaisé…

Pour autant que Gus s’en souvienne, ses parents étaient comme chien et chat, et lui il était bien souvent au milieu, à ne pas savoir qui avait raison ou tort. A ne pas savoir pourquoi il finissait toujours par prendre une torgnole de l’un ou de l’autre, et souvent des deux à la fois.

Ces fragments d’enfance remontaient à la surface comme des corps sans vie gorgés d’eau, et ça n’était visiblement pas prêt de s’arrêter.

Il avait ressenti une sorte de jouissance, un pouvoir tombé du ciel, lui donnant droit de vie et de mort sur celle qui avait toujours apparemment souhaité la sienne, pour d’obscures raisons.

Gus se disait qu’une vie comme la sienne ne se fabriquait pas au milieu des vaches et des cochons, et devait nécessiter l’envie et le besoin de vouloir du bien aux autres sans qu’il soit question de le rendre pour autant. (A propos de l’Abbé Pierre)

A bien y réfléchir, maintenant qu’elle avait quitté ce monde, Gus se disait que, si elle avait vécu aussi longtemps, c’était qu’elle craignait probablement de le laisser seul avec ses parents.

Le vieil homme était d’une ancienne famille de meuniers qui s’était éteinte avec lui. Ici, les lignées, elles s’éteignent toutes les unes après les autres, comme des bougies qui n’ont plus de cire à brûler. C’est ça le truc, la mèche, c’est rien du tout s’il n’y a plus de cire autour, une sorte de pâte humaine, si bien que l’obscurité gagne un peu plus de terrain chaque jour ; et personne n’est assez puissant pour contrecarrer le projet de la nuit.

Il trouvait sacrilège que personne n’ait entretenu l’endroit pour que la mémoire des temps anciens ne se perde pas définitivement, mais c’était plus compliqué que de goudronner une route électorale.

Lu en août septembre 2020

Publié dans Littérature française

« Lumière » de Christelle Saïani

Je vous parle aujourd’hui d’un premier roman bouleversant que je n’aurais pas remarqué sans les blogs des amis :

Résumé de l’éditeur :

Ambre et Olivier sont voisins : elle se débat dans les difficultés, il a le bonheur insolent, une famille unie, des amis présents. Ce déséquilibre, trop difficile à supporter, devient un véritable point de crispation pour Ambre qui nourrit peu à peu un ressentiment tenace à l’égard de son voisin.

Un jour, elle s’en prend à lui, pour déverser sa douleur, avant de venir lui présenter ses excuses. Elle découvre alors une faille dans la vie parfaite d’Olivier et le bonheur auquel elle aspire se lie curieusement au destin de cet homme si longtemps détesté…

Ce que j’en pense :

On fait la connaissance d’Ambre qui vient de découvrir le grand amour en la personne de Léo qu’elle a rencontré lors d’une séance de pose chez un peintre. Ambre est sur un nuage et attend Léo qui, de retour d’une mission à l’autre bout du monde, doit l’emmener en week-end. Elle croise une famille unie et heureuse : un couple qui part en randonnée vers la Montagne Sainte Victoire (coucou à Cézanne au passage !).

Ambre espère ressembler plus tard à cette famille à qui tout semble réussir. Un SMS arrive : Léo annonce de manière, tout sauf élégante, que tout est fini entre eux. Elle ne comprend pas et il ne donne pas de détails. Elle sombre dans la dépression, anorexie, perte de poids, ne sort plus de son lit, devenant l’ombre d’elle-même et se laisserait mourir si sa mère n’intervenait pas.

Elle finit par prendre en grippe ses voisins trop gais, et lors de sa première sortie pour aller faire les courses, une crise de panique surgit et elle va rabrouer la seule personne qui tentait de lui venir en aide : Olivier. Elle décide d’aller s’excuser et une nouvelle page s’ouvre devant elle.

En fait, tout n’est pas si drôle que cela du côté d’Olivier car on lui a diagnostiqué un cancer du poumon et le combat a commencé : chimiothérapie, radiothérapie, et la lutte très inégale entre le crabe et lui. Les traitements ne marchent pas, mais il garde le moral et sa capacité à rester dans la bienveillance et l’amour de l’autre, tout au long du processus, laisse admiratif.

On a ainsi deux maladies où un jeu morbide avec la mort s’installe, la lente sortie de la dépression avec un espoir au bout et le cancer qui n’en laisse pas beaucoup, mais la mort peut être au bout des deux.

Peu à peu, Ambre devient amie d’Olivier et de sa famille, et la sérénité, l’amour très fort qui unit cette famille va lui montrer qu’il existe une lumière dans la vie. Olivier essaie de ne garder que les belles choses dans la vie de tous les jours : la cuisine, les odeurs d’huile d’olive, les tomates, la persillade (ou autres), le plaisir de préparer un bon repas à partager avec Naïs à laquelle il est marié depuis seize ans, ses enfants mais aussi les amis du couple qui répondent présent. Ce qui n’est pas toujours le cas de nos jours, où la maladie fait peur et a tendance à faire le vide autour de nous.

Olivier, c’est l’ami qu’on aimerait tous avoir, sa capacité de résilience et son amour des autres le rendent tellement attachant qu’on aimerait l’aider, nous aussi. Bien sûr, il a ses failles comme tout le monde, il n’a pas revu son père depuis longtemps, celui-ci n’ayant jamais su lui parler, (appelle-moi par mon prénom !) et préférant se réfugier dans le déni.

Christelle Saïani nous décrit cette lutte contre le cancer, en utilisant les mots, sans se cacher derrière le fameux « longue et douloureuse maladie », ce qui rend les choses plus simples pour tout le monde. Elle réalise un superbe roman, sans pathos, sur des musiques de Bob Marley, de reggae ou autre, et ne laisse pas de côté ceux qui sont plutôt lâches comme Léo dont on connaîtra la suite de l’histoire.

On n’est pas simplement dans le cocon de l’amitié, car le père d’Olivier et la mère d’Ambre occupe leur place. Ce récit est loin d’être gai, puisqu’on y côtoie la maladie et la mort, l’amour et la passion, mais il est tellement lumineux qu’on en sort plein d’espoir.

Je retiens aussi la puissance de la montagne Sainte Victoire qu’Olivier aime tant escalader :

« Ici, la terre est rouge, argileuse, chargée d’oxyde de fer. Elle saigne. Plus haut, renflée dans sa base, la Sainte Victoire, blanche et bleutée, étire son immense colonne vertébrale vers le ciel. »

J’ai adoré ce roman, qui est le premier de l’auteure, versé quelques larmes, tant les mots sonnent juste, et j’ai émergé de cette lecture, avec le sourire, la lumière au fond des yeux, un comble dans le contexte de morosité qui m’accompagne ces derniers temps. Un livre à lire car c’est un rayon de soleil.

Un immense merci à Christelle Saïani qui a eu la gentillesse de me permettre de lire ce superbe roman.

Ainsi qu’à Pyrouette http://pyrouette.canalblog.com/archives/2020/09/20/38544136.html#c86875524

et Frédéric https://thedude524.com/2020/08/25/litterature-lumiere-de-christelle-saiani/ qui me l’ont fait découvrir…

9,5/10

Extraits :

Ce matin, le ciel est une mousse de couleurs, de fragrances, soyeuse et charnelle. A mon image, infiniment légère. Je suis amoureuse et mon état me tapisse de désirs sucrés.

Combien de fois ai-je eu la pleine conscience d’être vivante ? Totalement connectée au présent, sans remâcher, regretter, repenser, déplorer le passé ? Sans m’inquiéter de l’avenir, le désirer, le rêver, l’appréhender ?

Un moment hors de tout questionnement, où la pensée laissait uniquement place à la perception ? Bien vivante, les sens aiguisés, libre de recevoir ce que le présent si précieux et fugace, pouvait m’offrir. Combien de fois me suis-je contentée d’exister au lieu de vivre ?

Combien sommes-nous, chaque jour, à lire sur notre paquet ce terrible « Fumer tue », encadré proprement en noir sur fond blanc, avant d’ouvrir impassible, le blister ? Fumer tue, oui, mais jamais dans l’urgence. La maladie sait attendre, c’est toute sa force.

Combien de mois de ma vie, combien de sacrifices serviront de salaire à ma guérison ? Combien de temps avant de connaître la grâce d’être épargné ? Combien de temps avant de poster, moi-aussi, qui mettra un terme soulagé aux soins ?

 Naïs a résumé nos attentes, malgré leur profonde ambivalence : nous souhaiterions le plus de transparence et de vérité possible, sans que celles-ci n’altèrent mon espoir et celui de Naïs. Douloureux exercice de voltige…

Avec Naïs, nous n’avons pas parlé tout de suite de la maladie à nos proches. Les premiers jours, nous avons puisé dans notre couple le courage de faire face, nous nous sommes habitués à la morsure…

A force de me nourrir de manière chaotique, j’ai perdu le sens de ce que je peux désirer manger. Ma bouche ne goûte plus aucun plaisir.

J’ai honte de mon corps… En descendant l’escalier, je remarque froidement que mes pas ne produisent plus le moindre bruit. Corps sans pesanteur, maigre, spectre sans éclat ni présence.

Une confidence vomie à l’heure du thé, sans ambages ni fausse pudeur et qui me renvoie toute l’ineptie de notre situation réciproque : Olivier court après une vie dont il est amoureux mais qui le fuit, je fuis une vie qui ne m’apporte aucun bonheur.

C’est le travail le plus difficile qu’il me reste à accomplir : l’acceptation. Apprivoiser l’idée, aussi âcre soit-elle.

Léo ne m’écrira plus. Le fil d’or que je garde tendu entre lui et moi est un leurre, sa vie désormais ailleurs. Ne plus subir l’absence, mais tenter de la domestiquer.

Quand ton fils est déjà un homme, tu ne peux plus prétendre être un tuteur pour lui, la plante a poussé sans toi, au gré de ses rencontres et de ses influences.

Il faudrait démêler l’ensemble des nœuds qui nous empêchent de nous parler avec vérité, mais mon père feint d’ignorer qu’il y a urgence.

Franchir avec grâce et équilibre la ligne ultime, le regard ciblé sur le point de mire, en dépit de la peur et de la solitude…

Avoir encore le souci du bonheur au moment où l’univers se rétrécit.

Je sais, pour l’avoir endurée, que la douleur a un moule unique. Elle pilonne et infeste sans laisser le droit à l’espérance.

Mourir me semblait presque facile, un écho à la vie, un arrêt des souffrances qui en sont le legs. Une sorte de délivrance après l’effort. Mais la mort concerne aussi les autres, tous ceux qui nous aiment, sommés malgré eux de consommer son banquet funeste, elle est un véritable séisme qui jette impitoyablement à terre.

Chaque couple se construit sur un mythe, l’idée d’une singularité, d’une prédestination qui le renforce et injecte dans ses bases une dose de merveilleux, un lien unique, fatidique…

Le rire est médecin. Une composante primitive de nous-mêmes, identificatoire, qui offre cette capacité miraculeuse de réinjecter la vie de manière réflexe.

La maladie me castre, elle m’interdit le sexe, mais le sexe est partout, y compris dans la musique. Et ce que mon corps ne peut plus assouvir, mon esprit peut encore l’atteindre. Ma pensée trouve des prises, là où mon corps a renoncé…

Lu en octobre 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Mon père, ma mère, mes tremblements de terre » de Julien Dufresne-Lamy

Je vous parle aujourd’hui du dernier livre d’un auteur que j’ai découvert l’an dernier avec « Jolis, jolis monstres » :

Résumé de l’éditeur :

« Est-ce que sur la table de chirurgie, mon père ressent le chaud, le froid ? Allez savoir. Dans la salle d’attente, ma mère porte sa chemise saharienne et le soleil blanc tape doucement sur les fenêtres. L’air est doux. Un air qui n’a rien à voir avec la mort, les drames. Ici, ce n’est pas un drame. C’est autre chose qui se passe. »


Dans cette salle, Charlie, quinze ans, patiente avec sa mère. D’ici cinq heures, son père sortira du bloc. Elle s’appellera Alice.  

Durant ce temps suspendu, Charlie se souvient des deux dernières années de vie de famille terrassée. Deux années de métamorphose, d’émoi et de rejet, de grands doutes et de petites euphories. Deux années sismiques que Charlie cherche à comprendre à jamais.

Sur sa chaise d’hôpital, tandis que les heures s’écoulent, nerveuses, avant l’arrivée d’Alice, Charlie raconte alors la transition de son père, sans rien cacher, ce parcours plus monumental qu’un voyage dans l’espace, depuis le jour de Pâques où d’un chuchotement, son père s’est révélée. Où pour Charlie, la terre s’est mise à trembler.  

Julien Dufresne-Lamy signe un cinquième roman doux et audacieux, profondément juste, sur la transidentité et la famille. La bouleversante histoire d’amour d’un clan uni qui, ensemble, apprend le courage d’être soi.

Ce que j’en pense :

Le livre s’ouvre directement sur la salle d’attente de l’hôpital où Charlie, adolescent de quinze ans patiente en compagnie de sa mère. Son père, Aurélien, subit une intervention chirurgicale, radicale, une vaginoplastie qui va durer plusieurs heures. C’est l’étape ultime de cet homme, âme de femme égarée dans un corps d’homme, pour devenir Alice et être enfin en accord avec lui-même.

Durant cette attente angoissante, Charlie remonte le cours du temps : l’annonce de son père, sous la tente lors d’un week-end d’escapade qui le prend au dépourvu ainsi que sa mère, mais au fond, il se doutait bien qu’il y avait anguille sous roche. Un jour, il avait surpris son père habillé en femme, perruqué dans le garage. Il avait alors évoqué une soirée Halloween avec des voisins…

Ce week-end où tout bascule, Charlie va parler alors de séisme et comparer les secousses d’un tremblement de terre qu’on ne voit pas venir, à part sur les tracés des sismographes, à toutes les souffrances, guerres intérieures qui vont se succéder, chez lui comme chez sa mère, mais de façons différentes, mais qui vont laisser des traces.

Durant ces longues heures, Charlie se souvient de tout le processus de transformation de son père : les hormones, notamment avec leurs effets secondaires, la lutte contre la pilosité avec des rituels de rasage aussi énergiques que cause de souffrance, les achats compulsifs de bijoux qu’il ne porte pas forcément, cette voix masculine qui l’exaspère car au téléphone, on lui dit encore « monsieur », le tout sur fond de suivi par, Madame Folle,  une psy qui tient plutôt bien la route malgré son nom :

 « Une psy qui s’appelle Folle, t’as pas un peu peur de virer camisole. Mme Chtarbée suit l’état psychique de Papa depuis deux ans. Depuis les tremblements de terre. Papa l’a choisie sans avoir le choix. Obligation formelle d’être suivi… »

En fait, l’acceptation se fait très progressivement, un peu comme les étapes du deuil, avec bien-sûr la colère qui l’envahit au début, car Aurélien, tout à son projet, ses consultations multiples chez différents médecins pour avoir ses prescriptions, ne se rend pas compte que si, pour lui, tout est clair et résulte d’une évolution remontant à l’enfance, ce n’est pas la même chose pour Charlie ou pour son épouse.

Il s’agit bien d’un deuil : celui du père aimant qui devient Alice, alors il faut s’habituer à dire « Elle » à construire les phrases au féminin (teinté de masculin : mon père, elle…).

Julien Dufresnes-Lamy explore aussi les réactions de l’entourage, la famille de la mère de Charlie, (notamment sa sœur Rita) est italienne ultra-catholique, et tente de la forcer à divorcer par exemple un comble chez les ultras, les voisins qui se moquent et jugent, les tags sur la voiture, la maltraitance au collège…

« Il y a deux sortes de gens affreux dans la vie. Les gens qui ont un avis sur tout. Et les gens qui tendent la main à tous sauf à ceux qui en ont besoin. Rita et Jo, c’était la combinaison hypocrite des deux. »

Charlie et sa mère ont évolué chacun de leur côté, avec des réactions différentes, des colères, qui ne sont pas concomitantes, car elle semble accepter sans problème par amour pour son époux, mais les réactions de colère sont plus tardives. Je trouve le choix d’aborder la transidentité, à travers le cheminement d’un adolescent devant le choix paternel, très intéressant et très réussi, ainsi que le fait de choisir l’approche par le biais de l’amour : Charlie aimera-t-il son père de la même manière ?

J’ai beaucoup aimé ce roman, car l’auteur aborde la transsexualité, la transidentité, le genre, les réactions des gens, l’intolérance avec beaucoup de sensibilité, comme dans son précédent roman, et j’ai découvert des aspects sur lesquels je n’avais jamais réfléchi en profondeur, notamment tout le côté médical : les effets secondaires des hormones, les complications possibles de la vaginoplastie (intervention qui dure 5 heures en France et 8 heures dans les pays anglo-saxons, car on « peaufine » plus…).

Les termes choisis sont toujours dans le registre de la sensibilité, de la pudeur, très rarement dans la crudité, les comparaisons avec le tremblement de terre ou la nature sont toujours judicieuses.

Je mettrai juste un bémol : j’ai trouvé Aurélien-Alice, certes sympathique mais très autocentré : il est tellement obnubilé par sa démarche ses choix, qu’il ne se rend pas compte de ce que cela entraîne sur son fils et sa femme. Un exemple : aller chercher son ado au collège, habillé en femme, avec perruque, maquillage, sans se rendre compte des répercussions que cela peut avoir, c’est terrible. Mais, que ferions-nous à sa place ? il y a un tel décalage dans le temps entre la certitude d’être une femme depuis l’enfance, et l’annonce à la famille…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteur que j’ai découvert avec « Jolis, jolis monstres » et que j’ai retrouvé avec énormément de plaisir. J’attends le prochain livre de pied ferme…

#Monpèremamèremestremblementsdeterre #NetGalleyFrance

8,5/10

L’auteur :

Julien Dufresne-Lamy est né en 1987 à La Rochelle et vit actuellement à Paris. Il publie son premier roman en 2012 : « Dans ma tête, je m’appelle Alice » (La Forêt, 2012).

Passionné par la danse contemporaine, il publie en 2017 chez Belfond un deuxième roman pour adultes, « Deux cigarettes dans le noir », en hommage à la chorégraphe allemande, Pina Bausch.

En 2019, il publie un livre pour les neuf-treize ans : « Les étonnantes aventures du merveilleux minuscule Benjamin Berlin » qui a reçu également un bel accueil.

Pour la rentrée littéraire 2019, il publie « Jolis, jolis monstres » (Belfond, 2019), roman qui a reçu le Grand Prix des Blogueurs et le Prix Millepages.

Extraits :

Une fin d’après-midi sous la tente, Papa l’a simplement révélé.

Rupture brutale des plaques tectoniques.

Cataclysme.

Force 10 sur l’échelle de Richter.

En bon scientifique, mon père nous avait employé des termes normatifs. Dysphorie de genre. Transidentité. Troubles de l’identité de genre. Non-congruence de genre. Ma mère n’y comprenant rien, mon père était passé au plan B. « Je suis une femme. A l’intérieur, une vraie. Ce n’est pas vraiment grave. Je t’aime. Je vous aime. Mais je n’ai jamais été un homme.

Il disait que sa dysphorie, il la ressentait depuis ses cinq ans. Il se souvenait être un grumeau de garçon qui se regardait dans la glace et, quand il regardait tout au fond, il voyait tout sauf un grumeau de garçon.

Les rendez-vous de mon père. Ses absences, ses étapes, ses aveux, ses métamorphoses tandis que ma mère s’emmure et moi ? Je tremble…

« J’ai treize ans, la terre se désagrège et, avec cette vue plongeante sur le vide, j’entrevois le plus grand de nos vertiges. Mon père maintenant ne parle plus que de lui.« 

Je crois qu’à cette époque, mon amour (pour mon père) devenait invisible et molécule. A la place, c’est la colère qui me calcinait.

J’avais le droit d’avoir des humeurs et d’être ingrat, c’est mon âge qui le disait. Sauf que non. Mon père me volait ma crise d’adolescence, sans trembler.

Dans mon journal, je rédigeais les étapes de mon père. Ce qui nous attendait, lui, ma mère et moi.

Ce que ne se verra jamais. L’émotivité. La vulnérabilité. Les doutes dans les yeux bleus de mon père. Les précipices, la transe, le trac. La foi. Tous les dangers d’être femme ou minorité dans notre impitoyable société.

Il y a deux sortes de gens affreux dans la vie. Les gens qui ont un avis sur tout. Et les gens qui tendent la main à tous sauf à ceux qui en ont besoin. Rita et Jo, c’était la combinaison hypocrite des deux.

Le fils se le figure comme ça, un père en éclaireur avançant en pleine randonnée, le souffle régulier, la gourde au poignet, se hissant jusqu’au sommet. Un père qui grimpe le flanc d’une colline, un alpage en haute altitude, lui qui a un vertige monstre ? Et dans un souffle adressé au public, le fils qui chuchote :  Mon père est une femme qui marche… 

Pour le monde, on passe d’homme à on ne sait trop quoi. On se prend la transphobie dans la gueule. Et puis quand on transitionne, qu’on passe les étapes, on se fait bien « genrer ». Pour le monde, nous sommes femmes. Et ce n’est plus la transphobie qu’on mange, c’est le sexisme à vie.

Il faut accepter de ne pas comprendre les choses mais comprendre qu’elles existent.

Mon père est elle, pleine et entière de femme, nouée femme pour l’éternité. Je dois pouvoir le formuler. Puisqu’elle est elle, en stricte vérité.

Bientôt, mon père aura un néo-vagin, alors ça fait quoi de lui ? Une néo-femme ? Un néo-parent ?

Néo-que dalle. Mon père ne s’en contentera pas.

Lu en octobre 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Les Lettres d’Esther » de Cécile Pivot

Place, aujourd’hui,  à un livre un peu à part, dans cette rentrée littéraire :

Résumé de l’éditeur :

« Cet atelier était leur bouée de sauvetage. Il allait les sauver de l’incompréhension d’un deuil qu’ils ne faisaient pas, d’une vie à l’arrêt, d’un amour mis à mal. Quand j’en ai pris conscience, il était trop tard, j’étais déjà plongée dans l’intimité et l’histoire de chacun d’eux. »


En souvenir de son père, Esther, une libraire du nord de la France, ouvre un atelier d’écriture épistolaire. Ses cinq élèves composent un équipage hétéroclite :
une vieille dame isolée, un couple confronté à une sévère dépression post-partum, un homme d’affaires en quête de sens et un adolescent perdu.

À travers leurs lettres, des liens se nouent, des cœurs s’ouvrent. L’exercice littéraire se transforme peu à peu en une leçon de vie dont tous les participants
sortiront transformés.

Roman initiatique, pétri de tendresse et d’humanité, ces Lettres sont un éloge de la lenteur, une ode au pouvoir des mots.

Ce que j’en pense :

Esther a décidé de mettre en place un atelier « d’écriture épistolaire » et passe une annonce dans deux journaux. On va ainsi faire la connaissance de Jeanne, veuve qui vivant dans sa maison avec des animaux qu’elle sauve de la maltraitance, de Samuel adolescent en crise qui a abandonné l’école à la suite du décès de son frère des suites d’un cancer, laissant la famille exsangue, aucun n’arrivant à se refaire une place dans la famille.

On rencontre aussi Jean, DRH richissime, qui fait des restructuration licenciements à la pelle sans état d’âme, toujours d’un avion à l’autre, qui collectionne les Rolex, les voitures de luxe… ou encore un couple à la dérive Nicolas cuisinier (2 étoiles) et Juliette, boulangère-pâtissière, engluée dans une dépression du post-partum, (à différencier du baby blues) et qui rejette son bébé…

Il y a quelques consignes : une première réunion, avec l’obligation de répondre à une question : « contre quoi vous rebellez-vous ? » et ensuite choisir deux personnes avec lesquelles échanger les lettres ainsi qu’un double à envoyer à Esther…

Chacun s’inscrit avec une idée derrière la tête, fuir la solitude, donner une chance à son couple, un sens à vie, surmonter un deuil et on va voir les personnages évoluer au fil des lettres échangées.

Esther est libraire et ne se prend jamais pour une « psy », tout au long de l’atelier dont elle fixe une limite dans le temps. Elle a longtemps entretenu une correspondance avec son père qui est décédé quelques temps auparavant.

J’ai été frappée par la sincérité avec laquelle ils se sont tous prêtés au jeu, et leur évolution au cours des échanges de lettres. On ne dira jamais assez les vertus thérapeutiques de l’écriture pour mettre des mots, sur les émotions, les chagrins réprimés…

J’ai beaucoup apprécié la manière dont l’auteure parle de la dépression du post-partum, à travers les lettres de Juliette, la culpabilité, la honte, la détresse, tout est évoqué sans tabou, simplement, au plus près du ressenti. Mais, il faut le reconnaître, tous les thèmes sont abordés avec bienveillance dans ce livre et chacun de nous peut y trouver des éléments qui peuvent lui apporter du réconfort dans la vie actuelle si difficile.

Je trouve également, très intéressante l’idée de rédiger des lettres à l’heure du courriel, du smartphone, de l’ordinateur, du tous connectés, du faire dans l’urgence, l’immédiateté, sans prendre le temps de la réflexion. Il y a des choses qui s’expriment différemment à l’oral et à l’écrit, en plus du temps pendant lequel on attend, on espère une réponse. Merci facteur…

Ce roman, tiré d’une expérience vraie, m’a beaucoup plu, par son côté sincère, dénué de jugements et la façon dont les lettres sont présentées. Il aurait pu être trop bisounours mais Cécile Pivot a très bien su traiter son sujet. Après la lecture éprouvante que fut pour moi « Les démons » de Simon Liberati, ce livre a été une bouffée d’oxygène. Une phrase m’a d’ailleurs tellement plu que je vais en faire un mantra, je vous laisse deviner laquelle…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Calmann-Lévy qui m’ont permis de découvrir ce livre et son auteure dont j’aurai plaisir à retrouver la plume.

#LeslettresdEsther #NetGalleyFrance

8/10

L’auteur :

Cécile Pivot est journaliste. Elle a déjà publié « Comme d’habitude » (Calmann-Lévy, 2017) et « Lire ! » (Flammarion, 2018). « Battements de cœur » est son premier roman…

Extraits :

Pour gagner du temps, se désole Jeanne, nous sommes prêts à tous les compromis, à nous comporter comme des moutons. Cette division de la vie en zones, commerciales, résidentielles, industrielles et de loisirs, l’effraie.

Depuis un an et demi, il (Samuel) prend les choses comme elles viennent. Il n’a pas de prise sur elles, pas de projet, n’attend rien, espère peu. Il ne se sent pas le droit de demander quoi que ce soit à qui que ce soit. Il aurait le sentiment de prendre la place de cet autre qui le mériterait bien plus que lui.

Ne plus entretenir de correspondance me manquait. Nous ne nous écrivons plus de lettres. Nous considérons qu’elles nous font perdre du temps et nous privent de l’image et du son…

Écrire une lettre, la poster, attendre une réponse en retour donne une autre valeur aux jours, un poids plus conséquent, me semble-t-il, un message dans l’enveloppe. Il prend son temps et trace sa route.

Toutes les victimes d’une dépression du post-partum connaissent la honte et la culpabilité. Dans les pleurs de leur bébé, elles entendent leur propre détresse, un appel au secours auquel elles ne peuvent pas répondre. Il leur renvoie une image monstrueuse d’elles-mêmes.

Il leur arrive de prendre en grippe ce petit être qui empoisonne leurs jours et leurs nuits. Je ne dramatise pas. Combien de ces femmes ont éprouvé l’envie furieuse et insensée de jeter leur bébé par la fenêtre, de l’étouffer avec un oreiller ? Se sont vues le faire ?

« Je suis la coquille qui s’est brisée en mille morceaux pour laisser sortir le poussin », a témoigné l’une des femmes de la maternologie où je suis soignée…

Je ne peux pas en parler avec mes parents. On ne parle plus de lui, c’est devenu tabou. Je me demande comment on en est arrivés là. Quelque part, ça m’arrange. Je ne sais pas quoi faire du chagrin de ma mère. Je n’ai rien pour la consoler. Pas les mots, pas les gestes, et je me sens encore plus une merde.

Mon corps est comme une forteresse, il me fait mal tellement je suis crispé, constamment aux aguets. Je sens que si je relâche, je pourrais faire une connerie, tout casser. Je ne devrais pas vous raconter ça, c’est pas vos histoires, mais vous vouliez savoir pour mon envie de tout casser.

Nous ne sommes pas obligés de tout accepter de nos enfants, de tout leur pardonner. Je ne vais pas mieux. Mais je vis mieux.

Je ne mentais pas, ne tordais pas la vérité lorsque je disais que l’abandon ne m’avait pas traumatisée. Avec la naissance d’Adèle, il a ressurgi, tel un volcan endormi qui se réveille et dévaste tout sur son passage, transformant la nature en cendres. Je le croyais éteint à jamais.

J’aurais voulu mourir d’amour. Mais cela ne se passe pas ainsi. A un moment, votre corps refuse d’obéir. Le sommeil vous fuit. Que faire, sinon réapprendre à vivre sans la personne aimée.

Lu en octobre 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Les démons » de Simon Liberati

Depuis longtemps j’entendais parler, dans les émissions littéraires comme sur les blogs, de Simon Liberati alors j’ai eu envie de tenter l’expérience avec ce livre :

Résumé de l’éditeur :

Dans la somnolence magique de leur domaine familial, Serge, Alexis et Taïné traînent leur désœuvrement. Taïné a la beauté empoisonnée d’un tableau préraphaélite ; Serge est un prince des ténèbres ; quant à Alexis, le plus jeune et le plus fou, il se jette à corps perdu dans l’amour et la provocation. La séduction de leur jeunesse tourne à la cruauté muette. La tragédie frappe cette fratrie en ce printemps 1967, et accélère la bascule vers une époque nouvelle : celle, pop et sensuelle, de la drogue, du plaisir et de la guerre du Viêt Nam.

Après l’accident, Taïné soigne son visage défiguré à New York, où elle croise Truman Capote, l’auteur des De sang-froid, suit Andy Warhol et sa bande, et son amoralité naturelle enflamme une vie nocturne, excentrique, libre.

Donatien, l’ami de la famille aux mains d’assassin, promène son audace chez Paul Morand, Marie Laure de Noailles, Louis Aragon et Elsa Triolet aux ombres frêles, dans un Saint-Germain-des-Prés qui danse et qui jouit.

 Nonchalants et fantasques, ces démons sont de ceux qui sont trop beaux et trop aimés de la fortune. Entre Paris, Cannes et Bangkok, ils rêvent d’écrire ou, à défaut, se contentent d’être des héros.


Un roman d’une ambition rare, mêlant l’intrigue balzacienne à l’hymne pop. L’esthétique de cet univers aussi glamour que brutal est une magnifique métaphore de la capacité ou de l’incapacité à créer.

Ce que j’en pense :

Nous sommes donc en 1966 dans le château de la famille Tcherepakine, famille de l’aristocratie russe, sur le déclin. On a d’abord Serge, l’aîné, brillant étudiant, sa sœur Nathalie surnommée Taïné par leur mère (en référence à un chien qu’elle a beaucoup aimé !) et le petit frère Alexis, dix-sept ans. A cette fratrie est venu s’adjoindre Donatien, dans le rôle du pervers manipulateur. Tous les quatre se sont surnommés « les petits princes des ténèbres ».

Donatien, outre ses magouilles, se prend pour un écrivain, et tente vainement d’écrire quelques phrases par jour, il est persuadé que fréquenter des écrivains va lui ouvrir des portes…

La mère s’est suicidée et le père, surnommé « Chouhibou » occupe un poste de censeur : c’est lui qui accorde les autorisations pour les films (qui censure les scènes qu’il juge trop osées) et le visa éventuel vers le festival de Cannes et il y a encore la grand-mère Odette… tout le monde habite les Rochers.

Il s’agit d’une famille d’oisifs, qui vit plus ou moins de ses rentes, tous les espoirs pour éviter la faillite reposant sur Serge. Mais, un soir de beuverie, celui-ci prend la route au volant de son bolide : excès de vitesse conduite à risque… et c’est l’accident. Serge est mort, la belle Taïné est défigurée. Il va falloir trouver de l’argent pour la chirurgie esthétique aux USA car en France on en est aux balbutiements…

Le décor est planté et on va voyager au cœur de cette famille, aux mœurs plutôt dissolues : le roman commence par une scène incestueuse entre Serge et Taïné et déjà le livre a failli me tomber des mains, mais la curiosité étant éveillée, j’ai continué…

Voyager est le mot qui s’impose car ils nous entraînent au festival de Cannes, où l’on aimerait bien voir Brigitte Bardot (qui snobe ouvertement ledit festival !) et son nouvel amoureux Gunther Sachs, Andy Warhol qui veut présenter son film, on rencontre aussi Truman Capote, on évoque Tennessee Williams…. On croise aussi Aragon et Elsa Triolet et j’en oublie…

Ce roman sulfureux au possible, flirtant avec la pornographie parfois tant les termes sont crus, notamment dans les relations sexuelles tordues de certains, la manière de traiter les femmes, les magouilles de Donatien pour s’approprier le château, ou encore d’autres protagonistes tordus qui nous entraîne en Thaïlande, sur fond de références à « Emmanuelle », le roman plus que le film, la drogue, les antalgiques…

J’ai été tentée plusieurs fois de laisser tomber cette lecture, lisant certains passages en diagonale, mais je voulais voir jusqu’où l’auteur voulait aller. Ce fut d’autant plus difficile que je n’ai éprouvé aucune empathie, pour aucun des personnages, beaucoup déjantés pour moi. Les propos sont souvent grossiers, mais cachent une souffrance, une solitude immense, un côté désabusé, comme si la société ne pouvait plus rien leur apporter et ne leur laissait aucune place.

Je retiendrai une scène cocasse mais tellement emplie de pessimisme et de désillusion : en entendant passer les B-52 de l’armée américaine qui vont jeter des bombes, (personne n’a oublié les brûlures horribles causées par le napalm lors de la guerre), Taïné hurle qu’elle veut se faire « baiser par un de ces avions » ! et nous livre cette réflexion :

« Les B-52 étaient la preuve que l’Amérique n’était pas simplement du côté du mal, comme disaient les étudiants de gauche et tous ces gens que Taïné méprisait, mais ils en étaient la cause. Le mal produisait de la beauté, une beauté agressive qui venait brûler et se brûler dans les jungles d’Asie. »

C’est la première fois que je lis un roman de Simon Liberati et je suis incapable de dire si je l’ai apprécié ou non, tant il est perturbant, notamment la partie qui se déroule en Thaïlande car on est carrément passé à la pédophilie, la prostitution… chacun a la sexualité qu’il veut, cela ne me dérange en rien mais dans la mesure où l’on respecte l’autre. Je ne verrai plus Truman Capote ou même Tennessee Williams de la même façon désormais.

Une expérience que je ne regrette pas, mais que je n’ai pas envie de prolonger, même si les propos sur la littérature sont profonds parfois… envoûtant, comme le dit le résumé de l’éditeur, certes, mais balzacien, c’est exagéré…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce roman ainsi que son auteur dont je n’avais pas encore tenté de découvrir la plume…

6/10

Extraits :

Derrière cette parure, entre les guirlandes de roses rouillées, sous le verre poussiéreux et la fumée bleue d’une cigarette anglaise, un visage, celui qu’une jeune fille blonde, aux yeux gris, aux pommettes de Kirghize, au long cou de vierge maniériste, Nathalie Tcherepakine, que sa mère avait rebaptisés « Taïné » en souvenir d’un chien de Tenerife qu’elle aimait enfant…

Pourtant, Serge était de ces hommes qui donnent aux vêtements qu’ils endossent l’autorité de l’uniforme, on aurait cru un grenadier envoyé en éclaireur par une armée en déroute, il aurait pu y en avoir dix autres cachés dans les fourrés prêts à cerner la serre, à occuper le château, à boire la cave et à brûler les meubles pour se chauffer…

Entre Taïné et lui, ça ne changerait rien d’arrêter ces petits jeux, une forme de masturbation, un peu plus vicieuse voilà tout. Ce genre d’affaire n’était pas rare dans les familles. Peut-être plus à l’âge qu’ils avaient. Mais, ils étaient tous restés des enfants. Une manière de pureté. Il avait honte pour lui, mais peur pour elle. Avec ce mariage raté elle était devenue si nihiliste…

Alexis était le plus drôle des trois Tcherepakine, le plus fou, « pédé comme un phoque » criait-il en classe à l’âge de quinze ans. Donatien s’en servait comme boy…

Donatien était fou de fréquenter ces gens qui ne le prendraient jamais au sérieux. La littérature ne se transmettait pas comme on détourne un héritage. Il fallait rencontrer les écrivains parce qu’ils avaient aimé vos livres et non par snobisme, parce qu’on avait aimé les leurs ou parce qu’ils avaient connu Proust ou des génies qu’on admirait.

Un monde s’effaçait, et dans l’autre il se sentait perdu sans sa sœur et son frère. Isolé par des mœurs infâmes, disait-on encore à l’époque, cette pédérastie qu’il portait fièrement comme un scapulaire, et aussi par un caractère indépendant et secret, il n’était pas dupe de toute la brocante mondaine à quoi Donatien s’accrochait, persuadé que le faubourg Saint-Germain de Proust ou de Cocteau allait rouvrir pour lui.

Depuis une crise mystique survenue vers douze ans, Taïné avait adopté un nihilisme qui lui faisait aimer la religion comme un roman qui vous prend, mais que l’on doit lâcher pour vivre. Et Taïné ne savait pas vivre…

Prenez garde à l’esclavage de l’écriture. L’écriture c’est le bouchon de liège qu’un chat garde toute sa vie au bout de la queue. Alexis découvrit plus tard l’image originale dans Radiguet. Comme les écrivains mystérieux, Capote avait bonne mémoire…

Le plus grand défaut des hommes de lettres, défaut qu’ils partagent avec les actrices, est qu’on ne peut pas vraiment en tomber amoureux. Ils manquent si bien de générosité qu’ils gardent toutes les émotions qu’ils ont ou même celles qu’ils suscitent, pour leur travail.

Aucune faiblesse, elle ne ferait rien de ce qu’on cherchait à lui imposer par la ruse ou la force. Elle ne suivrait que sa tête et cela jusqu’à sa mort. Le libre arbitre serait son seul garde-fou.

Comme tous les gens perdus, les débauchés, il avait une part en lui de vertu orale, l’opposé, une part de pureté, d’intransigeance, le goût de l’étude, de l’exercice, de ce qui s’acquiert difficilement.

Lu en septembre 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Un jour viendra, couleur d’orange » de Grégoire Delacourt

Très longtemps, j’ai fait l’impasse sur les romans de Grégoire Delacourt, et je me suis enfin décidée à me lancer avec ce livre dont le titre m’a plu et intriguée et il faut bien constater que la couverture accroche l’oeil:

Résumé de l’éditeur :

Tandis que le pays s’embrase de colères, Geoffroy, treize ans, vit dans un monde imaginaire qu’il ordonne par chiffres et par couleurs. Sa pureté d’enfant « différent » bouscule les siens : son père, Pierre, incapable de communiquer avec lui et rattrapé par sa propre violence ; sa mère, Louise, qui le protège tout en cherchant éperdument la douceur. Et la jeune Djamila, en butte à la convoitise des hommes, fascinée par sa candeur de petit prince.

Fureurs, rêves et désirs s’entrechoquent dans une France révoltée. Et s’il suffisait d’un innocent pour que renaisse l’espoir ? Alors, peut-être, comme l’écrit Aragon, « un jour viendra couleur d’orange (…) Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront ».

Lumineuse, vibrante, une grande histoire d’humanité.

Ce que j’en pense :

Louise et Pierre ont fait connaissance (se sont sautés dessus, plus tôt) au soir du 21 avril, voir la tête du Menhir s’afficher pour le second tour, cela rapproche… elle est infirmière, il travaille dans une usine, comme opérateur de machines de fabrication de papiers et de cartons.

Leur couple fonctionne bien jusqu’à la naissance de Geoffrey, un enfant pas comme les autres qui ne supporte pas qu’on le touche, intolérant aussi aux bruits extérieurs. Si Louise tente de l’apprivoiser, Pierre, lui, se braque de plus en plus, emmagasinant peu à peu la colère. Et cela se complique de plus en plus, car Geoffrey est passionné par les mathématiques, les espèces animales et végétales qu’il connaît dans le moindre détail.

Louise travaille aux soins palliatifs (elle aide les gens à mourir dit Geoffrey !) alors que Pierre se retrouve au chômage, la crise et la mondialisation sont passées par là et retrouve une place de vigile qui ne lui convient guère. Peu à peu il devient un autre homme incapable de maîtriser ses pulsions, et trompe sa femme…

Survient la taxe carbone, accords de Paris oblige et c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase…

Geoffrey a treize ans, il est scolarisé comme tout le monde, mais sa différence fait de lui le souffre-douleur des collégiens. Seule Djamila, quinze ans est touchée par ce gamin sensible et ils deviennent amis, ce qui va attirer les foudres des autres et aussi de sa famille. Alors, ils trouvent un refuge dans les bois, où ils font la connaissance d’un sage, Hagop Haytayan, dont la famille a fui le pays, à cause du génocide arménien.

On occupe les ronds-points, avec Pierre le samedi à l’aube, alors que le boulanger leur apporte sa première fournée, ou le boucher, mais le ton monte de plus en plus : comment rester calme quand le quinze du mois, il ne reste plus rien alors certains ont des comptes en Suisse (vous voyez de qui je veux parler…)

On assiste à une montée de la violence, physique et psychique, tant du côté des gilets jaunes que du côté de la famille de Djamila, dont les frères ne supportent plus leur père qui se tue au travail, leur sœur qui est trop Française à leur goût…

Grégoire décrit assez bien le contexte actuel, les différences sociales, la pauvreté des uns et les salaires mirobolants des autres, la fracture entre les technocrates parisiens et la vie au quotidien en banlieue ou dans les campagnes, quand les usines ont fermé ou l’arrogance du Président… Mais aussi la différence entre Geoffrey, qui présente des troubles du spectre de l’autisme (Asperger probablement) et qui est rejeté par les autres, ou Djamila, la jolie Berbère aux yeux vert Véronèse et aux longs cheveux noirs aux reflets bleus…

Au départ, je n’avais pas envie de lire un roman traitant des gilets jaunes, car j’aime bien avoir du recul, et analyser les évènements quelques années après, quand ils ont été digérés, métabolisés, dépassionnés, car à chaud, les épidermes se frottent dangereusement. (Idem pour le COVID il faut laisser du temps au temps…)

C’est le premier livre de Grégoire Delacourt que je lis car, jusqu’ici, j’avais l’impression que son style n’était pas pour moi et je le classais dans les bisounours plutôt (probablement à cause d’un titre :« la liste de mes envies »), or la violence, ici, est omniprésente, l’intolérance, le mépris de l’autre également… Pierre est tellement rongé par la colère, qu’il en est devenu aveugle et ses compagnons de ronds-points, après avoir tenté de le mettre en garde, finissent par s’éloigner.

« Prends garde à toi, Pierre, les colères nous tisonnent et nous consument. Elles fissurent ce qu’on est de bien. »

Mais, il faut bien le reconnaître, l’auteur sait introduire, au passage, de belles réflexions sur violence, la manière dont elle envahit l’individu et comment la transformer, évoquant au passage, Kandisnky ou Balzac ou encore ce petit clin d’œil au passage à Rilke :…

« Les grandes personnes ne sont rien, avait écrit Rilke, leur dignité ne répond à rien. Il y a des enfants qui ne sont déjà plus des enfants, savez-vous. Ils n’ont plus cette île en eux. Cette terre ferme. Ils deviennent les pires adultes. »

Ressenti très mitigé donc, mais dans l’ensemble je l’ai quand même un peu apprécié, car il oblige le lecteur à réfléchir… je retiens essentiellement la sensibilité de Geoffrey et le dévouement de Louise, la douceur de Djamila et la tendresse d’Hagop qui tous les quatre permettent d’avancer dans la lecture, alors que j’ai eu beaucoup de mal avec Pierre…Je trouve également une trop grande différence entre la violence des uns et le côté gentil des autre, mais j’ai aimé les réflexions sur les couleurs, car elles permettent de respirer par moments.

Je retiens cette scène pour étayer mon propos : un samedi matin, Pierre décide d’emmener Geoffrey à la manif car il serait temps d’après lui, que cet enfant apprenne la vie ! ils sont armés de cocktails Molotov et Pierre veut obliger son fils à jeter le premier, je vous laisse imaginer la réaction de cet enfant, surtout quand le père commence à lui « hurler dessus » alors qu’il est hypersensible aux bruits… et en plus il n’aime pas la couleur jaune, sa couleur préférée étant le vert, comme la Nature…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman plein de couleurs comme son titre, tiré d’un vers d’Aragon, l’indique et de faire la connaissance de la plume de l’auteur.

#Unjourviendracouleurdorange #NetGalleyFrance

6,5/10

Extraits :

Même s’il avait engrangé 720 319 voix de plus qu’au premier tour, le menhir avait explosé au deuxième tour et le grand Jacques avait repris les choses en main, une bière dans l’une, la croupe d’une bonne génisse, porte de Versailles de l’autre. Et tout était redevenu comme avant. On n’avait pas soupçonné la colère. Pas auguré les chagrins. On l’avait juste échappée belle. On n’avait rien vu. Alors, dix-sept ans plus tard, la détresse avait revêtu des gilets jaune fluo.

Je gueule, Louise, si tu veux savoir, j’ouvre enfin ma putain de gueule. Il a soupiré. J’étais heureux aujourd’hui. J’existais. Je n’étais pas ce connard de vigile à Auchan que personne ne regarde. Je suis un chien, là-bas. Et encore, les chiens, on les caresse. Un silence. On bloquait des dizaines de voitures, peut-être cinquante, peut-être cent, on n’a pas compté, et les gens ne protestaient pas. On parlait de nous. De ce qui nous reliait. On rêvait. On était ensemble et c’était bien.

Le 21 avril 2002, la défaite de Jospin et surtout sa fuite, genre Varenne, le soir même de sa déculottée, démerdez-vous les gars, je me casse, avait sans doute marqué le début de la grande colère de Pierre.

Raffarin parlait de la France d’en bas. Comme Balzac cent soixante-cinq ans plus tôt dans ses « Illusions perdues ». Les Français d’en bas étaient restés en bas. Les Français d’en haut ne regardaient jamais en bas. C’était sale.

Dix ans plus tard, outre-Rhin, le petit peintre à la moustache en brosse éructe des mots de haine qui ressemblent étrangement à ceux qu’ont déjà entendus les Haytayan. A Constantinople en 1915. A Alep l’année suivante…

Les pompiers sont venus trinquer, alors le jaune et le rouge se sont mêlés en un orange de flamme. Un orange joyeux. Geoffroy aurait cité le peintre Kandinsky qui disait de cette couleur qu’elle provoquait des sentiments de force, d’énergie, d’ambition, de détermination et de triomphe.

On disait ici, au cinquième étage de l’hôpital, que la douleur concernait le corps et la souffrance l’âme. Au corps, les médecines, les équations chimiques. Les soulagements. A l’âme, la douceur, la musique des mots, l’empathie. Le corps lâche ne premier. L’âme s’accroche. Toujours…

Les chiffres étaient un équilibre, une certitude, tout comme les couleurs. Ce qui le terrifiait, c’était la poésie des hommes, c’est-à-dire, leur imprévisibilité, car pour lui, la poésie n’était que cela, fantaisies, cabrioles, facéties.

L’interdit et la violence possédaient quelque chose de sexuel. D’animal. Transgresser, c’était déplacer les lignes. Occuper plus de place. Déployer sa force. Cela revenait à jouir.

On cogne mon fils. On assomme un homosexuel. On tabasse un Noir. Un Arabe.  On frappe tout ce qui risquerait de révéler qu’on n’est pas si extraordinaire que ça. La peur d’être soi-même médiocre.

Une saloperie, la colère. Elle dévorait sans rien soulager. On en conservait trop de bleus. Trop d’infirmités.

En coupant la première fois, les lames ont émis un bruit mat. Étouffé. Dangereux. Presque un souffle. Et la première mèche aux reflets bleus est tombée. Une plume de corneille. Ils voulaient effacer son corps. Quelle blague. Parce que les hommes sont des bêtes on enferme les femmes. Il y avait une expression qui expliquait ça, à propos d’un chien et de la rage…

Un garçon de 13 ans. Une fille de 15. Un peuple de deux personnes. On se prenait à rêver avec eux d’un monde meilleur, mais il faut se souvenir de la voix de miel d’Antarame, lorsqu’elle chuchotait aux oreilles de son fils que les forêts obombrent aussi les démons de l’ancien monde.

Lu en septembre 2020

Publié dans Guerre, Littérature française, Rentrée littéraire

« La race des orphelins » d’Oscar Lalo

Je vous parle aujourd’hui d’un livre particulier, choisi pour son thème :

Résumé de l’éditeur :

Je m’appelle Hildegard Müller. Ceci est mon journal.

Le Troisième Reich m’a enfantée. Je suis une oubliée de l’histoire.

La seule race que les SS aient créée, c’est la race des orphelins.  

Qui est Hildegard Müller ? Le jour où il la rencontre, l’homme engagé pour écrire son histoire apprend qu’elle a 76 ans, qu’elle sait à peine lire, à peine écrire. Qu’elle ne connaît rien de ses parents, ne se souvient plus guère de son enfance. Il comprend que sa vie est irracontable mais vraie. Pourtant, Hildegard Müller est loin d’être amnésique. Elle est simplement coupable d’être née en 1943, de géniteurs inconnus mais bons aryens, dans un Lebensborn, ces pouponnières imaginées par le Troisième Reich pour multiplier la « race supérieure ».

Hildegard Müller devait être la gloire de l’humanité elle en est devenue la lie, et toutes les preuves de sa conception sont parties en fumée avant la Libération, sur ordre d’Himmler.  

J’ai besoin, avant de mourir, de dire à mes enfants d’où ils viennent, même s’ils viennent de nulle part.  

Oscar Lalo poursuit son hommage à la mémoire gênante, ignorée, insultée parfois, toujours inaccessible. Et nous plonge dans la solitude et la clandestinité d’un des secrets les mieux gardés de la Seconde Guerre mondiale.  

Ce que j’en pense :

Hildegard Müller a été conçue dans un Lebensborn : une « maternité » où l’on choisissait les parents sur catalogue, pour qu’ils soient des Aryens, les plus purs possible : un père SS, une mère qui répond aux critères, choisie de préférence dans les pays nordiques, notamment la Norvège qui se rapproche le plus de la race pure comme la concevait la folie nazie, construite sur des légendes… On mesurait les parents sous toutes les formes, taille, la hauteur des pommettes (pour éviter toute possibilité de contamination par les Slaves !), la hauteur des oreilles, le nez… il fallait que ces bébés soient parfaits, blonds aux yeux bleus…

Une fois le couple sélectionné, on surveillait (?) la grossesse, et on regardait si le bébé était conforme aux espérances, sinon, sélection oblige, on les tuait. Les nazis n’étaient pas à une élimination près… après on les séparait de leur mère très vite pour les élever selon les principes mis au point par Himmler (où a-t-il eu son diplôme de médecin ?), la préparation du plat protéiné en question et le moins possible de contact physique, pas de scolarité… Les nazis s’occupaient mieux de la pâtée et de la santé de leurs chiens…

Hildegard décide à soixante-seize ans d’écrire son histoire. Elle a réussi à survivre, à se marier avec Olaf, issu comme elle d’un Lebensborn et avoir des enfants mais comme elle sait à peine lire et écrire, elle se confie à un scribe pour retranscrire ce qu’elle ressent.

Après avoir regroupé tous les enfants nés de cette ignominie, sans le centre principal situé en Allemagne, les nazis ont brûlé toutes les archives concernant le projet Lenbensborn, avant de vider les lieux, laissant les enfants, le plus souvent des nourrissons, sans soins, en ayant emporté avec eux les réserves alimentaires. Quand les Américains sont arrivés ils ont trouvé les restes de l’autodafé…

Comment se construire, car il ne s’agit même pas de reconstruction ici, quand on vous découvre âgée de dix-huit mois, ne pouvant pas s’exprimer, se faire entendre (le problème de la langue mais aussi l’absence de soins qui rend mutique), quand on sait seulement que sa mère est Norvégienne et le père illustre inconnu, quand on ne sait même pas s’il s’agit seulement d’un acte charnel sur commande, ou si cela a été encore pire.

Hildegard dit, elle-même, que « sa vie est un cadenas sans combinaison ».

J’ai appris en lisant ce livre qu’il existait des Lebensborn non seulement en Allemagne mais partout où les nazis ont sévi et notamment qu’il y en avait un en France, et un en Belgique.

« Le projet Lebensborn date de 1935. Le sombre projet de remplacer la race inférieure par la race supérieure. La seule race que les SS aient créée est la race des orphelins. »

J’ai bien aimé le cheminement d’Hildegard, la manière ironique dont elle parle de ses bourreaux, des atrocités nazies, ou quand elle compare son récit au journal d’Anne Franck, même si cela m’a dérangée au début, ainsi que la manière dont ces enfants ont été ignorés ou presque car ils représentaient la folie nazie, alors qu’ils n’y étaient pour rien. Aidée de son scribe, comme elle l’appelle, qui lui apporte des documents administratifs, ou des livres, des romans qu’il lui fait découvrir, elle va suivre sa quête, tentée de retrouver les traces de sa mère, savoir si elle était vraiment Norvégienne, alors que son époux préfère rester en dehors.

Une image forte : ces enfants se sont retrouvés dans un couvent qui accueillaient aussi des enfants plus âgés qui avaient survécu à l’enfer des camps et perdu toute leur famille, et ce sont eux qui s’occupaient de ces bébés Lebensborn, leur donnaient le biberon…

J’ai bien aimé la construction du récit que nous livre Oscar Lalo, des petits chapitres, avec parfois des phrases qui se répètent, mais pas tout à fait à l’identique, comme si Hildegard cherchait le mot le plus approprié, la nuance, elle qui nous dit qu’elle sait à peine lire et écrire, qu’elle a appris avec ses enfants.

J’ai lu de nombreux ouvrages, romans ou documentaires, sur les nazis, car c’était leur mécanisme de fonctionnement qui m’intéressait, ou les camps d’extermination, la » solution finale » mais j’ai très peu fouillé du côté des Lebensborn et des médecins nazis car c’était inconcevable pour moi que des médecins se comportent ainsi. J’ai lu quelques ouvrages sur Mengele (ne comptez pas sur moi pour l’appeler docteur !) à l’adolescence et j’en ai fait des cauchemars…

Ces médecins apprentis sorciers inoculaient des maladies, (la syphilis notamment les passionnait) pour publier de magnifiques descriptions, étaient obsédés par la génétique ou la gémellité … 

On ne sort pas indemne de ce livre, car le dégoût est souvent là, mais l’empathie pour Hildegard l’emporte, et Oscar Lalo m’a donné envie d’en savoir plus, et de m’immerger dans le sujet, et notamment dans le livre de Boris Thiolay : « Lebensborn, la fabrique des enfants parfaits » (cf. les liens ci-dessous)

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce livre ainsi que son auteur.

#LaRacedesorphelins #NetGalleyFrance

9/10

Quelques liens intéressants pour ne savoir plus:

Extraits :

J’ai eu beaucoup de mal à choisir des extraits, tant j’avais de notes, de surlignages et pour ne pas divulgâcher, j’ai opté pour ceux figurant dans le début du livre…

Moi, je n’ai rien à déclarer. Je n’ai pas encore de bouche. J’ai juste besoin d’une main qui écoute. Une main qui saura écrire ce qu’elle a entendu. Même quand je ne dis rien. Une main qui sache écrire vite aussi, pour ne pas avoir à me faire répéter si les mots sortent. Une main courante. Pour témoigner.

J’ai soixante-seize ans. Je sais à peine lire et écrire. Je devais être la gloire de l’humanité. J’en suis la lie.

A chaque fois que je crois avoir enfin compris comment j’ai vu le jour, je me prends une succession de nuits. Mes mille et une nuits, ce n’est pas un conte. Pourtant, j’ai besoin de cracher ma vie irracontable. Je l’ai en travers de la gorge.

J’ai fait le choix du français pour me désincarcérer de l’allemand. L’allemand est une langue qui a été torturée par les nazis. L’allemand est la langue des ordres, dont celui d’exterminer et celui du procréer. Beaucoup d’Allemands ont obéi aux deux.

Une orpheline aura toujours l’âge auquel elle a perdu ses parents. Je les ai perdus avant de naître.

Les orphelins s’unissent, parfois. Ils s’agrippent le cœur. Imbibés de leur solitude que personne ne comprend, ils se savent, les orphelins, ils se boivent. Ils se gouttent à gouttent. C’est leur bouche-à-bouche. Leur survie. La rosée de l’amour quand on n’y croyait plus.

Je suis une orpheline dont les parents sont restés lettre morte. Les mots ne peuvent pas vivre avec des lettres mortes.

Pas cohérent d’avoir été pouponnée par des bourreaux. Je l’ai été. Par le pire d’entre eux : Himmler. On avait droit aux meilleurs soins. Les meilleurs soins selon Himmler, c’est une infirmière après qu’on nous a arraché de notre mère. Un plat protéiné dont il composait lui-même le menu. L’industrialisation de notre éducation. La rationalisation du bébé parfait. De l’amour mesurable, quantifiable, identifiable. Un amour théorique. Un oxymore.

Je serais née dans une maternité SS : un Lebensborn. Je ne sais pas lequel. Il en aurait existé trente-quatre pendant la seconde guerre mondiale. Dont neuf en Norvège. Où ma mère aurait accouché. On essaye de paraître savante quand on ne sait rien.

Le suicide d’Adolf Hitler tombe le jour de mon autodafé. Le jour de la mort d’Hitler, les SS ont détruits les informations relatives à ma naissance. Cette chorégraphie mort-vie prélude à mon inexistence.

Je suis fille de SS. C’est écrit sur mon front. C’est cloué dans mon dos. A l’avant, il y a une autre pancarte : collabo. Collabo, ma mère. Je suis une fille-sandwich, plaquée par la double infamie de ma naissance. La tragédie des Lebensborn, c’est à la fois la tragédie de l’hérédité accouplée à la tragédie de l’absence d’hérédité…

Quand les dictateurs sont ivres de pouvoir, ce sont souvent les femmes qui trinquent.

Ma tentative de comprendre pourquoi je fais partie de la race des orphelins est mon détachant pour faire disparaître le sang d’Himmler que j’ai sur la peau comme une tache de vin.

S’appeler Hildegard Müller à Oslo après 1945, c’était comme avoir une croix gammée tatouée sur le front. Je pense que si le  « Lebensborn Programm » était aller jusqu’au bout de sa logique, nous aurions tout comme nom de famille Hitler. Ou plutôt Himmler. Nous sommes davantage une création d’Himmler.

Nous aurions tous pu nous appeler Hitler ou Himmler. Ou alors, comme en Espagne, porter le patronyme de nos deux parents : Hildegard Hitler Himmler. HHH. Quel que soit notre nom, on a toujours été perçus comme les enfants de ces deux criminels…

J’ai pas de famille. Pas de famille et pas d’identité. Pas de nationalité dont je sois certaine. Un nom, un prénom, une nationalité d’emprunt. Tout ce qui est d’emprunt doit être remboursé. Ou rendu. J’ai souvent eu peur qu’on frappe à ma porte et qu’on m’ordonne de rendre mon nom, mon prénom et ma nationalité. « Ils ne sont pas à vous ! » Je ne suis pas à moi. Je ne m’appartiens pas.

Lu en septembre 2020

Publié dans Littérature espagnole, Polars

« Le silence de la ville blanche » de Eva Garcia Saenz de Urturi

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui a été proposé sur NetGalley à la demande générale et insistante des lecteurs, libraires et autres :

Résumé de l’éditeur :

Dans la cathédrale de Sainte-Marie à Vitoria, un homme et une femme d’une vingtaine d’années sont retrouvés assassinés, dans une scénographie macabre : ils sont nus et se tiennent la main comme des amoureux alors que les deux victimes ne se connaissaient pas.

Détail encore plus terrifiant : l’autopsie montrera que leur mort a été provoquée par des abeilles mises dans leur bouche. L’ensemble laisse croire qu’il existe un lien avec une série de crimes qui terrorisaient la ville vingt ans auparavant. Sauf que l’auteur de ces actes, jadis membre apprécié de la communauté de Vitoria, est toujours derrière les barreaux. Alors que sa libération conditionnelle est imminente, qui est le responsable de ces nouveaux meurtres et quel est vraiment son but ?

Une certitude, l’inspecteur Unai López de Ayala, surnommé Kraken, va découvrir un tout autre visage de la ville.

Ce que j’en pense :

A Vitoria, dans le pays Basque espagnol, la veille de la Saint Jacques, a lieu la fête de la blouse, prélude à celles de la Vierge blanche (Virgen Blanca) et tout le monde se retrouve dans la rue pour faire la fête. Dans la cathédrale Sainte-Marie, on retrouve deux corps, un homme et une femme assassinés, dans une mise en scène particulière : ils sont nus, se tiennent la main, la main de l’un posée sur le visage de l’autre et réciproquement. Et, petite signature : trois chardons « eguzkilore » en basque, c’est tellement plus joli et mystérieux !

L’enquête va démontrer qu’ils ne se connaissaient pas et qu’ils sont morts à la suite de piqures de guêpes que l’assassin avait pris soin de mettre dans leur bouche, les bâillonnant ensuite par un adhésif, dénué d’empreinte bien-sûr. Cette mise en scène rappelle des meurtres commis vingt ans plus tôt pour lesquels Tasio, archéologue très médiatisé, un des jumeaux d’une famille ayant pignon sur rue et surtout omnipotente alors. C’est Ignacio, policier, le propre frère de Tasio qui a procédé à l’interpellation à l’époque…

Qui peut avoir commis ce crime odieux suivi de plusieurs autres, alors que Tasio doit bientôt sortir de prison ? il faut donc reprendre l’enquête, ce qui sera fait par un tandem d’inspecteurs : Estibaliz Ruiz de Gauna et Unai Lopez de Ayala, alias Kraken, profileur.

« Je me fiais aux impressions d’Estibaliz comme la roue arrière d’un tandem se fie à la roue avant. C’était notre façon de fonctionner, de pédaler ensemble. »

Tous deux sont chapeautés par la sous-commissaire Alba Diaz de la Salvatierra, qui vient juste d’arriver au commissariat.

On se retrouve en pleine immersion dans cette ville de Vitoria, pleine de mystères, au passé prestigieux sur le plan historique, artistique, architectural, et le côté « endogame » comme dit l’auteure, « tous les gens nés à plus de cinquante kilomètres d’ici sont des « étrangers » disait la grand-mère » de Kraken. Mais aussi, on apprend beaucoup de choses sur les noms propres des gens avec une partie espagnole à laquelle un nom basque évocateur, de la région d’Avala, pour être plus précise, est ajouté ce qui nous donne des noms interminables qui sonnent bien dans l’oreille.

Autre élément important, que j’aime beaucoup dans les polars, l’alternance des récits entre les années 70 et l’époque actuelle, où l’on fait la connaissance de Javier Ortiz de Zarate, descendant d’esclavagiste, l’ignoble père des jumeaux et de Blanca Diaz de Antonana leur mère, qui est une femme maltraitée, par un mari jaloux, convaincu d’être intouchable.

Eva Garcia Saenz de Urturi nous promène dans la ville mais aussi dans la campagne environnante, au gré des légendes, des récits bibliques, les symboles en nous orientant vers différentes pistes. J’ai adoré cette enquête, cette promenade (ces promenades en fait) car il y a plusieurs évènements durant les fêtes de la Virgen Blanca et, cerise sur le gâteau, on sait dès le prologue que l’inspecteur s’est fait tirer dessus par le meurtrier…

En parlant de symboles : que peuvent signifier entre autres, l’eguzkilore, l’abeille, l’if, sans parler des postures dans lesquels sont retrouvés les victimes, ou encore leur âge qui raconte aussi une histoire…

J’adore ce genre de thriller, qui mêle des crimes bien typés, en rapport avec la religion, l’art, l’ésotérisme ou autres, avec des inspecteurs loin d’être parfaits, avec des failles. C’est très rare quand je mets un coup de cœur à un polar mais là je ne résiste pas, ce roman est génial, la lecture addictive. C’est le premier d’une série, alors j’attends avec impatience la publication en français du suivant…

Ce roman a été adapté en série disponible que Netflix: avis aux abonnés…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Fleuve noir qui m’ont permis de découvrir ce roman ainsi que son auteure dont le style est si particulier qu’on n’a plus qu’une seule envie, en le refermant, de se procurer le prochain… j’espère qu’il ne faudra pas attendre trop longtemps sinon je vais être obligée d’apprendre l’espagnol pour retrouver cet univers ;

#Lesilencedelavilleblanche #NetGalleyFrance

Extraits :

Les caméras de télévision se mirent à harceler mes amis sans relâche. Les journalistes avaient besoin d’un scoop, et ils étaient persuadés qu’ils pourraient le leur fournir. Lorsque la nouvelle se répandit que le tueur m’avait tiré dessus, ils ne les lâchèrent plus d’une semelle : dès lors, aucun d’entre eux ne connut le repos.

L’un comme l’autre, étions sacrément doués pour résoudre des affaires, un peu moins pour suivre les règles. Après quelques avertissements pour indiscipline, nous avions appris à nous couvrir. Quant à suivre les règles, eh bien… on y travaillait.

Dans la culture basque, l’eguzkilore était un antique symbole de protection, que l’on plaçait à la porte des maisons pour les protéger des sorcières et autres démons ? de fait, en l’occurrence, elle n’avait pas protégé les victimes…

La première série de meurtres représentait l’histoire alavaise dans l’ordre chronologique… Les victimes étaient des nouveau-nés, comme s’ils représentaient le premier âge de l’humanité.

Nous avons la preuve que les Celtes l’utilisaient déjà (l’if) comme poison dès le troisième millénaire avant Jésus-Christ. Ça fait partie de ces secrets qui ne se disent pas à voix haute, mais dans les villages, tous les anciens le savent. L’écorce, les feuilles…  Dans l’if, tout est toxique, hormis la partie charnue des graines. Pour les Celtes, c’était un arbre sacré, à qui ils attribuaient l’immortalité en raison de son extrême longévité, et du temps des premiers chrétiens, on a continué à en planter près des églises et des cimetières…

Durant ma formation à l’académie d’Arkaute, j’avais étudié les dossiers d’Argentins d’origine allemande qui avaient découvert avec horreur que leurs charmants grands-pères étaient des criminels de guerre nazis. Comment concilier dans sa vie deux perceptions, deux réalités si divergentes. Pourrions-nous embrasser à nouveau cette personne, lui donner un baiser sur le front, la regarder dans les yeux ? Le dénoncerions-nous ? Est-il possible de cesser d’aimer quelqu’un qui a pris son de vous, qui vous a donné tant d’affection durant toute votre vie ?

Les groupes se forment au lycée, c’est dur de t’intégrer quand tu viens de l’extérieur. C’est un petit monde endogame. A quinze ans, tu connais des jeunes, des gars et des filles, qui sortent ensemble, untel avec unetelle, unetelle avec untel ou tel autre… Bref, vingt ans plus tard, si tu les revois, les couples auront changé, mais aucun d’entre eux n’aura pris la peine de regarder si dans le vaste monde, hors de leur microcosme, il n’y a pas d’autres individus susceptibles de leur plaire.

Je maudis le pouvoir qu’avait un seul cerveau de changer la vie de tant de gens étrangers à son entreprise. J’étais consterné de constater avec quelles facilité la folie d’un seul était capable de transformer le visage de toute une ville.


Lu en septembre 2020

Publié dans Littérature islandaise, Rentrée littéraire

« Lumière d’été, puis vient la nuit » de Jon Kalman Stefansson

J’avais plutôt apprécié le précédent roman de l’auteur alors celui-ci était évidemment à mon programme et comment résister à la tentation quand je l’ai vu sur NetGalley :

Résumé de l’éditeur :

Dans un petit village des fjords de l’ouest, les étés sont courts. Les habitants se croisent au bureau de poste, à la coopérative agricole, lors des bals. Chacun essaie de bien vivre, certains essaient même de bien mourir. Même s’il n’y a ni église ni cimetière dans la commune, la vie avance, le temps réclame son dû.

Pourtant, ce quotidien si ordonné se dérègle parfois : le retour d’un ancien amant qu’on croyait parti pour toujours, l’attraction des astres ou des oiseaux, une petite robe en velours sombre, ou un chignon de cheveux roux. Pour certains, c’est une rencontre fortuite sur la lande, pour d’autres le sentiment que les ombres ont vaincu – il suffit de peu pour faire basculer un destin. Et parfois même, ce sont les fantômes qui s’en mêlent…

En huit chapitres, Jón Kalman Stefánsson se fait le chroniqueur de cette communauté dont les héros se nomment Davíð, Sólrún, Jónas, Ágústa, Elísabet ou Kristín, et plonge dans le secret de leurs âmes. Une ronde de désirs et de rêves, une comédie humaine à l’islandaise, et si universelle en même temps. « Lumière d’été, puis vient la nuit » charme, émeut, bouleverse.

Traduit de l’islandais par Éric Boury.

Ce que j’en pense :

L’histoire s’ouvre sur un petit village, comme tant d’autres, perdu dans les fjords, avec sa poste (surtout sa postière en fait !) sa coopérative agricole mais qui a cependant une particularité : il n’y a ni église ni cimetière.

« Il semble cependant qu’il y ait un point par lequel notre village se distingue des autres – nous n’avons pas d’église. Non plus que de cimetière. On a pourtant maintes fois tenté de remédier à ce manque, une église donnerait indéniablement de l’allure à notre environnement, le doux tintement des cloches rejoint les âmes en peine ; le glas porte avec lui des nouvelles de l’éternité. »

On fait ainsi la connaissance d’un homme particulier, le directeur de l’Atelier du Tricot, qui tout à coup se met à rêver en latin. Alors que tout un chacun ne ferait que s’en étonner moire s’en amuser, il décide d’apprendre le latin, et donc de lire des ouvrages en latin pour ensuite s’intéresser aux grands textes et notamment à l’astronomie. Il va ainsi renoncer à son travail, faire des conférences, rencontrer d’autres personnes dans le monde qui ont la même passion. Ces voisins vont le surnommer « l’astronome ». Son épouse en profitera pour faire ses valises…

Au départ, on pense que l’auteur va raconter son histoire, alors qu’en fait, d’autres personnes vont entrer en scène et une interdépendance va ainsi s’installer entre les personnages, aussi bien que les thèmes.

On fait ainsi la connaissance de David le fils de l’astronome qui travaille à l’entrepôt, qui est persuadé de l’existence des fantômes ce qui lui permet de trouver des explications à certains évènements étranges, malgré le scepticisme de son collègue Kjartan, ou encore Jonas, si pâle et évanescent qu’il risque de se dissoudre dans l’espace, ou encore Benedikt. Mais n’allez surtout pas croire que les femmes sont absentes : nous avons Agusta postière qui lit tous les courriers qui arrivent à la poste et n’hésite pas à en instruire ses concitoyens, ou encore ma préférée Elizabet, au caractère bien trempée qui n’hésite pas à se frotter aux autres, hommes ou femmes). J’allais oublier Jacob qui parcourt le pays à v bord de son camion ou Matthias qui rentre au pays après des années passées à l’étranger.

J’ai bien aimé la manière dont le récit s’étoffe au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture : les thèmes s’intensifient, les nouveaux personnages sont introduits d’une manière qui rappelle « Le Boléro » de Ravel : la mélodie s’enrichit de plus en plus, le nombre de musiciens, et la vitesse d’exécution, le volume etc. Dans ce roman on trouve la même puissance, il se passe des choses mine de rien, on côtoie ainsi Galilée, Copernic, et donc la science, l’univers, l’auteur nous livre des réflexions sur la vie, la mort, le temps qui passe, la religion, la science et leur place dans la société, les préoccupations sur la planète…

« Nous nageons dans l’opulence, pourtant, nous ne sommes pas heureux, à quoi allons-nous occuper toutes ces journées, cette vie, c’est un véritable casse-tête, pourquoi vivons-nous ? »

L’histoire en elle-même n’est pas palpitante, mais on vit au rythme de l’Islande et de ses particularités, les jours ou les nuits sans fin, mais j’ai énormément aimé ses réflexions sur la vie en général, qui sont assez proches des miennes. Vous pourrez le constater en lisant les extraits ci-dessous. Je rappelle au passage que ce roman est le premier de Jon Kalman Stefansson, paru en 2005 en Islande et seulement traduit aujourd’hui chez nous, ce qui lui confère un intérêt particulier par rapport au contexte actuel de la planète et des relations interhumaines.

Ce roman me rappelle dans sa construction, le roman précédent « Asta », lequel variait les époques dans sa narration, alors qu’ici on reste dans l’ensemble dans la période actuelle, mais les chapitres s’étoffaient et s’enrichissaient les uns les autres.

Je n’ai toujours pas lu la trilogie de Jon Kalman Stefansson : « entre ciel et terre », « La tristesse des anges » et « Le cœur de l’homme » qui me narguent depuis un certain temps dans ma PAL… « ô temps suspends ton vol et vous heures propices suspendez votre cours » comme le disait si bien mon ami Alphonse de Lamartine

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui ont bien voulu me permettre de découvrir ce roman et de retrouver son auteur ainsi que l’Islande, ce pays qui me fascine (tout comme sa littérature)

#Lumièredétépuisvientlanuit #NetGalleyFrance

8/10

Extraits :

… mais nous affirmons qu’il faut littéralement être défunt pour ne pas penser à la mort. Avez-vous réfléchi au nombre de choses qui tiennent au hasard, toute la vie peut-être ?

C’est dans le silence que se conserve l’or ; celui qui se tait, plongé dans une parfaite solitude découvre tant de choses, le silence s’infiltre dans les chairs, apaise le cœur, calme l’angoisse et emplit la pièce dans laquelle vous êtes, il résonne dans votre maison tandis qu’en dehors, le présent se déchaine, c’est un sprinter, c’est une Formule 1, un chien qui court derrière sa queue sans jamais l’attraper.

C’est si bon de s’esclaffer, un rire sincère est un étrange mélange de volupté et d’oubli de soi, nous nous désagrégeons en lui, nous tourbillonnons en surplomb du personnage que nous incarnons au quotidien, il fait de nous des êtres humains.

Les larmes ont la forme d’une barque à rames, la douleur et la peine sont tapies sous le banc de nage. Celui qui pleure à un enterrement, pleure également sa propre mort et en même temps celle du monde, parce qu’à la fin du monde tout meurt et il ne reste rien.

Oui, le monde convulse tandis que nos mains s’agrippent à la table de la cuisine.

Mais, ce qui est fait ne saurait être défait, certains évènements modifient votre paysage intérieur si profondément que les mots n’ont pour ainsi dire plus aucun pouvoir.

Les héros de chaque époque sont un miroir de l’air du temps, de nos préoccupations, de nos rêves et de nos espoirs, un héros est un objectif, un phare qui nous guide, une consolation quand les vents sont contraires, l’homme en a besoin, c’est dans sa nature.

On peut dire toutes sortes de choses concernant les gens. La plupart d’entre nous abritons à la fois beauté et abjection. L’homme est un être complexe, un labyrinthe où l’on se perd quand on cherche des explications.

C’est le genre d’agacement qui naît parfois entre les gens dans les campagnes. Peut-être vivons-nous en général si éloignés les uns des autres que nous ne savons pas vraiment nous comporter avec nos voisins, nous n’avons pas l’habitude de nous soucier d’eux, c’est sans doute là un manque de maturité sociale profondément ancré en nous.

C’est étrange, ce pouvoir qu’à le silence de distordre le temps, les minutes ne sont plus elles-mêmes, elles semblent ne jamais devoir passer, elles deviennent un ciel immobile.

Ne vous est-il jamais arrivé de vous dire que jamais dans l’Histoire nous n’avons vécu dans un tel confort, que l’individu n’a jamais eu à ce point la possibilité d’influer sur son environnement, qu’il n’a jamais été aussi simple de s’engager, mais que la volonté de le faire n’a jamais été aussi rare—comment se fait-il ? Se pourrait-il que la réponse se trouve dans une autre question : quels sont ceux qui tirent profit d’une telle situation ?

C’est la quête elle-même qui est notre but, et si nous parvenons à une réponse, elle nous privera de notre objectif. Or, évidemment, c’est la quête qui nous enseigne les mots pour décrire le scintillement des étoiles, le silence des poissons, les sourires et les tristesses, les apocalypses et la lumière d’été.

Je ne peux pas me défaire de l’idée selon laquelle c’est le hasard qui décide de tout, c’est lui qui engendre tout, y compris le sens qu’on donne à sa vie, l’oiseau continuera de voler dans les airs, dans ce cas, pourquoi s’alarmer de la fin d’une civilisation ?

Peut-être renaissons-nous chaque fois que nous ouvrons les yeux, on peut alors supposer que quelque chose se meurt lorsque nous les fermons.

Il est inutile de penser, on se contente d’exister, d’écouter, d’accueillir le réel et les sons matinaux, de pareils instants réduisent en poussière les grandes puissances de ce monde.

Il a ri de bon cœur en voyant ces singes, parfois tellement bon que les mots ne sauraient l’exprimer. Mais la vie part dans tous les sens puis s’interrompt au milieu d’une phrase ; parfois, il vaut mieux se réveiller tôt, regarder l’océan et laisser passer le temps.

L’être humain est parfois étrange, il se sent seul, aspire à un peu de compagnie, et si quelqu’un arrive, tout s’inverse, il a envie de rentrer dans sa coquille pour avoir la paix.

Lu en septembre 2020