Publié dans Littérature Royaume-Uni

« I am, I am, I am. » de Maggie O’Farrell

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi sur NetGalley, car je suis fan de l’auteure avec:

 

 

Quatrième de couverture

 

Après le succès d’Assez de bleu dans le ciel, Maggie O’Farrell revient avec un nouveau tour de force littéraire. Poétique, subtile, intense, une œuvre à part qui nous parle tout à la fois de féminisme, de maternité, de violence, de peur et d’amour, portée par une construction vertigineuse. Une romancière à l’apogée de son talent.

Il y a ce cou, qui a manqué être étranglé par un violeur en Écosse.

Il y a ces poumons, qui ont cessé leur œuvre quelques instants dans l’eau glacée.

Il y a ce ventre, meurtri par les traumatismes de l’accouchement…

Dix-sept instants. Dix-sept petites morts. Dix-sept résurrections.

Je suis, je suis, je suis.

I am, I am, I am.

 

Ce que j’en pense

 

Ce roman est composé de courts récits, pas vraiment des nouvelles, qui ont des liens entre eux et mélange des évènement autobiographiques et d’autres qui le sont moins.

Ils sont rédigés organe par organe du corps humain et à chaque fois, l’auteure propose une illustration et une date. Exemple : le cou 1990 dans laquelle elle a été agressée mais s’en est tirée alors qu’une autre jeune femme y a laissé sa peau.

Dans poumons, elle raconte une expérience où elle a failli mourir noyée pour suivre les autres, elle avait sauté dans la mer d’un mur de 15 m, dans le noir.

C’est aussi un avion qui chute brutalement alors qu’elle se rend à Hong Kong pour y travailler, dans une période où la Grande Bretagne est en récession…

Celle que je préfère est « Ventre » 2003, où elle raconte la manière dont l’obstétricien l’a traitée durant sa grossesse et son accouchement, lui refusant une césarienne alors qu’elle a une encéphalite étant enfant qui lui a laissé des séquelles neurologiques rendant les choses impossibles sur le plan musculaire ! elle se fait traiter d’hystérique et il ne veut même pas récupérer son dossier médical de l’époque.

« Si vous étiez venue me voir en fauteuil roulant, j’aurais peut-être accepté de vous faire accoucher par césarienne. »

Bien-sûr, les choses se passeront mal et elle s’en sortira de justesse. L’auteur en profite pour parler de l’état lamentable du système de santé britannique où les femmes ont une chance sur 6900 de mourir en donnant naissance à leur enfant (1/ 19 800 en Pologne, 1/45 200 en Biélorussie).

« Mourir en couches semble être un danger totalement daté, une menace extrêmement lointaine entre les murs des hôpitaux des pays développés. Mais une enquête récente à classé le Royaume-Uni 30e sur 179 pays en matière de taux de mortalité maternelle. »

Elle aborde aussi les fausses-couches et la culpabilité qui en résulte, les problèmes de l’allaitement pas toujours aussi aisé qu’on peut le penser, mais aussi des thèmes universels : l’amour, l’infidélité qui se traduit par une nécessité de vérifier si l’on a été ou non contaminé par le virus de SIDA.

Elle frôle la mort plusieurs fois, que ce soit elle ou des membres de son entourage, comme sa fille qui présente une allergie alors qu’elle contrôle toujours tout : les aliments, les produits ménagers, la poussière etc.

Ce qui frappe, dans ce livre, c’est la manière dont l’individu réagit aux situations qui mettent la vie en péril, les leçons qu’il en tire et ses capacités de résilience.

J’ai beaucoup aimé ce livre, original, où j’ai retrouvé le style si caractéristique de Maggie O’Farrell qui m’a tant plu dans « L’étrange disparition d’Esme Lennox » que j’ai adoré ou plus récemment « Assez de bleu dans le ciel ».

Le titre est inspiré d’un texte de Sylvia Plath : « La cloche de détresse » : « I took a deep breath and listened to the old brag of my heart. I am, I am, I am. » Ce qui donne en français : « J’ai respiré profondément et j’ai écouté le vieux battement de mon cœur. Je suis, Je suis, Je suis. »

Je remercie vivement NetGalley est les éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce livre en avant-première.

 

#IamIamIam #NetGalleyFrance

 

 

L’auteur

 

Née en 1972 en Irlande du Nord, Maggie O’Farrell a grandi au pays de Galles et en Écosse. À la suite du succès de son premier roman, « Quand tu es parti », elle a abandonné sa carrière de journaliste littéraire pour se consacrer à l’écriture.

On lui doit: « La Maîtresse de mon amant », « L’Étrange Disparition d’Esme Lennox « , « Cette main qui a pris la mienne », « En cas de forte chaleur » ou encore « Assez de bleu dans le ciel ».

 

Extraits

 

Quand on vous frappe ou que l’on vous fait du mal, enfant, l’impuissance, la vulnérabilité que vous ressentez, la rapidité avec laquelle une situation peut déraper, aussi vite qu’un battement de cils, qu’une respiration, sont des choses que vous n’oubliez jamais.

 

Des antennes vous poussent, capables de détecter la violence et, à votre tour, vous développez toutes une panoplie de stratagèmes pour l’éloigner.

 

Frôler la mort n’a rien d’unique, rien de particulier…

… tous autant que nous sommes, nous allons à l’aveugle, nous soutirons du temps, nous empoignons les jours, nous échappons à nos destins, nous glissons à travers les failles du temps, sans nous douter qu’à tout moment le couperet peut tomber.

 

Je peux écrire ce que je veux. Cette prise de conscience me tombe dessus comme un violent coup de vent, me fouette, manque me faire tomber à la renverse.

 

Il sera toujours difficile de ne pas céder à la culpabilité, de ne pas vous trouver médiocre. Votre corps n’a pas réussi à remplir ses fonctions les plus basiques ; vous n’êtes même pas capable de garder un fœtus en vie ; vous ne servez à rien ; vous n’êtes même pas encore mère que vous êtes déjà une mère défaillante.

 

Pourquoi devrait-on faire comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé ? N’est-il pas extraordinaire de concevoir la vie puis de la perdre ?

 

L’infidélité est une chose vieille comme le monde : il n’y a rien que l’on puisse en dire qui n’ait déjà été dit ou pensé avant.

 

J’avais passé des années à me sentir déroutée, déconcertée par le sentiment d’insatisfaction, de contrainte que me procurait le quotidien, par la monotonie, la pénibilité de la routine, par cette répétitivité qui agace, qui chatouille.

 

Être sensible au changement, c’est assurer sa survie.

 

Le problème vient davantage du fait que tout ce temps passé à l’hôpital a représenté, dans mon enfance, un moment charnière. J’étais une personne jusqu’au matin où je me suis réveillée en ayant mal à la tête, et je suis devenue une autre personne après.

 

Quand une personne vous affirme que vous êtes capable de faire quelque chose, quand vous voyez qu’elle croit vraiment en ce qu’elle dit, la possibilité que cela se réalise devient tangible.

 

Avoir frôlé la mort de si près, enfant, et être revenue à la vie m’a insufflé une forme d’inconscience, d’irresponsabilité, voire de folie face au danger.

 

 

Lu en mars 2019

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Publié dans Littérature mexicaine

« La saison des ouragans » de Fernanda Melchor

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi sur NetGalley car le résumé le tentait ainsi que la magnifique couverture:

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Inspiré d’un fait divers, La saison des ouragans s’ouvre sur la découverte d’un cadavre. Dans le canal d’irrigation, aux abords du petit village de La Matosa, un groupe d’enfants tombe sur le corps sans vie de la Sorcière. À la fois redoutée et respectée, elle habitait une maison pleine de mystères où les femmes de la région venaient lui rendre visite pour lui demander de l’aide : maladies, mauvais sort, mais aussi avortements discrets. À l’instar de Chronique d’une mort annoncée de Gabriel García Márquez, nous découvrons au fil du roman les événements qui ont mené à son assassinat, les histoires des bourreaux qui sont autant de mobiles expliquant les raisons du meurtre de cette envoûtante Sorcière de La Matosa.

Yesenia a vu son cousin Luismi, accompagné de Brando, sortir de la maison de la Sorcière avec un corps. Il y a également Munra, le beau-père boîteux de Luismi, qui conduisait le camion le jour de l’assassinat, un simple exécutant dit-il aux policiers. Luismi vit avec Norma, une jeune fille de 13 ans. Elle a été admise à l’hôpital pour d’importants saignements à la suite d’une visite chez la Sorcière. Brando, lui, a besoin d’argent pour ses projets. Un trésor serait caché dans la maison de la femme maléfique. Autant de raisons pour commettre l’irréparable et autant de perspectives qui nous plongent dans la campagne mexicaine où la misère, la drogue et la violence poussent les gens à la folie autant que l’extrême chaleur qui s’installe. Ce qui, en plein mois de mai, semble annoncer que la saison des ouragans sera violente…

Grâce à cette intrigue policière à rebours, Fernanda Melchor dresse un formidable portrait du Mexique et de ses démons. Sa langue est crue, musicale, elle retranscrit la brutalité avec beaucoup de talent. Il s’agit d’un livre sur les pulsions et la violence mais également sur l’une des figures du féminisme – souvent fantasmée, toujours persécutée –, qu’on a cherché à abattre depuis la nuit des temps : la sorcière.

Traduit de l’espagnol (Mexique) par Laura Alcoba.

 

 

Ce que j’en pense

 

Un cadavre est donc découvert dans le canal d’irrigation tout près d’un petit village, La Matosa. On sait très vite qu’il s’agit de la Sorcière et on va remonter dans le temps pour faire la connaissance de tous les protagonistes, et comprendre qui a tué.

On a ainsi toute une gamme de personnages, tous plus déglingués les uns que les autres : Yesenia, qui se sent rejetée par sa grand-mère, entichée de son petit-fils Luismi (diminutif du ra-t-on plus tard). Luismi est un homosexuel, qui se prostitue pour récupérer marijuana, cocaïne et autres substances qui le font planer. La gamine veut seulement prouver à sa grand-mère que c’est un dégénéré. Elle le suit pour le prendre sur le fait et un jour elle voit une voiture, son cousin et des copains à lui qui semblent transporter un corps alors elle les dénonce.

Autour de Luismi gravitent Munra, son beau-père, devenu boiteux à la suite d’un accident et qui conduit la voiture, Chabella, sa mère, prostituée, enceinte à quatorze ans, Norma, sa compagne qui est en fait âgée de treize ans, victime de viols, enceinte, Brando, « adulescent » qui se prostitue aussi pour se procurer de la drogue, plus ou moins attiré par Luismi, sans oublier les policiers et leurs méthodes violentes…

Et bien-sûr, on en apprend davantage sur la Sorcière, qui reçoit dans sa « maison », sale à souhait, la jeunesse dépravée du coin et continue les pratiques controversées de sa mère, fournissant des décoctions pour ramener le mari à la maison, ou pour faire disparaître un embryon …

L’histoire de Norma est touchante, adulte avant l’heure, qui joue le rôle de petite mère à la maison, car sa mère travaille, cherche l’homme de sa vie dans des rencontres d’un soir, et enchaîne les grossesses et les beuveries… sa grossesse se terminera de manière horrible avec un avortement dont les conséquences constituent toute la trame de l’histoire.

Ce roman décrit la misère, la solitude, la souffrance, la violence, l’alcool, la drogue, les moyens de survie qu’utilisent les protagonistes, dans les bas-fonds, pour paraphraser Gorki,  de la société mexicaine. Fernanda Melchor utilise un langage cru, c’est le moins qu’on puisse dire, car les termes employés heurtent les oreilles (ici les yeux du lecteur !) chastes, les pratiques sexuelles sont décrites de manière quasi pornographique, elle parle des homosexuels dans des termes qui font froid dans le dos.

Le style d’écriture est particulier, les phrases sont interminables et les mots parfois tellement grossiers que je suis sortie de cette lecture complètement épuisée, mais contente d’en être venue à bout. La couverture est magnifique ; j’ai choisi ce roman autant pour elle que pour le résumé (qui révèle trop de choses à mon goût)…

Merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir en avant-première ce roman, le premier roman mexicain que je lis…

 

#LaSaisonDesOuragans #NetGalleyFrance

 

 

L’auteur

 

Née en 1982 à Veracruz, au Mexique, Fernanda Melchor a très tôt été remarquée par la critique pour ces publications dans divers journaux et revues. C’est lors de la parution de « La saison des ouragans », son deuxième roman, que le monde entier a découvert cette voix unique dans la littérature hispanophone contemporaine.

 

 

Extraits

 

On l’appelait la Sorcière, comme sa mère : d’abord, elle avait été la Petite Sorcière, à l’époque où la vieille s’était lancée dans le commerce des guérisons et des maléfices, puis la Sorcière tout court, lorsqu’elle était restée seule, après le glissement de terrain.

 

Ce n’est que plusieurs semaines plus tard que la Petite apparut un matin dans les rues de Villa, entièrement vêtue de noir, noires les chaussettes, noirs les poils sur les jambes, noir le chemisier à manches longues aussi bien que la jupe, les chaussures à talons et le voile qu’elle avait accroché avec des barrettes au chignon qui rassemblait ses longs cheveux au sommet de son crâne, une image qui  laissa tout le monde bouche bée en raison de l’ effroi ou de l’envie de rire qu’elle suscitait, tant elle était ridicule, car par cette chaleur à vous cuire le cerveau, cette idiote vêtue de noir, il fallait qu’elle soit bien folle, ridicule, qu’elle ait envie d’être grotesque, comme ces travestis qui débarquaient chaque année à l’occasion du carnaval de Villa, pourtant personne n’osa lui rire au nez car ils étaient nombreux à avoir perdu des êtres chers durant le cataclysme.

 

… car elle voulait que la vieille se rende compte, enfin, du genre d’énergumène qu’était son petit-fils, un sale pédé, et lâche avec ça, une saleté de profiteur qui n’avait même pas remercié sa grand-mère pour tout ce qu’elle avait fait pour lui, tout ce qu’elle avait eu à endurer, parce que si la grand-mère n’avait pas été là, il serait mort, ce gamin, vu que sa pute de mère ne s’en occupait pas, plein de vers, qu’il était, tout merdeux et mort de faim au fond d’un cageot, alors que sa mère passait son temps sur la route à faire la putain.

 

Les fils de mes filles sont mes petits-enfants ; les fils de mes fils, seule leur putain de mère sait s’ils le sont…

 

Ne te laisse pas faire, tous les hommes sont pareils : ce sont des sales profiteurs, il faut les tanner pour qu’ils servent à quelque chose, et ce gamin est comme tous les autres ; soit tu te montres exigeante, soit il va claquer tout son fric dans la drogue, et en un rien de temps il va finir par vivre à tes crochets à toi.

 

… pas la peine de jouer les martyrs, il vaut mieux parler clairement, sans faire de manières, il faut que tout le monde le sache : cette histoire de faire des gamins, c’est des conneries ; pas moyen d’enjoliver le truc, au fond tous les gamins sont des plaies, des sangsues, des parasites qui te sucent la vie et le sang et qui te disent même pas merci pour les sacrifices que tu dois faire pour eux.

 

Il ferait mieux d’aller à la messe que le père Casto consacrait à tous les possédés de la paroisse, toutes ces personnes qui, parce qu’elles croyaient à la sorcellerie, finissaient entre les mains des forces obscures, des ces légions de démons et d’esprits malfaisants qui erraient dans le monde, des esprits malins qui étaient toujours à la recherche de personnes dans lesquelles s’infiltrer grâce à leurs pensées impies, aux rituels de sorcellerie qu’ils pratiquaient ou à leurs croyances superstitieuses qui, par malheur, étaient très répandues dans la région en raison des racines africaines de ses habitants, de leurs pratiques idolâtres héritées des Indiens, de la pauvreté, de la misère et de l’ignorance.

 

 

Lu en mars 2019

Publié dans Histoire, Religion, Voyage

« Lisbonne, dans la ville musulmane » de Marc Terrisse

Je vous parle aujourd’hui d’un livre choisi dans le cadre de l’opération masse critique de février de Babelio :

 

Lisbonne, dans la ville musulmane de Marc Terrisse

 

Quatrième de couverture

 

D’Olisipo, nom antique de la capitale lusitanienne, auquel succéda Al Usbûna, dénomination attribuée pendant quatre siècles de domination musulmane, en passant par les liens établis avec le Maroc dès le XVe siècle, c’est ce voyage sur le temps long que ce récit se propose de faire parcourir en révélant une relation tissée entre Lisbonne et la culture islamique restée   méconnue.

A travers des balades agrémentées de belles rencontres, ce livre exhume les traces de la culture luso-arabo-islamique présentes au cœur de la Lisbonne contemporaine, révélant ainsi des siècles d’influences réciproques. Les itinéraires proposés se fondent dans un vaste travail à caractère historique et anthropologique et présentent tout un pan du patrimoine immatériel intégré de façon inconsciente au quotidien des Portugais (gastronomie, littérature, musique, langue, etc.

Faire découvrir les relations fécondes entre ces civilisations, sans mettre de côté les tensions ou les guerres, est le fil qui a guidé cette exploration et qui ravira tous ceux qui désirent connaître un aspect nouveau de la multiculturalité lisboète.

Ce que j’en pense

 

Ce livre va nous emmener successivement dans la Lisbonne antique connue sous le nom d’Olisipo, qui devient sous la domination musulmane Al Usbûna, pour la retrouver ensuite sous la Reconquista. L’auteur aborde enfin les protections lusitaniennes au Maroc, ainsi que la Lisbonne musulmane actuelle.

La légende veut que Lisbonne ait été fondé par des marins en provenance de Tyr. La ville va donc sous influence phénicienne, puis grecque et romaine, puis sous influence musulmane durant les conquêtes et revenir dans le giron chrétien, avec la prise de la ville en 1147 par le roi du Portugal.

Marc Terrisse nous emmène dans une visite extraordinaire de la ville pour y retrouver les traces de l’influence musulmane, ce qu’il en reste dans l’architecture de la ville pour en retrouver le cœur.

On part d’abord à la découverte de la ville phénicienne avec la Praça da Figueira, sous laquelle il y a eu des trouvailles archéologiques attestant cette période où la ville se nommait Olisipo ; on circule dans les rues de l’Alfama, avec tout près l’actuel musée national de l’Azulejo ou encore le musée du fado, mélancolie de l’Orient…

L’auteur nous apprend aussi que Alfama dérive de Al hamma qui désigne les sources. Il évoque aussi le Nord avec les Lusitaniens « les gaulois du Portugal » et le sud du Tage lié à l’Andalousie : le Gharb Al Andalus qui va donner son nom à l’Algarve.

Marc Terrisse nous emmène ensuite à la recherche des vestiges de la période musulmane où Lisbonne s’appelait Al Usbûna, ce qu’était le quartier musulman, avec l’enceinte de la Casbah, la mosquée, les différentes portes (Bab en arabe) d’entrée dans la cité, où l’on peut se repérer sur des plans d’époque, mais aussi la culture de l’époque en faisant référence au passage au livre de Saramago « Le siège de Lisbonne ». L’auteur parle  aussi de Camoes qui évoque «  dans « Les Lusiades », épopée à la gloire du Portugal des Grandes Découvertes, il célèbre le Portugal de la « Reconquista », royaume chrétien par excellence »

Il est encore difficile d’explorer cette « période musulmane » de Lisbonne, notamment sur place, car elle est souvent réduite à peau de chagrin par les guides, car la dictature de Salazar, et son successeur avait rayé cette notion de la mémoire avec son « Estato novo ».

On étudie ensuite un chapitre important que l’auteur intitule : des Moçarabias à la Mouraria d’hier à aujourd’hui, une ville multiconfessionnelle » et dans lequel il évoque les trois quartiers où se regroupaient les Mozarabes, la première, autour de l’église Santa Maria de Alcacim, la deuxième dans le périmètre de l’église Santa Cruz do Castelo, et la troisième autour de la grande mosquée

« Mozarabe est le nom donné aux Chrétiens en terre d’Islam de même que les Musulmans restés sous la coupe chrétienne sont dénommés Mudéjars. »

La Mouraria, elle, correspond, au quartier maure de la ville, où sont regroupés une partie « des vaincus de 1147   ainsi que quelques chrétiens mozarabes » ; ce sont, en fait, des minorités dont on veut limiter les contacts avec les Chrétiens. Il y a pendant cette période des conversion forcés, des tributs à payer comme il y en a eu pendant la période musulmane, et des Marocains viendront aussi se réfugier dans la ville au XVIe siècle  car il y avait alors des guerres et des émeutes au Maroc (notamment la défaite de Ksar el Kébir en 1578)  et on parlera de « Mouriscos marocains ».

Marc Terrisse découvre au cours de ses visites un projet appelé « Marhaba » (le Moyen Orient à table) qui vient en aide aux personnes fragiles, notamment les migrants Érythréens.

L’auteur mêle dans ce récit la culture, l’architecture, l’histoire, l’archéologie, la cuisine, la musique, tout ce qui est venu enrichir cette ville dont la multiculturalité est impressionnante.

J’ai choisi ce livre dans le cadre de l’opération Masse critique organisée par Babelio, et il m’a passionnée, j’ai aimé mettre mes pas dans ceux de l’auteur qui nous brosse un tableau très complet et très alléchant. J’ai appris beaucoup de choses sur le plan historique, culturel car je connais peu cette ville.

Je connais beaucoup mieux l’Algarve, d’où est originaire mon mari et que j’ai beaucoup visitée. En apprendre davantage sur le Gharb Al Andalus me tentait, car je suis fascinée depuis longtemps par l’Andalousie. Je me rends compte que mes connaissances sur l’Histoire lusitanienne sont limitées et qu’il va falloir y remédier !

Pas de doute, je l’emmènerai dans mes bagages la prochaine fois que j’irai à Lisbonne. Je remercie les éditions Chandaigne qui m’ont fait découvrir « Le Mandarin » de Eça de Queiros et qui proposent aussi dans leur catalogue (très intéressant) des livres sur l’Histoire du Portugal. Ce catalogue propose aussi des textes sur le Brésil, Cap Vert, des auteurs de ces pays, ou les voyages, découvertes, contes…

Cet ouvrage est passionnant et j’espère que ma petite démonstration, qui m’a demandé beaucoup d’énergie pour la rendre la plus légère possible,  vous a intéressés et donner envie de le découvrir.

 

L’auteur

 

Marc Terrisse est docteur en Histoire et titulaire d’un master Management des organisations culturelles de Paris Dauphine. En tant que chercheur associé au CNRS, il a publié plusieurs recherche se focalisant sur le patrimoine islamique et s’intéresse plus largement aux questions des minorités et de leur place dans l’histoire et la culture occidentales dans un cadre pluridisciplinaire faisant écho aux « minority sturies »

 

Extraits

 

Lisbonne est donc le fruit d’un brassage, d’un melting-pot intérieur et ultramarin multiséculaire au sein duquel les différentes populations musulmanes ont occupé une place importante et influente.

 

Les Phéniciens nomment Lisbonne Alis Ubbo qui signifie la « rade tranquille ». Les Grecs et les Romains attribuent par la suite à la ville le nom d’Olisipo. A ce jour, les chercheurs ne sont néanmoins pas certains que les deux appellations aient la même signification. Le Tage aurait été, quant à lui désigné par le nom de Dagui qui se traduit par « pêche abondante » dans l’idiome parlé par les Tyriens.

 

On assiste à l’implantation de familles arabes, d’origine Yéménite notamment dans le sud du Gharb Al Andalus tandis que les territoires situés au-delà de Lisbonne, dans la région de Coimbra et plus au nord vers Porto et la Galice bénéficient d’une présence berbère…

 

Al Usbûna n’a certes pas eu un rôle intellectuel intemporel. Néanmoins des esprits éclairés y sont nés et ont souvent exercé leurs talents ailleurs.

 

Les poètes du Gharb Al Andalus ont vraisemblablement inspiré les troubadours s’exprimant en galaïco-portugais. Plus globalement, la poésie hispano-arabe a eu une influence sur les aèdes catalans et occitans. Le « fin amor » ou amour courtois a été probablement inspiré par Ibn Hazm, poète fidèle aux Omeyyades, né dans l’actuelle province de Niebba en Andalousie et non loin de la frontière avec le Portugal.

 

Je signale ici cette allusion savoureuse : « il n’est que trop évident que les habitants du quartier Saint-Crispin n’aiment pas la gent canine, ils sont peut-être encore les descendants directs des Maures qui détestèrent ici les chiens de leur époque par devoir de religion, bien qu’ils fussent tous, les uns et les autres, frères en Allah »

 

Al Usbûna et ses faubourgs couvraient une superficie comprise entre 50 et 60 hectares. La médina devait représenter environ un tiers de cette surface, soit un espace compris entre 15 et 20 hectares. Avec ses faubourgs et ses zones urbanisées le long du Tage, la ville devait totaliser entre 25 et 30 mille habitants au XIIe siècle au moment de sa conquête.

 

Malgré certaines limites inhérentes aux mentalités de l’époque, le maintien de communautés religieuses musulmanes et juives atteste de la persistance d’un multi-confessionnalisme dans les royaumes médiévaux ibériques après la Reconquista. L’islam ne s’est par conséquent pas arrêté avec la conquête chrétienne. Il se maintient officiellement jusqu’en 1496-1497 au Portugal avec l’édit d’expulsion des juifs et musulmans, promulgué par le roi Manuel 1er suivi d’un processus de conversion forcée à la foi catholique.

 

 

Lu en mars 2019

Publié dans Littérature américaine, Religion

« Une nuit à Aden » de Emad Jarar

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai découvert grâce à une opération masse critique spéciale organisée par Babelio :

 

Une nuit à Aden de Emad Jarar T1

 

Quatrième de couverture

 

« Mon père pensait qu’on “naissait musulman” et qu’être musulman était un statut qui dépendait du Tout Puissant uniquement. Et comme pour se soumettre à ses propres certitudes, il s’était convaincu que l’Islam était irréversible en ce qu’il l’emportait sur quelque autre religion ; il était de ceux pour lesquels l’Islam ne se limitait pas au seul culte, entretenant l’idée qu’être musulman préemptait pour ainsi dire tout autre choix de conscience. Pour lui, le christianisme ne serait qu’un avatar illégitime de son propre héritage, puisqu’il était désormais représenté par la religion vraie et transcendante qu’était l’islam. Sa suprématie sur les autres religions ou civilisations, et cette sorte d’inviolabilité du statut de musulman, semblaient d’ailleurs apaiser ses craintes : elles étaient censées me protéger de toute manœuvre rusée de la part de ma mère. »

Ce roman en deux tomes, à l’intrigue palpitante d’émotion, raconte la jeunesse d’un Palestinien qu’un destin étonnant et une histoire d’amour hors norme conduisent à la découverte de lui-même, de sa conscience et de sa relation avec les religions de son enfance, l’islam et le christianisme. Par une introspection à la fois insolite et spirituelle, il nous décrit comment les élans de la divine Providence le mèneront d’Alexandrie à New York, puis à Sanaa, Aden, Djibouti et enfin Paris.
Il est né musulman, certes; mais sa raison défie à laquelle il se croyait enchaîné, occulte en fait la vraie nature de ce rite à l’emprise implacable sur un milliard et demi de fidèles…
Un récit captivant. Une réflexion morale et spirituelle sans concession. Une lecture de rigueur pour comprendre le rôle du Coran au XXI ème siècle et son emprise sur la pensée islamique confrontée à la vie moderne.

 

Ce que j’en pense

 

Ce livre est un OVNI ! il est d’ailleurs classé « Essai fictionnel »

Le narrateur, Emad nous raconte une histoire d’amour, tout en expliquant au lecteur tous les principes de l’Islam.

Emad parle de son enfance avec son père Palestinien, musulman pratiquant, sa mère chrétienne, dont la famille est d’origine grecque (en fait c’est plus compliqué car il y a des exils). Il est donc musulman d’office puisque son père l’est, mais celui-ci accepte la volonté maternelle qu’il aille au catéchisme. Des parents tolérants, donc car ils s’aiment et forment un couple uni.

Emad est né à Paris car sa mère souhaitait qu’il en soit ainsi, car elle tenait une librairie française à Alexandrie, librairie tenue depuis longtemps par sa famille. Elle lui faisait lire des auteurs français régulièrement. Il a fait ses études au lycée français. Mais les guerres, l’exil ont provoqué des changements.

Durant ses études supérieures aux USA il rencontre Adèle, jeune Française venue y travailler dont il tombe amoureux. Il échange régulièrement avec son ami Khalil.

Emad Jarar (Erraja) dans le livre prend le prétexte de ces rencontres pour évoquer, le Coran, message reçu par Muhammad de la part de l’archange Gabriel durant vingt-trois années, puis traduit en arabe et interprété quelque siècle plus tard pour l’ériger en « loi » : la Sunna ou le dogme.

Ensuite, il reprend la notion de libre arbitre inexistante, car on doit craindre Dieu, accepter que tout vienne de lui, donc forcément le fatalisme, puisque l’homme n’a aucune prise sur son destin et ne peut rien modifier. Il évoque, la femme dans l’Islam, le devoir de conquérir le monde entier en tuant les mécréants, le jihad, le jeune, l’importance de la récitation (psalmodie) les piliers de l’Islam, le rejet de la laïcité, la légitimité du crime pour convaincre …

Emad Jarar est précis, mais entre beaucoup dans les détails pour nous faire comprendre toutes les notions, en nous donnant chaque fois des notes en fin de livre.

Je me suis accrochée, j’ai failli abandonner, page 88 je pensais : « nous sommes à la P 88 et il y a déjà 25 pages de notes, il faut lire avec deux marque-pages et on fait le va-et-vient entre les deux parfois cinq fois par page ! je m’engage à lire les deux premières parties, (jusqu’à la P 101) avant de lâcher car j’ai lu deux critiques admiratives »

Dans les années quatre-vingts on disait que l’Islam était une religion tolérante, mais le terrorisme est passé par là et on a vu un autre visage, ce qui a rendu ma lecture difficile au départ, car j’avais la peur au ventre en lisant certaines notes, certains extraits du « Livre » en tant que femme ce n’est pas facile…

Je suis contente d’être arrivée au bout, il m’aura fallu 25 jours quand même, car c’est vrai il y a une belle histoire d’amour, et Emad est tout aussi prolixe, coupeur de cheveux en quatre, ou même dix, lorsqu’il parle avec Adèle que lorsqu’il parle de religion ! je retiens notamment l’auto-dérision dont il fait preuve en expliquant la position de l’Islam par rapport au vin :

«  Ô ciel ! une bouillie, voilà ce à quoi toutes mes litanies, ma manie stupide de creuser inutilement les mots et mon interminable jactance me donnaient à penser. Je me demandais par quelle sournoiserie de l’âme, aussi peu de la chaleur de toute la passion que je ressentais se pouvait retrouver dans mon discours à effet, ma parlerie sans fin et ennuyeuse, fait plus pour l’esprit que pour le cœur, substituant à l’amour le plus tendre les mots les plus plats. »

Emad Jarar écrit magnifiquement bien, les phrases sont belles, les termes sont précis, affutés, il manie l’imparfait du subjonctif de façon magistrale… Son écriture, à elle seule, mérite que l’on aille jusqu’au bout de la lecture et la suite du récit est passionnante car on se promène : Moscou, Le Caire, New-York, Sanaa et la perception intime de la religion de l’auteur est très fine. Il emploie un français littéraire, riche, de la veine de Balzac ou Proust, comme souvent les exilés (cf. par exemple, George Semprun)

Il cite souvent Pascal, Gide, Camus, Voltaire et même Sade ou Chateaubriand

Un exemple lorsque l’auteur parle du voile :

« … Je me retenais toutefois de penser que l’archange Gabriel eût pu s’attarder sur des tenues vestimentaires ou des effets d’élégance féminine, dans ses révélations au Prophète. N’était-ce même grotesque de concéder à Dieu un thème aussi futile ? Comment pouvait-on croire que Dieu eût pu s’éterniser sur un problème aussi frivole pour jauger la valeur de la vertu de l’homme sur terre. »

J’ai découvert cet essai fictionnel grâce à une opération masse critique spéciale pour laquelle je remercie Babelio et l’éditeur Iggy Book qui a eu la gentillesse de m’envoyer les deux tomes.

 

 

Extraits

 

J’ai choisi des extraits relativement neutres de manière à ne pas heurter les esprits.

 

Il faut dire que les rigoristes de l’Islam ont toujours bien soin de choisir ce qui est bien aise à la vertu de l’homme musulman ; je me suis laissé allé à penser qu’à défaut de mettre un voile sur leurs pensées honteuses, voilà qu’ils le préféraient sur leurs épouses.

 

Elle parlait parfaitement le dialecte égyptien avec un léger accent qu’on a du mal à définir et qui souvent dénote chez un être un parfum d’exil. Elle disait malicieusement que le grec était sa langue paternelle, l’arabe celle de l’exil et le français sa langue d’adoption.

 

Parce que l’essence même du Coran, son origine divine, se manifesterait dans ses versets, dès lors une simple récitation est suffisante pour s’imprégner de sa nature divine : nul besoin pour le croyant de tenter de comprendre le texte.

 

Je retenais toutefois que la Sunna fût bâtie sur des fondations qui suscitent une grande prudence quant à leur vraie nature et leur finalité religieuse. Car ici où elle comptait éclairer la foi du croyant, elle l’inclinait habilement vers sa doctrine ; là où elle avait la prétention d’interpréter le message divin, elle codifiait selon ses propres normes.

 

Les religions ont si souvent été à la confluence des tensions entre les peuples, à l’origine de guerres et de massacres, qu’il est permis de s’interroger sur le mérite de la foi pour l’avenir du genre humain.

 

L’allusion aux langues, somme toute assez fréquente, n’est pas un compliment aux Etats-Unis. Être bilingue est tout juste distrayant (les Américains utilisent le néologisme « distraction ») rien de plus ; être trilingue est une vraie perte de temps, parfaitement inutile ; en général, on ne donne pas de boulot au polyglotte que l’on tient fréquemment pour futile…

… Dans ce pays, la personne cultivée, le touche-à-tout n’est rien tant qu’un expert en rien…

 

Elle préférait le voussoiement au vouvoiement, me disait-elle, car il est lexicalement et morphologiquement plus exact ; celui-ci n’étant selon ma mère, qu’un néologisme un peu primitif et bien trop ordinaire, et elle se trompait rarement lorsqu’il s’agissait de ne pas écorcher une si belle langue.

 

Quand le « Monde arabe » islamise ses sociétés et exporte sa population, l’Occident déchristianise et exporte sa science et son progrès économique. J’en suis la preuve ; comment ne pas en convenir ? Qu’importe la méthode, ou la stratégie quand il faut se conformer aux exhortations du Prophète ?

 

L’islam fait mauvais ménage avec l’art, ce mode d’expression de la beauté et de la générosité de l’âme, la catharsis des sentiments, l’inspiration de la nature humaine, la révélation et les dons de Dieu, cette manifestation des qualités et idéaux divins.

 

 

Lu en mars 2019

Publié dans Littérature française

« Le Club des Incorrigibles Optimistes » de Jean-Michel Guenassia

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’avais mis de côté depuis un certain temps pour ces deux mois de lecture intense:

 

Le club des incorrigibles optimistes de Jean-Michel Guenassia

 

Quatrième de couverture

 

Michel Marini avait douze ans en 1959. C’était l’époque du rock’n’roll et de la guerre d’Algérie. Lui, il était photographe amateur, lecteur compulsif et joueur de baby-foot au Balto de Denfert-Rochereau.

Dans l’arrière-salle du bistrot, il a rencontré Tibor, Léonid, Sacha, Imré et les autres. Ces hommes avaient tous passé le Rideau de fer pour sauver leur vie. Ils avaient abandonné leurs amours, leur famille, leurs idéaux et tout ce qu’ils étaient. Ils s’étaient tous retrouvés à Paris dans ce club d’échecs d’arrière-salle que fréquentaient aussi Kessel et Sartre.

 Cette rencontre bouleversa définitivement la vie de Michel. Parce qu’ils étaient tous d’incorrigibles optimistes

 

Ce que j’en pense

 

Ce roman nous raconte l’histoire de Michel et de sa famille et s’étale d’octobre 1959 à 1964.

Il s’agit d’une famille dysfonctionnelle : la mère, bourgeoise de la famille Delaunay, a épousé un employé de la maison, immigré, d’origine italienne, au grand dam de ses parents. Ils se sont mariés au retour de la guerre, où le père a connu le stalag.

Un mariage un peu bancal ce qui n’est pas sans effets secondaires sur leurs trois enfants : Franck qui part en Algérie, Michel, notre héros et une petite sœur.

Il y a des heurts à propos de l’éducation des enfants, car la mère est psychorigide, alors que le père est plus compréhensif, sinon permissif.

Franck a des opinions bien arrêtées, communiste

Michel trouve un espace de liberté en jouant au babyfoot au Balto tenu par un couple d’Auvergnats et un copain de Franck, Pierre, devient son confident, lui fait découvrir le rock and roll, avec sa collection de disque fabuleuse, les livres.

Un jour, un rideau l’intrigue et il décide de jeter un œil, pour voir ce qu’il se passe derrière, et il découvre des hommes jouant aux échecs.

« Mû par la curiosité, j’ai écarté le rideau. Une main malhabile avait inscrit sur la porte : « Club des Incorrigibles Optimistes ». Le cœur battant j’ai avancé avec précaution. J’ai eu la plus grande surprise de ma vie. J’ai pénétré dans un club d’échecs. »

Ce sont des hommes qui ont dû s’exiler, sous le règne de Staline, sous l’emprise soviétique, du rideau de fer ; ils ont dû fuir leurs pays dans des conditions difficiles : URSS mais aussi Hongrie, Allemagne de l’Est, Grèce… . Ils sont désormais apatrides, ne parlent jamais de ce qui leur est arrivé, des raisons de leur exil à chacun et on devine qu’il y a eu de trahisons.

Ils ont des noms et des accents qui chantent, ils s’appellent Virgil, Igor, Pavel, Vladimir, Imré , Tibor ou encore Leonid…

Mais Michel croise aussi Sartre et Kessel que tout oppose mais qui prennent du plaisir dans leurs parties d’échecs.

J’avoue un petit faible pour Leonid qui pilotait fièrement son Tupolev et qui est passé à l’Ouest par amour!

J’ai dévoré ce roman, les personnages m’ont beaucoup plu, bouleversée, tant leurs personnalités sont bien trempées, cachant leur fragilité derrière leurs propos provocateurs, la souffrance de l’exil. Même la famille est attachante tant elle est écorchée, et la manière dont Michel évolue entre ce milieu familial rigide qui l’étouffe, où l’on se dispute, et ses rencontres avec les Incorrigibles ou avec Pierre (ou Cécile qui fait le pont entre eux) qui sont autant de bouffées d’oxygène est très intéressante.

L’écriture est fluide, pleine de grâce, de légèreté, alors que le sujet est loin de l’être et on se laisse emporter dans ce tourbillon. On ne voit pas passer les 730 pages, on aimerait que cela dure encore. C’est un rayon de soleil en ces temps tristounets…

J’ai découvert l’auteur avec « La valse des arbres et du ciel » qui m’a beaucoup plu et j’ai mis une option sur « La vie rêvée d’Ernesto G. »

Ce roman a reçu le Goncourt des lycéens en 2009 (je suis beaucoup plus souvent en accord avec le jury des lycéens, le Goncourt me laissant souvent perplexe) ainsi que le prix des lecteurs Notre Temps. Prix amplement mérités.

coeur-rouge-

 

Extraits

 

Lire et aimer le roman d’un salaud n’est pas lui donner une quelconque absolution, partager ses convictions ou devenir son complice, c’est reconnaître son talent, pas sa moralité ou son idéal.

 

Ils avaient choisi la liberté en abandonnant femmes, enfants, familles et amis. C’est pour cette raison qu’il n’y avait pas de femmes dans ce club. Ils les avaient laissés au pays. Ils étaient des ombres, des parias, sans ressources, avec des diplômes non reconnus.

 

Le premier à me parler fut Virgil avec un accent roulant et chantant qui m’a fait sourire. Ils avaient ça en commun. Des drôles d’accents qui leur faisaient manger la moitié des mots, conjuguer les verbes à l’infinitif, confondre les homonymes, ignorer le masculin et le féminin, ou les accoler dans des associations hasardeuses.

 

Un jour, Igor m’a expliqué cette définition byzantine qui séparait les membres du Club en deux catégories à jamais irréconciliables. Les nostalgiques qui avaient rompu le cordon avec le socialisme et ceux qui y croyaient toujours et restaient empêtrés dans des dilemmes sans solution. Les blessures étaient à vif et douloureuses.

 

Nos malheurs ont une seule cause : nos opinions sont sacrées. Ceux qui refusent de changer d’avis sont des imbéciles et ceux qui se laissent convaincre aussi.

 

Le goulag, les génocides, les camps d’extermination ou la bombe atomique n’ont rien d’inimaginable. Ce sont des créations humaines, ancrées au fond de nous, et dont seule l’énormité nous écrase.

 

Chaque homme, dans sa vie, commet une certaine quantité d’erreurs. Il cherche et trouve des bonnes ou des mauvaises raisons, souvent des excuses ou des prétextes. La pire de toutes les raisons est la découverte de sa profonde stupidité. Après les tragiques évènements qui avaient ensanglanté la Hongrie, Tibor, Imré et la plupart des cent soixante mille compatriotes qui avaient fui le pays se posèrent les mêmes questions durant des décennies : les Hongrois étaient-ils des imbéciles ? Avaient-ils pris leurs désirs pour des réalités ?

 

Quand un homme accomplit son rêve, il n’y a ni raison ni échec, ni victoire. Le plus important dans la Terre promise, ce n’est pas la terre, mais la promesse.

 

On redoute toujours de perdre la mémoire. C’est elle, la source de nos maux. On ne vit bien que dans l’oubli…

 

Le problème, ce n’est pas les patrons, c’est le fric qui nous rend esclaves. Le jour de la grande bifurcation, celui qui a eu raison, ce n’est pas le couillon qui est descendu de l’arbre pour devenir Sapiens, c’est le singe qui a continué à cueillir des fruits en se grattant le ventre. Les hommes n’ont rien compris à l’Évolution. Celui qui travaille est le roi des cons.

 

Je vais te dire une chose et ne l’oublie pas : les seuls amis qui ne te trahissent pas sont ceux qui sont morts.

 

Lu en janvier 2019

Publié dans Critiques en rade

« Critiques en rade N° 1 »

Je reprends ici l’idée de plusieurs blogueuses, pour parler de romans qui m’ont peu emballée et pour lesquels je n’ai pas envie de parler trop longtemps.

 

1- « Rosa Candida » de Audur Ava Olafsdottir

 

Rosa Candida de Audur Ava Olafsdottir

 

Arnljótur a perdu sa mère dans un accident de voiture ; il a un frère jumeau autiste, et son père, octogénaire se retrouve désemparé et tente de réapprendre à vivre. Il a eu une relation d’une nuit avec Anna et décide d’aller voir ailleurs si la terre est plus verte.

A peine a-t-il traversé la frontière, qu’une appendicite nécessite une intervention. Mais il est bien décidé à continuer sa route, car il veut remettre en état une roseraie abandonnée dans un monastère. Il est parti d’ailleurs en emportant des boutures de sa rose à huit pétales, la Rosa Candida.

Ce roman est mignon tout plein, nous propose une réflexion sur la vie, sur la paternité car il s’occupe de sa petite fille pendant qu’Anna sa compagne travaille sur son mémoire ; il apprend à faire la cuisine, à s’occuper d’elle aussi bien qu’il s’occupe des rosiers.

C’est aussi une réflexion sur le couple, comment le cimenter, surtout quand on hérite d’un bébé après une relation d’une nuit parmi les roses, toujours.

Il s’occupe de la roseraie, à la manière d’une longue méditation, comme s’il composait un mandala.

L’histoire est sympathique, mais mon dieu que c’est lent, parfois même soporifique… J’ai ressenti la même chose en lisant « L’embellie », j’avais parlé à l’époque d’un éloge de la lenteur…

Audur Ava Olafsdottir a des idées intéressantes, souvent des voyages plus ou moins initiatiques mais le rythme de son écriture n’arrive pas vraiment à me convaincre.

 

 

2- « La chambre des morts » de Franck Thilliez

 

La chambre des morts de Franck Thilliez

 

Deux informaticiens qui viennent de taguer leur usines dans la nuit après un licenciement décident de faire une virée à toute allure dans un champ d’éoliennes et boum, ils renversent un piéton qui transportait une valise pleine de billets. Et hop, qu’à cela ne tienne, on le fait disparaître…

Seulement le brave homme transportait en fait la rançon pour libérer sa fille aveugle qui avait été enlevée.

Lucie Hennebelle entre deux biberons et un sommeil haché, va prendre l’affaire en main car une autre petite fille vient d’être enlevée.

L’idée de départ me plaisait bien : c’est l’effet papillon, un tag, un excès de vitesse et toute une série de conséquences qui s’accumulent.

Ce roman noir pourrait s’appeler : « éloge de la violence », car il faut vraiment s’accrocher, la torture n’est pas loin, avec en toile de fond « Les écorchées » de l’anatomiste Honoré Fragonard (exposées à l’école de vétérinaires de Maisons-Alfort pour ceux que cela intéresse !)

J’aime bien les romans de Thilliez en général, mais parfois, certains me heurtent et c’est le cas de celui-ci. Beaucoup trop noir et trop violent pour moi, et les techniques de conservation des cadavres écorchés me rebutent vraiment.

 

Lus en janvier 2019

Publié dans Histoire, Littérature française

« Par deux fois, tu mourras » par Eric Fouassier

Je partage aujourd’hui un roman historique, découvert sur NetGalley :

 

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Palais de Rouen, 569. Galswinthe, la jeune épouse de Chilpéric, l’un des trois petits-fils de Clovis, meurt étouffée dans sa chambre. Juste après, son assassin est retrouvé poignardé… Quatre ans plus tard, la sœur de Galswinthe, la reine Brunehilde d’Austrasie, est persuadée que toute la lumière n’a pas été faite sur cette tragique affaire. Elle charge Arsenius Pontius, un jeune lettré gallo-roman, de se rendre à Rouen pour enquêter en toute discrétion.

Sur place, Wintrude, une ancienne princesse thuringienne devenue esclave des Francs, lui apporte des informations essentielles. La jeune femme, indirectement mêlée au meurtre de Galwsinthe, a dû se placer sous la protection de l’Église pour échapper à des proches de Chilpéric, qui cherchent à la réduire au silence… Victime lui-même d’une tentative de meurtre, Arsenius apprend qu’un conflit est sur le point d’éclater entre Neustrie et Austrasie. Dès lors, Wintrude et lui n’ont plus le choix : ils doivent faire éclater la vérité avant que le jeu des trônes n’embrase toute la Gaule mérovingienne.

Ressuscitant avec brio cet âge sombre qui fonda la France, où le meurtre, le sexe et la vengeance sont autant d’instrument de pouvoir, Éric Fouassier allie rigueur historique et inventivité romanesque pour emporter le lecteur dans une enquête trépidante.

 

Ce que j’en pense

 

Ce roman propose une immersion complète au royaume des Francs, dans les conflits qui opposent les fils de Clotaire (dernier fils survivant de Clovis) : Chilpéric qui règne sur la Neustrie, Sigebert roi d’Austrasie et Guntramn, roi de Burgondie.

Galswinthe, la femme de Chilpéric a été assassinée, ce qui arrange bien ce dernier car il va pouvoir épouser Frédégonde, sa concubine. Seulement, Brunehilde, la sœur de Galswinthe   et épouse de Sigebert, ne l’entend pas de cette oreille et veut élucider ce meurtre, tâche qu’elle confie à un jeune aristocrate gallo-romain du nom d’Arsenius Pontius, fin lettré filleul de Grégoire évêque de Tours. Officiellement il est chargé d’écrire un long poème pour rapprocher les trois frères.

Quoi qu’il en soit la mission sera compliquée, car tout sera mis en œuvre pour le mettre en échec, chacun avançant ses pions sur l’échiquier, car il doit trouver qui avait intérêt à maquiller la mort de Galswinthe : certes elle a été poignardée mais ses blessures n’ont as saigné donc elle était déjà morte avant. Frédégonde a pris soin de faire constater le décès par un druide gaulois tout acquis à sa cause : Crixegatos qui contredit les premières constatations faites par le médecin officiel Marileif.

Arsenius part donc pour la Neustrie, chevauchant en compagnie de Gontran-Boson qui cherche à savoir quelle est vraiment la mission.

Arsenius rencontre chez l’évêque de Rouen, Pretextat une jeune fille, Wintrude : princesse thuringienne, esclave de la cour de Neustrie, qui pourchassée par des sbires du palais, a trouvé refuge chez lui. C’est le frère de celle-ci, Arrbald, retrouvé mort quelques jours plus tôt, qui avait été chargé du meurtre de la reine, en échange de leur liberté à tous les deux.

Tous les deux vont s’entraider pour tenter d’élucider le « double meurtre ». Pour simplifier, j’ai écrit les noms des personnages réels en caractères gras et les héros fictifs en caractères normaux.

Nous avons d’un côté le récit des luttes acharnées que se livrent Chilpéric et Sigebert pour s’emparer chacun des terres de l’autre, tandis que Guntramn laisse ses frères se déchirer, comme par exemple à la mort de Charibert qui possédait Paris, il préfère les compromis, la discussion, car il sait qu’il dispose de moins de troupes qu’eux. Il complote en douce avec le clergé pour s’imposer. Il préfère s’occuper de sa terre burgonde.

« A presque quarante et un ans, l’aîné des fils survivants du roi Clotaire était loin de partager le caractère belliqueux de ses frères Sigebert et Chilpéric. Il ne se résolvait à faire appel à son armée que lorsqu’il s’y trouvait contraint. »

Les ravages des guerres sur les terres et les populations sont bien évoqués, ainsi que la lourdeur des combats, les haines fratricides, ou le rôle du haut clergé, chacun ayant son évêque, et ceux-ci ne sont pas en reste pour peser de tout leur poids sur les évènements. Trois royaumes c’est forcément deux de trop ! les épouses ont aussi de fortes personnalités et se détestent cordialement, chacune voulant jouer un rôle important. Ce sont des amantes fougueuses qui ne reculent devant rien…

Parmi les personnages fictifs, plus ou moins « mouillés » dans l’affaire, on rencontre Timoléon, un prêtre, fou de Dieu, auto-flagellant qui veut à tout prix se débarrasser de la belle Thuringienne, suppôt de Satan, le druide gaulois, Crixegatos qui anime des cérémonies païennes en compagnie de Frédégonde, dans la forêt, ou encore Holgunn : palefrenier, ami d’Arrbald…

Arsenius et Wintrude sont deux héros, très sympathiques, même s’ils sont un peu trop des gentils par rapport à tous les autres, et la manière dont ils mènent leur enquête est très intéressantes. Comment résister à cette fille impétueuse, qui refuse de se laisser faire ou à ce jeune homme, un lettré qui cite Terence, « La fortune sourit aux audacieux » ou encore

« Comme l’affirme Terence, « il n’est rien qu’une fausse interprétation ne puisse détourner du droit sens »

Eric Fouassier se base sur tous les travaux consacrés à la mort de Galswinthe, avec une bibliographie intéressante et propose au début la liste des personnages réels ou fictifs de chaque royaume.

Je suis férue de romans historiques, je suis tombée dans la marmite (de potion magique) avec « Les Rois maudits », il y a fort longtemps et ce livre m’a beaucoup plu. Il est un peu de la même veine, en ce qui concerne les personnages historiques. Je ne connaissais pas l’auteur, je vais m’empresser de découvrir son œuvre.

Très bon moment de lecture pour les amateurs d’Histoire et d’histoires…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Lattès qui m’ont permis de le découvrir.

 

#ParDeuxFoisTuMourras #NetGalleyFrance

 

 

Extraits

 

Au nombre des spectateurs, mais s’abstenant de toute manifestation, figurait une jeune femme aux traits altiers, affichant un air de dignité qui tranchait avec ses vêtements de laine grossière. Grande, blonde, les cheveux noués en une longue queue de cheval. Des yeux couleur de miel, étirés vers les tempes comme ceux des félins, des pommettes hautes, des attaches solides et une silhouette nerveuse.

 

Il était son aîné, sa seule famille. L’unique soutien sur lequel elle avait pu compter depuis qu’ils avaient été enlevés par les Francs, encore enfants. Cela s’était passé à l’issue d’une campagne particulièrement meurtrière contre les Saxons et les Thuringes. En 560, sous le règne de Clotaire, le dernier fils survivant du grand roi Clovis.

 

Mais Arsenius avait passé le plus clair de sa jeunesse dans la riche province d’Arverne, pour partie épargnée par de tels fléaux. Ce voyage à travers le nord de la Gaule lui permettait de constater l’état de désolation dans lequel se trouvait plongé le pays, naguère si florissant, de ses ancêtres. Et cet amer constat ajoutait à son affliction.

 

Si on vous demandait quelle est la situation actuelle de la « Francia », que répondriez-vous, mon frère ?

Trois rois, trois royaumes, probablement deux de trop.

Parfaitement résumé et si cruellement vrai ! approuva Sapaudus en branlant du chef. La paix actuelle ne saurait durer. Chilpéric, Sigebert et Guntramn sont aussi éloignés l’un de l’autre que le sont désormais leurs capitales respectives.

Chacun cherche à étendre son pouvoir au détriment des deux autres.

 

J’ignore comment il s’y est pris pour tuer la reine, mais il s’est débrouillé pour que nul ne puisse soupçonner une mort violente.

 

Les seules blessures que Marileif a relevées sur le cadavre correspondaient aux coups de poignards portés post mortem. C’est donc que Galswinthe avait été exécutée de façon beaucoup plus discrète.

 

Seule femme au sein de cette assemblée des hommes les plus influents du royaume, Brunehilde avait pu mesurer l’étendue de son pouvoir tout neuf à l’admiration ou à la méfiance qu’elle avait lu dans leurs regards.

 

Un amant réjoui est un allié qui ne s’appartient plus…  Dixit Brunehilde

 

Ainsi, c’était donc cela qu’on appelait « régner » ! cela passait nécessairement par le mensonge, la duplicité et le reniement de la parole donnée. La circonstance qu’un homme d’Église aussi respecté que l’évêque Grégoire apportât son concours actif à d’aussi basses manigances ne faisait que rendre la chose encore plus détestable.

 

Le poète Térence avait écrit : « La vie des hommes est comme le jeu de dés : si ce qu’on obtient en les lançant n’est pas exactement ce dont on aurait eu besoin, il faut y remédier par son habilité à jouer ». Pour une fois, il se sentait en désaccord avec l’un de ses auteurs favoris. Lui avait fait un autre choix, celui de se retirer purement et simplement du jeu, et il entendait bien dorénavant s’y tenir.

 

Il était capable, d’un jour sur l’autre, voire d’un instant à l’autre, de passer du plus profond désespoir au plus fol enthousiasme… pense Wintrude à propos de Chilpéric

 

 

Lu en mars 2019

Publié dans Littérature française

« Une longue impatience » de Gaëlle Josse

Toujours dans le cadre de ma boulimie de lectures de janvier et février, je partage aujourd’hui ce court roman :

 

Une longue impatience de Gaëlle Josse

 

Résumé de l’éditeur :

 

Ce soir-là, Louis, seize ans, n’est pas rentré à la maison. Anne, sa mère, dans ce village de Bretagne, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, voit sa vie dévorée par l’attente, par l’absence qui questionne la vie du couple et redessine celle de toute la famille.
Chaque jour, aux bords de la folie, aux limites de la douleur, Anne attend le bateau qui lui ramènera son fils. Pour survivre, elle lui écrit la fête insensée qu’elle offrira pour son retour. Telle une tragédie implacable, l’histoire se resserre sur un amour maternel infini.

Avec Une longue impatience, Gaëlle Josse signe un roman d’une grande retenue et d’une humanité rare, et un bouleversant portrait de femme, secrète, généreuse et fière. Anne incarne toutes les mères qui tiennent debout contre vents et marées.

« C’est une nuit interminable. En mer le vent s’est levé, il secoue les volets jusqu’ici, il mugit sous les portes, on croirait entendre une voix humaine, une longue plainte, et je m’efforce de ne pas penser aux vieilles légendes de mer de mon enfance, qui me font encore frémir. Je suis seule, au milieu de la nuit, au milieu du vent. Je devine que désormais, ce sera chaque jour tempête. »

 

Ce que j’en pense

 

Anne est une jeune femme veuve, dont le mari a disparu en mer, et elle élève seule son fils Louis. Elle est issue d’un milieu pauvre, où il faut travailler, beaucoup et toujours travailler et c’est la guerre.

Le pharmacien du village est amoureux d’elle depuis longtemps, et à la fin de la guerre, ses parents étant morts, il va lui demander de l’épouser, car il n’y a plus personne pour parler de mésalliance. Il attend la fin de son veuvage pour faire sa demande.

Ils auront deux enfants. Il pense avoir le cœur assez grand pour aimer Louis, mais ce n’est pas si simple, il lui en veut d’être là, comme un rappel de la vie précédente d’Anne et peu à peu un climat de violence se met en place.

Verbale dans un premier temps, elle va dégénérer brutalement un soir et il va frapper Louis à coups de ceinture, et ce dernier se rebiffe et s’engage sur un bateau. Alors commence une attente interminable pour Anne qui se réfugie dans son ancienne maison et imagine le repas de fête qu’elle lui offrira à son retour.

Ce récit décrit la peine d’une mère qui vit dans un milieu qui est à l’opposé de son univers d’origine, et dans lequel elle n’a jamais trouvé sa place. C’est un long poème en prose, avec un rythme particulier, des phrases souvent courtes, percutantes, qui se répètent parfois, mais s’enrichissent, martelant le récit, comme le thème musical du Boléro de Ravel…

La langue de Gaëlle Josse est magnifique et pourtant sobre et cette histoire touche le lecteur en profondeur, avec une fin que j’ai trouvée superbe, le récit se termine en apothéose…

Ce roman a un seul défaut (je plaisante bien-sûr) : il est trop court ! il est tellement beau que je n’avais pas du tout envie de le refermer.

J’aime beaucoup cette auteure qui arrive toujours à m’émouvoir. Je l’ai découverte avec « Nos vies désaccordées » et j’ai beaucoup aimé aussi « Le dernier gardien d’Ellis Island ». Je vais attaquer « Une femme à contrejour » grâce à  NetGalley sans oublier « Les heures silencieuses » qui m’attend dans ma PAL débordante…

 

coeur-rouge-

 

 

Extraits

 

Son absence est ma seule certitude, c’est un vide, un creux sur lequel il faudrait s’appuyer mais c’est impossible, on ne peut que sombrer, dans un creux, dans un vide.

 

Entre nous deux, les mots peinent à trouver leur chemin, maintenant. Enfin, je les ai laissés venir et je lui ai dit qu’il n’aurait pas dû. J’ai explosé, et les mots jusque là tenus en brides, à grand-peine, lui ont sauté au visage. Ils le griffent, ils l’entaillent. L’écorchent. Je voulais qu’il ait mal. C’était un trop-plein qui éclatait, qui se déversait, une morsure, un orage.

 

Il n’aurait pas dû. Pas dû dégrafer sa ceinture en cuir et frapper Louis jusqu’à avoir mal au bras. Il le sait…

 

Chaque geste est sans retour. Ce qui est fait est fait. Depuis longtemps, tout est devenu impossible entre eux. Depuis la naissance des petits, Étienne ne supporte plus mon fils, le témoin encombrant d’une autre vie, le rappel permanent que j’ai été possédée par un autre homme, et tout cela est ineffaçable. Louis est celui qui l’empêche de croire en une vie faite de notre seule histoire, sans peines et sans passé.

 

Il faut du temps pour se déchiffrer à ses propres yeux. Son enfance a pris fin depuis longtemps, il n’en reste qu’une béance, celle de l’absence de son père, que je suis impuissante à combler.

 

Et une autre image prend la suite des autres, qui me glace quand elle vient me visiter. Celle des femmes violentées. Celles qu’on a tondues sur la place du village. Un simulacre de justice pour un crime souvent imaginaire, une infamie ajoutée au drame. Un exutoire pitoyable, et cette insupportable jouissance collective à humilier.

 

Il fallait se venger de la peur, des privations, des morts, du défilé des malheurs qui n’avait pas cessé pendant quatre années. Se venger avec ce qui se trouvait sous la main, avec ce qui ne pouvait pas mordre.

 

Mes gestes sont sûrs, ma main n’hésite pas. Oh, ce n’est pas un talent, juste le fruit d’une habitude et le goût de nourrir, de rendre heureux de cette façon-là, car je ne sais pas dire les choses. Les mots se bousculent dans ma tête, je me tiens des discours, des dialogues, et je suis incapable de sortir un seul mot.

 

Je m’invente des ancres pour rester amarrée à la vie, pour ne pas être emportée par le vent mauvais, je m’invente des poids pour tenir au sol et ne pas s’envoler, pour ne pas fondre, me dissoudre, me perdre.

 

 

 

Lu en janvier-février 2019

Publié dans Littérature américaine

« Nous étions les Mulvaney » de Joyce Carol Oates

Petit détour encore par l’Amérique avec ce roman :

 

Nous etions les Mulvaney de Joyce Carol Oates

 

Résumé de l’éditeur :

 

A Mont-Ephraim, petite ville de l’Etat de New York, tout le monde connaît les Mulvaney, leur bonheur et leur réussite.

Michael, le père, d’origine modeste, a su à force de travail se faire accepter par la bonne société de la ville. Grâce à sa femme qu’il adore, la ferme qu’ils habitent est un coin de paradis, une maison de contes de fées où, au milieu d’une nature splendide, entourés de chiens, de chats, d’oiseaux, de chevaux – et immensément d’amour -, leurs trois fils et leur fille Marianne vivent une enfance inoubliable.

Jusqu’au drame de la Saint-Valentin 1976, qui vient mettre un terme à cette existence idyllique, fait voler la famille en éclats et marque à jamais chacun de ses membres.

 

Ce que j’en pense

 

Le narrateur nous raconte l’histoire de sa famille ; c’est Judd le petit dernier, le bébé qui n’était pas encore né quand tout est arrivé :

« Nous, les Mulvaney, nous aurions été prêts à mourir les uns pour les autres, mais cela ne nous empêchait pas d’avoir nos secrets. C’est toujours le cas.

C’est un adulte qui vous raconte cette histoire : Judd Mulvaney, trente ans, rédacteur en chef… »

C’est l’histoire d’une famille américaine, après la guerre, à laquelle tout semble réussir, une maison couleur lavande, un couple amoureux, des enfants, trois garçons, et une fille, très belle, qu’on a surnommée Bouton, qui fait la fierté de tous, les animaux… jusqu’au jour de la Saint Valentin où se déroule un drame : le viol de Marianne dans sa belle robe rose.

On ne prononcera jamais le mot dans la famille : on dira agression puis « ça » et bien-sûr tout est de la faute de Marianne, elle avait bu et ne se souvient de rien (dit-elle). Bien-sûr, le violeur qui appartient à une famille riche, restera impuni. Nous en sommes seulement à une quarantaine de pages du roman, et on pourrait penser que tout est dit.

En fait, ce qui intéresse l’auteure, ce sont les réactions de l’entourage; la famille heureuse va plus ou moins exploser : le père qui fuit dans les consultations d’avocats et finit par ne plus vouloir voir Marianne, alors il l’envoie chez une lointaine cousine : on ne voit plus le « problème » donc il n’y a plus de problème…

Cette famille est vraiment spéciale, surtout les parents que j’ai trouvé particulièrement égoïstes, dans le déni constamment. La mère Corinne est le pilier de la maison, est en adoration devant son époux et le soutient ; son côté hyper-religieux est assez horripilant.

Il y a aussi trois garçons, Mickey junior, le sportif, champion de base-ball, Patrick, l’intellectuel de la famille, aux raisonnements étranges qui font penser qu’il est atteint d’autisme, Asperger et le troisième Judd, le petit dernier, pratiquement transparent.

 Joyce Carol Oates aborde très bien dans ce roman le thème du secret et du déni qui l’entoure, le rejet qui en résulte, mais aborde aussi les USA dans les années soixante-dix quatre-vingts,  le chômage, l’alcool et la vengeance qui viendra en fait de celui que l’on n’a pas prévu.

Ce roman sommeillait depuis longtemps dans gigantesque PAL et avec le repos forcé, je me suis enfin décidée ! je l’ai beaucoup aimé, le thème du secret, la réflexion de l’auteure sur les conséquences familiales, son écriture m’ont plu.

J’avais déjà lu « Je vous emmène » qui m’avait laissée sur ma faim, je voulais explorer d’autres romans d’elle. J’ai encore « Mudwoman » et « La fille du fossoyeur » qui m’attendent et plus si affinités…

 

 

Extraits

 

Qu’est-ce qu’une famille après tout, sinon des souvenirs inattendus et précieux comme le contenu d’un tiroir fourre-tout de la cuisine (baptisé le « dépotoir » pour de bonnes raisons.

 

Car les Mulvaney étaient une famille qui trouvait précieux tout ce qui lui arrivait, où l’on conservait la mémoire de tout ce qui était précieux et où tout le monde avait une histoire.

 

L’intérêt historique de la maison tenait en partie à ce qu’elle avait servi de « planque » à l’Underground Railroad, cette filière clandestine qui aida les esclaves noirs à gagner le Nord, en 1850, après le vote de la loi sur les esclaves fugitifs, l’une des mesures législatives les plus honteuses de l’histoire américaine.

 

Plus tard, Corinne se rappellerait cette conversation avec incrédulité : si terre à terre et… ma foi, ordinaire. Normale.

Bien entendu, Marianne n’avait pas menti. Taire une vérité, si horrible soit-elle, n’est pas mentir. Marianne était incapable d’un mensonge délibéré. 

 

Et si l’on tombe par hasard sur un secret, c’est comme si l’on ouvrait la porte là où on ne pensait trouver qu’un mur. On peut regarder de l’autre côté ; à condition d’en avoir le courage ou la témérité, on peut même franchir le seuil… en espérant que ce que l’on apprendra vaudra le prix à payer.

 

Dans une famille, le non-dit est ce que l’on guette. Mais le bruit d’une famille consiste à la noyer.

 

Les souvenirs s’estompent, voilà le secret. Sinon, nous n’aurions pas le courage idiot de refaire encore et encore des choses qui nous déchirent.

 

Il y avait d’excellentes raisons qui poussaient des gens comme sa sœur – et sa mère, et la mère de sa mère – la majeure partie de l’humanité en fait – à croire ce qu’ils croyaient contre la raison même : ils croyaient parce que, comme des enfants, ils avaient peur du noir. Prenaient à tort la lumière d’une Vérité inhumaine et implacable pour la simple obscurité.

 

Ils avaient banni Marianne de la maison et de sa vie pour pouvoir la bannir de ses pensées. C’était aussi simple que cela…

 

Ceux qui ont vécu ensemble dans l’atmosphère passionnée de la vie familiale se connaissent à peine. La vie y est trop immédiate, en gros plan. C’est le paradoxe. Le côté déroutant. Exactement le contraire de ce à quoi on s’attendait.

 

Ce pauvre gosse obligé d vivre le déclin et la désintégration de High Point Farm. Mike et lui avaient filé, Marianne avait été bannie et Judd, le bébé de la famille restait seul.

 

Un petit frère, c’est juste quelqu’un qui est là. Difficile de penser à lui comme à un individu ayant une vie, des pensées secrètes, des motivations bien à lui.

 

Marianne percevait que ne pas avoir de famille en Amérique, c’est être privé non seulement de cette famille mais de tout l’arsenal de matériaux allusifs aussi cohésif que des algues à la surface d’un étang.

 

Lu en janvier-février 2019

Publié dans Littérature américaine

« Le secret du mari » de Liane Moriarty

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui traînait dans ma PAL depuis longtemps :

 

Le secret du mari de Liane Moriarty

 

Quatrième de couverture

 

Jamais Cecilia n’aurait dû trouver cette lettre dans le grenier. Sur l’enveloppe jaunie, quelques mots de la main de son mari : « à n’ouvrir qu’après ma mort. » Quelle décision prendre ? Respecter le vœu de John-Paul, qui est bien vivant ? Ou céder à la curiosité au risque de voir basculer sa vie ?

Tous les maris – et toutes les femmes – ont leurs secrets. Certains peuvent être dévastateurs.

Best-seller aux États-Unis, ce roman, intense, pétillant et plein d’humanité, allie habilement suspense et émotion pour marquer son lecteur d’une empreinte durable.

 

 

Ce que j’en pense

 

On suit quelques familles en Australie, durant la semaine pascale, chaque chapitre correspondant à un jour de cette semaine. Nous avons d’abord Cecilia, perfectionniste, traquant la moindre imperfection, animant ses réunions Tupperware de mains de maître, répondant au passage aux questions de sa fille qui se passionne, après une période dinosaures, au mur de Berlin.

Cecilia y était, à Berlin, lors de la chute du mur et elle en a rapporté un petit morceau qu’elle retrouve au grenier et découvre en même temps une vieille lettre écrite par son mari « à n’ouvrir qu’après ma mort. » et la question est : je l’ouvre ou je ne l’ouvre pas, très Shakespearien, n’est-il pas ?

Dans cette histoire, branchée catholique souvent, on trouve un autre drame, qui remonte à des années : la fille de Rachel et Ed est retrouvée assassinée, un chapelet à la main. Après la mort de son époux, Rachel ne rêve que de vengeance à défaut de trouver le vrai coupable…

Au passage, on trouve aussi Tess qui revient dans sa ville natale, car son mari lui a appris qu’il était tombé amoureux de sa cousine…

Ce roman est certes plaisant, mais je suis passée complétement à côté si je me réfère aux critiques enthousiastes que j’ai pu lire ça et là… j’ai trouvé l’histoire fade, les personnages caricaturaux et elle ne « me marquera certainement pas de manière durable », comme me le promettait la quatrième de couverture…

 

Extraits

 

Rachel balaya les miettes qui jonchaient ses draps d’un revers de la main. « Des miettes ! Pour l’amour du ciel, regarde ces miettes ! » aurait pesté son mari qui trouvait immoral qu’on puisse manger au lit. S’il savait que Rachel y regardait aussi la télévision, il se retournerait dans sa tombe. « Faiblesse ! Dépravation ! » s’écrirait-il. Pour Ed, la chambre servait à trois choses : le recueillement—à genoux, le front baissé, il débitait ses prières à toute vitesse, histoire de ne pas Lui faire perdre trop de temps—l’accouplement – de préférence tous les soirs – et le sommeil. Dans cet ordre évidemment.

 

Et qu’on ne lui sorte plus le couplet sur le libre arbitre et les voies soi-disant impénétrables du Seigneur ! voilà belle lurette qu’elle Lui aurait adressé une lettre de réclamation bien sentie s’Il disposait d’un service après-vente ! « Ne comptez pas sur moi pour Vous faire de la pub »

 

Dire que les gens s’imaginent qu’après une tragédie on devient plus sage, plus spirituel. Foutaises. C’était tout le contraire. Une tragédie, ça vous rend mesquin et malveillant. On n’en sort ni plus lucide, ni plus avisé. Pour Rachel, la vie n’avait aucun sens ; elle la trouvait cruelle et injuste. Pourquoi certains pouvaient tuer en toute impunité quand d’autres payaient le prix fort pour une toute petite erreur, une peccadille…

 

 

Lu en janvier-février 2019