Publié dans Littérature islandaise, Polars

« La rivière noire »: Arnaldur Indridason

Petit détour par le polar avec:

La riviere noire de Arnaldur Indridason

Quatrième de couverture

Le sang a séché sur le parquet, le tapis est maculé. Égorgé, Runolfur porte le T-shirt de la femme qu’il a probablement droguée et violée avant de mourir. Sa dernière victime serait-elle son assassin ? Pas de lutte, pas d’arme. Seul un châle parfumé aux épices gît sur le lit. L’inspectrice Elinborg enquête sur cet employé modèle qui fréquentait salles de sport et bars… pour leur clientèle féminine.

« Il n’a pas été capable de se protéger. Il a connu lui-même les effets du traitement qu’il infligeait »

Ce que j’en pense

Traversant une période difficile sur le plan familial, j’avais besoin d’une lecture facile qui ne prenne pas la tête : c’est chose faite.

Runolfur est retrouvé assassiné chez lui, le pantalon baissé, le torse revêtu d’un T-Shirt trop petit pour lui, probable trophée qu’il a dérobé à sa victime, pour affirmer sa toute-puissance… seul indice : le châle retrouvé sous le lit imprégné d’une forte odeur d’épices qui va réveiller les papilles d’Elinborg, chargée de l’enquête et grande amatrice de Tandoori… (un fin limier donc!!!)

Notre homme a-t-il été assassiné par la dernière femme qu’il a violée et qui a disparu ? Ou est-ce beaucoup plus compliqué ?

Ce polar d’un auteur que j’apprécie particulièrement, m’a permis de passer un bon moment, abordant un thème qui marche toujours : le viol sous psychotrope, ici le « Rohypnol ».

L’inspecteur Erlendur est absent de cette enquête assez rondement menée par Elinborg, et je dois dire qu’il m’a manqué…

J’ai bien aimé la manière dont Elinborg gère sa famille, ses ados dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils sont peu sympathiques avec elle, exception faite de la petite Théodora, enfant    surdouée, écumant les bibliothèques.

La magie de l’Islande fonctionne toujours mais ce polar ne laissera probablement pas une trace indélébile dans ma mémoire. Un bon moment où mes neurones ont pratiqué le bronzage et le farniente. J’espère qu’il n’agit d’une petite baisse de forme d’Arnaldur Indridason et j’attends le retour d’Erlendur.

Il est vrai que lire ce roman juste après « Cette étrange chose en moi » d’Orhan Pamuk n’était pas la meilleure idée. Néanmoins, j’ai eu une grosse envie de restaurant indien tout au long de ce polar…

Extraits

Elinborg savait que les viols sous l’emprise de cette drogue étaient des affaires très complexes. On n’en décelait aucune trace dans le sang ni dans les urines. Le poison avait en général disparu de l’organisme au moment où la victime était examinée, mais elle présentait toutefois un certain nombre de signes attestant du fait que son violeur l’avait droguée : perte de mémoire, présence de sperme dans les voies vaginales, contusions diverses sur le corps. P 30

                                                             * * *

Elinborg inspira profondément le châle ne laine de couleur violette. Elle sentit l’odeur âcre de la fumée de cigarette, le parfum féminin et, son collègue avait parfaitement raison, elle y décelait clairement une épice qu’elle connaissait très bien…

… Enfin, il s’agit plutôt d’un mélange. Un mélange indien. On dirait bien que… cela me fait penser à du tandoori. Il me semble que c’est l’odeur du tandoori. P 32

Lu en novembre 2017

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Publié dans Littérature contemporaine, Littérature turque

« Cette chose étrange en moi » de Orhan Pamuk

Je me suis enfin décidée à lire un roman d’Orhan Pamuk, et ce roman fait partie des livres de la rentrée littéraire 2017 alors…

 Cette chose étrange en moi de Orhan Pamuk

 

Quatrième de couverture

Comme tant d’autres, Mevlut a quitté son village d’Anatolie pour s’installer sur les collines qui bordent Istanbul. Il y vend de la boza, cette boisson fermentée traditionnelle prisée par les Turcs.

Mais Istanbul s’étend, le raki détrône la boza, et pendant que ses amis agrandissent leurs maisons et se marient, Mevlut s’entête. Toute sa vie, il arpentera les rues comme marchand ambulant, point mobile et privilégié pour saisir un monde en transformation. Et même si ses projets de commerce n’aboutissent pas et que ses lettres d’amour ne semblent jamais parvenir à la bonne destinataire, il relèvera le défi de s’approprier cette existence qui est la sienne.

En faisant résonner les voix de Mevlut et de ses amis, Orhan Pamuk décrit l’émergence, ces cinquante dernières années, de la fascinante mégapole qu’est Istanbul. Cette « chose étrange », c’est à la fois la ville et l’amour, l’histoire poignante d’un homme déterminé à être heureux.

Ce que j’en pense

Ce roman est intense, haut en couleurs, et très bien écrit dans lequel on fait la connaissance de toute une famille et d’une ville : Istambul.

L’histoire démarre par une action en 1982 : Melvut enlève dans des conditions rocambolesques une fille dont  il est tombé amoureux après avoir croisé son regard lors d’un mariage, et à laquelle il a écrit de nombreuses lettres avec la complicité d’un cousin. A -t-il enlevé la bonne personne ?

La famille est intéressante : Mustafa, le père de notre héros Mevlut a quitté son village d’Anatolie en même temps que son frère Hasan, et chacun aura un destin et des conditions de vie différents, la femme et les enfants resteront au village alors que toute la famille de Hasan viendra vivre avec lui, ce qui modifiera leur évolution dans cette immense métropole qu’est Istamboul.

Orhan Pamuk rend un vibrant hommage à Istambul, en restant toujours lucide. J’ai adoré me promener dans cette ville, dans les pas de Mevlut, la voir évoluer, sur plus de trente ans. Ce héros qui reste pur, parfois naïf, alors que règne la corruption, la roublardise est touchant même si on l’aimerait parfois plus énergique, mais il reste fidèle à ses valeurs.

L’auteur découpe son histoire en plusieurs périodes, entre 1969 et 2012, et il entrecoupe son récit pour donner l’avis des différents protagonistes, ce qui est original et affine les différents ressentis. De plus, il s’adresse souvent au lecteur, et l’emporte, le fait participer.

On imagine sans peine cet enfant qui arpente les rues avec sa perche, ses plateaux de yaourts ou de Boza en équilibre, bien trop lourd pour lui, criant « Boo Zaa », dans les pas de son père, vendeur ambulant. Le cœur de Mevlut bat au rythme de celui d’Istambul, dont il connaît le moindre recoin et il y a une telle osmose entre eux qu’ils ne font plus qu’un.

La ville a changé durant toutes ces années, les collines se sont recouvertes de maisons construites sommairement, sans permis : on borne la nuit, on rajoute des étages de manière à rendre la destruction difficile et obtenir un permis de la mairie. On retrouve les mêmes « arrangements » avec l’électricité, les lignes sauvages…

Le statut de la femme est bien abordé : les mariages arrangés, les fugues pour pouvoir y échapper, les enfants pas toujours désirés, les difficultés de la vie de tous les jours… les personnages féminins sont très différents et ma préférence va à Rayiha qui s’épuise dans la préparation du pilaf que Mevlut va vendre dans les rues, tout en s’occupant de la maison, des filles, et dont la sagesse, le sens des réalités et la lucidité viennent contrebalancer la « naïveté » de son époux…

Orhan Pamuk décrit les coups d’état, la montée de l’intégrisme, le tremblement de terre mais ne cite et ne juge personne, c’est au lecteur de se forger son opinion. Il évoque les communautés qui ont dû fuir : les Grecs chassés de la ville en une seule nuit, ou le sort réservé au Kurdes, Alevis qu’on accuse d’avoir placé une bombe à la mosquée pour se livrer à des expéditions punitives…

Il m’a fallu une cinquantaine de pages pour bien entrer dans l’histoire et me familiariser avec les noms turcs : noms de famille mais aussi noms des quartiers d’Istambul, de certaines spécialités… et ensuite, l’immersion a été totale, je n’avais plus envie de le lâcher et je tournais les pages au ralenti pour faire durer le plaisir.

L’auteur nous facilite la tâche en nous proposant d’entrée un arbre généalogique des familles de même qu’un glossaire comprenant leurs noms et les pages les plus importantes qui leur sont consacrées ainsi qu’un récapitulatif chronologique mêlant l’histoire d’Istamboul à celle de la famille.

Je suis sortie subjuguée de cette lecture, littéralement envoûtée, tant l’écriture est belle, musicale, pleine de poésie. J’ai adoré ce roman et je pourrais en parler pendant des heures, tant les thèmes abordés sont riches et multiples. Conquise par cet écrivain, qui a reçu le Nobel en 2006, je vais continuer à explorer son œuvre. Un seul regret, avoir attendu si longtemps…

https://www.la-croix.com/Culture/Livres-et-idees/Cette-chose-etrange-moi-dOrhan-Pamuk-2017-08-31-1200873200

 

Extraits

A vingt-cinq ans, il enleva une fille de son village ; ce fut quelque chose d’étrange qui détermina toute son existence. P 20

                                                                * * *

Pour une bonne compréhension de notre histoire, je reviendrai de temps en temps sur ces deux caractéristiques de notre héros que sont sa figure enfantine, aussi bien dans sa jeunesse qu’après la quarantaine, et la propension des femmes à le trouver beau. Quant à son caractère foncièrement optimiste et plein de bonne volonté – sa naïveté selon certains – vous pourrez le constater par vous-même sans que j’ai spécifiquement besoin de le rappeler. P 20

                                                                * * *

Boza : « boisson asiatique traditionnelle obtenue à partir de millet fermenté, d’une consistance épaisse, de couleur jaunâtre, agréablement parfumée et légèrement alcoolisée » P 34

                                                                * * *

Mevlut voyait bien que toute la famille Aktas qui avait émigré au complet de son village, en vendant tout (bétail, jardin et maison) mènerait ici une existence heureuse ; et il éprouvait de la colère, de la honte envers son père qui n’avait encore rien réussi de tel et dont le comportement ne témoignait pas d’une quelconque intention d’y parvenir. P 77

                                                                * * *

Une bonne éducation abolit la différence entre riches et pauvres. P 95

                                                                * * *

En ville, on pouvait être seul au milieu de la foule. Et ce qui fait qu’une ville est une ville, c’est justement la possibilité de se fondre dans la foule et d’y cacher son étrangeté. P 133

                                                                * * *

Lorsqu’il dit « oui » à l’officier d’état civil qui procédait au mariage, Mevlut sentit qu’il pourrait remettre en toute confiance sa vie entière entre les mains de Rayiha et se fier à son intelligence. Il comprenait que se couler dans le sillage de son épouse sans s’inquiéter de rien – comme ce serait le cas durant tout leur mariage – lui faciliterait la vie et rendrait heureux son enfant intérieur. P 270

                                                                * * *

C’étaient des mensonges émis pour le cérémonial: dire des mensonges ne signifiait pas que nous n’étions pas sincères. Nous étions compréhensifs de ce qui était personnel,  et respectueux de ce qui était officiel. P 350

                                                                * * *

Après les journées des 6 et 7 septembre 1955, à l’époque du conflit chypriote, après que les églises, les magasins eurent été saccagés et pillés, les prêtres pourchassés et les femmes violées par des hordes armées de bâtons et de drapeaux, les Grecs d’Istambul partirent en Grèce; en 1964, ceux qui n’avaient pas pu le faire furent contraints par un décret de l’Etat d’abandonner leur maison et le pays dans un délai de vingt-quatre heures. P 362

                                                                * * *

EN VILLE, LA VIE PUISE SA PROFONDEUR DANS LES TREFONDS DE CE QUE NOUS CACHONS. Je suis né dans cette ville, j’ai passé toute ma vie dans ces rues. P 537

                                                                * * *

Mevlut n’était pas sans penser que sa plus grande force dans sa vie, c’était son optimisme – un optimisme que d’aucuns taxaient de « naïveté » – sa capacité à tout prendre à la légère, à voir la vie du bon côté. P 579

                                                                * * *

 

 

Lu en octobre novembre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Nos richesses » de Kaouther Adimi

J’ai un coup de cœur en écoutant Kaouther Adimi parler de son roman lors de son passage à La Grande Librairie, donc je l’ai emprunté illico à la bibliothèque:

 

Nos richesses de Kaouther Adimi 

 

Quatrième de couverture

En 1935, Edmond Charlot a vingt ans et il rentre à Alger avec une seule idée en tête, prendre exemple sur Adrienne Monnier et sa librairie parisienne. Charlot le sait, sa vocation est de choisir, d’accoucher, de promouvoir de jeunes écrivains de la Méditerranée, sans distinction de langue ou de religion. Placée sous l’égide de Giono, sa minuscule librairie est baptisée Les Vraies Richesses. Et pour inaugurer son catalogue, il publie le premier texte d’un inconnu : Albert Camus. Charlot exulte, ignorant encore que vouer sa vie aux livres c’est aussi la sacrifier aux aléas de l’infortune et de l’Histoire.

En 2017, Ryad a le même âge que Charlot à ses débuts. Mais lui n’éprouve qu’indifférence pour la littérature. Étudiant à Paris, il est de passage à Alger avec la charge de repeindre un local poussiéreux, où les livres céderont bientôt la place à des beignets. Pourtant, vider ces lieux se révèle étrangement compliqué par la surveillance du vieil Abdallah, le gardien du temple.

Ce que j’en pense

D’emblée, l’auteure  prend le lecteur par la main, et guide ses pas dans les rues d’Alger, en 2017, face au soleil, passant devant les boutiques, la Casbah, l’imprégnant des couleurs, pour arriver devant ce qui fut la librairie « Les Vraies Richesses ».

Certes, la librairie n’existait plus en tant que telle depuis les années 90, reconvertie en une bibliothèque, gérée par Abdallah, un vieil homme qui veillait jalousement sur les livres. A son grand dam, elle va être vendue et transformée en commerce de beignets, tâche confiée à Ryad, jeune homme qui arrive de France pour un stage de formation qui va consister à faire place nette…

Le décor est planté et l’auteure va nous raconter l’aventure de cette librairie, bibliothèque, maison d’éditions, alternant les récits de Charlot, ses carnets précieux et l’opération de grand nettoyage de Ryad et l’Histoire.

Kaouther Adimi nous donne la liste impressionnante de tout ce dont il doit se débarrasser : des milliers de livres d’auteurs français, étrangers, en arabe, des livres pour enfants, des ouvrages scientifiques, les meubles, les photos… mais aussi les manuscrits, les correspondances précieuses avec les auteurs que Charlot a publiés…

Le simple fait de la lire m’a fait frissonner, (je dirais même crier intérieurement au scandale) car jeter un livre pour moi est un sacrilège ! Alors un tel trésor !

J’ai beaucoup aimé suivre le parcours d’Edmond Charlot (que je ne connaissais pas, je le reconnais) dans la création de sa librairie « Les vraies richesses » avec peu de moyens, beaucoup de travail et d’opiniâtreté, la manière dont il prend soin de ses auteurs comme de ses lecteurs, ou déniche de nouveaux talents, les coups bas, la censure, les difficultés à trouver du papier pendant la guerre, sans oublier sa revue « L’Arche » …

Il veut créer un espace ouvert aux lecteurs et aux écrivains de tous les pays de la Méditerranée, « gens d’ici, de cette terre, de cette mer, sans distinction de langue ou de religion ». Il soigne la présentation, la couverture, introduit le rabat où l’on peut lire le résumé du roman, sans oublier son catalogue recherché.

Certaines réflexions résonnent étrangement tant elles pourraient être énoncées de nos jours, telle celle-ci, écrite le 17 décembre 1938

« Aujourd’hui encore, des clients intéressés uniquement par les derniers prix littéraires. J’ai essayé de leur faire découvrir de nouveaux auteurs, de les inciter à acheter l’Envers et l’Endroit de Camus, mais totale indifférence. Je parle littérature, ils répondent auteurs à succès. » P 79

On rencontre des auteurs qui ne sont pas encore célèbres, Albert Camus fumant une cigarette devant la porte de la librairie, Jules Roy, Vercors, Max-Pol Fouchet, Himoud Brahimi, Kateb Yacine, Emmanuel Roblès, Saint-Exupéry…

« Au fond, face à l’entrée trône un bureau en bois massif. Des photos en noir et blanc sont accrochées un peu partout. Ryad déchiffre les noms sous les portraits d’hommes dont la plupart lui sont inconnus : Albert Camus, Jules Roy, André Gide, Kateb Yacine, Mouloud Feraoun, Emmanuel Roblès, Jean Amrouche, Himoud Brahimi, Mohamed Dib… » P 48

Le personnage d’Abdallah est très intéressant aussi ; émouvant lorsqu’il surveille ce qui se passe lors de l’opération nettoyage, debout sous la pluie, revêtu d’un drap blanc, tel un linceul. Il est la mémoire vivante du lieu, et respecte les livres, même s’il ne les lit pas.

Kaouther Adimi raconte de fort belle manière l’histoire de la librairie en la mêlant à l’Histoire : celle du pays avec le centenaire de la colonisation en 1930, la seconde guerre mondiale où les Indigènes sont envoyés au combat comme les autres, et la manière dont ils sont accueillis au retour, les massacres de Setif, la Toussaint rouge, et ce qu’on appellera « les évènements d’Algérie », le mot guerre étant encore escamoté…

J’ai beaucoup aimé ce voyage dans l’Histoire et la Littérature, et la petite histoire dans la grande et l’auteure m’a donné envie d’en avoir davantage, et de découvrir plus en profondeur les auteurs algériens que je connais trop peu.

L’auteure a passé « un an à écumer les fonds d’archives », comme elle dit, pour nous offrir un roman riche et bien écrit, que j’ai eu du mal à lâcher, un de mes préférés de cette rentrée littéraire 2017.

Extraits

 

Vous serez seul, car il faut être seul pour se perdre et tout voir. Il y a des villes, et celle-ci en fait partie, où toute compagnie est un poids. On s’y ballade comme on divague, les mains dans les poches, le cœur serré. P 10

                                                           * * *

Vous serez face à une inscription sur une vitrine : Un homme qui lit en vaut deux. Face à l’Histoire, la grande, celle qui a bouleversé le monde, mais aussi la petite, celle d’un homme, Edmond Charlot, qui en 1936, âgé de vingt et un ans, ouvrit la librairie de prêt Les Vraies Richesses. P 11

                                                           * * *

Nous sommes les habitants de cette ville et notre mémoire est la somme de nos histoires. P 13

                                                           * * *

Reçu hier une lettre de Jean Giono ! Giono, le grand. Je lui avais écrit sans trop d’espoir pour lui demander l’autorisation d’appeler la librairie Les Vraies Richesses en référence à son récit qui m’avait ébloui et où il nous enjoint à revenir aux vraies richesses que sont la terre, le soleil, les ruisseaux et finalement aussi la littérature (qu’est-ce qui peut être plus important que la terre et la littérature ? P 40

                                                           * * *

Le chauffeur de taxi s’en va sans ajouter un mot, il a compris que son client d’un soir ne souhaitait pas parler. Et puis les mots, au milieu de la nuit, nous savons bien ce que ça donne : des vagues de drames qui déferlent et éclatent les unes contre les autres. P 47

                                                           * * *

L’écrivain doit écrire, l’éditeur doit donner vie aux livres. Je ne vois pas de limites à cette conception. La littérature est trop importante pour ne pas y consacrer tout mon temps. P 76

                                                           * * *

Je n’arrive pas à croire qu’on puisse être éditeur si on n’a pas été ou si l’on n’est pas libraire à la fois. Autant vendre des cachous. P 81

                                                           * * *

 

Lu en octobre 2017

Publié dans Littérature italienne, Polars

« La fille dans le brouillard » de Donato Carrisi

Je vous parle aujourd’hui d’un livre choisi lors de la dernière opération « Masse critique » :

 La Fille dans le brouillard de Donato Carrisi

 

Quatrième de couverture

Anna Lou est une jeune fille exemplaire.

Alors pourquoi aurait-elle fugué la veille de Noël ?

Ou serait-ce un kidnapping ? Mais qui lui voudrait du mal dans son paisible village des Alpes ?

Le commandant Vogel, star de la police, est envoyé sur place. Entouré de sa horde de caméras, il piétine.

Aucune piste, aucun indice ne s’offre à lui.

Devant ses fans, il ne peut pas perdre la face.

Vogel résister a-t-il à la pression de son public qui réclame un coupable ?

Ce que j’en pense

C’est le premier roman de Donato Carrisi que je lis. Jusqu’ici, j’avais toujours repoussé car je redoutais la violence…

Une jeune fille sans histoires, transparente même, a disparu, dans un village un peu paumé, dans une famille étrange, pieuse, pratiquante, mais façon secte : elle a beaucoup d’interdits de la part de sa mère, adepte de lois drastiques qu’elle instaure elle-même, au nom de Dieu, et qui n’ont rien de spirituel, avec des jeûnes un peu fantaisistes entre autres. En fait, cette gamine n’a droit à aucun plaisir ; elle est obligée de tenir un deuxième journal intime car sa mère lit le premier, dans son dos !

 Plus que l’intrigue elle-même, c’est la manière dont l’auteur aborde le rôle des médias, qui veulent vendre de l’image choc à tout prix, faire le buzz comme on dit de nos jours, le tout orchestré par Vogel, un flic tordu, manipulateur qui n’hésite pas à fabriquer des preuves pour imposer sa théorie et mettre en scène les évènements:

« A ce moment-là, Vogel mit son plan à exécution. D’abord, il missionna deux de ses hommes pour acheter des bougies et des lampions, ainsi qu’une douzaine de chats en peluche. Puis, il envoya quelques agents en civil poser ces objets sur un muret devant chez les Kastner. Maintenant, il fallait attendre. » P 73

Lors de cette enquête, il ne s’agit plus de répertorier les faits, rechercher les preuves. Non, pas du tout, on désigne le coupable et on monte la population contre lui, on fait ingurgiter des tonnes d’informations (ou plutôt de désinformations !) aux gens qui ne sont plus capables en penser par eux-mêmes et se laissent imbiber par tous ces matraquages.

Donato Carrisi décrit bien la société actuelle, branchée en permanence, où l’on veut être vu, à la télé ou autre : être célèbre à tout prix pour être sûr qu’on existe, à l’heure où la téléréalité est omniprésente !

Il pose aussi une question : y a-t-il un manipulateur en chacun de nous, car personne n’est blanc, en fait dans cette histoire.

Au cours de cette lecture, on pense forcément à l’affaire du petit Gregory, aux rancœurs qui peuvent s’accumuler dans les petits villages, où tout le monde surveille tout le monde, aux fuites d’informations…

Bonne pioche donc, car une fois commencé ce roman se lit de façon addictive et le suspense est présent jusqu’à la dernière ligne et un grand merci à Babelio et aux éditions « le livre de poche », en particulier à Ninon qui se reconnaîtra…

Extraits

… Parce qu’il n’y avait rien de pire qu’un cadeau qui n’arrive pas à son destinataire. Le bonheur qu’il contient pourrit lentement, contaminant tout autour de lui. P 32

                                                                 * * *

La télévision avait cet effet-là. Comme si les mots et les gestes prenaient une consistance nouvelle.

Autrefois, elle se contentait de reproduire la réalité, maintenant, c’était le contraire. Elle la rendait tangible, consistante. P 43

                                                                 * * *

Mais, dès que les projecteurs sont pontés sur nous, quelque chose se passe. Soudain, on découvre qu’on aime ne plus être l’individu anonyme qu’on croyait être. Du jour au lendemain, on y prend goût. On se sent différent des autres, « spécial » et on voudrait que cette sensation ne s’arrête pas, qu’elle dure pour toujours. P 72

                                                                 * * *

Un crime bien raconté générait d’excellents résultats en termes d’audience et rapportait des millions en sponsors et publicité, le tout avec un minimum de moyens. P 81

                                                                 * * *

Un roman, un film, un jeu vidéo où tout va bien n’intéresse personne… Rappelez-vous, c’est le méchant qui fait l’histoire. P 124

                                                                 * * *

Les gens ne cherchent pas la justice, ils veulent un coupable. Pour donner un nom à la peur, pour se sentir en sécurité. Pour continuer de croire que tout va bien, qu’il y a toujours une solution. P 194

Lu en octobre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Le jour d’avant » de Sorj Chalandon

Chaque   année en septembre, on attend tous le nouvel opus d’un auteur fétiche : certains guettent le dernier roman d’Amélie Nothomb, pour moi ce serait plutôt le dernier livre Sorj Chalandon avec ce roman que j’ai choisi dans le cadre des Matchs de la rentrée littéraire organisés comme chaque année par Price Minister :

 Le jour d'avant de Sorj Chalandon

 

Quatrième de couverture

« Venge-nous de la mine », avait écrit mon père. Ses derniers mots. Et je le lui ai promis, poings levés au ciel après sa disparition brutale. J’allais venger mon frère, mort en ouvrier. Venger mon père, parti en paysan. Venger ma mère, esseulée à jamais. J’allais punir les Houillères, et tous ces salauds qui n’avaient jamais payé pour leurs crimes.

Ce que j’en pense

Dans ce roman, Sorj Chalandon rend hommage aux mineurs, notamment à ceux décédés lors de la catastrophe du 27 décembre 1974 à Liévin (la fosse 3bis dite Saint Amé) où quarante-deux mineurs ont trouvé la mort.

Le thème de ce roman est double : la catastrophe qui aurait pu être évitée, et le poids de la perte d’un proche, en l’occurrence le frère aîné de Michel, Jojo qui ne figure pas sur la plaque commémorative car il est mort à l’hôpital et non au fond de la mine. En fait, ce n’est pas aussi simple…

La famille de Michel est dévastée par la mort de Jojo qui n’avait que trente ans et qui était allé « au charbon » contre l’avis de son père, paysan vivant dans des conditions. Le père qui se suicide un an après la mort de Jojo, laissant un message : « venge-nous de la mine ».

On voit s’installer cette obsession de la vengeance, Michel accumulant dans son box les articles de journaux sur la tragédie, achetant tout ce qui se rapporte à la vie des mineurs : taillette, casque, lampe, habits… En fait, il cherche un coupable à tout prix, car dans sa tête, il y a les bons d’un côté et les méchants de l’autre.

Il n’avait que seize ans à la mort de Jojo alors que s’est-il passé réellement ? A-t-il refait l’histoire dans sa tête pour pouvoir survivre, empêchant la culpabilité de s’installer ? Derrière la rage de la vengeance, on sent très vite que c’est beaucoup plus compliqué.

Sorj Chalandon dénonce aussi les conditions de travail précaires, le rendement, les pressions des Houillères pour que les mineurs travaillent un peu plus, un peu plus vite, oublient de ses protéger pour gagner du temps, au nom de la sacro-sainte rentabilité ! mais aussi la fraternité entre mineurs, la solidarité des familles.

On retient aussi le cynisme de la direction qui n’hésite pas à retenir trois jours de salaire (la catastrophe ayant eu lieu le 27 décembre) et « Au bas de la fiche de salaire, en plus des trois jours dérobés, la direction avait retenu le prix du bleu de travail et des bottes que l’ouvrier mort avaient endommagés. » P 83

Et il aborde aussi la silicose, les poumons remplis de poussière de charbon, la maladie qu’on ne veut pas reconnaître en haut lieu, il faudrait l’indemniser !

Toute la partie consacrée à la mine m’a beaucoup plu, de même que la construction de la personnalité de Michel autour des deuils successifs : son frère, son père, sa femme.

Les souffrances et la mort de Céline, vont rompre le fragile équilibre qu’il avait trouvé, dans son couple, son travail, loin de la mine, faisant certainement exploser les digues qu’il avait tenté d’ériger : il replonge dans son obsession et trouve un responsable, en la personne d’un contremaître atteint de silicose à un stade avancé, sous oxygène, avec des tuyaux partout, qui est étrangement passif, « victime consentante » en quelque sorte et sur lequel il va s’acharner.

Seulement, il y a un mais : le comportement de Michel, notamment lors du procès, avec son refus de parler, m’a déconcertée, voire irritée. Le procès, qui devait être celui des Houillères, va apporter des surprises sur la personnalité de Michel qui va perdre le capital de sympathie que je lui avais octroyé.

Alors que l’histoire m’intéressait, ainsi que les protagonistes, l’évolution de Michel dans la suite du roman m’a un peu déçue. Je pense que l’auteur aurait pu approfondir davantage les mécanismes psychologiques qui ont conduit à son acte et mieux éclairer la personnalité.

Le style de Sorj Chalandon est toujours aussi percutant, mais la magie a moins bien fonctionné qu’avec « Le quatrième mur » et « La légende de nos pères ».

Je remercie vivement Price Minister et ses matchs de la rentrée 2017 pour m’avoir permis de lire ce roman

#MRL17

 

Deux liens intéressants:

https://www.humanite.fr/le-27-decembre-1974-la-catastrophe-evitable-de-lievin-561270

http://fresques.ina.fr/memoires-de-mines/fiche-media/Mineur00149/catastrophe-de-lievin-les-evenements.html

 

Extraits

Chez nous, personne ne grondait jamais. Même Braf, le malinois belge, ne montrait pas les crocs. Notre colère, notre désarroi étaient faits de silences et de simples regards. P 17

 

Tout le monde savait, aux pas heurtés d’un homme, qu’il avait passé sa vie à la taille. On l’identifiait à sa respiration de poisson échoué sur la grève, à ses tremblements, ses gestes lents, son dos saccagé, ses yeux désolés, à ses oreilles mortes. P 21

 

Je lui disais que ce local était une bibliothèque, un centre d’archives, un bureau de travail, mais c’était un tombeau. Je l’avais creusé avec colère et à mains nues pendant toutes ces années. J’y avais enfermé mes effrois de charbon. Il était rassemblé là, le peuple du fond de la terre. P 43

 

Je savais que Cécile ne comprendrait pas. Elle a secoué la tête, une main sur ces lèvres. Je lui ai raconté la salle de bains, le savon frottant le dos du voisin, l’héroïsme de ces hommes qui avaient lutté contre la terre, l’air, l’eau et le feu, quatre éléments mortels à la fois. Ma volonté de célébrer cette solidarité. Et de leur rendre les honneurs. P 46 

 

Ma femme luttait. Je bataillais. Mais ma tête était retournée à la fosse. Lorsque le médecin cherchait une veine dans le bras de ma femme, je pensais à mon frère creusant violemment la sienne. Taille de sang, taille de charbon. J’étais empoisonné. P 47

 

Notre deuil n’a pas été national. A l’heure de dire au revoir à son charbon, la France a oublié de dire adieu à ses mineurs. Le monde qu’ils incarnaient n’existe plus. Jojo et ses amis sont morts trop tard pour être défendus pas la Nation. P 114

 

Quarante ans à vouloir retrouver cet homme et à le faire avouer. A traîner ce salaud sur le lieu de son forfait. A le regarder pleurer, à l’entendre supplier. Le faire mettre à genoux. Le punir au nom de tous les miens. P 158

Lu en octobre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« David Bowie n’est pas mort » de Sonia David

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi dans le cadre d’une opération masse critique, du moins que j’ai rajouté à la dernière minute à ma sélection et qui a mis beaucoup de temps à me parvenir. Funeste présage ?

 

David Bowie n'est pas mort de Sonia David

 

Quatrième de couverture

« Ma mère est morte. Mon père est mort. David Bowie est mort. Ce ne sont pas uniquement de mauvaises nouvelles. »

À un an d’intervalle, Anne, Hélène et Émilie perdent leur mère, puis leur père. Entre les deux, David Bowie lui aussi disparaît. Dans l’enfance d’Hélène, la  » sœur du milieu « , le chanteur a eu une importance toute particulière, dont le souvenir soudain ressurgit. Alors, elle commence à raconter…

Sur les thèmes inépuisables de la force et de la complexité des liens familiaux, de la place de chaque enfant dans sa fratrie, voici un roman d’une déconcertante et magnifique sincérité.

Ce que j’en pense

L’idée de départ était plutôt intéressante : comment réagit-on lorsque l’on perd sa mère puis, quelques mois plus tard, son père quelles sont les répercussions sur les trois filles en fonction de leur place dans la fratrie.

On a donc trois parties, premier jour consacré au décès de la mère qui s’étend en fait sur du 22 au 27 mai 2015, ensuite le jour du père, puis celui de David Bowie.

 On a le droit de ne pas aimer ses parents, d’accord mais, on se trouve dans ce roman, devant une interprétation pseudo-psychanalytique à deux sous. En gros, Hélène, qui a quand même cinquante ans, nous parle de « sa connasse de mère », dressant d’elle le tableau d’une mégère, incapable d’aimer, radine, mais elle nous explique aussi qu’elle aurait « voulu être elle », alors qu’elle voue une admiration pour son père : cela rappelle un mythe ou un complexe selon que l’on préfère la mythologie ou Freud… « Œdipe toi-même » dirait Marcel Rufo

En tout cas, voilà une famille bien caricaturale : la sœur aînée, Anne, qui gère tout avec le sens du devoir et de l’efficacité, ascétique ou au moins orthorexique, à fond dans l’autoflagellation, et bien-sûr la petit sœur Émilie, qui ne sait pas trop à qui s’identifier pour se construire et se tournera vers l’homosexualité ! (sans oublier les parents qui divorcent, la deuxième famille et les rancœurs, les ruptures).

Entre les deux, Hélène qui n’a pas envie de grandir et a fait des séjours en milieu psy autour de ses vingt ans …  Voici ce qu’elle écrit à propos de sa sœur Anne:

Elle me fermait la porte lorsque j’étais sa petite sœur, elle a détourné le regard lorsque je lui ai présenté Pierre, mon mari, pas une fois elle ne m’a posé de questions sur ce que je faisais, pas une fois elle ne s’est attendrie sur le pessimisme d’Émilie. 

Et David Bowie dans tout cela ? Il apparaît P 139 sur un livre qui en compte 174, et Sonia David l’utilise pour étayer une autre partie des relations entre sœurs ; en fait, elle aurait pu choisir n’importe quel artiste et le titre du roman prête à confusion, j’espérais autre chose…

Donc, très déçue par ce roman, trop caricatural, et même pas drôle. Quitte à lire des portraits de dérangés, je préfère un bon manuel de psy… il est vrai que je venais de terminer « Les rêveuses » quand je l’ai entamé, alors l’entreprise était  difficile!

Je remercie Babelio et les éditions Robert Laffont qui m’ont permis de lire ce livre, via masse critique.

Extrait

Contrairement à mon habitude, je ne proposerai qu’un seul extrait qui reflète bien la nature du propos.

« Évidemment, elle reste hospitalisée plusieurs jours. Le processus normal. Un truc classique. Moins à soixante ans, c’est un fait, mais bénin, complètement. Peut-être que la méchanceté conserve. C’est en tout cas ce que je m’amuse à répéter à qui veut bien l’entendre, toutes ces années-là, un brin de provocation me grise, « Maman ? Increvable. Trop méchante. » Souvent, j’ajoute même « ma connasse de mère » et j’attends les réactions alentour. Je fais du droit de ne pas aimer ma mère un trait d’esprit, une vantardise.

Donc, ce 23 mai 2015, des années après l’appendicite aigüe, je suis désarçonnée, complètement, de découvrir que l’on peut tout de même aimer quelqu’un que l’on n’aime pas. Vous suivez ? Ma mère meurt, et mon corps se glace. Finalement, la méchanceté ne conserve pas, et c’est un drame. » P 15

Lu en octobre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Les rêveuses » de Frédéric Verger

Je vous parle aujourd’hui d’un livre de la rentrée litttéraire 2017 que j’ai découvert grâce à mon amie Lydia:

 Les reveuses de Frédéric Verger

 

Quatrième de couverture

Mai 1940. Les armées de Hitler écrasent la France. Peter Siderman, un jeune Allemand de dix-sept ans engagé dans l’armée française, prend l’identité d’un mort pour échapper aux représailles. Prisonnier, il croit avoir évité le danger quand on lui annonce qu’on va le libérer et le reconduire dans sa famille. Comment sera-t-il accueilli chez ces gens qui ne le connaissent pas ?

On sent passer ici le grand souffle à la fois tragique et merveilleux déjà présent dans le premier roman de Frédéric Verger. On retrouve sa prose riche en métaphores réjouissantes, en inventions fantasques, en rebondissements, en scènes inoubliables décrites dans une langue sensuelle et gourmande

Ce que j’en pense

Peter sait qu’en tant que juif, il risque la mort dans le Reich, alors, lors du dernier combat, il vole la plaque d’un soldat français mort sur le champ de bataille. Il devient ainsi Alexandre d’Anderlange. De retour à la vie « normale », il s’habitue tant bien que mal, jusqu’au moment où on l’informe que la mère mourante de celui-ci le réclame à son chevet.

Contrairement à toute attente, la mère, exilée russe, presque aveugle, fait semblant de le reconnaître et il va devoir entrer progressivement dans le rôle.

La construction de son personnage, un mélange de Peter et d’Alexandre, est très intéressante car Peter s’inspire des écrits d’Alexandre, se les approprie, les exprime lors des conversations. (cf P 131 et suivantes). Il puise aussi dans la garde-robe familiale pour créer son propre style.

« Il aperçut son reflet dans le miroir. Le personnage, les mains dans les poches, le fixant d’un air amical, insolent, semblait le mettre au défi de faire quelque chose de lui. » P 132

Le destin de Peter-Alexandre est loin d’être simple, et on assiste à une série d’actions-réactions en chaine, un effet papillon, qui le l’emmène d’aventures délicates en aventures difficiles et beaucoup de souffrance.

Les autres personnages sont tous bien caractéristiques, et font l’objet de descriptions assez savoureuses : Sofia la deuxième épouse du père d’ Alexandre, dont l’accent russe pimente les dialogues, les cousines Joséphine la rousse et Hélène la brunette, qui cherchent à trouver un mari pour retrouver leur splendeur passée, car la famille est ruinée, avec des histoires d’héritage hautes en couleur, sans oublier le majordome Emmanuel très stylé, vestige de l’ancien temps et bien-sûr Blanche, complice du vrai Alexandre, qui a été internée.

Sans oublier le commandant qui parcourt la campagne à la rechercher d’un vin qu’il a beaucoup aimé lorsqu’il était plus jeune et rêve de retrouver, recherchant un paradis perdu.

Frédéric Verger nous propose la petite histoire dans la grande Histoire, avec des détails sur les conditions de vie des prisonniers, les exécutions sommaires, les charniers…

Dans ce roman, on trouve toute une déclinaison autour du rêve:  la rêverie, l’affabulation, onirisme, le délire, la folie, mais aussi l’ivresse de la musique, de la danse… Tout s’intrique, s’imbrique à merveille.

On sait très bien que le récit est construit sur des faits et une région, Blay, qui n’existent pas mais on se prend à y croire, et si le récit démarre très lentement, le rythme s’accélère, s’enrichit, un peu comme « le boléro » de Ravel et, de rebondissement en rebondissement, on ne lâche plus le roman.

Tout m’a plu dans ce roman, même les longueurs, car le style de l’auteur rappelle les feuilletonistes du XIXe que j’aime tant. La langue est très belle, de même que les descriptions de paysages inventés par l’auteur et qu’on visualise sans problèmes comme s’ils existaient vraiment.

Cette lecture m’a convaincue de lire le premier roman de Frédéric Verger: « Arden » pour  lequel il a reçu le prix Goncourt du premier roman en 2014.

 

Liens intéressants:

Voici deux liens pour finir de vous convaincre:

http://www.telerama.fr/livres/les-reveuses,n5202590.php

http://www.les-lettres-francaises.fr/2017/09/frederic-verger-les-reveuses/

 

Extraits

Lorsque le ciel couvert de nuages noirs assombrissait la forêt, tout paraissait pris dans la gelée onctueuse et cendrée du temps. Un baume gris semblait faire sourdre du cendrier, de la chaise en rotin, d’un bol mal lavé, le halo d’une vie passée ; assis dans un voltaire, on avait l’impression de voyager dans le temps, embaumé dans le cocon de nuages noirs, de pluie ou de neige, qui grésillait aux fenêtres. P 97

Il était incapable de situer ces endroits, de se rappeler l’époque de sa vie à laquelle ils renvoyaient. Et cette impuissance lui donner l’impression de n’avoir pas commencé à vivre, de naître chaque matin comme le premier des hommes. P 111  (à propos des images qui lui viennent du passé mais qu’il ne peut identifier).

Il croisait, décroisait les jambes, appuyait sa tempe sur deux doigts, avec une nonchalance qui semblait raconter quelque chose. Et, il y avait quelque chose de fascinant à constater qu’on pouvait, par des mouvements et des gestes, improviser une histoire qui était en réalité la découverte du personnage qu’on jouait. P 132

Les paysans du coin avaient beaucoup de respect pour les rêveuses. Ils en faisaient des chansons, des contes ; quand l’une devenait une sorte de vedette, les gens avaient le droit de venir l’entendre la nuit. D’autres pouvaient obtenir l’autorisation de venir feuilleter ou lire les registres où l’on gardait tous les rêves. Beaucoup cherchaient à y voir des avertissements, des prémonitions, l’Église ne voyait pas ça d’un bon œil.    P 188 

Une fois ces frissons calmés, comme un homme chevauchant un cheval qui se cabre et, tout à coup apaisé, file sans qu’on sente ses sabots frapper le sol il jouissait de la puissance de cette vague énorme et calme de la fièvre qui semble nous entraîner à toute allure au bord du néant pour qu’on sente la jouissance de vivre. Cette torpeur était traversée de rêves tournoyants, visions égarées dans l’esprit pour quelques secondes et qu’on ne peut goûter qu’en s’y précipitant. P 209 

Le désir de mort se confondait avec le désir d’avoir déjà voulu mourir. Peut-être est-il impossible de les séparer ? Cette confusion l’apaisa. Le désespoir s’évanouit, mais la torpeur demeura, comme la rosée quand le soleil se lève. P 333 

Lu en octobre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« La disparition de Josef Mengele » : Olivier Guez

Je vous parle aujourd’hui d’une de mes tentations de cette rentrée littéraire 2017 avec :

 la disparition de Josef Mengele de Olivier Guez

 

Quatrième de couverture

1949 Josef Mengele arrive en Argentine.

Caché derrière divers pseudonymes, l’ancien médecin tortionnaire à Auschwitz croit pouvoir s’inventer une nouvelle vie à Buenos Aires. L’Argentine de Perón est bienveillante, le monde entier veut oublier les crimes nazis. Mais, la traque reprend et le médecin SS doit s’enfuir au Paraguay puis au Brésil. Son errance de planque en planque, déguisé et rongé par l’angoisse, ne connaîtra plus de répit… jusqu’à sa mort mystérieuse sur une plage en 1979.

« La disparition de Josef Mengele » est une plongée inouïe au cœur des ténèbres. Anciens nazis, agents du Mossad femmes cupides et dictateurs d’opérette évoluent dans un monde corrompu par le fanatisme, la realpolitik, l’argent et l’ambition. Voici l’odyssée dantesque de Josef Mengele en Amérique du Sud. Le roman-vrai de sa cavale après-guerre.

Ce que j’en pense

La manière dont les criminels nazis ont pu s’échapper avec la complicité de nombreux hommes politiques étrangers, a toujours été source d’interrogation pour moi, alors ce livre ne pouvait qu’atterrir dans ma PAL. Olivier Guez nous propose ici de découvrir comment Mengele a disparu des écrans radars à la fin de la guerre.

Il nous parle de sa deuxième vie en exil, tout en la reliant avec le passé, la décryptant à la lumière des évènements de sa première vie dans l’Allemagne nazie, car les deux sont intriquées, imbriquées, l’une expliquant l’autre.

On approfondit le rôle joué par Perón, et d’autres dictateurs d’Amérique du Sud, tel Stroessner au Paraguay. Perón recueille tous les nazis et comparses, « veille personnellement au déroulement de la grande évasion », constituant « un Quatrième Reich fantôme » (P 39 à 41)

Il pense que la guerre froide va dégénérer et que la troisième guerre mondiale est proche, donc il a toutes les cartes en mains pour tenir le monde….

Mengele vit comme un roi à Buenos Aires alors que l’entreprise familiale, à Günzburg, prospère allègrement, réjouissant l’économie allemande, sans jamais être inquiétée, elle emploie tellement de salariés…

Mais la vie de château ne dure qu’un temps, les consciences s’éveillent et la chasse aux nazis commence, avec Eichmann notamment. Il doit fuir au Paraguay, puis au Brésil. Lui qui a terrorisé tant de déportés, tremble à l’idée d’être découvert, le moindre bruit le fait sursauter, il se cache dans des maisons de plus en plus précaires, va jusqu’à se faire construire un blockhaus, d’où il regarde au loin avec ses jumelles pendant des heures. Il est surarmé, se déplace avec une meute de chiens dressés évidemment.

Ce mec (désolée, je ne peux pas dire cet homme, tant il est abject) est vraiment un minable qui manipule tout le monde, y compris ses proches, passe son temps à se plaindre et à gémir, demande de l’argent à tout le monde : famille, autres exilés… son comportement avec son fils est révoltant…

Il est dans le déni : Auschwitz était un camp de travail et il veillait au bon fonctionnement, fier de sa mission. Il n’a rien fait de mal donc pourquoi se sentirait-il coupable ? Voici ce qu’il pense au moment de l’arrestation d’Eichmann selon Olivier Guez :

« Honte aux Allemands, ramassis de mauviettes et de lâches, nation de boutiquiers médiocres aveulis par des dirigeants de pacotille, vendus aux plus offrants, aux marchands du temple : ils ont lâché Eichmann ! ils lui ont tiré une balle dans le dos, alors qu’il n’avait fait que son devoir et que nous nous étions contentés d’obéir aux ordres, au nom de l’Allemagne, pour l’Allemagne, pour la grandeur de notre chère patrie. » P 137

Jamais, pas une seule seconde il n’éprouve le moindre regret, la moindre compassion, pour les êtres qu’il a envoyé à la mort, torturé pour ses pseudo expériences scientifiques, et il ne renoncera jamais à son rêve d’une race aryenne pure, ni à son führer bien-aimé. Il reste dans son délire avec son obsession de la propreté, de la pureté, ses Tocs…

Il va se comporter de façon abjecte, dans les actes comme dans la pensée, jusqu’à la fin, et pas une seconde, en lisant ce roman, je n’ai éprouvé la moindre compassion pour lui. Je me demanderai toujours comment des médecins peuvent faire des choses aussi abominables au nom de la science…

Olivier Guez cite, au passage, des extraits particulièrement émouvants du livre de Nyizli, qui fut « le scalpel de Mengele », publié sous le titre « Médecin à Auschwitz ».

Le style est percutant, le livre bien documenté, avec une bibliographie très intéressante si l’on veut en apprendre davantage. Ce roman se dévore.

Extraits

L’homme est un centaure, mû par des désirs antinomiques et hostiles, qui galope dans un nuage de poussière à la recherche du paradis. L’Histoire est le récit des contradictions humaines ; capitalisme et communisme font de l’individu un insecte, le premier l’exploite, le second l’asservit. Seul, le péronisme surpassera l’individualisme et le collectivisme. C’est un catéchisme simple et populaire qui offre un compromis inédit entre le corps et l’âme, le monastère et le supermarché. A son peuple, Perón promet la position verticale du pendule : la sortie de l’âge du centaure pour l’Argentine, nation chrétienne nationale et socialiste. P 29

Alors, en attendant que la guerre froide dégénère, Perón devient le grand chiffonnier. Il fouille les poubelles d’Europe, entreprend une gigantesque opération de recyclage : il gouvernera l’Histoire, avec les détritus de l’Histoire. Perón ouvre les portes de son pays à des milliers et des milliers de nazis, de fascistes et de collabos ; des soldats, des ingénieurs, des scientifiques, des techniciens et des médecins ; des criminels de guerre invités à doter l’Argentine de barrages, de missiles et de centrales nucléaires, à la transformer en superpuissance. P 39

Mengele est le prince des ténèbres européennes. Le médecin orgueilleux a disséqué, torturé, brûlé des enfants. Le fils de bonne famille a envoyé quatre cent mille hommes à la chambre à gaz en sifflotant. Longtemps il a cru s’en sortir aisément, lui « l’avorton de boue et de feu » qui s’était pris pour un demi-dieu, lui qui avait foulé les lois et les commandements et infligé tant de souffrances et de tristesse aux hommes, ses frères. P 119

L’Europe nécropole d’une civilisation anéantie par Mengele et les sbires de l’ordre noir à tête de mort, pointe empoisonnée d’une flèche lancée en 1914. P 119

S’il méprisait les Argentins, il honnit les Brésiliens, métis d’Indiens, d’Africains et d’Européens, peuple antichrist pour un théoricien fanatique de la race, et regrette l’abolition de l’esclavage. Il consigne régulièrement ses observations dans son journal. Le métissage est une malédiction, la cause du déclin de toute culture. P 147

Hitler les guidait. Mengele n’était pas le seul à l’avoir suivi, les Allemands s’étaient tous laissé ensorceler par le Führer, par la mission grisante qu’il leur avait confiée, guérir le peuple, purifier la race, construire un ordre social conforme à la nature, étendre l’espace vital, perfectionner l’espèce humaine. Il avait été à la hauteur, il le savait. Pouvait-on le lui reprocher ? P 152

Lu en octobre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature francophone

« Belle de nuit » de Sonia Frisco

Je vous parle aujourd’hui du dernier roman d’une auteure que j’aime beaucoup:

 

Belle de nuit de Sonia Frisco 

 

Quatrième de couverture

  

                                           Deux Filles Deux Destins

                                                          Une Histoire

Il existe des réalités qui dépassent la plus incroyable fiction, des rêves pour lesquels on est prêt à tout donner, des amitiés plus fortes que toutes les adversités.

La violence ne sévit pas toujours à visage découvert, bien souvent elle porte des masques, pour cacher sa laideur et sa misère.

Dans un monde redoutable qui la veut prisonnière, Mia va lutter de toutes ses forces pour sauver son histoire personnelle et trouver l’amour, la liberté et la vie… avec, pour seuls alliés, un espoir, un rêve et une amie.

On dit de la liberté qu’elle n’a pas de prix. C’est parce que sa valeur est inestimable…
Mais la liberté a toujours un prix. Et quand on le connaît, on le paye.

Il doit certainement y avoir en nous le souvenir d’un monde ou d’un lieu où l’on a été heureux.

Qu’est-ce que la Vie ? Qu’est-ce que le Temps ?

                  Qu’est-ce que l’amour, l’amitié et l’infini ?

 

Ce que j’en pense

Dans ce roman, on découvre le choix terrible que Mia, jeune femme qui veut à tout prix échapper à un mariage où elle s’éteint peu à peu, est obligée de faire car la liberté a un prix : le temps est compté car elle doit être partie avant le retour de son époux, (cinq jours) donc il ne reste que la prostitution pour gagner de l’argent rapidement…

« Chaque fille qui se prostitue est une jeune fille commune, aucune n’est prédestinée à cela et pour une raison ou pour une autre, leur prostitution est leur seule main tendue ou leur unique issue. » P 86

Elle mène une double vie, s’occupant de son magasin le jour, devenant ensuite une « Belle de nuit » avec toutes les rencontres que cela peut engendrer, les pervers ne sont jamais très loin…

L’auteur nous raconte surtout une amitié très forte entre deux femmes, jumelles de souffrance dont les familles ont été maltraitantes physiquement et moralement, ce très tôt dans leurs vies, ce qui va les rapprocher, car elles se reconnaissent, n’ont pas besoin de se parler pour se comprendre, et qui sont là, l’une pour l’autre, avec altruisme.

On retrouve aussi le poids des traditions familiales : le divorce est prohibé par les familles traditionnelles, voire traditionalistes, où le qu’en dira-t-on l’emporte sur le bonheur de leurs filles, où la culpabilité s’installe très vite, quand l’estime de soi ne peut pas se construire, ainsi qu’une belle description de la condition des Immigrés italiens.

La violence de la mère de Mia, mère toxique incapable d’aimer, qui rappelle celle de Michel, le père de Sonia, dans « L’être de sable » que j’ai beaucoup aimé et qui était ma première immersion dans le monde de l’auteure.

Au début, ce roman m’a déconcertée car la prostitution y est abordée de façon hyper réaliste avec tous les détails, mais, très vite, la magie de l’écriture de Sonia Frisco m’a emportée, et je me suis attachée à ses deux femmes, Mia, comète qui a traversé brièvement le ciel mais en laissant une trace indélébile, qui a choisi de ne plus subir, de vivre sa vie et Marina, l’amie toujours présente, qui s’inquiète, prend soin de son amie et qui elle aussi a décidé de se libérer de ses chaînes. Déjà divorcée, elle sait ce qu’une femme endure dans ses conditions, rejetée, dénigrée, contrainte à s’exiler dans une autre ville

Les souffrances endurées par ces deux femmes, et ce depuis leur plus tendre enfance, dans le désamour maternel nous rappellent un temps pas si lointain où le divorce était tabou, les femmes divorcées traitées de putes, descendues en flèche, mai 68 n’a pas été vécu de la même façon selon le milieu dans lequel on vivait, le poids des traditions, des convictions religieuses… mais, dans ce siècle fou, la situation des femmes ne risque-t-elle pas d’effectuer un gigantesque retour en arrière ?

Ce texte fait beaucoup réfléchir et m’a beaucoup touchée comme toujours, percutée même par sa force, son authenticité. Il a un rythme particulier qui envoûte progressivement, alors on le dévore, en s’identifiant tour à tour à Mia et Marina, sans oublier les deux hommes de leur vie, Matthew et Robin, personnalités sensibles très attachantes .

J’ai pris mon temps pour rédiger cette critique, je voulais laisser les émotions se calmer un peu et ne pas partir dans tous les sens et j’ai préféré ne lire aucun commentaire sur ce roman avant de l’écrire, pour rester le plus longtemps possible dans l’intensité de l’histoire.

Un immense merci à Sonia Frisco, à son éditeur et à Babelio pour m’avoir offert ce superbe roman.

Extraits

Le bonheur est une aptitude.

Quand on est heureux, on a besoin de si peu. P 15 (Préface)

Avant de courir, il faut apprendre à marcher. Pas à pas, doucement elle se dirigeait vers sa vie. Pour aller très loin, espérait-elle. P 44

Terribles sont les regrets, parfois si lourds à porter qu’il faut désigner un coupable pour en supporter le poids. Dévastateurs sont les remords pour ceux qui les ressentent, pour ceux qui en subissent les conséquences et les torts. P 68

Parfois, on est capable de bien des subterfuges pour ne pas sombrer, pour ne pas se laisser tomber dans un monde de désillusions et de remords, pour ne pas couler dans un océan d’idées noires. P 87

Le cœur a une mémoire, il se souvient toujours du mal qu’on lui a fait subir.

Et, le témoignage de ce mal est dans notre regard. P 95

Alors, que faire ? Regarder, observer, écouter, entendre. Tout est là, autour de nous, toujours, il suffit de le percevoir. Tout ce que nous savons n’est pas tout ce que nous possédons, mais tout ce dont nous nous servons. P 102

Les familles comme les leurs passaient leur vie à trouver des responsables et des coupables. Le problème, c’était toujours « les autres ». ces autres que l’on condamne avec la force la plus grande, parce que se mirer briserait la pire tromperie qui soit, celle que l’on se fait à soi. P 111

Se réaliser, c’est achever le passé, accomplir le présent et atteindre le futur. P 196

 

Il y a un temps pour les mots et un pour les silences. Il faut être capable d’entendre les silences pour comprendre les mots. P 230 

Un parent qui nous fait du mal, par la violence de ses actes ou de son indifférence, laisse en nous une meurtrissure, une marque à vie. Inévitablement, cette marque nous conditionne, nous emplissant de colère ou d’humilité, de haine ou de noblesse, d’agressivité ou de douceur, selon notre nature. P 236

Il existe des gens qui nous tue à petit feu, rien qu’en faisant partie de notre entourage. Et que penser des témoins… Est-on complice, quand on voit et qu’on ne fait rien ? P 248

Lu en septembre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Marx et la poupée » de Maryam Madjidi

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui va tenir une place particulière dans mon cœur car il parle d’un sujet qui m’intéresse énormément: l’exil et d’un pays qui me fascine depuis toujours, l’Iran :

 Marx et la poupée de Maryam MADJIDI

 

Quatrième de couverture:

Depuis le ventre de sa mère, Maryam vit de front les premières heures de la révolution iranienne. Six ans plus tard, elle rejoint avec sa mère son père en exil à Paris.

À travers les souvenirs de ses premières années, Maryam raconte l’abandon du pays, l’éloignement de sa famille, la perte de ses jouets – donnés aux enfants de Téhéran sous l’injonction de ses parents communistes -, l’effacement progressif du persan, qu’elle va tour à tour rejeter, puis adopter frénétiquement, au point de laisser enterrée de longues années sa langue natale.

Dans ce récit qui peut être lu comme une fable autant que comme un journal, Maryam Madjidi raconte avec humour et tendresse les racines comme fardeau, rempart, moyen de socialisation, et même arme de séduction massive.

Ce que j’en pense:

En général, les romans qui tournent autour de l’exil m’attirent et avec celui-ci, je n’ai pas été déçue, bien au contraire.

On fait la connaissance de Maryam, in utero, alors que sa mère participe à une manifestation politique, et la manière dont cette est écrite est très belle, touche le lecteur, l’appâte même…

On va la suivre ainsi à plusieurs âges de la vie, notamment à six ans, lorsqu’il faut partir, car ses parents sont communistes (ils n’avaient pas rêver cette révolution-là !) et un premier traumatisme : elle doit distribuer tous ses jouets aux enfants du quartier, au nom de la non-propriété, ce qu’elle trouve très injuste ; elle envisage même de les enterrer sous un arbre dans le jardin, où ses parents ont mis tous leurs livres à l’abri en espérant les récupérer un jour…

Maryam raconte la révolution iranienne, la mise au pas par les autorités religieuses, les arrestations, les tortures, les droits qui partent en fumée, ses parents qui sont obligés de fuir alors que son oncle Saman est jeté en prison où il restera pendant huit années…

A noter un extrait très fort, où Saman lui raconte qu’il a partagé sa cellule avec un journaliste célèbre dans les milieux intellectuels lequel regardait un dessin animé pour enfant tous les jours assidûment car c’est sa femme qui faisait le doublage, seule manière de résister à l’incarcération.

Elle parle bien de sa première journée d’école en France, alors qu’elle ne parle pas le français et se sent différente voire exclue. Les senteurs, la cuisine de son pays natal lui manquent, la famille restée sur place aussi, notamment sa grand-mère qui l’accompagnera dans l’imaginaire tout au long de son enfance, puis son adolescence.

L’exil, la perte de la langue, de la culture sont une souffrance du quotidien, car pour bien apprendre le français, elle renonce à apprendre le persan, pour s’opposer aussi à son père, qui désire ne pas se couper de ses racines :

 » Je suis pas un arbre, j’ai pas de racines. C’est votre langue, plus la mienne. »P143

J’ai beaucoup aimé la manière dont elle a conçu son récit, alternant les périodes de sa vie, on passe de l’enfance à l’âge adulte, pour revenir à l’enfance, on alterne aussi les lieux, tantôt en Iran, tantôt en France, mais on fait aussi des détours par la Chine et la Turquie notamment.

La perte d’un pays est une douleur, un écartèlement entre deux cultures, mais comment choisir sans se trahir ou trahir les autres, au nom d’une intégration réussie ?

A noter un très beau chapitre sur la langue perdue qui s’éteint peu à peu et finit par disparaître et mourir si on ne la parle plus, cette langue que la petite fille va enfouir au fond d’elle -même:

La langue perdait de sa vitalité et de sa force. Elle devenait de plus en plus fragile. Elle avait en elle la faiblesse des personnes malades qui doivent trouver un refuge pour se protéger du reste du monde. Chaque jour, elle reculait devant la puissance d’une rivale, une autre langue, celle-ci était la langue officielle de ce nouveau pays. » P 137

Qui dit exil sous-entend tentation du retour, parfois idéalisation du pays qu’on a perdu…

On rencontre au passage des poètes iraniens, notamment mon préféré Omar Khayyâm, qui sera le sujet de son mémoire et dont elle nous livre des extraits.

J’ai vraiment beaucoup aimé ce roman, la poésie de l’écriture, les phrases parfois courtes, percutantes, et celles dont les mots s’étirent, s’enroulent dans la fluidité et la douceur; les talents de conteuse de Maryam Madjidi sont immenses et son Goncourt du premier roman bien mérité.

Extraits:

Je déterre les morts en écrivant. C’est donc ça mon écriture ? le travail d’un fossoyeur à l’envers. Moi aussi, j’ai parfois la nausée, ça me prend à la gorge est au ventre. Je me promène sur une plaine vaste et silencieuse qui ressemble au cimetière des maudits et je déterre des souvenirs, des anecdotes, des histoires douloureuses ou poignantes. Ça pue parfois. L’odeur de la mort et du passé est tenace. P 36

Baisser les yeux ou les fermer, ne pas regarder le trajet, ne rien identifier, se boucher même les oreilles, ne pas savoir où on va, ne rien pouvoir dénoncer par la suite, on ne sait jamais, tant de personnes se sont fait attraper, ne surtout pas parler, ne rien dire, se taire sous la torture, surtout sous la torture. La torture… la réalité insoutenable de la torture. P 38

La mort est assise les jambes croisées sur les montagnes de l’Alborz qui surplombent Téhéran. P 41

Autour, rien n’a changé. L’histoire se répète mais quelque chose a changé en lui : il a vieilli, il a peur, il ne veut plus mourir pour ses idées. Il préfère ce bout de trottoir parce que sur ce bout de trottoir la vie y est en peu plus en sécurité. P 60

A la barre de ton procès intérieur, tu t’accuses d’être lâche et vieux mais ce n’est pas de la lâcheté, c’est simplement l’envie de vivre. P 61

 

Déjà en Iran, les rêves de la mère disparaissaient peu à peu. En France, le peu qu’il restait tombait évanoui, un par un, sur la moquette de la chambre, juste en dessous de sa chaise. P 103

La timidité, tu n’osais pas parler cette langue étrangère, à la place des mots, tu souriais. Le sourire qui s’excuse, le sourire gêné de ceux qui ne parlent pas la langue du pays. P 104

Je suis une sorcière qui prépare une nouvelle langue et je ne veux pas qu’on me presse. Je vais bientôt mettre au monde mon français comme un enfant qui va naître, je le sais, je le ferai quand ce sera prêt. La langue prend forme dans le secret de ma bulle, de mon monde intérieur, mon placenta à moi. P 123

Et puis, on avait Une étrange manière de marcher sur le chemin de la vie : un pied en rance et un pied là-bas. Petites marionnettes désarticulées. On ressemblait à des enfants ayant grandi trop vite, vieux avant l’heure. P 134

Étrange façon d’accueillir l’autre chez soi. Un contrat est passé très vite entre celui qui arrive et celui qui « accueille » ; j’accepte que tu sois chez moi mais à la condition que tu t’efforces d’être comme moi. Oublie d’où tu viens, ici, ça ne compte plus. P 135

Ils n’osaient pas la parler très fort dans la rue. La langue étrangère faisait d’eux des étrangers et ils n’avaient pas envie d’être montrés du doigt. P 136

Lu en septembre 2017