Publié dans Littérature allemande

« Siddhartha » de Hermann Hesse

Encore un livre qui m’attendait sagement dans ma PAL depuis des lustres :

Siddhartha de Hermann Hesse 

Quatrième de couverture

Un jour vient où l’enseignement traditionnel donné aux brahmanes ne suffit plus au jeune Siddhartha. Quand des ascètes Samanas passent dans la ville, il les suit, se familiarise avec toutes leurs pratiques mais n’arrive pas à trouver la paix de l’âme recherchée.

Puis c’est la rencontre avec Gotama, le Bouddha. Tout en reconnaissant sa doctrine sublime, il ne peut l’accepter et commence une autre vie auprès de la belle Kamala et du marchand Kamaswani.

Les richesses qu’il acquiert en font un homme neuf, matérialiste, dont le personnage finit par lui déplaire. Il s’en va à travers la forêt, au bord du fleuve. C’est là que s’accomplit l’ultime phase du cycle de son évolution.

Dans le cadre d’une Inde recréée à merveille, écrit dans un style d’une rare maîtrise, Siddhartha, roman d’une initiation, est un des plus grands de Hermann Hesse, Prix Nobel de littérature.

Ce que j’en pense

Un roman initiatique, philosophique comme je les aime !

J’ai un petit sentiment de déroute, au début, car je pensais qu’il s’agissait d’une histoire romancée de la vie du Bouddha : Siddhartha Gotama, d’autant plus que les destins se ressemblaient étrangement.

En fait, il s’agit d’un héros fictif, homonyme qui quitte sa famille pour aller à la quête d’une spiritualité. Sa famille est riche, tout le destinait à être Brahman comme son père. Mais sa vie ne lui convient pas alors il part avec Govinda son meilleur ami pour partager la vie de ascètes, les Samanas. Il comprend ainsi que la spiritualité ne s’épanouit pas dans les attitudes trop austères, ni dans le renoncement au monde.

Il rencontre une fois le Bouddha historique mais décide de vivre ses propres expériences, d’où ses errements dans le Samsara, où il rencontre l’amour, la richesse, la vie matérialiste, qu’il finit par quitter pour aider l’ami qui l’avait fait traverser le fleuve la première fois.

On retrouve tous les thèmes de prédilection du Bouddhisme auxquels Hermann Hesse a été sensibilisé très tôt par sa mère, thèmes qu’il a fort bien compris et qu’il décrit très bien : la ronde des existences, l’importance qu’on doit attacher à la nature : on trouve de très belles pages sur ses « dialogues » avec le fleuve, dans la notion d’ici et maintenant, l’écoute de l’autre, être humain ou végétal, minéral, l’harmonie entre tous les éléments de l’univers.

« Rien de tout cela n’était nouveau ; mais il ne l’avait jamais vu ; sa pensée l’en avait toujours tenu éloigné. Maintenant, il était près de ces choses, il en faisait partie. La lumière et les ombres avaient trouvé le chemin de ses yeux, la lune et les étoiles celui de son âme. » P 62

L’auteur met en évidence le cheminement de l’être humain vers la sagesse en insistant sur le fait qu’il y a l’enseignement certes, et c’est ce qu’acquiert son ami Govinda, qui a suivi les sermons du Bouddha, mais que rien ne vaut l’expérience personnelle pour comprendre la vraie nature de toute chose.

« C’est le Gotama, le Sublime, le créateur de la doctrine que tu sais. Chaque jour, des milliers de jeunes gens l’écoutent et, heure par heure, s’appliquent à suivre ses préceptes ; mais tous sont comme ces feuilles qui tombent : aucun d’eux ne porte en lui-même sa doctrine et sa loi. » P 85

La vie est une méditation dans la pleine conscience, même si l’auteur n’emploie pas ses termes, ils sont présents dans cette quête initiatique, ce chemin vers la sagesse, l’Éveil.  Je baigne dans cette culture bouddhiste depuis longtemps et ce roman a été un moment de bonheur et de retour aux sources.

J’ai beaucoup aimé ce récit, tant le thème que la poésie de l’écriture ; c’est mon premier roman de Hermann Hesse, et j’ai hâte de continuer à explorer l’œuvre de cet auteur consacré par le prix Nobel (j’aime bien Bob Dylan, mais là il s’agit de Littérature avec un L majuscule). Dans ma PAL vertigineuse, se trouvent aussi depuis longtemps : « Le loup des steppes », « Demian »….

Extraits

Qu’est-ce que le jeûne ? Qu’est-ce que retenir sa respiration ? C’est fuir de son moi, c’est échapper pour quelques instants de son être, c’est endormir pour un temps la douleur et oublier les extravagances de la vie. Mais tout cela le premier bouvier venu le trouve dans une auberge, en buvant quelques coupes de vin de riz ou de lait de coco fermenté ! alors, il s’oublie soi-même. Il ne sent plus les douleurs de la vie, il est devenu insensible à tout. P 35

Kamala portait sur son visage des traces de lassitude, de cette lassitude qu’on éprouve à marcher vers un but éloigné et sans joie, lassitude et commencement de flétrissure, angoisse encore dissimulée, qu’on n’ose s’avouer, dont on ne se rend peut-être pas encore compte soi-même et qui s’appelle la peur de vieillir, la peur de cet automne de la vie, la peur de devoir mourir un jour. P93 

Pour le moment, de tous les secrets que recélait le fleuve, il n’en devina qu’un, mais qui l’impressionna vivement : c’est que cette eau coulait, coulait toujours, qu’elle coulait continuellement, sans cesser un seul instant d’être là, présente, d’être toujours la même, tout en se renouvelant sans interruption ! Comment explique, comment comprendre cette chose extraordinaire ? P 116

Il se souvenait de lui avec un sentiment de satisfaction, il voyait clairement devant lui le chemin qui mène à la perfection et évoquait, avec un sourire, les paroles que tout jeune homme il avait adressée au Sublime. P 123

… Le sentiment de l’Éternité pénétra dans son âme. C’est alors qu’il eut, profonde, plus profonde que jamais, l’impression de l’indestructibilité de chaque vie, de l’Eternité de chaque instant. P 127

Quand on cherche, reprit Siddhartha, il arrive facilement que nos yeux ne voient que l’objet de nos recherches ; on ne trouve rien parce qu’ils sont inaccessibles à autre chose, parce qu’on s’est fixé un but à atteindre et qu’on est entièrement possédé par ce but. Qui dit chercher dit avoir un but. Mais trouver, c’est être libre, c’est être ouvert à tout, c’est n’avoir aucun but déterminé. P 148

Lu en septembre 2017

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Publié dans 19e siècle, Littérature américaine

« La lettre écarlate » de Nathaniel Hawthorne

Petit détour par le XIXe siècle avec ce roman américain, qui dormait dans ma liseuse depuis assez longtemps :

la lettre ecarlate de Nathaniel Hawthorne

 

Résumé sur Ebooks  libres et gratuits

À Boston, dans la Nouvelle-Angleterre puritaine du XVIIe siècle, Hester Prynne, jeune épouse d’un vieux savant anglais dont on est maintenant sans nouvelles, a commis le péché d’adultère et refuse de révéler le nom du père de son enfant. Elle est condamné à affronter la vindicte populaire sur le pilori, avec sa fille Pearl de trois mois, puis à porter, brodée sur sa poitrine, la lettre écarlate «A». Elle est bannie et condamnée à l’isolement. Le jour de son exhibition publique, son mari, un temps captif parmi les Indiens, la reconnait sur la place du Marché, s’introduit auprès d’elle en prison grâce à ses talents de médecin et lui fait promettre de ne pas révéler son retour. Il se jure de découvrir qui est le père afin de perdre l’âme de cet homme…

Écrit en 1850, La Lettre écarlate est considéré comme le premier chef-d’oeuvre de la littérature américaine. Avec ce roman historique, Nathaniel Hawthorne a écrit un pamphlet contre le puritanisme, base de la société américaine de l’époque, à laquelle appartenaient ses ancêtres qui avaient participé à la chasse aux sorcières de 1692. Honteux de ce passé, Nathaniel Hathorne ira jusqu’à transformer l’orthographe de son nom en Hawthorne…

Ce que j’en pense :

Ce roman nous décrit très bien la société puritaine, pour ne pas dire intégriste, de l’époque, où les droits des femmes étaient précaires, l’adultère sévèrement condamné au pilori avec obligation de porter la lettre écarlate A sur ses vêtements, dans un contexte d’hypocrisie notoire.

Hester aurait pu choisir l’exil, néanmoins elle choisit de continuer à vivre dans cette communauté qui les méprise, elle et sa fille Pearl, vivant de ses travaux de couture, et adoptant une conduite irréprochable.

Elle refuse de dénoncer son amant et force l’admiration. On note au passage que ce sont les femmes, vraies grenouilles de bénitier, qui sont les plus dures avec elle. Quant aux représentants de la loi, qu’ils soient juge, homme d’Église ou autres, ils brillent par leur mépris des femmes, et leur désir de les dominer.

Même si je préfère le personnage d’Hester, j’ai apprécié les deux personnages masculins principaux: le Pasteur Dimmesdale, cet homme d’église que beaucoup prennent pour un saint avec ses sermons qui enflamment ses ouailles mais qui s’étiole, rongé par un mal intérieur qui le brûle autant que la lettre écarlate portée par Hester.

D’autre part, le mari d’Hester, haut en couleurs, qui réapparaît le jour de sa condamnation, exigeant d’elle le silence, changeant de nom, autoproclamé médecin qui va utiliser les vertus des plantes apprises au contact des Indiens à des fins bien funestes:

« En un mot, le vieux Roger Chillingworth était une preuve évidente de la faculté qu’a l’homme, de se transformer en diable si pendant assez longtemps il joue un rôle de diable. Ce malheureux personnage avait subi pareille transformation en se consacrant pendant sept ans à l’analyse d’un cœur torturé, en tirant de cet office tout son bonheur, en attisant cette douleur dévorante dont il se repaissait passionnément. »

Nathaniel Hawthorne raconte donc les ravages de l’amour mais aussi ceux de la haine, les deux pouvant conduire à la destruction, mais aussi comment prendre son destin en mains et ne pas devenir une victime dans cette société puritaine et fermée sur elle-même.

J’ai beaucoup aimé ce roman, symbole du Romantisme américain, tant par l’histoire qu’il raconte que par le style de l’auteur. Je n’ai pas vu le film mais pourquoi pas?

 

Extraits :

Quand la jeune femme, la mère de l’enfant, se trouva pleinement exposée à la vue de la foule, son premier mouvement fut de serrer étroitement le nouveau-né contre elle. Ceci moins par tendresse maternelle que pour dissimuler certaine marque sur sa robe. L’instant d’après, jugeant sagement qu’un des signes de sa honte ne servirait que bien mal à cacher l’autre, elle prit l’enfant sur son bras. Puis avec une rougeur brûlante et pourtant un sourire hautain, elle leva sur les habitants de la ville le regard de quelqu’un qui n’entend pas se laisser décontenancer. Sur le corsage de sa robe, en belle étoffe écarlate et tout entourée des arabesques fantastiques d’une broderie au fil d’or, apparut la lettre A. C’était si artistiquement ouvré, avec une telle magnificence, une telle surabondance de fantaisie, que cela faisait l’effet d’un ornement des mieux faits pour mettre la dernière main au costume que portait la jeune femme – lequel répondait par sa splendeur au goût de l’époque, mais outrepassait de beaucoup les limites permises par les lois somptuaires de la colonie.

 

Mais il existe une fatalité, un sentiment, si impérieux qu’il a force de loi, qui oblige presque invariablement les êtres humains à ne pas quitter, à hanter comme des fantômes, les endroits où quelque événement marquant a donné sa couleur à leur vie ; et ceci d’autant plus irrésistiblement que cette couleur est plus sombre. Son péché, sa honte étaient les racines qui implantaient Hester en ce sol. C’était comme si une seconde naissance– une naissance qui l’aurait mieux pénétrée de son ambiance que la première – avait transformé pour elle ce pays de forêts, encore si rebutant pour les autres Européens, en une patrie. Une patrie sauvage et lugubre mais où elle était véritablement chez elle et pour toute sa vie.

 

C’est là le malheur d’une vie fausse comme l’était la sienne : elle dépouille de leur moelle et de leur substance toutes les réalités qui nous entourent et que le ciel avait désignées pour être la nourriture et la joie de l’esprit. Le menteur voit tout l’univers devenir mensonge, se réduire à néant dans sa main. Et lui-même, dans la mesure où il se montre sous un faux jour, devient une ombre, cesse en vérité d’exister.

 

Elle s’était de sa propre main ordonnée sœur de charité. Ou disons plus exactement que c’était la lourde main du monde qui avait procédé à cette ordination sans que ni Hester ni lui eussent eu en vue ce résultat. La lettre écarlate était le symbole de sa vocation. Cette femme était tellement secourable, on trouvait en elle une telle puissance de travail et de sympathie, que bien des gens se refusaient à donner à la lettre A sa signification première. Ils disaient qu’elle voulait dire « Active » tant Hester était forte de toutes les forces de la femme et les prodiguait.

Lu en septembre 2017

Publié dans Littérature japonaise, XXe siècle

« Le fusil de chasse » de Yasushi Inoué

Retour à l’opération « libération PAL au bord de l’explosion » avec ce roman qui attendait patiemment depuis quelques années:

 

le fusil de chasse de Yasushi Inoué

 

Quatrième de couverture:

« Le fusil de chasse » raconte l’histoire d’une liaison entre un homme marié, Josuké, et une jeune femme divorcée, mère d’une grande fille. Trois lettres, trois récits à la première personne forment les trois faisceaux du drame. Il y a la lettre de la jeune fille qui expose à Josuké qu’elle a lu le journal de sa mère et qu’elle sait comment et pourquoi celle-ci est morte. Il y a la lettre de la femme légitime qui explique pourquoi elle ne le reverra plus. Il y a la lettre de la maîtresse écrite avant son suicide. Au centre, omniprésent, l’homme  solitaire avec son fusil de chasse. De lettre en lettre, se dévoilent au lecteur les différents aspects de cette tragédie.

En découvrant « le fusil de chasse », Jean d’Ormesson avait écrit: « c’est un chef-d’œuvre… Le tout est d’une sobriété et d’une force remarquables, sans aucun éclat de voix, d’une intensité glacée et brûlante à la fois ».

 

Ce que j’en pense:

Après avoir envoyé, après avoir beaucoup hésité, son cœur ne penchant pas du côté des chasseurs, un poème à une revue de chasse,  le narrateur a la surprise de recevoir la lettre de Josuké, qui s’est reconnu le portrait du chasseur évoqué dans le poème. Il va lui envoyer également trois lettres émanant de femmes qui ont compté dans sa vie dans des registres différents.

Yasushi Inoué nous raconte une histoire de secrets: l’amour secret qu’il éprouve pour Saïko qui vient de mourir et leur liaison dissimulée, du moins le croyaient-ils tous les deux. Hélas, la femme légitime les avait surpris, au début de leur mariage et a accumulé les rancœurs pour ne pas dire la haine, et les non-dits au fil des années.

On ne dira jamais assez à quel point les secrets pèsent sur les vies, avec la culpabilité de la maîtresse qui la ronge et l’empêche de vivre cet amour au jour le jour et les jalousies qui consument les deux femmes car, malgré ce contexte, les deux femmes et Josuké sont des amis proches!

L’auteur nous décrit très bien aussi la capacité de l’homme à s’aveugler, et ne pas voir ce qui se passe dans son couple ou dans sa liaison amoureuse: je vais bien, tout va bien, et on assiste à son désarroi…

« En vérité, toutes sortes de chagrins se précipitent sur moi de toutes parts, telles les vagues blanches d’écume, à Ashiya, les jours de grand vent, et ces chagrins me plongent dans la confusion. Il n’empêche, je veux continuer ». P 22

La lettre de Shoko, fille de Saïko, est très touchante car elle découvre le secret enlisant le journal intime de sa mère (il faut bien confier sa peine à quelqu’un pour vivre dans le mensonge!) donc les illusions s’envolent car elle aimait bien Josuké, qui a si bien su gérer les formalités lors de la mort de sa mère.

Cette mort sert de catalyseur, faisant exploser cette relation triangulaire toxique libérant Midori de ses scrupules à quitter son époux. Chacun sort transformé de cet évènement.

Au passage, Yasushi Inoué nous livre une très belle réflexion sur le thème: vaut-il mieux aimer ou être aimé?

J’ai adoré ce texte, très court, plein de poésie et tout en retenue; il n’y a pas de disputes, pas de clash, les ruptures se font en douceur, presque trop d’ailleurs et cela nous rappelle au passage la différence entre les cultures asiatiques et occidentales.

Un auteur dont je vais continuer à explorer l’œuvre. Je ne dirai jamais assez à quel point le Japon et sa culture me fascinent!

Extraits:

En plus des trente couleurs au moins que contient une boîte de peinture, il en existe une qui est propre à la tristesse et que l’oeil humain peut fort bien percevoir. P 23

Je croyais que l’amour gagnait peu à peu en puissance, tel un cours d’eau limpide qui scintille dans toute sa beauté sous les rayons du soleil, frémissant de mille rides soulevées par le vent et protégé par des rives couvertes d’herbe, d’arbres et de fleurs. Je croyais que c’était cela l’amour. Comment pouvais-je imaginer un amour que le soleil n’illumine pas et qui coule de nulle part à nulle part, profondément encaissé dans la terre, comme une rivière souterraine. P 24

Quand nous jetons un regard sur le passé, notre mariage, qui n’existe que de nom, semble avoir durer très longtemps, n’est-ce pas? Alors n’as-tu pas envie d’en finir une fois pour toutes? Certes, il est assez  triste d’en arriver là, mais, si tu n’y vois pas d’objection, prenons tous les deux les mesures propres à retrouver notre liberté. P 48

… Et, de fil en aiguille, nous avons atteint cet actuel degré de froideur, ce merveilleux esprit de famille si glacial que l’un et l’autre nous avions souvent l’impression que nos cils étaient raidis par le givre. P 58

Ainsi n’avons-nous jamais eu de scènes. La tranquillité de nos citadelles respectives n’a jamais été troublée. Seule l’atmosphère qui régnait chez nous était devenue étrangement orageuse, menaçante, irritante comme la chaleur dans le désert. P 59

Je reçois le châtiment mérité par une femme qui, incapable de se contenter d’aimer, a cherché à dérober le bonheur d’être aimée. P 89

Lu en septembre 2017

Publié dans Littérature française, Polars

« Un lieu incertain » de Fred Vargas

Un petit passage par le polar, dans le cadre de l’opération « Neurones au repos » avec un opus de Fred Vargas:

 

Un lieu incertain de Fred Vargas

 

Quatrième de couverture:

« – Bien, dit Clyde-Fox en se rechaussant. Sale histoire. Faites votre job, Radstock, allez voir ça. C’est un tas de vieilles chaussures posées sur le trottoir. Préparez votre âme. Il y en a une vingtaine peut-être, vous ne pouvez pas les manquer.

– Ce n’est pas mon job, Clyde-Fox.

– Bien sûr que si. Elles sont alignées avec soin, les pointes dirigées vers le cimetière. Je vous parle évidemment de la vieille grille principale.

– Le vieux cimetière est surveillé la nuit. Fermé pour les hommes et pour les chaussures des hommes.

– Eh bien elles veulent entrer tout de même, et toute leur attitude est très déplaisante. Allez les regarder, faites votre job.

– Clyde-Fox, je me fous que vos vieilles chaussures veuillent entrer là-dedans.

– Vous avez tort, Radstock. Parce qu’il y a les pieds dedans. Il y eut un silence, une onde de choc désagréable.

Une petite plainte sortit de la gorge d’Estalère, Danglard serra les bras.

Adamsberg arrêta sa marche et leva la tête. »

 

Ce que j’en pense:

Il  y a très longtemps que je n’avais pas lu un polar de Fred Vargas, en fait je n’ai lu que « Debout les morts » et surtout « Pars vite et reviens tard », il y a très longtemps…

L’intrigue est loufoque: le commissaire Adamsberg, flanqué de son fidèle Danglard et d’Estalère, haut en couleurs lui aussi, sont partis trois jours en colloque à Londres, et découvre, avec leur collègue anglais, Radstock, des chaussures avec les pieds à l’intérieur, face  au cimetière de Highgate, de triste renommée.

De retour à Paris, une affaire sordide les attend: un corps entièrement écrabouillé sur lequel le tueur s’est acharné. Bien-sûr, il y aura un lien entre les deux et l’auteur va nous faire voyager jusqu’en Serbie sur la trace des vampires.

Je me suis bien amusée, car plus c’est gros et tordu, plus on a tendance à s’accrocher et  ne plus vouloir lâcher le livre. On retrouve un commissaire Adamsberg avec sa mémoire bizarre, sa manière d’associer les idées toujours aussi particulière, alors que son collègue Danglard est un puits de sciences, avec au passage quelques pourris dans la hiérarchie et une suspicion de complot…

J’aime bien la manière dont Fred Vargas nous emmène sur des pistes différentes, noyant un peu le poisson au passage, opposant les modes de fonctionnement de la pensée des vieux deux compères et la partie consacrée à la Serbie est assez drôle, avec Dracula, Nosferatu et autres comparses.

Je préfère les polars nordiques, les plumes de Indridason ou Adler-Ölsen, néanmoins, j’ai passé un bon moment…

 

Extraits:

Il y a des chose, dit Radstock, pendant que Danglard traduisait en simultané, que l’homme n’est pas apte à concevoir tant qu’un autre homme n’a pas eu l’idée saugrenue de les réaliser. Mais une fois cette chose effectuée, bonne ou mauvaise, elle pénètre dans le patrimoine de l’humanité. Utilisable, reproductible et même surpassable. P 17

Ainsi  que le lui avait expliqué Adamsberg, l’énergie que dépensait Danglard pour résoudre les questions et curer les cuvettes était vaine. Car dès qu’une cuvette était assainie, elle libérait de l’espace pour en créer d’autres, emplies de nouvelles questions taraudantes. A s’en occuper sans cesse, il empêchait la sédimentation tranquille et le comblement naturel des excavations par l’oubli. P 34

Toute chose très belle ou très laide abandonne un fragment d’elle dans les yeux de ceux qui regardent. On sait cela. C’est d’ailleurs comme cela qu’on les reconnaît. P 46

On cherche une cause extérieure à sa souffrance, et plus dure est las souffrance, plus grande doit être la cause. Ici la souffrance du tueur est immense. Et la réponse est prodigieuse. P 263

A chacun de ses pas, ses idées montaient et descendaient en vrac, comme il en avait l’habitude, poissons plongeant dans l’eau, remontant en surface, qu’il n’essayait pas d’attraper. Il avait toujours fait ainsi avec les poissons qui flottaient dans son crâne, il les avait toujours laissés libres de nager à leur guise, d’effectuer leur danse rythmée par le choc de ses pas. P 305

 

Lu en septembre 2017

 

 

Publié dans Littérature américaine, Littérature contemporaine, Non classé

« Un oiseau blanc dans le blizzard » de Laura Kasischke

Je continue mon opération PAL libérée, avec ce roman qui traînait sur une étagère depuis deux ou trois ans (j’avais cédé aux sirènes de la tentation après avoir lu et aimé « Esprit d’Hiver » de cette auteure:

Un oiseau blanc dans le blizzard de Laura Kasischke

 

Quatrième de couverture:

Garden Heights, dans l’Ohio. Une banlieue résidentielle qui respire l’harmonie. Eve nettoie sa maison, entretient son jardin, prépare les repas pour son mari et pour Kat, sa fille.

Depuis vingt ans, Eve s’ennuie. Un matin d’hiver, elle part pour toujours. Kat ne ressent ni désespoir, ni étonnement. La police recherche Eve. En vain. La vie continue et les nuits de Kat se peuplent de cauchemars.

Une fois encore, après « A Suspicious River », Laura Kasischke écrit avec une virtuosité glaciale le roman familial de la disparition et de la faute.

Ce que j’en pense:

Une famille ordinaire vivant dans une banlieue chic, un couple bien plus bancal qu’on ne le croit au départ, une adolescente rebelle, bref tout semble normal, basique,  lorsque du jour au lendemain Eve, la mère de Kat disparaît de la circulation évaporée dans le blizzard, sans  emporter son sac à mains, ni ses vêtements, ni laisser une quelconque explication.

Kat fait le bilan de sa vie, année après année, (de 1986 à 1989) par rapport à la disparition de sa mère, et tente de se remémorer ses relations avec elle, mais aussi avec son père, et avec son petit ami Phil, et ses copines, alternant les souvenirs, les rêves qu’elle raconte à sa psy. Le procédé pouvait être intéressant.

Certes, on retrouve l’univers froid et plutôt glacé, sinon glacial de Laura Kasischke,  avec les relations familiales bizarres, mais cette fois, je suis restée septique, car je ne voyais pas où elle voulait en venir, ce qu’elle cherchait à provoquer chez le lecteur. Déjà, je mis du temps à le lire, et pas dans le but de faire durer le plaisir, plutôt par ennui.

Tout d’abord, comment ne pas s’interroger sur les circonstances de la disparition d’Eve. Je veux bien admettre que son mariage et sa vie de famille devenait pesante au fil du temps, mais au point de partir les mains dans les poches, sans explication?

Que dire des réactions de Kat à ce départ? Rien, car elle n’en a pas, elle donne l’impression de s’en moquer éperdument. Je me suis posée des questions , durant toute le lecture sur sa santé mentale; certes, à l’adolescence, on est autocentré, nombriliste mais là, tout glisse sur elle, on ne sent aucune émotion.

Le père semble tout aussi toxique, trop placide et inintéressant pour ne pas cacher un désordre mental? Le petit ami et sa mère aveugle, idem. La psy m’a laissée perplexe, dans sa manière de prendre en charge Kat…

A ce propos, l’auteure fait référence au film de Hitchcock : « La maison du Docteur Edwards » (avec Ingrid Bergman en psy qui tente de faire creuser dans la tête de Gregory Peck)

« Le docteur Phaler ne pouvait-elle donc pas faire la même chose avec moi, plonger sa lampe de mineur au fond de ce puits, de cette glace immobile figée au fond de moi, là où se trouvaient ma culpabilité, mon chagrin ou ma colère, ou peut-être même ma mère? P 87 »

Laura Kasischke a peut-être voulu réfléchir sur le déni, et la manière dont on peut voir les choses mais les enfouir, au fin fond de la conscience, et comment  les souvenirs remontent si on veut bien leur laisser la place…

On comprend très vite que les choses sont plus compliquées qu’on ne pouvait le supposer, mais je n’ai pas trouvé le récit convaincant. Il y a parfois des fulgurances qui lui redonnent du rythme. Donc, une lecture qui laisse une impression mitigée, et une  déception, l’auteure m’avait habituée à mieux.

 

Extraits:

La veille, au matin, ma mère était encore une femme au foyer — qui, depuis vingt ans, maintenait notre maison dans un état de propreté et de stérilité qui aurait pu rivaliser avec l’esprit d’hiver lui-même. P 13

Il (Phil) est ce que vous pourriez appeler un garçon propre sur lui, si toutefois vous êtes le genre de personnes à croire qu’il existe des garçons propres sur eux. P 17

Quant à la femme plus jeune qu’elle fut un jour, celle que vous auriez pu remarquer, elle n’est plus qu’un fantôme, une fille spectrale qui s’éloigne et finit par disparaître dans le blizzard. P 29

Mais il n’existe pas de programme en douze étapes pour les gens qui sont égoïstes, sans cœur ou superficiels, comme semblent pourtant l’être la plupart des gens. P 88

Nous avions toujours eu une relation polie, mais, depuis la disparition de ma mère, cette politesse s’était encore accrue. On aurait dit quelque chose d’officiel, de victorien, qui n’aurait même pas eu droit à l’intimité de l’irritation. P 96 (à propos de son père)

Elle était tellement méchante. Un cas très classique de ressentiment et d’ambivalence, qui vient cogner et frotter contre l’instinct maternel. L’amour et la haine, en elle, étaient aussi vastes que l’espace — rien que des météorites, pas d’atmosphère. P 117 (à propos de son père)

Elle n’approuve pas ma mère. Elle est payée pour condamner ma mère. C’est comme ça que les psychologues comme elle gagnent leur vie à travers ce pays: en se scandalisant des échecs de nos mères. P 126

 

Lu en août 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Ecoute la pluie » de Michèle Lesbre

Voici maintenant le dernier roman que j’ai récupéré à la bibliothèque, plus éclectique que moi, tu meurs, je ne sais pas si c’est l’effet de la canicule ou simplement l’été qui incite au voyage  :

 

Ecoute la pluie de Michèle Lesbre

 

Quatrième de couverture:

« Puis le ronflement sourd de la rame qui s’approchait à grande vitesse a provoqué un frémissement parmi les rares voyageurs. Le vieil homme s’est tourné vers moi avec toujours ce sourire limpide, j’ai cru qu’il allait me demander quelque chose, mais il a sauté sur les rails comme un enfant qui enjambe un buisson, avec la même légèreté. »

Avant que le vieil homme ne se jette sur la voie en lui adressant son dernier sourire, la narratrice partait rejoindre l’homme qu’elle aime à l’hôtel des Embruns. Le choc a fait tout basculer. Plutôt que d’aller à la gare, elle s’enfonce dans les rues de Paris pour une longue errance nocturne sous l’orage. Revenue chez elle au petit matin, toujours incapable d’expliquer à son amant pourquoi elle n’était pas au rendez-vous, elle murmure à son intention le récit de sa nuit blanche. Lui, le photographe pour qui les mots ne sont jamais à la hauteur, sera-t-il capable de comprendre l’énigmatique message qu’elle finit par lui laisser: « Écoute la pluie »?

Avec ce roman dense et bouleversant, Michèle Lesbre poursuit une œuvre lumineuse qu’éclaire le sentiment du désir et de l’urgence de vivre.

Ce que j’en pense :

Comment réagit-on lorsqu’un homme se jette sous le train juste devant soi, après avoir échangé un regard et un sourire? Ce n’est pas évident de réagir à ce type d’effraction et c’est ce que l’auteure tente d’exprimer dans ce roman court et  intense.

La narratrice est bouleversée, et ce drame qui la fait fuir et marcher dans la ville sous la pluie, au hasard semble-t-il, au début, va entraîner une remontée de souvenirs enfuis et une réflexion profonde sur sa vie, tel un prisme.

Elle avait rendez-vous dans un hôtel avec l’homme qui partage sa vie, photographe parti s’installer à Nantes, seul, la laissant à Paris, relation qui s’est fragilisée avec le temps, le manque de communication entre eux. Il ne s’agit même plus de cohabitation, mais de deux vies qui évoluent de plus en plus en parallèle.

L’irruption brutale de la mort oblige à se poser les vraies questions: sont ils encore un couple? ont-ils encore un avenir ensemble, et quel avenir?

« Je me persuadais du lien que l’homme avait créé entre nous en me souriant avant de se jeter sous la rame, j’étais incapable de penser à autre chose. Il avait surgi, anonyme et fugace, et sans doute ne sortirait-il jamais de ma mémoire. » P 38

Michèle Lesbre raconte avec beaucoup de sensibilité et de poésie, le choc et la détresse que cette mort provoque dans les certitudes, les choix de vie et les autres morts qui sont survenues dans la vie de cette femme, tel un effet domino.

Déambuler sous la pluie, chasser cette image terrible, pour fuir l’indicible, et tenter de retrouver la paix en soi, et continuer à avancer. Les Tibétains disent de la pluie qu’elle est la bénédiction des Maîtres.

Je l’ai donc suivie et si j’ai aimé le style, la beauté de l’écriture, sa poésie, je suis restée un peu sur ma faim, car j’ai parfois eu l’impression de  perdre cette jeune femme  en route du fait de son indécision, de sa passivité devant la lente agonie de son couple.

Extraits:

Où es-tu dans cet instant même où je pense à toi, à qui parles-tu? Pourtant, j’aime ces zones d’ombre, elles nous permettent de ne pas laisser l’ennui et l’habitude nous grignoter peu à peu. P 9

 

Il y avait dans tous ces instantanés, pris en noir et blanc, quelque chose de toi que je reconnaissais, que sans doute tu ne sais exprimer que dans les furtives apparitions dont tu captes si bien l’essentiel. Les mots, m’as-tu confié un jour, ne te semblent jamais à la hauteur. P 21

 

Ton regard sur les lieux  qui n’ont aucun lien avec ta vie n’est pas le même que celui que tu portes sur ceux qui sont liés à ton intimité. P 31

 

Puis, j’ai marché, une déambulation hasardeuse qui m’éloignait de l’angoisse ou m’en donnait simplement l’impression. P 39

 

J’ai marché vers ce café, j’étais terrassée par le pouvoir qu’avait le vieil homme du métro de faire surgir tout un passé, le notre, tout ce qui avait jalonné la longue histoire qui n’en finissait pas  de nous réunir et de nous séparer, de révéler ses failles et ses sursauts, de ma faire douter d’elle. P 69

 

Les vies d’adultes ne sont que tentatives pour guérir du chagrin de l’enfance inachevée, toujours inachevée. P 85

Lu en août 2017

 

 

Publié dans Littérature anglaise, Littérature contemporaine

« Dans une coque de noix » de Ian McEwan

Aujourd’hui, place à un auteur qui me fait de l’oeil depuis quelques temps déjà avec:

 

dans une coque de noix de Ian McEwan

 

 

Quatrième de couverture:

À l’étroit dans le ventre de ma mère, alors qu’il ne reste plus que quelques semaines avant mon entrée dans le monde, je veille. J’entends tout. Un complot se trame contre mon père. Ma mère et son amant veulent se débarrasser de lui. La belle, si belle Trudy préfère à mon père, John, poète talentueux en mal de reconnaissance et qui pourtant l’aime à la folie, cet ignare de Claude. Et voilà que j’apprends que Claude n’est autre que mon oncle : le frère de mon père. Un crime passionnel doublé d’un fratricide qui me fera peut-être voir le jour en prison, orphelin pour toujours ! Je dois les en empêcher.

Il y a quelque chose de pourri au royaume d’Angleterre du XXIe siècle? Après L’intérêt de l’enfant, Ian McEwan n’en finit pas de surprendre et compose ici, dans un bref roman à l’intensité remarquable, une brillante réécriture d’Hamlet in utero.

Ce que j’en pense:

Quand l’auteur est venu présenté son roman à La Grande Librairie, j’ai senti la tentation s’installer car son idée était originale: le narrateur est un fœtus dans le ventre de sa mère, qui nous raconte ses perceptions, ses états d’âme et surtout comment sa mère va commettre un meurtre.

Confortablement installé dans l’utérus de Trudy, il découvre que sa mère à un amant et il cherche à l’identifier, et surprise, il s’agit du frère de son père, Claude, qu’il tient en piètre estime, trahison supplémentaire.

« Les amants arrivent à leur premier baiser  avec autant de cicatrices que de désirs. »

Le temps de se faire à cette idée, il apprend que ces deux infâmes veulent assassiner son père, le poète John et va tout mettre en œuvre pour éviter ce crime, tout en dissertant sur l’amour, la trahison, le réchauffement climatique, la nature des hommes, tout ce qu’il capte sur les ondes et sur Internet au fil des connexions de sa mère.

Une mère qui avale quantité de vins de toutes sortes, enivrant son fœtus au passage , sans se préoccuper  un seul instant des conséquences éventuelles sur son bébé à venir, bébé dont elle se fout éperdument d’ailleurs toute à son histoire d’amour…ce qui donne des phrases de ce style:

« J’aime bien partager un verre avec ma mère. Peut-être n’avez-vous jamais goûté, à moins que nous ne l’ayez oublié, un bon bourgogne (son préféré) ou un bon sancerre (autre préférence) décanté à travers un placenta sain. » P 19

Ce fœtus est drôle lorsqu’il essaie d’intervenir, en donnant des coups de pieds, ou quand il se montre jaloux, amoureux de sa mère, admirateur des poèmes de son père et haïssant le rival de ce dernier, ou lorsqu’il capte la jalousie de sa mère envers une jeune poétesse qui accompagne son père un soir. Il l’est un peu moins lorsqu’il tente de se suicider…

Ce roman est drôle, mais peut devenir un peu lassant lorsque,  parfois, notre fœtus part trop dans ses envolées « philosophiques », nous livrant une conception pessimiste mais réaliste de l’état de la planète et de l’humanité:

« Donc, on est seuls, tous autant qu’on est, même moi, chacun marchant sur une route déserte, trimballant dans un baluchon sur son épaule les projets, les courbes prévisionnelles d’une progression inconsciente. » P 46

On retrouve la thématique d’Hamlet (le fils qui veut venger le meurtre de son père par l’amant de sa mère), Ian McEwan ayant souhaité  rendre hommage à Shakespeare, pour les quatre-cent ans de sa mort.

J’ai aimé, j’ai passé un bon moment, car cet auteur est surprenant, mais je suis un peu déçue, je m’attendais à plus avec un sujet comme celui-ci, ce n’est donc pas un coup de cœur.

Extraits:

Je sais que l’alcool amoindrira mon intelligence. Il amoindrit celle de tout le monde. Ah, mais comment résister à un joyeux Pinot noir qui vous rosit les joues ou à un sauvignon aux arômes de groseilles à maquereau, sous l’effet desquels je fais des cabrioles dans ma mer secrète, rebondissant sur les murs de mon château — ce château gonflable qui est ma demeure. Du moins, c’est ce que je ferais si  j’avais plus de place. P 19

 

 

 Tout le monde ne sait pas quel effet ça fait, d’avoir le pénis du rival de notre père à quelques centimètres de votre nez. Si tard dans la grossesse, ils devraient réfréner leurs élans par égard pour moi. La courtoisie, à défaut de discernement médical, l’exige. Je ferme les yeux, serre les gencives, me recroqueville contre la paroi utérine. Ces turbulences arracheraient les ailes d’un Boeing. P 33

 

 

J’ai droit à ma première intuition des couleurs et des formes, car le ventre de ma mère est au soleil, si bien que je distingue dans le halo rougeâtre d’une chambre noire de photographe, mes mains devant mon visage et mon cordon souplement enroulé autour de mon abdomen et de mes genoux. P 44

 

 

J’aimerais croire  que la présence de ma mère sur ce balcon est destinée à produire de la vitamine D pour la croissance de mes os, qu’elle a baissé la radio pour mieux envisager mon existence, que sa main qui caresse l’endroit où elle croit  trouver ma tête exprime de la tendresse. Mais il se peut qu’elle peaufine son bronzage… P 44

 

 

Certains artistes, écrivains ou peintres, s’épanouissent, comme les bébés à naître, dans un espace confiné. L’étroitesse de leur sujet peut troubler ou décevoir. P 74

 

Être enfermé dans une coque de noix, voir le monde dans un camée d’ivoire, dans un grain de sable. Pourquoi pas, quand toute la littérature, tous les arts, toutes les entreprises humaines ne sont qu’un point minuscule dans l’univers des possibles? Et cet univers même n’est sans doute qu’un point minuscule dans une multitude d’univers réels ou possibles. P 75

 

 

La mémoire est pauvre en souvenirs des échecs passés. L’enfance transparaît sous la peau de l’adulte, utilement ou pas. Tout comme les lois de l’hérédité qui régissent une personnalité. Les amants ignorent que le libre arbitre n’existe pas. P 135

 

Lu en août 2017

Publié dans Essai, Littérature française

« Dans les forêts de Sibérie » de Sylvain Tesson

Ce livre tient une place particulière dans mon été caniculaire et j’ai fait durer le plaisir en étalant la lecture sur juillet et août:

 

Dans les forets de Siberie de Sylvain Tesson

 

Quatrième de couverture:

Assez tôt, j’ai compris que je n’allais pas pouvoir faire grand-chose pour changer le monde. Je me suis alors promis de m’installer quelque temps, seul, dans une cabane. Dans les forêts de Sibérie.
J’ai acquis une isba de bois, loin de tout, sur les bords du lac Baïkal.
Là, pendant six mois, à cinq jours de marche du premier village, perdu dans une nature démesurée, j’ai tâché d’être heureux.
Je crois y être parvenu.
Deux chiens, un poêle à bois, une fenêtre ouverte sur un lac suffisent à la vie.
Et si la liberté consistait à posséder le temps ?
Et si le bonheur revenait à disposer de solitude, d’espace et de silence – toutes choses dont manqueront les générations futures ?
Tant qu’il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu.

Ce que j’en pense: 

Cette idée lui trottait dans la tête depuis sept, alors qu’il avait fait la connaissance du lac Baïkal, gelé sur plus d’un mètre en hiver, ce n’était pas une lubie. Il a construit ce voyage. Lorsque que le camion qui l’a amené avec ses provisions, les kilos de ketchup, la vodka, la musique et les livres, l’aventure peut commencer. Le garde forestier, Sergueï, lui dit au passage:

« Ici, c’est un magnifique endroit pour se suicider »…

Il s’organise dans son nouveau domaine, au cœur d’une solitude qu’il a voulue, il vit en fonction des éléments, il est en osmose avec la nature, le lac où il va apprendre à pécher, les tempêtes de neige,  le temps ne s’écoule plus de la même façon.

« L’éventail des choses à accomplir est réduit. Lire, tirer de l’eau couper du bois, écrire et verser le thé deviennent des liturgies. En ville, chaque acte se déroule au détriment de mille autres. La forêt resserre ce que la ville disperse. » P 44

Ces six mois passés dans son isba, entre février et juillet, constituent une aventure certes, mais surtout c’est un voyage initiatique. Il apprend le silence, comme une méditation, les pensées parasites qui s’apaisent; il est axé sur l’essentiel, la nature, les arbres, les animaux, ici et maintenant.

Sylvain Tesson ne tombe pas dans l’angélisme, il voit les Russes tels qu’ils sont, et non tels qu’il les imagine, il voit les dégâts que l’homme inflige à la Nature, les dangers de l’urbanisation de la mondialisation et l’importance de l’écologie (la vraie, par les partis écolos) pour le futur de la planète.

« Nos rêves se réalisent mais ne sont que des bulles de savon explosant dans l’inéluctable ». P 97

J’ai beaucoup aimé ses réflexions sur la vie, le temps qui passe, la solitude, les autres (les plus proches sont à 5 heures à pied par exemple). Sa caisse de livres m’a plu car beaucoup de ceux-ci figurent dans mes lectures passées et à venir.

A noter quelques pages, (120 à 122) où il décortique « L’amant de Lady Chaterley » et oppose Lawrence à Gorki…

J’aurais bien aimé me lancer dans une telle aventure, mais il faut avoir la santé et la jeunesse pour survivre dans cet univers glacé, même si on s’enivre en le voyant absorber autant de vodka…

Ce livre, qui a reçu le prix Médicis Essai  en 2011, est plein de poésie et m’a accompagnée comme une méditation car la façon de voir les choses, la vie de Sylvain Tesson me plaît beaucoup. Je le suis moins dans ses dérives alcoolisées qui ont eu entre autres le résultat qu’on sait, mais sa sensibilité me touche.

Un livre que je vais sûrement ouvrir et ré ouvrir car j’ai des annotations partout, beaucoup de phrases m’ont plu et je ne peux les citer toutes…

Je dirai au passage que j’ai beaucoup aimé le film de Safy Nebbou, qui est une adaptation libre, avec l’accord de l’auteur, avec ses paysages splendides et le jeu tout en finesse de Raphaël Personnaz et la musique magnifique d’Ibrahim Maalouf…

http://www.allocine.fr/personne/fichepersonne-94238/interviews/?cmedia=19563403

 

Extraits:

Il y a là tous les ingrédients de l’imagerie sibérienne de la déportation: l’immensité, la lueur livide. La glace a des airs de linceul. Des innocents étaient jetés vingt-cinq ans dans ce cauchemar. Moi, je vais y séjourner de mon plein gré. De quoi me plaindrais-je? P 24

Le Romain bâtissait pour mille ans. Pour le Russe, il s’agit de passer l’hiver. P 30

C’est fou ce que l’homme accapare l’attention de l’homme. La présence des autres affadit le monde. La solitude est cette conquête qui vous rend la jouissance des choses. P 36

Le froid, le silence et la solitude sont des états qui se négocieront demain plus cher que l’or. Sur une Terre surpeuplée, surchauffée, bruyante, une cabane forestière est l’eldorado. P 41

 Je savais le vertige de l’ivrogne qui croit tenir une idée géniale: son cerveau refuse de la formuler correctement alors qu’il la sent grandir en lui. Je découvre le vertige de l’ermite, la peur du vide temporel. Le même serrement de cœur que sur la falaise — non pour ce qu’il y a dessous mais pour ce qu’il y a devant. P 52 ?

La solitude est une patrie peuplée du souvenir des autres. Y penser console de l’absence. P 53

Une question se pose à l’ermite: peut-on se supporter soi-même? P 54

Privé de conversation, de contradiction et des sarcasmes des interlocuteurs, l’ermite est moins drôle, moins vif, moins incisif, moins mondain que son cousin des villes. Il gagne en poésie ce qu’il perd en agilité. P 66

L’homme libre possède le temps. L’homme qui maîtrise l’espace est simplement puissant En ville, les minutes, les heures, les années nous échappent. Elles coulent de la plaie du temps blessé. Dans la cabane, le temps se calme. Il se couche à vos pieds en vieux chien gentil et, soudain, on ne sait même plus qu’il est là. Je suis libre parce que mes jours le sont. P 77

Cette œuvre disparaîtra au mois de mai. Les eaux l’engloutiront. La glace du Baïkal est un mandala dont le patient dessin sera effacé par la chaleur et le vent. P 91

La ville est une inscription dans l’espace de la culture, de l’ordre et leur fille naturelle, la coercition. P 100

Lu durant l’été 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« La tresse » de Lætitia Colombani

Je reprends le cours normal de mes lectures avec ce roman qui a attisé ma curiosité lors du passage de l’auteure à La Grande Librairie:

La tresse de Laetitia Colombani

 

Quatrième de couverture:

Trois femmes, trois vies, trois continents. Une même soif de liberté.

Inde. Smita est une Intouchable. Elle rêve de voir sa fille échapper à sa condition misérable et entrer à l’école.

Sicile. Giulia travaille dans l’atelier de son père. Lorsqu’il est victime d’un accident, elle découvre que l’entreprise familiale est ruinée.

Canada. Sarah, avocate réputée, va être promue à la tête de son cabinet quand elle apprend qu’elle est gravement malade.

Liées sans le savoir par ce qu’elles ont de plus intime et de plus singulier, Smita, Giulia et Sarah refusent le sort qui leur est destiné et décident de se battre. Vibrantes d’humanité, leurs histoires tissent une tresse d’espoir et de solidarité.

Ce que j’en pense:

Laetitia Colombani nous raconte, dans ce roman, l’histoire de trois femmes, de culture  et de statut social différents, puisqu’on voyage avec elle en Inde, en Sicile et au Canada,  qui prennent leur destin en mains.

Le choix des pays ne semble pas due au hasard: on part de l’Inde où les femmes ne sont pratiquement rien sur le plan social, on passe par la Sicile, où les coutumes sont encore bien présentes, les femmes soumises à leurs maris autant qu’aux traditions, et on va encore plus loin vers l’Ouest, au Canada où elles semblent  avoir des droits mais sont-elles si libres et indépendantes que cela?

Celle qui m’a le plus touchée est Smita dont les conditions de vie sont horribles: déjà une femme en Inde ce n’est pas facile mais quand on est en plus Intouchable et qu’on part chaque matin ramasser les excréments des autres, avec l’odeur qui colle à la peau: on ne peut pas les toucher, par contre on peut les violer…

« Intouchables. Ces êtres qu’on ne doit pas toucher, pas même regarder, on les viole sans vergogne. On punit l’homme qui a des dettes en violant sa femme. On punit celui qui fraye avec une femme mariée en violant ses sœurs. Le viol est une arme puissante, une arme de destruction massive. » P 91

L’auteur montre aussi qu’on peut être intouchable, pestiférée, discriminée dans la société occidentale du fait de la maladie.

Ces trois femmes n’hésitent pas à partir à la découverte d’elles-mêmes, voir qui elles sont vraiment, comment faire avec les cartes qu’on a en mains pour arriver à être soi-même, échapper au Karma, ne pas le vivre comme inéluctable avec fatalisme, mais tenter de modifier au lieu de subir. Il faut partir sur les routes, ou chercher son chemin en soi.

C’est une jolie histoire, ces trois destins qui se croisent alors qu’elles habitent à des milliers de km et ne se rencontreront probablement jamais, mais seront reliées et les cheveux, les chevelures tressent ces liens, mais je n’en dis pas plus, je vous laisse découvrir…

Laetitia Colombani nous pousse à nous demander ce qu’est une femme aujourd’hui, son statut, ses conditions de vie (travail, famille… ) on leur demande plus qu’aux hommes et on leur montre très vite que leur place n’est pas forcément là, qu’elles n’ont pas toujours le droit de jouer dans la cour des hommes, d’empiéter sur leurs plates-bandes.

La société occidentale est plus hypocrite, elle les autorise à jouer, mais les dés sont pipés, alors qu’en Inde,elles n’ont pas vraiment le droit même de jouer. Il y a encore du chemin à parcourir, mais pourra-t-on le parcourir dans le contexte actuel,

J’ai bien aimé ce roman, car il est bien écrit, l’auteure nous offrant au passage des poèmes, et il incite à la réflexion.

 

 

Extraits:

Il était irascible et violent. Il battait son épouse, comme tous le font ici. Il le répétait souvent: une femme n’est pas l’égale de son mari, elle lui appartient. Elle est sa propriété, son esclave. Elle doit se plier à sa volonté. P 20

Sarah les connaissait, ces hommes ambitieux, qui détestaient les femmes, se sentaient menacés par elles, elle les côtoyait mais n’en faisait que peu de cas. Elle traçait son chemin, les laissant sur le bas-côté. P 34

Elle la connaissait bien, cette culpabilité des mères qui travaillent… .Elle se sentait déchirée, écartelée, mais ne pouvait se confiait à personne. Elle enviait alors la légèreté de son mari, cette fascinante légèreté des hommes, chez qui ce sentiment semblait curieusement absent. P 36

La culpabilité était sa vieille compagne, qui s’imposait partout sans y être invitée. P 37

 Sarah avait ainsi construit un mur parfaitement hermétique entre sa vie professionnelle et sa vie familiale, chacune suivant son cours, telles deux droites parallèles qui ne se rencontrent pas. C’était un mur fragile, précaire, qui se fissurait parfois, et s’effondrerait peut-être un jour. Qu’importe. P 38

On ne court pas après un homme qu’on vient de rencontrer. Elle regrette d’être cette jeune femme-là, qui depuis toujours s’accoude aux évènements pour les regarder passer, sans oser en changer le cours. A cet instant, elle maudit son manque d’audace et sa passivité. P 78

Giulia n’a jamais rien connu de semblable. Kamal fait l’amour comme on prie, les yeux fermés, comme si sa vie en dépendait. Ses mains sont élimées par les nuits de travail, mais son corps est très doux, comme un grand pinceau dont le seul contact la fait frissonner. P 98

Elle se dit que l’Inde tout entière se trouve là, au bord de cette route, dans un chaos sans nom, où se mêlent indifféremment l’ancien et le moderne, le pur et l’impur, le profane et le sacré. P 140

Lu, ou plutôt dévoré, en août 2017

Publié dans Littérature suédoise, Polars

« Cyanure » de Camilla Läckberg

Je n’avais plu rien à lire, en attendant de récupérer les livres que j’avais réservés à la bibliothèque, alors, pour meubler les quelques heures qui restaient,  j’ai choisi le plus petit, un qui traînait sur mes étagères depuis des lustres:

Cyanure de Camilla Läckberg

 

Quatrième de couverture:

Quelques jours avant Noël, Martin Molin, le collègue de Patrick Hedström, accompagne sa petite amie Lisette à une réunion de famille sur une île au large de Fjällbacka. Mais, au cours du premier repas, le grand-père, un richissime magnat de l’industrie, leur annonce une terrible nouvelle avant de s’effondrer terrassé. Dans son verre, Martin décèle une odeur faible mais distincte d’amande amère. Une odeur de meurtre. Une tempête de neige fait rage, l’île est isolée du monde et Martin décide de mener l’enquête. Commence alors un patient interrogatoire que va soudain troubler un nouveau coup de théâtre…

Offrant une pause à son héroïne Erica Falck, Camilla Läckberg livre un polar familial délicieusement empoisonné.

Ce que j’en pense:

Nullissime! Soit, l’auteure devait avoir besoin de se reposer entre deux polars consacrés à Erica (que je supporte plus et que j’ai abandonnée depuis) mais là, elle se moque de ses lecteurs.

Une famille bourgeoise qui relève de la psychiatrie, une histoire capillotractée, un inspecteur dépassé… il y a plus de suspense dans la quatrième de couverture que dans le récit. Certes, j’avais quelques heures à tuer, mais j’ai bien failli y laisser ma peau!

Quand je pense au nombre d’arbres sacrifiés pour éditer des romans, cela me…  fend le cœur, pour ne pas tomber dans la vulgarité.

Je viens de récupérer « La tresse » de Lætitia Colombani, « Dans une coque de noix » de Ian McEwan et « Écoute la pluie » de Michèle Lesbre, je vais pouvoir me rattraper…

 

Extrait: 

Ça sentait de nouveau la neige. Noël était dans moins d’une semaine et le mois de décembre avait déjà apporté son lot de froid et de flocons. Pendant plusieurs semaines, une glace épaisse avait recouvert la mer, mais le redoux de ces derniers jours l’avait rendu fragile et traîtresse…..

 

Lu en août 2017