« Le Mage du Kremlin » de Giuliano da Empoli

Cela faisait longtemps que je patientais sur la liste d’attente de la bibliothèque pour avoir accès au roman dont je vous parle aujourd’hui, mais cela en valait vraiment la peine :

Résumé de l’éditeur :

On l’appelait le « mage du Kremlin ». L’énigmatique Vadim Baranov fut metteur en scène puis producteur d’émissions de télé-réalité avant de devenir l’éminence grise de Poutine, dit le Tsar. Après sa démission du poste de conseiller politique, les légendes sur son compte se multiplient, sans que nul puisse démêler le faux du vrai. Jusqu’à ce que, une nuit, il confie son histoire au narrateur de ce livre…


Ce récit nous plonge au cœur du pouvoir russe, où courtisans et oligarques se livrent une guerre de tous les instants. Et où Vadim, devenu le principal spin doctor du régime, transforme un pays entier en un théâtre politique, où il n’est d’autre réalité que l’accomplissement des souhaits du Tsar. Mais Vadim n’est pas un ambitieux comme les autres : entraîné dans les arcanes de plus en plus sombres du système qu’il a contribué à construire, ce poète égaré parmi les loups fera tout pour s’en sortir.


De la guerre en Tchétchénie à la crise ukrainienne, en passant par les Jeux olympiques de Sotchi, Le mage du Kremlin est le grand roman de la Russie contemporaine. Dévoilant les dessous de l’ère Poutine, il offre une sublime méditation sur le pouvoir.


Grand prix du roman de l’Académie Française 2022

Ce que j’en pense :

Ce récit nous plonge dans l’histoire de Vadim Baranov, homme de théâtre à la base, qui va participer à l’accession au trône, pardon au pouvoir de Vladimir Poutine. Vadim menait une vie plutôt tranquille, à l’ombre d’un père, fonctionnaire communiste entièrement dévoué à l’URSS, alors que son grand-père avait plutôt servi le Tsar Nicolas II. Il reçoit l’auteur dans la maison familiale dans laquelle il vit désormais, entouré des livres de son aïeul.

Vadim a été amené à rencontrer Poutine, alors à la tête du FSB, par son ami Berezovski, directeur d’une chaîne de télévision, qui craint la fin de l’ère Eltsine, qui pourrait l’éloigner du pouvoir. Ils décident de convaincre Poutine, de devenir le nouveau premier ministre, l’auréole de Primakov commence à se ternir, et de toute manière personne de sera surpris, Eltsine, changeant de premier ministre tous les mois, voire davantage, selon son taux d’alcoolémie, ou son état physique après un nouvel AVC.

J’ai apprécié comme il se doit la scène dantesque au FSB ex KGB où il fait semblant de se faire prier, convaincre de son destin futur, affirmant que son poste est nettement plus intéressant alors qu’il a déjà pris sa décision au fond de lui, déjà le Tsar pointe sous Volodia…

Vadim va devenir l’éminence grise de Poutine, le nouveau Raspoutine grincent certains politiques gravitant autour du Tsar et raconter la transformation de Poutine, la révélation plutôt car il n’a plus besoin de dissimuler ses opinions, son manque l’empathie, son goût du pouvoir absolu… Tout est bon pour que la Russie redevienne la puissance d’autrefois sur l’échiquier politique. Pour lui, les Occidentaux sont la cause de tout, (et pourquoi pas la CIA derrière Gorbatchev, ou manipulant Eltsine tant qu’on y est!!!). Il n’a jamais pu digérer le fou rire de Clinton lors de sa conférence avec Eltsine et encore moins le fait d’être accueilli à son premier G20 comme une république de seconde zoné : crime de lèse-majesté.

On va revisiter la tragédie du Kourtsk, la manière dont il s’est servi des jeux olympiques de Sotchi pour montrer sa puissance et son taux de testostérone, (tout le monde connaît les photos du Tsar torse nu à cheval, ou pêchant un saumon ou encore ses matches de Hockey avec son ami Loukachenko) à la manière d’un certain Adolf Hitler aux jeux de Berlin, sa vision de l’Ukraine, et comment la remettre au pas quitte à la détruire, les assassinats de ceux qui lui font de l’ombre…

Giuliano da Empoli nous entraine aussi sur les traces des oligarques qui ont fleuri sous l’ère de Boris Eltsine et qui vont tomber en disgrâce les uns après les autres : Khodorkovski, Federovski, Limonov, et l’inspirateur du groupe Wagner tristement célèbre… mais, « en Russie, on se tait ou on s’en va »

J’ai beaucoup aimé ce roman, je connaissais bien la manière dont on était allé le chercher au FSB pensant le manœuvrer comme une marionnette, mais je ne savais pas qui étaient les apprentis sorciers, et je connaissais moins les ficelles du Kremlin, qui fonctionne comme au temps du Tsar, avec les courtisans.

Je me suis toujours méfiée de Vladimir, dès que je l’ai vu pour la première fois sur les écrans, la froideur métallique de son regard ne présageait rien de bon et comme Vadim je l’ai surnommé le Tsar de toutes les Russies dès le début. Sur le plan psychologique il a une personnalité très intéressante comme tous les dictateurs avec lesquels il ne sert à rien de discuter, ils veulent passer en force… J’espère que l’on ne retrouvera pas Vadim Baranov suicidé mystérieusement en se jetant du quatrième étage d’un hôtel, car ce mode de « suicide » est très courant dans l’entourage du Tsar…

Ce livre a reçu le grand prix de l’Académie Française, un prix bien mérité.

9/10

D’origine italienne, Giuliano da Empoli est essayiste et conseiller politique. Son dernier livre, « Les ingénieurs du chaos », consacré aux nouveaux maîtres de la propagande politique, a été traduit en douze langues. « Le mage du Kremlin » est son premier roman.

Extraits :

Il avait démarré trop tôt et maintenant il s’ennuyait. De lui-même surtout. Et du Tsar. Qui lui en revanche ne s’ennuyait jamais. Et s’en rendait compte. Et commençait à le haïr. Quoi ? Je t’ai conduit jusqu’ici et tu as le courage de t’ennuyer ? Il ne faut jamais sous-estimer la nature sentimentale des rapports politiques.

Dans les années vingt, Zamiatine et Staline sont deux artistes d’avant-garde qui rivalisent pour la suprématie. Les forces en présence sont disproportionnées bien sûr ; car le matériau de Staline est la chair et le sang des hommes, sa toile, une nation immense, son public tous les habitants de la planète qui murmurent avec révérence son nom dans des centaines de langues.

Ce que le poète réalise en imagination, le démiurge prétend l’imposer sur la scène de l’histoire mondiale.

Quand on y pense, reprit-il, la première moitié du vingtième siècle n’aura, au fond, été que cela : un affrontement titanesque entre artistes, Staline, Hitler, Churchill. Puis sont arrivés les bureaucrates, car le monde avait besoin de se reposer.

Chez vous, l’argent est essentiel, c’est la base de tout. Ici, je vous assure, ce n’est pas comme ça. Seul le privilège compte en Russie, la proximité du pouvoir. Tout le reste est accessoire. C’était comme ça du temps du tsar et pendant les années communistes encore plus. Le système soviétique était fondé sur le statut. L’argent ne comptait pas. Il y en avait peu en circulation et il était de toute façon inutile.

On n’échappe pas à son destin et celui des Russes est d’être gouvernés par les descendants d’Ivan le Terrible. On peut inventer tout ce qu’on voudra, la révolution prolétaire, le libéralisme effréné, le résultat est toujours le même : au sommet il y a les opritchniki, les chiens de garde du tsar…

Les russes ne sont pas et ne seront jamais comme les Américains. Cela ne leur suffit pas de mettre de l’argent de côté pour s’acheter un lave-vaisselle. Ils veulent faire partie de quelque chose d’unique. Ils sont prêts à se sacrifier pour cela. Nous avons le devoir de leur restituer une perspective qui aille au-delà du prochain versement mensuel pour la voiture. Dixit Berezovski, homme qui s’est plus qu’enrichi sous le règne de Eltsine…

A cette époque, le Tsar n’était pas encore le Tsar ; de ses gestes n’émanait pas l’autorité inflexible qu’ils acquerraient par la suite et, bien que dans son regard on devinât déjà la qualité minérale que nous lui connaissons aujourd’hui, celle-ci était comme voilée par l’effort conscient de la tenir sous contrôle. Cela dit, sa présence transmettait un sentiment de calme…

Je notais pour la première fois la complète indifférence de Poutine à la nourriture, comme il m’arriverait plus tard de constater la parfaite insensibilité du Tsar aux plaisirs qui adoucissent la vie. Comme dit Faust : « qui commande doit trouver son bonheur dans le commandement ».

Le fonctionnaire ascétique s’était soudainement transformé en archange de la mort. C’était la première fois que j’assistais à un phénomène de ce genre. Jamais, même sur les scènes des meilleurs théâtres, je n’avais été témoin d’une transfiguration de ce genre.

Comme touts les grands politiques, il appartient au troisième type (d’acteur) : l’acteur qui se met lui-même en scène, qui n’a pas besoin de jouer parce qu’il est à tel point pénétré par le rôle que l’intrigue de la pièce est devenue son histoire, elle coule dans ses veines…

Disons-le franchement, il n’y a pas de dictateur plus sanguinaire que le peuple ; seule la main sévère mais juste du chef peut en tempérer la fureur…

Ton chef travaillait pour le contre-espionnage. Ce n’est pas la même chose du tout ! Tu sais quelle est la différence ? Que les espions cherchent des informations exactes, c’est leur métier. Le métier des gens du contre-espionnage en revanche est d’être paranoïaques. Voir des complots partout, des traitres, les inventer quand on en a besoin : ils ont été formés comme ça, la paranoïa fait partie de leurs obligations professionnelles.

A ce jeu-là ; vous les Occidentaux êtes les meilleurs. Toute votre vision du monde est fondée sur le désir d’éviter les accidents. De réduire le territoire des incertitudes afin que la raison règne, suprême. Nous au contraire, nous avons compris que le chaos est notre ami, à dire vrai, notre seule possibilité.

J’ai toujours pensé que parmi les choses que la politique a en commun avec la mafia, il y a le fait qu’on ne prend pas sa retraite. On ne peut pas se retirer et mettre à faire quelque chose d’autre.

Ç’a été la même chose dans les autres cas : le colonel, l’avocat, cette célèbre journaliste. Tu le sais parfaitement Vadia, ce n’était pas nous. Nous, nous ne faisons rien : nous créons juste les conditions d’une possibilité.

Que veux-tu que la Russie fasse de deux régions de plus ? On a repris la Crimée parce qu’elle était à nous, mais le but ici est différent. Ici, notre objectif n’est pas la conquête, c’est le chaos. Tout le monde doit voir que la révolution orange a précipité l’Ukraine dans l’anarchie. Quand on commet l’erreur de se confier aux Occidentaux, cela finit ainsi : ceux-ci te laissent tomber à la première difficulté et tu restes tout seul face à un pays détruit.

Lu en janvier 2023

« Un long voyage » de Guido Ferrari

Aujourd’hui, parlons spiritualité et des chemins qu’elle emprunte avec ce livre dont la couverture invite à la méditation :

Résumé de l’éditeur :

Un parcours de vie riche d’explorations et de rencontres avec certains des plus grands maîtres spirituels.

Le journaliste et documentariste Guido Ferrari raconte comment lui a été révélé « le grand secret » qui sommeille en chacun de nous : nous abritons une harmonie indestructible, pleine de joie et de beauté.

Riche de ce « voyage à la source », l’auteur revisite les moments clés de sa vie spirituelle, laisse émerger les souvenirs, les rêves et les visions, partageant une gamme d’expériences étonnamment diverses : états de conscience modifiée, réalités multidimensionnelles, méditation avec de grands lamas, exploration de la psychanalyse, du bouddhisme, du chamanisme et de l’ufologie.

Au cours d’une carrière qui ne ressemble à nulle autre, Ferrari rencontre de grandes personnalités qui vont nourrir sa démarche, parmi lesquelles le Dalaï-Lama, Erich Fromm, Eugène Ionesco, Karl Popper, Simon Wiesenthal, Tenzin Wangyal Rinpoché, Elisabeth Kübler-Ross ou Matthieu Ricard.

Cet ouvrage, où l’intime rejoint l’universel, éclairera les hommes et les femmes de toute orientation spirituelle.

Ce que j’en pense :

Ce livre permet de suivre l’itinéraire d’un homme, journaliste et documentariste, dont les rencontres ont bouleversé la vie et l’ont conduit à une réflexion profonde. Au départ, il s’interrogeait sur la mort, et en faisant un reportage des témoins lui ont parlé de leur expérience de mort imminente (EMI alias NDE chez les Anglo-saxons). Cette interrogation sur la mort, la vie après la mort, l’a ensuite amené vers la pratique de la méditation puis la rencontre de grands Maitres du bouddhisme tibétain.

J’ai eu quelques difficultés au départ, car il évoque des expériences fabuleuses, des « visions » pendant la méditation, or, étant pratiquante depuis de longues années, les Maîtres nous ont toujours mis en garde contre ce type d’expériences qu’ils estimaient liées à notre mentale donc à surtout ne pas s’y attacher. Je me suis donc dit : encore un gourou qui se prend pour un être éveillé… Et j’ai mis le livre de côté, mais ma curiosité coutumière m’a poussée à y revenir, en laissant mon esprit critique en veilleuse. Et j’ai bien fait, car dans un deuxième temps l’auteur aborde son chemin via la psychanalyse, plus branchée sur Jung, bien sûr, et ce que celle-ci a pu lui faire découvrir sur lui-même.

Sus le chemin de la psychanalyse, on rencontre au passage, Elisabeth Kübler-Ross, (tout le monde a en tête « la mort est un nouveau soleil » entre autres) ou Erich Fromm qui va emmener l’auteur vers le bouddhisme, ou encore Eugène Ionesco et sa vision pessimiste de la vie, Simon Wiesenthal qui se sentit toujours prisonnier psychiquement de Mauthausen après son retour et se lança dans la traque des criminels pour continuer à exister…

Qui dit Jung sous-entend approche bouddhiste, ce qui permet à Guido Ferrari de nous parler de son investissement dans la pratique de la méditation et des rituels du Bouddhisme tibétain, dont il évoque tous les grands principes et de ses rencontres avec Mathieu Ricard, Dilgo Khyentse Rinpoché et de SS le Dalaï Lama, mais aussi d’autres maîtres, notamment Tenzin Wangyal Rinpoché dont il partage avec nous certains enseignements notamment concernant le Dzogchen…

En ce qui concerne la réincarnation, il raconte le documentaire qu’il a tourné avec le Dr Ian Stevenson et son enquête sur 20 enfants qui se souvienne de leur vie antérieure (que l’on peut retrouver dans son livre « vingt cas suggérant le phénomène de réincarnation »

J’ai nagé comme un poisson dans l’eau dans ces deux premiers partages, par contre, quand Guido Ferrari a abordé le Chamanisme, j’ai rencontré des difficultés car je connais peu de choses dans ce domaine et je suis plus réticente. Il en est de même, quand il évoque, les guérisseurs, les OVNIS…

De surcroit, pour illustrer sa quête spirituelle, l’auteur nous propose de nombreuses photos des personnes qu’il a rencontrées, ce qui en fait un beau livre, qu’il faut prendre le temps de découvrir, et dans lequel on peut se replonger. J’ai apprécié la version électronique mais je vais me le procurer version papier, pour mieux apprécier les photographies et revenir aux extraits qui m’ont le plus marquée. La couverture est une incitation au calme mental et rappelle les photographies que Matthieu Ricard publie sur son site.

Il est difficile de parler d’un tel ouvrage, car chacun y trouvera ce qu’il recherche au fond de lui-même, et si on a l’impression que je me répète, c’est simplement parce que j’ai choisi de respecter l’ordre dans lequel Guido Ferrari a étayé son récit.

Ce livre m’a plu car la démarche de l’auteur est la même que la mienne, dans le même ordre, chamanisme mis à part, et sa manière de parler du Bouddhisme est claire, facile d’accès même pour les non-pratiquants. Donc ce voyage m’a plu. Certaines rencontres m’ont moins intéressée que d’autres mais, comme j’avais fait une pause dans ma pratique, Guido Ferrari m’a redonné envie d’aller sur mon coussin… Tout est toujours question de rencontres, et du meilleur moment pour faire ces rencontres…

Un grand merci à NetGalley et aux Mama éditions qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur

#Unlongvoyage #NetGalleyFrance

8/10

Guido Ferrari est journaliste, réalisateur et explorateur spirituel. Il a réalisé de nombreuses interviews de personnalités, comme le Dalaï-Lama, Eugène Ionesco, Ervin Laszlo, Claude Lévi-Strauss, Tenzin Wangyal Rinpoché et Matthieu Ricard. Ses documentaires traitent de sujets tels que la vie après la mort, la réincarnation, les voyages de la conscience, les guérisseurs spirituels.

Extraits :

Etant donnée la multitude de passages soulignés, je vais tenter de vous proposer les plus marquants, sans tenir compte de mon propre cheminement…

Ce voyage étonnamment difficile n’est pourtant rien d’autre que la découverte de la nature déjà présente en nous. Nous nous apercevons que nos expériences changent, mais pas notre présence consciente ; nous découvrons que celle-ci n’est pas limitée par le temps.

Le mandala est un portail vers d’autres dimensions, de même que le tunnel qui apparaît aux mourants et aux voyageurs, tels que les chamanes, qui explorent les mondes intérieurs…

J’ai toujours considéré les cheminements intérieurs comme des voies de liberté et non comme des moyens d’accès à des vérités révélées, auxquelles il faudrait adhérer de façon dogmatique.

Fromm me décrivit la situation de l’humanité contemporaine et m’indiqua les voies à suivre. Il m’expliqua que l’homme vit selon le principe de l’avoir et non de l’être : non pas selon son cœur mais comme un païen qui adore l’argent de le pouvoir, même s’il va à l’église le dimanche et parle de démocratie et de justice…

Ionesco ressentait une profonde angoisse face à un monde absurde où le sens des choses s’était perdu, à moins qu’elles n’en aient jamais eu.

Simon Wiesenthal croyait que les êtres humains sont bons à la naissance et que c’est la société qui peut en faire des criminels, en les privant de la liberté de penser, en les forçant au conformisme, comme dans le cas des dictatures de droite ou de gauche. Il croyait en notre capacité de vivre libres, et que cela dépendait de nous.

Tout est interdépendant, relié par la cohérence. S’il en est ainsi, chacune de nos actions a un impact sur l’ensemble, et nous en sommes toujours responsables.

La cause fondamentale de la souffrance est une conception erronée de la réalité, qui fait vivre les humains dans l’illusion, au lieu d’être réellement conscients que tout se transforme, que tout apparaît et disparaît. L’attachement aux choses aux personnes et aux situations est la cause de la souffrance. De cette ignorance naissent ainsi l’attraction, la répulsion et l’indifférence – les trois poisons de l’esprit.

La vue Dzogchen, c’est reconnaître que la base de toutes les pensées, émotions, sensations et action est un état de détente ouverte, un état de présence – c’est-à-dire, le fait d’être complètement ici, totalement vivant, une conscience claire qui n’est ni ceci, ni cela – cette conscience est en elle-même libération. Elle signifie ne pas être dans une cage, de pas être emprisonné dans une réflexion à propos de telle ou telle chose, ne pas essayer de lui trouver un sens. Au lieu de cela, simplement accepter tout ce qui advient…

Aujourd’hui, je continue de pense qu’on ne peut pas nier au corps ses plaisirs, quand ils sont source de joie. Le corps fait partie de la vie et donc du chemin spirituel.

Grof le remplaça (le LSD) par une respiration fortement accélérée – la respiration holotropique – accompagnée de musique et de manipulation corporelle…

ETC. ETC.

Lu entre août 2022 et décembre 2023

« Le Bureau d’Éclaircissement des Destins » de Gaëlle Nohant

Aujourd’hui, je vous parle d’un roman puissant que j’ai terminé en début d’années et me hante encore, ce qui a rendu ma chronique malaisée :

Résumé de l’éditeur :

Au cœur de l’Allemagne, l’International Tracing Service est le plus grand centre de documentation sur les persécutions nazies. La jeune Irène y trouve un emploi en 1990 et se découvre une vocation pour le travail d’investigation. Méticuleuse, obsessionnelle, elle se laisse happer par ses dossiers, au regret de son fils qu’elle élève seule depuis son divorce d’avec son mari allemand. 

 A l’automne 2016, Irène se voit confier une mission inédite : restituer les milliers d’objets dont le centre a hérité à la libération des camps. Un Pierrot de tissu terni, un médaillon, un mouchoir brodé… Chaque objet, même modeste, renferme ses secrets. Il faut retrouver la trace de son propriétaire déporté, afin de remettre à ses descendants le souvenir de leur parent. Au fil de ses enquêtes, Irène se heurte aux mystères du Centre et à son propre passé. Cherchant les disparus, elle rencontre ses contemporains qui la bouleversent et la guident, de Varsovie à Paris et Berlin, en passant par Thessalonique ou l’Argentine. Au bout du chemin, comment les vivants recevront-ils ces objets hantés ?

Le bureau d’éclaircissement des destins, c’est le fil qui unit ces trajectoires individuelles à la mémoire collective de l’Europe. Une fresque brillamment composée, d’une grande intensité émotionnelle, où Gaëlle Nohant donne toute la puissance de son talent. 

Ce que j’en pense :

Irène est une jeune femme française qui a épousé un Allemand, dont elle a divorcé peu après la naissance de leur enfant car son travail, sa curiosité, avait déplu à sa belle-famille. Elle est malgré tout restée en Allemagne.

En effet, Irène a été embauchée en 1990 à l’ITS International Tracing Service un centre de documentation sur les persécutions commises par les nazis. Eva, sa directrice lui a confié une mission : restituer aux familles, aux survivants du moins, des nombreux objets ayant appartenu à des déportés, dans les camps. Son enquête va commencer avec une marionnette sur laquelle est inscrit un numéro de déporté. En parallèle, le petit-fils d’une gardienne de camp, Elsie, fait parvenir au centre, une lettre de sa grand-mère décédée ainsi qu’un médaillon contenant un dessin d’enfant.

L’acharnement voire l’opiniâtreté à vouloir retrouver des survivants pour leur remettre quelque chose qui a appartenu à un parent mort dans les camps est bouleversante. Elle n’est pas sans risque, parce qu’elle aura raison très vite de son mariage, les parents de son époux, Allemands, non seulement n’accepte pas qu’elle enquête mais s’offusque qu’elle puisse se poser des questions sur la participation, notamment du père aux exactions nazis. Évidemment son époux prend fait et cause pour eux…

Au travers de l’histoire du petit garçon, on aborde le sort des enfants kidnappés par les nazis qui leur trouvaient des traits aryens, pour les confier à des bonnes familles allemandes, ou dans les tristement célèbres Lebensborn.

L’auteure revient, durant la quête d’Irène, sur les atrocités nazies, sur les assassinats commis dans les camps de concentration, la manière dont la fuite des nazis a été protégée, les filières, la fuite vers l’Amérique du Sud, la protection de la CIA (et du Vatican). Je me suis rendue compte avec stupeur, que seulement 10 % des criminels de guerre ont été condamnés, et que les nazis se sont retrouvés sans problèmes, dans les plus hautes instances, jusqu’au Bundestag : comment des juges anciens nazis pouvaient ils être capables de juger ? Mais l’ennemi avait changé n’est-ce pas ? C’était la guerre froide…

Je connaissais la terrible histoire des « petits lapins », qu’on appelait les Kaninchen : les médecins de la mort choisissaient pour leurs expérimentations « les filles les plus jolies, leur inoculaient des microbes, leur coupaient une jambe, leur ouvraient le ventre, pour voir comment cela évoluait, se contentant juste de les empêcher de mourir ».

J’avais écouté une émission à leur sujet sur France Inter, il y a longtemps, qui précédait Radioscopie, l’émission culte de Jacques Chancel et les phrases du journaliste m’ont hantée depuis, (la phrase entre guillemets est de lui), mais je ne savais pas qu’elles avaient tenté de se révolter… (Christian Bernadac ?)

J’aime la manière dont Irène construit ses enquêtes, fouille dans les dossiers, se rend sur place, jusqu’en Pologne, sa manière de ne jamais heurter qui que ce soit : elle raconte, montre les documents et la suite à donner leur appartient.

Ce livre est inspiré de faits réels mais les personnages sont issus de l’imagination de Gaëlle Nohant qui a des talents de conteuse extraordinaires : j’ai été happée par ce récit, et j’ai eu du mal à refermer le livre. J’avais déjà bien aimé, « La femme révélée » mais je trouve celui-ci encore meilleur, car cette époque qu’on espérait révolue est en train de se rappeler à nous avec les exactions du Tsar de toutes les Russies, autoproclamé représentant de Dieu sur terre à l’instar des Romanov, sous la houlette bienveillante du patriarche Kiril…

Tout m’a plu dans ce livre, de la couverture à la qualité de l’écriture, en passant par la force de ces destins.

Il me reste « La légende du dormeur éveillé » qui me nargue sur une étagère de ma bibliothèque « à lire » en fort bonne compagnie, ainsi que « La part des flammes »  

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteure.

#Lebureaudéclaircissementdesdestins #NetGalleyFrance !

Gaëlle Nohant a publié quatre romans dont La part des flammes (éditions Héloïse d’Ormesson, 2015 ; prix France Bleu/Page des libraires et prix du Livre de Poche) ; un roman biographique sur Robert Desnos, La Légende d’un dormeur éveillé (éditions HdO, 2017 ; Prix des libraires), et La Femme révélée (Grasset, 2020).

Extraits :

Jusqu’en 1948, l’ITS (International Tracing Service) s’appelait le Bureau central de Recherches, lui avait expliqué Eva. Cet endroit était né de l’anticipation des puissances alliées. Avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, elles avaient compris que la paix ne se gagnerait pas seulement au prix de dizaines de millions de morts, mais aussi des millions de déplacés et de disparus…

Peut-on rester humain dans un cadre où l’inhumanité est la règle ? Ces questions me hantent…

Trente après la dénazification, sa vision du monde est encore imprégnée des critères raciaux inculqués dans sa jeunesse. Comme si plusieurs décennies de démocratie ne pouvaient effacer la trace des années où elle s’est sentie soulevée par les vagues de ferveur hitlériennes. Elsie, gardienne dans un camp.

Ce qu’elle ne lui pardonne pas, c’est d’être un fouille-merde. D’avoir débusqué les liens que leur famille entretenait avec le régime de Vichy, entre intérêts économiques et amitiés nauséabondes. Circonstance aggravante, Antoine a publié ses découvertes dans un essai remarqué sur la collaboration des notables français ? Ses oncles et ses cousins ne lui parlent plus, il est brouillé avec ses frères et sœurs à l’exception d’Alice la benjamine…

Dans toute l’Europe, les nazis ont trouvé des auxiliaires zélés pour les aider à se débarrasser des Juifs, des voisins avides de s’approprier leurs biens et leurs entreprises. L’antisémitisme n’était pas une exclusivité allemande ou polonaise. Il était partout…

Pendant l’Occupation, les nazis expulsaient les paysans polonais de leurs fermes pour y installer des colons de souche allemande. Pour échapper à la déportation, des milliers d’entre eux ont rejoint les partisans dans les forêts. Marek a intégré l’Armée de l’intérieur. A l’été 1944, Lublin a été la première grande ville polonaise libérées. Les communistes ont pris le pouvoir dans la foulée. Aux yeux de Staline, les membres de l’Armée de l’intérieur n’étaient que des gibiers de potence à déporter en Sibérie.

Au départ, ce n’étaient que des rumeurs persistantes. Des enfants « de bonne valeur raciale » étaient raptés par les nazis dans les pays occupés, pour être élevés par des familles allemandes. Ça ressemblait à un conte de croquemitaine… Puis des milliers de photos d’enfants ont afflué des pays de l’Est et des pays baltes, et il a fallu se rendre à l’évidence. Aujourd’hui, on estime à deux cent mille le nombre d’enfants kidnappés.

Himmler avait ordonné à ses SS de « voler le sang pur » partout où il se trouvait. Ils repéraient les enfants de deux à douze ans, qui avaient des traits « aryens ». Ensuite, avec les infirmières nazies, qu’on appelait les sœurs brunes, ils raflaient les mômes dans les écoles, les orphelinats, parfois en pleine rue…

Ceux qui n’étaient pas assez aryens étaient renvoyés chez eux ou déportés dans les camps de travail forcé. Les autres étaient dirigés vers des cents spéciaux pour être « rééduqués » … les plus jeunes étaient confiés aux foyers Lebensborn avant d’être adoptés par des familles nazies. Les autres étaient mis au service du Reich.

Malheureusement, l’antisémitisme n’est pas mort à Auschwitz. Pour s’en rendre compte, il suffit de parcourir les archives du Comités des Juifs de Pologne, qui assistait les rescapés après la guerre. Menacés, parfois assassinés à leur retour, les survivants ont été très mal reçus…

… Des policiers et des fonctionnaires ont participé aux pogroms de Kielce et de Cracovie. La majorité des Juifs qui avaient survécu à la Shoah ont quitté le pays ensuite. Ils avaient peur. En 1968, le gouvernement les a expulsés au terme d’une cabale médiatique.

Chaque pays impose un roman national. Le choix de ses héros et de ses victimes est toujours politique. Parce qu’il entretient le déni et étouffe les voix discordantes, ce récit officiel n’aide pas les peuples à affronter leur histoire.

Le camp lui a appris que la liberté commence au fond de soi. Il faut se défaire d’un sentiment d’impuissance, repousser la peur. La liberté se fraie un chemin à travers les murs les plus épais, mais elle oblige à se hisser à sa hauteur. Une fois engagée sur cette voie, il n’y a pas de retour en arrière.

Les parents avaient perdu toute crédibilité aux yeux de leurs enfants parce qu’ils avaient soutenu Hitler… Ils réclamaient des comptes. Mais, leurs parents se dérobaient, le pays refusait de se confronter à son passé. Il faut dire que les anciens nazis demeuraient à tous les niveaux de la société, et jusqu’au Bundestag…

Lu en décembre 2022-janvier 2023

« Les Filles comme nous » de Daphne Palasi Andreades

Après la déconvenue du prix Goncourt, je vais vous parler aujourd’hui, d’un premier roman très prometteur choisi pour son titre son résumé mais aussi sa couverture plutôt originale :

Résumé de l’éditeur :

Les murs du quartier du Queens résonnent d’une multitude de langues, le métro fait vibrer les bazars, le ciment est sillonné d’herbes folles et le parfum de l’océan Atlantique parcourt les rues depuis Rockaway Beach. Dans ce quartier hétéroclite et vibrant, des jeunes femmes tentent de conjuguer leurs origines métissées avec la culture américaine qui les a vues grandir. C’est ici qu’elles se jurent d’être meilleures amies pour la vie.

Débordantes d’énergie, les filles à la peau brune arpentent New York, chantent Mariah Carey à tue-tête, s’éprennent de garçons désintéressés et brisent des cœurs tout en essayant d’honorer l’image lisse de filles obéissantes que leur imposent leurs mères. Mais en grandissant, un fossé se creuse : là où certaines restent fidèles à leurs racines, d’autres s’évertuent à toucher les étoiles.

Premier roman embrasé par un chœur de voix inoubliables, Les Filles comme nous raconte la découverte de l’âge adulte, l’amitié féminine, et la quête poignante de femmes à la peau brune qui tentent de se forger une place dans le monde d’aujourd’hui. Tiraillées entre ambition et loyauté, liberté et engagement, aventure et sécurité, c’est à chacune, et au Queens, qu’elles s’en remettent.

Ce que j’en pense :

New-York, pleins feux sur un quartier, le Queens où l’on va suivre le quotidien de plusieurs  jeunes filles à la « peau brune » tout au long de leur scolarité, puis de leur vie d’étudiantes, de femmes dans une Amérique où tout est loin d’être facile pour elles.

Il y a les plus motivées, qui travaillent bien à l’école, choisissent un collège, souvent loin de chez elles impliquant de longs trajets en bus, afin d’avoir les meilleures chances alors que d’autres préfèrent rester dans leur quartier. Plus tard, elles choisiront une université cotée, qui leur permettra d’avoir un bon diplôme, côtoyant au passage, parfois en serrant les dents, les étudiants blancs dont les parents sont riches, et si possible, épouser un Blanc pour sortir définitivement de la misère.

Nos professeurs nous amusent, même si nos regards restent durs. Nos camarades de classe explosent de rire lorsqu’ils se trompent et font exprès de nous appeler par le mauvais prénom pour le restant de la semaine.

Elles se réunissent souvent entre elles, débordent d’une énergie communicative, le nez dans le guidon pour arriver à un travail qui leur plaît. Leurs parents sont souvent illettrés, venus de pays en guerre. Les mères qui s’en sont le mieux sorties travaillent dans le milieu médical, aides-soignantes qui se font souvent agresser verbalement par des patients Blancs jamais contents.

Souvent les frères ont laissé tomber les études, et sombré dans la délinquance, et galèrent pour trouver un emploi à cause de leur casier judiciaire ensuite.

Nos frères nous brisent le cœur encore et encore. Lorsqu’ils ne peuvent pas trouver de travail à cause de leur casier judiciaire, ils reprennent leurs anciennes habitudes. Ils n’ont pas besoin de nous le dire, nous le savons.

J’ai beaucoup aimé « ces filles comme elles », leur énergie, leur manière de se rebiffer contre les mains baladeuses ou les réflexions sexistes, leur culpabilité parfois de s’être éloignées de leurs familles, des traditions qu’elles ne connaissent pas…

Je vais retenir un chapitre en particulier : celui du retour aux sources dans les pays de leurs ancêtres, dont elles ne connaissent souvent même pas la langue et retrouve une tante, un oncle ou une grand-mère qui vont leur permettre de nouer des liens et retrouver une partie d’elles-mêmes qui leur manquait sans qu’elles en aient vraiment conscience…

Le roman évoque les années Trump et ses dérives, où les adeptes ne cherchent même plus à cacher leur racisme, les années Covid (une grippette n’est-ce pas Mister Trump ?) avec les hôpitaux surchargés où l’on sait vraiment rendu compte de l’importance des soignantes, de leur dévouement (prise de conscience également pour les « filles » qui ne savaient pas grand-chose des journées harassantes de leurs mères) …

Ce premier roman polyphonique est très fort, bien écrit, avec des chapitres courts mais intenses et une idée originale : elles s’expriment au nom du groupe, tout en racontant des histoires personnelles, on découvre des prénoms mais on ne sait pas forcément qui parle ce qui rend le récit encore plus vivant.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et la plume de son auteure en espérant la retrouver bientôt pour un autre roman.

Sortie prévue le 12 janvier ; s’il vous intéresse, il est proposé par Babelio pour Masse critique littératures …

#LesFillescommenous #NetGalleyFrance !

8/10

Diplômée de l’université de Columbia, Daphne Palasi Andreades a grandi dans le Queens, au sein d’une famille d’immigrés philippins. Les Filles comme nous, finaliste du Center for Fiction 2022 First Novel Prize, est son premier roman.

Extraits :

Nous vivons au fin fond du Queens, à New-York, là où les avions volent si bas que nous avons toujours l’impression qu’ils vont s’écraser sur nos têtes. Dans notre pâté de maisons pousse un arbre esseulé. Ses branches s’emmêlent dans les lignes électriques. Ses racines transpercent les trottoirs sur lesquels nous roulons avec nos vélos, avant qu’on nous les pique.

Les filles de couleur chantent, sautent, virevoltent. Les filles de couleur hurlent Mariah à pleins poumons, gloussent dans les cours d’école, jouent au handball, médisent.

Nous nous contentons donc de manger nos burgers au poulet cuits à 180 degrés dans des fours industriels, que nous arrosons de ketchup. Des déjeuners fournis par la ville de New-York via le gouvernement américain, précisément les repas que mangent les détenus en prison – c’est ce que nous a appris notre professeur de sciences sociales, Monsieur DiMarco…

Les plus déterminées et plus têtues d’entre nous ont été acceptées dans des lycées à Manhattan… Nous sommes celles qui ont contemplé les gratte-ciels de Manhattan de l’autre côté de la baie chaque fois que nous prenions le bus pour rentrer chez nous, celles qui rêvaient d’aventure, de glamour, d’échapper à nos quartiers, voire tout cela à la fois.

Certaines d’entre nous partent malgré tout. Dans des universités – Berkeley, Northwestern, UT Austin – à l’autre bout du pays. Sayonara, New-York ! lançons-nous, je me tire d’ici ! et partir ne nous attriste pas le moins du monde. Certaines vont dans l’unique université vraiment prestigieuse de notre ville à une dizaine de stations de métros – autant dire à des années-lumière – de chez nous.

Les patrimoines de nos familles, les histoires dont nous avons hérité : des grands-parents qui n’ont jamais appris à lire, des dictateurs soutenus pars les États-Unis, des bombes, des guerres, des camps de réfugiés, des bases navales, des canaux, de l’or, des diamants, du pétrole, des missionnaires, la fuite des cerveaux, le rêve américain.

Nous trouvons certains de nos camarades sympathiques. Mais la plupart du temps, ce n’est pas le cas. Malgré tout, nous nous efforçons de rire avec eux, sachant que nos proches ont fait le ménage chez eux, ont ramassé la merde de leurs chiens, les ont élevés ainsi que tous leurs frères et sœurs. Ou, si nos parents étaient « mieux lotis », ont soigné leurs proches à l’hôpital où ils étaient infirmiers, aides-soignants, thérapeutes.

Un désir d’évasion, un désir de fuite nous submerge. Mais nous, nous sommes des filles sages – nous nous obligeons à rester. Car nous sommes celles qui ont « réussi », pas vrai ? Nous sommes celles qui ont travaillé si dur. Des filles américaines, qui vivent le rêve américain. Mais, pourquoi ? Pour qui ?

En découvrant les pays que nos proches ont toujours considérés comme chez nous, nous comprenons que nous ne connaissions ces endroits qu’en théorie : à travers une mosaïque de souvenirs, d’histoires familiales, de vieilles photographies, de recherche de cousins oubliés sur Facebook, d’articles de la presse et de films hollywoodiens où les imperfections n’existent pas et où tout es lisse.

Cependant, l’issue de nos voyages est toujours la même : nous partons, nous partons, nous partons. Nous partons toujours. Partir est dans notre sang.

Pourquoi avoir cru que chez soi se résumait inévitablement à un seul endroit ? Alors qu’exister dans ces corps signifie porter en soi plusieurs mondes.

Les hommes visent déjà de nouveaux territoires au-delà de notre planète, des surfaces et des lunes à creuser, desquels tirer profit, à coloniser et à peupler sans un coup d’œil au lieu qu’ils ont laissé ravagé par les flammes. La terre, une mère abandonnée.

Jamais de la vie nous n’aurions le courage de partir vivre notre rêve dans un autre pays, d’apprendre une langue inconnue, de fonder des familles sur un sol étranger, loin de ceux que nous aimons… Résilientes, fortes, déterminées, nos mères se sont façonné des foyers bien à elles. Cela aussi est dans notre sang.

Lu en janvier 2023

« Vivre vite » de Brigitte Giraud

Une fois n’est pas coutume place au dernier Goncourt avec :

Ce que j’en pense :

Ce roman ne me tentait pas, en général le choix des Goncourt ne me séduit pas et j’avais décidé de m’abstenir, mais le passage de l’auteure à La Grande Librairie et l’enthousiasme d’Augustin Trapenard m’ont poussée à tenter quand même l’expérience.

Erreur fatale, et pourtant je me suis accrochée, la démarche semblait intéressante : se pencher sur tous les actes et évènements ayant conduit à la mort de Claude, l’époux de l’auteur, décédé en 1999 d’un accident de moto, façon effet domino, loi de Murphy etc. etc.

Ainsi commence toute une série de « Si », 23 au total pour refaire l’histoire. Seulement avec des « Si », on mettrait Paris en bouteille ou Lutèce en amphore. De plus, le côté « parlez- moi de moi ; il n’y a que cela qui m’intéresse » est rapidement devenu pesant et à la page 99, j’ai refermé le livre. La perte d’un proche est toujours une rude épreuve, mais en faire un roman qui en plus reçoit un prix littéraire les bras m’en tombent.

On est quand même à des années-lumière de Marcel Proust, Romain Gary, (Émile Ajar), Andreï Makine, Maurice Druon, André Malraux, ou plus récemment le soleil des Scorta ou Rouge Brésil … ou la plus secrète mémoire des hommes en 2021: non, non! je ne suis pas dans la mouvance c’était mieux avant j’aime seulement les bons livres!

Deux extraits :

J’avais décidé que la maison serait ce qui me relierait à Claude. Ce qui donnerait un cadre à cette nouvelle vie que notre fils et moi n’avions pas choisi. Il s’agissait encore de notre fils alors qu’il faudrait apprendre à dire mon fils. Comme il faudrait finir par dire je à la place de ce nous qui m’avait portée. Ce je qui m’écorchera, qui dira cette solitude que je n’ai pas voulue, cette entorse à la vérité.

Merci maman. C’est normal, j’aurais fait la même chose, ce zèle des familles qui rend les uns dépendants des autres. Ce sont les vases communicants. C’est la définition d’une famille. Être une mère, c’est rendre la vie équitable, veiller à ce que Brigitte n’ait pas plus de purée que David. C’est faire en sorte que Brigitte, l’aînée, prête ses affaires à David…

Abandonné à la page 99 en janvier 2023

« Hors d’atteinte » de Frédéric Couderc

Le titre et le résumé du roman dont je vous parle aujourd’hui, ont immédiatement attiré mon attention, d’autant plus que c’est une traque côté allemand, (que je n’ai pas encore bien exploré) :

Résumé de l’éditeur :

De nos jours, à Hambourg. Paul, écrivain à succès, apprend la disparition de son grand-père, Viktor. Sidéré, il découvre alors que de lourds secrets le relient à un officier SS complice de Josef Mengele à Auschwitz.

Dans le Berlin des années 1940, Viktor a vu sa sœur Vera enfermée au château de Sonnenstein. C’est le lieu du programme Aktion T4, visant à « débarrasser » le Troisième Reich de ses Aryens « déficients ».

Derrière le petit-fils, l’écrivain surgit bientôt. Et si son grand-père et ce passé brumeux devenaient le sujet de son prochain livre ?

Le roman de Paul raconte l’histoire de Viktor, du Hambourg de 1947 à aujourd’hui, en passant par le Ghana des années 1960. L’auteur découvre Horst Schumann, ce criminel nazi qui castrait les hommes et stérilisait les femmes à Auschwitz, resté impuni et pourtant recherché par le Mossad. Pourquoi sa traque a-t-elle échoué ? De quelles complicités a-t-il pu bénéficier ?

Tour à tour roman flamboyant, enquête historique, thriller haletant et roman d’amour, ce texte dénonce, éclaire et émeut.

Ce que j’en pense :

Paul est un écrivain à succès et entretient une relation « privilégiée » avec son grand-père Viktor. Un jour ce dernier disparait après avoir reçu une lettre qui le déstabilise complètement. Tout en le cherchant, Paul s’apercevant qu’il ne connaît rien en fait du passé de Viktor se lance dans une quête pour comprendre cette disparition et en savoir davantage sur le passé de Viktor.

Cette recherche, le met du la piste d’un criminel de guerre nazi Horst Schumann qui a sévi à Auschwitz en compagnie de Josef Mengele.

Viktor a été enrôlé vers la fin de la guerre par la SS, et a été affecté dans une unité au Danemark, et quand il revient en Allemagne, dans sa ville, les bombardements ont tout détruit, l’appartement de ses parents pulvérisé, où ils ont trouvé la mort. Mais quid de sa sœur Vera, pianiste ? Elle a été envoyée dans une institution au château de Sonnenstein, qui a été rapidement transformée en chambre à gaz, pour assassiner les personnes dépressives, les déficients mentaux dans une opérations appelée avec  « humour » « La mort miséricordieuse » : après tout, on leur rendait service, ils étaient inutiles…

A son retour du Danemark, en cherchant à retrouver des vivants sous les gravats, il croise Nina, qui est la seule rescapée des camps de concentration de sa famille. Il prend conscience de la Shoah, des méthodes nazis, notamment celles de médecins pour mettre au point la solution finale.

C’est ainsi que Viktor découvre en même temps, que sa sœur, soi-disant décédée d’u typhus a été assassinée et que celui qui officiait était Horst Schumann. Il va alors se lancer, avec obsession, toute sa vie durant, dans une croisade pour retrouver et faire condamner le nazi en fuite, rien n’aura plus d’importance, même son épouse et son fils seront tenus en dehors.

Il gardait Schumann pour lui, Leonore ne pourrait jamais comprendre son désir de vengeance, cette chose qui le tourmentait et dont il sentait venir que ce serait toute sa vie une obsession. Oui, il nouait Vera au plus profond de lui, et souvent Leonore lui trouvait un air triste, un air qu’elle attribuait à sa famille disparue, dont elle ne le ferait bien sûr jamais reproche, d’autant que c’était si poignant, un homme qui avait tout perdu.

J’ai aimé cette quête obsessionnelle qui va l’emmener sur les traces de Schumann, qui a trouvé refuge en Afrique, où on lui a même confié un hôpital de brousse. Le scenario est très crédible et on espère qu’il va réussir à faire (se faire ?) justice. Et pourtant, l’auteur nous a bien mis en garde dans son avant-propos retraçant la vie de Horst Schumann : « j’espère que tout le monde comprend que ceci est une fiction. Les choses ont pu se dérouler ainsi ou (un peu) autrement. »

Touts la partie consacrée à Horst Schumann est extrêmement bien documenté, l’auteur nous fournit des notes, des extraits de jugements des tribunaux, revient sur tous ces nazis zélés (et innocents bien sûr) et leurs expérimentations médicales toutes plus horribles les unes que les autres, la manière dont leur fuite a été protégée, en plus haut lieu.

J’ai beaucoup aimé ce roman, c’est une période de l’Histoire qui me passionne, et comme je ne connaissais pas Horst Schumann, je vais creuser… la relation qui s’établit entre Nina et Viktor est belle, même si chacun fait sa traque à sa manière, Nina respecte les lois, alors que Viktor se transforme en  justicier, étouffé par sa haine et sa colère.

On connaît la fascination de Mengele pour les jumeaux et bien, pour Schumann il s’agit d’irradier les détenus qui arrivent sur la plateforme avec des doses progressives de RX (il valait mieux être dans les premiers à être sélectionnés) avec les brûlures qui pouvaient en résulter, les castrations à vif : on enlève les ovaires, les testicules sans sourciller…

Un livre donc qui fait réfléchir, mêlant fiction et réalité, Histoire et histoire de famille avec en prime une belle écriture. Mais, je mettrai un petit bémol : je trouve le récit un peu déséquilibré, autant l’histoire de Viktor est passionnante autant celle de Paul me laisse un peu dubitative : vouloir faire tout de suite un roman pour parler de ce qu’a vécu son grand-père c’est un peu léger, je sais bien que Paul est écrivain, mais quand même…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur que je découvre avec roman.

8/10

L’auteur :

Écrivain-voyageur, Frédéric Couderc enseigne l’écriture au Labo des histoires à Paris. À la croisée des genres, ses personnages se jouent des époques et des continents. Il a écrit quatorze livres. La série Black Musketeer, prochainement sur Disney+, est librement adaptée de son premier roman.

Extraits :

Je ne sais vraiment pas grand-chose, c’est la génération silencieuse, tu sais. Viktor se contente de bribes de récit, il vient d’une famille d’ouvriers du port. Il s’est retrouvé seul au monde après les bombardements de 1943. J’imagine que ses parents et sa sœur ont été portés disparus. Elle s’appelait Vera, c’est tout ce que je sais d’elle.

Il vivait comme ces tas de gravats. La désolation était imprimée dans sa chair. Depuis qu’il avait retrouvé Hambourg, il avait appris à se soumettre comme se soumet un chien, un cheval, quand son maître lui demande d’obéir. Et ainsi passait 1947.

Les orphelins de guerre erraient partout dans Hambourg. Quarante mille enfants abandonnés, disait-on, certains ne connaissaient pas leur propre nom, échappaient pour toujours aux signalements de disparition.

Parfois, Viktor se cabrait au hasard d’un visage croisé en ville, l’habitude lui faisait reconnaître les criminels de guerre, pas besoin de voir le tatouage qui marquait leur numéro de matricule sous l’aisselle gauche, sur la poitrine, ou sa trace effacée à la flamme d’un briquet…

Nina venait des photos terrifiantes affichées sur les mirs de Hambourg, des tirages effroyables, réalisés à la libération des camps d’extermination, pour que chacun mesure l’étendue des crimes hitlériens, ces hommes qui avaient des loups dans la tête…

Reviennent systématiquement la fuite, l’impunité, la conviction par le personnage et son entourage qu’ils sont innocents, jusqu’au bout…

Ne doutant de rien, il prépare également son dossier pour accéder à une retraite d’Etat et réclame un livret de famille à la municipalité de sa ville natale, Halle-sur-Saale, en RDA. On vérifie ses antécédents ? Les fonctionnaires n’en croient pas leurs yeux et transmettent la copie d’un jugement par contumace pour crimes de guerre aux autorités ouest-allemandes. Plus tard en Afrique, il agira plus prudemment, il ne laissera pas cette paperasse le désigner de nouveau aux policiers…

La médecine est un pilier de l’idéologie raciale du système national-socialiste, je découvre que Himmler s’est entouré d’un aréopage de doktor-tortionnaires pour lesquels les déportés sont juste du matériau à sélectionner, charcuter, mettre à mort.

Nous sommes une longue chaîne d’artisans dans la maison, le public voit la silhouette élégante de l’instrument, mais les plus infimes réglages demeurent secrets. Viktor m’a transmis cet extraordinaire équilibre entre basses, médiums, aigus. Un Steinway c’est presque un orchestre à lui seul.

Comment admettre en une poignée de mois l’assassinat de très exactement treize mille sept cent vingt personnes au bâtiment C16, dit Block de la mort, une « mort miséricordieuse » dont jamais Viktor et sa famille n’avaient entendu parler, la fable du typhus recouvrant tout ?

A défaut d’aveu, personne ne sait s’il est l’un des passagers de ce tapis volant tricoté par le Vatican appelé réseau Odessa. Aucun document ne le relie à Alois Hudal, le recteur du Pontifico Teutonico Santa Maria dell’Anima et à aucun moment il n’a usé d’un laissez-passer, le fameux Red Cross des nazis en cavale…

Il arrive en Italie après les autres, nous sommes en février 1951 et après tout c’est assez tard, Mengele était déjà là en 1949, Eichmann en 1950, quoique Barbie s’en rapproche lui-aussi, mais lui, bénéficie du concours de la CIA.

Terminé en janvier 2023

« La revanche des orages » de Sébastien Spitzer

Comme je gardais un très bon souvenir de « Ces rêves qu’on piétine », ce dernier opus était très tentant à la bibliothèque, alors pourquoi résister ?

Résumé de l’éditeur :

Voici l’histoire vraie du jeune pilote Claude Eatherly qui, le 6 août 1945 a participé au bombardement d’Hiroshima. Démobilisé, il est accueilli en héros mais s’enferme dans le mutisme. Une étrange voix le hante. Qui est-elle ? Que veut-elle ? Et si c’était la voix de sa conscience ? Tandis que les autorités le font passer pour fou, Eatherly entraîne sa femme et ses enfants dans une chute inexorable…

Ce que j’en pense :

Dans ce roman, l’auteur nous entraîne sur le parcours et les états d’âme du major Claude Eatherly. Nous faisons sa connaissance en décembre 1955 alors qu’il est hospitalisé en psychiatrie, bourré de neuroleptiques et d’électrochocs tandis que son mariage et sa famille sont en train d’exploser. Ensuite flash-back pour comprendre comment il en est arrivé là.

Claude a un parcours militaire hors du commun. Il est le plus jeune fils de la famille Eatherly qui exploite une ferme et mène une vie austère. Lorsque les USA entre en guerre, les fils aînés sont envoyés au front, cités en exemple, ce qui engendre chez lui une certaine frustration.

Il a épousé une jeune femme d’origine italienne, comédienne ce qui est difficile à une époque où les Américains assimilent tous les Italiens, même ceux nés aux USA, à des fascistes, idolâtres de Mussolini et n’hésitent pas à les placer dans des camps avec des Japonais, des Allemands… Et la belle Anna y a échappé grâce à un juge compréhensif.

Claude est pilote et s’entraîne dans le désert pour une mission : dont il ne connaît rien, top secret oblige, et après des heures d’entraînement direction la base de Tinian « un caillou qui affleure au ras de l’eau, aux confins de la mer des Philippines et du Pacifique Nord » où il va faire des missions de reconnaissance : Tokyo, Kyushu Shikoku, un avant-goût de Hiroshima et Nagasaki… Il ronge son frein, car on lui a parlé de larguer une bombe d’un nouveau genre : « le gadget » comme l’appelle le colonel Tibbets…

En plus, ce ne sera même pas lui que l’on va charger de larguer la bombe, ce qui entretient une énorme frustration et des comportements inappropriées pour manifester son mécontentement. Et pourtant, quand les deux bombes auront été lâchées, une voix va venir le hanter : elle s’appelle Hanae et elle est une des victimes…

Notre major souffre d’un syndrome de stress post-traumatique mais en 1945, l’armée n’en a cure et ne se penche même pas sur son état physique et mental, et de surcroît il devient malvenu d’émettre la moindre critique sur le bien-fondé du largage des bombes atomiques pour faire capituler le Japon, car l’ombre du Maccarthysme se profile à l’horizon.

Sébastien Spitzer alterne dans son récit passé et présent pour mieux faire comprendre le couple Eatherly, la difficulté de vivre avec un conjoint « qui entend des voix » et de cohabiter avec les parents de Claude, les exigences des uns et des autres, mais il donne aussi la parole à Hanae qui raconte le drame des irradiations des morts immédiates et des séquelles plus tardives, et on se plaît à penser que c’est la conscience de Claude qui vient le hanter.

L’auteur décrit bien l’ivresse de piloter, le désir de faire plier le Japon en lançant le « gadget » et la frustration de ne pas être désigné pour le faire, ainsi que le dur retour à la vie normale de celui qui est considéré comme un héros, mais personne n’a vraiment envie d’entendre de qu’il a à dire, ce qu’il ressent, le poids de la culpabilité. J’ai été très touchée par le témoignage d’Hanae retranscrit fidèlement par l’auteur.

Mais, je reste un peu sur ma faim probablement parce que le sujet est terrible, surtout dans le contexte actuel de guerre à nos portes alors qu’on sent que tout pourrait arriver… peut-être aussi parce que j’ai adoré « Ces rêves qu’on piétine » et espéré retrouver le même ressenti… J’ai encore « La fièvre » et « Le cœur battant du monde » en attente dans ma PAL.

8/10

L’auteur :

Sébastien Spitzer est l’auteur de « Ces rêves qu’on piétine » 2017, lauréat du prix Stanislas, du prix Emmanuel-Roblès et du prix Méditerranée des lycéens. Son second roman, « Le cœur battant du monde » a été finaliste du prix Goncourt des lycéens. « La fièvre » a obtenu le prix bibliothèques pour tous.

Extraits :

Elle sait que l’heure approche. Elle a hâte de retrouver son beau pilote chéri avant qu’il ne s’envole. Où ça ? Elle l’ignore. Lui aussi, il l’ignore. Personne ne sait vraiment à quoi il s’entraîne, ni où il va se rendre…

L’Amérique faisait la guerre aux Italiens comme elle. Et ses compatriotes, même naturalisés, étaient tenus en respect. Des camps avaient été construits, comme à Crystal City. On y parquait les Ritals comme les Japonais et les Allemands. Une dizaine de camps dont la presse parlait peu. Des camps par précaution… Elle y avait échappé de peu grâce à l’intervention du collaborateur d’un juge très influent, bien introduit dans l’armée.

Mais, ce qui le rend heureux, c’est surtout le mouvement. Non pas le but, parce que dans le but, il y a fatalement une fin. Mais l’élan. Le fait d’être porté vers un ailleurs, comme au temps de son enfance, quand il partait chasser. La prise importait peu. Ce qu’il aimait plus que tout, c’était la poursuite, le prétexte de la traque.

Hirohito est un dieu et leur devoir suprême est de défendre l’empereur coûte que coûte. Pas de défait possible. Aucune reddition. Formuler les contours, même vagues d’une capitulation, c’est l’assurance de devoir se crever le ventre d’un long sabre ou d’une fourche selon l’estime et le rang… La défaite de cet Empire est une apostasie.

Tibbets leur avait dit, pourtant, qu’ils marqueraient l’Histoire avec une nouvelle arme qu’il appelle le « gadget » … Voilà, c’est tout. Il faudra s’adapter à l’agenda mystère, à cette arme réduite à une expression ridicule, si banale qu’elle semble inoffensive : le « gadget ».

L’ambition, c’est que de la sauvagerie. Ça vous piétine l’ego, ça vous rapetisse l’âme jusqu’à ce qu’on vous accroche une breloque sur le poitrail.

Lui revient ce que lui confiait Pa’ lors de cette foire géante pleine de tracteurs, de batteuses, de moissonneuses-batteuses et de herses rotatives. Il l’avait mis en garde contre ces Prométhée, tous ces voleurs de feu, ces génies imbéciles, qui faisaient courir à l’homme le plus grand des dangers en promettant le progrès, la fin de la peine des champs, la coupe réglée du monde, taylorisant le bien, mécanisant le soleil au nom d’un intérêt plus élevé que la morale…

Il n’y a eu aucun bruit. Rien qui ressemble au fracas que fait la poudre qui se répand en pétards ou qui explose en bombe. Pourtant, j’ai vu cette boule prendre le ciel de court, le déchirer d’un coup. Un embrasement soudain, furieux, total. Comme si une main géante décrochait le soleil et le projetait sur nous. Sa lumière était blanche. Pas jaune comme le feu. Blanche. Crue. Absolument radieuse…


… C’est sans doute cela, la mort ; quand on ne s’appartient plus ; quand l’esprit se découple de tout ce qui nous retient. Respirer. Sentir. Se demander pourquoi. Bouger. Vouloir. Se souvenir. Espérer. Tenter de se relever.

Sa mère, Belle, prétendait que l’homme était fait de trois choses. Une tête. Un cœur. Un ventre. C’est la sainte trinité de notre humanité. Le reste, précisait-elle, c’est que de la chorale, de la flûte, de l’encens, de la matière à serments.

Lu en décembre 2022

BONNE ANNÉE 2023

Allez, encore un peu de punch et tournons définitivement la page de 2022 qui ne restera pas dans ns mémoires vu le contexte.

Je vous souhaite à toutes et tous une bonne année 2023, en espérant qu’elle sera plus douce que celle qui s’achève.

J’espère vous retrouver très vite pour de nouvelles découvertes littéraire et vous abreuver de chroniques dithyrambiques avec une nouvelle énergie ! sans oublier les futurs challenges car ma participation en 2022 fut très pâlichonne.

J’ai terminé mes séances de réadaptation et maintenant voici le challenge pour 2023: continuer toute seule pour maintenir mes acquis:

J’avais parlé de mon engouement récent pour le tapis de marche et voici mon cadeau de Noël (merci Manu!)

Et donc, plus d’excuses…

Encore tous mes vœux pour 2023!

« Ta seule issue » de Giles Kristian

Aujourd’hui, je vous parle d’un thriller que j’ai pu découvrir grâce à une opération masse critique spéciale organisée par mon site préféré Babelio :

Résumé de l’éditeur :

Une nature hostile. Un tueur impitoyable. Qui sera la proie ?

Les ténèbres à perte de vue. Une tempête pour tout horizon. La mort qui rôde. Comment en sont-ils arrivés là ? Erik et sa fille avaient pourtant prévu un simple trek dans les montagnes norvégiennes. Un moyen de se retrouver, après le drame qui a brisé leur famille. Mais à cause d’un accident, leur voyage tourne au cauchemar. Alors qu’ils ont trouvé refuge dans une maison isolée, ils sont témoins d’un crime atroce. Le père et la fille doivent fuir à tout prix. Fuir pour survivre. C’est le début d’une traque sans merci à travers des étendues hostiles…

Une chasse à l’homme dans une nature brute et inhospitalière.

Ce que j’en pense :

Cette histoire commençait assez bien avec ce père de famille en pleine sinistrose qui ne se remet pas du décès accidentel de sa fille aînée et qui finit par honorer sa promesse de partir pour un trek à ski dans les montagnes norvégiennes.

Après une soirée houleuse avec des amis militant contre la réouverture d’une mine qui va mettre à mal les Samis, leur culture et en particulier l’élevage des rennes, ils se lancent donc dans l’aventure mais pris dans la tempête font demi-tour et vont passer la nuit chez les amis.

Premier drame : le couple se fait assassiner par des sbires de la compagnie minière, aux méthodes de mafieux russes auxquels Erik et sa fille échappent de justesse. Et la traque commence…

Cette lecture devait être un moment de détente entre deux lectures difficiles (que je cumule ces derniers temps) mais trop c’est trop, traque, assassinats, fusils, kalachnikov, un père qui devient entre deux coups de blues aussi violents que ses poursuivants, une inversion des rôles avec une gamine qui se montre plus adulte que son père et cerise sur le gâteau, un labo perdu dans la neige avec des scientifiques plus ou moins tarés, des virus qui se réveillent après un long séjour dans le permafrost en cours de dégel…

Je suis arrivée au bout, mais j’ai renoncé plusieurs fois car une telle violence par les temps qui courent cela fait trop… en fait, j’étais curieuse de voir comment cette épopée allait se terminer: comment vont-ils s’en sortir? Est-ce que les mains d’Erik qui gèlent régulièrement seront sauvées ou non? La fin laisse autant perplexe que l’histoire… cet auteur est connu pour ses romans historiques et c’est sa première incursion dans le monde du thriller…

Un grand merci à Babelio et aux éditions Harper Collins qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur

4-5/10

Lu en décembre 2022

« L’ancien calendrier d’un amour » par Andreï Makine

Aujourd’hui, je vous propose un voyage en Russie, avec ce roman qui traverse un siècle d’Histoire :

Résumé de l’éditeur :

« Qu’importe l’éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l’infini de la jouissance. » (Baudelaire)


  Tel serait l’esprit de cette saga lapidaire – un siècle de fureur et de sang que va traverser Valdas Bataeff en affrontant, tout jeune, les événements tragiques de son époque.
Au plus fort de la tempête, il parvient à s’arracher à la cruauté du monde : un amour clandestin dans une parenthèse enchantée, entre l’ancien calendrier de la Russie impériale et la nouvelle chronologie imposée par les « constructeurs de l’avenir radieux ».


Chef-d’œuvre de concision, ce roman sur la trahison, le sacrifice et la rédemption nous fait revivre, à hauteur d’homme, les drames de la grande Histoire : révolutions, conflits mondiaux, déchirements de l’après-guerre. Pourtant, une trame secrète, au-delà des atroces comédies humaines, nous libère de leur emprise et rend infinie la fragile brièveté d’un amour blessé.

Ce que j’en pense :

Octobre 1991, le narrateur se rend dans un cimetière de Nice où sont enterrés des russes blancs ayant fui leur pays au moment de la Révolution. Il rencontre un vieil homme, Valdas Bataeff qui lui raconte son histoire familiale et personnelle.

On retrouve alors Valdas en Crimée, alors qu’il est âgé d’environ treize ans, et passe ses vacances en famille dans une villa l’Alizé, dont l’architecture rappelle les villas de la Riviera, pas loin de la résidence des Romanov et de leur génie malfaisant Raspoutine. La vie s’écoule en douceur, au rythme des pièces de théâtre, de la culture et des arts des nobles de l’époque. Un soir, alors qu’il est sorti et venu errer près du port, il tombe sur Taïa qui fait partie d’un groupe de contrebandiers faisant des trafics de tabac. Premiers émois amoureux…

Mais, la guerre se profile à l’horizon, Valdas s’engage auprès de l’armée du tsar, se fiançant avec Kath-leen alias Katia, amour bien platonique. Une guerre qui devait être rapide, rondement menée, comme l’a vendue Nicolas 2 (ah les ruses de l’Histoire !). En 1917 la révolution fait irruption dans la guerre et la vie devient difficile pour les personnes s’étant engagées pour le tsar.

Avec son style bien à lui, Andreï Makine nous fait revisiter l’histoire de la Russie, de la fuite des Russes blancs, du pouvoir bolchévique, de l’URSS, des purges staliniennes, de la désillusion, jusqu’en 1991 avec la chute de l’empire soviétique (que certains ont du mal à digérer, de nos jours), et en parallèle l’exil de Valdas vers Paris, les tragédies familiales, en traversant la seconde guerre mondiale, l’Occupation…

Je suis assez fidèlement Andreï Makine depuis « Le testament français » et j’ai toujours un immense plaisir à retrouver sa plume, pleine de poésie, de mélancolie qui parle si bien de l’âme slave et ce pays, sa littérature, sa musique, sa langue que j’aime tant. Ce roman m’a vraiment beaucoup plu, il n’a qu’un tout petit défaut : il est un peu court !

J’ai aimé suivre Valdas dans Paris, notamment sur son vélo-taxi, tout autant que dans ses premiers émois amoureux ainsi que la réflexion sur les quelques jours qui séparent le calendrier julien du calendrier grégorien, comme entre parenthèses… et ce sera mon dernier coup de cœur de l’année 2022, mais qu’on se rassure, 2023 va commencer sur un autre coup de cœur, quand j’aurai enfin rattrapé tout mon retard !

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouve la plume de son auteur. Un remerciement spécial aux éditions Grasset qui m’ont particulièrement gâtée durant toute cette année!

#Lanciencalendrierdunamour #NetGalleyFrance !

L’auteur :

Andreï Makine, de l’Académie française, auteur sous son nom d’une œuvre considérable maintes fois couronnée (prix Goncourt, prix Goncourt des lycéens, prix Medicis pour Le Testament français en 1995, grand prix RTL-Lire pour La musique d’une vie en 2001, prix Prince Pierre de Monaco pour l’ensemble de son œuvre en 2005, prix Casanova pour Une femme aimée en 2013, prix mondial Cino Del-Duca pour l’ensemble de son œuvre en 2014), est aussi l’auteur, sous le pseudonyme mystérieux de Gabriel Osmonde, de plusieurs romans.

On lui doit aussi « au-delà des frontières » « L’ami arménien », « L’archipel d’une autre vie » etc …

Extraits :

Cela parait un peu saugrenu, ces particules accolées à des noms russes. Mais… Il s’agissait des exilés qui ne possédaient plus rien et ceux qui avaient un titre de noblesse s’y accrochaient tels des mendiants à leur sébile. D’où ces ajouts – simple rappel de leur vie d’avant la révolution. Un réflexe d’apatrides… 

Cela parait un peu saugrenu, ces particules accolées à des noms russes. Mais… Il s’agissait des exilés qui ne possédaient plus rien et ceux qui avaient un titre de noblesse s’y accrochaient tels des mendiants à leur sébile. D’où ces ajouts – simple rappel de leur vie d’avant la révolution. Un réflexe d’apatrides… 

Au mois d’août 1913, Valdas allait avoir quinze ans et c’est alors que les décors du monde tombèrent…  La Crimée vivait dans une lenteur agréablement provinciale et seuls les jeunes invités des Bataeff apportaient de l’excitation – électrique – le mot devenait alors à la mode. Le père recevait des artistes et des avocats libéraux, ses confrères.

L’Alizé profitait de l’opulence des riches, tandis que la misère poussait le peuple à voler, à tuer ou, au mieux, à travailler dans une gargote où venaient ceux que le père de Valdas appelait les « bas-fonds ».

Sous le regard de la jeune fille, tout demandait à être redécouvert ? Saint-Pétersbourg semblait être conçu pour eux, les deux amoureux aux gestes aussi platoniques que le frôlement des flocons de neige sur les cils. C’est ce que Valdas rimait dans ses vers : leurs longues promenades chastes, la sonorité des syllabes « Kath-leen » (tellement plus stylish que le « Katia » russe, son prénom d’origine) ses yeux « célestes », des perspectives bordées de palais, la saveur d’un vin très doux, dans un café tenu par un Français sur la Nevski.

Il pensait qu’on ne le reprendrait plus à ce jeu où les peuples se massacraient au profit de politiciens va-t’en-guerre et des financiers transmutant le sang en or. C’est la faiblesse de la mémoire humaine qui l’étonnait : vingt ans auparavant, on avait déjà entendu les appels aux sacrifices et observé la même sauvagerie.

Comparé à la précarité de l’après-guerre, le projet se présentait particulièrement tentant ? Les gens recommençaient à croire que là-bas leur vie allait pouvoir se ressouder, tel un os cassé. Valdas était peu attiré par cette ruée vers l’URSS. Il n’avait pas besoin de voyager pour retrouver son « champ des derniers épis ». C’était là, sa véritable patrie intérieure…

Prier pour ceux pour qui personne ne prie allait devenir sa façon de résister à l’oubli.

Lu en décembre 2022