Publié dans Art, Coups de coeur, Littérature belge

« La Dame d’Argile » de Christiana Moreau

Après Venise et la Douane de mer, je vous propose un autre voyage au pays de l’Art et de l’Histoire avec ce roman :

Résumé de l’éditeur :

Sabrina est restauratrice au musée des Beaux-Arts de Bruxelles. Elle vient de perdre sa grand-mère, Angela, et a découvert, dans la maison de celle-ci, une magnifique sculpture en argile représentant un buste féminin, signée de la main de Costanza Marsiato. Le modèle n’est autre que Simonetta Vespucci, qui a illuminé le quattrocento italien de sa grande beauté et inspiré les artistes les plus renommés de son temps.

Qui était cette mystérieuse Costanza, sculptrice méconnue ? Comment Angela, Italienne d’origine modeste contrainte d’émigrer en Belgique après la Seconde Guerre mondiale, a-t-elle pu se retrouver en possession d’une telle œuvre ? Sabrina décide de partir à Florence pour en savoir plus. Une quête des origines sur la terre de ses ancêtres qui l’appelle plus fortement que jamais…

Dans ce roman d’une grande sensibilité, le fabuleux talent de conteuse de Christiana Moreau fait s’entremêler avec habileté les voix, les époques et les lieux, et donne à ces quatre destins de femmes un éclat flamboyant.

Ce que j’en pense :

Au décès de sa grand-mère, Sabrina, restauratrice d’œuvres d’art au musée des Beaux-Arts de Bruxelles hérite d’une superbe statue, sur laquelle est gravé :  Constanza Marsiato, avec comme devise : « La sans pareille ». Qui peut-bien se cacher derrière ce nom ?

Elle va donc remonter dans l’histoire familiale pour comprendre pourquoi une statue d’une telle valeur a pu être en possession d’Angela, sa grand-mère donc, qui a quitté son Italie natale en 1945 pour suivre son mari qui a fui la misère pour aller travailler dans les mines en Belgique via un contrat sordide : 1000 tonnes de charbon pour chaque ouvrier italien qui viendra creuser dans des conditions plus que précaires.

« Le premier accord bilatéral « mineur-charbon » prévoyait le transfert de cinquante mille travailleurs italiens dans les mines belges. Pour chaque ouvrier envoyé en Belgique, l’Italie recevait une tonne de charbon. Des hommes échangés contre du charbon ! »

 Angela rejoint Giuseppe, son mari deux ans plus tard, emportant avec elle, un seul bien précieux cette statue qui se transmet à la fille aînée de génération en génération : « la Belle Dame », comme on l’appelle dans la famille. L’exil est douloureux, avec son corollaire, la pauvreté et la difficulté de se faire accepter et aussi la revanche à prendre pour la génération suivante.

Le récit fait alterner l’histoire d’Angela, celle de Constanza, celle de Simonetta Vespucci et bien sûr celle de Sabrina et plus on avance vers l’authentification de la statue, plus on apprend de choses sur le statut des femmes depuis le Quattrocento. Les femmes, à l’époque, ne pouvait pas être artiste, sinon elles encourraient la peine suprême.

On a des images fortes, telle Constanza déguisée en homme pour pouvoir se faire embaucher dans un atelier où l’on travaille l’argile, et on exécute des œuvres pour le compte des Medici alors que leur puissance commence à décliner. Certes Lorenzo, Il Magnifico règne toujours mais la révolte gronde attisée par les incantations de Savonarole, le grand incendie des œuvres dites licencieuses : le bûcher des vanités

Autrefois insouciante dans sa joie de vivre, Florence était maintenant sous l’emprise d’une affolante fièvre de pénitence, sous la domination du prêcheur obnubilé par le péché. C’est à l’aide de ces malédictions apocalyptiques qu’il enterrait les libres penseurs. Dans les rues, ses jeunes disciples qu’il désignait comme son « armée des anges » appelaient au repentir.

Chaque période est intéressante, et j’ai eu un plaisir immense à côtoyer Simonetta Vespucci, la Sans Pareille, qui posait nue pour Sandro Botticelli par exemple, sur les mœurs de l’époque. Son arrivée et son installation à Florence au printemps 1472 montrent à quel point elle a été importante, dans la cité, et l’amour que lui portait la population. Dès son arrivée, Giuliano, le frère de Lorenzo est tombé amoureux d’elle, comme chaque habitant de la ville.

L’auteure nous explique la manière de travailler l’argile, les différentes sortes d’argile, le manière de réaliser la cuisson, avec une belle réflexion très intéressante sur l’artiste par rapport à l’artisan.

Souvent, dans ces récits gigognes, je trouve la partie qui se passe de nos jours, décevante, par rapport au XVe siècle notamment, et dans ce roman Christiana Moreau nous présente une héroïne qui souffre car ne réussit à vivre que dans son métier aux dépens de sa vie personnelle, mais elle est attachante et quand elle raconte son coup de foudre pour Florence, avec des allusions sympathiques au Syndrome de Stendhal, elle est crédible et à la hauteur des femmes qui l’ont précédée.

J’ai découvert Christiana Moreau avec « Cachemire rouge » qui m’a beaucoup plu alors je n’ai pas hésité, au grand dam de ma PAL, à choisir celui-ci quand il a été proposé par NetGalley. C’est un bel hommage à l’Art, dans toute sa splendeur, et toutes ses dimensions. J’ai arpenté Florence avec Sabrina, découvrant avec elle toutes ses splendeurs et mes yeux brillent encore. Entre nous, je suis pratiquement certaine que je tomberais en pâmoison dans cette ville, en rencontrant autant de beauté que je n’ai pas encore visitée et pourtant ce n’est pas l’envie qui m’en manque…

Tout est soigné et beau dans ce roman comme en témoigne la magnifique couverture qui semble inspirée du portrait de Simonetta attribué à Piero di Cosimo.

Je dévoile le moins de choses possible afin de vous donner envie de lire ce beau roman, écrit par une artiste car, outre ses talents de peintre, l’auteure travaille elle-même l’argile, et grâce à elle, j’ai découvert les particularités de l’argile de la ville de Impruneta, ville située quatorze km au sud de Florence qui devient rose après la cuisson.

J’aime beaucoup la période du Quattrocento, ses artistes incomparables, à mes yeux de profanes et toute la période historique qui va avec : les Medici, Savonarole, et comme par hasard, Babelio m’a proposé un pavé sublime « L’étoile brisée » qui évoque justement Savonarole, et son destin et aussi l’Espagne à la même époque avec les interactions entre les deux pays sur fond de découverte de l’Amérique. Je suis donc en immersion totale, pour mon plus grand plaisir.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Préludes qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de Christiana Moreau dont il me reste à découvrir « La sonate oubliée ».

#LaDamedargile #NetGalleyFrance

https://fr.wikipedia.org/wiki/Simonetta_Vespucci

L’auteure :

Christiana Moreau est une artiste autodidacte, peintre et sculptrice belge. Elle vit à Seraing, dans la province de Liège, en Belgique.

Après La Sonate oubliéeCachemire rouge, La Dame d’Argile est son dernier roman.

Extraits :

Simonetta Vespucci, la Sans Pareille, bien que mariée, fut la « Dame » du chevaleresque Giuliano (Medici) c’est-à-dire l’idéale bien-aimée…

… Cette jeune femme a illuminé les chefs-d’œuvre des maîtres du quattrocento, Ghirlandaio, Pollaiuolo, Piero di Cosimo, Botticelli ou Leonardo da Vinci. Elle était adorée, courtisée, les Florentins en étaient fous et une passion naquit entre elle et Giuliano de’ Medici.

Conquise, elle vient à l’instant de tomber amoureuse de cette ville. Un authentique coup de foudre. « La tête me tourne… Je ne vais pourtant pas être victime du syndrome de Stendhal » se dit-elle.

De son vivant, elle en avait fait tourner des têtes ! A commencer par celle de Sandro Botticelli qui en fait son modèle préféré durant toute sa vie. Ensuite, le beau Giuliano de’ Medici eut la bonne fortune d’être aimé d’elle.

Croyez-vous que Savonarole aurait pu jouer un rôle autour de ma statue ? Cette sculptrice qui est aujourd’hui inconnue a pu être victime de son sectarisme. Aurait-il tenté de détruire ses œuvres ? Dans tous les régimes dictatoriaux du monde et de toutes les époques, les artistes sont pourchassés, bridés dans leur création.

Angela avait été acheminée en train spécial de Florence vers Milan, par les soins du ministère italien du Travail, dans le cadre du regroupement des familles. Elle errait depuis deux jours parmi une cohorte d’épouses et de fiancées déboussolées.

Elle (Angela) avait encore dans les oreilles les querelles entre ses grands-parents maternels fascistes et paternels communistes. Elle n’en pouvait plus de toutes ces tensions. Sept ans que la guerre était finie, mais les rivalités continuaient. Elle avait cru échapper à ces dissensions, pour retrouver la sérénité sous d’autres cieux, et voilà que cette discorde l’accompagnait dans sa nouvelle vie. C’en était trop.

Les toilettes n’avaient pas de toit et, lorsqu’il pleuvait, il fallait se servir d’un parapluie.

Les Vespucci étaient la famille la plus importante du quartier Ognissanti, habité principalement par de prospères banquiers, alliés des Medici.

« Peut-on mourir d’art ? ». Ces mots sont ceux de Stendhal à la sortie de l’église Santa Crosse. Cette ivresse, ce trouble ressenti par l’écrivain face aux beautés florentines a donné son nom au symptôme. Depuis, chaque année, une dizaine de personnes sont victimes de réactions irraisonnées devant le David de Michelangelo, le Bacchus du Caravaggio ou le Printemps de Botticelli. D’ailleurs, l’hôpital Santa Angela Nuova recense ces cas de souffrance psychique face aux œuvres d’art…

Autant il Magnifico était tout-puissant, n’hésitant pas à écraser ses nombreux ennemis sans états d’âme, autant son fils Piero li Sfortunato était décrit par ses concitoyens comme un souverain médiocre. Il était la cible de pamphlets violents contre les Medici par le moine prédicateur Savonarole, qui reprochait sa corruption à cette famille régnante…

Malheureuse ! Porter des vêtements d’homme est un délit passible de la peine capitale !  Avec cette culture de l’espionnage et de la délation qui s’installe, l’époque n’est plus à la tolérance.

A sa base reposaient les masques, les fausses barbes, les perruques et postiches, les vêtements carnavalesques. Au-dessus, venaient les livres interdits de poètes jugés dépravés, la prose profane de Boccace et les vers immoraux de Pétrarque. Tous les ouvrages non religieux, parmi lesquels les auteurs licencieux, mais aussi les manuscrits de l’antiquité, d’Ovide ou d’Anacréon d’une valeur inestimable. Ensuite, les ornements et ustensiles de toilette des femmes…

Lu en juillet 2021

Publié dans Art, Littérature française

« Le parfum des fleurs la nuit » de Leïla Slimani

J’apprécie beaucoup la série « Une nuit au musée », que j’ai commencé à suivre avec Lydie Salvayre, et sa confrontation avec « L’homme qui marche » de Giacometti, œuvre que me fascine depuis toujours : ensuite, j’ai lu tous les autres livres de la série. Il était donc évident que je ne pouvais que me laisser tenter par celui-ci :

Résumé de l’éditeur :

Comme un écrivain qui pense que « toute audace véritable vient de l’intérieur », Leïla Slimani n’aime pas sortir de chez elle, et préfère la solitude à la distraction. Pourquoi alors accepter cette proposition d’une nuit blanche à la pointe de la Douane, à Venise, dans les collections d’art de la Fondation Pinault, qui ne lui parlent guère ?


Autour de cette « impossibilité » d’un livre, avec un art subtil de digresser dans la nuit vénitienne, Leila Slimani nous parle d’elle, de l’enfermement, du mouvement, du voyage, de l’intimité, de l’identité, de l’entre-deux, entre Orient et Occident, où elle navigue et chaloupe, comme Venise à la pointe de la Douane, comme la cité sur pilotis vouée à la destruction et à la beauté, s’enrichissant et empruntant, silencieuse et raconteuse à la fois.


C’est une confession discrète, où l’auteure parle de son père jadis emprisonné, mais c’est une confession pudique, qui n’appuie jamais, légère, grave, toujours à sa juste place : « Écrire, c’est jouer avec le silence, c’est dire, de manière détournée, des secrets indicibles dans la vie réelle ». 
 
C’est aussi un livre, intense, éclairé de l’intérieur, sur la disparition du beau, et donc sur l’urgence d’en jouir, la splendeur de l’éphémère. Leila Slimani cite Duras : « Écrire, c’est ça aussi, sans doute, c’est effacer. Remplacer. » Au petit matin, l’auteure, réveillée et consciente, sort de l’édifice comme d’un rêve, et il ne reste plus rien de cette nuit que le parfum des fleurs. Et un livre. 

Ce que j’en pense :

Leïla Slimani est invitée à passer la nuit à la Douane de mer, à Venise, où se tient l’exposition Luogo e Segni (Lieu et signes) qui rassemblent les œuvres d’artistes contemporains. Elle a accepté car elle était en panne d’inspiration et puis il s’agissait quand même de la Sérénissime. Mais, elle n’apprécie pas l’art contemporain qu’elle trouve trop élitiste.

Elle se sent prisonnière des lieux, des œuvres, et surtout illégitime. Elle passe en revue les œuvres, pour tenter de les apprivoiser, sinon les aimer et cela fait remonter d’autres réflexions sur la mort, sur les souvenirs qui remontent, sur le paradis perdu du Maroc, l’exil :

« Il suffit que je ferme les yeux pour me souvenir de ce parfum entêtant et sucré. Les larmes me montent aux paupières. Les voilà, mes revenants. La voilà, l’odeur du pays de l’enfance, disparu, englouti. Je m’appelle la nuit. Tel est le sens de mon prénom Leïla en arabe »

L’auteure nous parle sa passion pour la littérature depuis l’enfance, ce qu’elle lui procurait alors, ce qu’elle doit être, racontant l’angoisse de la page blanche, de la panne d’inspiration qui ont fini par la conduire à accepter cette nuit au musée.

Il faut arriver à faire remonter les souvenirs personnels et les affects qui leur sont rattachés pour que l’inspiration ne se dérobe plus. Mais, il faut aussi de la discipline, ce qui implique de s’isoler dans autres et le corollaire : la misanthropie qui peut passer pour du snobisme et décevoir ainsi les autres.

L’enfermement dans le musée évoque pour elle l’enfermement dans une culture, dans une famille, mais aussi la prison derrière les barreaux. Ne pas se sentir à l’aise dans ce musée, provoque une certaine peur, un doute sur la légitimité, miroir de ce qu’elle a pu vivre plus jeune.

Elle s’interroge également sur le rôle de l’artiste : empêcher l’oubli, laisser une trace, donner vie au souvenir, repousser le mort, tendre à l’immortalité…La beauté disparaît elle quand une œuvre est détruite ou abimée ? L’auteure nous livre au passage une très jolie phrase sur l’incendie de Notre-Dame :

« Je me dis que Notre-Dame s’est peut-être suicidée. Épuisée, lessivée face à tous ceux qui veulent la consommer, elle s’est immolée par le feu. Notre-Dame est morte d’avoir été trop vue, de n’être devenue rien d’autre qu’un objet touristique à consommer. »

Cette réflexion entraîne une digression vers le religieux et le laïc, sans trop s’appesantir, pour revenir à la sagesse et le paraître avec un passage étoffé sur Marilyn que j’ai beaucoup aimé.

Leïla Slimani approfondit cette notion d’enfermement, de huis-clos pour revenir sur son père. Elle l’évoque, de fort belle manière, ce père, ses relations avec lui, l’exil, la transmission, les accusations portées contre lui, sa mort et la manière dont la mort est considérée dans la religion, Islam en particulier, avec l’importance de la notion de destin de résignation, de fatalité, pour accepter la mort et le sort en général.

J’aime beaucoup cette série « une nuit au musée » avec une petite préférence pour Lydie Salvayre et l’homme qui marche et Leonor de Recondo qui m’a transmis son amour pour El Greco. Mais celui-ci est très intense aussi, même si parfois Leïla Slimani nous noie par l’intensité et la labilité de sa réflexion : elle veut dire beaucoup de choses et il faut suivre son raisonnement.

Je n’ai lu que « Une chanson douce » de l’auteure, qui m’a bien plu, et j’ai eu du plaisir à retrouver sa plume. Je voulais lire « Le pays des autres » mais vous connaissez l’état de ma PAL…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de continuer à explorer cette série des nuits au musée et suivre les pas de l’auteure, pieds nus dans le musée.

#Leparfumdesfleurslanuit #NetGalleyFrance

9/10

L’auteure :

Leïla Slimani est née en 1981. Elle est l’auteure de trois romans parus aux éditions Gallimard, Dans le jardin de l’ogre, Chanson douce, qui a obtenu le prix Goncourt 2016 et le Grand Prix des lectrices du magazine Elle 2017, et Le pays des autres.

Extraits :

Inutile de préciser que j’ai pris énormément de notes durant cette lecture, alors le choix des extraits a été très difficile, cela m’a pris presque plus de temps que la rédaction de la chronique elle-même.

La première règle quand on veut écrire un roman, c’est de dire non. Non je ne viendrai pas boire un verre. Non, je ne peux pas garder mon neveu malade…

… Dire non et passer pour misanthrope, arrogant, maladivement solidaire. Ériger autour de loi un mur de refus contre lequel toutes les sollicitations vendront se fracasser.

Ma vie toute entière est dictée par des « je dois ». Je dois me taire. Je dois me concentrer. Je dois rester assise. Je dois résister à mes envies. Écrire, c’est s’entraver, mais de ces entraves naît la possibilité d’une liberté immense, vertigineuse.

Écrire, c’est découvrir la liberté de s’inventer soi-même et d’inventer le monde.

Sans doute est-ce un fantasme de romancier. Nous faisons tous des rêves de cloître, de chambre à soi où nous serions à la fois les captifs et les geôliers.

L’écriture est un combat pour l’immobilité, pour la concentration. Un combat physique où il faut mater, sans cesse, le désir de vivre et celui d’être heureux.

Les appartements, ici, sont mis en location pour les voyageurs de passage. Ils sont vingt-huit millions chaque année. Les Vénitiens, eux, sont comme des Indiens dans une réserve, derniers témoins d’un monde en train de mourir sous leurs yeux.

Si je reste cloîtrée, si j’évite le dehors, c’est peut-être moins pour écrire qu’à cause de ma terreur. Souvent, je me suis demandée à quoi aurait ressemblé ma vie, si je n’avais pas eu peur. Si j’avais été une intrépide, une courageuse, une aventurière capable d’affronter les dangers.

Dans ce musée, je n’ai pas peur, mais je me sens mal à l’aise gourde. Je vois bien que je dérange, que je n’ai pas être-là…

… Mais je suis là, témoin gênant, présence encombrante et pataude, et la grande parade nocturne ne peut pas avoir lieu.

Enfant, je n’ai jamais visité une exposition et le milieu de l’art me paraissait réservé à une élite, celle d’un autre monde.

Marcel Duchamp disait que c’est le regardeur qui fait l’œuvre d’art. Si on le suit, ce n’est pas l’œuvre qui n’est pas bonne ni intéressante. C’est le regardeur qui ne sait pas regarder.

Je n’ai pas peur de la mort. La mort n’est rien d’autre qu’une solitude aboutie, entière, absolue. C’est la fin des conflits et des malentendus. C’est le retour, aussi, à la vérité des choses, au dénuement.

Parce qu’il m’était interdit, le mouvement est devenu pour moi synonyme de liberté. S’émanciper, c’était fuir, sortir de cette prison qu’était la maison. Ne parle-t-on pas de « cellule familiale » ? Je ne voulais pas devenir une « femme d’intérieur ».

A présent, seule et pieds nus dans ce musée, je me demande pourquoi j’ai tant voulu être enfermée ici. Comment la féministe, la militante, l’écrivain que j’aspire à être, peut-elle fantasmer de quatre murs et d’une porte bien fermée.

J’adore visiter des appartements d’écrivains ou de gens que j’admire. J’ai pleuré en voyant le samovar de Dostoïevski, la mèche de cheveux de Pouchkine ou le bureau de Victor Hugo.

Peut-être est-ce cela la mission de l’artiste ? Exhumer, arracher à l’oubli, établir ce dialogue diabolique entre le passé et le présent. Refuser l’ensevelissement.

Il m’arrive de penser que, face à la disparition du religieux ou à son dévoiement par des esprits obscurantistes, la littérature peut tenir lieu de parole sacrée.

Comme l’écrit Kundera, « l’homme moderne triche ». Il ne veut pas regarder la mort en face et fait semblant de croire que les choses dureront, qu’il y a une place pour l’éternité. Nos sociétés, qui vénèrent le « principe de précaution », « le risque zéro » détestent le hasard car il vient briser nos rêves de contrôle. La littérature, au contraire, chérit les cicatrices, les traces de l’accident, les malheurs incompréhensibles, les douleurs injustes.

Marilyn est filmée comme un objet, sublime et provocant. Et, je me disais que cela devait être terrible, parfois, de ne pas pouvoir être invisible. D’être haïe par des femmes, désirée par des hommes, jamais prise au sérieux.

Marilyn, qui fut la femme offerte par excellence, a été dévorée par les autres. Elle ne s’appartenait pas ; elle était la propriété de la foule…

… A-t-elle jamais été autre chose qu’un fantôme ? A-t-elle vraiment existé ?

En mourant, mon père m’a contraint à le venger. Il m’a interdit toute paresse, toute tiédeur. Il a posé ses mains sur mon dos, et il m’a poussée dans le vide, comme les pères qui craignent que leurs enfants soient lâches ou peureux.

Lu en mai-juin 2021

Publié dans Art, Littérature française

« Le Baiser » de Sophie Brocas

Encore un petit détour dans le domaine de l’art, particulièrement la sculpture,  aujourd’hui avec ce livre:

 

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Camille a toujours exercé son métier d’avocate avec sérieux, mais sans grande passion. Jusqu’au jour où on lui confie une affaire inhabituelle : identifier le propriétaire d’une sculpture de Brancusi, Le Baiser, scellée sur la tombe d’une inconnue au cimetière du Montparnasse. Pour déterminer à qui appartient cette œuvre, il lui faudra suivre la destinée d’une jeune exilée russe qui a trouvé refuge à Paris en 1910. En rupture avec sa famille, Tania s’est liée à l’avant-garde artistique et a fait la rencontre d’un sculpteur roumain, Constantin Brancusi. Avec lui elle découvre la vie de bohème. Cent ans plus tard, élucider les raisons de sa mort devient pour Camille un combat personnel : rendre sa dignité à une femme libre, injustement mise au ban de la société. Avec ce portrait vibrant de deux femmes en quête de justice et d’indépendance, Le Baiser questionne aussi le statut des œuvres d’art, éternelles propriétés marchandes, qui sont pourtant le patrimoine commun de l’humanité.

 

 

Ce que j’en pense

 

L’auteure nous prévient : elle a créé une œuvre imaginaire sans lien avec la réalité ! Et pourtant ce récit va nous transporter…

Au centre de l’histoire, on a une sculpture de Constantin Brancusi, « Le Baiser », que l’artiste a sculptée en 1910, pour la placer au cimetière Montparnasse, sur la tombe de Tatiana Rachewskaïa, jeune aristocrate russe, née à Kiev le 6 avril 1887, en exil à Paris,  qui s’est tragiquement suicidée.

Le récit alterne d’un côté le journal de Tatiana, alias Tania, ses études de médecine, son travail avec un médecin roumain qui la présente à Brancusi, dont elle devient le modèle, et dont elle tombe amoureuse et de l’autre, en 2017, l’histoire d’une avocate, Camille Ravani, bien intégrée dans un cabinet très côté, où elle gagne bien sa vie, quitte à perdre de vue l’essentiel. Son voisin, directeur des cimetières de la Ville de Paris, lui demande de s’intéresser à une sculpture, qu’un acquéreur récent de la tombe veut desceller, car Brancusi a la côte… Des millions sont en jeu…

Tania a suivi la révolte des ouvriers, des paysans, en 1905. Elle a participé à la manifestation de janvier 1905, le tristement fameux dimanche rouge, où la troupe a chargé, et un homme s’est écroulé devant elle pour mourir entre ses bras. Sa mère a préféré l’envoyer à Paris, car elle était trop proche des idées révolutionnaires, alors que toute sa famille voue un culte sans faille au Tsar, Nicolas II, représentant de Dieu sur terre !

« Maman savait très bien que cette tante venimeuse me chaperonnerait de près lorsqu’elle m’a expédiée à Paris. »

Tania s’intéresse aux droits de la femme, aux féministes de l’époque, aux ouvriers qui souffrent, dans des conditions inhumaines. Sa tante, chaperon rigide qui la met pratiquement sous clef, veut lui trouver un mari, car le destin d’une jeune aristocrate est fixé d’avance : un beau mariage, puis tenir la maison, s’occuper des enfants… Très loin donc des aspirations de la jeune femme.

Tania va donc mentir, pour rencontrer ses amis russes de la faculté, son amie Marthe, ou Brancusi qui lui, est marié avec son art. Y a-t-il vraiment une place pour elle dans la vie de cet homme ? Est-il amoureux d’elle ou la considère-t-il seulement comme sa muse?

Camille, dont le vrai prénom est Venus (on imagine les moqueries à l’école !), a un travail, elle est indépendante financièrement, mais seule, et tient son corps à distance, avec ses tenues austères, et son éternelle queue de cheval. Ce dossier va lui faire prendre conscience de ce qu’elle veut vraiment. En 2017, elle n’est guère plus libre que Tania, ce ne sont pas les mêmes verrous, ils sont plus psychologiques, mais leurs histoires se répondent.

Elle ne va pas hésiter, prendre des jours de congés, (choquant dans ce cabinet où l’on ne pense qu’au travail!) pour aller visiter, le cimetière, rencontrer les personnes qu’il faut au Ministère, se rendre au Maroc ou en Roumanie à la recherche de ceux qui veulent récupérer à tout prix cette sculpture…

Brancusi ne nous apparaît pas sous son meilleur jour, il vit pour son art, est marié à la sculpture, et n’a pas forcément envie d’être adulte, alors qu’il est plus âgé que Tania. On rencontre ses amis, le Douanier Rousseau, Matisse, Erik Satie, Modigliani, Man Ray, Soutine, entre autres, le milieu artistique de ce début de XXe siècle qui est passionnant, foisonnant d’idées.

J’aime assez son travail, même s’il n’est pas un de mes artistes préférés. J’aurais bien aimé aller voir cette sculpture sur la tombe de Tania, mais elle est entièrement recouverte, inaccessible au passant, car il y a vraiment un litige à son sujet : Brancusi a légué son œuvre à la France, ce qui n’est pas du goût de la Roumanie…

Sophie Brocas évoque aussi l’art, en lui-même : à qui appartient une sculpture ? doit-on la protéger ? Qu’en est-il de la création ? Surtout quand elle tombe dans le domaine public ?

« Car l’œuvre d’art, dès lors qu’elle est originale, est considérée comme le réceptacle, le tabernacle, le creuset de la personnalité de l’auteur. Cette parcelle créatrice exprimée par l’artiste vient se ficher, s’abriter, s’encastrer dans l’œuvre. Voilà pourquoi celle-ci mérite d’être protégée. »

Ce roman m’a beaucoup plu, car on baigne dans l’univers artistique, le statut de la femme alors qu’un siècle sépare Tania de Camille, la quête de la liberté. J’avoue une nette préférence pour Tania, car je retrouve en elle les destins de ces émigrés russes qui me plaisent tant, et surtout, elle me fait penser à Anna Karénine, le roman de Tolstoï que j’adore, dans ses questionnements, son choix de quitter un milieu sécurisant mais qui lui pèse.

Cerise sur le gâteau : Tolstoï est le grand-oncle de Tania, pestiféré, car sa famille ne lui pardonne pas ses idées, il est un traître à son milieu d’origine ! On note aussi dans la famille de Camille, un oncle artiste qui a refusé d’hériter de la ferme pour se consacrer à son art !

Bonne pioche encore avec ce roman découvert grâce à NetGalley et aux éditions Julliard !

#LeBaiser #NetGalleyFrance

 

 

Pour en savoir plus:

 

Sur l’histoire de Tatiana:

https://www.lexpress.fr/actualite/brancusi-la-suicidee-le-baiser-et-les-millions_2055484.html

 

Sur l’histoire de la sculpture:

http://www.lefigaro.fr/culture/encheres/2019/02/13/03016-20190213ARTFIG00163-brancusi-le-baiser-du-cimetiere-montparnasse-va-t-il-enfin-etre-vendu-aux-encheres.php

 

 

Extraits

 

 

Qu’est-ce que l’ordre de Tante ?

La dévotion au Tsar et à Dieu qui l’a choisi. L’admiration révérencieuse de la maison des Romanov. Que certains d’entre eux soient des fous ou même des vicieux, qu’importe, pourvu qu’ils soient nés Romanov.

 

Je ne veux pas de cette libération. Je refuse ce marchandage. Jamais, je n’accepterai de passe de la tutelle de Tante à celle d’un mari. Je ferai, quoi qu’il m’en coûte, un mariage d’amour ou je resterai sans bague au doigt, frappée de l’infamie des vieilles filles. Je l’ai juré.

 

Pour la petite fille que j’étais, ce grand-oncle était un scandale. Dans les récits de Maman, il formait une tache honteuse sur la réputation de notre clan.

 

Pour elle, il n’y avait rien à faire : s’appeler Vénus lorsqu’on se croit passive comme un cheval de trait, cela n’évoquerait jamais la splendeur, le charme, l’harmonie.

 

Ainsi donc, elle détestait son prénom au point de l’avoir renié. Elle s’en était accordé un autre, plus conforme à l’idée qu’elle faisait d’elle-même : Camille.

Camille, un prénom indéfini, mi-homme, mi-femme, qu’elle trouvait à la fois distingué et décontracté. Elle-même avait oublié d’où lui était venu cette invention.

 

Camille réalisa alors l’exil auquel on avait condamné Tatiana, rejetée dans le coin le plus septentrional du cimetière. Était-ce dû à l’infamie de son suicide ? était-ce par honte de cette sépulture ? Camille n’aima pas ce bannissement.

 

Ce sont les mesures antijuives adoptées par le Tsar et le numerus clausus des universités russes qui auraient poussé tant de jeunes aristocrates à se réfugier ici.

 

J’ai levé un voile et, désormais, je contemple d’un regard enfin affranchi la totalité de la puissante machination sociale par laquelle les hommes qui fabriquent la loi, défendent les traditions qui se lèguent de génération en génération, assignent une place et un rôle à chacun. Je vois enfin tout ce qui conspire pour tenir les femmes au foyer.

 

Ce ne sont pas les larmes de l’orphelin qu’il veut montrer, c’est donner à comprendre la douleur de son âme. Ce n’est pas la plume soyeuse de l’oiseau qu’il veut représenter, c’est la liberté de son vol. Ce n’est pas le détail d’un visage qui l’obsède, c’est l’étincelle de l’esprit. Voilà ce que dit Brancusi.

 

Quel raffut ça a dû faire en 1910 ! Même aujourd’hui, tous nos bien-pensants seraient choqués si une œuvre érotique était déposée sur une tombe. La mort nous promet un éden certes, mais, attention, sans chair. Seulement des âmes en communion. Comme cela doit être ennuyeux à force !

 

Si les sculptures de Brancusi m’émeuvent par leur douceur et leur abandon, je ne ressens rien devant les toiles de Matisse. Si, peut-être une forme de gaieté. Qu’importe, je suis plongée au cœur d’une aventure inouïe : l’art moderne.

 

Vrai, les amis de mon artiste de génie sont tout aussi géniaux que lui. Et c’est un univers que je découvre à l’atelier.

 

Surtout Brancusi ne pontifiait pas lorsqu’il parlait de son travail. Il y avait chez cet homme la sagesse de la terre et la naïveté de l’enfance, tout un vocabulaire universel qui parlait à Camille.

 

 

 

Lu en avril 2019

Publié dans Art, Littérature enfantine

« Casse-Noisette »de Katy Flint

Je vous parle aujourd’hui, avec beaucoup de retard, d’un livre pour enfant que j’ai reçu dans le cadre d’une opération masse critique de Babelio avec :

 

casse-noisette de katy flint

 

Quatrième de couverture

 

Suis Clara dans une aventure magique avec cette adaptation du célèbre ballet-féerie.

Assiste à la bataille de Casse-Noisette contre le Roi des souris, voyage jusqu’au Royaume des Délices et fais la connaissance de la Fée Dragée…

A chaque page, appuie sur la note pour que l’histoire prenne vie sur la musique de Casse-noisette de Tchaïkovski. Puis retrouve les dix extraits musicaux expliqués à la fin de ton livre.

 

Ce que j’en pense

 

 

C’est la nuit de Noël et Clara attend les cadeaux de son oncle Drosselmeyer, fabricant de jouets, qui lui apporte entre autres un beau casse-noix en forme de Soldat. Ravie, elle casse une noisette avec le bel objet, mais son frère s’en empare et le casse…

Durant la nuit, Clara redescend près de la cheminée et des jouets et surprise, au douzième coup de minuit, les jouets s’animent et le casse-noisette devient un prince charmant. Dehors son oncle les attend avec un traineau et les emmène. Alors commence le spectacle…

A chaque page, en racontant l’histoire, on appuie sur une touche et retentissent quelques notes de la musique de Tchaïkovski. On retrouve « La danse des mirlitons » ou « la valse des flocons de neige » ou encore « la danse de la fée Dragée »

Les dessins sont beaux et l’idée en elle-même est géniale, d’autant plus qu’à la fin l’auteur propose une petite révision : tous les extraits sont présents et l’enfant doit associer l’extrait au moment de l’histoire…

Un cadeau qui m’aurait bien plu quand j’étais gamine…

Seul petit hic : il faut appuyer très fort sur les touches pour entendre l’extrait, au début je pensais qu’il y avait un problème avec les piles…

Encore mille mercis à Babelio et aux éditions Hatier jeunesse qui m’ont permis de découvrir de bel ouvrage.

 

Lu en janvier 2019

Publié dans Art

« Le livre des couleurs » de Abraao ben Judah ibn Hayyim

Je vous parle aujourd’hui d’un livre splendide découvert dans le cadre de l’opération Masse critique de décembre dernier :

 Le livre des couleurs de Abraao ben Judah ibn Hayyim

 

Quatrième de couverture

C’est en 1462 – et non en 1262 comme on le croyait jusqu’ici – qu’est confectionné Le Livre des couleurs (O livro de como se fazem as cores). Il a pour auteur un juif portugais, maître imprimeur, maître teinturier et, surtout, maître enlumineur : Abraao ben Judah ibn Hayyim, marrane exilé en Italie pour échapper aux persécutions de l’Inquisition. Son traité, rédigé en judéo-portugais et transcrit en caractères hébraïques, est d’une importance capitale pour l’histoire et la pratique de l’enluminure à la fin du Moyen Age.
Mais il est aussi riche d’enseignements pour les enlumineurs d’aujourd’hui, comme Michel Larroche, qui offre ici une première traduction française de ce texte réédité, nouvellement daté et dûment annoté par un praticien de haut niveau.

 

Ce que j’en pense

Dans ce livre, Michel Larroche nous propose plusieurs étapes avant de nous donner accès au texte écrit par Abraao ben Judah ibn Hayyim.

Dans un premier temps, il nous livre toute son étude afin de dater au mieux le manuscrit. Le seul indice de départ est : 22 les deux chiffres notés par Abraao ben Judah ibn Hayyim. Il s’agit d’une année selon le calendrier juif mais laquelle ?

Pour cela il va rechercher tous les textes avec une référence à l’auteur, suivant ses traces de Loulé (Portugal) puis en Italie où il s’est réfugié après l’expulsion des juifs.

En ce qui concerne les textes retrouvés, il étudie le filigrane des documents (les croix et les couronnes utilisées à l’époque) ainsi que la numismatique (doublon d’or frappé au Portugal, écu d’or, florin d’Aragon)… Au fur et à mesure, la datation se précise et on aboutit ainsi à l’année 1462, c’est-à-dire : 5222 du calendrier hébraïque.

On se heurte au passage au plurilinguisme de  Abraao ben Judah ibn Hayyim, Marrane   (juif portugais) qui, en danger à l’époque, a mélangé  « la langue de base (un portugais archaïque transcrit en caractères hébraïques) des mots d’origine arabe ainsi que deux expressions d’origine italienne (appartenant probablement au dialecte vénitien) » P 30

D’autre part, le texte semble avoir été écrit en partie par l’auteur et en partie retranscrit par des scribes.

Ensuite, Michel Larroche va approfondir la nature et l’originalité des couleurs, selon la même méthode extrêmement rigoureuse, ainsi que l’attention portée par le calligraphe aux couleurs des encres qu’il utilise,  avant de nous proposer le texte dans son intégralité, la page de gauche écrite en portugais, celle de droite en français.

Abraao ben Judah ibn Hayyim nous livre ainsi ses secrets pour aboutir à des couleurs qui sont pour certaines à couper le souffle, tel le vert d’iris, dite vert-de-lys ou le bleu azurite appelé bleu des montagnes que j’ai beaucoup aimé dans les enluminures proposées par Michel Larroche qui sont magnifiques.

J’ai été frappée par le nombre de recettes qui utilisent l’urine humaine, mais aussi les sarments de vigne et le terme recette est très approprié car l’auteur propose un mode de cuisson : sur les braises (« asado ») pour l’utilisation de l’urine…

J’ai pris un plaisir à déguster ce beau livre, car il faut s’imprégner du raisonnement de Michel Larroche qui a fait un travail extraordinaire, entrant dans les détails pour exposer les manières de faire les compositions, nous proposant des tableaux, sans oublier la bibliographie qu’il nous fournit;  donc cela prend du temps pour assimiler…

Ce livre a un autre intérêt pour moi, sur le plan personnel : Abraao ben Judah ibn Hayyim est originaire de Loulé, la ville natale de mon mari, ce qui me donne l’occasion d’approfondir mes connaissances sur le Portugal, son histoire et l’exil forcé des Marranes  et aussi le texte en portugais que je vais étudier tranquillement….

Je remercie vivement Babelio et les éditions PUM qui m’ont fait un très beau cadeau de Noël !

Je voulais  faire partager mon enthousiasme avec 2 enluminures que j’ai scannées, mais c’était de piètre qualité donc j’ai  dû renoncer…

Pour se faire une idée:  http://www.atelierdunoblecarmin.fr/pub.php

 

L’auteur

Abraao ben Judah ibn Hayyim, marrane exilé en Italie pour échapper aux persécutions de l’Inquisition, était un juif portugais, maître imprimeur, maître teinturier et, surtout, maître enlumineur. Son traité, rédigé en judéo-portugais et transcrit en caractères hébraïques, est d’une importance capitale pour l’histoire et la pratique de l’enluminure à la fin du Moyen Age.

Calligraphe-enlumineur et chercheur, Michel Larroche se passionne pour les manuscrits médiévaux à peinture. Il concentre plus spécialement ses recherches sur les recettes et techniques de fabrication des couleurs qu’il fait renaître à travers des enluminures personnelles.

 

Extraits

 

Chapitre 8 : « Pour faire du rose »

Prends 1 once de bois brésil fin, râpe-le finement et mets-le de côté. Prends ensuite 1/4d’once de pierre d’alun et le poids de 2 deniers de blanc de plomb, pile le tout dans un mortier et mets-le de côté. Puis, verse le bois brésil dans un écuelle et ajoute les autres poudres au bois brésil. Verse dessus de l’urine jusqu’à recouvrir le tout, et laisse reposer 3 jours pleins, en remuant cependant avec un bâton 5 ou 6 fois par jour. Ensuite, filtre le contenu à travers un tissu de lin au-dessus d’un récipient en craie (ou en calcaire tendre). Laisse la craie boire le liquide : quand ce sera sec, racle-le soigneusement avec une spatule. Garde-le à l’abri de l’air, et quand tu voudras t’en servir, écrase-le avec de l’eau gommée.

 

Chapitre 45 : « Un autre vert »

Si tu veux faire un beau vert, prends des iris bleu-vert, prends de l’eau d’alun, trempes les linges dans l’alun, puis dans le jus des iris comme pour le tournesol avec l’urine.

 

 

Lu en décembre 2017