Publié dans Environnement écologie, Essai, Nature

« Naturel, pour le meilleur et pour le reste » de Marie Drucker et Sidonie Bonnec

Petit détour, aujourd’hui, par l’écologie, le naturel, le bio dans notre vie de tous les jours avec ce livre :

Résumé de l’éditeur :

« Comme vous, nous sommes assaillies tous les jours d’informations et d’alertes : attention, il y a des perturbateurs endocriniens dans notre gel douche, du mercure dans le poisson, des composés organiques volatils dans nos meubles… C’est vertigineux ! Comme vous, nous sommes inquiètes et souhaitons le meilleur pour notre famille et pour nous. Mais comme vous, nous étions… paumées !
Alors, depuis quelques années, nous enquêtons pour vivre et consommer le plus naturellement et simplement possible. Naturel pour le meilleur et pour le reste, c’est un guide pour prendre soin de soi sans faire de mal à la planète… Alimentation, beauté, maison, enfants et animaux de compagnie, nous vous donnons nos conseils et nos coups de cœur.
Comme dans notre précédent guide – Maman pour le meilleur et pour le reste – nous ne prétendons pas être exhaustives ni parfaites (c’est aussi pour ça que vous nous aimez !). Mais ce guide a été conçu avec l’aide de spécialistes, de médecins et de chercheurs.
On a pensé à tout, maintenant, pensez à vous ! »
Sidonie Bonnec et Marie Drucker

Ce que j’en pense :

Les auteures nous proposent un guide pour s’y retrouver dans ce qu’on appelle « le naturel ».

Pour ce faire, elles évoquent en premier lieu l’alimentation, la différence entre le bio, le local, les valeurs nutritives, les critères de la classification Nutriscore, les traitements reçus par les produits qu’on met dans nos assiettes, la manière d’éplucher nos légumes, fruits, les régimes à la mode, du végétarisme à la culture Végan en passant par le végétalisme, le régime sans gluten et bien-sûr comment ne pas devenir orthorexique quand on approfondit…

Puis, elles abordent les produits d’hygiène, du savon en passant par le gel douche ou le dentifrice (mais aussi le shampoing) en pain, en fournissant les recettes, sites internet pour tout faire soi-même du produit pour la douche à la lessive et aux produits pour nettoyer les sols…

Ensuite on enchaîne avec les produits pour enfants, « crèmes solaires » et comment les substituer par des produits plus sains… et on n’oublie pas nos animaux préférés…

Pour être honnête, je me suis intéressée surtout à tout ce qui concerne l’alimentation, je n’ai pas appris grand-chose car je suis prudente depuis longtemps sur ce qui va aller dans mon assiette, donc je maîtrise bien la théorie, la diététique en général, sans tomber dans les régimes farfelus, et en essayant de ne pas sombrer dans l’orthorexie justement, car à force de lire les compositions à la loupe, on finit par éliminer beaucoup de choses et ne faire confiance qu’à son potager…

En ce qui concerne les produits d’entretien et l’hygiène corporelle ou la cosmétologie, j’utilise des produits bio, ou des produits spécifiques prescrits par ma dermatologue, mais, dans emportée par l’enthousiasme écolo version Greta, j’ai acheté savon noir, bicarbonate etc. pour faire mon produit pour la lessive et… ça traîne dans la buanderie… Je me contente d’utiliser le vinaigre blanc avec quelques gouttes d’huile essentielle d’ylang-ylang comme adoucissant dans la machine ou comme produit de base pour le nettoyage…. Pour les sols c’est plus simple…

J’ai découvert au passage les vertus de l’étamine de lys pour les mites (avec les produits bio en vrac, on est obligé de cohabiter avec ces dames !)  Ou la terre de diatomée pour les pucerons par exemple.

J’ai apprécié les petits tableaux récapitulatifs, les conseils de sites internet ou d’applications, les adresses pour des produits locaux, car cela ajoute un côté ludique à l’ouvrage, sans oublier les jeux de couleurs ou de polices.

Quel que soit le thème abordé : du pain au café en passant par les lingettes ou le papier WC, les auteures nous proposent une alternative naturelle, l’endroit où l’on peut les trouver et leurs coups de cœur, ce qui peut donner des idées ou constituer simplement des rappels.

Ce livre est agréable à consulter car c’est une synthèse de choses que l’on sait le plus souvent, mais comme c’est didactique, on peut y retourner quand on veut, et de surcroît, les auteures nous proposent les avis de spécialistes, de tout bord, pour étayer leurs démonstrations.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Fayard qui m’ont permis de découvrir ce livre et de connaître le travail de Marie Drucker et Sidonie Bonnec qui ont déjà concocter un opus du même style sur le rôle de la mère…

J’insiste sur le côté ludique et pratique du livre, on peut l’ouvrir à la page qui nous intéresse et picorer et les auteures étrillent gentiment au passage, certaines dérives de la société de consommation, comme par exemple, l’achat de papier toilette blanc …

Petit bémol : il m’a été impossible de lire la version e-book car il fallait passer par un site pour e-pub et celui-ci débloque complètement (et de toute manière, il est difficile de lire les tableaux ou les illustrations), donc j’ai dû l’acheter… Entre une liseuse qui rend l’âme, et ADE qui fait des siennes, j’ai parfois l’impression que le sort s’acharne mais il faut s’accrocher, ce serait un comble de sombrer dans le complotisme…


#Naturelpourlemeilleuretpourlereste #NetGalleyFrance

8/10

Les auteures :

Marie Drucker présente le magazine « Infrarouge » tous les mardis soir sur France 2. Elle est également réalisatrice et productrice de documentaires et de fictions avec sa société No School Productions.

Sidonie Bonnec est journaliste. Tous les jours, elle anime « La curiosité est un vilain défaut » sur RTL, avec Thomas Hugues, et « Tout le monde a son mot à dire » sur France 2 avec Olivier Minne.

Extraits :

Attention !

Les fruits et légumes sont les aliments très touchés par les résidus de pesticides… Certaines catégories de pommes, poires ou pèches cumulent jusqu’à 36 traitements en moyenne. Une fois qu’on a dit ça et qu’on a bien flippé, qu’est-ce qu’on fait ?

On privilégie les fruits et les légumes bios, on réduit les intermédiaires, on déniche les producteurs « comme avant » que l’on connait et qui nous assurent la traçabilité et des produits sains. Et on mange de saison.

Café : le moulu s’oxyde plus vite, donc on préfère le café en grains. L’astuce qualité : privilégiez une forme ovale, il ne doit pas y avoir de brisures récurrentes et sa couleur ne doit pas être uniforme. Et les dosettes ? Certainement pas ! L’emballage le contamine avec des produits chimiques.

Lu en juillet 2020

Publié dans Essai, Musique

« L’âme du musicien » de Fabienne Kandala

Je vous parle aujourd’hui d’un livre dont la lecture autant que ma chronique, m’auront donné du fil à retordre, mais le jeu valait la chandelle, du moins je le crois :

Quatrième de couverture :

Comment l’interprète du XXIe siècle peut-il résister à la logique économique et à la technologie qui se sont emparées de l’art musical ? Le chemin de la transcendance apporte-t-il une réponse ?

Ce livre s’adresse à tous les musiciens professionnels et amateurs, aux mélomanes avertis ou non, et à tous ceux qui cherchent à comprendre l’essence de la musique.

Ce que j’en pense :

J’ai choisi ce livre parce que le titre me plaisait, lors de la dernière opération « masse critique » de Babelio, un peu par défaut, mais comme je suis d’un naturel curieux et mélomane…

A la deuxième page de l’introduction, j’ai sauté au plafond en lisant cette phrase :

« Le monde nouveau qui se profile est celui des machines, des cyborgs. Il ne sera plus nécessaire de faire un long et fastidieux apprentissage pour devenir musicien. Des pianos connectés, tel le Spirio de Steinway & Sons sont programmés pour reproduire les moindres subtilités les interprétations des plus grands pianistes… »

Inutile de dire que j’ai fait alors un énorme blocage et laissé le livre en plan, allant y jeter un coup d’œil de temps en temps et maudissant le monde de l’intelligence artificielle ! et pourtant, le sous-titre était prometteur: « à la recherche de la transcendance chez le pianiste ».

De surcroît, l’auteure insiste sur le côté technique, la dextérité en gros, de l’exécution d’une partition, encore un blocage à l’horizon. Mais, je déteste ne pas aller au bout du livre même s’il me prend à rebrousse-poil, j’ai repensé aux compositeurs et aux interprètes que j’aime et j’ai continué et je ne le regrette pas du tout.

Fabienne Kandala nous présente vingt pianistes qu’elle a tous rencontrée, douze hommes et huit femmes, de toute nationalité. Après un topo sur leur parcours, elle nous propose un entretien, en leur posant la question de la transcendance dans leur art.

Chacun raconte sa manière de concevoir le ressenti lors de l’interprétation d’une œuvre et les moments de pur bonheur qu’ils ont pu ressentir, certains parlent d’expérience mystique, du divin ou simplement de spiritualité. Tous dénoncent l’enseignement actuel, qui est axé uniquement sur la pratique, la virtuosité, le côté technique ce qui se traduit pour certains jeunes musiciens préparant les concours, par des heures de travail, mais l’émotion n’est pas là. Et certains finissent par renoncer à l’exercice du métier qu’ils ont choisi, car ils ont perdu l’essentiel en route.

L’auteure nous livre ainsi une belle réflexion sur le « faire » et « l’être », pour certains, jouer n’est pas exécuter la sonate ou le concerto du compositeur, mais être le compositeur, ou être en osmose avec lui. Certains expliquent avoir joué en union avec lui, notamment dans les moments de stress, ou encore l’importance des bis car il se produit un lâcher-prise total, l’œuvre ayant été bien exécutée pendant le programme…

On retrouve au passage des pianistes de génie, cité notamment par Aquiles Delle Vigne, italo-argentin : Rubinstein, Claudio Arrau, Sviatoslav Richter, Wilhelm Kempff, qui « vivaient leur musique », pour lesquels la virtuosité n’occupait pas la première place. (Nostalgique du grand échiquier de Jacques Chancel, je garde des souvenirs éblouis de certains d’entre d’eux !)

Certains sont durs dans leur propos, telle Elizabeth Leonskaja pour qui

« s’ils (les musiciens) ne peuvent transmettre le message nécessaire aux auditeurs, leur perfection technique est vide de sens »

Il y a aussi des phrases très fortes, telle celle de Neuhauss :

« ne cherchez pas vous-mêmes dans la musique, mais trouvez la musique en vous-même. »

ou encore celle d’Elizabeth Sombart, pianiste française contemporaine :

« Le concert est réussi lorsque l’homme et le divin auront joué à quatre mains, lorsque « ça » écoute, « ça » joue avec moi. On vit alors ainsi : l’esprit agenouillé devenant serviteur. »

Ma préférence va à Miguel Angel Estrella, pianiste argentin, à Maria Joao Pires, Lisboète, et j’ai eu un coup de cœur pour le pianiste sud-coréen, Kun Woo Paik

A la fin des entretiens, Fabienne Kandala nous propose une synthèse extrêmement intéressante. Tout au long de cette lecture, j’ai eu envie de ressortir mes vieux vinyles, notamment une interprétation du premier concerto de Tchaïkovski par Richter, et mon ami Chopin

Il est inutile de préciser que je planche sur cette chronique depuis plusieurs jours et j’espère ne pas avoir été trop technique ou du moins trop rébarbative dans mon approche. Je l’ai écrite avec mes tripes, car j’aime énormément la musique classique, mélomane, mais pas musicienne pro, j’ai longtemps pratiqué le « piano à bretelles » alias « piano du pauvre » n’en déplaise à Mr Giscard d’Estaing, la clarinette et la guitare en dilettante… je pleure en écoutant Chopin, ou Beethoven, sans parler de Verdi dans un autre genre…

Un grand merci à Masse critique Babelio et aux éditions Chemins de traverse qui m’ont permis de découvrir ce livre d’une grande richesse ainsi que son auteure.

8/10

L’auteure :

Fabienne Kandala détient une Maîtrise en Musique-Interprétation (piano) de l’Université Laval (Québec) et le Diplôme d’État français de professeur de piano. Elle a étudié avec Marie-Jeanne Tchernoff, Arturo Nieto Durantes, Jean Boguet, Colette Fernier et Monique Deschaussées.

Elle a également étudié le chant. Elle joue en concert en tant que soliste, chambriste et elle est professeur au Conservatoire…

Extraits :

C’est ça être interprète. C’est être tout le temps à l’écoute des sensations du compositeur, mais pas de soi. Surtout, pas de « moi, j’ai ressenti cela. On peut tout de même puiser dans ce qu’on a vécu pour nous aider à interpréter. Pour cela il me faut une dimension spirituelle sous-jacente en tant qu’être humain. Colette Maze

La musique est une élévation de l’esprit une spiritualité sans se référer à un dogme ou à une religion. Tout cela n’empêche pas d’être fan de l’informatique. Tout revient à trouver un équilibre pour vivre dans ce monde. Pascal Rogé

Par exemple, certaines personnes donnent des concerts et enseignent, mais en évitant d’intégrer la dimension spirituelle dans leur enseignement, elles ne vont pas dans le sens de cette politique. Dans cent ans, elle est sûre que ce sera encore la même chose : il y ceux qui se destinent à être des « bijoux de collection » et les autres des « bijoux de pacotille ». Elizabeth Leonskaja (de nationalités soviétique et autrichienne)

Grâce à ce professeur qui me demandait tout le temps : « Que vois-tu là ? », j’ai compris que l’important n’était pas de jouer des notes, mais d’exprimer l’amour, l’émotion, la tendresse. La musique, c’est tout ça.  Miguel Angel Estrella.

Aujourd’hui, lorsque des jeunes étudient des concertos de Rachmaninov, iles écoutent les versions des concours. Si on leur dit d’écouter Rachmaninov lui-même, ils vous répondent que c’est « old fashion ». C’est quand même le compositeur qui joue ! Ils critiquent la version du compositeur et ils ne font pas ce qui est écrit dans la partition. Eugen Indjic

Je leur explique que nous vivons dans notre tête et que nous sommes trop préoccupés par l’idée de « faire ». Pourtant, dans quoi que ce soit, on ne peut rien faire si le corps vient en deuxième place. Le corps, c’est nous. C’est lui qui mène l’expérience d’éveil, que ce soit dans toute expérience de fusion avec l’Esprit, le Son, la Lumière, l’Univers. Toutes ces expériences viennent de la conscience corporelle. Maria Joao Pires

Notre travail n’est pas de jouer du piano. Interpréter, c’est une chose, mais CREER quelque chose avec la partition, c’est un niveau supérieur, différent. Vous savez, interpréter, tout le monde peut le faire. On apprend au conservatoire comment interpréter les compositeurs avec des connaissances…

… quand on est jeune, on n’a pas assez de connaissances et on répète, on répète et on devient une machine, une machine parfaite. Ce n’est pas vraiment de la musique, ni de la création. C’est pour cette raison que je n’aime pas le mot interpréter, ni exécution. Interpréter, c’est limité. On fait partie de la création d’une œuvre musicale…  Kun Woo Paik

Lu en juillet 2020

Publié dans Essai, littérature USA

« Meurtres à Atlanta » de James Baldwin

Je vous parle aujourd’hui d’un livre et d’un auteur dont j’ai suivi le combat, (tout comme celui de Malcolm X ou encore de Martin Luther King) pendant des années mais dont je n’avais encore rien lu.

Résumé de l’éditeur :

Entre 1979 et 1981, vingt-huit enfants, tous âgés entre 7 et 16 ans, tous noirs, tous issus de familles pauvres sont assassinés à Atlanta, Géorgie, dans le Sud profond des États-Unis.

En juin 1981, un Noir de 23 ans, Wayne Williams, est arrêté pour le meurtre de deux hommes. C’est le suspect idéal. Et c’est lui qui sera jugé, puis condamné à la prison à vie pour le meurtre des vingt-huit enfants, sans aucune preuve tangible.

Quand James Baldwin, qui s’est toujours senti du côté des plus faibles, est invité à écrire un livre sur les meurtres de ces enfants, il accepte. Après une enquête menée sur place, quatre ans après les événements, Baldwin ne conclut ni à la culpabilité de Williams, ni à son innocence. L’essentiel est ailleurs.

Le drame d’Atlanta agit en effet à la manière d’un révélateur et montre la limite des conquêtes du mouvement des droits civiques. Baldwin décrit une société déchirée par la haine et la peur, par la hantise raciale.

Trente-cinq ans après sa première publication, ce texte n’a rien perdu de sa force ni de sa modernité. Ni, tragiquement, de son actualité.

Ce que j’en pense :

En l’espace de deux ans, environ, vingt-huit enfants dont l’âge varie de 7 ou 16 ans, ont été assassinés. Le seul point commun : ils sont tous noirs, issus de familles pauvres. L’enquête piétine, on évoque au passage la main du Ku Klux Klan, dans cette ville du Sud, dont les dirigeants sont noirs. On n’envisage pas d’emblée que le tueur puisse être noir, jusqu’à ce que le FBI mette en évidence ce qu’il a appelé « un faisceau d’indices » et curieusement un homme noir est arrêté.

Mauvais endroit au mauvais moment ? il aurait été trouvé sur les lieux d’un des crimes mais pourquoi ? Tout ceci est un peu capillotracté car on va le juger en fait sur deux meurtres, en sous entendant qu’il est coupable des autres aussi, c’est tellement plus simple.

James Baldwin, appelé à se rendre à Atlanta va essayer de décortiquer l’histoire, en mettant en parallèle des notions fortes : les relations entre Blancs et Noirs, la déségrégation qui pour lui aurait été la solution plutôt que l’intégration. Il met en relation la pauvreté, qui est toujours dans les mêmes quartiers, et la manière dont ces enfants sont souvent dans la rue, car ils y sont mieux qu’à la maison, et non pour le plaisir de traîner la nuit.

Il pose la question de la culpabilité : est-on coupable d’office si l’on est noir ? est-ce que Wayne Williams est vraiment le meurtrier ou était-il temps de mettre un terme à ce drame pour calmer le jeu ? il est le coupable idéal car c’est un jeune homme peu agréable, arrogant, qui avait tendance à être violent avec ses parents : le mauvais garçon, qu’on n’a aucun scrupule à condamner d’office. (Même si d’autres meurtres ont été commis pendant son incarcération) …

Comment les jurés ont-ils peu le désigner coupable et le condamner sans véritable preuve ?Certes, je le répète, c’est le climat engendré par ces meurtres qui l’a conduit au banc des accusés. D’un point de vue judiciaire, il est accusé de deux assassinats. Et pourtant, il est présumé coupable de vingt-huit meurtres, pour lesquels il est jugé sans être inculpé !

James Baldwin revient, avec brio, sur l’esclavagisme, la manière dont s’est déroulée la période après l’abolition de l’esclavage, le poids de l’homme blanc dans l’exploitation des pauvres, les effets de la colonisation, la manière dont les différents présidents américains ont été élus, et sur quels critères, et surtout la manière dont ils ont envisagé le racisme et la lutte éventuelle à mener pour en venir à bout, dans ce pays où la violence est omniprésente et où les marchands d’armes sont tout puissants.

Il aborde aussi l’Afrique du Sud et l’Apartheid, et il n’aura pas eu la chance de connaître, de son vivant, Madiba président…

Autre question soulevée : les soldats noirs ont un comportement héroïque pendant les guerres, mais ils ne seront pas mieux considérés pour autant, ceci se retrouve aussi dans les guerres plus récentes (Afghanistan, Irak…) ils ont le droit de mourir en héros, mais s’ils reviennent ils doivent faire à nouveau profil bas, situation que l’on peut retrouver dans les pays colonisateurs.

Il évoque aussi la notion de communauté qui ne doit pas aboutir à une exclusion ou encore le fait que certains voudraient être des blancs et se comportent comme eux. Il compare aussi la situation à Harlem à celle d’Atlanta, rivant son clou au passage à « autant en emporte le vent » de Margaret Mitchell bien trop complaisante à ses yeux.

Petite parenthèse, il se vend encore plus d’armes actuellement pendant la pandémie de COVID 19 que d’habitude, car ce sont des produits de première nécessité (sic) et les gens ont besoin de se sentir en sécurité…

Il y a longtemps que je voulais me plonger dans un texte de James Baldwin et   je n’ai pas été déçue du voyage, sa démonstration est brillante, même si elle ne peut rien changer au cours des choses, l’affaire étant considérée comme résolue. Le raisonnement de l’auteur est brillant, même si on n’est pas toujours totalement en accord avec lui. Afin de ne pas trop divulgâcher, j’ai choisi de limiter ma chronique aux éléments du discours de l’auteur qui m’intéressaient le plus, mais il évoque beaucoup d’autres thèmes tout aussi passionnants les uns que les autres.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce livre qui est toujours terriblement d’actualité et n’a pas pris une ride trente-cinq après avoir été publié pour la première fois. C’est le genre de livre qu’il faut déguster en prenant son temps et dont je pourrais parler pendant des heures, alors un conseil : si ce n’est pas déjà fait, lisez-le !

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L’auteur :

Né le 02/08/1924 à Harlem et mort le 1er décembre 1987 à Saint-Paul de Vence, James Baldwin est un écrivain américain, auteur de romans, de nouvelles, de poésies, et on lui doit aussi des pièces de théâtre et des essais.

Son premier roman « La conversion » est une autobiographie. Ses essais explorent les distinctions raciales, « Chroniques d’un pays natal », ou sexuelles « La chambre de Giovanni » au sein des sociétés occidentales, notamment dans l’Amérique du milieu du XXe siècle.


Extraits :

À distance, on s’imagine aisément que l’on a saisi la logique des événements. Mais tant qu’elle n’est pas confrontée aux faits, cette logique n’est-elle pas une création imaginaire bâtie à partir de souvenirs ?

Et, sous les strates du refoulement, semblables à des couches géologiques, est assoupie, du moins veut-on le croire, la terreur essentielle, celle que la mémoire veut nier. Cependant elle ne dort jamais complètement, cette terreur qui n’est pas la peur de la mort (laquelle est inconcevable) mais celle de la destruction.

Ce qui est oublié est la clé de nos crises de colère ou de notre maîtrise de soi. L’oublié est le serpent du jardin de nos rêves.

Chacun sait, même si cela nous déplaît, qu’une salle de tribunal est par essence un cirque romain pour tous ceux qui y participent. Impossible d’y être impartial.

La présence d’une administration noire était censée prouver que la ville « trop occupée pour haïr », comme on l’a souvent qualifiée, ne pouvait en aucune façon être accusée d’avoir une justice « sudiste ».

Dans cette affaire, toutefois, et conformément aux réalités concrètes de la vie aux États dits « unis », les enfants disparus et assassinés ont été agressés selon des critères de couleur et de condition sociale : ils étaient noirs – une malédiction dans cette démocratie – et pauvres, une condition que la morale dominante du travail et de la compétition condamne avec une cruauté sans pareille.

… et pour un jeune de condition pauvre, la différence entre la rue et chez lui n’est pas évidente : la maison c’est aussi l’insécurité et la misère, avec un lit et un toit. Et avec une maman, et parfois un papa, et d’autres mouflets, et ce sentiment confus, étouffant, intolérable qu’il doit sortir faire quelque chose !

Je n’ai rien dit de la réaction à l’échelle nationale car elle fut insignifiante par rapport à la réaction américaine au sort des otages en Iran – ou, dans le même ordre d’idées, au raid sur Entebbe.

Les jeunes sont sacrés pour la société. Ils représentent son unique espoir, et les anciens ont la responsabilité de les guider, de les protéger et de les élever – ce qui signifie d’abord et avant tout d’assumer leur autorité et de les réprimander. Si personne ne le fait lorsqu’ils sont au zénith éphémère de leur jeunesse, comment pourraient-ils espérer trouver une telle aide plus tard ?

Il existe, selon Andrew, un mal qui atteint particulièrement la communauté noire, la « sorriness », une sorte de pitié de soi-même. Je ne suis pas du Sud, et je n’avais jamais entendu cette expression auparavant. Cette maladie frappe les Noirs de sexe masculin. Elle est transmise par la mère, dont l’instinct est évidemment de protéger le mâle noir de la destruction qui le menace dès lors qu’il s’affirme en tant qu’homme.

L’effet du système blanc dans la vie des hommes noirs a toujours été, et demeure, l’émasculation.

Ce que revendiquaient les Noirs, c’était la déségrégation, qui est une question à la fois juridique, publique et sociale : l’exigence d’être traités comme des êtres humains et non comme des bêtes de somme ou des chiens.

Les Américains ont décidé que déségrégation signifiait intégration et, armés de ce concept, ils ont anéanti toutes les institutions noires de ce pays, à l’exception de l’Église noire.

Au tout début de l’affaire des meurtres d’enfants, que nous appellerons désormais la Terreur, les gens ont pensé instinctivement qu’il s’agissait d’une nouvelle convulsion du Ku Klux Klan – ce qui aurait paradoxalement pu être rassurant. Mais du fait de la présence d’une administration noire, cette hypothèse était non seulement intenable mais honteuse.

Les intérêts « vitaux » du monde occidental exigeaient l’exploitation des richesses extorquées aux colonies : sans ce pillage à l’échelle mondiale, il n’y aurait jamais eu de révolution industrielle.

Pour nous, la nation était sacrée, comme la terre. Mais pour eux, la nation était un terrain de pillage. Nous pensions que nous appartenions à la nation. Ils pensaient que la nation leur appartenait.

Seuls les Amérindiens, c’est-à-dire les Indiens pauvres, ont été traités avec encore moins d’égards, « tentant, comme le résumait un de mes amis blancs, d’investir les taudis que les Noirs essayent à tout prix de quitter ».

Lu en mars 2020

   

Publié dans Essai, Tombé des mains

« Coexistence » de Richard de Clausade

Je vous parle aujourd’hui d’un essai que j’ai choisi en accès direct sur NetGalley, attirée par la très jolie couverture et le résumé :

Résumé de l’éditeur :

Bonjour,

Très tôt dans la vie, je me suis aperçu qu’au fond, depuis toujours, j’étais en colère et, mieux encore, que du plus puissant au plus petit d’entre nous, j’étais loin d’être le seul !

Mais en colère pourquoi ? Contre qui ? Contre quoi ?

Tout simplement contre le monde, puisque, somme toute, il est mal foutu.

N’est-ce pas d’ailleurs la raison qui fait que chaque génération dépense une énergie considérable :

– pour les uns, à vouloir le changer…

– et pour les autres, à vouloir nous changer…

Le tout… sans jamais y parvenir ?

Mais alors pourquoi, malgré le temps passé, l’expérience acquise, l’intelligence, la sagesse, la religion, la philosophie, les arts, la science, le progrès… voire les révolutions, les guerres, les massacres… le monde s’obstine-t-il, encore et toujours, à être mal foutu et nous, encore et toujours, imparfaits ?

Voilà une bonne question ! Et pourquoi, à défaut d’y répondre, ne pas tenter d’y réfléchir ?

Ce que j’en pense :

Cela commençait plutôt bien avec cette citation pleine d’humour :

« Réfléchir ne rapporte souvent rien, mais ne pas réfléchir coûte toujours très cher »

(vieux philosophe chinois qui n’a jamais voulu dire son nom même sous la torture…

L’auteur dit « bonjour » à son lecteur en lui expliquant qu’il était depuis toujours en colère

« Tout simplement contre tout le monde, puisque, somme toute, il est mal foutu. »

Ce livre comporte quatre parties dont les titres semblaient prometteurs, notamment la première : « la théorie des poissons rouges » : on met des poissons dans un aquarium, avec des plantes, des pierres ou coquillages et on voit ce qui se passe : s’ils ne s’entendent pas, doit-on modifier le contenu de l’aquarium ou séparer les poissons ? agir sur le contenant ou sur l’individu si on veut extrapoler.

Et par conséquent, comment faire le tri ? séparer ce qui revient à l’individu et ce qui revient au collectif, pour en arriver à la notion d’individu collectif : individu car entité unique, collectif, car ne pouvant pas se passer d’autrui…

Puis petite explication sur l’inné et l’acquis, considérations sur l’alimentation : manger pour vivre ou vivre pour manger, en gros, ou la nécessité d’autrui ou encore, la capacité de nuisance…

Et soudain, la phrase de trop :

La « mise en relation » crée donc une interaction entre tous les membres de « l’ensemble », d’où émerge une interdépendance absolue entre eux.

Là, stop, je n’avais pas envie de me prendre la tête avec ces élucubrations, et j’ai laissé tomber à la page 20 (117 pages en tout). Soit, je suis allergique à la « sociologie » soit ce n’était pas le bon moment, je ne vais même pas chercher à me poser la question.

Un grand merci à Netgalley pour cet acte (choix) manqué, une fois n’est pas coutume !

Extraits :

Mais alors pourquoi, malgré le temps passé, l’expérience acquise, l’intelligence, la sagesse, la religion, la philosophie, les arts, la science, le progrès… voire les révolutions, les guerres, les massacres… le monde s’obstine-t-il, encore et toujours, à être mal foutu et nous, encore et toujours, imparfaits ?

On le comprend, s’il a un pouvoir de vie et de mort sur les poissons rouges, le collectionneur n’a ni le pouvoir de les améliorer, ni celui de les concilier ou même de les réconcilier.

C’est ici que se situe la différence entre l’inné (nécessité et capacité) et l’acquis (expérience, connaissance).

 En effet, nous pouvons utiliser nos capacités :

– soit pour simplement soulager nos nécessités : il faut manger pour vivre ;

– soit pour faire de l’assouvissement de ces nécessités une source de plaisir : l’art culinaire, qui n’est rien d’autre que le résultat de notre capacité à choisir et accommoder les aliments, ne fait-il pas évoluer l’assouvissement de notre nécessité de manger, du simple soulagement… au plaisir ?

   – soit encore pour augmenter nos capacités de nuisance : la connaissance des aliments ne nous permet-elle pas d’empoisonner qui nous voulons 

Si je ne veux pas que mon voisin m’agresse, je dois moi-même renoncer à l’agresser.

Il en découle qu’on ne demeure « ensemble » que si les termes de la nature « d’individu collectif » de chacun trouvent à s’assouvir dans le « jeu social ».

Abandonné au bout d’une heure le 19 février 2020

Publié dans Essai, Littérature française

« Marcher jusqu’au soir » de Lydie Salvayre

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’avais repéré lors du passage de l’auteure à La Grande Librairie :

 

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

L’humeur railleuse et le verbe corrosif, Lydie Salvayre se saisit du prétexte d’une nuit passée au musée Picasso pour questionner le milieu artistique et ses institutions. Se tournant vers son enfance de pauvre bien élevée et abordant sans masque son lien à un père redouté et redoutable, elle essaie de comprendre comment s’est constitué son rapport à la culture et à son pouvoir d’intimidation, tout en faisant l’éloge de Giacometti, de sa radicalité, de ses échecs revendiqués et de son infinie modestie.

 

 

Ce que j’en pense

 

L’auteure a l’occasion de passer la nuit dans le musée Picasso, à l’ombre de cette sculpture qui lui plaît beaucoup. Elle commence par refuser, puis finit par accepter, mais une immense angoisse l’étreint et elle ne songe qu’à fuir, s’échapper à tout prix, comme si un danger la guettait. Cette nuit au musée va lui permettre d’exprimer son ressenti et tout ce que lui inspire l’œuvre.

La réflexion sur L’Homme qui marche de Giacometti est très intéressante, car Lydie Salvayre creuse dans tous les sens, cherche à approfondir, ce que l’artiste a voulu exprimer.

J’ai aimé aussi la manière dont elle critique les musées qui selon elle enferment les œuvres, les tiennent en cage, et surtout sa diatribe contre le monde de l’art : l’entre soi d’une certaine élite culturelle, sous la houlette de celui qu’elle appelle « le ministre des distractions » au lieu de ministre de la culture, ce qui en dit long, le pouvoir de l’argent dans l’art.

Elle revient aussi sur son enfance avec son père violent, le « fragnol » que l’on parlait à la maison et la manière dont les enfants issus de l’immigration se sentent à part, vis-à-vis de l’art, de la culture, car ils pensent ne pas maîtriser suffisamment la langue.

Lydie Salvayre évoque aussi les doutes de Giacometti, dont l’estime de soi est vraiment très basse et qui se considère comme un raté, ce qui nous vaut une classification des ratés corrosive, que j’ai beaucoup appréciée.

J’apprécie énormément ce ton corrosif si caractéristique de l’auteure et ses réactions épidermiques, sa colère ne sont pas pour me déplaire, même si elles se retournent souvent contre Bernard son compagnon !

On rencontre au passage des artistes qui ont fait un peu de route avec Giacometti : Beckett, Picasso (qu’il n’aimait guère, trop solaire pour lui si modeste) ainsi que le rôle important de son frère Diego dans sa vie…

Bien-sûr la rencontre qui n’a pas pu se faire au cours de la nuit au musée, va se produire plus tard, les réflexions de Lydie Salvayre s’étant un peu décantées et elle comprendra tout le sens du message de Giacometti, en éclairant sa propre histoire. Mais je vous laisse découvrir tout cela…

J’ai choisi ce livre car la sculpture de Giacometti me fascine, alors que je ne l’ai vue qu’en photographie, par le message qu’elle m’envoie et que l’auteure ne tarde pas à percevoir. Je pourrais en parler pendant des heures… J’espère vous avoir convaincus d’y jeter un œil (et plus si affinités).

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire cet essai et les réflexions de l’auteure me touchent car elle considère que son statut d’enfant d’émigrés pauvres, a tendance à l’exclure du monde de l’art, ce qu’elle a réussi dans la littérature n’est pas encore « mûr » dans la peinture ou la sculpture, comme si elle ne s’en donnait pas le droit, cet art étant monopolisés par les intellos friqués…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui ont permis cette lecture.

 

#MarcherJusquauSoir #NetGalleyFrance

 

l'Homme qui marche de Giacometti

 

Extraits

 

J’ai souligné tellement de passages qui m’ont plu que le choix des extraits a été difficile…

 

L’Homme qui marche, immobile, figé et en même temps mouvant, comme ces vagues de la mer que le froid a gelées dans leur houle. Solitaire, absolument solitaire, absolument impénétrable, clos, retranché en lui-même, hors d’atteinte.

Dur, d’une dureté infracassable, immortel, inhumain…

 

Je me demande parfois quelles traces ont pu laisser en moi ces dix-neuf années passées auprès d’un père parano. Je me demande par ex, si je n’ai pas tendance à m’exagérer certaines peurs, comme en ce moment même où je me suis réfugiée dans les toilettes d’un musée pour m’être simplement heurtée à deux figures à tête de mort.

 

Il y a un talent toutefois que j’ai acquis, grâce à mon père en quelque sorte, et que je vérifie à  chaque fois : c’est que mon corps m’avertit d’instinct dès que je suis en présence d’un pouvoir toxique (tyran, tyranne, tyrannette ou tyranneau) mon corps, comme alerté par un sixième sens, se tient sur ses gardes, comme alerté par un sixième sens, se tient sur ses gardes, il se cabre en dedans, c’est difficile à expliquer, il se hérisse, s’aiguise, se révolte, prêt à se défendre ou à fuir et me murmure gaffe !

 

Colère contre moi qui ne me donnais pas le droit de m’approprier cette langue parlée que d’autres héritaient de plein droit. Colère contre moi qui parfois jouais la comédie de l’appropriation, qui essayais de parler « comme une dame » en usant de tournures tarabiscotées et qui me semblaient élégantes mais dites avec un accent si faux et si guindé que Bernard en m’entendant ne pouvait s’empêcher du rire…

 

Le fait de savoir qu’elle était la sculpture la plus chère de tous les temps (elle fut adjugée en 2010 à Londres à 74 millions d’euros), ce fait m’avait-il portée au respect, avait-il joué dans mon enthousiasme ?

 

Nous vivions dans un monde qui définissait l’être par l’avoir, et la beauté par son prix…

 

Il me restait toutefois une issue : tourner mon échec, ou ce que je vivais comme un échec, en objet de méditation, méditation sur l’impuissance à ressentir des émois artistiques et, par association d’idées, méditation sur l’impuissance à créer des émois artistiques.

 

L’art déchouer de Giacometti était si hautain, si furieux, qu’il en devenait grandiose et faisait taire les soupçonneux de tous poils. Il lui consacra sa vie.

 

Il fallait aller de l’avant obstinément et sans répit, puisqu’aller de l’avant c’était se vérifier vivant. Il fallait aller de l’avant, ne serait-ce qu’en soi-même. Il fallait continuer de marcher, quand bien même le geste de marcher l’emportait irrésistiblement vers un affreux naufrage. Il fallait marcher, marcher, marcher, jusqu’au dernier battement.

 

Et, c’est cette immense modestie de Giacometti, écrivis-je sur mon carnet, et le sentiment profond qu’il avait de ses limites et de ses insuffisances qui lui permirent de concevoir l’Homme qui marche.

 

Giacometti avait en lui assez de puissance pour s’offrir le luxe d’être modeste, il était immensément modeste parce qu’immensément puissant, et réciproquement.

 

L’Homme qui marche n’avait pas, cette nuit-là, marché vers moi, ni moi vers lui. Il s’était refusé à moi, et moi à lui, rendez-vous manqué, c’était indubitable.

 

Il avait gardé d’un accident une légère boiterie. Certains esprits simplistes prétendirent qu’il cultivait la boiterie de son corps tout comme il cultivait la boiterie de son art.

 

Fût-il (Giacometti) victime consentante du dévouement de Diego ? Et Diego victime consentante du génie de son frère ? Les deux victimes l’un de l’autre, victimes à la fois soumises et librement assumées ? Nul ne le saura jamais.

 

Etais-je une handicapée de l’art ? Une infirme du sens esthétique ? Une analphabète du beau ? Sans aucune assise intérieure pour y asseoir la beauté ?

 

La force de L’Homme qui marche excédait-elle les capacités de mon âme et ses très exigües dimensions ? Je me perdais en supputations.

 

 

Lu en juin 2019

Publié dans Essai, Littérature française

« Avec toutes mes sympathies » d’Olivia de Lamberterie

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui me tentait énormément et que j’ai peu découvrir grâce à NetGalley et aux éditions Stock :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

« Les mots des autres m’ont nourrie, portée, infusé leur énergie et leurs émotions. Jusqu’à la mort de mon frère, le 14 octobre 2015 à Montréal, je ne voyais pas la nécessité d’écrire. Le suicide d’Alex m’a transpercée de chagrin, m’a mise aussi dans une colère folle. Parce qu’un suicide, c’est la double peine, la violence de la disparition génère un silence gêné qui prend toute la place, empêchant même de se souvenir des jours heureux.

Moi, je ne voulais pas me taire.

Alex était un être flamboyant, il a eu une existence belle, pleine, passionnante, aimante et aimée. Il s’est battu contre la mélancolie, elle a gagné. Raconter son courage, dire le bonheur que j’ai eu de l’avoir comme frère, m’a semblé vital. Je ne voulais ni faire mon deuil ni céder à la désolation. Je désirais inventer une manière joyeuse d’être triste.

Les morts peuvent nous rendre plus libres, plus vivants. »

 

 

Ce que j’en pense

 

Alors que son frère Alex, mélancolique, vient de se suicider, Olivia tente de comprendre et revient sur leur enfance, leur éducation, leurs relations, le mariage, les enfants…

C’est une famille où l’on ne parle pas de ses émotions, où le corps est mis de côté car seul compte l’intellect.

L’auteure perçoit bien la mélancolie, la dysthymie, le désir de mourir ainsi que l’errance psychiatrique, le diagnostic n’ayant pas vraiment été posé. Elle s’interroge aussi sur le caractère héréditaire : « La mélancolie est- elle inscrite dans nos gènes ? »

C’est un livre sur la maladie, la mort, le deuil et aussi sur ce que l’on n’a peut-être pas vu ou pas voulu voir. La manière dont l’auteure évoque le désespoir est aussi très forte :

« Le désespoir sans objet le tuait à petit feu, sa culpabilité nourrissant l’impuissance de jouir de ce qu’il avait construit : un amour durable, une famille harmonieuse et un travail, somme tout, satisfaisant. »

Olivia de Lamberterie explore très bien les liens entre frères et sœurs et aussi avec les conjoints, les amis. On sent cet amour très fort qui l’unissait à son frère, leur amour commun de la littérature, des mots qui peuvent guérir.

C’est aussi et surtout un livre sur l’amour qui m’a beaucoup touchée, sans tomber dans le pathos, avec une sincérité totale, sans concession ni mièvrerie.

Une très belle lecture… presque un coup de cœur!

#AvecToutesMesSympathies #NetGalley

 

Extraits

 

Lire répare les vivants et réveille les morts.  Lire permet, non de fuir la réalité, comme beaucoup le pensent, mais d’y puiser une vérité. L’essentiel pour moi est qu’un texte sonne juste, que je puisse y discerner une voix, une folie ; je n’aime pas les histoires pour les histoires, encore moins les gens qui s’en racontent…

 

Aujourd’hui, je me nourris, un peu, de l’amour que tu avais pour moi, beaucoup de l’amour que j’avais pour toi. Il me porte, me guide pour essayer de changer de vue, à défaut de vie.

 

Ces temps derniers, la disparition d’Alex rappelle celles des proches qui ont compté un jour, même si j’ai eu la chance d’avoir été très épargnée… Ce suicide compte au moins triple, Alexandre de Lamberterie, cela fait beaucoup de points au scrabble.

 

« Never complain »… notre éducation ne nous a pas appris à rendre les coups, plutôt à tendre l’autre joue et à la fermer. Doit-on y chercher des explications ?

 

J’ai la mémoire des autres. Je connais les souvenirs d’enfance de Patrick Modiano sur le bout des doigts, mais les miens sont nébuleux. Et lumineux.

 

Mettre du bleu aux yeux des chagrins les rend plus supportables.

 

On ne parle pas de ce qui tache. S’il y a des problèmes, on les tait. Peut-être qu’ainsi ils n’existeront pas, vive la pensée magique.

 

Je suis ainsi faite que je n’ai pas besoin de voir les gens pour les aimer. L’amour se nourrit d’absence.

 

Dans la famille, on se suicide comme chez les Hemingway. C’est chic, c’est atroce. Il faut que je demande à mon père de me raconter tous ces gars qui ont sauté le pas.

 

Il ressemblait à l’image que je me fais de Van Gogh, génial et désespéré, se débattant dans la solitude de son esprit.

 

Tu m’as révélé l’incroyable pouvoir de la littérature, qui à la fois prolonge la vie des disparus et empêche les vivants de disparaître.

 

Le désespoir peut me tomber dessus, mais la félicité aussi, même si la mélancolie continue de défigurer la réalité. Le verre à moitié plein ? Souvent, je ne vois même pas le verre…

 

Lu en janvier 2019

Publié dans Essai, Littérature contemporaine, Littérature française

« Sur les chemins noirs » de Sylvain Tesson

Place à un livre qui m’a accompagnée pendant plusieurs semaines alors qu’il n’a que cent quarante pages, mais quelles pages :

 sur les chemins noirs de Sylvain Tesson

 

Quatrième de couverture

Il m’aura fallu courir le monde et tomber d’un toit pour saisir que je disposais là, sous mes yeux, dans un pays si proche dont j’ignorais les replis, d’un réseau de chemins campagnards ouverts sur le mystère, baignés de pur silence, miraculeusement vides.

La vie me laissait une chance, il était donc grand temps de traverser la France à pied sur mes chemins noirs.

Là, personne ne vous indique ni comment vous tenir, ni quoi penser, ni même la direction à prendre.

S T.

Ce que j’en pense

Victime d’un grave accident, (chute d’un toit en état d’ébriété) Sylvain Tesson entreprend de faire sa rééducation en marchant, tels les Romantiques du XIXe siècle.

« Pendant ces semaines de marche, j’allais tenter de déposer sur les choses le cristal du regard sans la gaze de l’analyse, ni le filtre des souvenirs ». P 21

Tout en remettant son corps en marche, il va reprendre contact avec son moi intérieur, en traversant la France par les petits chemins noirs que l’on tend à oublier, qui persistent encore sur les cartes d’État-major (et encore !). Ce périple qui l’emmène du col de Tende dans le Mercantour, au nord du Cotentin, entre le 22 août et le 8 novembre est tout sauf facile, mais il le préfère à un centre de rééducation:

« D’où me venait ce goût pour les virées doloristes ? Peut-être de la jouissance que je tirais de leur conclusion ? » P 31

Il nous raconte la France qui s’urbanise, perdant au passage ses paysans, le non-respect de la Terre et les subventions de Bruxelles, ainsi que les ZUP, les ZAC et autres joyeusetés qu’on appelle aménagement du territoire.

Il nous fait partager ses rencontres humaines, les monastères, les ruines mais aussi les paysages, le silence qui enrichissent sa réflexion philosophique. On se nourrit des auteurs qu’il cite, Giono, Pagnol, Barbey d’Aurevilly, ou Epicure entre autres, qu’il cite sans chercher à étaler sa culture littéraire : les nourritures terrestres et les nourritures spirituelles qui s’interpénètrent de manière harmonieuse.

Surtout, il nous livre une étude au vitriol de la société : telle sa réflexion sur les Trente Glorieuses et leurs conséquences : exode rural, paysans qui sont devenus propriétaires terriens ou pire à mon sens, exploitants agricoles (une expression qui veut tout dire en fait !), perte du contact avec la Nature, puis avec l’avènement du numérique et de la dématérialisation le retour de certains citadins vers le monde rural (l’auteur les appelle « les saumons de l’Histoire ») pour retaper une ruine ou ouvrir des gîtes… et enfin un peu d’espoir avec l’émergence de l’agriculture biologique.

C’est ainsi que Sylvain Tesson nous fait partager sa théorie des quatre visages de la ruralité.

J’ai beaucoup aimé ce livre, la réflexion de l’auteur, sa philosophie de la vie, son pessimisme sur la nature humaine rejoint assez le mien (en fait je trouve le terme « lucidité » plus adapté que le mot « pessimisme ») et il rend au passage un très bel hommage à la Nature.

J’avais déjà beaucoup aimé « Les forêts de Sibérie » malgré la vodka qui coulait à flots, et je me suis glissée dans ses pas « sur les chemins noirs » avec un immense plaisir, notamment dans l’Aubrac, le Limousin et je vais continuer à explorer l’univers de Sylvain Tesson avec gourmandise.

Itinéraire-sur-les-chemins-noirs-de-Sylvain-Tesson

 

Extraits

 

Ma mère était morte comme elle avait vécu, faisant faux bond, je m’étais cassé la gueule d’un toit où je faisais le pitre. J’étais tombé du rebord de la nuit, m’étais écrasé sur la Terre. Il avait suffi de huit mètres pour me briser les côtes, les vertèbres, le crâne. P 15

 

Pendant que la vitesse chassait le paysage, je pensais aux gens que j’aimais, et j’y pensais bien mieux que je ne savais leur exprimer mon affection. En réalité, je préférais penser à eux que les côtoyer. P 19

 

Les nuits dehors, pour peu qu’on les chérisse et les espère, lorsqu’elles couronnent les journées de mouvement, sont à accrocher au tableau des conquêtes. Elles délivrent du couvercle, dilatent les rêves. P 22

 

C’étaient mes chemins noirs. Ils ouvraient sur l’échappée, ils étaient oubliés, le silence y régnait, on n’y croisait personne et parfois la broussaille se refermait aussitôt après le passage. Certains hommes espéraient entrer dans l’Histoire. Nous étions quelques-uns à préférer disparaitre dans la géographie. P 33

 

Non contents de tracer un réseau de traverse, les chemins noirs pouvaient aussi définir les cheminements mentaux que nous emprunterions pour nous soustraire à l’époque. P 35

 

L’évitement me paraissait le mariage de la force avec l’élégance. P 35

 

Quand un pays de montagne se modernise, l’homme ruisselle comme une nappe d’eau. Et la vallée, frappée d’Alzheimer, ne se souvient même pas que la montagne a retenti de vie. P 39

 

Seule la déconstruction cubiste, au début du XXe siècle avait corrigé l’impératif d’équilibre. Les portraits de Picasso consolaient des types comme moi atteints de paralysie faciale. Les premiers signifiaient aux seconds que la vie peut s’accommoder de la laideur. Si j’avais vécu dans les temps médiévaux, en plein rêve de Bosch, ma disgrâce serait passée inaperçue. P 51

 

Après les Trente Glorieuses, on aurait pu donner aux deux premières décennies du XXIe siècle, le nom de vingt Cliqueuses. Les autels de la première période pointillaient la campagne : châteaux d’eau, péages et pylônes. La seconde époque avait laissé moins de traces, se contentant de creuser le vide. P 60

 

Il y avait eu trop de tout, soudain. Trop de production, trop de mouvement, trop d’énergie.

Dans un cerveau humain, cela provoquait l’épilepsie.

Dans l’Histoire, cela s’appelait la massification.

 Dans une société cela menait à la crise. P 102

Lu entre septembre et novembre 2017

Publié dans Essai, Littérature française

« Dans les forêts de Sibérie » de Sylvain Tesson

Ce livre tient une place particulière dans mon été caniculaire et j’ai fait durer le plaisir en étalant la lecture sur juillet et août:

 

Dans les forets de Siberie de Sylvain Tesson

 

Quatrième de couverture:

Assez tôt, j’ai compris que je n’allais pas pouvoir faire grand-chose pour changer le monde. Je me suis alors promis de m’installer quelque temps, seul, dans une cabane. Dans les forêts de Sibérie.
J’ai acquis une isba de bois, loin de tout, sur les bords du lac Baïkal.
Là, pendant six mois, à cinq jours de marche du premier village, perdu dans une nature démesurée, j’ai tâché d’être heureux.
Je crois y être parvenu.
Deux chiens, un poêle à bois, une fenêtre ouverte sur un lac suffisent à la vie.
Et si la liberté consistait à posséder le temps ?
Et si le bonheur revenait à disposer de solitude, d’espace et de silence – toutes choses dont manqueront les générations futures ?
Tant qu’il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu.

Ce que j’en pense: 

Cette idée lui trottait dans la tête depuis sept, alors qu’il avait fait la connaissance du lac Baïkal, gelé sur plus d’un mètre en hiver, ce n’était pas une lubie. Il a construit ce voyage. Lorsque que le camion qui l’a amené avec ses provisions, les kilos de ketchup, la vodka, la musique et les livres, l’aventure peut commencer. Le garde forestier, Sergueï, lui dit au passage:

« Ici, c’est un magnifique endroit pour se suicider »…

Il s’organise dans son nouveau domaine, au cœur d’une solitude qu’il a voulue, il vit en fonction des éléments, il est en osmose avec la nature, le lac où il va apprendre à pécher, les tempêtes de neige,  le temps ne s’écoule plus de la même façon.

« L’éventail des choses à accomplir est réduit. Lire, tirer de l’eau couper du bois, écrire et verser le thé deviennent des liturgies. En ville, chaque acte se déroule au détriment de mille autres. La forêt resserre ce que la ville disperse. » P 44

Ces six mois passés dans son isba, entre février et juillet, constituent une aventure certes, mais surtout c’est un voyage initiatique. Il apprend le silence, comme une méditation, les pensées parasites qui s’apaisent; il est axé sur l’essentiel, la nature, les arbres, les animaux, ici et maintenant.

Sylvain Tesson ne tombe pas dans l’angélisme, il voit les Russes tels qu’ils sont, et non tels qu’il les imagine, il voit les dégâts que l’homme inflige à la Nature, les dangers de l’urbanisation de la mondialisation et l’importance de l’écologie (la vraie, par les partis écolos) pour le futur de la planète.

« Nos rêves se réalisent mais ne sont que des bulles de savon explosant dans l’inéluctable ». P 97

J’ai beaucoup aimé ses réflexions sur la vie, le temps qui passe, la solitude, les autres (les plus proches sont à 5 heures à pied par exemple). Sa caisse de livres m’a plu car beaucoup de ceux-ci figurent dans mes lectures passées et à venir.

A noter quelques pages, (120 à 122) où il décortique « L’amant de Lady Chaterley » et oppose Lawrence à Gorki…

J’aurais bien aimé me lancer dans une telle aventure, mais il faut avoir la santé et la jeunesse pour survivre dans cet univers glacé, même si on s’enivre en le voyant absorber autant de vodka…

Ce livre, qui a reçu le prix Médicis Essai  en 2011, est plein de poésie et m’a accompagnée comme une méditation car la façon de voir les choses, la vie de Sylvain Tesson me plaît beaucoup. Je le suis moins dans ses dérives alcoolisées qui ont eu entre autres le résultat qu’on sait, mais sa sensibilité me touche.

Un livre que je vais sûrement ouvrir et ré ouvrir car j’ai des annotations partout, beaucoup de phrases m’ont plu et je ne peux les citer toutes…

Je dirai au passage que j’ai beaucoup aimé le film de Safy Nebbou, qui est une adaptation libre, avec l’accord de l’auteur, avec ses paysages splendides et le jeu tout en finesse de Raphaël Personnaz et la musique magnifique d’Ibrahim Maalouf…

http://www.allocine.fr/personne/fichepersonne-94238/interviews/?cmedia=19563403

 

Extraits:

Il y a là tous les ingrédients de l’imagerie sibérienne de la déportation: l’immensité, la lueur livide. La glace a des airs de linceul. Des innocents étaient jetés vingt-cinq ans dans ce cauchemar. Moi, je vais y séjourner de mon plein gré. De quoi me plaindrais-je? P 24

Le Romain bâtissait pour mille ans. Pour le Russe, il s’agit de passer l’hiver. P 30

C’est fou ce que l’homme accapare l’attention de l’homme. La présence des autres affadit le monde. La solitude est cette conquête qui vous rend la jouissance des choses. P 36

Le froid, le silence et la solitude sont des états qui se négocieront demain plus cher que l’or. Sur une Terre surpeuplée, surchauffée, bruyante, une cabane forestière est l’eldorado. P 41

 Je savais le vertige de l’ivrogne qui croit tenir une idée géniale: son cerveau refuse de la formuler correctement alors qu’il la sent grandir en lui. Je découvre le vertige de l’ermite, la peur du vide temporel. Le même serrement de cœur que sur la falaise — non pour ce qu’il y a dessous mais pour ce qu’il y a devant. P 52 ?

La solitude est une patrie peuplée du souvenir des autres. Y penser console de l’absence. P 53

Une question se pose à l’ermite: peut-on se supporter soi-même? P 54

Privé de conversation, de contradiction et des sarcasmes des interlocuteurs, l’ermite est moins drôle, moins vif, moins incisif, moins mondain que son cousin des villes. Il gagne en poésie ce qu’il perd en agilité. P 66

L’homme libre possède le temps. L’homme qui maîtrise l’espace est simplement puissant En ville, les minutes, les heures, les années nous échappent. Elles coulent de la plaie du temps blessé. Dans la cabane, le temps se calme. Il se couche à vos pieds en vieux chien gentil et, soudain, on ne sait même plus qu’il est là. Je suis libre parce que mes jours le sont. P 77

Cette œuvre disparaîtra au mois de mai. Les eaux l’engloutiront. La glace du Baïkal est un mandala dont le patient dessin sera effacé par la chaleur et le vent. P 91

La ville est une inscription dans l’espace de la culture, de l’ordre et leur fille naturelle, la coercition. P 100

Lu durant l’été 2017

Publié dans Essai, Littérature française

« Patients » de Grand Corps Malade

Dans un autre style, place à ce texte d’un slameur que j’aime beaucoup, car sa voix est magnifique:

Patients de Grand Corps Malade

 

Quatrième de couverture:

A tout juste 20 ans, alors qu’il chahute avec des amis, Fabien heurte le fond d’une piscine. Les médecins diagnostiquent une probable paralysie à vie. Dans le style poétique, drôle et incisif qu’on lui connaît, Grand Corps Malade relate toutes les péripéties vécues avec ses colocataires d’infortune dans un centre de rééducation. Jonglant entre émotion et dérision, ce récit est aussi celui d’une renaissance.

« Quand tu es dépendant des autres pour le oindre geste, il faut être pote avec la grande aiguille de l’horloge. La patience est un art qui s’apprend patiemment. »

Ce que j’en pense:

J’ai adoré son style d’humour, le ton qu’il emploie pour parler des actes de la vie quotidienne dans son centre de rééducation: la toilette, aller à la selle, se nourrir quand on dépend entièrement des autres, sa relation avec les soignants et leur empathie ou non, les liens qui se tissent rythmés pas les heures, les rituels.

Il raconte les étapes de la rééducation, le moindre progrès vers plus d’autonomie, le jour où on le met dans son fauteuil électrique, première vraie conquête: « La première fois qu’on m’installe dedans, je suis à la fois impressionné et excité, comme un môme à qui on amène un cheval à dompter avant de le monter. Car si ce fauteuil est un symbole dort de mon immobilité, il va aussi me permettre de me remettre en mouvement. » P  31

J’ai bien aimé la manière dont il parle de l’évolution de l’acceptation du statut d’handicapé, comment on digère les étapes, du refus, à la colère pour arriver à vivre avec.

Il raconte aussi les rencontres, un handicapé en fauteuil depuis l’âge de quatre ans, qui ne circulera qu’en fauteuil toute sa vie, mais aussi le contact avec les grands brûlés, et leur souffrance, un patient atteint de locked-in syndrom: les handicaps sont différents mais le regard des autres, la souffrance,  se ressemblent.

Grand Corps Malade évoque au passage la tentation du suicide quand cela devient trop dur, dans ce grand paquebot qu’est le centre:

« Le suicide est forcément un sujet qu’on aborde dans ce genre d’établissement, et pas seulement parce que des gens sont arrivés là après une tentative… En plus d’être une porte d’entrée dans notre centre, le suicide peut également être une porte de sortie. » P 100

J’ai acheté ce livre, il y a assez longtemps, mais je n’avais pas envie de le lire jusqu’à maintenant; on m’a posé un diagnostic de maladie chronique, il y a quelques années, et je suis passée par ces différentes étapes pour parvenir à l’acceptation. Je suis donc très en phase avec ce que Grand Corps Malade a écrit.

J’aime beaucoup l’entendre slamer car il a une voix superbe, et ses textes sont pleins de poésie, poésie que j’ai retrouvé dans ce court texte plein d’humour, dépourvu de rancœur. Une belle leçon de vie et de courage.

 

Extraits:

On me conduit aujourd’hui dans un grand centre de rééducation qui regroupe toutes la crème du handicap bien lourd: paraplégiques, tétraplégiques, traumatisés crâniens, amputés, grands brûlés… Bref, je sens qu’on va bien s’amuser. P 13

C’est notre génération qui est la plus représentée dans notre service et de loin.

Est-ce que vingt ans est réellement le temps de l’insouciance, où les garçons n’évaluent pas les risques, où ils se croient invincibles et s’exposent trop facilement à des situations donnant lieu à des accidents dramatiques? P 57

Vingt ans, c’est le règne des envies d’enfants dans un corps d’adulte. Vingt ans, c’est l’âge où tu rêves le plus et où tu te sens le plus apte à atteindre tes rêves. Non, à vingt ans, on n’a rien à faire à l’hosto. P 57

Pour ceux qui n’ont pas l’habitude de le côtoyer, le statut d’handicapé (surtout en fauteuil roulant) est tellement marquant (effrayant, dérangeant) qu’il masque complètement l’être humain qui existe derrière. On peut pourtant croiser chez les personnes handicapées le même genre de personnalités qu’ailleurs: un timide une grande gueule, un mec sympa ou un gros con. P 67

Notre centre est un grand paquebot de croisière et ce terrain de jeu de nuit assez flippant… On se sent un peu en expédition. Ce grand paquebot nous est soudainement offert, il ronfle à son rythme de croisière, renfermant en son antre plusieurs centaines de voyageurs endormis. P 73

J’ai vingt ans et, à partir d’aujourd’hui, la vie ne sera plus jamais la même… Si, en rééducation, on progresse par étapes, je pense que, d’un point de vue psychologique, il faut aussi savoir passer par des paliers. P 12

 

Lu en août 2017

Publié dans Essai

« Les chemins de la Chartreuse » de Jean Sgard

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai eu l’occasion de lire grâce à l’opération Masse critique.

Chemins de la chartreuse Jean Sgard

 

Quatrième de couverture

Une promenade littéraire sur les routes de la Chartreuse pour découvrir les secrets de ce massif.

Un plateau défendu de gorges profondes et torrentueuses, des défilés étroits soulignant des sommets enneigés… Tel est le lieu où les moines chartreux ont choisi d’implanter leur monastère. Mais les voies sinueuses du massif ont aussi été sillonnées par des pèlerins, des voyageurs, des artistes, des constructeurs de routes, des bûcherons, des paysans en route vers les foires, etc.

Deux routes historiques furent empruntées. Une route utilitaire, utilisée par les paysans locaux et les bûcherons qui convoyaient jusqu’à l’Isère les troncs de pins destinés aux mâts de la flotte royale, et une route touristique, empruntée par les Parisiens et les Lyonnais, les pèlerins et les promeneurs.

Jean Sgard nous raconte l’histoire de ce massif au fil de ces chemins, depuis le haut Moyen Âge jusqu’à aujourd’hui. On y croise des écrivains – Balzac, Rousseau, Chateaubriand, etc. –, des peintres, des bandits de grand chemin, comme Mandrin, mais aussi des travailleurs, des habitants, le petit peuple de Chartreuse.
Cette balade littéraire et humaine, pleine d’anecdotes savoureuses, nous permet de découvrir d’une autre façon ce beau parc naturel régional de Chartreuse.

Ce que j’en pense

Je remercie vivement Babelio et les Presses Universitaires de Grenoble (PUG) dans la collection « L’empreinte du temps »  qui m’ont permis de découvrir cet ouvrage.

Dans ce livre, qui nous décrit l’évolution des chemins de la Chartreuse de Saint Bruno à Balzac, l’auteur nous propose un travail remarquable, mais que cette critique est difficile à rédiger ! il y a une telle profusion d’informations, de thèmes de l’Histoire à l’économie en passant par la littérature, étayé par des textes d’époque…

Il nous explique la nature et la formation des deux chemins qui relient la Chartreuse et les petites villes. « Le grand Chemin du Sappey, utilitaire, fréquenté surtout par les bûcherons, les charroyeurs », et l’autre chemin plus touristique. Les routes utilitaires, par lesquelles étaient « transportés » les troncs d’arbres, qu’on appelait les « bois de marine » en direction des chantiers navals pour construire les bateaux, faisant des dégâts au passage, le chemin étant toujours à remettre en état.

Il y a eu également un arrachage pour fournir des essences au parc de Versailles aux dépens des habitants, et pour étayer ses dires, l’auteur cite « la remontrance des habitants de la commune du Sappey » en 1726 :

« Les Jardiniers du Roi arrachèrent en 1672, 1673 et 1674 plus de cent mille plants d’arbres dans les bois de ladite commune (Le Sappey) qu’ils transportèrent à Paris pour les transplanter dans les jardins de Versailles et ailleurs […] sans aucun dédommagement » P 29

L’auteur nous livre une étude détaillée sur l’évolution des petites communes, la manière dont elles tentent de s’organiser pour résister avec de faibles moyens tout au long des différentes périodes de l’Histoire.

On voit émerger, grandir, se structurer ce monastère, en suivant les traces de Saint Bruno. Les relations pas toujours simples avec les paysans locaux.

C’est ma région, alors j’ai eu beaucoup de plaisir à voir l’évolution de ces accès, les villes ou villages avec leurs noms de l’époque.

J’ai voyagé aussi avec Saint Bruno certes, mais aussi avec des « pèlerins » célèbres : Rousseau, qui a marché durant toute sa vie car il accordait beaucoup d’importance à la notion d’hygiène corporelle « marchez, voyagez, herborisez » disait-il, Chateaubriand, Stendhal :  Jean Sgard cite au passage des extraits des « Mémoires d’un touriste » ou de « Voyages en France »

On croise aussi Mandrin avec une étude intéressante des trafics du tabac, des étoffes et de la manière dont celui-ci a pris de l’ampleur ainsi que des conditions de son arrestation.

Il consacre un chapitre très intéressant à mon ami Honoré de Balzac : « Balzac à cheval » dans lequel il évoque le pèlerinage que celui-ci dit avoir fait et qui sert de trame à la rédaction de « Le médecin de campagne » en se demandant s’il a bien suivi le trajet ou s’il s’est inspiré des guides de l’époque, ce qui n’enlève rien au fait qu’il ait vraiment potassé son sujet…

Les hommes à l’époque marchaient énormément, par rapport à nous, ils ne devaient pas avoir trop de surcharge pondérale, et pratiquaient le « Mens sana in corpore sano ».

Jean Sgard partage avec nous ses références, les textes de l’époque, une bibliographie très étoffée.

Le livre nous propose aussi une belle iconographie de Catherine Cœuré, avec notamment des eaux fortes magnifiques, des cartes, des portraits…

Un bon et beau livre, très intéressant, passionnant même, aussi bien quand on est de la région, que pour tous les personnes qui ont envie de la découvrir.

http://www.pug.fr/produit/1327/9782706126680/Les%20chemins%20de%20la%20Chartreuse

 

Extraits

Alors que le Vercors, dont la structure géographique est comparable, est toujours figuré comme une forteresse d’accès difficile, la Chartreuse est ici un asile où l’on trouvera la solitude et la paix. Cette image dominera toutes les représentations : le massif est un lieu de silence et de méditation. Sans doute la montagne reste-t-elle effrayante, mais elle est un refuge, et se convertit finalement en un lieu de pèlerinage. P 13

Les maires de Grenoble qui étaient à la fin du XVIIe siècle, cultivateurs ou meuniers, sont au lendemain de la Révolution propriétaires ou grands bourgeois de Grenoble, ayant leur résidence à Corenc. P 50

Mandrin n’est pas sans instruction ; il se compare dit-on à César et Alexandre. Il connaît surtout la « science de la géographie » et se déplace avec une habileté consommée : « du Rhin à la Méditerranée sur quarante lieues de large il n’ignorait pas un sentier ». il connaît également le marché du tabac, des mousselines et des indiennes, aussi bien en suisse qu’en Angleterre et en Hollande. P 80

On pourrait évidemment objecter que les moines ont choisi leur site (non sans mal dans le cas de la Chartreuse) pour des raisons de sécurité, de fertilité et de commodité ; pour Chateaubriand, non, le monument chrétien imprime sa marque au site, le convertit en quelque sorte. Le Christianisme se définit finalement comme un style. P 120

 

On découvre ici, aujourd’hui encore, une mise en scène impressionnante de la solitude, du silence et de la sainteté. Le site illustre une vision du christianisme des origines, la beauté du paysage et de l’architecture n’efface pas son caractère religieux ; le voyage à la Grande Chartreuse restera désormais, si peu que ce soit, un pèlerinage. P 147

Personne mieux que Balzac n’a montré l’essor de l’économie montagnarde au cours des années de la Restauration. Dans « Le médecin de campagne », publié en 1833, il met en scène de façon dramatique la misère des paysans de la Chartreuse au début du siècle. Pauvreté, ignorance, isolement, crétinisme. La Chartreuse semble reléguée dans un monde primitif, sans espoir de progrès. P 161

Lu en juin 2017