« Le jour où le monde a tourné » de Judith Perrignon

Je vous emmène en Royaume Uni avec le livre dont je vous parle aujourd’hui, sur les traces d’une femme qui a marqué son époque, dans tous les sens du terme :

Résumé de l’éditeur :

« Le Royaume-Uni des années 1980. Les années Thatcher. Elles sortent toutes de là, les voix qui courent dans ce livre, elles plongent au creux de plaies toujours béantes, tissent un récit social, la chronique d’un pays, mais plus que cela, elles laissent voir le commencement de l’époque dans laquelle nous vivons et dont nous ne savons plus comment sortir. 

 
C’est l’histoire d’un spasme idéologique, doublé d’une poussée technologique qui a bouleversé les vies. Ici s’achève ce que l’Occident avait tenté de créer pour panser les plaies de deux guerres mondiales. Ici commence aujourd’hui : les SOS des hôpitaux. La police devenu force paramilitaire.  L’information tombée aux mains de magnats multimilliardaires. La suspicion sur la dépense publique quand l’individu est poussé à s’endetter jusqu’à rendre gorge. La stigmatisation de populations entières devenues ennemis de l’intérieur.


Londres. Birmingham. Sheffield, Barnsley. Liverpool. Belfast. Ancien ministre. Leader d’opposition. Conseiller politique. Journaliste.  Écrivain. Mineur. Activistes irlandais. Voici des paroles souvent brutes qui s’enchâssent, s’opposent et se croisent. Comment ne pas entendre ces quelques mots simples venus aux lèvres de l’ancien mineur Chris Kitchen comme de l’écrivain David Lodge : une société moins humaine était en gestation ?

 
Comment ne pas constater que le capitalisme qui prétendait alors incarner le monde libre face au bloc soviétique en plein délitement, est aujourd’hui en train de tuer la démocratie ?
Quand la mémoire prend forme, il est peut-être trop tard, mais il est toujours temps de comprendre. » J.P.

Ce que j’en pense :

Le livre s’ouvre sur l’annonce du décès de Margaret Thatcher, la Dame de Fer et c’est l’occasion de revenir pour les plus jeunes qui ne l’ont pas connue sur son enfance dans l’épicerie paternelle à Grantham, la précarité, les études, l’obligation de réussite, et son parcours comme premier Ministre…

Après une enfance austère auprès d’un père prédicateur, qu’elle accompagnait le dimanche et qui a inculqué la rigueur, elle candidate pour la première fois aux législatives en 1950 : elle a 24 ans ! elle devient cheffe de l’opposition en 1976 et fait remporter les élections à son parti en 1979… parcours exceptionnel pour l’époque…

Parvenue au 10, Downing Street, elle retrousse ses manches, s’en prend aux syndicats qui ont trop de pouvoir et paralyse régulièrement le pays, la honte devant les autres pays !

Elle va faire une gestion comptable, donnant la part belle au libéralisme, favorisant les plus riches, et faisant basculer une grande partie du peuple dans la précarité, au nom de son aversion pour le communisme (tout ce qui est social signifie assistanat et communisme pour elle). Sa relation avec Ronald Reagan est intéressante sur ce plan et sur d’autres d’ailleurs.

L’auteure aborde ses méthodes pour faire plier tous ceux qui ne pensent pas comme elle : les grévistes de la faim en Irlande, qu’elle laisse mourir sans état d’âme, les mineurs en grève qui vont tout perdre, l’Europe dont elle redoute l’évolution vers le fédéralisme, le grand marché économique lui suffisant largement : comment oublier ses éclats : I want my money back son célèbre « mantra » qu’elle ne cessera de répéter à Bruxelles.

Qu’aurait-elle pensé du Brexit ? Pas sûr qu’elle ait approuvé !

Elle a eu des fulgurances avec Gorbatchev, l’intégration des pays de l’Europe de l’Est, des combats gagnés, par chance parfois telle la « guerre des Malouines » …

J’ai vécu à l’époque de la Dame d e Fer, quand je suis entrée dans la vie active, elle était 1er ministre et j’ai suivi de très près son parcours, son intransigeance, ce que certains appelaient rigueur mais qui relève plus de la rigidité pour moi, et ce qui m’a le plus révolté c’est son attitude avec Bobby Sands, en Irlande du Nord : en prison, où il était torturé, et faisait une grève de la faim, elle l’a laissé mourir avec ses amis (10 sont morts ainsi) avec une police qui faisait régner la terreur, faisant des pressions sur les familles, ce n’était plus des policiers, ils se comportaient comme des militaires au combat !

Bobby Sands a tenu son journal et Judith Perrignon nous en propose des extraits très évocateurs.

Je suis un prisonnier politique. Je suis un prisonnier politique car je suis la victime d’une longue guerre qui oppose le peuple opprimé d’Irlande à un régime étranger qui nous occupe, nous persécute et refuse de se retirer de nos terres »

Je ne l’appréciais pas, mais il faut reconnaître que c’était une femme hors du commun, et la manière dont les membres de son parti l’ont obligée à partir est loin d’être fair-play : elle réussit à avaler ses larmes pour présenter son bilan à la Chambre avec toutes l’énergie dont elle était capable, comme toute Britannique qui se respecte : Never explain, never complain !

Le livre de Judith Perrignon est très étoffé, truffé de témoignages de personnes qui ont travaillé pour elle, Charles Powell, l’écrivain David Lodge, son biographe officiel, entre autres. C’est très intéressant mais c’est une lecture exigeante, alors j’ai pris mon temps, lisant et approfondissant un « chapitre » à la fois, car je connaissais bien la chronologie, donc je pouvais laisser reposer, décanter, pendant un certain temps.

Un voyage intéressant et agréable qui m’a beaucoup plu.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure

#Lejouroùlemondeatourné #NetGalleyFrance !

8/10

je n’ai pas pu résister of course

d’autres avis: https://pamolico.wordpress.com/2022/03/18/le-jour-ou-le-monde-a-tourne-judith-perrignon/

https://vagabondageautourdesoi.com/2022/03/22/judth-perrignon/

Extraits :

Ils sont trop jeunes pour se rappeler Margaret Thatcher mais ils sont en quelque sorte ses enfants. C’est elle qui a fait de la City la première place financière au monde. 27 octobre 1986. Assouplissement et changement des règles en un jour. BOUM ! Un big bang a-t-on dit alors. Ainsi sont nés les Golden Boys. Des créateurs de richesse, des héros nationaux, disait-elle.

Elle a délibérément décimé des régions qu’elle n’aimait pas, qui ne votaient pas pour elle.

Elle a fermé les chantiers navals. Elle a fermé les mines. Elle a fermé L métallurgie. Elle était obsédée par l’idée de briser les syndicats…

Donald Trump, le Brexit, Marine Le Pen… Ils ont tous bénéficié du vote contestataire de ces laissés-pour-compte qui considèrent les partis politiques normaux comme la cause de tous leurs maux… Ils cèdent aux sirènes de l’extrême gauche ou de l’extrême droite, de la xénophobie et du racisme.

On dit souvent que sa politique ultérieure a été influencée par ce vieux diction populaire qui dit : « qui n’épargne pas un sou n’en aura jamais deux. C’était Margaret, elle avait cette mentalité. Qui était aussi la mentalité d’une petite ville. Les gens se connaissaient tous. Il y avait de multiples réseaux locaux.

A Grantham c’était un commerçant devenu prospère et une figure politique locale. Il était pasteur méthodiste, c’était ce qu’on appelle un prédicateur laïc. Il faisait le tour des églises méthodistes du coin pour y délivrer des sermons.

Quand elle est arrivée au pouvoir, elle a fait de la réforme des syndicats une des priorités. Parce que le pays tout entier faisait grève presque chaque hiver.

La grande force de Margaret Thatcher, c’était d’agir, de mettre les choses en place. D’imposer des décisions difficiles avec une volonté d’acier. Elle tirait ses idées de différentes sources, y compris ses lectures.

Ce qui se passe autour de ce petit caillou (Les Malouines) résidu d’une toute-puissance impériale révolue, annonce les chapitres à venir, qu’ils s’écrivent en Irlande du Nord ou dans les villes minières. Elle ne négocie que dans les alcôves où se fait et se défait son pouvoir. Jamais avec l’ennemi. C’est elle ou eux.

La reine a un sceptre ou un orbe comme symboles du pouvoir, le chevalier a u bâton… Elle, elle avait un sac à main. Ce sac à main était l’instrument et le symbole du pouvoir. Elle était toujours la seule personne dans la pièce à en avoir un.

La prison pouvait mener au cimetière. Il est tout en haut de Falls Road : le cimetière de Milltown. Il est plein de vies courtes. La plus célèbres d’entre elles fut celle de Bobby Sands, mort le 5 mai 1981 au terme d’une grève de la faim de 66 jours, en laissant derrière lui un journal entamé le 1er mars 1981.

Lu en mai 2022

« La supplication » de Svetlana Alexievitch

Sous-titre: Tchernobyl : chronique du monde après l’apocalypse

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui trônait depuis des lustres dans ma PAL, que je m’étais enfin décidée à lire, mais ce ne fut pas simple : alors qu’il était disponible à la bibliothèque, lorsque je suis allée le chercher, il avait mystérieusement disparu : tombé quelque part, pas rendu… Alors pas d’hésitation, j’ai foncé sur une version électronique :

Résumé de l’éditeur :

« Des bribes de conversations me reviennent en mémoire… Quelqu’un m’exhorte : – Vous ne devez pas oublier que ce n’est plus votre mari, l’homme aimé qui se trouve devant vous, mais un objet radioactif avec un fort coefficient de contamination. Vous n’êtes pas suicidaire. Prenez-vous en main !  » Tchernobyl. Ce mot évoque dorénavant une catastrophe écologique majeure. Mais que savons-nous du drame humain, quotidien, qui a suivi l’explosion de la centrale ? Svetlana Alexievitch nous fait entrevoir un monde bouleversant celui des survivants, à qui elle cède la parole.


Des témoignages qui nous font découvrir un univers terrifiant. L’événement prend alors une tout autre dimension. Pour la première fois, écoutons les voix suppliciées de Tchernobyl.

Ce que j’en pense :

Le récit s’ouvre sur le témoignage d’Elena, la femme d’un pilote, dont elle raconte la longue agonie, le transfert vers Moscou, sans vraiment prévenir l’entourage, pour éviter les pleurs, la révolte, le corps qui se désagrège sous l’effet des radiations. Elle est enceinte à ce moment-là et personne n’a pris de précautions, elle l’avait caché pour pouvoir veiller sur son époux. A vingt-cinq ans, à peine, elle va tout perdre.

Pour raconter Tchernobyl, Svetlana Alexievitch a décidé de ne pas raconter l’évènement mais de donner la parole à des témoins : des familles, des liquidateurs, des médecins, physiciens, pompiers, pilotes d’hélicoptères, soldats, enseignants, des gens qui vivaient à côté et de la centrale et qui ont tout perdu et auxquels on n’a rien expliqué. Expliquer, poser des questions, c’était agir contre l’URSS, de la désinformation ou de l’espionnage au profit de l’Occident.

Certains étaient d’ailleurs persuadés qu’il ne n’était rien passé, ou encore, qu’il s’agissait d’un sabotage d’une personne travaillant à la centrale voire de la CIA ou autre… Les détecteurs de radiations, quand il y en avait suffisamment, s’affolaient alors on les mettait de côté.

On est frappé par la manière dont les choses ont été gérées par les autorités : il ne s’était rien passé, du moins rien de grave. Les personnes habitant le village ont été emmenées ailleurs, sommées de laisser tout sur place, mais la radiation ne s’est pas arrêtée à quelques km autour de la centrale. Il fallait retourner la terre, enterrer, ce qui pouvait l’être et… recommencer le lendemain, car les surfaces restaient radioactives. Puis on finit par creuser des trous de plus de cinq mètres pour y enterrer les arbres et les maisons entières.

La catastrophe a eu lieu le 26 avril, et il fallait absolument que le défilé du premier mai ait lieu avec la liesse et faste habituels de même que l’armistice qui est fêté le 9 mai…

Les « volontaires » étaient des conscrits qu’on allait chercher, en les menaçant d’exécution s’ils n’obéissaient pas. On envoyait les physiciens manier la pelle, enterrer tout ce qui pouvait l’être et pour finir, ils devaient aller « nettoyer le toit » : le béton puis le bitume fondaient et ils devaient marcher dessus, emmagasinant encore davantage de radiations.

Notre régiment fut réveillé par le signal d’alarme. On ne nous annonça notre destination qu’à la gare de Biélorussie, à Moscou. Un gars protesta – je crois qu’il venait de Leningrad. On le menaça de cour martiale. Le commandant lui dit, devant les compagnies rassemblées : « Tu iras en prison ou seras fusillé. »

Jeter les légumes, le lait, car les vaches paissaient dans l’herbe contaminée, puis trafic, comment expliquer que les légumes étaient contaminés alors qu’ils étaient si beaux ? Certes, les feuilles de radis ressemblaient à des feuilles de betteraves mais…

Puis sont apparues les malformations chez les animaux, chez les bébés, qui mourraient la plupart du temps, puis plus tard, leucémies, dysfonctionnement de la thyroïde… A ce propos, il y avait bien des pastilles d’iode disponibles, mais elles étaient réservées à une éventuelle guerre nucléaire. On n’avait jamais évoqué la possibilité d’un problème nucléaire lié à une centrale.

L’auteure cite également des réflexions plus générales des témoins sur la vérité, le silence la vie, la mort, etc. Ce qui m’a frappé, c’est le côté fataliste des Russes, de l’homme soviétique, et son patriotisme, son besoin de croire à un destin, à se sacrifier pour son pays.

Nous sommes tous des fatalistes. Nous n’entreprenons rien parce que nous croyons que rien ne peut changer. Notre histoire ? Chaque génération a vécu une guerre… Comment pourrions-nous être différents ? Nous sommes des fatalistes.

Cet essai est remarquable, tout est dit, jamais Svetlana Alexievitch ne se risque à une interprétation, elle note au fur et à mesure les mots de ces témoins qui ont bien voulu venir parler avec elle, parfois seul, d’autres fois à plusieurs tel ce qu’elle appelle le chœur des soldats : liquidateurs, conducteurs pilotes d’hélicoptère, miliciens…et c’est parfois glaçant.

C’est le premier livre de Svetlana Alexievitch , qui a reçu le prix Nobel de Littérature en 2015 que je lis, car je l’avoue, je procrastinais jusqu’à présent, mais l’heure était venue, d’autant plus que Tchernobyl est revenue en fanfare dans l’actualité avec la guerre en Ukraine. De plus, j’ai énormément apprécié la série télévisée « Chernobyl » il y a quelques mois, toutes les planètes étaient donc alignées !

J’espère que ma chronique n’est pas trop dithyrambique, car j’aime un livre, j’ai tendance à devenir intarissable…

Cette lecture vient donc clore, de manière magistrale, ma participation au Challenge « Le mois de l’Europe de l’Est » pour 2022, challenge qui m’a permis cette année encore de faire de belles découvertes ou de retrouver certaines plumes que j’aime.

Petit aparté : Je me rappelle très bien la rage qui m’a envahie lors de la catastrophe de Tchernobyl, devant ce nuage radioactif qui avait respecté les frontières naturelles de la France, grâce à un anticyclone magique qui en fait, comme on l’a su plus tard n’était pas du tout au-dessus de la France et toutes les maladies de la thyroïde qui ont flambé par la suite…

L’auteure :

Née en 1948 en Ukraine, d’un père biélorusse et d’une mère ukrainienne, Svetlana Alexievitch (Светлана Александровна Алексиевич), vit à Minsk. Elle est notamment l’auteur de La guerre n’a pas un visage de femmeDerniers témoins et La Supplication – trois textes rassemblés dans un volume de la collection « Thesaurus » d’Actes Sud. 

La Fin de l’homme rouge (Actes Sud, 2013) a reçu le prix Médicis essai et a été élu meilleur livre de l’année 2013 par le magazine Lire. Elle reçoit le prix Nobel de littérature en 2015.

Extraits :

Le choix s’est avéré difficile, vu le nombre impressionnant de passages surlignés dans ma liseuse :

On se battait, on se griffait. Les soldats – des soldats, déjà – nous repoussaient. Alors un médecin sortit et confirma le départ pour Moscou en avion, mais nous devions leur apporter des vêtements : les leurs avaient brûlé à la centrale. Les autobus ne roulaient plus et nous nous égaillâmes à travers toute la ville en courant. À notre retour, chargées de sacs, l’avion était parti… Ils nous avaient trompées exprès… Pour nous empêcher de crier, de pleurer…

Ce livre ne parle pas de Tchernobyl, mais du monde de Tchernobyl. Justement de ce que nous connaissons peu. De ce dont nous ne connaissons rien. Une histoire manquée : voilà comment j’aurais pu l’intituler. L’évènement en soi – ce qui s’est passé, qui est coupable, combien de tonnes de sable et de béton a-t-il fallu pour ériger le sarcophage au-dessus du trou du diable – ne m’intéressait pas.

Après Tchernobyl, nous vivons dans un monde différent, l’ancien monde n’existe plus. Mais l’homme n’a pas envie de penser à cela, car il n’y a jamais réfléchi. Il a été pris de court.

Un évènement raconté par une seule personne est son destin. Raconté par plusieurs, il devient l’Histoire. Voilà le plus difficile : concilier les deux vérités, la personnelle et la générale.

Si tout le monde était intelligent, il n’y aurait pas eu de sots. La centrale brûlait ? Et alors ? L’incendie est un phénomène temporaire. Personne n’avait peur. Nous ne connaissions pas l’atome…

Sur sa carte médicale, on a noté : « Née avec une pathologie multiple complexe : aplasie de l’anus, aplasie du vagin, aplasie du rein gauche… » C’est ainsi que l’on dit dans le langage scientifique, mais dans la langue de tous les jours, cela signifie : pas de foufoune, pas de derrière et un seul rein…

Personne ne nous disait rien… C’était, semblait-il, l’effet de l’éducation. La notion de danger était uniquement associée à la guerre, alors que là, il s’agissait d’un incendie ordinaire, combattu par des pompiers ordinaires…

Indiscutablement, il se passait quelque chose : même les lilas ne sentaient pas ! Les lilas ! J’ai eu alors le sentiment que tout ce qui m’entourait était faux. Que je me trouvais au milieu d’un décor… Je suis encore incapable de comprendre tout à fait. Je n’ai rien lu de tel nulle part…

J’enseigne la littérature russe à des enfants qui ne ressemblent pas à ceux qui fréquentaient maclasse, il y a dix ans. Ils vont continuellement à des enterrements… On enterre aussi des maisons et des arbres… Lorsqu’on les met en rang, s’ils restent debout quinze ou vingt minutes, ils s’évanouissent, saignent du nez. On ne peut ni les étonner ni les rendre heureux.

Et quoi qu’il arrive, les gens disent que c’est à cause de Tchernobyl. On nous dit : « vous êtes malades parce que vous avez peur. A cause de la peur. De la phobie de la radiation. » Mais, pourquoi les petits enfants sont-ils malades ? Pourquoi meurent-ils ? Ils ne connaissent rein de la peur. Ils ne la comprennent pas encore.

Mais nous avons toujours vécu dans l’horreur et nous savons vivre dans l’horreur. C’est notre milieu naturel. Pour cela, notre peuple est sans égal…

C’est pour le villageois que j’éprouve le plus de pitié. Ils ont été des victimes innocentes, comme les enfants. Parce que Tchernobyl n’a pas été inventé par les paysans. Eux, ils avaient leurs propres relations avec la nature ? Relations de confiance et non de conquête. Ils vivaient comme il y a un siècle, un millénaire, selon les lois de la divine providence…

Le train roule à toute vitesse, mais en guise de machinistes, il est conduit par des cochers de diligence. C’est le destin de la Russie de voyager entre deux cultures. Entre l’atome et la pelle. Et la discipline technologique ? Notre peuple la perçoit comme une violence, comme des fers, des entraves. Il est spontané. Il a toujours rêvé, non de liberté mais d’un manque total de contrôle. Pour nous, la discipline est un instrument de répression…

Il n’y a pas de roman de science-fiction sur Tchernobyl. La réalité est encore plus fantastique…

Ce qu’il faut, c’est répondre à une question : le peuple russe est-il capable de faire une révision globale de toute son histoire, somme l’ont fait les Japonais et les Allemands après la Seconde Guerre Mondiale ? Aurons-nous assez de courage intellectuel ? On ne parle presque pas de cela.

Lu en mars 2022

« L’affaire Navalny » de Jacques Baud

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai obtenu grâce à Babelio dans le cadre de Masse critique février et qui a mobilisé mon attention pendant près d’un mois, alors j’espère que ma chronique sera néanmoins plus facile à lire que ne l’a été la lecture :

Résumé de l’éditeur :

Navalny a-t-il délibérément été empoisonné ? Les éléments dont nous disposons justifient-ils des sanctions contre la Russie ? L’enregistrement avec l’agent du KGB est-il une mise en scène? Navalny est-il réellement le  » principal opposant à Vladimir Poutine » ? Son film sur le « Palais de Poutine » reflète-t-il la réalité ? Ce livre est la première enquête sur l’affaire Navalny. Il est fondé sur les documents officiels américains, britanniques, russes, français et allemands.


Écrit par un ex-agent des services secrets suisses qui a combattu pendant dix ans l’Union soviétique, ce récit met en lumière une nouvelle manière de pratiquer la politique étrangère : passionnelle, désordonnée, sans recul ni but constructif. L’application immédiate de sanctions alors que les faits restent troubles enlève tout espace à la diplomatie. L’unisson occidental autour de cette affaire et la censure contre les voix dissonantes révèlent une évolution inquiétante de la société et sa vulnérabilité croissante à la manipulation.


Nous créons des réalités à partir de nos préjugés : c’est la définition du complotisme, ainsi devenu la principale arme des pays occidentaux. Nous faisons ce que nous reprochons aux autocrates.

Ce que j’en pense :

J’ai choisi ce livre dans le cadre de « Masse critique » car le thème m’intéressait et cette lecture fut un peu rude et ce, pour plusieurs raisons !

Après une définition approfondie de ce qu’il appelle le « complotisme occidental », l’auteur revient en détail sur la personnalité de Navalny et là  pas de grande surprise car je connaissais son nationalisme pur et dur, tout comme le fait qu’il avait cautionné l’annexion de la Crimée et qu’il faisait partie de l’entourage de Poutine au début, donc il ne m’était guère sympathique, car opposant par opportunisme, contrairement à Boris Nemtsov, qui n’avait pas hésité à condamner cette annexion et à se placer en véritable opposant ce qui lui a valu d’être assassiné sur la place rouge… (Il ne s’agit que de mon opinion )

On apprend également la manière dont il s’est enrichi, avec son frère, Oleg, en achetant des entreprises pour les privatiser, comme beaucoup d’oligarques à l’époque de Boris Eltsine, ce qui lui a valu des condamnations. Son ultranationalisme et ses idées racistes ont été évoqués « dans le média américain Jacobin, proche de l’aile gauche du parti démocrate qui le qualifie même de « Trump russe » en 2017.

Ensuite Jacques Baud revient sur la chronologie de l’affaire du supposé empoisonnement, dont on n’aura jamais la preuve, mais que l’Occident a su utiliser. L’auteur nous fournit des arguments très détaillés, des comptes-rendus : les bilans sanguins qui révèlent une quantité de substances importantes de l’alcool aux anxiolytiques (pas moins de trois : diazépam, nordazépam, oxazépam !)  en passant par le lithium, un antiparkinsonien et tous ceux que j’ai dû oublier.

Le principe de l’empoisonnement reposait sur un taux élevé d’acétylcholinestérase qui permettait de pointer du doigt le Novitchok (utilisé contre Skrypal) ou un dérivé encore plus élaboré, donc neurotoxique, donc forcément criminel…

Je suis devenue incollable ou presque sur cette enzyme, mais un peu noyée sous la masse de renseignements fournis par l’auteur !  

On apprend beaucoup de choses sur la propagande en Occident, via les USA, qui n’ont pas hésité à utiliser tous les arguments leur permettant de discréditer Poutine (en fait, il se débrouille très bien tout seul pour cela) notamment via le film réalisé par Navalny lors de son hospitalisation en Allemagne « Le palais de Poutine » qui semble être volontairement mensonger.

Jacques Baud est également sans complaisance avec certains spécialistes que l’on voit souvent dans l’émission « C’est dans l’air » sur France 5 et je me suis parfois demandée s’il était totalement objectif… il vise aussi les chefs d’état européens (Emmanuel Macron et Jean-Yves Le Drian sont écornés au passage …

En refermant cet ouvrage très, très documenté, je me suis rendu compte que j’avais perdu encore quelques illusions. On sait à quel point la CIA et le FSB sont capables de manipuler les opinions, tout le monde se souvient des « armes chimiques » de Saddam Hussein, mais on finit par se demander où se tourner pour avoir des informations objectives sans interprétation des faits, car on est capable de se faire une idée tout seul il me semble ! quoi qu’il en soit, il est très clair que le complotisme n’a pas de frontières.

Je précise que ce livre m’est tombé des mains à deux reprises, notamment avec l’invasion de l’Ukraine mais j’ai réussi à le terminer et j’en tire une certaine satisfaction.

Un grand merci à Babelio et aux éditions Max Milo qui m’ont permis de découvrir ce livre et son auteur…

7/10

L’auteur :

Jacques Baud, colonel de l’armée suisse, est expert en armes chimiques et nucléaires, et formé au contre-terrorisme et à la contre-guérilla. Au service des Nations Unies, il a été chef de la doctrine des opérations de maintien de la paix à New-York et engagé en Afrique. A l’Otan, il a dirigé la lutte contre la prolifération des armes légères.

Extraits :

Tout d’abord, il faut comprendre ce qu’est le « complotisme » (ou « conspirationnisme). Autrefois, étaient complotistes, ceux qui préparaient des complots. Aujourd’hui, le terme désigne ceux qui voient partout des complots, planifiés et mis en œuvre secrètement par des dirigeants et leurs services secrets, dans un but obscur ; leur lecture étant vue comme exclusive.

Navalny a commencé sa carrière d’homme d’affaires dans les années 2000. Conformément à une pratique courante dans la Russie de Boris Eltsine des années 1990-2000, il achète des entreprises, afin d’en privatiser les profits (une pratique illégale à l’origine du combat mené par Vladimir Poutine contre certains oligarques, qui finiront par se réfugier ne Grande-Bretagne ou en Israël…

Le 20 août, peu après l’arrivée de Navalny à l’hôpital d’Omsk, les médecins russes pensent – dans un premier temps – à un empoisonnement. Une dizaine de minutes après son arrivée à l’hôpital, il s lui administrent de l’atropine. L’atropine étant un produit utilisé comme antidote en cas d’intoxication aux innervants, il n’en faut pas plus pour que certains complotistes y voient la preuve que les médecins « savaient » qu’il avait été empoisonné au Novitchok. C’est évidemment faux, car si cela avait été le cas, le personnel soignant d’Omsk l’aurait accueilli avec un équipement de protection adéquat…

Comme l’explique le média d’opposition Meduza, les médecins allemands ont cherché à prouver un empoisonnement alors que les médecins russes ont cherché la cause du malaise de Navalny. Ne cherchant pas la même chose, ils obtiennent des résultats différents, mais qui ne sont pas incohérents.

En fait, la perception du film en Russie a souffert de la notoriété exagérer qu’il a eus au niveau mondial. Le contraste avec l’image déplorable des États-Unis à la même époque et l’incapacité à gérer la crise du COID en Occident ont mis en évidence l’exploitation « propagandiste » de l’opposant russe.

Pour exercer des pressions sur des pays comme la Russie, la Chine ou l’Iran, les États-Unis ont réactivé les outils utilisés pour lutter contre la menace communiste. Outre l’action diplomatique et les sanctions, ils cherchent à influencer par les canaux de la presse traditionnelle et le financement d’organisations dans les pays-cibles, dont la vocation est clairement de nature subversive.

Lu en mars 2022

« Vivre avec nos morts » de Delphine Horvilleur

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai lu et même relu afin de lui rendre l’hommage qu’il mérite, et j’avais décidé de publier ma chronique le jour de l’ouverture du procès des attentats de novembre 2015 :

Résumé de l’éditeur :

« Tant de fois je me suis tenue avec des mourants et avec leurs familles. Tant de fois j’ai pris la parole à des enterrements, puis entendu les hommages de fils et de filles endeuillés, de parents dévastés, de conjoints détruits, d’amis anéantis… »

Être rabbin, c’est vivre avec la mort : celle des autres, celle des vôtres. Mais c’est surtout transmuer cette mort en leçon de vie pour ceux qui restent : « Savoir raconter ce qui fut mille fois dit, mais donner à celui qui entend l’histoire pour la première fois des clefs inédites pour appréhender la sienne. Telle est ma fonction. Je me tiens aux côtés d’hommes et de femmes qui, aux moments charnières de leurs vies, ont besoin de récits. »

A travers onze chapitres, Delphine Horvilleur superpose trois dimensions, comme trois fils étroitement tressés : le récit, la réflexion et la confession. Le récit d’une vie interrompue (célèbre ou anonyme), la manière de donner sens à cette mort à travers telle ou telle exégèse des textes sacrés, et l’évocation d’une blessure intime ou la remémoration d’un épisode autobiographique dont elle a réveillé le souvenir enseveli.

Nous vivons tous avec des fantômes : « Ceux de nos histoires personnelles, familiales ou collectives, ceux des nations qui nous ont vu naître, des cultures qui nous abritent, des histoires qu’on nous a racontées ou tues, et parfois des langues que nous parlons. » Les récits sacrés ouvrent un passage entre les vivants et les morts. « Le rôle d’un conteur est de se tenir à la porte pour s’assurer qu’elle reste ouverte » et de permettre à chacun de faire la paix avec ses fantômes.

Ce que j’en pense :

Que signifie être rabbin, et comment rendre hommage aux personnes assassinées telle la psychanalyste Elsa Cayat, lors des attentats de Charlie Hebdo ou dans un autre deuil, quand parfois la famille elle-même sait si peu de choses sur la personne qui est accompagnée ?

Delphine Horvilleur revient dans cet essai puissant sur le judaïsme, par rapport à la laïcité, revenant sur des textes sacrés pour étayer son analyse. Elle évoque également la notion de Dieu et de ces hommes qui tuent en se revendiquant de son nom.

Elle évoque, les survivants de la Shoah et l’impossibilité à dire l’horreur, ce silence face à l’indicible, et ces enfants devenus les parents de leurs propres parents pour continuer à avancer. De même que les conséquences du silence, du non-dit et ces fantômes qui viennent tenter de faire face à l’histoire des familles, aux gens qui manquent et dont on ne parle pas.

Elle rend un bel hommage aux filles de Birkenau, amies à vie, Simone avec son chignon très serré, presque austère qui a dédié sa vie à la Nation, et la crinière flamboyante de Marceline, qui avait tendance à brûler la vie par les deux bouts, restant à jamais, l’adolescente rebelle (il ne faut jamais oublier qu’elle avait quinze ans quand elle a été déportée) chacune entre à sa manière en résilience.

« Simone Veil savait que le combat pour les droits des femmes est infini et que rien n’y est jamais acquis. En bien des occasions, elle a démontré que pour le mener, il fallait savoir renverser des « cruches » sur la tête de ses détracteurs, pour ne pas être prise pour l’une d’elles. »

L’auteure aborde d’autres thèmes, la mort d’un enfant, d’un conjoint, de la signification de la mort dans nos sociétés et par ricochet, celle de la vie, ou encore, où vont les morts après. Réflexion aussi sur la peur qui entoure, la maladie, notamment les maladies neurologiques (les plus terribles à mon humble avis !) avec le cas d’Ariane, tout autant que la peur de la mort.

La mort d’un enfant vous condamne à l’exil sur une terre que personne ne peut visiter, à part ceux à qui il est arrivé la même chose.

J’ai bien aimé la manière dont elle évoque Myriam, tellement obsédée par la mort qu’elle décide de préparer à l’avance le moindre détail de ses obsèques, pour que tout soit conforme à ce qu’elle désire, quitte à risque l’empêcher ceux qui y assisteront à ne jouer aucun rôle, rendant le deuil encore plus difficile.

J’ai mis beaucoup de temps à rédiger ma chronique sur cet essai qui m’a vraiment passionnée, alors que je ne connaissais rien du Judaïsme et de ses rituels, car je n’avais pas envie de me séparer de son auteure. Je l’ai lu, relu, annoté à un point tel que choisir des extraits a été compliqué, tant les surlignages abondaient. J’ai décidé de me procurer la version papier, pour l’avoir toujours à portée de mains.

Ce livre m’a accompagné pendant quelques mois et je pense qu’il fera partie de ma vie, moi l’athée, déçue par tant de religions, de chapelles, (rassurez-vous, mes amis les Boubous, c’est encore avec vous que je me sens le mieux !) et l’idée de demander des comptes à Dieu ne peut que me plaire, il devait vraiment regarder ailleurs au moment de la Shoah, des croisades, des attentats et autres massacres perpétrés en son nom.

Dernière petite chose : j’aime beaucoup écouter Delphine Horvilleur, je ne rate jamais ses passages à la TV, qu’il s’agisse d’émissions littéraires ou en tant qu’invitée, sa manière d’intervenir est toujours juste, et elle explique très bien…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui ont bien voulu me faire confiance une nouvelle fois en me faisant découvrir ce livre, ce qui m’a donné envie d’en savoir plus.

#Vivreavecnosmort #NetGalleyFrance

L’auteure :

Rabbin de Judaïsme en Mouvement, Delphine Horvilleur dirige la rédaction de la revue Tenou’a. Elle est notamment l’auteur de : En tenue d’Eve : féminin, pudeur et judaïsme (Grasset, 2013), Comment les rabbins font des enfants : sexe, transmission, identité dans le judaïsme (Grasset, 2015), Réflexions sur la question antisémite (Grasset, 2019).

Extraits :

La laïcité française n’oppose pas la foi à l’incroyance. Elle ne sépare pas ceux qui croient que Dieu veille, et ceux qui croient aussi ferme qu’il est port ou inventé. Elle n’a rien à voir avec tout cela.

L’identité juive repose elle aussi sur une vacance. Tout d’abord parce qu’elle n’est pas prosélyte et ne cherche pas à convaincre l’autre qu’elle détient l’unique vérité. Ensuite, parce qu’elle peine à formuler ce qui la fonde. Nul ne sait vraiment ce qui fait un juif et encore moins « un bon juif ».

Le judaïsme garantit en son sein la place d’Elsa (Cayat) et la mienne, celle d’une juive non croyante et celle d’un rabbin, sans qu’aucune de nous puisse se revendiquer plus légitime.

Les tueurs ont-ils perçu le paradoxe obscène de leur geste assassin ? Leur croyance en un Dieu qui demande vengeance et se vexe d’être méprisé constitue un gigantesque blasphème. Quel Dieu « grand » devient si misérablement « petit » qu’il a besoin que des hommes sauvent son honneur ?

Contrairement aux fleurs qui fanent, les cailloux restent de disent la force du souvenir.

Des revenants. C’est comme cela qu’on appelle souvent les fantômes, car c’est exactement ce qu’ils s’acharnent à faire : revenir. Revenir jusqu’à ce qu’on accepte de les voir, et de parler enfin d’eux.

Le vêtement blanc du fantôme est, en fait, une réminiscence d’un rite juif ancestral, l’enveloppement du mort dans un linceul.

Il y a les fantômes coriaces de la Shoah les morts laissés sans sépulture, ceux des conversions forcées, et les fantômes des enfants cachés, des marranes et des descendants du silence, de tout ce qu’il a fallu taire pour être sauvé.

Chaque évènement qui noue ou défait des liens les convoque. Forcément ! Ils sont en quête de fils manquants qui sutureraient nos histoires et les leurs.

Les enfants « nés après » sont devenus les parents de leurs parents et, investis de cette mission impossible, ils ont pris sur eux de beaucoup les protéger et de beaucoup les engueuler…

… Ce syndrome de l’enfant-messie est décuplé dans les familles traumatisées.

La vie et la mort ne sont pas hermétiquement séparées, et l’eau qui coule n’imperméabilise pas nos vies du deuil.

Les engagements de Simone et Marceline, politiques, cinématographiques ou amoureux, m’ont appris ce que « se relever » signifie, et surtout comment permettre à d’autres de le faire. Elles disaient : voilà ce qui nous est arrivé, mais souvenez-vous que nous ne sommes pas « que » ce qui nous est arrivé.

J’ai souvent pensé que Simone avait été l’une de ces fées pour les femmes de ma génération, et qu’elle s’était penchée sur nos berceaux en murmurant une puissante promesse. Je suis née en novembre 1974, au moment même où sa voix portait à l’Assemblée un engagement solennel.

Le rabbin n’est qu’une personne dont la communauté reconnaît l’érudition et qu’elle se choisit comme guide, mais en aucune manière, il ou elle n’est un intermédiaire entre Dieu et les hommes.

L’homme, même au jour de son jugement, peut demander des comptes au Juge. Ne pas laisser Dieu s’en tirer à si bon compte, mais lui tenir rigueur de son manque de compassion…

… En imaginant Marceline, devant la cour céleste au jour de son Jugement dernier, il m’a semblé que Dieu risquait effectivement de ne pas s’en tirer à si bon compte.

Je dis toujours aux endeuillés, quel que soit l’être cher qu’ils perdent, qu’ils vont devoir, en plus de leur douleur, se préparer à un étrange phénomène : la vacuité des mots et la maladresse de ceux qui les prononcent.

Perdre un parent fait de vous un orphelin, et perdre un conjoint fait de vous un veuf. Mais qu’est-on lorsqu’un enfant disparaît ? C’est comme si, en évitant de la nommer la langue croyait en écarter l’expérience, comme si par superstition, on s’assurait de ne pas en parler pour ne pas la provoquer.

La maladie renvoie chacun à ses frayeurs, et le mal d’Ariane, parce qu’il attaquait son cerveau, activait nos plus terrifiantes angoisses.

Lu et relu entre mai et septembre 2021

« Les mémoires du corps » de Myriam Brousse

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui me tentait, pour explorer plus profondément certaines blessures et qui, ma foi, m’a donné du fil à retordre.

Résumé de l’éditeur :

Dans son best-seller Votre corps a une mémoire, Myriam Brousse a raconté à des dizaines de milliers de lecteurs sa découverte de la mémoire du corps, qui garde les souvenirs enfouis des souffrances de l’enfant et du fœtus, marqué par ceux de ses parents et de ses ancêtres. Des souffrances qui resurgissent de façon cyclique dans les événements de nos vies.

Dans cet ouvrage, elle lève le voile sur le mécanisme précis de ces cycles qui résistent, même quand on a travaillé sur soi et que l’on croit avoir analysé dans notre tête tout ce que nous avons à dénouer.

Elle explique la méthode qu’elle enseigne dans ses séminaires et qui permet de revenir à la source de nos problèmes pour arrêter ce système infernal. Elle permet d’abandonner une compréhension purement cérébrale et analytique de nos vies pour lâcher prise, dans notre corps, et accéder à une compréhension plus profonde de notre parcours. Ainsi seulement, nous pourrons nous libérer des répétitions et des traumatismes et être non plus victimes d’une fatalité, et tracer, en conscience, notre chemin de vie.

Ce que j’en pense :

Au départ, Myriam Brousse nous raconte son histoire, ses maladies, ses souffrances, son corps qui la trahit et comment elle a trouvé son chemin via des rencontres : un Maître Tibétain qui vient lavoir tous les jours (quelle chance quand on sait à quel point il peut être difficile de les approcher à titre personnel), ou encore celle qu’elle appelle « Mère », ou Sri Aurobindo…

Il faut donc écouter son corps, ne pas le faire taire en prenant des antalgiques antidépresseurs, voire drogue, alcool… sinon il va à nouveau se manifester et ce de plus en plus fort jusqu’on est soit arrivé à enfin l’écouter.

S’en suit une exposition des schémas répétitifs dans la lignée familiale, une évocation de la psycho-généalogie (cf. Anne Ancelin « Aïe mes aïeux »).

L’auteure explique que l’on est trop branché sur le « mental », que, grâce à la psychanalyse ou autre méthode, on a bien compris d’où venaient nos symptômes, mais tant qu’on ne laissera pas la place à notre corps cela ne sert à rien de comprendre…

Myriam Brousse va nous exposer sa théorie, sur la mémoire cellulaire et notamment le « projet sens » …

On trouve en chemin des références à Kousmine et son fameux régime, à Rudolf Steiner, le père de l’anthroposophie, influent certes, mais contesté et contestable, (qualifié de sectaire), Paolo Coelho, en passant par Guy Corneau, Arnaud Desjardins ou Krisnamurti, mélangeant ainsi des personnes sérieuses et d’autres qui le sont beaucoup moins…

Nous sommes vibrations, d’accord, on a choisi l’incarnation, la famille dans laquelle prendre racine et se développer. Donc, tout ne commence pas à la naissance, ni à la conception, la rencontre de l’ovule et du spermatozoïde, mais neuf mois avant, quand les parents ont conçu le projet de faire un enfant ! et se demander quel était l’état d’esprit (et l’harmonie sexuelle) du couple au moment de la fécondation.

Si certains concepts sont séduisants, les références à la réincarnation, à une forme de spiritualité deviennent lourdes et comme pêchées à droite à gauche, et réanalysées pour étayer sa méthode. On flirte un peu avec le New-âge », en tout cas plus que dans les conceptions de S.S. le Dalaï Lama.

Les cas cliniques sont certes intéressants, mais on pourrait s’attendre à avoir quelques clés pour reprendre contact avec le corps et la mémoire cellulaire, et là, le conseil est : « il faut aller voir un spécialiste de la mémoire cellulaire » …

Cette phrase a provoqué un long questionnement dans mon cerveau tortueux, tout éclaircissement serait le bienvenu :

« La religion ou la philosophie n’ont pas sauvé le dinosaure de sa propre fin. »

Moi qui comptais sur cette lecture pour explorer différemment les douleurs chroniques, et bien c’est raté. En réalité, j’ai terminé ce livre, il y un bon moment, mais, je n’arrivais pas à rédiger une critique, alors je laissé les choses décanter et voir ce j’en avais retiré et je m’y suis remise… mais je suis toujours aussi sceptique. Je suis habituée à réfléchir sur la mort et l’impermanence, et à la méditation mais là, je trouve que cela va un peu trop loin et je n’adhère plus.

Je m’imagine demandant à mère, si son orgasme avait été au summum, le jour de la fécondation !!!! si elle était distraite, cela n’a pas dû avoir les effets escomptés, la vibration ou l’énergie pour se réincarner a peut-être été trop faible… je plaisante bien sûr !

J’ai failli oublier, sa conception de la femme est « surprenante », elle répète à plusieurs reprises que « L’homme donne et la femme reçoit » (c’est vrai aussi pour les baffes ?)

J’ai bien conscience que ma chronique est caustique et risque de provoquer des foudres de certains mais je suis probablement trop cartésienne comme me le disait ironiquement mon algologue quand je cherchais à comprendre ma maladie.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions du rocher qui m’ont permis de découvrir ce livre et son auteure, même si cette dernière ne pas convaincue, mais peut-être aurais-je dû lire un autre de ses ouvrages…

#LesMémoiresducorps #NetGalleyFrance

2/10

L’auteure :

Myriam Brousse est thérapeute depuis plus de quarante ans. Fondatrice de l’École en mémoire cellulaire, elle anime également des conférences et des séminaires. Elle est l’auteure de Votre corps a une mémoire, Au risque d’être soi, La Descente dans le corps et Le corps ne le sait pas encore.

Morceaux choisis :

La mémoire du corps, celle qu’on appelle la « mémoire cellulaire » n’est pas comme on pourrait croire ce qui nous enferme et nous enchaîne à notre passé, mais c’est précisément la clé pour nous débarrasser de nos déterminismes et nous dévoiler une vie à construire en conscience. Voici l’histoire que je voulais vous raconter : celle de votre liberté.

Le but de la méthode est de plonger au plus profond de cette mémoire cellulaire pour découvrir quelle est la souffrance originelle qui est engrammée et gravée dans notre corps de chair.

Derrière l’émotionnel va surgir l’émotion vraie.

N’oublions jamais que si nous sommes venus dans cette famille-là, c’est parce que nous avons été attirés par des vibrations identiques à la nôtre afin que cette généalogie nous serve de miroir.

Il se peut que nous ayons tendance à vouloir que l’autre ait les mêmes besoins que nous : nous allons par exemple offrir à un proche ce qui nous ferait plaisir, un peu comme si on disait : « Mais si, je t’assure, tu as faim… », alors que l’autre n’a rien demandé.

En posant un cadre, le père tranche le cordon une seconde fois. Il dit « non » à l’enfant, il lui indique les limites à ne pas dépasser. Il met de l’ordre.

Lorsque le yin et le yang sont réunis dans un équilibre parfait, alors seulement, il y a possibilité de création. L’homme et la femme font partie intégrante de cette énergie créatrice. L’homme est solaire, émissif, il agit. La femme est lunaire, elle reçoit.

Pensez à votre projet-sens. Avant votre conception, vous étiez une énergie, et vous êtes entrés en vibration avec celle de vos parents. Après la mort, votre corps disparaîtra, mais cette énergie demeurera car celle fait partie du cycle de l’univers.

Lu, relu et chroniqué en avril 2021

« La voyageuse de nuit » de Laure Adler

Je vous parle aujourd’hui d’un essai que j’ai mis du temps à terminer, contexte oblige :

Résumé de l’éditeur :

« C’est un carnet de voyage au pays que nous irons tous habiter un jour. C’est un récit composé de choses vues sur la place des villages, dans la rue ou dans les cafés. C’est une enquête tissée de rencontres avec des gens connus mais aussi des inconnus. C’est surtout une drôle d’expérience vécue pendant quatre ans de recherche et d’écriture, dans ce pays qu’on ne sait comment nommer : la vieillesse, l’âge ?

Les mots se dérobent, la manière de le qualifier aussi. Aurait-on honte dans notre société de prendre de l’âge ? Il semble que oui. On nous appelait autrefois les vieux, maintenant les seniors. Seniors pas seigneurs. Et on nous craint – nous aurions paraît-il beaucoup de pouvoir d’achat – en même temps qu’on nous invisibilise. Alors que faire ? Nous mettre aux abris ? Sûrement pas ! Mais tenter de faire comprendre aux autres que vivre dans cet étrange pays peut être source de bonheur…

Plus de cinquante après l’ouvrage magistral de Simone de Beauvoir sur la vieillesse, je tente de comprendre et de faire éprouver ce qu’est cette chose étrange, étrange pour soi-même et pour les autres, et qui est l’essence même de notre finitude.

« Tu as quel âge ? » Seuls les enfants osent vous poser aujourd’hui ce genre de questions, tant le sujet est devenu obscène. A contrario, j’essaie de montrer que la sensation de l’âge, l’expérience de l’âge peuvent nous conduire à une certaine intensité d’existence. Attention, ce livre n’est en aucun cas un guide pour bien vieillir, mais la description subjective de ce que veut dire vieillir, ainsi qu’un cri de colère contre ce que la société fait subir aux vieux. La vieillesse demeure un impensé. Simone de Beauvoir avait raison : c’est une question de civilisation. Continuons le combat ! »

Ce que j’en pense :

 Dans cet essai, l’auteure nous invite à réfléchir sur la vieillesse, sa définition, ce que cela représente selon qu’on est un homme ou une femme, pauvre ou riche…

Puis, on passe à la notion du « sentiment de l’âge », notion introduite avec cette citation de Elias Canetti dans Le livre contre la mort :

« Depuis quand es-tu vieux ? Depuis demain. »

J’ai aimé surtout dans cet essai, les auteures cités par Laure Adler : Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, Annie Ernaux mais aussi des hommes Marcel Proust, Victor Hugo, Emmanuel Todd, ou encore des artistes : Hokusai, Sviatoslav Richter, Soulages entre autres.  

J’ai apprécié la comparaison entre Chateaubriand qui a décidé qu’il était devenu vieux à trente ans alors que Stéphane Hessel s’indignait encore à quatre-vingt-treize ans… ou les références à Philip Roth, la réflexion sur la difficulté à affronter le déclin de nos parents qui deviennent parfois nos enfants, quand la sénilité tente d’occuper la place.

Devenir la mère de sa mère jusqu’à l’épuisement ; réaliser la mort de celle qui vous a enfanté permet de se déprendre de soi.

Laure Adler a des mots durs parfois lorsqu’elle compare le prestige des temps grises des hommes qui épousent des jeunettes alors que les femmes à l’inverse sont des cougars qui « s’accrochent » ou ne veulent pas « raccrocher » et que dire de la sexualité ou de l’ombre d’Alzheimer, on a l’impression d’être à la limite des gros mots, là…

Ensuite, passons à la phase EHPAD… Sujet sensible, parce que j’ai dû me résoudre à y placer ma mère qui a 95 ans et que l’on a gardé chez elle jusqu’à 93 avec les auxiliaires de vie très dévouées, mais c’était devenu trop compliqué avec une chute tous les 2 mois, qui se terminait au CHU. C’est une décision terrible à prendre tant on se sent coupable de ne plus pouvoir assumer, d’y laisser sa propre peau…

J’ai fini ma lecture « en travers » comme disait une de mes profs de français car j’ai le même âge que Laure Adler, je suis plutôt d’accord avec elle, mais je suis restée sur ma faim (ma fin ?) car si le voyage avec des penseurs que j’aime m’a plu, je trouve qu’elle ne propose pas grand-chose. Et je dois le reconnaître, sa manière de jouer les « Madame Je-sais-tout donneuse de leçon, m’insupporte, chaque fois que je la vois à l’écran, je zappe ce qui n’a pas facilité ma lecture.

Je vais m’éloigner un peu du contexte (vous pouvez sauter le passage si vous le désirez !) en évoquant, puisqu’on en arrive là, à ce que j’appelle la gérontophobie ou le racisme anti-vieux : on sent très bien qu’on gêne depuis quelques années :  nos retraites qui coûtent cher alors qu’on a payé celles de nos parents sans broncher, c’est à cause de nous qu’on est obligé de confiner, on prive les jeunes de liberté (c’est vrai quelle entrave porter un masque pour protéger les autres autant que pour se protéger soi-même). Idem pour la planète, alors qu’on trie nos déchets depuis des décennies, qu’on respecte l’environnement (les cannettes de bière ce n’est pas nous, le vélo d’appartement qu’on laisse sur le Mont-Blanc non plus…)

En gros, on nous dit restez chez vous, hors de notre vue, cassez-vous, laissez-nous la place…. Mais d’un autre côté, on nous refuse le suicide assisté, l’euthanasie : on va arrêter un septuagénaire qui milite pour une mort digne à six heures du matin, on lui passe les menottes, fouille son appartement à la recherche du médicament prohibé (ça s’est réellement passé et ils n’ont rien trouvé et toc) pour arrêter des dealers armés jusqu’aux dents on hésite mais menotter un septuagénaire pas de problème…

J’ai craché mon venin, cela fait du bien et je vais passer à une lecture plus douce, et je finirai sur cette citation de Amadou Hampâte Bâ qui est une compagne de ma vie : « Un vieillard qui meurt c’est comme une bibliothèque qui brûle »

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir cet essai ainsi que la plume de son auteure car Laure Adler m’a donné envie de me plonger ou replonger dans les livres de Nathalie Sarraute et Simone de Beauvoir entre autres.

#Lavoyageusedenuit #NetGalleyFrance

7,5/10

L’auteure :

Née en 1950, Laure Adler est essayiste, romancière, femme de télévision et de radio, auteure primée de nombreux ouvrages.

Extraits :

En considérant les vieux comme à mettre au rebut, comme quantité en surplus, on perd de notre humanité.

Nous sommes toutes et tous en droit et en capacité de vouloir devenir vieilles et vieux sans avoir à être jetés aux poubelles de l’histoire post-moderne.

Dans son ouvrage remarquable, mais qui reçut un accueil plutôt discret lors de sa publication, intitulé tout simplement « la vieillesse », elle (Simone de Beauvoir) voulait briser la conspiration du silence et s’inquiétait de la dangerosité d’une société qui méprisait et malmenait ses vieux.

Il y a pire qu’un vieux sans signe distinctif. C’est une vieille. Il y a pire qu’une vieille. C’est un vieux pauvre. Il y a pire qu’un vieux pauvre, c’est une vieille pauvre. Et aujourd’hui, ce sont ces femmes – de plus en plus nombreuses – qui constituent la classe la plus fragile.

Marcel Proust dans Le temps retrouvé nous fait ressentir que savoir son âge participe d’un type d’émotion, c’est un travail, volontaire ou involontaire.

Quarante ans, c’est la vieillesse de la jeunesse, mais cinquante ans, c’est la jeunesse de la vieillesse selon Victor Hugo

Vieillir, c’est savoir continuer à faire ce qu’on faisait auparavant sans donner l’impression qu’on est diminuée. Nathalie Sarraute

Le vieillissement de la population est le phénomène le plus central de notre civilisation et la soudaineté de cet évènement peut nous mènera à l’abîme, proclame Emmanuel Todd, depuis des années, du haut de ses connaissances de démographe. C’est l’angoisse, dit-il. Le cataclysme…

Les jeunes incarnent l’avenir, les vieux le passé présent… Il n’y a pas, d’un côté une humanité essentielle, positive, représentative et, de l’autre, une humanité affaiblie, une sous-humanité.

Cordélia morte, Lear porte son cadavre sur la scène. Cordélia, c’est la mort, dit Freud. Cordélia l’autorise à choisir la mort, à se familiariser avec l’idée de mourir.

Mais, il faut avoir un projet : c’est l’assurance que tout n’est pas fini. Finalement la vieillesse complique la vie physique et la vie matérielle mais simplifie la vie morale.

Un vrai vieillard est celui qui a vécu sa vie, tant d’autres se contentent de la voir s’écouler. La vie est un voyage ininterrompu si rapide que nous pouvons passer à côté en nous distrayant.

Et puis un jour on a un âge. Et cette révélation a un goût désagréable. On sait qu’on ne pourra pas recommencer sa vie, qu’on pourra moins l’inventer, que le passé va sans doute préétablir l’avenir.

On a le même âge, Montand et moi. S’il a vécu mon vieillissement à ses côtés, moi j’ai vécu son murissement à ses côtés. C’est comme ça qu’on dit pour les hommes ils murissent : les mèches blanches s’appellent des mèches argentées. Les rides le butinent alors qu’elles nous enlaidissent. Simone Signoret dans « La nostalgie n’est plus ce qu’elle était »

Terminé en février 2021

« Naturel, pour le meilleur et pour le reste » de Marie Drucker et Sidonie Bonnec

Petit détour, aujourd’hui, par l’écologie, le naturel, le bio dans notre vie de tous les jours avec ce livre :

Résumé de l’éditeur :

« Comme vous, nous sommes assaillies tous les jours d’informations et d’alertes : attention, il y a des perturbateurs endocriniens dans notre gel douche, du mercure dans le poisson, des composés organiques volatils dans nos meubles… C’est vertigineux ! Comme vous, nous sommes inquiètes et souhaitons le meilleur pour notre famille et pour nous. Mais comme vous, nous étions… paumées !
Alors, depuis quelques années, nous enquêtons pour vivre et consommer le plus naturellement et simplement possible. Naturel pour le meilleur et pour le reste, c’est un guide pour prendre soin de soi sans faire de mal à la planète… Alimentation, beauté, maison, enfants et animaux de compagnie, nous vous donnons nos conseils et nos coups de cœur.
Comme dans notre précédent guide – Maman pour le meilleur et pour le reste – nous ne prétendons pas être exhaustives ni parfaites (c’est aussi pour ça que vous nous aimez !). Mais ce guide a été conçu avec l’aide de spécialistes, de médecins et de chercheurs.
On a pensé à tout, maintenant, pensez à vous ! »
Sidonie Bonnec et Marie Drucker

Ce que j’en pense :

Les auteures nous proposent un guide pour s’y retrouver dans ce qu’on appelle « le naturel ».

Pour ce faire, elles évoquent en premier lieu l’alimentation, la différence entre le bio, le local, les valeurs nutritives, les critères de la classification Nutriscore, les traitements reçus par les produits qu’on met dans nos assiettes, la manière d’éplucher nos légumes, fruits, les régimes à la mode, du végétarisme à la culture Végan en passant par le végétalisme, le régime sans gluten et bien-sûr comment ne pas devenir orthorexique quand on approfondit…

Puis, elles abordent les produits d’hygiène, du savon en passant par le gel douche ou le dentifrice (mais aussi le shampoing) en pain, en fournissant les recettes, sites internet pour tout faire soi-même du produit pour la douche à la lessive et aux produits pour nettoyer les sols…

Ensuite on enchaîne avec les produits pour enfants, « crèmes solaires » et comment les substituer par des produits plus sains… et on n’oublie pas nos animaux préférés…

Pour être honnête, je me suis intéressée surtout à tout ce qui concerne l’alimentation, je n’ai pas appris grand-chose car je suis prudente depuis longtemps sur ce qui va aller dans mon assiette, donc je maîtrise bien la théorie, la diététique en général, sans tomber dans les régimes farfelus, et en essayant de ne pas sombrer dans l’orthorexie justement, car à force de lire les compositions à la loupe, on finit par éliminer beaucoup de choses et ne faire confiance qu’à son potager…

En ce qui concerne les produits d’entretien et l’hygiène corporelle ou la cosmétologie, j’utilise des produits bio, ou des produits spécifiques prescrits par ma dermatologue, mais, dans emportée par l’enthousiasme écolo version Greta, j’ai acheté savon noir, bicarbonate etc. pour faire mon produit pour la lessive et… ça traîne dans la buanderie… Je me contente d’utiliser le vinaigre blanc avec quelques gouttes d’huile essentielle d’ylang-ylang comme adoucissant dans la machine ou comme produit de base pour le nettoyage…. Pour les sols c’est plus simple…

J’ai découvert au passage les vertus de l’étamine de lys pour les mites (avec les produits bio en vrac, on est obligé de cohabiter avec ces dames !)  Ou la terre de diatomée pour les pucerons par exemple.

J’ai apprécié les petits tableaux récapitulatifs, les conseils de sites internet ou d’applications, les adresses pour des produits locaux, car cela ajoute un côté ludique à l’ouvrage, sans oublier les jeux de couleurs ou de polices.

Quel que soit le thème abordé : du pain au café en passant par les lingettes ou le papier WC, les auteures nous proposent une alternative naturelle, l’endroit où l’on peut les trouver et leurs coups de cœur, ce qui peut donner des idées ou constituer simplement des rappels.

Ce livre est agréable à consulter car c’est une synthèse de choses que l’on sait le plus souvent, mais comme c’est didactique, on peut y retourner quand on veut, et de surcroît, les auteures nous proposent les avis de spécialistes, de tout bord, pour étayer leurs démonstrations.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Fayard qui m’ont permis de découvrir ce livre et de connaître le travail de Marie Drucker et Sidonie Bonnec qui ont déjà concocter un opus du même style sur le rôle de la mère…

J’insiste sur le côté ludique et pratique du livre, on peut l’ouvrir à la page qui nous intéresse et picorer et les auteures étrillent gentiment au passage, certaines dérives de la société de consommation, comme par exemple, l’achat de papier toilette blanc …

Petit bémol : il m’a été impossible de lire la version e-book car il fallait passer par un site pour e-pub et celui-ci débloque complètement (et de toute manière, il est difficile de lire les tableaux ou les illustrations), donc j’ai dû l’acheter… Entre une liseuse qui rend l’âme, et ADE qui fait des siennes, j’ai parfois l’impression que le sort s’acharne mais il faut s’accrocher, ce serait un comble de sombrer dans le complotisme…


#Naturelpourlemeilleuretpourlereste #NetGalleyFrance

8/10

Les auteures :

Marie Drucker présente le magazine « Infrarouge » tous les mardis soir sur France 2. Elle est également réalisatrice et productrice de documentaires et de fictions avec sa société No School Productions.

Sidonie Bonnec est journaliste. Tous les jours, elle anime « La curiosité est un vilain défaut » sur RTL, avec Thomas Hugues, et « Tout le monde a son mot à dire » sur France 2 avec Olivier Minne.

Extraits :

Attention !

Les fruits et légumes sont les aliments très touchés par les résidus de pesticides… Certaines catégories de pommes, poires ou pèches cumulent jusqu’à 36 traitements en moyenne. Une fois qu’on a dit ça et qu’on a bien flippé, qu’est-ce qu’on fait ?

On privilégie les fruits et les légumes bios, on réduit les intermédiaires, on déniche les producteurs « comme avant » que l’on connait et qui nous assurent la traçabilité et des produits sains. Et on mange de saison.

Café : le moulu s’oxyde plus vite, donc on préfère le café en grains. L’astuce qualité : privilégiez une forme ovale, il ne doit pas y avoir de brisures récurrentes et sa couleur ne doit pas être uniforme. Et les dosettes ? Certainement pas ! L’emballage le contamine avec des produits chimiques.

Lu en juillet 2020

« L’âme du musicien » de Fabienne Kandala

Je vous parle aujourd’hui d’un livre dont la lecture autant que ma chronique, m’auront donné du fil à retordre, mais le jeu valait la chandelle, du moins je le crois :

Quatrième de couverture :

Comment l’interprète du XXIe siècle peut-il résister à la logique économique et à la technologie qui se sont emparées de l’art musical ? Le chemin de la transcendance apporte-t-il une réponse ?

Ce livre s’adresse à tous les musiciens professionnels et amateurs, aux mélomanes avertis ou non, et à tous ceux qui cherchent à comprendre l’essence de la musique.

Ce que j’en pense :

J’ai choisi ce livre parce que le titre me plaisait, lors de la dernière opération « masse critique » de Babelio, un peu par défaut, mais comme je suis d’un naturel curieux et mélomane…

A la deuxième page de l’introduction, j’ai sauté au plafond en lisant cette phrase :

« Le monde nouveau qui se profile est celui des machines, des cyborgs. Il ne sera plus nécessaire de faire un long et fastidieux apprentissage pour devenir musicien. Des pianos connectés, tel le Spirio de Steinway & Sons sont programmés pour reproduire les moindres subtilités les interprétations des plus grands pianistes… »

Inutile de dire que j’ai fait alors un énorme blocage et laissé le livre en plan, allant y jeter un coup d’œil de temps en temps et maudissant le monde de l’intelligence artificielle ! et pourtant, le sous-titre était prometteur: « à la recherche de la transcendance chez le pianiste ».

De surcroît, l’auteure insiste sur le côté technique, la dextérité en gros, de l’exécution d’une partition, encore un blocage à l’horizon. Mais, je déteste ne pas aller au bout du livre même s’il me prend à rebrousse-poil, j’ai repensé aux compositeurs et aux interprètes que j’aime et j’ai continué et je ne le regrette pas du tout.

Fabienne Kandala nous présente vingt pianistes qu’elle a tous rencontrée, douze hommes et huit femmes, de toute nationalité. Après un topo sur leur parcours, elle nous propose un entretien, en leur posant la question de la transcendance dans leur art.

Chacun raconte sa manière de concevoir le ressenti lors de l’interprétation d’une œuvre et les moments de pur bonheur qu’ils ont pu ressentir, certains parlent d’expérience mystique, du divin ou simplement de spiritualité. Tous dénoncent l’enseignement actuel, qui est axé uniquement sur la pratique, la virtuosité, le côté technique ce qui se traduit pour certains jeunes musiciens préparant les concours, par des heures de travail, mais l’émotion n’est pas là. Et certains finissent par renoncer à l’exercice du métier qu’ils ont choisi, car ils ont perdu l’essentiel en route.

L’auteure nous livre ainsi une belle réflexion sur le « faire » et « l’être », pour certains, jouer n’est pas exécuter la sonate ou le concerto du compositeur, mais être le compositeur, ou être en osmose avec lui. Certains expliquent avoir joué en union avec lui, notamment dans les moments de stress, ou encore l’importance des bis car il se produit un lâcher-prise total, l’œuvre ayant été bien exécutée pendant le programme…

On retrouve au passage des pianistes de génie, cité notamment par Aquiles Delle Vigne, italo-argentin : Rubinstein, Claudio Arrau, Sviatoslav Richter, Wilhelm Kempff, qui « vivaient leur musique », pour lesquels la virtuosité n’occupait pas la première place. (Nostalgique du grand échiquier de Jacques Chancel, je garde des souvenirs éblouis de certains d’entre d’eux !)

Certains sont durs dans leur propos, telle Elizabeth Leonskaja pour qui

« s’ils (les musiciens) ne peuvent transmettre le message nécessaire aux auditeurs, leur perfection technique est vide de sens »

Il y a aussi des phrases très fortes, telle celle de Neuhauss :

« ne cherchez pas vous-mêmes dans la musique, mais trouvez la musique en vous-même. »

ou encore celle d’Elizabeth Sombart, pianiste française contemporaine :

« Le concert est réussi lorsque l’homme et le divin auront joué à quatre mains, lorsque « ça » écoute, « ça » joue avec moi. On vit alors ainsi : l’esprit agenouillé devenant serviteur. »

Ma préférence va à Miguel Angel Estrella, pianiste argentin, à Maria Joao Pires, Lisboète, et j’ai eu un coup de cœur pour le pianiste sud-coréen, Kun Woo Paik

A la fin des entretiens, Fabienne Kandala nous propose une synthèse extrêmement intéressante. Tout au long de cette lecture, j’ai eu envie de ressortir mes vieux vinyles, notamment une interprétation du premier concerto de Tchaïkovski par Richter, et mon ami Chopin

Il est inutile de préciser que je planche sur cette chronique depuis plusieurs jours et j’espère ne pas avoir été trop technique ou du moins trop rébarbative dans mon approche. Je l’ai écrite avec mes tripes, car j’aime énormément la musique classique, mélomane, mais pas musicienne pro, j’ai longtemps pratiqué le « piano à bretelles » alias « piano du pauvre » n’en déplaise à Mr Giscard d’Estaing, la clarinette et la guitare en dilettante… je pleure en écoutant Chopin, ou Beethoven, sans parler de Verdi dans un autre genre…

Un grand merci à Masse critique Babelio et aux éditions Chemins de traverse qui m’ont permis de découvrir ce livre d’une grande richesse ainsi que son auteure.

8/10

L’auteure :

Fabienne Kandala détient une Maîtrise en Musique-Interprétation (piano) de l’Université Laval (Québec) et le Diplôme d’État français de professeur de piano. Elle a étudié avec Marie-Jeanne Tchernoff, Arturo Nieto Durantes, Jean Boguet, Colette Fernier et Monique Deschaussées.

Elle a également étudié le chant. Elle joue en concert en tant que soliste, chambriste et elle est professeur au Conservatoire…

Extraits :

C’est ça être interprète. C’est être tout le temps à l’écoute des sensations du compositeur, mais pas de soi. Surtout, pas de « moi, j’ai ressenti cela. On peut tout de même puiser dans ce qu’on a vécu pour nous aider à interpréter. Pour cela il me faut une dimension spirituelle sous-jacente en tant qu’être humain. Colette Maze

La musique est une élévation de l’esprit une spiritualité sans se référer à un dogme ou à une religion. Tout cela n’empêche pas d’être fan de l’informatique. Tout revient à trouver un équilibre pour vivre dans ce monde. Pascal Rogé

Par exemple, certaines personnes donnent des concerts et enseignent, mais en évitant d’intégrer la dimension spirituelle dans leur enseignement, elles ne vont pas dans le sens de cette politique. Dans cent ans, elle est sûre que ce sera encore la même chose : il y ceux qui se destinent à être des « bijoux de collection » et les autres des « bijoux de pacotille ». Elizabeth Leonskaja (de nationalités soviétique et autrichienne)

Grâce à ce professeur qui me demandait tout le temps : « Que vois-tu là ? », j’ai compris que l’important n’était pas de jouer des notes, mais d’exprimer l’amour, l’émotion, la tendresse. La musique, c’est tout ça.  Miguel Angel Estrella.

Aujourd’hui, lorsque des jeunes étudient des concertos de Rachmaninov, iles écoutent les versions des concours. Si on leur dit d’écouter Rachmaninov lui-même, ils vous répondent que c’est « old fashion ». C’est quand même le compositeur qui joue ! Ils critiquent la version du compositeur et ils ne font pas ce qui est écrit dans la partition. Eugen Indjic

Je leur explique que nous vivons dans notre tête et que nous sommes trop préoccupés par l’idée de « faire ». Pourtant, dans quoi que ce soit, on ne peut rien faire si le corps vient en deuxième place. Le corps, c’est nous. C’est lui qui mène l’expérience d’éveil, que ce soit dans toute expérience de fusion avec l’Esprit, le Son, la Lumière, l’Univers. Toutes ces expériences viennent de la conscience corporelle. Maria Joao Pires

Notre travail n’est pas de jouer du piano. Interpréter, c’est une chose, mais CREER quelque chose avec la partition, c’est un niveau supérieur, différent. Vous savez, interpréter, tout le monde peut le faire. On apprend au conservatoire comment interpréter les compositeurs avec des connaissances…

… quand on est jeune, on n’a pas assez de connaissances et on répète, on répète et on devient une machine, une machine parfaite. Ce n’est pas vraiment de la musique, ni de la création. C’est pour cette raison que je n’aime pas le mot interpréter, ni exécution. Interpréter, c’est limité. On fait partie de la création d’une œuvre musicale…  Kun Woo Paik

Lu en juillet 2020

« Meurtres à Atlanta » de James Baldwin

Je vous parle aujourd’hui d’un livre et d’un auteur dont j’ai suivi le combat, (tout comme celui de Malcolm X ou encore de Martin Luther King) pendant des années mais dont je n’avais encore rien lu.

Résumé de l’éditeur :

Entre 1979 et 1981, vingt-huit enfants, tous âgés entre 7 et 16 ans, tous noirs, tous issus de familles pauvres sont assassinés à Atlanta, Géorgie, dans le Sud profond des États-Unis.

En juin 1981, un Noir de 23 ans, Wayne Williams, est arrêté pour le meurtre de deux hommes. C’est le suspect idéal. Et c’est lui qui sera jugé, puis condamné à la prison à vie pour le meurtre des vingt-huit enfants, sans aucune preuve tangible.

Quand James Baldwin, qui s’est toujours senti du côté des plus faibles, est invité à écrire un livre sur les meurtres de ces enfants, il accepte. Après une enquête menée sur place, quatre ans après les événements, Baldwin ne conclut ni à la culpabilité de Williams, ni à son innocence. L’essentiel est ailleurs.

Le drame d’Atlanta agit en effet à la manière d’un révélateur et montre la limite des conquêtes du mouvement des droits civiques. Baldwin décrit une société déchirée par la haine et la peur, par la hantise raciale.

Trente-cinq ans après sa première publication, ce texte n’a rien perdu de sa force ni de sa modernité. Ni, tragiquement, de son actualité.

Ce que j’en pense :

En l’espace de deux ans, environ, vingt-huit enfants dont l’âge varie de 7 ou 16 ans, ont été assassinés. Le seul point commun : ils sont tous noirs, issus de familles pauvres. L’enquête piétine, on évoque au passage la main du Ku Klux Klan, dans cette ville du Sud, dont les dirigeants sont noirs. On n’envisage pas d’emblée que le tueur puisse être noir, jusqu’à ce que le FBI mette en évidence ce qu’il a appelé « un faisceau d’indices » et curieusement un homme noir est arrêté.

Mauvais endroit au mauvais moment ? il aurait été trouvé sur les lieux d’un des crimes mais pourquoi ? Tout ceci est un peu capillotracté car on va le juger en fait sur deux meurtres, en sous entendant qu’il est coupable des autres aussi, c’est tellement plus simple.

James Baldwin, appelé à se rendre à Atlanta va essayer de décortiquer l’histoire, en mettant en parallèle des notions fortes : les relations entre Blancs et Noirs, la déségrégation qui pour lui aurait été la solution plutôt que l’intégration. Il met en relation la pauvreté, qui est toujours dans les mêmes quartiers, et la manière dont ces enfants sont souvent dans la rue, car ils y sont mieux qu’à la maison, et non pour le plaisir de traîner la nuit.

Il pose la question de la culpabilité : est-on coupable d’office si l’on est noir ? est-ce que Wayne Williams est vraiment le meurtrier ou était-il temps de mettre un terme à ce drame pour calmer le jeu ? il est le coupable idéal car c’est un jeune homme peu agréable, arrogant, qui avait tendance à être violent avec ses parents : le mauvais garçon, qu’on n’a aucun scrupule à condamner d’office. (Même si d’autres meurtres ont été commis pendant son incarcération) …

Comment les jurés ont-ils peu le désigner coupable et le condamner sans véritable preuve ?Certes, je le répète, c’est le climat engendré par ces meurtres qui l’a conduit au banc des accusés. D’un point de vue judiciaire, il est accusé de deux assassinats. Et pourtant, il est présumé coupable de vingt-huit meurtres, pour lesquels il est jugé sans être inculpé !

James Baldwin revient, avec brio, sur l’esclavagisme, la manière dont s’est déroulée la période après l’abolition de l’esclavage, le poids de l’homme blanc dans l’exploitation des pauvres, les effets de la colonisation, la manière dont les différents présidents américains ont été élus, et sur quels critères, et surtout la manière dont ils ont envisagé le racisme et la lutte éventuelle à mener pour en venir à bout, dans ce pays où la violence est omniprésente et où les marchands d’armes sont tout puissants.

Il aborde aussi l’Afrique du Sud et l’Apartheid, et il n’aura pas eu la chance de connaître, de son vivant, Madiba président…

Autre question soulevée : les soldats noirs ont un comportement héroïque pendant les guerres, mais ils ne seront pas mieux considérés pour autant, ceci se retrouve aussi dans les guerres plus récentes (Afghanistan, Irak…) ils ont le droit de mourir en héros, mais s’ils reviennent ils doivent faire à nouveau profil bas, situation que l’on peut retrouver dans les pays colonisateurs.

Il évoque aussi la notion de communauté qui ne doit pas aboutir à une exclusion ou encore le fait que certains voudraient être des blancs et se comportent comme eux. Il compare aussi la situation à Harlem à celle d’Atlanta, rivant son clou au passage à « autant en emporte le vent » de Margaret Mitchell bien trop complaisante à ses yeux.

Petite parenthèse, il se vend encore plus d’armes actuellement pendant la pandémie de COVID 19 que d’habitude, car ce sont des produits de première nécessité (sic) et les gens ont besoin de se sentir en sécurité…

Il y a longtemps que je voulais me plonger dans un texte de James Baldwin et   je n’ai pas été déçue du voyage, sa démonstration est brillante, même si elle ne peut rien changer au cours des choses, l’affaire étant considérée comme résolue. Le raisonnement de l’auteur est brillant, même si on n’est pas toujours totalement en accord avec lui. Afin de ne pas trop divulgâcher, j’ai choisi de limiter ma chronique aux éléments du discours de l’auteur qui m’intéressaient le plus, mais il évoque beaucoup d’autres thèmes tout aussi passionnants les uns que les autres.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce livre qui est toujours terriblement d’actualité et n’a pas pris une ride trente-cinq après avoir été publié pour la première fois. C’est le genre de livre qu’il faut déguster en prenant son temps et dont je pourrais parler pendant des heures, alors un conseil : si ce n’est pas déjà fait, lisez-le !

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L’auteur :

Né le 02/08/1924 à Harlem et mort le 1er décembre 1987 à Saint-Paul de Vence, James Baldwin est un écrivain américain, auteur de romans, de nouvelles, de poésies, et on lui doit aussi des pièces de théâtre et des essais.

Son premier roman « La conversion » est une autobiographie. Ses essais explorent les distinctions raciales, « Chroniques d’un pays natal », ou sexuelles « La chambre de Giovanni » au sein des sociétés occidentales, notamment dans l’Amérique du milieu du XXe siècle.


Extraits :

À distance, on s’imagine aisément que l’on a saisi la logique des événements. Mais tant qu’elle n’est pas confrontée aux faits, cette logique n’est-elle pas une création imaginaire bâtie à partir de souvenirs ?

Et, sous les strates du refoulement, semblables à des couches géologiques, est assoupie, du moins veut-on le croire, la terreur essentielle, celle que la mémoire veut nier. Cependant elle ne dort jamais complètement, cette terreur qui n’est pas la peur de la mort (laquelle est inconcevable) mais celle de la destruction.

Ce qui est oublié est la clé de nos crises de colère ou de notre maîtrise de soi. L’oublié est le serpent du jardin de nos rêves.

Chacun sait, même si cela nous déplaît, qu’une salle de tribunal est par essence un cirque romain pour tous ceux qui y participent. Impossible d’y être impartial.

La présence d’une administration noire était censée prouver que la ville « trop occupée pour haïr », comme on l’a souvent qualifiée, ne pouvait en aucune façon être accusée d’avoir une justice « sudiste ».

Dans cette affaire, toutefois, et conformément aux réalités concrètes de la vie aux États dits « unis », les enfants disparus et assassinés ont été agressés selon des critères de couleur et de condition sociale : ils étaient noirs – une malédiction dans cette démocratie – et pauvres, une condition que la morale dominante du travail et de la compétition condamne avec une cruauté sans pareille.

… et pour un jeune de condition pauvre, la différence entre la rue et chez lui n’est pas évidente : la maison c’est aussi l’insécurité et la misère, avec un lit et un toit. Et avec une maman, et parfois un papa, et d’autres mouflets, et ce sentiment confus, étouffant, intolérable qu’il doit sortir faire quelque chose !

Je n’ai rien dit de la réaction à l’échelle nationale car elle fut insignifiante par rapport à la réaction américaine au sort des otages en Iran – ou, dans le même ordre d’idées, au raid sur Entebbe.

Les jeunes sont sacrés pour la société. Ils représentent son unique espoir, et les anciens ont la responsabilité de les guider, de les protéger et de les élever – ce qui signifie d’abord et avant tout d’assumer leur autorité et de les réprimander. Si personne ne le fait lorsqu’ils sont au zénith éphémère de leur jeunesse, comment pourraient-ils espérer trouver une telle aide plus tard ?

Il existe, selon Andrew, un mal qui atteint particulièrement la communauté noire, la « sorriness », une sorte de pitié de soi-même. Je ne suis pas du Sud, et je n’avais jamais entendu cette expression auparavant. Cette maladie frappe les Noirs de sexe masculin. Elle est transmise par la mère, dont l’instinct est évidemment de protéger le mâle noir de la destruction qui le menace dès lors qu’il s’affirme en tant qu’homme.

L’effet du système blanc dans la vie des hommes noirs a toujours été, et demeure, l’émasculation.

Ce que revendiquaient les Noirs, c’était la déségrégation, qui est une question à la fois juridique, publique et sociale : l’exigence d’être traités comme des êtres humains et non comme des bêtes de somme ou des chiens.

Les Américains ont décidé que déségrégation signifiait intégration et, armés de ce concept, ils ont anéanti toutes les institutions noires de ce pays, à l’exception de l’Église noire.

Au tout début de l’affaire des meurtres d’enfants, que nous appellerons désormais la Terreur, les gens ont pensé instinctivement qu’il s’agissait d’une nouvelle convulsion du Ku Klux Klan – ce qui aurait paradoxalement pu être rassurant. Mais du fait de la présence d’une administration noire, cette hypothèse était non seulement intenable mais honteuse.

Les intérêts « vitaux » du monde occidental exigeaient l’exploitation des richesses extorquées aux colonies : sans ce pillage à l’échelle mondiale, il n’y aurait jamais eu de révolution industrielle.

Pour nous, la nation était sacrée, comme la terre. Mais pour eux, la nation était un terrain de pillage. Nous pensions que nous appartenions à la nation. Ils pensaient que la nation leur appartenait.

Seuls les Amérindiens, c’est-à-dire les Indiens pauvres, ont été traités avec encore moins d’égards, « tentant, comme le résumait un de mes amis blancs, d’investir les taudis que les Noirs essayent à tout prix de quitter ».

Lu en mars 2020

   

« Coexistence » de Richard de Clausade

Je vous parle aujourd’hui d’un essai que j’ai choisi en accès direct sur NetGalley, attirée par la très jolie couverture et le résumé :

Résumé de l’éditeur :

Bonjour,

Très tôt dans la vie, je me suis aperçu qu’au fond, depuis toujours, j’étais en colère et, mieux encore, que du plus puissant au plus petit d’entre nous, j’étais loin d’être le seul !

Mais en colère pourquoi ? Contre qui ? Contre quoi ?

Tout simplement contre le monde, puisque, somme toute, il est mal foutu.

N’est-ce pas d’ailleurs la raison qui fait que chaque génération dépense une énergie considérable :

– pour les uns, à vouloir le changer…

– et pour les autres, à vouloir nous changer…

Le tout… sans jamais y parvenir ?

Mais alors pourquoi, malgré le temps passé, l’expérience acquise, l’intelligence, la sagesse, la religion, la philosophie, les arts, la science, le progrès… voire les révolutions, les guerres, les massacres… le monde s’obstine-t-il, encore et toujours, à être mal foutu et nous, encore et toujours, imparfaits ?

Voilà une bonne question ! Et pourquoi, à défaut d’y répondre, ne pas tenter d’y réfléchir ?

Ce que j’en pense :

Cela commençait plutôt bien avec cette citation pleine d’humour :

« Réfléchir ne rapporte souvent rien, mais ne pas réfléchir coûte toujours très cher »

(vieux philosophe chinois qui n’a jamais voulu dire son nom même sous la torture…

L’auteur dit « bonjour » à son lecteur en lui expliquant qu’il était depuis toujours en colère

« Tout simplement contre tout le monde, puisque, somme toute, il est mal foutu. »

Ce livre comporte quatre parties dont les titres semblaient prometteurs, notamment la première : « la théorie des poissons rouges » : on met des poissons dans un aquarium, avec des plantes, des pierres ou coquillages et on voit ce qui se passe : s’ils ne s’entendent pas, doit-on modifier le contenu de l’aquarium ou séparer les poissons ? agir sur le contenant ou sur l’individu si on veut extrapoler.

Et par conséquent, comment faire le tri ? séparer ce qui revient à l’individu et ce qui revient au collectif, pour en arriver à la notion d’individu collectif : individu car entité unique, collectif, car ne pouvant pas se passer d’autrui…

Puis petite explication sur l’inné et l’acquis, considérations sur l’alimentation : manger pour vivre ou vivre pour manger, en gros, ou la nécessité d’autrui ou encore, la capacité de nuisance…

Et soudain, la phrase de trop :

La « mise en relation » crée donc une interaction entre tous les membres de « l’ensemble », d’où émerge une interdépendance absolue entre eux.

Là, stop, je n’avais pas envie de me prendre la tête avec ces élucubrations, et j’ai laissé tomber à la page 20 (117 pages en tout). Soit, je suis allergique à la « sociologie » soit ce n’était pas le bon moment, je ne vais même pas chercher à me poser la question.

Un grand merci à Netgalley pour cet acte (choix) manqué, une fois n’est pas coutume !

Extraits :

Mais alors pourquoi, malgré le temps passé, l’expérience acquise, l’intelligence, la sagesse, la religion, la philosophie, les arts, la science, le progrès… voire les révolutions, les guerres, les massacres… le monde s’obstine-t-il, encore et toujours, à être mal foutu et nous, encore et toujours, imparfaits ?

On le comprend, s’il a un pouvoir de vie et de mort sur les poissons rouges, le collectionneur n’a ni le pouvoir de les améliorer, ni celui de les concilier ou même de les réconcilier.

C’est ici que se situe la différence entre l’inné (nécessité et capacité) et l’acquis (expérience, connaissance).

 En effet, nous pouvons utiliser nos capacités :

– soit pour simplement soulager nos nécessités : il faut manger pour vivre ;

– soit pour faire de l’assouvissement de ces nécessités une source de plaisir : l’art culinaire, qui n’est rien d’autre que le résultat de notre capacité à choisir et accommoder les aliments, ne fait-il pas évoluer l’assouvissement de notre nécessité de manger, du simple soulagement… au plaisir ?

   – soit encore pour augmenter nos capacités de nuisance : la connaissance des aliments ne nous permet-elle pas d’empoisonner qui nous voulons 

Si je ne veux pas que mon voisin m’agresse, je dois moi-même renoncer à l’agresser.

Il en découle qu’on ne demeure « ensemble » que si les termes de la nature « d’individu collectif » de chacun trouvent à s’assouvir dans le « jeu social ».

Abandonné au bout d’une heure le 19 février 2020