Publié dans Adultes jeunes, Littérature française

« Le fracas du silence » de Fabien Fernandez

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi lors de la dernière opération « masse critique, spéciale jeunesse et adulte jeune » avec :

Résumé de l’éditeur :

Bergen, Norvège.

Tout allait bien pour Tiril. Des amis formidables, un petit-ami respectueux et une vocation : devenir chanteuse. Jusqu’à cet accident de voiture avec sa mère, il y a deux ans.

Depuis, tout a changé.

Désormais atteinte d’aphasie partielle, elle n’arrive plus à parler comme elle le souhaite. Amis et petit-copain se sont volatilisés, même Mikkel, son meilleur ami s’est éloigné. Sa future carrière musicale s’est envolée. L’injustice, la colère et le ressentiment se sont installés en elle.

Mais, l’espoir vient parfois de là où on ne l’attend pas…Et s’il venait d’Amena, cette élève à qui Tiril n’a jamais parlé ? Cette nouvelle amitié lui permettra-t-elle de retrouver sa voie … et sa voix ?

La prise de parole poignante d’une adolescente qui n’arrive plus à s’exprimer.

Ce que j’en pense :

Tiril a été victime d’un accident de la circulation, alors que sa mère conduisait. Depuis, elle présente une aphasie de Broca. Malgré la rééducation, les séances d’orthophonie, la récupération promise n’est pas au rendez-vous. Elle en veut à ses parents car ils lui ont menti en disant qu’elle pourrait reparler comme avant et de surcroît ils la surprotègent.

C’est d’autant plus dramatique que, fan de Bob Dylan, Tiril chantait, dans un groupe, et composait (compose toujours même si c’est plus compliqué) des chansons. Peu à peu, elle fait le vide autour d’elle, rejetant les autres avant d’être rejetée, se dissimulant derrière une carapace, au propre comme au figuré : habillé en noir corbeau intégral, elle a même teint ses cheveux, et son corps est raidi comme dans une armure.

A l’école, elle n’a plus d’amis, subit les moqueries sur son handicap. Même, Mikkel, son ami qui tente de la protéger fait les frais de cette mise à distance. Seule Amena, immigrée syrienne arrive à s’approcher d’elle, non sans mal. Le fait de mal s’exprimer en norvégien car elle n’est là que depuis un an, permet d’établir un lieu de proximité :

« Amena est une émigrée syrienne. Elle a fui la guerre et a trouvé refuge avec sa famille à Bergen il y a un peu plus d’un an. C’est-à-dire qu’elle parle le norvégien presque aussi bien que moi. C’est-à-dire que nous sommes les deux filles anormales de cette classe. »

Tiril n’arrive plus aussi bien à écrire ses textes de chanson, comme si elle butait autant sur l’écrit que sur la parole. La colère l’a envahie et elle peut devenir violente, mais comment laisser sortir ses émotions quand la parole ne fonctionne plus. Une prof lui proposera de s’initier aux chants des Same ou Sami (autochtones vivant au nord de la Scandinavie) : le joik, travail sur les sons pour retrouver son être intérieur, son âme. Ce qui lui permet de se plonger aussi dans l’histoire de sa grand-mère Sami qui a fui sa communauté au péril de sa vie pour échapper à un mariage intracommunautaire.

L’auteur a très bien exprimé la manière dont la maladie pousse à l’isolement, à la victimisation parfois même, quand on ne s’identifie plus qu’à sa maladie, sans tomber dans les clichés.

J’ai beaucoup aimé la manière dont Fabien Fernandez a construit son récit : on a une alternance entre la narration de Tiril, et celle de A qui n’est autre que son aphasie, du moins c’est ce qu’on croit au départ, mais c’est beaucoup plus subtile, du genre dialogue avec ma conscience ou avec mon surmoi, car A est du genre a refroidir les ardeurs, pose des interdits, : tu n’y arriveras pas, tu es nulle… en plus, la police d’écriture varie selon qui s’exprime, celle de A est un peu tremblotée, style ancien.

Chacun a sa manière de s’exprimer, Tiril utilise peu la ponctuation, Mikkel est dysorthographique quand il envoie des SMS et non quand il écrit sur du papier (avec là encore une autre subtilité dans la police d’écriture…

Ce roman m’a énormément plu, même quand Fabien Fernandez, qui a bien travaillé son sujet nous explique les travaux sur la neuroplasticité ou les différentes formes d’aphasie, tout est simple et parfaitement abordable par des ados. D’autre part, les textes de chansons de poèmes qu’il noua propose à chaque chapitre m’ont beaucoup plu.

Quant à la manière d’aborder la musique, les chants traditionnels, le joik, la musique pop ou rock, et leurs vertus sur les maux et les mots du corps, c’est très bien présenté aussi. On ne dira jamais assez l’importance de la musique et de la musicothérapie dans la souffrance physique et mentale. Personnellement j’adore le joik sami…

J’ai eu du mal à rédiger ma chronique, comme toujours quand un livre me plaît beaucoup, et je l’ai même relu avant tant le message pouvait être pris à un nombre de degrés différent.

Un immense merci à Babelio et aux éditions Scrineo qui m’ont permis, grâce à cette opération « masse critique jeunesse et adulte jeune » de découvrir ce roman et son auteur.

La musicothérapie m’est d’une grande aide dans ma maladie chronique, via le site Music Care, chapeauté Centre anti douleur de Montpellier.

https://www.music-care.com/fr/seances

9/10

L’auteur :

Fabien Fernandez est écrivain, mais également illustrateur, scénariste de BD et concepteur de jeux de rôle.

Il a publié de nombreux pour adolescents et jeunes adultes chez plusieurs éditeurs jeunesse

« Le fracas du silence » est son premier roman chez Scrineo.

Extraits :

Je me suis retrouvée tétanisée devant cette œuvre miroir. Le Cri. Je ne peux pas la décrire en détail. Ce sont juste des ressentis. Peu importe : sans le savoir, Munch m’a volé une partie de mon âme pour l’exposer. Je l’ai fixée du regard durant une bonne demi-heure avant que mon père vienne me récupérer. Il m’avait emmenée au musée pour me changer les idées, alors, quand je me suis pétrifiée, il m’a laissé le temps de m’imprégner en allant se promener.

En cet instant, je n’ai pas besoin de canaliser ma frustration. Juste trouver le bon mot pour terminer cette ligne. J’ai presque sa formulation, elle passe d’un neurone à l’autre, tourne tourne et tourne encore à proximité du stylo mais je ne peux pas m’en emparer.

Réveille-toi, Tiril, tu échoues dans presque tout ce que tu entreprends. Tu repousses tout le monde, tu n’es qu’une gamine capricieuse. Tes options s’amenuisent. Tu es un poids mort pour tous. Tu es ennuyeuse, encombrante et personne ne te comprend plus.

Voilà où tu en étais, ma grande. Voilà l’origine de ton armure noir corbeau, de ton casque sur les oreilles. Je te remémore ça pour ton bien, car ta grand-mère semble tout faire pour briser cette coquille protectrice. Pour que tu doutes. Pour que tu te laisses aller à de nouveaux augures bienveillants qui seront quoi, au final : une déception ?

Lorsque l’on souffre, on a tendance à oublier que les autres peuvent nous aider et qu’il n’y a aucune honte à cela.

Ce n’est pas une fatalité, c’est l’aboutissement de mes réflexions après la lecture de Norman Doidge : si je fais face, je me bloque dessus, si je l’accepte, j’apprends à contourner mon handicap. Spécialisé dans le domaine de la neuroplasticité.

Je vais joiker. En effet, on ne chante pas le joik, on joike. J’ai appris que ce chant ancestral était auparavant majoritairement pratiqué par les noaidis – les chamans. Ils rythmaient leur voix avec un tambourin. Mais pour nous, pas d’instruments. Pas pour l’instant.

Le langage universel, celui qui franchit les frontières et les handicaps : la musique. Ces vibrations qui parlent directement à l’âme, ces histoires que l’on peut raconter en quelques couplets ou sons profonds. Ce chemin vers la guérison.

Dylan est intemporel, Dylan ma’ sauvée, Dylan m’a ouvert les portes des cahiers que je noircis. On ne touche pas à Bob Dylan.

« Tout ce que je peux être, c’est moi-même – qui que cela puisse être. » Bob Dylan

Lu en décembre 2020

Publié dans Adultes jeunes, Littérature française

« Les roches rouges »: Olivier Adam

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai sélectionné lors de l’opération masse critique, spéciale jeunesse sur Babelio, en mai dernier, car j’avais très envie de retrouver la prose d’Olivier Adam :

Résumé de l’éditeur :

– Faut qu’on se tire d’ici.

– Et on ira où ?

– Je sais pas. T’inquiète. On trouvera.

– Et s’il revient ?

– Eh ben il reviendra.

– S’il s’en prend à tes parents ?

– C’est pas après eux qu’il en a. Qu’est-ce que Leila fout avec moi ?


J’ai tout juste dix-huit ans. Je vis chez mes parents. Je vais plus au lycée et j’ai pas de boulot. Je picole trop et je me bourre de médocs. Comment peut-elle croire que je suis capable de la protéger, de lui offrir quoi que ce soit de plus ou de mieux que son mec ?
Depuis qu’on roule elle m’a pas posé la moindre question. Elle m’a même pas demandé où on allait exactement. Je lui ai juste dit que je connaissais un endroit où on serait pénards. Et ça a semblé lui suffire…


Après le succès de La Tête sous l’eau, déjà en cours d’adaptation, Olivier Adam nous offre un nouveau roman bouleversant. Un de ceux qui vous marquent pour longtemps.

Ce que j’en pense :

Leila raconte sa vie de tous les jours, ses émotions ce qu’elle pense dans un carnet que lui a offert Antoine. Tous deux se sont connus à Pôle Emploi, se sont rapprochés au cours de jeux de rôles, et sont devenus amants. Tous les deux sont des estropiés de la vie et pourtant, Antoine n’a que dix-huit ans et Leila vingt-et-un.

Leila est mariée à Alex, vigile violent verbalement et physiquement. Il était son coach au volley et il l’a embrassée, harcelée, mise dans son lit et épousée quand elle s’est retrouvée enceinte, au grand dam de ses parents. Mais monsieur avait des principes, on n’avorte pas c’est un meurtre, mais cela ne le dérange pas d’être gros pervers, doublé d’un pédophile.

Comment Leila aurait-elle pu échapper à son emprise, alors que son père a toujours fait régner la terreur à la maison, violent avec sa femme, tyran avec ses filles, à tel point que la grande sœur de Leila a fui la maison sans jamais donner de nouvelles. Elle sent bien qu’il y a quelque chose d’opaque dans cette fuite mais préfère occulter.

Elle n’a jamais le droit de sortir le dimanche, même pour promener son fils Gabi, car Alex est vautré sur le canapé à regarder les matches de foot en picolant.

De son côté, Antoine qui a des parents aimants, chez lesquels il squatte, a complètement perdu pied, car un jour « il a pris une vie sans le vouloir » mais ça le hante et il est devenu marginal, carburant au haschich.

Mais, Alex les a surpris, on ne sait pas trop comment, vu qu’il bombarde Leila de messages pour la surveiller et frappe violemment Antoine, hurlant qu’il va faire la peau à « sa pute d’épouse » et c’est la cavale. Fuite dans le Sud, la mer, son décor somptueux, dans une maison appartenant à la famille, où ils se retrouvent nez à nez avec la sœur d’Antoine avec laquelle il est fâché : Lise qui veut en finir avec la vie…

Olivier Adam nous propose une belle histoire, qui fait parfois penser à « Thelma et Louise », avec des personnages cabossés par la vie, par leurs manques affectifs et leurs actes passés qui les rattrapent et qui vont être dans l’obligation de prendre leur vie en mains et sortir de l’adulescence en ce qui concerne Antoine, ou devenus adulte trop tôt pour Leila qui, répétant un scenario familial se retrouve sous l’emprise d’un pervers. On les voit évoluer, prendre conscience de leur capacité de résilience.

Tout acte a ses conséquences exprimant très bien la loi de causalité et tout de découle ou s’inscrit dans la continuité des traumatismes antérieurs ; cela soulève une question : comment réagir en face d’un pervers, violent, pour éviter que cela se termine par un féminicide ?

L’idée de faire écrire Leila dans son carnet est très intéressante car on se rend compte qu’elle est sincère, lucide, se posant les bonnes questions. Elle est sans concession vis-à-vis d’elle-même et des autres, mais elle garde les pieds sur terre devant tous ces évènements qui s’enchaîne sur le mode loi de Murphy dite de « l’emmerdement maximum ».

J’aime bien Olivier Adam pour son côté sombre, mélancolique, souvent blasé dans ses romans et qui aborde le désir de mourir, la mort intérieure qui précède la mort physique avec beaucoup de justesse et de sensibilité. J’ai lu plusieurs de ses romans et la plupart m’ont plu, je dois dire, pour ce côté noir. Là, il s’agit d’un roman pour adultes jeunes mais qui peut toucher tous les publics.

J’ai vraiment apprécié ce roman, j’ai essayé de le faire durer car j’ai retrouvé ce qui m’avait plu dans « Les falaises » ou « Les lisières » mais une fois plongée dedans, ce fut difficile…

Un grand merci à Babelio et aux éditions Robert Laffont pour m’avoir permis grâce à cette opération masse critique jeunesse, de lire ce roman et de retrouver l’auteur que j’avais un peu délaissé ces derniers temps. Olivier Adam fait partie comme Philippe Besson, Philippe Claudel, Serge Joncour ou Jean-Philippe Blondel (entre autres et pour ne parler que des hommes et que ceux que j’ai oubliés me pardonnent!) des auteurs que j’aime retrouver sans être une groupie : quand je n’aime pas je le dis, je ne cire pas les pompes…

8/10

L’auteur :

Né en 1974, Olivier Adam est l’auteur de nombreux livres : son premier roman « Je vais bien ne t’en fais pas » est publié en 2000 et sera adapté au cinéma avec succès.

On lui doit notamment « Passer l’hiver » Goncourt de la nouvelle en 2004, puis « Falaises », « à l’abri de rien », « Des vents contraires », « Les lisières », « Peine perdue » ou « La renverse » inspirée par l’affaire Georges Tron.

Il écrit également des livres pour la jeunesse : « On ira voir la mer » ou « La tête sous l’eau »…

Extraits :

.. Mariée à ce type que je déteste et qui m’effraie. Qui me considère comme sa chose, sa propriété, sa boniche. Mère d’un enfant que j’adore. Mais qui aurait mérité une autre vie. Un autre père. Une autre ère. Mieux armée que moi. Mieux préparée. Plus heureuse. Plus stable. Je m’inquiète tellement pour lui. Il doit bien sentir que je n’aime pas son père. Et qu’Alex me traite comme une merde. Comment on grandit dans ces conditions ?

J’ai dix-huit ans et je trouve la vie minuscule alors qu’il parait que c’est l’âge où on a encore des illusions, où on se l’imagine encore vaste et remplie de possibilités. De toute façon, pour moi, tout s’est arrêté il y a bientôt dix-huit mois. J’ai ôté une vie, même si je ne l’ai pas fait exprès. J’ai ôté une vie et on a pris la mienne pour me punir. C’est réglo, je trouve. Franchement, il n’y a rien à redire…

Qu’est-ce qu’elle voulait fuir à ce point ? Mes parents ? OK ils n’étaient pas drôles mais quand même. Pas au point de partir sans plus jamais donner de nouvelles. J’ai toujours pensé qu’il s’était passé quelque chose, mais quoi ? Les familles sont tellement pleines de mystères. Si opaques. De loin tout paraît simple mais quand on s’approcher, c’est gorgé de secrets dégueulasses, de silences qui cachent des trucs pas clairs, inavouables.

Avec des vieux qui tiennent à lui. Qui ont l’air de se soucier de lui. De l’aimer. De tout lui passer. De l’épauler. De le soutenir. Dans le confort de cette baraque. Il a l’air fracassé mais je me demande bien pourquoi. Quand tu as ce qu’il a, de quoi t’as besoin pour te tenir droit, pas faire de conneries, avoir confiance en toi et dans les autres.

Je ne sais pas ce que ça me fait. Ce que je pense. Où j’en suis. Ce que je vis exactement. Mais peut-être que ça n’a pas d’importance. Qu’il faut prendre acte. De ce qui advient. Et de ce qui a précédé. Et faire avec. Peut-être qu’il faut juste avancer au jour le jour. Même dans le brouillard. Même sans savoir où on va. Même sans savoir ce qu’on ressent, ce qu’on pense. Peut-être que c’est ça la vie. Des sentiments contradictoires. Un mélange permanent de douleur et de joie, de remords, de regrets et d’insouciance, de présent et de passé, de lumière et de ténèbres, de lourdeur et de légèreté.

Je ne sais pas combien de temps je vais continuer comme ça. A vivre tout en étant morte de l’intérieur. Quand je suis arrivée ici, je voulais en finir. Mais je n’étais pas pressée. J’étais seule. Je ne parlais à personne. Je n’existais pour personne. J’étais juste un corps posé sur le sable. Sous le soleil…

Avant que vous n’arriviez j’étais tranquille. J’allais mourir. J’attendais juste le bon moment. Je ne sais pas lequel. Mais, je me disais que je le saurais le moment venu. Évidemment, maintenant, c’est autre chose. Je ne peux pas mourir tranquille. Pas ici en tout cas.

Lu en juin 2020