Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire 2021

« Artifices » de Claire Berest

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a attirée de manière irrésistible par sa magnifique couverture :

Résumé de l’éditeur :

Abel Bac, flic solitaire et bourru, évolue dans une atmosphère étrange depuis qu’il a été suspendu. Son identité déjà incertaine semble se dissoudre entre cauchemars et déambulations nocturnes dans Paris. Reclus dans son appartement, il n’a plus qu’une préoccupation : sa collection d’orchidées, dont il prend soin chaque jour. 
C’est cette errance que vient interrompre Elsa, sa voisine, lorsqu’elle atterrit ivre morte un soir devant sa porte. 

 C’est cette bulle que vient percer Camille Pierrat, sa collègue, inquiète de son absence inexpliquée. 
C’est son fragile équilibre que viennent mettre en péril des événements étranges qui se produisent dans les musées parisiens et qui semblent tous avoir un lien avec Abel. 
Pourquoi Abel a-t-il été mis à pied ?

 Qui a fait rentrer par effraction un cheval à Beaubourg ? 

Qui dépose des exemplaires du Parisien où figure ce même cheval sur le palier d’Abel ? 

À quel passé tragique ces étranges coïncidences le renvoient-elles ? 

 Cette série de perturbations va le mener inexorablement vers Mila. Artiste internationale mystérieuse et anonyme qui enflamme les foules et le milieu de l’art contemporain à coups de performances choc.

 Pris dans l’œil du cyclone, le policier déchu mène l’enquête à tâtons, aidé, qu’il le veuille ou non de Camille et d’Elsa.

Ce que j’en pense :

Abel émerge d’un cauchemar récurrent, qui le laisse à la limite de la suffocation, tant cela paraît réel, et entend gratter à sa porte. Entrée fracassante d’Elsa, la voisine du dessus qui tente de d’entrer chez lui car en état d’ébriété avancé elle s’est trompée d’étage…

Abel est un policier, bien noté, du genre solitaire et bourru qui se retrouve étrangement suspendu, à la suite d’une dénonciation anonyme bien sûr… Camille, sa collègue tente de comprendre ce qui se passe mais devant le silence buté d’Abel, elle va procéder autrement et tomber sur un problème lié au passé.

Pendant ce temps, un cheval est retrouvé au musée Beaubourg, puis un tag représentant le même cheval sur un mur. Elsa accompagne Abel à Beaubourg pour tenter s’en savoir plus. Ce n’est que le début : un triptyque « artistique » se met en place, impliquant le musée d’Orsay, Pierre Arnaud… Et de manière concomitante, Abel trouve régulièrement un exemplaire du journal « Le Parisien » auquel quelqu’un l’a mystérieusement abonné.

On parcourt Paris, à pied, le jour et la nuit, selon les envies d’Abel qui oublie un passé douloureux en marchant, tentant d’apaiser ses angoisses, ses TOC… et ses interactions avec Elsa et Camille, ou ses rencontres d’un soir. Abel est attachant avec ses centaines d’orchidées qui remplissent son appartement, et dont il prend un immense soin. Ce sont ses amies, ses colocataires….

En même temps, immersion dans le domaine de l’art contemporain, avec les prouesses d’une mystérieuse artiste, Mila, dont l’avocat s’occupe de la publicité autant que de la publicité liée à ses œuvres éphémères mais souvent sujettes à caution, œuvres qui, entre parenthèses, se monnaient des millions d’euros chez Sotheby’s ou Christie’s.

On devine assez vite qui se cache derrière qui, en revisitant Jean de La Fontaine au passage, avec « Le loup, le renard et le cheval », dont les vers servent de titre de chapitre.

Claire Berest revient souvent dans son récit, comme un hommage, à Marina Abramovic, artiste plasticienne, ce qui à la longue finit par devenir pesant, car on se sent voyeur…

Le récit démarre lentement, mais on finit par s’accrocher, par avoir envie de savoir, de connaître la clef de l’énigme, car on se doute bien qu’il y a eu un drame à l’origine de tout cela et que chacun réagit comme il peut à un traumatisme profond, sur fond de feux d’artifice de 14 juillet, et de quels artifices s’agit-il en fait dans ce roman ? l’histoire nous le dira.

Mon avis est assez mitigé, l’intrigue est intéressante si on la regarde comme une enquête policière, avec des personnages compliqués, pour ne pas dire complètement barges, pour certains, mais je suis peu réceptive à l’art contemporain en général : des œuvres temporaires qui font le buzz et se revendent des millions voire plus, cela me laisse perplexe.

L’écriture veut faire « jeune » avec du verlan, souvent alors versus La Fontaine il y a de quoi déranger aussi (cf. les deux derniers extraits)

La couverture est magnifique et c’est elle qui m’a donné envie de lire ce livre. C’est ma première incursion dans l’univers de Claire Berest, surtout connue pour ses biographies et ses essais alors que j’ai toujours en prévision dans ma PAL, « Rien n’est noir ».

Un grand merci à NetGalley et aux éditions qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure dont j’ai prévu de lire « Gabriële » qu’elle a coécrit avec sa sœur Anne Berest dont j’ai beaucoup aimé « La carte postale » et « Sagan, 1954 » …

#Artifices #NetGalleyFrance

7/10

L’auteure :

Après une maîtrise de Lettres à la Sorbonne, Claire Berest publie son premier roman, Mikado, à 27 ans. Suivront deux autres romans, L’orchestre vide et Bellevue (Stock, 2016) et deux essais, La lutte des classes, pourquoi j’ai démissionné de l’Éducation nationale, et Enfants perdus, enquête à la brigade des mineurs.

En 2017, elle écrit Gabriële avec Anne Berest. En 2019 sort Rien n’est noir, pour lequel elle reçoit le Grand Prix des lectrices du magazine ELLE.

Extraits :

On peut faire le même cauchemar pendant vingt ans, la terreur reste identique, jeune, cette terreur conserve au fil du temps la même fraicheur.

Tout se vendait avec son logo tatoué dessus, des sacs, des tasses, des trousses, des casquettes, des paires de chaussettes. Elle était too high to fall

…Trop haute pour tomber. Masson et elle avaient écrit l’histoire à quatre mains, mêlant à la démesure le génie du markéting. Deux enfants distors aux moyens illimités qui s’amusent à mettre le feu au coffre à jouets.

Mila n’avait pas été de ces adolescents qui dès le lycée se promettent de l’art, se revendiquent ainsi faits, s’espèrent déjà doués, regardant de haut tout autour d’eux, avec l’incandescent orgueil de la jeunesse – la jeunesse n’est pas humble ou elle n’est pas jeunesse.

Elle était disponible. Parce qu’elle avait l’assurance et l’argent pour entrer n’importe où, mon chou. Il n’y avait pas un rideau qu’elle ne sache tirer. Elle était devenue une great Gastsby. Quand on n’existe pas vraiment, tout est plus simple. L’excentricité devient un accessoire naturel.

Mais, pour une fois, elle voulait mieux qu’un spectateur, mieux que des millions de spectateurs ! Elle voulait un partenaire. Quelqu’un qui serait au centre de son œuvre sans le savoir. Mais qui ferait corps et âme avec elle. Un complice.

D’habitude, Bac est bourrin mais il est poli. Elle ne demande pas qu’on la complimente, mais quand même il pourrait ne pas la tèje sans arrêt, comme si elle n’était rien ou pire, qu’elle n’existait pas vraiment.

Elle y était allée parce qu’elle avait senti une ouverture, elle n’était pas une cassos non plus, les mecs en général ne se faisaient pas prier. Camille avait entendu une chanson à l’autoradio, où une meuf avec une voix joliette disait un peu minaude qu’elle avait perdu ses baisers, ça l’avait frappée. Perdre ses baisers comme on perd ses clefs, ou qu’on perd son temps. Elle avait ressenti un truc comme ça Camille, assez pointu, quand Bac l’avait snobée….

Lu en septembre-octobre 2021

Publié dans littérature USA, Rentrée littéraire 2021

« Marie-Blanche : Au fil de la vie » de Jim Fergus

Je vous parle aujourd’hui d’un livre plutôt autobiographique qui me tentait beaucoup sur NetGalley, et sur les blogs :

Résumé de l’éditeur :

1995, région des Grands Lacs. Jim Fergus rend visite à sa grand-mère, Renée, 96 ans. Fille d’aristocrates français désargentés, mariée trois fois, celle-ci a connu un destin hors du commun qui l’a menée de son petit village natal de la région de Senlis jusqu’aux États-Unis, en passant par les sables de l’Égypte. D’un caractère entier, froide et tyrannique, elle a brisé la vie de sa famille, en particulier celle de sa propre fille, Marie-Blanche, la mère de Jim. Pour essayer de comprendre cette femme, et peut-être de lui pardonner, l’écrivain va tenter de retracer son parcours. Puis celui de Marie-Blanche, dont la vie a commencé comme un conte de fées avant de prendre des allures de tragédie.

Jim Fergus s’inspire ici de son histoire personnelle pour nous offrir une bouleversante saga familiale. À la façon de Dalva, de Jim Harrison, il inscrit l’intime dans l’Histoire et nous présente d’inoubliables portraits de femmes dans la tourmente. On retrouve surtout dans cette fresque qui s’étend sur un siècle et trois continents toute la puissance romanesque de l’auteur de Mille femmes blanches associée à une force d’émotion rare.

Ce que j’en pense :

Après avoir rendu visite à sa grand-mère, Renée, atteinte de la maladie d’Alzheimer et qu’il ne porte pas vraiment dans son cœur, Jim essaie de retracer l’histoire de cette branche maternelle de sa famille. On va ainsi suivre dans un premier temps l’enfance de Renée, dans une famille qui se dit de la noblesse (son père est comte). Henriette, sa mère, est amoureuse de son beau-frère, le ténébreux Gabriel qui a une propriété en Égypte, dont il revient de régulièrement pour filer le parfait amour avec elle !

Dès la petite enfance, Renée se cache pour assister à leurs ébats et se promet de séduire plus tard son oncle… et comme Gabriel n’aime que les très jeunes filles, on comprend très vite ce qui va arriver…

En fait, il s’avère qu’Henriette et Pierre ne sont pas les parents biologiques de Renée (elle serait la fille d’une danseuse de revue parisienne, accessoirement une des maîtresses du comte). Ils auront un autre enfant (merci Gabriel) mais ne s’intéresseront guère plus à lui. Famille de noble, fin du 19e début du 20e siècle avec toutes les caractéristiques de l’époque : adultère, jalousie, parents qui ne pensent qu’à eux…

On va suivre l’évolution de Renée, sa liaison avec Gabriel alors qu’elle a à peine quatorze ans : que l’on se rassure : elle est aussi tordue et manipulatrice que lui. Elle finira par épouser quelqu’un de son rang qu’elle s’empressera de « plaquer » après deux grossesses…

Fille indigne, mère indigne, Renée a tout pour elle ! et ne peut que manipuler ses enfants qu’elle n’aime pas et Marie-Blanche sa fille va payer le prix fort. Dès sa plus tendre enfance, Renée assènera sans relâche à sa fille, qu’elle n’est pas intelligente, qu’elle est moche (elle a le même nez que son père ! et elle va aller jusqu’à le lui faire remodeler par la chirurgie esthétique !). Mais stop, ne divulgâchons pas…

Jim Fergus a déjà écrit une première mouture de son histoire familiale, et cela lui a permis de rencontrer Marie-Antoinette, une cousine qui a pu lui révéler davantage de choses sur cette branche maternelle de la famille. Jim est le troisième enfant de Marie-Blanche, dont l’aîné est mort tragiquement d’un accident. Leurs parents n’ont jamais fait le deuil et ont décidé d’avoir deux autres enfants pour continuer à avancer, on devine aisément ce que cette décision a pu provoquer, on ne remplace pas un enfant par un autre…

C’est le deuxième « roman » de Jim Fergus que je lis : j’ai aimé « Mille femmes blanches » mais je n’ai pas lu les suivants. J’ai adoré détester Renée, bien sûr, comme mère toxique, on en fait pas mieux et j’admire l’auteur quand il dit qu’il lui a pardonné, car on ne sait pas si on en serait capable à sa place, mais on comprend le fait qu’il n’ait pas voulu avoir d’enfant…

Ce fut un plaisir de lecture, même si les pages consacrées à Renée sont difficiles à encaisser, tant la première partie, que dans le reste de cette autobiographie « romancée » comme le dit Jim Fergus himself.

L’auteur nous propose de nombreuses photographies de Renée, Marie-Blanche, Billy, entre autres, ainsi que des différents châteaux, demeures de la famille, ce qui en fait un beau livre et donne envie de tenter la version papier…

J’ai lu ce livre via ma tablette et c’est toujours aussi compliqué, la liseuse est tellement plus pratique et moins lourde à transporter, (mais, à sa décharge, elle permet d’apprécier les photographies) … Mais il n’était disponible que via adobe… Il y a des supports qui ne me conviennent pas trop : j’ai récemment tenté un livre audio et mon attention s’envole très vite, j’ai besoin de l’écrit…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions du Cherche midi qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteur.

#MarieBlanche #NetGalleyFrance

8/10

L’auteur :

Jim Fergus est né à Chicago en 1950 d’une mère française et d’un père américain. Il vit dans le Colorado.

On lui doit, entre autres, « Mille femmes blanches », « La vengeance des mères », « Les Amazones », ou encore « La fille sauvage »

Extraits :

La comtesse fut la première à noter l’intérêt soudain de son amant pour sa fille. Bien des mères redoutent secrètement ce jour où les hommes, se détachant d’elles, regardent plutôt vers leurs filles et c’est avec un sentiment d’horreur qu’Henriette voyait Gabriel considérer Renée avec l’œil inquisiteur du mâle.

Aussi jeune fut elle, elle prît conscience de sa force innée et de sa supériorité. D’instinct, elle comprenait que les femmes n’avaient de pouvoir que dans le monde des hommes et que leur survie, leur prospérité dépendaient de leur aptitude à manœuvrer DANS ce monde, à s’approprier une partie des prérogatives masculines.

Après tout Renée avait tenu sa promesse, quelques semaines plus tard elle quittait Guy de Brotonne et ses deux enfants – Marie-Blanche et Toto, âgés respectivement de deux et un ans – s’enfuyant en pleine nuit avec le sémillant comte de Fleurieux.

Je garde un souvenir précis de ma conception, du premier bref accouplement de mes parents, dans un lit à baldaquin, sur des draps de dentelle, par une douce nuit de printemps 1920, en Bourgogne. Le sperme enivré de papa, semence de ma propre destruction, cerne l’ovule amer et froid de maman. Je serai le fruit de ces ébats. Quelle mauvaise étoile m’est donc réservée ?

Bien que Louise me nourrisse et me berce depuis toujours, je suis parfaitement consciente – un bébé le sait d’instinct – que ma mère m’a abandonnée. Je ressentirai cette absence jusqu’à la tombe, tel un membre fantôme après l’amputation.

Quand chacun a un verre en main, que les rires fusent de tous les côtés, je ne vais quand même pas me priver. La vie est tellement plus drôle dans les brumes accueillantes de l’alcool, dans cette bulle de bonne humeur qui se forme autour de vous. S’exclure en restant sobre, en braquant sur les autres un jugement froid et distant, très peu pour moi. Au contraire, j’ai envie de les rejoindre et de m’amuser…

Je suis une garce immature et ingrate qui n’aurait jamais dû se marier ni enfanter ! Maman avait raison, j’aurais au moins pu me choisir quelqu’un de fortuné avec une ribambelle de domestiques pour s’acquitter des corvées.

Il a tellement aimé son premier petit garçon qu’il ne peut s’empêcher de le comparer. Oui, même si nous n’en parlons pas, la vérité est que nous sommes déçus par la petite sœur et le petit frère. Leur présence n’arrange rien et, au lieu de nous aider à l’oublier, ils nous rappellent sans cesse leur aîné.

Lu en septembre 2021

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire 2021, Roman historique

« Le dernier tribun » de Gilles Martin-Chauffier

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui va occuper une place particulière parmi tous ceux de cette rentrée littéraire que j’ai eu la chance de découvrir :

Résumé de l’éditeur :

Nous sommes à Rome, juste à l’heure où elle va dominer le monde, au septième siècle, au temps de César.

C’est la capitale du monde, une ville immense et monstrueuse où s’observent et se haïssent Crassus, Cicéron, Catulle, Pompée, César ou Caton.

Spartacus vient d’être tué, Cléopâtre est en ville, l’ambition et la violence sont en ménage, l’art et le sexe s’entendent comme la vis et l’écrou.

Tous les vices qui rendent la vie irrésistible s’épanouissent quand les vertus qui la rendent pénible s’évanouissent.

Cicéron a fait de la morale son fonds de commerce, se présentant comme la voix du peuple alors qu’il est un défenseur acharné du Sénat et des intérêts de l’aristocratie.
Publius Claudius Pulcher, héritier de la famille la plus noble de Rome, se fait adopter par un esclave, change son nom en Clodius, se fait élire tribun de la plèbe et chasse Cicéron de Rome.
Cicéron prend le parti de Pompée, Clodius celui de César. La guerre entre eux dura dix ans et la République n’y survécut pas.

Leur lutte est racontée ici par un philosophe grec, Metaxas, l’ami le plus brillant et le plus sarcastique de Clodius qui le fait venir d’Athènes à Rome pour lui écrire les discours qui lui permettront d’affronter Cicéron à armes égales dans des joutes oratoires où il oppose la démocratie réelle de Clodius à la démocratie formelle de son adversaire.

Metaxas tombe sous le charme de cette ville merveilleuse, accueillante, féminine et effrayante. Puis il va découvrir le sort des capitales qui règnent sur le monde : quand elles n’ont plus d’ennemis étrangers à leur mesure, elles se suicident.


Voici ses Mémoires, qui racontent la chute de la République romaine et la mort de Cicéron.

Ce que j’en pense :

Metaxas, philosophe grec reconnu quitte la Grèce et sa femme Tchoumi, pour aller rejoindre à Rome, à la demande de ce dernier, son ami Clodius, héritier d’une famille noble. Sa mission : rédiger les discours que Clodius doit lire au sénat, pour affronter l’homme de tous les dangers : Cicéron.

Il est accueilli par Diana Metella, noble famille elle-aussi, et une relation assez particulière va s’installer entre eux, basée sur la philosophie, la politique puis …

Rome est au faîte de sa gloire : Elle a conquis la Grèce, César écrase la Gaule, les Gaules serait plus exact (cf. Ses souvenirs !!!). Trois hommes se partagent le pouvoir, chacun rêvant de renverser les deux autres : Crassus, Pompée, et donc César…Spartacus a été assassiné. On rencontre Catulle, Caton et bien sûr Cicéron, alias Pois Chiche, chantre de la République, du moins de ses ors, dont il défend les valeurs en se gardant bien de les respecter, avec moultes effets de manche.

Mission galvanisante, qui va lui faire rencontrer tout ce que Rome recèle comme esprits influents, complotistes, les grandes familles n’ont aucun scrupule à faire et défaire les réputations.

Les intrigues et les complots se nouent, sur fond de riches villas, de femmes qui ne sont pas en reste côté manipulation. Diana, Clodia, la sœur de Clodius dont l’époux a rendu l’âme dans d’étranges circonstances, contribuant ainsi aux rumeurs :

« Comme lui, elle avait changé les lettres de son nom pour lui donner une orthographe plébéienne. Chez elle tout continuait pourtant à trahir la patricienne nichée sur la plus haute branche de la noblesse romaine… »

Tous les moyens sont bons pour accéder au Sénat, alors la plèbe en ces temps-là était du meilleur effet pour les patriciens.

J’ai adoré me retrouver dans la Rome de l’époque qui vit ses derniers instants de valeurs républicaines, puisque César ne tardera pas à mettre fin à près de 500 ans de République, sur fond de combats de gladiateurs, de mercenaires prêts à tout pour défendre son camp. Rome est tellement bien décrite (mais on peut dire autant du village de Grèce dont est originaire Metaxas) qu’on s’y croirait : j’ai déambulé dans les rues étroites, dans les villas, dans le luxe de l’époque, comme du côté des plus pauvres sans oublier les Jeux du Cirque, les gladiateurs …

En même temps, cette belle histoire est tellement proche de ce qui se passe à l’heure actuelle, qu’elle incite à la réflexion.

J’ai bien aimé, au passage, les phrases célèbres de philosophes grecs que Gilles Martin-Chauffier propose, de Démocrite à Pythagore, en passant par Socrate !

L’auteur a réussi à me redonner envie de lire « de Bello Gallico » de César : j’étais rester sur les cours de latin à l’époque on étudiait César le mardi et « L’Enéide » de Virgile le samedi de 8h à 10h, et à la fin de la seconde j’ai renoncé définitivement au latin. Le bon vieux Gaffiot est toujours dans ma bibliothèque… peut-être qu’avec l’âge et la lecture en français, cela se passerait bien…

J’ai énormément apprécié le ton amusé, teinté d’ironie de Gilles Martin-Chauffier, que j’ai longtemps suivi les « prestations » lorsqu’il était invité au magazine 28 minutes le club sur ARTE (je regarde moins qu’avant car il y a des intervenants que je n’apprécie guère). On retrouve ce même ton malicieux dans son écriture, on imagine le sourire charmeur du journaliste derrière les traits de Metaxas… (en grec, Metaxa désigne un vin sirupeux mais aussi un dictateur grec pro-nazi, ou une famille d’avocats ! inutile de préciser que j’ai opté pour le vin !)

C’est le premier livre que je lis de l’auteur, (« La femme qui dit non » me nargue sur une étagère de ma bibliothèque, en bonne compagnie…) et j’ai bien l’intention de continuer, même les essais.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et la plume de son auteur ainsi que son érudition et la manière dont il donne au lecteur l’envie d’approfondir !

#Lederniertribun #NetGalleyFrance

L’auteur :

Journaliste à Paris Match, Gilles Martin-Chauffier est l’auteur d’une dizaine de romans sur la société française. Les Corrompus a obtenu le prix Interallié en 1998.

Il a aussi publié plusieurs essais historiques, parmi lesquels Le roman de Constantinople, Prix Renaudot de l’essai en 2006.

Extraits :

Je n’aime pas Aristote. Ce besoin de faire savoir qu’il a des lueurs sur tous les sujets. Les animaux, les insectes, les plantes médicinales, l’architecture, la stratégie militaire, les dieux, la rhétorique, la formation des nuages, la culture des fraises lui inspiraient des commentaires. De l’eau de source, sans goût. Il a beau écrire sans fin, dix mulets ne vaudront jamais un étalon…

Si, à Athènes, un paravent de virilité masque un brouillard de lâcheté, chez les Romains, une fine couche de bienséance cache un océan de brutalité.

Les dieux ne m’intéressent pas. S’ils ont voulu les malheurs des hommes, ils sont méchants. S’ils ne les ont pas prévus, ils sont incompétents. S’ils n’ont pas pu les empêcher, ils sont impuissants. A quoi servent-ils ? Nul ne le sait et je n’en fais jamais un sujet de cours.

Luisantes et noires de grosses dalles de basalte ou de lave glissaient à travers la campagne, comme un immense serpent à la carapace de tortue. Tout le long, douze ou treize ans plus tôt, ils avaient crucifié les six mille survivants de l’armée de Spartacus…

Le fameux Catulle ! Je ne connaissais que lui. Ses poèmes licencieux parlaient d’amour sans faux-semblants, ni prête-noms. Son audace était parvenue jusqu’à Athènes. Où on appréciait son style brutal et soyeux, viril et tendre…

Chez les puissants à Rome, on ne se mettait pas en colère. La mauvaise humeur faisait « peuple » …

Aucun empire ne survit si les juges donnent gain de cause à tous les gens qui ont raison.

C’est l’inconvénient des étoiles filantes de la haute société : avant la satisfaction de glisser dans la conversation qu’on les connaît, il faut endurer leur sans-gêne…

Depuis des générations, les intrigues autour de la répartition des provinces et des commandements se nouaient et se dénouaient dans les salons des matrones. On y discutait avec autant d’ardeur que dans les assemblées ou sur le Forum.

Rien n’importe plus aux Romains que la loi. C’est ce qu’ils ont offert au monde. Les Égyptiens ont créé la civilisation, les Grecs ont inventé la culture, mais Rome se targue d’avoir mis au point le cadre qui permet à la première de durer et à la seconde de prospérer…

Rome méprisait la terre entière, sauf l’Égypte. L’étiquette pharaonique datait déjà de deux mille ans quand une louve allaitait encore Romulus et Remus. Personne ne l’avait oublié sur les bords du Tibre.

Rome sait aussi bien se faire aimer que craindre. Autant que latine, la Ville se rêve universelle. Une fraternité que la Grèce n’a jamais connue, ni même imaginée. Et que j’ai mis plusieurs mois à comprendre. Être Grec ne faisait pas de moi un étranger. On est romain si on se comporte en romain…

Réduite à une façade en carton, la République masquait le pouvoir de trois hommes qui attendaient, chacun dans son repaire, d’éliminer les deux autres. Caton vociférait, Cicéron intriguait et, à des dates aléatoires, des élections avaient lieu pour remplacer questeurs ou censeurs mais plus rien ne suivait le cours régulier de la vie démocratique instituée depuis des siècles.

On n’épousait pas une femme, on se mariait avec un clan. Et on en changeait selon les humeurs de l’heure.

La liberté ne se voit pas, ne se touche pas, ne se sent pas, ne se mange pas. Elle ne nous manque pas. Ce qui nous manque, ce sont l’égalité, la justice et le pain qui les accompagne. Le Sénat décrit la République et ses institutions comme un banquet auquel vous êtes tous conviés.

Cicéron avait un défaut impardonnable : chez les autres, il voyait d’abord les faiblesses et les défauts. Ensuite, les avantages qu’il en tirerait. Quand on lui arrachait un masque, on tombait sur un autre. Le temps malheureusement ne révélera jamais son vrai visage.

Lu en septembre 2021

Publié dans Littérature francophone, Religion, Rentrée littéraire 2021

« Le rire des déesses » d’Ananda Devi

Petit voyage en Inde, aujourd’hui et première immersion dans l’univers de l’auteure, avec ce roman :

Résumé de l’éditeur :

Au Nord de l’Inde, dans une ville pauvre de l’Uttar Pradesh, se trouve La Ruelle où travaillent les prostituées. Y vivent Gowri, Kavita, Bholi, ainsi que Veena, et Chinti, sa fille de dix ans. Si Veena ne parvient pas à l’aimer, les femmes du quartier l’ont prise sous leur aile, surtout Sadhana. Elle ne se prostitue pas et habite à l’écart, dans une maison qu’occupent les hijras, ces femmes que la société craint et rejette parce qu’elles sont nées dans des corps d’hommes. Ayant changé de sexe et devenue Guru dans sa communauté, Sadhana veille sur Chinti.


Leurs destins se renversent le jour où l’un des clients de Veena, Shivnath, un swami, un homme de Dieu qui dans son temple aime se faire aduler, tombe amoureux de Chinti et la kidnappe. Persuadé d’avoir trouvé la fille de Kali capable de le rendre divin, il l’emmène en pèlerinage à Bénarès. Comment se douterait-il que sur ses pas, deux représentantes des castes les plus basses, une pute et une hijra, Veena et Sadhana, sont parties pour retrouver Chinti, et le tuer ?


Des bas-fonds de l’Inde où les couleurs des saris trempent dans la misère à sa capitale spirituelle, Ananda Devi nous entraîne dans un roman haletant et riche pour fouiller, à sa manière, les questions brûlantes de notre époque : la place des femmes et des transsexuels, le règne des hommes et la sororité ; les folies de la foi, la pédophilie ; la religion, la colère et l’amour. Avec son style incisif et poétique, elle brise le silence des dieux pour faire entendre et résonner le cri de guerre des femmes – le rire des déesses.

Ce que j’en pense :

Veena est une prostituée comme tant d’autres qui vit dans « La Ruelle », dans un taudis. Elle a eu une fille dont elle ne voulait pas et pour nier son existence, vue l’absence d’avenir qui la guette, elle ne lui a même pas donné de nom.

A 9 ans, l’enfant qui a grandi tant bien que mal dans cet univers sordide, rabrouée par sa mère, mais un peu choyée quand même par les autres prostituées, observe derrière une fente, dans le réduit où elle est cachée pour ne pas susciter la convoitise de hommes, ce que ceux-ci font subir à sa mère, telle une fourmi, qui passe inaperçue. Elle décide de s’appeler Chinti, c’est-à-dire fourmi.

Dans la maison d’en face, vit Sadhana, jeune homme transgenre qui a dû fuir sa famille maltraitante (il est une honte pour eux !). Recueillie par d’autres « Hijra » comme elle, elle se fait émasculer… ce qui donne une scène terrible. Sadhana s’attache à la petite fille.

Shivnath est un homme de Dieu, un Swami, qui entre jeûne et ascèse va voir les prostituées et Veena et sa colère lui plaisent bien, quel plaisir de les dompter ! mais, il est plutôt du genre « fou de Dieu » et pédophile : quand il voit Chinti pour la première fois, il en tombe amoureux, (traduire pas la mettre dans son lit, bien sûr). Tellement mégalo qu’il s’est fait construire une statue gigantesque (le représentant lui-même bien sûr) dans son temple où l’or coule à flots. Il si bien su manipuler les gens, surtout les riches que tout le monde le craint.

Pour arriver à ses fins, après des travaux d’approche qui lui ont permis de faire croire à la fillette qu’il lui prête l’attention que sa mère ne lui porte pas, il décide de prouver à tout le monde qu’elle est une réincarnation de Kali et il organise un pèlerinage à Bénarès pour le prouver à tout le monde et surtout arriver à ses fins.

Quand le danger s’approche de Chinti, Veena et Sadhana avec leurs compagnes de misère vont unir leurs forces pour empêcher le pire.

J’ai choisi de découvrir ce roman car l’Inde est un pays que j’aime malgré son système de castes, le statut qu’elle réserve aux femmes, des transgenres, ses inégalités depuis des lustres. Et, on ne peut pas dire que les choses se soient arrangées pour elles avec l’arrivée au pouvoir d’un intégriste hindouiste. J’aime ce pays dont je connais un peu quelques régions, mais je ne baigne pas dans l’angélisme à son sujet.

Ce roman m’a saisie aux tripes, j’ai ressenti la colère de Veena, et aimé sa transformation au cours des évènements, j’ai eu envie de trucider maintes fois ce religieux cinglé pédophile qu’est Shivnath… Les intégristes de tout poil me hérissent, ce n’est pas nouveau et on en trouve hélas dans toutes les religions. « La religion est l’opium du peuple » comme l’a dit si justement qui vous savez…

J’aime la manière dont l’auteure évoque les pèlerinages, avec notamment cette phrase :

« Les pèlerinages n’ont jamais conduit vers autre chose que soi – un soi blessé, tourmenté par les visions qui dansent hors de notre portée, par nos rêves faussés. Les pèlerinages mettent à nu nos échecs, nos mirages. Ils sont l’éternel piétinement de ce rien qui nous réclame, nous aspire, nous noie : la mort vers laquelle tout le monde chemine, et rien d’autre. Aucune promesse d’un bonheur quelconque tandis que nos pieds creusent notre propre tombe. »

Le statut (enfin l’absence de statut) des Hijras m’a beaucoup touchée et notamment le personnage de Sadhana, sa vie, sa souffrance et sa capacité d’amour. On se sent proche, en tant que femme, de ce qu’elles vivent ainsi que les prostituées, tandis que résonne, comme un cri de guerre, le rire des déesses, joli titre soit dit en passant…

Ananda Devi décrit très bien la situation des femmes dans ce pays, avec une écriture imagée, on sent les odeurs, l’encens, les fruits autant que les ordures, on perçoit la ferveur lors du pèlerinage vers Bénarès et la purification dans le Gange et à côté ces pèlerins qui ne perdent jamais une occasion de profiter des prostituées. Où sont passées la dévotion ? La purification ?

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et la plume de son auteure dont je lirai probablement les autres livres si ma PAL me la permet.

#Leriredesdéesses #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

Ethnologue et traductrice, Ananda Devi est née à l’île Maurice. Auteur reconnue, couronnée par le Prix du Rayonnement de la langue et de la littérature françaises en 2014, elle a publié des recueils de poèmes, des nouvelles et des romans, notamment Ève de ses décombres (prix des Cinq Continents, prix RFO, Gallimard, 2006), Le sari vert (prix Louis Guilloux, Gallimard, 2009), et dernièrement Manger l’autre (Grasset, 2018).

Extraits :

Rien ne révèle la beauté aussi parfaitement que l’annonce d’une fin imminente. Bénarès est la ville de la fin, de toutes les fins. Ici, on abandonne aussi bien les espoirs que les terreurs…

Les hommes sont simples à lire. Les filles, elles, le sont moins, mais elles sont infiniment pliables. C’est presque la même chose. Elles savent cacher leurs pensées, réprimer leurs instincts et, surtout, survivre.

Le ressentiment de Veena s’est ainsi intensifié de jour en jour. Mais, elle ne sait pas par quelle voie l’évacuer, pour peu que cela soit possible. Comment faire sortir de soi une telle fureur ? Cette cascade, cet océan, ce séisme ? Impossible ! Elle dort avec, vit avec, respire avec.

Leur existence est une longue suite d’abandons. Pas besoin de mots, ni de larmes, ni de nom. Peut-être l’existence de la petite est-elle le symbole de leur destinée : mourir en faisant semblant de vivre.

S’il y a des hommes dont on ne peut pas dire qu’ils sont civilisés, ce sont les hommes de Dieu.

Chinti acquiert une personnalité toute neuve. Elle sera celle qui se glissera dans les interstices, verra tout et ne sera vue de personne.

La possibilité du choix : le grand pouvoir des hommes.

Grâce à cette pièce, à cet écrin précieux, Shivnath est parvenu à se diviniser de son propre vivant, sans que cela choque qui que ce soit. Au contraire, les croyants se prosternent aussi volontiers devant sa statue que devant celle des autres. D’ailleurs, la religion hindoue a depuis toujours été une religion inclusive, syncrétique, prête à accepter tous les prophètes et les saints et à leur faire une place dans sa hiérarchie infiniment complexe.

Oh, ce rire ! C’est lui qui les reconstruit et les rassemble, ce rire de la colère et de la nuit, des rêves détruits et des espoirs amputés : il est leur seul pouvoir.

Ce pays a trop de tout : d’hommes, de femmes, d’enfants, de pauvres, de faibles, d’animaux, d’insectes, de tristesses, de mémoires, d’histoires, d’illusions. Long fleuve de corps abandonnés, rendus inutiles par cet inconcevable excès : tout y existe et tout y est détruit. Tout y est donc dispensable…

Mais, lorsqu’elles perçoivent la présence de Chinti, une autre musique se fait entendre : son rire d’enfant qui triomphe de toutes les peurs, vient à bout de toutes les tristesses.

Les autres femmes de la Ruelle deviennent ainsi des mères de substitution ; ou peut-être est-ce Chinti qui finit par devenir leur ange gardien ? Qu’importe. L’obscurité qui les entoure se dissipe à son passage. C’est pour cela qu’elles l’aiment.

Aujourd’hui, Kali est devenue une divinité comme une autre, un prétexte, soyons francs, un symbole qui rassemblent les imbéciles et permet de maîtriser les foules.

Ce que nous refusions d’appeler émasculation n’est était pas moins un traumatisme dont peu se remettent entièrement. Notre culture et nos rituels nous apprenaient à renaître et à redevenir. Mais le corps lui, s’accrochait à ce passé et refusait de lâcher prise…

Les gens croient que nos vêtements, nos cheveux, notre maquillage, nos bijoux sont un déguisement ; mais non : seul le corps hérité à la naissance est un déguisement dont nous tentons de nous débarrasser.

Il n’y a rien de plus faux que la sainteté des hommes dits saints, et ça, Shivnath ne le sait que trop bien. Les êtres vraiment saints ne le crient pas sur tous les toits, ils risqueraient de mourir sur une croix.

Lu en septembre 2021

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire 2021

« Revenir à toi » de Léonor de Récondo

J’ai découvert l’auteure avec « Pietra Viva » et depuis je suis sous le charme, même si je n’ai pas lu tous ses livres, alors il était impossible de résister au roman dont vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Lorsqu’elle reçoit un message lui annonçant qu’on a retrouvé sa mère, disparue trente ans plus tôt, Magdalena n’hésite pas. Elle prend la route pour le Sud-Ouest, vers la maison éclusière dont on lui a donné l’adresse, en bordure de canal.

Comédienne réputée, elle a vécu toutes ces années sans rien savoir d’Apollonia. Magdalena a incarné des personnages afin de ne pas sombrer, de survivre à l’absence. Dès lors que les retrouvailles avec sa mère approchent, elle est à nu, dépouillée, ouverte à tous les possibles.
Revenir à toi, c’est son voyage vers Apollonia. Un voyage intérieur aussi, vers son enfance, son père, ses grands-parents, ses amours. Un voyage charnel, parenthèse furtive et tendre avec un jeune homme de la région. Lentement se dévoile un secret ancien et douloureux, une omission tacitement transmise.

  Revenir à toi, c’est aussi un hommage à Antigone et aux grands mythes littéraires qui nous façonnent. Magdalena a donné vie à des personnages, elle est devenue leur porte-voix. Devant Apollonia, si lointaine et si fragile, sa voix intérieure se fait enfin entendre, inquiète mais déterminée à percer l’énigme de son existence.

En l’espace de quelques jours, dans cette maison délaissée, Magdalena suit un magnifique chemin de réconciliation avec l’autre et avec elle-même. Vie rêvée et vie vécue ne font désormais qu’une.

Ce que j’en pense :

Magdalena, actrice reconnue, reçoit un coup de fil de son agente lui annonçant que sa mère a été retrouvée. Elle vient juste de sortir d’une consultation où la dermatologue lui a ôté un « grain de beauté » dans des conditions assez brutales…

« Cet appel n’a pas existé. Rien à entendre, rien à comprendre, mais il provoque une fissure dans ses pensées. Fissure aussi fine que l’incision dans son cou. Elle la sent, elle a peur que flot de souvenirs qui pourrait surgir. Un suintement qui finirait partout emporter. Emporté, le château construit depuis l’enfance … »

Sa mère, Apollonia, a disparu de sa vie, il y a trente ans, son père Isidore lui a simplement dit : Maman est partie… Où ? pourquoi ? Personne n’a voulu donner d’explications, elle était dépressive, et elle est allée se reposer auprès de « personnes qualifiées ». Les parents d’Isidore, Marcelle et XXX ne veulent pas répondre, aux questions de la petite fille, qui finit par penser que c’est de sa faute, et se renferme, fuit dans les études, avoir des bonnes notes pour ne pas plonger.

Elle finit par trouver refuge dans le théâtre où elle pourra exprimer sa colère via ses personnages, notamment Antigone, qu’elle a rencontrée très tôt (une représentation à l’école)

Le coup de fil déclenche un tsunami, les souvenirs remontent, la douleur de l’absence, la difficulté à se construire, sans image maternelle, le père qui finit par refaire sa vie, la laissant encore plus seule avec ses grands-parents… Elle décide de partir rejoindre cette mère qu’elle ne connaît pas… seulement pour quelques jours, car elle a une répétition prévue.

Léonor de Récondo nous livre un récit à sa manière, avec une réflexion sur l’amour, l’abandon la maternité, la difficulté de se construire en tant que femme, la fuite dans les rôles au théâtre ou au cinéma. Et surtout, elle parle très bien de l’absence, cette absence qui l’a accompagnée au fil des jours, omniprésente, unique compagne avec Antigone.

Par contre, « les retrouvailles » m’ont laissée sceptique, un peu trop faciles, d’autant plus qu’Apollonia est âgée et plutôt perdue (on se demande comment elle peut vivre seule avec la vaisselle, la saleté qui règne dans la maison isolée : on lui prépare ses médicaments une fois par semaine… mais c’est quand même touchant cette relation qui s’ébauche, avec en toile de fond un lourd secret…

Peut-on rattraper le temps perdu, nouer en si peu de temps une relation, au bout de trente ans d’absence et de souffrance ?

J’ai aimé l’omniprésence d’Antigone car l’héroïne d’Anouilh me fascine depuis longtemps, et aussi la référence à la Rose tatouée de Tennessee Williams : « Personne n’est rien avant d’être aimé », les extraits que nous donne l’auteure.

L’écriture de Léonor de Récondo est toujours aussi belle, mais je n’ai pas ressenti l’élan de « Pietra viva » que j’avais adoré ou « Amours » ou encore « La leçon de ténèbres » dans lequel elle m’a fait découvrir et apprécier l’œuvre du peintre El Greco, mais c’est une belle histoire.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver son auteure que j’apprécie particulièrement.

#Reveniràtoi #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

Léonor de Récondo est née en 1976 dans une famille d’artistes. Violoniste, elle a enregistré de nombreux disques et s’est produite en France et à l’étranger.

Écrivaine, elle est l’autrice de huit romans dont Amours(Sabine Wespieser, 2015), Grand Prix RTL-Lire et Prix des Libraires, Point cardinal (Sabine Wespieser, 2017) Prix du roman des étudiants France Culture-Télérama, ou encore La Leçon de ténèbres (Stock, 2020), prix Ève Delacroix de l’Académie française.

Extraits :

Personne ne peut lui parler de sa mère. Personne n’en a le droit parce que nul n’a su lui expliquer. Et si des réponses existaient bel et bien, ce serait trop tard. Trente ans…

Elle est Antigone. Elle l’a lu, relu, par cœur, rabâché. Mais là, elle ne se souvient de rien, sinon d’une réplique qui tourne en boucle dans sa tête comme un disque rayé : « Je péris sans avoir usé ma part de vie ».

Elle se souvient du jour où son père Isidore, lui avait dit : Maman est partie. Une phrase simple, sujet, verbe, participe passé. Une phrase tout à fait intelligible. Magdalena la comprenait mas la trouvait trop courte. Il manquait au moins un complément de lieu…

Les gens ne s’écrivent plus, disait-il à Apollonia, les courriers électroniques, c’est de l’écrit impalpable, et ce qui ne se touche pas ne compte pas.

Tout foutait le camp et pourtant, Magdalena étudiait sans relâche, avec un soin et une exigence irréprochables. Pas pour être la meilleure, simplement pour tenir, surnager au-dessus de cette eau profonde qui pouvait la happer dans un tourbillon. Au-dessous de 15, elle se noyait. Un 20, elle survivait…

Des années plus tard, elle saura dire l’absence. L’absence ressentie au premier pas dans la maison. Ce pas qui résonnait soudain dans le vide.

C’est Antigone qui l’a sauvée, pas celle de Sophocle, non, celle d’Anouilh. Le premier personnage à l’avoir percutée de plein fouet. Antigone est devenue son amie, son autre. Celle espérée qui comprend tout, prend tout, ne se sépare jamais, n’abandonne pas, n’y pense même pas…

Elle pleure les années passées à attendre, ces années perdues à errer à la quête d’un amour qui viendrait combler le vide béant. Toutes ces années à croire qu’un regard peut remplacer celui qui s’est détourné.

Mais elle est clouée sur place par une insondable colère. Une colère épaisse, faite d’abandons, d’amertumes, de tout ce qui n’a pas été prononcé, de toute l’insouciance dont elle a été privée, son adolescence lestée de rêves sombres, des masques agrafés au visage, au fil des rôles, des rencontres amoureuses manquées.

L’impossibilité d’être reconnue dans sa vie intime, d’exister officiellement. Reconnue comme actrice, niée en tant que femme. C’était ce qu’elle ressentait profondément. Un paradoxe absurde, inimaginable pour les autres, qui l’exténuait.

J’ai cru que ma vraie vie était celle de l’attente d’une absente. Et si je m’étais trompée tout du long, si cet évitement m’avait simplement dépassée, posée à côté du lieu de la blessure, à une distance suffisante pour la voir, sans la subir ?

Lu en septembre 2021

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire 2021

« Enfant de salaud » de Sorj Chalandon

J’avais très envie de retrouver la plume de Sorj Chalandon et la Seconde Guerre Mondiale, donc ce livre était forcément pour moi :

Résumé de l’éditeur :

Un jour, grand-père m’a dit que j’étais un enfant de salaud.

Oui, je suis un enfant de salaud. Mais pas à cause de tes guerres en désordre papa, de tes bottes allemandes, de ton orgueil, de cette folie qui t’a accompagné partout. Ce n’est pas ça, un salaud. Ni à cause des rôles que tu as endossés : SS de pacotille, patriote d’occasion, résistant de composition, qui a sauvé des Français pour recueillir leurs applaudissements. La saloperie n’a aucun rapport avec la lâcheté ou la bravoure.

Non. Le salaud, c’est l’homme qui a jeté son fils dans la vie comme dans la boue. Sans trace, sans repère, sans lumière, sans la moindre vérité. Qui a traversé la guerre en refermant chaque porte derrière lui. Qui s’est fourvoyé dans tous les pièges en se croyant plus fort que tous : les nazis qui l’ont interrogé, les partisans qui l’ont soupçonné, les Américains, les policiers français, les juges professionnels, les jurés populaires. Qui les a étourdis de mots, de dates, de faits, en brouillant chaque piste. Qui a passé sa guerre puis sa paix, puis sa vie entière à tricher et à éviter les questions des autres. Puis les miennes.

Le salaud, c’est le père qui m’a trahi.

Ce que j’en pense :

Comment se construire quand on a, face à soi, un père qui ment tout le temps, et en plus vous maltraite ? L’enfant avait besoin de croire que son père était un héros, résistant, au passé glorieux, mais le grand-père lui explique un jour, qu’il est en fait un « enfant de salaud » car le père a fait la guerre du mauvais côté.

Alors qu’un problème de santé lui fait côtoyer la mort de près, le père laisse un message sur le répondeur de Sorj, où il lui explique, qu’il a fait partie de la division Charlemagne et a protéger le bunker d’Hitler !!! malgré le choc il pense qu’enfin il lui dit  la vérité … Hélas…

L’auteur va se livre à sa propre enquête sur le passé paternel, jugement, témoignages… Et, en même temps, il couvre pour son journal le procès de Klaus Barbie devenu Altmann (et « conseiller de dictateur » en Bolivie !

Évidemment, le père de Sorj veut un passe-droit pour assister au procès, (qu’il obtiendra sans peine vues ses « relations ». Ce qui l’intéresse, à part, voir le nazi et le numéro de maître Vergès, digne d’un One man show hélas, c’est que Barbie-Altmann lâche le nom de celui qui a trahi Jean Moulin et que… cela fasse le buzz bien sûr…

L’auteur revient sur la rafle d’Izieu, retourne sur les lieux pour visiter cette colonie gérée par Madame Zlatin, elle-même chassée d’un hôpital lyonnais parce que juive. Il n’est d’ailleurs pas très bien accueilli par la personne qui fait visiter les lieux, car la suspicion règne et règnera encore longtemps sur ce village : qui a trahi ?

J’ai aimé la manière dont Sorj Chalandon a construit son récit, avec d’un côté ce père, menteur pathologique, qui s’en sort par une pirouette même lorsqu’il est pris en flagrant délit de mensonge, versus le Boucher de Lyon, qui, fort habilement conseillé par son avocat, affirme qu’en tant que Klaus Altmann, il n’a rien à se reprocher, et ne devrait pas être là…

« Je venais de faire entrer le procès de mon père dans la salle d’audience qui jugeait Klaus Barbie. La petite histoire et la grande rassemblées. Dans le box vide de l’accusé, il y avait de la place pour les aventures de ce jeune Français. Pour ce père, en fond de salle, entré là par ruse.« 

On ne peut s’empêcher de les comparer : la barbarie nazie et le père qui cogne son fils en hurlant en allemand. On comprend pourquoi l’un ne peut qu’être fasciné par l’autre, avec le négationnisme jamais très loin. Pour le père, l’Histoire a été écrite par les vainqueurs ! et il n’éprouvera pas le moindre intérêt, la moindre empathie, envers les victimes dont les témoignages seront d’une dignité absolue, mais pour lui ce ne sont que jérémiades…

Dans ma région, on a attendu le procès du boucher de Lyon comme on l’a toujours appelé, car notre enfance a baigné dans les récits de la Résistance dans le Vercors, les trahisons, les massacres… Et le voir monter les marches, voir la tête à la chevelure argentée propre sur lui, émerger, dans un silence absolu, c’est un souvenir qui sera à jamais dans ma mémoire. Tout autant d’ailleurs que son refus d’assister au procès par la suite.

J’adresse au passage un grand merci à Robert Badinter car il a réservé un « chambre sur mesure » au nazi à la prison de Montluc où Jean Moulin a été torturé. Il a dû apprécier la délicate attention mais cet homme pouvait-il éprouver quoi que ce soit…

J’ai aimé retrouver la plume de Sorj Chalandon, la manière dont il parle de sa relation toxique avec son père, qui prétend avoir porté tous les uniformes, vert de gris, pétainiste tricolore (sous oublier le coup de maître de la division Charlemagne alors qu’il était incarcéré en quand Hitler a tiré sa révérence) et sa capacité de résilience…

L’idée de faire un roman sur celui qu’était son père en transposant « son procès » à l’époque de celui de Barbie, est vraiment géniale. Cf.Vidéo)

Et comme il le dit si bien, le salaud n’est pas seulement celui qui a choisi le mauvais côté, mais :

« Le salaud, c’est le père qui m’a trahi ».

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteur, ce qui est toujours très fort en émotion pour moi,depuis la lecture de « Le quatrième mur » et il m’en reste encore quelques uns dans ma PAL sans fond. .

#Enfantdesalaudrentreelitteraire2021sorjchalandon #NetGalleyFrance

9/10

L’auteur :

Après trente-quatre ans à Libération, Sorj Chalandon est aujourd’hui journaliste au Canard enchaîné. Ancien grand reporter, prix Albert-Londres (1988), il est l’auteur de neuf romans et Enfant de salaud sera le dixième, tous parus chez Grasset.

 Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006, prix Médicis), Mon traître (2008), La Légende de nos pères(2009), Retour à Killybegs (2011, Grand Prix du roman de l’Académie française), Le Quatrième Mur (2013, prix Goncourt des lycéens), Profession du père(2015), Le Jour d’avant (2017) et Une joie féroce(2019).

Extraits :

Izieu n’en pouvait plus de s’entendre dire que le bourg s’était couché devant les Allemands. Qu’un salopard avait probablement dénoncé la colonie d’enfants juifs…

…Oui, le crime pouvait être l’œuvre d’un félon, incorporé plus tard dans la Wehrmacht et arrêté à Sarrebruck par l’armée américaine, sous l’uniforme d’un gardien de camp de prisonniers.

Il m’a expliqué que la guerre, c’était plus compliqué que dans les films. Un jour, on tuait les uns, et le lendemain on pouvait tuer les autres. Il fallait faire attention avec les mots « amis et « ennemi » parce que l’Histoire avait été écrite par les vainqueurs… (Week-end à Zuydcoote avec Belmondo)

J’ai passé mon enfance à croire passionnément tout ce qu’il me disait, et le reste de ma vie à comprendre que rien de tout cela n’était vrai. Il m’avait beaucoup menti. Martyrisé aussi. Alors j’ai laissé sa vie derrière la mienne.

Une fois les plaies refermées, je me suis demandé combien de faussaires vivaient en lui. Combien de tricheurs lui griffaient le ventre. Est-ce qu’une seule fois une seule minute, ce charlatan avait dit vrai ?

Mais nous, on était des Français qui combattions le communisme sous un informe français. Il a regardé autour de lui. Toujours, il cherchait à savoir si on le remarquait, entre la crainte d’être écouté et l’espoir secret d’être entendu.

Depuis toujours, mon père me frappait. Il avait soumis son enfant comme on dresse un chien. Lorsqu’il me battait, il hurlait en allemand, comme s’il ne voulait pas mêler notre langue à ça. Il frappait bouche tordue, en hurlant des mots de soldats.

Mon père avait été un SS. J’ai compris ce qu’était un enfant de salaud. Fils d’assassin. Et pourtant, face à lui, je suis resté silencieux. Je ne lui ai rien opposé. Pas un mot. Et c’était terrible.

On a défendu le bunker d’Hitler jusqu’au 2 mai 1945.

Tu m’as menti, une fois de plus. Pendant que tes camarades de roman mourraient dans les plaines de Russie et d’Ukraine, tu étais emprisonné dans le nord de ton propre pays. Comme des centaines de malfrats français.

Amusé par les objectifs qui se bousculaient, par la salle qui frémissait, par les bancs surchargés des parties civiles. Amusé comme un homme pris pour un autre, qui va suivre un procès qui n’est pas le sien.

Le petit coup de théâtre du patronyme avait dû le ravir. Ils voulaient juger Barbie et c’est Altmann qui s’est avancé. Le vieux nazi allait rendre coup pour coup.

Les victimes ? Il manquerait le choc entre elles et leur bourreau.

C’était comme si la présence du Klaus Barbie lui avait redonné de la force, de la morgue, de la haine. Voir le SS, observer son sourire, écouter sa tranquille assurance l’avait galvanisé.

Ce 14 mai, les débats porteraient sur Altmann le Bolivien. Nous passerions de la guerre à l’après, lorsqu’une poignée de nazis à travers le monde espéraient encore reprendre le pouvoir.

Confronter deux hommes qui nient. L’un qui se dit Altmann, l’autre qui s’est prétendu patriote. Pour narguer deux orgueils. Mais, ce jour-là n’était pas encore venu.

Mon père, jeune traître français habillé en Allemand aurait pu effectivement croiser cet officier SS entre deux coups de cravaches. Et toutes ces années après, il en goûtait le vertige.

Lu en septembre 2021

Publié dans Littérature japonaise, Rentrée littéraire 2021

« N’oublie pas les fleurs » de Genki Kawamura

Petit séjour, en terre Alzheimer, au Japon, avec le livre dont je vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Le soir du 31 décembre, Izumi rend visite à sa mère Yuriko pour les fêtes de fin d’année, mais cette dernière est absente. Il la retrouve finalement perchée sur la balançoire d’un parc voisin, où elle semble perdue. Cet événement n’est que le premier signe de la maladie qui la ronge : quelques mois plus tard, il apprend qu’elle est atteinte d’Alzheimer.

À mesure que les souvenirs de Yuriko s’estompent, ceux de l’enfance d’Izumi ressurgissent. En prenant soin de sa mère – au moment où lui-même s’apprête à devenir père – Izumi tente de comprendre ce qui l’a éloigné d’elle au fil du temps, s’interroge sur le sens de leur relation. Pour retrouver l’essentiel de ce qui leur reste à présent.

Traduit du japonais par Diane Durocher.

Ce que j’en pense :

Comme tous les ans, Izumi rend visite à sa mère, Yuriko, le trente-et-un décembre et fête avec elle son anniversaire car elle est née le 1er janvier, et en général, on oublie de le lui souhaiter. Bizarrement, elle n’est pas à la maison, et il doit partir à sa recherche. Il la retrouve perchée sur une balançoire, un peu perdue. Elle était juste sortie faire quelques courses.

Il avait bien remarqué qu’elle était un peu bizarre depuis quelques temps, mais accaparé par son travail, dans la sponsorisation de musiciens, il ne va pas la voir très souvent.

Le réfrigérateur est plein de légumes ou produits dont la date de péremption est largement dépassée, la vaisselle s’accumule alors qu’elle a toujours été très à cheval sur l’ordre et la propreté. Elle donne encore quelques cours de piano, mais confond parfois les élèves…

Izumi se décide à l’emmener consulter une neurologue (on ne peut pas dire qu’elle soit animée par le tact et l’empathie !) et le diagnostic tombe : Alzheimer. Pour lui c’était une notion empirique, cela ne pouvait pas toucher sa mère.

Il est marié et sur le point d’être père, ce qui est déjà compliqué pour lui, né de père inconnu, sujet tabou dans la famille puisque les parents de Yuriko, ne supportant pas le déshonneur l’ont reniée.

Comment être père quand on n’a aucun homme dans son entourage pouvant servir de substitut et en parallèle comment être sûr d’avoir le bon comportement (si tant est qu’il en existe un !) quand il y a des failles dans la relation mère-fils. Izumi nous fait partager ses doutes, son besoin d’en savoir plus sur ses origines…

Malgré ses doutes, il se réagit très bien vis-à-vis de sa mère, essaie de lui faire plaisir, d’aller dans son univers. Il est touchant par ses questionnements et ses tâtonnements après une période de déni assez brève.

Il y a des très belles scènes, quand les rôles commencent à s’inverser, qu’elle redevient une petite fille dont il faut comprendre et satisfaire les désirs, notamment lorsqu’il l’emmène voir les plus beaux feux d’artifice de la ville, car elle a la nostalgie des « demi feux d’artifice » et il s’aperçoit qu’il a mal interprété…

Le récit se déroule sur fond de musique classique avec « les rêveries » de Schumann pour Yuriko, contemporaine pour Izumi, car la mémoire du jeu, des notes est encore présente chez cette musicienne.

J’ai aimé les personnages, leur histoire, l’évolution des relations entre eux, l’appréhension de la maladie d’Alzheimer dans la culture nipponne, qui propose des solutions intéressantes, mais l’auteur n’hésite pas à évoquer la suite : la mort, les obsèques, les querelles de certaines familles autour de l’héritage hypothétique.

C’est ma première incursion dans l’univers de Genki Kawamura, que je ne connaissais pas du tout, malgré sa notoriété au Japon et j’ai bien aimé, le thème comme l’écriture. Le Japon et sa culture me fascinent et j’aime bien découvrir de nouveaux auteurs…

Un grand merci à NetGalley et aux Fleuve éditions qui m’ont permis de découvrir ce roman et de découvrir son auteur dont le style et l’univers m’ont plu.

#Noubliepaslesfleurs #NetGalleyFrance

8,5/10

L’auteur :

Auteur de romans, d’interviews et d’essais, Genki Kawamura est aussi réalisateur de cinéma (notamment Confessions en 2010, Wolf Children en 2012 ou encore Parasite en 2014).

Véritable phénomène au Japon avec 1,3 millions d’exemplaires vendus, son livre Deux milliards de battements de cœur est en cours de traduction dans de nombreux pays. Publié sous ce premier titre en grand format en français, la version poche se rapproche plus du titre en version originale : Et si les chats disparaissaient du monde…

Extraits :

Le cours va bientôt commencer. Non, je dois me rendre quelque part avant. Mais où ?  Où devais-je aller, déjà ? Ah oui ! au supermarché…

Une fois allumé, le néon au-dessus de l’évier révéla un amoncellement de vaisselle sale. Une casserole laissée sur la gazinière, contenait des restes de choux chinois. Plutôt étonnant, sachant à quel point sa mère était à cheval sur la propreté. Elle n’était pas du genre à laisser traîner la vaisselle…

La vie de Yuriko tournait autour du piano. Une fois diplômée de l’université de musique, elle avait gagné sa vie en donnant de petits concerts ici ou là, dans les réceptions de grands hôtels, notamment.

Depuis quelques années toutefois, leurs conversations manquaient de souffle et il se contenter de l’écouter en hochant la tête de temps en temps. A partir de quand, parler avec sa mère était-il devenu aussi ennuyeux ?

Alzheimer… Ce mot ne lui évoquait pas du tout sa mère. C’était une maladie lointaine, qui sévissait dans les fables, pas dans la réalité, pas dans leur réalité.

« Autrefois, notre espèce ne pouvait espérer atteindre les cinquante ans. Cette limite dépassée, nous avons commencé à voir apparaître les cancers. Maintenant que nous réussissons à les combattre et à rallonger d’autant l’espérance de vie, c’est Alzheimer qui nous rattrape… à chaque victoire l’humanité doit se mesurer à une nouvelle menace… » discours de la neurologue à Izumi !!!!

Encore cinq mois et il serait père. La vie avait une façon bien à elle de vous pousser en avant sans aucun répit.

Il s’était alors rendu compte que sa mère lui faisait honte.

« Les patients ne pensent jamais simplement sortir faire un tour, lui avait expliqué la docteure. Ils ont un but précis et impérieux qui leur commande de sortir. Certains veulent retourner sur les lieux de leur enfance, d’autres croient devoir fuir. Ces actions vous semblent peut-être étranges, mais pour eux, elles ne le sont pas, vous devez bien garder cela en tête.

En effet, la spécificité des humains résidait peut-être dans leur imperfection. Le peintre qui a oublié la couleur rouge, l’écrivain qui a oublié le sentiment amoureux, ceux-là peuvent tout de même créer des œuvres grandioses.

Depuis quelque temps, Yuriko avait cessé d’appeler Izumi par son prénom. Elle semblait se souvenir qu’il était son fils, mais elle avait oublié es trois syllabes prononcées combien de milliers, combien de millions de fois, dans sa vie.

Il ne se sentait pas la moindre étincelle d’instinct paternel, encore moins maternel. Comment pouvait-on devenir père dans ces conditions ?

Après une heure de crémation il n’était plus resté de Yuriko qu’un tas de fragments d’os bien blancs et secs. Selon la tradition, Izumi avait récupéré les morceaux à l’aide de longues baguettes en bambou et les avait enfermés dans une urne. C’était tout ce qu’il restait de sa mère, et c’était tellement léger. Il avait pris conscience que les êtres n’étaient pas constitués de leur propre enveloppe charnelle.

Lu en septembre 2021

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire 2021

« Les contreforts » de Guillaume Sire

 Aujourd’hui, pas de récit autour de la Seconde guerre Mondiale, ou sur le handicap ou la maladie, mais place à la flamboyance de la vie de château et ses aléas avec :

Résumé de l’éditeur :

« Un éclair découpa l’horizon, suivi de sa morsure sonore, et une goutte tomba, grosse comme un doigt — et le grand délire commença. »


Au seuil des Corbières, les Testasecca habitent un château fort fabuleux, fait d’une multitude anarchique de tourelles, de coursives, de chemins de ronde et de passages dérobés.
Clémence, dix-sept ans, bricoleuse de génie, rafistole le domaine au volant de son fidèle tracteur ; Pierre, quinze ans, hypersensible, braconne dans les hauts plateaux ; Léon, le père, vigneron lyrique et bagarreur, voit ses pouvoirs décroître
à mesure que la vieillesse le prend ; Diane, la mère, essaie tant bien que mal de gérer la propriété.

Ruinés, ils sont menacés d’expulsion. Et la nature autour devient folle : des hordes de chevreuils désorientés ravagent les cultures. Frondeurs et orgueilleux, les Testasecca décident de défendre coûte que coûte le château.


Dans cette épopée baroque et tragique où on retrouve toute sa puissance romanesque, Guillaume Sire érige une mythologie sur la terre de son enfance.

Ce que j’en pense :

Sur les contreforts des Corbières, du côté de Carcassonne, le château de Montrafet domine… ce domaine prestigieux autrefois, appartient à la famille Testaseca   dont la splendeur s’est quelque peu délitée dans le temps, puisqu’ils sont au bord de la ruine.

Dans la famille, nous avons Léon, personnage haut en couleurs, plus prompt à se servir de ses points qu’à manœuvrer habilement pour se mettre qui il faut dans sa poche, pour se sortir du marasme actuel. Son épouse, Diane, parisienne transformée en châtelaine par amour, les yeux rivés sur les comptes, les factures et autres mises en demeure.

Ils ont deux enfants : Clémence, l’aînée pour laquelle la mécanique ou la « maçonnerie » n’ont aucun secret, prête à tout pour défendre le château et la famille, et qui pétille d’intelligence. Pierre, le cadet, plutôt rêveur, toujours en train de relever les pièges avec lesquels il attrape entre autres des perdreaux. Et, n’oublions pas Bendico, le chien, membre à part entière de la famille.

La lutte pour trouver des subventions va être rude, car il ne suffit pas d’étayer les murs pour qu’ils ne tombent pas, il faut trouver des solutions plus pérennes. Un classement « monument historique » est en vue, mais les tentations sont trop grandes pour notaires, véreux, édiles en quête de taxes et promoteurs immobiliers de tous poils. On déclare l’expulsion de la famille et on commence les travaux sans avertir personne. Ce sera le début d’une guerre sans merci…

Sur fond de légendes que l’on raconte le soir à la veillée, avec les sinagries et autres démones, qui permettent de tenir les enfants, tranquille. Une des légendes s’est bâtie sur l’incendie qui a détruit le côteau mais préservé miraculeusement Pierre, entretenant ainsi les superstitions.

On fait la connaissance des ancêtres illustres, Jehan Crèvecœur, la baronne Mahault, le capitaine Clodomir, Izambar le magnifique, Piotr… Léon va tenter de perpétuer la lignée en donnant leurs noms à chacun de ces grands crus (mais l’Europe de Bruxelles s’intéresse davantage à la distance séparant chaque pied de vigne qu’à une homologation en vins bio….

J’ai beaucoup aimé plonger dans les termes techniques, ce n’est pas tous les jours qu’on parle de mâchicoulis, tourelles, échauguettes, encorbellement, le vocabulaire d’une époque, pourtant pas si lointaine. J’aime beaucoup cette région, l’Aude (mais aussi l’Ariège) les châteaux cathares…

Ce roman est aussi intéressant par son rythme, l’histoire démarre tranquillement, et peu à peu tout s’accélère et on ne lève plus le nez du livre.

Je vais garder, au passage, l’image de Clémence partant à l’assaut, au volant de son Hyperélectreyon, qu’elle a rafistolé elle-même, tel un chevalier, chevauchant son destrier pour partir à l’assaut…

Sous la plume de Guillaume Sire, on se sent des ailes, et on a l’impression de participer à ce combat de David contre Goliath, avec ces personnages plutôt magnifiques, comme dans un roman de cape et d’épée, sur une terre dont l’histoire est très riche…

Même si je suis moins enthousiaste qu’avec son roman précédent « Avant la longue flamme rouge », ce roman m’a beaucoup plu par sa truculence et la cause qu’il défend, et j’espère qu’il va faire bouger les choses pour que cette famille puisse enfin sauver son château…

 Un grand merci à NetGalley et aux éditions Calmann-Levy qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver un auteur qui me plaît décidément beaucoup.

#Lescontreforts #NetGalleyFrance

8-9/10

https://www.associationculturelledepalaja.fr/photos

Cliquer pour accéder à chateau.pdf

L’auteur :

Guillaume Sire est écrivain et enseignant à l’université Toulouse Capitole. Son précédent roman, Avant la longue flamme rouge, a été distingué par de nombreux prix littéraires, notamment le prix Orange du livre, le prix des lecteurs de la Ville de Brive, le prix du roman Coiffard…

Extraits :

Pierre de Testasecca descend vers Montrafet par le chemin du grand cèdre. Le jeune homme a moins le corps d’un chasseur ou d’un vigneron que celui d’un poète égaré dans un parc. Ses cheveux mi-longs, noirs, sa minceur, son regard vénitien, son nez sévère et une certaine agilité assortie d’une force qui n’a rien d’encombrant le dote d’une grâce mystérieuse…

L’âme de Léon n’est pas, comme celle de Clémence, un voilier au-dessus des mers, mais plutôt un cachalot qui fend la tempête avec sa gueule ahurissante.

Sur les pics des Corbières habitent des démones invisibles appelées « sinagries ». Elles ne sont ne bonnes ni mauvaises, et n’agissent pas à proprement parler ; mais elles existent, et quand un enfant disparait, si elles ne sont pas coupables, elles n’y sont pas non plus pour rien : elles n’ont pas avalé l’enfant, mais ne l’ont pas sauvé. Elles étaient là.

La plupart des habitants de la région, d’un naturel superstitieux, se figurèrent que Loghauss avait passé avec le fils Testasecca un pacte contre nature. Le « baron perché » comme ils l’appellent depuis ce jour, avait été sauvé par la sinagrie, à condition de devenir sa marionnette…

Après l’incendie, Léon sentit que le regard de Clémence posait sur lui avait changé. Elle avait compris qu’il n’était ni invincible ni immortel ; et il se sentait d’autant moins invincible et immortel que sa fille n’y croyait plus.

Le Minotaure des Corbières a enlevé la princesse parisienne que tout destinait à une vie luxueuse et qui s’est retrouvée du jour au lendemain dans un château en ruine, sur les contreforts d’un désert, amoureuse éperdue d’un dingue bagarreur, « anarchiste de droit divin » comme il le dit lui-même, et têtu comme un bourriquet.

Son visage au nez droit et aux yeux noirs, sa mâchoire carrée, ses cheveux bruns hirsutes, ses épaules beaucoup plus larges que sa taille et son élégance de dandy baudelairien permettraient à n’importe qui de l’identifier, y compris ceux qui en auraient seulement entendu parler : Léon de Testasecca, Tête sèche le minotaure de Montrafet.

Il paraît que les gars de la commission vont bientôt venir eux-mêmes mesurer la distance entre les pieds avant de de décider ou non de verser les allocations ; pourquoi pas soupeser les grains de raisin tant qu’ils y sont, et écouter avec un stéthoscope les pommes de terre, histoire de vérifier qu’elles existent…

La mort est un scandale, elle l’a toujours pensé, mais aujourd’hui elle le sait mieux que quiconque, pour toujours, car rien, rien ne pourra guérir cette plaie, rien ne pourra changer ou diminuer ce qu’elle ressent, pas un millier d’années, ni même la preuve formelle que Christ est ressuscité…

Elle découvre Rachmaninov : les notes enchâssées, et cet instant où le piano reprend le contrôle dans le concerto N°2, comme si une fée montait au ciel avec ses ailes de lumière, cérémonieuse et folle, mais d’une folie consommée, qui l’a sans doute tourmentée pendant des siècles mais qui, on le comprend à cet instant, n’empêchera plus rien.

Lu en août-septembre 2021

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire 2021

« S’adapter » de Clara Dupont-Monod

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a tellement bouleversée que je suis plongée dans un abîme de réflexion devant l’étendue de la tâche que constitue la rédaction de cette chronique.

Résumé de l’éditeur :

C’est l’histoire d’un enfant aux yeux noirs qui flottent, et s’échappent dans le vague, un enfant toujours allongé, aux joues douces et rebondies, aux jambes translucides et veinées de bleu, au filet de voix haut, aux pieds recourbés et au palais creux, un bébé éternel, un enfant inadapté qui trace une frontière invisible entre sa famille et les autres. C’est l’histoire de sa place dans la maison cévenole où il naît, au milieu de la nature puissante et des montagnes protectrices ; de sa place dans la fratrie et dans les enfances bouleversées. Celle de l’aîné qui fusionne avec l’enfant, qui, joue contre joue, attentionné et presque siamois, s’y attache, s’y abandonne et s’y perd. Celle de la cadette, en qui s’implante le dégoût et la colère, le rejet de l’enfant qui aspire la joie de ses parents et l’énergie de l’aîné. Celle du petit dernier qui vit dans l’ombre des fantômes familiaux tout en portant la renaissance d’un présent hors de la mémoire.


Comme dans un conte, les pierres de la cour témoignent. Comme dans les contes, la force vient des enfants, de l’amour fou de l’aîné qui protège, de la cadette révoltée qui rejettera le chagrin pour sauver la famille à la dérive. Du dernier qui saura réconcilier les histoires.


La naissance d’un enfant handicapé racontée par sa fratrie.


Un livre magnifique et lumineux.

Ce que j’en pense :

Tout semble aller pour le mieux dans cette famille cévenole, le nouveau-né est présenté à la famille réunie, et devant le handicap, tout est chamboulé. On ne saura jamais les noms des protagonistes, ce seront : l’aîné, la cadette et le dernier et bien sûr les parents.

Chacun va réagir à sa manière, quand il faudra se rendre compte de l’inévitable : l’enfant est atteint d’une maladie génétique rare, il ne marchera jamais, car les muscles ne fonctionnent pas, il ne voit pas. Le médecin leur a prédit qu’il ne vivrait pas au-delà de ses trois ans.

L’aîné se sent très vite investi d’une mission. Il n’a que dix ans mais comprend bien qu’il faut soulager la souffrance et le désarroi des parents. Il va tenter de le stimuler comme il peut car seule l’audition fonctionne, alors il le promène dans la montagne, lui raconte les cascades, les oiseaux, les animaux… Il le fait manger, change les couches, l’installe, bien calé dans les coussins, pense bien à tenir sa nuque quand il le porte. Il est dans son rôle d’aidant, maîtrise tout, telle Mère Teresa, et surtout il ne faut causer aucun tracas aux parents…

La cadette, elle, le rejette d’emblée, cet enfant qui lui prend son frère. Elle n’a que neuf ans et tout s’est écroulé. Elle va donc agir contre, là où son frère agit pour. La colère devient s compagne, elle fait tout pour qu’on la regarde, ne serait-ce qu’un peu : violence à l’école, visite à la psychologue … jusqu’au jour où elle comprend que c’est inutile et trouve une autre manière de prendre sa place dans cette famille : elle va travailler d’arrache-pied pour être la première de la classe. Il s’agit de sauver la famille.

Heureusement, il y a la grand-mère qui s’occupe d’elle, lui apprend des choses, la recette des gaufres à l’orange… elle va l’emmener au cinéma, lui faire découvrir ce que découvrent les filles de son âge.

La grand-mère la hissait à la hauteur des autres. Elle lui offrait une normalité.

Plus tard, quand les « grands sont casés », les parents décident d’avoir un troisième enfant, et après s’être assurés qu’il n’y a pas d’anomalie détectable ce sera « le dernier », lui-aussi devra trouver sa place : remplacer l’enfant, réparer en montrant qu’il grandit normalement et va bien ? Comment faire aussi pour capter l’amour de l’aîné qui a donné tout ce qu’il a pu à l’enfant au risque de se perdre ? Ne pas faire trop de vagues pour que les parents n’aient pas de soucis, ils ont déjà tellement donné ? Enfant-messie ? Il a souvent l’impression d’usurper la place de l’absent, et la culpabilité d’être « né normal ».

Le dernier aura du mal a trouver sa place avec l’aîné et la cadette, dont le vécu a été difficile et a laissé des traces. Ont-ils encore quelque chose à donner ? C’est lui qui doit tenter de se frayer un chemin vers eux. Comme il le dit joliment :

« Son histoire familiale était pleine de trous. Justement, il aimait l’Histoire parce que la sienne lui échappait… »

Bien sûr, l’auteure évoque toutes les difficultés auxquelles se heurtent les familles : in suffisance de structures adaptées, les accès insuffisants pour les personnes à mobilité réduite, l’aide médicale et psychologique tellement limitées elles-aussi, mais ce n’est pas le propos du livre.

J’aime beaucoup les récits historiques que nous livre d’habitude Clara Dupont-Monod et j’ai eu immédiatement envie de la suivre dans ce nouveau « cadre » et elle m’a littéralement envoûtée.

J’ai beaucoup aimé ce récit : l’auteure a choisi de donner la parole aux pierres de la maison pour raconter comment les choses se passent, dans cette région des Cévennes où la nature impose ses droits, avec les rivières qui décident où elles veulent aller, avec ses inondations, ses « tempêtes ». La Nature est dure et, comme la vie, elle ne fait pas de cadeaux, reprend ses droits.

J’ai retrouvé, avec un immense plaisir, la très belle plume de Clara DupontMonod qui, une fois de plus, nous donne un récit puissant, plein de sensibilité, et fait réfléchir le lecteur : comment se serait-on comporté à la place de ces trois enfants : sauveur, victime, précocement adulte pour soulager les parents ?

Un grand merci à NetGalley et aux éditions qui m’ont permis de découvrir ce roman et retrouver son auteure.

#Sadapter #NetGalleyFrance

Troisième coup de cœur de cette rentrée…

L’auteure :

Clara Dupont-Monod est l’auteure de plusieurs romans dont La Passion selon Juette (Grasset, 2007), Le roi disait que j’étais diable (Grasset, 2014) et chez Stock en 2018, La Révolte.

Extraits :

Le choix des extraits a été compliqué, alors j’ai donné la parole à chacun des trois enfants…

On ne saura rien des courants qui, à cet instant, traversent le cœur d’une mère. Nous, les pierres rousses de la cour, qui faisons ce récit, nous nous sommes attachées aux enfants. C’est eux que nous souhaitons raconter. Enchâssées dans le mur, nous surplombons leurs vies. Depuis des millénaires nous sommes les témoins. Les enfants sont toujours les oubliés d’une histoire. On les rentre comme des petites brebis, on les écarte plus qu’on ne les protège.

Chaque adulte devrait se souvenir qu’il est redevable envers l’enfant qu’il fut.

Bientôt, les parents parleraient de leurs derniers instants d’insouciance, or l’insouciance, perverse notion, ne se savoure qu’une fois éteinte, lorsqu’elle est devenue souvenir.

Ils se tenaient donc sur la faille, entre un temps révolu et un avenir terrible, qui l’un comme l’autre, appuyaient de leur poids de douleur.

C’était un spectacle un peu étrange de voir ce garçon d’une dizaine d’années, en pleine santé, recueilli contre un autre, déjà étrange sans être encore bizarre : la taille d’un enfant de presque un an mais la bouche entrouverte, sans effort de contact, très calme, les yeux noirs vagabondant.

L’aîné comprenait qu’il tenait là l’expérience de la pureté. Il en était bouleversé. Aux côtés de l’enfant, il ne cherchait plus à brusquer la vie dans la crainte qu’elle ne lui échappe. La vie, elle était là, à portée de souffle, ni craintive ni combattante, juste là.

On posait l’enfant sur le canapé, la tête calée sur un coussin. Cela suffisait à le rendre heureux. Il écoutait. A son contact, l’aîné apprit le temps creux, l’immobile plénitude des heures.

Cet être n’apprendrait jamais rien et, de fait, c’est lui qui apprenait aux autres.

Il y avait là, l’étymologie du refuge, fugere, c’était s’enfuir. La montagne permettait le recul, un pas en arrière du monde. En même temps, l’aîné le savait, il faudrait composer avec eux, parce qu’ils étaient la vie majoritaire et grouillante.

Leur pays voulait du solide, du bon rouage. Il n’aimait pas les différents. Il n’avait rien prévu pour eux. Les écoles leur fermaient la porte, les transports n’étaient pas équipés, la voirie était un piège…

C’est tout ce qui lui reste de l’enfant, le chagrin. Il ne peut pas s’y soustraire ; cela voudrait dire perdre l’enfant définitivement…

… après tout, c’est son rôle, marcher en éclaireur. Montrer ce qu’il ne faut pas faire…

Et maintenant, l’enfant régnait. Il aspirait toutes les forces. Celles de ses parents et de son frère aîné. Les premiers affrontaient, le second fusionnait. A elle, il ne restait rien, aucune énergie pour la porter.

C’était un être à mi-chemin, une erreur, coincée quelque part entre la naissance et le grand âge. Une présence encombrante, sans parole, ni geste, ni regard. Donc, sans défense. Cette vulnérabilité générait la terreur.

La fragilité engendre la brutalité, comme si le vivant souhaitait punir ce qui ne l’est pas assez.

Si la cadette résumait, l’enfant avait pris la joie des parents, transformé son enfance et confisqué son frère aîné.

Elle se demandait comment faire le deuil d’un vivant. Elle sentait monter la colère envers l’enfant qui avait tout saccagé…

La cadette devint un bloc de pierre. Son cœur avait été arraché, elle n’en avait plus, pour elle c’était clos.

L’heure était au sauvetage d’une famille en péril. Son père devenait violent, sa mère muette, et son aîné était déjà un fantôme. Il était l’heure de combattre. Une force émergea au fond d’elle d’une froideur tranchante.

Elle comprit soudain que son frère aîné ne guérirait pas de l’enfant. Guérir, cela signifiait renoncer à sa peine, or la peine, c’était ce que l’enfant avait planté en lui. C’était sa trace.

Cachant son malaise, elle marchait les yeux rivés vers les pierres. Nous aurions voulu lui apporter un peu de réconfort, mais qui nous écoute ? Personne ne sait ce paradoxe, que les pierres rendent les hommes moins durs.

… Et la même question que des années auparavant : leur petit serait-il normal ? Derrière eux palpitait la grande attente des parents blessés, unis en une angoisse, celle d’abîmer alors qu’ils souhaitent la donner.

Le dernier n’avançait pas seul. Il le savait. Il était né avec l’ombre d’un défunt. Cette ombre ourlait sa vie. Il devrait faire avec…

Il les protégeait comme on s’assied près d’un enfant malade. Il sentait bien que ce n’aurait pas dû être son rôle. Mais il sentait aussi que le sort aime défaire les rôles, et qu’il fallait s’adapter.

Leur lien était tranquille et puissant.  A eux trois, ils formaient un cocon, tissaient des jours en forme de cicatrice. Sur ses épaules, pesait la renaissance. C’était à la fois lourd et gratifiant. Mais, c’était sa place donnée.

Au creux de lui, il appelait l’enfant « mon presque moi ». Il avait l’impression d’un double, de quelqu’un qui lui ressemblait.

Il s’excusait silencieusement auprès de son frère. Pardon d’avoir pris ta place. Pardon d’être né normal. Pardon de vivre alors que tu es mort.

Lu en août 2021

Publié dans Littérature italienne, Rentrée littéraire 2021

« La félicité du loup » de Paolo Cognetti

Petit intermède « douceur » avec le livre dont je vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Fausto a quarante ans, Silvia en a vingt-sept. Il est écrivain, elle est artiste-peintre. Tous deux sont à la recherche d’un ailleurs, où qu’il soit. Alors que l’hiver s’installe sur la petite station de ski de Fontana Fredda, au cœur du val d’Aoste, ils se rencontrent dans le restaurant d’altitude Le Festin de Babette. Fausto fait office de cuisinier, Silvia, de serveuse. Ils se rapprochent doucement, s’abandonnant petit à petit au corps de l’autre, sans rien se promettre pour autant. Alors qu’arrive le printemps et que la neige commence à fondre, Silvia quitte Fontana Fredda pour aller toujours plus haut, vers le glacier Felik, tandis que Fausto doit redescendre en ville rassembler les morceaux de sa vie antérieure et finaliser son divorce. Mais le désir de montagne, l’amitié des hommes et des femmes qui l’habitent et le souvenir de Silvia sont trop forts pour qu’il résiste longtemps à leur appel.


  Après le succès mondial des Huit Montagnes, Paolo Cognetti revient sur ses sommets bien-aimés avec un éblouissant roman d’amour, véritable ode à la montagne tour à tour apaisante, dangereuse, imprévisible et puissante.

Ce que j’en pense :

Fausto, écrivain en panne d’inspiration et en plein divorce décide d’aller retrouver la montagne, espérant que celle-ci va lui inspirant quelques pages, voire un roman…

De son côté, Sylvia, est artiste peintre, en pleine réflexion également. Ils se rencontrent dans une petite station de ski, au cœur du Val d’Aoste : Fontana Fredda dans un restaurant au nom évocateur, le Festin de Babette. Sylvia est serveuse, Fausto aide en cuisine.

Une histoire d’amour s’installe entre eux, sous l’œil de la patronne, Babette, des ouvriers qui dament les pistes pour les skieurs, parmi lesquels Santorso, on trouve aussi des « Montagnards » qui coupent les arbres…

Lorsque la saison est finie, Fausto retourne en ville pour finir de régler la procédure de divorce avec Veronica, tandis que Silvia va travailler dans un refuge.

J’ai bien aimé la manière dont Paolo Cognetti parle de la Montagne, des arbres détruits par les tempêtes, des glaciers qui fondent, alors que des cohortes d’alpinistes plus au moins chevronnés vont finir de les user en ne respectant pas forcément la Nature. Après tout, ce n’est qu’un sport de l’extrême n’est-ce pas ?

J’ai aimé la manière dont il parle du loup, son intranquillité qui le pousse à ne jamais rester trop longtemps au même endroit. Ces animaux me fascinent depuis des lustres et l’auteur leur rend hommage, alors qu’ils font si peu partie du récit.

Par contre, j’ai trouvé les personnages ternes, peu convaincants, leurs histoires d’amour sans désir de construire vraiment…

J’ai bien aimé « Les huit montagnes » et je pensais retrouver le même engouement, mais déception, je suis restée sur ma faim, car seule l’ode à la montagne m’a vraiment emballée ainsi que la manière dont l’auteur parle d’Hokusai et ses vues du Mont Fuji …

Il est certain qu’après le choc de « Berlin Requiem », c’était compliqué, mais ce roman a eu l’effet doudou dont j’avais besoin…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteur…

#Lafélicitéduloup #NetGalleyFrance

Sortie : 01/09/21

6/10

Extraits :

La Babette de la nouvelle était une révolutionnaire qui, après la chute de la Commune de Paris, s’était retrouvée cuisinière dans un petit village de rustres en Norvège. La Babette qu’il avait devant lui ne servait pas de soupes à la tortue mais avait tendance à adopter les orphelins et à chercher des solutions pratiques aux problèmes essentiels.

Humant l’air, il retrouva de cette contrée une mémoire lointaine, un souvenir reçu en héritage. Comme les règles auxquelles, il obéissait aveuglément – rester sur les hauteurs, ne pas quitter la forêt, voyager de nuit, se tenir à bonne distance des maisons et des routes –même s’il avait compris que quelque chose avait changé depuis qu’elles avaient été établies.

Mais, qu’est-ce qu’il faisait là, un abruti de quarante ans sans famille, ni travail, à part suivre son utopie ridicule du vis-là-où-tu-es-heureux ?

A la fin du livre, il trouva le seul texte qu’Hokusai ait laissé et qui disait : « Depuis l’âge de six ans, j’avais la manie de dessiner la forme des objets. Vers l’âge de cinquante ans, j’avais publié une infinité de dessins, mais tout ce que j’ai produit avant l’âge de soixante-dix ans ne vaut pas la peine d’être compté. C’est à soixante-treize ans que j’ai compris à peu près la structure de la nature vraie, des animaux, des herbes, des arbres, des oiseaux, des poissons et des insectes… »

A l’époque, il croyait que le glacier était éternel et immuable, un pan de la montagne qu’il aurait retrouvé là, entre la roche et le ciel. Son père en revanche avait compris ce qui était en train de se passer : si une chose disparaît, une autre prendra sa place lui dit-il. C’est ainsi que va le monde, tu sais ? C’est nous qui avons toujours la nostalgie de ce qu’il y avait avant.

Le loup obéissait à un instinct moins compréhensible. Santorso lui avait raconté qu’on ne comprenait pas très bien pourquoi il se déplaçait, l’origine de son intranquillité. Il arrivait dans une vallée, y trouvait peut-être du gibier à foison, pourtant quelque chose l’empêchait de devenir sédentaire, et tôt ou tard il laissait tous ces cadeaux du ciel et s’en allait chercher la félicité ailleurs.

Lu en septembre 2021