Publié dans Littérature suisse

« Mangoustan » de Rocco Giudice

J’ai choisi ce roman pour sa couverture et aussi parce qu’une des protagonistes n’est autre que Melania Trump, alors la curiosité l’a emporté :

 

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Après trente ans de vie commune, Laure est larguée par son mari, parti avec une employée de maison.

Ukrainienne ambitieuse, Irina est l’épouse d’un Genevois de bonne famille, qui ne manque pas une occasion de lui faire sentir sa basse extraction.

Ex mannequin slovène, Melania a épousé un Priape à la crinière de feu et se retrouve First Lady contre son gré.

Quels liens unissent ces trois femmes qui ne se connaissent pas ?

Des maris dominateurs et la volonté de s’émanciper ? Sans doute. Mais aussi un typhon répondant au doux nom de Mangoustan.

Il s’apprête à balayer Hong Kong le week-end où chacune d’elle est venue s’y ressourcer.

 

Ce que j’en pense

 

On assiste à un épisode de la vie de trois femmes qui n’ont pas été choisies au hasard : tout d’abord, Melania, oui, oui, la first lady dont le mari a accédé à la présidence des USA à son grand dam car elle était tellement persuadée qu’il ne serait pas élu… en fait, cette femme gagne à être connue car elle n’est pas dupe et réussit à trouver la parade pour suggérer ce qu’elle pense réellement :

« Un tailleur-pantalon pour affirmer votre autorité, des lunettes noires pour mettre de la distance, un col lavallière, dit pussy bow, pour dénoncer les propos machistes et ainsi de suite. C’était exactement ce qu’il lui fallait : une tactique de communication qui lui permette d’en dire beaucoup sans jamais ouvrir la bouche. Cela recelait, par ailleurs, un avantage certain : le textile n’a aucun accent slovène. »

Ensuite, nous avons Laure, BOBO habituée à vivre dans le luxe et qui vient d’être larguée par son mari pour une jeunette de trente ans de moins qu’elle, qui était sa bonne. Comment accepter à cinquante-cinq ans d’être balayée ainsi, sans travail, puisque le cher mari ne voulait pas qu’elle travaille, pour s’occuper de sa famille. Bien-sûr, il a eu « l’élégance » d’attendre que les enfants partent de la maison pour mettre un terme au contrat.

Enfin, nous avons Irina, beauté slave, qui a fui son pays l’Ukraine, la misère et son enfance sordide pour tenter sa chance en Occident. Pour elle il s’agit de prendre sa revanche, mettre la main sur un homme riche, en  « couchant utile », ce qui provoque bien des désillusions, mais elle finit par trouver l’homme idéal : Édouard, Suisse plein aux as, mais dont la famille lui est hostile.

Trois femmes donc, qui ont un peu le même profil : la femme objet, bourgeoise, qui épouse un compte en banque, qui risque de la renvoyer dans sa misère originelle quand elle cesse d’être un faire-valoir pour leur carrière professionnelle autant que socialement.

Nos trois héroïnes vont se retrouver à Hong-Kong, alors qu’un super-typhon, Mangoustan, se profile à l’horizon… Rien de tel qu’une catastrophe pour prendre conscience de sa vie, de ce qui est important et surtout de ce qu’on veut en faire.

Rocco Giudice dresse un portrait un peu trop caricatural de ces trois femmes, donc à l’amusement du début succède le ronron et les plaintes de Laure qui s’est victimisée finissent par devenir exaspérantes…

J’ai bien aimé son portrait de Melania beaucoup moins superficielle qu’il n’y paraît : elle enflamme la toile lorsqu’elle refuse de tenir la main de son époux en signe de représailles et à partir de ce moment-là chacun va guetter les signaux qu’elle envoie sans jamais avoir besoin d’ouvrir la bouche : tailleur pantalon blanc pour affirmer son soutien à la cause des femmes victimes de harcèlement…

Je ne sais pas si les éléments que livre l’auteur sur le fonctionnement du couple Trump sont vrais ou romancés mais on se laisse prendre en tout cas…

Les conversations sans filtre, entre Melania et son père Viktor, sont assez truculentes. Les oreilles de Donald doivent souvent siffler.

J’ai passé un bon moment avec ce roman, ce n’est pas le roman du siècle mais il est rempli son rôle, divertir le lecteur, tout en dressant un tableau haut en couleurs du machisme. Pour un premier roman, c’est prometteur, car le rythme est enlevé, mais le style laisse quand-même à désirer, l’auteur gagnerait à être un peu plus littéraire. Il s’exprime dans un langage « d’jeune » avec des termes argotiques… donc laissons-lui le temps de découvrir son style…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Allary qui m’ont permis de découvre ce roman et son auteur.

 

#Mangoustan #NetGalleyFrance

 

L’auteur

 

Ecrivain suisse, né en 1982 d’un père italien et d’une mère espagnole, Rocco Giudice vit entre Hong-Kong et Genève.

« Mangoustan » est son premier roman

 

Extraits

 

En haut de l’escalier, le père apparait enfin, le veston déboutonné, une cravate bicolore raide comme un fil à plomb et les cheveux brillants comme la Toison d’or. Sa chevelure flamboie littéralement. Est-ce pour cela que Melania, sa femme, protège ses pupilles derrière des verres fumés.

 

Dans cette séquence insolite, le mannequin slovène rejette ostensiblement la main de son mari devant l’ensemble des caméras de télévision venues capter leur arrivée. Celle que tant de monde prenait, jusque-là, pour une femme de peu, une poupée arriviste et écervelée, soumise à la puissance et à la fortune, s’était réapproprié d’un seul geste une dignité niée de tous. La Vénus à l’irréprochable plastique dont on soupçonnait la détermination à grimper à genoux, si nécessaire, la pente qui, du sol à la ceinture, mène à la fortune, s’était muée en fauve.

 

Laure connaissait une autre réalité, moins manichéenne que cette vision sans nuances et réduisant l’humanité à deux clans opposés. Dans sa famille, on disait que l’échec est l’antichambre du succès, que la vie est pleine de ressources, que des trains, il en passe tout le temps. On lui avait toujours appris que la fin ne justifie pas les moyens, que la droiture d’un homme, ça compte. Elle avait retenu des livres de Zweig qu’il y a plus de plaisir à comprendre les hommes qu’à les juger

 

Melania faisait preuve d’une indulgence infinie pour l’esprit potache de son dabe. C’était un homme coquet qui vouait à son épouse et sa fille une tendresse infinie mais dont l’humour rasait le sol. Rien ne le transportait davantage que la force comique d’un prout ou les plaisanteries de Benny Hill. Il gloussait alors et son visage congestionné passait par toutes les nuances comprises entre le pourpre et le mauve.

 

Il (Donald) avait retenu la leçon ; la passion sexuelle et le projet familial devaient être strictement séparés. Il n’y avait que les prolos pour mélanger cela. Melania répondait à ses attentes ; jeunesse, beauté, modestie de l’origine et discrétion. Il en ferait son faire-valoir et une madone exemplaire, virginité mise à part. Elle élèverait un enfant, laisserait son mari dans la lumière, calerait son agenda sur celui de son époux mais se tiendrait, pour le reste, à l’écart des mondanités, clubs et autres salons. Il s’agirait d’un job et, si elle l’acceptait, il garantirait, en échange, pour elle et ses parents, une vie fastueuse. Le contrat était limpide et sans aucune compromission physique : no zob in job.

 

Melania, plus intuitive qu’analytique, se considérait simplement mariée à un enfant capricieux, un promoteur immobilier dont les projets architecturaux phalliques trahissaient, depuis longtemps déjà, les aspirations. Elle savait qu’il raisonnait comme on le fait au café du commerce à l’heure de l’apéritif.

 

Ici, monsieur, on ne vit pas ; on consomme. On ne traînasse pas à la terrasse d’un café, on ne lit pas dans les parcs, on ne se prélasse pas sur la plage. La douceur de vivre, les promenades ou le dolce farniente, ce génie européen, n’existent pas. Ici, Épicure est en Enfer ; tout y est frénétique. Le bruit vous assomme : les passages à piétons sonnent, les voitures vrombissent, les chantiers crépitent, les terminaux de cartes de crédit bipent. À tout moment, les magasins vomissent des tonnes de produits

 

Le temps passe et le sommeil, à son œuvre discrète, creuse dans l’éclat des ruches de sombres parcelles. Les agents de la nuit murmurent une berceuse ; léthargiques, les hommes progressivement renoncent et les loupiotes s’éteignent les unes après les autres. Le loup est aux portes de la ville, mais il n’y a plus rien à faire désormais.

 

Dépendre de son compagnon est un danger considérable, dit Irina. Les hommes n’ont pas de mémoire et encore moins de reconnaissance. L’égoïsme est dans leur nature. Ils ne partagent que le surplus, ce dont ils peuvent se passer, jamais ce dont ils ont besoin. Et puis, qu’est-ce qu’ils sont paternalistes ! Il nous faut constamment en appeler à leur bienveillance, flatter leur sentiment de grandeur et feindre de les penser magnanimes. La relation amoureuse est une fabrique de servitude féminine volontaire. Les femmes sortent toujours perdantes de ce jeu de dupes.

 

CHALLENGE 1% 2019

 

Lu en septembre 2019