Publié dans littérature USA

« Rassemblez-vous en mon nom » de Maya Angelou

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi sur NetGalley pour sa couverture et également pour le petit bandeau rouge, où figurent les commentaires enthousiastes de Michelle Obama, Christiane Taubira :

Résumé de l’éditeur :

Silhouette imposante, port de tête altier, elle fait résonner la voix d’une femme noire, fière et volontaire, qui va devoir survivre dans un monde d’une extrême dureté, dominé par les Blancs. Une voix riche et drôle, passionnée et douce qui, malgré les discriminations, porte l’espoir et la joie, l’accomplissement et la reconnaissance, et défend farouchement son droit à la liberté.

Après l’inoubliablement beau Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage, Maya Angelou poursuit ici son cycle autobiographique. Maya Angelou fut poétesse, écrivaine, actrice, militante, enseignante et réalisatrice. Elle a mené de nombreux combats avant de devenir une icône contemporaine qui a inspiré la vie de millions de personnes. Elle a côtoyé Nelson Mandela, Martin Luther King, Malcolm X et James Baldwin. À sa mort, Michelle Obama, Rihanna, Oprah Winfrey, Emma Watson, J. K. Rowling et beaucoup d’autres encore lui ont rendu hommage.

Traduit de l’anglais par Christiane Besse.

Ce que j’en pense :

La seconde guerre mondiale, vient de s’achever, les héros sont rentrés au Pays, Blancs et Noirs ont participé à la libération des camps nazis alors on espère que le racisme a fait long feu…  En fait, ce n’est pas si simple, les usines d’armement ferment, les ouvriers sont plus en moins renvoyés vers leur sud natal, certains préfèrent rester.

Leur intellect élargi ne pourrait plus jamais se réadapter à ces étroits confins. Ils étaient libres, ou du moins plus poches de la liberté que jamais auparavant, et ils refusèrent de repartir.

Maya nous raconte une période de sa vie de ses dix-neuf à ses vingt et un ans pour être précise. Elle est mère d’un petit garçon, âgé de quelques mois, dont le père n’a fait que passer dans sa courte vie. Il faut travailler, alors elle va enchaîner les boulots difficiles : serveuse, cuisinière, avec un petit passage par la danse… son frère Bailey qui travaille aux chemins de fer américain, est présent par intermittence. Elle a gardé des liens avec sa grand-mère, sa mère et son beau-père mais ils sont plus ou moins harmonieux. Elle a bien compris qu’elle en pouvait que se débrouiller seule.

Côté amour, ce n’est pas la joie non plus, elle a le chic pour rencontre des hommes qui ne peuvent que la faire souffrir : Curly, un homme qui est, en fait, fiancé avec une autre, un danseur de claquettes, amant doué mais qui reste amoureux de son ex-femme, droguée, un gigolo…

Maya est intelligente, lit beaucoup, fascinée par les auteurs russes, elle dévore Dostoïevski dont l’univers lui semble tellement proche du sien puis s’attaque à Gorki, Tchekhov Tourgueniev qui deviennent ses compagnons sous le soleil californien. Elle est souvent obligée de partir, revenir au Sud après le séjour californien, par exemple, est une sorte de régression sociale dont ses anciens amis se moquent ouvertement…

Malgré sa force de caractère et sa combattivité, elle a l’art de se mettre en danger, de se retrouver dans des situations compliquées, voire dégradantes, car elle espère toujours rencontrer le grand amour, mais elle est encore jeune, ceci explique cela…

A ma grande honte, je ne connaissais pas Maya Angelou, son talent, sa notoriété et en lisant cette autobiographie centrée sur 3 années de sa vie, j’ai beaucoup apprécié son écriture, sa personnalité qui commence à poindre dans cette fin d’adolescence ou début d’âge adulte, comme on préfère, et j’ai une furieuse envie de la découvrir davantage, dont notamment son précédent livre, autobiographique également : « Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage ».

Christine Taubira la décrit ainsi :

« Maya Angelou, c’est du feu. Un feu d’indicible joie, qui anéantit l’adversité et embrase la combattivité. Un feu qui éclaire, m’éclaire encore. »

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Notabilia qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure brillante.

#Rassemblezvousenmonnom #NetGalleyFrance

9/10

L’auteure :

Née à Saint-Louis, dans le Missouri en 1928, Maya Angelou, de son vrai nom Marguerite Johnson, fut poète, écrivaine, actrice, enseignante et réalisatrice. Elle a mené de nombreux combats pour les droits civiques avant de devenir une icône contemporaine qui a inspiré la vie de millions de personnes.

En 2013, en tant que militante des droits civiques américains, elle a reçu le National Book Award pour « service exceptionnel rendu à la communauté littéraire américaine ».

On lui doit : « Je sais pourquoi chante l’oiseau dans sa cage », « Lettre à ma fille », ou encore « Tant que je serai Noire »

Elle est décédée le 28 mai 2014 à l’âge de 86 ans.

Extraits :

Plus besoin de discuter du préjugé racial. Ne venions-nous pas tous ensemble, Noirs et Blancs, d’arracher ce qui restait de Juifs à l’enfer des camps de concentration ? Le racisme était mort. Une erreur commise par un jeune pays. Une chose à oublier au même titre que la conduite déplaisante d’un ami en état d’ivresse.

L’apitoiement sur soi, à ses débuts, est aussi agréable qu’un matelas de plumes. Ce n’est qu’à la longue, qu’il devient inconfortable.

La vie, d’après ce que j’avais pu en conclure jusqu’ici, était une série de contraires : Noir/Blanc, dessus/dessous, vie/mort, riche/pauvre, amour/haine, heureux/malheureux, sans zones de compromis intermédiaires. D’où la logique crime/châtiment.

La lourde richesse de l’univers de Dostoïevski était celle où je vivais depuis toujours. Les intérieurs tristes, sans lumière, les ratiocinations complexes des personnages et leurs humeurs fâcheuses m’étaient aussi familiers que la solitude.

Il existe dans l’imaginaire américain un pays bien-aimé où des femmes très pâles voguent en permanence sous de sombres magnolias, tandis que des hommes blancs aux mains douces époussettent des brins de glycine sur les épaules laiteuses de leurs amantes. Une harmonieuse musique noire flotte comme une parfum dans cet air précieux que rien de menaçant ne vient jamais troubler…

Les rapportes entre Bailey et moi s’étaient détériorés durant notre adolescence, alourdis par le cynisme de mon frère. Il ne me comprenait plus très bine et je ne pouvais pas deviner ses désillusions d’homme noir à l’égard de la vie.

Il est intéressant qu’ils ne soient pas rendu compte dans ces jours anciens du désir, ni même dans ces jours présents de compréhension, que, si la femme avait le droit de décider, elle souffrait de son incapacité à formuler la demande. Car, enfin, elle ne peut dire oui ou non que si on lui pose la question.

Mon courage s’effilochait. Hélas ! la force d’âme n’était pas comme la couleur de ma peau, acquise une fois pour toutes et mienne à jamais. Il fallait la ressusciter chaque matin et l’exercer avec soin. Il fallait aussi la nourrir de quelques succès. Mon énergie m’avait abandonnée comme se fanent les traits d’une jolie femme qui vieillit.

Lu en janvier 2021

Publié dans littérature USA, Thriller

« Diamants de sang » de James Patterson et Marshall Karp

Petit intermède polar aujourd’hui avec ce livre d’un auteur prolixe dont je n’ai encore lu aucun des romans, celui-ci ayant été écrit à quatre mains :

Résumé de l’éditeur :

L’avant-première d’un film à gros budget… Le tout-Manhattan attendu… Alors que la comédienne vedette s’apprête à fouler le tapis rouge, exhibant une parure d’émeraudes et de diamants valant huit millions de dollars, une détonation retentit, suivie du crash d’une Cadillac.

Un crime vient d’être commis. Les bijoux ont disparu… et personne n’a rien vu ! Une enquête cousue main pour le NYPD Red, l’unité d’élite de la police new-yorkaise chargée de protéger les rich and famous.

Des penthouses aux bas-fonds de la ville où le crime ne s’arrête jamais, le détective Zach Jordan et sa partenaire Kylie MacDonald – son ex-petite amie – n’auront guère le temps de chômer. D’autant que le tueur a d’autres cibles en vue…

Ce que j’en pense :

L’action démarre sur un vol de bijou rondement mené, si ce n’est le fait que l’actrice qui le portait y laisse sa vie, mortellement blessée par un coup de feu : son garde du corps et du cœur a voulu la protéger en s’emparant de l’arme brandie sur elle mais le coup est parti… envolé le tapis rouge et surtout le collier d’émeraudes et de diamants confectionné par Leo Bassett d’une valeur de huit millions de dollars…

Le duo d’enquêteurs formé par Zach Jordan et Kylie MacDonald, pour le NYPD Red est chargé de l’affaire. Mais, ils ne sont pas au bout des surprises : Leo Bassett devait normalement accompagner l’actrice, mais lui a fait faux bond au dernier moment, sous prétexte qu’il puait le poisson (incident lors d’un buffet) ce qui était au-dessus de ses forces !

Les deux frères Bassett sont des « bijoutiers » ayant pignon sur rue, très riches et méprisant ceux que ne sont pas de la haute comme dit l’auteur…

En même temps, la maire fraîchement élue de New-York fait appel à eux, en toutes discrétion bien sûr car des vols de matériels médicaux hors de prix ont lieu dans des hôpitaux : scanners, IRM, appareil à mammographie…

Ils doivent donc mener les deux enquêtes de front et vu le caractère bien trempé de chacun, surtout de Kylie, on peut s’attendre à de multiples rebondissements, d’autant plus que leur vie privée est loin d’être de tout repos.

Spence, le mari de Kylie est toxicomane et a rechuté après avoir résisté dix ans après avoir subi une cure de désintoxication. Il fait n’importe quoi, c’est l’escalade dans l’usage des drogues, et il va même jusqu’à saccager les studios où il travaille.

Zach vient d’emménager avec Cheryl, flic aussi et ce n’est pas de tout repos car chaque fois que Kylie l’appelle au secours pour partir à la recherche de son mari… Tous les deux ont eu une aventure des années auparavant et Zach accoure chaque fois que Kylie l’appelle…

C’est la première fois que je lis un thriller de James Patterson et, ma foi, j’ai passé un bon moment, on ne trouve des litres d’hémoglobine, les héros sont attachants avec leurs défauts, comme leurs qualités. On a une belle exploration des liens tumultueux entre police et politique, ou des milieux huppés de la ville qui ne pensent qu’à l’argent, à arnaquer les autres et éliminer ceux qui se mettent en travers de leur chemin.

Un clin d’œil au passage à Annie Ryder, une mamie magouilleuse de la petite délinquance dont le rejeton Teddy, ayant ses quelques neurones mal connectés, à l’art de se mettre dans des situations compliquées. Annie est truculente à souhait, parlant à son mari par l’intermédiaire de l’urne contenant ses cendres, mais elle fourmille d’idées pour sauver son rejeton…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions de l’Archipel qui m’ont permis de découvrir ce roman et de faire la connaissance de la prose de son auteur, ici en collaboration avec Marshall Karp, découverte fort sympathique. En général, j’aime bien les polars publiés par les éditions de l’Archipel, car ils ont une trame intéressante, le côté psychologique et les relations entre les policiers, ou les protagonistes sont bien appréhendés.

J’ai très envie de lire d’autres de ses nombreux romans, notamment ceux dont le héros est un détective noir du nom d’Alex Cross, série qui comprend une vingtaine de tomes ou retrouver ce duo dans la série NYPD Red…

#Diamantsdesang #NetGalleyFrance

7/10

Les auteurs :

Avec quelque 385 millions de livres vendus, James Patterson est l’auteur de thrillers le plus lu au monde. En 2020, ses nouveautés ont toutes figuré en tête des meilleures ventes aux États-Unis.

Marshall Karp, coauteur des romans de la série « NYPD Red » – Tapis rouge, Lune pourpre, Lettres de sang et Alerte rouge, tous publiés aux éditions de l’Archipel –, est scénariste à Hollywood.

Extrait :

En travaillant pour le Red, je suis aux premières loges pour observer les mœurs des gens de la haute. Bien sûr, les frères Bassett, ce n’était pas exactement la haute. Plutôt le un pour cent du un pour cent ultra-privilégié, et leur « résidence » avait tout d’un palace.

A l’époque où New-York connaissait son apogée industrielle, le sud de Manhattan était truffé de lofts qui abritaient des bureaux et des usines mais n’avaient pas vocation à accueillir des résidents. Au début des années 1980, la loi avait changé, et les spéculateurs immobiliers avertis avaient racheté pour une bouchée de pain ces immeubles froids austères et infestés de rats.

Les Bassett s’y étaient pris tôt, transformant un entrepôt de six étages sur la 21e Rue Ouest en un remarquable triplex. Leo occupait la moitié inférieure de l’immeuble, alors Kylie et moi avons pris l’ascenseur jusqu’au troisième…

Lu en janvier 2021

Publié dans Littérature contemporaine, littérature USA

« Underground Railroad » de Colson Whitehead

Depuis que j’ai refermé « Nickel Boys », enchaîner avec son précédent roman était une priorité, j’avais laissé passer la vague enthousiaste provoquée par sa sortie,et c’est à lui que je consacre ma dernière chronique de 2020. Voici donc ce que j’en pense :

Résumé de l’éditeur :

Cora, seize ans, est esclave sur une plantation de coton dans la Géorgie d’avant la guerre de Sécession. Abandonnée par sa mère lorsqu’elle était enfant, elle survit tant bien que mal à la violence de sa condition. Lorsque Caesar, un esclave récemment arrivé de Virginie, lui propose de s’enfuir, elle accepte et tente, au péril de sa vie, de gagner avec lui les États libres du Nord.

De la Caroline du Sud à l’Indiana en passant par le Tennessee, Cora va vivre une incroyable odyssée. Traquée comme une bête par un impitoyable chasseur d’esclaves qui l’oblige à fuir, sans cesse, le « misérable cœur palpitant » des villes, elle fera tout pour conquérir sa liberté.

L’une des prouesses de Colson Whitehead est de matérialiser l’ »Underground Railroad », le célèbre réseau clandestin d’aide aux esclaves en fuite qui devient ici une véritable voie ferrée souterraine, pour explorer, avec une originalité et une maîtrise époustouflantes, les fondements et la mécanique du racisme.


À la fois récit d’un combat poignant et réflexion saisissante sur la lecture de l’Histoire, ce roman, couronné par le prix Pulitzer, est une œuvre politique aujourd’hui plus que jamais nécessaire.

« Un roman puissant et presque hallucinatoire. Une histoire essentielle pour comprendre les Américains d’hier et d’aujourd’hui.  The New York Times.

Ce que j’en pense :

On fait la connaissance de Cora, esclave trimant dans une plantation de coton en Géorgie, alors qu’elle est âgée de seize ans. Le maître des lieux, Randall et ses fils, entretient la terreur pour dissuader dans l’œuf toute idée de rébellion, ou de fuite : coups de fouet, viol. Ce jour-là, Caesar, esclave lui-aussi, vient lui proposer de s’enfuir avec lui.

Réticente au départ, une journée de maltraitance encore pire que les autres, elle finit par se résoudre à le suivre. Cora n’a pas eu une vie simple : Ajarry, sa grand-mère a été kidnappée dans son village en Afrique et après avoir survécu à une marche harassante jusqu’aux bateaux négriers, et résisté à la traversée en fond de cale, elle est vendue à la famille Randall, au marché où l’on exposait « la marchandise » pour évaluer ceux qui seraient assez forts physiquement pour résister au travail acharné dans les champs de coton (trop fatigant pour les Blancs que seul l’argent intéresse !)

Le seul « plaisir » d’Ajarry était de cultiver son petit lopin de terre (3m2 !) ce que faisait également Mabel, la mère de Cora. Un jour, ou plutôt une nuit, Mabel est partie et on ne l’a jamais retrouvée, malgré les kidnappeurs lancés sur ses traces par Randall. Échec qui va hanter autant le maître que Ridgeway, le chef des kidnappeurs, patrouilleurs ou miliciens comme on voudra, alors quand Cora décide de suivre Caesar, on imagine la rancœur, la colère le désir de vengeance….

Caesar et Cora réussissent à ne pas se perdre dans les marais, faisant des détours pour rendre le pistage plus difficile et ils arrivent à la gare souterraine et le train (Underground Railroad) qui va les conduire d’abord en Caroline du Sud, où ils arrivent à trouver un endroit pour dormir et petits travaux. L’accueil est de prime abord chaleureux et nos deux héros décident d’y reste, laissant passer plusieurs trains mais Ridgeway les poursuit âprement avec sa bande.

Il faut repartir, mais elle devra le faire seule, direction le Tennessee puis l’Indiana, Ridgeway toujours à ses trousses.

Tout au long du parcours de Cora, on va rencontrer des Blancs abolitionnistes vrais, et d’autres qui se revendiquent comme tels mais n’hésitent pas à trahir, à dénoncer, à passer à tabac, tuer, pendre (il y a une avenue des pendus !) et bien-sûr ceux qui se revendiquent esclavagistes et se laissent aller sans problème à leur pires instincts, les nazis n’ont rien inventé, ni en théorie ni en pratique…

Voici par exemple la « philosophie » de Ridgeway :

Si les nègres étaient censés jouir de leur liberté, ils ne seraient pas enchaînés. Si le Peau-Rouge était censé conserver sa terre, elle serait encore à lui. Et si le Blanc n’avait pas été destiné à s’emparer de ce nouveau monde, il ne le possèderait pas.

Tel était l’authentique Grand Esprit, le fil divin qui reliait toute entreprise humaine : si vous arrivez à garder quelque chose, c’est que cette chose vous appartient. C’est votre bien : votre esclave, votre continent. L’impératif américain. 

Ne cherchez pas le train, il n’existe pas tel que le décrit l’auteur, en fait le terme Underground Railroad fait référence au réseau de routes clandestines utilisées par les esclaves pour franchir la ligne de démarcation entre les états esclavagistes du sud et les états du Nord avec les abolitionnistes qui les aidaient.

ColsonWhithead nous brosse un tableau de l’Amérique esclavagiste vraiment très détaillé, reprenant les expressions utilisées par les esclavagistes à l’époque, mais qui résonnent particulièrement avec le règne Trumpiste et le racisme revendiqué haut et fort par les suprématistes Blancs dont la parole a été libérée….

J’ai bien aimé le style de narration : l’auteur parle alternativement de tous les protagonistes, creusant leur personnalité, les chapitres consacrés à Ridgeway et à Ajurry par exemple sont très instructifs, et cela rend le récit moins dur à supporter.

J’ai bien aimé retrouver la plume de ColsonWhithead, dont j’ai beaucoup apprécié récemment « Nickel Boys » et ce roman, même si ce n’est pas un vrai coup de cœur, il n’en est pas passé loin et restera longtemps dans ma mémoire.  

Ce roman qui, je le rappelle, a reçu le prix Pullitzer en 2017 ainsi que le National Book Award en 2016 devrait être mis entre toutes les mains, notamment des plus jeunes pour les sensibiliser à l’autre face du rêve américain…

J’ai beaucoup pensé au feuilleton TV « Racines » il y a longtemps, et je dois reconnaître que ColsonWhithead m’a donné envie de lire enfin le roman d’Alex Haley que je remets à plus tard depuis des années…

9/10

L’auteur :

Né à New-York en 1969, Colson Whitehead est l’auteur de sept romans dont « Underground Railroad », qui relate le périple d’une jeune esclave évadée d’une plantation de Géorgie.

Avec « Nickel Boys », qui s’inspire de la véritable histoire d’une maison de correction en Floride, il poursuit sa troublante exploration de l’histoire américaine, s’imposant comme une voix essentielle de la littérature qui a fait de la question raciale aux USA le cœur de son œuvre et de son combat.

Extraits :

La grand-mère de Cora n’avait jamais vu l’océan jusqu’à ce jour lumineux, dans le port de Ouidah, où l’eau l’avait éblouie après son séjour dans les cachots du fort. C’est là qu’ils avaient été parqués en attendant les navires. Les razzieurs dahoméens avaient d’abord kidnappé les hommes, puis étaient revenus au village à la lune suivante, rafler les femmes et les enfants qu’ils avaient fait marcher de force jusqu’à lamer, enchaînés deux par deux.

On se venge les uns sur les autres quand on ne peut pas se venger sur ceux qui le méritent.

A cette époque, Ridgeway refrénait ses appétits face aux excès les plus tapageurs de ses comparses. Les autres patrouilleurs étaient des garçons et des hommes de personnalité douteuses : ce travail attirait un certain type d’individus. Dans un autre pays, ils auraient été des criminels, mais on était ici en Amérique…

Les autres étudiants proféraient des horreurs sur le gens de couleur de Boston, leur odeur, leurs déficiences intellectuelles, leurs instincts primitifs. Pourtant, quand ses condisciples entamaient de leur lame un cadavre de Noir, ils faisaient davantage progresser la cause de ces gens que l’abolitionniste le plus vertueux. Dans la mort, le Noir devenait un être humain. Alors seulement il était l’égal du Blanc.

Quel est ce monde, pensa-t-elle (Cora) qui fait d’une prison vivante notre seul refuge. Était-elle libérée de ses liens ou prise dans leur toile ? Comment décrire le statut d’une fugitive ? La liberté était une chose changeante selon le point de vue, de même qu’une forêt vue de près est un maillage touffu, un labyrinthe d’arbres, alors que du dehors, depuis la clairière vide, on en voit les limites. Être libre n’était pas une question de chaînes, ni d’espace disponible…

Mon père aimait bien faire son discours indien sur le Grand Esprit, poursuivit Ridgeway. Après toutes ses années, moi je préfère l’esprit américain, celui qui nous a fait venir de l’Ancien Monde pour conquérir, bâtir et civiliser. Et détruire ce qui doit être détruit. Pour élever les races inférieures. Faute de les élever, les subjuguer. Faute de les subjuguer, les exterminer. C’est notre destinée par décret divin : l’impératif américain.

Les plus faibles de votre tribu ont été éliminés, morts à bord des négriers, morts de notre variole européenne, morts dans les champs en cultivant notre coton et notre indigo. Vous devez être forts pour survivre au labeur et pour nous rendre plus puissants, plus glorieux. Si nous engraissons des porcs, ce n’est pas parce que ça nous amuse mais parce que nous avons besoin d’eux pour survivre. Mais on ne peut pas se permettre de vous rendre trop malins. Ni de vous rendre assez résistants pour nous échapper.

« Un Noir libre ne marche pas pareil qu’un esclave, disait-il. Les Blancs le sentent immédiatement, même si ce n’est pas conscient. Il ne marche pas pareil, ne parle pas pareil, ne se tient pas pareil. C’est dans les os. » Les policiers ne l’appréhendaient jamais et les kidnappeurs gardaient leurs distances.

« Le maître répétait souvent que la seule chose qui soit plus dangereuse qu’un nègre avec un fusil, leur dit-il, c’était un nègre avec un livre.  

Et l’Amérique est également une illusion, la plus grandiose de toutes. La race blanche croit, croit de tout son cœur, qu’elle a le droit de confisquer la terre. De faire la guerre. D’asservir ses frères. S’il y avait une justice en ce monde, cette nation ne devrait pas exister, car elle est fondée sur le meurtre, le vol et la cruauté. Et pourtant, nous somme là.

Lu en décembre 2020

Publié dans littérature USA, Rentrée littéraire

« Nickel Boys » de Colson Whitehead

Je vous parle aujourd’hui du dernier roman d’un auteur, très apprécié, dont le précédent livre a obtenu plusieurs prix et qu’il était temps que je découvre :

Résumé de l’éditeur :

Dans la Floride ségrégationniste des années 1960, le jeune Elwood Curtis prend très à cœur le message de paix de Martin Luther King. Prêt à intégrer l’université pour y faire de brillantes études, il voit s’évanouir ses rêves d’avenir lorsque, à la suite d’une erreur judiciaire, on l’envoie à la Nickel Academy, une maison de correction qui s’engage à faire des délinquants des « hommes honnêtes et honorables ». Sauf qu’il s’agit en réalité d’un endroit cauchemardesque, où les pensionnaires sont soumis aux pires sévices. Elwood trouve toutefois un allié précieux en la personne de Turner, avec qui il se lie d’amitié. Mais l’idéalisme de l’un et le scepticisme de l’autre auront des conséquences déchirantes.

Ce que j’en pense :

On va suivre le parcours d’un jeune afro-américain, Elwood Curtis, dont le parcours scolaire brillant le différencie de ses copains d’enfance. Il a été élevé par sa grand-mère, Harriet,  qui surveille de près ses fréquentations, car ses parents sont partis alors qu’il était très jeune. Son père, revenu de la guerre où on le traitait avec respect, a déchanté à son retour, car on lui contestait le droit de porter son uniforme dans ce Sud où règne la ségrégation.

Un jour Harriet lui offre un disque acheté au hasard, et il s’agit des discours de Martin Luther King qu’il écoute en boucle et ceci éveille une aspiration à l’égalité raciale, une conscience politique mais cela risque aussi de lui jouer des tours, car il pense que l’avenir sera radieux.

Nous sommes dans les années soixante, et si des lois ont bien été votées, on est encore loin de les voir appliquées. Elwood travaille dans la boutique de Mr Marconi, tout en continuant sa scolarité. Un de ses professeurs lui obtient une bourse pour aller étudier à l’université.

Alors qu’il voulait aller visiter le campus, il est pris en stop par un homme dont il ne se méfie pas. Hélas, la voiture était volée et Elwood est condamné pour vol de voiture alors qu’il n’y était pour rien, il était seulement au mauvais endroit au mauvais moment comme on dit.

Il se retrouve à la Nickel Académy où il est censé être scolarisé… en fait, c’est pour la vitrine, l’institution (qui fait référence à la Dozier School qui a fermé ses portes il n’y a pas si longtemps) comprend une aile pour les Blancs et une autre pour les Noirs, avec des différences, à tous les niveaux, nourriture, traitement… il faut travailler dur, aux champs ou ailleurs, et le moindre prétexte suffit pour être passé à tabac.

En fait, à Nickel, maison de redressement, comme on disait autrefois, règne un régime de terreur, les gamins sont victimes de sévices, de barbarie plus exactement, le summum étant atteint dans ce qu’ils appellent « La maison blanche » où le fouet règne en maître ou encore la « cage à sueur » où on les fait pratiquement rôtir.

Elwood se lie d’amitié avec Turner, très lucide car c’est son deuxième séjour,  et qui n’espère plus rien de la vie, car pour lui,  quoi qu’il advienne ils n’auront jamais aucun droit.

Colson Whitehead nous met dans le bain dès le prologue lorsqu’il décrit la mise à jour d’un cimetière fantôme où sont enterrés des corps, avec des fractures multiples, dans l’anonymat : pas même une croix, un charnier alors qu’un promoteur commençait des travaux. Voici l’incipit:

« Même morts, ces garçons étaient un problème »

Le cimetière clandestin se trouvait dans la partie nord du campus de Nickel, sur un demi-hectare de mauvaises herbes entre l’ancienne grange et la déchetterie de l’école. Ce champ avait servi de pâture à l’époque où l’établissement exploitait une laiterie et en vendait las production dans la région – une des combines de l’État de Floride pour décharger les contribuables du fardeau que représentait l’entretien des garçons.

L’auteur alterne les périodes pour que le récit soit moins dur, alternant le présent avec la mise à jour du cimetière et l’association des anciens de la Maison Blanche où les survivants se réunissent régulièrement pour parler et l’histoire d’Elwood.

J’ai particulièrement apprécié les liens qui unissent Elwood et sa grand-mère, ainsi que son amitié avec Turner, ainsi qu’un autre garçon latino-américain, Jaimie, qui passe son temps à aller et venir entre le pavillon des Blancs et celui des Noirs au gré des humeurs des geôliers, trop basané pour les uns ou la peau trop blanche pour les autres.

J’ai beaucoup aimé ce roman et la plume de Colson Whitehead et je ressors de cette lecture un peu sonnée et toujours aussi révoltée par cette Amérique raciste, ségrégationniste, nostalgique de l’esclavage en me demandant si elle a vraiment beaucoup évolué après quatre années de Trumpisme (aigu ou chronique, là est la question !). Quoi qu’il en soit, ce roman m’a donné envie d’en savoir plus sur ce sujet.

Je n’ai pas lu « Underground Railroad » le précédent roman de Colson Whitehead que j’ai rajouté à ma PAL délirante l’année dernière mais l’heure viendra c’est certain…

Dernière précision, et non des moindres, « Nickel Boys » a reçu le prix Pulitzer.

9/10

https://www.lefigaro.fr/international/2015/02/17/01003-20150217ARTFIG00345-etats-unis-un-siecle-d-horreur-dans-une-maison-de-redressement.php

http://dombosco.over-blog.com/article-arthur-g-dozier-school-for-boys-115890736.html

L’auteur :

Né à New-York en 1969, Colson Whitehead est l’auteur de sept romans dont « Underground Railroad », qui relate le périple d’une jeune esclave évadée d’une plantation de Géorgie.

Avec « Nickel Boys », qui s’inspire de la véritable histoire d’une maison de correction en Floride, il poursuit sa troublante exploration de l’histoire américaine, s’imposant comme une voix essentielle de la littérature qui a fait de la question raciale aux USA le cœur de son œuvre et de son combat.

Extraits :

Ainsi donc, il feuilletait des magazines pendant ses temps morts. Ses heures de travail chez Marconi lui fournissaient des modèles d’hommes qu’il pourrait devenir et l’éloignaient du type de garçons du quartier qu’il n’était pas. Sa grand-mère l’avait depuis longtemps dissuadé de traîner avec les gamins du coin, qu’elle traitait de fainéants et de fauteurs de trouble.

… les paroles du Révérend King emplissaient le salon de la petite maison tout en longueur. Elwood appliquait un code et le Révérend mettait ce code en mots, lui donnait une forme et un sens. Il y a dans ce monde de grandes forces, les lois Jim Crow notamment, qui visent à rabaisser les Noirs, et de plus petites forces, les autres personnes par exemple, qui cherchent à vous rabaisser, et face à toutes ces choses, les grandes comme les petites, il faut garder la tête haute et ne jamais perdre d vue qui l’on est.

Il se rappela que Yolanda King avait six ans quand son père lui a révélé la réalité du parc d’attractions et de l’ordre blanc qui lui en interdisait l’entrée. Qui lui fermait les portes de cet autre univers. Elwood avait six ans quand ses parents avaient mis les voiles et il y voyait un point commun entre elle et lui, car c’est à ce moment-là qu’il avait ouvert les yeux sur le monde.

Il eut (le père d’Elwood) à peine le temps de sortir de sa voiture—tout le monde savait que les Blancs lynchaient les Noirs en uniforme, mais il n’aurait jamais imaginé être un jour pris pour cible. Pas lui. Une bande de Blanc jaloux de son uniforme et effrayés par ce monde qui autorisaient les Noirs à en porter un.

Changer la loi, très bien, mais ça ne changera pas les gens ni leur façon de traiter leurs semblables. Nickel était un établissement raciste jusqu’à la moelle – la moitié du personnel enfilait probablement un costume du Klan tous les week-ends – mais aux yeux de Turner sa cruauté allait plus loin que la couleur de la peau ?

Durant l’été 45, un jeune garçon fit un arrêt cardiaque dans une cage à sueur, une punition courante à l’époque, et le médecin légiste qui l’examina conclut à une mort naturelle. Imaginez-vous cuire dans une boite en métal jusqu’au moment où votre cœur lâche, à bout de forces.

Fuir était une folie, ne pas fuir aussi. En regardant ce qui s’étendait à l’extérieur de l’école, en voyant ce monde libre et vivant, comment ne pas songer à prendre le risque vers la liberté ? à écrire soi-même son histoire pour changer. S’interdire de penser à la fuite, ne serait-ce que pour un instant, c’était assassiner sa propre humanité.

Chaque année en novembre, le marathon ébranlait son scepticisme à l’égard de l’humanité en lui montrant qu’ils étaient tous solidaires dans cette ville crasseuse, une étrange famille.

Lu en novembre 2020

Publié dans littérature USA, Polars

« Les lumières de l’aube » de Jax Miller

Petit intermède polar aujourd’hui pour changer un peu avec ce roman :

Résumé de l’éditeur :

30 décembre 1999, Welsh, Oklahoma. Lauria Bible et sa meilleure amie Ashley Freeman, 16 ans, passent la soirée ensemble chez les Freeman. Le lendemain matin, le mobile home familial est en feu et les deux jeunes filles ont disparu. Les corps des parents d’Ashley, sont découverts dans les décombres, deux balles dans la tête.


L’affaire est restée non résolue et les jeunes filles n’ont jamais été retrouvées.
Que s’est-il réellement passé cette nuit-là ? Entre règlement de compte sur fond de trafic de drogue, vengeance, corruption et négligence policière, Jax Miller nous plonge dans les villes oubliées de l’Amérique profonde, loin des lois, là où les plus sombres secrets peuvent s’épanouir.

Ce que j’en pense :

Comme prévu, Lauria Bible est allée dormir chez son amie Ashley Freeman. Nous sommes le 30 décembre 1999, le réveillon et l’an 2000 pointent le bout de leur nez, mais hélas, elles ne le verront pas car dans la nuit le mobile home prend feu dans des conditions étranges.

Le shérif arrive sur les lieux avec son équipe de bras cassés et bizarrement sous les cendres, on ne retrouve qu’un corps, celui de Kathy, la mère d’Ashley. On en conclut que son mari, Danny se cache dans la forêt après avoir pris les filles en otages, donc rubalise, et on fait une battue.

Etrangement, le lendemain Lorene Bible et son mari retourne sur les lieux et découvrent sous la cendre le corps du père d’Ashley. L’enquête prend une toute autre direction, enfin aurait dû… Le shérif dépassé, on fait appel aux agents spéciaux, chacun se renvoyant la balle.

Jax Miller nous raconte dans ce roman une histoire vraie qui a tenu en haleine tout l’Oklahoma, et l’incurie du shérif et de ses adjoints est incommensurable… Ce sont les époux Bible qui vont faire des recherches, ainsi que l’auteure. C’est devenu l’affaire Freeman-Bible, « une histoire vraie qui dépasse la fiction ».

Pour les Freeman, la famille penche pour crime commis par les flics, car un an auparavant le frère d’Ashley a été tué « accidentellement » lors d’un contrôle, l’adjoint du shérif (qui n’est autre que son frère) aurait cru avoir aperçu une arme dans la main du jeune homme de dix-sept ans et les parents coulaient obtenir réparation…

Pour les Bible, on cherche plutôt à savoir où sont passées les deux jeunes filles âgées de seize ans, qu’on n’a toujours pas retrouvées, et ils explorent la piste de la drogue, Danny étant connu pour être un consommateur régulier de cannabis.

Jax Miller va enquêter, rencontrer les protagonistes, les Bible, la famille des Freeman : les parents de Kathy, le demi-frère de Danny, mais aussi ceux qui ont enquêter à  l’époque, les agents spéciaux, le shérif et son frère, les détectives privée, allant jusqu’à rencontrer des malfrats, drogués à fond à la « meth », la méthamphétamine, , qu’ils fabriquent dans leur grange, leur sous-sol, et tout le monde le sait. Ils sont pervers, et quand ils sont sous l’emprise de la drogue, deviennent hyper-violent, et pendant leurs « parties » torturent les femmes, les violent…

Jax Miller est touchante tant par son désir de trouver les coupables que par ses crises d’angoisse, ses peurs qu’elle tente de contrôler par des pratiques respiratoires, perdant le sommeil, l’appétit coupé car personne ne va lui faciliter la tâche, menaces de mort comprises.

L’incurie des enquêteurs est stupéfiante c’est le cas de le dire, au pays des « experts », on ne trouve pas d’indices, parce qu’on n’en cherche pas en fait….

J’ai choisi ce roman car j’ai bien apprécié un précédent roman de Jax Miller : « Les infâmes » et même si je trouve son enquête intéressante et si j’admire son opiniâtreté je n’ai pas réussi à m’intéresser vraiment à ce livre, même si l’affaire en elle-même est intéressante, j’ai souvent décroché, je me suis perdue dans les noms de protagonistes, ne me souvenant plus si Untel était un policier ou un truand et il m’a fallu du temps pour en arriver à bout…

Bref, je suis restée sur ma faim, je cherchais un polar haletant pour lutter contre le blues covidien, mais cela n’a pas vraiment marché.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteure.

#Leslumièresdelaube #NetGalleyFrance

7/10

Extraits :

Le shérif m’a dit un jour que cette région de l’Oklahoma était hantée. Une fois qu’on en faisait partie, on ne pouvait plus jamais la quitter.

Les secrets sont là, dans les murmures de la prairie de l’Oklahoma, dans ses railleries. Et, tandis que des ombres imaginaires se meuvent autour de moi, j’apprends que, s la prairie est joueuse le jour, elle joue des tours la nuit. Quelque part, ici, une conclusion sera peut-être enfin trouvée. Comme je ne cesserai de le répéter, la prairie a ses méthodes.

Pourtant, ce qui m’aide le mieux à me rapprocher de Lauria est son classeur d’écolière, rempli de rédactions écrites pendant les mois précédant sa disparition.

Lorene Bible n’est pas comme la plupart des mères. Elle reste campée sur ce stoïcisme du Midwest qui a forgé les générations passées ; dans l’Amérique rurale, une culture du « garde tes larmes pour ton oreiller » tient tête aux désastres.

Ce n’était pas le seul devoir que Nutter et les autres agents mandatés par l’OSBI avaient négligé : ils n’avaient pas non plus fouillé le mobile home. Pas un meuble n’avait été retourné ; pas une trace de cendres ne tachait leurs vêtements…

Je trouve intéressant qu’ils aient décidé non seulement de boucler l’enquête si vite, mais aussi de la confier à un potentiel suspect.

Cette enquête change les ombres de ma psyché épuisée en assassins toujours prêts à venir à ma rencontre, nageant dans la paranoïa et les hallucinations fugaces…

C’était une ville pieuse de la Ceinture biblique de l’Amérique, mais le Dieu que ses habitants vénéraient restait parfois introuvable, et, pour pallier ce manque, beaucoup avaient cherché de nouvelles béquilles. A la fin des années 1990, la meth régnait en maître, accueillant à bras ouverts les fatigués et les accablés, puis les chômeurs et les déracinés.

J’ai toujours eu l’impression que les Freeman se concentraient sur le « pourquoi » des crimes commis contre leur famille, tandis que les Bible préféraient se concentrer sur le « où »…

Je n’ai pas besoin de m’aventurer très loin dans la campagne pour constater l’emprise que la meth a sur ce comté, une épidémie qui glisse comme une savonnette entre les doigts du shérif.

Lu en octobre novembre 2020

Publié dans littérature USA, Rentrée littéraire

« Betty » de Tiffany McDaniel

Puisque nous sommes à l’heure américaine, ces derniers temps, je vous parle aujourd’hui d’un livre de la rentrée qui m’a particulièrement touchée :

Résumé de l’éditeur :

« Ce livre est à la fois une danse, un chant et un éclat de lune, mais par-dessus tout, l’histoire qu’il raconte est, et restera à jamais, celle de la Petite Indienne. »


La Petite Indienne, c’est Betty Carpenter, née dans une baignoire, sixième de huit enfants. Sa famille vit en marge de la société́ car, si sa mère est blanche, son père est cherokee. Lorsque les Carpenter s’installent dans la petite ville de Breathed, après des années d’errance, le paysage luxuriant de l’Ohio semble leur apporter la paix. Avec ses frères et sœurs, Betty grandit bercée par la magie immémoriale des histoires de son père. Mais les plus noirs secrets de la famille se dévoilent peu à peu. Pour affronter le monde des adultes, Betty puise son courage dans l’écriture : elle confie sa douleur à des pages qu’elle enfouit sous terre au fil des années. Pour qu’un jour, toutes ces histoires n’en forment plus qu’une, qu’elle pourra enfin révéler.

Betty raconte les mystères de l’enfance et la perte de l’innocence. À travers la voix de sa jeune narratrice, Tiffany McDaniel chante le pouvoir réparateur des mots et donne naissance à une héroïne universelle.

Ce que j’en pense :

On fait la connaissance de Betty par une discussion qu’elle a avec son père, qui lui raconte une jolie histoire : son cœur est en verre et contient un oiseau et il se briserait s’il venait à la perdre, libérant l’oiseau qui s’envolerait alors vers le ciel guidant l’âme vers le Paradis.

Son père, Landon Carpenter, Cherokee de père et de mère, est né au début du XXe siècle et rencontre une jeune fille, Alka Lark qu’il venait de cueillir des champignons (des trompettes de la mort, serait-ce un signe ?) et ils font l’amour. Il a 29 ans, elle en a dix-huit et se retrouve enceinte. Elle va se faire battre à coups de ceinturon par son père, alors que la mère ne dit rien : enceinte c’est un scandale et en plus ce n’est pas un Blanc…apprenant cela, Landon va aller lui infliger une sévère correction. ainsi commence le récit :

DEVENIR FEMME, c’est affronter le couteau. C’est apprendre à supporter le tranchant de la lame et les blessures. Apprendre à saigner. Et malgré les cicatrices, faire en sorte de rester belle et d’avoir les genoux assez solides pour passer la serpillère tous les samedis.  

Sont-ils vraiment amoureux, on le suppose ; en tout cas, ils vont sillonner le pays, avoir huit enfants, Betty étant la sixième. Deux vont mourir jeunes: Yarrow et Waconda. La famille vit des petits boulots du père mais un jour, la mère veut rentrer dans sa ville natale Breathed, dans l’Ohio et un ami lui procure une maison, où une famille a été massacrée, ce qui alimente toutes sortes de légendes. On va voir grandir Betty, au milieu de l’immense jardin, où son père arrive à faire pousser toutes sortes de légumes, de fruits, arbres, plantes dont il tire des potions qui ont des vertus thérapeutiques.

Dans la famille, il y a le fils aîné, Leland, peu fréquentable, puis deux sœurs Fraya, sage raisonnable, et Flossie qui ne songe qu’à devenir comédienne et se comporte toujours comme si elle avait un public en face d’elle, ensuite Betty qui ressemble beaucoup à son père, puis les deux petits frères de Betty : Trustin très habile en dessins, fusain notamment et le petit dernier Lint, enfant angoissé, affligé d’un bégaiement.

Alka, la mère donc, a un comportement plutôt étrange, on se demande parfois si elle aime ses enfants, notamment Betty qu’elle surnomme entre autres, Pocahontas…

Tiffany McDaniel nous raconte l’enfance de Betty, qui en est fait l’histoire de sa propre mère, dans cette Amérique des années cinquante et soixante, la difficulté d’être une enfant « sang-mêlé » typés puisque sa peau est sombre, ses cheveux très noirs comme son père. On assiste à la cruauté des enfants à l’école, mais aussi des instituteurs qui la traitent avec mépris. Polly la Peau-Rouge, Tomahawk Kid, Pocahontas, squaw etc. etc. ils vont même jusqu’à baisser sa culotte pendant la récréation pour vérifier si elle a une queue !

L’auteure évoque le racisme, la pauvreté, les violences sexuelles, viol, inceste, suicide sans jamais tomber dans le pathos, elle nous dresse un tableau sans concession de l’Amérique profonde.

La mère est difficile à comprendre, avec des accès de violence, mais l’histoire nous révèle pourquoi, sans pour autant l’excuser, et le père est attachant, essayant de positiver, de relativiser, et la manière dont il vit en harmonie avec la Nature, en cultivant le sol sans l’appauvrir, en respectant les éléments, l’équilibre de la Terre Mère, racontant les légendes cherokees qui illuminent le récit. Il est un père rassurant, sécurisant, pour Betty et la puissance de l’amour paternel va structurer sa vie.

J’aime beaucoup la relation des Amérindiens avec la Terre, qu’il vénère, respecte alors que nous, Occidentaux nous l’exploitant à mort, la détruisant au passage au nom du profit. En fait, cette société matriarcale me plaît tellement plus que notre approche patriarcale pure et dure… Et à l’heure du Trumpisme triomphant, tous les mots et maux évoqués par l’auteur sont plus que jamais présent dans ces deux premières décennies du XXIe siècle

Ce roman est surtout une histoire de résilience, car cette petite fille endure toutes les méchancetés (et encore à l’époque il n’y avait pas les réseaux sociaux !) et s’accroche, elle se réfugie dans l’écriture, notant tout ce qui se passe d’important dans la famille comme à l’école, la violence dont elle est parfois témoin, sur des papiers qu’elle enferme dans des boites et elle les enterre dans la grange.

L’écriture est belle, pleine de poésie, les descriptions de la nature font voyager, donnent envie de caresser  les plantes, ou les animaux que l’on sent si proches et je rends hommage au passage à la belle traduction de François Happe ; c’est un roman qui va rester longtemps dans ma mémoire. Il a obtenu le Prix FNAC.

Bref, un superbe livre publié aux éditions Gallmeister dont je commence à explorer le catalogue, on leur doit notamment « My absolute Darling » encensé par les lecteurs l’an passé….

L’auteure :

Née en 1985 dans l’Ohio, Tiffany McDaniel est une romancière, poétesse et artiste visuelle américaine.

Auteure autodidacte sans formation artistique universitaire particulière, elle écrit de nombreux textes non publiés avant que son premier roman, « L’Été où tout a fondu » (« The Summer That Melted Everything », 2016), soit finalement accepté par un éditeur.


Son deuxième roman « Betty » (2020), particulièrement remarqué par la critique lors de sa parution en français, reçoit le prix du roman Fnac 2020. Tiffany McDaniel s’inspire de la vie de sa mère, une métisse cherokee, pour livrer un roman enchanteur et tragique.

Extraits :

Les temps changent pour ne jamais revenir, alors nous donnons au temps un autre nom, un nom plus beau, pour qu’il nous soit plus facile d’en supporter le poids, à mesure qu’il passe et que nous continuons à nous rappeler d’où nous venons.

Les autorités avaient décrété que les Cherokees devaient être « civilisés » ou expulsés. Ils n’ont eu d’autre choix que de parler l’anglais de l’homme blanc et de se convertir à sa religion. On leur a dit que Jésus était mort pour eux aussi.

A l’entrée de chaque carré, il avait planté des savonniers. Les arbustes n’étaient pas là pour faire joli, mais parce qu’ils constituaient un apport naturel en azote. Il savait toutes ces choses comme d’autres savent qu’ils peuvent acheter un engrais tout prêt dans un magasin.

Pas besoin de s’asseoir sur un banc pour entendre parler de la création divine, disait-il. Tout ce que vous avez à faire pour savoir qu’il existe quelque chose de plus grand, c’est aller vous promener dans les montagnes.  Un arbre prêche mieux que n’importe quel homme.

Je n’arrivais pas à comprendre comment elle avait pu endurer cela. J’arrivais encore moins à comprendre comment son cœur avait pu survivre, sachant que c’était sa propre mère qui l’avait portée sur la couche du diable. Que fait-on lorsque les deux personnes qui sont censés nous protéger le plus sont justement les monstres qui nous déchirent et nous mettent en pièces ?

La foudre, c’est le diable qui frappe à la porte du paradis, a-t-il dit. Il projette tout son corps contre la porte avec une telle force qu’il fendille le ciel. Le diable ne frappe à l, a porte du paradis que pendant un orage.

Il y avait des choses chez mon père qui commençaient à s’écailler, comme une peinture qui vieillit. Quand je lisais les livres que j’empruntais à la bibliothèque, je pensais que mon père – comme les histoires que ces livres racontaient – était né de l’esprit des écrivains.

J’étais bien trop jeune pour ça. Neuf ans seulement et j’étais là, à flotter au-dessus du monde, voyant des pères qui détruisaient leur fille. Des frères qui détruisaient leur sœur.

Toutes les mères sont envieuses de leurs filles,  dans une certaine mesure, parce que les filles ne sont qu’au début de leur jeunesse, alors que les mères voient la leur s’évanouir peu à peu…

Ne laisse pas une telle chose t’arrive, Betty. N’aie pas peur d’être toi-même. Faut pas que tu vives aussi longtemps pour t’apercevoir à la fin que tu n’as pas vécu du tout.

A ce moment-là, j’ai compris que les pantalons et les jupes, tout comme les sexes, n’étaient pas considérés comme égaux dans notre société. Porter un pantalon, c’était être habillé pour exercer le pouvoir. Porter une jupe, c’était être habillé pour faire la vaisselle.

La pensée m’est alors venue qu’être enfant, c’est savoir que le balancement du berceau nous rapproche et en même temps nous éloigne de nos parents. C’est le flux et le reflux de la vie qui, tour à tour, nous poussent vers les autres, puis nous en écartent, peut-être dans le but de nous faire acquérir la force nécessaire pour affronter l’instant où ce mouvement de balancier nous aura tellement éloigné de la personne que nous aimons le plus qu’elle ne sera plus là quand nous reviendrons vers elle…

Lu en novembre 2020

Publié dans littérature USA, Rentrée littéraire

« Glory » d’Elizabeth Wetmore

Je vous parle aujourd’hui d’un premier roman prometteur dont le résumé m’a tout de suite attirée, et après avoir quelque peu hésité, vu l’embouteillage massif de ma PAL je me suis lancée : 

Résumé de l’éditeur :

Roman choral puissant et envoûtant, Glory met en scène les retombées d’une terrible agression dans une petite ville du Texas et donne la parole à celles que l’on n’a pas l’habitude d’entendre.

14 février 1976, jour de la Saint-Valentin. Dans la ville pétrolière d’Odessa, à l’ouest du Texas, Gloria Ramirez, quatorze ans, apparaît sur le pas de la porte de Mary Rose Whitehead.
L’adolescente vient d’échapper de justesse à un crime brutal. Dans la petite ville, c’est dans les bars et dans les églises que l’on juge d’un crime avant qu’il ne soit porté devant un tribunal. Et quand la justice se dérobe, une des habitantes va prendre les choses en main, peu importe les conséquences.


Elizabeth Wetmore n’hésite pas à sonder les tréfonds de l’âme humaine et livre un roman dur et âpre à la beauté mordante.

Ce que j’en pense :

Nous sommes donc en 1976, le soir de la Saint Valentin, une jeune fille de quatorze ans, Gloria Ramirez, accepte de monter dans la voiture d’un homme âgé de quelques années de plus. Il va en profiter pour la violer pendant une partie de la nuit, sous l’effet des amphétamines et de l’alcool, répétant sans cesse son prénom, Gloria, qu’elle va prendre en horreur par la suite et se fera appeler Glory.

Elle arrive à s’enfuir pieds nus dans ce désert de pétrole et parviendra à frapper à la porte de Mary-Rose qui habite une ferme isolée, perdue dans ce coin désertique. Mais, son violeur arrive à retrouver la maison, tentant de persuader Mary-Rose que c’est sa copine mais celle-ci ne s’en laisse pas compter, le menaçant avec son fusil…

Que vaut la vie d’une jeune latino, « une basanée » comme ils disent, elle était forcément consentante et bien-sûr ces filles-là sont adultes à quatorze ans ! même si le visage est tuméfié, si on a dû lui enlever la rate, tellement elle avait reçu de coups dans le ventre…

J’ai bien aimé la manière dont l’auteure structure son récit : elle nous présente le viol de Glory, mais le laisse en trame de fond, préférant mêler à ce drame, l’histoire d’autres femmes de la petite ville d’Odessa, chacune ayant une vie plus ou moins compliquée, comme pour atténuer la violence et la rendre plus supportable.

Elizabeth Wetmore va nous entraîner avec brio dans ce Texas des années soixante-dix, où le machisme et le racisme, le suprémacisme blanc règnent en maîtres (est-ce que cela a vraiment changé dans l’Amérique de Trump ?), où l’on n’hésite pas à harceler les témoins d’un viol au téléphone : « quoi, bousiller la vie d’une honnête jeune homme blanc plein d’avenir pour une basanée ? »

Superbe roman choral, où l’on rencontre des personnages féminins bien trempés, des hommes, qui veulent rester les maîtres du jeu, ou parfois, une femme préfère partir tenter sa chance ailleurs, sur une terre marquée par le passé esclavagiste… et en même temps, l’auteure raconte les dégâts des forages, sur la nature, les concessionnaires rachetant les terres aux paysans ruinés, par la sécheresse…

L’image qui m’a touchée : Debra-Ann, quatorze ans, qui cherche à aider Jesse, ancien militaire, en dérobant des aliments à l’une, une couverture à l’autre, parle de livre et qui tient la maison propre depuis que sa mère est partie :

« Lorsque Ginny reviendra, Debra-Ann ne veut pas que la maison soit sens dessus dessous. Sa mère pourrait tourner les talons et repartir aussi sec… »

Elizabeth Wetmore nous cite au passage quelques blagues du coin, telle celle-ci :

« Pourquoi les filles d’Odessa ne jouent-elles pas à cache-cache ? Parce que personne n’irait les chercher. » ou encore : « Quelle est la différence entre un seau de merde et Odessa ? Le seau. »

Bref, pour un premier roman, c’est une belle réussite et il m’a beaucoup plu, tout comme l’écriture de son auteure.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman puissant, portrait au vitriol ou presque, d’une certaine Amérique ainsi que son auteure, dont je vais attendre le prochain livre avec impatience.

#Glory #NetGalleyFrance

8,5/10

L’auteure :

Née aux USA à Odessa, Elizabeth Wetmore a suivi des cours d’écriture et obtenu des bourses d’études au sein de plusieurs programmes universitaires prestigieux. « Glory » est son premier roman.

Extraits :

Il y a au moins un truc bien dans chaque livre, explique-t-elle à Jesse, car elle est quasiment certaine qu’il ne sait pas lire, pas vraiment. Les histoires d’amour, les mauvaises nouvelles, les génies maléfiques, les intrigues impénétrables, les endroits et les gens qu’elle aimerait tellement connaître dans la vraie vie, ou les mots dont la beauté et la musique lui donnent envie de pleurer chaque fois qu’elle les prononce à haute voix.

Autrefois, un homme élevait des vaches laitières sur une terre où il vivait aussi avec une femme et leurs trois enfants. Durant la sécheresse de 1934, le prix du bétail était tombé à douze dollars par tête, même pas ce que coûtait le transport jusqu’aux enclos de Fort Worth. Ils leur tiraient une balle dans le front, expliquait grand-mère…

Quelle femme abandonne son mari et sa fille ? Celle qui comprend que l’homme qui partage son lit est, et restera à jamais, le gamin qui l’a engrossée. Celle qui ne supporte pas l’idée d’affirmer un jour à sa propre fille : tout cela est bien assez pour toi. Celle qui croit qu’elle reviendra quand elle aura trouvé un endroit où se poser.

Certes elle déteste le pétrole, mais elle aime la chaleur et le paysage, cette beauté aride, cette lumière inépuisable. C’était quelque chose qui la reliait à  sa  grand-mère, tout comme le donut au chocolat et la tasse de café qu’elle aimait s’octroyer en guise de dîner.

Mais la cinquantaine d’hommes de tous âges debout autour de l’installation de forage ne regardent ni les herbes, ni les animaux, ni la terre elle-même. Ils fixent le ciel, l’air subjugué. Ça va tuer toute la vie déclare Viola…

… Cette odeur, souffle-t-elle. C’est comme si toutes les vaches de l’ouest du Texas avaient pété en même temps. Et nos arbres, pleure-t-elle, fixant un bosquet de jeunes pacaniers se trouvant pile sue le chemin d’une rivière de pétrole. Qu’est-ce qu’ils vont devenir ?

Un bassin grand comme une maison se forme en quelques heures et déborde très vite ensuite, le pétrole dévastant tout sur son passage. Plus de trente mille barils de pétrole sont déversée dans la nature avant que les hommes reprennent le contrôle de la situation…

Et ensuite, vous êtes tous rentrés (de la guerre), vous les hommes, et on n’a plu eu d’autres choix que de tomber enceinte aussi vite que possible et filer en cuisine comme un brave troupeau de vieilles vaches qu’on renvoie à l’étable.

Nos arrière-grands-pères contraignaient des hommes à sortir de leurs lits avec des fouets et des torches, ils tiraient des enfants par les pieds pour les obliger à voir leurs mères se faire traîner par les cheveux dans les champs. Certains de nos pères et de nos frères possèdent encore un fouet à bestiaux sous le siège avant de leur pick-up.

Les gens croient que les champs pétrolifères pullulent de serpents et de scorpions, mais diable, ce ne sont pas eux les plus dangereux du comté. Au moins, les serpents à sonnette préviennent lorsqu’ils arrivent, enfin, la plupart du temps.

Lu en septembre 2020

Publié dans Challenge Tour du monde de l'été, littérature USA, Polars

« La dernière veuve » de Karin Slaughter

Il y a longtemps que je voulais lire un thriller de Karin Slaughter, alors quand il a été proposé sur NetGalley je n’ai pas hésité :

Résumé de l’éditeur :

Août 2019. Une attaque à la bombe touche un quartier stratégique d’Atlanta. Sara Linton et son compagnon Will Trent, enquêteur pour le Georgia Bureau of Investigation, se précipitent sur le lieu de l’explosion. Alors que Sara tente de venir en aide aux victimes, elle est enlevée sous les yeux de Will par les poseurs de bombes et conduite au pied des Appalaches, dans un camp peuplé d’hommes armés et de femmes en longues robes blanches. Ce groupuscule paramilitaire aux airs de secte prévoit de multiplier les attaques terroristes à l’échelle nationale afin de rétablir la suprématie de l’homme blanc.

La menace est sans commune mesure. Le danger, imminent.

Ensemble, Will et Sara parviendront-ils à déjouer l’attentat le plus meurtrier du XXIe siècle ?

Ce que j’en pense :

Sara et son compagnon Will sont en train de partager le repas avec Cathy, la mère de Sara qui est littéralement allergique à ce dernier. Une explosion retentit puis une deuxième, dans le secteur de l’hôpital. Ils précipitent lorsqu’ils sont arrêtés par un accident survenu depuis peu.

Sara, en sa qualité de médecin, Will, comme enquêteur essaient de comprendre ce qui a peu se passer, mais Sara est prise en otage devant les yeux de Will, qui ne sait comment agir. En fait, il s’agit des poseurs de bombes et ils ont déjà enlever une infectiologue réputée, sous les yeux de sa fille quelques semaines auparavant.

Au même moment, se tient une réunion au sommet avec tous les policiers, fédéraux, etc. à propos d’un détenu arrêté récemment, Novak, braqueur de banque, ne reculant devant rien. En haut lieu on redoute une évasion spectaculaire…

« Novak avait vécu aux côtés d’un groupe d’hommes qui croyaient comprendre la Constitution mieux que quiconque. Pire, ils étaient prêts à prendre les armes pour agir. Ce qui signifiait que, grâce à tous ces braquages, quelqu’un, quelque part, disposait d’un demi-million pour soutenir cette cause… »

Will s’était senti frustré de ne pas être invité à cette réunion, alors que sa collègue Faith, y participait, ce qui ne pouvait pas arrange son manque d’estime de lui-même…

On se retrouve ainsi dans un coin isolé transformé en « camp militaire-secte », où Dash le grand Manitou entraîne ses hommes. Parmi eux, des militaires, des jeunes recrues en manque de reconnaissance…

On y voit donc des soldats qui sont rentrés d’Irak, Afghanistan, déboussolés après avoir vu ce qu’ils ont vu, la rage au ventre avec l’envie de tuer tout ce qui n’est pas Blanc, et qui ont bien compris les méthodes d’endoctrinement et d’entraînement pour les mettre en pratique lorsque l’armée n’a plus voulu d’eux pour une raison ou une autre et déclencher une guerre sainte à leur façon…

Ces mecs (ça ne mérite pas le nom d’homme dit la féministe en moi !) s’organisent comme à l’armée, écoute leur chef autoproclamé refaire l’Histoire pour étayer son discours, en tout bon révisionniste, se sentant castré par les féministes qui ont trop de pouvoir, alors il faut les ramener à l’état de serpillère avec des méthodes dignes de leur tête décérébrée (les neurones sont tous en bas alors…) via le viol, la pédophilie, l’inceste, tout ce qui peut les casser dès le plus jeune âge…

« Les races s’organisent selon une pyramide. L’homme blanc est toujours au sommet, après quoi vient sa subalterne, la femme blanche, qui n’a qu’un seul maître à servir. Plus bas, on trouve diverses races. Tout le monde n’est pas égal sur cette terre… »

Ensuite, il faut passer à l’action en tuant le plus possible de gens, Dash, c’est le nom du chef, lave plus blanc, c’est connu…

Mais ne divulgâchons pas… Comment vont-ils s’y prendre ? c’est une enquête passionnante, tant sur le plan des personnages, des personnalités des policiers, les cachoteries entre services, je n’ai pas vu passer les 580 pages…

On apprend pas mal de choses, au passage, sur Rockwell, le fondateur du Parti nazi américain, ou Butler, fondateur des Nations aryennes et autres personnages non fréquentables, mais ayant le vent en poupe pour étayer le raisonnement du FBI.

Le seul bémol : au début, l’auteure reprend le récit des évènements, de la manière dont ils sont vécus par les différents protagonistes, ce qui aurait pu plomber la lecture, mais le style change peu à peu, alternant les récits de chacun : ce que vit Sara, les progrès de l’enquête… j’ai trouvé le final un peu trop rapide, j’aurais aimé plus de détails, c’est bien-sûr un page-turner…

Il y a pas mal de temps que je vois passer des critiques enthousiastes sur Karin Slaughter, et c’est ma première incursion dans son univers, le fait que les héros soient récurrents ne m’a pas gênée, on n’a pas besoin de savoir ce qu’il leur est arrivé à chacun avant d’ouvrir ce thriller, mais on a envie d’en savoir plus après… pour écrire ce roman elle s’est beaucoup documenté, méthode Franck Thilliez, pour ne laisser aucun détail au hasard afin que son histoire soit crédible.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Harper Collins Noir qui m’ont permis de lire ce roman et de découvrir enfin le talent de son auteure…

#Ladernièreveuve #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

N°1 sur les listes internationales de best-sellers, Karin Slaughter est l’un des auteurs les plus populaires et les plus plébiscités dans le monde. Publiée en 36 langues et vendue à plus de 35 millions d’exemplaires, elle est l’auteur de 16 romans, parmi lesquels figurent les séries Grant County et Will Trent, le roman COP TOWN, nominé pour l’Edgar Award, et PRETTY GIRLS, son premier thriller psychologique.

Née en Géorgie, Karin Slaughter vit actuellement à Atlanta.

Extraits :

Le problème, c’était de trouver un homme. Faith ne voulait pas sortir avec un flic, parce qu’il suffisait de sortir avec un flic pour que tous les autres s’imaginent qu’ils pouvaient nous baiser…

Elle (Sara) l’avait persuadé de faire faire ses costards sur mesure si bien que, de portemanteau de soldes dans un magasin grandes tailles, il s’était mué en mannequin de vitrine chez Hugo Boss…

Entendre Dash régurgiter cette idéologie raciste avait conduit Sara à voir d’un autre œil les enfants de cet homme. Leurs cheveux blonds, leurs yeux bleus brillants, leurs robes blanches qui les faisaient ressembler à des figurines de gâteau de mariage lui évoquaient maintenant « Les femmes de Stepford » plutôt que « La petite maison dans la prairie »…

Nous menons ici une vie simple avec des rôles traditionnels. C’est comme ça que les premiers Américains ont non seulement vécu mais prospéré. On vit tous plus heureux quand on sait ce qu’on attend de nous. Les hommes font des travaux d’hommes et les femmes, des travaux de femmes. Nous ne laissons pas le monde moderne perturber nos valeurs…

Vous êtes en train de dire que le nombre de membres dans ces groupes racistes (les suprématistes) augmente parce que l’économie est dans la merde et que les emplois sont rares, donc que les gens cherchent autour d’eux des gens à blâmer…

Une équipe du ministère de la Sécurité intérieure a produit un document sur le mouvement suprémaciste blanc au sein de l’armée, et non seulement ils ont perdu leur financement, mais ils ont été obligés de retirer les conclusions qu’ils présentaient.

Je suppose que vous avez déjà entendu tout ça, dit Van. Les femmes blanches qui n’ont pas le même taux de natalité que celles des minorités, le féminisme qui détruit le monde occidental, les hommes blancs qu’on castre…

Ils sont des centaines, et tout autant de loups solitaires installés dans leurs caravanes, qui déversent des conneries comme quoi il faut tuer tous les Noirs et violer ces nazies de féministes…

Lu en juillet 2020

Publié dans littérature USA

« Isabelle, l’après-midi » de Douglas Kennedy

Il y avait un moment que je n’avais pas ouvert un roman de l’ami Douglas, (pour être parfaitement sincère j’ai mis du temps à m’intéresser à la littérature états-unienne), et comme ce titre éveillait ma curiosité, j’ai foncé :

Résumé de l’éditeur :

Après La Symphonie du hasard, Douglas Kennedy nous offre une œuvre sensuelle, délicate, nostalgique, sur les amours contrariées, le destin que l’on se forge et les regrets qui peuvent jalonner l’existence. C’est aussi sa déclaration d’amour à Paris, ville de tous les possibles et de toutes les réinventions.

Avant Isabelle, je ne savais rien du sexe.

Avant Isabelle, je ne savais rien de la liberté.

Avant Isabelle, je ne savais rien de la vie.

Paris, début des années 1970.

Dans une librairie de la rive gauche, un jeune homme rencontre une femme. Il est américain, étudiant, sans le sou, et a tout quitté pour assouvir ses fantasmes de la Ville Lumière ; elle est française, un peu plus âgée, sophistiquée, mystérieuse et… mariée.

Entre Sam et Isabelle, c’est le coup de foudre.

Commence alors une liaison tumultueuse, des cinq à sept fiévreux, des rendez-vous furtifs, des moments volés. Mais Sam veut plus. Isabelle lui a ouvert les portes d’une autre vie mais est-elle prête à tout lui sacrifier ? La passion saura-t-elle résister au quotidien, aux épreuves et au temps qui passe ? 

Ce que j’en pense :

Samuel étudiant américain, peu argenté est venu passer quelques mois à Paris. Petit intermède avant d’intégrer Harvard, découvrir la magie de la ville, fuir une famille peu aimante.

Un jour, dans une librairie où une auteure est venue présenter son livre, il rencontre Isabelle, plus âgée que lui, mariée et le coup de foudre est immédiat. Ils vont se retrouver l’après-midi vers 17 h dans le studio où se situe le bureau d’Isabelle, traductrice de son métier.

Il tombe amoureux d’elle, à moins que ce soit plutôt amoureux de l’amour. Elle a subi un drame dans sa vie, son bébé étant décédé de la mort subite du nourrisson et elle s’en est mal remise, les blessures sont à vif, elle s’est contentée de continuer à vivre, pour se conformer à la tradition de la famille d’aristocrate de son époux. Lui, se console avec ses maîtresses sans même prendre la peine de se cacher. Alors ces rendez-vous de l’après-midi (on note au passage que c’est Isabelle qui décide du jour autant que de l’heure). Est-ce pour pimenter un peu ?

Cependant, tout a une fin. Sam doit rentrer aux USA, il aurait pu tout quitter pour construire un couple, une vie avec Isabelle mais elle l’a renvoyé dans ses pénates, lui annonçant qu’elle ne quitterait jamais son époux, son milieu aisé et que de toute manière elle voulait démarrer une nouvelle grossesse et donner une chance à son couple. En fait, elle n’est pas prête à abandonner sa vie avec Charles, elle est trop confortable : l’appartement luxueux, la maison familiale en Normandie…

Sam reprend donc ses études, il travaille d’arrache-pied car, comme il le dit si bien : « Contrairement à la plupart de mes condisciples, je ne me plaignais pas de l’emprise dévorante des études à Harvard. Ma vie ne contenait rien d’autre. »

Il rencontre une jeune femme, « libérée au lit » avec un comportement sadomaso souvent, cette violence contraste avec la douceur des relations qu’il avait avec Isabelle : il a choisi une femme complètement à l’opposé ; en fait ce serait plutôt Siobhan qui l’a choisi lui… Pour elle c’est un dernier défoulement avant de commencer une vie typique de l’Amérique des années 70. Elle est quand même lucide, a bien compris qu’il y a une femme dans l’ombre :

« Même quand tu auras trouvé ce que tu penseras être l’amour, tu te prendras à rêver d’une autre réalité. Tu ne poseras jamais tes valises. Ta solitude te hantera pour toujours, parce qu’elle fait partie de toi. C’est elle qui te définit » lui dit-elle !

Sam va tenter de se persuader qu’il peut tomber amoureux d’une autre femme lorsqu’il rencontre Rebecca, et finit par l’épouser. Il ne fait qu’obéir aux diktats de l’époque : un mariage ou plutôt une association de deux personnes compatibles qui ont les mêmes buts, dans la vie, un travail rémunérateur et qui confère un statut privilégié, des enfants…

Ce qui frappe dans ce roman, c’est d’abord l’aura de tristesse qui entoure Sam tout au long de son histoire. Sa mère est morte quand il était jeune, son père est d’une froideur extrême et il est sans cesse en quête d’amour, de reconnaissance, avec une estime de soi dans les chaussettes. Il a le chic pour tomber sur des femmes qui sont soit inaccessible, l’idéal de l’amour avec Isabelle qui ne peut que rendre les autres femmes ternes, car il subit sa vie au lieu de la vivre.

On baigne dans le mélodrame : Rebecca est « foldingue », elle relève de la psychiatrie, elle est alcoolique, obsédée par le rangement, et a complètement décompensé lorsque Sam a eu la promotion dont elle rêvait et qu’elle n’a pas eu dans le cabinet d’avocat où elle devait devenir associé… Elle se montre jalouse, une tigresse, mais même s’il est conscient qu’elle est malade, il continue à subir.

Sam est amoureux de l’amour, il ne cherche pas à agir, il préfère subir, et il est parfois lourd, le roman s’éternise car un pas en avant, deux pas en arrière. Il revoit régulièrement Isabelle, même si parfois des années s’écoulent entre deux visites, ils s’écrivent de la même manière, par période.

Douglas Kennedy nous offre une belle histoire d’amour et de souffrances, digne du Romantisme du XIXe siècle, avec des allusions fréquentes à « Madame Bovary » : Isabelle lui ressemble étrangement avec son ennui abyssal, et n’oublions pas que son mari se prénomme Charles. Il aurait d’ailleurs pu appeler son roman « La poursuite du malheur » ! (Clin d’œil à un de ses romans précédents « La poursuite du bonheur »). Il insiste sur la sensibilité du héros, ses états d’âme, et le côté rédempteur de la souffrance. Certes, c’est jouissif intellectuellement, mais on plonge vite dans la victimisation.

Petit bémol : même si c’est une lecture agréable, car les personnages sont bien étudiés, et la plume de Douglas Kennedy est quand même belle ; on a de jolies réflexions sur l’amour, l’espoir, les regrets mais il faut s’accrocher parfois pour pouvoir résister à ce côté mélancolique, fataliste même qui plombe un peu la lecture…

C’est le troisième roman de l’auteur que je lis et je n’ai pas retrouvé la fougue, l’inventivité de « L’homme qui voulait vivre sa vie » ou surtout, « La poursuite du bonheur » qui m’avait tant plu…Quitte à baigner dans la mélancolie ou le blues, je préfère la plume d’Olivier Adam

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver un auteur que j’apprécie.

#Isabellelaprèsmidi #NetGalleyFrance

7/10

L’auteur :

Douglas Kennedy est né à New York en 1955, et vit entre les Etats-Unis, le Canada et la France. Auteur de trois récits de voyages remarqués, dont Combien (2012), il s’est imposé avec, entre autres, « L’homme qui voulait vivre sa vie »et « La Poursuite du bonheur » (1998 et 2001), suivis des « Charmes discrets de la vie conjugale »(2005), de « La Femme du Ve »et tant d’autres,notamment sa trilogie « La Symphonie du hasard »

Extraits :

Après l’ « avant » et avant l’ « après »… C’est de ça que sont faites les histoires. Surtout celles qui ont trait aux choses de l’intime.

Toute vie n’est qu’un conte éphémère. C’est ce qui rend mon histoire, la vôtre, la nôtre, si essentielles. Toute vie a sa propre portée, si fugace et si mineure qu’elle puisse paraître.

Il était la voix de l’autorité, et je ressentais toujours le besoin de lui obéir. Si mon père avait été un homme complètement renfermé sur lui-même, il m’aurait sans doute été plus facile de rationaliser notre manque de proximité.

Comme je l’ai compris avec le temps, lorsqu’on commet une grossière erreur ou que l’on prend une décision stupide, on en vient souvent à réécrire l’histoire afin de s’épargner reproches et remords.

Mes tentatives pour initier un semblant d’intimité père-fils n’ont fait que le rendre plus évasif et mal à l’aise. Il n’y avait pas la moindre antipathie dans nos rapports ; juste un manque criant de proximité.

L’espoir amoureux n’est souvent rien d’autre que l’art de se dérober soigneusement à l’évidence.

Pourquoi est-ce qu’on veut toujours ce qu’on n’a pas ? Et pourquoi, dès qu’on obtient ce qu’on voulait, on se rend compte que ça ne valait pas du tout le coup de courir après pendant tout ce temps ?

Quand on est profondément amoureux, il est impossible de se borner à considérer l’instant présent. Notre regard se porte de lui-même vers l’avant, vers la vie à deux qui ne peut manquer de nous attendre. Former un couple, c’est se rendre à jamais captif d’une obsession : le futur.

Notre vie sentimentale est entièrement dirigée par cela : le désir de quelque chose au-delà de ce qu’on possède. La croyance en une meilleure expérience de l’amour. Un rempart contre les incertitudes de l’existence.

Elle était, à bien des égards, le meilleur choix à faire – à supposer qu’on puisse choisir quand tomber amoureux. Ces réflexions me semblaient désespérément pragmatiques, mais je ne cessais de me répéter que Rebecca était la femme que m réservait le destin, et qu’avec elle un avenir était possible…

Une action produit un résultat. L’inaction, un autre. Mais, à la fin, nous faisons tous nos choix en fonction des choix d’autrui. Qui eux-mêmes se décident en fonction des signaux que nous leur envoyons. Ou que nous ne leur envoyons pas.

On pleure sur ce qui aurait pu exister, sur une histoire triste à présent achevée et dont le dénouement ne changera jamais.

Je savais aussi que je vivrais toujours dans l’ombre de mon père qui, par son triste caractère, n’avait jamais été présent pour moi. Il y avait donc dans mon désir de devenir père une volonté de montrer à cet homme qui m’avait courtoisement évité toute ma vie que, contrairement à lui, je saurais me montrer disponible et aimant.

Il suffit d’une fausse note dans la symphonie du hasard pour précipiter un couple dans la mésentente.

Un regard échangé, deux vies bouleversées. Ainsi va la vie, lorsque le hasard répond à la plus humaine des quêtes : la recherche d’une passion qui ne s’éteint jamais.

Car le plus grand mystère de la vie n’est pas la personne auprès de laquelle on cherche l’amour. Le plus grand mystère réside en nous-même.

Lu en juin 2020

Publié dans Essai, littérature USA

« Meurtres à Atlanta » de James Baldwin

Je vous parle aujourd’hui d’un livre et d’un auteur dont j’ai suivi le combat, (tout comme celui de Malcolm X ou encore de Martin Luther King) pendant des années mais dont je n’avais encore rien lu.

Résumé de l’éditeur :

Entre 1979 et 1981, vingt-huit enfants, tous âgés entre 7 et 16 ans, tous noirs, tous issus de familles pauvres sont assassinés à Atlanta, Géorgie, dans le Sud profond des États-Unis.

En juin 1981, un Noir de 23 ans, Wayne Williams, est arrêté pour le meurtre de deux hommes. C’est le suspect idéal. Et c’est lui qui sera jugé, puis condamné à la prison à vie pour le meurtre des vingt-huit enfants, sans aucune preuve tangible.

Quand James Baldwin, qui s’est toujours senti du côté des plus faibles, est invité à écrire un livre sur les meurtres de ces enfants, il accepte. Après une enquête menée sur place, quatre ans après les événements, Baldwin ne conclut ni à la culpabilité de Williams, ni à son innocence. L’essentiel est ailleurs.

Le drame d’Atlanta agit en effet à la manière d’un révélateur et montre la limite des conquêtes du mouvement des droits civiques. Baldwin décrit une société déchirée par la haine et la peur, par la hantise raciale.

Trente-cinq ans après sa première publication, ce texte n’a rien perdu de sa force ni de sa modernité. Ni, tragiquement, de son actualité.

Ce que j’en pense :

En l’espace de deux ans, environ, vingt-huit enfants dont l’âge varie de 7 ou 16 ans, ont été assassinés. Le seul point commun : ils sont tous noirs, issus de familles pauvres. L’enquête piétine, on évoque au passage la main du Ku Klux Klan, dans cette ville du Sud, dont les dirigeants sont noirs. On n’envisage pas d’emblée que le tueur puisse être noir, jusqu’à ce que le FBI mette en évidence ce qu’il a appelé « un faisceau d’indices » et curieusement un homme noir est arrêté.

Mauvais endroit au mauvais moment ? il aurait été trouvé sur les lieux d’un des crimes mais pourquoi ? Tout ceci est un peu capillotracté car on va le juger en fait sur deux meurtres, en sous entendant qu’il est coupable des autres aussi, c’est tellement plus simple.

James Baldwin, appelé à se rendre à Atlanta va essayer de décortiquer l’histoire, en mettant en parallèle des notions fortes : les relations entre Blancs et Noirs, la déségrégation qui pour lui aurait été la solution plutôt que l’intégration. Il met en relation la pauvreté, qui est toujours dans les mêmes quartiers, et la manière dont ces enfants sont souvent dans la rue, car ils y sont mieux qu’à la maison, et non pour le plaisir de traîner la nuit.

Il pose la question de la culpabilité : est-on coupable d’office si l’on est noir ? est-ce que Wayne Williams est vraiment le meurtrier ou était-il temps de mettre un terme à ce drame pour calmer le jeu ? il est le coupable idéal car c’est un jeune homme peu agréable, arrogant, qui avait tendance à être violent avec ses parents : le mauvais garçon, qu’on n’a aucun scrupule à condamner d’office. (Même si d’autres meurtres ont été commis pendant son incarcération) …

Comment les jurés ont-ils peu le désigner coupable et le condamner sans véritable preuve ?Certes, je le répète, c’est le climat engendré par ces meurtres qui l’a conduit au banc des accusés. D’un point de vue judiciaire, il est accusé de deux assassinats. Et pourtant, il est présumé coupable de vingt-huit meurtres, pour lesquels il est jugé sans être inculpé !

James Baldwin revient, avec brio, sur l’esclavagisme, la manière dont s’est déroulée la période après l’abolition de l’esclavage, le poids de l’homme blanc dans l’exploitation des pauvres, les effets de la colonisation, la manière dont les différents présidents américains ont été élus, et sur quels critères, et surtout la manière dont ils ont envisagé le racisme et la lutte éventuelle à mener pour en venir à bout, dans ce pays où la violence est omniprésente et où les marchands d’armes sont tout puissants.

Il aborde aussi l’Afrique du Sud et l’Apartheid, et il n’aura pas eu la chance de connaître, de son vivant, Madiba président…

Autre question soulevée : les soldats noirs ont un comportement héroïque pendant les guerres, mais ils ne seront pas mieux considérés pour autant, ceci se retrouve aussi dans les guerres plus récentes (Afghanistan, Irak…) ils ont le droit de mourir en héros, mais s’ils reviennent ils doivent faire à nouveau profil bas, situation que l’on peut retrouver dans les pays colonisateurs.

Il évoque aussi la notion de communauté qui ne doit pas aboutir à une exclusion ou encore le fait que certains voudraient être des blancs et se comportent comme eux. Il compare aussi la situation à Harlem à celle d’Atlanta, rivant son clou au passage à « autant en emporte le vent » de Margaret Mitchell bien trop complaisante à ses yeux.

Petite parenthèse, il se vend encore plus d’armes actuellement pendant la pandémie de COVID 19 que d’habitude, car ce sont des produits de première nécessité (sic) et les gens ont besoin de se sentir en sécurité…

Il y a longtemps que je voulais me plonger dans un texte de James Baldwin et   je n’ai pas été déçue du voyage, sa démonstration est brillante, même si elle ne peut rien changer au cours des choses, l’affaire étant considérée comme résolue. Le raisonnement de l’auteur est brillant, même si on n’est pas toujours totalement en accord avec lui. Afin de ne pas trop divulgâcher, j’ai choisi de limiter ma chronique aux éléments du discours de l’auteur qui m’intéressaient le plus, mais il évoque beaucoup d’autres thèmes tout aussi passionnants les uns que les autres.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce livre qui est toujours terriblement d’actualité et n’a pas pris une ride trente-cinq après avoir été publié pour la première fois. C’est le genre de livre qu’il faut déguster en prenant son temps et dont je pourrais parler pendant des heures, alors un conseil : si ce n’est pas déjà fait, lisez-le !

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L’auteur :

Né le 02/08/1924 à Harlem et mort le 1er décembre 1987 à Saint-Paul de Vence, James Baldwin est un écrivain américain, auteur de romans, de nouvelles, de poésies, et on lui doit aussi des pièces de théâtre et des essais.

Son premier roman « La conversion » est une autobiographie. Ses essais explorent les distinctions raciales, « Chroniques d’un pays natal », ou sexuelles « La chambre de Giovanni » au sein des sociétés occidentales, notamment dans l’Amérique du milieu du XXe siècle.


Extraits :

À distance, on s’imagine aisément que l’on a saisi la logique des événements. Mais tant qu’elle n’est pas confrontée aux faits, cette logique n’est-elle pas une création imaginaire bâtie à partir de souvenirs ?

Et, sous les strates du refoulement, semblables à des couches géologiques, est assoupie, du moins veut-on le croire, la terreur essentielle, celle que la mémoire veut nier. Cependant elle ne dort jamais complètement, cette terreur qui n’est pas la peur de la mort (laquelle est inconcevable) mais celle de la destruction.

Ce qui est oublié est la clé de nos crises de colère ou de notre maîtrise de soi. L’oublié est le serpent du jardin de nos rêves.

Chacun sait, même si cela nous déplaît, qu’une salle de tribunal est par essence un cirque romain pour tous ceux qui y participent. Impossible d’y être impartial.

La présence d’une administration noire était censée prouver que la ville « trop occupée pour haïr », comme on l’a souvent qualifiée, ne pouvait en aucune façon être accusée d’avoir une justice « sudiste ».

Dans cette affaire, toutefois, et conformément aux réalités concrètes de la vie aux États dits « unis », les enfants disparus et assassinés ont été agressés selon des critères de couleur et de condition sociale : ils étaient noirs – une malédiction dans cette démocratie – et pauvres, une condition que la morale dominante du travail et de la compétition condamne avec une cruauté sans pareille.

… et pour un jeune de condition pauvre, la différence entre la rue et chez lui n’est pas évidente : la maison c’est aussi l’insécurité et la misère, avec un lit et un toit. Et avec une maman, et parfois un papa, et d’autres mouflets, et ce sentiment confus, étouffant, intolérable qu’il doit sortir faire quelque chose !

Je n’ai rien dit de la réaction à l’échelle nationale car elle fut insignifiante par rapport à la réaction américaine au sort des otages en Iran – ou, dans le même ordre d’idées, au raid sur Entebbe.

Les jeunes sont sacrés pour la société. Ils représentent son unique espoir, et les anciens ont la responsabilité de les guider, de les protéger et de les élever – ce qui signifie d’abord et avant tout d’assumer leur autorité et de les réprimander. Si personne ne le fait lorsqu’ils sont au zénith éphémère de leur jeunesse, comment pourraient-ils espérer trouver une telle aide plus tard ?

Il existe, selon Andrew, un mal qui atteint particulièrement la communauté noire, la « sorriness », une sorte de pitié de soi-même. Je ne suis pas du Sud, et je n’avais jamais entendu cette expression auparavant. Cette maladie frappe les Noirs de sexe masculin. Elle est transmise par la mère, dont l’instinct est évidemment de protéger le mâle noir de la destruction qui le menace dès lors qu’il s’affirme en tant qu’homme.

L’effet du système blanc dans la vie des hommes noirs a toujours été, et demeure, l’émasculation.

Ce que revendiquaient les Noirs, c’était la déségrégation, qui est une question à la fois juridique, publique et sociale : l’exigence d’être traités comme des êtres humains et non comme des bêtes de somme ou des chiens.

Les Américains ont décidé que déségrégation signifiait intégration et, armés de ce concept, ils ont anéanti toutes les institutions noires de ce pays, à l’exception de l’Église noire.

Au tout début de l’affaire des meurtres d’enfants, que nous appellerons désormais la Terreur, les gens ont pensé instinctivement qu’il s’agissait d’une nouvelle convulsion du Ku Klux Klan – ce qui aurait paradoxalement pu être rassurant. Mais du fait de la présence d’une administration noire, cette hypothèse était non seulement intenable mais honteuse.

Les intérêts « vitaux » du monde occidental exigeaient l’exploitation des richesses extorquées aux colonies : sans ce pillage à l’échelle mondiale, il n’y aurait jamais eu de révolution industrielle.

Pour nous, la nation était sacrée, comme la terre. Mais pour eux, la nation était un terrain de pillage. Nous pensions que nous appartenions à la nation. Ils pensaient que la nation leur appartenait.

Seuls les Amérindiens, c’est-à-dire les Indiens pauvres, ont été traités avec encore moins d’égards, « tentant, comme le résumait un de mes amis blancs, d’investir les taudis que les Noirs essayent à tout prix de quitter ».

Lu en mars 2020