Publié dans Littérature russe, XIXe siècle

« Les ombres » de Vladimir Korolenko

Je vous parle aujourd’hui d’un court texte, classé dans la rubrique nouvelle, de cet auteur russe du XIXe siècle que j’ai découvert il y a quelques années avec son roman « Le musicien aveugle ». Il s’agit donc de :

Résumé de l’éditeur :

Dans l’œuvre de Korolenko, les ombres se démarquent des autres romans de l’auteur russe.
L’action du roman ne se situe pas en Russie mais en Grèce. Alphabet cyrillique oblige diraient les plaisantins.

 Heureusement Korolenko n’en est pas un, son roman répond à une quête ancienne et légitime de l’auteur, donner une suite à « l’apologie de Socrate » de Platon.

Ce roman a été traduit par Anna Langovoy en 1902.  

Ce que j’en pense :

Socrate vient d’être condamné, accusé d’avoir détruit la foi aux dieux. Il a été dénoncé par ses élèves Mélite et Anite.

Ont-ils eu raison ou tort de le dénoncer là est la question. Le peuple d’Athènes demandait sa condamnation car Socrate disait : « je suis ton œstre, j’aiguillonne ta conscience pour que tu ne t’endormes pas. Ne dors pas, veille et cherche la vérité, ô peuple d’Athènes »

Il est bon de réfléchir à la raison pour laquelle Socrate a été condamné et le bienfondé de ce motif. S’il est facile de condamner, est-on sûr de ne pas commettre une injustice ?

Après sa mort, Socrate se retrouve dans les ténèbres et échange des réflexions avec Elpide, un « croyant ». Les ténèbres font vraisemblablement allusion aux enfers, alors que survient un orage, l’orage des pensées, le côté sombre de l’homme… Il s’agit d’une discussion entre un philosophe et un tanneur que tout oppose, sous la forme de « deux ombres qui cheminent » égarées dans les ténèbres.

Socrate est mort, empoisonnée par la cigüe, comme chacun sait, alors que Elpide est décédé d’une hydropisie et a souffert trois jours avec de mourir, soulevant au passage une autre question : y-a-t-il une mort plus noble que l’autre ? Sous-entendu, les dieux de l’Olympe seront-ils plus indulgents avec l’un qu’avec l’autre ?

On va ainsi suivre le questionnement : Socrate avait-il raison, ou pas ce qui nous entraîne sur une réflexion sur la foi, la croyance, la piété ou le doute… L’homme peut-il trouver la lumière en lui ou à l’extérieur ? Cela me rappelle une phrase du Bouddha « Sois à toi-même ta propre lumière, sois à toi-même ton propre refuge ».

Au passage, l’auteur aborde aussi un problème d’actualité : le blasphème…

Vladimir Korolenko évoque aussi le sacrifice fait aux dieux pour obtenir telle ou telle chose dans la vie, l’espoir est -il dans la foi en un esprit supérieur ou est-il en nous ?

J’ai choisi ce texte court, en pensant au départ que c’était une nouvelle, car j’ai beaucoup aimé « Le musicien aveugle », roman par lequel j’ai découvert Vladimir Korolenko, et en fait, ce petit texte m’a entraînée très loin dans la réflexion. C’est le genre de texte philosophique qu’on met plus de temps à lire qu’un roman de 300 pages, tant le propos est dense. Et c’est encore pire pour rédiger une chronique sans dévoyer le texte.

Si vous ne connaissais pas l’auteur, je vous engage à découvrir « Le musicien aveugle » https://leslivresdeve.wordpress.com/2017/03/21/le-musicien-aveugle-de-vladimir-korolenko/

Un grand merci au site https://bibliotheque-russe-et-slave.com/index1.html dans lequel je vais souvent chercher des livres surtout du XIXe siècle depuis quelques années.

Cette lecture vient clore pour cette année ma participation au challenge « Le mois de l’Europe de l’Est »

9/10

L’auteur :

Vladimir Galaktionovitch Korolenko, né à Jytomyr le 27 juillet 1853 et mort à Poltava le 25 décembre 1921, est un écrivain ukrainien engagé d’inspiration populiste, auteur de nouvelles, journaliste et défenseur des droits de l’homme.

Il est classé parmi les auteurs russes.

Extraits :

Un mois et deux jours s’étaient écoulés depuis que les juges, acclamés par le peuple d’Athènes, prononcèrent la sentence de mort du philosophe Socrate, accusé d’avoir détruit la foi aux dieux. Il était pour Athènes ce qu’un œstre est pour le cheval. L’œstre pique le cheval pour qu’il ne s’endorme pas et qu’il aille vaillamment son chemin. Le philosophe disait au peuple d’Athènes : « Je suis ton œstre, j’aiguillonne ta conscience, pour que tu ne t’endormes pas. Ne dors donc pas, veille et cherche la vérité, ô peuple d’Athènes ! » ainsi débute le récit.

Et maintenant les images des Olympiens sont assombries et la vieille vertu a succombé. Qu’en résultera-t-il donc ? Ne faut-il pas d’un seul coup mettre fin à la sagesse impie ?

Faisons nos adieux – dit-il aux juges qui venaient de le condamner – rentrez dans vos foyers, et moi j’irai à la mort. Amis, je ne sais pas qui de nous choisit le meilleur sort.

Souvenons-nous de nos entretiens sur la justice, sur la vie et sur la mort. N’avons-nous pas dit que l’homme sage devait appréhender non la mort, mais ce qui est contraire à la vérité ?

N’as-tu pas remarqué que les sommets sont les premiers éclairés par les rayons ? Eh bien je me dis : il paraît qu’une grande loi pousse les hommes) chercher eux-mêmes, dans les ténèbres, le chemin de la source de la vie.

Les deux ombres cheminèrent plus loin, et l’âme de Ctésippe, ravie à son enveloppe mortelle, s’envola à leur suite, avide des sons clairs du discours bien connu de Socrate qui lui semblaient éclairer les domaines même des ténèbres désespérantes.

C’est la jalousie qui te fait parler ainsi, avoue-le, répliqua Elpide amèrement. Je te plains, malheureux Socrate. Soit dit entre nous, tu as réellement mérité ton sort et il m’est arrivé de dire plus d’une fois au sein de ma famille qu’il était bien temps de mettre fin à l’impiété propagée par toi.

Voilà justement ce que je voulais te dire, malheureux. Tu as été condamné à mourir par la ciguë !

 — Mais je le sus le jour de ma mort et même avant ! Et toi, heureux Elpide, qu’est-ce qui a causé ta mort ?

 — Oh ! moi, c’est différent ! J’ai eu l’hydropisie de l’estomac. Un médecin fort cher fut appelé de Corinthe ; il se chargea de me guérir pour deux mines, dont la moitié lui fut payée d’avance. Mais je crains bien que Larisse, faute d’expérience dans ces sortes de choses, ne lui ait versé aussi le reste.

Mais s’il arrive qu’en comparant la grandeur divine à la pauvre vertu humaine, on trouve que la mesure comparative est plus grande que la chose mesurée, il s’ensuit que l’origine divine même condamne les Olympiens.

Lu en mars 2020

Publié dans Littérature française, XIXe siècle

« Bel-Ami » de Guy de Maupassant

Place aujourd’hui à un roman qui traîne depuis très longtemps dans ma bibliothèque, un de ceux que je remets toujours à plus tard, pour mes vieux jours, avec :

 

Bel-Ami de Guy de Maupassant

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Le monde est une mascarade où le succès va de préférence aux crapules. La réussite, les honneurs, les femmes et le pouvoir : le monde n’a guère changé. On rencontre toujours – moins les moustaches – dans les salles de rédaction ou ailleurs, de ces jeunes aventuriers de l’arrivisme et du sexe. Comme Flaubert, mais en riant, Maupassant disait de son personnage, l’odieux Duroy :  » Bel-Ami, c’est moi. » Et pour le cynisme, la fureur sensuelle, l’athéisme, la peur de la mort, ils se ressemblaient assez. Mais Bel-Ami ne savait pas écrire, et devenait l’amant et le négrier d’une femme talentueuse et brillante.

Maupassant, lui, était un immense écrivain. Universel, déjà, mais par son réalisme, ses obsessions et ses névroses, encore vivant aujourd’hui.

 

Ce que j’en pense

 

Georges Duroy vivote comme fonctionnaire depuis son retour d’Algérie, où il était officier. Il pensait pourtant faire fortune à Paris.

Dans un coin de rue, il croise un copain de régiment, Forestier, journaliste à « La Vie Française », et celui-ci le fait entrer par la petite porte au journal.

Ce roman est l’histoire d’une ambition, d’un bel homme qui plaît aux femmes et qui adore séduire ; il comprend très vite que grâce à ces dames, il pourra avoir un destin.

Quatre femmes vont se succéder, quand elles ne sont pas en même temps ses maîtresses : Clothilde, Madeleine, Virginie et Suzanne et il va les utiliser sans vergogne, chacune va lui faire gravir un échelon pour atteindre la gloire et la richesse. Il épouse l’une, brise le cœur d’une autre, séduit une mère pour ensuite enlever sa fille car c’est plus bénéfique pour sa carrière.

Il n’est jamais question d’amour dans ce roman, et ce n’est pas surprenant car on sait ce que Maupassant pensait des femmes. Seuls comptent ici la séduction, le charme pour parvenir à ses fins, le plaisir de la conquête et l’opportunisme.

J’ai beaucoup aimé ce roman car l’écriture est belle, fluide, les style pétillant; l’époque est bien décrite, avec ses scandales financiers, le rôle de la presse et de l’argent dans la politique et j’ai adoré détester « Bel-Ami », personnage haut en couleurs, mais odieux, cynique qui fait penser à la fois à Rastignac et son fameux « A nous deux Paris », ou à Eugène Rougon et sa conquête du pouvoir, mais avec beaucoup plus de légèreté et, tel Narcisse, il va jusqu’à admirer son propre reflet dans le miroir dans une scène particulièrement significative…

Je suis une grande admiratrice de Maupassant, dont je connais surtout ses nouvelles, lues et même relues. Je n’avais lu que « Une vie » qui m’avait beaucoup plu, il y a fort longtemps mais qui était beaucoup plus dense, plus travaillé.

 

 

Extraits :

 

Un incident technique survenu sur ma liseuse a fait disparaître mes citations alors je suis désolée pour le côté limité des extraits…

 

Comme il portait beau par nature et par pose d’ancien sous-officier, il cambra la taille, frisa sa moustache d’un geste militaire et familier, et jeta sur les dîneurs attardés un regard rapide et circulaire, un de ces regards de joli garçon, qui s’étendent comme des coups d’épervier.

 

Je ne suis qu’un pauvre diable sans fortune et dont la position est à faire, vous le savez. Mais j’ai de la volonté, quelque intelligence à ce que je crois, et je suis en route, en bonne route. Avec un homme arrivé on sait ce qu’on prend ; avec un homme qui commence on ne sait pas où il ira.

 

Les paroles d’amour, qui sont toujours les mêmes, prennent le goût des lèvres dont elles sortent.

 

Elle semblait sage en tout, modérée et raisonnable, une de ces femmes dont l’esprit est aligné comme un jardin français. On y circule sans surprise, tout en y trouvant un certain charme

 

Il n’y a pas de bonheur comparable à la première pression des mains, quand l’une demande : « M’aimez-vous ? » et quand l’autre répond : « Oui, je t’aime. »

 

Il avait la parole facile et banale, du charme dans la voix, beaucoup de grâce dans le regard et une séduction irrésistible dans la moustache.

 

Il montait lentement les marches, le cœur battant, l’esprit anxieux, harcelé surtout par la crainte d’être ridicule ; et, soudain, il aperçut en face de lui un monsieur en grande toilette qui le regardait. Ils se trouvaient si près l’un de l’autre que Duroy fit un mouvement en arrière, puis il demeura stupéfait : c’était lui-même, reflété par une haute glace en pied qui formait sur le palier du premier une longue perspective de galerie. Un élan de joie le fit tressaillir, tant il se jugea mieux qu’il n’aurait cru.

 

 

Lu en janvier 2019

Publié dans Challenge 19e siècle, Littérature française, XIXe siècle

« Son Excellence Eugène Rougon » : Émile Zola

Retour aux « Rougon Macquart » avec ce sixième tome :

 

Son Excellence Eugène Rougon Emile Zola

 

 

Quatrième de couverture   

 

Dans ce roman, on quitte Plassans pour revenir sur Paris et suivre Eugène Rougon, un des fils de Félicité. Eugène a suivi l’empereur, dès le coup d’État, puis fait partie de ses proches, pour devenir Président du Conseil d’État, gouvernant d’une poigne de fer, jetant les libertés au panier, comme les opposants en prison.

Mais, la puissance attire les parasites, le pouvoir peut changer de mains…

 

Ce que j’en pense   

 

Il s’agit ici du pouvoir de l’homme, dans deux registres : l’animal politique et la vie privée. Ce qui intéresse Rougon, c’est le pouvoir pour le pouvoir, pour dominer les autres ; la conquête de ce pouvoir est intéressante, il connait tous les rouages pour y arriver, mais seule la jouissance de l’exercer a des limites : que se passe-t-il ensuite ?

Dans ce volume, Eugène Rougon arrive enfin en chair et en os ; jusqu’ici, il était présent, en filigrane, il tirait les ficelles à distance, et on avait envie de faire enfin sa connaissance.

Le roman étudie une période bien précise, de 1856 à 1861, inaugurée par les festivités nationales pour le baptême du petit prince, futur héritier présumé. Il y a beaucoup de mesures impopulaires. Son Excellence Eugène Rougon, au fait de sa gloire, décide de démissionner de ses fonctions, laissant la place à son ennemi juré : Monsieur de Marsy.

Il prétend être fatigué du pouvoir, et vouloir désormais créer un domaine dans les Landes, ne parlant plus que de cela avec ses amis, parasites intéressés par les miettes que le pouvoir de Rougon peut leur accorder : une ligne de chemin de fer pour l’un, une récupération d’héritage pour l’autre… Pour eux il est indispensable que Rougon revienne au pouvoir…

Dans la belle mécanique, de reconquête, une femme va jouer un rôle important : Clorinde Balbi, séductrice, elle apprend auprès de Rougon, se conduit en humble disciple, mais il l’a jadis repoussée, car les femmes ne l’intéressent pas, il n’en a pas une opinion extraordinaire, et il trouve leur intelligence limitée et se méfie du côté manipulateur de certaines… on se souvient de sa mère Félicité dans les volumes précédents.

Seulement Eugène Rougon se méfie des femmes qu’il ne tient pas en très haute estime, et pour être sûr de ne pas céder à la tentation, il repousse celle qu’il appelle mademoiselle Machiavel et lui fait épouser Delestang un jeune homme plein d’ambition et dont la langue est pleine de cirage à force de lécher les bottes. Et que va faire l’élève éconduite qui voulait l’épouser, sinon utiliser les mêmes méthodes que lui.

« Il disait d’ordinaire, d’un air convaincu, que « ce diable de Delestang irait loin » et il le poussait, se l’attachait par la reconnaissance, l’utilisait comme un meuble dans lequel il enfermait tout ce qu’il ne pouvait garder sur lui. » P 38 

Alors que « la Curée » évoquait la spéculation immobilière, dans laquelle son frère était comme un poisson dans l’eau ; ce roman est basé sur une autre forme de spéculation : la spéculation politique.

Zola développe une fois de plus ses théories, peaufinant son étude de la jouissance par le pouvoir, avec un héros qui s’estime d’une intelligence supérieure, (il admire son intelligence comme Narcisse admirait son reflet !) ; de ce fait, tout le reste est secondaire, il n’a pas d’autre jouissance : les plaisirs de la table, de l’argent ou du sexe sont quasi inexistants, tant la joie du pouvoir prend de la place. Eugène Rougon, c’est l’amour du pouvoir et aussi l’ambition qui permet d’y accéder.

« C’était son idéal, avoir un fouet et commander, être supérieur, plus intelligent et plus fort. » P 45

Eugène a aussi une théorie, il pense qu’il n’est rien sans les autres (la bande de parasites qui l’entoure) et que les autres ne sont rien sans lui, ce qui n’est pas sans risque …

Les parasites, comme je les appelle, sont épouvantables; ils le flattent pour qu’il revienne sur le devant de la scène, et obtenir ce qu’ils veulent et quand ils l’ont obtenu, se mettent à le dénigrer, à dire qu’ils ne lui doivent rien, car le vent a tourné et ils préfèrent se tourner vers un petit jeune dont ils espèrent obtenir encore plus :

« Croyant avoir usé Rougon à satisfaire leurs premiers rêves, ils attendaient l’avènement de quelque pouvoir jeune, qui contenterait leurs rêves nouveaux, extraordinairement multipliés et élargis. » P 328

C’est une belle analyse du pouvoir, de la politique (Zola pourrait écrire la même chose aujourd’hui !), de l’Empire avec ses dépenses, la spéculation, les élections plus ou moins truquées, le désir de régner sans partage, en annulant toutes les libertés. L’auteur voulait probablement prouver aussi, que l’Empire n’a pas eu un véritable homme d’État… L’empereur n’est pas présenté comme un personnage de caractère, il est même assez terne dans ce roman.

Tout est prédéterminé pour Zola, tout relève de la génétique, il ne laisse aucune chance d’évoluer à ses personnages, et à force cela devient pesant, on espère qu’Eugène aura tiré les leçons… certes, le phénix renaît de ses cendres, comme tout animal politique, il sent d’où vient le vent et quand il faut changer de cap, notamment à propos de la répression et de l’atteinte aux libertés mais in aimerait qu’il arrive à sortir de son schéma, sinon on risque de sombrer dans l’ennui !

J’ai bien aimé ce roman que j’ai dévoré même si la bande de parasites a fini par m’horripiler. Zola laisse la porte ouverte comme si c’était au lecteur de tirer les conclusions : on espère que Rougon va enfin retenir quelque chose de ses erreurs.  Ce roman m’inspire et je pourrais en parler durant des heures, alors il est préférable que je vous laisse le découvrir ou le relire…

Challenge XIXe siècle

 

Extraits    

 

Il était coquet de sa force, comme une femme l’est de sa grâce ; et il aimait recevoir les flatteries, à bout portant, dans sa large poitrine, assez solide pour n’être écrasée par aucun pavé. Cependant, il devenait évident que ses amis se gênaient les uns les autres ; ils se guettaient du regard, cherchant à s’évincer, ne voulant pas parler haut. A présent que le grand homme paraissait dompté, l’heure pressait d’en arracher une bonne parole… P 53   

 

C’est pour vous qu’il s’agit de travailler à cette heure, n’est-ce pas Eugène ? On travaillera vous verrez. Il faut bien que vous soyez tout, pour que nous soyons quelque chose… P 61   

 

… cette fille étrange, dont l’énigme vivante finissait par l’occuper autant qu’un problème délicat de haute politique. Il avait vécu jusque-là dans le dédain des femmes, et la première sur laquelle il tombait, était certes la machine la plus compliquée qu’on pût imaginer. P 67   

 

Elle s’appuyait de l’autre main sur son arc, de l’air tranquillement fort de la chasseresse, insoucieuse de sa nudité, dédaigneuse de l’amour des hommes, froide, hautaine, immortelle. P 71   

 

La gloire de l’Empire à son apogée flottait dans la pourpre du soleil couchant, tandis que les tours de Notre-Dame, toutes roses, toutes sonores, semblaient porter très haut, à un sommet de paix et de grandeur, le règne futur de l’enfant baptisé sous leurs voûtes. P 113   

 

Et elle était vraiment irritante, tant elle paraissait certaine de vaincre. Depuis quelques temps, elle s’offrait à Rougon, tranquillement. Elle ne prenait plus la peine de dissimuler sa lente séduction, ce travail savant dont elle l’avait entouré, avant de faire le siège de ses désirs. Maintenant, elle le croyait assez conquis pour mener l’aventure à visage découvert…  

… Rougon, grisé, piqué au jeu, mettait de côté tout scrupule, rêvait simplement de faire sa maîtresse de cette belle fille, puis de l’abandonner, pour lui prouver sa supériorité sur elle. Leur orgueil se battait plus encore, que leurs sens. P 122   

 

C’était, chez lui, un amour du pouvoir pour le pouvoir, dégagé des appétits de vanité, de richesses, d’honneurs. D’une ignorance crasse, d’une grande médiocrité dans toutes les choses étrangères au maniement des hommes, il ne devenait véritablement supérieur que par ses besoins de domination. Là, il aimait son effort, il idolâtrait son intelligence. P 142   

 

Ce qui le tint debout, ce fut l’impopularité dans laquelle il se sentait marcher. Sa chute avait comblé de joie bien du monde. Il ne se passait pas un jour, sans que quelque journal l’attaquât ; on personnifiait en lui le coup d’Etat, les prescriptions, toutes ces violences dont on parlait à mots couverts. P 143   

 

Elle se gardait comme un argument irrésistible. Pour elle, se donner ne tirait pas à conséquence. Elle y mettait si peu de plaisir, que cela devenait une affaire pareille aux autres, un peu plus ennuyeuse peut-être. P 203   

 

Elle couvait toujours Rougon des yeux, elle le voulait grand, comme si elle eût rêvé de l’engraisser de puissance, pour quelque régal futur. Elle gardait sa soumission de disciple, se mettait dans son ombre avec une humilité pleine de cajolerie. Lui, au milieu de l’agitation de la bande semblait ne rien voir… P 203   

 

Il avait des besoins plutôt que des opinions ; il trouvait le pouvoir trop désirable, trop nécessaire à ses appétits de domination, pour ne pas l’accepter, sous quelque condition qu’il se présentât. Gouverner, mettre un pied sur la nuque de la foule, c’était là son ambition immédiate ; le reste offrait simplement des particularités secondaires, dont il s’accommoderait toujours. Il avait l’unique passion d’être supérieur. P 233   

 

La liberté est une ; on ne peut la couper par morceaux et la distribuer en rations, ainsi qu’une aumône. P 383    

 

Lu en juillet 2018   

 

 

Publié dans Challenge 19e siècle, Littérature française, XIXe siècle

« La faute de l’abbé Mouret »: Émile Zola

Retour aux « Rougon Macquart » avec ce cinquième tome :

 La faute de l'abbé Mouret Emile Zola

 

Résumé  

Frais émoulu du séminaire, l’abbé Mouret arrive dans son église, une grange pratiquement en ruine, prend ses marques dans ce hameau des Arthauds où tous sont des paysans issus d’un ancêtre ayant migré : un mélange de consanguinité, de filles légères, de tares…. Il a emmené avec lui sa sœur Désirée, puisque ses parents sont morts dans des conditions tragiques.

Il prend ses marques, s’abîme dans des méditations, des prières interminables, dit sa messe dans son église vide, assisté par un enfant de cœur et sa bonne la Teuse, ; autour d’eux gravite le Frère Archangias… Désirée aménage les lieux en élevant des animaux. Un jour, il est pris de fièvre et son oncle, le Docteur Pascal l’emmène se reposer dans une propriété proche, le Paradou….

 

Ce que j’en pense  

Nouvelle présentation dans ce roman : il est conçu en trois parties, de seize à dix-sept chapitres chacun.

Dans la première, l’abbé s’installe. Il a choisi ce lieu perdu par vocation, avec des paysans rudes qui s’intéressent peu à la religion. Qu’importe, il tient à son sacerdoce et pense les amener vers lui. Zola nous décrit son adoration pour la vierge, qui est particulière, il en est amoureux, en parle comme d’une amante, on est plus dans le délire mystique que dans la foi.

Dans la deuxième, on assiste à sa renaissance dans la maison de Jeanbernat, soigné par la nièce de celui-ci. L’auteur nous propose une idée intéressante : l’abbé a tout oublié et il va sortir de la maladie, grâce aux soins d’Albine : une véritable renaissance, puis l’abbé, Serge, va passer par tous les stades du développement de nourrisson à adulte, enfance qu’il n’a pas dû vivre de façon heureuse (cf. « La conquête de Plassans »). Il fait connaissance avec la nature, les arbres, les fleurs, lui qui n’était que dans la prière.

Dans la troisième partie la religion reprend sa place, avec un abandon de son culte pour la Vierge, (l’opposition Albine et la Vierge est truculente !) et alors s’installe une nouvelle dévotion, toute aussi folle, pour Jésus et sa souffrance sur la croix : il tombe dans l’autoflagellation, pour se nettoyer de sa faute.

L’idée est intéressante, tout comme le fait d’appeler le domaine de Jeanbernat « le Paradou » : paradis, évoquant le jardin d’Éden, le fruit défendu, la femme tentatrice qui pousse l’homme vers la faute. Il y a une conception de la femme qui me hérisse : elle n’existe que pour tenter l’homme. Le Frère Archangias a des mots horribles pour parler d’elle :

« Elles (les femmes) ont la damnation dans leurs jupes. Des créatures bonnes à jeter au fumier, avec leurs saletés qui empoisonnent ! ça serait un fameux débarras si l’on étranglait toutes les filles à leur naissance. » P 45

Je me suis demandée ce que Zola voulait prouver en opposant, souvent, Dieu et le soleil, qui illumine l’église de ses rayons, alors que la messe est finie : il occupe le terrain donc. Le soleil revient très souvent, ainsi que les saisons, le printemps comme naissance… La nature est-elle plus digne d’amour ?

Cette lecture a été un véritable pensum pour moi. Son Paradou m’a exaspérée. On croule sous les détails avec des espèces de fleurs, de fruits, d’arbres qu’il est impossible de les retenir, ni même de les lire. J’avoue, j’ai sauté des pages, trop de lyrisme tue le lyrisme… et que dire du Frère Archangias… et puis des fruits qui arrivent à maturité tous en même temps, il n’y a qu’au Paradou qu’on peut voir cela : dans mon jardin, les cerises les pêches, les raisins (etc.) ne sont pas bons à manger à la même époque !

À la fin je comptais les pages : allez un challenge, trente pages par jour, « Son Excellence Eugène Rougon » va arriver… J’ai fini par entamer un polar en même temps…

Je me suis demandée ce que Zola voulait faire, avec ce roman ; à part une descente en flèche de la religion et des hommes d’Église, ce tome, qui nous noie sous les détails, nous enivre de fleurs était-il indispensable ? Ou, au moins, n’aurait-il pas été plus digeste avec cent pages de moins ?

Je trouve le style trop chirurgical : Zola veut nous prouver sa théorie, sans concession avec un luxe de protagonistes, les paysans en prennent pour leur grade aussi. Le Naturalisme me heurte quand même pas mal…

Je voulais enchaîner les vingt volumes, mais si le cinquième est dans le même style, je ferai une pause après « L’assommoir » que j’ai tellement aimé à l’adolescence.

Challenge XIXe siècle

 

Extraits  

Il passait ses journées dans l’existence intérieure qu’il s’était faite, ayant tout quitté pour se donner entier. Il fermait la porte de ses sens, cherchait à s’affranchir des nécessités du corps, n’était plus qu’une âme ravie par la contemplation. La nature ne lui présentait que pièges, qu’ordures ; il mettait sa gloire à lui faire violence, à la mépriser, à se dégager de sa boue humaine. P 38  

 

… il apercevait, au milieu des vignes, de grands vieillards noueux qui le saluaient… C’étaient des fronts suants apparaissant derrière les buissons, des poitrines haletantes se redressant lentement, un effort ardent de fécondation, au milieu duquel il marchait de son pas si calme d’ignorance.  P 47   

 

Sans doute, ce fut sa pauvreté d’esprit qui la rapprochât des animaux. Elle n’était à l’aise qu’en leur compagnie, entendait mieux leur langage que celui des hommes, les soignait avec des attendrissements maternels. Elle avait, à défaut de raisonnement suivi, un instinct qui la mettait de plain-pied avec eux. P 78  

 

Souvent, le Frère lui reprochait cette dévotion particulière à la Vierge, qu’il disait être un véritable vol fait à la dévotion de Dieu. Selon lui, cela amollissait les âmes, enjuponnait la religion créait toute une sensiblerie pieuse indigne des forts. P 106  

 

… Il la nommait « ma chère maîtresse », manquant de mots, arrivant à un babillage d’enfant et d’amant, n’ayant plus que le souffle entrecoupé de sa passion. Elle était la Bienheureuse, la Reine du ciel célébrée par les neuf chœurs des anges, la mère de la belle dilection, le  Trésor du Seigneur… P 108  

 

… La vérité est qu’il la voyait toutes les nuits… Elle avait une robe de fiancée, avec des fleurs blanches dans les cheveux… S’il veillait si tard à prier dans l’église, c’était avec l’idée folle que la grande Vierge dorée finirait par descendre… P 115  

 

J’ai prié, j’ai corrigé ma chair, j’ai dormi sous votre garde, j’ai vécu chaste ; et je pleure, en voyant aujourd’hui que je ne suis pas encore assez fort à ce monde, pour être votre fiancé. Ô Marie, Vierge adorable, que n’ai-je cinq ans, sue ne suis-je resté l’enfant qui collait ses lèvres sur vos images ! je vous prendrais sur mon cœur, je vous coucherais à mon côté, je vous embrasserais comme une amie, comme une fille de mon âge…  P 139   

 

Il restait replié sur lui-même, encore trop pauvre de sang pour se dépenser au-dehors, tenant au sol, laissant boire toute la sève à son corps. C’était une seconde conception, une lente éclosion dans l’œuf chaud du printemps… P 165

  

Lu en juillet 2018

Publié dans Challenge 19e siècle, Littérature française, XIXe siècle

« La conquête de Plassans » : Émile Zola

 

Place au quatrième tome des « Rougon Macquart » avec :

 

La conquête de Plassans Emile Zola

 

 

Résumé :  

La ville de Plassans, acquise à l’Empire à la fin de « La Fortune des Rougon », sous l’influence de la famille Rougon, a rebasculé dans le camp légitimiste. On décide donc, à Paris, de la faire revenir dans les rangs en envoyant un prêtre bonapartiste, l’abbé Faujas qui va ainsi manipuler tout le monde.

L’Abbé arrive donc, accompagné de sa mère, chez les Mouret dont il va progressivement envahir la maison et l’esprit.

Le couple Mouret est constitué de François Mouret, fils d’Ursule Macquart, négociant à Marseille, qui s’est constitué une petite rente qui lui permet de vivre tranquillement dans sa maison ; sa femme, Marthe Rougon est la fille de Félicité. II s’agit donc d’un mariage entre cousins et leur grand-mère est d’Adélaïde, enfermée dans un asile. Ils ont trois enfants : Octave, Serge et Désirée.

 

Ce que j’en pense  

 

Nous voici donc de retour à Plassant, dans le Sud de la France chère à Zola (lui-même natif d’Aix en Provence) loin de la vie parisienne trépidante des deux tomes précédents.

J’ai retrouvé avec plaisir Félicité, que j’avais bien aimée dans « La fortune des Rougon », ses rapports un peu bizarres avec sa fille, Marthe, dont elle n’est pas très proche. Seulement, Marthe lui est utile lors de ses réceptions du jeudi, où se côtoient les personnages importants de la ville :il est de bon ton de se critiquer, mais de se faire voir aussi…

Le personnage principal est l’abbé Faujas, qui se promène dans la ville, tout miteux, la soutane raccommodée, (il n’en a qu’une !) et apparemment modeste, ne s’intéressant qu’à Dieu. Il s’infiltre peu à peu dans la ville, la vampirisant, la domptant pour mieux la dominer. Il s’immisce ensuite dans tous les pans de la société de la ville, même les jeunes, il s’agit de convaincre tout le monde.

Pour établir son emprise, il est plus simple de commencer  par les femmes, grenouilles de bénitier. Il s’attaque d’abord à Marthe, épouse soumise, éprise de raccommodage, de travaux d’aiguille, athée, devinant une frustration chez elle, il va l’amener à l’Église, au salut. Il en fait une dévote, intégriste, comme souvent les nouveaux convertis, la rudoie, refusant d’être son confesseur, lui imposant ses règles de façon drastique et malsaine.

Zola nous décrit à merveille, la manière dont cet homme qui méprise les femmes qu’il considère comme impures (tiens donc !) tisse sa toile pour arriver à ses fins, dans un rapport sado-masochiste, car c’est ce qu’on appelle de nos jours un pervers narcissique. Il aime dominer, se donner du mal pour conquérir, se faisant passer pour ce qu’il n’est pas. Seule la conquête est source de jouissance !

« L’abbé avait un mépris d’homme ou de prêtre pour la femme ; il l’écartait, ainsi qu’un obstacle honteux, indigne des forts. Malgré lui, ce mépris perçait souvent dans une parole plus rude. Et Marthe, alors prise d’une anxiété étrange, levait les yeux, avec une de ces peurs brusques qui font regarder derrière soi si quelque ennemi caché ne va pas lever le bras. « P 96

Le couple Mouret est intéressant par son évolution car on voit les deux personnes changer presque radicalement et la relation entre eux se modifie :  François Mouret est davantage sur ses gardes quand l’abbé arrive chez lui ; il essaie bien de railler le personnage et la religion, mais bientôt il n’est plus maître chez lui et ne peut que regarder sa femme sombrer.

Marthe confond la dévotion avec l’amour, car elle est amoureuse du prêtre, pas de Dieu ou de Jésus. Elle s’autoflagelle au propre et au figuré. Vit-elle sa passion ou sa Passion ?

La mère du prêtre est gratinée aussi : en extase devant son rejeton, qu’elle vénère, elle est prête à tout pour qu’il réussisse… « Elle trouvait, d’ailleurs, leur adoration naturelle, les regardait comme très heureuses d’être ainsi à genoux devant son Dieu » P 226

Zola traite dans ce roman, de l’influence du pouvoir sur l’homme mais surtout de la folie sous toutes ses formes : manipulations, perversité, délire mystique… Marthe et François ont, tous les deux, peur de la folie, car ils ont toujours présent à l’esprit leur grand-mère Adélaïde, la fameuse tante Dide de « La fortune des Rougon » qui est depuis des années dans un asile, aux Tulettes : la folie est-elle héréditaire ? Y-a-t-il un maillon faible dans la génétique, la consanguinité (leur fille Désirée a un retard mental) donc est-ce qu’ils risquent de devenir fou ? C’est la question qu’ils se posent….

Il change de technique dans ce roman, alors que dans les trois premiers tomes, on avait une scène présentant tous les protagonistes dans le premier chapitre, suivi de cinq ou six chapitres longs, racontant l’histoire et les personnages, ici il procède par petits chapitres (23 pour être précise), ce qui donne du rythme à l’histoire qu’il raconte, et il n’y a pas de flash-back. Par contre, les langues de vipères, les ragots sont toujours bien présents.

Ce roman est jubilatoire, dans sa férocité à décrire les protagonistes et leurs petitesses, le rôle de l’Église en politique à l’époque et se termine en feu d’artifice.

Bref, j’ai adoré ce roman, et je pourrais élucubrer pendant des heures tant il m’inspire…

♥ ♥ ♥ ♥ ♥

 

Extraits  

 

Ce prêtre apportait chez lui une odeur mystérieuse, un inconnu presque inquiétant. Bien qu’il fît l’esprit fort, qu’il se déclarât voltairien, il avait en face de l’abbé tout un étonnement, un frisson de bourgeois où perçait une pointe de curiosité gaillarde. P 37   

 

Son salon était sa grande gloire ; comme elle le disait, elle voulait y trôner, non en chef de parti, mais en femme du monde. Il est vrai que les intimes prétendaient qu’elle obéissait à une tactique de conciliation, conseillée par son fils Eugène, le ministre, qui la chargeait de personnifier, à Plassans, les douceurs et les amabilités de l’Empire.  P 62  

 

Voyez-vous, à Plassans, le peuple n’existe pas, la noblesse est indécrottable ; il n’y a de tolérable que quelques parvenus, des gens charmants qui font beaucoup de frais pour les hommes en place. Notre petit monde de fonctionnaires est très heureux. Nous vivons entre nous, à notre guise, sans nous soucier des habitants, comme si nous avions planté notre tente en pays conquis. P 79 

 

Et, il (l’abbé Faujas) s’imaginait ce drame, cette femme et ce mari, parents de visage, que toutes leurs connaissances jugeaient faits l’un pour l’autre, tandis que, au fond de leur être, le levain de la bâtardise, la querelle des sangs mêlés et toujours révoltés, irritaient l’antagonisme de deux tempéraments différents. Puis, il s’expliquait les détentes fatales d’une vie réglée, l’usure des caractères par les soucis quotidiens du commerce, l’assoupissement de ces deux natures dans cette fortune gagnée en quinze années, mangée modestement au fond d’un quartier désert de la petite ville. P 98  

 

Elle le regarda, surprise de cette sortie brutale, reculant, éprouvant cette sensation d’épouvante qu’elle ressentait parfois encore en face de sa soutane. Il lui semblait que des mains de fer se posaient sur ses épaules et les pliaient. Pour tout prêtre, la femme, c’est l’ennemie. Lorsqu’il la vit révoltée sous cette correction sévère, il se radoucit… P 114

 

Patronné par Marthe, désigné comme le promoteur d’une bonne œuvre dont il refusait modestement la paternité, il n’avait plus, dans les rues, cette allure humble qui lui faisait raser les murs. Il étalait sa soutane neuve au soleil, marchait au milieu de la chaussée.  P 115   

 

Elle était heureuse de ces coups. La main de fer qui la pliait, la main qui la retenait au bord de cette adoration continue, au fond de laquelle elle aurait voulu s’anéantir, la fouettait d’un désir sans cesse renaissant. Elle restait néophyte, elle ne descendait que peu à peu dans l’amour, arrêtée brusquement, devinant d’autres profondeurs, ayant le ravissement de ce lent voyage vers des joies qu’elle ignorait. Ce grand repos qu’elle avait goûté dans l’église, cet oubli du dehors et d’elle-même se changeait en une jouissance active, en un bonheur qu’elle évoquait, qu’elle touchait. P 205 

 

Il ne goûtait, dans la salle à manger sur rez-de-chaussée, que la joie d’être totalement débarrassé des soucis de la vie matérielle. Aussi gardait-il une tranquillité superbe, peu à peu habitué à voir ses moindres désirs devinés, ne s’étonnant plus, ne remerciant plus, régnant dédaigneusement entre la maîtresse de maison et la cuisinière, qui épiaient avec anxiété les moindres plis de son visage grave. P 228 

 

L’abbé Faujas redoublait de sévérité, la contenant encore en la rudoyant. Elle l’étonnait par ce réveil passionné, par cette ardeur à aimer et à mourir… Il y avait entre elle et cet homme un mur de colère et de dégoût. Quand il sortait des courtes luttes qu’il avait à soutenir avec elle, il haussait les épaules, plein d’un lutteur arrêté par un enfant. Il se lavait, il se brossait, comme s’il eût touché malgré lui à une bête impure. P 248 

 

Lu en août 2018

Publié dans Challenge 19e siècle, Littérature française, XIXe siècle

« Le ventre de Paris » Emile Zola

 

Je poursuis ma lecture des « Rougon Macquart » avec ce tome 3:

 

 Le ventre de Paris Emile Zola

 

 

Résumé:   

 

Florent a perdu son père très jeune, puis le deuxième mari de sa mère disparaît également et pour finir sa mère meurt, ce qui l’oblige à interrompre ses études de droit pour enseigner et s’occuper de son demi-frère. C’est un républicain convaincu et lors des émeutes de Paris, il est arrêté et condamné au bagne.

Il réussit à s’enfuir de Cayenne et revient à Paris, chez son frère, Quenu, qui a réussi dans la vie, tient une boucherie avec sa femme Lisa et leur fille, Pauline. En fait, pour s’installer il a hérité d’un oncle qui cachait son magot dans la cave.

Lisa propose qu’on lui donne sa part de l’héritage, ce que Florent refuse. Ils décident de l’héberger, lui trouver un travail : inspecteur des marées en le présentant comme un lointain cousin de Lisa. Mais les commères veillent, crachant leur venin, espionnant…

Mais l’idéal révolutionnaire est toujours là et Florent va se laisser entraîner…

 

Ce que j’en pense:   

 

Comme dans les précédents, le roman commence sur un évènement : l’arrivée de Florent, échappé du bagne et son premier contact avec Paris, qui a beaucoup changé et sa rencontre avec sa famille et déjà, tous les personnages nous sont décrits. Ensuite, l’auteur revient sur la généalogie des protagonistes, leur histoire, ce qui sert de canevas au thème du roman.

Zola choisit de ce roman de s’intéresser au peuple avec d’un côté les commerçants nantis qui roulent sur l’or, exhibant leurs produits et leurs toilettes pour ces dames qui mangent beaucoup et sont tous « gras ». De l’autre, on a les petits, qui tirent le diable par la queue et sont bien-sûr maigres ce qui n’inspire pas confiance : ils ont forcément quelque chose à cacher.

On a donc la querelle des gras et des maigres comme on a eu la querelle des Anciens et des Modernes. En gros, il y d’un côté les « Maigres » qui ont conservé un idéal révolutionnaire et rêvent de renverser le régime, dont il faut se méfier et qui ne peuvent que disparaître et de l’autre les « Gras » qui ne pensent qu’à s’enrichir, se remplir au propre comme au figuré, profitant du système, c’est-à-dire l’Empire, les grands travaux, ici la construction des Halles.

Notre Florent est un idéaliste qui parle bien, avec des envolées presque lyriques, de la république, de l’égalité, de la révolution, mais il reste dans les idées, peu dans l’action.

Zola est sans pitié avec les commères du quartier, qui espionnent tout le monde, embellissant l’histoire chaque fois qu’elles la raconte à une autre personne, la Mère Saget, à elle seule est une horreur, une vraie caricature, toujours à l’affut, cachée derrière un mur ou observant de sa fenêtre, elle connaît tout sur tout le monde. Il fustige la calomnie, la délation et on ne peut s’empêcher de penser que ces femmes auraient fait un tabac pendant l’Occupation !

Le personnage central de roman, celui qui le fait vivre, ce sont les Halles, cette ville dans la ville, un monstre avec des tentacules, qui est le ventre de Paris, dont on entend le cœur qui pulse, ou les borborygmes de la digestion, aussi vivant donc que les protagonistes du roman. Monstre qui deviendra le pavillon Baltard.

On sent que Zola est fasciné par ce bâtiment, et ce qui se passe dans ses entrailles : on l’imagine, arpentant pendant des heures le monstre ! Ce qui se traduit par des descriptions grandioses : un florilège de couleurs, de senteurs, de sons, en égrenant toutes les variétés de légumes, de fromages, de charcuteries, de poissons et de fleurs : il est lyrique quand il nous parle de l’odeur de prune de la marchande de fruits, de son jupon qui sent la fraise, ou au contraire, l’odeur de marée de la poissonnière.

Il égratigne au passage, les dessous de cette surabondance, avec la puanteur des déchets, les caves où les animaux sont entassés, les pigeons qu’on gave. La société de consommation est déjà en place, les orgies se succèdent, de nourriture et aussi de sexe.

On croise un autre personnage, haut en couleurs, le peintre Claude Lantier que l’on retrouvera dans « L’œuvre » et auquel on doit quelques propos très forts.  C’est un ami de Florent, qui ne le suivre pas sans la politique, mais qui a bien cerné tous ces gens et leur méchanceté. Lantier qui tente de peindre le monstre et également un petit couple de tourtereaux, Cadine et Marjolin qui font partie du monstre, tant ils l’habitent, l’escaladent en tous sens.

Lantier dit fort joliment en parlant des Halles « c’est une curieuse rencontre, ce petit bout d’église encadré sous cette avenue de fonte… ». Ce qui fait penser, pour moi du moins, à une autre construction gigantesque : « Notre Dame de Paris » donc peut-être un clin d’œil à Victor Hugo, d’autant plus qu’un des protagoniste, Marjolin fait penser à Quasimodo…

Au début ce roman m’a moins plu que les précédents par la surabondance de détails autant que de marchandises, mais je me suis accrochée et l’exercice a fini par me plaire.

Zola nous met l’eau à la bouche au début, avec cette luxuriance de descriptions mais très vite arrive l’écœurement devant tant d’opulence. Les envolées lyriques finissent par lasser et on est bien content quand il se passe enfin quelque chose… j’ai fait une overdose de bouffe et j’ai une envie pressante de nourritures spirituelles.

Voici un site intéressant sur « Les Rougon Macquart », qui analyse l’œuvre dans son ensemble et chacun des romans : http://www.les-rougon-macquart.fr/

Et sur les Halles :

http://paris1900.lartnouveau.com/cartes_postales_anciennes/les_halles_de_paris.htm

 

Extraits:   

 

Et Florent regardait les grandes Halles sortir de l’ombre, sortir du rêve où il les avait vues, allongeant à l’infini leu:r palais à jour. Elles se solidifiaient, d’un gris verdâtre, plus géantes encore, avec leur mâture prodigieuse, supportant les nappes sans fin de leurs toits. Elles entassaient leurs masses géométriques, et quand toutes les clartés intérieures furent éteintes, qu’elles baignèrent dans le jour levant, carrées, uniformes, elles apparurent comme une machine moderne, hors de toute mesure, quelque machine à vapeur, quelque chaudière destinée à la digestion d’un peuple, gigantesque ventre de métal, boulonné, rivé, fait de bois, de verre et de fonte, d’une élégance et d’une puissance de moteur mécanique, fonctionnant là, avec la chaleur du chauffage, l’étourdissement, le branle furieux des roues. P 40

 

Mais, les notes aigües, ce qui chantait plus haut, c’étaient toujours les taches vives des carottes, les taches pures des navets, semées en quantité prodigieuse le long du marché, l’éclairant du bariolage de leurs deux couleurs…

 

… L’ouverture de la rue Rambuteau était barrée par une barricade de potirons orangés, sur deux rangs, s’étalant, élargissant leurs ventres. Et le vernis mordoré d’un panier d’oignons, le rouge saignant d’un tas de tomates, l’effacement jaunâtre d’un lot de concombres, le violet sombre d’une grappe d’aubergines, çà et là, s’allumaient ; pendant que de gros radis noirs, rangés en nappes de deuil, laissaient encore quelques trous de ténèbres au milieu des joies vibrantes du réveil. P 41

 

Il (Quenu) était gras, en effet, trop gras pour ses trente ans. Il débordait dans sa chemise, dans son tablier, dans ses linges blancs qui l’emmaillotaient comme un énorme poupon. Sa face rasée s’était allongée, avait pris à la longue, une lointaine ressemblance avec le groin de ses cochons, de cette viande, où ses mains s’enfonçaient, et vivaient, la journée entière. P 52

 

Voulant échapper aux tentations de la méchanceté, il se jeta en pleine bonté idéale, il se créa un refuge de justice et de vérité absolues. Ce fut alors qu’il devint républicain ; il entra dans la république comme les filles désespérées entrent au couvent. Et ne trouvant pas une république assez tiède, assez silencieuse, pour endormir ses maux, il s’en créa une. P 62

 

Ils étaient familiers avec ce vaisseau gigantesque, en vieux amis qui en avaient vu poser les moindres boulons. Ils n’avaient pas peur du monstre, tapaient de leur poing maigre sur son énormité, le traitaient en bon enfant, en camarade avec lequel on ne se gêne pas. Et les Halles semblaient sourire de ces deux gamins qui étaient la chanson libre, l’idylle effrontée de leur ventre géant. P 196

 

Cadine, à seize ans, était une fille échappée, une bohémienne noire du pavé, très gourmande, très sensuelles. Marjolin, à dix-huit ans, avait l’adolescence déjà ventrue d’un gros homme, l’intelligence nulle, vivant par les sens. P 197

 

Claude, clignait des yeux, regardait en face, au bout de la rue couverte, encadré sous ce vaisseau immense de gare moderne, un portail latéral de Saint-Eustache, avec sa rosace et ses deux étages de fenêtres à plein cintre ; il disait, par manière de défi, que tout le moyen âge et toute la renaissance tiendraient sous les Halles centrales. P 201

 

Au loin, les Halles, vues de biais, l’enthousiasmaient : une grande arcade, une porte haute, béante s’ouvrait ; puis les pavillons s’entassaient, avec leurs deux étages de toits, leurs persiennes continues, leurs stores immenses ; on eût dit des profils de maisons et palais superposés, une Babylone de métal, d’une légèreté hindoue, traversée par des terrasses suspendues, des ponts volants jetés dans le vide. P 206

 

Pour sûr, dit-il, Caïn était un Gras et Abel un Maigre. Depuis le premier meurtre, ce sont toujours les grosses faims qui ont sucé le sang des petits mangeurs… C’est une continuelle ripaille, du plus faible au plus fort, chacun avalant son voisin et se trouvant avalé à son tour… Voyez-vous, mon brave, méfiez-vous des Gras. P 230

 

Pas un évènement ne se passait là, sans qu’elle finît par le deviner, à certaines révélations brusques de ces bras et de ces têtes qui surgissaient silencieusement. Elle devint très forte, interpréta les nez allongés, les doigts écartés, les bouches fendues, les épaules dédaigneuses, suivit de la sorte la conspiration pas à pas, à ce point qu’elle aurait pu dire chaque jour où en étaient les choses. P 287

 

 

Lu en juillet août 2018

Publié dans Challenge 19e siècle, Littérature française, XIXe siècle

« La Curée » : Emile Zola

Je continue mon exploration des « Rougon Macquart » avec ce tome 2 :

 

La curée Emile Zola

 

 

Résumé  

 

Nous voici à présent à Paris, en plein chantier grâce aux grands travaux entrepris par Napoléon III. Nous retrouvons Aristide Rougon, que nous avons suivi dans « La fortune des Rougon », vous vous souvenez sûrement de ce journaliste opportuniste qui avait tout misé sur la république et s’était fait porter pâle lors du coup d’état afin de pouvoir mieux retourner sa veste !

Plassans ne lui suffit plus, il veut aller prendre sa part du gâteau à Paris, où son frère Eugène occupe une place en vue. Il arrive avec sa femme, vivant dans un appartement sinistre, et attend dans l’ombre en piaffant que son frère lui trouve un travail lucratif.

Aristide a changé de nom pour s’appeler Saccard : « avec deux « C », hein. Il y a de l’argent dans ce nom-là ; on dirait que l’on compte des pièces d’or » de manière à rompre avec la vie d’avant et aussi pour ne pas éclabousser Eugène si les opérations tournaient mal !

Sa femme ayant eu la délicatesse de mourir, il épouse Renée, du moins sa dot. La jeune femme a été victime d’un viol et se retrouve enceinte, donc son père est bien obligé de la marier avec un homme qui accepte le déshonneur (l’argent n’a pas d’odeur, c’est connu !).

 

Ce que j’en pense

 

Dans ce roman, Zola dresse le portrait de la spéculation financière : tout est bon pour gagner de l’argent : jouer sur les terrains qui vont être racheter pour creuser les tranchées des boulevards. On surcote à tour de bras, on falsifie les documents… En fait, seule la duperie intéresse Aristide : tromper l’autre pour en tirer profit est pour lui pure jouissance. Il aime manipuler l’autre, tirer les ficelles. Il jouit de tous les plaisirs : c’est l’orgie autant de la chair que de l’argent. En bon chasseur, il multiplie les conquêtes amoureuses, il sait flairer les bonnes affaires… les boursicoteurs actuels n’ont rien inventer !

Que faire de l’argent si mal gagné ? Si certains sont économes, Aristide, lui va flamber : il remplit son coffre d’argent le matin et le vide le soir, dans des réceptions « m’as-tu vu », où le tout Paris défile, admirant au passage les toilettes et les bijoux de sa femme.

Tout se déroule selon ses plans et pour asseoir davantage sa situation, il fait venir son fils Maxime, bellâtre insignifiant, efféminé, qui aime se regarder durant des heures (comme Narcisse) dans son miroir et parler chiffons, toilettes, parfums avec ces dames et qui n’a pas beaucoup de volonté.

« Voilà un garçon qui aurait dû naître fille » murmura-t-elle (une des amies de Renée) à la voir si rose, si rougissant, si pénétré du bien-être qu’il avait éprouvé dans son voisinage. P 112

On imagine sans peine ce qui va se passer entre Renée et son beau-fils devenu son confident : elle s’offre le jeune homme, comme on s’offre un jouet, pour tromper l’ennui et  on assiste avec cet amour incestueux à une version revisitée de Phèdre.

J’ai beaucoup aimé ce tome II car la férocité de Zola est toujours présente, il règle ses comptes avec ces bourgeois, ces nouveaux-riches qui s’enrichissent sur le dos des pauvres, mais aussi nous dépeint avec brio leurs mœurs décadentes : l’oisiveté est mère de tous les vices ! Renée s’ennuie, alors elle dépense des sommes folles en vêtements, bijoux, et multiplie les amants.

Une autre personne joue un rôle non négligeable dans ce roman ; il s’agit de Sidonie, la sœur d’Aristide, qui n’est pas plus honnête que son frère et se livre à des affaires louches dans son appartement sordide et se promène toujours vêtue de sa robe noire usagée, à l’affût de tous les ragots : à l’inverse d’Aristide, elle ne dépense rien ! et c’est elle qui va arranger le mariage, comme une bonne affaire.

L’intention d’Emile Zola était de mettre en parallèle deux viols : le coup d’Etat de Napoléon III qu’il considérait comme un viol de la République, et celui dont est victime son héroïne Renée et d’analyser de manière naturaliste tout ce qui en découle pour la femme et la société. Il a parfaitement réussi. Sa vision de la femme, à travers Renée me gêne car elle est un brin misogyne : entre ses migraines, ses dépenses, son attrait pour les choses futiles, la manière dont elle se laisse dominer par la passion, l’auteur ne l’a pas gâtée !

L’auteur a repris le même procédé que dans « La fortune des Rougon » : un premier chapitre qui parle d’un fait précis et présente les héros, attisant ainsi l’intérêt du lecteur, dans « La curée », Renée et Maxime se promènent en calèche, côtoyant le tout Paris, elle s’ennuie malgré le luxe qui l’entoure ; on sait juste qu’elle a épousé un veuf du nom de Saccard ; puis dans les chapitres suivants, il revient sur ce qui leur est arrivé, comment ils se sont trouvés en présence, comme un flash-back.

J’ai adoré me promener en calèche au parc Monceau, humant Paris qui se transforme car Zola décrit fort bien la vue, le site, la nature et en particulier la Seine, toutes les belles choses qui rafraichissent le lecteur quand la spéculation ou l’oisiveté de ces gens parvenus commencent à l’irriter au plus haut point.

C’est « A nous deux Paris » donc, mais je préfère quand c’est Rastignac qui s’exprime ainsi !

C’est le tome que je préfère pour l’instant. Place maintenant au  « Ventre de Paris ».

 

Extraits  

 

Puis elle songea au coup de baguette de son mariage à ce veuf qui s’était vendu pour l’épouser, et qui avait troqué son nom de Rougon contre ce nom de Saccard, dont les deux syllabes sèches avaient sonné à ses oreilles, les premières fois, avec la brutalité de deux râteaux ramassant de l’or ; il la prenait, il la jetait dans cette vie à outrance, où sa pauvre tête se détraquait un peu plus chaque jour… Et quelque matin, elle s’éveillerait du rêve de jouissance qu’elle faisait depuis dix ans, folle, salie par une des spéculations de son mari, dans laquelle il se noierait lui-même. Ce fut comme un pressentiment rapide. P 27

 

Le collège de Plassans, un repaire de petits bandits comme la plupart des collèges de province, fut ainsi un milieu de souillure, dans lequel se développa singulièrement ce tempérament neutre, cette enfance qui apportait le mal, d’on ne savait quel inconnu héréditaire. Mais la marque de ses abandons d’enfant, cette effémination de tout son être, cette heure où il s’était cru fille, devait rester en lui, le frapper à jamais dans sa virilité. P 107

 

A vingt-huit ans, elle était déjà horriblement lasse. L’ennui lui paraissait d’autant plus insupportable que ses vertus bourgeoises profitaient des heures où elle s’ennuyait pour se plaindre et l’inquiéter. Elle fermait sa porte, elle avait des migraines affreuses. Puis, quand sa porte se rouvrait, c’était un flot de soie et de dentelles qui s’en échappait à grand tapage, une créature de luxe et de joie, sans un souci ni une rougeur au front. P 122

 

La race des Rougon s’affinait en lui, devenait délicate et vicieuse. Né d’une mère trop jeune, apportant un singulier mélange, heurté et comme disséminé, des appétits furieux de son père et des abandons, des mollesses de sa mère, il était un produit défectueux, où les défauts de parents se complétaient et s’empiraient. P 125

 

Cependant la fortune des Saccard semblait à son apogée. Elle brûlait en plein Paris comme un feu de joie colossal. C’était l’heure où la curée ardente emplit un coin de forêt de l’aboiement des chiens, du claquement des fouets, du flamboiement des torches. Les appétits lâchés se contentaient enfin, dans l’impudence du triomphe, au bruit des quartiers écroulés et des fortunes bâties en six mois. La ville n’était plus qu’une grande débauche de millions et de femmes. P 135

 

Ils eurent une nuit d’amour fou. Renée était l’homme, la volonté passionnée et agissante. Maxime subissait. Cet être neutre, blond et joli, frappé dès l’enfance sans sa virilité, devenait, aux bras curieux de la jeune femme, une grande fille, avec ses membres épilés, ses manières gracieuses d’éphèbe romain. Il semblait né et grandi pour une perversion de volupté. Renée jouissait de ses dominations, elle pliait sous sa passion cette créature où le sexe hésitait toujours. P 189

 

 

Lu en juillet 2018

Publié dans Littérature française, XIXe siècle

« La fortune des Rougon » : Émile Zola

 

Place donc à ce premier tome des « Rougon Macquart «  avec :

 La fortune des Rougon Emile Zola

 

Résumé de l’éditeur

L’histoire se situe à Plassans, une ville fictive de Provence, pendant les jours ayant suivi le coup d’état de Napoléon III. Des bandes insurrectionnelles de républicains, hostiles au coup d’état, s’étaient formées dans la région et terrorisaient les honnêtes bourgeois de Plassans. Pierre Rougon va réussir à profiter du coup d’état et de la répression qui s’en est suivie pour se faire une réputation dans la ville. Ce roman est le premier de la série les Rougon-Macquart.

 

Ce que j’en pense

 

Dans ce premier volume, on fait la connaissance des protagonistes, leurs liens de parenté, leur évolution, alors que la République est en train de trembler, le Second Empire pointant le bout de son nez. Le terrain de jeu est une ville de province imaginaire, Plassans, avec ses quartiers bien séparés les uns des autres, ses portes…

« Il y a une vingtaine d’années, grâce sans doute au manque de communications, aucune ville n’avait mieux conservé le caractère dévot et aristocratique des anciennes cités provençales. Elle avait, et a d’ailleurs encore aujourd’hui, tout un quartier de grands hôtels bâtis sous Louis XIV et sous Louis XV, une douzaine d’églises, des maisons de jésuites et de capucins, un nombre considérable de couvents. La distinction des classes y est restée longtemps tranchée par la division des quartiers. Plassans en compte trois, qui forment chacun comme un bourg particulier et complet, ayant ses églises, ses promenades, ses mœurs, ses horizons ». P 52

Emile Zola a choisi de nous présenter d’abord deux jeunes gens, Miette âgée de treize ans et son amoureux Silvère, qui se rencontrent à la tombée de la nuit pour ne pas être surpris et se découvrent. Silvère est un républicain convaincu ; il s’est instruit tout seul en lisant ce qui lui tombait sous la main et donc mal digéré selon les termes de l’auteur. Ils vont suivre le mouvement de la révolte des pauvres pour protéger la République et sont touchants, notamment Miette, enveloppée dans sa cape rouge et brandissant le drapeau.

Ensuite, l’auteur revient sur les différents protagonistes en nous décrivant la mère Adelaïde, ou tante Dide qui a eu un enfant de son premier mari : Pierre Rougon et deux autres enfants de son amant : Antoine et Ursule Macquart… On a ainsi la branche « dégénérée », pauvre, ignorante, les Macquart et celle qui va s’enrichir de manière plus ou moins brillante : les Rougon….

J’ai aimé la manière dont Zola construit ce roman, un premier chapitre qui raconte un évènement et les autres qui évoquent les personnages et leurs vies, sur fond de magouilles pour faire le bon choix et tirer les marrons du feu, opportunistes le plus souvent, retournant leur veste au bon moment estimant ne pas avoir la vie qu’ils mériteraient.

« La révolution de 1848 trouva donc tous les Rougon sur le qui-vive, exaspérés par leur mauvaise chance et disposés à violer la fortune, s’ils la rencontraient jamais au détour d’un sentier. C’était une famille de bandits à l’affût, prêts à détrousser les évènements. Eugène surveillait Paris, Aristide rêvait d’égorger Plassans, le père et la mère, les lus âpres peut-être, comptaient travailler pour leur compte et profiter en outre de la besogne de leur fils; Pascal, seul, cet amant discret de la science, menait la belle vie indifférente d’un amoureux, dans sa petite maison claire de la ville neuve. » P 99

J’avoue une préférence pour Félicité, la femme de Pierre Rougon, qui tire les ficelles de façon magistrale, avec ses réceptions tape à l’œil dans son salon jaune, tout en lorgnant sur l’appartement d’en face qu’elle rêve de conquérir. De même j’ai pris beaucoup de plaisir à détester Antoine Macquart qui représente ce qu’il y a de plus pourri dans la branche.

Adelaïde n’est pas mal non plus, avec ses crises de folie (hystérie, bipolaire ?) qui ouvre une porte durant la nuit pour pouvoir rejoindre son amant.

J’ai lu, il y a fort longtemps, « L’Assommoir » et « Germinal » mais il manquait des éléments, ce livre permet de situer tout le monde.

Une belle écriture, parfois trop d’emphase, mais le contexte historique est tellement bien utilisé (cela permet de réviser !). Zola a voulu faire pour le Second Empire, ce que Balzac avait réalisé pour la Restauration et la Monarchie de Juillet, il ne s’en est jamais caché mais « Ne pas faire comme Balzac. S’attacher moins aux personnages qu’aux groupes, aux milieux sociaux… Et il n’y a pas d’ouvriers chez Balzac » écrit-il.

Je préfère l’écriture de Balzac, même si digressions, car il est moins chirurgical. A force de vouloir étayer sa théorie, Zola est trop dans l’opposition entre le bien et le mal, il oppose les personnages de manière trop tranchée et soulève moins d’émotions chez moi. Il n’en reste pas moins que sa férocité est jubilatoire pour le lecteur.

En route pour « La Curée »!

Challenge XIXe siècle

Extraits

 

A onze heures en été, à dix heures en hiver, on fermait ses portes à double tour. La ville, après avoir ainsi pousser les verrous comme une fille peureuse, dormait tranquille. P 53

 

Pierre Rougon était un fils de paysan. La famille de sa mère, les Fouque, comme on les nommait, possédait, vers la fin du siècle dernier, un vaste terrain situé dans le faubourg, derrière le cimetière Saint-Mittre… Les Fouque étaient les plus riches maraîchers du pays et fournissaient de légumes tout un quartier de Plassans. Le nom de cette famille s’éteignit quelques années avant la révolution. Une fille seule resta : Adélaïde… P 56

 

Un paysan qui commence à sentir la nécessité de l’instruction devient, le plus souvent, un calculateur féroce. P 68 

 

Sans la moindre dot, désespérant d’épouser le fils d’un gros négociant, elle préférait mille fois un paysan qu’elle comptait employer comme un instrument passif, à quelque maigre bachelier qui l’écraserait de sa supériorité de collégien et la traînerait misérablement toute la vie à la recherche de vanités creuses. Elle pensait que la femme doit faire l’homme. Elle se croyait la force de tailler un ministre dans un vacher. P 78 (à propos de Félicité) 

 

L’autre fils Rougon, Pascal, celui qui était né entre Eugène et Aristide, ne paraissait pas appartenir à la famille. C’était un de ces cas fréquents qui font mentir les lois de l’hérédité. La nature donne souvent ainsi naissance, au milieu d’une race, à un être dont elle puise tous les éléments dans ses forces créatrices. P 92  

 

Un prêtre, lorsqu’il désespère, n’en lutte que plus âprement ; toute la politique de l’Eglise est d’aller droit devant elle, quand même, remettant la réussite de ses projets à plusieurs siècles, s’il est nécessaire, mais ne perdant pas une heure, se poussant toujours en avant d’un effort continu. Ce fut donc le clergé qui, à Plassans mena la réaction. La noblesse devint son prête-nom, rien de plus ; il se cacha derrière elle, il la gourmanda, la dirigea, parvint même à lui rendre une vie factice. P 104

 

Lu en juillet 2018

Publié dans Challenge 19e siècle, XIXe siècle

Projet de l’année 2018…

J’avais décidé de lire, cette année, « Les Rougon Macquart » de Zola dans son intégralité. Bien-sûr, à l’adolescence j’ai lu et beaucoup aimé « L’Assommoir », « Germinal » entre autres… Puis, je n’y suis plus jamais revenue: on verra à le retraite, pensais-je.

 

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La collection, toute en bleu (époque France Loisirs)  me nargue depuis longtemps dans ma bibliothèque, l’étage en dessus, en rouge, ce sont les principaux romans de « La comédie humaine » de mon ami Balzac que j’ai lus et relus davantage et de manière régulière tout au long de ma vie, alors que Zola reste lié à l’adolescence.

J’ai pris du retard car j’ai participé au jury du 17e prix du Roman FNAC : 5 romans, dont 3 pavés dont je ne pourrai parler que lorsqu’ils seront sortis en librairie. Bonne pioche!

Après ma période polars, bien pratique pendant ma cure, je commence ma lecture. J’avais emporter les deux premiers dans ma valises, mais le déclic tardait à venir. J’espère arriver à lire les vingt tomes… et j’ai tout mon temps!

Cela me permettra de reprendre mon Challenge XIXe siècle!

Bon été et bonnes lectures!

Un petit avant-goût avec l’arbre généalogique selon Wikipedia

 

Arbre généalogique des Rougon Macquart de Zola