Publié dans Psy

« Le travail qui guérit » de Jean-Michel Oughourlian

Je vous parle aujourd’hui d’un livre passionnant dont la lecture m’a pris du temps et la rédaction de la critique encore plus avec :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Elles sont six, réparties entre Nantes, Le Mans, Tours et Cholet. Six usines où sont fabriqués les systèmes de câblages électriques équipant des voitures haut de gamme. Leur particularité ? Tous les opérateurs (700 sur un effectif de 830 personnes) sont des handicapés mentaux : porteurs de trisomie 21, souffrant d’autisme, de schizophrénie, de retards cognitifs importants… Pourtant, ils travaillent tous. Ils ont un salaire, des contraintes ; en somme une vie professionnelle « normale », et un objectif : la réinsertion en milieu « classique » (usine, entrepôt, commerce…).

Le psychiatre Jean-Michel Oughourlian s’est immergé dans ces extraordinaires « usines apprenantes » de la Fondation AMIPI-Bernard Vendre. Son constat ? « L’usine réussit là où la psychiatrie a échoué. À l’hôpital, beaucoup parmi ces opérateurs seraient des légumes. Là, ils progressent. » Qu’est-ce que l’intelligence ? Comment le travail manuel peut-il agir sur les neurones et les synapses du cerveau ? Quel rôle tient le mimétisme dans la « normalisation » de ceux que l’on appelle handicapés ? S’appuyant sur des études neurologiques, ce livre est d’abord un récit.

L’histoire de celles et ceux qui, comme Bernard Vendre, eurent un jour droit à ce verdict terrible : « Débile il est, débile il restera. » Mais « débiles », ils ne le sont pas…

 

 

Ce que j’en pense

 

Quand j’ai vu ce livre sur NetGalley, je me suis dit qu’il était pour moi, car le sujet m’intéresse depuis longtemps (tout comme celui de l’arriération mentale sur lequel j’ai planché autrefois).

L’auteur nous démontre, dans ce livre, l’importance du travail dans l’insertion des personnes atteintes de handicaps physiques et surtout mentaux, par différentes approches. En effet, que peut-on faire d’eux une fois qu’ils ont dépassé l’âge d’être en IMP. Il développe la notion de mimétisme, qui permet à chaque individu de construire son moi.

Il cite au passage les grands Maîtres, Lacan, Henri Ey, et celui qui l’a vraiment inspiré : René Girard qui disait notamment :

« Il postulait que tout désir humain est mimétique, suggéré par le désir de l’autre. Ici se situait, pour lui, le ressort de la violence, engendrée par la convoitise d’un même objet. »

Il nous parle également des neurones miroirs qui s’activent lors de la compréhension de l’action qui se déroule devant nous.

Une fois établi le processus, il faut passer de l’hôpital psychiatrique à ce que l’auteur appelle « l’usine apprenante », car il faut sortir l’individu de son isolement, sinon il y perdra sa vie. Pour cela, il préconise la démarche initiatique, en gros, la transmission du maître au disciple, à l’instar des compagnons. « On apprend en travaillant et on travaille en apprenant ». C’est ce qui est utilisé dans le cadre des AMIPI (Association d’aide matérielle et intellectuelle aux personnes inadaptées).

Les personnes ainsi réinsérées, dans les usines apprenantes, montrent qu’ils sont capables d’exécuter des tâches parfois compliquées, dans l’électronique, par exemple car ils sont motivés par le désir de bien faire, parfois par leur côté perfectionniste, et peuvent, si on leur fait confiance, diriger des équipes car la hiérarchie est importante.

Mais dans notre XXIe siècle, ce discours heurte certains car on pense hélas plus aux loisirs, au temps libre qu’au travail, en oubliant un peu vite que le chômage implique une perte de m’estime de soi.

En se basant sur les enfants enfermés dans les orphelinats en Roumanie, à l’époque de Ceausescu, l’auteur a montré que ces enfants avaient des cerveaux atrophiés à l’IRM mais qu’il y avait une capacité de résilience des neurones, si on entrait en relation avec eux. Il faut donc de l’humain, « Mais il est vrai que, dans notre société, l’humain tend à disparaître. »

L’auteur insiste également sur une dérive possible du mimétisme : la rivalité qui peut survenir entre les personnes de l’équipe, les jalousies possibles, certains pouvant tout faire pour interdire à l’autre de progresser, car il risquerait de la dépasser.

Il développe d’autres notions : le goût de l’effort, l’inter individualité, la normalisation par le travail, mais aussi le risque encouru par l’être humain s’il cesse de fabriquer, construire, travailler, ce qu’il exprime par cette phrase : « S’il ne fabrique plus, l’être humain cessera de se fabriquer. S’il cesse de tailler des pierres, sa propre pierre intérieure restera en jachère. »  ou encore : «  Travailler permet d’être quelque chose au lieu de n’être rien ».

Jean-Michel Oughourlian nous propose dans ce livre le travail considérable qu’il a fait pour permettre à ces personnes de vivre une vie la plus normale possible, en mettant en avant leurs possibilités, leurs richesses, ce qu’ils peuvent apporter à notre société. Combat d’une vie, davantage que travail, d’ailleurs.

Je précise qu’il est l’auteur, d’un autre ouvrage, plus connu du public : « Le troisième cerveau ».

Je suis admirative et de ce fait, j’ai eu énormément de mal à rédiger cette critique qui m’a pris presque deux mois et risque de s’avérer dithyrambique et difficile à lire pour ceux qui vont la lire. J’ai abordé les thèmes qui m’ont le plus intéressée, car chaque chapitre est en lui-même une mine d’informations et de réflexions.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de le découvrir.

#LeTravailQuiGuérit #NetGalleyFrance

 

 

Le travail qui guérit l’individu, l’entreprise, la société

http://www.fondation-amipi-bernard-vendre.org/actualite/243-le-travail-qui-guerit-lancement-en-octobre-du-livre-du-professeur-oughourlian-sur-son-experience-au-sein-des-usines-apprenantes-et-inclusives-de-lamipi.html

 

L’auteur

 

Jean-Michel Oughourlian, neuropsychiatre, ancien professeur de psychologie à la Sorbonne, est spécialisé dans la psychologie mimétique. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont  « Le Troisième Cerveau » et « Cet autre qui m’obsède«  chez Albin Michel.

 

Extraits

 

 

Je ne suis pas moi sans l’autre. Je ne suis pas, ce soir exactement le même que celui que j’étais ce matin.

Mon moi a été remodelé par les mécanismes du mimétisme, et il le sera en permanence, tout au long de notre existence, sous l’influence des modèles que nous adoptons.

 

Face à mon modèle, mes trois cerveaux sont en interactivité : le premier retient certes les informations, mais il a besoin du second pour apporter l’émotion indispensable (j’apprends d’autant mieux que je suis heureux d’apprendre). Dans mon troisième cerveau, les neurones miroirs sont stimulés : je suis prêt à imiter mon modèle et lui-même est satisfait de me voir l’imiter et apprendre.

 

Plus de cinquante ans d’activité en hôpital psychiatrique m’ont amené à établir une définition fondamentale de la personne handicapée : c’est quelqu’un qui ne peut pas être seul. Ni pour se déplacer, ni pour manger, ni pour travailler, ni pour vivre.

 

Je suis resté, depuis mes études, un adepte de la démarche initiatique. Celle qui se fonde sur la transmission entre le maître et l’élève.

 

L’isolement qui conduit à l’enfermement dans ses névroses, dans ses psychoses. Qui détruit et empêche de vivre dignement…

 

Surprotéger n’a jamais permis de faire progresser.

 

Travailler vous tient, vous retient, vous soutient, vous maintient. Travailler rend humain.

 

L’intelligence de l’usine apprenante est d’assumer pleinement le modèle médiéval du compagnonnage.

 

La hiérarchie est le garde-fou de la rivalité. Elle est un traitement contre elle… Quand la hiérarchie disparaît, la violence prend place.

 

C’est la perversion du mimétisme : l’élève qui veut prendre la place du modèle et l’érige en rival, voire en obstacle.

 

Le travail ne permet pas seulement de subvenir à ses besoins, il permet surtout de se construire. Il est tout simplement un tremplin pour être.

 

Demain, si nous n’y prenons pas garde, les GAFAM, les géants américains du numérique (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) et les BATX leurs pendants chinois (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) remplaceront l’Homo Faber, l’homme qui fabrique. Celui qui a émergé de la préhistoire en inventant le feu, puis les outils, celui qui a perfectionné ces outils pour créer les civilisations, celui qui, en fabriquant, a signé son humanité et l’a parfaite – donc s’est fabriqué lui-même.

 

 

Lu en janvier-février 2019

Publié dans littérature USA, Psy

« Mensonges sur le divan » de Irvin D. Yalom

Je vous parle aujourd’hui d’un livre roman qui attendait sagement sur une étagère de ma bibliothèque :

 

Mensonges sur le divan de Irvin D. Yalom

 

Quatrième de couverture :

 

Psychanalyste reconnu, Ernest Lash est en proie au doute : en se montrant plus proche de ses patients ne parviendrait-il pas à de meilleurs résultats ? Quand Carol Leftman, brillante et séduisante avocate, entre dans son cabinet, il met en pratique sa nouvelle théorie. Mauvaise pioche : Carol, convaincue que son mari l’a quittée sur les conseils dudit psychanalyste a décidé de le piéger…

 

 

Ce que j’en pense :

 

Carol, femme plutôt autoritaire, complètement barjot, vient de se faire quitter par son mari Justin, client assidu du psychanalyste Ernest Lash. En fait Justin a consulté pendant des années, alors qu’il n’arrivait pas à quitter sa femme, quelle que soit la technique utilisée, au grand dam d’Ernest et il a rompu parce qu’il vient de rencontrer une jeune femme. Ce n’est donc pas grâce à la thérapie, et cela ne présage pas forcément quelque chose de bon : il peut très bien quitter une femme autoritaire pour une autre du même style…

Carol furieuse veut se venger d’Ernest Lash : pour elle tout est de sa faute si Justin est parti et comme elle a eu des expériences traumatisantes lors de thérapies antérieures (viol) elle veut le piéger. Elle devient une de ses patientes, sous un faux nom et ne cesse de l’aguicher, de lui parler d’amour, de sexe durant chaque séance !

Or, Ernest veut justement tester une nouvelle approche sur le prochain nouveau patient qui se présentera à son cabinet en se montrant plus proche, se dévoilant davantage pour sortir de la relation thérapeutique traditionnelle et bien-sûr cela va tomber sur Carol, alias Carolyn…

Cela donne lieu à des séances hilarantes, où elle arrive en tenue hyper-sexy, veut s’asseoir à côté de lui, le quitte chaque fois après une étreinte plutôt chaude, lui fait croire qu’en dépit de son âge et de physique peu amène, bedonnant, elle est amoureuse de lui…

La manière dont Ernest réagit est bien étudiée, il tente de rester dans les clous qu’il s’est fixés, même si elle lui plaît bien alors que Carol éveille tout de même ses sens.

Irvin Yalom aborde très bien les différents sujets, tout ce qui peut se passer dans le cadre d’une analyse : le transfert et le contre transfert, la manipulation dans la psychanalyse, l’alliance thérapeutique, les supervisions indispensables pour ne rien projeter de soi sur l’analysé.

La relation entre Ernest et son superviseur, Marshal, sont loin d’être de tout repos, car Marshal jalouse secrètement de « jeune homme » qui a déjà écrit plusieurs livres alors que lui-même a des tas d’idées, de thèmes mais qui ne débouchent sur rien de concret. Le moins qu’on puisse dire c’est qu’il aurait encore largement besoin d’être supervisé !

Il évoque aussi la société de psychanalyse et ses travers, où tous les coups sont permis pour évincer un analyste qui a commis une faute déontologique, alors que celui-ci est proche de la retraite, en phase terminale de cancer, on aurait pu se contenter de le mettre sur la touche, sans l’exclure avec perte et fracas, uniquement pour prendre sa place.

On croise aussi tous ceux qui ont compté (et comptent encore) dans la psychanalyse : Freud, Jung, Ferenczi, Rank, Reich …

Irvin Yalom évoque aussi l’empathie et ses limites : peut-on toucher les patients ? mais aussi, que peut-on révéler de soi, de sa propre vie au patient, pour le faire avancer ou s’en tenir à la neutralité bienveillante.

Et enfin, le problème de l’argent, dans la thérapie, mais aussi dans sa pathologie avec les joueurs compulsifs.

J’ai adoré ce roman, tout comme j’avais adoré « Et Nietzsche a pleuré » mais c’est un domaine où je suis comme un poisson dans l’eau alors, je ne suis probablement pas impartiale !

J’ai déjà « Le problème Spinoza » en attente dans ma bibliothèque et bien-sûr « La méthode Schopenhauer » et « Le jardin d’Épicure » entre autres dans ma PAL.

 

Extraits :

 

Avez-vous jamais réfléchi au fait qu’il est plus facile d’établir un diagnostic la première fois que vous voyez un patient, mais que, plus vous le connaissez, plus ça devient difficile.

 

Mais Ernest n’était pas un patient. Du moins, pas tout à fait. Car la supervision se situait dans un « no man’s land » entre la thérapie et l’apprentissage. Parfois, le superviseur devait aller au-delà du cas étudié et explorer en profondeur les motivations et les conflits inconscients de l’étudiant. Néanmoins, en l’absence d’un contrat thérapeutique clairement défini, il y avait des limites que le superviseur ne devait pas franchir.

 

Où est-il écrit, rétorqua Marshal, que le patient analysé doit éternellement traiter son ancien psychanalyste avec une dévotion filiale ? Vous m’avez enseigné que le but du traitement et du travail sur le transfert est justement d’aider le patient à se détacher de ses parents pour développer sa propre autonomie et raffermir son intégrité.

 

Avec de nombreux patients, Ernest faisait intervenir le concept de regret dans la thérapie. Il leur demandait d’analyser les regrets que suscitait leur comportement passé et les exhortait à ne pas entretenir de nouveaux regrets dans l’avenir. Le but, disait-il était de vivre de telle sorte que dans cinq ans vous ne vous retourniez pas en regrettant amèrement les cinq dernières années qui se sont écoulées.

 

Voilà qu’il lui racontait maintenant un rêve à propos d’elle. Elle se dit alors qu’il y avait là peut-être une piste intéressante à explorer. Mais sans grande conviction : elle sentait bien qu’elle ne maitrisait plus du tout la situation. Pour un psy, Ernest était totalement imprévisible ; à chaque séance, il faisait, disait quelque chose qui la surprenait. Et à chaque séance, il lui montrait un aspect d’elle-même qu’elle n’avait jamais soupçonnée.

Ecoutez, Ernest, c’est très curieux, parce que j’ai également rêvé de vous cette nuit. Ce n’est pas ce que Jung appelait la synchronicité ?

Pas tout à fait. Par synchronicité, Jung entendait la coïncidence de deux phénomènes reliés entre eux, l’un se produisant dans le monde subjectif, et l’autre dans le monde physique, objectif…

 

Lu en janvier 2019