« Le premier jour du printemps » de Nancy Tucker

Je vous parle aujourd’hui d’un livre bouleversant que j’ai découvert grâce à Ceciloule Palmolico :

Résumé de l’éditeur :

« Alors donc, j’ai pensé, y avait que ça à faire, et ça suffisait pour que j’aie l’impression d’avoir tout le pouvoir du monde. Un matin, un instant, un petit garçon aux cheveux jaunes. En fait, c’était pas grand-chose. »

Peut-on pardonner l’impardonnable ?

Chrissie est une enfant solitaire qui grandit dans une banlieue anglaise sordide. Délaissée par un père absent et une mère démissionnaire qui fait tout pour ne plus avoir à s’occuper d’elle, son quotidien est violent et misérable. La seule chose qui donne à Chrissie l’impression d’être vivante, c’est son secret. Et rien que d’y penser, elle en a des papillons dans le ventre.

Le premier jour du printemps, elle a tué un petit garçon.

Quinze ans plus tard, Chrissie s’appelle Julia. Elle cache sa véritable identité et tente d’être une bonne mère pour Molly, sa fille de cinq ans, malgré ses nombreuses inquiétudes. Va-t-elle pouvoir subvenir aux besoins de sa fille ? Réussir à lui donner ce qu’elle n’a jamais reçu ? Quand, un soir, elle commence à recevoir de mystérieux appels, elle craint que son passé ne refasse surface. Et que sa plus grande peur, celle de se voir retirer Molly, ne soit sur le point de se réaliser.

Ce que j’en pense :

On fait la connaissance de Chrissie, dont l’enfance est tout sauf joyeuse : son père constamment absent, a tel point qu’elle pense chaque fois qu’il est mort, tandis que sa mère ne s’occupe pas d’elle. Elle a une énorme carence affective car non seulement sa mère ne lui manifeste aucun intérêt, constamment au fond de son lit ou sortie, elle ne pense même pas à lui faire à manger.

Chrissie crève de faim, dans tous les sens du terme, essayant de trouver quelques miettes dans le réfrigérateur ou les placards, s’invitant parfois chez les voisins ou à l’église s’il y a un buffet, sinon il ne lui reste plus qu’à jeûner ou aller chercher quelques bonbons chez la commerçante suspicieuse qui ne l’aime pas.

Elle se conduit parfois brutalement avec les copines d’école, verbalement ou physiquement prête à tout pour exister, être vue, ne plus être ignorée. Elle vit dans un quartier pauvre, mais il y a encore plus pauvre qu’elle. Un jour, le premier jour du printemps, alors qu’elle a huit ans elle va commettre l’irréparable : étrangler Steven, le petit frère de son amie, âgé de deux ans et laisser le corps dans une maison isolée.

On la retrouve des années plus tard : elle a une nouvelle identité, est devenue Julia et a une fille Molly. On a bien compris que la justice l’avait rattrapée, après une enquête compliquée, un passage par le Foyer de Haverleigh.

Nancy Tucker décortique avec minutie, détails, la manière dont la misère affective de cette petite fille, qui ne s’est jamais sentie aimée, ce qui peut la conduire à ce geste, certes odieux, mais en retraçant la souffrance de la petite fille qui ne se rend pas forcément compte de ce que représenta la mort, et surtout son côté inéluctable : comme son père est censé être mort pendant ses absences, elle pense que Steven va « revenir ».

Enfin bref, voilà comment je savais qu’être mort, c’était pas pour toujours. Pas définitif. Les gens disaient le contraire, soit ils mentaient, soit ils étaient bêtes, parce que moi, je connaissais deux personnes qui étaient vraiment revenues de chez les morts. Le premier c’était mon papa, le deuxième, c’était Jésus.

On comprend aussi l’évolution de Chrissie devenue Julia en état mère à son tour : comment être une bonne mère quand on n’a pas été aimée par la sienne, durant l’enfance : sa mère a même cherché à la faire adopter ! mais Chrissie était trop grande, et comme chacun sait, la plupart du temps, les parents adoptifs préfèrent des bébés, donc encore un rejet !

J’ai aimé la manière dont l’auteure a structuré son récit, la petite fille qui devient mère, et se sent illégitime, redoutant toujours que les services sociaux lui enlèvent Molly, car elle n’est pas à la hauteur. Notamment lorsque cette dernière fait une chute, et sa casse le poignet et que mystérieusement le téléphone se met à sonner de manière intempestive. Elle ne peut évoquer que le pire : être accusée de maltraitance.

Nancy Tucker, qui travaille en unité psychiatrique, connaît suffisamment son sujet pour que son roman soit crédible, étoffé et durant la lecture, on ne juge jamais Chrissie, on essaie de comprendre le pourquoi du comment, en espérant qu’elle va s’en sortir : elle n’avait que huit ans, au moment des faits, elle a payé sa dette même si ce n’est jamais assez pour la famille des victimes, car la perte d’un enfant dépasse tout ce qu’on peut imaginer, il n’y a d’ailleurs pas de terme pour désigner cet état : on parle d’orphelin quand ce sont les parents qui décèdent mais curieusement il n’y a aucun mot pour un parent dont l’enfant est décédé.

L’auteure, aborde aussi la capacité de résilience de l’individu : ce n’est pas parce qu’on a commis un acte grave, qu’on n’est pas capable d’évoluer, de devenir quelqu’un de respectable. L’enfermement dans un Foyer ne conduit pas forcément à un comportement encore plus violent, la prison n’est pas forcément l’école du crime. L’auteure nous livre cette phrase ô combien significative sur le Foyer avec majuscule ou minuscule :

« Haverleigh était certes un « Foyer », mais du genre qui prend une majuscule et que borde une haute clôture – un endroit réservé aux enfants trop méchants pour qu’on les laisse dans leur « foyer » avec une minuscule… »

Ce roman, le premier de l’auteure, est bien écrit, les phrases sont percutantes, incisives (comme les actes des protagonistes), précises et il va rester longtemps dans ma mémoire car c’est un uppercut et c’est assez difficile de traduire en mots, toutes les émotions qui m’ont envahie. Vous l’aurez certainement compris, je pourrais en parler pendant des heures. J’espère vous avoir donné envie de le lire malgré la dureté du vécu de cette petite fille car ce livre est particulièrement réussi.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et la plume de son auteure qu’on retrouvera bientôt j’espère.

#LePremierJourduprintemps #NetGalleyFrance

9/10

Autres avis : https://pamolico.wordpress.com/2022/03/16/le-premier-jour-du-printemps-nancy-tucker/

L’auteure :

Diplômée de l’université d’Oxford en psychologie expérimentale, Nancy Tucker travaille au sein d’une unité de soins psychiatriques au Royaume-Uni. Le Premier Jour du printemps est son premier roman. À la sortie de l’école, elle écrit son premier livre, The time in between (Icon, 2015) qui explore son expérience des troubles alimentaires et du rétablissement. Son deuxième livre, C’était quand les gens commençaient à s’inquiéter (Icon, 2018), traitait plus largement de la maladie mentale chez les jeunes femmes. 

Extraits :

Quand la gardienne est revenue pour nous ouvrir le portail, nous avions été rejointes par une armée de mères et de gamins, ce qui m’a rappelé pourquoi j’avais mis en place le plan anti-mères. Elles se regroupaient les unes contre les autres, parlaient à toute vitesse, éclataient de rires qui me vrillaient les oreilles. J’éprouvais toujours la même sensation en me retrouvant au milieu d’elles : celle d’être déguisée, et d’appartenir en réalité à une autre espèce…

Maintenant, les maisons des pauvres, on les détruisait l’une après l’autre, et les familles, elles avaient plus d’endroit pour vivre. Après qu’elles seraient toutes démolies, on allait construire de grands immeubles tout neufs, qui ressembleraient à des boîtes empilées les unes sur les autres, mais les familles pauvres, elles pourraient pas vivre dedans parce que ça coûterait trop cher.

Il y avait des années qu’ils voulaient me prendre Molly, mais ils n’avaient jamais trouvé de motif valable, sauf qu’à présent, ils en tenaient un. Un gros, bien anguleux et couvert de dessins au feutre.

Maman, elle en avait toujours autant marre de moi, mais elle a pas réessayé de me donner à adopter. En général, elle était pas là quand je rentrais de l’école ou après avoir joué dehors, ou alors elle était dans la chambre, avec la porte et la lumière fermées. On allait toujours à la messe tous les dimanches. Maman aimait bien Dieu, même si moi, elle ne m’aimait pas.

La naissance de Molly n’avait pas mis fin à ce besoin que j’éprouvais ; au contraire, j’avais encore plus besoin de ma mère. Pendant neuf mois, Molly avait été mon second cœur, mais quand la sage-femme me l’a arrachée, je n’ai pas songé à mon corps, soudain privé de son pendule. J’ai pensé : « il y a vingt ans j’étais Molly. Il y a vingt ans, maman, c’était moi » et je me suis sentie plus proche d’elle que jamais, même à l’époque où nous vivions dans la maison et respirions le même air.

Mon ventre se crispait en pensant à cette cage aux barrières si hautes, dans laquelle je me déplaçais sans baisser la tête, où je me tenais droite sans avoir à me faire toute petite, parce que la liberté, ce n’était pas la même chose que la sensation d’être libre.

J’aurais voulu lui dire combien la faim m’avait façonnée, fabriquée, parce qu’elle était immense et que j’étais si petite, qu’elle était toujours là, comme une présence constante, qui toujours me rongeait. Il aurait été extrême de conclure que j’avais tué parce que j’étais affamée, seulement cette faim était une forme de folie. Elle était la cause de tant de choses que j’avais faites à l’époque.

Parfois, je me demande si je l’ai jamais  réellement vue telle qu’elle est vraiment, parce que ce n’est pas son visage que je vois en regardant Molly. Je vois un visage auquel on a ôté la vie. Mais, il y a des moments où j’oublie, lorsqu’elle éclate de rire par exemple, alors je me surprends à prendre du plaisir, et puis je me rappelle que je ne peux pas. Parce que j’ai enlevé ça à d’autres gens, et ils n’ont pas pu profiter de leur enfant quand il riait, quand il souriait, tandis qu’il grandissait. Plus jamais.

Pendant des années, je m’étais accrochée à maman, parce que votre maman, c’est la personne qui est censée vous réconforter quand vous vous sentez vie, seulement la mienne n’avait jamais fait ça pour moi. Elle m’avait donné des miettes de chaleur, et maintenant que je l’avais revue je comprenais qu’elle n’était pas capable de faire plus – sauf que ça n’était pas suffisant. Jamais elle ne pourrait me donner assez.

Lu en avril 2022

« Les oiseaux chanteurs » de Christy Lefteri

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai découvert grâce à une opération « masse critique spéciale » organisée par Babelio : 

Quatrième de couverture :

Chypre, 2016. Petra Loizides est inquiète, la nourrice de sa fille s’est évaporée sans laisser de trace. Yiannis, le locataire qui occupe le premier étage de sa maison, est lui aussi bouleversé : se serait-elle enfuie suite à sa demande en mariage la veille ? Mais la jeune femme sri-lankaise a laissé derrière elle son passeport et la mèche de cheveux de sa propre fille restée au pays.

Petra signale sa disparition à la police, mais celle-ci ne réagit pas. Impuissant, Yiannis continue de son côté ses activités illégales : ancien banquier, ruiné par la crise de 2008, il vit du braconnage des oiseaux, prisonnier d’un réseau mafieux puissant et dangereux.

Ensemble Petra et Yannis vont enquêter auprès de nombreuses femmes invisibles comme Nisha et découvrir la facette sombre d’un pays gangréné par la corruption et les trafics en tous genres.

Ce que j’en pense :

Bienvenue à Chypre : un jour Petra commence s’inquiéter car Nisha, la nourrice de sa fille Aliki a semble-t-il disparu, alors que la veille elles étaient parties faire une balade en montagne. Nisha voulait que sa patronne l’autorise à sortir le soir pour quelque chose d’urgent mais Petra avait dit non, sans même lui demander de quoi il s’agissait !

Nisha occupe une chambre dans la maison, mais elle est vide. Dans l’appartement au-dessus vit Iannis, locataire de Petra qui, commence lui-aussi à s’inquiéter de la disparition de la jeune femme. Il l’a demandée en mariage la veille, alors a-t-elle seulement voulu fuir ou est-ce plus compliqué ?

Petra a perdu son mari d’un cancer alors qu’elle était enceinte d’Aliki, ce qui l’a plongée dans une dépression sévère. Plongée dans son deuil, elle a tenu le bébé, puis la fillette à distance, la confiant tout de suite à Nisha qui venait à peine d’arriver. Elle se rend compte qu’elle ne s’est jamais intéressée à la vie et aux drames vécus par la jeune femme. Au début, ce qui la gêne dans cette disparition, c’est uniquement personnel : comment gérer Aliki, faire la cuisine, tenir la maison alors qu’elle est accaparée par son travail d’opticienne.

Les raisons de Iannis sont différentes : il est amoureux et veut faire sa vie avec elle, il connaît tout d’elle. Seule ombre au tableau : il braconne, pose des filets japonais, piège à glu pour capturer les milliers d’oiseaux (protégés !) lors que leur migration et les revendre à des restaurateurs peu scrupuleux. Il est conscient que c’est mal agir, mais il s’agit du vrai réseau mafieux dont il est difficile de sortir.

La police ne moque éperdument de la disparition de la jeune femme, pour eux toutes ces domestiques n’ont pas d’existence légale, ce sont des parasites, des meubles pratiquement alors à quoi bon dépenser l’argent des contribuables à les rechercher quand l’une d’elles disparaît, elle est forcément partie, sans « reconnaissance » pour les bourgeois qui les ont accueillies !

On apprend beaucoup de choses sur le sort de ces femmes, qui triment 12 ou 15 heures par jour voire plus, certaines étant battues, violées parfois. Elles ont quitté leur pays d’origine à cause de la misère, où elles ont une famille à entretenir doivent rembourser l’agence qui les a fait venir et sont considérées comme des moins que rien.

L’auteure nous montre la prise de conscience de Petra : trop préoccupée d’elle-même, elle ne sait rien de l’histoire de Nisha, de la place qu’elle occupe dans le cœur de sa fille ou celle de Iannis (dont elle ne sait guère plus !)

J’ai eu du mal avec les descriptions de la chasse à la glu et je n’ai vraiment lu que la première, pour les autres scènes la concernant, j’ai lu en travers, car la nausée s’était installée. Ce sont des choses qui existent et il est important de le savoir, surtout quand ces procédés permettent avant tout la survie des braconniers. Et surtout, on connait la lente agonie de ces oiseaux…

C’est une belle histoire, racontée avec beaucoup de délicatesse, qui permet de découvrir la culture de Chypre, comme celle du Sri Lanka. L’intrigue monte en puissance, d’autres personnes entre en scène : « domestiques » amies de Nisha en particulier qui ont toutes une personnalité différente, attachante, ou des personnes qui les aident et qui contrairement à la police s’intéressent à leur disparition ou simplement leurs difficultés. Sans oublier Aliki, petite fille âgée de 9 ans seulement sur le charme de laquelle je suis tombée immédiatement.

La couverture est superbe !

Encore un roman qui ne se lâche pas, alors qu’on a envie de faire durer le plaisir en ralentissant la lecture pour faire durer le plaisir.

Un grand merci à Babelio et aux éditions du Seuil qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure dont j’avais noté déjà le précédent roman « L’apiculteur d’Alep » mais vu l’état de ma PAL, il est toujours à l’état de projet…

8/10

L’auteure :

Christy Lefteri est née à Londres de parents chypriotes. « L’apiculteur d’Alep », son deuxième roman, immense succès international, lui a été inspiré de son travail de bénévole dans un camp de migrants à Athènes. Avec « Les oiseaux chanteurs », situé à Chypre, elle abord, cette fois, le sujet du trafic humain et du braconnage, avec toujours beaucoup d’humanité.

Extraits :

Un jour, Nisha a disparu et elle s’est transformée en or. Elle s’est transformée en or dans les yeux de la créature qui se tenait devant moi. Elle s’est transformée en or dans le ciel matinal et le chœur des oiseaux. Plus tard, je l’ai reconnue dans la mélodie chatoyante de la domestique vietnamienne qui chantait chez Théo. Et puis dans les visages et les voix de toutes les femmes de ménage qui ont déferlé dans les rues, exigeant d’être vues et entendues.

Parfois, la terre nous parle. Elle nous transmet un message. Encore faut-il être capable de la regarder et de l’écouter avec notre âme d’enfant. Mon grand-père m’avait appris à déchiffrer son langage.

Toutes ces questions me ramenaient à Nisha. Je me rendais compte que je n’avais jamais pensé à elle en ces termes, que j’avais refusé de voir qu’elle était un être humain avec ses peines et ses espoirs. Je le savais, mais cela restait très théorique et très lointain. Je ne l’avais jamais ressenti dans mon cœur.

Elle venait d’une île ravagée par une guerre interminable, elle aussi, une île longtemps colonisée. L’île et ses habitants avaient souffert. De telles expériences ne s’effaçaient pas facilement, elles perduraient en silence. Pourquoi était-elle partie si loin de chez elle ? Pour sauver sa fille… Du quoi ? Petra

Je me sentais proche d’elle, dans ces moments-là. Il y avait cette histoire partagée, l’occupation britannique, quelque chose que nous comprenions tous les deux : les récits transmis d’une génération à l’autre, la culture et la terre volées, la lutte acharnée pour la liberté, l’identité.

Elle avait dix ans quand elle est morte. Elle est née avec le cœur brisé. C’est ce que disait ma mère : certains bébés naissent avec le cœur brisé, parce qu’ils ont éprouvé un grand chagrin dans une vie antérieure et qu’ils ne sont pas prêts à se réincarner.

Si c’était une Chypriote qui avait disparu, ils remueraient ciel et terre pour la retrouver. Ils ne se soucient pas de ces femmes. Pourquoi ? Parce qu’elles sont étrangères. Elles ne sont pas Chypriotes, elles ne sont pas citoyennes. Elles ne comptent pas.

Elles étaient censées être ici pour travailler et, même pendant leurs heures de repos, elles restaient notre propriété. C’était la règle tacite.

Lu en avril 2022

« Mort sur le Nil » : Agatha Christie

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’avait beaucoup plu à l’adolescence et que j’ai eu envie de relire dans cette nouvelle traduction :

Résumé de l’éditeur :

Quoi de plus reposant et tranquille qu’une croisière sur le Nil ? Sauf quand on retrouve à bord le corps de Linnet Ridgeway tuée d’une balle dans la tête. Linnet avait tout pour elle, jeunesse, beauté, richesse… tout jusqu’à ce qu’elle perde la vie ! 

 Parmi les passagers, tous sous le choc d’une telle découverte, se trouve Hercule Poirot, le célèbre détective belge. Et voilà que justement il se rappelle avoir entendu un homme dire au sujet de la victime : « Je poserai bien mon pistolet contre sa tempe et j’appuierai sur la gâchette ! »   Mais cette déclaration, si elle n’est pas anodine, ne fait pas forcément de vous le coupable idéal. 

Ce que j’en pense :

Hercule Poirot est en train de dîner dans un restaurant lorsque son attention est attirée par un jeune couple qui occupe une table voisine. Il constate d’emblée que, si ces deux-là sont amoureux, la jeune femme semble plus éprise que son compagnon qui comme il se le formule intérieurement, se contente de se laisser aimer. Il s’agit de Jacqueline de Bellefort et Simon Doyle.

Quelques mois plus tard alors qu’il effectue une croisière sur le Nil dont il rêvait depuis longtemps, il constate que Simon a épousé une riche héritière : Linnet Ridgeway, par ailleurs l’amie de Jacqueline qui lui avait demandé d’embaucher Simon. Tous deux ont choisi cette croisière comme voyage de noces…

Jacqueline, pleine de colère après cette trahison, s’est invitée à la croisière et empoisonne la vie du jeune couple, affirmant au passage à Hercule Poirot son envie de « tirer une balle dans la tête » de Linnet… Bien sûr celle-ci est retrouvée morte, mais Jacqueline a un alibi : elle a tiré sur Simon le blessant au genou après avoir abusé des cocktails au bar. On l’accompagne « en état de choc.

Linnet ne s’est fait que des ami(e)s, elle n’a que 18 ans lorsqu’elle se marie donc tous ceux qui « géraient sa fortune » n’apprécie guère, elle a racheté le manoir Wode Hall à un homme ruiné, elle est belle donc attise curiosité, jalousie… Tenues somptueuses, bijoux qui le sont tout autant…

Ce livre m’a beaucoup plu à l’adolescence et j’ai eu envie de le relire, dans cette nouvelle traduction. Je me rappelais parfaitement qui avait tué qui et comment, mais j’avais oublié les autres personnages, intrigues et morts brutales. Et bien, force est de reconnaître que le charme a parfaitement fonctionné en deuxième lecture.

La couverture est très belle, nettement plus tentante que ma vieille édition en jaune et noir. J’avais prévu de comparer les deux traductions mais je n’ai réussi à remettre la main sur le premier…

J’ai lu plusieurs romans de la Reine du polar, à l’époque, souvent lors de la préparation des examens, en alternance avec une aventure d’Astérix selon les époques et j’ai retrouvé avec plaisir le style d’Agatha Christie, la manière dont Hercule Poirot fait fonctionner ses petites cellules grises comme il se plaît à le dire, en prenant bien soin de multiplier les indices pour mieux égarer le lecteur.

Mon préféré reste quand même « Le crime de l’Orient Express » que j’ai relu en version BD il y a quelques temps et vu les adaptations au cinéma.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions J.C. Lattès qui m’ont permis de redécouvrir ce roman et ainsi retrouver la plume de son auteure.

#MortsurleNilNouvelletraductionrévisée #NetGalleyFrance

8/10

Extraits :

Nu-tête, vêtue d’une robe qui avait l’air tout simple – mais qui en avait l’air seulement – une fille était descendue de la voiture. Une fille aux cheveux d’or, au visage régulier, à la silhouette parfaite. Une fille qui ne semblait pas du genre à se laisser impressionner… Une fille comme on n’en voyait guère à Malton-under-Wode.

On dit parfois que l’homme a été obligé d’inventer le travail pour éviter de penser, et c’est bien vrai.

Il y avait de la sauvagerie dans ce plan d’eau qui s’étendait devant eux, dans ces escarpements de rochers dénudés qui semblaient l’enclore, dans ces vestiges de maisons englouties par la montée des eaux consécutives à l’endiguement du fleuve. Le paysage tout entier respirait la mélancolie et dégageait une manière de charme quasi maléfique…

Il y avait de la sauvagerie dans ce plan d’eau qui s’étendait devant eux, dans ces escarpements de rochers dénudés qui semblaient l’enclore, dans ces vestiges de maisons englouties par la montée des eaux consécutives à l’endiguement du fleuve. Le paysage tout entier respirait la mélancolie et dégageait une manière de charme quasi maléfique…

Lu en avril 2022

« Revenir à Berlin » de Jonathan Lichtenstein

Je vous parle aujourd’hui d’un livre percutant dont la  couverture m’a attirée tout autant que le résumé :

Résumé de l’éditeur :

1939. Hans, le père de Jonathan Lichtenstein, arrive en Grande-Bretagne après avoir échappé à l’Allemagne nazie grâce au dernier convoi du Kindertransport. Presque tous les membres de sa famille étant morts durant l’Holocauste, il reste en Angleterre, où il tourne le dos à sa culture juive allemande. Toute sa vie, Jonathan peine à comprendre ce père taiseux, au comportement erratique.

À l’aube de ses quatre-vingts ans, Hans accepte d’affronter les démons de son passé. Le père et le fils entreprennent alors le voyage inverse jusqu’à Berlin et abordent les questions trop longtemps laissées en suspens.

Entre road trip, souvenirs d’enfance et secrets de famille, Revenir à Berlin offre une leçon de mémoire tout en explorant ces traumatismes qui se transmettent de génération en génération. Une œuvre singulière, édifiante et poignante.

Ce que j’en pense :

Nous allons donc Hans Lichtenstein, qui a décidé de revenir, en compagnie de son fils Jonathan, sur les traces de ce qui fut son périple de Berlin jusqu’en Grande Bretagne en 1940, à bord du dernier Kindertransport, alors qu’il était âgé de douze ans, laissant derrière  lui une grande partie de sa famille, tel un voyage à l’envers.

Hans n’a jamais voulu évoquer son passé en famille, on sait quelques bribes : Ruth la mère de Hans a survécu à la guerre et vivait à Berlin-Est, donc ne pouvait pas franchir le mur. Les grands-parents maternels de Hans étaient décédés avant les deux ans de Jonathan. C’est à peu près tout.

Lorsque j’étais petit, mon père n’évoquait jamais ouvertement son enfance, ni ce qui avait trait à ses origines allemandes. C’était presque comme s’il n’avait pas été jeune. Il ne disait rien à propos de don père, de sa mère, de ses grands-parents, pas plus qu’il ne mentionnait des amis, les endroits où il avait joué ou habité, les écoles qu’il avait fréquentées…

Hans n’a vu Ruth que trois fois, une à Berlin et les deux autres lorsqu’elle est venue leur rendre visite (ce qui n’a laissé un bon souvenir à personne, étant donné son autoritarisme !)

Devant le silence obstiné de son père, Jonathan va sombrer dans l’apathie, le dégoût de vivre, l’anorexie… Face à ce père, médecin apprécié de tous, bouillonnant d’énergie, il se sent à peine de droit d’exister, comme un éternel enfant.

Hans a mis un point d’honneur à réussir sa vie familiale et professionnelle, ne laissant rien filtrer de son enfance dans l’Allemagne nazie, qui se manifeste dans sa haine des voitures allemandes, Volkswagen, Mercedes, qu’il dénigre constamment et pour cause, il s’achètera uniquement des Mini, dans lesquelles il conduira sa famille assez nombreuse (5 enfants) en prenant des risques insensés sur les routes terrorisant les siens.

Malgré cette relation dure et conflictuelle, le père ne tolérant aucun signe de faiblesse, il décide de l’accompagner dans ce voyage à l’envers : retour vers Berlin, en suivant les mêmes lieux que le train a utilisé : le ferry vers le Pays-Bas, le train, en visitant les sites témoins, le musée du peuple juif de Berlin, cimetière juif, la boutique que tenait son père et qui a été détruite lors de la Nuit de Cristal.

Certains souvenirs remontent, même ceux qui semblent les plus insignifiants, telles les pancartes sur le trajet les arrêts en cours de route, sur fond de pâtisseries et de café partagés avec son fils, dans les fameuses Konditorei. Il y a un pèlerinage sur le trajet du Kindertransport (dont il fit partie du dernier convoi) et un retour sur les plaisirs de son enfance. Force est de constater qu’il se souvient de beaucoup de choses alors qu’il n’était âgé que de 12 ans.

Même, si tout cela lui remue les tripes, au propre comme au figuré, il met un point d’honneur à rester stoïque alors que son fils fait des crises de panique, obligé de se coucher à plat-ventre sur le sol et embrasser la terre ou le béton, en apnée… ce voyage n’est pas de tout repos car Hans ne perd pas son habitude d’adresser sans cesse des reproches, des critiques à son fils. Ils vont se découvrir un peu plus, mais ce qui ne s’est pas constitué pendant l’enfance sur le plan affectif, peut-il se rattraper, rien n’est moins sûr.

Une scène difficile : quand Hans veut entrer dans l’immeuble où a habité son père, alors qu’une octogénaire lui dit que « on ne peut pas laisser entrer les gens comme vous » (sic)

J’ai beaucoup aimé ce récit, témoignage d’une histoire que je ne connaissais pas, ces Kindertransport qui ont permis à des enfants d’échapper au pire et d’avoir accès à une autre vie, même si ce qui a été détruit l’est pour toujours, et témoignage aussi d’une relation père-fils qui a eu du mal à se construire, avec tous les non-dits, le poids des disparus.

Jonathan Lichtenstein a une écriture sobre, pas de lace pour le pathos, mais pour la souffrance, oui par contre. Il choisit d’alterner le présent et le passé, les étapes du voyage et les évènements qui ont jalonné la vie de la famille que Hans s’est construite au Pays de Galles.

Je l’ai terminé il y a plus d’une semaine, mais j’ai pris le temps pour rédiger ma chronique, temps nécessaire pour « digérer » ce voyage initiatique, pour ne pas laisser l’émotion me submerger, car certains passages sont très forts. Pour un premier livre, c’est vraiment réussi, car l’auteur sait très bien raconter.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions JC Lattes qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur.

#ReveniràBerlin #NetGalleyFrance !

9/10

L’auteur :

Jonathan Lichtenstein est dramaturge et professeur d’art dramatique à l’université d’Essex en Angleterre.

Ses pièces ont été jouées en particulier à Londres, Édimbourg, New York, Berlin, Chicago, Sydney, Dresde, Cardiff.


« Revenir à Berlin » est son premier roman.

Extraits :

Les Kindertransport (transport d’enfants), est l’opération humanitaire grâce à laquelle des enfants non accompagnées furent acheminés en Grande-Bretagne entre 1938 et 1940. Environ dix mille jeunes réfugiés, juifs pour la plupart, partirent d’Allemagne, de Pologne, d’Autriche, des Pays-Bas et de Tchécoslovaquie. L’un d’eux accomplit ce voyage seul à l’âge de12 ans : Hans Lichtenstein.

Il avait refusé que ses enfants apprennent l’allemand à l’école, interdit les livres sur la seconde Guerre mondiale à la maison, ne prononçait jamais le mot Hitler, ne faisait pas d’allusions à la Shoah et nous incitait régulièrement à éviter les foules.

L’absence de ma grand-mère et le silence de mon père sur ces sujets eurent pour conséquence que, par la force des choses, notre famille a longtemps vécu dans un monde énigmatique, indéchiffrable, peuplé de silences et de deuils inexprimés.

J’ai mis des décennies à me faire une idée de ce qu’il avait vécu. Je m’y suis efforcé car je voulais mesurer l’impact que son enfance avait eu sur la mienne, savoir pourquoi j’avais une conduite d’échec, pourquoi je ne réussissais rien, pourquoi je ne voulais pas parler aux gens, pourquoi le monde me paraissait souvent haïssable…

L’énergie de mon père est si bouillonnante qu’une fois qu’il n’est plus là, je m’aperçois que j’étais en apnée, incapable d’aspirer suffisamment d’oxygène pour empêcher mon cerveau de partir en vrille comme il le fait toujours…

Mon père n’était pas disponible pour moi, je ne l’étais pas pour lui, et bien que cela ait pesé sur mes épaules dès mon plus jeune âge et que je me sois efforcé de remédier à nos mutismes respectifs, c’était ainsi…

Ses activités incessantes – courir, pédaler, nager, jardiner, travailler – sont des objectifs atteints, des actes accomplis. Toutes ses aventures confirment ce qu’il a perpétuellement besoin de se remémorer : qu’il est vivant… L’immobilité est inenvisageable.

J’ai absorbé une partie de son passé. Pourquoi, je l’ignore. C’est devenu le fantôme noir qui m’habite. Contre lequel je lutte mais qui s’accroche à moi. C’est la paroi de mon cœur.

Le silence que nous partageons est à la fois lourd et familier. Il me rappelle une fois de plus que je dois me tenir à distance de mon père. Ses reproches incessants empêchent toute intimité entre nous.

Quelque chose lui a été dérobé au cours de son voyage en train, qui ne reviendra pas. Ceux qui survivent à ce à quoi il a survécu, s’ils réchappent à la mort de leur vie antérieure, sont néanmoins contraints de la conserver en eux.

Par un acte de volonté suprême, mon père s’est reconstruit tout en gardant au fond lui son « extinction partielle ». Il est devenu son propre parent, s’est reconstitué et s’en est sorti. C’est pour cela qu’il ne regarde jamais en arrière, ne sollicite pas sa mémoire, ne revient pas sur son passé, ne nous régale pas de récits de son enfance, ne parle de rien qui ait un rapport avec l’Allemagne.

Lu en février 2022

« Bain de minuit à Buckingham » de S.J. Bennett

Je vous parle aujourd’hui d’un livre fort sympathique, véritable friandise dans ces moments de sinistrose que nous traversons ; il s’agit du deuxième tome de la série « Sa Majesté mène l’enquête » dont j’avais découvert le premier il y a quelques mois :

Résumé de l’éditeur :

Après un démarrage majestueux, le deuxième volume de la royale série de cosy mysteries « Sa majesté mène l’enquête ».

L’année 2016, marquée par le référendum sur le Brexit, s’annonce difficile pour Elizabeth II : l’un de ses tableaux préférés, mystérieusement disparu de sa collection privée des années plus tôt, réapparaît dans une exposition. La reine confie à Rozie, sa secrétaire particulière adjointe, la mission de le récupérer, de préférence avec des explications. Pour couronner le tout, l’ambiance au palais de Buckingham est gangrenée par une vague de lettre anonymes.

Lorsque l’une de ses femmes de chambre est retrouvée morte, exsangue, au bord de la piscine, c’en est trop pour la souveraine, qui décide d’intervenir. Tremblez corbeaux, meurtriers, voleurs et autres pourfendeurs de la royauté : Sa Majesté mène l’enquête !

Ce que j’en pense :

Sir Simon, secrétaire particulier de Sa Gracieuse Majesté a décidé de soigner son apparence en se rendant à la piscine pour faire quelques longueurs. Une surprise l’attend : il tombe sur le corps complètement exsangue d’une femme de chambre fort peu appréciée de ses collègues. Accident ? Meurtre ? « Shocking ! »  Sa Majesté doute…

Retour quelques mois en arrière : un tableau représentant le Brittania, le yacht de la Reine, au bord duquel elle a vécu tant de belles choses, tableau de piètre qualité en fait mais ô combien riche sur le plan émotionnel, figure dans une exposition où il n’aurait jamais dû être puisqu’il appartient au domaine privé.

Rozie, la secrétaire particulière adjointe se voit confier la mission d’enquêter sur cette mystérieuse disparition par la Reine, tout en appelant en renfort un inspecteur.

J’ai beaucoup aimé retrouver Sa Gracieuse Majesté, son époux Philip dont j’apprécie toujours autant l’humour pince sans rire, et les surnoms originaux dont il affuble son épouse ainsi que Rozie et son efficacité coutumière, sur fond de trafic d’objets, de lettres anonymes en tout genre, voire de racisme le tout sur fond de Brexit qui irrite au plus haut point le Prince, qui se « console » en ironisant sur les tailleurs de Teresa May et ses chaussures en léopard.

Il y a beaucoup de plaisir à observer la Reine mener l’enquête, sans se mettre en avant, se promenant dans le palais et les autres résidences, ses Corgis sur les talons, la suivre dans ses entretiens avec les Chefs-d’Etat étrangers et leurs exigences parfois risibles, sans jamais élever un sourcil, tandis que les élections américaines s’acheminent vers l’impensable…

J’aime bien la manière dont les membres de son personnel, notamment Sir Simon et Rozie, essaie de lui cacher les choses, en lui affirmant que tout est sous contrôle, petite phrase qu’elle déteste comme si elle avait besoin qu’on la traite comme une chose fragile.

L’enquête est plus lente que la précédente mais c’est un plaisir, et un dépaysement total, dans les jardins comme dans les immenses pièces qui se délabrent… un polar à part, friandise qui se consomme sans modération. J’attends le prochain tome avec impatience et plaisir, même si je sais que Philip ne sera plus là…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Presse de la Cité qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume et la pétillance de son auteure.

#BaindeminuitàBuckingham #NetGalleyFrance !

8/10

Extraits :

La reine se doutait que l’article du Daily Telegraph devait traiter du Brexit, d’où l’humeur de Philip, plus irritable que d’habitude. Adieu Cameron. Le parti en déroute. Tout ce travail de sagouin… à côté de ça, un malheureux tableau peint par un artiste médiocre bien avant l’entrée de la Grande Bretagne dans le marché commun ne semblait pas bien important.

Elle représentait une source de fascination, et elle était observée depuis si longtemps qu’elle avait l’habitude que ses observateurs soient eux-mêmes observés.

Comme temps passait vite. Ou pas. Parfois, on se demandait comment on allait tenir jusqu’à l’heure du thé. D’autres fois, en un clin d’œil, une décennie s’était écoulée.

Qu’allons-nous bien pouvoir faire avec une première ministre pour qui le comble de l’humour, c’est de porter des chaussures léopard ?

Parfois, c’était vraiment usant de constater que même des individus supposément sensés s’attendaient à ce qu’elle s’exprime comme une princesse médiévale dans sa tour d’ivoire. Surtout que les princesses médiévales devaient connaître le sujet aussi.

Le palais était tel un cygne sur un lac : glissant avec grâce en surface, moulinant comme un dératé en profondeur.

Les fondements mêmes de la démocratie semblaient affaiblis comme jamais depuis la guerre, c’est-à-dire avant la naissance de la plupart de ses sujets. Elle sentait que, à l’orée de quelque chose qu’ils ne comprenaient pas pleinement, tous s’accrochaient à leurs valeurs en priant pour qu’elles résistent.

Lu en février 2022

« Double aveugle » d’Edward St Aubyn

Je vous parle aujourd’hui d’un livre choisi sur NetGalley pour sa couverture autant que son résumé et un certain nombre de critiques sympathiques :

Résumé de l’éditeur :

Olivia, une jeune Londonienne, vient de rencontrer Francis. Elle se surprend à être séduite par ce naturaliste qui ne jure que par la vie à la campagne. Au même moment, elle s’apprête à publier son premier livre sur son domaine de recherche, l’épigénétique, et à accueillir sa meilleure amie Lucy qui rentre des États-Unis après une longue absence. Olivia est ravie de lui présenter Francis et de partager avec elle ses découvertes scientifiques.

Mais les retrouvailles ne se passent pas comme prévu, car Lucy doit faire face à un diagnostic terrible : elle souffre d’une tumeur au cerveau potentiellement fatale. Son patron Hunter, un milliardaire américain qui a investi dans les biotechnologies, va se révéler d’un grand secours dans cette situation, et les quatre trentenaires – dont la vie se déroule entre Londres, la campagne anglaise, Big Sur en Californie et le Cap d’Antibes – vont affronter ensemble cette épreuve autant que les autres questions existentielles qui les préoccupent. Leurs interrogations intimes de transmission et d’héritage familial croisent alors des travaux scientifiques plus larges ; chacun en sortira transformé.

St Aubyn joue en virtuose avec des sujets contemporains tels que l’écologie, les nouvelles technologies, la génétique et la psychanalyse. Son empathie pour ses protagonistes lui permet de nous toucher au cœur, et son art consommé de la narration nous fait vibrer au rythme d’un récit haut en couleurs, tour à tour drôle et dramatique.

Ce que j’en pense :

On fait la connaissance dans un premier temps d’Olivia, spécialiste en épigénétique qui vient de rencontrer Francis, qui s’est investi dans la nature et se livre à des expériences de ré ensauvagement. Il habite à la campagne et nos deux tourtereaux vont faire plus ample connaissance durant un week-end dans sa propriété.

L’amie d’Olivia, Lucy, arrive des USA, après une longue période d’absence, après avoir laissé son amoureux, pour changer de vie, de travail, et vient d’être embauchée par Hunter, milliardaire américain qui a investi dans les nouvelles technologies et fait main basse plus ou moins honnêtement sur toutes les start-ups qui foisonnent. Lors de l’entretien d’embauche, il tombe sous le charme de Lucy.

On se promène ainsi des USA en Grande Bretagne, de la Californie en passant par Antibes, pour suivre les pérégrinations des quatre personnages principaux, en traversant la génétique, la neuro-imagerie, la psychanalyse, l’écologie, la science versus la création divine du monde, monde qui est en train de voler en éclats, tant la planète souffre.

Chacun est au départ très égocentré, passionné par l’argent pour les uns, la science pour d’autres, mais très vite, les choses vont évoluer car on a diagnostiqué à Lucy une tumeur cérébrale, alors les priorités du début changent, donner un sens à la vie est peut-être plus important, tout cela sur fond de consommation de drogues pour rester constamment hyper-vigilant, hyperactif, hyper-réactif (en mode Leonardo di Caprio dans le loup de Wall Street).

On fait la connaissance des parents d’Olivia, parents adoptifs, comme on l’apprend dès le début du roman, ce qui donne une réflexion intéressante sur l’adoption, la quête de la mère biologique, des racines.

Edward St-Aubyn décrit très bien le côté fugace de l’existence, l’impermanence, et comment on croit tenir les rênes de son destin tandis que la maladie entre en scène et vient rebattre les cartes, tout comme le côté immatériel des start-ups face au désastre de la planète.

En parlant de planète, j’ai apprécié la motivation de Francis dans la mise en place du ré-ensauvagement et son épopée californienne dans le ranch de Hunter, nouvellement converti et l’engagement des voisins de ce dernier : un rancher qui veut bien se remettre en question et Hope, hippie sur le retour, plus ou moins nymphomane, pratiquant le yoga, ce qui donne des scènes drôles.

J’ai beaucoup aimé Martin, le père d’Olivia, psychiatre, s’est lancé dans la psychanalyse d’un patient schizophrène, ce qui laisse admiratif, et leurs échanges sont savoureux.

Si j’’avais peu apprécié un de ses romans précédents « Dunbar et ses filles » que j’avais totalement oublié d’ailleurs, j’avoue que celui-ci m’a plu et permis de passer un bon moment. L’intérêt d’Edward St-Aubyn pour la psychanalyse s’explique par son propre parcours qui a été particulièrement difficile.

Dernier plus : la couverture est très belle, avec ces papillons multicolores, qui évoquent le côté éphémère de l’existence tout comme l’effet du même nom, alias effet domino avec son corollaire, la loi de Murphy… Le titre fait référence aux études en double aveugle contre placébos avec comme argument : le placebo a ses propres effets secondaires comme si propres effets positifs…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver son auteur.

#Doubleaveugle #NetGalleyFrance !

8/10

L’auteur :

Edward St Aubyn (ou Saint-Aubyn) est un écrivain britannique. Descendant d’une famille de la noblesse anglaise, il a grandi à Londres et en France.

Durant son enfance, de 5 à 8 ans, Edward a été sexuellement abusé par son père avec la complicité de sa mère. Cela se passait dans un château en Provence, une maison de famille dans le Var. A 16 ans, il s’enfonce dans la drogue.

Hanté par sa jeunesse douloureuse et surtout par son père, il tente tant bien que mal de survivre à ses traumatismes en se réfugiant dans toutes formes de drogues. Dépendant de l’héroïne, il entame une psychothérapie à l’âge de 25 ans. Pour s’en sortir, il a romancé sa vie.

Extraits :

Il appartenait, comme Olivia, à une génération qui avait la sensation d’être née sur une planète irrévocablement endommagée par l’avidité et l’ignorance des hommes. La génération précédente avait certes été préoccupée par la menace de l’annihilation nucléaire, mais pour Francis, qui n’avait que cinq ans à la chute du mur de Berlin, il n’y avait clairement pas besoin d’une guerre pour dévaster la biosphère ; il suffisait tout simplement de continuer comme ça…

Une fois établi le séquençage du génome humain, il s’était avéré que celui-ci contenait vingt-trois mille gènes, à peu près autant qu’un oursin, mais beaucoup moins que les quarante mille gènes du riz.

Aux yeux d’une étrangère, il y a tellement de philanthropie en Amérique, et si peu de charité. La plupart des gens doivent se saigner aux quatre veines pour prouver qu’ils méritent la bonté la plus élémentaire, tandis qu’un tout petit groupe de personnes n’arrêtent pas de fanfaronner sur l’immense générosité dont ils font preuve – tant elle est fiscalement déductible…

De la même manière que le fameux droit de tout citoyen américain à la « poursuite du bonheur » était en réalité une garantie de malheur, puisqu’un individu ne peut poursuivre que ce qui lui manque, lui-même devait s’abandonner à la pure conscience, tel un homme allongé dans l’herbe, plutôt que la poursuivre comme qui se lèverait de l’herbe pour chercher un endroit pour s’allonger…

Quelle zone du cerveau s’illumine-t-elle lorsque le lecteur rencontre pour la première fois Mr Darcy et son odieuse fierté ? La critique littéraire peut-elle se permettre d’ignorer ce qui se passe dans le complexe amygdalien du lecteur quand Elizabeth Bennet rejette sa première demande en mariage ? C’est une vérité universellement reconnue : tout sujet désireux d’acquérir une réputation de sérieux doit nécessairement faire appel à la neuro-imagerie…

Sa (Hunter) peur de l’infarctus, de la psychose et des autres notes de bas-de-page dissuasives de son mode de vie gargantuesque semblait triviale comparée à l’effroi que lui inspirait l’idée de faire quoi que ce soit d’ordinaire.

C’était une profession (neurochirurgien) où semblaient fusionner compassion et brutalité, sans qu’il soit besoin de révéler lequel de ces deux élans dominait le praticien, tant qu’ils s’accompagnaient de précision…

N’y avait-il pas moyen de parvenir à un accord avec sa tumeur, qui leur aurait permis de poursuivre leur chemin à tous les deux, comme on trouve un arrangement avec un maître-chanteur ? La tumeur s’était arrangé un nid dans son cerveau sans rien lui demander, mais à présent, il était temps de négocier…

Lu en décembre 2021

« Ni vu, ni connu » de Jeffrey Archer

Petit intermède polar entre deux lectures fortes qui m’ont particulièrement marquée ces derniers jours avec le livre dont je vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Le nouveau roman de Jeffrey Archer, « conteur de la trempe d’Alexandre Dumas » selon le New York Times.

William Warwick a été promu et intègre la brigade des stupéfiants. Ses membres ont pour objectif prioritaire d’appréhender Assem Rashidi, le fameux baron de la drogue du sud de Londres, connu sous le nom de La Vipère.

Alors que l’enquête progresse, William va devoir faire face à des adversaires redoutables tout droit revenus de son passé. Son ennemi juré, Miles Faulkner, est toujours libre, mais une erreur de jugement de sa part pourrait bien le voir partir en prison. William et sa fiancée, Beth, s’occupent des préparatifs de leur mariage sans se douter qu’une mauvaise surprise les attend à l’autel.

William devra ruser pour traduire en justice Miles Faulkner et Assem Rashidi en élaborant un stratagème qu’aucun des deux hommes ne pourra prévoir, un piège caché à la vue de tous…

Ce que j’en pense :

William Warwick, qui vient d’être nommé brigadier à la brigade des stups, est en plein préparatif de son mariage avec Beth qui travaille dans le domaine de l’art. en même temps, son vieil ennemi, le baron de la drogue Miles Faulkner qu’il s’agit de prendre la main dans le sac.

Un ancien copain de collège, consommateur, avec lequel il a eu autrefois des démêlés, va être recruter comme « taupe » en échange d’une fuite au Brésil avec sa dulcinée. Devenu témoin protégé, il va devoir raconter comment fonctionne le trafiquant. Mais, est-il fiable ?

Un autre baron de la drogue, Assem Rashidi, alias la Vipère, fait également l’objet d’une surveillance, et William participe au plan mis en œuvre par l’équipe.

L’enquête policière est sympathique, sur fond de mariage, voyage de noces à Rome, pour William et Beth, et de divorce tonitruant (allez, j’ose, abracadabrantesque !) avec argent sale, tableaux de grands maîtres, notamment Vermeer pour Faulkner.

J’ai lu ce livre d’une traite car je voulais respirer entre deux romans forts de cette rentrée. J’ai aimé les relations entre les membres de la famille Warwick : Sir John, le père, avocat représentant la Couronne, sa fille qui doit prouver qu’elle est douée aussi, et William qui a choisi la police au grand dam de son père, après avoir entamé des études d’art.

J’ai aimé l’humour, « so british », mais l’histoire en elle-même n’est pas vraiment trépidante. C’était mon premier « contact » avec Jeffrey Archer et je suis restée sur ma faim. L’auteur nous propose un récit drôle et des réflexions sur le monde des dealers intéressantes mais, on les connaît, ce n’est pas mieux chez nous… il faut dire aussi qu’après avoir refermer « Berlin Requiem » c’était ce polar partait avec un sérieux handicap…

Lectures en cours, entre autres, : « S’adapter » « La carte postale » et « Enfant de salaud », ce qui explique le besoin d’humour…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et découvrir son auteur.

#Nivuniconnu #NetGalleyFrance

Sortie le 06/10/2021

6,5/10

L’auteur :

Né en Angleterre en 1940, sir Jeffrey Archer fait ses études à l’université d’Oxford avant de se tourner vers la politique. Il démissionne de la Chambre des communes en 1974 pour se consacrer à l’écriture. Il est aujourd’hui traduit dans une trentaine de langues et ses livres se sont écoulés à plus de 270 millions d’exemplaires.

Extraits :

Le trafic de drogue est désormais une industrie internationale, au même titre que le pétrole, la finance ou l’acier. Si certains des plus gros cartels devaient déclarer leurs revenus, non seulement ils se retrouveraient dans la liste des cent entreprises les plus cotées en bourses, mais surtout le ministère de finances pourrait récupérer des milliards en impôts.

Il (Michel Ange et le plafond de la chapelle Sixtine) y a travaillé sans relâche de 1508 à 1512, répondit William. Le pauvre homme a passé presque tout ce temps allongé sur le dos au somment d’un échafaudage grossièrement monté. Quand il a eu terminé, il était presque infirme. Et en plus, le pape Jules ne l’a pas payé dans les délais voulus.

La drogue tue sans distinction les jeunes et les plus vulnérables, pendant qu’un petit groupe d’individus sans pitié se remplit les poches, sans aucune considération pour la souffrance humaine qu’ils causent et gonflés de l’arrogance d’être au-dessus des lois.

Il n’aurait pas cru pouvoir encore être surpris après ce à quoi il venait d’assister mais la vue de tant d’argent, sûrement le résultat d’une seule journée, lui rappela pourquoi les criminels modernes ne se fatiguaient plus à dévalise les banques puisque leurs victimes leur remettaient volontairement leurs économies.

Lu en août 2021

« La chanson de nos souvenirs » d’Emma Cooper

En voyant ce titre sur NetGalley, je n’ai pas pu résister, le résumé était tentant et les symptômes décrits par l’auteure trop alléchants, la couverture plutôt jolie, et je n’ai pas été déçue du voyage, c’est le moins qu’on puisse dire en pareil cas :

Résumé de l’éditeur :

Melody King a une pathologie rare : elle chante et danse dès qu’elle est stressée. Que ce soit à la caisse du supermarché, lors des réunions parents-profs, chez le médecin, impossible de se contrôler. Elle s’y adonne aussi durant son sommeil, mais ses enfants n’osent pas le lui dire de peur de la faire culpabiliser. La famille a appris à se serrer les coudes depuis la disparition de leur père, Dev, onze ans auparavant. Mais lorsqu’ils tombent sur un avis de recherche d’une personne ressemblant étrangement à celui-ci, ils sont confrontés à une vérité qui va bouleverser leur vie. Car même si Melody n’y croit pas une seconde, elle ne peut se résoudre à briser l’espoir de sa fille et de son fils de retrouver leur père …


Traduit de l’anglais par Dominique Haas

Ce que j’en pense :

Melody, la bien-nommée, présente une maladie rare, elle se met à chanter dès que la situation devient stressante. Personne ne peut lui expliquer pourquoi, mais c’est handicap notoire. Il faut dire qu’elle n’a pas eu une vie très simple : son mari a disparu du jour au lendemain sans donner signe de vie et elle élève seule ses deux enfants : Rose et Flynn.

Tout ce petit monde semblait nager dans le bonheur jusqu’au jour où il y a eu cet accident de voiture. C’était Dev qui conduisait et Flynn a perdu un œil et été défiguré.

Un jour, Rose qui n’a jamais renoncé à chercher son père tombe sur un fait divers :  un homme hospitalisé à la suite d’une chute fait l’objet d’un avis de recherche et il a le même tatouage que Dev… Les recherches vont reprendre et leur vie prendre une autre direction.

 Emma Cooper nous entraîne dans ce roman vers de multiples réflexions : comment réagir quand une personne disparait sans laisser de traces : au début, comme Melody, on cherche à l’affut de la moindre trace, ma moindre information quitte à faire des kilomètres pour rien on va vérifier. Puis, vu que le couple fonctionnait bien, une seule conclusion s’impose : la personne est forcément décédée et il faut réapprendre à vivre.

Lorsqu’un nouvel évènement tend à prouver qu’elle est toujours en vie, vient le terrible soupçon : il s’agissait donc d’un abandon… Ce qui remet en cause tout ce qui avait été construit pour vivre avec le deuil.

Elle nous propose aussi une belle réflexion sur la mémoire, l’amnésie, neurologique, psychogène ? et en poussant un peu plus loin, les maladies neurologiques…

Les symptômes présentés par Melody sont-ils liés à l’accident dont elle a été victime ou psychogène à nouveau, entre parenthèse coup de chapeau à la médecine au Royaume Uni avec son retard à l’allumage, et le temps perdu pour Melody. On a vaguement trouvé que ses symptômes, se mettre à chanter en cas de stress important pourrait être un équivalent du syndrome de Gilles de la Tourette, les grossièretés étant remplacées par des chanson. Sous-entendu la belle phrase « c’est dans votre tête » quand on ne sait pas….

J’ai beaucoup aimé ce roman, le premier de l’auteure, où on rit, en imaginant Melody qui se met à chanter, avec tout son corps qui danse, dès que le stress commence à monter, la chanson étant toujours là à bon escient, dans le contexte, ce n’est pas n’importe quelle chanson qui remonte de ses souvenirs, dans les situations parfois incongrues, quand elle doit se rendre à l’école convoquée par le proviseur, ou quand elle va acheter des chaussures pour sa fille. Ce qui déclenche la honte des enfants.

On imagine aussi ce que peuvent ressentir les enfants quand le chant arrive pendant le sommeil, et qu’ils finissent par se relayer auprès d’elle pour pouvoir dormir chacun un peu pour affronter le collège le lendemain. Et elle ne se souvient de rien au réveil, c’est en voyant leur tête qu’elle se rend compte que la nuit a dû être folklorique et donc place à la culpabilité.

Emma Cooper nous offre une scène sublime : Melody s’essayant à la méditation de la pleine conscience : j’ai hurlé de rire…

Pour un premier roman, c’est vraiment une réussite. On ne sombre jamais dans le pathos, même lorsque le cancer fait irruption dans la famille, l’auteure axe plutôt le récit sur le ressenti de chacun… Certes on flirte parfois avec le feel-good mais étrangement, cela ne m’a pas dérangée alors que ce n’est pas un genre que j’affectionne particulièrement.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Fayard-Mazarine qui m’ont permis de découvrir ce premier roman et son auteure.

#Lachansondenossouvenirs #NetGalleyFrance

8-9/10

L’auteure :

Emma Cooper vit dans le Shropshire avec son mari et ses quatre enfants. Ancienne assistante éducative, elle rêve depuis son enfance de devenir écrivain. La Chanson de nos souvenirs est son premier roman.

Extraits :

Je ne propose que des extraits figurant à partir du 2e tiers de lecture, car un incident de liseuse m’a obligée à re-télécharger le livre donc une partie a disparu dans la nature…

L’amour vrai est simple. Il est là, dans les petits messages laissés sur des notes Post-it, dans la tasse de thé apportée au réveil. Il est dans les disputes dont on rit cinq minutes plus tard. Dans le bain qu’on fait couler à la fin d’une journée difficile ? L’amour vrai est désintéressé… à moins que… ?

Mais, maintenant ? Si Dev est vivant ? Si, en fait il nous avait quittés ? Peut-être que ce que nous vivions n’était pas le véritable amour, après tout.

Le sentiment de culpabilité marche main dans la main avec la maternité, on en a déjà parlé, mais ce sentiment-là, cette impuissance, ces reproches que je me fais, rageurs, c’est quelque chose de nouveau.

Je me concentre sur ma respiration, inspiration-expiration. Et merde, est-ce que je dois être en même temps consciente de la chaise sous mon derrière ? Je continue avec ma respiration en essayant également d’avoir conscience de la chaise et aussi de mon derrière qui commence à s’engourdir. J’ai le popotin engourdi, assis sur la chaise en bois qui est dure, je suis consciente de ma respiration, inspiration-expiration, et je me concentre sur mon ventre qui monte et qui descend. Oh zut ! est-ce que ‘ai bien mis le poulet au frigo ? On s’en fout ! reviens au moment présent, cul engourdi, portable chaud, inspirer à fond, expirer à fond. J’ai besoin de péter. Mais je suis consciente de mon estomac qui se dilate et se contracte, mais il faut que je serre les fesses, sinon…

La vie est merdique, on en fait ce qu’on peut. C’est comme ça que je m’étais débrouillé, ces onze dernières années. A toujours courir après une herbe plus verte, on peut finir par se rendre fou.

On dit que les gens nés sous le signe du cancer sont très « famille » et agressivement maternels, qu’ils protègent leur foyer. Et que pour y parvenir, ils sont souvent manipulateurs, vindicatifs et, comme le crabe, prompts à se retirer dans leur coquille et à s’y cacher.

Ça doit être merveilleux d’avoir la certitude que Dieu nous guidera d’un bout à l’autre de notre vie, de savoir que, même quand ça va mal, il y a une raison à cela et qu’il faut seulement la mettre au jour : en tirer la leçon, découvrir le pardon et continuer à avancer dans la vie, armé de cette foi aveugle.

Lutter contre le cancer est le plus grand combat qu’on puisse livrer dans la vie. Il dévore votre corps, vos pensées, mais le plus épuisant de tout, c’est l’espoir qu’il vous agite devant le nez. Cet espoir, il est là, à votre réveil ; il est là avec vous, quand vous êtes cramée par les rayons ; il est là en dépit de votre fatigue, quand le seul fait de lever les bras pour vous gratter vous exténue…

Lu en juillet 2021

« Pour tout te dire » de Gilly Macmillan

Voyage au pays du polar aujourd’hui avec le dernier livre de l’auteure dont j’ai bien aimé « La Nanny » :

Résumé de l’éditeur :

Pour tout te dire… tout le monde ment.

Le talent d’écrivaine de Lucy Harper lui a tout donné : la gloire, la fortune et des fans par millions. Il lui a aussi donné Dan, son mari jaloux dont la carrière d’écrivain est au point mort.

Un jour, Dan disparaît ; ce n’est pas la première fois qu’une personne disparaît dans la vie de Lucy. Trois décennies plus tôt, son petit frère Teddy s’est lui aussi volatilisé et n’a jamais été retrouvé. Lucy, seul témoin, n’a jamais dit la vérité sur cette soirée, au grand désarroi de ses parents. C’est à ce moment-là qu’elle a développé son talent de conteuse.

Mais aujourd’hui Lucy est une femme adulte qui ne peut plus se cacher derrière la fiction. Le monde entier la regarde, et sa vie est passée au peigne fin. Une vie faite d’histoires, certaines plus plausibles que d’autres. Aurait-elle pu blesser Teddy ? A-t-elle tué Dan ?

Lucy Harper devra enfin dire la vérité. Croix de bois, croix de fer, si elle ment, elle va en enfer.

Ce que j’en pense :

Lucy Harper, auteure de polars célèbre grâce à son inspectrice, Eliza Grey, vient d’achever son nouveau livre et l’envoie à son éditeur. Elle a décidé de supprimer Eliza pour écrire le livre qui lui tient à cœur.

Hélas, cela ne plaît pas à Max son éditeur ni, surtout, à son époux Dan, écrivain raté qui gère les finances du couple et vient d’acquérir une demeure sublime (à retaper) après avoir craqué pour une voiture de sport. Quand elle écrit, Lucy s’enferme dans son bureau, dans une petite maison de banlieue dans le cas présent pour trouver l’inspiration.

Dan lui a fait une surprise en achetant cette nouvelle demeure, sans lui en parler, mais elle est située tout près de la maison où Lucy a vécu enfant dans ce village où un drame s’est produit quand elle avait neuf ans. En effet, alors qu’elle l’avait emmené avec elle pour assister à la fête du solstice d’été, celui-ci a disparu et tous les soupçons se sont portés sur elle car elle n’a pas voulu dire la vérité. Elle l’avait laissé dans le bunker où elle aimait aller seule, et quand elle est revenue, il n’y avait plus personne.

Alors qu’elle commence à se poser des questions sur Dan, suspectant qu’il la trompe avec une femme qui habite maintenant juste à côté d’eux, voilà que celui-ci disparaît mystérieusement alors que l’on retrouve sa voiture incendiée.

Le suspense est bien entretenu, Dan est-il ou non un pervers narcissique ? Que cachait-il ? Pourquoi a-t-il acheté cette maison ? le tout surfant sur la vague des réseaux sociaux, des médias avides de sensations qui la traquent sans cesse.

Est-ce que Lucy est folle ? Elle « discute » sans arrêt avec Eliza depuis l’enfance, et on assiste parfois à des scènes troublantes, (dissociation? subterfuge?) … et elle en a fait l’héroïne de ses romans, un double d’elle-même…

Gilly Macmillan alterne l’époque actuelle et celle où Teddy a disparu, ce que j’aime, bien en général, mais je ne me suis pas attachée à Lucy, malgré sa tendance à masquer ses émotions pour ne pas donner prise aux autres personnes, notamment les policiers, sa personnalité est étrange, flirtant avec la maladie mentale. J’ai bien aimé Lucy, enfant, car elle a du caractère, reste dans sa position initiale « je ne sais pas ce qui est arrivé à Teddy », ne variant pas d’un iota malgré les ruses des policiers, les pressions diverses de l’entourage. L’adulte qu’elle est devenue est plus dérangeante.

Un polar où le suspense et la manipulation psychologique sont au rendez-vous, où l’auteure nous oriente sans cesse sur des nouvelles pistes, nous faisant suspecter tout le monde, donc une lecture sympathique mais qui m’a laissée sur ma faim. J’ai davantage apprécié son précédent roman, « La Nanny ».

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteure.

#Pourtouttedire #NetGalleyFrance

7/10

Extraits :

Mon programme d’un livre par an me faisait parfois perdre la notion du temps, dont la dimension linéaire devenait pareille à un jeu de cartes susceptible d’être rebattu. Créer de la fiction ne me laissait pas d’espace mental pour mettre mes souvenirs en ordre. Je les voyais comme de hautes herbes que le vent pouvait coucher d’un côté ou de l’autre.

Ce n’était pas la première fois que je pleurais à la fin d’un livre. Chacun, à sa manière, m’avait vidée.

Je me demande aujourd’hui comment il est possible que je n’aie rien vu venir. Moi qui étais capable en un clin d’œil d’imaginer le mal à l’état pur et de le transcrire sur la page de façon à glacer mes lecteurs, comment ai-je pu glisser si facilement dans un sommeil bienheureux, les muscles des joues douloureux à force d’avoir souri ? C’est un peu embarrassant. Après tout, il ne faut pas être un génie pour savoir que toutes les surprises ne sont pas bonnes. Surtout quand on dissimule soi-même un secret.

Lu en juin 2021

« Hamnet » de Maggie O’Farrell

Grande fan (le mot est mal choisi car ça fait groupie, un peu déjantée sur les bords !) de l’auteure, quand j’ai vu ce titre sur NetGalley, je me suis précipitée sur ce livre dès que je l’ai repéré :

Résumé de l’éditeur :

Un jour d’été 1596, dans la campagne anglaise, une petite fille tombe gravement malade. Son frère jumeau, Hamnet, part chercher de l’aide car aucun de leurs parents n’est à la maison…

Agnes, leur mère, n’est pourtant pas loin, en train de cueillir des herbes médicinales dans les champs alentour ; leur père est à Londres pour son travail ; tous deux inconscients de cette maladie, de cette ombre qui plane sur leur famille et menace de tout engloutir.

Porté par une écriture d’une beauté inouïe, ce nouveau roman de Maggie O’Farrell est la bouleversante histoire d’un frère et d’une sœur unis par un lien indéfectible, celle d’un couple atypique marqué par un deuil impossible. C’est aussi l’histoire d’une maladie « pestilentielle » qui se diffuse sur tout le continent. Mais c’est avant tout une magnifique histoire d’amour et le tendre portrait d’un petit garçon oublié par l’Histoire, qui inspira pourtant à son père, William Shakespeare, sa pièce la plus célèbre.

Ce que j’en pense :

L’histoire que nous raconte Maggie O’Farrell nous propulse au XVIe siècle dans la petite ville de Stratford. Une petite fille Judith est très malade, elle a beaucoup de fièvre, et son frère jumeau Hamnet, très inquiet, parcourt la ville à la recherche de sa mère partie cueillir des plantes pour faire les décoctions avec lesquelles elle soigne les gens du village.

Il n’arrive pas à la trouver, et tous les autres membres de la famille ont mystérieusement disparus, eux-aussi, quant à leur père, il est à Londres. Il finit par aller frapper à la porte du médecin, car la fièvre pestilentielle s’installe avec son cortège de souffrance et de morts.

Agnes, alias Anne Hattaway a épousé William quelques années auparavant, ils sont tombés amoureux, au grand dam du père, John, car ils viennent de milieux différents.

John, le père de William est gantier, il a été un notable de la ville de Stratford mais il a été exclu de la guilde pour des manquements divers, notamment un trafic de laine. Il est très autoritaire, aurait voulu que ce fils aîné prenne sa succession alors que ce dernier ne s’intéresse qu’aux livres, au théâtre.

Le récit alterne l’époque de la rencontre entre Agnes, dont la mère est morte, et dont le père, assez inconsolable, s’est remarié et William, les difficultés qu’ils rencontrent, la souffrance car la belle-mère d’Agnes est maltraitante, et un peu jalouse de la beauté de la jeune femme qui ne peut compter que sur son frère. Du côté de William, on est davantage dans la maltraitance psychologique.

Ils vont avoir trois enfants et sont obligés de vivre dans la même maison que John, même si les appartements sont séparés et Agnes n’est pas la bienvenue. Elle est jolie, un peu spéciale avec ses décoctions, les heures passées à chercher des plantes, racines, un peu « sorcière » sur les bords, ce qui leur déplaît. Elle sent les choses, selon les vibrations des personnes qui viennent la voir.

Maggie O’Farrell est partie du fait que l’enfant de William Shakespeare s’appelait Hamnet, décédé alors qu’il était encore enfant, et lui a donné vie à sa manière dans ce superbe roman ; elle a fait beaucoup de recherches pour construire son récit, sans anachronisme, se basant sur la vie des gens à l’époque.

Sa description de la peste, la manière dont elle s’est répandue, à partir de puces contaminées sur la tête d’un petit singe et la transmission par contact, piqures etc. bien-sûr, on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec la pandémie actuelle et les ravages qu’elle entraîne.

J’ai terminé ce roman il y a quelques jours déjà, et j’avais envie de rester sous le charme, dans l’atmosphère de l’époque, dans le destin tragique de l’enfant tel que l’a imaginé Maggie O’Farrell, dans la difficulté de faire son deuil, de manière différente selon le père et la mère d’Hamnet, l’une sombrant dans l’émotion, la dépression, l’autre essayant de transcender en écrivant une pièce de théâtre. Comment exprimer des sentiments dans une famille aussi rigide que celle de William ? il ne peut rester sur place à Stratford s’il veut rester en vie…

L’écriture est magnifique, les personnages, comme les lieux sont admirablement décrits, on a des images plein les yeux et l’auteure a bâti l’histoire sur Agnes, c’est la femme, son statut à l’époque, qui est l’héroïne, William est bien pâlot à côté d’elle, en artiste méprisé par son père, qui n’arrive à exister que loin de lui, comme s’il fonctionnait de manière quasi schizophrène.

Les relations intrafamiliales sont bien étudiées, tant du côté de William que du côté d’Agnes et le petit Hamnet (autre orthographe d’Hamlet) est très attachant, très mature.

« Hamnet et Hamlet sont en fait le même prénom, parfaitement interchangeables dans les registres de Stratford de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle. »

J’ai eu un immense coup de cœur pour « L’étrange disparition d’Esme Lennox » de Maggie O’Farrell, il y a quelques années, et depuis je lis tous ses livres au dur et à mesure de leur sortie en France, il ne me reste plus que les plus anciens à découvrir. Je n’ai jamais été déçue, même avec son recueil de nouvelles « I’am, I’am, I’am » le dernier en date, alors que j’ai plus de mal avec les nouvelles (surtout à rédiger des chroniques en fait plus que la lecture elle-même).

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver les talents de conteur de Maggie O’Farrell que j’aime tant et en plus, j’ai une énorme envie de me replonger dans l’œuvre de Shakespeare, ce qui ne m’est pas arrivé depuis un long moment, faute de temps et de PAL démentielle.

Vous l’avez compris, si l’auteure vous plaît, foncez, vous ne serez pas déçus…

#MaggieOFarrell #NetGalleyFrance

L’auteure :

Née en 1972 en Irlande du Nord, Maggie O’Farrell a grandi au pays de Galles et en Écosse. À la suite du succès de son premier roman, Quand tu es parti (2000, rééd. 2017), elle a abandonné sa carrière de journaliste littéraire pour se consacrer à l’écriture.

Après La Maîtresse de mon amant (2003 ; 10/18, 2005), La Distance entre nous (2005 ; 10/18, 2008), L’Étrange Disparition d’Esme Lennox(2008 ; 10/18, 2009), Cette main qui a pris la mienne (2011 ; 10/18, 2013), lauréat du prestigieux Costa Book Award 2010, En cas de forte chaleur(2014 ; 10/18, 2015), Assez de bleu dans le ciel (2017 ; 10/18, 2018) et I am, I am, I am (2019 ; 10/18, 2020), Belfond publie son huitième livre.

Extraits :

Les affaires, cependant, restent bonnes, car les gens auront toujours besoin de gants. Peu importe que ces hommes soient au courant de son trafic de laine, des rappels à l’ordre à cause de ses absences à l’église, des contraventions pour avoir jeter ses ordures en pleine rue. John n’a que faire de leur jugement, de leurs amendes, de leurs avertissements, de leurs messes basses sur la ruine de sa famille, de son exclusion des rassemblements. Sa maison est la plus belle de la ville – il y aura toujours cela…

Chaque arbre répond aux caprices du ciel à un tempo différent de son voisin, ploie, frémit, projette ses branches, comme par nécessité de fuir l’air, de fuir le sol même que le nourrit.

Ceux qui, par obligation, devaient traverser la forêt s’arrêtaient d’abord pour prier ; il existait un autel, une croix pour qui voulait s’en remettre aux mains de dieu avant d’y pénétrer, espérant être entendu, veillé, détourné du chemin où pourraient se trouver les habitants, esprits de la forêt ou créatures de la canopée…

En grandissant, elle est fascinée par les mains des gens, elle se sent attirée par elles, à toujours vouloir les toucher, les prendre dans les siennes. Ce muscle, entre le pouce et l’index, est une chose irrésistible pour elle. Il possède la particularité de pouvoir s’ouvrir et se fermer comme le bec d’un oiseau, de renfermer la force de la main toute entière, toute la puissance des doigts qui se serrent.

Son contact révèle les aptitudes, l’ampleur et l’essence des gens. Ce point contient tout ce qu’ils retiennent, renferment en eux, tout ce à quoi ils rêvent. Il suffit de pincer ce muscle pour connaître tout ce que l’on veut de quelqu’un, s’aperçoit-elle.

Elle songe à ce que l’on jette d’un animal, à ce qu’on lui vole pour en faire une bonne matière première : son cœur, ses os, son âme, son esprit, son sang, ses entrailles. Un gantier ne veut que la peau, la surface, la couche extérieure. Toute autre chose n’est que surplus, encombrement, futilité. Elle songe à la cruauté que recèle un objet pourtant aussi beau et parfait qu’un gant…

Il est maintenant clair pour Agnes, alors qu’ils entrent dans leur cuisine, alors qu’elle tisonne le feu et jette une bûche dans l’âtre, que son mari est double. Il y a d’un côté l’homme de leur maison et de l’autre, celui de la maison de ses parents. Il n’y a qu’entre leurs murs qu’il est celui qu’elle connaît et reconnait, celui qu’elle a épousé.

Il n’y a que là-bas qu’il peut échapper au bruit, à la vie, aux gens qui l’entourent ; il n’y a que là-bas qu’il peut oublier le monde, se dissoudre, n’être plus qu’une main tenant une plume trempée dans l’encre, et regarder les mots se déverser de sa pointe. Et c’est alors que les mots viennent, les uns après les autres, qu’il parvient à s’absenter de lui-même, à se réfugier dans une paix si prenante, si apaisante, si intime, si joyeuse que plus rien d’autre n’existe.

Mais la magnitude, la profondeur du chagrin de sa femme exerce su lui une attraction invincible, pareille à un violent courant duquel il ne doit pas s’approcher car il l’aspirerait, le plongerait sous l’eau. Se tenir à distance est le seul moyen de survivre. S’il s’enfonçait sous la surface, il les entraînerait avec lui. S’il demeure au centre de cette vie, à Londres, rien ne pourra l’atteindre.

Lu en mai juin 2021