Publié dans 19e siècle, Challenge 19e siècle, Littérature anglaise

« Voyage avec un âne dans les Cévennes » de Robert Louis Stevenson

Je vous parle aujourd’hui d’un de mes livres appartenant à ce que j’appelle les « lectures salle d’attente » où je passe parfois des heures… dans ces cas-là, ma liseuse m’accompagne et c’est ainsi que j’ai pu découvrir celui-ci:

 voyage avec un ane dans les Cevennes de Robert Louis Stevenson.

 

Résumé de l’éditeur

À l’automne 1878, le jeune écrivain part avec une ânesse, Modestine, pendant douze jours et traverse les Cévennes depuis Monastier jusqu’à St Jean du Gard. Il nous décrit agréablement cette région de montagnes, et nous relate en même temps l’histoire de ces contrées, en particulier la révolte des Camisards. De nos jours, un sentier de grande randonnée a été créé sur ces traces : le GR70.

 

Ce que j’en pense

Dans ce récit, l’auteur nous emmène sur les sentiers, traversant les Cévennes en compagnie de sons ânesse, Modestine. Il s’agit de notes qu’il a prises consciencieusement chaque jour tout au long de son périple.

Après les préparatifs du départ, les bagages qui s’amoncèlent, il faut bien trouver un porteur et après avoir hésité entre les avantages et les inconvénients du cheval, de l’âne, il opte pour Modestine, une ânesse avec laquelle le courant ne passe guère ; après avoir chargé le bât, il faut apprendre comment la faire avancer !

« Je vous prie de le croire, le gourdin ne demeurait point inactif. J’estime que chaque pas convenable que faisait Modestine doit m’avoir coûté au moins deux coups bien appliqués. On n’entendait d’autre bruit dans les alentours que celui de ma bastonnade infatigable. »

J’ai bien aimé toute cette partie (le premier tiers du livre), où Robert Louis Stevenson nous raconte ses démêlés avec Modestine, sa manière de l’apprivoiser, si l’on peut dire, passant du gourdin à l’aiguillon ; cependant on sent peut de complicité entre lui et l’animal. C’est une association en quelque sorte !

« Elle était assez gentille à voir, mais aussi avait-elle donné preuve d’une foncière stupidité, rachetée, à dire vrai, par sa patience, mais aggravée par des accès de légèreté sentimentale déplacés et navrants. »

J’ai eu du plaisir à traverser les Cévennes, avec lui, sous la pluie, dans les sous-bois, à la rencontre de certains lieux : le Cheylard, le Gévaudan et sa fameuse bête, la Lozère, le Tarn…

Par contre, j’ai moins apprécié ses considérations sur les religions, ses jugements parfois à l’emporte-pièces, comme s’il se considérait comme un être à part, lui l’Écossais en terre de France.

Cependant, on le voit changer peu à peu au fil des rencontres, apprécié la beauté des paysages, la nature, le silence.

C’est le premier écrit de Robert Louis Stevenson avec un style particulier qui m’a plu et qui laisse entrevoir son œuvre future. Bien-sûr, j’ai pensé au livre de Sylvain Tesson: « Sur les chemins noirs » que je lisais en même temps et que j’ai préféré…

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Robert Louis Stevensonvoyage avec un ane dans les Cevennes de stevenson

 

Extraits

Chacun avait à cœur d’être aimable et utile pour un étranger. Cela n’était pas dû simplement à l’hospitalité naturelle des montagnards, ni même à l’étonnement qu’on y avait de voir vivre de son plein gré au Monastier un homme qui aurait pu tout aussi bien habiter en n’importe quel autre endroit du vaste monde ; cela tenait pour une grande part, à mon projet d’excursionner vers le Sud, à travers les Cévennes. Un touriste de mon genre était jusqu’alors chose inouïe dans cette région. On m’y considérait avec une piété dédaigneuse comme un individu qui aurait décidé un voyage dans la lune. Toutefois, non sans un intérêt déférent comme envers quelqu’un en partance vers le Pôle inclément. 

 

Il n’y a qu’un voyageur, qui surgit là comme un évadé d’une autre planète, à pouvoir goûter exactement la paix et la beauté de la grande fête ascétique. La vue de la contrée au repos lui fait du bien à l’âme. Il y a quelque chose de meilleur que la musique dans le vaste silence insolite, et qui dispose à d’agréables pensées comme le bruit d’une mince rivière ou la chaleur du clair soleil.

 

Béni soit l’homme qui inventa les aiguillons ! Béni soit l’aubergiste du Bouchet-Saint-Nicolas qui m’en montra le maniement ! Cette simple gaule, pointue d’un huitième de pouce, était en vérité un sceptre, lorsqu’il me la remit entre les mains. À partir de ce moment-là, Modestine devint mon esclave. Une piqûre et elle passait outre aux seuils d’étable les plus engageants. Une piqûre et elle partait d’un joli petit trottinement qui dévorait les kilomètres.

 

Quant à moi, je voyage non pour aller quelque part, mais pour marcher. Je voyage pour le plaisir de voyager. L’important est de bouger, d’éprouver de plus près les nécessités et les embarras de la vie, de quitter le lit douillet de la civilisation, de sentir sous mes pieds le granit terrestre et les silex épars avec leurs coupants. Hélas ! tandis que nous avançons dans l’existence et sommes plus préoccupés de nos petits égoïsmes, même un jour de congé est une chose qui requiert de la peine. Toutefois, un ballot à maintenir sur un bât contre un coup de vent venu du nord glacial n’est point une activité de qualité, mais elle n’en contribue pas moins à occuper et à former le caractère. Et lorsque le présent montre tant d’exigences, qui peut se soucier du futur ?

 

Il n’y avait point apparence de la main de l’homme dans le paysage entier et, en vérité, pas trace de son passage, sauf là où une génération après une génération, avait cheminé dans d’étroits sentiers tortueux pénétrant sous les bouleaux et en sortant, en haut et en bas des versants qu’ils sillonnaient.

 

La nuit est un temps de mortelle monotonie sous un toit ; en plein air, par contre, elle s’écoule, légère parmi les astres et la rosée et les parfums. Les heures y sont marquées par les changements sur le visage de la nature. Ce qui ressemble à une mort momentanée aux gens qu’étouffent murs et rideaux n’est qu’un sommeil sans pesanteur et vivant pour qui dort en plein champ. La nuit entière il peut entendre la nature respirer à souffles profonds et libres.

https://www.ebooksgratuits.com/

 

Lu entre octobre et décembre  2017

 

 

 

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Publié dans 19e siècle, Challenge 19e siècle, Littérature française

« Le Portrait de Dorian Gray » : Oscar Wilde

Le roman dont je parle aujourd’hui figure en bonne place dans ma bibliothèque, étiqueté : les trésors que je garde pour plus tard, car chef-d’œuvre risquant de reléguer les livres actuels très loin. Mais, à force de remettre, on risque de passe l’arme à gauche avant de les avoir lus et il est temps de revoir les priorités…

 Le portrait de Dorian Gray de Oscar Wilde

 

Résumé de l’éditeur:

Le Portrait de Dorian Gray a été rédigé en 1890, puis complété en 1891. Ce roman fantastique est à la fois un manifeste esthétique et un récit moral. Bien qu’Oscar Wilde y développe l’idée d’un art dégagé de toute éthique, le jeune Dorian Gray va faire face à sa conscience morale à travers son portrait qui porte à sa place les traces de sa perversité et la décadence que le temps inflige aux esprits les plus purs.

Ce que j’en pense

Ce roman est un chef-d’œuvre ! tout part d’un portrait du héros, Dorian Gray, exécuté par le peintre Basil Hallward. Ce portrait est magnifique et subjugue ceux qui le regarde, Dorian lui-même et Lord Henry leur ami commun.

Il a été exécuté avec brio car Basil voit Dorian via les yeux de l’admiration, la fascination et même l’amour. Tout n’y est que recherche et harmonie des couleurs, de l’attitude. En voyant ce portrait Dorian émet un souhait : garder l’éternelle jeunesse et que le tableau subisse les outrages du temps.

Les liens réunissant ces trois personnages sont particuliers : Lord Henry sert de mauvais génie, instillant avec perversité sa vision cynique de la société, des femmes en particulier, transformant un jeune timide en homme narcissique, imbu de lui-même, ne reculant devant rien pour assurer son emprise et sa propre réussite sociale.

Basil le peintre est un personnage pur, passionné par son art, et amoureux de Dorian, ce qui explique la beauté du portrait qu’il a réalisé. Amoureux de l’amour ou amoureux du vrai Dorian ?

« Tout portrait qu’on peint avec âme est un portrait, non du modèle, mais de l’artiste. Le modèle n’est qu’un hasard et qu’un prétexte. Ce n’est pas lui qui se trouve révélé par le peintre ; c’est le peintre qui se révèle lui-même sur la toile qu’il colorie. » P 13

Oscar Wilde en fait d’ailleurs un personnage à part entière car il emploie toujours la majuscule, pour le désigner, parlant  du « Portrait » qu’il oppose au héros, comme on oppose le bien le mal, le beau et le laid…

Dans ce roman, Oscar Wilde n’est pas tendre envers les femmes, c’est le moins qu’on puisse dire, elles ont des rôles vraiment accessoires, même pas secondaires, que ce soit dans la vie de Dorian que dans celle de Lord Henry. Quant à la notion de fidélité, il se déchaîne en affirmant par exemple:

« Ceux qui sont fidèles ne connaissent de l’amour que sa trivialité ; ce sont les infidèles qui en connaissent les tragédies. P 21 »

Le rythme subjugue le lecteur, les idées fusent comme des bulles de champagne et Oscar Wilde joue avec elles, et nous entraîne, même si certaines peuvent nous déranger, tant il flirte avec l’excès, le désir de choquer, en maniant comme personne le paradoxe. (Notamment certaines affirmations concernant la société ou les femmes ou tentant de justifier le comportement de Dorian ne peuvent que le hérisser.)

L’écriture est belle, peaufinée, chatoyante comme les couleurs du tableau et on sent l’admiration de l’auteur pour la peinture, (il admirait beaucoup Gustave Moreau).

Ce roman d’une grande sensualité, sera hué par la critique, car considéré comme un éloge de l’homosexualité, de la débauche.

L’idée de faire vieillir mais aussi faire apparaître la cruauté sur les traits du beau visage, à chaque « mauvaise action » de Dorian est vraiment une idée de génie, car on va voir jusqu’où celui-ci est capable d’aller pour que personne ne voit le tableau se métamorphoser.

Cette idée m’a fait penser bien-sûr à « la peau de chagrin » de Balzac que j’ai adoré et que Oscar Wilde admirait :« la mort de Lucien de Rubempré a été le drame de ma vie » disait-il.

Énorme coup de cœur:

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Challenge XIXe siècle

 

Extraits

Car, s’il est au monde rien de plus fâcheux que d’être quelqu’un dont on parle, c’est assurément d’être quelqu’un dont on ne parle pas. P 10

 

Si triste que soit cette pensée, il est hors de doute que le Génie dure plus longtemps que la Beauté. C’est du reste l’explication de notre effort à tous vers la haute culture. P 20

 

Rien, si ce n’est les sens, ne peut guérir l’âme, de même que rien, si ce n’est l’âme ne peut guérir les sens. P 30

 

La seule différence entre un simple caprice et une passion éternelle, c’est que le caprice dure un peu plus longtemps. P 33

 

Le costume du XIXe siècle est odieux. Il est trop sombre, trop attristant. Le péché est, du reste, la seule note de couleur vive qui subsiste dans la vie moderne. P 38

 

La « grande passion » est le privilège de ceux qui n’ont rien à faire. C’est dans un pays l’unique raison d’être des classes désœuvrées. P 60

 

Les enfants commencent par aimer leurs parents ; devenus grands, ils les jugent ; quelquefois, ils leur pardonnent. P 79

 

Dans l’amour que lui portait l’artiste – car c’était bien de l’amour – rien qui ne fut noble et intellectuel. Ce n’était pas cette admiration purement physique de la beauté, qui naît des sens et qui meurt. C’était l’amour tel que l’avaient éprouvé Michel-Ange, et Montaigne, et Winckelmann et Shakespeare lui-même. P 137

 

… Car d’une joie même, le souvenir a son amertume, et le rappel d’un plaisir n’est jamais sans douleur. P 150

 

Outre nos aïeux de race, nous possédons des ancêtres littéraires, dont le type et le tempérament sont encore plus voisins des nôtres, et l’influence sur nous plus clairement définie. A certaines heures, il apparaissait à Dorian que l’histoire entière du monde n’était autre chose que le récit de sa propre vie, non telle qu’il l’avait réellement vécue, mais telle que l’avait créée sa propre imagination, telle qu’elle s’était déroulée dans son cerveau et dans ses désirs. P 162

 

Nos jours sont trop courts pour qu’on aille se charger des fautes du prochain. Chacun vit pour soi et acquitte, pour son compte, la rançon de la vie. Quel malheur seulement qu’il faille tant de fois l’unique erreur de vivre ! Vraiment, nous avons à payer, encore et encore, à payer toujours.  Dans son commerce avec l’homme, le Destin n’arrête jamais ses comptes. P 211

Lu en décembre 2017

Publié dans Challenge 19e siècle, Littérature française

« La bourse » : Honoré de Balzac

Je vous parle aujourd’hui d’une nouvelle de mon ami Honoré de Balzac, lu confortablement sur ma liseuse, grâce à « e-books libres et gratuits » :

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Résumé de l’éditeur

Un jeune peintre prometteur fait une chute dans son atelier et se réveille dans les bras d’une ravissante inconnue, sa voisine. Mais cette idylle naissante est rapidement contrariée par les soupçons qui pèsent sur cette jeune fille et sa mère.

Pourquoi un riche vieillard vient-il chaque soir chez elles perdre de l’argent au jeu ? Et que penser lorsque la bourse du jeune peintre disparaît après une partie de cartes disputées avec ses voisines.

 

Ce que j’en pense

Ce n’est un secret pour personne, je suis « Balzacolâtre » depuis le début de l’adolescence et j’ai décidé de lire « La comédie humaine » dans l’ordre en relisant, si j’ai envie, certains romans…

Il s’agit de la troisième nouvelle des « Scènes de la vie privée » et l’incipit est splendide, mettant l’eau à la bouche du lecteur :

« Il est pour les âmes faciles à s’épanouir une heure délicieuse qui survient au moment où la nuit n’est pas encore et où le jour n’est déjà plus. »

Balzac nous raconte la manière dont un jeune peintre talentueux, reconnu par ses pairs, décoré, Hippolyte Schinner rencontre, à la suite d’une chute dans son atelier, Adélaïde sa voisine et en tombe amoureux.

« Il reprit bientôt connaissance et put apercevoir, à la lueur d’une de ces vieilles lampes dites à double courant d’air, la plus délicieuse tête de jeune fille qu’il eût jamais vue, une de ces têtes qui souvent passent pour un caprice du pinceau ; mais qui tout à coup réalisa pour lui les théories de ce beau idéal que se crée l’artiste et d’où procède son talent… »

Il la regarde d’abord avec les yeux du peintre, détaillant son visage, la manière dont elle évolue avec sa mère dans leur appartement plutôt miteux, qu’il décrit avec moult   détails, comme il le fait toujours.

Puis, il la contemple avec les yeux de l’amour, l’émotion apparaît ainsi que le cortège des doutes : comment expliquer les relations des deux femmes avec un homme d’un certain âge et son acolyte qui est sa pâle copie, qui viennent tous les soirs jouer et perdre aux cartes.

La jalousie, le doute font leur apparition, alimentés par les potins, surtout lorsque Hippolyte perd sa bourse chez les deux femmes : vol, malhonnêteté, vie dissolue ? Il se met alors à réinterpréter tous les faits, gestes et paroles sous l’emprise du doute.

Balzac nous livre une belle étude du sentiment amoureux, avec ses élans et ses doutes, sur fond de vie difficile,  la beauté observée par un artiste, mais aussi l’importance de l’imagination, du rêve sur l’amour et sur l’existence  et il pose une autre question : l’amour peut-il guérir un être s’il mène une vie un peu dissolue, le racheter en quelque sorte ?

J’éprouve toujours autant de plaisir à lire ses analyses, ses descriptions et la manière dont il manie la langue française.

Challenge XIXe siècle 2017

 

L’auteur

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Extraits

 

L’imagination aide au naturel de chaque détail et ne voit plus que les beautés à l’œuvre. A cette heure, l’illusion règne despotiquement : peut-être se lève-t-elle la nuit ? l’illusion n’est-elle pas pour la pensée une espèce de nuit que nous meublons de songes.

… puis une attitude ou les sons d’une voix mélodieuse embellis par le lointain de la mémoire reparaissaient tout à coup, comme ces objets qui plongés au fond des eaux reviennent à la surface…

Ces stigmates de misère ne sont point d’ailleurs sans poésie aux yeux d’un artiste.

Ces traits si fins, si déliés pouvaient tout aussi bien dénoter des sentiments mauvais, faire supposer l’astuce et la ruse féminines que révéler les délicatesses d’une belle âme. En effet, le visage de la femme a cela d’embarrassant pour les observateurs vulgaires, que la différence entre la franchise et la duplicité, entre le génie de l’intrigue et le génie du cœur, y est imperceptible.

Le cœur a la singulière puissance de donner un prix extraordinaire à des riens. Quelle joie n’est-ce pas pour un voyageur de cueillir un brin d’herbe, une feuille inconnue, s’il a risqué sa vie dans cette recherche. Les riens de l’amour sont ainsi…

Perdre un bonheur rêvé, renoncer à tout un avenir, est une souffrance plus aigüe que celle causée par la ruine d’une félicité ressentie, quelque complète qu’elle ait été : l’espérance n’est-elle pas meilleure que le souvenir ? Les méditations dans lesquelles tombe tout à coup notre âme sont alors comme une mer sans rivage au sein de laquelle nous pouvons nager pendant un moment, mais où il faut que notre amour se noie ou périsse.

 

 

Lu en janvier 2017

Publié dans Challenge 19e siècle, Littérature française

« La maison du chat-qui-pelote » par Honoré de Balzac

          Je pensais avoir toutes l’œuvre de Balzac et en fait, je n’ai que les romans, pas les nouvelles mais sur  « ebooksgratuits.com », il y a l’œuvre intégrale, donc j’ai trouvé mon bonheur… (ou sur  d’autres sites: bibebook.com…)

          Je vous parle aujourd’hui d’une  de ses nouvelles :

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 Résumé de l’éditeur

 

          Drapier, monsieur Guillaume tient boutique à Paris. Il a deux filles à marier, et prévoit d’unir l’aînée, mademoiselle Virginie, à son premier commis. La cadette, mademoiselle Augustine, va s’éprendre d’un jeune artiste.

          Deux mariages, deux destins opposés.

          Dans ce roman placé en tête de La Comédie Humaine, Balzac traite plusieurs de ses thèmes favoris, les oppositions entre le passé et le présent, la vie d’artiste et la bourgeoisie, la prudence qui dure et la passion qui détruit.

  1.  La Comédie humaine – Études de mœurs. Premier livre, Scènes de la vie privée – Tome I. Premier volume de l’édition Furne 1842

 

Ce que j’en pense :

C’est la première fois que je lis une nouvelle de Balzac dont j’aime beaucoup les romans et c’est une vraie pépite. A travers elle, l’auteur nous décrit l’univers d’un commerçant drapier, sa vie de tous les jours entre sa femme (mariage de raison bien-sûr) ses filles qu’il convient de marier, ses apprentis qui sont prennent les repas en commun, mais doivent quitter la table avant le dessert.

Quel nom étrange pour une enseigne : « La maison du chat-qui-pelote » ! En fait, les chalands portent un nom qui peut nous surprendre, la Truie-qui-file, le Singe-vert, en référence à des animaux exposés autrefois, ou à l’architecture : « Au milieu de cette large poutre mignardement sculptée se trouvait un antique tableau représentant un chat qui pelotait ».

Ce que l’auteur résume ainsi :

   « Afin de rabattre l’orgueil de ceux qui croient que le monde devient de jour en jour plus spirituel, et que le moderne charlatanisme surpasse tout, il convient de faire observer ici que ces enseignes, dont l’étymologie semble bizarre à plus d’un négociant parisien, sont les tableaux morts de vivants tableaux à l’aide desquels nos espiègles ancêtres avaient réussi à amener les chalands dans leurs maisons. »

 

          On a une belle description de ce milieu social où l’argent est dur à gagner, donc se dépense avec modération, où les mariages ont pour but de renforcer le commerce, où la fille aînée doit se marier en premier tant pis si elle est moins belle. Donc tout devrait ronronner, dans ce destin écrit à l’avance. Quelle est la place de l’amour dans le mariage ?

          Un artiste peintre vient modifier le cours des choses, et offrir à la cadette un mariage de contes de fées. Balzac décrit très bien les deux univers que tout oppose, rythmé par le travail, la tenue du commerce pour le faire fructifier et de l’autre l’univers des artistes, nobles de surcroît, insouciants, ne parlant que d’art, fréquentant les salons, dépensant sans compter et vivant sur une autre planète.

          En plus de l’analyse sociologique, l’auteur nous offre une belle réflexion sur le mariage, qu’il soit d’amour ou de raison, le bonheur n’étant pas toujours du côté où l’on croit. « Le bonheur conjugal a été de tout temps une spéculation, une affaire qui demande une attention particulière. », ainsi que de très beaux passages consacrés à l’art.

          On retrouve tout le talent de l’auteur, son amour des détails : la description de la maison fourmille de détails, on la visualise sans problèmes, de même les façons de s’habiller, de se comporter…

          Dans les nouvelles, le style est plus sobre, il n’a pas besoin de diluer (à l’époque les auteurs étaient payés à la ligne), et celle-ci est une gourmandise à déguster, à savourer et qu’on a du mal à lâcher.

          J’aime Balzac, ce n’est un secret pour personne, je l’ai découvert très tôt  avec un coup de foudre pour « Eugénie Grandet », on pourra peut-être me taxer de partialité, mais cette nouvelle est un chef-d’œuvre pour moi.

          Note : 10/10

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Extraits :

          Quoique chacun des apprentis, et même le plus ancien, payât une forte pension, aucun d’eux n’eût été assez hardi pour rester à la table du patron au moment où le dessert y était servi

 

          La muette et constante contemplation qui réunissait les yeux de ces jeunes gens par un besoin violent de distraction au milieu de travaux obstinés et d’une paix religieuse, devait tôt ou tard exciter des sentiments d’amour. L’habitude de voir une figure y fait découvrir insensiblement les qualités de l’âme, et finit par en effacer les défauts.

 

           L’artiste la compara involontairement à un ange exilé qui se souvient du ciel. Une sensation presque inconnue, un amour limpide et bouillonnant inonda son cœur.

 

          Tous deux savaient que les plus beaux portraits de Titien, de Raphaël et de Léonard de Vinci sont dus à des sentiments exaltés, qui, sous diverses conditions, engendrent d’ailleurs tous les chefs-d’œuvre.

 

          La violence même de sa passion empêchait le jeune peintre de trouver ces expédients ingénieux qui, chez les prisonniers comme chez les amants, semblent être le dernier effort de la raison échauffée par un sauvage besoin de liberté ou par le feu de l’amour.

 

           L’argent qui vient si vite s’en va de même. N’ai-je pas entendu dire ce soir à ce jeune écervelé que si l’argent était rond, c’était pour rouler ! S’il est rond pour les gens prodigues, il est plat pour les gens économes qui l’empilent et l’amassent. 

 

           Qui dépense trop n’est jamais riche.

 

          Augustine ressemblait alors à un pâtre des Alpes surpris par une avalanche : s’il hésite, ou s’il veut écouter les cris de ses compagnons, le plus souvent il périt. Dans ces grandes crises, le cœur se brise ou se bronze.

 

Lu en décembre 2016

Publié dans Challenge 19e siècle, Littérature française

« La dame aux camélias » : Alexandre Dumas fils

          Passant de fréquentes heures dans les salles d’attente de médecins débordés, j’emporte toujours ma liseuse dans mon sac et ce roman m’a accompagné ces derniers temps.

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                   Résumé de l’éditeur

          La société bourgeoise du XIXe siècle tolérait qu’un homme puisse entretenir une liaison, aussi ruineuse fût-elle, avec une courtisane, mais en aucun cas il ne devait s’éprendre d’une de ces demi-mondaines. C’est pourtant ce qui arrive à Armand Duval, qui aime dès le premier regard la plus luxueuse d’entre toutes, la séduisante et capricieuse Marguerite Gautier.

          Il confie à un inconnu compatissant cette passion tragique, à l’occasion de la mise en vente des biens de la jeune femme, emportée par la tuberculose : après les premières rebuffades, la belle croqueuse de fortunes l’élit comme amant de cœur, sensible à la sincérité de son amour, si différent en cela des amitiés intéressées qui l’entourent.

          Suivront les intermittences de la douleur, les rares moments de bonheur, la fulgurance de la souffrance puis la vengeance destructrice. À travers ce récit se dessine progressivement le portrait d’une femme ambivalente, qui mêle gaieté et tristesse, candeur et prostitution, et qui, dans sa bruyante solitude, saura finalement se montrer d’une grandeur pathétique, illustrant ainsi le thème cher au romantisme de la prostituée réhabilitée par l’amour et la mort.

 

Ce que j’en pense :

          Je ne vais pas raconter l’histoire, tout le monde la connaît, toujours est-il que j’ai beaucoup aimé lire enfin ce roman grâce au site « ebooks libres et gratuits ». Une belle histoire d’amour, dans ce monde de brutes, cela fait du bien. Je ne l’avais jamais lu, mais j’ai une passion pour Verdi et « La Traviata » fait partie de mes opéras préférés. Ahhhhhhhhhhhh « Libiamo ne’ lieti calici… »,  Pavarotti, Callas…

         L’Incipit est superbe:

« Mon avis est qu’on ne peut créer des personnages que lorsque l’on a beaucoup étudié les hommes, comme on ne peut parler une langue qu’à la condition de l’avoir sérieusement apprise. »

          Marguerite était jeune et belle, arborant ses camélias; elle avait pignon sur rue, mais la tuberculose la rongeait, tel le nénuphar de Chloé de « L’écume des jours » et par amour pour Armand, elle a accepté de perdre le confort que lui apportaient ses protecteurs, fuyant les bijoux et toilettes, les sorties le soir pour  abriter son amour à la campagne.

           Alexandre Dumas fils aborde la différence entre les milieux sociaux, la manière dont réagissaient les gens du monde, les critiques acides, le rôle de l’argent, la difficulté d’échapper à son milieu social… Il nous présente une Marguerite qui s’affirme et veut rester libre, indépendante, quitte à vendre tout ce qui lui appartient.

          J’ai aimé la façon dont le narrateur rapporte l’histoire, avec le long récit d’Armand Duval, décrivant, de belle manière, les splendeurs et les misères de celles qu’on appelait courtisanes, demi-mondaines ou autres qualificatifs. Cette manière de raconter fait penser à « Manon Lescaut» de l’Abbé Prévost : c’est précisément ce livre,  acheté  aux enchères  par le narrateur lors de la vente des biens de Marguerite, qui déclenchera sa rencontre avec Armand…

« Manon était morte dans un désert, il est vrai, mais dans les bras de l’homme qui l’aimait avec toutes les énergies de l’âme, qui, morte, lui creusa une fosse, l’arrosa de ses larmes et y ensevelit son cœur ; tandis que Marguerite, pécheresse comme Manon, et peut-être convertie comme elle, était morte au sein d’un luxe somptueux, s’il fallait en croire ce que j’avais vu, dans le lit de son passé, mais aussi au milieu de ce désert du cœur, bien plus aride, bien plus vaste, bien plus impitoyable que celui dans lequel avait été enterrée Manon. »

          Le sentiment amoureux est bien exploré par l’auteur dont l’écriture est simple mais assez belle pour faire rêver le lecteur. On fait, bien-sûr, le rapprochement avec la propre histoire de l’auteur avec Marie Duplessis.

          J’ajouterai au passage que le e-book nous propose une illustration pour chaque chapitre, ce qui lui confère un charme supplémentaire.

           Ce roman m’a plu, mais ce n’est pas un coup de foudre. peut-être l’ai-je lu trop tard, ou alors déçue par rapport à la magie de « La Traviata »…

          Note: 8/10

          Challenge XIXe siècle

           Et un petit clin d’œil à Verdi

 

Extraits :

 

           Marguerite était jolie, mais autant la vie recherchée de ces femmes fait de bruit, autant leur mort en fait peu.

          Il y avait là toutes les célébrités du vice élégant, sournoisement examinées par quelques grandes dames qui avaient pris encore une fois le prétexte de la vente, pour avoir le droit de voir de près des femmes avec qui elles n’auraient jamais eu occasion de se retrouver, et dont elles enviaient peut-être en secret les faciles plaisirs.

          … pour la femme à qui l’éducation n’a pas enseigné le bien, Dieu ouvre presque toujours deux sentiers qui l’y ramènent ; ces sentiers sont la douleur et l’amour. Ils sont difficiles

          – On dit qu’il y avait des gens qui se ruinaient pour cette fille-là, et qu’elle avait des amants qui l’adoraient ; eh bien, quand je pense qu’il n’y en a pas un qui vienne lui acheter une fleur seulement, c’est cela qui est curieux et triste. Et encore, celle-ci n’a pas à se plaindre, car elle a sa tombe, et s’il n’y en a qu’un qui se souvienne d’elle, il fait les choses pour les autres.

             Que de routes prend et que de raisons se donne le cœur pour en arriver à ce qu’il veut !

 

Lu en novembre 2016