Publié dans Challenge 19e siècle, Littérature française, XIXe siècle

« Son Excellence Eugène Rougon » : Émile Zola

Retour aux « Rougon Macquart » avec ce sixième tome :

 

Son Excellence Eugène Rougon Emile Zola

 

 

Quatrième de couverture   

 

Dans ce roman, on quitte Plassans pour revenir sur Paris et suivre Eugène Rougon, un des fils de Félicité. Eugène a suivi l’empereur, dès le coup d’État, puis fait partie de ses proches, pour devenir Président du Conseil d’État, gouvernant d’une poigne de fer, jetant les libertés au panier, comme les opposants en prison.

Mais, la puissance attire les parasites, le pouvoir peut changer de mains…

 

Ce que j’en pense   

 

Il s’agit ici du pouvoir de l’homme, dans deux registres : l’animal politique et la vie privée. Ce qui intéresse Rougon, c’est le pouvoir pour le pouvoir, pour dominer les autres ; la conquête de ce pouvoir est intéressante, il connait tous les rouages pour y arriver, mais seule la jouissance de l’exercer a des limites : que se passe-t-il ensuite ?

Dans ce volume, Eugène Rougon arrive enfin en chair et en os ; jusqu’ici, il était présent, en filigrane, il tirait les ficelles à distance, et on avait envie de faire enfin sa connaissance.

Le roman étudie une période bien précise, de 1856 à 1861, inaugurée par les festivités nationales pour le baptême du petit prince, futur héritier présumé. Il y a beaucoup de mesures impopulaires. Son Excellence Eugène Rougon, au fait de sa gloire, décide de démissionner de ses fonctions, laissant la place à son ennemi juré : Monsieur de Marsy.

Il prétend être fatigué du pouvoir, et vouloir désormais créer un domaine dans les Landes, ne parlant plus que de cela avec ses amis, parasites intéressés par les miettes que le pouvoir de Rougon peut leur accorder : une ligne de chemin de fer pour l’un, une récupération d’héritage pour l’autre… Pour eux il est indispensable que Rougon revienne au pouvoir…

Dans la belle mécanique, de reconquête, une femme va jouer un rôle important : Clorinde Balbi, séductrice, elle apprend auprès de Rougon, se conduit en humble disciple, mais il l’a jadis repoussée, car les femmes ne l’intéressent pas, il n’en a pas une opinion extraordinaire, et il trouve leur intelligence limitée et se méfie du côté manipulateur de certaines… on se souvient de sa mère Félicité dans les volumes précédents.

Seulement Eugène Rougon se méfie des femmes qu’il ne tient pas en très haute estime, et pour être sûr de ne pas céder à la tentation, il repousse celle qu’il appelle mademoiselle Machiavel et lui fait épouser Delestang un jeune homme plein d’ambition et dont la langue est pleine de cirage à force de lécher les bottes. Et que va faire l’élève éconduite qui voulait l’épouser, sinon utiliser les mêmes méthodes que lui.

« Il disait d’ordinaire, d’un air convaincu, que « ce diable de Delestang irait loin » et il le poussait, se l’attachait par la reconnaissance, l’utilisait comme un meuble dans lequel il enfermait tout ce qu’il ne pouvait garder sur lui. » P 38 

Alors que « la Curée » évoquait la spéculation immobilière, dans laquelle son frère était comme un poisson dans l’eau ; ce roman est basé sur une autre forme de spéculation : la spéculation politique.

Zola développe une fois de plus ses théories, peaufinant son étude de la jouissance par le pouvoir, avec un héros qui s’estime d’une intelligence supérieure, (il admire son intelligence comme Narcisse admirait son reflet !) ; de ce fait, tout le reste est secondaire, il n’a pas d’autre jouissance : les plaisirs de la table, de l’argent ou du sexe sont quasi inexistants, tant la joie du pouvoir prend de la place. Eugène Rougon, c’est l’amour du pouvoir et aussi l’ambition qui permet d’y accéder.

« C’était son idéal, avoir un fouet et commander, être supérieur, plus intelligent et plus fort. » P 45

Eugène a aussi une théorie, il pense qu’il n’est rien sans les autres (la bande de parasites qui l’entoure) et que les autres ne sont rien sans lui, ce qui n’est pas sans risque …

Les parasites, comme je les appelle, sont épouvantables; ils le flattent pour qu’il revienne sur le devant de la scène, et obtenir ce qu’ils veulent et quand ils l’ont obtenu, se mettent à le dénigrer, à dire qu’ils ne lui doivent rien, car le vent a tourné et ils préfèrent se tourner vers un petit jeune dont ils espèrent obtenir encore plus :

« Croyant avoir usé Rougon à satisfaire leurs premiers rêves, ils attendaient l’avènement de quelque pouvoir jeune, qui contenterait leurs rêves nouveaux, extraordinairement multipliés et élargis. » P 328

C’est une belle analyse du pouvoir, de la politique (Zola pourrait écrire la même chose aujourd’hui !), de l’Empire avec ses dépenses, la spéculation, les élections plus ou moins truquées, le désir de régner sans partage, en annulant toutes les libertés. L’auteur voulait probablement prouver aussi, que l’Empire n’a pas eu un véritable homme d’État… L’empereur n’est pas présenté comme un personnage de caractère, il est même assez terne dans ce roman.

Tout est prédéterminé pour Zola, tout relève de la génétique, il ne laisse aucune chance d’évoluer à ses personnages, et à force cela devient pesant, on espère qu’Eugène aura tiré les leçons… certes, le phénix renaît de ses cendres, comme tout animal politique, il sent d’où vient le vent et quand il faut changer de cap, notamment à propos de la répression et de l’atteinte aux libertés mais in aimerait qu’il arrive à sortir de son schéma, sinon on risque de sombrer dans l’ennui !

J’ai bien aimé ce roman que j’ai dévoré même si la bande de parasites a fini par m’horripiler. Zola laisse la porte ouverte comme si c’était au lecteur de tirer les conclusions : on espère que Rougon va enfin retenir quelque chose de ses erreurs.  Ce roman m’inspire et je pourrais en parler durant des heures, alors il est préférable que je vous laisse le découvrir ou le relire…

Challenge XIXe siècle

 

Extraits    

 

Il était coquet de sa force, comme une femme l’est de sa grâce ; et il aimait recevoir les flatteries, à bout portant, dans sa large poitrine, assez solide pour n’être écrasée par aucun pavé. Cependant, il devenait évident que ses amis se gênaient les uns les autres ; ils se guettaient du regard, cherchant à s’évincer, ne voulant pas parler haut. A présent que le grand homme paraissait dompté, l’heure pressait d’en arracher une bonne parole… P 53   

 

C’est pour vous qu’il s’agit de travailler à cette heure, n’est-ce pas Eugène ? On travaillera vous verrez. Il faut bien que vous soyez tout, pour que nous soyons quelque chose… P 61   

 

… cette fille étrange, dont l’énigme vivante finissait par l’occuper autant qu’un problème délicat de haute politique. Il avait vécu jusque-là dans le dédain des femmes, et la première sur laquelle il tombait, était certes la machine la plus compliquée qu’on pût imaginer. P 67   

 

Elle s’appuyait de l’autre main sur son arc, de l’air tranquillement fort de la chasseresse, insoucieuse de sa nudité, dédaigneuse de l’amour des hommes, froide, hautaine, immortelle. P 71   

 

La gloire de l’Empire à son apogée flottait dans la pourpre du soleil couchant, tandis que les tours de Notre-Dame, toutes roses, toutes sonores, semblaient porter très haut, à un sommet de paix et de grandeur, le règne futur de l’enfant baptisé sous leurs voûtes. P 113   

 

Et elle était vraiment irritante, tant elle paraissait certaine de vaincre. Depuis quelques temps, elle s’offrait à Rougon, tranquillement. Elle ne prenait plus la peine de dissimuler sa lente séduction, ce travail savant dont elle l’avait entouré, avant de faire le siège de ses désirs. Maintenant, elle le croyait assez conquis pour mener l’aventure à visage découvert…  

… Rougon, grisé, piqué au jeu, mettait de côté tout scrupule, rêvait simplement de faire sa maîtresse de cette belle fille, puis de l’abandonner, pour lui prouver sa supériorité sur elle. Leur orgueil se battait plus encore, que leurs sens. P 122   

 

C’était, chez lui, un amour du pouvoir pour le pouvoir, dégagé des appétits de vanité, de richesses, d’honneurs. D’une ignorance crasse, d’une grande médiocrité dans toutes les choses étrangères au maniement des hommes, il ne devenait véritablement supérieur que par ses besoins de domination. Là, il aimait son effort, il idolâtrait son intelligence. P 142   

 

Ce qui le tint debout, ce fut l’impopularité dans laquelle il se sentait marcher. Sa chute avait comblé de joie bien du monde. Il ne se passait pas un jour, sans que quelque journal l’attaquât ; on personnifiait en lui le coup d’Etat, les prescriptions, toutes ces violences dont on parlait à mots couverts. P 143   

 

Elle se gardait comme un argument irrésistible. Pour elle, se donner ne tirait pas à conséquence. Elle y mettait si peu de plaisir, que cela devenait une affaire pareille aux autres, un peu plus ennuyeuse peut-être. P 203   

 

Elle couvait toujours Rougon des yeux, elle le voulait grand, comme si elle eût rêvé de l’engraisser de puissance, pour quelque régal futur. Elle gardait sa soumission de disciple, se mettait dans son ombre avec une humilité pleine de cajolerie. Lui, au milieu de l’agitation de la bande semblait ne rien voir… P 203   

 

Il avait des besoins plutôt que des opinions ; il trouvait le pouvoir trop désirable, trop nécessaire à ses appétits de domination, pour ne pas l’accepter, sous quelque condition qu’il se présentât. Gouverner, mettre un pied sur la nuque de la foule, c’était là son ambition immédiate ; le reste offrait simplement des particularités secondaires, dont il s’accommoderait toujours. Il avait l’unique passion d’être supérieur. P 233   

 

La liberté est une ; on ne peut la couper par morceaux et la distribuer en rations, ainsi qu’une aumône. P 383    

 

Lu en juillet 2018   

 

 

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« La faute de l’abbé Mouret »: Émile Zola

Retour aux « Rougon Macquart » avec ce cinquième tome :

 La faute de l'abbé Mouret Emile Zola

 

Résumé  

Frais émoulu du séminaire, l’abbé Mouret arrive dans son église, une grange pratiquement en ruine, prend ses marques dans ce hameau des Arthauds où tous sont des paysans issus d’un ancêtre ayant migré : un mélange de consanguinité, de filles légères, de tares…. Il a emmené avec lui sa sœur Désirée, puisque ses parents sont morts dans des conditions tragiques.

Il prend ses marques, s’abîme dans des méditations, des prières interminables, dit sa messe dans son église vide, assisté par un enfant de cœur et sa bonne la Teuse, ; autour d’eux gravite le Frère Archangias… Désirée aménage les lieux en élevant des animaux. Un jour, il est pris de fièvre et son oncle, le Docteur Pascal l’emmène se reposer dans une propriété proche, le Paradou….

 

Ce que j’en pense  

Nouvelle présentation dans ce roman : il est conçu en trois parties, de seize à dix-sept chapitres chacun.

Dans la première, l’abbé s’installe. Il a choisi ce lieu perdu par vocation, avec des paysans rudes qui s’intéressent peu à la religion. Qu’importe, il tient à son sacerdoce et pense les amener vers lui. Zola nous décrit son adoration pour la vierge, qui est particulière, il en est amoureux, en parle comme d’une amante, on est plus dans le délire mystique que dans la foi.

Dans la deuxième, on assiste à sa renaissance dans la maison de Jeanbernat, soigné par la nièce de celui-ci. L’auteur nous propose une idée intéressante : l’abbé a tout oublié et il va sortir de la maladie, grâce aux soins d’Albine : une véritable renaissance, puis l’abbé, Serge, va passer par tous les stades du développement de nourrisson à adulte, enfance qu’il n’a pas dû vivre de façon heureuse (cf. « La conquête de Plassans »). Il fait connaissance avec la nature, les arbres, les fleurs, lui qui n’était que dans la prière.

Dans la troisième partie la religion reprend sa place, avec un abandon de son culte pour la Vierge, (l’opposition Albine et la Vierge est truculente !) et alors s’installe une nouvelle dévotion, toute aussi folle, pour Jésus et sa souffrance sur la croix : il tombe dans l’autoflagellation, pour se nettoyer de sa faute.

L’idée est intéressante, tout comme le fait d’appeler le domaine de Jeanbernat « le Paradou » : paradis, évoquant le jardin d’Éden, le fruit défendu, la femme tentatrice qui pousse l’homme vers la faute. Il y a une conception de la femme qui me hérisse : elle n’existe que pour tenter l’homme. Le Frère Archangias a des mots horribles pour parler d’elle :

« Elles (les femmes) ont la damnation dans leurs jupes. Des créatures bonnes à jeter au fumier, avec leurs saletés qui empoisonnent ! ça serait un fameux débarras si l’on étranglait toutes les filles à leur naissance. » P 45

Je me suis demandée ce que Zola voulait prouver en opposant, souvent, Dieu et le soleil, qui illumine l’église de ses rayons, alors que la messe est finie : il occupe le terrain donc. Le soleil revient très souvent, ainsi que les saisons, le printemps comme naissance… La nature est-elle plus digne d’amour ?

Cette lecture a été un véritable pensum pour moi. Son Paradou m’a exaspérée. On croule sous les détails avec des espèces de fleurs, de fruits, d’arbres qu’il est impossible de les retenir, ni même de les lire. J’avoue, j’ai sauté des pages, trop de lyrisme tue le lyrisme… et que dire du Frère Archangias… et puis des fruits qui arrivent à maturité tous en même temps, il n’y a qu’au Paradou qu’on peut voir cela : dans mon jardin, les cerises les pêches, les raisins (etc.) ne sont pas bons à manger à la même époque !

À la fin je comptais les pages : allez un challenge, trente pages par jour, « Son Excellence Eugène Rougon » va arriver… J’ai fini par entamer un polar en même temps…

Je me suis demandée ce que Zola voulait faire, avec ce roman ; à part une descente en flèche de la religion et des hommes d’Église, ce tome, qui nous noie sous les détails, nous enivre de fleurs était-il indispensable ? Ou, au moins, n’aurait-il pas été plus digeste avec cent pages de moins ?

Je trouve le style trop chirurgical : Zola veut nous prouver sa théorie, sans concession avec un luxe de protagonistes, les paysans en prennent pour leur grade aussi. Le Naturalisme me heurte quand même pas mal…

Je voulais enchaîner les vingt volumes, mais si le cinquième est dans le même style, je ferai une pause après « L’assommoir » que j’ai tellement aimé à l’adolescence.

Challenge XIXe siècle

 

Extraits  

Il passait ses journées dans l’existence intérieure qu’il s’était faite, ayant tout quitté pour se donner entier. Il fermait la porte de ses sens, cherchait à s’affranchir des nécessités du corps, n’était plus qu’une âme ravie par la contemplation. La nature ne lui présentait que pièges, qu’ordures ; il mettait sa gloire à lui faire violence, à la mépriser, à se dégager de sa boue humaine. P 38  

 

… il apercevait, au milieu des vignes, de grands vieillards noueux qui le saluaient… C’étaient des fronts suants apparaissant derrière les buissons, des poitrines haletantes se redressant lentement, un effort ardent de fécondation, au milieu duquel il marchait de son pas si calme d’ignorance.  P 47   

 

Sans doute, ce fut sa pauvreté d’esprit qui la rapprochât des animaux. Elle n’était à l’aise qu’en leur compagnie, entendait mieux leur langage que celui des hommes, les soignait avec des attendrissements maternels. Elle avait, à défaut de raisonnement suivi, un instinct qui la mettait de plain-pied avec eux. P 78  

 

Souvent, le Frère lui reprochait cette dévotion particulière à la Vierge, qu’il disait être un véritable vol fait à la dévotion de Dieu. Selon lui, cela amollissait les âmes, enjuponnait la religion créait toute une sensiblerie pieuse indigne des forts. P 106  

 

… Il la nommait « ma chère maîtresse », manquant de mots, arrivant à un babillage d’enfant et d’amant, n’ayant plus que le souffle entrecoupé de sa passion. Elle était la Bienheureuse, la Reine du ciel célébrée par les neuf chœurs des anges, la mère de la belle dilection, le  Trésor du Seigneur… P 108  

 

… La vérité est qu’il la voyait toutes les nuits… Elle avait une robe de fiancée, avec des fleurs blanches dans les cheveux… S’il veillait si tard à prier dans l’église, c’était avec l’idée folle que la grande Vierge dorée finirait par descendre… P 115  

 

J’ai prié, j’ai corrigé ma chair, j’ai dormi sous votre garde, j’ai vécu chaste ; et je pleure, en voyant aujourd’hui que je ne suis pas encore assez fort à ce monde, pour être votre fiancé. Ô Marie, Vierge adorable, que n’ai-je cinq ans, sue ne suis-je resté l’enfant qui collait ses lèvres sur vos images ! je vous prendrais sur mon cœur, je vous coucherais à mon côté, je vous embrasserais comme une amie, comme une fille de mon âge…  P 139   

 

Il restait replié sur lui-même, encore trop pauvre de sang pour se dépenser au-dehors, tenant au sol, laissant boire toute la sève à son corps. C’était une seconde conception, une lente éclosion dans l’œuf chaud du printemps… P 165

  

Lu en juillet 2018

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« La conquête de Plassans » : Émile Zola

 

Place au quatrième tome des « Rougon Macquart » avec :

 

La conquête de Plassans Emile Zola

 

 

Résumé :  

La ville de Plassans, acquise à l’Empire à la fin de « La Fortune des Rougon », sous l’influence de la famille Rougon, a rebasculé dans le camp légitimiste. On décide donc, à Paris, de la faire revenir dans les rangs en envoyant un prêtre bonapartiste, l’abbé Faujas qui va ainsi manipuler tout le monde.

L’Abbé arrive donc, accompagné de sa mère, chez les Mouret dont il va progressivement envahir la maison et l’esprit.

Le couple Mouret est constitué de François Mouret, fils d’Ursule Macquart, négociant à Marseille, qui s’est constitué une petite rente qui lui permet de vivre tranquillement dans sa maison ; sa femme, Marthe Rougon est la fille de Félicité. II s’agit donc d’un mariage entre cousins et leur grand-mère est d’Adélaïde, enfermée dans un asile. Ils ont trois enfants : Octave, Serge et Désirée.

 

Ce que j’en pense  

 

Nous voici donc de retour à Plassant, dans le Sud de la France chère à Zola (lui-même natif d’Aix en Provence) loin de la vie parisienne trépidante des deux tomes précédents.

J’ai retrouvé avec plaisir Félicité, que j’avais bien aimée dans « La fortune des Rougon », ses rapports un peu bizarres avec sa fille, Marthe, dont elle n’est pas très proche. Seulement, Marthe lui est utile lors de ses réceptions du jeudi, où se côtoient les personnages importants de la ville :il est de bon ton de se critiquer, mais de se faire voir aussi…

Le personnage principal est l’abbé Faujas, qui se promène dans la ville, tout miteux, la soutane raccommodée, (il n’en a qu’une !) et apparemment modeste, ne s’intéressant qu’à Dieu. Il s’infiltre peu à peu dans la ville, la vampirisant, la domptant pour mieux la dominer. Il s’immisce ensuite dans tous les pans de la société de la ville, même les jeunes, il s’agit de convaincre tout le monde.

Pour établir son emprise, il est plus simple de commencer  par les femmes, grenouilles de bénitier. Il s’attaque d’abord à Marthe, épouse soumise, éprise de raccommodage, de travaux d’aiguille, athée, devinant une frustration chez elle, il va l’amener à l’Église, au salut. Il en fait une dévote, intégriste, comme souvent les nouveaux convertis, la rudoie, refusant d’être son confesseur, lui imposant ses règles de façon drastique et malsaine.

Zola nous décrit à merveille, la manière dont cet homme qui méprise les femmes qu’il considère comme impures (tiens donc !) tisse sa toile pour arriver à ses fins, dans un rapport sado-masochiste, car c’est ce qu’on appelle de nos jours un pervers narcissique. Il aime dominer, se donner du mal pour conquérir, se faisant passer pour ce qu’il n’est pas. Seule la conquête est source de jouissance !

« L’abbé avait un mépris d’homme ou de prêtre pour la femme ; il l’écartait, ainsi qu’un obstacle honteux, indigne des forts. Malgré lui, ce mépris perçait souvent dans une parole plus rude. Et Marthe, alors prise d’une anxiété étrange, levait les yeux, avec une de ces peurs brusques qui font regarder derrière soi si quelque ennemi caché ne va pas lever le bras. « P 96

Le couple Mouret est intéressant par son évolution car on voit les deux personnes changer presque radicalement et la relation entre eux se modifie :  François Mouret est davantage sur ses gardes quand l’abbé arrive chez lui ; il essaie bien de railler le personnage et la religion, mais bientôt il n’est plus maître chez lui et ne peut que regarder sa femme sombrer.

Marthe confond la dévotion avec l’amour, car elle est amoureuse du prêtre, pas de Dieu ou de Jésus. Elle s’autoflagelle au propre et au figuré. Vit-elle sa passion ou sa Passion ?

La mère du prêtre est gratinée aussi : en extase devant son rejeton, qu’elle vénère, elle est prête à tout pour qu’il réussisse… « Elle trouvait, d’ailleurs, leur adoration naturelle, les regardait comme très heureuses d’être ainsi à genoux devant son Dieu » P 226

Zola traite dans ce roman, de l’influence du pouvoir sur l’homme mais surtout de la folie sous toutes ses formes : manipulations, perversité, délire mystique… Marthe et François ont, tous les deux, peur de la folie, car ils ont toujours présent à l’esprit leur grand-mère Adélaïde, la fameuse tante Dide de « La fortune des Rougon » qui est depuis des années dans un asile, aux Tulettes : la folie est-elle héréditaire ? Y-a-t-il un maillon faible dans la génétique, la consanguinité (leur fille Désirée a un retard mental) donc est-ce qu’ils risquent de devenir fou ? C’est la question qu’ils se posent….

Il change de technique dans ce roman, alors que dans les trois premiers tomes, on avait une scène présentant tous les protagonistes dans le premier chapitre, suivi de cinq ou six chapitres longs, racontant l’histoire et les personnages, ici il procède par petits chapitres (23 pour être précise), ce qui donne du rythme à l’histoire qu’il raconte, et il n’y a pas de flash-back. Par contre, les langues de vipères, les ragots sont toujours bien présents.

Ce roman est jubilatoire, dans sa férocité à décrire les protagonistes et leurs petitesses, le rôle de l’Église en politique à l’époque et se termine en feu d’artifice.

Bref, j’ai adoré ce roman, et je pourrais élucubrer pendant des heures tant il m’inspire…

♥ ♥ ♥ ♥ ♥

 

Extraits  

 

Ce prêtre apportait chez lui une odeur mystérieuse, un inconnu presque inquiétant. Bien qu’il fît l’esprit fort, qu’il se déclarât voltairien, il avait en face de l’abbé tout un étonnement, un frisson de bourgeois où perçait une pointe de curiosité gaillarde. P 37   

 

Son salon était sa grande gloire ; comme elle le disait, elle voulait y trôner, non en chef de parti, mais en femme du monde. Il est vrai que les intimes prétendaient qu’elle obéissait à une tactique de conciliation, conseillée par son fils Eugène, le ministre, qui la chargeait de personnifier, à Plassans, les douceurs et les amabilités de l’Empire.  P 62  

 

Voyez-vous, à Plassans, le peuple n’existe pas, la noblesse est indécrottable ; il n’y a de tolérable que quelques parvenus, des gens charmants qui font beaucoup de frais pour les hommes en place. Notre petit monde de fonctionnaires est très heureux. Nous vivons entre nous, à notre guise, sans nous soucier des habitants, comme si nous avions planté notre tente en pays conquis. P 79 

 

Et, il (l’abbé Faujas) s’imaginait ce drame, cette femme et ce mari, parents de visage, que toutes leurs connaissances jugeaient faits l’un pour l’autre, tandis que, au fond de leur être, le levain de la bâtardise, la querelle des sangs mêlés et toujours révoltés, irritaient l’antagonisme de deux tempéraments différents. Puis, il s’expliquait les détentes fatales d’une vie réglée, l’usure des caractères par les soucis quotidiens du commerce, l’assoupissement de ces deux natures dans cette fortune gagnée en quinze années, mangée modestement au fond d’un quartier désert de la petite ville. P 98  

 

Elle le regarda, surprise de cette sortie brutale, reculant, éprouvant cette sensation d’épouvante qu’elle ressentait parfois encore en face de sa soutane. Il lui semblait que des mains de fer se posaient sur ses épaules et les pliaient. Pour tout prêtre, la femme, c’est l’ennemie. Lorsqu’il la vit révoltée sous cette correction sévère, il se radoucit… P 114

 

Patronné par Marthe, désigné comme le promoteur d’une bonne œuvre dont il refusait modestement la paternité, il n’avait plus, dans les rues, cette allure humble qui lui faisait raser les murs. Il étalait sa soutane neuve au soleil, marchait au milieu de la chaussée.  P 115   

 

Elle était heureuse de ces coups. La main de fer qui la pliait, la main qui la retenait au bord de cette adoration continue, au fond de laquelle elle aurait voulu s’anéantir, la fouettait d’un désir sans cesse renaissant. Elle restait néophyte, elle ne descendait que peu à peu dans l’amour, arrêtée brusquement, devinant d’autres profondeurs, ayant le ravissement de ce lent voyage vers des joies qu’elle ignorait. Ce grand repos qu’elle avait goûté dans l’église, cet oubli du dehors et d’elle-même se changeait en une jouissance active, en un bonheur qu’elle évoquait, qu’elle touchait. P 205 

 

Il ne goûtait, dans la salle à manger sur rez-de-chaussée, que la joie d’être totalement débarrassé des soucis de la vie matérielle. Aussi gardait-il une tranquillité superbe, peu à peu habitué à voir ses moindres désirs devinés, ne s’étonnant plus, ne remerciant plus, régnant dédaigneusement entre la maîtresse de maison et la cuisinière, qui épiaient avec anxiété les moindres plis de son visage grave. P 228 

 

L’abbé Faujas redoublait de sévérité, la contenant encore en la rudoyant. Elle l’étonnait par ce réveil passionné, par cette ardeur à aimer et à mourir… Il y avait entre elle et cet homme un mur de colère et de dégoût. Quand il sortait des courtes luttes qu’il avait à soutenir avec elle, il haussait les épaules, plein d’un lutteur arrêté par un enfant. Il se lavait, il se brossait, comme s’il eût touché malgré lui à une bête impure. P 248 

 

Lu en août 2018

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« Le ventre de Paris » Emile Zola

 

Je poursuis ma lecture des « Rougon Macquart » avec ce tome 3:

 

 Le ventre de Paris Emile Zola

 

 

Résumé:   

 

Florent a perdu son père très jeune, puis le deuxième mari de sa mère disparaît également et pour finir sa mère meurt, ce qui l’oblige à interrompre ses études de droit pour enseigner et s’occuper de son demi-frère. C’est un républicain convaincu et lors des émeutes de Paris, il est arrêté et condamné au bagne.

Il réussit à s’enfuir de Cayenne et revient à Paris, chez son frère, Quenu, qui a réussi dans la vie, tient une boucherie avec sa femme Lisa et leur fille, Pauline. En fait, pour s’installer il a hérité d’un oncle qui cachait son magot dans la cave.

Lisa propose qu’on lui donne sa part de l’héritage, ce que Florent refuse. Ils décident de l’héberger, lui trouver un travail : inspecteur des marées en le présentant comme un lointain cousin de Lisa. Mais les commères veillent, crachant leur venin, espionnant…

Mais l’idéal révolutionnaire est toujours là et Florent va se laisser entraîner…

 

Ce que j’en pense:   

 

Comme dans les précédents, le roman commence sur un évènement : l’arrivée de Florent, échappé du bagne et son premier contact avec Paris, qui a beaucoup changé et sa rencontre avec sa famille et déjà, tous les personnages nous sont décrits. Ensuite, l’auteur revient sur la généalogie des protagonistes, leur histoire, ce qui sert de canevas au thème du roman.

Zola choisit de ce roman de s’intéresser au peuple avec d’un côté les commerçants nantis qui roulent sur l’or, exhibant leurs produits et leurs toilettes pour ces dames qui mangent beaucoup et sont tous « gras ». De l’autre, on a les petits, qui tirent le diable par la queue et sont bien-sûr maigres ce qui n’inspire pas confiance : ils ont forcément quelque chose à cacher.

On a donc la querelle des gras et des maigres comme on a eu la querelle des Anciens et des Modernes. En gros, il y d’un côté les « Maigres » qui ont conservé un idéal révolutionnaire et rêvent de renverser le régime, dont il faut se méfier et qui ne peuvent que disparaître et de l’autre les « Gras » qui ne pensent qu’à s’enrichir, se remplir au propre comme au figuré, profitant du système, c’est-à-dire l’Empire, les grands travaux, ici la construction des Halles.

Notre Florent est un idéaliste qui parle bien, avec des envolées presque lyriques, de la république, de l’égalité, de la révolution, mais il reste dans les idées, peu dans l’action.

Zola est sans pitié avec les commères du quartier, qui espionnent tout le monde, embellissant l’histoire chaque fois qu’elles la raconte à une autre personne, la Mère Saget, à elle seule est une horreur, une vraie caricature, toujours à l’affut, cachée derrière un mur ou observant de sa fenêtre, elle connaît tout sur tout le monde. Il fustige la calomnie, la délation et on ne peut s’empêcher de penser que ces femmes auraient fait un tabac pendant l’Occupation !

Le personnage central de roman, celui qui le fait vivre, ce sont les Halles, cette ville dans la ville, un monstre avec des tentacules, qui est le ventre de Paris, dont on entend le cœur qui pulse, ou les borborygmes de la digestion, aussi vivant donc que les protagonistes du roman. Monstre qui deviendra le pavillon Baltard.

On sent que Zola est fasciné par ce bâtiment, et ce qui se passe dans ses entrailles : on l’imagine, arpentant pendant des heures le monstre ! Ce qui se traduit par des descriptions grandioses : un florilège de couleurs, de senteurs, de sons, en égrenant toutes les variétés de légumes, de fromages, de charcuteries, de poissons et de fleurs : il est lyrique quand il nous parle de l’odeur de prune de la marchande de fruits, de son jupon qui sent la fraise, ou au contraire, l’odeur de marée de la poissonnière.

Il égratigne au passage, les dessous de cette surabondance, avec la puanteur des déchets, les caves où les animaux sont entassés, les pigeons qu’on gave. La société de consommation est déjà en place, les orgies se succèdent, de nourriture et aussi de sexe.

On croise un autre personnage, haut en couleurs, le peintre Claude Lantier que l’on retrouvera dans « L’œuvre » et auquel on doit quelques propos très forts.  C’est un ami de Florent, qui ne le suivre pas sans la politique, mais qui a bien cerné tous ces gens et leur méchanceté. Lantier qui tente de peindre le monstre et également un petit couple de tourtereaux, Cadine et Marjolin qui font partie du monstre, tant ils l’habitent, l’escaladent en tous sens.

Lantier dit fort joliment en parlant des Halles « c’est une curieuse rencontre, ce petit bout d’église encadré sous cette avenue de fonte… ». Ce qui fait penser, pour moi du moins, à une autre construction gigantesque : « Notre Dame de Paris » donc peut-être un clin d’œil à Victor Hugo, d’autant plus qu’un des protagoniste, Marjolin fait penser à Quasimodo…

Au début ce roman m’a moins plu que les précédents par la surabondance de détails autant que de marchandises, mais je me suis accrochée et l’exercice a fini par me plaire.

Zola nous met l’eau à la bouche au début, avec cette luxuriance de descriptions mais très vite arrive l’écœurement devant tant d’opulence. Les envolées lyriques finissent par lasser et on est bien content quand il se passe enfin quelque chose… j’ai fait une overdose de bouffe et j’ai une envie pressante de nourritures spirituelles.

Voici un site intéressant sur « Les Rougon Macquart », qui analyse l’œuvre dans son ensemble et chacun des romans : http://www.les-rougon-macquart.fr/

Et sur les Halles :

http://paris1900.lartnouveau.com/cartes_postales_anciennes/les_halles_de_paris.htm

 

Extraits:   

 

Et Florent regardait les grandes Halles sortir de l’ombre, sortir du rêve où il les avait vues, allongeant à l’infini leu:r palais à jour. Elles se solidifiaient, d’un gris verdâtre, plus géantes encore, avec leur mâture prodigieuse, supportant les nappes sans fin de leurs toits. Elles entassaient leurs masses géométriques, et quand toutes les clartés intérieures furent éteintes, qu’elles baignèrent dans le jour levant, carrées, uniformes, elles apparurent comme une machine moderne, hors de toute mesure, quelque machine à vapeur, quelque chaudière destinée à la digestion d’un peuple, gigantesque ventre de métal, boulonné, rivé, fait de bois, de verre et de fonte, d’une élégance et d’une puissance de moteur mécanique, fonctionnant là, avec la chaleur du chauffage, l’étourdissement, le branle furieux des roues. P 40

 

Mais, les notes aigües, ce qui chantait plus haut, c’étaient toujours les taches vives des carottes, les taches pures des navets, semées en quantité prodigieuse le long du marché, l’éclairant du bariolage de leurs deux couleurs…

 

… L’ouverture de la rue Rambuteau était barrée par une barricade de potirons orangés, sur deux rangs, s’étalant, élargissant leurs ventres. Et le vernis mordoré d’un panier d’oignons, le rouge saignant d’un tas de tomates, l’effacement jaunâtre d’un lot de concombres, le violet sombre d’une grappe d’aubergines, çà et là, s’allumaient ; pendant que de gros radis noirs, rangés en nappes de deuil, laissaient encore quelques trous de ténèbres au milieu des joies vibrantes du réveil. P 41

 

Il (Quenu) était gras, en effet, trop gras pour ses trente ans. Il débordait dans sa chemise, dans son tablier, dans ses linges blancs qui l’emmaillotaient comme un énorme poupon. Sa face rasée s’était allongée, avait pris à la longue, une lointaine ressemblance avec le groin de ses cochons, de cette viande, où ses mains s’enfonçaient, et vivaient, la journée entière. P 52

 

Voulant échapper aux tentations de la méchanceté, il se jeta en pleine bonté idéale, il se créa un refuge de justice et de vérité absolues. Ce fut alors qu’il devint républicain ; il entra dans la république comme les filles désespérées entrent au couvent. Et ne trouvant pas une république assez tiède, assez silencieuse, pour endormir ses maux, il s’en créa une. P 62

 

Ils étaient familiers avec ce vaisseau gigantesque, en vieux amis qui en avaient vu poser les moindres boulons. Ils n’avaient pas peur du monstre, tapaient de leur poing maigre sur son énormité, le traitaient en bon enfant, en camarade avec lequel on ne se gêne pas. Et les Halles semblaient sourire de ces deux gamins qui étaient la chanson libre, l’idylle effrontée de leur ventre géant. P 196

 

Cadine, à seize ans, était une fille échappée, une bohémienne noire du pavé, très gourmande, très sensuelles. Marjolin, à dix-huit ans, avait l’adolescence déjà ventrue d’un gros homme, l’intelligence nulle, vivant par les sens. P 197

 

Claude, clignait des yeux, regardait en face, au bout de la rue couverte, encadré sous ce vaisseau immense de gare moderne, un portail latéral de Saint-Eustache, avec sa rosace et ses deux étages de fenêtres à plein cintre ; il disait, par manière de défi, que tout le moyen âge et toute la renaissance tiendraient sous les Halles centrales. P 201

 

Au loin, les Halles, vues de biais, l’enthousiasmaient : une grande arcade, une porte haute, béante s’ouvrait ; puis les pavillons s’entassaient, avec leurs deux étages de toits, leurs persiennes continues, leurs stores immenses ; on eût dit des profils de maisons et palais superposés, une Babylone de métal, d’une légèreté hindoue, traversée par des terrasses suspendues, des ponts volants jetés dans le vide. P 206

 

Pour sûr, dit-il, Caïn était un Gras et Abel un Maigre. Depuis le premier meurtre, ce sont toujours les grosses faims qui ont sucé le sang des petits mangeurs… C’est une continuelle ripaille, du plus faible au plus fort, chacun avalant son voisin et se trouvant avalé à son tour… Voyez-vous, mon brave, méfiez-vous des Gras. P 230

 

Pas un évènement ne se passait là, sans qu’elle finît par le deviner, à certaines révélations brusques de ces bras et de ces têtes qui surgissaient silencieusement. Elle devint très forte, interpréta les nez allongés, les doigts écartés, les bouches fendues, les épaules dédaigneuses, suivit de la sorte la conspiration pas à pas, à ce point qu’elle aurait pu dire chaque jour où en étaient les choses. P 287

 

 

Lu en juillet août 2018

Publié dans Challenge 19e siècle, Littérature française, XIXe siècle

« La Curée » : Emile Zola

Je continue mon exploration des « Rougon Macquart » avec ce tome 2 :

 

La curée Emile Zola

 

 

Résumé  

 

Nous voici à présent à Paris, en plein chantier grâce aux grands travaux entrepris par Napoléon III. Nous retrouvons Aristide Rougon, que nous avons suivi dans « La fortune des Rougon », vous vous souvenez sûrement de ce journaliste opportuniste qui avait tout misé sur la république et s’était fait porter pâle lors du coup d’état afin de pouvoir mieux retourner sa veste !

Plassans ne lui suffit plus, il veut aller prendre sa part du gâteau à Paris, où son frère Eugène occupe une place en vue. Il arrive avec sa femme, vivant dans un appartement sinistre, et attend dans l’ombre en piaffant que son frère lui trouve un travail lucratif.

Aristide a changé de nom pour s’appeler Saccard : « avec deux « C », hein. Il y a de l’argent dans ce nom-là ; on dirait que l’on compte des pièces d’or » de manière à rompre avec la vie d’avant et aussi pour ne pas éclabousser Eugène si les opérations tournaient mal !

Sa femme ayant eu la délicatesse de mourir, il épouse Renée, du moins sa dot. La jeune femme a été victime d’un viol et se retrouve enceinte, donc son père est bien obligé de la marier avec un homme qui accepte le déshonneur (l’argent n’a pas d’odeur, c’est connu !).

 

Ce que j’en pense

 

Dans ce roman, Zola dresse le portrait de la spéculation financière : tout est bon pour gagner de l’argent : jouer sur les terrains qui vont être racheter pour creuser les tranchées des boulevards. On surcote à tour de bras, on falsifie les documents… En fait, seule la duperie intéresse Aristide : tromper l’autre pour en tirer profit est pour lui pure jouissance. Il aime manipuler l’autre, tirer les ficelles. Il jouit de tous les plaisirs : c’est l’orgie autant de la chair que de l’argent. En bon chasseur, il multiplie les conquêtes amoureuses, il sait flairer les bonnes affaires… les boursicoteurs actuels n’ont rien inventer !

Que faire de l’argent si mal gagné ? Si certains sont économes, Aristide, lui va flamber : il remplit son coffre d’argent le matin et le vide le soir, dans des réceptions « m’as-tu vu », où le tout Paris défile, admirant au passage les toilettes et les bijoux de sa femme.

Tout se déroule selon ses plans et pour asseoir davantage sa situation, il fait venir son fils Maxime, bellâtre insignifiant, efféminé, qui aime se regarder durant des heures (comme Narcisse) dans son miroir et parler chiffons, toilettes, parfums avec ces dames et qui n’a pas beaucoup de volonté.

« Voilà un garçon qui aurait dû naître fille » murmura-t-elle (une des amies de Renée) à la voir si rose, si rougissant, si pénétré du bien-être qu’il avait éprouvé dans son voisinage. P 112

On imagine sans peine ce qui va se passer entre Renée et son beau-fils devenu son confident : elle s’offre le jeune homme, comme on s’offre un jouet, pour tromper l’ennui et  on assiste avec cet amour incestueux à une version revisitée de Phèdre.

J’ai beaucoup aimé ce tome II car la férocité de Zola est toujours présente, il règle ses comptes avec ces bourgeois, ces nouveaux-riches qui s’enrichissent sur le dos des pauvres, mais aussi nous dépeint avec brio leurs mœurs décadentes : l’oisiveté est mère de tous les vices ! Renée s’ennuie, alors elle dépense des sommes folles en vêtements, bijoux, et multiplie les amants.

Une autre personne joue un rôle non négligeable dans ce roman ; il s’agit de Sidonie, la sœur d’Aristide, qui n’est pas plus honnête que son frère et se livre à des affaires louches dans son appartement sordide et se promène toujours vêtue de sa robe noire usagée, à l’affût de tous les ragots : à l’inverse d’Aristide, elle ne dépense rien ! et c’est elle qui va arranger le mariage, comme une bonne affaire.

L’intention d’Emile Zola était de mettre en parallèle deux viols : le coup d’Etat de Napoléon III qu’il considérait comme un viol de la République, et celui dont est victime son héroïne Renée et d’analyser de manière naturaliste tout ce qui en découle pour la femme et la société. Il a parfaitement réussi. Sa vision de la femme, à travers Renée me gêne car elle est un brin misogyne : entre ses migraines, ses dépenses, son attrait pour les choses futiles, la manière dont elle se laisse dominer par la passion, l’auteur ne l’a pas gâtée !

L’auteur a repris le même procédé que dans « La fortune des Rougon » : un premier chapitre qui parle d’un fait précis et présente les héros, attisant ainsi l’intérêt du lecteur, dans « La curée », Renée et Maxime se promènent en calèche, côtoyant le tout Paris, elle s’ennuie malgré le luxe qui l’entoure ; on sait juste qu’elle a épousé un veuf du nom de Saccard ; puis dans les chapitres suivants, il revient sur ce qui leur est arrivé, comment ils se sont trouvés en présence, comme un flash-back.

J’ai adoré me promener en calèche au parc Monceau, humant Paris qui se transforme car Zola décrit fort bien la vue, le site, la nature et en particulier la Seine, toutes les belles choses qui rafraichissent le lecteur quand la spéculation ou l’oisiveté de ces gens parvenus commencent à l’irriter au plus haut point.

C’est « A nous deux Paris » donc, mais je préfère quand c’est Rastignac qui s’exprime ainsi !

C’est le tome que je préfère pour l’instant. Place maintenant au  « Ventre de Paris ».

 

Extraits  

 

Puis elle songea au coup de baguette de son mariage à ce veuf qui s’était vendu pour l’épouser, et qui avait troqué son nom de Rougon contre ce nom de Saccard, dont les deux syllabes sèches avaient sonné à ses oreilles, les premières fois, avec la brutalité de deux râteaux ramassant de l’or ; il la prenait, il la jetait dans cette vie à outrance, où sa pauvre tête se détraquait un peu plus chaque jour… Et quelque matin, elle s’éveillerait du rêve de jouissance qu’elle faisait depuis dix ans, folle, salie par une des spéculations de son mari, dans laquelle il se noierait lui-même. Ce fut comme un pressentiment rapide. P 27

 

Le collège de Plassans, un repaire de petits bandits comme la plupart des collèges de province, fut ainsi un milieu de souillure, dans lequel se développa singulièrement ce tempérament neutre, cette enfance qui apportait le mal, d’on ne savait quel inconnu héréditaire. Mais la marque de ses abandons d’enfant, cette effémination de tout son être, cette heure où il s’était cru fille, devait rester en lui, le frapper à jamais dans sa virilité. P 107

 

A vingt-huit ans, elle était déjà horriblement lasse. L’ennui lui paraissait d’autant plus insupportable que ses vertus bourgeoises profitaient des heures où elle s’ennuyait pour se plaindre et l’inquiéter. Elle fermait sa porte, elle avait des migraines affreuses. Puis, quand sa porte se rouvrait, c’était un flot de soie et de dentelles qui s’en échappait à grand tapage, une créature de luxe et de joie, sans un souci ni une rougeur au front. P 122

 

La race des Rougon s’affinait en lui, devenait délicate et vicieuse. Né d’une mère trop jeune, apportant un singulier mélange, heurté et comme disséminé, des appétits furieux de son père et des abandons, des mollesses de sa mère, il était un produit défectueux, où les défauts de parents se complétaient et s’empiraient. P 125

 

Cependant la fortune des Saccard semblait à son apogée. Elle brûlait en plein Paris comme un feu de joie colossal. C’était l’heure où la curée ardente emplit un coin de forêt de l’aboiement des chiens, du claquement des fouets, du flamboiement des torches. Les appétits lâchés se contentaient enfin, dans l’impudence du triomphe, au bruit des quartiers écroulés et des fortunes bâties en six mois. La ville n’était plus qu’une grande débauche de millions et de femmes. P 135

 

Ils eurent une nuit d’amour fou. Renée était l’homme, la volonté passionnée et agissante. Maxime subissait. Cet être neutre, blond et joli, frappé dès l’enfance sans sa virilité, devenait, aux bras curieux de la jeune femme, une grande fille, avec ses membres épilés, ses manières gracieuses d’éphèbe romain. Il semblait né et grandi pour une perversion de volupté. Renée jouissait de ses dominations, elle pliait sous sa passion cette créature où le sexe hésitait toujours. P 189

 

 

Lu en juillet 2018

Publié dans Challenge 19e siècle, XIXe siècle

Projet de l’année 2018…

J’avais décidé de lire, cette année, « Les Rougon Macquart » de Zola dans son intégralité. Bien-sûr, à l’adolescence j’ai lu et beaucoup aimé « L’Assommoir », « Germinal » entre autres… Puis, je n’y suis plus jamais revenue: on verra à le retraite, pensais-je.

 

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La collection, toute en bleu (époque France Loisirs)  me nargue depuis longtemps dans ma bibliothèque, l’étage en dessus, en rouge, ce sont les principaux romans de « La comédie humaine » de mon ami Balzac que j’ai lus et relus davantage et de manière régulière tout au long de ma vie, alors que Zola reste lié à l’adolescence.

J’ai pris du retard car j’ai participé au jury du 17e prix du Roman FNAC : 5 romans, dont 3 pavés dont je ne pourrai parler que lorsqu’ils seront sortis en librairie. Bonne pioche!

Après ma période polars, bien pratique pendant ma cure, je commence ma lecture. J’avais emporter les deux premiers dans ma valises, mais le déclic tardait à venir. J’espère arriver à lire les vingt tomes… et j’ai tout mon temps!

Cela me permettra de reprendre mon Challenge XIXe siècle!

Bon été et bonnes lectures!

Un petit avant-goût avec l’arbre généalogique selon Wikipedia

 

Arbre généalogique des Rougon Macquart de Zola

Publié dans 19e siècle, Challenge 19e siècle, Littérature anglaise

« Voyage avec un âne dans les Cévennes » de Robert Louis Stevenson

Je vous parle aujourd’hui d’un de mes livres appartenant à ce que j’appelle les « lectures salle d’attente » où je passe parfois des heures… dans ces cas-là, ma liseuse m’accompagne et c’est ainsi que j’ai pu découvrir celui-ci:

 voyage avec un ane dans les Cevennes de Robert Louis Stevenson.

 

Résumé de l’éditeur

À l’automne 1878, le jeune écrivain part avec une ânesse, Modestine, pendant douze jours et traverse les Cévennes depuis Monastier jusqu’à St Jean du Gard. Il nous décrit agréablement cette région de montagnes, et nous relate en même temps l’histoire de ces contrées, en particulier la révolte des Camisards. De nos jours, un sentier de grande randonnée a été créé sur ces traces : le GR70.

 

Ce que j’en pense

Dans ce récit, l’auteur nous emmène sur les sentiers, traversant les Cévennes en compagnie de sons ânesse, Modestine. Il s’agit de notes qu’il a prises consciencieusement chaque jour tout au long de son périple.

Après les préparatifs du départ, les bagages qui s’amoncèlent, il faut bien trouver un porteur et après avoir hésité entre les avantages et les inconvénients du cheval, de l’âne, il opte pour Modestine, une ânesse avec laquelle le courant ne passe guère ; après avoir chargé le bât, il faut apprendre comment la faire avancer !

« Je vous prie de le croire, le gourdin ne demeurait point inactif. J’estime que chaque pas convenable que faisait Modestine doit m’avoir coûté au moins deux coups bien appliqués. On n’entendait d’autre bruit dans les alentours que celui de ma bastonnade infatigable. »

J’ai bien aimé toute cette partie (le premier tiers du livre), où Robert Louis Stevenson nous raconte ses démêlés avec Modestine, sa manière de l’apprivoiser, si l’on peut dire, passant du gourdin à l’aiguillon ; cependant on sent peut de complicité entre lui et l’animal. C’est une association en quelque sorte !

« Elle était assez gentille à voir, mais aussi avait-elle donné preuve d’une foncière stupidité, rachetée, à dire vrai, par sa patience, mais aggravée par des accès de légèreté sentimentale déplacés et navrants. »

J’ai eu du plaisir à traverser les Cévennes, avec lui, sous la pluie, dans les sous-bois, à la rencontre de certains lieux : le Cheylard, le Gévaudan et sa fameuse bête, la Lozère, le Tarn…

Par contre, j’ai moins apprécié ses considérations sur les religions, ses jugements parfois à l’emporte-pièces, comme s’il se considérait comme un être à part, lui l’Écossais en terre de France.

Cependant, on le voit changer peu à peu au fil des rencontres, apprécié la beauté des paysages, la nature, le silence.

C’est le premier écrit de Robert Louis Stevenson avec un style particulier qui m’a plu et qui laisse entrevoir son œuvre future. Bien-sûr, j’ai pensé au livre de Sylvain Tesson: « Sur les chemins noirs » que je lisais en même temps et que j’ai préféré…

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Robert Louis Stevensonvoyage avec un ane dans les Cevennes de stevenson

 

Extraits

Chacun avait à cœur d’être aimable et utile pour un étranger. Cela n’était pas dû simplement à l’hospitalité naturelle des montagnards, ni même à l’étonnement qu’on y avait de voir vivre de son plein gré au Monastier un homme qui aurait pu tout aussi bien habiter en n’importe quel autre endroit du vaste monde ; cela tenait pour une grande part, à mon projet d’excursionner vers le Sud, à travers les Cévennes. Un touriste de mon genre était jusqu’alors chose inouïe dans cette région. On m’y considérait avec une piété dédaigneuse comme un individu qui aurait décidé un voyage dans la lune. Toutefois, non sans un intérêt déférent comme envers quelqu’un en partance vers le Pôle inclément. 

 

Il n’y a qu’un voyageur, qui surgit là comme un évadé d’une autre planète, à pouvoir goûter exactement la paix et la beauté de la grande fête ascétique. La vue de la contrée au repos lui fait du bien à l’âme. Il y a quelque chose de meilleur que la musique dans le vaste silence insolite, et qui dispose à d’agréables pensées comme le bruit d’une mince rivière ou la chaleur du clair soleil.

 

Béni soit l’homme qui inventa les aiguillons ! Béni soit l’aubergiste du Bouchet-Saint-Nicolas qui m’en montra le maniement ! Cette simple gaule, pointue d’un huitième de pouce, était en vérité un sceptre, lorsqu’il me la remit entre les mains. À partir de ce moment-là, Modestine devint mon esclave. Une piqûre et elle passait outre aux seuils d’étable les plus engageants. Une piqûre et elle partait d’un joli petit trottinement qui dévorait les kilomètres.

 

Quant à moi, je voyage non pour aller quelque part, mais pour marcher. Je voyage pour le plaisir de voyager. L’important est de bouger, d’éprouver de plus près les nécessités et les embarras de la vie, de quitter le lit douillet de la civilisation, de sentir sous mes pieds le granit terrestre et les silex épars avec leurs coupants. Hélas ! tandis que nous avançons dans l’existence et sommes plus préoccupés de nos petits égoïsmes, même un jour de congé est une chose qui requiert de la peine. Toutefois, un ballot à maintenir sur un bât contre un coup de vent venu du nord glacial n’est point une activité de qualité, mais elle n’en contribue pas moins à occuper et à former le caractère. Et lorsque le présent montre tant d’exigences, qui peut se soucier du futur ?

 

Il n’y avait point apparence de la main de l’homme dans le paysage entier et, en vérité, pas trace de son passage, sauf là où une génération après une génération, avait cheminé dans d’étroits sentiers tortueux pénétrant sous les bouleaux et en sortant, en haut et en bas des versants qu’ils sillonnaient.

 

La nuit est un temps de mortelle monotonie sous un toit ; en plein air, par contre, elle s’écoule, légère parmi les astres et la rosée et les parfums. Les heures y sont marquées par les changements sur le visage de la nature. Ce qui ressemble à une mort momentanée aux gens qu’étouffent murs et rideaux n’est qu’un sommeil sans pesanteur et vivant pour qui dort en plein champ. La nuit entière il peut entendre la nature respirer à souffles profonds et libres.

https://www.ebooksgratuits.com/

 

Lu entre octobre et décembre  2017

 

 

 

Publié dans 19e siècle, Challenge 19e siècle, Littérature française

« Le Portrait de Dorian Gray » : Oscar Wilde

Le roman dont je parle aujourd’hui figure en bonne place dans ma bibliothèque, étiqueté : les trésors que je garde pour plus tard, car chef-d’œuvre risquant de reléguer les livres actuels très loin. Mais, à force de remettre, on risque de passe l’arme à gauche avant de les avoir lus et il est temps de revoir les priorités…

 Le portrait de Dorian Gray de Oscar Wilde

 

Résumé de l’éditeur:

Le Portrait de Dorian Gray a été rédigé en 1890, puis complété en 1891. Ce roman fantastique est à la fois un manifeste esthétique et un récit moral. Bien qu’Oscar Wilde y développe l’idée d’un art dégagé de toute éthique, le jeune Dorian Gray va faire face à sa conscience morale à travers son portrait qui porte à sa place les traces de sa perversité et la décadence que le temps inflige aux esprits les plus purs.

Ce que j’en pense

Ce roman est un chef-d’œuvre ! tout part d’un portrait du héros, Dorian Gray, exécuté par le peintre Basil Hallward. Ce portrait est magnifique et subjugue ceux qui le regarde, Dorian lui-même et Lord Henry leur ami commun.

Il a été exécuté avec brio car Basil voit Dorian via les yeux de l’admiration, la fascination et même l’amour. Tout n’y est que recherche et harmonie des couleurs, de l’attitude. En voyant ce portrait Dorian émet un souhait : garder l’éternelle jeunesse et que le tableau subisse les outrages du temps.

Les liens réunissant ces trois personnages sont particuliers : Lord Henry sert de mauvais génie, instillant avec perversité sa vision cynique de la société, des femmes en particulier, transformant un jeune timide en homme narcissique, imbu de lui-même, ne reculant devant rien pour assurer son emprise et sa propre réussite sociale.

Basil le peintre est un personnage pur, passionné par son art, et amoureux de Dorian, ce qui explique la beauté du portrait qu’il a réalisé. Amoureux de l’amour ou amoureux du vrai Dorian ?

« Tout portrait qu’on peint avec âme est un portrait, non du modèle, mais de l’artiste. Le modèle n’est qu’un hasard et qu’un prétexte. Ce n’est pas lui qui se trouve révélé par le peintre ; c’est le peintre qui se révèle lui-même sur la toile qu’il colorie. » P 13

Oscar Wilde en fait d’ailleurs un personnage à part entière car il emploie toujours la majuscule, pour le désigner, parlant  du « Portrait » qu’il oppose au héros, comme on oppose le bien le mal, le beau et le laid…

Dans ce roman, Oscar Wilde n’est pas tendre envers les femmes, c’est le moins qu’on puisse dire, elles ont des rôles vraiment accessoires, même pas secondaires, que ce soit dans la vie de Dorian que dans celle de Lord Henry. Quant à la notion de fidélité, il se déchaîne en affirmant par exemple:

« Ceux qui sont fidèles ne connaissent de l’amour que sa trivialité ; ce sont les infidèles qui en connaissent les tragédies. P 21 »

Le rythme subjugue le lecteur, les idées fusent comme des bulles de champagne et Oscar Wilde joue avec elles, et nous entraîne, même si certaines peuvent nous déranger, tant il flirte avec l’excès, le désir de choquer, en maniant comme personne le paradoxe. (Notamment certaines affirmations concernant la société ou les femmes ou tentant de justifier le comportement de Dorian ne peuvent que le hérisser.)

L’écriture est belle, peaufinée, chatoyante comme les couleurs du tableau et on sent l’admiration de l’auteur pour la peinture, (il admirait beaucoup Gustave Moreau).

Ce roman d’une grande sensualité, sera hué par la critique, car considéré comme un éloge de l’homosexualité, de la débauche.

L’idée de faire vieillir mais aussi faire apparaître la cruauté sur les traits du beau visage, à chaque « mauvaise action » de Dorian est vraiment une idée de génie, car on va voir jusqu’où celui-ci est capable d’aller pour que personne ne voit le tableau se métamorphoser.

Cette idée m’a fait penser bien-sûr à « la peau de chagrin » de Balzac que j’ai adoré et que Oscar Wilde admirait :« la mort de Lucien de Rubempré a été le drame de ma vie » disait-il.

Énorme coup de cœur:

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Challenge XIXe siècle

 

Extraits

Car, s’il est au monde rien de plus fâcheux que d’être quelqu’un dont on parle, c’est assurément d’être quelqu’un dont on ne parle pas. P 10

 

Si triste que soit cette pensée, il est hors de doute que le Génie dure plus longtemps que la Beauté. C’est du reste l’explication de notre effort à tous vers la haute culture. P 20

 

Rien, si ce n’est les sens, ne peut guérir l’âme, de même que rien, si ce n’est l’âme ne peut guérir les sens. P 30

 

La seule différence entre un simple caprice et une passion éternelle, c’est que le caprice dure un peu plus longtemps. P 33

 

Le costume du XIXe siècle est odieux. Il est trop sombre, trop attristant. Le péché est, du reste, la seule note de couleur vive qui subsiste dans la vie moderne. P 38

 

La « grande passion » est le privilège de ceux qui n’ont rien à faire. C’est dans un pays l’unique raison d’être des classes désœuvrées. P 60

 

Les enfants commencent par aimer leurs parents ; devenus grands, ils les jugent ; quelquefois, ils leur pardonnent. P 79

 

Dans l’amour que lui portait l’artiste – car c’était bien de l’amour – rien qui ne fut noble et intellectuel. Ce n’était pas cette admiration purement physique de la beauté, qui naît des sens et qui meurt. C’était l’amour tel que l’avaient éprouvé Michel-Ange, et Montaigne, et Winckelmann et Shakespeare lui-même. P 137

 

… Car d’une joie même, le souvenir a son amertume, et le rappel d’un plaisir n’est jamais sans douleur. P 150

 

Outre nos aïeux de race, nous possédons des ancêtres littéraires, dont le type et le tempérament sont encore plus voisins des nôtres, et l’influence sur nous plus clairement définie. A certaines heures, il apparaissait à Dorian que l’histoire entière du monde n’était autre chose que le récit de sa propre vie, non telle qu’il l’avait réellement vécue, mais telle que l’avait créée sa propre imagination, telle qu’elle s’était déroulée dans son cerveau et dans ses désirs. P 162

 

Nos jours sont trop courts pour qu’on aille se charger des fautes du prochain. Chacun vit pour soi et acquitte, pour son compte, la rançon de la vie. Quel malheur seulement qu’il faille tant de fois l’unique erreur de vivre ! Vraiment, nous avons à payer, encore et encore, à payer toujours.  Dans son commerce avec l’homme, le Destin n’arrête jamais ses comptes. P 211

Lu en décembre 2017

Publié dans Challenge 19e siècle, Littérature française

« La bourse » : Honoré de Balzac

Je vous parle aujourd’hui d’une nouvelle de mon ami Honoré de Balzac, lu confortablement sur ma liseuse, grâce à « e-books libres et gratuits » :

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Résumé de l’éditeur

Un jeune peintre prometteur fait une chute dans son atelier et se réveille dans les bras d’une ravissante inconnue, sa voisine. Mais cette idylle naissante est rapidement contrariée par les soupçons qui pèsent sur cette jeune fille et sa mère.

Pourquoi un riche vieillard vient-il chaque soir chez elles perdre de l’argent au jeu ? Et que penser lorsque la bourse du jeune peintre disparaît après une partie de cartes disputées avec ses voisines.

 

Ce que j’en pense

Ce n’est un secret pour personne, je suis « Balzacolâtre » depuis le début de l’adolescence et j’ai décidé de lire « La comédie humaine » dans l’ordre en relisant, si j’ai envie, certains romans…

Il s’agit de la troisième nouvelle des « Scènes de la vie privée » et l’incipit est splendide, mettant l’eau à la bouche du lecteur :

« Il est pour les âmes faciles à s’épanouir une heure délicieuse qui survient au moment où la nuit n’est pas encore et où le jour n’est déjà plus. »

Balzac nous raconte la manière dont un jeune peintre talentueux, reconnu par ses pairs, décoré, Hippolyte Schinner rencontre, à la suite d’une chute dans son atelier, Adélaïde sa voisine et en tombe amoureux.

« Il reprit bientôt connaissance et put apercevoir, à la lueur d’une de ces vieilles lampes dites à double courant d’air, la plus délicieuse tête de jeune fille qu’il eût jamais vue, une de ces têtes qui souvent passent pour un caprice du pinceau ; mais qui tout à coup réalisa pour lui les théories de ce beau idéal que se crée l’artiste et d’où procède son talent… »

Il la regarde d’abord avec les yeux du peintre, détaillant son visage, la manière dont elle évolue avec sa mère dans leur appartement plutôt miteux, qu’il décrit avec moult   détails, comme il le fait toujours.

Puis, il la contemple avec les yeux de l’amour, l’émotion apparaît ainsi que le cortège des doutes : comment expliquer les relations des deux femmes avec un homme d’un certain âge et son acolyte qui est sa pâle copie, qui viennent tous les soirs jouer et perdre aux cartes.

La jalousie, le doute font leur apparition, alimentés par les potins, surtout lorsque Hippolyte perd sa bourse chez les deux femmes : vol, malhonnêteté, vie dissolue ? Il se met alors à réinterpréter tous les faits, gestes et paroles sous l’emprise du doute.

Balzac nous livre une belle étude du sentiment amoureux, avec ses élans et ses doutes, sur fond de vie difficile,  la beauté observée par un artiste, mais aussi l’importance de l’imagination, du rêve sur l’amour et sur l’existence  et il pose une autre question : l’amour peut-il guérir un être s’il mène une vie un peu dissolue, le racheter en quelque sorte ?

J’éprouve toujours autant de plaisir à lire ses analyses, ses descriptions et la manière dont il manie la langue française.

Challenge XIXe siècle 2017

 

L’auteur

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Extraits

 

L’imagination aide au naturel de chaque détail et ne voit plus que les beautés à l’œuvre. A cette heure, l’illusion règne despotiquement : peut-être se lève-t-elle la nuit ? l’illusion n’est-elle pas pour la pensée une espèce de nuit que nous meublons de songes.

… puis une attitude ou les sons d’une voix mélodieuse embellis par le lointain de la mémoire reparaissaient tout à coup, comme ces objets qui plongés au fond des eaux reviennent à la surface…

Ces stigmates de misère ne sont point d’ailleurs sans poésie aux yeux d’un artiste.

Ces traits si fins, si déliés pouvaient tout aussi bien dénoter des sentiments mauvais, faire supposer l’astuce et la ruse féminines que révéler les délicatesses d’une belle âme. En effet, le visage de la femme a cela d’embarrassant pour les observateurs vulgaires, que la différence entre la franchise et la duplicité, entre le génie de l’intrigue et le génie du cœur, y est imperceptible.

Le cœur a la singulière puissance de donner un prix extraordinaire à des riens. Quelle joie n’est-ce pas pour un voyageur de cueillir un brin d’herbe, une feuille inconnue, s’il a risqué sa vie dans cette recherche. Les riens de l’amour sont ainsi…

Perdre un bonheur rêvé, renoncer à tout un avenir, est une souffrance plus aigüe que celle causée par la ruine d’une félicité ressentie, quelque complète qu’elle ait été : l’espérance n’est-elle pas meilleure que le souvenir ? Les méditations dans lesquelles tombe tout à coup notre âme sont alors comme une mer sans rivage au sein de laquelle nous pouvons nager pendant un moment, mais où il faut que notre amour se noie ou périsse.

 

 

Lu en janvier 2017

Publié dans Challenge 19e siècle, Littérature française

« La maison du chat-qui-pelote » par Honoré de Balzac

          Je pensais avoir toutes l’œuvre de Balzac et en fait, je n’ai que les romans, pas les nouvelles mais sur  « ebooksgratuits.com », il y a l’œuvre intégrale, donc j’ai trouvé mon bonheur… (ou sur  d’autres sites: bibebook.com…)

          Je vous parle aujourd’hui d’une  de ses nouvelles :

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 Résumé de l’éditeur

 

          Drapier, monsieur Guillaume tient boutique à Paris. Il a deux filles à marier, et prévoit d’unir l’aînée, mademoiselle Virginie, à son premier commis. La cadette, mademoiselle Augustine, va s’éprendre d’un jeune artiste.

          Deux mariages, deux destins opposés.

          Dans ce roman placé en tête de La Comédie Humaine, Balzac traite plusieurs de ses thèmes favoris, les oppositions entre le passé et le présent, la vie d’artiste et la bourgeoisie, la prudence qui dure et la passion qui détruit.

  1.  La Comédie humaine – Études de mœurs. Premier livre, Scènes de la vie privée – Tome I. Premier volume de l’édition Furne 1842

 

Ce que j’en pense :

C’est la première fois que je lis une nouvelle de Balzac dont j’aime beaucoup les romans et c’est une vraie pépite. A travers elle, l’auteur nous décrit l’univers d’un commerçant drapier, sa vie de tous les jours entre sa femme (mariage de raison bien-sûr) ses filles qu’il convient de marier, ses apprentis qui sont prennent les repas en commun, mais doivent quitter la table avant le dessert.

Quel nom étrange pour une enseigne : « La maison du chat-qui-pelote » ! En fait, les chalands portent un nom qui peut nous surprendre, la Truie-qui-file, le Singe-vert, en référence à des animaux exposés autrefois, ou à l’architecture : « Au milieu de cette large poutre mignardement sculptée se trouvait un antique tableau représentant un chat qui pelotait ».

Ce que l’auteur résume ainsi :

   « Afin de rabattre l’orgueil de ceux qui croient que le monde devient de jour en jour plus spirituel, et que le moderne charlatanisme surpasse tout, il convient de faire observer ici que ces enseignes, dont l’étymologie semble bizarre à plus d’un négociant parisien, sont les tableaux morts de vivants tableaux à l’aide desquels nos espiègles ancêtres avaient réussi à amener les chalands dans leurs maisons. »

 

          On a une belle description de ce milieu social où l’argent est dur à gagner, donc se dépense avec modération, où les mariages ont pour but de renforcer le commerce, où la fille aînée doit se marier en premier tant pis si elle est moins belle. Donc tout devrait ronronner, dans ce destin écrit à l’avance. Quelle est la place de l’amour dans le mariage ?

          Un artiste peintre vient modifier le cours des choses, et offrir à la cadette un mariage de contes de fées. Balzac décrit très bien les deux univers que tout oppose, rythmé par le travail, la tenue du commerce pour le faire fructifier et de l’autre l’univers des artistes, nobles de surcroît, insouciants, ne parlant que d’art, fréquentant les salons, dépensant sans compter et vivant sur une autre planète.

          En plus de l’analyse sociologique, l’auteur nous offre une belle réflexion sur le mariage, qu’il soit d’amour ou de raison, le bonheur n’étant pas toujours du côté où l’on croit. « Le bonheur conjugal a été de tout temps une spéculation, une affaire qui demande une attention particulière. », ainsi que de très beaux passages consacrés à l’art.

          On retrouve tout le talent de l’auteur, son amour des détails : la description de la maison fourmille de détails, on la visualise sans problèmes, de même les façons de s’habiller, de se comporter…

          Dans les nouvelles, le style est plus sobre, il n’a pas besoin de diluer (à l’époque les auteurs étaient payés à la ligne), et celle-ci est une gourmandise à déguster, à savourer et qu’on a du mal à lâcher.

          J’aime Balzac, ce n’est un secret pour personne, je l’ai découvert très tôt  avec un coup de foudre pour « Eugénie Grandet », on pourra peut-être me taxer de partialité, mais cette nouvelle est un chef-d’œuvre pour moi.

          Note : 10/10

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Extraits :

          Quoique chacun des apprentis, et même le plus ancien, payât une forte pension, aucun d’eux n’eût été assez hardi pour rester à la table du patron au moment où le dessert y était servi

 

          La muette et constante contemplation qui réunissait les yeux de ces jeunes gens par un besoin violent de distraction au milieu de travaux obstinés et d’une paix religieuse, devait tôt ou tard exciter des sentiments d’amour. L’habitude de voir une figure y fait découvrir insensiblement les qualités de l’âme, et finit par en effacer les défauts.

 

           L’artiste la compara involontairement à un ange exilé qui se souvient du ciel. Une sensation presque inconnue, un amour limpide et bouillonnant inonda son cœur.

 

          Tous deux savaient que les plus beaux portraits de Titien, de Raphaël et de Léonard de Vinci sont dus à des sentiments exaltés, qui, sous diverses conditions, engendrent d’ailleurs tous les chefs-d’œuvre.

 

          La violence même de sa passion empêchait le jeune peintre de trouver ces expédients ingénieux qui, chez les prisonniers comme chez les amants, semblent être le dernier effort de la raison échauffée par un sauvage besoin de liberté ou par le feu de l’amour.

 

           L’argent qui vient si vite s’en va de même. N’ai-je pas entendu dire ce soir à ce jeune écervelé que si l’argent était rond, c’était pour rouler ! S’il est rond pour les gens prodigues, il est plat pour les gens économes qui l’empilent et l’amassent. 

 

           Qui dépense trop n’est jamais riche.

 

          Augustine ressemblait alors à un pâtre des Alpes surpris par une avalanche : s’il hésite, ou s’il veut écouter les cris de ses compagnons, le plus souvent il périt. Dans ces grandes crises, le cœur se brise ou se bronze.

 

Lu en décembre 2016