Publié dans Rentrée littéraire, Roman historique

« La chambre des dupes » de Camille Pascal

Petit détour par l’histoire aujourd’hui avec ce roman qui nous entraîne à la cour de Louis XV :

Résumé de l’éditeur :

Après « L’Été des quatre rois« , couronné par le Grand Prix du roman de l’Académie française, Camille Pascal nous fait entrer cette fois de plain-pied dans le Versailles de Louis XV pour y surprendre ses amours passionnés avec la duchesse de Châteauroux. Subjugué par cette femme qui se refuse pour mieux le séduire, le jeune roi lui cède tout jusqu’à offrir à sa maîtresse une place qu’aucune favorite n’avait encore occupée sous son règne. Leur histoire d’amour ne serait qu’une sorte de perpétuel conte de fées si Louis XV, parti à la guerre, ne tombait gravement malade à Metz…

La belle Marie-Anne – adorée du roi, jalousée par la Cour, crainte des ministres et haïe par le peuple – devra-t-elle plier brusquement le genou face à l’Église et se soumettre à la raison d’État ?

Dans ce roman de la Cour, Camille Pascal plonge le lecteur dans les intrigues amoureuses, les cabales d’étiquette et les complots politiques d’un monde qui vacille. 

Ce que j’en pense :

J’ai choisi ce roman, car j’aime beaucoup l’écriture de Camille Pascal, c’est une friandise qui se déguste, lentement… Et en plus, je connaissais mal Louis XV, son illustre bisaïeul m’ayant beaucoup plus intéressée, il convenait donc de réparer un peu cette méconnaissance…

On s’intéresse ici à une période très courte (entre le 08/09 1741 et le 3 avril 1746), du règne du Bien-aimé, qui vient de perdre sa maîtresse, Pauline de Vintimille, morte après son accouchement, tandis que sa sœur Marie-Anne piaffe d’impatience pour prendre la suite. Il est vrai que la famille Mailly-Nesle a bien fourni le Roi en maîtresses ; avant la duchesse, il y a eu Louise de Mailly, que Marie-Anne va faire chasser purement et simplement du palais tandis que la quatrième sœur, Hortense de La Tournelle est en alerte aussi…

Camille Pascal raconte avec beaucoup de verve, tout ce qui se trame autour du Louis XV, les clans qui se forment parmi les courtisans, car le Cardinal de Fleury prend de l’âge, et parmi les impatients, on note l’oncle de Marie-Anne, le Duc de richelieu (descendant du Cardinal) libertin qui saute sur tout ce qui bouge… Évidemment, on va avoir des complots contre Marie-Anne qui sait se faire courtiser, pour attiser l’amour royal… et suivre les clans qui s’affrontent Maurepas et les siens d’un côté, Richelieu de l’autre, c’est passionnant…

Ce qui frappe, c’est la manière dont Louis XV se laisse gouverner par ses pulsions sexuelles, (ou par la chasse d’ailleurs, il aime traquer tous les gibiers !) et sa belle Marie-Anne, rêve de le voir en « héros de guerre » ce qui risque d’avoir des conséquences… et veut à tout prix un titre de duchesse mais il faut lui trouver une terre et ce sera… Châteauroux (elle ne sait même pas où ça se trouve !)

Quoi qu’il en soit, la belle est quand même intéressante, quand elle se mêle de politique, il faut le reconnaître, alors que Marie Leszczynska est tellement effacée noyée dans sa bigoterie. Camille Pascal nous propose au passage des lettres échangées entre Marie-Anne et Richelieu assez truculentes, parfois même osées, très explicites en tout cas, persuadée qu’elle ne risquait rien…  

La médecine de l’époque fait froid dans le dos, le Roi a tellement reçu de « saignées » lorsqu’il a été malade à Metz qu’il a failli y laisser sa vie, augmentant d’autant plus les trahisons, coups bas… on croise au passage M. de la Peyronie, chirurgien du roi, ou encore deux médecins venant de l’illustre faculté de médecine de Montpellier qui s’expriment en patois occitan pour ne pas être compris ce qui augmente la suspicion à leur égard…

J’ai beaucoup apprécié la langue : on se sent catapulté au siècle de Louis XV avec des   expressions de l’époque, une manière coquine de parler de sexe autant que de nourriture, entre deux tasses de chocolat. On ne dira jamais assez les vertus du chocolat!

Un petit clin d’œil en passant au titre savoureux qui fait penser bien-sûr à la journée des dupes sous le règne de Louis XIII…

Vous l’aurez compris, j’ai adoré ce livre et la verve de Camille Pascal dont j’ai déjà beaucoup aimé le précédent roman historique : « L’été des quatre rois » et il m’a donné envie de creuser un peu le règne de Louis XV, ma pauvre PAL va se mettre en grève, une fois de plus !

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de découvrir en avant-première ce livre et de retrouver un auteur que j’apprécie beaucoup. (Sortie 28/08/2020)

#rentreelitteraire2020 #NetGalleyFrance

9,5/10

Extraits :

Seule la grande saignée au pied permettrait d’évacuer les humeurs dont l’accumulation provoquait cette forte fièvre et les violentes convulsions qui secouaient la jeune accouchée comme un pantin de la foire Saint-Germain.

A cause d’elle (la reine Marie Leszczynska), le règne des maîtresses royales recommençait, et Dieu savait ce que ces sangsues putassières coûtaient au peuple. Les miséreux étaient de plus en plus nombreux dans la ville, où l’on ne comptait pas moins de cinq cents familles d’indigents sur la paroisse Notre-Dame.

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il (Richelieu) aimait la fréquentation du pouvoir car, avec lui, ce qui était prévu n’arrivait jamais et l’imprévu, au contraire, était toujours certain. Versailles se réduisait à un immense tapis vert où chacun misait quotidiennement son existence dans l’espoir de tirer un jour la bonne carte.

Cet homme habitué depuis l’enfance à être le centre de tous les hommages et de toutes les attentions n’imaginait pas qu’une femme qui prétendait l’aimer puisse s’inquiéter d’autre chose que de lui-même.

Les Anglais, dont la perfidie n’était pas qu’une figure de style, travaillaient à ressusciter contre l’arrière-petit-fils la formidable coalition qui, trente ans plus tôt, avait bien failli emporter la puissance du roi Louis XIV et transpercer la France de part en part.

La place du cardinal de Fleury n’avait pas été pourvue, elle était donc à prendre car ils savaient que le roi s’ennuyait déjà à gouverner par lui-même. Depuis six mais, ils s’observaient, se tendaient des chausse-trappes pour essayer de prendre l’avantage dans l’esprit du roi…

… Partout Maurepas voyait des mains de femmes agissant contre lui, et derrière celles de Richelieu se glissant jusqu’au roi à travers les caresses de La Tournelle. Comment se battre contre des putains qui ne disaient pas leur nom ? pensa-t-il. C’était là toute l’injustice du combat qu’il devait mener.

Cette idée était devenue une sorte de marotte et, entre deux tasses de chocolat, Marie-Anne ne pensait qu’à cette seule chose, rêvant du moment où son Louis XV se cuirasserait pour la guerre avec autant d’entrain qu’il en avait pour l’amour.

Aujourd’hui, alors que la camarde l’avait effleuré de sa faux, il voulait de la vie, de l’esprit et de la joie. Il était bien sot d’avoir imaginer trouver un peu d’ivresse au fond d’un vieux flacon déformé par tant de grossesse et empli d’une dévotion toute polonaise. Après tout il n’avait jamais demandé à régner sur la France, et si Dieu lui avait fait la mauvaise plaisanterie de le mettre à ce poste, cela valait bien, n’en déplaise à tous les évêques de France et au pape lui-même, quelques compensations.

Elle voulait, par cette nouvelle journée des dupes, effacer la honte et punir plus durement que par l’exil tous ceux qui l’avait chassée de la chambre du roi, comme une fille perdue. Elle ! La duchesse de Châteauroux !

Lu en août 2020

Publié dans Coups de coeur, Littérature française, Roman historique

« Rivage de la colère » de Caroline Laurent

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi pour son thème qui m’intéresse depuis toujours, et les critiques enthousiastes que j’ai pu lire m’ont confortée dans mon choix :

Résumé de l’éditeur :

Après le succès de « Et soudain, la liberté », co-écrit avec Evelyne Pisier, voici le nouveau roman de Caroline Laurent. Au cœur de l’océan Indien, ce roman de l’exil met à jour un drame historique méconnu. Et nous offre aussi la peinture d’un amour impossible.

Certains rendez-vous contiennent le combat d’une vie.

Septembre 2018. Pour Joséphin, l’heure de la justice a sonné.

Dans ses yeux, le visage de sa mère.

Mars 1967. Marie-Pierre Ladouceur vit à Diego Garcia, aux Chagos, un archipel rattaché à l’île Maurice. Elle qui va pieds nus, sans brides ni chaussures pour l’entraver, fait la connaissance de Gabriel, un Mauricien venu seconder l’administrateur colonial. Un homme de la ville. Une élégance folle.

Quelques mois plus tard, Maurice accède à l’indépendance après 158 ans de domination britannique. Peu à peu, le quotidien bascule, jusqu’à ce jour où des soldats convoquent les Chagossiens sur la plage. Ils ont une heure pour quitter leur terre. Abandonner leurs bêtes, leurs maisons, leurs attaches. Et pour quelle raison ? Pour aller où ?

Après le déchirement viendra la colère, et avec elle la révolte.

Roman de l’exil et de l’espoir, « Rivage de la colère » nous plonge dans un drame historique méconnu, nourri par une lutte toujours aussi vive cinquante ans après.

Ce que j’en pense :

Joséphin essaie depuis des années, de faire reconnaître la déportation des chagossiens et l’histoire débute sur un de ses combats, en 2018. Il se souvient très peu de son île natale, car il avait sept ans quand il a été déporté avec sa famille, tous les îlois, car pour obtenir l’indépendance, le premier ministre de Maurice Seewozagur Ramgoulam a accepté, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes du gouvernement anglais (premier ministre de l’époque Wilson) de céder l’archipel des Chagos, en particulier l’île de Diego Garcia pour que les USA la transforme en base militaire.

Pour cela, il faut qu’il n’y ait pas d’habitants :

« Les Américains devaient présenter à l’ONU un dossier fourni par les Anglais assurant que le territoire était vierge « d’habitants autochtones », afin d’obtenir un accord pour créer une base militaire. »

Or, ce n’est pas le cas, puisque là vivent les Chagossiens, en harmonie avec la Nature, sur les plages de sable fin, travaillant à fabriquer l’huile de coprah. Qu’à cela ne tienne, on va les envoyer ailleurs !

On fait ainsi la connaissance de Marie-Pierre Ladouceur, sa sœur Josette, et toute la génération. Les liens intergénérationnels sont forts, on se contente de peu, on fait la fête, on danse, le mariage de Josette se prépare… Christina, son fiancé vient d’arriver de Maurice, à bord du Sir Jules.

Marie-Pierre de déplace pieds-nus, chasse le poulpe, vit simplement ; elle a eu quelques aventures, et elle est mère d’une petite fille. Son patronyme est savoureux : s’appeler Ladouceur quand on est une femme énergique, obstinée qui ne lâche jamais rien !

Sur le même bateau arrive Gabriel, issu de famille aisée de Maurice, dont le père est un patriarche acariâtre qui règne en dictateur sur ses enfants, surtout Gabriel, mais aussi sur sa petite sœur Evelyn. Le fils aîné, Benoît est le chouchou, lui a eu le droit d’aller étudier en Angleterre alors que son père refuse qu’il aille y étudier à son tour. La mère est décédée, quand il avait une dizaine d’années.

Marie est fascinée par lui et une histoire d’amour démarre, en douceur, car ils sont différents, par leur couleur de peau, leur rang social, et Marie ne sait ni lire ni écrire…

Pendant qu’ils s’installent dans leurs vies, des choses se trament, derrière leur dos bien-sûr, c’est pratique pour les gouvernants qu’ils soient illettrés pour leur extorquer n’importe quoi et ils vont se retrouver déportés, il n’y a pas d’autre mot pour qualifier ce qu’on leur a fait, vers Maurice, comme des animaux dans la cale d’un bateau, on se contentera de leur donner à boire, de temps en temps, pas assez d’eau pour tout le monde… je ne désigne personne, mais suivez mon regard…

« Le gouvernement mauricien avait vendu les Chagossiens aux Anglais. Vendu, littéralement. Ce n’était pas seulement une question de pouvoir et d’indépendance de l’île. Trois millions de livres sterling étaient en jeu… »

Caroline Laurent nous raconte, avec ce sublime roman historique, la tragédie et le combat des Chagossiens pour avoir le droit de récupérer leurs droits, de retourner sur leur terre. C’est un fait historique, une tragédie que je ne connaissais pas du tout et que l’auteur aborde de fort belle manière ; elle a bâti son roman en se basant sur une documentation importante, qu’elle cite au passage.

Elle alterne les récits : Joséphin raconte son combat (qui fut d’abord celui de sa mère, mais qu’il a repris à son compte) le « Groupe Réfugiés Chagos », et fait remonter, au fur et à mesure qu’il progresse, toute l’histoire de Marie et des autres habitants, la dureté de l’exil, de partir, en emportant quelques objets ou vêtements, souvenirs d’une terre perdue, et les conséquences, sur la santé physique et mentale. Ce combat est toujours d’actualité, comme en témoignent des évènements remontant au début de cette année!

L’auteure nous propose une carte de toute la région, un peu trop petite de la version e-book, qui m’a été très utile pour situer Diego Garcia, vue l’importance de mes lacunes en géographie…

J’ai beaucoup aimé ce roman, car l’histoire d’amour entre Marie et Gabriel est tout à fait crédible, ce qui n’est pas souvent le cas lorsque l’on veut raconter l’Histoire en la mêlant à la petite histoire. Ici, Caroline Laurent a très bien réussi l’exercice.

L’écriture est très belle, avec une réflexion profonde sur l’exil, la déportation, la couleur de peau, la colonisation-décolonisation britannique, ce qui donne des phrases superbes (cf. les extraits ci -dessous). L’incipit est magnifique.

Je n’ai pas lu son précédent livre « Et soudain, la liberté », écrit, à quatre mains, avec Evelyne Pisier qui va donc rejoindre ma PAL.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales, (j’apprécie beaucoup cette maison d’éditions) qui m’ont permis de découvrir ce roman passionnant et son auteure, dont j’ai hâte de retrouver la plume.

#Rivagedelacolère #NetGalleyFrance

https://www.temoignages.re/social/droits-humains/chagos-un-peuple-pacifique-sacrifie-pour-pouvoir-faire-la-guerre,98569

L’auteure :

Caroline Laurent est franco-mauricienne. Après le succès de son livre co-écrit avec Evelyne Pisier« Et soudain, la liberté » (Les Escales, 2017 ; Pocket, 2018 ; prix Marguerite Duras ; Grand Prix des Lycéennes de ELLE ; Prix Première Plume), traduit dans de nombreux pays, elle signe son nouveau roman « Rivage de la colère ».

En parallèle de ses fonctions de directrice littéraire chez Stock, Caroline Laurent a été nommée en octobre 2019 à la commission Vie Littéraire du CNL.

Incipit :

Ce n’est pas grand-chose, l’espoir. Une prière pour soi. Un peu de rêve pilé dans la main, des milliers d’éclats de verre, la paume en sang. C’est une ritournelle inventée un matin de soleil pâle.

Extraits :

Je n’ai pas la foi. Je préfère parler d’espoir. L’espoir, c’est l’ordinaire tel qu’il devrait toujours être : tourné vers un ailleurs.

La justice est la méchante sœur de l’espoir. Elle vous fait croire qu’elle vous sauvera, mais de quoi vous sauver-t-elle puisqu’elle vient toujours après le malheur.

Il était temps de fuir Maurice. Partir, s’éloigner de soi-même. Mais, part-on jamais vraiment.

Sauvage. Sagouin. Nègre-bois. Voleur. Crétin. Crevard. Chagossien, ça voulait dire tout ça quand j’étais enfant. Notre accent ? Différent de celui des Mauriciens. Notre peau ? Plus noire que celle des Mauriciens. Notre bourse, vice. Nos maisons, inexistantes.

Méprise-les, oublie-les, me répétait ma mère. Mais comment oublier la honte ?

C’est ainsi à Maurice : Blancs, Créoles, Mulâtres, les variations sont infinies, la folie et la méfiance aussi.

C’étaient avant tout des registres de comptes, compilant les transactions commerciales entre Diego Garcia et Maurice. Dessous, des livres plus anciens, tous rédigés en anglais, recensaient les transferts d’esclaves déportés de Madagascar vers les Chagos…

L’indépendance, je veux dire la pure, la véritable, l’absolue, n’existe pas. On est toujours le colonisé de quelqu’un d’autre.

Qu’est-ce qui forge une identité ? Un nom, une profession, la couleur d’un passeport, un certain alignement des planètes ?

Ce qui nous fonde, n’est-ce pas simplement l’amour qui a présidé à notre naissance, ou bien à l’inverse, l’absence de tout sentiment ?

Définition du doute : un vide enveloppé de mots.

Quand on a été forcés de partir, on a perdu tout ça. On a perdu nos biens matériels et immatériels ; on a perdu nos emplois, notre tranquillité d’esprit, notre bonheur, notre dignité, et on a perdu notre culture et notre identité.

Comment prouver autrement que par les larmes qu’un accord politique ne peut, ni ne doit passer avant le déracinement d’un peuple ? C’est ce qu’il va nous falloir trouver.

Certaines choses ne changeraient jamais, en effet. Les politiques vendaient un idéal auquel ils ne croyaient pas eux-mêmes. La nation arc-en-ciel ? La belle affaire : Les communautés se regardaient en chiens de faïence, prêtes à dégainer au premier dérapage.

L’existence n’était rien d’autre que ça, une succession de vérités et de mensonges qui pouvaient faire basculer votre vie sur un mot, un cri, un silence.

Le métissage, c’est toujours trop ou pas assez. Il n’y a pas d’équilibre. Pas de recette, pas de dosage. Quoi que vous fassiez, vous serez pris pour celui que vous n’êtes pas.

La prison de l’ignorance. Ce que tous, puissants, politiques, notables, faisaient payer aux îlois, c’était leur ignorance. Gabriel en était convaincu…

…Des gens démunis. Celui qui ne sait ni lire ni écrire est d’une matière vulnérable. C’étaient les puissants eux-mêmes qui les avaient empêchés d’accéder au savoir.

Lu en juillet 2020

Publié dans Littérature espagnole, Roman historique

« Les patients du Docteur Garcia  » Almudena Grandes

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi, au départ, pour son titre sur NetGalley, tout en ayant flashé sur la couverture:

 

 

 

Résumé de l’éditeur:

 

Après la victoire de Franco, le docteur Guillermo García Medina continue de vivre à Madrid sous une fausse identité. Les papiers qui lui ont permis d’éviter le peloton d’exécution lui ont été fournis par son meilleur ami, Manuel Arroyo Benítez, un diplomate républicain à qui il a sauvé la vie en 1937.

En septembre 1946, Manuel revient d’exil avec une dangereuse mission :   infiltrer une organisation clandestine d’évasion de criminels nazis, dirigée depuis le quartier d’Argüelles par Clara Stauffer, qui est à la fois allemande et espagnole, nazie et phalangiste.
Alors que le docteur García se laisse recruter par Manuel, le nom d’un autre Espagnol croise le destin des deux amis. Adrián Gallardo Ortega, qui a eu son heure de gloire comme boxeur professionnel avant de s’enrôler dans la División Azul, créée par Franco pour soutenir la Wehrmacht, survit péniblement en Allemagne. Ce dernier ne sait pas encore que quelqu’un souhaite prendre son identité pour fuir dans l’Argentine de Perón.

Traduit de l’espagnol par Anne Plantagenet

 

Ce que j’en pense :

 

Nous faisons la connaissance de Guillermo en 1947, le jour de la messe des Rameaux, alors qu’il attend une jeune femme qui a beaucoup compté dans sa jeunesse Amparo, pour lui demander de l’aide alors qu’elle est pour Franco depuis le début, alors que le Docteur Guillermo Garcia était républicain. Il s’agit de sauver un ami proche. L’aidera-t-elle ? ainsi commence ce que l’auteure Almudena Grandes appelle « Mon histoire est celle de trois imposteurs. »

On assiste alors à un retour vers le passé et la guerre entre républicains et partisans de Franco, début des années trente.

Guillermo est un chirurgien reconnu et apprécié, qui sauve des vies, met en place avec un médecin canadien Norman Bethune,  les premiers dons du sang. Il vit une histoire d’amour avec Amparo qu’il finira par épouser, car elle est enceinte, hyper catholique…

Pendant ce temps en Allemagne arrive au pouvoir le NSDAP avec ce cher Adolf qui met en place la politique qu’on connait, avec au passage une amourette avec une descendante de Wagner, son compositeur fétiche : Winifred Wagner … « À partir de ce jour, Winifred vit exclusivement pour Adolf Hitler. »

Hitler va aider son « ami » Franco bien-sûr, lui donnant avions, bombes, pour écraser Madrid et la révolution…

Guillermo est obligé de quitter l’hôpital et renoncer à la médecine et surtout changer d’identité, grâce à la complicité de son meilleur ami, diplomate républicain, Manuel Arroyo Benítez et devient Rafaël Cuesta Sanchez alias Rafa…

Pendant ce temps la guerre fait rage, certains Espagnols choisissent d’aller combattre aux côtés des nazis, se livrant aux exactions qu’on connaît : on rencontre Jan un jeune Flamand plus que séduit par les théories raciales : « exécuter des Juifs, cela n’est rien, car ils ont l’apparence des humains mais n’en sont pas » et son meilleur ami, un ancien boxeur tricheur, Adrian Gallardo. On les suit jusqu’à la défense du bunker à Berlin, où ils tiennent à résister jusqu’au 2 mai pour que les Russes ne puissent pas fêter leur victoire le premier mai !

Ils vont finir par rester en Allemagne, changeant d’identité aussi. Mais Adrian est recherché car il a commis des atrocités, donc criminel de guerre.

Le décor est planté. La chasse aux nazis commence, mais, Franco est là et tous ses partisans, notamment les bigotes à ses bottes vont tenter par tous les moyens d’empêcher les arrestations en distribuant des faux papiers bien en règles et des filières se mettent en place de façon magistrale il faut bien le reconnaître.

Manuel est également obligé de changer d’identité, plusieurs fois et finit par prendre celle Adrian Gallardo Ortéga en1947 puisque ce dernier est considéré comme criminel de guerre et porté disparu.

Les deux hommes resteront en contact et le « docteur Garcia » continuera à exercer ses talents de médecin sous le manteau, avec beaucoup de prudence…

Manuel est né dans une famille nombreuse et n’a jamais été aimé par ses parents, notamment par sa mère qui s’en débarrasse en le plaçant chez un prêtre qui va lui apprendre à lire et écrire, faire son éducation, lui permettant de faire des études, qui vont changer son destin. Il occupera des fonctions importantes à la Société des Nations en Suisse, durant la République.

Comme l’auteure le répète assez souvent dans le roman : « Manolo Arroyo Benítez avait toujours eu à la fois la poisse et beaucoup de chance. »

On va suivre, les réseaux qui se mettent en place. Bien-sûr l’Église catholique a les siens, mais l’auteure nous parle davantage des réseaux organisés par les civils, notamment celui de Clara Stauffer, (fille d’un brasseur de bière allemand et de mère madrilène), la manière dont les dignitaires nazis mais aussi les moins gradés, sont recevoir la nationalité espagnole, puis migrer vers l’Argentine de Perón qui leur réserve un accueil enthousiaste.

Almudena Grandes mêle la grande et la petite histoire de manière magistrale. Au début, j’ai eu du mal avec les noms espagnols à rallonge ;’ai pourtant l’habitude avec les noms portugais, mais les consonances sont différentes et surtout les personnages principaux changent d’identité ! et surtout il y a beaucoup de monde dans ce roman !

Je me suis rendu compte, après avoir lu une centaine de pages, qu’il y avait à la fin du livre, la liste des personnages réels ou fictifs, leurs différentes identités, ce que m’a beaucoup simplifié la vie.

Guillermo-Rafa à Madrid et Manolo-Adrian en Argentine, vont tenter, en risquant leur vie, de surveiller, tenir des registres de l’or nazi et surtout des œuvres d’art volés aux juifs, à la demande des autorités américaines. Hélas, l’ennemi a changé ! c’est la guerre froide, l’ennemi c’est Staline et pas Franco qui aura ainsi de beaux jours devant lui….

On va rencontrer ainsi, au fil des pages, des Républicains, qui se cachent sous d’autres identité, qui continuent à espérer la République, des gens sincères, des salauds de la pire espèce qui continueront à être protégés…

Tout en nous racontant l’Histoire de l’Espagne Franquiste, que je n’ai jamais étudiée de près car le Caudillo me déclenchait de l’urticaire (il est décédé en novembre 1975 !) et je reconnais que je me suis davantage intéressée à Salazar et sa clique et à la révolution des œillets au Portugal le 25 avril 1974 qu’à lui. Donc négligence réparée…

Pour la petite histoire, voyage de noces au Portugal en décembre 1975 ! c’était la première fois que mon mari retournait dans son pays, sans la dictature, et Franco venait juste de décéder…

J’ai adoré ce livre passionnant à plus d’un titre, dans lequel l’auteure a fait un travail de recherche considérable pour étayer son raisonnement et rester au plus près de la réalité historique et je me suis aperçue que ce livre était en fait le quatrième d’une série consacrée à la guerre civile, qui en comporte encore deux autres.

Certains personnages semblent récurrents, mais cela ne gêne absolument de ne pas avoir lu les précédents, ce que je vais sûrement faire. Je proposerai le plan de l’œuvre dans une autre page de mon blog, afin de ne pas donner le tournis.

Un livre exceptionnel comme l’est d’ailleurs « La fabrique des Salauds » dont je vous ai tant rebattue les oreilles, fin 2019, et dont j’ai tourné la dernière page avec tristesse, tant je m’étais attachée à tous ces personnages. Bip-Bip! je deviens lyrique, il est temps que je termine cette chronique.

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Lattès qui m’ont permis de découvrir une auteure géniale et une partie de sa fresque historique.

#LespatientsdudocteurGarcia #NetGalleyFrance

 

coeur-rouge-

 

L’auteure :

 

Almudena Grandes vit à Madrid.

Elle est l’auteure de « Un cœur glacé » qui a remporté le prix Méditerranée 2008.
« Les patients du docteur Garcia »  poursuit sa série « Épisodes d’une guerre interminable », inaugurée par « Inés et la joie », puis « Le Lecteur de Jules Verne », et dernièrement « Les trois mariages de Manolita. »

Extraits :

 

Toujours fidèle à mon principe de ne pas divulgâcher », j’ai choisi des citations dans la première partie du roman :

 

Le délicat feston en dentelle noire, ancienne, du voile qui encadrait son visage l’avantageait, accentuant le contraste entre ses sourcils sombres et ses cheveux blonds, une audace suspecte, d’entraîneuse de cabaret, que la plupart des femmes de sa classe sociale ne se seraient pas permise. Mais Amparo Priego Martínez n’était pas une femme comme les autres, et son culot me bouleversait plus que je ne l’aurais cru. Nous avions vécu ensemble trop de choses, trop longtemps, pour que je puisse sortir indemne de ces retrouvailles. Pour cette raison, je ne pris pas le risque de regarder l’enfant qu’elle tenait par la main.

 

Le dernier dimanche du mois de mars 1947, je partis à la recherche d’une femme qui connaissait ma véritable identité. Amparo savait que je ne m’appelais pas Rafael Cuesta Sánchez, mais Guillermo García Medina. Et que j’étais médecin, même si je n’avais plus de statut officiel et travaillais dans une agence de transports.

Elle ignorait, en revanche, que j’étais allé la trouver pour venir en aide à Manuel Arroyo Benítez, un de mes amis qui avait pris l’identité d’Adrián Gallardo Ortega afin d’infiltrer une organisation de fugitifs nazis et d’émigrer en Argentine comme un des leurs. Pendant ce temps, le vrai Adrián Gallardo faisait la manche à Berlin, et quand il était contrôlé par une patrouille, il montrait les papiers d’un certain Alfonso Navarro López.

 

L’événement le plus important de sa vie se produit en 1923, quand un jeune homme énergique de trente-quatre ans se présente à la famille Wagner après avoir assisté à une représentation du Festival de Bayreuth. C’est le leader du Parti national-socialiste ouvrier allemand, mais la raison de sa visite n’est pas politique. Il est persuadé qu’il n’existe aucune œuvre comparable à celle de Richard dans toute l’histoire de la musique et veut témoigner de sa ferveur aux héritiers du compositeur.

La jeune épouse de vingt-six ans, restée en retrait, assiste à cette déclaration passionnée qui lui inspire à son tour des sentiments encore plus excessifs. À partir de ce jour, Winifred vit exclusivement pour Adolf Hitler.

 

Norman Bethune a réussi. Pour la première fois dans l’histoire, une transfusion de sang conservé dans un réfrigérateur redonne vie à un mourant. Désormais, il n’est plus nécessaire que le donneur soit juste à côté du receveur, relié à lui par deux aiguilles et un tube en caoutchouc. Cette nouvelle technique rend les transfusions beaucoup plus faciles, pratiques et efficaces.

 

Ainsi, ma relation avec Amparo, étrange fruit du hasard et de la guerre, prit peu à peu une curieuse forme, semblable à la silhouette de ces réfugiés qui portaient en couches superposées tous les vêtements qu’ils possédaient. Mais avant la fin de l’hiver, il se produisit un événement qui me prouva que tout pouvait être encore plus compliqué.

 

Au contraire, sa nationalité fait très vite d’elle une pièce maîtresse dans les relations entre le gouvernement de Burgos et le Troisième Reich. Clara, franquiste en Espagne, nazie en Allemagne, sait regarder très loin et comprend ce qu’elle voit. Intelligente, compétente, extrêmement énergique et très sympathique, elle se met en retrait et attend son heure.

 

Clara Stauffer continuera d’être phalangiste et nazie, espagnole et allemande, jusqu’à sa mort.

 

Manolo aurait été un bon étudiant au séminaire de Gijón. Au collège Sierra Pambley il fut, dès le début, un élève brillant, car s’il n’avait aucune vocation pour la prêtrise, celle qu’il avait pour l’étude était immense, surtout à partir du moment où il comprit que c’était pour lui le seul moyen de s’échapper de Robles, de sa maison, du piège de sa vie.

 

C’était un bon garçon, sain, innocent, qui ne buvait pas, ne fumait même pas, et n’arrêtait pas de sortir de sous sa chemise un scapulaire que lui avait donné sa mère pour l’embrasser. Il y avait beaucoup d’hommes comme lui parmi les volontaires de son armée, presque encore des enfants, élevés dans des familles ultra catholiques de tradition carliste. (A propos du vrai Adriàn)

Là-dedans, il y a une carte d’identité au nom de Rafael Cuesta Sánchez. Tu te souviens ? (Je hochai la tête en silence. Je n’avais jamais oublié ce nom.) C’est une fausse identité, inventée de toutes pièces.

 

 

Lu en février 2020

Publié dans Littérature française, Roman historique

« le temps des ténèbres » de Jean-Marie Lesage

Retour au XVe siècle aujourd’hui avec ce roman historique dont le titre est déjà la promesse d’un beau voyage:

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Florence, 1478.

Dans ce jeu italien de reconquête des terres pontificales, tout semble opposer Sixte IV, vieux pape guerrier, et Laurent de Médicis, jeune tyran mécène. Leur sanglante confrontation à coups d’anathèmes, de complots, de missions secrètes et d’assassinats sera sans trêve et sans pitié.

La recherche acharnée d’un écrit nuisible au pontife déchaînera les passions, suscitera menaces et trahisons.

Tapis dans l’ombre, spectateurs attentifs ou acteurs intéressés, Rodrigo Borgia, futur Alexandre VI, et Louis XI, roi de France vieillissant, observent avec intérêt ces joutes cruelles, révélatrices de mortelles ambitions.

 

 

Ce que j’en pense :

 

L’histoire commence en 1478 avec le siège d’une ville que le pape Sixte veut absolument réintégrer dans les terres pontificales. Ce n’est pas le premier siège, mais celui-ci va lui donner du fil à retordre. Il s’agit de Città di Castello, ville de Niccolo Vitelli.

Le pape Sixte (Francesco della Rovere) envoie ses neveux, notamment Giuliano, nommé cardinal alors qu’il avait à peine trente ans et qui était en plus à la tête des armées du Pontife pour récupérer les terres qu’il considérait comme siennes ! il est accompagné par un autre neveu du pape Raffaele Riario.

Nicollo va se battre, et envoie son fils Vittellozzo, ainsi que son jeune frère, via les catacombes, porter un message pour demander l’aide des Médicis.

Vitellozzo parviendra à fuir mais son père et son frère seront assassinés de manière horrible par les sbires de Giuliano della Rovere, cardinal et meurtrier sans vergogne ! Il rejoint ensuite la cour de France, où Louis XI l’accueille. Avant de mourir, Niccolo confie qu’il a eu une fille illégitime, Lucrezia et qu’il faut la protéger, la cacher dans un couvent par exemple.

Mais, l’ennemi du pape est Laurent de Médicis, qu’il veut soumettre également, et dont il n’hésite pas à faire assassiner le frère, Julien, en pleine messe. C’était Laurent qui était visé évidemment.

Lorsque l’autre neveu de Sixte est fait prisonnier la colère du pape s’intensifie et les choses vont s’envenimer encore davantage. Les espions à la solde des uns et des autres, vont tenter de retrouver Lucrezia pour les uns, Raffaele Riario pour les sbires du pape.

Les femmes ont la part assez belle dans l’histoire : on croise la belle Giovanna degli Albizzi, ennemie acharnée des Médicis, ou Esther la maîtresse de Borgia, sans oublier la belle Lucrezia Fucci…

On fait plus ample connaissance avec Louis XI ses conseillers : Philippe de Commynes, et Olivier le Daim qui se jalousent, les guerres du roi contre ses ennemis Charles le Téméraire, duc de Bourgogne et Édouard d’Angleterre qui ont laissé le pays exsangue en proie aux révoltes.

Louis XI est proche des Médicis. Il a eu sous ses ordres autrefois le Condottiere Niccolo Vitelli, seigneur de Città di Castello, le père de Vitellozzo….

On revient aussi sur la conjuration des Pazzi, riche famille évincée par les Médicis (toujours de manière sanglante bien-sûr), querelle où le pape a largement pris part en passage en déclenchant le conflit et en l’entretenant.

Le pape a pour vice-chancelier Rodrigo Borgia, qui lorgne aussi sur le trône pontifical. Homme habile, il a ses espions pour tenter de mettre à jour les desseins du pape. Nous savons tous que ce cher Rodrigo arrivera à ses fins bien plus tard, sous le nom d’Alexandre VI nous offrant à son tour une belle saga : père de Cesare, de Lucrezia… mais c’est une autre histoire ! je n’ai pas pu m’empêcher d’évoquer Rodrigo car les Borgia me fascinent autant que les Médicis.

Quant à l’infâme Giuliano, après avoir bien pourri le pontificat d’Alexandre VI, il deviendra pape sous le nom de Jules II et continuera ses intrigues…

J’ai adoré ce roman historique, car j’aime énormément cette époque de l’Histoire, j’ai un faible pour les Médicis et les Borgia (dont la série TV de Canal + m’a enthousiasmée et depuis je dévore à belles dents tout ce que je peux trouver sur eux, mais ce n’est pas évident, il y a eu beaucoup plus de livres consacrés aux Médicis.

Je ne connaissais pas du tout l’auteur, Jean-Marie Lesage dont j’ai bien aimé la plume, autant que l’histoire qu’il nous raconte. Comme toujours, quand un roman me plaît je deviens dithyrambique, alors quand l’Histoire s’en mêle…

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Librinova qui m’ont permis de découvrir ce livre et son auteur.

#LeTempsdesténèbres #NetGalleyFrance

 

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Je vous promets pour bientôt un retour à un manga que j’adore : « Cesare » de Fuyumi Soryo, dont j’ai encensé les sept premiers tomes…

 

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19263014&cserie=5521.html

 

Extraits:

 

Le chemin escarpé et pierreux conduisait le jeune cardinal Giuliano della Rovere au sommet d’une butte à partir de laquelle il pouvait disposer d’une vue étendue sur la cité qu’il devait conquérir…

 

Le cardinal-soldat offrait un visage émacié dans lequel émergeaient des yeux vifs et perçants comme ceux d’un aigle, des yeux qui fascinaient ses interlocuteurs. Un corps trapu et ramassé, des épaules larges révélaient la puissance physique de l’homme de trente ans qui pratiquait au quotidien des exercices où s’enchaînaient des luttes acharnées avec ses officiers…

… La cruauté de l’homme ne se révélait pas seulement dans les combats d’exercices ; elle s’exaltait dans les batailles de rue des cités qu’il voulait conquérir.

 

Voilà à peine plus d’une année que nous ne sommes plus en guerre, ou tout au moins, que nous ne sommes plus cernés par une bande de loups qui hurlent à nos portes. Car c’est une véritable meute que nous affrontions avec, à sa tête, Charles, qui avait inscrit sur ses bannières : « Vengeance, Vengeance ! ». Aujourd’hui, le duc est mort, Edouard a abandonné ses velléités de redevenir roi de France…

 

Maintenant, il nous faut faire revivre les terres qui, comme des catins, ont été outragées et tourmentées ; les unes cèdent leur corps, les autres livrent leurs récoltes, mais toutes, pour finir, ont perdu leur âme.

 

…il s’agit du fils du Condottiere Niccolo Vitelli, sire. Le seigneur de Città di Castello et une grande partie de sa famille ont été décimés par une armée du pape. Le garçon a pu échapper au massacre ; notre ambassadeur à Florence lui a accordé sa protection.

 

Ce garçon dispose de bien des dons, sais-tu. Je l’ai observé se battre comme combattait son père – car t’ai-je dit que j’ai eu son père sous mes ordres, il y a plus de trente ans ?

 

… Alors, si ce que tu dis est vrai, il serait habile d’en faire notre espion. Tu sais, Philippe, il nous faudra surveiller ce pape, car nous devons nous attendre à ce qu’il nous attire un jour des ennuis dans les terres italiennes.

 

Cette famille des Médicis m’est agréable. Et puis, convenons-en, ils sont de bons prêteurs. Certes scrupuleux, demandant caution, et attentifs au recouvrement de leurs prêts, mais bons prêteurs tout de même.

 

Mais certains à Rome n’avaient pas la même interprétation et ne se privaient pas de lui reprocher un certain nombre de complaisances, comme d’avoir, à son avènement, intensifié le népotisme qu’appliquaient déjà ses prédécesseurs…

… C’était justement à l’un de ses jeunes neveux, Giuliano della Rovere, nommé cardinal, que Sixte avait demandé de partir en campagne pour redonner aux Etats pontificaux les territoires qu’ils avaient perdus au profit de petits tyrans, dont l’un était le seigneur de Città di Castello, Niccolo Vitelli.

 

Comme d’habitude, ce fut avec un réel contentement que Sixte accueillit Rodrigo Borgia. L’œil pénétrant et acéré du vicaire de Rome examina avec attention, son vice-chancelier. De taille moyenne, l’homme offrait une constitution bien charpentée que surmontait une belle tête altière parée d’un visage au teint hâlé qui rappelait son ascendance espagnole…

 

Il ne pouvait échapper à Sixte que Borgia visait sa succession :il disposait du savoir-faire et de l’autorité d’un pape ; néanmoins, ses origines espagnoles étaient un obstacle, le peuple romain n’ayant que peu d’attachement pour les pontifes étrangers.

 

En son for intérieur, Louis XI, lui, jubilait. Il savourait ces moments de sournoiseries où, par ses propos, ses remarques, ses attitudes, il actionnait les fils fragiles qui guidaient l’existence et les pensées de son entourage, cet entourage qui comptait moins pour lui que les chiens de meute de ses chenils. Alors, maître redouté du lieu, du temps et des intrigues, il actionna un autre fil.

 

 

Lu en janvier 2020

Publié dans Littérature française, Roman historique

« Le Roi fol » de Laurent Decaux

Je vous parle aujourd’hui d’un roman historique, tout petit par la taille mais passionnant quand on aime l’Histoire:

 

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Au début de l’année 1392, tous les rêves sont permis à Charles VI. La reine Isabeau vient d’accoucher d’un fils, le pays retrouve la prospérité, la guerre avec l’Angleterre touche à sa fin. Mais, en quelques mois, un scandale d’adultère, un attentat contre son premier ministre, une maladie inexplicable s’abattent sur le jeune roi.

Charles diminué par ses crises de démence, les factieux s’agitent en coulisse. À la cour, le vice est l’affaire de tous et l’ambition n’est pas l’apanage des grands. Dans l’incroyable entreprise de démolition d’un règne, le spéculateur Nicolas Flamel, l’Italienne Valentine Visconti, le peintre Paul de Limbourg et le cuisinier Taillevent auront tous un rôle à jouer.

La France en sera quitte pour cinquante années de chaos.

Complots, joutes sanglantes, plaisirs débridés, Le Roi fol est le roman d’une France médiévale exaltée, soumise à toutes les passions.

 

Ce que j’en pense :

 

« Ce récit commence trois jours avant Pâques, en l’an de grâce 1392 de Notre-Seigneur Jésus » . Tout semble sourire à Charles VI car un fils vient de naître de son union avec Isabeau de Bavière.

Son père, Charles V dit le Sage a épousé Jeanne de Bourbon, dite Jeanne la folle, qui est en fait une petite-cousine, et il a fallu une dispense du Pape pour célébrer cette union consanguine.

Il a dû écarter du pouvoir ses oncles, (Anjou, Bourgogne, Berry, Bourbon) qui s’étaient affrontés durant la régence, chacun ne pensant qu’à ses propres intérêts et faire appel aux anciens conseillers de son père qu’on appelle les Marmousets, parmi lesquels Bureau de la Rivière.

Rien n’est simple, les oncles manipulent toujours dans l’ombre et son frère Louis ne pense qu’à sa croisade. Il y a eu schisme et un Pape, Urbain VI, règne sur Rome alors qu’un anti-pape Clément VII siège en Avignon.

Alors que tout semblait sourire avec la naissance du dauphin, survient un scandale d’adultère ainsi qu’une tentative d’assassinat de son Chambellan. Charles VI a un premier accès de folie, et s’en prend à ses propres hommes.

Bien-sûr, les oncles comploteurs lui font croire que l’auteur est caché par le duc de Bretagne, pour le pousser à lui chercher querelle… Alors que Charles VI attendait que le Roi d’Angleterre signe enfin la trêve….

En parallèle, petite histoire dans la grande, Florie, la petite-fille de Bureau (personnage crée par l’auteur) fait son entrée, plus ou moins réussie, dans le monde, et elle va rencontrer un jeune homme, Paul, peintre, enlumineur qui va être embauché par un des oncles, le duc de Berry…

Autour de ce Roi fol, bien conscient qu’il a hérité de la folie de sa mère, qui s’éloigne du pouvoir, vont éclore des intrigues, trahisons de toutes sortes.

Laurent Decaux nous parle aussi des mœurs dissolues de la reine Isabeau de Bavière, qui multiplie les amants, ne s’occupe guère de ses enfants, complots et nous précise qu’il a pris des libertés avec l’Histoire…

Ce roman historique se dévore grâce au talent de conteur extraordinaire de Laurent Decaux qui nous entraîne dans Paris, dans les pas de Florie, les joutes, les croisades, l’art médiéval, notamment l’enluminure… cela me rappelle une émission passionnante de l’époque flamboyante de la télévision : « Alain Decaux raconte » un régal… Ô nostalgie quand tu nous tiens…

J’ai pensé bien-sûr, à l’œuvre magistrale de Maurice Druon : « Les Rois maudits » que j’ai lus et relus et relirai sûrement sur mon île déserte…

Un seul bémol, ce livre est trop court ! j’en aurais voulu davantage, mais l’auteur a choisi cette période particulière dans la vie du Roi.

Je me suis attachée à ce Roi fol qu’on appelait aussi le bien-aimé. Donc, illico, l’envie de le connaître davantage a fait son chemin et sur les conseils de Sarindar, un ami babeliote, féru d’Histoire je vais m’orienter vers la biographie qu’a écrite Françoise Autrand.

Encore une fois, je remercie infiniment Mademoiselle M. ma professeure d’Histoire de terminale qui m’a initiée à cette discipline qui se résumait avant à des dates apprises par cœur. Elle nous a expliqué qu’il fallait voir l’Histoire comme la politique et que si on comprenait les tenants et les aboutissants, les intérêts de chacun et leurs ententes ou magouilles pour arriver à leur fin, on n’avait plus besoin du « par cœur » …

Un grand merci à NetGalley et aux éditions XO qui m’ont permis de découvrir l’auteur et donner l’envie d’en savoir davantage sur Charles VI.

#LeRoiFol #NetGalleyFrance

 

L’auteur

 

Laurent Decaux a 38 ans et vit à Paris.

Il est l’auteur d’un premier roman remarqué, « Le Seigneur de Charny. »

 

Extraits:

 

Fichus Anglais ! Se contenteraient-ils un jour de leur île d’outre-Manche ? Ils disposaient pourtant de beaux pâturages, d’un climat tempéré et de moutons laineux ! Leur vin de cep n’était pas aussi bon que celui de France, mais leur vin de houblon n’était pas déplaisant… Qu’était-ce alors ? Les femmes peut-être ?

Ça doit être ça, songea Clisson à voix haute. Les Anglaises sont courtes et rouges, comme des jambons cuits. Voilà pourquoi leurs rois s’entourent d’hommes et se font sodomiser…

 

Mais le jeune roi était de ces hommes au tempérament variable, enclins à changer vingt fois d’avis au cours d’une même journée.

 

Tous les rois n’ont pas vocation à être saints, messire. Qu’ils protègent la Croix et soient bons pour leur peuple, en revanche, est une exigence de Dieu.

 

Ses conseillers n’attendaient pas de lui des preuves d’intelligence ; ils exigeaient une forme d’éclat transcendant. La féodalité arrivait à son terme. L’absolutisme commençait, avec son caractère divin et sacré.

 

Charles était pareil à ces écoliers qui travaillent toutes les nuits à la lumière d’une bougie, mais n’obtiennent jamais la titulature ou le doctorat. Il n’avait ni la sagesse de son père, ni la rigueur de Philippe le Bel, ni la vertu de Saint Louis. Comment s’étonner qu’il ait perdu le sommeil, qu’il soit devenu nerveux et taciturne, qu’il soit frappé, maintenant, d’une maladie d’humeur.

 

Lu en novembre 2019

 

CHALLENGE 1% 2019

Publié dans Littérature française, Roman historique

« L’Américaine » de Catherine Bardon

Place aujourd’hui à la suite de l’épopée de la famille Rosenheck avec:

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Septembre 1961. Depuis le pont du bateau sur lequel elle a embarqué, Ruth tourne le dos à son île natale, la République dominicaine. En ligne de mire : New York, l’université, un stage au Times. Une nouvelle vile… Elle n’en doute pas, bientôt elle sera journaliste comme l’était son père, Wilhelm. Ruth devient très vite une véritable New-Yorkaise et vit au rythme du rock, de l’amitié et des amours. Des bouleversements du temps aussi : l’assassinat de Kennedy, la marche pour les droits civiques, les frémissements de la contre-culture, l’opposition de la jeunesse à la guerre du Viêt Nam…

Mais Ruth, qui a laissé derrière elle les siens dans un pays gangrené par la dictature où la guerre civile fait rage, s’interroge et se cherche. Qui est-elle vraiment ? Dominicaine, née de parents juifs autrichiens ? Américaine d’adoption ? Où va-t-elle construire sa vie, elle dont les parents ont dû tout fuir et réinventer leur existence ? Trouvera-t-elle la réponse en Israël où vit Svenja, sa marraine ? Entrelaçant petite et grande histoire, explorant la question de l’exil et de la quête des racines,

Catherine Bardon nous livre une radiographie des États-Unis des années 1960, en poursuivant la formidable fresque romanesque inaugurée avec Les Déracinés.

 

Ce que j’en pense

 

Nous retrouvons dans ce roman, les héros qui ont fait la joie des lecteurs qui ont aimé « Les déracinés ». Le récit alterne toujours les faits et le journal des ressentis, émotions du héros principal, qui est Ruth, la fille de Wilhelm et Almah Rosenheck.

Un drame est survenu à la ferme, Wilhelm est décédé à la suite d’un accident de la route, idiot comme souvent : sa voiture a percuté une vache, dans la nuit, à peine quelques secondes d’inattention et c’est le grand voyage…

Ce drame traumatise tout le monde, on s’en doute, mais Ruth, « le premier bébé » de la colonie, dont le visage a été photographié, a même été utilisé pour des timbres-poste éprouve le besoin de quitter sa famille pour aller faire des études de journalisme à New-York.  Nous sommes en 1961.

Elle part en bateau, refaisant à l’envers le voyage que ses parents ont fait des années plus tôt, comme un pèlerinage. Elle fait la connaissance d’Arturo sur le steamer, un jeune Dominicain qui part faire des études aussi.

Ruth découvre ainsi la sinistre Ellis Island qui depuis ne retient plus personne en quarantaine, et comprend ce que ses parents ont dû ressentir quand les US ont refusé de les accueillir.

Elle vient vivre chez sa tante Myriam, qui tient une école de danse, et dont le mari Aaron a bien réussi dans son métier d’architecte, et une relation forte se noue avec leur fils Nathan, épris de danse lui-aussi. Leur réussite est teintée de tristesse, car Myriam pense à son frère Wil et à Almah qui n’ont pas peu réaliser leur rêve.

« Je voulais vivre ma vie comme je l’entendais sans m’encombrer des bagages pesants de l’histoire familiale. J’allais écrire une page de la vie des Rosenheck en Amérique. Ma propre page. »

Ce roman évoque surtout le statut difficile des enfants de la deuxième génération : ses parents sont des êtres tellement exceptionnels pour Ruth, qu’elle se sent nulle, ne pouvant jamais leur arriver à la cheville. Comment faire son chemin quand les parents ont tant souffert, ont dû supporter tellement de désillusions, travailler la terre, construire leur colonie ?

« Qui étais-je, moi Ruth Rosenheck, née en république Dominicaine de parents juifs autrichiens, parachutée à New-York ? Juive, Autrichienne, Dominicaine, américaine ? Avais-je fait le bon choix ? Je me sentais perdue… »

Un autre élément entre en ligne de compte : ils n’ont jamais parler de leurs propres parents, de l’antisémitisme, de la Shoah pour préserver leurs enfants, car c’était trop lourd à porter, alors ils les ont élevés dans la liberté, l’insouciance : Ils étaient « les petits princes de la colonie » dit Ruth.

Alors dans ce cas, comment savoir qui l’on est et d’où l’on vient ? Comment se construire ? Ruth a choisi le journalisme comme son père, après avoir abandonné ses études d’infirmière, (dans la famille d’Almah, ils étaient médecins depuis des générations) et le virus était entré en elle lorsqu’elle avait couvert le procès d’Eichmann…

A l’université, elle se rend compte qu’il y a des clans, l’élite et les autres dont elle fait partie, ce qui ne facilite pas l’intégration… les US n’ont guère fait de progrès depuis l’arrivée de ses parents, la fermeture d’Ellis Island n’est qu’un symbole et encore…

Ruth a idéalisé aussi le couple formé par ses parents, en mettant la barre aussi haut, comment s’engager dans une histoire d’amour, construire un couple ou une famille ?

Elle se cherche, s’égare dans des amours sans lendemains, comme si elle voulait se perdre elle-même, seul Arturo son ami est fidèle au poste. Avec lui, elle va assister, à l’assassinat de JFK, le racisme, Johnson et la guerre au Vietnam, et la marche des droits civiques avec Martin Luther King, le plus jeune prix Nobel, ne l’oublions pas… en passant par les jeunes hippies, la drogue, l’amour libre, (où elle retrouvera Lizzie qui faisait partie de la bande des quatre copains autrefois.

Même si le récit qui s’étend jusqu’à 1966, allume un projecteur sur Ruth, on ne perd pas de vue les autres personnages, Almah, Marcus, Svenja, Frizzie entre autres, ni l’évolution de la situation politique et sociale de la République Dominicaine, ou la construction d’Israël.

J’ai aimé la manière d’aborder la recherche de l’histoire familiale pour savoir ce que l’on veut transmettre, le besoin de se connecter avec les grands-mères qu’elle n’a pas connues, pour continuer le chemin tout en partant à la quête de son identité. Mettre de la distance, géographiquement parlant, ne rend pas forcément plus autonome. Cette jeune femme est intéressante, même si l’on parfois envie de la « secouer un peu » pour qu’elle avance…

Catherine Bardon, nous fait parcourir les US par le biais de tous les évènements importants qui se sont déroulés sur cette période, et pointe le traitement des Noirs, le rejet dont ils sont victimes. Elle n’est pas tendre dans sa description et tout ce qu’elle évoque résonne tristement avec la période actuelle. En choisissant de faire participer Ruth et Arturo à la marche pour les droits civiques pour écouter le discours de Martin Luther King : « I have a dream », elle donne au lecteur la possibilité de « revivre » cette manifestation pacifique.

J’ai bien aimé ce roman, même s’il manque quelque chose de la magie du premier tome « Les déracinés », cela reste une belle histoire, qui étrille « l’Amérique » et sa société qui ne brille pas par sa tolérance, et se comporte comme le gendarme du monde, n’hésitant pas à envoyer des soldats pour maintenir à tout prix une dictature en République dominicaine par exemple…

Ce roman est dense, il ne s’étend que sur six années et pourtant il se passe tant de choses ! j’espère que l’auteure nous proposera une suite car il est difficile de se détacher des personnages…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et d’apprécier une nouvelle fois son auteure.

♥ ♥  ♥ ♥ ♥

#Laméricaine #NetGalleyFrance

 

Extraits

 

Une fois de plus, il m’a été difficile de choisir les extraits que je propose…

A l’aube d’écrire page de ma vie, j’avais besoin de ce lent arrachement à ma terre natale, et surtout, je m’étais mis en tête de refaire à l’envers le voyage qui avait amené Wilhelm et Almah Rosenheck, mes parents, sur cette île, plus de vingt ans auparavant. Ils comptaient au nombre de cette poignée d’« immigrants involontaires », comme on avait cyniquement baptisé à l’époque ces laissés pour compte, qui avaient échoué là à cause des cahots de l’Histoire, faute d’Amérique ou d’une meilleure terre d’asile.

 

Elle (Almah) se consola en se disant que la vie allait ainsi, une succession de petites déchirures qui ne rendaient que plus étincelantes les retrouvailles.

 

Je passais des heures, alanguie dans une chaise longue, à regarder la mer en faisant défiler les séquences les plus réussies du film de mes jeunes années. C’était une manière de faire mes adieux à mon enfance à laquelle je tournais définitivement le dos, en fermant les yeux, je voyais une longue plage blonde où le bonheur n’en finissait pas de couler…

 

Un véritable voyage à l’envers. Le steamer dépassa lentement Ellis Island. Le purgatoire où mes parents avaient perdu leurs dernières illusions, l’impasse d’où ils s’étaient embarqués pour ce qui devait être leur seconde vie avait triste mine…

 

Elle imaginait ses parents, orphelins de leur pays, patientant dans cet îlot sinistre, dans l’impossibilité de rejoindre ce qu’ils considéraient alors comme le rêve d’une terre promise qui les narguait depuis la rive du fleuve, puis se désespérant devant le spectacle des gratte-ciels de New-York qui leur étaient interdits.

 

Wilhelm était parti, la laissant veuve. Un mot vide de sens qui ne disait rien de son désarroi, du vide incommensurable, du manque chevillé à son esprit, tatoué à la moindre parcelle de sa peau. Wilhelm disparu, un trou dans son âme s’était creusé, qu’elle ne pourrait jamais combler.

 

Il y avait deux camps, celui des étudiants légitimes, issus des collèges new-yorkais huppés et celui des pièces rapportées, les étudiants venus d’autres états ou pire encore de pays étrangers, comme Deborah et moi…

…  On appartenait à l’un ou à l’autre camp, mais il était inenvisageable d’en changer, et il devenait clair que ce ne seraient ni mes efforts de sociabilité ni mes résultats académiques qui me permettraient d’intégrer la caste des Wasp « White anglo-saxon protestant ». J’étais condamnée à rester à la lisière de l’élite de la faculté.

 

Avec Cuba, il y avait bien assez de communistes aux portes de la Floride. Il ne fallait pas renouveler les erreurs du passé, ils devaient garder le contrôle et continuer de tirer les ficelles dans l’ombre pour rester les maîtres du jeu.

 

Elle mit le doigt sur une vérité : mieux valait vivre intensément, ne fût-ce qu’un instant, que de ne vivre qu’à demi sans rien risquer…

 

Les Dominicains, comme tous les Hispaniques, étaient victimes du racisme ordinaire. Ruth et Arturo étaient à peu près épargnés grâce à la couleur de leur peau, mais ils étaient tout à fait conscients de l’ostracisme qui frappait la plupart de leurs concitoyens de couleur.

 

Dans le bus qui les ramenait à New-York, Bernie exultait. Aucun dérapage, aucune violence. La marche avait été exemplaire. Un véritable succès. Un triomphe même. Plus que cela, elle marquerait l’histoire des Etats-Unis …

 

Il me semble que depuis ma naissance, on me fait endosser un rôle trop grand pour moi. Je sais que Maman, Frizzie, ma tante, Svenja, et toi, sans parler de mon père, avez placé de grands espoirs en moi.

Eh bien, vous vous êtes tous illusionnés sur mes capacités et vous attendez trop de moi. Je sens, je sais, que je ne serai jamais à la hauteur de vos espérances, ni même de mes propres rêves…

… Je ne serai pas non plus la plume que papa n’a pas pu être à cause de la guerre. Je n’aurai jamais le millième de son érudition, même si je lisais jusqu’à la fin de mes jours. Je ne réussirai pas non plus à être une femme aussi exceptionnelle que ma mère, je ne lui arrive pas à la cheville. Voilà, je suis une ratée.

 

Tu vois, je ne suis pas capable de grand-chose. J’ai l’impression de faire de l’amateurisme partout où je passe, de rester à la surface des choses et de passer entre les gouttes sans jamais m’investir.

 

Avaient-ils fait une erreur en l’élevant à l’abri des soucis, en la laissant grandir dans un paradis artificiel ? Était-il possible que leur détermination à faire de ces enfants, héritiers d’un lourd passé, des petits princes, les ait finalement fragilisés ? La charge symbolique de sa naissance, de sa vie même, était-elle trop lourde pour Ruth ? Ou n’étaient-ce que les atermoiements d’une jeune fille qui avait du mal à négocier le tournant de sa vie adulte ?

 

Lu en juillet 2019

Publié dans Littérature française, Roman historique

« Les déracinés » de Catherine Bardon

Je vous parle aujourd’hui d’un livre magique, sorti en 2018, que je n’ai pas vu passer (un comble pour moi qui suis fascinée par cette époque de l’Histoire). Heureusement je l’ai découvert sur NetGalley qui le remettait à disposition du fait de la sortie de « L’Américaine »

 

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Des cafés viennois des années trente aux plages des Caraïbes, découvrez une formidable histoire d’amour et d’exil, et le destin exceptionnel d’Almah et de Wilhelm.

Vienne, 1932. Au milieu du joyeux tumulte des cafés, Wilhelm, journaliste, rencontre Almah, libre et radieuse. Mais la montée de l’antisémitisme vient assombrir leur idylle. Au bout de quelques années, ils n’auront plus le choix ; les voilà condamnés à l’exil. Commence alors une longue errance de pays en pays, d’illusions en désillusions. Jusqu’à ce qu’on leur fasse une proposition inattendue : fonder une colonie en République dominicaine. En effet, le dictateur local a offert cent mille visas à des Juifs venus du Reich.

Là, au milieu de la jungle brûlante, tout est à construire : leur ville, leur vie.

Fondée sur des faits réels, cette fresque au souffle admirable révèle un pan méconnu de notre histoire. Elle dépeint le sort des êtres pris dans les turbulences du temps, la perte des rêves de jeunesse, la douleur de l’exil et la quête des racines.

 

 

Ce que j’en pense

 

On va suivre l’histoire d’un couple et de sa famille dont on fait la connaissance en 1921, alors que Vienne rutile de mille feux, tandis que se profile la montée de l’antisémitisme, du nazisme. Il y a d’abord les moments heureux, la rencontre, de Wilhelm et Almah, leurs familles respectives qui ont pignon sur rue : Julius le père d’Almah est un chirurgien renommé, sa mère Hannah, musicienne, le père de Wil Jacob est imprimeur, autoritaire certes, mais qui laissera son fils choisir le métier qu’il veut, alors qu’il rêvait de lui laisser l’imprimerie familiale, dont la femme Esther est en apparence soumise.

Malgré, les corbeaux noirs qui se profilent à l’horizon, on va assister à leur mariage, à la synagogue ; l’antisémitisme rampant va monter crescendo, les violences, les insultes, et certains commencent à fuir dans l’exil ou le suicide ; les droits se réduisent de plus en plus mais chacun espère que cela va s’améliorer, ils sont là depuis des générations, occupent une place dans la société viennoise…

Il est difficile de prendre la décision de s’exiler en laissant les parents derrière soi, la culpabilité s’insinue… Un jour, Myriam, la petite sœur de Wil se fait traitée de « sale truie » et cela va précipiter sa décision de partir. Pour Almah, c’est impossible de partir en laissant ses parents à Vienne, mais Julius et Hannah vont décider d’en finir, la libérant de ses hésitations et de sa culpabilité.

Ainsi commence l’exil, le passage par la Suisse, où ils atterrissent dans un camp où ils vont rester environ un an, puis la traversée de la France direction Lisbonne, où la vie leur sourit un peu plus et enfin l’embarquement vers l’inconnu dans le bateau qui les emmènent en Amérique, où ils espèrent pourvoir rester, Myriam et son époux Aaron habitant New-York : ils découvrent l’humiliation, Ellis Island où les examine comme des animaux… Leur demande est rejetée, ils acceptent alors d’aller avec le groupe à la Dominique.

Tout construire dans l’île où règne le dictateur Trujillo. Ils vont créer une communauté manière Kibboutz, travaillant la terre, construisant un village sur une usine désaffectée…

Peu à peu la communauté augmente avec d’autres arrivées, notamment Svenja et son frère Mirawek, arrivés de l’Est, Emil, mais aussi Markus qui sera un ami solide pour Wil. Une belle histoire d’amitié entre Svenja, libre, volage, et Almah et en miroir celle de Markus et Wil… Des liens qui se renforcent autour de la création du journal, car ils ont dû renoncer à une partie de leurs rêves, le journalisme pour Wil, alors que sa femme peut encore exercer son métier de dentiste.

Almah est le moteur de ce couple extraordinaire qui résiste même s’il doit parfois s’arc-bouter pour tenir ; elle s’accroche à la vie même dans les pires moments…

Ils élèvent leurs enfants, Frederik, né à Vienne et Ruth, conçue probablement lors du « séjour » à Ellis Island, dans cette atmosphère de liberté et de créativité, mais ne parlent jamais du passé, de ceux qui sont restés à Vienne, voulant à tout prix les protéger dans cette bulle… Ruth est le premier bébé né dans la communauté, ce qui lui donne une aura, parfois dure à assumer pour elle.

Il faut se battre tous les jours pour faire sortir quelque chose de cette terre, avec des périodes de doute voire de suspicion car les semences sont imposées par … Monsanto (déjà), les vaccins et les antipaludéens par Bayer…

Un jour, le 23 février 1942, la nouvelle tombe : Stefan Zweig s’est suicidé. C’était le maître à penser de Wil, il l’admirait profondément Elle connaissait la passion maladive de Wilhelm pour l’écrivain autrichien qu’il avait interviewé avec tant de fierté autrefois. C’était lui qui lui avait donné le goût de la littérature et qui l’avait inspiré par son mode de vie…

Il va lui rendre hommage en publiant la lettre émouvante laissée par Stefan Zweig dans leur journal…

Catherine Bardon évoque aussi avec beaucoup de sensibilité les vagues de nostalgie (Sehnsucht) qui parfois remontent avec une odeur, un mot et les ramènent dix ans en arrière…

Mais peu à peu, la Communauté va s’éloigner des principes qui ont été à la base de sa construction, certains voulant vendre leurs produits directement, faire de l’argent…  Et les liens vont se distendre car il y aura la création de l’État d’Israël et certains, comme Svenja et son frère, partiront créer des Kibboutz avec gestion collective, comme si l’expérience de Sosua était le brouillon, la première mouture, mais où se situe la frontière entre réalité et idéal ?

Catherine Bardon aborde dans ce roman l’histoire de cette famille et de leurs amis, entre 1921 et 1961 (avec le procès de Eichmann) en nous rappelant en parallèle la grande Histoire, sans jamais, tomber dans la facilité, ou la caricature, nous livrant les états d’âme de chacun, en les reliant aux grands évènements, aux grands personnages de l’époque.

Elle ne nous brosse pas un tableau idyllique de l’île car le dictateur Trujillo (alias « le bouc » à cause de son appétit pour la chair fraiche) y règne avec une poigne de fer et le narcissisme et le culte de la personnalité sont bien là, même si la petite communauté est loin de la capitale.

Elle ne cherche pas à nous vendre un couple idéal à travers l’histoire de Wil et Almah : c’est un couple qui s’aime très fort car les liens qui se sont tissés entre eux sont basés (et renforcés) par toutes les épreuves qu’ils ont traversées, mais l’amour n’est jamais un long fleuve tranquille et ils auront tous les deux des blessures, des crises à traverser, ce en quoi ils nous ressemblent.

Un petit mot dur le style : l’auteure a choisi d’alterner le récit des faits et les notes du journal tenu par Wilhelm où il exprime son ressenti, ce qui donne une saveur particulière à son livre.

Etan donné ma passion pour cette époque de l’histoire, ce livre était pour moi, mais il m’a tellement emballée que j’ai du mal à faire une synthèse et ma critique, comme toujours dans ces cas-là part un peu dans tous les sens, tellement j’ai envie de partager mon enthousiasme.

J’ai adoré ce roman, volumineux mais qui se dévore, ces héros que je n’avais pas envie de quitter et dont j’ai appris à connaître les états d’âme, les personnalités. Je vais enchaîner avec le tome 2 « L’Américaine ». Je l’ai acheté pour avoir une version papier et revenir sur tous les passages que j’ai soulignés…

Vous l’avez compris, si vous ne l’avez pas lu, précipitez-vous…

Un immense merci à NetGalley et aux éditions « Les Escales » qui m’ont permis de découvrir ce livre magnifique.

#LesDéracinés #NetGalleyFrance

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L’auteur

 

Catherine Bardon est une amoureuse de la République dominicaine. Elle a écrit des guides de voyage et un livre de photographies sur ce pays, où elle a passé de nombreuses années. Elle vit à Paris et signe avec « Les Déracinés » son premier roman.

 

Extraits

 

Très difficile de choisir des extraits, tans les passages surlignés sont nombreux !

 

Avoir vingt-cinq ans à Vienne était un privilège. C’était une époque brillante et stimulante, qui était encore un vrai creuset de création et, somme toute, le berceau de la modernité de tout l’Occident. (1931)

 

Les Kahn, médecins de père en fils, vivaient à Vienne depuis cinq générations. Les aïeux de la mère d’Almah avaient émigrés de Russie au début du siècle précédent. Ils appartenaient à cette grande bourgeoisie juive qui se croyait à tort assimilée et gardait soigneusement ses distances…

… il (le père) était de ceux pour qui l’appartenance à une classe sociale et à une profession comptait bien plus que leur judaïté.

 

Elle était la pièce manquante du puzzle de ma vie, celle qui lui donnait tout son sens et sans laquelle l’image n’en aurait pas été lisible.

 

Nous cristallisions désormais l’hostilité de nos compatriotes, un rejet presque unanime que rien ne justifiait. A cause de nos racines, ils nous amalgamaient en une masse qui gommait nos individualités et anéantissait nos existences. 1935

 

L’ancienne Vienne, la ville tolérante et ouverte de mes jeunes années, la capitale cosmopolite de Zweig, n’était plus. La liberté d’expression n’y serait bientôt plus qu’un lointain souvenir. L’antisémitisme, chaque jour plus violent, se radicalisait. À croire qu’il était viscéralement ancré dans la mémoire collective de nos compatriotes.

Une espèce d’atavisme voulait que les vieux restent les gardiens du temple, tandis que les jeunes, porteurs d’avenir, allaient tenter leur chance sous des cieux plus bienveillants.

 

Wilhelm se mordit la lèvre. Il préférait rester dans le flou. Il se disait que pour émigrer, il fallait être soit très pauvre, soit très courageux. Or, il n’était ni l’un ni l’autre. Il admirait Myriam qui possédait le courage qu’il n’avait pas.

 

Viscéralement attaché à ma ville natale et à tout ce qu’elle symbolisait, j’espérais chaque jour l’embellie qui nous donnerait une bonne raison de rester.

 

Certains avaient choisi une forme de départ plus radicale, et je me demandais si cela relevait du courage ou de la lâcheté. Egon Friedell (philosophe, journaliste) s’était jeté par une fenêtre au lendemain de l’Anschluss. A Coblence, le mathématicien Albert Smolenskin s’était noyé dans le Danube, tandis que sa femme s’ouvrait les veines. Le corps médical n’échappait pas à la vague de suicides… 1938

 

Les nazis avaient trouvé la solution au « problème » juif : l’expulsion et la relocalisation hors du Reich, dans les pays prêts à les accueillir. A l’initiative de Roosevelt, une conférence internationale débuta le 6 juillet à Evian pour trouver des terres d’accueil…

… Un seul pays s’était porté candidat pour accueillir des Juifs : la République dominicaine. 1938

 

Julius et Hannah avaient choisi de quitter ce monde ensemble. Un geste d’amour l’un envers l’autre pour se protéger de ce qui devait advenir ? Un geste d’amour envers Almah qu’ils libéraient de ses attaches à Vienne ? 

 

Ils auraient voulu être déjà de l’autre côté de la frontière, que l’Autriche soit derrière eux, que c’en soit fini une bonne fois pour toutes. C’était un lent déchirement, une séparation qui s’étirait au fil des paysages qui défilaient. Rien ne les avait préparés à cette sensation qu’on les amputait d’une partie d’eux-mêmes.

 

C’était un accord gagnant-gagnant. D’un côté Trujillo développait son pays grâce aux capitaux juifs et au zèle européen. Au passage, il espérait blanchir une population trop sombre à son goût, un paradoxe pour le métis qu’il était. De l’autre, le projet était un laboratoire pour le Joint…

 

On se sentait si faible et si impuissant au milieu de l’océan, suspendus entre l’eau et le ciel, deux éléments bien trop vastes pour nous. Où étions-nous ? Au milieu de nulle part… Déjà partis et pas encore arrivés. En un point hasardeux, en suspension entre hier et demain, entre la vie et la mort, entre un pays qui nous expulsait et un pays qui ne savait pas encore qu’il allait nous accueillir.

 

Nous sommes un paradoxe. Un observateur étranger serait étonné de voir des paysans au cuir tanné par le soleil et aux mains abîmées par les travaux de la ferme discuter de Nietzsche, analyser les erreurs politiques de Dollfus, débattre des thèses de Herzl…

 

Ruth était comme investie d’une mission, porteuse d’un message. Je commençais à me dire qu’il était possible d’écrire une histoire heureuse sur un passé douloureux.

C’en était fini de baisser les yeux, d’essayer de passer inaperçus, de nous fondre dans le décor, de perdre de la substance. Nous n’’étions plus des mendiants gris. Nous avions retrouvé notre dignité, nous avions une nouvelle terre et une nouvelle famille, et c’était vertigineux.

 

Nous avions changé de paradigme, renonçant à tout le superflu mais à rien d’essentiel.

Peut-être touchions-nous au bonheur ?

 

Ce n’est pas en regrettant le passé qu’on le fait revivre, intervint Emil. Il n’y a que le présent qui se construit et il se réinvente à mesure que le passé lui cède la place.

 

C’est en s’attachant à ceux que l’on rencontre là que l’on refait sa vie, c’est à travers eux qu’on accède à une nouvelle identité.

 

Étions-nous une espèce de brouillon, de test à l’implantation en terre vierge des Juifs urbains ? Je doutais que l’expérience Sosua soit tout à fait concluante et je me demandais si notre Kibboutz allait faire long feu.

 

Il ne pleurait pas la mort de la plus grande gloire littéraire de l’Autriche, mais celle d’un homme qui symbolisait, à lui-seul, tout ce que sa ville et son pays avaient représenté pour lui, les élans de sa jeunesse envolée, les rêves et les illusions perdus, les disparus, ceux qu’il avait laissé sur son chemin, ceux dont il ne savait plus rien. Sa passion pour Zweig n’avait rien à voir avec la raison.

 

La guerre avait fait de Zweig un Juif errant mais il n’avait pas accepté d’être dépossédé de sa germanité et d’être réduit à sa seule identité juive. Il n’avait pas supporté le sort fait aux Juifs, ni son impuissance face à la destruction de son monde.

 

Le temps se contentait de dresser des remparts toujours plus hauts contre les ravages de la conscience et du souvenir. Derrière, le chagrin et la culpabilité guettaient la moindre faille. Il fallait tenir les souvenirs à distance pour être heureux.

 

On prétend que l’âme des morts survit aussi longtemps que quelqu’un est capable de prononcer leur nom. Je prononcerai les leurs en silence chaque jour de ma vie.

 

Cette année (1945), la pire depuis notre arrivée, nous rappelle que le malheur rôde toujours derrière le voile fragile et éphémère du bonheur. Le temps ne guérit que les plaies superficielles, les autres se rouvrent à la moindre alerte.

 

Sans racines, on n’est qu’une ombre…

 

Lu en juin 2019

Publié dans Littérature française, Roman historique

« Le sang des Mirabelles » de Camille de Peretti

Petit détour par le Moyen-Age, aujourd’hui avec ce roman choisi sur NetGalley:

 

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

« Depuis le début de la cérémonie, la tête légèrement penchée en avant, elle avait gardé les paupières baissées comme l’aurait fait une fiancée soumise, mais son corps criait la roideur et l’orgueil. Malgré son jeune âge, il n’y avait en elle aucune douceur, aucune fragilité, aucune enfance. La parfaite beauté de la jeune fille, sa peau d’une pâleur extrême, ses petites mains jointes en prière, la finesse pointue de ses articulations que l’on devinait sous le lourd manteau vert doublé de fourrure, tout cela était tranchant comme la lame d’une épée.  »

Au cœur du Moyen Âge, le destin de deux sœurs en quête d’émancipation à une époque vouant les femmes au silence. Un magnifique voyage dans le temps, qui dépoussière le genre du roman historique.

 

Ce que j’en pense

 

Avant de partir en croisade avec le roi Neuf, Lion marie sa fille aînée Eléonore à Guillaume, dit Ours, pensant protéger ainsi son fief et en son absence la jeune sœur, Adélaïde sera sous la « protection » de Cathaud, la sœur tyrannique de Guillaume.

Le roi Neuf désire se faire pardonner après avoir donné l’ordre d’incendier une église dans laquelle s’étaient réfugiés des femmes, des enfants… pour mettre la main sur le domaine du comte des Mirabelles, vassal pourtant exemplaire, et le confier à son cousin.

L’ordre a été exécuté par le meilleur ami de Guillaume, Tancrède qui va suivre le roi dans cette croisade.

Il s’agit d’un mariage de raison, car Guillaume est un veuf inconsolable : sa femme est morte en couches ainsi que le bébé, et la nuit de noces est plutôt sinistre, car il a beaucoup bu…

Rien ne se passe comme prévu : un voisin ambitieux, le duc des Ronces, lorgne sur les terres de Guillaume, et de Lion et tous les moyens sont bons pour arriver à ses fins, il a même épousé la fille du roi de l’Autre Côté de la Mer…

Ils ont tous des noms, des surnoms : Guillaume Ours, Lion, Tancrède dragon, ou Loup pour le neveu de Guillaume, et pour les femmes : Éléonore Salamandre, Adélaïde Abeille, ou Cathaud l’Araignée…

On note déjà que le roman démarre en force avec, en exergue, cette phrase : « Femme, tu es la porte du diable. » Tertullien (155-222). Cela nous met tout de suite dans l’ambiance…

Camille de Peretti raconte, dans une langue truculente du Moyen-Age, la soif des hommes de conquérir les terres, d’étendre leur influence, leur désir de se battre, leurs beuveries tout comme leur camaraderie, car l’amitié qui unit Guillaume et Tancrède est belle et sincère.

Elle nous parle aussi du statut des femmes : elles doivent se taire, être soumises, au service du mari, subir l’acte sexuel, les dents serrées… et le destin de ses deux sœurs emporte le lecteur, leur opiniâtreté, la manière dont elles doivent éviter les pièges que l’on tente de refermer sur elles.

Si Éléonore réussit à endosser le rôle de « maitresse de maison », d’épouse soumise, même si elle batifole un peu avec un ménestrel, c’est beaucoup plus difficile pour Adélaïde, qui doit obéir à la sœur de Guillaume, broder à contre cœur, alors qu’elle est un esprit libre. Elle ne retrouve sa joie de vivre qu’en découvrant les plantes médicinales, décoctions et autres remèdes que prépare « l’apothicaire » juif, le Hibou. Cette gamine m’a beaucoup plu !

« Adélaïde ne se laissera pas emprisonner, elle comprend qu’elle doit se libérer elle-même, découvrir ses propres dimensions, refuser les entraves. »

L’auteure évoque aussi très bien la maltraitance des domestiques qui sont battus, et se taisent, subissent le maître.

Le maître rend lui-même la justice : juger les voleurs, mais aussi les animaux, tel un percheron qui a renversé une enfant et qui est jugé coupable, condamné à avoir la tête tranchée.

Camille de Peretti décrit aussi très bien, le rôle de l’Église, des prêtres qui voient des sorciers partout et aiment tant les persécuter, les brûler… avec un bonus particulier pour le chapelain complètement tordu, pervers, qui ne cherche qu’à nuire à Adélaïde alias l’Abeille. Elle a découvert la joie d’apprendre : les plantes, mais aussi les maladies, (l’ergotisme fait alors des ravages). Et bien-sûr, il faut tuer cette joie suspecte dans l’œuf. Une femme doit rester dans l’ignorance et surtout ne pas penser, ni même rire.

« … à se tenir correctement, à ne parler de rien et surtout à ne pas rire car « le rire est une souillure de la bouche » lui rabâche cette ennuyeuse. »

Les propos sur les femmes font frémir, mais sont hélas des idées répandues encore dans les milieux intégristes…

J’ai bien-sûr cherché à trouver des ressemblances avec des personnes ayant existé (on ne se refait pas !) mais ce n’est pas évident. Le roi Neuf fait penser à Louis VII, l’époux d’Aliénor d’Aquitaine, qui avait mis le feu à l’église de Vitry-en-Perthois… Mais pour les autres c’est plus difficile, je m’y connais peu en blasons, emblèmes, alors il n’est pas aisé de repérer qui que ce soit derrière, Lion, Ours, Loup…

J’ai bien aimé ce roman qui m’a permis de me replonger dans le Moyen-Age, sa langue truculente, ses coutumes et ses côtés monstrueux.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Calmann-Lévy qui m’ont permis de découvrir ce roman ainsi que son auteure.

 

#LeSangDesMirabelles #NetGalleyFrance

 

L’auteur

 

Camille de Peretti est née en 1980 à Paris. Elle est l’auteur de six romans dont Thornytorinx (prix du Premier roman de Chambéry), et Blonde à forte poitrine (Kero, 2016).

 

Extraits

 

Défendre sa religion est une chose juste et bonne, quels qu’en soient les motifs. Tous les grands barons du royaume ont été invités à prendre la croix. Le père Lion ira, car la religion est sa vie. Peu lui importent les fautes que le roi doit se faire pardonner.

 

Le chapelain lui avait affirmé que la femme est faible. Cela, elle ne l’a pas cru. Elle se sait forte. Elle n’a pas eu peur mais elle a gardé les yeux fermés. Le mari est le tenancier du corps de sa femme. Son père lui a rappelé que la femme est soumise à l’homme et doit toujours se tenir prête à le servir. Elle est prête.

 

Car la disparition d’un être cher ne fait pas le vide autour de vous, elle vous oppresse. C’est une matière mobile qui vous épreint pour faire couler la bile de votre détresse, elle vous pénètre et vous engloutit. Les remembrances surgissent malgré lui, comme si on le forçait à garder les yeux ouverts sous la vase.

 

Elle s’emparait du scion et le grandissait à la face de la jeune femme qui ne baissait pas les yeux pour autant. Cette insolence calculée était le véritable déclencheur de l’enfuriosement de l’Araignée. Dès lors, elle estimait que Manon méritait d’être fouettée. 

 

Et des livres. Jamais elle (Adélaïde) n’en a vu autant. Il y en a peut-être une vingtaine. Sur les tranches, elle voit des lettres romaines, mais aussi des alphabets inconnus. Des livres en latin, en arabe, en hébreu. Elle sait que les juifs ne sont pas médecins, cela leur est interdit, mais que leur savoir est très recherché.

 

Comme Ève avant elle, Adélaïde goûte au fruit de l’arbre de la connaissance, elle sait que c’est interdit, que c’est mal. Et surtout elle a le sentiment que cela pourrait changer le cours de sa vie.

 

Guillaume en avait été sincèrement désolé. Il s’était fait la réflexion qu’il était terrible que les hommes, qui sont capables de tant souffrir, puissent infliger à leurs semblables de si grandes douleurs.

 

Le percheron, lui, a commis un infanticide. C’est autrement plus grave. L’animal a donc été capturé et incarcéré dans la prison avec les autres condamnés.

 

Certains souvenirs, quand ils sont rapportés par des gens qui nous sont chers, nous marquent tant qu’on finit par penser qu’ils sont un peu les nôtres aussi.

 

Le contact du corps féminin souille l’âme des hommes.

 

Le roi Neuf était un roi lunatique, tantôt colérique, tantôt faible et impressionnable, mais personne n’aurait pu lui reprocher de n’être pas pieux. Pourtant, la rumeur d’aujourd’hui rapportait qu’il était le pire des impies car il avait donné l’ordre d’incendier une église.

 

Adélaïde aime son aînée sans pouvoir lui parler, et réciproquement, car elles sont femmes. Depuis l’enfance, tout leur est interdit et elles ont appris à se taire pour se protéger.

 

 

Lu en avril 2019

Publié dans Polars, Roman historique

« Délivrez-nous du mal » de Romain Sardou

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai eu en cadeau lors des opérations de la FNAC 2 livres de poche, achetés le troisième offert:

Delivrez-nous du mal de Romain Sardou

 

Quatrième de couverture

 

Hiver 1288. Dans une paroisse isolée du Quercy, des hommes en noir s’emparent d’un enfant. Refusant d’admettre le pire, le prêtre du village, le père Aba, se lance à leur poursuite.

A Rome, l’éminent professeur Bénédict Gui accepte une nouvelle mission : retrouver un jeune homme, employé par l’administration du pape, et enlevé, lui aussi, par des hommes en noir.

Disparitions, archives escamotées, cardinaux assassinés… Dans ce Moyen Âge où l’Église est plus puissante que jamais, un drame se prépare.

 

Ce que j’en pense

 

Depuis qu’il est arrivé dans le village, le père Aba s’occupe d’enfants et comme par hasard, les enfants et les femmes enceintes ne meurent plus. Miracle ?

Il met cela sur le compte de son prédécesseur, pour ne pas attirer l’attention. Un jour, un groupe de cavaliers, entièrement vêtus de noir entrent avec violence dans le village et enlève son élève préféré, en tuant un autre au passage pour mieux semer la terreur et au passage défigurent le père.

Ce dernier mène son enquête pour tenter de retrouver l’enfant. D’autres enfants sont enlevés, car on pense qu’ils ont un don particulier.

Pendant ce temps, à Rome, une jeune fille, Zapetta, entre dans la boutique de Bénédict Gui, car son frère, Rainerio, a disparu. Il travaillerait pour la « Sacrée Congrégation » institution chargée de la canonisation, sorte de tribunal en fait :

D’un côté, le « Promoteur de la Cause » défend les mérites du futur saint ; de l’autre « Promoteur de justice » a pour devoir de prouver que le défunt ne peut être retenu au nombre des élus. On l’appelle aussi « l’avocat du Diable »

Au même moment, un riche commerçant, Maxime de Chênedollé, vient le voir aussi pour une histoire de contrat et il est assassiné. Quel lien peut-il y avoir et qui est responsable ?

Le Promoteur de Justice, l’archevêque Henrik Rasmunssen est mystérieusement victime d’un accident. De disparitions mystérieuses en assassinats, sur fond d’ésotérisme, on ne s’ennuie pas une minute en suivant Gui dans son enquête, car rien ne lui sera épargné, au fur et à mesure qu’il se rapproche de la vérité, tous ceux qui ont un pouvoir au Latran vont tenter de le museler, ou de le faire disparaître.

A cette période, l’Église est sans pape, alors certains cardinaux règnent en maître.

C’est un roman passionnant sur les jeux de pouvoir dans l’Église, qui explique jusqu’où l’on peut aller pour conserver le pouvoir à tout prix. On peut parler de thriller médiéval…

Romain Sardou évoque au passage le trafic des miracles, des Saints, ou la manière dont on peut utiliser les dons de certains enfants au service du mal pour régner sur le monde, et la cruauté de certains pour parvenir à leurs fins. Les nazis n’ont rien à envier à ces méthodes de l’époque.

La plume de Romain Sardou est agréable, par son rythme allègre, ses tournures de phrases, et la manière dont il maîtrise son sujet. En fait, ce roman est le deuxième livre d’une « série » consacrée au Moyen Âge, il peut se lire indépendamment du premier : « Pardonnez-nous offenses »  que je vais sûrement lire.

 

 

Extraits

 

Le Tibre, fidèle à son nom qui venait d’un nommé Tibère noyé dans ses eaux, était une sorte de monstre qui avalait les morts de la ville : trois quarts des suicidés et des assassinés finissaient basculés dans son lit. Charriés à la surface, ils ne disparaissaient pas pour tout le monde : les Laveurs, postés au dernier pont à la sortie de Rome, rattrapaient leurs dépouilles flottantes. Ils les pillaient, les détroussaient, les mettaient complètement à nu, avant de les rendre au courant. Aucun corps ne leur échappait, pas même ceux que l’Eglise avait enveloppés dans un sac avec la mention écrite : « Laissez passer la justice de Dieu ».

 

Une autre équipe, celle des « Sans Merci », avait, elle, la charge de dépiauter les pendus et les décapités condamnés par l’ordre public. Ensemble, ils se partageaient à Rome les fruits de ce trafic infâme, sur lequel les autorités fermaient les yeux au prix de leur tranquillité.

 

Tous les diocèses catholiques rêvent de posséder leur propre Saint ; les requêtes en canonisation se comptent en centaines chaque année. Certains évêques et fidèles ne reculeraient devant aucune bassesse pour faire canoniser l’un des leurs. Le rayonnement du nouveau Saint attire des pèlerins et permet à toute une région de s’auto-célébrer.

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Ici, (les archives du couvent dominicain de Narbonne) tout était conservé : des aveux de concussion du comte de Toulouse avec les Cathares jusqu’à la dénonciation infamante d’un boulanger cocu sur les mœurs de sa femme ;la moindre  déposition, les comptes-rendus d’investigation, les sévices exercés sur un suspect, étaient enregistrés le long de ces étagères.

Même sous l’ère des empereurs romains, nul n’avait réussi à compiler une si vaste somme de renseignements sur des populations ; personne n’avait porté à un tel degré d’efficacité un instrument de subornation.

 

 

Lu en janvier – février 2019