Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire 2021, Roman historique

« Le dernier tribun » de Gilles Martin-Chauffier

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui va occuper une place particulière parmi tous ceux de cette rentrée littéraire que j’ai eu la chance de découvrir :

Résumé de l’éditeur :

Nous sommes à Rome, juste à l’heure où elle va dominer le monde, au septième siècle, au temps de César.

C’est la capitale du monde, une ville immense et monstrueuse où s’observent et se haïssent Crassus, Cicéron, Catulle, Pompée, César ou Caton.

Spartacus vient d’être tué, Cléopâtre est en ville, l’ambition et la violence sont en ménage, l’art et le sexe s’entendent comme la vis et l’écrou.

Tous les vices qui rendent la vie irrésistible s’épanouissent quand les vertus qui la rendent pénible s’évanouissent.

Cicéron a fait de la morale son fonds de commerce, se présentant comme la voix du peuple alors qu’il est un défenseur acharné du Sénat et des intérêts de l’aristocratie.
Publius Claudius Pulcher, héritier de la famille la plus noble de Rome, se fait adopter par un esclave, change son nom en Clodius, se fait élire tribun de la plèbe et chasse Cicéron de Rome.
Cicéron prend le parti de Pompée, Clodius celui de César. La guerre entre eux dura dix ans et la République n’y survécut pas.

Leur lutte est racontée ici par un philosophe grec, Metaxas, l’ami le plus brillant et le plus sarcastique de Clodius qui le fait venir d’Athènes à Rome pour lui écrire les discours qui lui permettront d’affronter Cicéron à armes égales dans des joutes oratoires où il oppose la démocratie réelle de Clodius à la démocratie formelle de son adversaire.

Metaxas tombe sous le charme de cette ville merveilleuse, accueillante, féminine et effrayante. Puis il va découvrir le sort des capitales qui règnent sur le monde : quand elles n’ont plus d’ennemis étrangers à leur mesure, elles se suicident.


Voici ses Mémoires, qui racontent la chute de la République romaine et la mort de Cicéron.

Ce que j’en pense :

Metaxas, philosophe grec reconnu quitte la Grèce et sa femme Tchoumi, pour aller rejoindre à Rome, à la demande de ce dernier, son ami Clodius, héritier d’une famille noble. Sa mission : rédiger les discours que Clodius doit lire au sénat, pour affronter l’homme de tous les dangers : Cicéron.

Il est accueilli par Diana Metella, noble famille elle-aussi, et une relation assez particulière va s’installer entre eux, basée sur la philosophie, la politique puis …

Rome est au faîte de sa gloire : Elle a conquis la Grèce, César écrase la Gaule, les Gaules serait plus exact (cf. Ses souvenirs !!!). Trois hommes se partagent le pouvoir, chacun rêvant de renverser les deux autres : Crassus, Pompée, et donc César…Spartacus a été assassiné. On rencontre Catulle, Caton et bien sûr Cicéron, alias Pois Chiche, chantre de la République, du moins de ses ors, dont il défend les valeurs en se gardant bien de les respecter, avec moultes effets de manche.

Mission galvanisante, qui va lui faire rencontrer tout ce que Rome recèle comme esprits influents, complotistes, les grandes familles n’ont aucun scrupule à faire et défaire les réputations.

Les intrigues et les complots se nouent, sur fond de riches villas, de femmes qui ne sont pas en reste côté manipulation. Diana, Clodia, la sœur de Clodius dont l’époux a rendu l’âme dans d’étranges circonstances, contribuant ainsi aux rumeurs :

« Comme lui, elle avait changé les lettres de son nom pour lui donner une orthographe plébéienne. Chez elle tout continuait pourtant à trahir la patricienne nichée sur la plus haute branche de la noblesse romaine… »

Tous les moyens sont bons pour accéder au Sénat, alors la plèbe en ces temps-là était du meilleur effet pour les patriciens.

J’ai adoré me retrouver dans la Rome de l’époque qui vit ses derniers instants de valeurs républicaines, puisque César ne tardera pas à mettre fin à près de 500 ans de République, sur fond de combats de gladiateurs, de mercenaires prêts à tout pour défendre son camp. Rome est tellement bien décrite (mais on peut dire autant du village de Grèce dont est originaire Metaxas) qu’on s’y croirait : j’ai déambulé dans les rues étroites, dans les villas, dans le luxe de l’époque, comme du côté des plus pauvres sans oublier les Jeux du Cirque, les gladiateurs …

En même temps, cette belle histoire est tellement proche de ce qui se passe à l’heure actuelle, qu’elle incite à la réflexion.

J’ai bien aimé, au passage, les phrases célèbres de philosophes grecs que Gilles Martin-Chauffier propose, de Démocrite à Pythagore, en passant par Socrate !

L’auteur a réussi à me redonner envie de lire « de Bello Gallico » de César : j’étais rester sur les cours de latin à l’époque on étudiait César le mardi et « L’Enéide » de Virgile le samedi de 8h à 10h, et à la fin de la seconde j’ai renoncé définitivement au latin. Le bon vieux Gaffiot est toujours dans ma bibliothèque… peut-être qu’avec l’âge et la lecture en français, cela se passerait bien…

J’ai énormément apprécié le ton amusé, teinté d’ironie de Gilles Martin-Chauffier, que j’ai longtemps suivi les « prestations » lorsqu’il était invité au magazine 28 minutes le club sur ARTE (je regarde moins qu’avant car il y a des intervenants que je n’apprécie guère). On retrouve ce même ton malicieux dans son écriture, on imagine le sourire charmeur du journaliste derrière les traits de Metaxas… (en grec, Metaxa désigne un vin sirupeux mais aussi un dictateur grec pro-nazi, ou une famille d’avocats ! inutile de préciser que j’ai opté pour le vin !)

C’est le premier livre que je lis de l’auteur, (« La femme qui dit non » me nargue sur une étagère de ma bibliothèque, en bonne compagnie…) et j’ai bien l’intention de continuer, même les essais.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et la plume de son auteur ainsi que son érudition et la manière dont il donne au lecteur l’envie d’approfondir !

#Lederniertribun #NetGalleyFrance

L’auteur :

Journaliste à Paris Match, Gilles Martin-Chauffier est l’auteur d’une dizaine de romans sur la société française. Les Corrompus a obtenu le prix Interallié en 1998.

Il a aussi publié plusieurs essais historiques, parmi lesquels Le roman de Constantinople, Prix Renaudot de l’essai en 2006.

Extraits :

Je n’aime pas Aristote. Ce besoin de faire savoir qu’il a des lueurs sur tous les sujets. Les animaux, les insectes, les plantes médicinales, l’architecture, la stratégie militaire, les dieux, la rhétorique, la formation des nuages, la culture des fraises lui inspiraient des commentaires. De l’eau de source, sans goût. Il a beau écrire sans fin, dix mulets ne vaudront jamais un étalon…

Si, à Athènes, un paravent de virilité masque un brouillard de lâcheté, chez les Romains, une fine couche de bienséance cache un océan de brutalité.

Les dieux ne m’intéressent pas. S’ils ont voulu les malheurs des hommes, ils sont méchants. S’ils ne les ont pas prévus, ils sont incompétents. S’ils n’ont pas pu les empêcher, ils sont impuissants. A quoi servent-ils ? Nul ne le sait et je n’en fais jamais un sujet de cours.

Luisantes et noires de grosses dalles de basalte ou de lave glissaient à travers la campagne, comme un immense serpent à la carapace de tortue. Tout le long, douze ou treize ans plus tôt, ils avaient crucifié les six mille survivants de l’armée de Spartacus…

Le fameux Catulle ! Je ne connaissais que lui. Ses poèmes licencieux parlaient d’amour sans faux-semblants, ni prête-noms. Son audace était parvenue jusqu’à Athènes. Où on appréciait son style brutal et soyeux, viril et tendre…

Chez les puissants à Rome, on ne se mettait pas en colère. La mauvaise humeur faisait « peuple » …

Aucun empire ne survit si les juges donnent gain de cause à tous les gens qui ont raison.

C’est l’inconvénient des étoiles filantes de la haute société : avant la satisfaction de glisser dans la conversation qu’on les connaît, il faut endurer leur sans-gêne…

Depuis des générations, les intrigues autour de la répartition des provinces et des commandements se nouaient et se dénouaient dans les salons des matrones. On y discutait avec autant d’ardeur que dans les assemblées ou sur le Forum.

Rien n’importe plus aux Romains que la loi. C’est ce qu’ils ont offert au monde. Les Égyptiens ont créé la civilisation, les Grecs ont inventé la culture, mais Rome se targue d’avoir mis au point le cadre qui permet à la première de durer et à la seconde de prospérer…

Rome méprisait la terre entière, sauf l’Égypte. L’étiquette pharaonique datait déjà de deux mille ans quand une louve allaitait encore Romulus et Remus. Personne ne l’avait oublié sur les bords du Tibre.

Rome sait aussi bien se faire aimer que craindre. Autant que latine, la Ville se rêve universelle. Une fraternité que la Grèce n’a jamais connue, ni même imaginée. Et que j’ai mis plusieurs mois à comprendre. Être Grec ne faisait pas de moi un étranger. On est romain si on se comporte en romain…

Réduite à une façade en carton, la République masquait le pouvoir de trois hommes qui attendaient, chacun dans son repaire, d’éliminer les deux autres. Caton vociférait, Cicéron intriguait et, à des dates aléatoires, des élections avaient lieu pour remplacer questeurs ou censeurs mais plus rien ne suivait le cours régulier de la vie démocratique instituée depuis des siècles.

On n’épousait pas une femme, on se mariait avec un clan. Et on en changeait selon les humeurs de l’heure.

La liberté ne se voit pas, ne se touche pas, ne se sent pas, ne se mange pas. Elle ne nous manque pas. Ce qui nous manque, ce sont l’égalité, la justice et le pain qui les accompagne. Le Sénat décrit la République et ses institutions comme un banquet auquel vous êtes tous conviés.

Cicéron avait un défaut impardonnable : chez les autres, il voyait d’abord les faiblesses et les défauts. Ensuite, les avantages qu’il en tirerait. Quand on lui arrachait un masque, on tombait sur un autre. Le temps malheureusement ne révélera jamais son vrai visage.

Lu en septembre 2021

Publié dans Littérature française, Roman historique

« L’étoile brisée » de Nadeije Laneyrie-Dagen

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a été proposé par Babelio lors d’une opération « Masse Critique Spéciale » et qui m’a accompagnée pendant près d’un mois, car il fallait que je rende ma copie dans les temps alors que je voulais faire durer le plaisir :

Résumé de l’éditeur :

Dans la Cantabrie du XVe siècle, un massacre antijuif s’annonce. Pour sauver ses deux fils, un couple les envoie sur les routes. Leurs chemins les conduisent à travers l’Europe de la Renaissance, en Afrique du Nord et jusqu’en Amérique. Ils croisent une esclave canarienne devenue la maîtresse puis l’épouse de son maître, un marchand siennois voyageant entre Blois, Séville et Londres, une demoiselle d’honneur aux mœurs assez libres, des ecclésiastiques peu recommandables, et une foule d’individus aussi singuliers qu’émouvants.


L’un devient marin et cartographe, intime d’Amerigo Vespucci — le navigateur dont le nom fut donné au Nouveau Monde —, l’autre médecin de Luther — le réformateur et initiateur du protestantisme — en Allemagne.

Ce que j’en pense :

Septembre 1472, tout semble calme voire paradisiaque dans le petit port de pêche de Santona, comme un paysage de carte postale. Hélas, la situation économique devient précaire et il faut bien trouver un bouc émissaire. Alors, l’antisémitisme gronde de plus en plus dans le royaume de Castille et il faut choisir : se convertir ou l’exil. Shimon Cocia (qui signifie ceinture en hébreu) exige de ses fils Yehia et Yehoyaim de partir et de se convertir au christianisme, de se séparer et continuer chacun la route de son côté sans jamais évoquer leurs racines, ni leur vie d’avant.

Leur mère leur demande quand même de ne jamais oublier qui ils sont et leur confie un morceau de fer en forme de triangle, comme porte-bonheur. Tout à fait insignifiant pour quiconque le trouverait, il s’agit en fait d’une étoile coupée en deux.

L’un s’engage sur un bateau en partance pour ce qu’on appellera plus tard le Nouveau Monde et deviendra cartographe, sous le nom de Juan Cosa, l’autre s’en va à pied sur les route, le plus loin possible, fermement décidé à devenir chirurgien et deviendra Joachim Kossa.

On va suivre le destin des deux frères, dans cette Europe qui brille sous les feux de la Renaissance et dont le destin change, en Espagne pour l’un en Allemagne pour l’autre et revivre toute l’Histoire de l’époque, les avancées géographiques, et scientifiques…

C’est l’époque où Christophe Colomb s’apprête à partir avec ses trois caravelles pour rejoindre l’Inde par l’Ouest, donc on fait la connaissance d’Amerigo Vespucci, qui a dû quitter Venise pour fuir une paternité dérangeante, liée à son côté Don Juan qui papillonne : la mère décède et Lisandra, la petite fille sera confiée à l’adoption à son frère Antonio et son épouse qui ne peuvent pas avoir d’enfant. Amerigo vivra loin, veillera plus ou moins bien sur sa « nièce ».

Mais, à Venise sévit un moine intégriste, Savonarole qui fait régner la terreur, et la famille Vespucci assiste, sur le balcon d’une famille amie, les Liuciardi, à l’exécution. Les Vespucci sont riches, et leurs amis tout autant, ils ont « pignon sur rue » et on va suivre l’évolution des deux familles en parallèle avec la découverte des Canaries, avec Ténériffe, la Hispaniola qui deviendra plus tard Saint Domingue puis de nos jours Haïti. Partout, les habitants vont être massacrés ou vendus comme esclaves.

Parmi les esclaves, il y a une jolie jeune femme surnommée la Guanche qui habitait avec sa famille aux Canaries et Amerigo va la prendre sous son aile et dans son lit pour fonder une famille. Elle sera convertie au catholicisme pour qu’il puisse l’épouser et il conviendra toujours de garder le secret.

L’autre frère, devenu Joachim Kossa, fait des études et devient chirurgien comme il le désirait, et épouse Ursula, la fille de son mentor. Il va côtoyer celui qui deviendra Martin Luther et à travers son histoire, on assiste à la naissance des théories de celui qui n’est encore qu’un moine. Celui-ci deviendra un familier de la maison. Joachim rencontrera aussi un médecin venu de Pologne, le pays de Copernic, avec lequel il aura des échanges savoureux tans sur le plan de la médecine que celui de l’astronomie ou la religion.

On parcourt l’Italie, la Renaissance et ses chefs-d’œuvre, le développement extraordinaire du commerce, la soie, et sur les traces de l’époux de Lisandra, Blois et sa richesse à l’époque glorieuse de François, poussant jusqu’à l’Angleterre pour faire des affaires. C’est aussi le moment où se développe le commerce du tabac, cacao ou encore betteraves sucrières.

L’épopée des deux frères nous permet de suivre toute une période de l’Histoire, de dresser les première cartes du monde car chacun d’eux évolue dans une sphère qui va chambouler l’époque et la différence, l’opposition même qui existe entre les balbutiements de ce qui deviendra le Protestantisme, avec sa rigueur, les prêches orientés de Martin qui fustigent les excès de l’église catholique, son attachement immense à l’argent et le point de non-retour est atteint devant l’affaire des indulgences : payer pour recevoir absolution et bénédiction.

En Allemagne, on baigne dans l’austérité, le devoir, alors qu’en Italie et ailleurs en Europe, tout est axé sur le matérialisme ou le plaisir mais où l’art occupe une grande place.

L’antisémitisme de l’époque est bien étudié par l’auteure et on voit bien que rien n’a changé depuis l’époque, dès que survient une crise ou une épidémie, tout de suite on a besoin d’un coupable et les Juifs sont immédiatement accusés. Ils doivent sans arrêt cacher leur croyance, ce qui peut attirer l’attention de la circoncision au repos du samedi (il faut cuisiner la veille, un plat qui se réchauffe sans problème, quand on a des invités…

J’ai beaucoup aimé suivre cette famille, dans leur vie de tous les jours, dans leur évolution et cette lecture est en tous points passionnantes. On a des étoiles plein les yeux, on apprend des choses sur le commerce de l’époque, des routes d’approvisionnement, sur l’évolution de e la géographie, car dessiner les cartes irritait l’Église au plus haut point, alors qu’elle voulait garder la mainmise sur tout… c’était déjà terrible pour elle d’admettre que le soleil était au centre du monde et non la Terre, il fallait alors prendre des pincettes…

Nadeije Laneyrie-Dagen raconte au passage les difficultés de la médecine de l’époque, la manière dont il fallait tricher pour pouvoir faire des dissections pour étudier le corps humain…

Elle nous propose également un chapitre où l’on visite le camp qui deviendra Camp du drap d’or où aura lieu une célèbre entrevue.

« Dans le bivouac et aux alentours de ce qu’on appelait le Camp d’or ou le Camp du drap d’or, tout le monde parlait politique. La petite histoire et la grande se mêlaient : celle des coucheries royales et celles des alliances qui faisaient le destin des pays. »

L’auteure a découpé son récit en plusieurs périodes (pour suivre la chronologie des évènements historiques de l’époque) qui s’étendent de 1472 à 1525 et dans chacune, on alterne le récit allemand et le récit espagnol-italien-français) permettant d’approfondir ce que l’on veut (la Hispaniola par exemple ou Bartolomé de Las Casas par exemple) et il n’y a pas de préférence accordée à l’un ou à l’autre par l’auteure. Le récit n’est jamais fastidieux même l’exécution de Savonarole…

L’auteure nous propose à la fin des lettres échangées par certains protagonistes dans le plus pur style de l’époque…

Il manque juste un petit quelque chose pour que ce roman ne soit pas un vrai coup de cœur : j’aurais aimé que Nadeije Laneyrie-Dagen laisse une place plus importante à l’Histoire, donne plus de détails sur l’Europe politique, économique de l’époque, les familles régnantes… les vrais pouvoirs, mais je suis bien consciente qu’il aurait fallu 150 ou 200pages de plus alors que ce livre en contient déjà… 742 !

Ce livre m’a beaucoup fait penser à mon livre préféré (saga paraît insuffisant quand il s’agit de cette œuvre !) : Les Rois Maudits, le chef d’œuvre de Maurice Druon, lu et relu et qui est toujours à portée de mains… d’où peut-être ce petit bémol.

Si vous aimez l’Histoire, la Renaissance, la cartographie, l’art, les mœurs de l’époque, le statut des femmes, et la manière dont elles l’utilisaient, il ne faut pas hésiter une seconde, il est tellement passionnant, et bien écrit, qu’une fois immergée dans le récit, on ne peut plus le reposer. Les 742 pages s’avalent, au propre comme au figuré, au début, je dévorais et ensuite je voyais les pages restantes diminuer beaucoup trop vite et comme je n’avais pas envie que cela finisse, j’ai fait durer au maximum malgré la date de 30 jours pour rendre ma copie.

De plus, ce livre est très beau, jolie couverture, belle écriture, donc malgré son poids, je l’ai emporté partout avec moi… 

Un grand merci à Babelio et aux éditions Gallimard, qui m’ont permis de découvrir ce beau roman et son auteure dont je vais suivre les publications…

9/10

L’auteure :

Nadeije Laneyrie Dagen a été élève à l’École Normale Supérieure de Sèvres.
En 1989 elle commence sa carrière universitaire à l’université de Lille III, puis entre 1994 et 2003, elle travaille au sein du département d’histoire de l’ENS. En 2003 elle est professeur d’histoire générale de l’art à l’École nationale supérieure des beaux-arts, et, en 2005, elle est professeur d’histoire de l’art à l’ENS.


Ses objets d’étude portent principalement sur la fin du Moyen Age et la Renaissance, avec un intérêt particulier pour les Flandres et l’Italie.

Extraits :

Ils cherchèrent un peu à comprendre ce que c’était qu’être juif et ce que ce serait de devenir chrétien. Ni l’un ni l’autre n’abordèrent le sujet de Dieu : c’était un trop grand thème et qui leur faisait peur.

Savonarole et ses acolytes ne méritent plus d’être moines. Ils sont retraits du sein de l’Église. Les insignes qu’ils ont reçus lors de leur prise d’habit, il faut qu’on les leur ôte, un à un, dans l’ordre inverse où ils s’en sont vêtus. Peut-être a-t-on fait les choses de façon un peu expéditive, quand même… Pour le sang, c’est qu’on doit racler leurs doigts, parce qu’ils ont béni avec, et mal béni….

Le comptoir tirait ses revenus de l’archipel aux Chiens, les Canaries, au large de l’Afrique, dont la population portait le nom de Guanches.

L’affaire des esclaves ne plaisait pas non plus à Amerigo. Les captifs que Juan vendait avaient la peau blanche, le nez fin et les cheveux presque lisses. Ils ressemblaient à des Européens et non à des Africains. Était-il convenable alors, d’en faire commerce ?

Le mistral, un vent de terre glacial, rendait l’air transparent et pourtant, sous ce grand soleil, Marseille ne lui fit pas une forte impression. Depuis l’eau, les masures des mariniers et des pêcheurs se serraient sur un mont où devaient abonder les rats. Seuls quelques monuments échappaient à la médiocrité….

La table sur laquelle le trio avait mangé resta non desservie, parce que le samedi, Ursula évitait les besognes. Elle qui était chrétienne, baptisée tout enfant, se souvenait que sa grand-mère avait appartenu au peuple d’Israël et qu’elle avait épousé un « vrai juif » comme elle disait. Se tenir tranquille le jour du shabbat était sa manière d’honorer leurs ancêtres à tous deux.

A l’université, un collègue, Jan Solfa, un jeune homme extraordinairement pâle et blond, venait d’une ville Krakow, en Pologne. Il s’y entendait en géographie et en astrologie comme en médecine. Un savant de chez lui, avait-il à Joachim, affirmait que la Terre n’était pas comme le Grec Ptolémée l’avait dit, immobile au milieu de l’univers, mais qu’elle se mouvait sue elle-même et autour du soleil, ce double mouvement expliquant la succession des jours et des saisons.

En Espagne, les marchands étaient mésestimés. Rien à voir avec ce qui se passait en Italie où les banquiers devenaient maitres des villes aussi bien ou mieux que les soldats…

Bartolomé (de Las Casas) avait été ordonné à La Espanola. Cela faisait de lui, dit-il avec fierté, le premier serviteur de Dieu consacré dans les erres nouvelles. Il voulait sauver les Indiens et enseignait aux soldats de se montrer doux avec eux.

C’était comme si le fait d’être fils d’Israël condamnait à tomber sous les coups de meurtriers, qu’on reste où on était qu’on change de religion ou bien qu’on fuie au-delà de la plus grande des mers. La nuit, le médecin se demandait si et comment lui-aussi serait assassiné.

Des corpuscules inconnus, nés de copulations impures, infestaient les Européens. Ou bien les germes qui flottaient dans le ciel avaient profité du brassage des airs pour attaquer les hommes. À moins que les astres, par une conjonction néfaste, n’expliquent la maladie et sa brutalité. L’hypothèse d’un châtiment reviendrait le plus souvent.

Les Arabes appelaient ce marché badistan : c’était un lieu horrible et, la plupart du temps, il évitait d’y aller, tant il haïssait voir ces hommes, ces femmes et quelquefois, ces enfants razziés, mis aux enchères comme les bêtes d’un troupeau…

Il repensa à ce Leonardo. Si l’Italien ne se trompait pas, si le soleil déterminait la vie et que le corps humain était fait avec des matériaux de la Terre, alors Solfa avait encore raison : l’idée d’un Dieu n’était plus indispensable. Cette idée foudroya Joachim : ce Dieu pour lequel on se battait et on se détestait, chrétiens, contre juifs, gens de l’islam contre les autres, catholiques de Rome contre réformateurs allemands…

Lu en juillet-août 2021

Publié dans littérature USA, Roman historique

« L’agonie des grandes plaines » de Robert F. Jones

J’ai choisi le livre dont je vous parle aujourd’hui et dont je ne connaissais pas du tout l’auteur car le titre me plaisait et j’avais un tel besoin de m’évader du quotidien covidien :

Résumé de l’éditeur :

Wisconsin 1873. À la mort de ses parents victimes de la grande crise financière, Jenny Doussmann part dans les Grandes Plaines rejoindre son frère, Otto, vétéran de la guerre de Sécession devenu chasseur de bisons. Ceux-ci commencent à se faire rares, sans compter les rivalités entre chasseurs et la plupart des tribus indiennes entrées en guerre. Le premier hiver de ces deux émigrants allemands, seuls dans l’immensité, tourne au cauchemar.

Ils seront sauvés par une vieille connaissance, Two Shields, un Cheyenne du Sud qui s’engage à veiller sur eux. Devenus membres de sa tribu, Jenny et Otto devront combattre à la fois d’autres chasseurs et des tribus ennemies des Cheyennes. Dans ce roman sauvage et lyrique, les Grandes Plaines sont le réceptacle d’un monde à l’agonie et font corps avec l’Indien et le bison décimés. Ce tableau de l’Ouest américain, avec ses descriptions crépusculaires, mais réalistes, n’épargne personne, animaux et humains : Indiens comme Blancs.

Ce que j’en pense :

Emil Doussann, qui a quitté son Allemagne natale, pensant faire fortune, pour tenir une ferme aux USA vient de recevoir une mise en demeure de payer ce qui reste dû de son hypothèque, soit 938 dollars et cinquante cents, mais son ami banquier, refuse de l’aider, au nom de la crise qui touche tout le monde… Il se pend et son épouse après avoir vu le corps met fin à ses jours dans la foulée. Ils laissent leur fille Jenny seule face à son destin !

Leur fils Otto, après avoir combattu pour le général Grant pendant la guerre de Sécession a décidé d’aller chasser le bison dans l’Ouest (participer à l’extermination des bisons pour affamer les Amérindiens serait le terme plus adéquat). Il revient pour assister aux funérailles et Jenny arrive à le convaincre de l’emmener avec lui.

L’auteur nous entraîne dans une belle aventure, après un voyage en train puis à cheval dans ces contrées de l’Ouest où tous les excès sont de mise : dans le climat avec ces périodes de froid, neige, blizzard, mais aussi ces hommes qui sont partis faire fortune et n’ont pas forcément beaucoup de scrupules, qui considèrent les Amérindiens comme des sous-hommes (cela n’a pas beaucoup changé hélas).

On fait la connaissance de Raleigh Mc Kay, l’associé d’Otto, qui a combattu dans les rangs sudistes, de l’écorcheur immonde, Milo Sykes, et de Two Shields, dont le père est Cheyenne et la mère d’origine allemande.

Entre les comportements ignobles de certains Blancs, l’abattage des bisons, dont certaines scènes, trop réalistes, m’ont tellement secouée que j’ai dû faire une pause de quelques mois dans la lecture, les trahisons, la manière dont les Amérindiens sont traités, les traités qui sont bafoués alors qu’ils viennent tout juste d’être signés, le récit est parfois un peu rude, sans oublier la rouerie de Grant devenu président et de ses ministres, notamment Delano…

La manière dont Otto (et les autres) affichent leur mépris vis-à-vis des « Indiens », en les désignant pas « ils » ou Mister Lo (calembour pour se moquer de la citation « Lo, the poor Indian », vers écrit par le poète Alexander Pope, est significative !

J’ai aimé approcher les coutumes des Cheyennes, car Jenny a dû se réfugier chez eux grâce à Two Shields pour pouvoir rester en vie, le maniement des armes, les arcs autant que les fusils (j’aurais pu devenir experte en fusils, carabines, armes à feu en tout genre, mais je déteste les armes !), la sagesse des anciens, la place de chacun dans la vie, dans la communauté, mais aussi les rapports avec les autres : Arapahos, Apaches, Sioux, Crows…

Ce fut un voyage difficile, car certaines scènes sont dures, mais l’écriture est belle, la Nature occupe une belle place, le blizzard aussi. Par contre, mon opinion vis-à-vis des Yankies, (que les Indiens appellent poétiquement les « Araignées ») qui n’a jamais été au top, je le reconnais, ne va pas en sortir renforcée, mais il y avait peu d’espoir en fait…  Il est sidérant de voir que la manière dont les Américains considèrent les Amérindiens, et parlent d’eux comme d’une sous-race est exactement la même que ce qu’ils disent aujourd’hui des Noirs cf. Les propos de Suprémacistes …

Une question que je me pose souvent : pourquoi, n’a-t-on jamais porté plainte ou parler de crime contre l’humanité, pour le génocide des Amérindiens ? entre autres… comme le chante mon ami Renaud : « aucune femme n’a sur les mains le sang du génocide des Indiens d’Amérique, sauf peut-être… »

Voyage difficile, donc mais quel voyage sur les traces de Jenny dont on ne peut qu’admirer l’habileté à la chasse pour se nourrir, le courage, chevauchant avec elle dans ces paysages à couper le souffle, dans ces grandes plaines à l’agonie, qui étaient en fait, un charnier à ciel ouvert.

Et quelle revanche sur les westerns spaghettis ou autres dont on nous abreuvés au cinéma pendant des lustres, louant sans vergogne la supériorité de l’homme blanc face aux vilains Indiens » !

« L’agonie des grandes plaines » ! Quel beau titre n’est-ce pas ? c’est d’ailleurs lui qui a motivé mon choix car je ne connaissais pas l’auteur, dont les talents de conteurs sont immenses. J’aurais aimé retenir les noms indiens tellement poétiques, mais ils sont très compliqués…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions du Rocher qui m’ont permis de découvrir ce livre ainsi que l’auteur qui m’était totalement inconnu.

#LAgoniedesgrandesplaines #NetGalleyFrance

9/10

L’auteur :

Robert F. Jones (1934-2002), romancier, éditorialiste au Men’s Journal et journaliste pour Sports Illustrated et Fields & Stream, a écrit plusieurs ouvrages, documents comme romans, dont Jake et Upland Passage qui ont reçu des prix.

Extraits :

La prairie vierge : pas encore d’ornières creusées parles roues, ni de cheminées, ni d’araignées – le bison dans toute sa plénitude. Ici, pas d’histoire, pas de numéros, pas même de résonances toponymiques. Pas de traitres, ni de héros. Et si cette contrée en a eu jadis, qui sait ce qu’ils signifiaient ?

Rien que la terre, plate, vide, illimitée et intemporelle, coupée jusqu’à l’os par de rares cours d’eau, écrasée de soleil. Le vent souffle sans trêve, nuit et jour, jusqu’à rendre fous les hommes et les animaux. Puis il s’arrête… 

« L’Amérique est une terre bien dure », se dit Jenny. « Elle a essayé de tuer mon frère, et n’y étant pas parvenue, elle a tué mon père et ma mère à la place. Je suis sûre qu’elle essaiera de me tuer, moi aussi, tôt ou tard. Que tous ces banquiers aillent brûler en enfer ! »

Non, les Dousmann n’étaient pas les premiers suicidés qu’avait enterrés le pasteur. L’Amérique était une terre sans pitié…

A cette heure, les terres situées à l’Est du Mississippi étaient le pays du bien-être—ou en tout cas de ce qui passait pour tel dans l’Amérique de ce temps – une région de fermes, de villes, de foyers, d’emploi, de bibliothèques, de journaux, d’églises, d’écoles, une région adaptée aux besoins des hommes de bon sens, des femmes raisonnables, et de leurs enfants policés.

A l’ouest du fleuve, c’étaient les étendues sauvages, les plaines desséchées et les montagnes lugubres, les loups les bisons et les Indiens indomptés, une gigantesque superficie de terres à peine grignotées par les aventuriers, et les désespérés – les employés du chemin de fer, les montagnards, les chasseurs de peaux ; les femmes de petite vertu, les colons, les joueurs et le cow-boys.

Ils (Les lobos, loups chasseurs de bisons) crevaient de faim, à présent que les bisons avaient été exterminés dans les environs. Une idée la frappa : les loups, presque privés de gibier, n’étaient pas sans rappeler la nation toute entière, en proie à la panique qui faisait rage. Oui, c’étaient d’authentique Américains, ces lobos.

Comment un demi-sang saurait-il de quelle façon un gentleman devait se comporter ? De toute façon, il devait se prendre pour un Blanc, tout aussi bien. Il ne savait peut-être même pas, si ça se trouvait, que les races inférieures, n’avaient pas à réconforter les Blancs ou les Blanches. Mais Raleigh savait bien qu’il n’avait de leçons de savoir-vivre à donner à personne…

« Arrivés là, nous avons rencontré le Washington Chief, un grand commandant des soldats bleus qu’on appelle Grant. A présent, c’est lui le chef de toutes les Araignées (les Blancs). C’est un vilain petit bonhomme, avec des poils plein la figure. Mais coriace.

Lu entre janvier et juin 2021

Publié dans Littérature française, Roman historique

« L’hiver de Solweig » de Reine Andrieu

Passons aux choses sérieuses, avec le roman dont je vous parle aujourd’hui, choisi sur NetGalley pour son résumé et parce qu’il se déroule en partie dans une période de l’Histoire qui m’intéresse toujours autant :

Résumé de l’éditeur :

Été 1940. Dans la France occupée par les Allemands, les habitants sont contraints de donner gîte et couvert à l’ennemi. À Lignon, paisible bourg du Bordelais, les Lenoir, une famille de notables, doivent héberger Günter Kohler. Passée sa répulsion première, Noémie, la jeune épouse, éprouve une violente attirance pour l’adjudant qui vit désormais sous leur toit.


Printemps 1946. La guerre est terminée, mais elle a laissé derrière elle son lot de malheurs, et de nombreux déplacés. Parmi eux, une fillette, retrouvée assise sur un banc, dans un village non loin de Bordeaux. Qui est-elle ? d’où vient-elle ? et pourquoi semble-t-elle avoir tout oublié ? Justin, un gendarme de vingt-quatre ans, décide de la prendre sous son aile et de percer le mystère qui l’entoure.

Ce que j’en pense :

Mi-mai 1946, une petite fille court dans la forêt, se sentant en danger, mais après une chute dans un ravin (ou un choc psychologique ?) elle se retrouve amnésique. Elle ne sait pas d’où elle vient combien de kilomètres elle a pu parcourir, ni bien sûr qui elle est. Un jeune gendarme, Justin la prend en charge avec opiniâtreté (comme un chien qui cherche un os dit-il). Ainsi démarre l’histoire.

Ce roman nous raconte l’histoire d’une famille, à Lignon, pas loin de Bordeaux, pendant la seconde guerre mondiale : le père, Armand Lenoir, médecin, son épouse Noémie et ses deux enfants : Solweig, dix ans, curieuse de tout et Valentin sept ans dont la santé est fragile.

Ils vont être obligés de partager leur manoir avec un sous-officier allemand, Günter Kohler, cohabitation difficile on le devine. Dans la maison, il y a la bonne, Ernestine et la cuisinière Cosima, et le jardin est entretenu par Germain.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la défaite de la France et le comportement du Maréchal Pétain ne plaît pas à tout le monde, certains, surtout parmi les notables de la ville, étant à fond pour le Maréchal, alors que d’autres n’accepte pas la soumissions à l’Allemagne nazie, alors l’arrivée de Günter n’enchante personne, tout le monde se méfiant de tout le monde.

Reine Andrieu alterne les périodes : la guerre jusqu’à l’armistice, l’année 1946 avec l’histoire de la petite fille amnésique que l’on va prénommer Angèle, en attendant qu’elle retrouve la mémoire, et une période plus récente, avec l’histoire de Solweig en 2011 et elle donne la parole tout à tour, à tous les protagonistes, qui vont pouvoir exprimer leurs peurs, leur ressenti.

Günter, surnommé « l’indé » indésirable, est attiré par Noémie, qui se sent un peu délaissée par son époux, pas souvent là se partageant entre ses patients et sa famille, alors quand Günter est victime d’un accident assez grave, c’est Noémie qui va faire office d’infirmière, Ernestine refusant de s’en occuper.

Voilà pour la trame du roman. On va suivre ainsi, la vie de tous les jours d’une famille ordinaire ou presque, à qui on a imposé d’héberger un officier allemand, la Résistance qui s’organise, avec des groupes en rivalité, la mise en place du STO, les lois de Nuremberg, l’amour qui peut surgir avec un homme de la nation ennemie, alors qu’on est farouchement anti-allemand, mais aussi ce que peuvent endurer ces soldats, loin de leur famille, qui ont laissé une fiancé, ou une femme voire des enfants, pour participer à une guerre, une Occupation qu’ils n’ont pas forcément souhaiter, ainsi que le problème des « Mischling », ces hommes dont le père est Allemand (sous-entendu Aryen) et la mère juive.

Et précisément, Günter est un Mischling mais il ne l’a dit à personne. Le Reich veut bien d’eux pendant la guerre, pour servir de chair à canon mais au fur et à mesure que l’extermination des juifs se planifie, la Wehrmacht finit par savoir qu’il a menti, ce qui va avoir beaucoup de conséquences sur tout le monde… De surcroît, sa fiancée est de confession juive et il est sans nouvelle d’elle, ni de sa famille depuis longtemps.

Ce qui fait la force de ce récit, c’est le fait que les personnages actuels comme ceux qui traversent la guerre, ou ceux qui entourent Justin pour tenter d’identifier la fillette et de retrouver sa famille, sans oublier le Débarquement des Alliés après Pearl Harbor et le comportement des GI avec les femmes françaises. Ou encore l’amitié qui lie Solweig et Sylvette depuis près de quarante ans.

J’ai bien aimé ce roman de Reine Andrieu,, le deuxième après « Le chant des Amazones » en 2018 qui ne tombe pas dans le pathos, reste au plus près des faits, des ambiguïtés, car tout n’est pas noir ou blanc, il y a toutes les nuances de gris.

L’écriture est belle, donc ce roman se dévore, malgré des scènes difficiles (torture des Résistants arrêtés, ou dénonciations, rivalités, affirmations arbitraires, (les notables sont forcément Pétainistes, les ouvriers ou classe populaire forcément Résistants) …

Une séquence m’a bien plu : Noémie sur son vélo, qui passer la frontière avec la zone libre, munie de son Ausweis, pour aller récupérer dans médicaments chez un pharmacien mieux achalandé, et qui transporte en fait un message pour un membre de la Résistance… Ou encore l’amour profond d’Angèle pour Justin son sauveur, qu’elle confond avec l’amour véritable…

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Préludes qui m’ont permis de découvrir ce beau roman et son auteure dont j’aurai du plaisir à retrouver la prose. Je suis passée assez près du coup de cœur. Vues les déceptions avec deux lectures récentes, je vais essayer de ne pas faire de comparaison et rester pour l’instant à la note que je lui ai attribuée.

#LHiverdeSolveig #NetGalleyFrance

9/10

L’auteure :

Reine Andrieu naît en 1967. Initialement diplômée d’une école de commerce, elle reprend des études universitaires pour devenir bibliothécaire, métier qu’elle exerce pendant treize ans. 

L’Hiver de Solveig est, en fait, son deuxième roman, car elle a publié Le chant des Amazones en 2018 

Extraits :

Dès lors, ce n’est pas que je me sois senti investi d’une mission, mais je me suis promis d’être digne de la confiance que la petite plaçait en moi. Et quand on fait ce métier et qu’on se trouve dans ma situation, on a envie de faire comme le chien qui cherche un os…

Il faut comprendre, Armand et moi faisons partie de la France anti-allemande, celle qui ne veut pas renoncer à sa liberté. Nous éprouvons une aversion sans réserve pour tous les citoyens de la nation ennemie, tous. Ils ne forment qu’un bloc, une masse, dont nous devons débarrasser le territoire au plus vite…

Tenir un livre dans les mains est un geste familier pour moi. Et ça ne me donne pas de mauvaises idées, mais tout le contraire. J’ai l’impression que ça m’aide à penser. C’est comme si le monde entier arrivait jusqu’à moi.

Qui suis-je ? J’ai l’impression de flotter, comme un bateau au milieu d’un océan bien trop grand pour lui, sans point de repère. Un tout petit bateau qui ne sait pas dans quelle direction il doit aller.

Je me garde bien de leur dire que moi-aussi, j’ai des origines juives. Par mes grands-parents maternels. Ce qui fait de moi un Mischling du premier degré. Ou un métis demi-juif, disons. Mon père, lui, est aryen. Mes parents se sont mariés en 1913, une époque où des nombreux mariages mixtes étaient célébrés, sans préjugés. Aujourd’hui, ils sont plutôt athées…

Ce métissage fait de nous, les Mischlinge, des parias, détestés des juifs dont nous ne fréquentons pas la communauté, et des nazis, pour être quand même à moitié juifs.

La musique nous offrait une bulle en dehors du temps et des outrages du monde extérieur à la maison. Elle nous aspirait dans une dimension dont nous ressortions apaisés et plus forts, comme transcendés.

Pour cette pauvre femme, policier égale collabo. Néanmoins, il faut reconnaître que les gens adorent las classifications. Ranger métiers et classes sociales dans des petites cases en dépit de la vraie nature des gens est rassurant. Quoi qu’il en soit, ces raisonnements à l’emporte-pièce sont bien pratiques. Cela nous procure pour l’heure une bonne couverture.

Lu en avril 2021

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire, Roman historique

« La chasse aux âmes » de Sophie Blandinières

Je vous parle aujourd’hui d’un livre bouleversant à plus d’un titre :

Résumé de l’éditeur :

L’Histoire bouscule les âmes, la perversité de l’occupant nazi qui veut corrompre, voir ses victimes s’autodétruire et met en place un jeu ignoble dont l’objectif est de survivre, à n’importe quel prix : vendre son âme en dénonçant les siens ou ses voisins, abandonner ses enfants affamés, ou sauver son enfant, lui apprendre à ne plus être juif, céder son âme au catholicisme pour un temps ou pour toujours en échange de sa vie.

Pour survivre, il faut sortir du ghetto. Par tous les moyens.

Trois femmes, une Polonaise, Janina, et deux juives, Bela et Chana, vont les leur donner. Elles ont organisé un réseau clandestin qui fait passer le mur aux enfants et leur donne, pour se cacher en zone aryenne, une nouvelle identité, un nouveau foyer, une nouvelle foi, polonais et catholiques.

Ce que j’en pense :

Le roman commence avec une scène très forte : un étranger qui rodait dans les parages, en Pologne, s’en est pris à un homme, le poursuivant avec un gourdin et pour finir lui mettant le feu à lui et à sa maison. Il s’agit d’un vieux « règlement de compte » car l’homme, qui s’appelle Joachim explique son geste par une phrase laconique et néanmoins très explicite : « je suis juif et je reviens ». On a bien compris que l’homme assassiné s’est rendu coupable pendant la seconde guerre mondiale et la justice, même si elle comprend bien cette vengeance, se doit de la condamner pour éviter de donner des idées à d’autres personnes. Il est condamné à dix ans de prison.

On va faire ainsi la connaissance de Joachim, rescapé du ghetto de Varsovie, qui a tenté de fonder une famille en France avec une épouse infirmière et des enfants dont Szymon qui va partir à la recherche du passé de son père, et pour cela il part à Varsovie rencontrer une femme Ava alias Maria, qui a échappé à l’holocauste. Elle est âgée de 79 ans et veut raconter le passé.

On comprend très vite pourquoi Joachim a déserté un jour la famille, laissant en plan sa femme et ses fils, en le suivant dans le ghetto avec ses parents, ses frères ses amis car tout a basculé le 31 octobre 1940 on les a tous parqués comme des bêtes derrière des barbelés avant de construire un mur en brique qu’on leur fera financer bien-sûr !

« … Quatre cent mille personnes sur trois kilomètres carrés, soit 2,4 % de la ville, causant une densité extrême, de cent vingt-huit mille habitants au kilomètre carré contre quatorze mille dans le reste de Varsovie … »

La faim, la promiscuité, puis les maladies vont faire des ravages, mais pas assez vite pour l’Occupant, alors on massacre au hasard pour semer un peu plus la terreur. Le plus débrouillard de la famille Szymon, le frère ainé de Joachim essaie de trouver un peu de nourriture, de venir en aide. Il n’y a qu’une seule manière d’échapper à la faim, à la souffrance ou à la folie : quitter le ghetto.

Luba, veut tenter à tout prix de sortir en apprenant les prières catholiques, et laissant sa culture pour s’imprégner de celle des Polonais (elle pensait pourtant bien être une vraie Polonaise avant le ghetto !) mais l’espoir résiste difficilement à la souffrance du quotidien.

Trois femmes vont faire tout leur possible pour faire sortir des enfants du ghetto et les faire adopter par des familles polonaises chrétiennes ; l’une Janina est Polonaise, les deux autres, Bela et Chana sont juives. Il faut user de stratagèmes pour ne pas se faire arrêter, et la décision n’est pas toujours facile à prendre pour les parents, surtout lorsque l’un des deux espère toujours que les choses vont s’arranger et qu’il vaut mieux rester ensemble…

Je n’entrerai pas dans les détails pour évoquer un comportement que je n’ai jamais réussi à comprendre et encore moins à admettre : à la tête du ghetto se trouvait le Conseil Juif dont les membres se comportaient de manière aussi monstrueuse que les nazis, s’en mettant plein les poches, usant de violence et perversité. A quoi cela leur servira-t-il ensuite quand les trains partiront pour Auschwitz ?

Durant toute cette lecture, j’ai été accompagnée par les images du film génialissime « Le pianiste » que je venais de revoir pour la énième fois. J’avais l’impression d’accompagner Joachim, Szymon et les autres adolescents et leurs familles, le courage des uns, la lâcheté de certains.

On espère toujours que cela ne recommencera pas, mais en 1968 la Pologne renoue avec ses vieux penchants :

« En mars, la Pologne avait renoué avec son vice, avec ses mauvais gestes, son vilain réflexe, sa vieille pulsion de déjudaïsation, (odzydzanie). De nouveau, on refusait aux Juifs le droit d’être polonais et, pour être bien certains qu’ils s’en iraient, habilement, on les avait destitués, on les avait privés de leur métier, de leurs revenus. On comptait sur l’humiliation, l’appauvrissement et la terreur. »

D’autre part, comment oublier le raffut du premier ministre (ou du président ?) il y a un an environ concernant le camp d’Auschwitz ?  Utiliser l’expression « le camp polonais de Auschwitz serait passible de sanction, les Polonais n’y étant pour rien ou comment réécrire l’Histoire ?

Ce livre est un coup de cœur pour moi, malgré un petit, tout petit bémol : la ponctuation est particulière, beaucoup de virgules, moins de points. Je me suis demandé si c’était lié au fait que c’était un livre électronique ou si c’était pour rythmer la narration. Le titre « La chasse aux âmes » m’a beaucoup plu car il est très évocateur, point n’est besoin d’expliquer quelles sont âmes qu’il convient de chasser, voire d’exterminer.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de découvrir ce livre et son auteure.

#rentreelitteraire2020 #NetGalleyFrance

L’auteure :

Sophie Blandinières a été professeur et journaliste avant de devenir nègre littéraire.

Elle a prêté sa plume à des gens aussi divers que Patricia Kaas, Yves Rénier, Charles Berling, Roselyne Bachelot – et à d’autres encore, dont elle s’est engagée par contrat à ne jamais divulguer les noms.

« Le sort tomba sur le plus jeune » (2019), son premier roman, reçoit le Prix Françoise Sagan 2019.

Extraits :

Il était resté là, devant sa porte, jusqu’au bout, il avait regardé l’étranger emmener, à coup de crosse sur la tête, le voisin, vers la grange, et l’y faire rentrer sans le suivre, il avait vu ensuite, très vite, des flammes naître et se démultiplier…

D’après ma mère, la mascarade avait cessé bien avant ma naissance, en 1968 précisément, après le séjour d’une parente (Chana) qui n’avait eu d’autre choix que de fuir la Pologne, quelqu’un qui avait connu mes grands-parents, jamais évoqués par mon père.

L’étranger s’en doutait, qu’il provoquerait la peur et que cette peur raviverait la détestation locale du Juif, elle n’attendait que ça, flamber à nouveau, elle se nourrissait d’un rien, le fantasme l’engraissait, ne plus voir de Juifs inquiétait autant que d’en voir, leur absence se voulait aussi agressive que leur présence, leur rareté aussi insupportable que leur grand nombre.

Personne n’aurait intérêt à relever l’évènement, ne pas fragiliser la paix qui compose souvent avec l’oubli, laisser remisés les jerricanes d’essence, c’était l’option la plus sensée ; quand on sait à quel point l’Histoire déraisonne.

Joachim, Chana l’avait connu enfant, lui, et ses trois frères, l’aîné le beau Szymon, et les petits Mark et Aron, j’avais donc des oncles, ils s’appelaient comme mon frère et moi. Il y avait aussi des grands-parents, Jakub et Hanka.

… ton ennemi se délectera de tes pleurs et ses moqueries y ajouteront une amertume, ton ennemi ne verra ni ton désespoir, ni sa victoire, ta fierté est la seule chose qu’il n’obtiendra pas de toi, rappelle-toi de ne pas gémir, rappelle-toi que tu es un homme, debout insistait Israël…

Ensuite, le vent du dehors inondait la maison de nouvelles aberrantes, qui évoquaient l’absurdité, le grotesque cruel, l’expressionnisme grinçant de l’œuvre d’Alfred Jarry, Ubu roi dont l’exergue l’avait déroutée, l’action se passe en Pologne, c’est à dire nulle part, mais qui résonnait autrement désormais,  comme une divination, nulle part se matérialisait pour les Juifs, la Pologne, comme une banquise, se détachait d’eux, le sol où elle était née ne portait plus ses pieds, son poids léger pourtant, le ciel sous lequel elle riait tombait par lambeaux, comme une mue de Dieu…

Les Juifs n’étaient pas le chien, mais la rage, pas les malades, mais la maladie, les poux qui la transmettaient. La quarantaine avait facilité l’étape suivante, le regroupement de tous les Juifs recensés dans l’enclos du quartier prétendument infecté.

Ce 17 novembre 1941, une certitude l’avait foudroyée (Luba), s’ils ne quittaient pas le ghetto, ils ne survivraient pas. La résistance n’y pourrait pas grand-chose, cette fois, c’était un désastre inédit, sans égal, que Dieu ne revendiquait pas. Et pour lequel il ne ferait rien, à part compter les points.

Que ce soient les familles polonaises ou les institutions chrétiennes, aucune ne secourait les Juifs gratuitement, le bien se révélait lucratif. Mais les riches hassidim du ghetto qui avaient été mobilisés pour aider à subventionner la survie des enfants répugnaient à les confier à des catholiques qui, assurément, bien qu’ils aient promis de s’abstenir, profiteraient du jeune âge de leurs protégés pour les convertir, il en sera comme Dieu voudra, s’excusaient-t-ils. Shel reprenait leur logique, se référant à l’Histoire, à la stratégie ancienne du clergé qui confondait charité et prosélytisme.

Lu en décembre 2020

Publié dans Littérature Royaume-Uni, Roman historique

« Chant de l’aube » de Jean Gill

Petit tour au XIIe siècle aujourd’hui avec ce livre dont la couverture (tout autant que la période historique et la région) a attiré mon attention sur NetGalley :

Résumé de l’éditeur :

Fuyant sa famille et les mauvais traitements, Estela se réveille dans un fossé sans rien d’autre que son luth, sa voix magnifique et une dague cachée sous son jupon. Ses talents lui attirent un mécène en la personne d’Aliénor d’Aquitaine, et c’est auprès du meilleur troubadour de la reine et commandant de la garde, Dragonetz los Pros, bien plus qu’un maître de musique, que la jeune femme approfondira son art. 

Las de la guerre, Dragonetz emploie l’argent des Juifs et l’expertise des Maures à la construction d’une invention des plus modernes, un moulin à papier, réveillant les foudres de l’Église. Leurs ennemis se rassemblent, prêts à mettre le feu aux poudres politiques et religieuses de la Narbonne médiévale. 

Les thrillers romantiques et envoûtants de Jean Gill évoquent la France médiévale, dans ces temps troublés qui suivent la deuxième croisade, avec une justesse sans pareille. Découvrez des personnages bien campés et des femmes extraordinaires, comme Aliénor d’Aquitaine et Ermengarda de Narbonne, qui ont façonné l’Histoire tant sur les champs de bataille que dans leurs chambres à coucher. 

Ce que j’en pense :

Une jeune fille qui dit s’appeler Estela de Matin est retrouvée dans un fossé par le cortège royal qui emmène Aliénor d’Aquitaine à Narbonne chez son amie Ermengarda. Estela a fui sa famille on ne sait pas pourquoi, et mystérieusement un chien la suit.

Elle ne possède qu’un instrument de musique, une mandore (Al-Oud) et une dague cachée sous ses jupes. Pour prouver qu’elle n’est pas une voleuse, elle chante les célèbres paroles d’une aubade : la Chanson de l’Aube. Elle rejoint le cortège conduit par le commandant Dragonetz los Pros.

Dragonetz est aussi un troubadour et elle apprendra le chant avec lui à la cour de Narbonne, durant le séjour d’Aliénor.

Mais, ce brave musicien est victime d’une tentative d’assassinat, la première d’une série en fait et il faut tenter d’éclaircir le mystère : est-ce lui qui est visé ou essaie-t-on de s’en prendre à Aliénor.

En effet la reine de France n’est pas en odeur de sainteté dans la région, elle a des vues sur Toulouse aux mains de Raymond, l’Église, notamment l’archevêque de Narbonne la hait et veut se débarrasser d’elle (pardi, une femme qui a du pouvoir et de l’intelligence !) elle a entraîné la France dans une croisade qui a coûté de l’argent et des vies.

Drabonetz est revenu de l’Oltra mar comme on appelait alors la région des lieux saints, traumatisé par ce qu’il a vu et ce qu’il a dû faire, il veut donc changer de vie et s’est acheté un moulin pour faire du papier sur les conseils d’un ami maure : al-Hisba

Hélas, l’Église ne voit pas cela d’un bon œil car elle a le monopole du parchemin et Dragonetz n’entend pas lui donner celui du papier…

J’ai choisi ce roman parce que je suis attachée à cette région : j’ai passé mes vacances pendant très longtemps pas loin de Narbonne et surtout parce que la Dame d’Aquitaine m’a toujours fascinée et j’ai dévoré autrefois sa biographie par Régine Pernoud. J’ai aimé tout ce qui tourne autour d’elle ou d’Ermengarda de Narbonne que je ne connaissais pas, Raymond de Toulouse et ses désirs de conquêtes, ses haines vis-à-vis des autres religions (Templiers, Cathares…) ou Raymond de Carcassonne ou Ramon de Barcelone (comme ils s’appelaient tout Raymond à l’époque, Jean Gill a modifié l’orthographe pour simplifier.

J’ai aimé aussi ce qui touche au commerce autour de Narbonne et les inimitiés qui se font jour entre juifs, musulmans car la deuxième croisade a fait beaucoup de dégâts, et surtout al-Andalus, car j’ai eu un coup de cœur il y a bien longtemps pour cette sublime région, son histoire, sa culture. Je sais bien que parler d’al-Andalus a l’heure où L’État Islamique rêve d’y recréer le califat, peut susciter des réactions mitigées mais j’assume.

Jean Gill a très bien décrit les mœurs de l’époque, les chants, les troubadours, les joutes d’amour, le statut de femmes à l’époque… Mais, l’histoire d’amour entre Estela et Dragonetz, non car on est vraiment trop dans la romance et un commandant de la garde troubadour qui mène l’enquête c’est quelque peu surprenant…

Ce roman est plaisant à lire, car ce retour au XIIe siècle m’a dépaysée et j’en avais bien besoin, mais je fais la même critique que pour « La femme qui reste » : dès qu’on s’éloigne de l’Histoire, cela devient décevant. Une fois de plus, il vaut mieux lire un livre d’Histoire sur Aliénor ou sur les Comtes de Toulouse, les croisades… n’est pas Maurice Druon avec « Les rois maudits » qui veut, ou encore Umberto Eco et « Le nom de la Rose », pour ne citer qu’eux…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Bookelis qui m’ont permis de découvrir ce roman ainsi que son auteure. Celle-ci nous fournit d’ailleurs des notes historiques intéressantes concernant tous les personnages ayant existé.

#Chantdelaube #NetGalleyFrance

7/10

Aliénor d’Aquitaine
Ermengarde de Narbonne

Pour en apprendre davantage sur Ermengarda alias Ermengarde Vicomtesse de Narbonne: sur le site « L’histoire pour le plaisir » : https://www.ljallamion.fr/spip.php?article7712

L’auteure :

Née au Royaume Uni, Jean Gill est photographe et écrivain.

Elle a vécu au Pays de Galles pendant 25 ans où elle a été professeur d’anglais, avant de s’installer dans le Sud de la France.

Elle a travaillé pendant six ans avec le dresseur et maître-éducateur canin Michel Hasbrouck, l’auteur de « Dressage tendresse » (2003), dont Jean Gill a traduit du français en anglais.

On lui doit également : « Qu’elle est bleue ma vallée » et « Toujours à tes côtés ».

Extraits :

Il n’y avait pas de refuge dans les vignobles d’avril. La route s’étendait droit devant en direction de Narbonne et, derrière elle, retournait vers Carcassonne, criblée de nids-de-poule creusés par le rude hiver de 1149.

Cela n’était pas chose aisée d’être au service d’Aliénor, reine de France, mais il lui concéderait bien cela : on ne s’ennuyait jamais.

Racontez-moi tout au sujet d’al Andalus, dit-elle.

Tout requerrait peut-être un autre voyage, ma Dame, mais sachez qu’il y a des centaines d’années, lorsque mon peuple est venu d’Oltra mar, comme vous l’appelez, vers al-Andalus, votre Andalousie, nous avons amené nos livres, nos poètes, nos ingénieurs, nos docteurs, nos astronomes et notre musique…

Le commerce exige une certaine confiance, soupira Ermengarda. Et le monde se trouve dans la tourmente. Même al-Andalus est en pleine agitation. Auparavant, les marchands s’y trouvaient en sécurité, qu’importe leur religion. Désormais, la situation est délicate pour les chrétiens et même pour les juifs. Le rabbin Abraham ben Isaac m’a confié que le quartier juif était rempli de juifs hispaniques que les Maures musulmans ne laissaient plus en paix en al-Andalus. Ils sont en quête d’une nouvelle vie ici. Nous n’avons toujours pas terminé d’estimer les coûts de la dernière croisade.

Cela faisait longtemps que Raavad était revenu de ses illusions. Ils n’avaient pas la moindre idée de la chance qu’ils avaient de vivre sous le règne d’Ermengarda de Narbonne et non de Raymond de Toulouse, qui rendait déjà la vie difficile à la communauté juive et dont les rumeurs laissaient présager le pire.

Dragonetz los Pros, si Narbonne réclamait véritablement la mort de Raymond de Toulouse, je m’en chargerais dès demain, tout comme je condamnerais vingt juifs innocents à la potence pour préserver la paix au sein de ma cité. Vous le savez très bien et vous en feriez tout autant…

L’affection entre des époux et l’amour véritable sont deux choses entièrement différentes et opposées par nature. Le mot « amour » ne devrait donc pas être employé pour les deux relations car il prête à confusion. Aucune comparaison n’est possible entre une situation où chacun a un devoir physique à remplir envers l’autre et une situation à laquelle préside le libre don du plaisir et où chacun cherche à se montrer digne de l’autre.

Lu en novembre décembre 2020

Publié dans Rentrée littéraire, Roman historique

« La chambre des dupes » de Camille Pascal

Petit détour par l’histoire aujourd’hui avec ce roman qui nous entraîne à la cour de Louis XV :

Résumé de l’éditeur :

Après « L’Été des quatre rois« , couronné par le Grand Prix du roman de l’Académie française, Camille Pascal nous fait entrer cette fois de plain-pied dans le Versailles de Louis XV pour y surprendre ses amours passionnés avec la duchesse de Châteauroux. Subjugué par cette femme qui se refuse pour mieux le séduire, le jeune roi lui cède tout jusqu’à offrir à sa maîtresse une place qu’aucune favorite n’avait encore occupée sous son règne. Leur histoire d’amour ne serait qu’une sorte de perpétuel conte de fées si Louis XV, parti à la guerre, ne tombait gravement malade à Metz…

La belle Marie-Anne – adorée du roi, jalousée par la Cour, crainte des ministres et haïe par le peuple – devra-t-elle plier brusquement le genou face à l’Église et se soumettre à la raison d’État ?

Dans ce roman de la Cour, Camille Pascal plonge le lecteur dans les intrigues amoureuses, les cabales d’étiquette et les complots politiques d’un monde qui vacille. 

Ce que j’en pense :

J’ai choisi ce roman, car j’aime beaucoup l’écriture de Camille Pascal, c’est une friandise qui se déguste, lentement… Et en plus, je connaissais mal Louis XV, son illustre bisaïeul m’ayant beaucoup plus intéressée, il convenait donc de réparer un peu cette méconnaissance…

On s’intéresse ici à une période très courte (entre le 08/09 1741 et le 3 avril 1746), du règne du Bien-aimé, qui vient de perdre sa maîtresse, Pauline de Vintimille, morte après son accouchement, tandis que sa sœur Marie-Anne piaffe d’impatience pour prendre la suite. Il est vrai que la famille Mailly-Nesle a bien fourni le Roi en maîtresses ; avant la duchesse, il y a eu Louise de Mailly, que Marie-Anne va faire chasser purement et simplement du palais tandis que la quatrième sœur, Hortense de La Tournelle est en alerte aussi…

Camille Pascal raconte avec beaucoup de verve, tout ce qui se trame autour du Louis XV, les clans qui se forment parmi les courtisans, car le Cardinal de Fleury prend de l’âge, et parmi les impatients, on note l’oncle de Marie-Anne, le Duc de richelieu (descendant du Cardinal) libertin qui saute sur tout ce qui bouge… Évidemment, on va avoir des complots contre Marie-Anne qui sait se faire courtiser, pour attiser l’amour royal… et suivre les clans qui s’affrontent Maurepas et les siens d’un côté, Richelieu de l’autre, c’est passionnant…

Ce qui frappe, c’est la manière dont Louis XV se laisse gouverner par ses pulsions sexuelles, (ou par la chasse d’ailleurs, il aime traquer tous les gibiers !) et sa belle Marie-Anne, rêve de le voir en « héros de guerre » ce qui risque d’avoir des conséquences… et veut à tout prix un titre de duchesse mais il faut lui trouver une terre et ce sera… Châteauroux (elle ne sait même pas où ça se trouve !)

Quoi qu’il en soit, la belle est quand même intéressante, quand elle se mêle de politique, il faut le reconnaître, alors que Marie Leszczynska est tellement effacée noyée dans sa bigoterie. Camille Pascal nous propose au passage des lettres échangées entre Marie-Anne et Richelieu assez truculentes, parfois même osées, très explicites en tout cas, persuadée qu’elle ne risquait rien…  

La médecine de l’époque fait froid dans le dos, le Roi a tellement reçu de « saignées » lorsqu’il a été malade à Metz qu’il a failli y laisser sa vie, augmentant d’autant plus les trahisons, coups bas… on croise au passage M. de la Peyronie, chirurgien du roi, ou encore deux médecins venant de l’illustre faculté de médecine de Montpellier qui s’expriment en patois occitan pour ne pas être compris ce qui augmente la suspicion à leur égard…

J’ai beaucoup apprécié la langue : on se sent catapulté au siècle de Louis XV avec des   expressions de l’époque, une manière coquine de parler de sexe autant que de nourriture, entre deux tasses de chocolat. On ne dira jamais assez les vertus du chocolat!

Un petit clin d’œil en passant au titre savoureux qui fait penser bien-sûr à la journée des dupes sous le règne de Louis XIII…

Vous l’aurez compris, j’ai adoré ce livre et la verve de Camille Pascal dont j’ai déjà beaucoup aimé le précédent roman historique : « L’été des quatre rois » et il m’a donné envie de creuser un peu le règne de Louis XV, ma pauvre PAL va se mettre en grève, une fois de plus !

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de découvrir en avant-première ce livre et de retrouver un auteur que j’apprécie beaucoup. (Sortie 28/08/2020)

#rentreelitteraire2020 #NetGalleyFrance

9,5/10

Extraits :

Seule la grande saignée au pied permettrait d’évacuer les humeurs dont l’accumulation provoquait cette forte fièvre et les violentes convulsions qui secouaient la jeune accouchée comme un pantin de la foire Saint-Germain.

A cause d’elle (la reine Marie Leszczynska), le règne des maîtresses royales recommençait, et Dieu savait ce que ces sangsues putassières coûtaient au peuple. Les miséreux étaient de plus en plus nombreux dans la ville, où l’on ne comptait pas moins de cinq cents familles d’indigents sur la paroisse Notre-Dame.

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il (Richelieu) aimait la fréquentation du pouvoir car, avec lui, ce qui était prévu n’arrivait jamais et l’imprévu, au contraire, était toujours certain. Versailles se réduisait à un immense tapis vert où chacun misait quotidiennement son existence dans l’espoir de tirer un jour la bonne carte.

Cet homme habitué depuis l’enfance à être le centre de tous les hommages et de toutes les attentions n’imaginait pas qu’une femme qui prétendait l’aimer puisse s’inquiéter d’autre chose que de lui-même.

Les Anglais, dont la perfidie n’était pas qu’une figure de style, travaillaient à ressusciter contre l’arrière-petit-fils la formidable coalition qui, trente ans plus tôt, avait bien failli emporter la puissance du roi Louis XIV et transpercer la France de part en part.

La place du cardinal de Fleury n’avait pas été pourvue, elle était donc à prendre car ils savaient que le roi s’ennuyait déjà à gouverner par lui-même. Depuis six mais, ils s’observaient, se tendaient des chausse-trappes pour essayer de prendre l’avantage dans l’esprit du roi…

… Partout Maurepas voyait des mains de femmes agissant contre lui, et derrière celles de Richelieu se glissant jusqu’au roi à travers les caresses de La Tournelle. Comment se battre contre des putains qui ne disaient pas leur nom ? pensa-t-il. C’était là toute l’injustice du combat qu’il devait mener.

Cette idée était devenue une sorte de marotte et, entre deux tasses de chocolat, Marie-Anne ne pensait qu’à cette seule chose, rêvant du moment où son Louis XV se cuirasserait pour la guerre avec autant d’entrain qu’il en avait pour l’amour.

Aujourd’hui, alors que la camarde l’avait effleuré de sa faux, il voulait de la vie, de l’esprit et de la joie. Il était bien sot d’avoir imaginer trouver un peu d’ivresse au fond d’un vieux flacon déformé par tant de grossesse et empli d’une dévotion toute polonaise. Après tout il n’avait jamais demandé à régner sur la France, et si Dieu lui avait fait la mauvaise plaisanterie de le mettre à ce poste, cela valait bien, n’en déplaise à tous les évêques de France et au pape lui-même, quelques compensations.

Elle voulait, par cette nouvelle journée des dupes, effacer la honte et punir plus durement que par l’exil tous ceux qui l’avait chassée de la chambre du roi, comme une fille perdue. Elle ! La duchesse de Châteauroux !

Lu en août 2020

Publié dans Coups de coeur, Littérature française, Roman historique

« Rivage de la colère » de Caroline Laurent

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi pour son thème qui m’intéresse depuis toujours, et les critiques enthousiastes que j’ai pu lire m’ont confortée dans mon choix :

Résumé de l’éditeur :

Après le succès de « Et soudain, la liberté », co-écrit avec Evelyne Pisier, voici le nouveau roman de Caroline Laurent. Au cœur de l’océan Indien, ce roman de l’exil met à jour un drame historique méconnu. Et nous offre aussi la peinture d’un amour impossible.

Certains rendez-vous contiennent le combat d’une vie.

Septembre 2018. Pour Joséphin, l’heure de la justice a sonné.

Dans ses yeux, le visage de sa mère.

Mars 1967. Marie-Pierre Ladouceur vit à Diego Garcia, aux Chagos, un archipel rattaché à l’île Maurice. Elle qui va pieds nus, sans brides ni chaussures pour l’entraver, fait la connaissance de Gabriel, un Mauricien venu seconder l’administrateur colonial. Un homme de la ville. Une élégance folle.

Quelques mois plus tard, Maurice accède à l’indépendance après 158 ans de domination britannique. Peu à peu, le quotidien bascule, jusqu’à ce jour où des soldats convoquent les Chagossiens sur la plage. Ils ont une heure pour quitter leur terre. Abandonner leurs bêtes, leurs maisons, leurs attaches. Et pour quelle raison ? Pour aller où ?

Après le déchirement viendra la colère, et avec elle la révolte.

Roman de l’exil et de l’espoir, « Rivage de la colère » nous plonge dans un drame historique méconnu, nourri par une lutte toujours aussi vive cinquante ans après.

Ce que j’en pense :

Joséphin essaie depuis des années, de faire reconnaître la déportation des chagossiens et l’histoire débute sur un de ses combats, en 2018. Il se souvient très peu de son île natale, car il avait sept ans quand il a été déporté avec sa famille, tous les îlois, car pour obtenir l’indépendance, le premier ministre de Maurice Seewozagur Ramgoulam a accepté, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes du gouvernement anglais (premier ministre de l’époque Wilson) de céder l’archipel des Chagos, en particulier l’île de Diego Garcia pour que les USA la transforme en base militaire.

Pour cela, il faut qu’il n’y ait pas d’habitants :

« Les Américains devaient présenter à l’ONU un dossier fourni par les Anglais assurant que le territoire était vierge « d’habitants autochtones », afin d’obtenir un accord pour créer une base militaire. »

Or, ce n’est pas le cas, puisque là vivent les Chagossiens, en harmonie avec la Nature, sur les plages de sable fin, travaillant à fabriquer l’huile de coprah. Qu’à cela ne tienne, on va les envoyer ailleurs !

On fait ainsi la connaissance de Marie-Pierre Ladouceur, sa sœur Josette, et toute la génération. Les liens intergénérationnels sont forts, on se contente de peu, on fait la fête, on danse, le mariage de Josette se prépare… Christina, son fiancé vient d’arriver de Maurice, à bord du Sir Jules.

Marie-Pierre de déplace pieds-nus, chasse le poulpe, vit simplement ; elle a eu quelques aventures, et elle est mère d’une petite fille. Son patronyme est savoureux : s’appeler Ladouceur quand on est une femme énergique, obstinée qui ne lâche jamais rien !

Sur le même bateau arrive Gabriel, issu de famille aisée de Maurice, dont le père est un patriarche acariâtre qui règne en dictateur sur ses enfants, surtout Gabriel, mais aussi sur sa petite sœur Evelyn. Le fils aîné, Benoît est le chouchou, lui a eu le droit d’aller étudier en Angleterre alors que son père refuse qu’il aille y étudier à son tour. La mère est décédée, quand il avait une dizaine d’années.

Marie est fascinée par lui et une histoire d’amour démarre, en douceur, car ils sont différents, par leur couleur de peau, leur rang social, et Marie ne sait ni lire ni écrire…

Pendant qu’ils s’installent dans leurs vies, des choses se trament, derrière leur dos bien-sûr, c’est pratique pour les gouvernants qu’ils soient illettrés pour leur extorquer n’importe quoi et ils vont se retrouver déportés, il n’y a pas d’autre mot pour qualifier ce qu’on leur a fait, vers Maurice, comme des animaux dans la cale d’un bateau, on se contentera de leur donner à boire, de temps en temps, pas assez d’eau pour tout le monde… je ne désigne personne, mais suivez mon regard…

« Le gouvernement mauricien avait vendu les Chagossiens aux Anglais. Vendu, littéralement. Ce n’était pas seulement une question de pouvoir et d’indépendance de l’île. Trois millions de livres sterling étaient en jeu… »

Caroline Laurent nous raconte, avec ce sublime roman historique, la tragédie et le combat des Chagossiens pour avoir le droit de récupérer leurs droits, de retourner sur leur terre. C’est un fait historique, une tragédie que je ne connaissais pas du tout et que l’auteur aborde de fort belle manière ; elle a bâti son roman en se basant sur une documentation importante, qu’elle cite au passage.

Elle alterne les récits : Joséphin raconte son combat (qui fut d’abord celui de sa mère, mais qu’il a repris à son compte) le « Groupe Réfugiés Chagos », et fait remonter, au fur et à mesure qu’il progresse, toute l’histoire de Marie et des autres habitants, la dureté de l’exil, de partir, en emportant quelques objets ou vêtements, souvenirs d’une terre perdue, et les conséquences, sur la santé physique et mentale. Ce combat est toujours d’actualité, comme en témoignent des évènements remontant au début de cette année!

L’auteure nous propose une carte de toute la région, un peu trop petite de la version e-book, qui m’a été très utile pour situer Diego Garcia, vue l’importance de mes lacunes en géographie…

J’ai beaucoup aimé ce roman, car l’histoire d’amour entre Marie et Gabriel est tout à fait crédible, ce qui n’est pas souvent le cas lorsque l’on veut raconter l’Histoire en la mêlant à la petite histoire. Ici, Caroline Laurent a très bien réussi l’exercice.

L’écriture est très belle, avec une réflexion profonde sur l’exil, la déportation, la couleur de peau, la colonisation-décolonisation britannique, ce qui donne des phrases superbes (cf. les extraits ci -dessous). L’incipit est magnifique.

Je n’ai pas lu son précédent livre « Et soudain, la liberté », écrit, à quatre mains, avec Evelyne Pisier qui va donc rejoindre ma PAL.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales, (j’apprécie beaucoup cette maison d’éditions) qui m’ont permis de découvrir ce roman passionnant et son auteure, dont j’ai hâte de retrouver la plume.

#Rivagedelacolère #NetGalleyFrance

https://www.temoignages.re/social/droits-humains/chagos-un-peuple-pacifique-sacrifie-pour-pouvoir-faire-la-guerre,98569

L’auteure :

Caroline Laurent est franco-mauricienne. Après le succès de son livre co-écrit avec Evelyne Pisier« Et soudain, la liberté » (Les Escales, 2017 ; Pocket, 2018 ; prix Marguerite Duras ; Grand Prix des Lycéennes de ELLE ; Prix Première Plume), traduit dans de nombreux pays, elle signe son nouveau roman « Rivage de la colère ».

En parallèle de ses fonctions de directrice littéraire chez Stock, Caroline Laurent a été nommée en octobre 2019 à la commission Vie Littéraire du CNL.

Incipit :

Ce n’est pas grand-chose, l’espoir. Une prière pour soi. Un peu de rêve pilé dans la main, des milliers d’éclats de verre, la paume en sang. C’est une ritournelle inventée un matin de soleil pâle.

Extraits :

Je n’ai pas la foi. Je préfère parler d’espoir. L’espoir, c’est l’ordinaire tel qu’il devrait toujours être : tourné vers un ailleurs.

La justice est la méchante sœur de l’espoir. Elle vous fait croire qu’elle vous sauvera, mais de quoi vous sauver-t-elle puisqu’elle vient toujours après le malheur.

Il était temps de fuir Maurice. Partir, s’éloigner de soi-même. Mais, part-on jamais vraiment.

Sauvage. Sagouin. Nègre-bois. Voleur. Crétin. Crevard. Chagossien, ça voulait dire tout ça quand j’étais enfant. Notre accent ? Différent de celui des Mauriciens. Notre peau ? Plus noire que celle des Mauriciens. Notre bourse, vice. Nos maisons, inexistantes.

Méprise-les, oublie-les, me répétait ma mère. Mais comment oublier la honte ?

C’est ainsi à Maurice : Blancs, Créoles, Mulâtres, les variations sont infinies, la folie et la méfiance aussi.

C’étaient avant tout des registres de comptes, compilant les transactions commerciales entre Diego Garcia et Maurice. Dessous, des livres plus anciens, tous rédigés en anglais, recensaient les transferts d’esclaves déportés de Madagascar vers les Chagos…

L’indépendance, je veux dire la pure, la véritable, l’absolue, n’existe pas. On est toujours le colonisé de quelqu’un d’autre.

Qu’est-ce qui forge une identité ? Un nom, une profession, la couleur d’un passeport, un certain alignement des planètes ?

Ce qui nous fonde, n’est-ce pas simplement l’amour qui a présidé à notre naissance, ou bien à l’inverse, l’absence de tout sentiment ?

Définition du doute : un vide enveloppé de mots.

Quand on a été forcés de partir, on a perdu tout ça. On a perdu nos biens matériels et immatériels ; on a perdu nos emplois, notre tranquillité d’esprit, notre bonheur, notre dignité, et on a perdu notre culture et notre identité.

Comment prouver autrement que par les larmes qu’un accord politique ne peut, ni ne doit passer avant le déracinement d’un peuple ? C’est ce qu’il va nous falloir trouver.

Certaines choses ne changeraient jamais, en effet. Les politiques vendaient un idéal auquel ils ne croyaient pas eux-mêmes. La nation arc-en-ciel ? La belle affaire : Les communautés se regardaient en chiens de faïence, prêtes à dégainer au premier dérapage.

L’existence n’était rien d’autre que ça, une succession de vérités et de mensonges qui pouvaient faire basculer votre vie sur un mot, un cri, un silence.

Le métissage, c’est toujours trop ou pas assez. Il n’y a pas d’équilibre. Pas de recette, pas de dosage. Quoi que vous fassiez, vous serez pris pour celui que vous n’êtes pas.

La prison de l’ignorance. Ce que tous, puissants, politiques, notables, faisaient payer aux îlois, c’était leur ignorance. Gabriel en était convaincu…

…Des gens démunis. Celui qui ne sait ni lire ni écrire est d’une matière vulnérable. C’étaient les puissants eux-mêmes qui les avaient empêchés d’accéder au savoir.

Lu en juillet 2020

Publié dans Littérature espagnole, Roman historique

« Les patients du Docteur Garcia  » Almudena Grandes

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi, au départ, pour son titre sur NetGalley, tout en ayant flashé sur la couverture:

 

 

 

Résumé de l’éditeur:

 

Après la victoire de Franco, le docteur Guillermo García Medina continue de vivre à Madrid sous une fausse identité. Les papiers qui lui ont permis d’éviter le peloton d’exécution lui ont été fournis par son meilleur ami, Manuel Arroyo Benítez, un diplomate républicain à qui il a sauvé la vie en 1937.

En septembre 1946, Manuel revient d’exil avec une dangereuse mission :   infiltrer une organisation clandestine d’évasion de criminels nazis, dirigée depuis le quartier d’Argüelles par Clara Stauffer, qui est à la fois allemande et espagnole, nazie et phalangiste.
Alors que le docteur García se laisse recruter par Manuel, le nom d’un autre Espagnol croise le destin des deux amis. Adrián Gallardo Ortega, qui a eu son heure de gloire comme boxeur professionnel avant de s’enrôler dans la División Azul, créée par Franco pour soutenir la Wehrmacht, survit péniblement en Allemagne. Ce dernier ne sait pas encore que quelqu’un souhaite prendre son identité pour fuir dans l’Argentine de Perón.

Traduit de l’espagnol par Anne Plantagenet

 

Ce que j’en pense :

 

Nous faisons la connaissance de Guillermo en 1947, le jour de la messe des Rameaux, alors qu’il attend une jeune femme qui a beaucoup compté dans sa jeunesse Amparo, pour lui demander de l’aide alors qu’elle est pour Franco depuis le début, alors que le Docteur Guillermo Garcia était républicain. Il s’agit de sauver un ami proche. L’aidera-t-elle ? ainsi commence ce que l’auteure Almudena Grandes appelle « Mon histoire est celle de trois imposteurs. »

On assiste alors à un retour vers le passé et la guerre entre républicains et partisans de Franco, début des années trente.

Guillermo est un chirurgien reconnu et apprécié, qui sauve des vies, met en place avec un médecin canadien Norman Bethune,  les premiers dons du sang. Il vit une histoire d’amour avec Amparo qu’il finira par épouser, car elle est enceinte, hyper catholique…

Pendant ce temps en Allemagne arrive au pouvoir le NSDAP avec ce cher Adolf qui met en place la politique qu’on connait, avec au passage une amourette avec une descendante de Wagner, son compositeur fétiche : Winifred Wagner … « À partir de ce jour, Winifred vit exclusivement pour Adolf Hitler. »

Hitler va aider son « ami » Franco bien-sûr, lui donnant avions, bombes, pour écraser Madrid et la révolution…

Guillermo est obligé de quitter l’hôpital et renoncer à la médecine et surtout changer d’identité, grâce à la complicité de son meilleur ami, diplomate républicain, Manuel Arroyo Benítez et devient Rafaël Cuesta Sanchez alias Rafa…

Pendant ce temps la guerre fait rage, certains Espagnols choisissent d’aller combattre aux côtés des nazis, se livrant aux exactions qu’on connaît : on rencontre Jan un jeune Flamand plus que séduit par les théories raciales : « exécuter des Juifs, cela n’est rien, car ils ont l’apparence des humains mais n’en sont pas » et son meilleur ami, un ancien boxeur tricheur, Adrian Gallardo. On les suit jusqu’à la défense du bunker à Berlin, où ils tiennent à résister jusqu’au 2 mai pour que les Russes ne puissent pas fêter leur victoire le premier mai !

Ils vont finir par rester en Allemagne, changeant d’identité aussi. Mais Adrian est recherché car il a commis des atrocités, donc criminel de guerre.

Le décor est planté. La chasse aux nazis commence, mais, Franco est là et tous ses partisans, notamment les bigotes à ses bottes vont tenter par tous les moyens d’empêcher les arrestations en distribuant des faux papiers bien en règles et des filières se mettent en place de façon magistrale il faut bien le reconnaître.

Manuel est également obligé de changer d’identité, plusieurs fois et finit par prendre celle Adrian Gallardo Ortéga en1947 puisque ce dernier est considéré comme criminel de guerre et porté disparu.

Les deux hommes resteront en contact et le « docteur Garcia » continuera à exercer ses talents de médecin sous le manteau, avec beaucoup de prudence…

Manuel est né dans une famille nombreuse et n’a jamais été aimé par ses parents, notamment par sa mère qui s’en débarrasse en le plaçant chez un prêtre qui va lui apprendre à lire et écrire, faire son éducation, lui permettant de faire des études, qui vont changer son destin. Il occupera des fonctions importantes à la Société des Nations en Suisse, durant la République.

Comme l’auteure le répète assez souvent dans le roman : « Manolo Arroyo Benítez avait toujours eu à la fois la poisse et beaucoup de chance. »

On va suivre, les réseaux qui se mettent en place. Bien-sûr l’Église catholique a les siens, mais l’auteure nous parle davantage des réseaux organisés par les civils, notamment celui de Clara Stauffer, (fille d’un brasseur de bière allemand et de mère madrilène), la manière dont les dignitaires nazis mais aussi les moins gradés, sont recevoir la nationalité espagnole, puis migrer vers l’Argentine de Perón qui leur réserve un accueil enthousiaste.

Almudena Grandes mêle la grande et la petite histoire de manière magistrale. Au début, j’ai eu du mal avec les noms espagnols à rallonge ;’ai pourtant l’habitude avec les noms portugais, mais les consonances sont différentes et surtout les personnages principaux changent d’identité ! et surtout il y a beaucoup de monde dans ce roman !

Je me suis rendu compte, après avoir lu une centaine de pages, qu’il y avait à la fin du livre, la liste des personnages réels ou fictifs, leurs différentes identités, ce que m’a beaucoup simplifié la vie.

Guillermo-Rafa à Madrid et Manolo-Adrian en Argentine, vont tenter, en risquant leur vie, de surveiller, tenir des registres de l’or nazi et surtout des œuvres d’art volés aux juifs, à la demande des autorités américaines. Hélas, l’ennemi a changé ! c’est la guerre froide, l’ennemi c’est Staline et pas Franco qui aura ainsi de beaux jours devant lui….

On va rencontrer ainsi, au fil des pages, des Républicains, qui se cachent sous d’autres identité, qui continuent à espérer la République, des gens sincères, des salauds de la pire espèce qui continueront à être protégés…

Tout en nous racontant l’Histoire de l’Espagne Franquiste, que je n’ai jamais étudiée de près car le Caudillo me déclenchait de l’urticaire (il est décédé en novembre 1975 !) et je reconnais que je me suis davantage intéressée à Salazar et sa clique et à la révolution des œillets au Portugal le 25 avril 1974 qu’à lui. Donc négligence réparée…

Pour la petite histoire, voyage de noces au Portugal en décembre 1975 ! c’était la première fois que mon mari retournait dans son pays, sans la dictature, et Franco venait juste de décéder…

J’ai adoré ce livre passionnant à plus d’un titre, dans lequel l’auteure a fait un travail de recherche considérable pour étayer son raisonnement et rester au plus près de la réalité historique et je me suis aperçue que ce livre était en fait le quatrième d’une série consacrée à la guerre civile, qui en comporte encore deux autres.

Certains personnages semblent récurrents, mais cela ne gêne absolument de ne pas avoir lu les précédents, ce que je vais sûrement faire. Je proposerai le plan de l’œuvre dans une autre page de mon blog, afin de ne pas donner le tournis.

Un livre exceptionnel comme l’est d’ailleurs « La fabrique des Salauds » dont je vous ai tant rebattue les oreilles, fin 2019, et dont j’ai tourné la dernière page avec tristesse, tant je m’étais attachée à tous ces personnages. Bip-Bip! je deviens lyrique, il est temps que je termine cette chronique.

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Lattès qui m’ont permis de découvrir une auteure géniale et une partie de sa fresque historique.

#LespatientsdudocteurGarcia #NetGalleyFrance

 

coeur-rouge-

 

L’auteure :

 

Almudena Grandes vit à Madrid.

Elle est l’auteure de « Un cœur glacé » qui a remporté le prix Méditerranée 2008.
« Les patients du docteur Garcia »  poursuit sa série « Épisodes d’une guerre interminable », inaugurée par « Inés et la joie », puis « Le Lecteur de Jules Verne », et dernièrement « Les trois mariages de Manolita. »

Extraits :

 

Toujours fidèle à mon principe de ne pas divulgâcher », j’ai choisi des citations dans la première partie du roman :

 

Le délicat feston en dentelle noire, ancienne, du voile qui encadrait son visage l’avantageait, accentuant le contraste entre ses sourcils sombres et ses cheveux blonds, une audace suspecte, d’entraîneuse de cabaret, que la plupart des femmes de sa classe sociale ne se seraient pas permise. Mais Amparo Priego Martínez n’était pas une femme comme les autres, et son culot me bouleversait plus que je ne l’aurais cru. Nous avions vécu ensemble trop de choses, trop longtemps, pour que je puisse sortir indemne de ces retrouvailles. Pour cette raison, je ne pris pas le risque de regarder l’enfant qu’elle tenait par la main.

 

Le dernier dimanche du mois de mars 1947, je partis à la recherche d’une femme qui connaissait ma véritable identité. Amparo savait que je ne m’appelais pas Rafael Cuesta Sánchez, mais Guillermo García Medina. Et que j’étais médecin, même si je n’avais plus de statut officiel et travaillais dans une agence de transports.

Elle ignorait, en revanche, que j’étais allé la trouver pour venir en aide à Manuel Arroyo Benítez, un de mes amis qui avait pris l’identité d’Adrián Gallardo Ortega afin d’infiltrer une organisation de fugitifs nazis et d’émigrer en Argentine comme un des leurs. Pendant ce temps, le vrai Adrián Gallardo faisait la manche à Berlin, et quand il était contrôlé par une patrouille, il montrait les papiers d’un certain Alfonso Navarro López.

 

L’événement le plus important de sa vie se produit en 1923, quand un jeune homme énergique de trente-quatre ans se présente à la famille Wagner après avoir assisté à une représentation du Festival de Bayreuth. C’est le leader du Parti national-socialiste ouvrier allemand, mais la raison de sa visite n’est pas politique. Il est persuadé qu’il n’existe aucune œuvre comparable à celle de Richard dans toute l’histoire de la musique et veut témoigner de sa ferveur aux héritiers du compositeur.

La jeune épouse de vingt-six ans, restée en retrait, assiste à cette déclaration passionnée qui lui inspire à son tour des sentiments encore plus excessifs. À partir de ce jour, Winifred vit exclusivement pour Adolf Hitler.

 

Norman Bethune a réussi. Pour la première fois dans l’histoire, une transfusion de sang conservé dans un réfrigérateur redonne vie à un mourant. Désormais, il n’est plus nécessaire que le donneur soit juste à côté du receveur, relié à lui par deux aiguilles et un tube en caoutchouc. Cette nouvelle technique rend les transfusions beaucoup plus faciles, pratiques et efficaces.

 

Ainsi, ma relation avec Amparo, étrange fruit du hasard et de la guerre, prit peu à peu une curieuse forme, semblable à la silhouette de ces réfugiés qui portaient en couches superposées tous les vêtements qu’ils possédaient. Mais avant la fin de l’hiver, il se produisit un événement qui me prouva que tout pouvait être encore plus compliqué.

 

Au contraire, sa nationalité fait très vite d’elle une pièce maîtresse dans les relations entre le gouvernement de Burgos et le Troisième Reich. Clara, franquiste en Espagne, nazie en Allemagne, sait regarder très loin et comprend ce qu’elle voit. Intelligente, compétente, extrêmement énergique et très sympathique, elle se met en retrait et attend son heure.

 

Clara Stauffer continuera d’être phalangiste et nazie, espagnole et allemande, jusqu’à sa mort.

 

Manolo aurait été un bon étudiant au séminaire de Gijón. Au collège Sierra Pambley il fut, dès le début, un élève brillant, car s’il n’avait aucune vocation pour la prêtrise, celle qu’il avait pour l’étude était immense, surtout à partir du moment où il comprit que c’était pour lui le seul moyen de s’échapper de Robles, de sa maison, du piège de sa vie.

 

C’était un bon garçon, sain, innocent, qui ne buvait pas, ne fumait même pas, et n’arrêtait pas de sortir de sous sa chemise un scapulaire que lui avait donné sa mère pour l’embrasser. Il y avait beaucoup d’hommes comme lui parmi les volontaires de son armée, presque encore des enfants, élevés dans des familles ultra catholiques de tradition carliste. (A propos du vrai Adriàn)

Là-dedans, il y a une carte d’identité au nom de Rafael Cuesta Sánchez. Tu te souviens ? (Je hochai la tête en silence. Je n’avais jamais oublié ce nom.) C’est une fausse identité, inventée de toutes pièces.

 

 

Lu en février 2020

Publié dans Littérature française, Roman historique

« le temps des ténèbres » de Jean-Marie Lesage

Retour au XVe siècle aujourd’hui avec ce roman historique dont le titre est déjà la promesse d’un beau voyage:

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Florence, 1478.

Dans ce jeu italien de reconquête des terres pontificales, tout semble opposer Sixte IV, vieux pape guerrier, et Laurent de Médicis, jeune tyran mécène. Leur sanglante confrontation à coups d’anathèmes, de complots, de missions secrètes et d’assassinats sera sans trêve et sans pitié.

La recherche acharnée d’un écrit nuisible au pontife déchaînera les passions, suscitera menaces et trahisons.

Tapis dans l’ombre, spectateurs attentifs ou acteurs intéressés, Rodrigo Borgia, futur Alexandre VI, et Louis XI, roi de France vieillissant, observent avec intérêt ces joutes cruelles, révélatrices de mortelles ambitions.

 

 

Ce que j’en pense :

 

L’histoire commence en 1478 avec le siège d’une ville que le pape Sixte veut absolument réintégrer dans les terres pontificales. Ce n’est pas le premier siège, mais celui-ci va lui donner du fil à retordre. Il s’agit de Città di Castello, ville de Niccolo Vitelli.

Le pape Sixte (Francesco della Rovere) envoie ses neveux, notamment Giuliano, nommé cardinal alors qu’il avait à peine trente ans et qui était en plus à la tête des armées du Pontife pour récupérer les terres qu’il considérait comme siennes ! il est accompagné par un autre neveu du pape Raffaele Riario.

Nicollo va se battre, et envoie son fils Vittellozzo, ainsi que son jeune frère, via les catacombes, porter un message pour demander l’aide des Médicis.

Vitellozzo parviendra à fuir mais son père et son frère seront assassinés de manière horrible par les sbires de Giuliano della Rovere, cardinal et meurtrier sans vergogne ! Il rejoint ensuite la cour de France, où Louis XI l’accueille. Avant de mourir, Niccolo confie qu’il a eu une fille illégitime, Lucrezia et qu’il faut la protéger, la cacher dans un couvent par exemple.

Mais, l’ennemi du pape est Laurent de Médicis, qu’il veut soumettre également, et dont il n’hésite pas à faire assassiner le frère, Julien, en pleine messe. C’était Laurent qui était visé évidemment.

Lorsque l’autre neveu de Sixte est fait prisonnier la colère du pape s’intensifie et les choses vont s’envenimer encore davantage. Les espions à la solde des uns et des autres, vont tenter de retrouver Lucrezia pour les uns, Raffaele Riario pour les sbires du pape.

Les femmes ont la part assez belle dans l’histoire : on croise la belle Giovanna degli Albizzi, ennemie acharnée des Médicis, ou Esther la maîtresse de Borgia, sans oublier la belle Lucrezia Fucci…

On fait plus ample connaissance avec Louis XI ses conseillers : Philippe de Commynes, et Olivier le Daim qui se jalousent, les guerres du roi contre ses ennemis Charles le Téméraire, duc de Bourgogne et Édouard d’Angleterre qui ont laissé le pays exsangue en proie aux révoltes.

Louis XI est proche des Médicis. Il a eu sous ses ordres autrefois le Condottiere Niccolo Vitelli, seigneur de Città di Castello, le père de Vitellozzo….

On revient aussi sur la conjuration des Pazzi, riche famille évincée par les Médicis (toujours de manière sanglante bien-sûr), querelle où le pape a largement pris part en passage en déclenchant le conflit et en l’entretenant.

Le pape a pour vice-chancelier Rodrigo Borgia, qui lorgne aussi sur le trône pontifical. Homme habile, il a ses espions pour tenter de mettre à jour les desseins du pape. Nous savons tous que ce cher Rodrigo arrivera à ses fins bien plus tard, sous le nom d’Alexandre VI nous offrant à son tour une belle saga : père de Cesare, de Lucrezia… mais c’est une autre histoire ! je n’ai pas pu m’empêcher d’évoquer Rodrigo car les Borgia me fascinent autant que les Médicis.

Quant à l’infâme Giuliano, après avoir bien pourri le pontificat d’Alexandre VI, il deviendra pape sous le nom de Jules II et continuera ses intrigues…

J’ai adoré ce roman historique, car j’aime énormément cette époque de l’Histoire, j’ai un faible pour les Médicis et les Borgia (dont la série TV de Canal + m’a enthousiasmée et depuis je dévore à belles dents tout ce que je peux trouver sur eux, mais ce n’est pas évident, il y a eu beaucoup plus de livres consacrés aux Médicis.

Je ne connaissais pas du tout l’auteur, Jean-Marie Lesage dont j’ai bien aimé la plume, autant que l’histoire qu’il nous raconte. Comme toujours, quand un roman me plaît je deviens dithyrambique, alors quand l’Histoire s’en mêle…

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Librinova qui m’ont permis de découvrir ce livre et son auteur.

#LeTempsdesténèbres #NetGalleyFrance

 

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Je vous promets pour bientôt un retour à un manga que j’adore : « Cesare » de Fuyumi Soryo, dont j’ai encensé les sept premiers tomes…

 

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19263014&cserie=5521.html

 

Extraits:

 

Le chemin escarpé et pierreux conduisait le jeune cardinal Giuliano della Rovere au sommet d’une butte à partir de laquelle il pouvait disposer d’une vue étendue sur la cité qu’il devait conquérir…

 

Le cardinal-soldat offrait un visage émacié dans lequel émergeaient des yeux vifs et perçants comme ceux d’un aigle, des yeux qui fascinaient ses interlocuteurs. Un corps trapu et ramassé, des épaules larges révélaient la puissance physique de l’homme de trente ans qui pratiquait au quotidien des exercices où s’enchaînaient des luttes acharnées avec ses officiers…

… La cruauté de l’homme ne se révélait pas seulement dans les combats d’exercices ; elle s’exaltait dans les batailles de rue des cités qu’il voulait conquérir.

 

Voilà à peine plus d’une année que nous ne sommes plus en guerre, ou tout au moins, que nous ne sommes plus cernés par une bande de loups qui hurlent à nos portes. Car c’est une véritable meute que nous affrontions avec, à sa tête, Charles, qui avait inscrit sur ses bannières : « Vengeance, Vengeance ! ». Aujourd’hui, le duc est mort, Edouard a abandonné ses velléités de redevenir roi de France…

 

Maintenant, il nous faut faire revivre les terres qui, comme des catins, ont été outragées et tourmentées ; les unes cèdent leur corps, les autres livrent leurs récoltes, mais toutes, pour finir, ont perdu leur âme.

 

…il s’agit du fils du Condottiere Niccolo Vitelli, sire. Le seigneur de Città di Castello et une grande partie de sa famille ont été décimés par une armée du pape. Le garçon a pu échapper au massacre ; notre ambassadeur à Florence lui a accordé sa protection.

 

Ce garçon dispose de bien des dons, sais-tu. Je l’ai observé se battre comme combattait son père – car t’ai-je dit que j’ai eu son père sous mes ordres, il y a plus de trente ans ?

 

… Alors, si ce que tu dis est vrai, il serait habile d’en faire notre espion. Tu sais, Philippe, il nous faudra surveiller ce pape, car nous devons nous attendre à ce qu’il nous attire un jour des ennuis dans les terres italiennes.

 

Cette famille des Médicis m’est agréable. Et puis, convenons-en, ils sont de bons prêteurs. Certes scrupuleux, demandant caution, et attentifs au recouvrement de leurs prêts, mais bons prêteurs tout de même.

 

Mais certains à Rome n’avaient pas la même interprétation et ne se privaient pas de lui reprocher un certain nombre de complaisances, comme d’avoir, à son avènement, intensifié le népotisme qu’appliquaient déjà ses prédécesseurs…

… C’était justement à l’un de ses jeunes neveux, Giuliano della Rovere, nommé cardinal, que Sixte avait demandé de partir en campagne pour redonner aux Etats pontificaux les territoires qu’ils avaient perdus au profit de petits tyrans, dont l’un était le seigneur de Città di Castello, Niccolo Vitelli.

 

Comme d’habitude, ce fut avec un réel contentement que Sixte accueillit Rodrigo Borgia. L’œil pénétrant et acéré du vicaire de Rome examina avec attention, son vice-chancelier. De taille moyenne, l’homme offrait une constitution bien charpentée que surmontait une belle tête altière parée d’un visage au teint hâlé qui rappelait son ascendance espagnole…

 

Il ne pouvait échapper à Sixte que Borgia visait sa succession :il disposait du savoir-faire et de l’autorité d’un pape ; néanmoins, ses origines espagnoles étaient un obstacle, le peuple romain n’ayant que peu d’attachement pour les pontifes étrangers.

 

En son for intérieur, Louis XI, lui, jubilait. Il savourait ces moments de sournoiseries où, par ses propos, ses remarques, ses attitudes, il actionnait les fils fragiles qui guidaient l’existence et les pensées de son entourage, cet entourage qui comptait moins pour lui que les chiens de meute de ses chenils. Alors, maître redouté du lieu, du temps et des intrigues, il actionna un autre fil.

 

 

Lu en janvier 2020