Publié dans littérature USA, Roman historique

« L’agonie des grandes plaines » de Robert F. Jones

J’ai choisi le livre dont je vous parle aujourd’hui et dont je ne connaissais pas du tout l’auteur car le titre me plaisait et j’avais un tel besoin de m’évader du quotidien covidien :

Résumé de l’éditeur :

Wisconsin 1873. À la mort de ses parents victimes de la grande crise financière, Jenny Doussmann part dans les Grandes Plaines rejoindre son frère, Otto, vétéran de la guerre de Sécession devenu chasseur de bisons. Ceux-ci commencent à se faire rares, sans compter les rivalités entre chasseurs et la plupart des tribus indiennes entrées en guerre. Le premier hiver de ces deux émigrants allemands, seuls dans l’immensité, tourne au cauchemar.

Ils seront sauvés par une vieille connaissance, Two Shields, un Cheyenne du Sud qui s’engage à veiller sur eux. Devenus membres de sa tribu, Jenny et Otto devront combattre à la fois d’autres chasseurs et des tribus ennemies des Cheyennes. Dans ce roman sauvage et lyrique, les Grandes Plaines sont le réceptacle d’un monde à l’agonie et font corps avec l’Indien et le bison décimés. Ce tableau de l’Ouest américain, avec ses descriptions crépusculaires, mais réalistes, n’épargne personne, animaux et humains : Indiens comme Blancs.

Ce que j’en pense :

Emil Doussann, qui a quitté son Allemagne natale, pensant faire fortune, pour tenir une ferme aux USA vient de recevoir une mise en demeure de payer ce qui reste dû de son hypothèque, soit 938 dollars et cinquante cents, mais son ami banquier, refuse de l’aider, au nom de la crise qui touche tout le monde… Il se pend et son épouse après avoir vu le corps met fin à ses jours dans la foulée. Ils laissent leur fille Jenny seule face à son destin !

Leur fils Otto, après avoir combattu pour le général Grant pendant la guerre de Sécession a décidé d’aller chasser le bison dans l’Ouest (participer à l’extermination des bisons pour affamer les Amérindiens serait le terme plus adéquat). Il revient pour assister aux funérailles et Jenny arrive à le convaincre de l’emmener avec lui.

L’auteur nous entraîne dans une belle aventure, après un voyage en train puis à cheval dans ces contrées de l’Ouest où tous les excès sont de mise : dans le climat avec ces périodes de froid, neige, blizzard, mais aussi ces hommes qui sont partis faire fortune et n’ont pas forcément beaucoup de scrupules, qui considèrent les Amérindiens comme des sous-hommes (cela n’a pas beaucoup changé hélas).

On fait la connaissance de Raleigh Mc Kay, l’associé d’Otto, qui a combattu dans les rangs sudistes, de l’écorcheur immonde, Milo Sykes, et de Two Shields, dont le père est Cheyenne et la mère d’origine allemande.

Entre les comportements ignobles de certains Blancs, l’abattage des bisons, dont certaines scènes, trop réalistes, m’ont tellement secouée que j’ai dû faire une pause de quelques mois dans la lecture, les trahisons, la manière dont les Amérindiens sont traités, les traités qui sont bafoués alors qu’ils viennent tout juste d’être signés, le récit est parfois un peu rude, sans oublier la rouerie de Grant devenu président et de ses ministres, notamment Delano…

La manière dont Otto (et les autres) affichent leur mépris vis-à-vis des « Indiens », en les désignant pas « ils » ou Mister Lo (calembour pour se moquer de la citation « Lo, the poor Indian », vers écrit par le poète Alexander Pope, est significative !

J’ai aimé approcher les coutumes des Cheyennes, car Jenny a dû se réfugier chez eux grâce à Two Shields pour pouvoir rester en vie, le maniement des armes, les arcs autant que les fusils (j’aurais pu devenir experte en fusils, carabines, armes à feu en tout genre, mais je déteste les armes !), la sagesse des anciens, la place de chacun dans la vie, dans la communauté, mais aussi les rapports avec les autres : Arapahos, Apaches, Sioux, Crows…

Ce fut un voyage difficile, car certaines scènes sont dures, mais l’écriture est belle, la Nature occupe une belle place, le blizzard aussi. Par contre, mon opinion vis-à-vis des Yankies, (que les Indiens appellent poétiquement les « Araignées ») qui n’a jamais été au top, je le reconnais, ne va pas en sortir renforcée, mais il y avait peu d’espoir en fait…  Il est sidérant de voir que la manière dont les Américains considèrent les Amérindiens, et parlent d’eux comme d’une sous-race est exactement la même que ce qu’ils disent aujourd’hui des Noirs cf. Les propos de Suprémacistes …

Une question que je me pose souvent : pourquoi, n’a-t-on jamais porté plainte ou parler de crime contre l’humanité, pour le génocide des Amérindiens ? entre autres… comme le chante mon ami Renaud : « aucune femme n’a sur les mains le sang du génocide des Indiens d’Amérique, sauf peut-être… »

Voyage difficile, donc mais quel voyage sur les traces de Jenny dont on ne peut qu’admirer l’habileté à la chasse pour se nourrir, le courage, chevauchant avec elle dans ces paysages à couper le souffle, dans ces grandes plaines à l’agonie, qui étaient en fait, un charnier à ciel ouvert.

Et quelle revanche sur les westerns spaghettis ou autres dont on nous abreuvés au cinéma pendant des lustres, louant sans vergogne la supériorité de l’homme blanc face aux vilains Indiens » !

« L’agonie des grandes plaines » ! Quel beau titre n’est-ce pas ? c’est d’ailleurs lui qui a motivé mon choix car je ne connaissais pas l’auteur, dont les talents de conteurs sont immenses. J’aurais aimé retenir les noms indiens tellement poétiques, mais ils sont très compliqués…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions du Rocher qui m’ont permis de découvrir ce livre ainsi que l’auteur qui m’était totalement inconnu.

#LAgoniedesgrandesplaines #NetGalleyFrance

9/10

L’auteur :

Robert F. Jones (1934-2002), romancier, éditorialiste au Men’s Journal et journaliste pour Sports Illustrated et Fields & Stream, a écrit plusieurs ouvrages, documents comme romans, dont Jake et Upland Passage qui ont reçu des prix.

Extraits :

La prairie vierge : pas encore d’ornières creusées parles roues, ni de cheminées, ni d’araignées – le bison dans toute sa plénitude. Ici, pas d’histoire, pas de numéros, pas même de résonances toponymiques. Pas de traitres, ni de héros. Et si cette contrée en a eu jadis, qui sait ce qu’ils signifiaient ?

Rien que la terre, plate, vide, illimitée et intemporelle, coupée jusqu’à l’os par de rares cours d’eau, écrasée de soleil. Le vent souffle sans trêve, nuit et jour, jusqu’à rendre fous les hommes et les animaux. Puis il s’arrête… 

« L’Amérique est une terre bien dure », se dit Jenny. « Elle a essayé de tuer mon frère, et n’y étant pas parvenue, elle a tué mon père et ma mère à la place. Je suis sûre qu’elle essaiera de me tuer, moi aussi, tôt ou tard. Que tous ces banquiers aillent brûler en enfer ! »

Non, les Dousmann n’étaient pas les premiers suicidés qu’avait enterrés le pasteur. L’Amérique était une terre sans pitié…

A cette heure, les terres situées à l’Est du Mississippi étaient le pays du bien-être—ou en tout cas de ce qui passait pour tel dans l’Amérique de ce temps – une région de fermes, de villes, de foyers, d’emploi, de bibliothèques, de journaux, d’églises, d’écoles, une région adaptée aux besoins des hommes de bon sens, des femmes raisonnables, et de leurs enfants policés.

A l’ouest du fleuve, c’étaient les étendues sauvages, les plaines desséchées et les montagnes lugubres, les loups les bisons et les Indiens indomptés, une gigantesque superficie de terres à peine grignotées par les aventuriers, et les désespérés – les employés du chemin de fer, les montagnards, les chasseurs de peaux ; les femmes de petite vertu, les colons, les joueurs et le cow-boys.

Ils (Les lobos, loups chasseurs de bisons) crevaient de faim, à présent que les bisons avaient été exterminés dans les environs. Une idée la frappa : les loups, presque privés de gibier, n’étaient pas sans rappeler la nation toute entière, en proie à la panique qui faisait rage. Oui, c’étaient d’authentique Américains, ces lobos.

Comment un demi-sang saurait-il de quelle façon un gentleman devait se comporter ? De toute façon, il devait se prendre pour un Blanc, tout aussi bien. Il ne savait peut-être même pas, si ça se trouvait, que les races inférieures, n’avaient pas à réconforter les Blancs ou les Blanches. Mais Raleigh savait bien qu’il n’avait de leçons de savoir-vivre à donner à personne…

« Arrivés là, nous avons rencontré le Washington Chief, un grand commandant des soldats bleus qu’on appelle Grant. A présent, c’est lui le chef de toutes les Araignées (les Blancs). C’est un vilain petit bonhomme, avec des poils plein la figure. Mais coriace.

Lu entre janvier et juin 2021

Publié dans Littérature française, Roman historique

« L’hiver de Solweig » de Reine Andrieu

Passons aux choses sérieuses, avec le roman dont je vous parle aujourd’hui, choisi sur NetGalley pour son résumé et parce qu’il se déroule en partie dans une période de l’Histoire qui m’intéresse toujours autant :

Résumé de l’éditeur :

Été 1940. Dans la France occupée par les Allemands, les habitants sont contraints de donner gîte et couvert à l’ennemi. À Lignon, paisible bourg du Bordelais, les Lenoir, une famille de notables, doivent héberger Günter Kohler. Passée sa répulsion première, Noémie, la jeune épouse, éprouve une violente attirance pour l’adjudant qui vit désormais sous leur toit.


Printemps 1946. La guerre est terminée, mais elle a laissé derrière elle son lot de malheurs, et de nombreux déplacés. Parmi eux, une fillette, retrouvée assise sur un banc, dans un village non loin de Bordeaux. Qui est-elle ? d’où vient-elle ? et pourquoi semble-t-elle avoir tout oublié ? Justin, un gendarme de vingt-quatre ans, décide de la prendre sous son aile et de percer le mystère qui l’entoure.

Ce que j’en pense :

Mi-mai 1946, une petite fille court dans la forêt, se sentant en danger, mais après une chute dans un ravin (ou un choc psychologique ?) elle se retrouve amnésique. Elle ne sait pas d’où elle vient combien de kilomètres elle a pu parcourir, ni bien sûr qui elle est. Un jeune gendarme, Justin la prend en charge avec opiniâtreté (comme un chien qui cherche un os dit-il). Ainsi démarre l’histoire.

Ce roman nous raconte l’histoire d’une famille, à Lignon, pas loin de Bordeaux, pendant la seconde guerre mondiale : le père, Armand Lenoir, médecin, son épouse Noémie et ses deux enfants : Solweig, dix ans, curieuse de tout et Valentin sept ans dont la santé est fragile.

Ils vont être obligés de partager leur manoir avec un sous-officier allemand, Günter Kohler, cohabitation difficile on le devine. Dans la maison, il y a la bonne, Ernestine et la cuisinière Cosima, et le jardin est entretenu par Germain.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la défaite de la France et le comportement du Maréchal Pétain ne plaît pas à tout le monde, certains, surtout parmi les notables de la ville, étant à fond pour le Maréchal, alors que d’autres n’accepte pas la soumissions à l’Allemagne nazie, alors l’arrivée de Günter n’enchante personne, tout le monde se méfiant de tout le monde.

Reine Andrieu alterne les périodes : la guerre jusqu’à l’armistice, l’année 1946 avec l’histoire de la petite fille amnésique que l’on va prénommer Angèle, en attendant qu’elle retrouve la mémoire, et une période plus récente, avec l’histoire de Solweig en 2011 et elle donne la parole tout à tour, à tous les protagonistes, qui vont pouvoir exprimer leurs peurs, leur ressenti.

Günter, surnommé « l’indé » indésirable, est attiré par Noémie, qui se sent un peu délaissée par son époux, pas souvent là se partageant entre ses patients et sa famille, alors quand Günter est victime d’un accident assez grave, c’est Noémie qui va faire office d’infirmière, Ernestine refusant de s’en occuper.

Voilà pour la trame du roman. On va suivre ainsi, la vie de tous les jours d’une famille ordinaire ou presque, à qui on a imposé d’héberger un officier allemand, la Résistance qui s’organise, avec des groupes en rivalité, la mise en place du STO, les lois de Nuremberg, l’amour qui peut surgir avec un homme de la nation ennemie, alors qu’on est farouchement anti-allemand, mais aussi ce que peuvent endurer ces soldats, loin de leur famille, qui ont laissé une fiancé, ou une femme voire des enfants, pour participer à une guerre, une Occupation qu’ils n’ont pas forcément souhaiter, ainsi que le problème des « Mischling », ces hommes dont le père est Allemand (sous-entendu Aryen) et la mère juive.

Et précisément, Günter est un Mischling mais il ne l’a dit à personne. Le Reich veut bien d’eux pendant la guerre, pour servir de chair à canon mais au fur et à mesure que l’extermination des juifs se planifie, la Wehrmacht finit par savoir qu’il a menti, ce qui va avoir beaucoup de conséquences sur tout le monde… De surcroît, sa fiancée est de confession juive et il est sans nouvelle d’elle, ni de sa famille depuis longtemps.

Ce qui fait la force de ce récit, c’est le fait que les personnages actuels comme ceux qui traversent la guerre, ou ceux qui entourent Justin pour tenter d’identifier la fillette et de retrouver sa famille, sans oublier le Débarquement des Alliés après Pearl Harbor et le comportement des GI avec les femmes françaises. Ou encore l’amitié qui lie Solweig et Sylvette depuis près de quarante ans.

J’ai bien aimé ce roman de Reine Andrieu,, le deuxième après « Le chant des Amazones » en 2018 qui ne tombe pas dans le pathos, reste au plus près des faits, des ambiguïtés, car tout n’est pas noir ou blanc, il y a toutes les nuances de gris.

L’écriture est belle, donc ce roman se dévore, malgré des scènes difficiles (torture des Résistants arrêtés, ou dénonciations, rivalités, affirmations arbitraires, (les notables sont forcément Pétainistes, les ouvriers ou classe populaire forcément Résistants) …

Une séquence m’a bien plu : Noémie sur son vélo, qui passer la frontière avec la zone libre, munie de son Ausweis, pour aller récupérer dans médicaments chez un pharmacien mieux achalandé, et qui transporte en fait un message pour un membre de la Résistance… Ou encore l’amour profond d’Angèle pour Justin son sauveur, qu’elle confond avec l’amour véritable…

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Préludes qui m’ont permis de découvrir ce beau roman et son auteure dont j’aurai du plaisir à retrouver la prose. Je suis passée assez près du coup de cœur. Vues les déceptions avec deux lectures récentes, je vais essayer de ne pas faire de comparaison et rester pour l’instant à la note que je lui ai attribuée.

#LHiverdeSolveig #NetGalleyFrance

9/10

L’auteure :

Reine Andrieu naît en 1967. Initialement diplômée d’une école de commerce, elle reprend des études universitaires pour devenir bibliothécaire, métier qu’elle exerce pendant treize ans. 

L’Hiver de Solveig est, en fait, son deuxième roman, car elle a publié Le chant des Amazones en 2018 

Extraits :

Dès lors, ce n’est pas que je me sois senti investi d’une mission, mais je me suis promis d’être digne de la confiance que la petite plaçait en moi. Et quand on fait ce métier et qu’on se trouve dans ma situation, on a envie de faire comme le chien qui cherche un os…

Il faut comprendre, Armand et moi faisons partie de la France anti-allemande, celle qui ne veut pas renoncer à sa liberté. Nous éprouvons une aversion sans réserve pour tous les citoyens de la nation ennemie, tous. Ils ne forment qu’un bloc, une masse, dont nous devons débarrasser le territoire au plus vite…

Tenir un livre dans les mains est un geste familier pour moi. Et ça ne me donne pas de mauvaises idées, mais tout le contraire. J’ai l’impression que ça m’aide à penser. C’est comme si le monde entier arrivait jusqu’à moi.

Qui suis-je ? J’ai l’impression de flotter, comme un bateau au milieu d’un océan bien trop grand pour lui, sans point de repère. Un tout petit bateau qui ne sait pas dans quelle direction il doit aller.

Je me garde bien de leur dire que moi-aussi, j’ai des origines juives. Par mes grands-parents maternels. Ce qui fait de moi un Mischling du premier degré. Ou un métis demi-juif, disons. Mon père, lui, est aryen. Mes parents se sont mariés en 1913, une époque où des nombreux mariages mixtes étaient célébrés, sans préjugés. Aujourd’hui, ils sont plutôt athées…

Ce métissage fait de nous, les Mischlinge, des parias, détestés des juifs dont nous ne fréquentons pas la communauté, et des nazis, pour être quand même à moitié juifs.

La musique nous offrait une bulle en dehors du temps et des outrages du monde extérieur à la maison. Elle nous aspirait dans une dimension dont nous ressortions apaisés et plus forts, comme transcendés.

Pour cette pauvre femme, policier égale collabo. Néanmoins, il faut reconnaître que les gens adorent las classifications. Ranger métiers et classes sociales dans des petites cases en dépit de la vraie nature des gens est rassurant. Quoi qu’il en soit, ces raisonnements à l’emporte-pièce sont bien pratiques. Cela nous procure pour l’heure une bonne couverture.

Lu en avril 2021

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire, Roman historique

« La chasse aux âmes » de Sophie Blandinières

Je vous parle aujourd’hui d’un livre bouleversant à plus d’un titre :

Résumé de l’éditeur :

L’Histoire bouscule les âmes, la perversité de l’occupant nazi qui veut corrompre, voir ses victimes s’autodétruire et met en place un jeu ignoble dont l’objectif est de survivre, à n’importe quel prix : vendre son âme en dénonçant les siens ou ses voisins, abandonner ses enfants affamés, ou sauver son enfant, lui apprendre à ne plus être juif, céder son âme au catholicisme pour un temps ou pour toujours en échange de sa vie.

Pour survivre, il faut sortir du ghetto. Par tous les moyens.

Trois femmes, une Polonaise, Janina, et deux juives, Bela et Chana, vont les leur donner. Elles ont organisé un réseau clandestin qui fait passer le mur aux enfants et leur donne, pour se cacher en zone aryenne, une nouvelle identité, un nouveau foyer, une nouvelle foi, polonais et catholiques.

Ce que j’en pense :

Le roman commence avec une scène très forte : un étranger qui rodait dans les parages, en Pologne, s’en est pris à un homme, le poursuivant avec un gourdin et pour finir lui mettant le feu à lui et à sa maison. Il s’agit d’un vieux « règlement de compte » car l’homme, qui s’appelle Joachim explique son geste par une phrase laconique et néanmoins très explicite : « je suis juif et je reviens ». On a bien compris que l’homme assassiné s’est rendu coupable pendant la seconde guerre mondiale et la justice, même si elle comprend bien cette vengeance, se doit de la condamner pour éviter de donner des idées à d’autres personnes. Il est condamné à dix ans de prison.

On va faire ainsi la connaissance de Joachim, rescapé du ghetto de Varsovie, qui a tenté de fonder une famille en France avec une épouse infirmière et des enfants dont Szymon qui va partir à la recherche du passé de son père, et pour cela il part à Varsovie rencontrer une femme Ava alias Maria, qui a échappé à l’holocauste. Elle est âgée de 79 ans et veut raconter le passé.

On comprend très vite pourquoi Joachim a déserté un jour la famille, laissant en plan sa femme et ses fils, en le suivant dans le ghetto avec ses parents, ses frères ses amis car tout a basculé le 31 octobre 1940 on les a tous parqués comme des bêtes derrière des barbelés avant de construire un mur en brique qu’on leur fera financer bien-sûr !

« … Quatre cent mille personnes sur trois kilomètres carrés, soit 2,4 % de la ville, causant une densité extrême, de cent vingt-huit mille habitants au kilomètre carré contre quatorze mille dans le reste de Varsovie … »

La faim, la promiscuité, puis les maladies vont faire des ravages, mais pas assez vite pour l’Occupant, alors on massacre au hasard pour semer un peu plus la terreur. Le plus débrouillard de la famille Szymon, le frère ainé de Joachim essaie de trouver un peu de nourriture, de venir en aide. Il n’y a qu’une seule manière d’échapper à la faim, à la souffrance ou à la folie : quitter le ghetto.

Luba, veut tenter à tout prix de sortir en apprenant les prières catholiques, et laissant sa culture pour s’imprégner de celle des Polonais (elle pensait pourtant bien être une vraie Polonaise avant le ghetto !) mais l’espoir résiste difficilement à la souffrance du quotidien.

Trois femmes vont faire tout leur possible pour faire sortir des enfants du ghetto et les faire adopter par des familles polonaises chrétiennes ; l’une Janina est Polonaise, les deux autres, Bela et Chana sont juives. Il faut user de stratagèmes pour ne pas se faire arrêter, et la décision n’est pas toujours facile à prendre pour les parents, surtout lorsque l’un des deux espère toujours que les choses vont s’arranger et qu’il vaut mieux rester ensemble…

Je n’entrerai pas dans les détails pour évoquer un comportement que je n’ai jamais réussi à comprendre et encore moins à admettre : à la tête du ghetto se trouvait le Conseil Juif dont les membres se comportaient de manière aussi monstrueuse que les nazis, s’en mettant plein les poches, usant de violence et perversité. A quoi cela leur servira-t-il ensuite quand les trains partiront pour Auschwitz ?

Durant toute cette lecture, j’ai été accompagnée par les images du film génialissime « Le pianiste » que je venais de revoir pour la énième fois. J’avais l’impression d’accompagner Joachim, Szymon et les autres adolescents et leurs familles, le courage des uns, la lâcheté de certains.

On espère toujours que cela ne recommencera pas, mais en 1968 la Pologne renoue avec ses vieux penchants :

« En mars, la Pologne avait renoué avec son vice, avec ses mauvais gestes, son vilain réflexe, sa vieille pulsion de déjudaïsation, (odzydzanie). De nouveau, on refusait aux Juifs le droit d’être polonais et, pour être bien certains qu’ils s’en iraient, habilement, on les avait destitués, on les avait privés de leur métier, de leurs revenus. On comptait sur l’humiliation, l’appauvrissement et la terreur. »

D’autre part, comment oublier le raffut du premier ministre (ou du président ?) il y a un an environ concernant le camp d’Auschwitz ?  Utiliser l’expression « le camp polonais de Auschwitz serait passible de sanction, les Polonais n’y étant pour rien ou comment réécrire l’Histoire ?

Ce livre est un coup de cœur pour moi, malgré un petit, tout petit bémol : la ponctuation est particulière, beaucoup de virgules, moins de points. Je me suis demandé si c’était lié au fait que c’était un livre électronique ou si c’était pour rythmer la narration. Le titre « La chasse aux âmes » m’a beaucoup plu car il est très évocateur, point n’est besoin d’expliquer quelles sont âmes qu’il convient de chasser, voire d’exterminer.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de découvrir ce livre et son auteure.

#rentreelitteraire2020 #NetGalleyFrance

L’auteure :

Sophie Blandinières a été professeur et journaliste avant de devenir nègre littéraire.

Elle a prêté sa plume à des gens aussi divers que Patricia Kaas, Yves Rénier, Charles Berling, Roselyne Bachelot – et à d’autres encore, dont elle s’est engagée par contrat à ne jamais divulguer les noms.

« Le sort tomba sur le plus jeune » (2019), son premier roman, reçoit le Prix Françoise Sagan 2019.

Extraits :

Il était resté là, devant sa porte, jusqu’au bout, il avait regardé l’étranger emmener, à coup de crosse sur la tête, le voisin, vers la grange, et l’y faire rentrer sans le suivre, il avait vu ensuite, très vite, des flammes naître et se démultiplier…

D’après ma mère, la mascarade avait cessé bien avant ma naissance, en 1968 précisément, après le séjour d’une parente (Chana) qui n’avait eu d’autre choix que de fuir la Pologne, quelqu’un qui avait connu mes grands-parents, jamais évoqués par mon père.

L’étranger s’en doutait, qu’il provoquerait la peur et que cette peur raviverait la détestation locale du Juif, elle n’attendait que ça, flamber à nouveau, elle se nourrissait d’un rien, le fantasme l’engraissait, ne plus voir de Juifs inquiétait autant que d’en voir, leur absence se voulait aussi agressive que leur présence, leur rareté aussi insupportable que leur grand nombre.

Personne n’aurait intérêt à relever l’évènement, ne pas fragiliser la paix qui compose souvent avec l’oubli, laisser remisés les jerricanes d’essence, c’était l’option la plus sensée ; quand on sait à quel point l’Histoire déraisonne.

Joachim, Chana l’avait connu enfant, lui, et ses trois frères, l’aîné le beau Szymon, et les petits Mark et Aron, j’avais donc des oncles, ils s’appelaient comme mon frère et moi. Il y avait aussi des grands-parents, Jakub et Hanka.

… ton ennemi se délectera de tes pleurs et ses moqueries y ajouteront une amertume, ton ennemi ne verra ni ton désespoir, ni sa victoire, ta fierté est la seule chose qu’il n’obtiendra pas de toi, rappelle-toi de ne pas gémir, rappelle-toi que tu es un homme, debout insistait Israël…

Ensuite, le vent du dehors inondait la maison de nouvelles aberrantes, qui évoquaient l’absurdité, le grotesque cruel, l’expressionnisme grinçant de l’œuvre d’Alfred Jarry, Ubu roi dont l’exergue l’avait déroutée, l’action se passe en Pologne, c’est à dire nulle part, mais qui résonnait autrement désormais,  comme une divination, nulle part se matérialisait pour les Juifs, la Pologne, comme une banquise, se détachait d’eux, le sol où elle était née ne portait plus ses pieds, son poids léger pourtant, le ciel sous lequel elle riait tombait par lambeaux, comme une mue de Dieu…

Les Juifs n’étaient pas le chien, mais la rage, pas les malades, mais la maladie, les poux qui la transmettaient. La quarantaine avait facilité l’étape suivante, le regroupement de tous les Juifs recensés dans l’enclos du quartier prétendument infecté.

Ce 17 novembre 1941, une certitude l’avait foudroyée (Luba), s’ils ne quittaient pas le ghetto, ils ne survivraient pas. La résistance n’y pourrait pas grand-chose, cette fois, c’était un désastre inédit, sans égal, que Dieu ne revendiquait pas. Et pour lequel il ne ferait rien, à part compter les points.

Que ce soient les familles polonaises ou les institutions chrétiennes, aucune ne secourait les Juifs gratuitement, le bien se révélait lucratif. Mais les riches hassidim du ghetto qui avaient été mobilisés pour aider à subventionner la survie des enfants répugnaient à les confier à des catholiques qui, assurément, bien qu’ils aient promis de s’abstenir, profiteraient du jeune âge de leurs protégés pour les convertir, il en sera comme Dieu voudra, s’excusaient-t-ils. Shel reprenait leur logique, se référant à l’Histoire, à la stratégie ancienne du clergé qui confondait charité et prosélytisme.

Lu en décembre 2020

Publié dans Littérature Royaume-Uni, Roman historique

« Chant de l’aube » de Jean Gill

Petit tour au XIIe siècle aujourd’hui avec ce livre dont la couverture (tout autant que la période historique et la région) a attiré mon attention sur NetGalley :

Résumé de l’éditeur :

Fuyant sa famille et les mauvais traitements, Estela se réveille dans un fossé sans rien d’autre que son luth, sa voix magnifique et une dague cachée sous son jupon. Ses talents lui attirent un mécène en la personne d’Aliénor d’Aquitaine, et c’est auprès du meilleur troubadour de la reine et commandant de la garde, Dragonetz los Pros, bien plus qu’un maître de musique, que la jeune femme approfondira son art. 

Las de la guerre, Dragonetz emploie l’argent des Juifs et l’expertise des Maures à la construction d’une invention des plus modernes, un moulin à papier, réveillant les foudres de l’Église. Leurs ennemis se rassemblent, prêts à mettre le feu aux poudres politiques et religieuses de la Narbonne médiévale. 

Les thrillers romantiques et envoûtants de Jean Gill évoquent la France médiévale, dans ces temps troublés qui suivent la deuxième croisade, avec une justesse sans pareille. Découvrez des personnages bien campés et des femmes extraordinaires, comme Aliénor d’Aquitaine et Ermengarda de Narbonne, qui ont façonné l’Histoire tant sur les champs de bataille que dans leurs chambres à coucher. 

Ce que j’en pense :

Une jeune fille qui dit s’appeler Estela de Matin est retrouvée dans un fossé par le cortège royal qui emmène Aliénor d’Aquitaine à Narbonne chez son amie Ermengarda. Estela a fui sa famille on ne sait pas pourquoi, et mystérieusement un chien la suit.

Elle ne possède qu’un instrument de musique, une mandore (Al-Oud) et une dague cachée sous ses jupes. Pour prouver qu’elle n’est pas une voleuse, elle chante les célèbres paroles d’une aubade : la Chanson de l’Aube. Elle rejoint le cortège conduit par le commandant Dragonetz los Pros.

Dragonetz est aussi un troubadour et elle apprendra le chant avec lui à la cour de Narbonne, durant le séjour d’Aliénor.

Mais, ce brave musicien est victime d’une tentative d’assassinat, la première d’une série en fait et il faut tenter d’éclaircir le mystère : est-ce lui qui est visé ou essaie-t-on de s’en prendre à Aliénor.

En effet la reine de France n’est pas en odeur de sainteté dans la région, elle a des vues sur Toulouse aux mains de Raymond, l’Église, notamment l’archevêque de Narbonne la hait et veut se débarrasser d’elle (pardi, une femme qui a du pouvoir et de l’intelligence !) elle a entraîné la France dans une croisade qui a coûté de l’argent et des vies.

Drabonetz est revenu de l’Oltra mar comme on appelait alors la région des lieux saints, traumatisé par ce qu’il a vu et ce qu’il a dû faire, il veut donc changer de vie et s’est acheté un moulin pour faire du papier sur les conseils d’un ami maure : al-Hisba

Hélas, l’Église ne voit pas cela d’un bon œil car elle a le monopole du parchemin et Dragonetz n’entend pas lui donner celui du papier…

J’ai choisi ce roman parce que je suis attachée à cette région : j’ai passé mes vacances pendant très longtemps pas loin de Narbonne et surtout parce que la Dame d’Aquitaine m’a toujours fascinée et j’ai dévoré autrefois sa biographie par Régine Pernoud. J’ai aimé tout ce qui tourne autour d’elle ou d’Ermengarda de Narbonne que je ne connaissais pas, Raymond de Toulouse et ses désirs de conquêtes, ses haines vis-à-vis des autres religions (Templiers, Cathares…) ou Raymond de Carcassonne ou Ramon de Barcelone (comme ils s’appelaient tout Raymond à l’époque, Jean Gill a modifié l’orthographe pour simplifier.

J’ai aimé aussi ce qui touche au commerce autour de Narbonne et les inimitiés qui se font jour entre juifs, musulmans car la deuxième croisade a fait beaucoup de dégâts, et surtout al-Andalus, car j’ai eu un coup de cœur il y a bien longtemps pour cette sublime région, son histoire, sa culture. Je sais bien que parler d’al-Andalus a l’heure où L’État Islamique rêve d’y recréer le califat, peut susciter des réactions mitigées mais j’assume.

Jean Gill a très bien décrit les mœurs de l’époque, les chants, les troubadours, les joutes d’amour, le statut de femmes à l’époque… Mais, l’histoire d’amour entre Estela et Dragonetz, non car on est vraiment trop dans la romance et un commandant de la garde troubadour qui mène l’enquête c’est quelque peu surprenant…

Ce roman est plaisant à lire, car ce retour au XIIe siècle m’a dépaysée et j’en avais bien besoin, mais je fais la même critique que pour « La femme qui reste » : dès qu’on s’éloigne de l’Histoire, cela devient décevant. Une fois de plus, il vaut mieux lire un livre d’Histoire sur Aliénor ou sur les Comtes de Toulouse, les croisades… n’est pas Maurice Druon avec « Les rois maudits » qui veut, ou encore Umberto Eco et « Le nom de la Rose », pour ne citer qu’eux…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Bookelis qui m’ont permis de découvrir ce roman ainsi que son auteure. Celle-ci nous fournit d’ailleurs des notes historiques intéressantes concernant tous les personnages ayant existé.

#Chantdelaube #NetGalleyFrance

7/10

Aliénor d’Aquitaine
Ermengarde de Narbonne

Pour en apprendre davantage sur Ermengarda alias Ermengarde Vicomtesse de Narbonne: sur le site « L’histoire pour le plaisir » : https://www.ljallamion.fr/spip.php?article7712

L’auteure :

Née au Royaume Uni, Jean Gill est photographe et écrivain.

Elle a vécu au Pays de Galles pendant 25 ans où elle a été professeur d’anglais, avant de s’installer dans le Sud de la France.

Elle a travaillé pendant six ans avec le dresseur et maître-éducateur canin Michel Hasbrouck, l’auteur de « Dressage tendresse » (2003), dont Jean Gill a traduit du français en anglais.

On lui doit également : « Qu’elle est bleue ma vallée » et « Toujours à tes côtés ».

Extraits :

Il n’y avait pas de refuge dans les vignobles d’avril. La route s’étendait droit devant en direction de Narbonne et, derrière elle, retournait vers Carcassonne, criblée de nids-de-poule creusés par le rude hiver de 1149.

Cela n’était pas chose aisée d’être au service d’Aliénor, reine de France, mais il lui concéderait bien cela : on ne s’ennuyait jamais.

Racontez-moi tout au sujet d’al Andalus, dit-elle.

Tout requerrait peut-être un autre voyage, ma Dame, mais sachez qu’il y a des centaines d’années, lorsque mon peuple est venu d’Oltra mar, comme vous l’appelez, vers al-Andalus, votre Andalousie, nous avons amené nos livres, nos poètes, nos ingénieurs, nos docteurs, nos astronomes et notre musique…

Le commerce exige une certaine confiance, soupira Ermengarda. Et le monde se trouve dans la tourmente. Même al-Andalus est en pleine agitation. Auparavant, les marchands s’y trouvaient en sécurité, qu’importe leur religion. Désormais, la situation est délicate pour les chrétiens et même pour les juifs. Le rabbin Abraham ben Isaac m’a confié que le quartier juif était rempli de juifs hispaniques que les Maures musulmans ne laissaient plus en paix en al-Andalus. Ils sont en quête d’une nouvelle vie ici. Nous n’avons toujours pas terminé d’estimer les coûts de la dernière croisade.

Cela faisait longtemps que Raavad était revenu de ses illusions. Ils n’avaient pas la moindre idée de la chance qu’ils avaient de vivre sous le règne d’Ermengarda de Narbonne et non de Raymond de Toulouse, qui rendait déjà la vie difficile à la communauté juive et dont les rumeurs laissaient présager le pire.

Dragonetz los Pros, si Narbonne réclamait véritablement la mort de Raymond de Toulouse, je m’en chargerais dès demain, tout comme je condamnerais vingt juifs innocents à la potence pour préserver la paix au sein de ma cité. Vous le savez très bien et vous en feriez tout autant…

L’affection entre des époux et l’amour véritable sont deux choses entièrement différentes et opposées par nature. Le mot « amour » ne devrait donc pas être employé pour les deux relations car il prête à confusion. Aucune comparaison n’est possible entre une situation où chacun a un devoir physique à remplir envers l’autre et une situation à laquelle préside le libre don du plaisir et où chacun cherche à se montrer digne de l’autre.

Lu en novembre décembre 2020

Publié dans Rentrée littéraire, Roman historique

« La chambre des dupes » de Camille Pascal

Petit détour par l’histoire aujourd’hui avec ce roman qui nous entraîne à la cour de Louis XV :

Résumé de l’éditeur :

Après « L’Été des quatre rois« , couronné par le Grand Prix du roman de l’Académie française, Camille Pascal nous fait entrer cette fois de plain-pied dans le Versailles de Louis XV pour y surprendre ses amours passionnés avec la duchesse de Châteauroux. Subjugué par cette femme qui se refuse pour mieux le séduire, le jeune roi lui cède tout jusqu’à offrir à sa maîtresse une place qu’aucune favorite n’avait encore occupée sous son règne. Leur histoire d’amour ne serait qu’une sorte de perpétuel conte de fées si Louis XV, parti à la guerre, ne tombait gravement malade à Metz…

La belle Marie-Anne – adorée du roi, jalousée par la Cour, crainte des ministres et haïe par le peuple – devra-t-elle plier brusquement le genou face à l’Église et se soumettre à la raison d’État ?

Dans ce roman de la Cour, Camille Pascal plonge le lecteur dans les intrigues amoureuses, les cabales d’étiquette et les complots politiques d’un monde qui vacille. 

Ce que j’en pense :

J’ai choisi ce roman, car j’aime beaucoup l’écriture de Camille Pascal, c’est une friandise qui se déguste, lentement… Et en plus, je connaissais mal Louis XV, son illustre bisaïeul m’ayant beaucoup plus intéressée, il convenait donc de réparer un peu cette méconnaissance…

On s’intéresse ici à une période très courte (entre le 08/09 1741 et le 3 avril 1746), du règne du Bien-aimé, qui vient de perdre sa maîtresse, Pauline de Vintimille, morte après son accouchement, tandis que sa sœur Marie-Anne piaffe d’impatience pour prendre la suite. Il est vrai que la famille Mailly-Nesle a bien fourni le Roi en maîtresses ; avant la duchesse, il y a eu Louise de Mailly, que Marie-Anne va faire chasser purement et simplement du palais tandis que la quatrième sœur, Hortense de La Tournelle est en alerte aussi…

Camille Pascal raconte avec beaucoup de verve, tout ce qui se trame autour du Louis XV, les clans qui se forment parmi les courtisans, car le Cardinal de Fleury prend de l’âge, et parmi les impatients, on note l’oncle de Marie-Anne, le Duc de richelieu (descendant du Cardinal) libertin qui saute sur tout ce qui bouge… Évidemment, on va avoir des complots contre Marie-Anne qui sait se faire courtiser, pour attiser l’amour royal… et suivre les clans qui s’affrontent Maurepas et les siens d’un côté, Richelieu de l’autre, c’est passionnant…

Ce qui frappe, c’est la manière dont Louis XV se laisse gouverner par ses pulsions sexuelles, (ou par la chasse d’ailleurs, il aime traquer tous les gibiers !) et sa belle Marie-Anne, rêve de le voir en « héros de guerre » ce qui risque d’avoir des conséquences… et veut à tout prix un titre de duchesse mais il faut lui trouver une terre et ce sera… Châteauroux (elle ne sait même pas où ça se trouve !)

Quoi qu’il en soit, la belle est quand même intéressante, quand elle se mêle de politique, il faut le reconnaître, alors que Marie Leszczynska est tellement effacée noyée dans sa bigoterie. Camille Pascal nous propose au passage des lettres échangées entre Marie-Anne et Richelieu assez truculentes, parfois même osées, très explicites en tout cas, persuadée qu’elle ne risquait rien…  

La médecine de l’époque fait froid dans le dos, le Roi a tellement reçu de « saignées » lorsqu’il a été malade à Metz qu’il a failli y laisser sa vie, augmentant d’autant plus les trahisons, coups bas… on croise au passage M. de la Peyronie, chirurgien du roi, ou encore deux médecins venant de l’illustre faculté de médecine de Montpellier qui s’expriment en patois occitan pour ne pas être compris ce qui augmente la suspicion à leur égard…

J’ai beaucoup apprécié la langue : on se sent catapulté au siècle de Louis XV avec des   expressions de l’époque, une manière coquine de parler de sexe autant que de nourriture, entre deux tasses de chocolat. On ne dira jamais assez les vertus du chocolat!

Un petit clin d’œil en passant au titre savoureux qui fait penser bien-sûr à la journée des dupes sous le règne de Louis XIII…

Vous l’aurez compris, j’ai adoré ce livre et la verve de Camille Pascal dont j’ai déjà beaucoup aimé le précédent roman historique : « L’été des quatre rois » et il m’a donné envie de creuser un peu le règne de Louis XV, ma pauvre PAL va se mettre en grève, une fois de plus !

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de découvrir en avant-première ce livre et de retrouver un auteur que j’apprécie beaucoup. (Sortie 28/08/2020)

#rentreelitteraire2020 #NetGalleyFrance

9,5/10

Extraits :

Seule la grande saignée au pied permettrait d’évacuer les humeurs dont l’accumulation provoquait cette forte fièvre et les violentes convulsions qui secouaient la jeune accouchée comme un pantin de la foire Saint-Germain.

A cause d’elle (la reine Marie Leszczynska), le règne des maîtresses royales recommençait, et Dieu savait ce que ces sangsues putassières coûtaient au peuple. Les miséreux étaient de plus en plus nombreux dans la ville, où l’on ne comptait pas moins de cinq cents familles d’indigents sur la paroisse Notre-Dame.

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il (Richelieu) aimait la fréquentation du pouvoir car, avec lui, ce qui était prévu n’arrivait jamais et l’imprévu, au contraire, était toujours certain. Versailles se réduisait à un immense tapis vert où chacun misait quotidiennement son existence dans l’espoir de tirer un jour la bonne carte.

Cet homme habitué depuis l’enfance à être le centre de tous les hommages et de toutes les attentions n’imaginait pas qu’une femme qui prétendait l’aimer puisse s’inquiéter d’autre chose que de lui-même.

Les Anglais, dont la perfidie n’était pas qu’une figure de style, travaillaient à ressusciter contre l’arrière-petit-fils la formidable coalition qui, trente ans plus tôt, avait bien failli emporter la puissance du roi Louis XIV et transpercer la France de part en part.

La place du cardinal de Fleury n’avait pas été pourvue, elle était donc à prendre car ils savaient que le roi s’ennuyait déjà à gouverner par lui-même. Depuis six mais, ils s’observaient, se tendaient des chausse-trappes pour essayer de prendre l’avantage dans l’esprit du roi…

… Partout Maurepas voyait des mains de femmes agissant contre lui, et derrière celles de Richelieu se glissant jusqu’au roi à travers les caresses de La Tournelle. Comment se battre contre des putains qui ne disaient pas leur nom ? pensa-t-il. C’était là toute l’injustice du combat qu’il devait mener.

Cette idée était devenue une sorte de marotte et, entre deux tasses de chocolat, Marie-Anne ne pensait qu’à cette seule chose, rêvant du moment où son Louis XV se cuirasserait pour la guerre avec autant d’entrain qu’il en avait pour l’amour.

Aujourd’hui, alors que la camarde l’avait effleuré de sa faux, il voulait de la vie, de l’esprit et de la joie. Il était bien sot d’avoir imaginer trouver un peu d’ivresse au fond d’un vieux flacon déformé par tant de grossesse et empli d’une dévotion toute polonaise. Après tout il n’avait jamais demandé à régner sur la France, et si Dieu lui avait fait la mauvaise plaisanterie de le mettre à ce poste, cela valait bien, n’en déplaise à tous les évêques de France et au pape lui-même, quelques compensations.

Elle voulait, par cette nouvelle journée des dupes, effacer la honte et punir plus durement que par l’exil tous ceux qui l’avait chassée de la chambre du roi, comme une fille perdue. Elle ! La duchesse de Châteauroux !

Lu en août 2020

Publié dans Coups de coeur, Littérature française, Roman historique

« Rivage de la colère » de Caroline Laurent

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi pour son thème qui m’intéresse depuis toujours, et les critiques enthousiastes que j’ai pu lire m’ont confortée dans mon choix :

Résumé de l’éditeur :

Après le succès de « Et soudain, la liberté », co-écrit avec Evelyne Pisier, voici le nouveau roman de Caroline Laurent. Au cœur de l’océan Indien, ce roman de l’exil met à jour un drame historique méconnu. Et nous offre aussi la peinture d’un amour impossible.

Certains rendez-vous contiennent le combat d’une vie.

Septembre 2018. Pour Joséphin, l’heure de la justice a sonné.

Dans ses yeux, le visage de sa mère.

Mars 1967. Marie-Pierre Ladouceur vit à Diego Garcia, aux Chagos, un archipel rattaché à l’île Maurice. Elle qui va pieds nus, sans brides ni chaussures pour l’entraver, fait la connaissance de Gabriel, un Mauricien venu seconder l’administrateur colonial. Un homme de la ville. Une élégance folle.

Quelques mois plus tard, Maurice accède à l’indépendance après 158 ans de domination britannique. Peu à peu, le quotidien bascule, jusqu’à ce jour où des soldats convoquent les Chagossiens sur la plage. Ils ont une heure pour quitter leur terre. Abandonner leurs bêtes, leurs maisons, leurs attaches. Et pour quelle raison ? Pour aller où ?

Après le déchirement viendra la colère, et avec elle la révolte.

Roman de l’exil et de l’espoir, « Rivage de la colère » nous plonge dans un drame historique méconnu, nourri par une lutte toujours aussi vive cinquante ans après.

Ce que j’en pense :

Joséphin essaie depuis des années, de faire reconnaître la déportation des chagossiens et l’histoire débute sur un de ses combats, en 2018. Il se souvient très peu de son île natale, car il avait sept ans quand il a été déporté avec sa famille, tous les îlois, car pour obtenir l’indépendance, le premier ministre de Maurice Seewozagur Ramgoulam a accepté, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes du gouvernement anglais (premier ministre de l’époque Wilson) de céder l’archipel des Chagos, en particulier l’île de Diego Garcia pour que les USA la transforme en base militaire.

Pour cela, il faut qu’il n’y ait pas d’habitants :

« Les Américains devaient présenter à l’ONU un dossier fourni par les Anglais assurant que le territoire était vierge « d’habitants autochtones », afin d’obtenir un accord pour créer une base militaire. »

Or, ce n’est pas le cas, puisque là vivent les Chagossiens, en harmonie avec la Nature, sur les plages de sable fin, travaillant à fabriquer l’huile de coprah. Qu’à cela ne tienne, on va les envoyer ailleurs !

On fait ainsi la connaissance de Marie-Pierre Ladouceur, sa sœur Josette, et toute la génération. Les liens intergénérationnels sont forts, on se contente de peu, on fait la fête, on danse, le mariage de Josette se prépare… Christina, son fiancé vient d’arriver de Maurice, à bord du Sir Jules.

Marie-Pierre de déplace pieds-nus, chasse le poulpe, vit simplement ; elle a eu quelques aventures, et elle est mère d’une petite fille. Son patronyme est savoureux : s’appeler Ladouceur quand on est une femme énergique, obstinée qui ne lâche jamais rien !

Sur le même bateau arrive Gabriel, issu de famille aisée de Maurice, dont le père est un patriarche acariâtre qui règne en dictateur sur ses enfants, surtout Gabriel, mais aussi sur sa petite sœur Evelyn. Le fils aîné, Benoît est le chouchou, lui a eu le droit d’aller étudier en Angleterre alors que son père refuse qu’il aille y étudier à son tour. La mère est décédée, quand il avait une dizaine d’années.

Marie est fascinée par lui et une histoire d’amour démarre, en douceur, car ils sont différents, par leur couleur de peau, leur rang social, et Marie ne sait ni lire ni écrire…

Pendant qu’ils s’installent dans leurs vies, des choses se trament, derrière leur dos bien-sûr, c’est pratique pour les gouvernants qu’ils soient illettrés pour leur extorquer n’importe quoi et ils vont se retrouver déportés, il n’y a pas d’autre mot pour qualifier ce qu’on leur a fait, vers Maurice, comme des animaux dans la cale d’un bateau, on se contentera de leur donner à boire, de temps en temps, pas assez d’eau pour tout le monde… je ne désigne personne, mais suivez mon regard…

« Le gouvernement mauricien avait vendu les Chagossiens aux Anglais. Vendu, littéralement. Ce n’était pas seulement une question de pouvoir et d’indépendance de l’île. Trois millions de livres sterling étaient en jeu… »

Caroline Laurent nous raconte, avec ce sublime roman historique, la tragédie et le combat des Chagossiens pour avoir le droit de récupérer leurs droits, de retourner sur leur terre. C’est un fait historique, une tragédie que je ne connaissais pas du tout et que l’auteur aborde de fort belle manière ; elle a bâti son roman en se basant sur une documentation importante, qu’elle cite au passage.

Elle alterne les récits : Joséphin raconte son combat (qui fut d’abord celui de sa mère, mais qu’il a repris à son compte) le « Groupe Réfugiés Chagos », et fait remonter, au fur et à mesure qu’il progresse, toute l’histoire de Marie et des autres habitants, la dureté de l’exil, de partir, en emportant quelques objets ou vêtements, souvenirs d’une terre perdue, et les conséquences, sur la santé physique et mentale. Ce combat est toujours d’actualité, comme en témoignent des évènements remontant au début de cette année!

L’auteure nous propose une carte de toute la région, un peu trop petite de la version e-book, qui m’a été très utile pour situer Diego Garcia, vue l’importance de mes lacunes en géographie…

J’ai beaucoup aimé ce roman, car l’histoire d’amour entre Marie et Gabriel est tout à fait crédible, ce qui n’est pas souvent le cas lorsque l’on veut raconter l’Histoire en la mêlant à la petite histoire. Ici, Caroline Laurent a très bien réussi l’exercice.

L’écriture est très belle, avec une réflexion profonde sur l’exil, la déportation, la couleur de peau, la colonisation-décolonisation britannique, ce qui donne des phrases superbes (cf. les extraits ci -dessous). L’incipit est magnifique.

Je n’ai pas lu son précédent livre « Et soudain, la liberté », écrit, à quatre mains, avec Evelyne Pisier qui va donc rejoindre ma PAL.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales, (j’apprécie beaucoup cette maison d’éditions) qui m’ont permis de découvrir ce roman passionnant et son auteure, dont j’ai hâte de retrouver la plume.

#Rivagedelacolère #NetGalleyFrance

https://www.temoignages.re/social/droits-humains/chagos-un-peuple-pacifique-sacrifie-pour-pouvoir-faire-la-guerre,98569

L’auteure :

Caroline Laurent est franco-mauricienne. Après le succès de son livre co-écrit avec Evelyne Pisier« Et soudain, la liberté » (Les Escales, 2017 ; Pocket, 2018 ; prix Marguerite Duras ; Grand Prix des Lycéennes de ELLE ; Prix Première Plume), traduit dans de nombreux pays, elle signe son nouveau roman « Rivage de la colère ».

En parallèle de ses fonctions de directrice littéraire chez Stock, Caroline Laurent a été nommée en octobre 2019 à la commission Vie Littéraire du CNL.

Incipit :

Ce n’est pas grand-chose, l’espoir. Une prière pour soi. Un peu de rêve pilé dans la main, des milliers d’éclats de verre, la paume en sang. C’est une ritournelle inventée un matin de soleil pâle.

Extraits :

Je n’ai pas la foi. Je préfère parler d’espoir. L’espoir, c’est l’ordinaire tel qu’il devrait toujours être : tourné vers un ailleurs.

La justice est la méchante sœur de l’espoir. Elle vous fait croire qu’elle vous sauvera, mais de quoi vous sauver-t-elle puisqu’elle vient toujours après le malheur.

Il était temps de fuir Maurice. Partir, s’éloigner de soi-même. Mais, part-on jamais vraiment.

Sauvage. Sagouin. Nègre-bois. Voleur. Crétin. Crevard. Chagossien, ça voulait dire tout ça quand j’étais enfant. Notre accent ? Différent de celui des Mauriciens. Notre peau ? Plus noire que celle des Mauriciens. Notre bourse, vice. Nos maisons, inexistantes.

Méprise-les, oublie-les, me répétait ma mère. Mais comment oublier la honte ?

C’est ainsi à Maurice : Blancs, Créoles, Mulâtres, les variations sont infinies, la folie et la méfiance aussi.

C’étaient avant tout des registres de comptes, compilant les transactions commerciales entre Diego Garcia et Maurice. Dessous, des livres plus anciens, tous rédigés en anglais, recensaient les transferts d’esclaves déportés de Madagascar vers les Chagos…

L’indépendance, je veux dire la pure, la véritable, l’absolue, n’existe pas. On est toujours le colonisé de quelqu’un d’autre.

Qu’est-ce qui forge une identité ? Un nom, une profession, la couleur d’un passeport, un certain alignement des planètes ?

Ce qui nous fonde, n’est-ce pas simplement l’amour qui a présidé à notre naissance, ou bien à l’inverse, l’absence de tout sentiment ?

Définition du doute : un vide enveloppé de mots.

Quand on a été forcés de partir, on a perdu tout ça. On a perdu nos biens matériels et immatériels ; on a perdu nos emplois, notre tranquillité d’esprit, notre bonheur, notre dignité, et on a perdu notre culture et notre identité.

Comment prouver autrement que par les larmes qu’un accord politique ne peut, ni ne doit passer avant le déracinement d’un peuple ? C’est ce qu’il va nous falloir trouver.

Certaines choses ne changeraient jamais, en effet. Les politiques vendaient un idéal auquel ils ne croyaient pas eux-mêmes. La nation arc-en-ciel ? La belle affaire : Les communautés se regardaient en chiens de faïence, prêtes à dégainer au premier dérapage.

L’existence n’était rien d’autre que ça, une succession de vérités et de mensonges qui pouvaient faire basculer votre vie sur un mot, un cri, un silence.

Le métissage, c’est toujours trop ou pas assez. Il n’y a pas d’équilibre. Pas de recette, pas de dosage. Quoi que vous fassiez, vous serez pris pour celui que vous n’êtes pas.

La prison de l’ignorance. Ce que tous, puissants, politiques, notables, faisaient payer aux îlois, c’était leur ignorance. Gabriel en était convaincu…

…Des gens démunis. Celui qui ne sait ni lire ni écrire est d’une matière vulnérable. C’étaient les puissants eux-mêmes qui les avaient empêchés d’accéder au savoir.

Lu en juillet 2020

Publié dans Littérature espagnole, Roman historique

« Les patients du Docteur Garcia  » Almudena Grandes

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi, au départ, pour son titre sur NetGalley, tout en ayant flashé sur la couverture:

 

 

 

Résumé de l’éditeur:

 

Après la victoire de Franco, le docteur Guillermo García Medina continue de vivre à Madrid sous une fausse identité. Les papiers qui lui ont permis d’éviter le peloton d’exécution lui ont été fournis par son meilleur ami, Manuel Arroyo Benítez, un diplomate républicain à qui il a sauvé la vie en 1937.

En septembre 1946, Manuel revient d’exil avec une dangereuse mission :   infiltrer une organisation clandestine d’évasion de criminels nazis, dirigée depuis le quartier d’Argüelles par Clara Stauffer, qui est à la fois allemande et espagnole, nazie et phalangiste.
Alors que le docteur García se laisse recruter par Manuel, le nom d’un autre Espagnol croise le destin des deux amis. Adrián Gallardo Ortega, qui a eu son heure de gloire comme boxeur professionnel avant de s’enrôler dans la División Azul, créée par Franco pour soutenir la Wehrmacht, survit péniblement en Allemagne. Ce dernier ne sait pas encore que quelqu’un souhaite prendre son identité pour fuir dans l’Argentine de Perón.

Traduit de l’espagnol par Anne Plantagenet

 

Ce que j’en pense :

 

Nous faisons la connaissance de Guillermo en 1947, le jour de la messe des Rameaux, alors qu’il attend une jeune femme qui a beaucoup compté dans sa jeunesse Amparo, pour lui demander de l’aide alors qu’elle est pour Franco depuis le début, alors que le Docteur Guillermo Garcia était républicain. Il s’agit de sauver un ami proche. L’aidera-t-elle ? ainsi commence ce que l’auteure Almudena Grandes appelle « Mon histoire est celle de trois imposteurs. »

On assiste alors à un retour vers le passé et la guerre entre républicains et partisans de Franco, début des années trente.

Guillermo est un chirurgien reconnu et apprécié, qui sauve des vies, met en place avec un médecin canadien Norman Bethune,  les premiers dons du sang. Il vit une histoire d’amour avec Amparo qu’il finira par épouser, car elle est enceinte, hyper catholique…

Pendant ce temps en Allemagne arrive au pouvoir le NSDAP avec ce cher Adolf qui met en place la politique qu’on connait, avec au passage une amourette avec une descendante de Wagner, son compositeur fétiche : Winifred Wagner … « À partir de ce jour, Winifred vit exclusivement pour Adolf Hitler. »

Hitler va aider son « ami » Franco bien-sûr, lui donnant avions, bombes, pour écraser Madrid et la révolution…

Guillermo est obligé de quitter l’hôpital et renoncer à la médecine et surtout changer d’identité, grâce à la complicité de son meilleur ami, diplomate républicain, Manuel Arroyo Benítez et devient Rafaël Cuesta Sanchez alias Rafa…

Pendant ce temps la guerre fait rage, certains Espagnols choisissent d’aller combattre aux côtés des nazis, se livrant aux exactions qu’on connaît : on rencontre Jan un jeune Flamand plus que séduit par les théories raciales : « exécuter des Juifs, cela n’est rien, car ils ont l’apparence des humains mais n’en sont pas » et son meilleur ami, un ancien boxeur tricheur, Adrian Gallardo. On les suit jusqu’à la défense du bunker à Berlin, où ils tiennent à résister jusqu’au 2 mai pour que les Russes ne puissent pas fêter leur victoire le premier mai !

Ils vont finir par rester en Allemagne, changeant d’identité aussi. Mais Adrian est recherché car il a commis des atrocités, donc criminel de guerre.

Le décor est planté. La chasse aux nazis commence, mais, Franco est là et tous ses partisans, notamment les bigotes à ses bottes vont tenter par tous les moyens d’empêcher les arrestations en distribuant des faux papiers bien en règles et des filières se mettent en place de façon magistrale il faut bien le reconnaître.

Manuel est également obligé de changer d’identité, plusieurs fois et finit par prendre celle Adrian Gallardo Ortéga en1947 puisque ce dernier est considéré comme criminel de guerre et porté disparu.

Les deux hommes resteront en contact et le « docteur Garcia » continuera à exercer ses talents de médecin sous le manteau, avec beaucoup de prudence…

Manuel est né dans une famille nombreuse et n’a jamais été aimé par ses parents, notamment par sa mère qui s’en débarrasse en le plaçant chez un prêtre qui va lui apprendre à lire et écrire, faire son éducation, lui permettant de faire des études, qui vont changer son destin. Il occupera des fonctions importantes à la Société des Nations en Suisse, durant la République.

Comme l’auteure le répète assez souvent dans le roman : « Manolo Arroyo Benítez avait toujours eu à la fois la poisse et beaucoup de chance. »

On va suivre, les réseaux qui se mettent en place. Bien-sûr l’Église catholique a les siens, mais l’auteure nous parle davantage des réseaux organisés par les civils, notamment celui de Clara Stauffer, (fille d’un brasseur de bière allemand et de mère madrilène), la manière dont les dignitaires nazis mais aussi les moins gradés, sont recevoir la nationalité espagnole, puis migrer vers l’Argentine de Perón qui leur réserve un accueil enthousiaste.

Almudena Grandes mêle la grande et la petite histoire de manière magistrale. Au début, j’ai eu du mal avec les noms espagnols à rallonge ;’ai pourtant l’habitude avec les noms portugais, mais les consonances sont différentes et surtout les personnages principaux changent d’identité ! et surtout il y a beaucoup de monde dans ce roman !

Je me suis rendu compte, après avoir lu une centaine de pages, qu’il y avait à la fin du livre, la liste des personnages réels ou fictifs, leurs différentes identités, ce que m’a beaucoup simplifié la vie.

Guillermo-Rafa à Madrid et Manolo-Adrian en Argentine, vont tenter, en risquant leur vie, de surveiller, tenir des registres de l’or nazi et surtout des œuvres d’art volés aux juifs, à la demande des autorités américaines. Hélas, l’ennemi a changé ! c’est la guerre froide, l’ennemi c’est Staline et pas Franco qui aura ainsi de beaux jours devant lui….

On va rencontrer ainsi, au fil des pages, des Républicains, qui se cachent sous d’autres identité, qui continuent à espérer la République, des gens sincères, des salauds de la pire espèce qui continueront à être protégés…

Tout en nous racontant l’Histoire de l’Espagne Franquiste, que je n’ai jamais étudiée de près car le Caudillo me déclenchait de l’urticaire (il est décédé en novembre 1975 !) et je reconnais que je me suis davantage intéressée à Salazar et sa clique et à la révolution des œillets au Portugal le 25 avril 1974 qu’à lui. Donc négligence réparée…

Pour la petite histoire, voyage de noces au Portugal en décembre 1975 ! c’était la première fois que mon mari retournait dans son pays, sans la dictature, et Franco venait juste de décéder…

J’ai adoré ce livre passionnant à plus d’un titre, dans lequel l’auteure a fait un travail de recherche considérable pour étayer son raisonnement et rester au plus près de la réalité historique et je me suis aperçue que ce livre était en fait le quatrième d’une série consacrée à la guerre civile, qui en comporte encore deux autres.

Certains personnages semblent récurrents, mais cela ne gêne absolument de ne pas avoir lu les précédents, ce que je vais sûrement faire. Je proposerai le plan de l’œuvre dans une autre page de mon blog, afin de ne pas donner le tournis.

Un livre exceptionnel comme l’est d’ailleurs « La fabrique des Salauds » dont je vous ai tant rebattue les oreilles, fin 2019, et dont j’ai tourné la dernière page avec tristesse, tant je m’étais attachée à tous ces personnages. Bip-Bip! je deviens lyrique, il est temps que je termine cette chronique.

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Lattès qui m’ont permis de découvrir une auteure géniale et une partie de sa fresque historique.

#LespatientsdudocteurGarcia #NetGalleyFrance

 

coeur-rouge-

 

L’auteure :

 

Almudena Grandes vit à Madrid.

Elle est l’auteure de « Un cœur glacé » qui a remporté le prix Méditerranée 2008.
« Les patients du docteur Garcia »  poursuit sa série « Épisodes d’une guerre interminable », inaugurée par « Inés et la joie », puis « Le Lecteur de Jules Verne », et dernièrement « Les trois mariages de Manolita. »

Extraits :

 

Toujours fidèle à mon principe de ne pas divulgâcher », j’ai choisi des citations dans la première partie du roman :

 

Le délicat feston en dentelle noire, ancienne, du voile qui encadrait son visage l’avantageait, accentuant le contraste entre ses sourcils sombres et ses cheveux blonds, une audace suspecte, d’entraîneuse de cabaret, que la plupart des femmes de sa classe sociale ne se seraient pas permise. Mais Amparo Priego Martínez n’était pas une femme comme les autres, et son culot me bouleversait plus que je ne l’aurais cru. Nous avions vécu ensemble trop de choses, trop longtemps, pour que je puisse sortir indemne de ces retrouvailles. Pour cette raison, je ne pris pas le risque de regarder l’enfant qu’elle tenait par la main.

 

Le dernier dimanche du mois de mars 1947, je partis à la recherche d’une femme qui connaissait ma véritable identité. Amparo savait que je ne m’appelais pas Rafael Cuesta Sánchez, mais Guillermo García Medina. Et que j’étais médecin, même si je n’avais plus de statut officiel et travaillais dans une agence de transports.

Elle ignorait, en revanche, que j’étais allé la trouver pour venir en aide à Manuel Arroyo Benítez, un de mes amis qui avait pris l’identité d’Adrián Gallardo Ortega afin d’infiltrer une organisation de fugitifs nazis et d’émigrer en Argentine comme un des leurs. Pendant ce temps, le vrai Adrián Gallardo faisait la manche à Berlin, et quand il était contrôlé par une patrouille, il montrait les papiers d’un certain Alfonso Navarro López.

 

L’événement le plus important de sa vie se produit en 1923, quand un jeune homme énergique de trente-quatre ans se présente à la famille Wagner après avoir assisté à une représentation du Festival de Bayreuth. C’est le leader du Parti national-socialiste ouvrier allemand, mais la raison de sa visite n’est pas politique. Il est persuadé qu’il n’existe aucune œuvre comparable à celle de Richard dans toute l’histoire de la musique et veut témoigner de sa ferveur aux héritiers du compositeur.

La jeune épouse de vingt-six ans, restée en retrait, assiste à cette déclaration passionnée qui lui inspire à son tour des sentiments encore plus excessifs. À partir de ce jour, Winifred vit exclusivement pour Adolf Hitler.

 

Norman Bethune a réussi. Pour la première fois dans l’histoire, une transfusion de sang conservé dans un réfrigérateur redonne vie à un mourant. Désormais, il n’est plus nécessaire que le donneur soit juste à côté du receveur, relié à lui par deux aiguilles et un tube en caoutchouc. Cette nouvelle technique rend les transfusions beaucoup plus faciles, pratiques et efficaces.

 

Ainsi, ma relation avec Amparo, étrange fruit du hasard et de la guerre, prit peu à peu une curieuse forme, semblable à la silhouette de ces réfugiés qui portaient en couches superposées tous les vêtements qu’ils possédaient. Mais avant la fin de l’hiver, il se produisit un événement qui me prouva que tout pouvait être encore plus compliqué.

 

Au contraire, sa nationalité fait très vite d’elle une pièce maîtresse dans les relations entre le gouvernement de Burgos et le Troisième Reich. Clara, franquiste en Espagne, nazie en Allemagne, sait regarder très loin et comprend ce qu’elle voit. Intelligente, compétente, extrêmement énergique et très sympathique, elle se met en retrait et attend son heure.

 

Clara Stauffer continuera d’être phalangiste et nazie, espagnole et allemande, jusqu’à sa mort.

 

Manolo aurait été un bon étudiant au séminaire de Gijón. Au collège Sierra Pambley il fut, dès le début, un élève brillant, car s’il n’avait aucune vocation pour la prêtrise, celle qu’il avait pour l’étude était immense, surtout à partir du moment où il comprit que c’était pour lui le seul moyen de s’échapper de Robles, de sa maison, du piège de sa vie.

 

C’était un bon garçon, sain, innocent, qui ne buvait pas, ne fumait même pas, et n’arrêtait pas de sortir de sous sa chemise un scapulaire que lui avait donné sa mère pour l’embrasser. Il y avait beaucoup d’hommes comme lui parmi les volontaires de son armée, presque encore des enfants, élevés dans des familles ultra catholiques de tradition carliste. (A propos du vrai Adriàn)

Là-dedans, il y a une carte d’identité au nom de Rafael Cuesta Sánchez. Tu te souviens ? (Je hochai la tête en silence. Je n’avais jamais oublié ce nom.) C’est une fausse identité, inventée de toutes pièces.

 

 

Lu en février 2020

Publié dans Littérature française, Roman historique

« le temps des ténèbres » de Jean-Marie Lesage

Retour au XVe siècle aujourd’hui avec ce roman historique dont le titre est déjà la promesse d’un beau voyage:

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Florence, 1478.

Dans ce jeu italien de reconquête des terres pontificales, tout semble opposer Sixte IV, vieux pape guerrier, et Laurent de Médicis, jeune tyran mécène. Leur sanglante confrontation à coups d’anathèmes, de complots, de missions secrètes et d’assassinats sera sans trêve et sans pitié.

La recherche acharnée d’un écrit nuisible au pontife déchaînera les passions, suscitera menaces et trahisons.

Tapis dans l’ombre, spectateurs attentifs ou acteurs intéressés, Rodrigo Borgia, futur Alexandre VI, et Louis XI, roi de France vieillissant, observent avec intérêt ces joutes cruelles, révélatrices de mortelles ambitions.

 

 

Ce que j’en pense :

 

L’histoire commence en 1478 avec le siège d’une ville que le pape Sixte veut absolument réintégrer dans les terres pontificales. Ce n’est pas le premier siège, mais celui-ci va lui donner du fil à retordre. Il s’agit de Città di Castello, ville de Niccolo Vitelli.

Le pape Sixte (Francesco della Rovere) envoie ses neveux, notamment Giuliano, nommé cardinal alors qu’il avait à peine trente ans et qui était en plus à la tête des armées du Pontife pour récupérer les terres qu’il considérait comme siennes ! il est accompagné par un autre neveu du pape Raffaele Riario.

Nicollo va se battre, et envoie son fils Vittellozzo, ainsi que son jeune frère, via les catacombes, porter un message pour demander l’aide des Médicis.

Vitellozzo parviendra à fuir mais son père et son frère seront assassinés de manière horrible par les sbires de Giuliano della Rovere, cardinal et meurtrier sans vergogne ! Il rejoint ensuite la cour de France, où Louis XI l’accueille. Avant de mourir, Niccolo confie qu’il a eu une fille illégitime, Lucrezia et qu’il faut la protéger, la cacher dans un couvent par exemple.

Mais, l’ennemi du pape est Laurent de Médicis, qu’il veut soumettre également, et dont il n’hésite pas à faire assassiner le frère, Julien, en pleine messe. C’était Laurent qui était visé évidemment.

Lorsque l’autre neveu de Sixte est fait prisonnier la colère du pape s’intensifie et les choses vont s’envenimer encore davantage. Les espions à la solde des uns et des autres, vont tenter de retrouver Lucrezia pour les uns, Raffaele Riario pour les sbires du pape.

Les femmes ont la part assez belle dans l’histoire : on croise la belle Giovanna degli Albizzi, ennemie acharnée des Médicis, ou Esther la maîtresse de Borgia, sans oublier la belle Lucrezia Fucci…

On fait plus ample connaissance avec Louis XI ses conseillers : Philippe de Commynes, et Olivier le Daim qui se jalousent, les guerres du roi contre ses ennemis Charles le Téméraire, duc de Bourgogne et Édouard d’Angleterre qui ont laissé le pays exsangue en proie aux révoltes.

Louis XI est proche des Médicis. Il a eu sous ses ordres autrefois le Condottiere Niccolo Vitelli, seigneur de Città di Castello, le père de Vitellozzo….

On revient aussi sur la conjuration des Pazzi, riche famille évincée par les Médicis (toujours de manière sanglante bien-sûr), querelle où le pape a largement pris part en passage en déclenchant le conflit et en l’entretenant.

Le pape a pour vice-chancelier Rodrigo Borgia, qui lorgne aussi sur le trône pontifical. Homme habile, il a ses espions pour tenter de mettre à jour les desseins du pape. Nous savons tous que ce cher Rodrigo arrivera à ses fins bien plus tard, sous le nom d’Alexandre VI nous offrant à son tour une belle saga : père de Cesare, de Lucrezia… mais c’est une autre histoire ! je n’ai pas pu m’empêcher d’évoquer Rodrigo car les Borgia me fascinent autant que les Médicis.

Quant à l’infâme Giuliano, après avoir bien pourri le pontificat d’Alexandre VI, il deviendra pape sous le nom de Jules II et continuera ses intrigues…

J’ai adoré ce roman historique, car j’aime énormément cette époque de l’Histoire, j’ai un faible pour les Médicis et les Borgia (dont la série TV de Canal + m’a enthousiasmée et depuis je dévore à belles dents tout ce que je peux trouver sur eux, mais ce n’est pas évident, il y a eu beaucoup plus de livres consacrés aux Médicis.

Je ne connaissais pas du tout l’auteur, Jean-Marie Lesage dont j’ai bien aimé la plume, autant que l’histoire qu’il nous raconte. Comme toujours, quand un roman me plaît je deviens dithyrambique, alors quand l’Histoire s’en mêle…

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Librinova qui m’ont permis de découvrir ce livre et son auteur.

#LeTempsdesténèbres #NetGalleyFrance

 

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Je vous promets pour bientôt un retour à un manga que j’adore : « Cesare » de Fuyumi Soryo, dont j’ai encensé les sept premiers tomes…

 

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19263014&cserie=5521.html

 

Extraits:

 

Le chemin escarpé et pierreux conduisait le jeune cardinal Giuliano della Rovere au sommet d’une butte à partir de laquelle il pouvait disposer d’une vue étendue sur la cité qu’il devait conquérir…

 

Le cardinal-soldat offrait un visage émacié dans lequel émergeaient des yeux vifs et perçants comme ceux d’un aigle, des yeux qui fascinaient ses interlocuteurs. Un corps trapu et ramassé, des épaules larges révélaient la puissance physique de l’homme de trente ans qui pratiquait au quotidien des exercices où s’enchaînaient des luttes acharnées avec ses officiers…

… La cruauté de l’homme ne se révélait pas seulement dans les combats d’exercices ; elle s’exaltait dans les batailles de rue des cités qu’il voulait conquérir.

 

Voilà à peine plus d’une année que nous ne sommes plus en guerre, ou tout au moins, que nous ne sommes plus cernés par une bande de loups qui hurlent à nos portes. Car c’est une véritable meute que nous affrontions avec, à sa tête, Charles, qui avait inscrit sur ses bannières : « Vengeance, Vengeance ! ». Aujourd’hui, le duc est mort, Edouard a abandonné ses velléités de redevenir roi de France…

 

Maintenant, il nous faut faire revivre les terres qui, comme des catins, ont été outragées et tourmentées ; les unes cèdent leur corps, les autres livrent leurs récoltes, mais toutes, pour finir, ont perdu leur âme.

 

…il s’agit du fils du Condottiere Niccolo Vitelli, sire. Le seigneur de Città di Castello et une grande partie de sa famille ont été décimés par une armée du pape. Le garçon a pu échapper au massacre ; notre ambassadeur à Florence lui a accordé sa protection.

 

Ce garçon dispose de bien des dons, sais-tu. Je l’ai observé se battre comme combattait son père – car t’ai-je dit que j’ai eu son père sous mes ordres, il y a plus de trente ans ?

 

… Alors, si ce que tu dis est vrai, il serait habile d’en faire notre espion. Tu sais, Philippe, il nous faudra surveiller ce pape, car nous devons nous attendre à ce qu’il nous attire un jour des ennuis dans les terres italiennes.

 

Cette famille des Médicis m’est agréable. Et puis, convenons-en, ils sont de bons prêteurs. Certes scrupuleux, demandant caution, et attentifs au recouvrement de leurs prêts, mais bons prêteurs tout de même.

 

Mais certains à Rome n’avaient pas la même interprétation et ne se privaient pas de lui reprocher un certain nombre de complaisances, comme d’avoir, à son avènement, intensifié le népotisme qu’appliquaient déjà ses prédécesseurs…

… C’était justement à l’un de ses jeunes neveux, Giuliano della Rovere, nommé cardinal, que Sixte avait demandé de partir en campagne pour redonner aux Etats pontificaux les territoires qu’ils avaient perdus au profit de petits tyrans, dont l’un était le seigneur de Città di Castello, Niccolo Vitelli.

 

Comme d’habitude, ce fut avec un réel contentement que Sixte accueillit Rodrigo Borgia. L’œil pénétrant et acéré du vicaire de Rome examina avec attention, son vice-chancelier. De taille moyenne, l’homme offrait une constitution bien charpentée que surmontait une belle tête altière parée d’un visage au teint hâlé qui rappelait son ascendance espagnole…

 

Il ne pouvait échapper à Sixte que Borgia visait sa succession :il disposait du savoir-faire et de l’autorité d’un pape ; néanmoins, ses origines espagnoles étaient un obstacle, le peuple romain n’ayant que peu d’attachement pour les pontifes étrangers.

 

En son for intérieur, Louis XI, lui, jubilait. Il savourait ces moments de sournoiseries où, par ses propos, ses remarques, ses attitudes, il actionnait les fils fragiles qui guidaient l’existence et les pensées de son entourage, cet entourage qui comptait moins pour lui que les chiens de meute de ses chenils. Alors, maître redouté du lieu, du temps et des intrigues, il actionna un autre fil.

 

 

Lu en janvier 2020

Publié dans Littérature française, Roman historique

« Le Roi fol » de Laurent Decaux

Je vous parle aujourd’hui d’un roman historique, tout petit par la taille mais passionnant quand on aime l’Histoire:

 

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Au début de l’année 1392, tous les rêves sont permis à Charles VI. La reine Isabeau vient d’accoucher d’un fils, le pays retrouve la prospérité, la guerre avec l’Angleterre touche à sa fin. Mais, en quelques mois, un scandale d’adultère, un attentat contre son premier ministre, une maladie inexplicable s’abattent sur le jeune roi.

Charles diminué par ses crises de démence, les factieux s’agitent en coulisse. À la cour, le vice est l’affaire de tous et l’ambition n’est pas l’apanage des grands. Dans l’incroyable entreprise de démolition d’un règne, le spéculateur Nicolas Flamel, l’Italienne Valentine Visconti, le peintre Paul de Limbourg et le cuisinier Taillevent auront tous un rôle à jouer.

La France en sera quitte pour cinquante années de chaos.

Complots, joutes sanglantes, plaisirs débridés, Le Roi fol est le roman d’une France médiévale exaltée, soumise à toutes les passions.

 

Ce que j’en pense :

 

« Ce récit commence trois jours avant Pâques, en l’an de grâce 1392 de Notre-Seigneur Jésus » . Tout semble sourire à Charles VI car un fils vient de naître de son union avec Isabeau de Bavière.

Son père, Charles V dit le Sage a épousé Jeanne de Bourbon, dite Jeanne la folle, qui est en fait une petite-cousine, et il a fallu une dispense du Pape pour célébrer cette union consanguine.

Il a dû écarter du pouvoir ses oncles, (Anjou, Bourgogne, Berry, Bourbon) qui s’étaient affrontés durant la régence, chacun ne pensant qu’à ses propres intérêts et faire appel aux anciens conseillers de son père qu’on appelle les Marmousets, parmi lesquels Bureau de la Rivière.

Rien n’est simple, les oncles manipulent toujours dans l’ombre et son frère Louis ne pense qu’à sa croisade. Il y a eu schisme et un Pape, Urbain VI, règne sur Rome alors qu’un anti-pape Clément VII siège en Avignon.

Alors que tout semblait sourire avec la naissance du dauphin, survient un scandale d’adultère ainsi qu’une tentative d’assassinat de son Chambellan. Charles VI a un premier accès de folie, et s’en prend à ses propres hommes.

Bien-sûr, les oncles comploteurs lui font croire que l’auteur est caché par le duc de Bretagne, pour le pousser à lui chercher querelle… Alors que Charles VI attendait que le Roi d’Angleterre signe enfin la trêve….

En parallèle, petite histoire dans la grande, Florie, la petite-fille de Bureau (personnage crée par l’auteur) fait son entrée, plus ou moins réussie, dans le monde, et elle va rencontrer un jeune homme, Paul, peintre, enlumineur qui va être embauché par un des oncles, le duc de Berry…

Autour de ce Roi fol, bien conscient qu’il a hérité de la folie de sa mère, qui s’éloigne du pouvoir, vont éclore des intrigues, trahisons de toutes sortes.

Laurent Decaux nous parle aussi des mœurs dissolues de la reine Isabeau de Bavière, qui multiplie les amants, ne s’occupe guère de ses enfants, complots et nous précise qu’il a pris des libertés avec l’Histoire…

Ce roman historique se dévore grâce au talent de conteur extraordinaire de Laurent Decaux qui nous entraîne dans Paris, dans les pas de Florie, les joutes, les croisades, l’art médiéval, notamment l’enluminure… cela me rappelle une émission passionnante de l’époque flamboyante de la télévision : « Alain Decaux raconte » un régal… Ô nostalgie quand tu nous tiens…

J’ai pensé bien-sûr, à l’œuvre magistrale de Maurice Druon : « Les Rois maudits » que j’ai lus et relus et relirai sûrement sur mon île déserte…

Un seul bémol, ce livre est trop court ! j’en aurais voulu davantage, mais l’auteur a choisi cette période particulière dans la vie du Roi.

Je me suis attachée à ce Roi fol qu’on appelait aussi le bien-aimé. Donc, illico, l’envie de le connaître davantage a fait son chemin et sur les conseils de Sarindar, un ami babeliote, féru d’Histoire je vais m’orienter vers la biographie qu’a écrite Françoise Autrand.

Encore une fois, je remercie infiniment Mademoiselle M. ma professeure d’Histoire de terminale qui m’a initiée à cette discipline qui se résumait avant à des dates apprises par cœur. Elle nous a expliqué qu’il fallait voir l’Histoire comme la politique et que si on comprenait les tenants et les aboutissants, les intérêts de chacun et leurs ententes ou magouilles pour arriver à leur fin, on n’avait plus besoin du « par cœur » …

Un grand merci à NetGalley et aux éditions XO qui m’ont permis de découvrir l’auteur et donner l’envie d’en savoir davantage sur Charles VI.

#LeRoiFol #NetGalleyFrance

 

L’auteur

 

Laurent Decaux a 38 ans et vit à Paris.

Il est l’auteur d’un premier roman remarqué, « Le Seigneur de Charny. »

 

Extraits:

 

Fichus Anglais ! Se contenteraient-ils un jour de leur île d’outre-Manche ? Ils disposaient pourtant de beaux pâturages, d’un climat tempéré et de moutons laineux ! Leur vin de cep n’était pas aussi bon que celui de France, mais leur vin de houblon n’était pas déplaisant… Qu’était-ce alors ? Les femmes peut-être ?

Ça doit être ça, songea Clisson à voix haute. Les Anglaises sont courtes et rouges, comme des jambons cuits. Voilà pourquoi leurs rois s’entourent d’hommes et se font sodomiser…

 

Mais le jeune roi était de ces hommes au tempérament variable, enclins à changer vingt fois d’avis au cours d’une même journée.

 

Tous les rois n’ont pas vocation à être saints, messire. Qu’ils protègent la Croix et soient bons pour leur peuple, en revanche, est une exigence de Dieu.

 

Ses conseillers n’attendaient pas de lui des preuves d’intelligence ; ils exigeaient une forme d’éclat transcendant. La féodalité arrivait à son terme. L’absolutisme commençait, avec son caractère divin et sacré.

 

Charles était pareil à ces écoliers qui travaillent toutes les nuits à la lumière d’une bougie, mais n’obtiennent jamais la titulature ou le doctorat. Il n’avait ni la sagesse de son père, ni la rigueur de Philippe le Bel, ni la vertu de Saint Louis. Comment s’étonner qu’il ait perdu le sommeil, qu’il soit devenu nerveux et taciturne, qu’il soit frappé, maintenant, d’une maladie d’humeur.

 

Lu en novembre 2019

 

CHALLENGE 1% 2019

Publié dans Littérature française, Roman historique

« L’Américaine » de Catherine Bardon

Place aujourd’hui à la suite de l’épopée de la famille Rosenheck avec:

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Septembre 1961. Depuis le pont du bateau sur lequel elle a embarqué, Ruth tourne le dos à son île natale, la République dominicaine. En ligne de mire : New York, l’université, un stage au Times. Une nouvelle vile… Elle n’en doute pas, bientôt elle sera journaliste comme l’était son père, Wilhelm. Ruth devient très vite une véritable New-Yorkaise et vit au rythme du rock, de l’amitié et des amours. Des bouleversements du temps aussi : l’assassinat de Kennedy, la marche pour les droits civiques, les frémissements de la contre-culture, l’opposition de la jeunesse à la guerre du Viêt Nam…

Mais Ruth, qui a laissé derrière elle les siens dans un pays gangrené par la dictature où la guerre civile fait rage, s’interroge et se cherche. Qui est-elle vraiment ? Dominicaine, née de parents juifs autrichiens ? Américaine d’adoption ? Où va-t-elle construire sa vie, elle dont les parents ont dû tout fuir et réinventer leur existence ? Trouvera-t-elle la réponse en Israël où vit Svenja, sa marraine ? Entrelaçant petite et grande histoire, explorant la question de l’exil et de la quête des racines,

Catherine Bardon nous livre une radiographie des États-Unis des années 1960, en poursuivant la formidable fresque romanesque inaugurée avec Les Déracinés.

 

Ce que j’en pense

 

Nous retrouvons dans ce roman, les héros qui ont fait la joie des lecteurs qui ont aimé « Les déracinés ». Le récit alterne toujours les faits et le journal des ressentis, émotions du héros principal, qui est Ruth, la fille de Wilhelm et Almah Rosenheck.

Un drame est survenu à la ferme, Wilhelm est décédé à la suite d’un accident de la route, idiot comme souvent : sa voiture a percuté une vache, dans la nuit, à peine quelques secondes d’inattention et c’est le grand voyage…

Ce drame traumatise tout le monde, on s’en doute, mais Ruth, « le premier bébé » de la colonie, dont le visage a été photographié, a même été utilisé pour des timbres-poste éprouve le besoin de quitter sa famille pour aller faire des études de journalisme à New-York.  Nous sommes en 1961.

Elle part en bateau, refaisant à l’envers le voyage que ses parents ont fait des années plus tôt, comme un pèlerinage. Elle fait la connaissance d’Arturo sur le steamer, un jeune Dominicain qui part faire des études aussi.

Ruth découvre ainsi la sinistre Ellis Island qui depuis ne retient plus personne en quarantaine, et comprend ce que ses parents ont dû ressentir quand les US ont refusé de les accueillir.

Elle vient vivre chez sa tante Myriam, qui tient une école de danse, et dont le mari Aaron a bien réussi dans son métier d’architecte, et une relation forte se noue avec leur fils Nathan, épris de danse lui-aussi. Leur réussite est teintée de tristesse, car Myriam pense à son frère Wil et à Almah qui n’ont pas peu réaliser leur rêve.

« Je voulais vivre ma vie comme je l’entendais sans m’encombrer des bagages pesants de l’histoire familiale. J’allais écrire une page de la vie des Rosenheck en Amérique. Ma propre page. »

Ce roman évoque surtout le statut difficile des enfants de la deuxième génération : ses parents sont des êtres tellement exceptionnels pour Ruth, qu’elle se sent nulle, ne pouvant jamais leur arriver à la cheville. Comment faire son chemin quand les parents ont tant souffert, ont dû supporter tellement de désillusions, travailler la terre, construire leur colonie ?

« Qui étais-je, moi Ruth Rosenheck, née en république Dominicaine de parents juifs autrichiens, parachutée à New-York ? Juive, Autrichienne, Dominicaine, américaine ? Avais-je fait le bon choix ? Je me sentais perdue… »

Un autre élément entre en ligne de compte : ils n’ont jamais parler de leurs propres parents, de l’antisémitisme, de la Shoah pour préserver leurs enfants, car c’était trop lourd à porter, alors ils les ont élevés dans la liberté, l’insouciance : Ils étaient « les petits princes de la colonie » dit Ruth.

Alors dans ce cas, comment savoir qui l’on est et d’où l’on vient ? Comment se construire ? Ruth a choisi le journalisme comme son père, après avoir abandonné ses études d’infirmière, (dans la famille d’Almah, ils étaient médecins depuis des générations) et le virus était entré en elle lorsqu’elle avait couvert le procès d’Eichmann…

A l’université, elle se rend compte qu’il y a des clans, l’élite et les autres dont elle fait partie, ce qui ne facilite pas l’intégration… les US n’ont guère fait de progrès depuis l’arrivée de ses parents, la fermeture d’Ellis Island n’est qu’un symbole et encore…

Ruth a idéalisé aussi le couple formé par ses parents, en mettant la barre aussi haut, comment s’engager dans une histoire d’amour, construire un couple ou une famille ?

Elle se cherche, s’égare dans des amours sans lendemains, comme si elle voulait se perdre elle-même, seul Arturo son ami est fidèle au poste. Avec lui, elle va assister, à l’assassinat de JFK, le racisme, Johnson et la guerre au Vietnam, et la marche des droits civiques avec Martin Luther King, le plus jeune prix Nobel, ne l’oublions pas… en passant par les jeunes hippies, la drogue, l’amour libre, (où elle retrouvera Lizzie qui faisait partie de la bande des quatre copains autrefois.

Même si le récit qui s’étend jusqu’à 1966, allume un projecteur sur Ruth, on ne perd pas de vue les autres personnages, Almah, Marcus, Svenja, Frizzie entre autres, ni l’évolution de la situation politique et sociale de la République Dominicaine, ou la construction d’Israël.

J’ai aimé la manière d’aborder la recherche de l’histoire familiale pour savoir ce que l’on veut transmettre, le besoin de se connecter avec les grands-mères qu’elle n’a pas connues, pour continuer le chemin tout en partant à la quête de son identité. Mettre de la distance, géographiquement parlant, ne rend pas forcément plus autonome. Cette jeune femme est intéressante, même si l’on parfois envie de la « secouer un peu » pour qu’elle avance…

Catherine Bardon, nous fait parcourir les US par le biais de tous les évènements importants qui se sont déroulés sur cette période, et pointe le traitement des Noirs, le rejet dont ils sont victimes. Elle n’est pas tendre dans sa description et tout ce qu’elle évoque résonne tristement avec la période actuelle. En choisissant de faire participer Ruth et Arturo à la marche pour les droits civiques pour écouter le discours de Martin Luther King : « I have a dream », elle donne au lecteur la possibilité de « revivre » cette manifestation pacifique.

J’ai bien aimé ce roman, même s’il manque quelque chose de la magie du premier tome « Les déracinés », cela reste une belle histoire, qui étrille « l’Amérique » et sa société qui ne brille pas par sa tolérance, et se comporte comme le gendarme du monde, n’hésitant pas à envoyer des soldats pour maintenir à tout prix une dictature en République dominicaine par exemple…

Ce roman est dense, il ne s’étend que sur six années et pourtant il se passe tant de choses ! j’espère que l’auteure nous proposera une suite car il est difficile de se détacher des personnages…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et d’apprécier une nouvelle fois son auteure.

♥ ♥  ♥ ♥ ♥

#Laméricaine #NetGalleyFrance

 

Extraits

 

Une fois de plus, il m’a été difficile de choisir les extraits que je propose…

A l’aube d’écrire page de ma vie, j’avais besoin de ce lent arrachement à ma terre natale, et surtout, je m’étais mis en tête de refaire à l’envers le voyage qui avait amené Wilhelm et Almah Rosenheck, mes parents, sur cette île, plus de vingt ans auparavant. Ils comptaient au nombre de cette poignée d’« immigrants involontaires », comme on avait cyniquement baptisé à l’époque ces laissés pour compte, qui avaient échoué là à cause des cahots de l’Histoire, faute d’Amérique ou d’une meilleure terre d’asile.

 

Elle (Almah) se consola en se disant que la vie allait ainsi, une succession de petites déchirures qui ne rendaient que plus étincelantes les retrouvailles.

 

Je passais des heures, alanguie dans une chaise longue, à regarder la mer en faisant défiler les séquences les plus réussies du film de mes jeunes années. C’était une manière de faire mes adieux à mon enfance à laquelle je tournais définitivement le dos, en fermant les yeux, je voyais une longue plage blonde où le bonheur n’en finissait pas de couler…

 

Un véritable voyage à l’envers. Le steamer dépassa lentement Ellis Island. Le purgatoire où mes parents avaient perdu leurs dernières illusions, l’impasse d’où ils s’étaient embarqués pour ce qui devait être leur seconde vie avait triste mine…

 

Elle imaginait ses parents, orphelins de leur pays, patientant dans cet îlot sinistre, dans l’impossibilité de rejoindre ce qu’ils considéraient alors comme le rêve d’une terre promise qui les narguait depuis la rive du fleuve, puis se désespérant devant le spectacle des gratte-ciels de New-York qui leur étaient interdits.

 

Wilhelm était parti, la laissant veuve. Un mot vide de sens qui ne disait rien de son désarroi, du vide incommensurable, du manque chevillé à son esprit, tatoué à la moindre parcelle de sa peau. Wilhelm disparu, un trou dans son âme s’était creusé, qu’elle ne pourrait jamais combler.

 

Il y avait deux camps, celui des étudiants légitimes, issus des collèges new-yorkais huppés et celui des pièces rapportées, les étudiants venus d’autres états ou pire encore de pays étrangers, comme Deborah et moi…

…  On appartenait à l’un ou à l’autre camp, mais il était inenvisageable d’en changer, et il devenait clair que ce ne seraient ni mes efforts de sociabilité ni mes résultats académiques qui me permettraient d’intégrer la caste des Wasp « White anglo-saxon protestant ». J’étais condamnée à rester à la lisière de l’élite de la faculté.

 

Avec Cuba, il y avait bien assez de communistes aux portes de la Floride. Il ne fallait pas renouveler les erreurs du passé, ils devaient garder le contrôle et continuer de tirer les ficelles dans l’ombre pour rester les maîtres du jeu.

 

Elle mit le doigt sur une vérité : mieux valait vivre intensément, ne fût-ce qu’un instant, que de ne vivre qu’à demi sans rien risquer…

 

Les Dominicains, comme tous les Hispaniques, étaient victimes du racisme ordinaire. Ruth et Arturo étaient à peu près épargnés grâce à la couleur de leur peau, mais ils étaient tout à fait conscients de l’ostracisme qui frappait la plupart de leurs concitoyens de couleur.

 

Dans le bus qui les ramenait à New-York, Bernie exultait. Aucun dérapage, aucune violence. La marche avait été exemplaire. Un véritable succès. Un triomphe même. Plus que cela, elle marquerait l’histoire des Etats-Unis …

 

Il me semble que depuis ma naissance, on me fait endosser un rôle trop grand pour moi. Je sais que Maman, Frizzie, ma tante, Svenja, et toi, sans parler de mon père, avez placé de grands espoirs en moi.

Eh bien, vous vous êtes tous illusionnés sur mes capacités et vous attendez trop de moi. Je sens, je sais, que je ne serai jamais à la hauteur de vos espérances, ni même de mes propres rêves…

… Je ne serai pas non plus la plume que papa n’a pas pu être à cause de la guerre. Je n’aurai jamais le millième de son érudition, même si je lisais jusqu’à la fin de mes jours. Je ne réussirai pas non plus à être une femme aussi exceptionnelle que ma mère, je ne lui arrive pas à la cheville. Voilà, je suis une ratée.

 

Tu vois, je ne suis pas capable de grand-chose. J’ai l’impression de faire de l’amateurisme partout où je passe, de rester à la surface des choses et de passer entre les gouttes sans jamais m’investir.

 

Avaient-ils fait une erreur en l’élevant à l’abri des soucis, en la laissant grandir dans un paradis artificiel ? Était-il possible que leur détermination à faire de ces enfants, héritiers d’un lourd passé, des petits princes, les ait finalement fragilisés ? La charge symbolique de sa naissance, de sa vie même, était-elle trop lourde pour Ruth ? Ou n’étaient-ce que les atermoiements d’une jeune fille qui avait du mal à négocier le tournant de sa vie adulte ?

 

Lu en juillet 2019