« L’enfant réparé » de Grégoire Delacourt

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi pour le thème et la couverture et  dont la lecture m’a pris du temps :

Résumé de l’éditeur :

« J’ai compris depuis ce qui motiverait mon chemin d’écrivain. Présenter à l’adulte que je suis devenu l’enfant que je fus. »


 
Dans Mon père, publié en 2019, Grégoire Delacourt peignait un père venu demander des comptes à un prêtre coupable d’abus envers son jeune fils. Catalyseur d’émotions enfouies, le livre allait faire ressurgir des souffrances muettes et conduire son auteur a une enquête introspective profonde. Remontant enfin à la source de son enfance saccagée, Grégoire Delacourt la fait revivre dans Son fils, poignant récit autobiographique où il se livre pour la première fois.


  Son fils raconte un corps abîmé et les livres qui l’ont réparé, ce corps qui très jeune a subi l’étourdissement dans le Valium ou autres médicaments et se perçoit comme un déchet. L’écriture lui permet d’abord de subsister, de fuir sa famille et ses souvenirs, avant de devenir une démarche créatrice jalonnée des traces cachées de ses douleurs enfantines.


  Pourquoi le petit garçon qu’il était rêvait-il au soulagement de sauter par la fenêtre ? Qui était ce père, absent et bourreau ? Cette mère adorée fuyait-elle son propre enfant, ou bien faisait-elle tout pour le protéger ?

 
 
Son fils est l’histoire d’une enfance abusée, d’une famille où l’on porte le déni comme une armure, et un éclairage unique sur le parcours d’un écrivain. « Le jour où j’ai appris que j’étais une victime, je me suis senti vivant. » Dans un style acéré, précis, un regard sur soi d’une rare lucidité. Bouleversant.

Ce que j’en pense :

Comme c’est dur de refermer un tel livre ! Et comment en parler, quand c’est un uppercut qu’on vient de se prendre en pleine face ?

Je précise, avant de commencer ma chronique, que je n’ai pas lu « Mon père », donc je suis entrée dans le livre sans connaissance de la vie de l’auteur, ni idée préconçue.

L’auteur nous parle de son enfance abusée, abus qu’il avait pris soin d’enfouir le plus profondément possible. Des bribes revenaient, le retour de sa mère de la maternité après l’accouchement et qui retrouve son fils de trois ou quatre ans, transformé : il hurle dès qu’on le touche ! Elle a certes compris ce qui s’était passé, mais à cette époque-là, il est malvenu d’en parler, et comment en parler d’ailleurs ?

Elle va se contenter de mettre de la distance entre l’enfant et son père, une chambre au grenier : un « comble » c’est lui qu’on isole ! puis internat, colonies de vacances… Mais pas, de communication, de gestes tendres, encore moins mettre des mots.

Grégoire Delacourt nous raconte son parcours dans la vie, son mariage, son analyse, ses livres qui chaque fois révèle une petite partie de l’histoire, mais il s’agit toujours d’un autre. En revisitant son œuvre, on découvre l’auteur qui se cache derrière.

Les découvertes sur le divan sont truculentes et ne pouvaient que me plaire :

J’avais déjà décrit dans un autre livre, cette gamine que son père tire. Ça m’avait cassé la tête.

Je voulais dire sur laquelle son père tire…

ou encore:

Ma mère m’avait un jour appris que j’étais né violé, parce que j’avais le cordon ombilical autour du cou, à deux doigts d’être étouffé. Violet. Violé. Une voyelle muette d’écart…

Grégoire Delacourt raconte ce corps mutilé mais sans blessures apparentes, cette envie de se jeter par la fenêtre, sa difficulté à se trouver, à se retrouver, à se reconnaître victime, et à avancer, avec des mots qui percutent, des phrases parfois très courtes, lapidaires.

Il parle aussi très bien du déni, de la possibilité ou non de pardonner, d’aimer.

J’ai vraiment aimé ce livre percutant, déchirant parfois, mais où espoir et résilience avancent lentement mais sûrement. J’ai eu un peu de mal à passer à une autre lecture alors j’ai eu recours à ma bonne vieille méthode : un polar, en alternance d’ailleurs car il faut respirer de temps en temps pour cheminer avec cet enfant qui se répare.

Un petit mot encore pour évoquer la belle couverture, avec cet enfant blond, souriant, innocent, avant que sa vie ne bascule.

Je suis impressionnée par les ordonnances du médecin de famille: Valium, Mogadon, et tant d’autres, dès son plus jeune âge: masquer pour ne pas faire de vagues…

Je n’ai lu que « Un jour viendra couleur orange » de l’auteur que j’avais classé en fait dans la littérature légère, quasi « feel good » à cause d’un de ses titres : « La liste de mes envies ». Colossale erreur, mais je ne regrette pas de ne pas les avoir, finalement car je vais les découvrir à travers le prisme de celui-ci…

Décidément, cette rentrée littéraire a été riche en coups de cœur (ou presque) après « Enfant de salaud » de Sorj Chalandon notamment j’ai lu beaucoup sur le thème de la maltraitance intrafamiliale, inceste, abus … sans oublier le magnifique « S’adapter » de Clara Dupont Monod récompensé par le prix Femina ainsi que le Goncourt des lycéens.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver son auteur dont je vais certainement lire les autres romans ! c’est ma PAL qui va être ravie, déjà qu’elle est en surcharge pondérale depuis des lustres, voilà que je la leste de plusieurs romans d’un coup.

#LenfantréparéGrégoireDelacourt #NetGalleyFrance !

L’auteur :

Grégoire Delacourt a publié neuf romans dont, aux éditions Jean-Claude Lattès : L’Ecrivain de la famille (2011, 150 000 ex, Prix Marcel Pagnol 2011, Prix Rive Gauche à Paris 2011, Prix Carrefour du Premier Roman 2011, Prix Cœur de France 2011) ; La liste de mes envies (2012, 1,2 million d’ex, Prix Méditerranée des Lycéens 2013, Prix Livresse de Lire 2013) traduit en 35 langues, adapté au cinéma par Didier Le Pêcheur en 2014 ; 

On ne voyait que le bonheur (2014, 300 000 ex, Prix des Lectrices Edelweiss, Meilleur roman de l’année 2014), adapté au Festival d’Avignon. Chez Grasset, il est l’auteur d’Un jour viendra couleur d’orange (2020).

Extraits :

J’ai souvent regardé l’avenue en contrebas en me demandant quelle sensation ce serait de voler avant de m’écraser –le voilà, mon rêve d’enfant qui souffrait.

Dans cette maison, j’ai cent fois inhalé du trichloréthylène sur un mouchoir en coton, jusqu’à l’évanouissement. On m’a gavé de Valium et de Mogadon. Je n’ai jamais écrit dans cette maison.

Je n’ai pas été mordu. Je n’ai pas été brûlé, ni coupé. C’est pire. Il ne reste rien. Aucune preuve. Mon corps n’est pas un témoin. Il est l’ennemi du mal qui m’a été fait. Une neige immaculée. Mon corps est l’acquittement du coupable.

C’est la faim qui m’a poussé à écrire. A dix-neuf ans, j’avais faim et la faim ôte l’envie de danser. Elle est un vide qui se dévore lui-même.

Mon chagrin est épineux et ma mémoire estropiée. Je voudrais retrouver mes mots d’enfant pour me retrouver, mais je ne connais pas celui que je fus. Il a été tu.

Il faut du temps pour faire corps avec sa douleur ; prendre un jour le risque de l’aimer afin de ne pas mourir.

Je sais que nommer ne guérit pas. Nommer permet juste de s’identifier. De faire encore partie des hommes… On est ce qu’on a tamisé de nos héritages.

Car écrire, c’est parler une langue posthume. C’est se souvenir de l’oubli et se traduire en verbe. Ecrire, c’est se jeter sans avoir vu aucun fond, écouter se briser ses mots comme des os ; prendre le risque de mourir mais aussi celui de vivre.

Mes livres me racontaient mais je ne les lisais pas.

Le jour où j’ai appris que j’avais été une victime, je me suis senti vivant.

En écrivant sur mon père, j’ai trouvé l’amour de ma mère.

Avoir honte, c’est être son propre esclave.

Voilà pourquoi il y a tant de trahisons dans mes livres. Voilà pourquoi j’étais perdu. J’ai peur désormais. Les mots ne guérissent pas. N’effacent pas. Ils tracent juste d’autres vies.

Lu en novembre 2021

« Poussière dans le vent » de Leonardo Padura

Cela doit faire une semaine, au moins, que je peaufine la chronique du livre dont je vais tenter de parler aujourd’hui, ce fût presque plus rapide de le lire, et pourtant j’ai fait durer le plaisir :

Résumé de l’éditeur :

Ils ont vingt ans. Elle arrive de New York, il vient de Cuba, ils s’aiment. Il lui montre une photo de groupe prise en 1990 dans le jardin de sa mère. Intriguée, elle va chercher à en savoir plus sur ces jeunes gens.

Ils étaient huit amis soudés depuis la fin du lycée. Les transformations du monde et leurs conséquences sur la vie à Cuba vont les affecter. Des grandes espérances jusqu’aux pénuries de la « Période spéciale » des années 90, après la chute du bloc soviétique, et à la dispersion dans l’exil à travers le monde. Certains vont disparaître, certains vont rester, certains vont partir.

Des personnages magnifiques, subtils et attachants, soumis au suspense permanent qu’est la vie à Cuba et aux péripéties universelles des amitiés, des amours et des trahisons.

Depuis son île, Leonardo Padura nous donne à voir le monde entier dans un roman universel. Son inventivité, sa maîtrise de l’intrigue et son sens aigu du suspense nous tiennent en haleine jusqu’au dernier chapitre.

Ce très grand roman sur l’exil et la perte, qui place son auteur au rang des plus grands écrivains actuels, est aussi une affirmation de la force de l’amitié, de l’instinct de survie et des loyautés profondes.

Ce que j’en pense :

Le livre s’ouvre sur la rencontre de deux jeunes gens, Adela et Marcos, âgés d’une vingtaine d’années qui sont tombés amoureux.

Adela Fitzberg est née à New-York, d’un père psychanalyste qui a fui la dictature argentine et d’une mère, Loreta, vétérinaire Cubaine en exil qui rejette systématiquement tout ce qui a trait à son île natale.

Marcos vient de quitter Cuba pour tenter sa chance, gagner sa vie le mieux possible à Miami, chacun fuit pour une raison qui lui est propre…

Ils se sont rencontrés parce que Adela a décidé de faire des études de lettres hispaniques et a choisi une université à Miami au grand dam de sa mère. On imagine la réaction de cette dernière quand elle lui a annoncé leur décision de vivre ensemble : elle a disparu de la circulation, purement et simplement.

Un jour, Adela tombe sur une photographie de la famille de Marcos et de leurs amis, prise lors d’un anniversaire et une jeune femme enceinte attire son attention car il s’agit probablement de sa mère. Et l’histoire peut commencer.

Retour à Cuba, où le communisme (le castrisme) bat son plein, des amis sont réunis à la villa Fontanar qui appartient à Clara, ingénieure et son mari Dario, neurochirurgien et leurs deux enfants Marcos et Ramsès. Il y a là Irving, et son compagnon Joël, Elisa Correa, fille de diplomate ayant beaucoup voyagé et son époux Bernardo, Horacio, docteur en physique, dont lepère Renato a fui Cuba dès la révolution, et Walter, artiste peintre ayant étudié à Moscou dont il s’est fait renvoyer, Liuba et son mari Fabio. Ils constituent « le Clan ».

On fête l’anniversaire de Clara et la préparation du départ de Dario en Espagne, alors que Walter, persécuté qui se dit espionné par le gouvernement tente de persuader Dario de l’aider à fuir.

Le lendemain, Walter est retrouvé mort : il se serait suicidé en sautant d’un toit. Mais, cela semble étrange donc, vont survenir les interrogatoires musclés, notamment pour Irving, homosexuel donc forcément louche. Et, tout aussi étrange, Elisa disparaît sans rien dire à personne.

L’URSS est en train de s’effondrer, exit le mur de Berlin, donc Cuba perd un allié de poids et va sombrer dans la pauvreté, la faim, car tout manque, malgré « les longues queues » qu’il faut faire pour trouver quelque chose à manger ou autres denrées de première nécessité.

Tout le monde finit par s’exiler : Dario à Barcelone, en 1990, puis Irving et Joël à Madrid, Horacio à Miami en 1994, puis San Juan, Liuba et son époux Fabio, à Buenos Aires, obligés de laisser derrière eux leur fille Fabiola…

Bien-sûr, on se demande si Elisa et Loreta sont une seule et même personne, et si oui, qui est le père d’Adela ? mais également qui est a trahi qui ? Walter s’est-il suicidé ou a-t-il été assassiné ? Mais, le roman va beaucoup plus loin…

Leonardo Padura nous raconte les liens qui se sont formés entre tous les membres du Clan, leur évolution, comment ils sont arrivés à se construire une autre vie, et à travers chacune de ces vies, on se rend compte que chacun détient une part de la vérité, sur Elisa, sur son père, fonctionnaire en vue du régime, sur Walter et c’est ce qui fait la force du récit, avec en fond sonore cette chanson de Kansas :

« Poussière dans le vent,

Nous ne sommes que de la poussière dans le vent. »

Et, encore et toujours cette même phrase lancinante, autant que la chanson de Kansas, « que nous est-il arrivé ? »

Leonardo Padura parle tellement bien de l’exil (vous savez à quel point ce thème m’est cher !), de la difficulté de se reconstruire ailleurs, car on ne se sent chez soi nulle part, comme Dario qui milité pour l’indépendance de la Catalogne, pour pouvoir avancer, alors qu’il a réussi sa nouvelle vie, ou comme Irving qui ne supporte pas la chaleur de Madrid, comme si le soleil n’était supportable qu’à Cuba.

Il évoque la douleur de partir alors que les autres restent comme si on les abandonnait lâchement, et aussi le pourquoi : pourquoi certains partent alors que d’autres décident de rester et voient les départs successifs telle Clara qui voit partir son mari, Dario puis ces deux fils, l’un après l’autre. Les premiers sont partis pour des raisons surtout politiques et pour avoir la liberté, ou encore à cause de la peur, alors que pour les plus jeunes, il s’agit surtout de raisons financières, s’acheter une voiture par exemple…

L’analyse de la situation économique et sociale de Cuba est terrible : les hôpitaux à l’agonie, les prescriptions de bilans biologiques gratuits certes, mais il n’y a plus de réactifs, pour les réaliser. On assiste à l’effondrement d’une idéologie à laquelle beaucoup ont cru avec enthousiasme, avec l’envie de participer à l’effort de créer une nouvelle société, plus égalitaire, mais corruption, suspicion, surveillance ont fini par faire des ravages.

Une scène émouvante : le repas où ils se retrouvent tous pour fêter l’anniversaire de Clara et le départ de Dario, que Ramsès leur fils est chargé de « fixer sur la pellicule » alors que chacun a le moral au plus bas. Quand se reverront-ils, s’ils se revoient un jour ?

« La fête se déroula, et ils burent, chantèrent, s’amusèrent parce qu’ils avaient besoin de boire, de chanter et de s’amuser pour ne pas pleurer ou se couper les veines. »

Il y a longtemps que je veux découvrir les romans de Leonardo Padura dont deux sont dans ma bibliothèque depuis un bon moment : c’est la lecture de « Viva » de Patrick Deville sur l’assassinat de Trotski qui m’a orientée vers « L’homme qui aimait les chiens » et plus tard « Hérétiques » … Le coup de cœur que je viens d’avoir pour « Poussière dans le vent » va me permettre de précipiter les choses…

L’écriture est très belle, pleine de poésie, de sensibilité, et de lucidité, pour évoquer la douleur l’exil, l’émigration, la désillusion, la nostalgie, le retour fantasmé…

Vous l’avez compris, j’ai vraiment adoré ce roman, pavé de 600 pages environ, que j’ai fait durer le plus possible, alors que la lecture était addictive.J’ai encore des étoiles plein les yeux…J’espère ne pas avoir trop radoté, sous l’effet de l’émotion! en résumé: il faut le lire…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Métailié qui m’ont permis de découvrir ce roman et de me plonger enfin dans l’univers d’un auteur magistral.

#Poussièredanslevent #NetGalleyFrance

L’auteur :

Leonardo PADURA est né à La Havane en 1955 où il vit. Diplômé de littérature hispano-américaine, il est romancier, essayiste, journaliste et scénariste pour le cinéma. Traduit dans 15 pays, best-seller en Espagne et en Amérique latine, il fait partie des grands noms de la littérature mondiale.

Pour l’ensemble de son œuvre, il a reçu le prix Raymond Chandler en 2009, le Prix national de littérature cubain en 2012, et le prestigieux prix Princesse des Asturies en 2015.

On lui doit notamment : L’homme qui aimait les chiens, L’automne à Cuba, Les brumes du passé, Hérétiques…

Extraits :

La réaction disproportionnée de sa mère lui semblait absurde, déplacée, excessive. Que Loreta ne veuille rien savoir de Cuba ni des Cubains relevait de son libre arbitre et elle pouvait le respecter, mais cela ne l’autorisait pas à critiquer de cette façon la décision d’Adela, qui avait passé l’âge de solliciter la bénédiction de ses parents pour prendre des décisions sur sa vie, à plus forte raison s’agissant de sa vie sentimentale. Mais, pourquoi cette aversion, cette répulsion viscérale envers tout ce qui avait trait à son pays d’origine ?

Une mauvaise année (1990) qui allait rapidement briser tout ce qui semblait solide et qui surpasserait dans les grandes largeurs les pires prédictions.

Quelque chose s’était brisé, et il (Irving) avait eu très vite la conviction qu’il s’agissait d’une cassure définitive. Ils en étaient arrivés au point où ceux d’alors ne redeviendraient plus jamais les mêmes ni la même chose ? C’était plus ou moins ainsi qu’un poète l’avait formulé. Et c’était ainsi qu’Irving le voyait.

Une gigantesque incertitude recouvrait tout, tandis qu’un monde connu et ordonné se défaisait. Le présent les asphyxiait avec ses pénuries et ses dilemmes douloureux, et l’avenir s’estompait dans un brouillard impénétrable…

Un mélange explosif de joie et de tristesse habitait Irving. Mais il se sentait poussé, par-dessus tout, par une détermination plus puissante que le sentiment d’appartenance ou de déracinement, que la famille ou les amis : le désir de vivre sans peur.

Il sentait que sa condition d’exilé, d’émigré ou d’expatrié – peu importe, le résultat pour lui était le même – l’avait empêché de penser même à un bref retour et l’avait condamné à vivre à vivre une existence amputée, qui lui permettait d’imaginer un avenir où il ne pouvait pas se défaire du passé qui l’avait mené jusque-là et à être qui il était, ce qu’il était et comme il était. La conviction de ne plus jamais avoir d’appartenance ne le quittait jamais.

… Retourner pour la première fois depuis plus de dix ans dans ce pays lointain appelé l’Argentine, le même dont il (Bruno) était parti épouvanté par la capacité des humains à créer de la terreur et où il n’était revenu que pour y amener quinze jours sa fille adolescente… « en fait j’ai peur de tout…Je crois que j’ai plus peur qu’avant. Je sens que je ne suis plus de là-bas, mais qu’aussi je ne peux être de nulle part ailleurs.

Renato (le père d’Horacio), qui avait fait ses études aux États-Unis à l’orée des années 1950, considérait le communisme comme une aberration politique et pensait que, dans un pays communiste, même s’il était un homme paisible, il ne pourrait avoir que deux destins : la prison ou le peloton d’exécution.

Les exilés étaient des apatrides, et la Patrie, incarnée par la Révolution, devait toujours être au-dessus de tout, y compris de la famille.

Plus que des exilés, tous deux (Horacio et son beau-père) avaient la complicité des réfugiés perpétuels, nourris de la mémoire affective et de la douce illusion d’un rêve de retour. Vivants ou morts.

Quel pouvoir Elisa avait donc sur elle (Clara) pour la déstabiliser à ce point et pour avoir, avec sa disparition, provoqué un tel sentiment de perte et de vide, ce qu’elle n’éprouverait pas ensuite avec l’absence de Dario ?

J’ai découvert que si je me soûlais la gueule, que si, depuis dix ans, j’ai été plus souvent inconscient que lucide, c’est parce que je refusais de penser. Aussi simple que ça. Et je refusais de penser parce que la sobriété peut être un état horrible pour quelqu’un comme moi qui se rend compte qu’il n’a rien à quoi se raccrocher. (Bernardo)

Pourquoi étaient-ils si nombreux à partir ? Tous savaient que, même en rêves, malgré leurs efforts et leurs talents, ils ne seraient jamais ni riches ni vraiment puissants, si telles étaient au bout du compte les aspirations secrètes qui les encourageaient depuis le fond de leurs âmes. Clara pouvait comprendre les motivations de chacun d’eux, y compris les aspirations à la richesse économique.

Mais l’autre face de la question l’obsédait aussi, parfois encore plus, et compliquait ses conclusions : pourquoi d’autres restaient-ils ? Pourquoi, alors qu’il y en avait tellement qui partaient, des centaines de milliers d’autres restaient-ils ? Pourquoi Bernardo ? Pourquoi elle et d’autres comme elle ?

Une fracture profonde avait fini par les éparpiller dans toutes les directions, après des décennies parcourues en sens unique, suivant le chemin que d’autres leur avaient tracé, assigné. Et qu’ils avaient suivi, presque toujours sans objections, car il n’y avait pas de place pour l’objection, seulement pour l’obéissance…

En fait, ce n’était pas être accepté comme Catalan qui lui importait, en fait il voulait seulement devenir autre chose, un autre Dario, Catalan ou Martien, c’était pareil, mais toujours plus loin du Dario original. Enterrer le passé, compter les gains, jamais les pertes. Écraser tout soupçon de nostalgie. Quel était donc ce mot, nostalgie ? A quoi sert la nostalgie ?

Tous ceux que le pouvaient volaient. Ceux qui avaient de l’argent achetaient ? Ceux qui ne pouvaient ni voler ni avoir d’argent restaient dans la merde. Clara avait le cœur brisé en voyant ceux qui fouillaient dans les poubelles pour en tirer quelque chose, n’importe quoi, dans un pays où personne ne jetait rien qui ne soit déjà un vrai rebut.

Parce que la mort existait et gagnait toujours à la fin ; la survie de l’âme, le prix du paradis ou même l’horreur de l’enfer n’étaient que des consolations avec lesquelles les humains avaient tenté de soulager leur grande défaite.

Irving le dit toujours, à Cuba on se fiche que le soleil brille, qu’il ne fasse pas trop chaud et que la journée s’annonce splendide ; il y aura toujours quelqu’un à un moment qui viendra tout foutre en l’air. Tu crois que c’est un châtiment historique ?

Lu en octobre 2021

« Vivre avec nos morts » de Delphine Horvilleur

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai lu et même relu afin de lui rendre l’hommage qu’il mérite, et j’avais décidé de publier ma chronique le jour de l’ouverture du procès des attentats de novembre 2015 :

Résumé de l’éditeur :

« Tant de fois je me suis tenue avec des mourants et avec leurs familles. Tant de fois j’ai pris la parole à des enterrements, puis entendu les hommages de fils et de filles endeuillés, de parents dévastés, de conjoints détruits, d’amis anéantis… »

Être rabbin, c’est vivre avec la mort : celle des autres, celle des vôtres. Mais c’est surtout transmuer cette mort en leçon de vie pour ceux qui restent : « Savoir raconter ce qui fut mille fois dit, mais donner à celui qui entend l’histoire pour la première fois des clefs inédites pour appréhender la sienne. Telle est ma fonction. Je me tiens aux côtés d’hommes et de femmes qui, aux moments charnières de leurs vies, ont besoin de récits. »

A travers onze chapitres, Delphine Horvilleur superpose trois dimensions, comme trois fils étroitement tressés : le récit, la réflexion et la confession. Le récit d’une vie interrompue (célèbre ou anonyme), la manière de donner sens à cette mort à travers telle ou telle exégèse des textes sacrés, et l’évocation d’une blessure intime ou la remémoration d’un épisode autobiographique dont elle a réveillé le souvenir enseveli.

Nous vivons tous avec des fantômes : « Ceux de nos histoires personnelles, familiales ou collectives, ceux des nations qui nous ont vu naître, des cultures qui nous abritent, des histoires qu’on nous a racontées ou tues, et parfois des langues que nous parlons. » Les récits sacrés ouvrent un passage entre les vivants et les morts. « Le rôle d’un conteur est de se tenir à la porte pour s’assurer qu’elle reste ouverte » et de permettre à chacun de faire la paix avec ses fantômes.

Ce que j’en pense :

Que signifie être rabbin, et comment rendre hommage aux personnes assassinées telle la psychanalyste Elsa Cayat, lors des attentats de Charlie Hebdo ou dans un autre deuil, quand parfois la famille elle-même sait si peu de choses sur la personne qui est accompagnée ?

Delphine Horvilleur revient dans cet essai puissant sur le judaïsme, par rapport à la laïcité, revenant sur des textes sacrés pour étayer son analyse. Elle évoque également la notion de Dieu et de ces hommes qui tuent en se revendiquant de son nom.

Elle évoque, les survivants de la Shoah et l’impossibilité à dire l’horreur, ce silence face à l’indicible, et ces enfants devenus les parents de leurs propres parents pour continuer à avancer. De même que les conséquences du silence, du non-dit et ces fantômes qui viennent tenter de faire face à l’histoire des familles, aux gens qui manquent et dont on ne parle pas.

Elle rend un bel hommage aux filles de Birkenau, amies à vie, Simone avec son chignon très serré, presque austère qui a dédié sa vie à la Nation, et la crinière flamboyante de Marceline, qui avait tendance à brûler la vie par les deux bouts, restant à jamais, l’adolescente rebelle (il ne faut jamais oublier qu’elle avait quinze ans quand elle a été déportée) chacune entre à sa manière en résilience.

« Simone Veil savait que le combat pour les droits des femmes est infini et que rien n’y est jamais acquis. En bien des occasions, elle a démontré que pour le mener, il fallait savoir renverser des « cruches » sur la tête de ses détracteurs, pour ne pas être prise pour l’une d’elles. »

L’auteure aborde d’autres thèmes, la mort d’un enfant, d’un conjoint, de la signification de la mort dans nos sociétés et par ricochet, celle de la vie, ou encore, où vont les morts après. Réflexion aussi sur la peur qui entoure, la maladie, notamment les maladies neurologiques (les plus terribles à mon humble avis !) avec le cas d’Ariane, tout autant que la peur de la mort.

La mort d’un enfant vous condamne à l’exil sur une terre que personne ne peut visiter, à part ceux à qui il est arrivé la même chose.

J’ai bien aimé la manière dont elle évoque Myriam, tellement obsédée par la mort qu’elle décide de préparer à l’avance le moindre détail de ses obsèques, pour que tout soit conforme à ce qu’elle désire, quitte à risque l’empêcher ceux qui y assisteront à ne jouer aucun rôle, rendant le deuil encore plus difficile.

J’ai mis beaucoup de temps à rédiger ma chronique sur cet essai qui m’a vraiment passionnée, alors que je ne connaissais rien du Judaïsme et de ses rituels, car je n’avais pas envie de me séparer de son auteure. Je l’ai lu, relu, annoté à un point tel que choisir des extraits a été compliqué, tant les surlignages abondaient. J’ai décidé de me procurer la version papier, pour l’avoir toujours à portée de mains.

Ce livre m’a accompagné pendant quelques mois et je pense qu’il fera partie de ma vie, moi l’athée, déçue par tant de religions, de chapelles, (rassurez-vous, mes amis les Boubous, c’est encore avec vous que je me sens le mieux !) et l’idée de demander des comptes à Dieu ne peut que me plaire, il devait vraiment regarder ailleurs au moment de la Shoah, des croisades, des attentats et autres massacres perpétrés en son nom.

Dernière petite chose : j’aime beaucoup écouter Delphine Horvilleur, je ne rate jamais ses passages à la TV, qu’il s’agisse d’émissions littéraires ou en tant qu’invitée, sa manière d’intervenir est toujours juste, et elle explique très bien…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui ont bien voulu me faire confiance une nouvelle fois en me faisant découvrir ce livre, ce qui m’a donné envie d’en savoir plus.

#Vivreavecnosmort #NetGalleyFrance

L’auteure :

Rabbin de Judaïsme en Mouvement, Delphine Horvilleur dirige la rédaction de la revue Tenou’a. Elle est notamment l’auteur de : En tenue d’Eve : féminin, pudeur et judaïsme (Grasset, 2013), Comment les rabbins font des enfants : sexe, transmission, identité dans le judaïsme (Grasset, 2015), Réflexions sur la question antisémite (Grasset, 2019).

Extraits :

La laïcité française n’oppose pas la foi à l’incroyance. Elle ne sépare pas ceux qui croient que Dieu veille, et ceux qui croient aussi ferme qu’il est port ou inventé. Elle n’a rien à voir avec tout cela.

L’identité juive repose elle aussi sur une vacance. Tout d’abord parce qu’elle n’est pas prosélyte et ne cherche pas à convaincre l’autre qu’elle détient l’unique vérité. Ensuite, parce qu’elle peine à formuler ce qui la fonde. Nul ne sait vraiment ce qui fait un juif et encore moins « un bon juif ».

Le judaïsme garantit en son sein la place d’Elsa (Cayat) et la mienne, celle d’une juive non croyante et celle d’un rabbin, sans qu’aucune de nous puisse se revendiquer plus légitime.

Les tueurs ont-ils perçu le paradoxe obscène de leur geste assassin ? Leur croyance en un Dieu qui demande vengeance et se vexe d’être méprisé constitue un gigantesque blasphème. Quel Dieu « grand » devient si misérablement « petit » qu’il a besoin que des hommes sauvent son honneur ?

Contrairement aux fleurs qui fanent, les cailloux restent de disent la force du souvenir.

Des revenants. C’est comme cela qu’on appelle souvent les fantômes, car c’est exactement ce qu’ils s’acharnent à faire : revenir. Revenir jusqu’à ce qu’on accepte de les voir, et de parler enfin d’eux.

Le vêtement blanc du fantôme est, en fait, une réminiscence d’un rite juif ancestral, l’enveloppement du mort dans un linceul.

Il y a les fantômes coriaces de la Shoah les morts laissés sans sépulture, ceux des conversions forcées, et les fantômes des enfants cachés, des marranes et des descendants du silence, de tout ce qu’il a fallu taire pour être sauvé.

Chaque évènement qui noue ou défait des liens les convoque. Forcément ! Ils sont en quête de fils manquants qui sutureraient nos histoires et les leurs.

Les enfants « nés après » sont devenus les parents de leurs parents et, investis de cette mission impossible, ils ont pris sur eux de beaucoup les protéger et de beaucoup les engueuler…

… Ce syndrome de l’enfant-messie est décuplé dans les familles traumatisées.

La vie et la mort ne sont pas hermétiquement séparées, et l’eau qui coule n’imperméabilise pas nos vies du deuil.

Les engagements de Simone et Marceline, politiques, cinématographiques ou amoureux, m’ont appris ce que « se relever » signifie, et surtout comment permettre à d’autres de le faire. Elles disaient : voilà ce qui nous est arrivé, mais souvenez-vous que nous ne sommes pas « que » ce qui nous est arrivé.

J’ai souvent pensé que Simone avait été l’une de ces fées pour les femmes de ma génération, et qu’elle s’était penchée sur nos berceaux en murmurant une puissante promesse. Je suis née en novembre 1974, au moment même où sa voix portait à l’Assemblée un engagement solennel.

Le rabbin n’est qu’une personne dont la communauté reconnaît l’érudition et qu’elle se choisit comme guide, mais en aucune manière, il ou elle n’est un intermédiaire entre Dieu et les hommes.

L’homme, même au jour de son jugement, peut demander des comptes au Juge. Ne pas laisser Dieu s’en tirer à si bon compte, mais lui tenir rigueur de son manque de compassion…

… En imaginant Marceline, devant la cour céleste au jour de son Jugement dernier, il m’a semblé que Dieu risquait effectivement de ne pas s’en tirer à si bon compte.

Je dis toujours aux endeuillés, quel que soit l’être cher qu’ils perdent, qu’ils vont devoir, en plus de leur douleur, se préparer à un étrange phénomène : la vacuité des mots et la maladresse de ceux qui les prononcent.

Perdre un parent fait de vous un orphelin, et perdre un conjoint fait de vous un veuf. Mais qu’est-on lorsqu’un enfant disparaît ? C’est comme si, en évitant de la nommer la langue croyait en écarter l’expérience, comme si par superstition, on s’assurait de ne pas en parler pour ne pas la provoquer.

La maladie renvoie chacun à ses frayeurs, et le mal d’Ariane, parce qu’il attaquait son cerveau, activait nos plus terrifiantes angoisses.

Lu et relu entre mai et septembre 2021

« Berlin Requiem » de Xavier-Marie Bonnot

Je vous parle aujourd’hui d’un livre,le premier lu de cette rentrée littéraire, qui m’a bouleversée, l’émotion est tangible dans ma chronique car le violon de Szymun Golberg est toujours dans ma tête, qui n’est pas en très bon état ces derniers jours, passés en position horizontale:

Résumé de l’éditeur :

Rentrée littéraire Plon 2021.


« La musique a des accords que les mots ne peuvent dire, ni même comprendre », mais Xavier-Marie Bonnot parvient, avec ses mots, à décrire l’une des plus sombres périodes de l’Histoire sur fond de musique et d’art, contraints et fanés par le nazisme.

 
Berlin, 1932. Wilhelm Furtwängler est l’un des plus grands chefs d’orchestre allemands. Il dirige l’orchestre philharmonique de Berlin et éblouit son public par son génie virtuose. 1934. Hitler est chancelier et détient tous les pouvoirs, c’est le début des années noires. Le nazisme s’impose et dépossède les artistes de leur art. Les juifs sont exclus de l’orchestre et contraints de s’exiler. La culture devient politique. La musique devient un véritable instrument de propagande. Continuer d’exercer son art mais en se soumettant au régime du III Reich ou fuir l’Allemagne ? Pour Furtwängler, ce choix n’a pas de raison d’être. Mais l’art est-il véritablement au-dessus de la politique ? La passivité étant souvent interprétée comme un signe d’acceptation et de collaboration, cela pourrait bien lui porter préjudice…

En parallèle, Rodolphe Bruckmann, fils d’une célèbre cantatrice ayant chanté dans les opéras les plus prisés de la capitale, contemple et vit les évènements avec son regard de jeune garçon. La guerre se profile au loin mais lui ne comprend pas. De ses yeux naïfs, il voit tous ces SS qui ont fière allure dans leurs uniformes. Il ne perçoit pas le mal. Lui, ce qu’il veut, c’est devenir le plus grand chef d’orchestre que l’Allemagne n’ait jamais connu. Il a ce don en lui. Les notes lui parlent, le transportent. La musique l’anime depuis toujours et ni la guerre, ni la déportation de sa mère, ni l’absence de père, ne parviendront à détruire ses ambitions. Il le sait, il sera le prochain Furtwängler. Le destin de ces deux âmes se croisent et se rejoignent harmonieusement, comme des notes de musique, pour former la plus belle des partitions. Le positionnement de Wilhelm Furtwängler pendant la seconde guerre mondiale est une zone obscure éclairée par la plume de Xavier-Marie Bonnot, qui, par son histoire, écrit l’Histoire.

Ce que j’en pense :

1954, Rodolphe Meister va diriger la Neuvième symphonie de Beethoven à la salle Pleyel, il arrive en avance pour sentir le public, l’apprivoiser. Succès total, ovation pour le jeune chef.

Le passé revient le hanter : Berlin, les dignitaires nazis qui se targuent de musique et veulent l’utiliser comme outil de propagande, tentant de manipuler pour ce faire le grand chef d’orchestre Wilhelm Furtwängler. Il a rencontré ce génie alors qu’il allait assister à une répétition, sa mère Christa étant une cantatrice réputée. Lorsque le Maître le hisse près du pupitre, Rodolphe remarque qu’il n’est pas à la bonne page de la partition lors de la pause, celui-ci lui explique que le chef doit connaître toute la partition par cœur. Rodolphe décide qu’il deviendra plus tard chef d’orchestre lui aussi.

Durant l’hiver 1932, Wilhelm Furtwängler, qui doit donner le soir-même en concert « le Requiem allemand et Première symphonie de Brahms est sommé de se présenter devant Hitler, déjà persuadé que la victoire aux élections ne lui échappera pas. Ce qui donne une entrevue d’anthologie entre les deux hommes !

Il pense que musique et politique n’ont rien à faire ensemble et que jamais Hitler ne sera élu, puis que cela ne durera pas, c’est impossible, les gens réfléchissent quand même ! Pourtant, il y a déjà des affiches partout, des agressions de personnes juives.

Il va tenter de tenir son cap quand même contre vents et marées, malgré les convocations de Goebbels, ou de Göring qui se détestent cordialement mais sont prêts à unir leurs forces pour intimider, menacer le Maître.

Rodolphe est alors âgé de huit ans, il est amoureux d’Eva, sa nurse, ouvertement pro-nazie, au grand dam de sa mère Christa, toujours en tournée, alors il faut bien lui faire payer ses absences. Elle a compris le danger, tout comme le Premier Violon qui s’exile à Paris. Goebbels tente de la séduire aussi mais, elle ne cède pas, alors il va lui dénicher un grand-père juif.

« Attendre sa mère, attendre sa voix à travers un combiné que retient un fil. Écouter la douceur de cette voix, rien que pour lui, et pas pour un public dans la pénombre. »

Rodolphe a une autre cause de souffrance, il ne sait pas qui est son père, Christa ayant eu plusieurs liaisons en même temps pour tromper l’angoisse, la solitude des tournées où elle a tendance à boire aussi. Autre source de grief.

On va revivre de l’intérieur la montée du nazisme, la prise du pouvoir, la nuit des longs couteaux, la nuit de cristal, à travers les yeux de Rodolphe et de Wilhelm Furtwängler

Christa finit par choisir l’exil à Paris aussi mais la guerre arrive et plus personne n’est à l’abri, tandis que l’entreprise d’extermination des Juifs se met en place inexorablement, la bête immonde ne rampe plus…

Xavier-Marie Bonnot, à travers ce récit rend un bel hommage à ce génie qu’était et est toujours d’ailleurs, la musique n’est-elle pas éternelle, Wilhelm Furtwängler ses convictions, son amour pour la musique, sa résistance au régime, sa vie, tout court. Et bien sûr il ne faut pas oublier l’autre héroïne du livre, la musique avec Beethoven, Wagner, avec « Tristan et Isolde » qui résonne et surtout la magnifique Neuvième symphonie de Beethoven

J’avoue mes réticences devant Wagner, antisémite notoire, tellement omniprésent dans la propagande nazie, dont les compositions me laissent perplexe, à chaque tentative d’écoute de la tétralogie, je renonce assez vite car l’image d’une moustache qui convulse vient s’interposer. Mais, il paraît, selon le Maître que l’âge venant, on l’apprécie davantage.

L’utilisation des musiciens déportés à Bergen Belsen fait frémir, une autre arme de destruction massive ! tuer les gens de l’intérieur…

J’ai beaucoup aimé ce roman, les personnages fictifs ou réels, le génie de Wilhelm Furtwängler à qui l’on reprochera son attitude envers le régime lors de la dénazification. Les juges ne voudront même pas entendre qu’il résistait à sa manière, et que sa résistance avaient conduit les nazis à décider de le déporter. Il a aidé les musiciens juifs de son orchestre à fuir, notamment le premier violon, Szymon Goldberg qui fera une brillante carrière. Par contre Herbert von Karajan dûment encarté au parti nazi, ne sera jamais inquiété !!!!

Dans le prologue, l’auteur nous prévient que : « seuls, les personnages de Christa et Rodolphe Meister relèvent de la pure fiction, les autres appartenant à l’histoire la plus sombre de l’humanité, celle du Troisième Reich ». Mais Xavier-Marie Bonnot a su leur donner une telle puissance qu’on les sent aussi vivants que les personnages ayant réellement existé.

Une scène est particulièrement intense : les nazis obligent Furtwängler à jouer la Neuvième symphonie pour l’anniversaire d’Hitler alors que celui-ci ne vient pas et il doit s’exécuter devant une chaise vide !

Petite touche personnelle, comme d’habitude, je ne verrai plus Karajan de la même façon et pourtant j’ai une foultitude d’enregistrements, notamment les symphonies de Beethoven, dans mes placards, mais la musique va continuer à prévaloir sur la politique, par contre j’en ai peu de Wilhelm Furtwängler, il va falloir en chercher.

J’ai retrouvé avec plaisir la plume de l’auteur, découvert avec « Les vagues reviennent toujours au rivage » qui m’avait beaucoup plu j’ai encore deux romans dans ma PAL : « Le tombeau d’Apollinaire » et « Néfertari dream »

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteur et ce livre,vous l’aurez compris est un immense coup de  cœur et comme toujours dans ces cas-là, ma chronique me laisse insatisfaite; j’espère vous avoir convaincus que cette lecture est indispensable.

#BerlinRequiem #NetGalleyFrance

Extraits :

« La vie sans musique est tout simplement une erreur, un calvaire, un exil ». Friedrich Nietzsche Lettre au compositeur Peter Gast

La musique a des accords que les mots ne peuvent dire, ni même comprendre. Faut- s’y résoudre. Elle est la parole profonde de l’âme, elle ne se trompe pas. Elle irradie de Rodolphe, parce qu’il sait prendre tous les risques et qu’il est de toutes les audaces.

Le chef d’orchestre marche un instant, histoire de se détendre. Il n’aime pas rencontrer les hommes politiques et encore moins les nationaux-socialistes.

On a beau lui dire que ce sont tous des battus de la crise, des laissés pour compte, il n’en démord pas : tous des voyous et des ratés à qui l’on fait miroiter les délices du petit pouvoir ! cette populace saura cravacher les élites, les bons, les intelligents, si jamais elle prend d’assaut la démocratie.

Hitler est un camelot qui ne comprend rien à rien à la musique. Il fronce les sourcils et parle nerveusement, avec un horrible accent autrichien qui trahit ses origines modestes.

« Nous avons l’intention de donner à l’art la place qui lui revient de droit dans le cœur des Allemands. L’art, particulièrement la musique, sera un des instruments de notre politique, pour le peuple. » (Hitler)

L’Allemagne n’est pas une opérette pour les aventuriers comme toi, songe Furtwängler en appelant un taxi. Nous sommes des Allemands, tout de même, nous ne nous laisserons pas faire.

Il gigote, rencogné dans ses pensées et ses émotions, jusque tard dans la nuit, plaçant Furtwängler en rival définitif. Un homme à pourfendre, en chevalier, à la loyale. Mais tellement perché dans les étoiles, tout là-haut, que pour l’atteindre il faut une grande échelle de rêves.

Mendelssohn, Goebbels affirme que c’est de la musique de Juif, une pâle imitation des grands génies allemands.

Personne ne touche à l’idole des Allemands. Comme Strauss, Furtwängler fait partie désormais des projets nazis. La nouvelle Allemagne se doit d’avoir ses monuments, vivants si possible.

Sa gloire l’écrasait et l’éparpillait en mille rencontres, de concert en concert, de théâtre en théâtre. Sa gloire l’écrase toujours. Elle pèse sur toute sa vie à présent, plus que jamais. De la gloire sombre qu’une lumière noire éclaire. Parce que Goebbels et Göring se le disputent. Avec Richard Strauss, il est l’un des « monuments vivants » comme disent les dignitaires du régime.

Szymon Goldberg a toujours l’air un peu triste quand il joue du violon. C’est sa nature on le dirait éternellement mélancolique. Il fixe son archet parfois, en louchant presque, puis son regard s’évapore dans la musique qui vibre sous ses doigts.

Goldberg dévisage froidement Furtwängler, d’un regard comme un point d’interrogation, où la tristesse se mêle à l’exaspération. Le chef est donc d’une naïveté déconcertante, incapable d’admettre que, au jeu des luttes d’influence, il finira par perdre. L’orgueil aveugle.

Goebbels a compris que Furtwängler restera jusqu’à l’extrême limite…

… Il sait que Furtwängler ne partira pas d’Allemagne car il craint de perdre son statut de demi-dieu. Les jeunes loups comme Karajan n’attendent que ça.

Au-dessus de cette foire d’empoigne, Hitler observe et compte les coups. C’est lui qui sifflera la fin de la partie…

Lu en août 2021

« La Dame d’Argile » de Christiana Moreau

Après Venise et la Douane de mer, je vous propose un autre voyage au pays de l’Art et de l’Histoire avec ce roman :

Résumé de l’éditeur :

Sabrina est restauratrice au musée des Beaux-Arts de Bruxelles. Elle vient de perdre sa grand-mère, Angela, et a découvert, dans la maison de celle-ci, une magnifique sculpture en argile représentant un buste féminin, signée de la main de Costanza Marsiato. Le modèle n’est autre que Simonetta Vespucci, qui a illuminé le quattrocento italien de sa grande beauté et inspiré les artistes les plus renommés de son temps.

Qui était cette mystérieuse Costanza, sculptrice méconnue ? Comment Angela, Italienne d’origine modeste contrainte d’émigrer en Belgique après la Seconde Guerre mondiale, a-t-elle pu se retrouver en possession d’une telle œuvre ? Sabrina décide de partir à Florence pour en savoir plus. Une quête des origines sur la terre de ses ancêtres qui l’appelle plus fortement que jamais…

Dans ce roman d’une grande sensibilité, le fabuleux talent de conteuse de Christiana Moreau fait s’entremêler avec habileté les voix, les époques et les lieux, et donne à ces quatre destins de femmes un éclat flamboyant.

Ce que j’en pense :

Au décès de sa grand-mère, Sabrina, restauratrice d’œuvres d’art au musée des Beaux-Arts de Bruxelles hérite d’une superbe statue, sur laquelle est gravé :  Constanza Marsiato, avec comme devise : « La sans pareille ». Qui peut-bien se cacher derrière ce nom ?

Elle va donc remonter dans l’histoire familiale pour comprendre pourquoi une statue d’une telle valeur a pu être en possession d’Angela, sa grand-mère donc, qui a quitté son Italie natale en 1945 pour suivre son mari qui a fui la misère pour aller travailler dans les mines en Belgique via un contrat sordide : 1000 tonnes de charbon pour chaque ouvrier italien qui viendra creuser dans des conditions plus que précaires.

« Le premier accord bilatéral « mineur-charbon » prévoyait le transfert de cinquante mille travailleurs italiens dans les mines belges. Pour chaque ouvrier envoyé en Belgique, l’Italie recevait une tonne de charbon. Des hommes échangés contre du charbon ! »

 Angela rejoint Giuseppe, son mari deux ans plus tard, emportant avec elle, un seul bien précieux cette statue qui se transmet à la fille aînée de génération en génération : « la Belle Dame », comme on l’appelle dans la famille. L’exil est douloureux, avec son corollaire, la pauvreté et la difficulté de se faire accepter et aussi la revanche à prendre pour la génération suivante.

Le récit fait alterner l’histoire d’Angela, celle de Constanza, celle de Simonetta Vespucci et bien sûr celle de Sabrina et plus on avance vers l’authentification de la statue, plus on apprend de choses sur le statut des femmes depuis le Quattrocento. Les femmes, à l’époque, ne pouvait pas être artiste, sinon elles encourraient la peine suprême.

On a des images fortes, telle Constanza déguisée en homme pour pouvoir se faire embaucher dans un atelier où l’on travaille l’argile, et on exécute des œuvres pour le compte des Medici alors que leur puissance commence à décliner. Certes Lorenzo, Il Magnifico règne toujours mais la révolte gronde attisée par les incantations de Savonarole, le grand incendie des œuvres dites licencieuses : le bûcher des vanités

Autrefois insouciante dans sa joie de vivre, Florence était maintenant sous l’emprise d’une affolante fièvre de pénitence, sous la domination du prêcheur obnubilé par le péché. C’est à l’aide de ces malédictions apocalyptiques qu’il enterrait les libres penseurs. Dans les rues, ses jeunes disciples qu’il désignait comme son « armée des anges » appelaient au repentir.

Chaque période est intéressante, et j’ai eu un plaisir immense à côtoyer Simonetta Vespucci, la Sans Pareille, qui posait nue pour Sandro Botticelli par exemple, sur les mœurs de l’époque. Son arrivée et son installation à Florence au printemps 1472 montrent à quel point elle a été importante, dans la cité, et l’amour que lui portait la population. Dès son arrivée, Giuliano, le frère de Lorenzo est tombé amoureux d’elle, comme chaque habitant de la ville.

L’auteure nous explique la manière de travailler l’argile, les différentes sortes d’argile, le manière de réaliser la cuisson, avec une belle réflexion très intéressante sur l’artiste par rapport à l’artisan.

Souvent, dans ces récits gigognes, je trouve la partie qui se passe de nos jours, décevante, par rapport au XVe siècle notamment, et dans ce roman Christiana Moreau nous présente une héroïne qui souffre car ne réussit à vivre que dans son métier aux dépens de sa vie personnelle, mais elle est attachante et quand elle raconte son coup de foudre pour Florence, avec des allusions sympathiques au Syndrome de Stendhal, elle est crédible et à la hauteur des femmes qui l’ont précédée.

J’ai découvert Christiana Moreau avec « Cachemire rouge » qui m’a beaucoup plu alors je n’ai pas hésité, au grand dam de ma PAL, à choisir celui-ci quand il a été proposé par NetGalley. C’est un bel hommage à l’Art, dans toute sa splendeur, et toutes ses dimensions. J’ai arpenté Florence avec Sabrina, découvrant avec elle toutes ses splendeurs et mes yeux brillent encore. Entre nous, je suis pratiquement certaine que je tomberais en pâmoison dans cette ville, en rencontrant autant de beauté que je n’ai pas encore visitée et pourtant ce n’est pas l’envie qui m’en manque…

Tout est soigné et beau dans ce roman comme en témoigne la magnifique couverture qui semble inspirée du portrait de Simonetta attribué à Piero di Cosimo.

Je dévoile le moins de choses possible afin de vous donner envie de lire ce beau roman, écrit par une artiste car, outre ses talents de peintre, l’auteure travaille elle-même l’argile, et grâce à elle, j’ai découvert les particularités de l’argile de la ville de Impruneta, ville située quatorze km au sud de Florence qui devient rose après la cuisson.

J’aime beaucoup la période du Quattrocento, ses artistes incomparables, à mes yeux de profanes et toute la période historique qui va avec : les Medici, Savonarole, et comme par hasard, Babelio m’a proposé un pavé sublime « L’étoile brisée » qui évoque justement Savonarole, et son destin et aussi l’Espagne à la même époque avec les interactions entre les deux pays sur fond de découverte de l’Amérique. Je suis donc en immersion totale, pour mon plus grand plaisir.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Préludes qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de Christiana Moreau dont il me reste à découvrir « La sonate oubliée ».

#LaDamedargile #NetGalleyFrance

https://fr.wikipedia.org/wiki/Simonetta_Vespucci

L’auteure :

Christiana Moreau est une artiste autodidacte, peintre et sculptrice belge. Elle vit à Seraing, dans la province de Liège, en Belgique.

Après La Sonate oubliéeCachemire rouge, La Dame d’Argile est son dernier roman.

Extraits :

Simonetta Vespucci, la Sans Pareille, bien que mariée, fut la « Dame » du chevaleresque Giuliano (Medici) c’est-à-dire l’idéale bien-aimée…

… Cette jeune femme a illuminé les chefs-d’œuvre des maîtres du quattrocento, Ghirlandaio, Pollaiuolo, Piero di Cosimo, Botticelli ou Leonardo da Vinci. Elle était adorée, courtisée, les Florentins en étaient fous et une passion naquit entre elle et Giuliano de’ Medici.

Conquise, elle vient à l’instant de tomber amoureuse de cette ville. Un authentique coup de foudre. « La tête me tourne… Je ne vais pourtant pas être victime du syndrome de Stendhal » se dit-elle.

De son vivant, elle en avait fait tourner des têtes ! A commencer par celle de Sandro Botticelli qui en fait son modèle préféré durant toute sa vie. Ensuite, le beau Giuliano de’ Medici eut la bonne fortune d’être aimé d’elle.

Croyez-vous que Savonarole aurait pu jouer un rôle autour de ma statue ? Cette sculptrice qui est aujourd’hui inconnue a pu être victime de son sectarisme. Aurait-il tenté de détruire ses œuvres ? Dans tous les régimes dictatoriaux du monde et de toutes les époques, les artistes sont pourchassés, bridés dans leur création.

Angela avait été acheminée en train spécial de Florence vers Milan, par les soins du ministère italien du Travail, dans le cadre du regroupement des familles. Elle errait depuis deux jours parmi une cohorte d’épouses et de fiancées déboussolées.

Elle (Angela) avait encore dans les oreilles les querelles entre ses grands-parents maternels fascistes et paternels communistes. Elle n’en pouvait plus de toutes ces tensions. Sept ans que la guerre était finie, mais les rivalités continuaient. Elle avait cru échapper à ces dissensions, pour retrouver la sérénité sous d’autres cieux, et voilà que cette discorde l’accompagnait dans sa nouvelle vie. C’en était trop.

Les toilettes n’avaient pas de toit et, lorsqu’il pleuvait, il fallait se servir d’un parapluie.

Les Vespucci étaient la famille la plus importante du quartier Ognissanti, habité principalement par de prospères banquiers, alliés des Medici.

« Peut-on mourir d’art ? ». Ces mots sont ceux de Stendhal à la sortie de l’église Santa Crosse. Cette ivresse, ce trouble ressenti par l’écrivain face aux beautés florentines a donné son nom au symptôme. Depuis, chaque année, une dizaine de personnes sont victimes de réactions irraisonnées devant le David de Michelangelo, le Bacchus du Caravaggio ou le Printemps de Botticelli. D’ailleurs, l’hôpital Santa Angela Nuova recense ces cas de souffrance psychique face aux œuvres d’art…

Autant il Magnifico était tout-puissant, n’hésitant pas à écraser ses nombreux ennemis sans états d’âme, autant son fils Piero li Sfortunato était décrit par ses concitoyens comme un souverain médiocre. Il était la cible de pamphlets violents contre les Medici par le moine prédicateur Savonarole, qui reprochait sa corruption à cette famille régnante…

Malheureuse ! Porter des vêtements d’homme est un délit passible de la peine capitale !  Avec cette culture de l’espionnage et de la délation qui s’installe, l’époque n’est plus à la tolérance.

A sa base reposaient les masques, les fausses barbes, les perruques et postiches, les vêtements carnavalesques. Au-dessus, venaient les livres interdits de poètes jugés dépravés, la prose profane de Boccace et les vers immoraux de Pétrarque. Tous les ouvrages non religieux, parmi lesquels les auteurs licencieux, mais aussi les manuscrits de l’antiquité, d’Ovide ou d’Anacréon d’une valeur inestimable. Ensuite, les ornements et ustensiles de toilette des femmes…

Lu en juillet 2021

« L’homme qui peignait les âmes » de Metin Arditi

Je vous préviens que ma chronique du jour ne saura peut-être pas à la hauteur du choc que j’ai éprouvé avec le livre dont je vous parle aujourd’hui, peut-être parce que mon vocabulaire est trop restreint ou mon émotion trop profonde :

Résumé de l’éditeur :

Acre, quartier juif, 1078. Avner, qui a quatorze ans, pêche avec son père. À l’occasion d’une livraison à un monastère, son regard tombe sur une icône. C’est l’éblouissement. « Il ne s’agit pas d’un portrait mais d’un objet sacré, lui dit le supérieur du monastère. On ne peint pas une icône, on l’écrit, et on ne peut le faire qu’en ayant une foi profonde ».

Avner n’aura de cesse de pouvoir « écrire ». Et tant pis s’il n’a pas la foi, il fait comme si, acquiert les techniques, apprend les textes sacrés, se fait baptiser, quitte les siens. Mansour, un marchand ambulant musulman, le prend sous son aile. C’est l’occasion d’un merveilleux voyage initiatique d’Acre à Nazareth, de Césarée à Jérusalem, puis à Bethléem, jusqu’au monastère de Mar Saba, en plein désert de Judée, où Avner reste dix années où il devient l’un des plus grands iconographes de Palestine.

Refusant de s’astreindre aux canons rigides de l’Église qui obligent à ne représenter que Dieu et les saints, il ose reproduire des visages de gens de la vie ordinaire, cherchant dans chaque être sa part de divin, sa beauté. C’est un triomphe, c’est un scandale. Se prend-il pour un prophète ? Il est chassé, son œuvre est brûlée. Quel sera le destin final d’un homme qui a osé défier l’ordre établi ?

Le roman de l’artiste qui, envers et contre tous les ordres établis, tente d’apporter de la grâce au monde.

Ce que j’en pense :

L’histoire commence en 1078 : alors que son père vient livrer à un monastère les poissons qu’ils ont pêchés tous les deux, Avner ressent un lorsqu’il voit pour la première fois une icône mais aussi en entendant les chants orthodoxes :

« On y voyait trois personnages assis, le regard baissé. Le fond de l’icône brillait comme de l’or, et il émanait des visages une expression de grande douceur. »

Il a alors quatorze ans, et tout va changer pour lui : il veut peindre des icônes, lui-aussi, au grand dam de son père.

Déjà, il avait ressenti de la fascination pour un papillon qu’il appelle le Roi des Rois qu’il aurait tant voulait dessiner, mais chez les Juifs, il est interdit de dessiner le monde, ce serait faire de l’ombre à Dieu de vouloir reproduire son œuvre.

Son père lui donne le choix : si tu veux représenter ainsi, tu quittes la maison et ne reviens jamais plus. Avner résiste devant cette manifestation d’intolérance qui le fait beaucoup réfléchir, mais, il décide de partir, suivre son destin.

Il va demander au père qui dirige le monastère, Anastase, de lui apprendre la technique, mais, il ne pourra pas dépasser le troisième niveau d’étude s’il n’épouse pas la religion orthodoxe, et donc être baptisé, ce qu’il accepte. Il reçoit alors le nom de « petit Anastase ». Mais, est-il sincère dans sa conversion, son Maître en doute mais ne laisse rien transparaître. Avner apprend ainsi qu’on ne dit pas peindre mas écrire une icône, car elle est issue d’une méditation, et non un simple dessin. On parle d’iconographe pour désigner ces hommes qui écrivent une icône.

La première qu’il écrit est une représentation de la vierge, à laquelle il a donné les traits de Myriam, la fillette qui a vécu avec lui durant l’enfance et l’adolescence (et que l’on va marier contre son gré bien sûr à un homme bien plus âgé).

Il va donc commencer son voyage initiatique, Acre, Mar Saba, et plus tard Capharnaüm, Bethléem, Jérusalem apprenant le Grec, les prières orthodoxes, retrouver les chants liturgiques qu’il aime tant, se frottant à la jalousie des autres moines parce qu’il est très doué, pour choisir le meilleur bois pour le support inventer des mélanges, pour créer de nouvelles couleurs, notamment un bleu azur qui va déclencher les hostilités.

Il est accompagné par Mansour, un marchand ambulant musulman qui va lui expliquer les principes de l’Islam et devenir son ami au fil du temps, il prie avec lui pendant les voyages, chacun dans « sa langue » et Mansour lui explique comment tourner sa natte vers la Kâba, baisser la tête par humilité…

Ce voyage que l’on peut qualifier d’initiatique va être une longue méditation, un long chemin pour comprendre ce que représente une icône, que l’on doit se débarrasser le l’orgueil au passage.

Je retiendrai une scène très forte, durant laquelle, Avner dont l’icône, a été choisie trois années par l’évêque, l’higoumène pour être précise, va être obligé de brûler tout son travail, toutes les icônes qu’il a écrites, car les autres moines les jugeaient blasphématoires, Avner se prenant pour Dieu lui-même selon eux. Après un jugement bâclé qui ne l’autorise à garder que celle représentant la Vierge sous les traits de Myriam. Mais sursaut d’orgueil, encore une fois, il va la brûler, elle-aussi avant de quitter le monastère.

J’ai beaucoup aimé, les échanges entre Mansour et Avner sur la religion (ce qui relie, n’oublions pas), sur les différences, et les similitudes, les intolérances de chacun vis-à-vis des autres. Et ce d’autant plus que les Croisés arrivent pour libérer le tombeau du Christ et pour cela se livrent aux pires exactions.

Les réflexions sur l’orgueil, la sagesse la charité sont approfondies, étayées. La fin tragique d’Avner témoigne de l’intolérance de toutes et la puissance du désir de destruction qui peut envahir si facilement tous les hommes, alors que les messages de paix ont tant de mal à être entendus.

J’aime ce genre de livres qui racontent une histoire, mais propose une réflexion profonde sur la vie, que l’on peut prendre au premier, deuxième ou xième degré comme on le voudra. On peut aussi préférer le côté voyage en Terre Sainte, si on préfère.

C’est une période de l’Histoire que m’intéresse depuis toujours, et l’évangélisation par la force me heurte au plus haut point. Toutes les religions ont du sang sur les mains, car l’interprétation du message originel a été « remaniée » par les hommes.

J’ai beaucoup pensé, au cours de ma lecture aux moines tibétains qui créent les mandalas, avec une patience infinie, une méditation dans l’action, et qui ensuite vont le disperser dans la rivière la plus proche, comme une ode à l’impermanence…

Tout est soigné dans ce roman, l’écriture, la couverture et le titre.

J’ai découvert Metin Arditi avec « Le Turquetto » pour lequel j’ai eu un immense coup de cœur et j’ai lu tous les livres qu’il a publié ensuite. J’ai le même plaisir de lecture que celui que je ressens en lisant les romans d’Amin Maalouf avec la révélation que fut pour moi « Léon l’Africain ». L’Orient me fascine qu’il s’agisse du Moyen-Orient ou de l’Extrême-Orient. Ils font partie des auteurs qui font rêver, comme les histoires qu’on pouvait nous raconter dans l’enfance.

Inspiré d’une icône attribuée à Théophane le Grec : « Le christ guerrier » mais il semblerait depuis une restauration de 2012 qu’il pourrait s’agir d’une autre personne, « illustre inconnu ».

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset. qui m’ont permis de retrouver un auteur que j’apprécie énormément avec son dernier roman. Il me reste à découvrir Juliette dans son bain et   Mon père sur mes épaules.

#Lhommequipeignaitlesâmes #NetGalleyFrance

Vous l’aurez compris ce roman est un coup de cœur. J’espère vous avoir donné envie de lire ce beau roman, car ma critique ne me satisfait pas totalement. En effet, chaque fois que j’ai un coup de cœur, je trouve ma prose tellement limitée et insuffisante que je préfère laisser l’émotion prendre la place.

L’auteur :

Écrivain francophone d’origine turque, Metin Arditi est l’auteur d’essais et de romans, parmi lesquels Le Turquetto (Actes Sud, 2011, prix Jean Giono) et, chez Grasset, L’enfant qui mesurait le monde (2016, prix Méditerranée), Mon père sur mes épaules (2017) et Rachel et les siens (2020). En 2019, il a publié le Dictionnaire amoureux de l’esprit français (Plon-Grasset).

Extraits :

Très vite, l’onctuosité du fromage, la douceur du sirop et la tendresse du fruit lui procurèrent une succession de plaisirs qu’il s’amusa à identifier, selon que c’était le fromage, le sirop ou le fruit qui caressait son palais.

A Acre, il restait une vingtaine de familles juives, regroupées au sud de la ville, au-delà des remparts. Les Fatimides toléraient leur présence… quand ils ne les dépouillaient pas.

Cette idée, aussi, de punir les enfants de ceux qui ne respectaient pas les commandements. Ils n’y étaient pour rien, les pauvres ! A l’évidence, le commandement avait pour propos de faire peur. Mais respecter par peur, était-ce respecter ?

… Fallait-il que les gens obéissent par crainte ? N’aurait-il pas été plus juste de leur faire confiance ?

Toutes ces histoires de miracles, de bonté, d’amour, de foi en l’homme que lui racontaient Thomas ou Anastase lui semblaient inventées pour faire autrement que les que les Juifs. Les Chrétiens voulaient paraître doux là où la Torah était intransigeante.

Pourquoi alors ne pouvait-il s’émerveiller des chants orthodoxes ? Parce qu’il était juif ? Cette obligation d’obéir à des lois ridicules, d’avoir le droit d’aimer ceci mais pas cela, de se couper de plaisirs délicats, de joies innocentes, au risque de voir son père exploser de colère, tout cela le révoltait.

L’iconographe l’amenait à franchir huit portes. Tant qu’Avner était juif, seules les trois premières portes lui seraient ouvertes. Pour franchir les suivantes, il lui faudrait embrasser la foi du Christ. Les iconographes étaient tous des moines qui consacraient leur vie à l’écriture des icônes. Devenir iconographe serait pour lui un bouleversement total.

Prier avec un Musulman si tu es Juif, prier avec un Chrétien situ es musulman, ce sont des actes de fraternité. Je suis sûr qu’ils plaisent au Tout-Puissant. Il se dira : voilà un homme de paix.

Pourtant, s’il n’y avait qu’un seul Créateur, ce sur quoi chacun s’accordait, tous les hommes devraient pouvoir s’adresser à lui d’un même élan. Cela relevait du simple bon sens.

Les animaux sont des créatures de Dieu qui gardent en elles toute la pureté de l’Esprit Saint. L’homme aussi est une créature de Dieu. Mais une bête qui accapare et manipule pour sa propre gloire, tu ne la trouveras jamais…

Comment vivre heureux sans connaitre l’exil ? Ce sont ses duretés qui (apprennent à comprendre les hommes et à les aimer.

Célébrer la joie de vivre sur Terre, œuvre de Notre Seigneur, est-ce trahir ? Si la vie terrestre est sacrée, n’est-il pas légitime de glorifier chez l’Homme sa part de divin ?

Être généreux, c’est prendre de la distance avec ce que l’on possède…

… Sais-tu ce que c’est qu’être orgueilleux ? C’est n’avoir aucune distance vis-à-vis de soi-même.

Notre religion dit la Loi. J’ai beau l’avoir abandonnée, sa rigueur et sa majesté m’impressionnent. La vie du Christ m’enseigne la charité, et l’Islam me rappelle l’importance de l’humilité et de la soumission.

L’étude du grec, les débats en monastère, l’intelligence aigüe d’Anastase, sa générosité, avaient permis à Avner d’accéder aux Textes, de les approfondir, d’en saisir l’immense sagesse. Mais ils lui avaient aussi donné l’occasion de n’être pas dupe de l’utilisation qui en était faite, lorsque l’ambition et la vanité se substituaient à la charité.

Lu en juillet 2021

« Rivage de la colère » de Caroline Laurent

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi pour son thème qui m’intéresse depuis toujours, et les critiques enthousiastes que j’ai pu lire m’ont confortée dans mon choix :

Résumé de l’éditeur :

Après le succès de « Et soudain, la liberté », co-écrit avec Evelyne Pisier, voici le nouveau roman de Caroline Laurent. Au cœur de l’océan Indien, ce roman de l’exil met à jour un drame historique méconnu. Et nous offre aussi la peinture d’un amour impossible.

Certains rendez-vous contiennent le combat d’une vie.

Septembre 2018. Pour Joséphin, l’heure de la justice a sonné.

Dans ses yeux, le visage de sa mère.

Mars 1967. Marie-Pierre Ladouceur vit à Diego Garcia, aux Chagos, un archipel rattaché à l’île Maurice. Elle qui va pieds nus, sans brides ni chaussures pour l’entraver, fait la connaissance de Gabriel, un Mauricien venu seconder l’administrateur colonial. Un homme de la ville. Une élégance folle.

Quelques mois plus tard, Maurice accède à l’indépendance après 158 ans de domination britannique. Peu à peu, le quotidien bascule, jusqu’à ce jour où des soldats convoquent les Chagossiens sur la plage. Ils ont une heure pour quitter leur terre. Abandonner leurs bêtes, leurs maisons, leurs attaches. Et pour quelle raison ? Pour aller où ?

Après le déchirement viendra la colère, et avec elle la révolte.

Roman de l’exil et de l’espoir, « Rivage de la colère » nous plonge dans un drame historique méconnu, nourri par une lutte toujours aussi vive cinquante ans après.

Ce que j’en pense :

Joséphin essaie depuis des années, de faire reconnaître la déportation des chagossiens et l’histoire débute sur un de ses combats, en 2018. Il se souvient très peu de son île natale, car il avait sept ans quand il a été déporté avec sa famille, tous les îlois, car pour obtenir l’indépendance, le premier ministre de Maurice Seewozagur Ramgoulam a accepté, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes du gouvernement anglais (premier ministre de l’époque Wilson) de céder l’archipel des Chagos, en particulier l’île de Diego Garcia pour que les USA la transforme en base militaire.

Pour cela, il faut qu’il n’y ait pas d’habitants :

« Les Américains devaient présenter à l’ONU un dossier fourni par les Anglais assurant que le territoire était vierge « d’habitants autochtones », afin d’obtenir un accord pour créer une base militaire. »

Or, ce n’est pas le cas, puisque là vivent les Chagossiens, en harmonie avec la Nature, sur les plages de sable fin, travaillant à fabriquer l’huile de coprah. Qu’à cela ne tienne, on va les envoyer ailleurs !

On fait ainsi la connaissance de Marie-Pierre Ladouceur, sa sœur Josette, et toute la génération. Les liens intergénérationnels sont forts, on se contente de peu, on fait la fête, on danse, le mariage de Josette se prépare… Christina, son fiancé vient d’arriver de Maurice, à bord du Sir Jules.

Marie-Pierre de déplace pieds-nus, chasse le poulpe, vit simplement ; elle a eu quelques aventures, et elle est mère d’une petite fille. Son patronyme est savoureux : s’appeler Ladouceur quand on est une femme énergique, obstinée qui ne lâche jamais rien !

Sur le même bateau arrive Gabriel, issu de famille aisée de Maurice, dont le père est un patriarche acariâtre qui règne en dictateur sur ses enfants, surtout Gabriel, mais aussi sur sa petite sœur Evelyn. Le fils aîné, Benoît est le chouchou, lui a eu le droit d’aller étudier en Angleterre alors que son père refuse qu’il aille y étudier à son tour. La mère est décédée, quand il avait une dizaine d’années.

Marie est fascinée par lui et une histoire d’amour démarre, en douceur, car ils sont différents, par leur couleur de peau, leur rang social, et Marie ne sait ni lire ni écrire…

Pendant qu’ils s’installent dans leurs vies, des choses se trament, derrière leur dos bien-sûr, c’est pratique pour les gouvernants qu’ils soient illettrés pour leur extorquer n’importe quoi et ils vont se retrouver déportés, il n’y a pas d’autre mot pour qualifier ce qu’on leur a fait, vers Maurice, comme des animaux dans la cale d’un bateau, on se contentera de leur donner à boire, de temps en temps, pas assez d’eau pour tout le monde… je ne désigne personne, mais suivez mon regard…

« Le gouvernement mauricien avait vendu les Chagossiens aux Anglais. Vendu, littéralement. Ce n’était pas seulement une question de pouvoir et d’indépendance de l’île. Trois millions de livres sterling étaient en jeu… »

Caroline Laurent nous raconte, avec ce sublime roman historique, la tragédie et le combat des Chagossiens pour avoir le droit de récupérer leurs droits, de retourner sur leur terre. C’est un fait historique, une tragédie que je ne connaissais pas du tout et que l’auteur aborde de fort belle manière ; elle a bâti son roman en se basant sur une documentation importante, qu’elle cite au passage.

Elle alterne les récits : Joséphin raconte son combat (qui fut d’abord celui de sa mère, mais qu’il a repris à son compte) le « Groupe Réfugiés Chagos », et fait remonter, au fur et à mesure qu’il progresse, toute l’histoire de Marie et des autres habitants, la dureté de l’exil, de partir, en emportant quelques objets ou vêtements, souvenirs d’une terre perdue, et les conséquences, sur la santé physique et mentale. Ce combat est toujours d’actualité, comme en témoignent des évènements remontant au début de cette année!

L’auteure nous propose une carte de toute la région, un peu trop petite de la version e-book, qui m’a été très utile pour situer Diego Garcia, vue l’importance de mes lacunes en géographie…

J’ai beaucoup aimé ce roman, car l’histoire d’amour entre Marie et Gabriel est tout à fait crédible, ce qui n’est pas souvent le cas lorsque l’on veut raconter l’Histoire en la mêlant à la petite histoire. Ici, Caroline Laurent a très bien réussi l’exercice.

L’écriture est très belle, avec une réflexion profonde sur l’exil, la déportation, la couleur de peau, la colonisation-décolonisation britannique, ce qui donne des phrases superbes (cf. les extraits ci -dessous). L’incipit est magnifique.

Je n’ai pas lu son précédent livre « Et soudain, la liberté », écrit, à quatre mains, avec Evelyne Pisier qui va donc rejoindre ma PAL.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales, (j’apprécie beaucoup cette maison d’éditions) qui m’ont permis de découvrir ce roman passionnant et son auteure, dont j’ai hâte de retrouver la plume.

#Rivagedelacolère #NetGalleyFrance

https://www.temoignages.re/social/droits-humains/chagos-un-peuple-pacifique-sacrifie-pour-pouvoir-faire-la-guerre,98569

L’auteure :

Caroline Laurent est franco-mauricienne. Après le succès de son livre co-écrit avec Evelyne Pisier« Et soudain, la liberté » (Les Escales, 2017 ; Pocket, 2018 ; prix Marguerite Duras ; Grand Prix des Lycéennes de ELLE ; Prix Première Plume), traduit dans de nombreux pays, elle signe son nouveau roman « Rivage de la colère ».

En parallèle de ses fonctions de directrice littéraire chez Stock, Caroline Laurent a été nommée en octobre 2019 à la commission Vie Littéraire du CNL.

Incipit :

Ce n’est pas grand-chose, l’espoir. Une prière pour soi. Un peu de rêve pilé dans la main, des milliers d’éclats de verre, la paume en sang. C’est une ritournelle inventée un matin de soleil pâle.

Extraits :

Je n’ai pas la foi. Je préfère parler d’espoir. L’espoir, c’est l’ordinaire tel qu’il devrait toujours être : tourné vers un ailleurs.

La justice est la méchante sœur de l’espoir. Elle vous fait croire qu’elle vous sauvera, mais de quoi vous sauver-t-elle puisqu’elle vient toujours après le malheur.

Il était temps de fuir Maurice. Partir, s’éloigner de soi-même. Mais, part-on jamais vraiment.

Sauvage. Sagouin. Nègre-bois. Voleur. Crétin. Crevard. Chagossien, ça voulait dire tout ça quand j’étais enfant. Notre accent ? Différent de celui des Mauriciens. Notre peau ? Plus noire que celle des Mauriciens. Notre bourse, vice. Nos maisons, inexistantes.

Méprise-les, oublie-les, me répétait ma mère. Mais comment oublier la honte ?

C’est ainsi à Maurice : Blancs, Créoles, Mulâtres, les variations sont infinies, la folie et la méfiance aussi.

C’étaient avant tout des registres de comptes, compilant les transactions commerciales entre Diego Garcia et Maurice. Dessous, des livres plus anciens, tous rédigés en anglais, recensaient les transferts d’esclaves déportés de Madagascar vers les Chagos…

L’indépendance, je veux dire la pure, la véritable, l’absolue, n’existe pas. On est toujours le colonisé de quelqu’un d’autre.

Qu’est-ce qui forge une identité ? Un nom, une profession, la couleur d’un passeport, un certain alignement des planètes ?

Ce qui nous fonde, n’est-ce pas simplement l’amour qui a présidé à notre naissance, ou bien à l’inverse, l’absence de tout sentiment ?

Définition du doute : un vide enveloppé de mots.

Quand on a été forcés de partir, on a perdu tout ça. On a perdu nos biens matériels et immatériels ; on a perdu nos emplois, notre tranquillité d’esprit, notre bonheur, notre dignité, et on a perdu notre culture et notre identité.

Comment prouver autrement que par les larmes qu’un accord politique ne peut, ni ne doit passer avant le déracinement d’un peuple ? C’est ce qu’il va nous falloir trouver.

Certaines choses ne changeraient jamais, en effet. Les politiques vendaient un idéal auquel ils ne croyaient pas eux-mêmes. La nation arc-en-ciel ? La belle affaire : Les communautés se regardaient en chiens de faïence, prêtes à dégainer au premier dérapage.

L’existence n’était rien d’autre que ça, une succession de vérités et de mensonges qui pouvaient faire basculer votre vie sur un mot, un cri, un silence.

Le métissage, c’est toujours trop ou pas assez. Il n’y a pas d’équilibre. Pas de recette, pas de dosage. Quoi que vous fassiez, vous serez pris pour celui que vous n’êtes pas.

La prison de l’ignorance. Ce que tous, puissants, politiques, notables, faisaient payer aux îlois, c’était leur ignorance. Gabriel en était convaincu…

…Des gens démunis. Celui qui ne sait ni lire ni écrire est d’une matière vulnérable. C’étaient les puissants eux-mêmes qui les avaient empêchés d’accéder au savoir.

Lu en juillet 2020

« Ce que diraient nos pères » de Pascal Ruter

Place aujourd’hui à un livre « jeunesse », que j’ai choisi pour son titre, son résumé et après avoir vu passer quelques critiques sympathiques…

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

La vie d’Antoine a basculé le jour où son père, chirurgien, s’est laissé accuser à tort d’une erreur médicale. Depuis, sa mère est partie et le quotidien est devenu plutôt morose. Peu à peu, le garçon se laisse entraîner malgré lui par une bande d’ados accros à l’adrénaline : il est complice de vandalisme, de cambriolage… jusqu’à un braquage, où tout bascule. Dans ce crescendo de violence, il ne se reconnaît plus. Pourtant, il peut encore se battre pour sortir de cette situation infernale.

Pascal Ruter s’essaie à un ton intimiste et bouleversant, pour nous surprendre une fois encore.

 

 

Ce que j’en pense :

 

Tout allait bien dans la vie d’Antoine : un père chirurgien réputée, une mère aimante, un couple qui s’entend bien, une belle maison. Les études se passent bien, il dévore les livres : il en a toujours qui dépassent de ses poches, ce qui lui permet de supporter les moqueries des camarades de classe.

Soudain, tout bascule : une intervention chirurgicale qui dérape, ce n’est pas la faute de son père, mais il va porter le chapeau à la place d’un autre qui avait commencé à opérer en état d’ébriété. Cet homme est puissant et impose le silence à tous ceux qui étaient là.

Procès, où il se défend mal, et se retrouve radié à vie ! disputes… la mère d’Antoine finit par s’en aller à l’autre bout de la France, à Montpellier, soleil garanti, loin de la grisaille…  Antoine choisit de rester avec son père pour le soutenir.

Mais, c’est dur de supporter le regard des autres, alors Antoine décroche, et décide d’abandonner les études et d’apprendre la mécanique. Il s’occupe les mains, donc il pense moins, du moins le croit-il.

Et ensuite, mauvaise rencontre avec des petits loubards, et c’est l’escalade. Dans le quatuor, il y a Stéphane fils de notaire, en rébellion qui rêve d’être artiste, Gaëtan qui a choisi le CAP mécanique comme lui, mais par défaut, et pour finir Arnaud.

Cela commence par un défi idiot qui aurait pu coûter la vie à quelqu’un, puis le saccage d’une maison et pour finir une tentative de vol, qui se termine mal, tout cela pour des décharges d’adrénaline…

En parallèle, on rencontre des migrants qui tentent de relier l’Angleterre, au péril de leur vie, et que l’on traque en premier quand quelque chose de grave se produit. C’est tellement plus simple…

L’auteur raconte de fort belle manière la facilité avec laquelle on peut basculer quand on vit une situation difficile, quand les parents ne sont pas là pour rassurer, guider, mettre les limites. La recherche d’amour, de reconnaissance, est présente tout au long du roman, où l’on croise des adultes qui sont prêts à s’investir pour leur venir en aide.

Devant le danger, Antoine va retrouver sa mère, mais la fuite n’est jamais une solution… il ne peut pas parler avec elle de toute manière…

Pascal Ruter exprime bien, la prise de conscience possible ou non chez ces gamins paumés. Soit, on peut tellement centrés sur soi-même que la seule solution est de sauver sa peau. Soit, on assume et on tente de rectifier le tir.

On peut être ado et prendre conscience de l’injustice, de la souffrance d’autrui et agir. J’ai beaucoup aimé Lucia, qui était dans la même classe qu’Antoine et ne comprend pas pourquoi il a changé, elle fait penser un peu à Greta Thunberg, par son côté tenter de sauver le monde, lutter contre l’injustice. « La maison brûle, et nous regardons ailleurs » , cela peut s’appliquer à la planète en danger, comme aux populations qui sont obligées de tout quitter à cause des guerres, du changement climatique…

Elle fait découvrir à Antoine un roman de Siegfreid Lenz : « Une minute de silence », auquel l’auteur rend un hommage appuyé, ce qui bien-sûr m’a immédiatement donné envie de le lire…

L’écriture de Pascal Ruter est belle ; il n’y a pas d’emphase, les mots sonnent juste, il n’y a pas de jugement de valeur, il ne se pose pas en adulte savant qui aurait tout compris. Il n’y a jamais de condescendance.

J’ai adoré ce roman que je n’ai pas lâché, dès la première seconde où je m’y suis plongée. C’est une pépite ! J’aime bien lire des romans jeunesse et celui-ci est particulièrement réussi. Le titre est génial : « ce que diraient nos pères » va rester longtemps dans ma tête, bien ancré dans ma mémoire.

Cerise sur le gâteau : l’éditeur propose des extraits d’autres livres de Pascal Ruter, ainsi que quelques pages d’autres de leurs auteurs…

« Le cœur en braille » est déjà dans ma PAL…

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Didier Jeunesse qui ont bien voulu me permettre de découvrir cette pépite et son auteur.

Mon premier coup de cœur de l’année 2020!

#CeQueDiraientNosPères #NetGalleyFrance

coeur-rouge-

PS : une de mes grandes décisions pour l’année 2020 était de faire baisser ma PAL, et elle ne va pas faire long feu car pour un livre qui en sort, il y a deux ou trois qui entrent… Très honnêtement, je dois reconnaître que je ne me berçais pas trop d’illusions….

 

L’auteur :

 

Pascal Ruter est né en 1966, dans la banlieue sud de Paris. Depuis qu’il a découvert l’œuvre de Gustave Flaubert, il considère que s’il a des yeux, c’est pour lire, et deux mains (surtout la droite) pour écrire. Il ne voit d’ailleurs pas bien ce qu’il peut y avoir de plus intéressant à faire que de disposer des mots sur une page.

À l’extrême rigueur, il accepte de regarder des films comme ceux de Charlie Chaplin, de Buster Keaton, de Jacques Tati ou de quelques autres. Il aime, par-dessus tout, les livres où le malheur et la sévérité de la vie sont dynamités par la cocasserie et la drôlerie de situations loufoques. Il est bon public et rit très facilement…

Il vit actuellement dans un minuscule village, au beau milieu de la forêt de Fontainebleau. « Le Cœur en braille « est son premier roman publié.

https://didier-jeunesse.com/auteurs/pascal-ruter

 

Extraits :

 

Et ses camarades de classe de l’année dernière ? Pendant quelques secondes, il s’obstine à tenter de retrouver des visages pour y coller un nom, mais toute cette période s’enfuit dans le brouillard. La pluie délave ses souvenirs et les emporte dans la terre.

 

La mélancolie l’empoigne à la gorge.  Qu’est-ce qu’il fout son père ? Pourquoi ne rentre-t-il pas ? Merde, pourquoi est-ce que c’est toujours à lui de s’inquiéter ? C’est pas à lui de conduire ce radeau en perdition sur lequel ils se sont embarqués tous les deux.

 

Toutes les murailles qui la (sa vie) protégeaient ont volé en éclats. En quelques semaines. Quelques mois. Maintenant il n’y a autour de lui que des gravats. Le passé. C’était peut-être ça qu’elle voulait dire Lucia, être vieux, c’est être le prisonnier du passé.

 

 La sterne de Dougall. Comment savoir ce qu’il y a de vrai dans cette histoire familiale léguée par le grand-père d’Antoine ? Où est la vérité ? Où est l’illusion ? On pose sur la réalité les sparadraps qu’on peut.

 

En fit, on ne vaut pas mieux que l’autre enflure. Aussi lâches que lui. Tout pour notre gueule, et le mec, là, qui n’a rien demandé à personne, il est en train de crever et on s’en fout.

 

Il n’y a rien de plus beau que l’amour, tu sais… L’amour et les livres.

 

Il repense à la nuit de la veille, aux quelques mètre parcourus sur le fil, collé à Stéphane. Juste une dizaine de pas, une poignée de secondes dans le vide. A voler, presque. Il ne voyait rien d’autre que les deux mètres de fil éclairés par sa frontale. Le fil apparaissait, puis replongeait brusquement dans le noir. A chaque seconde, il pouvait se passer n’importe quoi ; un rien de vent ou un soubresaut aurait suffi à les faire basculer dans le vide.

 

Entre la vie et la mort, il n’y avait que ce fil. Le shoot d’adrénaline était tellement puissant qu’il brûlait immédiatement la moindre pensée, même la peur n’avait pas le temps de naître. La mort frôlée, domptée, pour se sentir en vie.

 

Lu en janvier 2020