Publié dans Coups de coeur, Littérature francophone

« L’homme qui peignait les âmes » de Metin Arditi

Je vous préviens que ma chronique du jour ne saura peut-être pas à la hauteur du choc que j’ai éprouvé avec le livre dont je vous parle aujourd’hui, peut-être parce que mon vocabulaire est trop restreint ou mon émotion trop profonde :

Résumé de l’éditeur :

Acre, quartier juif, 1078. Avner, qui a quatorze ans, pêche avec son père. À l’occasion d’une livraison à un monastère, son regard tombe sur une icône. C’est l’éblouissement. « Il ne s’agit pas d’un portrait mais d’un objet sacré, lui dit le supérieur du monastère. On ne peint pas une icône, on l’écrit, et on ne peut le faire qu’en ayant une foi profonde ».

Avner n’aura de cesse de pouvoir « écrire ». Et tant pis s’il n’a pas la foi, il fait comme si, acquiert les techniques, apprend les textes sacrés, se fait baptiser, quitte les siens. Mansour, un marchand ambulant musulman, le prend sous son aile. C’est l’occasion d’un merveilleux voyage initiatique d’Acre à Nazareth, de Césarée à Jérusalem, puis à Bethléem, jusqu’au monastère de Mar Saba, en plein désert de Judée, où Avner reste dix années où il devient l’un des plus grands iconographes de Palestine.

Refusant de s’astreindre aux canons rigides de l’Église qui obligent à ne représenter que Dieu et les saints, il ose reproduire des visages de gens de la vie ordinaire, cherchant dans chaque être sa part de divin, sa beauté. C’est un triomphe, c’est un scandale. Se prend-il pour un prophète ? Il est chassé, son œuvre est brûlée. Quel sera le destin final d’un homme qui a osé défier l’ordre établi ?

Le roman de l’artiste qui, envers et contre tous les ordres établis, tente d’apporter de la grâce au monde.

Ce que j’en pense :

L’histoire commence en 1078 : alors que son père vient livrer à un monastère les poissons qu’ils ont pêchés tous les deux, Avner ressent un lorsqu’il voit pour la première fois une icône mais aussi en entendant les chants orthodoxes :

« On y voyait trois personnages assis, le regard baissé. Le fond de l’icône brillait comme de l’or, et il émanait des visages une expression de grande douceur. »

Il a alors quatorze ans, et tout va changer pour lui : il veut peindre des icônes, lui-aussi, au grand dam de son père.

Déjà, il avait ressenti de la fascination pour un papillon qu’il appelle le Roi des Rois qu’il aurait tant voulait dessiner, mais chez les Juifs, il est interdit de dessiner le monde, ce serait faire de l’ombre à Dieu de vouloir reproduire son œuvre.

Son père lui donne le choix : si tu veux représenter ainsi, tu quittes la maison et ne reviens jamais plus. Avner résiste devant cette manifestation d’intolérance qui le fait beaucoup réfléchir, mais, il décide de partir, suivre son destin.

Il va demander au père qui dirige le monastère, Anastase, de lui apprendre la technique, mais, il ne pourra pas dépasser le troisième niveau d’étude s’il n’épouse pas la religion orthodoxe, et donc être baptisé, ce qu’il accepte. Il reçoit alors le nom de « petit Anastase ». Mais, est-il sincère dans sa conversion, son Maître en doute mais ne laisse rien transparaître. Avner apprend ainsi qu’on ne dit pas peindre mas écrire une icône, car elle est issue d’une méditation, et non un simple dessin. On parle d’iconographe pour désigner ces hommes qui écrivent une icône.

La première qu’il écrit est une représentation de la vierge, à laquelle il a donné les traits de Myriam, la fillette qui a vécu avec lui durant l’enfance et l’adolescence (et que l’on va marier contre son gré bien sûr à un homme bien plus âgé).

Il va donc commencer son voyage initiatique, Acre, Mar Saba, et plus tard Capharnaüm, Bethléem, Jérusalem apprenant le Grec, les prières orthodoxes, retrouver les chants liturgiques qu’il aime tant, se frottant à la jalousie des autres moines parce qu’il est très doué, pour choisir le meilleur bois pour le support inventer des mélanges, pour créer de nouvelles couleurs, notamment un bleu azur qui va déclencher les hostilités.

Il est accompagné par Mansour, un marchand ambulant musulman qui va lui expliquer les principes de l’Islam et devenir son ami au fil du temps, il prie avec lui pendant les voyages, chacun dans « sa langue » et Mansour lui explique comment tourner sa natte vers la Kâba, baisser la tête par humilité…

Ce voyage que l’on peut qualifier d’initiatique va être une longue méditation, un long chemin pour comprendre ce que représente une icône, que l’on doit se débarrasser le l’orgueil au passage.

Je retiendrai une scène très forte, durant laquelle, Avner dont l’icône, a été choisie trois années par l’évêque, l’higoumène pour être précise, va être obligé de brûler tout son travail, toutes les icônes qu’il a écrites, car les autres moines les jugeaient blasphématoires, Avner se prenant pour Dieu lui-même selon eux. Après un jugement bâclé qui ne l’autorise à garder que celle représentant la Vierge sous les traits de Myriam. Mais sursaut d’orgueil, encore une fois, il va la brûler, elle-aussi avant de quitter le monastère.

J’ai beaucoup aimé, les échanges entre Mansour et Avner sur la religion (ce qui relie, n’oublions pas), sur les différences, et les similitudes, les intolérances de chacun vis-à-vis des autres. Et ce d’autant plus que les Croisés arrivent pour libérer le tombeau du Christ et pour cela se livrent aux pires exactions.

Les réflexions sur l’orgueil, la sagesse la charité sont approfondies, étayées. La fin tragique d’Avner témoigne de l’intolérance de toutes et la puissance du désir de destruction qui peut envahir si facilement tous les hommes, alors que les messages de paix ont tant de mal à être entendus.

J’aime ce genre de livres qui racontent une histoire, mais propose une réflexion profonde sur la vie, que l’on peut prendre au premier, deuxième ou xième degré comme on le voudra. On peut aussi préférer le côté voyage en Terre Sainte, si on préfère.

C’est une période de l’Histoire que m’intéresse depuis toujours, et l’évangélisation par la force me heurte au plus haut point. Toutes les religions ont du sang sur les mains, car l’interprétation du message originel a été « remaniée » par les hommes.

J’ai beaucoup pensé, au cours de ma lecture aux moines tibétains qui créent les mandalas, avec une patience infinie, une méditation dans l’action, et qui ensuite vont le disperser dans la rivière la plus proche, comme une ode à l’impermanence…

Tout est soigné dans ce roman, l’écriture, la couverture et le titre.

J’ai découvert Metin Arditi avec « Le Turquetto » pour lequel j’ai eu un immense coup de cœur et j’ai lu tous les livres qu’il a publié ensuite. J’ai le même plaisir de lecture que celui que je ressens en lisant les romans d’Amin Maalouf avec la révélation que fut pour moi « Léon l’Africain ». L’Orient me fascine qu’il s’agisse du Moyen-Orient ou de l’Extrême-Orient. Ils font partie des auteurs qui font rêver, comme les histoires qu’on pouvait nous raconter dans l’enfance.

Inspiré d’une icône attribuée à Théophane le Grec : « Le christ guerrier » mais il semblerait depuis une restauration de 2012 qu’il pourrait s’agir d’une autre personne, « illustre inconnu ».

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset. qui m’ont permis de retrouver un auteur que j’apprécie énormément avec son dernier roman. Il me reste à découvrir Juliette dans son bain et   Mon père sur mes épaules.

#Lhommequipeignaitlesâmes #NetGalleyFrance

Vous l’aurez compris ce roman est un coup de cœur. J’espère vous avoir donné envie de lire ce beau roman, car ma critique ne me satisfait pas totalement. En effet, chaque fois que j’ai un coup de cœur, je trouve ma prose tellement limitée et insuffisante que je préfère laisser l’émotion prendre la place.

L’auteur :

Écrivain francophone d’origine turque, Metin Arditi est l’auteur d’essais et de romans, parmi lesquels Le Turquetto (Actes Sud, 2011, prix Jean Giono) et, chez Grasset, L’enfant qui mesurait le monde (2016, prix Méditerranée), Mon père sur mes épaules (2017) et Rachel et les siens (2020). En 2019, il a publié le Dictionnaire amoureux de l’esprit français (Plon-Grasset).

Extraits :

Très vite, l’onctuosité du fromage, la douceur du sirop et la tendresse du fruit lui procurèrent une succession de plaisirs qu’il s’amusa à identifier, selon que c’était le fromage, le sirop ou le fruit qui caressait son palais.

A Acre, il restait une vingtaine de familles juives, regroupées au sud de la ville, au-delà des remparts. Les Fatimides toléraient leur présence… quand ils ne les dépouillaient pas.

Cette idée, aussi, de punir les enfants de ceux qui ne respectaient pas les commandements. Ils n’y étaient pour rien, les pauvres ! A l’évidence, le commandement avait pour propos de faire peur. Mais respecter par peur, était-ce respecter ?

… Fallait-il que les gens obéissent par crainte ? N’aurait-il pas été plus juste de leur faire confiance ?

Toutes ces histoires de miracles, de bonté, d’amour, de foi en l’homme que lui racontaient Thomas ou Anastase lui semblaient inventées pour faire autrement que les que les Juifs. Les Chrétiens voulaient paraître doux là où la Torah était intransigeante.

Pourquoi alors ne pouvait-il s’émerveiller des chants orthodoxes ? Parce qu’il était juif ? Cette obligation d’obéir à des lois ridicules, d’avoir le droit d’aimer ceci mais pas cela, de se couper de plaisirs délicats, de joies innocentes, au risque de voir son père exploser de colère, tout cela le révoltait.

L’iconographe l’amenait à franchir huit portes. Tant qu’Avner était juif, seules les trois premières portes lui seraient ouvertes. Pour franchir les suivantes, il lui faudrait embrasser la foi du Christ. Les iconographes étaient tous des moines qui consacraient leur vie à l’écriture des icônes. Devenir iconographe serait pour lui un bouleversement total.

Prier avec un Musulman si tu es Juif, prier avec un Chrétien situ es musulman, ce sont des actes de fraternité. Je suis sûr qu’ils plaisent au Tout-Puissant. Il se dira : voilà un homme de paix.

Pourtant, s’il n’y avait qu’un seul Créateur, ce sur quoi chacun s’accordait, tous les hommes devraient pouvoir s’adresser à lui d’un même élan. Cela relevait du simple bon sens.

Les animaux sont des créatures de Dieu qui gardent en elles toute la pureté de l’Esprit Saint. L’homme aussi est une créature de Dieu. Mais une bête qui accapare et manipule pour sa propre gloire, tu ne la trouveras jamais…

Comment vivre heureux sans connaitre l’exil ? Ce sont ses duretés qui (apprennent à comprendre les hommes et à les aimer.

Célébrer la joie de vivre sur Terre, œuvre de Notre Seigneur, est-ce trahir ? Si la vie terrestre est sacrée, n’est-il pas légitime de glorifier chez l’Homme sa part de divin ?

Être généreux, c’est prendre de la distance avec ce que l’on possède…

… Sais-tu ce que c’est qu’être orgueilleux ? C’est n’avoir aucune distance vis-à-vis de soi-même.

Notre religion dit la Loi. J’ai beau l’avoir abandonnée, sa rigueur et sa majesté m’impressionnent. La vie du Christ m’enseigne la charité, et l’Islam me rappelle l’importance de l’humilité et de la soumission.

L’étude du grec, les débats en monastère, l’intelligence aigüe d’Anastase, sa générosité, avaient permis à Avner d’accéder aux Textes, de les approfondir, d’en saisir l’immense sagesse. Mais ils lui avaient aussi donné l’occasion de n’être pas dupe de l’utilisation qui en était faite, lorsque l’ambition et la vanité se substituaient à la charité.

Lu en juillet 2021

Publié dans Coups de coeur, Littérature française, Roman historique

« Rivage de la colère » de Caroline Laurent

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi pour son thème qui m’intéresse depuis toujours, et les critiques enthousiastes que j’ai pu lire m’ont confortée dans mon choix :

Résumé de l’éditeur :

Après le succès de « Et soudain, la liberté », co-écrit avec Evelyne Pisier, voici le nouveau roman de Caroline Laurent. Au cœur de l’océan Indien, ce roman de l’exil met à jour un drame historique méconnu. Et nous offre aussi la peinture d’un amour impossible.

Certains rendez-vous contiennent le combat d’une vie.

Septembre 2018. Pour Joséphin, l’heure de la justice a sonné.

Dans ses yeux, le visage de sa mère.

Mars 1967. Marie-Pierre Ladouceur vit à Diego Garcia, aux Chagos, un archipel rattaché à l’île Maurice. Elle qui va pieds nus, sans brides ni chaussures pour l’entraver, fait la connaissance de Gabriel, un Mauricien venu seconder l’administrateur colonial. Un homme de la ville. Une élégance folle.

Quelques mois plus tard, Maurice accède à l’indépendance après 158 ans de domination britannique. Peu à peu, le quotidien bascule, jusqu’à ce jour où des soldats convoquent les Chagossiens sur la plage. Ils ont une heure pour quitter leur terre. Abandonner leurs bêtes, leurs maisons, leurs attaches. Et pour quelle raison ? Pour aller où ?

Après le déchirement viendra la colère, et avec elle la révolte.

Roman de l’exil et de l’espoir, « Rivage de la colère » nous plonge dans un drame historique méconnu, nourri par une lutte toujours aussi vive cinquante ans après.

Ce que j’en pense :

Joséphin essaie depuis des années, de faire reconnaître la déportation des chagossiens et l’histoire débute sur un de ses combats, en 2018. Il se souvient très peu de son île natale, car il avait sept ans quand il a été déporté avec sa famille, tous les îlois, car pour obtenir l’indépendance, le premier ministre de Maurice Seewozagur Ramgoulam a accepté, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes du gouvernement anglais (premier ministre de l’époque Wilson) de céder l’archipel des Chagos, en particulier l’île de Diego Garcia pour que les USA la transforme en base militaire.

Pour cela, il faut qu’il n’y ait pas d’habitants :

« Les Américains devaient présenter à l’ONU un dossier fourni par les Anglais assurant que le territoire était vierge « d’habitants autochtones », afin d’obtenir un accord pour créer une base militaire. »

Or, ce n’est pas le cas, puisque là vivent les Chagossiens, en harmonie avec la Nature, sur les plages de sable fin, travaillant à fabriquer l’huile de coprah. Qu’à cela ne tienne, on va les envoyer ailleurs !

On fait ainsi la connaissance de Marie-Pierre Ladouceur, sa sœur Josette, et toute la génération. Les liens intergénérationnels sont forts, on se contente de peu, on fait la fête, on danse, le mariage de Josette se prépare… Christina, son fiancé vient d’arriver de Maurice, à bord du Sir Jules.

Marie-Pierre de déplace pieds-nus, chasse le poulpe, vit simplement ; elle a eu quelques aventures, et elle est mère d’une petite fille. Son patronyme est savoureux : s’appeler Ladouceur quand on est une femme énergique, obstinée qui ne lâche jamais rien !

Sur le même bateau arrive Gabriel, issu de famille aisée de Maurice, dont le père est un patriarche acariâtre qui règne en dictateur sur ses enfants, surtout Gabriel, mais aussi sur sa petite sœur Evelyn. Le fils aîné, Benoît est le chouchou, lui a eu le droit d’aller étudier en Angleterre alors que son père refuse qu’il aille y étudier à son tour. La mère est décédée, quand il avait une dizaine d’années.

Marie est fascinée par lui et une histoire d’amour démarre, en douceur, car ils sont différents, par leur couleur de peau, leur rang social, et Marie ne sait ni lire ni écrire…

Pendant qu’ils s’installent dans leurs vies, des choses se trament, derrière leur dos bien-sûr, c’est pratique pour les gouvernants qu’ils soient illettrés pour leur extorquer n’importe quoi et ils vont se retrouver déportés, il n’y a pas d’autre mot pour qualifier ce qu’on leur a fait, vers Maurice, comme des animaux dans la cale d’un bateau, on se contentera de leur donner à boire, de temps en temps, pas assez d’eau pour tout le monde… je ne désigne personne, mais suivez mon regard…

« Le gouvernement mauricien avait vendu les Chagossiens aux Anglais. Vendu, littéralement. Ce n’était pas seulement une question de pouvoir et d’indépendance de l’île. Trois millions de livres sterling étaient en jeu… »

Caroline Laurent nous raconte, avec ce sublime roman historique, la tragédie et le combat des Chagossiens pour avoir le droit de récupérer leurs droits, de retourner sur leur terre. C’est un fait historique, une tragédie que je ne connaissais pas du tout et que l’auteur aborde de fort belle manière ; elle a bâti son roman en se basant sur une documentation importante, qu’elle cite au passage.

Elle alterne les récits : Joséphin raconte son combat (qui fut d’abord celui de sa mère, mais qu’il a repris à son compte) le « Groupe Réfugiés Chagos », et fait remonter, au fur et à mesure qu’il progresse, toute l’histoire de Marie et des autres habitants, la dureté de l’exil, de partir, en emportant quelques objets ou vêtements, souvenirs d’une terre perdue, et les conséquences, sur la santé physique et mentale. Ce combat est toujours d’actualité, comme en témoignent des évènements remontant au début de cette année!

L’auteure nous propose une carte de toute la région, un peu trop petite de la version e-book, qui m’a été très utile pour situer Diego Garcia, vue l’importance de mes lacunes en géographie…

J’ai beaucoup aimé ce roman, car l’histoire d’amour entre Marie et Gabriel est tout à fait crédible, ce qui n’est pas souvent le cas lorsque l’on veut raconter l’Histoire en la mêlant à la petite histoire. Ici, Caroline Laurent a très bien réussi l’exercice.

L’écriture est très belle, avec une réflexion profonde sur l’exil, la déportation, la couleur de peau, la colonisation-décolonisation britannique, ce qui donne des phrases superbes (cf. les extraits ci -dessous). L’incipit est magnifique.

Je n’ai pas lu son précédent livre « Et soudain, la liberté », écrit, à quatre mains, avec Evelyne Pisier qui va donc rejoindre ma PAL.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales, (j’apprécie beaucoup cette maison d’éditions) qui m’ont permis de découvrir ce roman passionnant et son auteure, dont j’ai hâte de retrouver la plume.

#Rivagedelacolère #NetGalleyFrance

https://www.temoignages.re/social/droits-humains/chagos-un-peuple-pacifique-sacrifie-pour-pouvoir-faire-la-guerre,98569

L’auteure :

Caroline Laurent est franco-mauricienne. Après le succès de son livre co-écrit avec Evelyne Pisier« Et soudain, la liberté » (Les Escales, 2017 ; Pocket, 2018 ; prix Marguerite Duras ; Grand Prix des Lycéennes de ELLE ; Prix Première Plume), traduit dans de nombreux pays, elle signe son nouveau roman « Rivage de la colère ».

En parallèle de ses fonctions de directrice littéraire chez Stock, Caroline Laurent a été nommée en octobre 2019 à la commission Vie Littéraire du CNL.

Incipit :

Ce n’est pas grand-chose, l’espoir. Une prière pour soi. Un peu de rêve pilé dans la main, des milliers d’éclats de verre, la paume en sang. C’est une ritournelle inventée un matin de soleil pâle.

Extraits :

Je n’ai pas la foi. Je préfère parler d’espoir. L’espoir, c’est l’ordinaire tel qu’il devrait toujours être : tourné vers un ailleurs.

La justice est la méchante sœur de l’espoir. Elle vous fait croire qu’elle vous sauvera, mais de quoi vous sauver-t-elle puisqu’elle vient toujours après le malheur.

Il était temps de fuir Maurice. Partir, s’éloigner de soi-même. Mais, part-on jamais vraiment.

Sauvage. Sagouin. Nègre-bois. Voleur. Crétin. Crevard. Chagossien, ça voulait dire tout ça quand j’étais enfant. Notre accent ? Différent de celui des Mauriciens. Notre peau ? Plus noire que celle des Mauriciens. Notre bourse, vice. Nos maisons, inexistantes.

Méprise-les, oublie-les, me répétait ma mère. Mais comment oublier la honte ?

C’est ainsi à Maurice : Blancs, Créoles, Mulâtres, les variations sont infinies, la folie et la méfiance aussi.

C’étaient avant tout des registres de comptes, compilant les transactions commerciales entre Diego Garcia et Maurice. Dessous, des livres plus anciens, tous rédigés en anglais, recensaient les transferts d’esclaves déportés de Madagascar vers les Chagos…

L’indépendance, je veux dire la pure, la véritable, l’absolue, n’existe pas. On est toujours le colonisé de quelqu’un d’autre.

Qu’est-ce qui forge une identité ? Un nom, une profession, la couleur d’un passeport, un certain alignement des planètes ?

Ce qui nous fonde, n’est-ce pas simplement l’amour qui a présidé à notre naissance, ou bien à l’inverse, l’absence de tout sentiment ?

Définition du doute : un vide enveloppé de mots.

Quand on a été forcés de partir, on a perdu tout ça. On a perdu nos biens matériels et immatériels ; on a perdu nos emplois, notre tranquillité d’esprit, notre bonheur, notre dignité, et on a perdu notre culture et notre identité.

Comment prouver autrement que par les larmes qu’un accord politique ne peut, ni ne doit passer avant le déracinement d’un peuple ? C’est ce qu’il va nous falloir trouver.

Certaines choses ne changeraient jamais, en effet. Les politiques vendaient un idéal auquel ils ne croyaient pas eux-mêmes. La nation arc-en-ciel ? La belle affaire : Les communautés se regardaient en chiens de faïence, prêtes à dégainer au premier dérapage.

L’existence n’était rien d’autre que ça, une succession de vérités et de mensonges qui pouvaient faire basculer votre vie sur un mot, un cri, un silence.

Le métissage, c’est toujours trop ou pas assez. Il n’y a pas d’équilibre. Pas de recette, pas de dosage. Quoi que vous fassiez, vous serez pris pour celui que vous n’êtes pas.

La prison de l’ignorance. Ce que tous, puissants, politiques, notables, faisaient payer aux îlois, c’était leur ignorance. Gabriel en était convaincu…

…Des gens démunis. Celui qui ne sait ni lire ni écrire est d’une matière vulnérable. C’étaient les puissants eux-mêmes qui les avaient empêchés d’accéder au savoir.

Lu en juillet 2020

Publié dans Coups de coeur, Littérature française, Roman jeunesse

« Ce que diraient nos pères » de Pascal Ruter

Place aujourd’hui à un livre « jeunesse », que j’ai choisi pour son titre, son résumé et après avoir vu passer quelques critiques sympathiques…

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

La vie d’Antoine a basculé le jour où son père, chirurgien, s’est laissé accuser à tort d’une erreur médicale. Depuis, sa mère est partie et le quotidien est devenu plutôt morose. Peu à peu, le garçon se laisse entraîner malgré lui par une bande d’ados accros à l’adrénaline : il est complice de vandalisme, de cambriolage… jusqu’à un braquage, où tout bascule. Dans ce crescendo de violence, il ne se reconnaît plus. Pourtant, il peut encore se battre pour sortir de cette situation infernale.

Pascal Ruter s’essaie à un ton intimiste et bouleversant, pour nous surprendre une fois encore.

 

 

Ce que j’en pense :

 

Tout allait bien dans la vie d’Antoine : un père chirurgien réputée, une mère aimante, un couple qui s’entend bien, une belle maison. Les études se passent bien, il dévore les livres : il en a toujours qui dépassent de ses poches, ce qui lui permet de supporter les moqueries des camarades de classe.

Soudain, tout bascule : une intervention chirurgicale qui dérape, ce n’est pas la faute de son père, mais il va porter le chapeau à la place d’un autre qui avait commencé à opérer en état d’ébriété. Cet homme est puissant et impose le silence à tous ceux qui étaient là.

Procès, où il se défend mal, et se retrouve radié à vie ! disputes… la mère d’Antoine finit par s’en aller à l’autre bout de la France, à Montpellier, soleil garanti, loin de la grisaille…  Antoine choisit de rester avec son père pour le soutenir.

Mais, c’est dur de supporter le regard des autres, alors Antoine décroche, et décide d’abandonner les études et d’apprendre la mécanique. Il s’occupe les mains, donc il pense moins, du moins le croit-il.

Et ensuite, mauvaise rencontre avec des petits loubards, et c’est l’escalade. Dans le quatuor, il y a Stéphane fils de notaire, en rébellion qui rêve d’être artiste, Gaëtan qui a choisi le CAP mécanique comme lui, mais par défaut, et pour finir Arnaud.

Cela commence par un défi idiot qui aurait pu coûter la vie à quelqu’un, puis le saccage d’une maison et pour finir une tentative de vol, qui se termine mal, tout cela pour des décharges d’adrénaline…

En parallèle, on rencontre des migrants qui tentent de relier l’Angleterre, au péril de leur vie, et que l’on traque en premier quand quelque chose de grave se produit. C’est tellement plus simple…

L’auteur raconte de fort belle manière la facilité avec laquelle on peut basculer quand on vit une situation difficile, quand les parents ne sont pas là pour rassurer, guider, mettre les limites. La recherche d’amour, de reconnaissance, est présente tout au long du roman, où l’on croise des adultes qui sont prêts à s’investir pour leur venir en aide.

Devant le danger, Antoine va retrouver sa mère, mais la fuite n’est jamais une solution… il ne peut pas parler avec elle de toute manière…

Pascal Ruter exprime bien, la prise de conscience possible ou non chez ces gamins paumés. Soit, on peut tellement centrés sur soi-même que la seule solution est de sauver sa peau. Soit, on assume et on tente de rectifier le tir.

On peut être ado et prendre conscience de l’injustice, de la souffrance d’autrui et agir. J’ai beaucoup aimé Lucia, qui était dans la même classe qu’Antoine et ne comprend pas pourquoi il a changé, elle fait penser un peu à Greta Thunberg, par son côté tenter de sauver le monde, lutter contre l’injustice. « La maison brûle, et nous regardons ailleurs » , cela peut s’appliquer à la planète en danger, comme aux populations qui sont obligées de tout quitter à cause des guerres, du changement climatique…

Elle fait découvrir à Antoine un roman de Siegfreid Lenz : « Une minute de silence », auquel l’auteur rend un hommage appuyé, ce qui bien-sûr m’a immédiatement donné envie de le lire…

L’écriture de Pascal Ruter est belle ; il n’y a pas d’emphase, les mots sonnent juste, il n’y a pas de jugement de valeur, il ne se pose pas en adulte savant qui aurait tout compris. Il n’y a jamais de condescendance.

J’ai adoré ce roman que je n’ai pas lâché, dès la première seconde où je m’y suis plongée. C’est une pépite ! J’aime bien lire des romans jeunesse et celui-ci est particulièrement réussi. Le titre est génial : « ce que diraient nos pères » va rester longtemps dans ma tête, bien ancré dans ma mémoire.

Cerise sur le gâteau : l’éditeur propose des extraits d’autres livres de Pascal Ruter, ainsi que quelques pages d’autres de leurs auteurs…

« Le cœur en braille » est déjà dans ma PAL…

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Didier Jeunesse qui ont bien voulu me permettre de découvrir cette pépite et son auteur.

Mon premier coup de cœur de l’année 2020!

#CeQueDiraientNosPères #NetGalleyFrance

coeur-rouge-

PS : une de mes grandes décisions pour l’année 2020 était de faire baisser ma PAL, et elle ne va pas faire long feu car pour un livre qui en sort, il y a deux ou trois qui entrent… Très honnêtement, je dois reconnaître que je ne me berçais pas trop d’illusions….

 

L’auteur :

 

Pascal Ruter est né en 1966, dans la banlieue sud de Paris. Depuis qu’il a découvert l’œuvre de Gustave Flaubert, il considère que s’il a des yeux, c’est pour lire, et deux mains (surtout la droite) pour écrire. Il ne voit d’ailleurs pas bien ce qu’il peut y avoir de plus intéressant à faire que de disposer des mots sur une page.

À l’extrême rigueur, il accepte de regarder des films comme ceux de Charlie Chaplin, de Buster Keaton, de Jacques Tati ou de quelques autres. Il aime, par-dessus tout, les livres où le malheur et la sévérité de la vie sont dynamités par la cocasserie et la drôlerie de situations loufoques. Il est bon public et rit très facilement…

Il vit actuellement dans un minuscule village, au beau milieu de la forêt de Fontainebleau. « Le Cœur en braille « est son premier roman publié.

https://didier-jeunesse.com/auteurs/pascal-ruter

 

Extraits :

 

Et ses camarades de classe de l’année dernière ? Pendant quelques secondes, il s’obstine à tenter de retrouver des visages pour y coller un nom, mais toute cette période s’enfuit dans le brouillard. La pluie délave ses souvenirs et les emporte dans la terre.

 

La mélancolie l’empoigne à la gorge.  Qu’est-ce qu’il fout son père ? Pourquoi ne rentre-t-il pas ? Merde, pourquoi est-ce que c’est toujours à lui de s’inquiéter ? C’est pas à lui de conduire ce radeau en perdition sur lequel ils se sont embarqués tous les deux.

 

Toutes les murailles qui la (sa vie) protégeaient ont volé en éclats. En quelques semaines. Quelques mois. Maintenant il n’y a autour de lui que des gravats. Le passé. C’était peut-être ça qu’elle voulait dire Lucia, être vieux, c’est être le prisonnier du passé.

 

 La sterne de Dougall. Comment savoir ce qu’il y a de vrai dans cette histoire familiale léguée par le grand-père d’Antoine ? Où est la vérité ? Où est l’illusion ? On pose sur la réalité les sparadraps qu’on peut.

 

En fit, on ne vaut pas mieux que l’autre enflure. Aussi lâches que lui. Tout pour notre gueule, et le mec, là, qui n’a rien demandé à personne, il est en train de crever et on s’en fout.

 

Il n’y a rien de plus beau que l’amour, tu sais… L’amour et les livres.

 

Il repense à la nuit de la veille, aux quelques mètre parcourus sur le fil, collé à Stéphane. Juste une dizaine de pas, une poignée de secondes dans le vide. A voler, presque. Il ne voyait rien d’autre que les deux mètres de fil éclairés par sa frontale. Le fil apparaissait, puis replongeait brusquement dans le noir. A chaque seconde, il pouvait se passer n’importe quoi ; un rien de vent ou un soubresaut aurait suffi à les faire basculer dans le vide.

 

Entre la vie et la mort, il n’y avait que ce fil. Le shoot d’adrénaline était tellement puissant qu’il brûlait immédiatement la moindre pensée, même la peur n’avait pas le temps de naître. La mort frôlée, domptée, pour se sentir en vie.

 

Lu en janvier 2020