« Les ailes collées » de Sophie de Baere

Je vous parle aujourd’hui d’un livre et de son auteure dont je découvre l’univers, alors qu’il s’agit de son troisième roman :

Résumé de l’éditeur :

Sa poésie à Paul, c’était Joseph. Et Joseph n’était plus là. »

Suis-je passé à côté de ma vie ? C’est la question qui éclabousse Paul lorsque, le jour de son mariage, il retrouve Joseph, un ami perdu de vue depuis vingt ans.

Et c’est l’été 1983 qui ressurgit soudain. Celui des débuts flamboyants et des premiers renoncements. Avant que la violence des autres fonde sur lui et bouleverse à jamais son existence et celle des siens.

Roman incandescent sur la complexité et la force des liens filiaux et amoureux, Les ailes collées explore, avec une sensibilité rare, ce qui aurait pu être et ce qui pourrait renaître.

Ce que j’en pense :

On fête les noces de Paul Daumas et Ana, au printemps 2003 et cette dernière lui réserve une surprise : elle a invité un de ses amis d’enfance, Joseph Kahn, en se donnant beaucoup de mal, Paul lui ayant très peu parler de son passé. Mais était-ce vraiment une bonne idée, car en arrivant, en retard, après moultes hésitations, Joseph va déclencher une tornade, faisant remonter des souvenirs douloureux profondément enfouis. Ana est enceinte, ce mariage est le fruit d’un amour et d’un long combat pour arriver à trouver un équilibre.

Paul est le premier enfant de Charles et Blanche, conçu lors d’une nuit quelque peu arrosée, qui les a conduits au mariage. Dans ce couple, l’un des deux aime plus que l’autre, Blanche est tellement en extase devant son mari, qu’elle ne s’occupe que de lui, Paul et sa petite sœur, Cécile, passant après. Charles multiplie les conquêtes, humiliant sa femme qui se réfugie dans l’alcool.

Les deux enfants grandissent comme ils peuvent, Paul est affligé d’un bégaiement qui fait de lui le souffre-douleur de l’école, jusqu’à l’arrivée de Joseph qui le prend sous son aile et arrive à le faire intégrer… jusqu’au jour de la fameuse fête anniversaire où tout va exploser : harcèlement, maltraitance, homophobie, sous les yeux des enseignants qui ne font rien du tout… Nous sommes en 1983…

Les parents de Joseph sont très différents de ceux de Paul : sa mère hippie vit dans un mobile-home et prêche la liberté alors que son père de confession juive vit en Israël, ce qui tranche avec le milieu bourgeois coincé de Paul. Mais, comment vont réagir ces deux familles ?

Sophie de Baere aborde avec beaucoup de simplicité, de finesse, les liens qui se tissent entre un enfant dont les parents ont indifférents, autocentrés, laissant leurs deux enfants se débrouiller seuls la plupart du temps, adultes avant l’âge, les rôles étant inversés, handicapé par ce bégaiement qui va lui pourrir la vie, lui apprenant très tôt la violence des autres et le rejet et son ami, dont les parents semblent plus responsables, mais qui grandit quand même marge.

Elle dit très bien, les esprits qui se comprennent, l’un finissant les phrases de l’autre, avec des centres d’intérêt proches, une sensibilité particulière, l’amitié qui se transforme vers quelque chose de plus profond, les réticences, les résistances contre une attirance qu’ils ne comprennent pas forcément, aspirant fort à être comme tout le monde. L’angoisse de la séparation quand les familles les éloignent l’un de l’autre pour tuer l’attirance dans l’œuf…

Certes, il y a des scènes difficiles, avec un collégien grand chef (caïd même) autoproclamé et ses sbires qui le suivent comme un toutou, mais l’auteure évoque l’effet de meute sans trop s’appesantir, ce qui n’empêche pas les émotions de jaillir à la lecture.

J’ai apprécié également le titre du roman : Paul a-t-il les ailes seulement collées ou sont-elles attachées solidement, et l’envol pourra-t-il se faire où les ailes se mettront-elles à fondre comme Icare tentant de se rapprocher du soleil ?

J’ai beaucoup aimé l’écriture ciselée, sensible, pleine de poésie de Sophie de Baere car le thème qu’elle a choisi et la façon de le traiter m’ont bouleversée. On se rend compte du chemin parcouru en vingt ans mais aussi du chemin qui reste à parcourir, car l’homophobie, la détestation des personnes LGBT et les intolérances de tous poils, sont encore bien présent dans la société actuelle.

Sophie de Baere a choisi de raconter l’histoire de Paul en deux parties : alternant l’adolescence en 1983 et 2003, pour sa vie d’adulte, en leur donnant à chacune un titre de chanson « Here Comes the Sun » et « The Last Rose of Summer », ce qui donne évidemment envie d’aller écouter leurs différents interprètes, Nina Simone et le Beetles en particulier.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions J.C. Lattès qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure dont j’ai vraiment envie de retrouver la plume car je n’ai pas lu ses précédents romans.

#Lesailescollées #NetGalleyFrance !

L’auteure :

Sophie de Baere est diplômée en lettres et en philosophie. Elle vit à Nice où elle enseigne. Son précédent roman, Les corps conjugaux, récit d’un amour fou et bouleversant, est paru aux éditions JC Lattès en 2020.

Extraits :

 Cet été 1983, les plaisirs se vivaient à la chaîne. Des petits pois d’insouciance que les deux garçons écossaient à toute vitesse.

Un être à part. Voilà ce que ses problèmes d’élocution avaient peu à peu fait de lui. Personne ou presque ne voulait jouer avec le bègue.

Avant, avec ses camarades du collège, Paul portait une distance de protection.  Avec Joseph, les choses s’avéraient bien différentes. Questions qui tracassent, envies qui taraudent : Paul vivait enfin sa personnalité au grand jour. Enfin il déployait ses ailes…

Paul imaginait alors que la mère de Joseph devait avoir cette beauté qu’ont toutes les jeunes mères, la grâce des femmes qui viennent de donner la vie, le sacre de celles qui prolongent la chaîne. Nourrices qui tiennent le monde, supportant fatigue et angoisse sans jamais broncher.

Paul avait juste envie d’être avec Joseph. Il voulait que son ami continue à terminer ses phrases comme s’il devinait ses intentions. Vivre cette complicité-là, celle qui coupe le souffle.

Paul est en train de réaliser avec douleur qu’il est faux de dire que le passé, c’est le passé. En réalité, les souvenirs contiennent déjà l’avenir ; ils s’y diluent et, de leurs yeux rouges et mouillés, le colorent. L’avenir n’est pas une page blanche.

Désormais, Paul en est convaincu, n’importe qui peut se muer en criminel. Ceci est en chacun de nous. Bien souvent, l’envie de tuer reste un crépitement secret porté tel un germe empêché de croitre par la morale, par l’éducation, par l’immobilité, par la société toute entière.

La silhouette sans forme que Blanche trimbale avec elle ne correspond plus du tout à la mère flamboyante de son enfance. Il n’y a plus d’artifice qui illusionne, plus rien pour cacher la sombre évidence. Vieillir, c’est s’exposer, râper le cuir, ôter l’enveloppe. Mettre à nu l’échine et retrouver la tige fragile.

Avoir subi le mal. Regretter de l’avoir fait. Au fond, qui peut dire ce qui est le plus douloureux ?

Lu en avril 2022

« La fille de la grêle » de Delphine Saubaber

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai découvert grâce à la chronique de Matatoune et qui m’a bouleversée :

Résumé de l’éditeur :

Un soir de sa vie, dans un dernier souffle, Marie décide de livrer à sa fille Adèle l’histoire de sa propre enfance, qu’elle lui a toujours tue.

Joseph et Madeleine, ses parents, n’ont connu qu’une vie de labeur à la ferme des Glycines. Marie et Jean, son petit frère, ont grandi là, sur une combe d’herbe grasse, les alouettes pour seuls témoins de leurs jeux.  Mais Jean est différent. Il a beau converser avec les grillons, il ne parle pas, n’entend pas, et ça ne plaît pas à Joseph.  Quand la grêle s’abat sur les Glycines, la démence s’empare du père jusqu’à gagner la famille tout entière.


Poétique et bouleversant, La fille de la grêle raconte la brûlure de l’enfance et la grande vieillesse, la folie et la culpabilité. C’est aussi un chant d’amour d’une mère à sa fille. Et une ode magnifique à la toute-puissance de la nature.


« J’ai tué la grêle, l’injustice et la violence du monde, j’ai tué la détresse d’un homme qui pleurait avec ses poings. »

Ce que j’en pense :

Marie qui se rapproche lentement mais inexorablement de son quatre-vingtième anniversaire, décide de rédiger une lettre à sa fille Adèle, pour lui raconter qui elle est vraiment, lui parler de son enfance, de tout ce qui lui est arrivée de la ferme paternelle jusqu’à sa vie adulte puis l’entrée dans la vieillesse, ce qui a conditionné ses choix, car elle ne lui a jamais parlé de rien. Elle avait tout verrouillé au plus profond d’elle-même.

Elle a fait le choix de cette lettre car elle est décidée à choisir elle-même la manière dont elle veut mourir. Marie n’essaie pas se justifier, de convaincre sa fille, elle explique son choix, le cheminement de sa pensée de sa vision philosophique et personnelle  de la vie et de la mort. Elle le dit dès le départ et le récit est construit en partie sur l’argumentation.

Marie revient sur l’enfance à la ferme, « Les glycines, la dureté de la condition de métayer de son père, qui trime dans les champs et avec les animaux tout en reversant la moitié des récoltes au propriétaire. Elle évoque les caprices de la nature, où la grêle peut tout détruire, entraînant privation disette, sacrifices et montrant bien que c’est la Terre qui est souveraine.

Les temps sont durs, les conditions sont dures mais les humains sont durs aussi, telson père, le corps sec et noueux comme un pied de vigne, le dos courbé par la fatigue et le travail, qui se montre d’une dureté implacable avec Jean, le petit frère handicapé de Marie (il est sourd, mais on ne s’en est pas aperçu tout de suite). Les coups pleuvent, les cris, les silences de la mère, Marie se cachant sous les couvertures en attendant que les coups et les cris cessent. Et puis un jour arrive un traumatisme encore plus grand.

Marie s’applique à l’école, les livres l’intéressent alors que sa mère est quasiment illettrée, car c’est « la seule façon de s’en sortir ». Jusqu’au jour où elle s’en va pour de bon, direction l’université laissant tout derrière elle.

Ce roman nous propose une réflexion sur la dureté de la vie dans le monde rural, l’interdépendance de l’homme et de la nature, la sagesse des paysans qui savent qu’il faut la respecter, la violence intrafamiliale et l’oubli pour pouvoir avancer, prendre sa vie en mains.

Delphine Saubaber va beaucoup plus loin en nous proposant une réflexion sur la vieillesse et le droit de pouvoir décider quand on va tirer sa révérence, et de quelle manière. Tous ses propos sur la vieillesse m’ont beaucoup touchée car je suis arrivée au même point de réflexion que Marie son héroïne : dans notre société, on ne veut plus voir les vieux (on pourrait dire la même chose des handicapés) quitté à les planquer dans un EHPAD, mais on leur refuse l’euthanasie ou le suicide assisté au nom de l’éthique, se retranchant derrière la bienséance d’une loi sans demander aux gens leur avis tout comme on décide à la place de femme de ce qu’elles veulent faire de leur corps !

Actuellement, la police débarque à 6h du matin chez un homme âgé, lui passe les menottes et garde à vue uniquement parce qu’il s’est procuré du penthiobarbital sur Internet (on prend plus de gants avec les délinquants, mais ils courent plus vite et sont parfois armé !). Les personnes riches peuvent aller le faire en Belgique ou en Suisse et les autres n’ont qu’à subir.

J’ai vraiment beaucoup aimé ce roman, même si l’héroïne est un peu froide, mais son enfance l’a poussée dans ce système de protection. L’écriture de Delphine Saubaber est belle, elle m’a profondément touchée, telle la grêle qui s’abat sur les récoltes pour les détruire, ou la grêle plus symbolique qui accompagne les orages dans nos vies.

Elle nous rend hommage, au passage, à Hermann Hesse dont elle m’a donné envie de lire son « Éloge de la vieillesse ». C’est le premier roman de l’auteure et c’est vraiment une réussite.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions J.C. Lattès qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#Lafilledelagrêle #NetGalleyFrance !

Autres avis : https://vagabondageautourdesoi.com/2022/01/21/delphine-saubaber/ https://lire-et-vous.fr/2022/02/27/la-fille-de-la-grele-de-delphine-saubaber/

L’auteure :

Delphine Saubaber a été grand reporter à L’Express. Prix Albert Londres 2010, elle est l’auteure, avec Henri Haget, du très remarqué Vies de mafia (Stock, 2010). La fille de la grêle est son premier roman.

Extraits :

Tu n’as rien vu venir, tu n’as pas entendu ma fuite, sans doute parce qu’elle ne s’entendait pas. Un vieux marche et meurt sans faire de bruit. Je n’ai parlé à personne de ma décision, pas même aux quelques amis qui me restent, je n’ai pas voulu les rendre complices de mon effacement.

Sais-tu seulement qui a été ta mère ? Dans quelle sève puisent ses racines, ses émotions trop fortes, ses silences rentrés ? Sais-tu quelle enfant elle a été ?

Et puis, il y a des familles où, dans une chambre, une enfant se met à plat ventre en se couvrant la tête d’une couverture parce qu’elle ne veut pas entendre. J’ai voulu l’oublier, cette enfant. L’enterrer au fond d’un trou.

Les sensations véhiculent la mémoire, son plaisir, sa douleur, mais ne se partagent pas. Elles sont ma mémoire de notre enfance.

Je n’ai compris que bien des années plus tard le sentiment d’impuissance de mes parents, leur urgence permanente, à devoir toujours aller chercher le repas du lendemain, à vivre les yeux rivés à la colère du ciel, aux feuilles, à la terre. Nos vies dépendaient de bien plus grand et puissant que nous, de ce qu’on n’appelait pas encore le climat…

De ce fait, nos corps connaissaient le prix et la rareté des choses, l’endurance, l’eau, le travail que réclament un fruit pour grossir, une bête pour donner son lait, une fleur pour éclore.

Nous avons oublié que nous ne sommes que des humains et que la nature est mère, et moi, la fille de la grêle, je t’ai élevée comme une fille de la ville dans le coton et l’insouciance alors que j’aurais dû t’alarmer, t’enseigner l’humble patience, la lenteur, la résignation de mes parents.

Être parent, tu le sais, c’est être seul face à son enfant. C’est lui faire croire, partout, tout le temps, que le monde est beau.

Être vieux, c’est ne plus trouver de rôle à jouer. Un beau matin, on vous prend par la main, on vous remonte le plaid jusqu’au nez et on vous engueule comme une gamine de cinq ans…

Je n’ai pas envie que tu m’engueules comme une enfant de cinq ans, ni que tu me trimballe comme un paquet du lit au fauteuil pour y regarder des émissions animalières et y dormir la bouche ouverte, la nuque renversée et les chaussettes en éventail sur les repose-pieds…

Mais qui sait ce qu’est la vieillesse avant d’y entrer ? Aucun être humain n’est préparé à l’expérience solitaire de sa propre vieillesse et encore moins de sa fin.

D’autres ont été vieux avant moi, d’autres le seront après. Comme Hermann Hesse, dont j’ai découvert L’éloge de la vieillesse. Ses phrases prennent le temps que plus personne n’a, incisent la petitesse du réel pour lui donner tout son sens, me remplissent de profondeur lumineuse et de paix. Être vieux représente une tâche aussi belle et sacrée que celle d’être jeune ou de se familiariser avec la mort.

Lu en février 2022

« La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr

Je vous parle aujourd’hui d’un livre à part, une sorte d’OVNI, qui a reçu le prix Goncourt, avec son lot de critiques enthousiastes ou dévastatrices :

Résumé de l’éditeur :

En 2018, Diégane Latyr Faye, jeune écrivain sénégalais, découvre à Paris un livre mythique, paru en 1938 : Le labyrinthe de l’inhumain. On a perdu la trace de son auteur, qualifié en son temps de « Rimbaud nègre », depuis le scandale que déclencha la parution de son texte. Diégane s’engage alors, fasciné, sur la piste du mystérieux T.C. Elimane, se confrontant aux grandes tragédies que sont le colonialisme ou la Shoah. Du Sénégal à la France en passant par l’Argentine, quelle vérité l’attend au centre de ce labyrinthe ?

 Sans jamais perdre le fil de cette quête qui l’accapare, Diégane, à Paris, fréquente un groupe de jeunes auteurs africains : tous s’observent, discutent, boivent, font beaucoup l’amour, et s’interrogent sur la nécessité de la création à partir de l’exil. Il va surtout s’attacher à deux femmes : la sulfureuse Siga, détentrice de secrets, et la fugace photojournaliste Aïda…

 D’une perpétuelle inventivité, La plus secrète mémoire des hommes est un roman étourdissant, dominé par l’exigence du choix entre l’écriture et la vie, ou encore par le désir de dépasser la question du face-à-face entre Afrique et Occident. Il est surtout un chant d’amour à la littérature et à son pouvoir intemporel.

Ce que j’en pense :

Diégane, jeune écrivain, découvre en 2018 un livre très rare, peu édité (et sous le manteau à l’époque, en 1938) dont le titre déjà le fascine : « Le Labyrinthe de l’inhumain », le seul livre de l’auteur T.C. Elimane dont on a perdu la trace depuis très, très longtemps ? On pense d’ailleurs qu’il est peut-être décédé.

Encensé dans un premier temps, par quelques critiques littéraires (rares il faut bien le préciser), il va ensuite se démolir avec un acharnement qui dépasse l’imagination, mais on est en 1938, période coloniale qui méprise l’Afrique et les Africains.

Les critiques que l’auteur prête au livre de T.C. Elimane a sa sortie sont tellement fortes et méchantes qu’on se demande si l’auteur est uniquement le fruit de l’imagination de Mohamed Mbougar Sarr ou s’il a vraiment existé. En fait, l’auteur s’est inspiré l’histoire vraie du Malien Yambo Ouologuem premier romancier africain à recevoir le Prix Renaudot en 1968 pour son roman « Le devoir de violence » lui aussi accusé de plagiat ; il est impossible que l’auteur soit Noir (les mots sont bien plus terribles !) … voici quelques exemples :

Soyons francs : on se demande si cette œuvre n’est pas celle d’un écrivain français déguisé. On veut bien que la colonisation ait fait des miracles d’instruction dans les colonies d’Afrique. Cependant, comment croire qu’un Africain ait pu écrire comme cela en français ?

D’autres disent de lui qu’il est un Rimbaud nègre… et d’autres :

Un nègre, une créature à peine plus élevée qu’un primate sur l’échelle de la civilisation, qui voulait écrire.

On rencontre par exemple Siga qui vit à Amsterdam et  possède un exemplaire du livre d’Elimane et la rencontre entre Diégane et celle qu’il surnomme « l’araignée mère » est savoureuse. On fait aussi la connaissance de jeunes écrivains francophones venus d’Afrique qui dissertent entre eux.

Peu à peu, Diégane va se lancer sur les traces d’Elimane et essayer de mieux le connaître, à travers des personnes qui l’ont côtoyé, connu, certains haut en couleurs, notamment des femmes et en même temps Diégane nous parle de lui, de sa famille de son pays nous faisant voyager en France mais aussi au Sénégal, jusqu’en Argentine pour retrouver la moindre trace, le moindre secret… on visite les lieux mais aussi l’Histoire du siècle, avec ses guerres, ses horreurs, la Shoah, la colonisation…

Parfois, on a l’impression d’être dans une impasse, le livre ronronne, mais Mohamed Mbougar Sarr sait rebondir, ramener un autre témoignage, et ainsi un autre pan de l’histoire de T.C. Elimane que l’on trouve tantôt sympathique, tantôt casse-pieds mais qui ne laisse jamais indifférent.

J’ai bien aimé sa notion de biographème également : il nous donne de courtes biographies, parfois une simple réflexion, une mini dissertation sur une idée parfois obscure qui désoriente le lecteur, mais éveille sa curiosité. Par ailleurs, l’auteur joue avec la police d’écriture, et avec l’italique, le caractère gras ou non, les majuscules et les minuscules etc…

Ce livre se mérite, s’apprivoise même, en dépit des longueurs, car l’écriture est très belle. Je craignais un effet « Boussole » : le livre de Mathias Enard qui m’intéressait beaucoup mais que je n’ai jamais réussi à terminer, à cause de l’érudition du musicologue : la table de ma salle à manger disparaissait sous les post-it, les notes, que j’accumulais dans un cahier à côté…Le plaisir de la lecture avait fini par s’envoler à mi-parcours.

Avec Mohamed Mbougar Sarr, je me suis laissée porter par cette « plus secrète mémoire des hommes », emportée par cette plume magique. C’est une déclaration d’amour à la littérature. Je l’ai emprunté à la médiathèque dans un premier temps et quand j’ai vu le nombre de post-it, de citations qui me plaisaient, j’ai fini par l’acheter, car c’était une évidence, je voulais le garder, pouvoir le relire… Et cerise sur le gâteau, le côté magique du récit, les légendes, m’ont donné envie de ma plonger davantage dans la littérature africaine, sans oublier d’aller explorer le roman et la vie de Yambo Ouologuem

Cela fait trois semaines que je l’ai refermé et que je médite sur ma chronique qui, une fois de plus, ne me satisfait pas, mais il arrive un moment, il faut arrêter de peaufiner. Comme je l’ai déjà dit, ce livre s’apprivoise et le voyage est tellement beau qu’on ne regrette pas d’avoir embarquer dans le bateau ou l’avion comme on veut en compagnie de l’auteur. J’ai beaucoup aimé, je persiste et signe, n’en déplaisent aux esprits grincheux qui trouve le ton de l’auteur trop pompeux, ampoulé.

L’auteur :

Mohamed Mbougar Sarr, né en 1990 au Sénégal, vit en France et a publié trois romans : Terre ceinte, en 2015, Silence du chœur, en 2017, tous les deux primés et De purs hommes en 2018

Extraits :

D’un écrivain et de son œuvre, on peut au moins savoir ceci : l’un et l’autre marchent ensemble dans le labyrinthe le plus parfait qu’on puisse imaginer, une longue route circulaire, où leur destination se confond avec leur origine : la solitude.

Au dos je lus deux phrases : T.C. Elimane est né dans la colonie du Sénégal. Le labyrinthe de l’inhumain est son premier livre, le premier chef-d’œuvre d’un nègre d’Afrique noire qui affronte et dit librement la folie et la beauté de son continent.

Journal, je ne t’écris que pour une seule raison : dire combien Le labyrinthe de l’inhumain m’a appauvri. Les grandes œuvres appauvrissent et doivent toujours appauvrir. Elles ôtent de nous le superflu. De leur lecture, on sort toujours dénué : enrichi, mais enrichi par soustraction.

Un grand livre n’a pas de sujet et ne parle de rien, il cherche seulement à dire ou découvrir quelque chose, mais ce seulement est déjà tout, et ce quelque chose aussi est déjà tout.

L’exilé est obsédé par la séparation géographique, l’éloignement dans l’espace. C’est portant le temps qui fonde l’essentiel de sa solitude ; et il accuse les kilomètres alors que ce sont les jours qui le tuent.

Osons la formule : par sa jeunesse et l’éclat stupéfiant de ses visions poétiques, c’est une manière de « Rimbaud nègre » que nous avons là.

Chacun de nous doit trouver sa question. Pourquoi ? Obtenir une réponse qui lui dévoilerait le sens de sa vie ? Non, le sens de la vie ne se dévoile qu’à la fin. On ne cherche pas sa question pour trouver le sens de sa vie. On la cherche pour faire face au silence d’une pure et intraitable question. Une question qui ne possèderait aucune réponse…

Chez Mossane, ce que j’ai d’abord aimé, c’est ce qu’elle ne paraissait pas. C’est ce que je l’imaginais être derrière. Je suis peut-être tombé amoureux de l’idée que je me faisais d’elle.

Notre préoccupation profonde concerne le passé ; et tout en allant vers l’avenir, vers ce qu’on devient, c’est du passé, du mystère de ce qu’on fut, qu’on se soucie. Cela n’a rien à voir avec la nostalgie funèbre.

C’est parce qu’il lui donne la conscience tragique de l’indéfectible, de l’irréparable que le passé inquiète le plus l’homme. La peur de demain porte toujours, même infime, même quand on sait qu’il peut être déçu et le sera probablement, l’espoir des possibles, du faisable, de l’ouvert, du miracle.

Edouard Vigier d’Azenac – et cela transparaît dans ses articles pendant l’affaire Elimane – tient les Noirs pour des sous-hommes (ou des sur-singes) qui ne mériteraient rien que la servitude et ne sauraient par conséquent prétendre ‘élever jusqu’à l’humanité (et encore moins à l’écriture). Le Juif passe encore, le Nègre, jamais.

Quelle est donc cette patrie ? Tu la connais : c’est évidemment la patrie des livres, les livres lus et aimés, les livres lus et honnis, les livres qu’on rêve d’écrire, les livres insignifiants qu’on a oubliés et dont on ne sait même plus si on les ouverts un jour, les livres qu’on prétend avoir lus, les livres qu’on ne lira jamais mais dont on ne se séparerait pour rien au monde, les livres qui attendent leur heure dans une nuit patiente, avant le crépuscule éblouissant des lectures de l’aube.

Le temps est assassin ? Oui. Il crève en nous l’illusion que nos blessures sont uniques. Elles ne le sont pas. Aucune blessure n’est unique. Rien d’humain n’est unique. Tout devient affreusement commun dans le temps. Voilà l’impasse ; mais c’est dans cette impasse que la littérature a une chance de naître. Citation de la 4e de couverture

Lu en janvier 2022

« Le poète » de Michael Connelly

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai eu la chance de gagner lors d’un concours organisé par Anthony, thriller sur lequel je lorgnais depuis un bon moment :

Quatrième de couverture :

Chroniqueur judiciaire, Jack McEvoy ne peut croire au suicide de son frère jumeau. Si Sean, inspecteur de police, s’est bien tiré une balle dans la bouche, que vient faire ce « Hors de l’espace, hors du temps » d’Edgar Allan Poe écrit sur le pare-brise de sa voiture ?

Et, pourquoi Rusher, un indic qu’il devait voir ce jour-là, reste-t-il introuvable ?

En s’immisçant dans une base de données du FBI pour les besoins d’un article, McEvoy découvre avec stupéfaction que beaucoup de policiers se suicident et que le FBI mène l’enquête sur la mort de son frère. Il comprend alors que cette affaire est en passe de lui fournir son plus gros scoop sur des meurtres en série. Mais il pressent aussi qu’il est devenu la prochaine cible du suspect…

Le poète est LE classique absolu pour les fans de romans policiers.

Ce que j’en pense :

Jack McEvoy, journaliste judiciaire au « Rocky Mountains News », vient d’apprendre que son frère jumeau Sean vient d’être retrouvé mort d’une balle tirée dans la bouche. Il travaillait sur une enquête difficile, le meurtre d’une jeune femme retrouvée coupée en deux morceaux et très rapidement l’enquête a conclu   à un suicide, car plusieurs de ses collègues victimes du « blues du policeman », autrement dit un burn-out ont mis fin à leur jours ces derniers temps.

Après une période de sidération, Jack est submergé par la colère ce qui le pousse à remettre en question les conclusions de l’enquête. Il veut savoir, comprendre, d’autant plus que sur le parebrise de la voiture, on peut lire, à moitié effacés par la buée ces mots étranges : « Hors de l’espace, hors du temps » extraits d’un poème de Edgar Allan Poe.

Autre élément étrange, en faisant des recherches, Jack s’aperçoit, enfin limier, que le FBI enquête sur son frère. Il n’en faut pas plus pour qu’il fasse son enquête, se faisant engager comme consultant. S’ouvre alors une enquête sur les pas d’un serial killer.

L’enquête est passionnante, avec une analyse du comportement et de la pathologie des tueurs en série (comparables à ceux des violeurs), une approche des méthodes d’investigation du FBI, et des rebondissements multiples qui tiennent en haleine jusqu’à la dernière ligne.

J’ai bien aimé l’idée de donner la parole à un journaliste pour suivre et interpréter cette enquête, cela change des enquêtes menées par les policiers.

J’ai littéralement dévoré les quelques 760 pages du livre, les trois cents dernières lus, au détriment du sommeil (bonne compagnie pour une insomniaque chronique comme moi, je vous assure !)

J’ai lu ce thriller au début de l’été, mais je n’ai pas pu rédiger ma chronique à l’époque, car j’étais victime d’une intolérance +++ à un médicament antalgique, avec nécessité d’un sevrage rapide, qui m’a transformée en véritable junkie, donc incapable de lire, de rédiger mes critiques…D’où le laps de temps entre la lecture et cette rédaction. Pour ne pas bâcler, j’ai dû le relire… pour mon plus grand plaisir d’ailleurs !

Un grand merci à Anthony, bien connu de tous pour son blog les livres de K9 auquel je suis fidèlement abonnée, qui m’a permis de découvrir ce roman (que j’ai eu la chance de gagner) et son auteur dont je connaissais uniquement la série consacrée à Bosch que j’apprécie beaucoup. Il y a longtemps que je voulais découvrir les romans de Michael Connelly et j’ai adoré donc l’encombrement de ma PAL ne risque pas de s’améliorer.

https://leslivresdek79.com/

Extraits :

La mort, c’est mon truc. C’est grâce à elle que je gagne ma vie. Que je bâtis ma réputation professionnelle. Je la traite avec la passion et la précision d’un entrepreneur de pompes funèbres, grave et compatissant quand je suis en présence de personnes en deuil, artisan habile quand je suis seul avec elle. J’ai toujours pensé que, pour s’occuper de la mort, le secret était de la tenir à distance. C’est la règle. Ne jamais la laisser vous souffler dans la figure.

Mon frère m’avait expliqué un jour sa théorie du seuil limite. Chaque flic, disait-il, possédait une limite, mais cette limite lui était inconnue jusqu’à ce qu’il l’atteigne.

Theresa Lofton symbolisait l’image la plus médiatique qui soit : celle de la pure et simple Jeune Fille américaine. Inévitablement, on compara l’affaire à celle du Dahlia noir survenue cinquante ans plus tôt à Los Angeles…Une émission de télévision racoleuse baptisa Theresa Lofton les « dahlia blanc », en jouant sur le fait qu’on l’avait découverte dans un champ de neige près du lac Grasmere à Denver…  

Mais il n’était pas facile d’en vouloir aux morts. Je ne pouvais pas rester fâché contre Sean. Or, la seule façon de soulager ma colère était de mettre en doute cette histoire. Et le cycle infernal reprenait. Refus, acceptation, colère. Refus, acceptation, colère.

Au centre de cette histoire figuraient les suicides, apparemment sans relations, de trois membres de la police de New-York en moins de deux mois. Les victimes ne se connaissaient pas, mais toutes avaient succombé au « blues du policeman » pour reprendre l’expression du journaliste.

Généralement, les flics s’efforcent de dépersonnaliser leurs enquêtes au maximum. A cet égard, ils ressemblent aux serial killers. Si la victime n’est pas un être humain qui respire et qui souffre, son souvenir ne risque pas de vous hanter.

Quant aux violeurs, reprit-elle, leur pathologie ressemble énormément à celle des meurtriers. De chics types, croyez-moi. Je sentais qu’ils me jaugeaient dès que j’entrais dans la pièce. Je savais qu’ils essayaient de calculer le temps dont ils disposaient avant que le gardien n’intervienne. Est-ce qu’ils pourraient m’avoir avant l’arrivée des renforts.  Très révélateur de leur pathologie. Ils ne pensaient qu’en termes d’aide extérieure. Ils n’envisageaient pas que je puisse me défendre seule. Sauver ma peau. Pour eux, les femmes étaient uniquement des victimes. Des proies.

Lu en juillet 2021

« Les prophètes » de Robert Jones Jr

J’ai terminé le roman de je vous parle aujourd’hui, il y a quelques jours et il fallait que l’émotion retombe pour que je puisse rédiger ma chronique et qu’elle soit à la hauteur du roman et de son auteur :

Résumé de l’éditeur :

Sur la plantation de Paul et Ruth Halifax dans le Mississippi, des centaines d’esclaves travaillent dans les champs de coton. Les sévices corporels sont quotidiens, et la misère, la règle. Seuls Isaiah et Samuel, deux jeunes esclaves, bénéficient d’un peu d’intimité, car autorisés à dormir dans la grange avec les chevaux dont ils ont la charge. Maggie, qui travaille à la cuisine pour les Halifax, veille sur eux. Comme beaucoup d’autres, elle sait que les deux hommes sont amants.


Ce fragile équilibre est mis à mal quand Amos, un autre esclave, demande à Paul Halifax de lui enseigner les Évangiles, avant de convertir petit à petit les esclaves à sa nouvelle foi. Isaiah et Samuel se retrouvent alors de plus en plus isolés. Le jour où Ruth les accuse de l’avoir provoquée, les deux sont châtiés publiquement. Sous l’autorité de Maggie, un groupe de femmes les soigne en pratiquant des rituels ancestraux, mais leur répit sera de courte durée. Car peu après, leur calvaire prend une tournure inattendue lorsque le jeune Timothy Halifax, de retour du Nord, s’intéresse à eux. Rien ni personne ne semble pouvoir arrêter la tragédie qui s’annonce.


Porté par un souffle lyrique d’une puissance rare, Les Prophètes nous offre une grande fresque historique sur l’esclavage et un grand roman d’amour. Robert Jones, Jr. a incontestablement réussi son entrée en littérature avec ce roman flamboyant et profondément personnel sur la condition noire et la sexualité ; le livre s’est immédiatement classé dans la liste des best-sellers du New York Times à sa sortie aux États-Unis.

Ce que j’en pense :

Plein feu sur Empty une plantation dans le Mississippi, tenue d’une main de fer par Paul et Ruth Halifax et leurs sbires dont l’un est le propre cousin du propriétaire, empire avec des champs de coton à perte de vue, un nombre d’esclaves conséquent…

Parmi eux, on fait en particulier la connaissance de deux jeunes : Isaiah et Samuel, qui vivent sur la plantation depuis leur naissance, sans connaître leurs origines d’ailleurs et qui ont été affectés à l’écurie. Ils s’entendent bien depuis toujours, la qualité de leur travail est reconnue autant que faire se peut, mais ils sont homosexuels…

Dans ce contexte déjà dur, où les esclaves comptent moins que les animaux, où les sévices pleuvent, les Blancs ont pour cela une imagination sans bornes, alors Noirs et homosexuels…

Parmi les autres esclaves, certains les protègent du mieux qu’ils peuvent telle Maggie, alors que d’autres ne pensent qu’à leur nuire, tel Amos au nom de dieu bien sûr !

Quand le propriétaire (non, je ne dirai pas le maître !) veut améliorer ce qu’il considère comme son troupeau, sans dépenser trop et pour « préserver la qualité » comme il dit, il a recours au viol ; il n’hésite pas à participer si les esclaves tentent de se rebiffer…

Paul les ferait alors se reproduire, dans l’espoir de créer un cheptel de nègres doux mais forts, capables de porter la production de cette plantation vers de nouveaux sommets…

Le statut des femmes esclaves est encore pire que celui des hommes, elles comptent pour encore moins et leur corps est à la disposition des Blancs même s’ils les méprisent. On s’attache à l’histoire de Sarah, séparée très vite de Mary dont elle était amoureuse.

Robert Jones Jr. nous décrit l’Amérique de l’esclavage, de la maltraitance, les coups de fouet, les supplices de toutes sortes : Isaiah et Samuel ont été attelés à une charrette sur laquelle on a fait monter d’autres esclaves et sommés de la tirer sous les coups de fouet et ceux qui parmi les esclaves n’étaient pas monté dans la charrette, priés d’assister au spectacle et tout cela parce que Ruth Halifax prétendait qu’ils lui avaient jeté un mauvais regard…

Les femmes se sont unies malgré leurs désaccords, jalousie, pour soigner leurs dos à vif avec des recettes ancestrales.

L’auteur décrit très bien le sort réservé aux esclaves, l’impossibilité de s’échapper, alors que dans le Nord, les Noirs commencent à avoir certains droits, mais aussi la manière dont ils ont été arrachés à leurs pays d’origine et réduits en esclavage, transportés en fond de cale par les négriers. On suit l’histoire de l’esclavage du départ à l’arrivée dans les plantations et le traitement inhumain qui est déjà présent dès la première seconde de l’enlèvement, tous les moyens étant bons pour les humilier et tuer dans l’œuf toute velléité de résistance en pillant au passage les richesses du sol tout cela béni par les prêtres bien sûr…

Pour eux, tous ceux de son peuple n’étaient que des pépites de minerai vivantes : du carburant pour les moteurs les plus impies qui soient, mais tout cela, et c’était déroutant, au nom d’un dieu qu’ils juraient pacifiste. Un agneau disaient-ils. Elle ne pouvait savoir qu’il ne s’agissait là que d’un déguisement.

J’ai mis du temps à lire ce roman, j’alternais avec d’autres livres,  car certains passages sont vraiment très, très durs mais les talents de conteur de Robert Jones Jr. apportent de la magie au récit, on entend les chants (africains), (contre lesquels les propriétaires ne peuvent et n’osent rien faire). J’avais des images plein la tête, et certaines cauchemardesques, car il ne nous fait grâce d’aucun détail.

Cela ne va pas arranger mon antiaméricanisme primaire, ( je plaisante, cela ne va pas jusque là!) car comment un pays a-t-il peu se construire ainsi sur le sang de tant de personnes des Amérindiens aux Noirs, mais malgré sa noirceur, je conseille vivement de lire cet ouvrage ; si vous avez aimé « Underground roailroad » de Colson Whitehead, il devrait vous plaire.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur.

#LesProphètes #NetGalleyFrance

L’auteur :

Robert Jones, Jr. est né à New York où il vit toujours. Titulaire d’un master de création littéraire du Brooklyn College, il écrit régulièrement pour des revues ou journaux américains tels que le New York Times ou la Paris Review.

Il est aussi le créateur du site communautaire “Son of Baldwin”, engagé pour la justice sociale.

Extraits :

Notre devoir est de vous dire la vérité. Mais, étant donné que personne ne vous l’a jamais dite, vous la prendrez pour un mensonge. Les mensonges sont plus affectueux que la vérité, ils vous serrent à deux bras. Vous arracher à eux est notre châtiment. Oui, nous aussi, nous avons été punies. Nous l’avons tous été.  Car il n’y a pas d’innocents. L’innocence, nous l’avons découvert, est la plus grave de toutes les atrocités. Elle est ce qui sépare les vivants des morts…

Quand les femmes s’y mettaient, c’était comme être poignardée par deux couteaux au lieu d’un seul. Deux coups de poignards, l’un dans le dos et l’autre dans un endroit qu’on ne pouvait pas voir, seulement sentir.

Elle (Sarah) pouvait attribuer sans risque de se tromper la joie à l’un (Isaiah) et le désespoir à l’autre (Samuel) car l’esprit du premier avait visiblement déployé ses ailes tandis que celui du second trouvait encore refuge dans l’écho des grottes. Tous deux, elle le savait, avaient un but, aussi imparfait soit-il. La vie, on s’y accrochait, par un baume ou par l’épée.

En vérité c’était des mains de Sarah, et non de Mary qu’ils avaient dû arracher de force la lame. Pourquoi la lui avaient-ils donnée, d’ailleurs ? Si elle pouvait faucher la canne, elle pouvait faucher les hommes.

Les nègres voyaient dans le noir, vous savez. Eux qui naissaient des ténèbres, en étaient la progéniture, les portaient sans honte sur leurs traits. Comment pouvaient-ils ne pas avoir honte, même en plein jour ? C’était pour cette raison qu’il fallait les fouetter parfois. Pas par méchanceté ni par sadisme, même si cela y participait. Mais pour leur rappeler la disgrâce qu’ils portaient sur eux comme un habit, et le fait qu’il n’y avait aucune fierté à en tirer. 

Là où la paix avait jadis été possible se succéderaient des siècles de bains de sang et de pestilence, et la terre elle-même se verrait dépouillée de ses richesses naturelles et, par conséquent, rejetterait continuellement les enfants qu’elle était désormais incapable d’identifier. 

La honte était un maître vigoureux, avec des jambes solides et une étreinte impossible à déverrouiller.

Et puis, les négrillons n’étaient pas du tout des enfants ; des nègres-en-devenir, peut-être, mais pas des enfants. Le plan, c’était de les faire se multiplier grâce à un usage stratégique de leur semence. Si on les accouplait avec la jeune fille adéquate, chacun de leurs petits serait parfaitement adapté pour travailler au champ ou à la ferme, pour baiser ou alimenter la machine. Des nègres avec un objectif.

Peu importe où on l’enterrait – si seulement ils l’enterraient : Adam avait toutes les chances de mourir au bout d’une corde et de se balancer sous la branche d’un arbre avant qu’on le fasse flamber et qu’on furète parmi ses restes en quête de morceaux – il serait illuminé par la possibilité que ceux-là lui montraient, pas par les dernières braises d’une torche cruelle.

Ils étaient belliqueux et portaient l’odeur d’un labeur que nul ne pouvait faire partir. Ils mangeaient des rebuts et leur peau était marquée par la malédiction de la sauvagerie. Il était plus facile de les considérer comme des animaux, pas si différents des vaches et des chevaux, comme des singes doués d’un grand talent d’imitation qui parvenaient à parler la langue des humains.

Parfois, les nègres mouraient. Se gâtaient, disaient les négriers. Alors, avec d’autres hommes, guère plus âgés que lui, James devait défaire les chaînes des morts, transporter jusqu’au pont leur corps libérés, en décomposition, et les lancer par-dessus bord pour que les bêtes marines ou l’océan lui-même en disposent.

Il se demandait combien de nègres avaient connu pareil sort, et si, dans l’amorti, ils ne s’étaient pas rassemblés au fond de la mer pour planifier les contours de leur vengeance qui viendrait sous la forme d’un tourbillon d’une infinie noirceur ou d’un raz-de-marée dévastateur qui raserait la surface la terre comme au temps de Noé.

Lu en novembre-décembre 2021

« L’enfant réparé » de Grégoire Delacourt

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi pour le thème et la couverture et  dont la lecture m’a pris du temps :

Résumé de l’éditeur :

« J’ai compris depuis ce qui motiverait mon chemin d’écrivain. Présenter à l’adulte que je suis devenu l’enfant que je fus. »


 
Dans Mon père, publié en 2019, Grégoire Delacourt peignait un père venu demander des comptes à un prêtre coupable d’abus envers son jeune fils. Catalyseur d’émotions enfouies, le livre allait faire ressurgir des souffrances muettes et conduire son auteur a une enquête introspective profonde. Remontant enfin à la source de son enfance saccagée, Grégoire Delacourt la fait revivre dans Son fils, poignant récit autobiographique où il se livre pour la première fois.


  Son fils raconte un corps abîmé et les livres qui l’ont réparé, ce corps qui très jeune a subi l’étourdissement dans le Valium ou autres médicaments et se perçoit comme un déchet. L’écriture lui permet d’abord de subsister, de fuir sa famille et ses souvenirs, avant de devenir une démarche créatrice jalonnée des traces cachées de ses douleurs enfantines.


  Pourquoi le petit garçon qu’il était rêvait-il au soulagement de sauter par la fenêtre ? Qui était ce père, absent et bourreau ? Cette mère adorée fuyait-elle son propre enfant, ou bien faisait-elle tout pour le protéger ?

 
 
Son fils est l’histoire d’une enfance abusée, d’une famille où l’on porte le déni comme une armure, et un éclairage unique sur le parcours d’un écrivain. « Le jour où j’ai appris que j’étais une victime, je me suis senti vivant. » Dans un style acéré, précis, un regard sur soi d’une rare lucidité. Bouleversant.

Ce que j’en pense :

Comme c’est dur de refermer un tel livre ! Et comment en parler, quand c’est un uppercut qu’on vient de se prendre en pleine face ?

Je précise, avant de commencer ma chronique, que je n’ai pas lu « Mon père », donc je suis entrée dans le livre sans connaissance de la vie de l’auteur, ni idée préconçue.

L’auteur nous parle de son enfance abusée, abus qu’il avait pris soin d’enfouir le plus profondément possible. Des bribes revenaient, le retour de sa mère de la maternité après l’accouchement et qui retrouve son fils de trois ou quatre ans, transformé : il hurle dès qu’on le touche ! Elle a certes compris ce qui s’était passé, mais à cette époque-là, il est malvenu d’en parler, et comment en parler d’ailleurs ?

Elle va se contenter de mettre de la distance entre l’enfant et son père, une chambre au grenier : un « comble » c’est lui qu’on isole ! puis internat, colonies de vacances… Mais pas, de communication, de gestes tendres, encore moins mettre des mots.

Grégoire Delacourt nous raconte son parcours dans la vie, son mariage, son analyse, ses livres qui chaque fois révèle une petite partie de l’histoire, mais il s’agit toujours d’un autre. En revisitant son œuvre, on découvre l’auteur qui se cache derrière.

Les découvertes sur le divan sont truculentes et ne pouvaient que me plaire :

J’avais déjà décrit dans un autre livre, cette gamine que son père tire. Ça m’avait cassé la tête.

Je voulais dire sur laquelle son père tire…

ou encore:

Ma mère m’avait un jour appris que j’étais né violé, parce que j’avais le cordon ombilical autour du cou, à deux doigts d’être étouffé. Violet. Violé. Une voyelle muette d’écart…

Grégoire Delacourt raconte ce corps mutilé mais sans blessures apparentes, cette envie de se jeter par la fenêtre, sa difficulté à se trouver, à se retrouver, à se reconnaître victime, et à avancer, avec des mots qui percutent, des phrases parfois très courtes, lapidaires.

Il parle aussi très bien du déni, de la possibilité ou non de pardonner, d’aimer.

J’ai vraiment aimé ce livre percutant, déchirant parfois, mais où espoir et résilience avancent lentement mais sûrement. J’ai eu un peu de mal à passer à une autre lecture alors j’ai eu recours à ma bonne vieille méthode : un polar, en alternance d’ailleurs car il faut respirer de temps en temps pour cheminer avec cet enfant qui se répare.

Un petit mot encore pour évoquer la belle couverture, avec cet enfant blond, souriant, innocent, avant que sa vie ne bascule.

Je suis impressionnée par les ordonnances du médecin de famille: Valium, Mogadon, et tant d’autres, dès son plus jeune âge: masquer pour ne pas faire de vagues…

Je n’ai lu que « Un jour viendra couleur orange » de l’auteur que j’avais classé en fait dans la littérature légère, quasi « feel good » à cause d’un de ses titres : « La liste de mes envies ». Colossale erreur, mais je ne regrette pas de ne pas les avoir, finalement car je vais les découvrir à travers le prisme de celui-ci…

Décidément, cette rentrée littéraire a été riche en coups de cœur (ou presque) après « Enfant de salaud » de Sorj Chalandon notamment j’ai lu beaucoup sur le thème de la maltraitance intrafamiliale, inceste, abus … sans oublier le magnifique « S’adapter » de Clara Dupont Monod récompensé par le prix Femina ainsi que le Goncourt des lycéens.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver son auteur dont je vais certainement lire les autres romans ! c’est ma PAL qui va être ravie, déjà qu’elle est en surcharge pondérale depuis des lustres, voilà que je la leste de plusieurs romans d’un coup.

#LenfantréparéGrégoireDelacourt #NetGalleyFrance !

L’auteur :

Grégoire Delacourt a publié neuf romans dont, aux éditions Jean-Claude Lattès : L’Ecrivain de la famille (2011, 150 000 ex, Prix Marcel Pagnol 2011, Prix Rive Gauche à Paris 2011, Prix Carrefour du Premier Roman 2011, Prix Cœur de France 2011) ; La liste de mes envies (2012, 1,2 million d’ex, Prix Méditerranée des Lycéens 2013, Prix Livresse de Lire 2013) traduit en 35 langues, adapté au cinéma par Didier Le Pêcheur en 2014 ; 

On ne voyait que le bonheur (2014, 300 000 ex, Prix des Lectrices Edelweiss, Meilleur roman de l’année 2014), adapté au Festival d’Avignon. Chez Grasset, il est l’auteur d’Un jour viendra couleur d’orange (2020).

Extraits :

J’ai souvent regardé l’avenue en contrebas en me demandant quelle sensation ce serait de voler avant de m’écraser –le voilà, mon rêve d’enfant qui souffrait.

Dans cette maison, j’ai cent fois inhalé du trichloréthylène sur un mouchoir en coton, jusqu’à l’évanouissement. On m’a gavé de Valium et de Mogadon. Je n’ai jamais écrit dans cette maison.

Je n’ai pas été mordu. Je n’ai pas été brûlé, ni coupé. C’est pire. Il ne reste rien. Aucune preuve. Mon corps n’est pas un témoin. Il est l’ennemi du mal qui m’a été fait. Une neige immaculée. Mon corps est l’acquittement du coupable.

C’est la faim qui m’a poussé à écrire. A dix-neuf ans, j’avais faim et la faim ôte l’envie de danser. Elle est un vide qui se dévore lui-même.

Mon chagrin est épineux et ma mémoire estropiée. Je voudrais retrouver mes mots d’enfant pour me retrouver, mais je ne connais pas celui que je fus. Il a été tu.

Il faut du temps pour faire corps avec sa douleur ; prendre un jour le risque de l’aimer afin de ne pas mourir.

Je sais que nommer ne guérit pas. Nommer permet juste de s’identifier. De faire encore partie des hommes… On est ce qu’on a tamisé de nos héritages.

Car écrire, c’est parler une langue posthume. C’est se souvenir de l’oubli et se traduire en verbe. Ecrire, c’est se jeter sans avoir vu aucun fond, écouter se briser ses mots comme des os ; prendre le risque de mourir mais aussi celui de vivre.

Mes livres me racontaient mais je ne les lisais pas.

Le jour où j’ai appris que j’avais été une victime, je me suis senti vivant.

En écrivant sur mon père, j’ai trouvé l’amour de ma mère.

Avoir honte, c’est être son propre esclave.

Voilà pourquoi il y a tant de trahisons dans mes livres. Voilà pourquoi j’étais perdu. J’ai peur désormais. Les mots ne guérissent pas. N’effacent pas. Ils tracent juste d’autres vies.

Lu en novembre 2021

« Poussière dans le vent » de Leonardo Padura

Cela doit faire une semaine, au moins, que je peaufine la chronique du livre dont je vais tenter de parler aujourd’hui, ce fût presque plus rapide de le lire, et pourtant j’ai fait durer le plaisir :

Résumé de l’éditeur :

Ils ont vingt ans. Elle arrive de New York, il vient de Cuba, ils s’aiment. Il lui montre une photo de groupe prise en 1990 dans le jardin de sa mère. Intriguée, elle va chercher à en savoir plus sur ces jeunes gens.

Ils étaient huit amis soudés depuis la fin du lycée. Les transformations du monde et leurs conséquences sur la vie à Cuba vont les affecter. Des grandes espérances jusqu’aux pénuries de la « Période spéciale » des années 90, après la chute du bloc soviétique, et à la dispersion dans l’exil à travers le monde. Certains vont disparaître, certains vont rester, certains vont partir.

Des personnages magnifiques, subtils et attachants, soumis au suspense permanent qu’est la vie à Cuba et aux péripéties universelles des amitiés, des amours et des trahisons.

Depuis son île, Leonardo Padura nous donne à voir le monde entier dans un roman universel. Son inventivité, sa maîtrise de l’intrigue et son sens aigu du suspense nous tiennent en haleine jusqu’au dernier chapitre.

Ce très grand roman sur l’exil et la perte, qui place son auteur au rang des plus grands écrivains actuels, est aussi une affirmation de la force de l’amitié, de l’instinct de survie et des loyautés profondes.

Ce que j’en pense :

Le livre s’ouvre sur la rencontre de deux jeunes gens, Adela et Marcos, âgés d’une vingtaine d’années qui sont tombés amoureux.

Adela Fitzberg est née à New-York, d’un père psychanalyste qui a fui la dictature argentine et d’une mère, Loreta, vétérinaire Cubaine en exil qui rejette systématiquement tout ce qui a trait à son île natale.

Marcos vient de quitter Cuba pour tenter sa chance, gagner sa vie le mieux possible à Miami, chacun fuit pour une raison qui lui est propre…

Ils se sont rencontrés parce que Adela a décidé de faire des études de lettres hispaniques et a choisi une université à Miami au grand dam de sa mère. On imagine la réaction de cette dernière quand elle lui a annoncé leur décision de vivre ensemble : elle a disparu de la circulation, purement et simplement.

Un jour, Adela tombe sur une photographie de la famille de Marcos et de leurs amis, prise lors d’un anniversaire et une jeune femme enceinte attire son attention car il s’agit probablement de sa mère. Et l’histoire peut commencer.

Retour à Cuba, où le communisme (le castrisme) bat son plein, des amis sont réunis à la villa Fontanar qui appartient à Clara, ingénieure et son mari Dario, neurochirurgien et leurs deux enfants Marcos et Ramsès. Il y a là Irving, et son compagnon Joël, Elisa Correa, fille de diplomate ayant beaucoup voyagé et son époux Bernardo, Horacio, docteur en physique, dont lepère Renato a fui Cuba dès la révolution, et Walter, artiste peintre ayant étudié à Moscou dont il s’est fait renvoyer, Liuba et son mari Fabio. Ils constituent « le Clan ».

On fête l’anniversaire de Clara et la préparation du départ de Dario en Espagne, alors que Walter, persécuté qui se dit espionné par le gouvernement tente de persuader Dario de l’aider à fuir.

Le lendemain, Walter est retrouvé mort : il se serait suicidé en sautant d’un toit. Mais, cela semble étrange donc, vont survenir les interrogatoires musclés, notamment pour Irving, homosexuel donc forcément louche. Et, tout aussi étrange, Elisa disparaît sans rien dire à personne.

L’URSS est en train de s’effondrer, exit le mur de Berlin, donc Cuba perd un allié de poids et va sombrer dans la pauvreté, la faim, car tout manque, malgré « les longues queues » qu’il faut faire pour trouver quelque chose à manger ou autres denrées de première nécessité.

Tout le monde finit par s’exiler : Dario à Barcelone, en 1990, puis Irving et Joël à Madrid, Horacio à Miami en 1994, puis San Juan, Liuba et son époux Fabio, à Buenos Aires, obligés de laisser derrière eux leur fille Fabiola…

Bien-sûr, on se demande si Elisa et Loreta sont une seule et même personne, et si oui, qui est le père d’Adela ? mais également qui est a trahi qui ? Walter s’est-il suicidé ou a-t-il été assassiné ? Mais, le roman va beaucoup plus loin…

Leonardo Padura nous raconte les liens qui se sont formés entre tous les membres du Clan, leur évolution, comment ils sont arrivés à se construire une autre vie, et à travers chacune de ces vies, on se rend compte que chacun détient une part de la vérité, sur Elisa, sur son père, fonctionnaire en vue du régime, sur Walter et c’est ce qui fait la force du récit, avec en fond sonore cette chanson de Kansas :

« Poussière dans le vent,

Nous ne sommes que de la poussière dans le vent. »

Et, encore et toujours cette même phrase lancinante, autant que la chanson de Kansas, « que nous est-il arrivé ? »

Leonardo Padura parle tellement bien de l’exil (vous savez à quel point ce thème m’est cher !), de la difficulté de se reconstruire ailleurs, car on ne se sent chez soi nulle part, comme Dario qui milité pour l’indépendance de la Catalogne, pour pouvoir avancer, alors qu’il a réussi sa nouvelle vie, ou comme Irving qui ne supporte pas la chaleur de Madrid, comme si le soleil n’était supportable qu’à Cuba.

Il évoque la douleur de partir alors que les autres restent comme si on les abandonnait lâchement, et aussi le pourquoi : pourquoi certains partent alors que d’autres décident de rester et voient les départs successifs telle Clara qui voit partir son mari, Dario puis ces deux fils, l’un après l’autre. Les premiers sont partis pour des raisons surtout politiques et pour avoir la liberté, ou encore à cause de la peur, alors que pour les plus jeunes, il s’agit surtout de raisons financières, s’acheter une voiture par exemple…

L’analyse de la situation économique et sociale de Cuba est terrible : les hôpitaux à l’agonie, les prescriptions de bilans biologiques gratuits certes, mais il n’y a plus de réactifs, pour les réaliser. On assiste à l’effondrement d’une idéologie à laquelle beaucoup ont cru avec enthousiasme, avec l’envie de participer à l’effort de créer une nouvelle société, plus égalitaire, mais corruption, suspicion, surveillance ont fini par faire des ravages.

Une scène émouvante : le repas où ils se retrouvent tous pour fêter l’anniversaire de Clara et le départ de Dario, que Ramsès leur fils est chargé de « fixer sur la pellicule » alors que chacun a le moral au plus bas. Quand se reverront-ils, s’ils se revoient un jour ?

« La fête se déroula, et ils burent, chantèrent, s’amusèrent parce qu’ils avaient besoin de boire, de chanter et de s’amuser pour ne pas pleurer ou se couper les veines. »

Il y a longtemps que je veux découvrir les romans de Leonardo Padura dont deux sont dans ma bibliothèque depuis un bon moment : c’est la lecture de « Viva » de Patrick Deville sur l’assassinat de Trotski qui m’a orientée vers « L’homme qui aimait les chiens » et plus tard « Hérétiques » … Le coup de cœur que je viens d’avoir pour « Poussière dans le vent » va me permettre de précipiter les choses…

L’écriture est très belle, pleine de poésie, de sensibilité, et de lucidité, pour évoquer la douleur l’exil, l’émigration, la désillusion, la nostalgie, le retour fantasmé…

Vous l’avez compris, j’ai vraiment adoré ce roman, pavé de 600 pages environ, que j’ai fait durer le plus possible, alors que la lecture était addictive.J’ai encore des étoiles plein les yeux…J’espère ne pas avoir trop radoté, sous l’effet de l’émotion! en résumé: il faut le lire…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Métailié qui m’ont permis de découvrir ce roman et de me plonger enfin dans l’univers d’un auteur magistral.

#Poussièredanslevent #NetGalleyFrance

L’auteur :

Leonardo PADURA est né à La Havane en 1955 où il vit. Diplômé de littérature hispano-américaine, il est romancier, essayiste, journaliste et scénariste pour le cinéma. Traduit dans 15 pays, best-seller en Espagne et en Amérique latine, il fait partie des grands noms de la littérature mondiale.

Pour l’ensemble de son œuvre, il a reçu le prix Raymond Chandler en 2009, le Prix national de littérature cubain en 2012, et le prestigieux prix Princesse des Asturies en 2015.

On lui doit notamment : L’homme qui aimait les chiens, L’automne à Cuba, Les brumes du passé, Hérétiques…

Extraits :

La réaction disproportionnée de sa mère lui semblait absurde, déplacée, excessive. Que Loreta ne veuille rien savoir de Cuba ni des Cubains relevait de son libre arbitre et elle pouvait le respecter, mais cela ne l’autorisait pas à critiquer de cette façon la décision d’Adela, qui avait passé l’âge de solliciter la bénédiction de ses parents pour prendre des décisions sur sa vie, à plus forte raison s’agissant de sa vie sentimentale. Mais, pourquoi cette aversion, cette répulsion viscérale envers tout ce qui avait trait à son pays d’origine ?

Une mauvaise année (1990) qui allait rapidement briser tout ce qui semblait solide et qui surpasserait dans les grandes largeurs les pires prédictions.

Quelque chose s’était brisé, et il (Irving) avait eu très vite la conviction qu’il s’agissait d’une cassure définitive. Ils en étaient arrivés au point où ceux d’alors ne redeviendraient plus jamais les mêmes ni la même chose ? C’était plus ou moins ainsi qu’un poète l’avait formulé. Et c’était ainsi qu’Irving le voyait.

Une gigantesque incertitude recouvrait tout, tandis qu’un monde connu et ordonné se défaisait. Le présent les asphyxiait avec ses pénuries et ses dilemmes douloureux, et l’avenir s’estompait dans un brouillard impénétrable…

Un mélange explosif de joie et de tristesse habitait Irving. Mais il se sentait poussé, par-dessus tout, par une détermination plus puissante que le sentiment d’appartenance ou de déracinement, que la famille ou les amis : le désir de vivre sans peur.

Il sentait que sa condition d’exilé, d’émigré ou d’expatrié – peu importe, le résultat pour lui était le même – l’avait empêché de penser même à un bref retour et l’avait condamné à vivre à vivre une existence amputée, qui lui permettait d’imaginer un avenir où il ne pouvait pas se défaire du passé qui l’avait mené jusque-là et à être qui il était, ce qu’il était et comme il était. La conviction de ne plus jamais avoir d’appartenance ne le quittait jamais.

… Retourner pour la première fois depuis plus de dix ans dans ce pays lointain appelé l’Argentine, le même dont il (Bruno) était parti épouvanté par la capacité des humains à créer de la terreur et où il n’était revenu que pour y amener quinze jours sa fille adolescente… « en fait j’ai peur de tout…Je crois que j’ai plus peur qu’avant. Je sens que je ne suis plus de là-bas, mais qu’aussi je ne peux être de nulle part ailleurs.

Renato (le père d’Horacio), qui avait fait ses études aux États-Unis à l’orée des années 1950, considérait le communisme comme une aberration politique et pensait que, dans un pays communiste, même s’il était un homme paisible, il ne pourrait avoir que deux destins : la prison ou le peloton d’exécution.

Les exilés étaient des apatrides, et la Patrie, incarnée par la Révolution, devait toujours être au-dessus de tout, y compris de la famille.

Plus que des exilés, tous deux (Horacio et son beau-père) avaient la complicité des réfugiés perpétuels, nourris de la mémoire affective et de la douce illusion d’un rêve de retour. Vivants ou morts.

Quel pouvoir Elisa avait donc sur elle (Clara) pour la déstabiliser à ce point et pour avoir, avec sa disparition, provoqué un tel sentiment de perte et de vide, ce qu’elle n’éprouverait pas ensuite avec l’absence de Dario ?

J’ai découvert que si je me soûlais la gueule, que si, depuis dix ans, j’ai été plus souvent inconscient que lucide, c’est parce que je refusais de penser. Aussi simple que ça. Et je refusais de penser parce que la sobriété peut être un état horrible pour quelqu’un comme moi qui se rend compte qu’il n’a rien à quoi se raccrocher. (Bernardo)

Pourquoi étaient-ils si nombreux à partir ? Tous savaient que, même en rêves, malgré leurs efforts et leurs talents, ils ne seraient jamais ni riches ni vraiment puissants, si telles étaient au bout du compte les aspirations secrètes qui les encourageaient depuis le fond de leurs âmes. Clara pouvait comprendre les motivations de chacun d’eux, y compris les aspirations à la richesse économique.

Mais l’autre face de la question l’obsédait aussi, parfois encore plus, et compliquait ses conclusions : pourquoi d’autres restaient-ils ? Pourquoi, alors qu’il y en avait tellement qui partaient, des centaines de milliers d’autres restaient-ils ? Pourquoi Bernardo ? Pourquoi elle et d’autres comme elle ?

Une fracture profonde avait fini par les éparpiller dans toutes les directions, après des décennies parcourues en sens unique, suivant le chemin que d’autres leur avaient tracé, assigné. Et qu’ils avaient suivi, presque toujours sans objections, car il n’y avait pas de place pour l’objection, seulement pour l’obéissance…

En fait, ce n’était pas être accepté comme Catalan qui lui importait, en fait il voulait seulement devenir autre chose, un autre Dario, Catalan ou Martien, c’était pareil, mais toujours plus loin du Dario original. Enterrer le passé, compter les gains, jamais les pertes. Écraser tout soupçon de nostalgie. Quel était donc ce mot, nostalgie ? A quoi sert la nostalgie ?

Tous ceux que le pouvaient volaient. Ceux qui avaient de l’argent achetaient ? Ceux qui ne pouvaient ni voler ni avoir d’argent restaient dans la merde. Clara avait le cœur brisé en voyant ceux qui fouillaient dans les poubelles pour en tirer quelque chose, n’importe quoi, dans un pays où personne ne jetait rien qui ne soit déjà un vrai rebut.

Parce que la mort existait et gagnait toujours à la fin ; la survie de l’âme, le prix du paradis ou même l’horreur de l’enfer n’étaient que des consolations avec lesquelles les humains avaient tenté de soulager leur grande défaite.

Irving le dit toujours, à Cuba on se fiche que le soleil brille, qu’il ne fasse pas trop chaud et que la journée s’annonce splendide ; il y aura toujours quelqu’un à un moment qui viendra tout foutre en l’air. Tu crois que c’est un châtiment historique ?

Lu en octobre 2021

« Vivre avec nos morts » de Delphine Horvilleur

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai lu et même relu afin de lui rendre l’hommage qu’il mérite, et j’avais décidé de publier ma chronique le jour de l’ouverture du procès des attentats de novembre 2015 :

Résumé de l’éditeur :

« Tant de fois je me suis tenue avec des mourants et avec leurs familles. Tant de fois j’ai pris la parole à des enterrements, puis entendu les hommages de fils et de filles endeuillés, de parents dévastés, de conjoints détruits, d’amis anéantis… »

Être rabbin, c’est vivre avec la mort : celle des autres, celle des vôtres. Mais c’est surtout transmuer cette mort en leçon de vie pour ceux qui restent : « Savoir raconter ce qui fut mille fois dit, mais donner à celui qui entend l’histoire pour la première fois des clefs inédites pour appréhender la sienne. Telle est ma fonction. Je me tiens aux côtés d’hommes et de femmes qui, aux moments charnières de leurs vies, ont besoin de récits. »

A travers onze chapitres, Delphine Horvilleur superpose trois dimensions, comme trois fils étroitement tressés : le récit, la réflexion et la confession. Le récit d’une vie interrompue (célèbre ou anonyme), la manière de donner sens à cette mort à travers telle ou telle exégèse des textes sacrés, et l’évocation d’une blessure intime ou la remémoration d’un épisode autobiographique dont elle a réveillé le souvenir enseveli.

Nous vivons tous avec des fantômes : « Ceux de nos histoires personnelles, familiales ou collectives, ceux des nations qui nous ont vu naître, des cultures qui nous abritent, des histoires qu’on nous a racontées ou tues, et parfois des langues que nous parlons. » Les récits sacrés ouvrent un passage entre les vivants et les morts. « Le rôle d’un conteur est de se tenir à la porte pour s’assurer qu’elle reste ouverte » et de permettre à chacun de faire la paix avec ses fantômes.

Ce que j’en pense :

Que signifie être rabbin, et comment rendre hommage aux personnes assassinées telle la psychanalyste Elsa Cayat, lors des attentats de Charlie Hebdo ou dans un autre deuil, quand parfois la famille elle-même sait si peu de choses sur la personne qui est accompagnée ?

Delphine Horvilleur revient dans cet essai puissant sur le judaïsme, par rapport à la laïcité, revenant sur des textes sacrés pour étayer son analyse. Elle évoque également la notion de Dieu et de ces hommes qui tuent en se revendiquant de son nom.

Elle évoque, les survivants de la Shoah et l’impossibilité à dire l’horreur, ce silence face à l’indicible, et ces enfants devenus les parents de leurs propres parents pour continuer à avancer. De même que les conséquences du silence, du non-dit et ces fantômes qui viennent tenter de faire face à l’histoire des familles, aux gens qui manquent et dont on ne parle pas.

Elle rend un bel hommage aux filles de Birkenau, amies à vie, Simone avec son chignon très serré, presque austère qui a dédié sa vie à la Nation, et la crinière flamboyante de Marceline, qui avait tendance à brûler la vie par les deux bouts, restant à jamais, l’adolescente rebelle (il ne faut jamais oublier qu’elle avait quinze ans quand elle a été déportée) chacune entre à sa manière en résilience.

« Simone Veil savait que le combat pour les droits des femmes est infini et que rien n’y est jamais acquis. En bien des occasions, elle a démontré que pour le mener, il fallait savoir renverser des « cruches » sur la tête de ses détracteurs, pour ne pas être prise pour l’une d’elles. »

L’auteure aborde d’autres thèmes, la mort d’un enfant, d’un conjoint, de la signification de la mort dans nos sociétés et par ricochet, celle de la vie, ou encore, où vont les morts après. Réflexion aussi sur la peur qui entoure, la maladie, notamment les maladies neurologiques (les plus terribles à mon humble avis !) avec le cas d’Ariane, tout autant que la peur de la mort.

La mort d’un enfant vous condamne à l’exil sur une terre que personne ne peut visiter, à part ceux à qui il est arrivé la même chose.

J’ai bien aimé la manière dont elle évoque Myriam, tellement obsédée par la mort qu’elle décide de préparer à l’avance le moindre détail de ses obsèques, pour que tout soit conforme à ce qu’elle désire, quitte à risque l’empêcher ceux qui y assisteront à ne jouer aucun rôle, rendant le deuil encore plus difficile.

J’ai mis beaucoup de temps à rédiger ma chronique sur cet essai qui m’a vraiment passionnée, alors que je ne connaissais rien du Judaïsme et de ses rituels, car je n’avais pas envie de me séparer de son auteure. Je l’ai lu, relu, annoté à un point tel que choisir des extraits a été compliqué, tant les surlignages abondaient. J’ai décidé de me procurer la version papier, pour l’avoir toujours à portée de mains.

Ce livre m’a accompagné pendant quelques mois et je pense qu’il fera partie de ma vie, moi l’athée, déçue par tant de religions, de chapelles, (rassurez-vous, mes amis les Boubous, c’est encore avec vous que je me sens le mieux !) et l’idée de demander des comptes à Dieu ne peut que me plaire, il devait vraiment regarder ailleurs au moment de la Shoah, des croisades, des attentats et autres massacres perpétrés en son nom.

Dernière petite chose : j’aime beaucoup écouter Delphine Horvilleur, je ne rate jamais ses passages à la TV, qu’il s’agisse d’émissions littéraires ou en tant qu’invitée, sa manière d’intervenir est toujours juste, et elle explique très bien…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui ont bien voulu me faire confiance une nouvelle fois en me faisant découvrir ce livre, ce qui m’a donné envie d’en savoir plus.

#Vivreavecnosmort #NetGalleyFrance

L’auteure :

Rabbin de Judaïsme en Mouvement, Delphine Horvilleur dirige la rédaction de la revue Tenou’a. Elle est notamment l’auteur de : En tenue d’Eve : féminin, pudeur et judaïsme (Grasset, 2013), Comment les rabbins font des enfants : sexe, transmission, identité dans le judaïsme (Grasset, 2015), Réflexions sur la question antisémite (Grasset, 2019).

Extraits :

La laïcité française n’oppose pas la foi à l’incroyance. Elle ne sépare pas ceux qui croient que Dieu veille, et ceux qui croient aussi ferme qu’il est port ou inventé. Elle n’a rien à voir avec tout cela.

L’identité juive repose elle aussi sur une vacance. Tout d’abord parce qu’elle n’est pas prosélyte et ne cherche pas à convaincre l’autre qu’elle détient l’unique vérité. Ensuite, parce qu’elle peine à formuler ce qui la fonde. Nul ne sait vraiment ce qui fait un juif et encore moins « un bon juif ».

Le judaïsme garantit en son sein la place d’Elsa (Cayat) et la mienne, celle d’une juive non croyante et celle d’un rabbin, sans qu’aucune de nous puisse se revendiquer plus légitime.

Les tueurs ont-ils perçu le paradoxe obscène de leur geste assassin ? Leur croyance en un Dieu qui demande vengeance et se vexe d’être méprisé constitue un gigantesque blasphème. Quel Dieu « grand » devient si misérablement « petit » qu’il a besoin que des hommes sauvent son honneur ?

Contrairement aux fleurs qui fanent, les cailloux restent de disent la force du souvenir.

Des revenants. C’est comme cela qu’on appelle souvent les fantômes, car c’est exactement ce qu’ils s’acharnent à faire : revenir. Revenir jusqu’à ce qu’on accepte de les voir, et de parler enfin d’eux.

Le vêtement blanc du fantôme est, en fait, une réminiscence d’un rite juif ancestral, l’enveloppement du mort dans un linceul.

Il y a les fantômes coriaces de la Shoah les morts laissés sans sépulture, ceux des conversions forcées, et les fantômes des enfants cachés, des marranes et des descendants du silence, de tout ce qu’il a fallu taire pour être sauvé.

Chaque évènement qui noue ou défait des liens les convoque. Forcément ! Ils sont en quête de fils manquants qui sutureraient nos histoires et les leurs.

Les enfants « nés après » sont devenus les parents de leurs parents et, investis de cette mission impossible, ils ont pris sur eux de beaucoup les protéger et de beaucoup les engueuler…

… Ce syndrome de l’enfant-messie est décuplé dans les familles traumatisées.

La vie et la mort ne sont pas hermétiquement séparées, et l’eau qui coule n’imperméabilise pas nos vies du deuil.

Les engagements de Simone et Marceline, politiques, cinématographiques ou amoureux, m’ont appris ce que « se relever » signifie, et surtout comment permettre à d’autres de le faire. Elles disaient : voilà ce qui nous est arrivé, mais souvenez-vous que nous ne sommes pas « que » ce qui nous est arrivé.

J’ai souvent pensé que Simone avait été l’une de ces fées pour les femmes de ma génération, et qu’elle s’était penchée sur nos berceaux en murmurant une puissante promesse. Je suis née en novembre 1974, au moment même où sa voix portait à l’Assemblée un engagement solennel.

Le rabbin n’est qu’une personne dont la communauté reconnaît l’érudition et qu’elle se choisit comme guide, mais en aucune manière, il ou elle n’est un intermédiaire entre Dieu et les hommes.

L’homme, même au jour de son jugement, peut demander des comptes au Juge. Ne pas laisser Dieu s’en tirer à si bon compte, mais lui tenir rigueur de son manque de compassion…

… En imaginant Marceline, devant la cour céleste au jour de son Jugement dernier, il m’a semblé que Dieu risquait effectivement de ne pas s’en tirer à si bon compte.

Je dis toujours aux endeuillés, quel que soit l’être cher qu’ils perdent, qu’ils vont devoir, en plus de leur douleur, se préparer à un étrange phénomène : la vacuité des mots et la maladresse de ceux qui les prononcent.

Perdre un parent fait de vous un orphelin, et perdre un conjoint fait de vous un veuf. Mais qu’est-on lorsqu’un enfant disparaît ? C’est comme si, en évitant de la nommer la langue croyait en écarter l’expérience, comme si par superstition, on s’assurait de ne pas en parler pour ne pas la provoquer.

La maladie renvoie chacun à ses frayeurs, et le mal d’Ariane, parce qu’il attaquait son cerveau, activait nos plus terrifiantes angoisses.

Lu et relu entre mai et septembre 2021

« Berlin Requiem » de Xavier-Marie Bonnot

Je vous parle aujourd’hui d’un livre,le premier lu de cette rentrée littéraire, qui m’a bouleversée, l’émotion est tangible dans ma chronique car le violon de Szymun Golberg est toujours dans ma tête, qui n’est pas en très bon état ces derniers jours, passés en position horizontale:

Résumé de l’éditeur :

Rentrée littéraire Plon 2021.


« La musique a des accords que les mots ne peuvent dire, ni même comprendre », mais Xavier-Marie Bonnot parvient, avec ses mots, à décrire l’une des plus sombres périodes de l’Histoire sur fond de musique et d’art, contraints et fanés par le nazisme.

 
Berlin, 1932. Wilhelm Furtwängler est l’un des plus grands chefs d’orchestre allemands. Il dirige l’orchestre philharmonique de Berlin et éblouit son public par son génie virtuose. 1934. Hitler est chancelier et détient tous les pouvoirs, c’est le début des années noires. Le nazisme s’impose et dépossède les artistes de leur art. Les juifs sont exclus de l’orchestre et contraints de s’exiler. La culture devient politique. La musique devient un véritable instrument de propagande. Continuer d’exercer son art mais en se soumettant au régime du III Reich ou fuir l’Allemagne ? Pour Furtwängler, ce choix n’a pas de raison d’être. Mais l’art est-il véritablement au-dessus de la politique ? La passivité étant souvent interprétée comme un signe d’acceptation et de collaboration, cela pourrait bien lui porter préjudice…

En parallèle, Rodolphe Bruckmann, fils d’une célèbre cantatrice ayant chanté dans les opéras les plus prisés de la capitale, contemple et vit les évènements avec son regard de jeune garçon. La guerre se profile au loin mais lui ne comprend pas. De ses yeux naïfs, il voit tous ces SS qui ont fière allure dans leurs uniformes. Il ne perçoit pas le mal. Lui, ce qu’il veut, c’est devenir le plus grand chef d’orchestre que l’Allemagne n’ait jamais connu. Il a ce don en lui. Les notes lui parlent, le transportent. La musique l’anime depuis toujours et ni la guerre, ni la déportation de sa mère, ni l’absence de père, ne parviendront à détruire ses ambitions. Il le sait, il sera le prochain Furtwängler. Le destin de ces deux âmes se croisent et se rejoignent harmonieusement, comme des notes de musique, pour former la plus belle des partitions. Le positionnement de Wilhelm Furtwängler pendant la seconde guerre mondiale est une zone obscure éclairée par la plume de Xavier-Marie Bonnot, qui, par son histoire, écrit l’Histoire.

Ce que j’en pense :

1954, Rodolphe Meister va diriger la Neuvième symphonie de Beethoven à la salle Pleyel, il arrive en avance pour sentir le public, l’apprivoiser. Succès total, ovation pour le jeune chef.

Le passé revient le hanter : Berlin, les dignitaires nazis qui se targuent de musique et veulent l’utiliser comme outil de propagande, tentant de manipuler pour ce faire le grand chef d’orchestre Wilhelm Furtwängler. Il a rencontré ce génie alors qu’il allait assister à une répétition, sa mère Christa étant une cantatrice réputée. Lorsque le Maître le hisse près du pupitre, Rodolphe remarque qu’il n’est pas à la bonne page de la partition lors de la pause, celui-ci lui explique que le chef doit connaître toute la partition par cœur. Rodolphe décide qu’il deviendra plus tard chef d’orchestre lui aussi.

Durant l’hiver 1932, Wilhelm Furtwängler, qui doit donner le soir-même en concert « le Requiem allemand et Première symphonie de Brahms est sommé de se présenter devant Hitler, déjà persuadé que la victoire aux élections ne lui échappera pas. Ce qui donne une entrevue d’anthologie entre les deux hommes !

Il pense que musique et politique n’ont rien à faire ensemble et que jamais Hitler ne sera élu, puis que cela ne durera pas, c’est impossible, les gens réfléchissent quand même ! Pourtant, il y a déjà des affiches partout, des agressions de personnes juives.

Il va tenter de tenir son cap quand même contre vents et marées, malgré les convocations de Goebbels, ou de Göring qui se détestent cordialement mais sont prêts à unir leurs forces pour intimider, menacer le Maître.

Rodolphe est alors âgé de huit ans, il est amoureux d’Eva, sa nurse, ouvertement pro-nazie, au grand dam de sa mère Christa, toujours en tournée, alors il faut bien lui faire payer ses absences. Elle a compris le danger, tout comme le Premier Violon qui s’exile à Paris. Goebbels tente de la séduire aussi mais, elle ne cède pas, alors il va lui dénicher un grand-père juif.

« Attendre sa mère, attendre sa voix à travers un combiné que retient un fil. Écouter la douceur de cette voix, rien que pour lui, et pas pour un public dans la pénombre. »

Rodolphe a une autre cause de souffrance, il ne sait pas qui est son père, Christa ayant eu plusieurs liaisons en même temps pour tromper l’angoisse, la solitude des tournées où elle a tendance à boire aussi. Autre source de grief.

On va revivre de l’intérieur la montée du nazisme, la prise du pouvoir, la nuit des longs couteaux, la nuit de cristal, à travers les yeux de Rodolphe et de Wilhelm Furtwängler

Christa finit par choisir l’exil à Paris aussi mais la guerre arrive et plus personne n’est à l’abri, tandis que l’entreprise d’extermination des Juifs se met en place inexorablement, la bête immonde ne rampe plus…

Xavier-Marie Bonnot, à travers ce récit rend un bel hommage à ce génie qu’était et est toujours d’ailleurs, la musique n’est-elle pas éternelle, Wilhelm Furtwängler ses convictions, son amour pour la musique, sa résistance au régime, sa vie, tout court. Et bien sûr il ne faut pas oublier l’autre héroïne du livre, la musique avec Beethoven, Wagner, avec « Tristan et Isolde » qui résonne et surtout la magnifique Neuvième symphonie de Beethoven

J’avoue mes réticences devant Wagner, antisémite notoire, tellement omniprésent dans la propagande nazie, dont les compositions me laissent perplexe, à chaque tentative d’écoute de la tétralogie, je renonce assez vite car l’image d’une moustache qui convulse vient s’interposer. Mais, il paraît, selon le Maître que l’âge venant, on l’apprécie davantage.

L’utilisation des musiciens déportés à Bergen Belsen fait frémir, une autre arme de destruction massive ! tuer les gens de l’intérieur…

J’ai beaucoup aimé ce roman, les personnages fictifs ou réels, le génie de Wilhelm Furtwängler à qui l’on reprochera son attitude envers le régime lors de la dénazification. Les juges ne voudront même pas entendre qu’il résistait à sa manière, et que sa résistance avaient conduit les nazis à décider de le déporter. Il a aidé les musiciens juifs de son orchestre à fuir, notamment le premier violon, Szymon Goldberg qui fera une brillante carrière. Par contre Herbert von Karajan dûment encarté au parti nazi, ne sera jamais inquiété !!!!

Dans le prologue, l’auteur nous prévient que : « seuls, les personnages de Christa et Rodolphe Meister relèvent de la pure fiction, les autres appartenant à l’histoire la plus sombre de l’humanité, celle du Troisième Reich ». Mais Xavier-Marie Bonnot a su leur donner une telle puissance qu’on les sent aussi vivants que les personnages ayant réellement existé.

Une scène est particulièrement intense : les nazis obligent Furtwängler à jouer la Neuvième symphonie pour l’anniversaire d’Hitler alors que celui-ci ne vient pas et il doit s’exécuter devant une chaise vide !

Petite touche personnelle, comme d’habitude, je ne verrai plus Karajan de la même façon et pourtant j’ai une foultitude d’enregistrements, notamment les symphonies de Beethoven, dans mes placards, mais la musique va continuer à prévaloir sur la politique, par contre j’en ai peu de Wilhelm Furtwängler, il va falloir en chercher.

J’ai retrouvé avec plaisir la plume de l’auteur, découvert avec « Les vagues reviennent toujours au rivage » qui m’avait beaucoup plu j’ai encore deux romans dans ma PAL : « Le tombeau d’Apollinaire » et « Néfertari dream »

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteur et ce livre,vous l’aurez compris est un immense coup de  cœur et comme toujours dans ces cas-là, ma chronique me laisse insatisfaite; j’espère vous avoir convaincus que cette lecture est indispensable.

#BerlinRequiem #NetGalleyFrance

Extraits :

« La vie sans musique est tout simplement une erreur, un calvaire, un exil ». Friedrich Nietzsche Lettre au compositeur Peter Gast

La musique a des accords que les mots ne peuvent dire, ni même comprendre. Faut- s’y résoudre. Elle est la parole profonde de l’âme, elle ne se trompe pas. Elle irradie de Rodolphe, parce qu’il sait prendre tous les risques et qu’il est de toutes les audaces.

Le chef d’orchestre marche un instant, histoire de se détendre. Il n’aime pas rencontrer les hommes politiques et encore moins les nationaux-socialistes.

On a beau lui dire que ce sont tous des battus de la crise, des laissés pour compte, il n’en démord pas : tous des voyous et des ratés à qui l’on fait miroiter les délices du petit pouvoir ! cette populace saura cravacher les élites, les bons, les intelligents, si jamais elle prend d’assaut la démocratie.

Hitler est un camelot qui ne comprend rien à rien à la musique. Il fronce les sourcils et parle nerveusement, avec un horrible accent autrichien qui trahit ses origines modestes.

« Nous avons l’intention de donner à l’art la place qui lui revient de droit dans le cœur des Allemands. L’art, particulièrement la musique, sera un des instruments de notre politique, pour le peuple. » (Hitler)

L’Allemagne n’est pas une opérette pour les aventuriers comme toi, songe Furtwängler en appelant un taxi. Nous sommes des Allemands, tout de même, nous ne nous laisserons pas faire.

Il gigote, rencogné dans ses pensées et ses émotions, jusque tard dans la nuit, plaçant Furtwängler en rival définitif. Un homme à pourfendre, en chevalier, à la loyale. Mais tellement perché dans les étoiles, tout là-haut, que pour l’atteindre il faut une grande échelle de rêves.

Mendelssohn, Goebbels affirme que c’est de la musique de Juif, une pâle imitation des grands génies allemands.

Personne ne touche à l’idole des Allemands. Comme Strauss, Furtwängler fait partie désormais des projets nazis. La nouvelle Allemagne se doit d’avoir ses monuments, vivants si possible.

Sa gloire l’écrasait et l’éparpillait en mille rencontres, de concert en concert, de théâtre en théâtre. Sa gloire l’écrase toujours. Elle pèse sur toute sa vie à présent, plus que jamais. De la gloire sombre qu’une lumière noire éclaire. Parce que Goebbels et Göring se le disputent. Avec Richard Strauss, il est l’un des « monuments vivants » comme disent les dignitaires du régime.

Szymon Goldberg a toujours l’air un peu triste quand il joue du violon. C’est sa nature on le dirait éternellement mélancolique. Il fixe son archet parfois, en louchant presque, puis son regard s’évapore dans la musique qui vibre sous ses doigts.

Goldberg dévisage froidement Furtwängler, d’un regard comme un point d’interrogation, où la tristesse se mêle à l’exaspération. Le chef est donc d’une naïveté déconcertante, incapable d’admettre que, au jeu des luttes d’influence, il finira par perdre. L’orgueil aveugle.

Goebbels a compris que Furtwängler restera jusqu’à l’extrême limite…

… Il sait que Furtwängler ne partira pas d’Allemagne car il craint de perdre son statut de demi-dieu. Les jeunes loups comme Karajan n’attendent que ça.

Au-dessus de cette foire d’empoigne, Hitler observe et compte les coups. C’est lui qui sifflera la fin de la partie…

Lu en août 2021

« La Dame d’Argile » de Christiana Moreau

Après Venise et la Douane de mer, je vous propose un autre voyage au pays de l’Art et de l’Histoire avec ce roman :

Résumé de l’éditeur :

Sabrina est restauratrice au musée des Beaux-Arts de Bruxelles. Elle vient de perdre sa grand-mère, Angela, et a découvert, dans la maison de celle-ci, une magnifique sculpture en argile représentant un buste féminin, signée de la main de Costanza Marsiato. Le modèle n’est autre que Simonetta Vespucci, qui a illuminé le quattrocento italien de sa grande beauté et inspiré les artistes les plus renommés de son temps.

Qui était cette mystérieuse Costanza, sculptrice méconnue ? Comment Angela, Italienne d’origine modeste contrainte d’émigrer en Belgique après la Seconde Guerre mondiale, a-t-elle pu se retrouver en possession d’une telle œuvre ? Sabrina décide de partir à Florence pour en savoir plus. Une quête des origines sur la terre de ses ancêtres qui l’appelle plus fortement que jamais…

Dans ce roman d’une grande sensibilité, le fabuleux talent de conteuse de Christiana Moreau fait s’entremêler avec habileté les voix, les époques et les lieux, et donne à ces quatre destins de femmes un éclat flamboyant.

Ce que j’en pense :

Au décès de sa grand-mère, Sabrina, restauratrice d’œuvres d’art au musée des Beaux-Arts de Bruxelles hérite d’une superbe statue, sur laquelle est gravé :  Constanza Marsiato, avec comme devise : « La sans pareille ». Qui peut-bien se cacher derrière ce nom ?

Elle va donc remonter dans l’histoire familiale pour comprendre pourquoi une statue d’une telle valeur a pu être en possession d’Angela, sa grand-mère donc, qui a quitté son Italie natale en 1945 pour suivre son mari qui a fui la misère pour aller travailler dans les mines en Belgique via un contrat sordide : 1000 tonnes de charbon pour chaque ouvrier italien qui viendra creuser dans des conditions plus que précaires.

« Le premier accord bilatéral « mineur-charbon » prévoyait le transfert de cinquante mille travailleurs italiens dans les mines belges. Pour chaque ouvrier envoyé en Belgique, l’Italie recevait une tonne de charbon. Des hommes échangés contre du charbon ! »

 Angela rejoint Giuseppe, son mari deux ans plus tard, emportant avec elle, un seul bien précieux cette statue qui se transmet à la fille aînée de génération en génération : « la Belle Dame », comme on l’appelle dans la famille. L’exil est douloureux, avec son corollaire, la pauvreté et la difficulté de se faire accepter et aussi la revanche à prendre pour la génération suivante.

Le récit fait alterner l’histoire d’Angela, celle de Constanza, celle de Simonetta Vespucci et bien sûr celle de Sabrina et plus on avance vers l’authentification de la statue, plus on apprend de choses sur le statut des femmes depuis le Quattrocento. Les femmes, à l’époque, ne pouvait pas être artiste, sinon elles encourraient la peine suprême.

On a des images fortes, telle Constanza déguisée en homme pour pouvoir se faire embaucher dans un atelier où l’on travaille l’argile, et on exécute des œuvres pour le compte des Medici alors que leur puissance commence à décliner. Certes Lorenzo, Il Magnifico règne toujours mais la révolte gronde attisée par les incantations de Savonarole, le grand incendie des œuvres dites licencieuses : le bûcher des vanités

Autrefois insouciante dans sa joie de vivre, Florence était maintenant sous l’emprise d’une affolante fièvre de pénitence, sous la domination du prêcheur obnubilé par le péché. C’est à l’aide de ces malédictions apocalyptiques qu’il enterrait les libres penseurs. Dans les rues, ses jeunes disciples qu’il désignait comme son « armée des anges » appelaient au repentir.

Chaque période est intéressante, et j’ai eu un plaisir immense à côtoyer Simonetta Vespucci, la Sans Pareille, qui posait nue pour Sandro Botticelli par exemple, sur les mœurs de l’époque. Son arrivée et son installation à Florence au printemps 1472 montrent à quel point elle a été importante, dans la cité, et l’amour que lui portait la population. Dès son arrivée, Giuliano, le frère de Lorenzo est tombé amoureux d’elle, comme chaque habitant de la ville.

L’auteure nous explique la manière de travailler l’argile, les différentes sortes d’argile, le manière de réaliser la cuisson, avec une belle réflexion très intéressante sur l’artiste par rapport à l’artisan.

Souvent, dans ces récits gigognes, je trouve la partie qui se passe de nos jours, décevante, par rapport au XVe siècle notamment, et dans ce roman Christiana Moreau nous présente une héroïne qui souffre car ne réussit à vivre que dans son métier aux dépens de sa vie personnelle, mais elle est attachante et quand elle raconte son coup de foudre pour Florence, avec des allusions sympathiques au Syndrome de Stendhal, elle est crédible et à la hauteur des femmes qui l’ont précédée.

J’ai découvert Christiana Moreau avec « Cachemire rouge » qui m’a beaucoup plu alors je n’ai pas hésité, au grand dam de ma PAL, à choisir celui-ci quand il a été proposé par NetGalley. C’est un bel hommage à l’Art, dans toute sa splendeur, et toutes ses dimensions. J’ai arpenté Florence avec Sabrina, découvrant avec elle toutes ses splendeurs et mes yeux brillent encore. Entre nous, je suis pratiquement certaine que je tomberais en pâmoison dans cette ville, en rencontrant autant de beauté que je n’ai pas encore visitée et pourtant ce n’est pas l’envie qui m’en manque…

Tout est soigné et beau dans ce roman comme en témoigne la magnifique couverture qui semble inspirée du portrait de Simonetta attribué à Piero di Cosimo.

Je dévoile le moins de choses possible afin de vous donner envie de lire ce beau roman, écrit par une artiste car, outre ses talents de peintre, l’auteure travaille elle-même l’argile, et grâce à elle, j’ai découvert les particularités de l’argile de la ville de Impruneta, ville située quatorze km au sud de Florence qui devient rose après la cuisson.

J’aime beaucoup la période du Quattrocento, ses artistes incomparables, à mes yeux de profanes et toute la période historique qui va avec : les Medici, Savonarole, et comme par hasard, Babelio m’a proposé un pavé sublime « L’étoile brisée » qui évoque justement Savonarole, et son destin et aussi l’Espagne à la même époque avec les interactions entre les deux pays sur fond de découverte de l’Amérique. Je suis donc en immersion totale, pour mon plus grand plaisir.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Préludes qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de Christiana Moreau dont il me reste à découvrir « La sonate oubliée ».

#LaDamedargile #NetGalleyFrance

https://fr.wikipedia.org/wiki/Simonetta_Vespucci

L’auteure :

Christiana Moreau est une artiste autodidacte, peintre et sculptrice belge. Elle vit à Seraing, dans la province de Liège, en Belgique.

Après La Sonate oubliéeCachemire rouge, La Dame d’Argile est son dernier roman.

Extraits :

Simonetta Vespucci, la Sans Pareille, bien que mariée, fut la « Dame » du chevaleresque Giuliano (Medici) c’est-à-dire l’idéale bien-aimée…

… Cette jeune femme a illuminé les chefs-d’œuvre des maîtres du quattrocento, Ghirlandaio, Pollaiuolo, Piero di Cosimo, Botticelli ou Leonardo da Vinci. Elle était adorée, courtisée, les Florentins en étaient fous et une passion naquit entre elle et Giuliano de’ Medici.

Conquise, elle vient à l’instant de tomber amoureuse de cette ville. Un authentique coup de foudre. « La tête me tourne… Je ne vais pourtant pas être victime du syndrome de Stendhal » se dit-elle.

De son vivant, elle en avait fait tourner des têtes ! A commencer par celle de Sandro Botticelli qui en fait son modèle préféré durant toute sa vie. Ensuite, le beau Giuliano de’ Medici eut la bonne fortune d’être aimé d’elle.

Croyez-vous que Savonarole aurait pu jouer un rôle autour de ma statue ? Cette sculptrice qui est aujourd’hui inconnue a pu être victime de son sectarisme. Aurait-il tenté de détruire ses œuvres ? Dans tous les régimes dictatoriaux du monde et de toutes les époques, les artistes sont pourchassés, bridés dans leur création.

Angela avait été acheminée en train spécial de Florence vers Milan, par les soins du ministère italien du Travail, dans le cadre du regroupement des familles. Elle errait depuis deux jours parmi une cohorte d’épouses et de fiancées déboussolées.

Elle (Angela) avait encore dans les oreilles les querelles entre ses grands-parents maternels fascistes et paternels communistes. Elle n’en pouvait plus de toutes ces tensions. Sept ans que la guerre était finie, mais les rivalités continuaient. Elle avait cru échapper à ces dissensions, pour retrouver la sérénité sous d’autres cieux, et voilà que cette discorde l’accompagnait dans sa nouvelle vie. C’en était trop.

Les toilettes n’avaient pas de toit et, lorsqu’il pleuvait, il fallait se servir d’un parapluie.

Les Vespucci étaient la famille la plus importante du quartier Ognissanti, habité principalement par de prospères banquiers, alliés des Medici.

« Peut-on mourir d’art ? ». Ces mots sont ceux de Stendhal à la sortie de l’église Santa Crosse. Cette ivresse, ce trouble ressenti par l’écrivain face aux beautés florentines a donné son nom au symptôme. Depuis, chaque année, une dizaine de personnes sont victimes de réactions irraisonnées devant le David de Michelangelo, le Bacchus du Caravaggio ou le Printemps de Botticelli. D’ailleurs, l’hôpital Santa Angela Nuova recense ces cas de souffrance psychique face aux œuvres d’art…

Autant il Magnifico était tout-puissant, n’hésitant pas à écraser ses nombreux ennemis sans états d’âme, autant son fils Piero li Sfortunato était décrit par ses concitoyens comme un souverain médiocre. Il était la cible de pamphlets violents contre les Medici par le moine prédicateur Savonarole, qui reprochait sa corruption à cette famille régnante…

Malheureuse ! Porter des vêtements d’homme est un délit passible de la peine capitale !  Avec cette culture de l’espionnage et de la délation qui s’installe, l’époque n’est plus à la tolérance.

A sa base reposaient les masques, les fausses barbes, les perruques et postiches, les vêtements carnavalesques. Au-dessus, venaient les livres interdits de poètes jugés dépravés, la prose profane de Boccace et les vers immoraux de Pétrarque. Tous les ouvrages non religieux, parmi lesquels les auteurs licencieux, mais aussi les manuscrits de l’antiquité, d’Ovide ou d’Anacréon d’une valeur inestimable. Ensuite, les ornements et ustensiles de toilette des femmes…

Lu en juillet 2021