« La Bibliomule de Cordoue » de Wilfrid Lupano & Léonard Chemineau

Je vous parle aujourd’hui d’un roman graphique que j’ai eu très envie de lire après l’avoir découvert sur le blog de Belette  « the Cannibal Lecteur », alors j’ai attendu patiemment qu’il soit disponible à la bibliothèque :

Résumé de l’éditeur :

Califat d’Al Andalus, Espagne, année 976.

Voilà près de soixante ans que le califat est placé sous le signe de la paix, de la culture et de la science. Le calife Abd el-Rahman III et son fils al-Hakam II ont fait de Cordoue la capitale occidentale du savoir. Mais al-Hakam II meurt jeune, et son fils n’a que dix ans. L’un de ses vizirs, Amir, saisit l’occasion qui lui est donnée de prendre le pouvoir. Il n’a aucune légitimité, mais il a des alliés. Parmi eux, les religieux radicaux, humiliés par le règne de deux califes épris de culture grecque, indienne, ou perse, de philosophie et de mathématiques. Le prix de leur soutien est élevé : ils veulent voir brûler les 400 000 livres de la bibliothèque de Cordoue. La soif de pouvoir d’Amir n’ayant pas de limites, il y consent.

La veille du plus grand autodafé du monde, Tarid, eunuque grassouillet en charge de la bibliothèque, réunit dans l’urgence autant de livres qu’il le peut, les charge sur le dos d’une mule qui passait par là et s’enfuit par les collines au nord de Cordoue, dans l’espoir de sauver ce qui peut l’être du savoir universel. Rejoint par Lubna, une jeune copiste noire, et par Marwan, son ancien apprenti devenu voleur, il entreprend la plus folle des aventures : traverser presque toute l’Espagne avec une « bibliomule » surchargée, poursuivi par des mercenaires berbères.

Cette fable historique savoureuse écrite par Wilfrid Lupano (Les Vieux Fourneaux, Blanc Autour, …) et servie par le trait joyeux de Léonard Chemineau (Le Travailleur de la nuit, Edmond, …), fait écho aux conflits, toujours d’actualité, entre la soif de pouvoir et la liberté qu’incarne le savoir.

Ce que j’en pense :

Grand conciliabule dans le palais du Calife à Cordoue, où le vizir, Amir, veut s’accaparer le pouvoir, mais pour cela il a besoin de l’aide et du soutien des religieux qui imposent leur condition : brûler tous les livres de l’immense bibliothèque, ne gardant que les livres concernant l’Islam.

En effet nous sommes en 976, le Calife al-Hakam II est mort jeune et son fils n’a que dix ans, soumis à la volonté d’Amir, qui utilise tous sortes de stratagèmes pour le maintenir à distance du pouvoir et du peuple.

Al-Hakam II tout comme son père Abd el-Rahman III avant lui étaient de fins lettrés, férus de culture grecque, perse, indienne, de philosophie comme de sciences d’où cette imposante bibliothèque qui rassemble près de quatre cent mille ouvrages.

La décision de ce gigantesque autodafé est prise au grand dam de Tarid qui veille sur la bibliothèque et court retrouver Lubna, esclave noire copiste pour qu’elle l’aide à sauver le plus grand nombre possible de livres. Mais comment les transporter ?

Au même moment, arrive au pied des remparts de la ville, Marwan qui fut autrefois un apprenti de Tarid, et qui s’est enfui quelques années auparavant en lui volant un ouvrage précieux. Il est venu rendre le livre, en compagnie d’une mule récalcitrante. A la suite d’un télescopage, Lubna assomme Marwan, le ligote et s’empare de la mule sur laquelle elle va charger les livres avec Tarid. Et les voilà partis : quitter Cordoue et trouver un lieu où ils seront accueillis et pourront cacher les ouvrages.

Bien évidemment la tête de Tarid est mise à prix et le vizir va envoyer ses troupes à sa recherche…

Ce roman graphique nous raconte l’épopée de ce trio avec une mule qui n’en fait qu’à sa tête, rue dans les brancards, notre Bibliomule est en quelque sorte l’ancêtre du bibliobus, ce qui nous entraîne dans un voyage à travers Al Andalus, et les régions qui l’entourent, voyage à travers l’histoire très riche de ce califat, mais aussi promenade parmi les érudits de l’époque.

J’aime beaucoup l’Andalousie et sa riche histoire, les influences d’Al Andalous, tant au niveau architectural que culturel, et la Reconquista sous la férule d’Isabelle la Catholique alors je me suis régalée. Cette histoire est tellement d’actualité, la persécution des lettrés, des intellectuels, les autodafés, les destructions de culture sont la panacée des dictateurs de tous poils, (cf. les Talibans, Daech actuellement mais aussi la destruction des livres des auteurs juifs lors de la nuit de cristal etc. La liste est longue.

J’ai particulièrement goûté l’appétence de notre Bibliomule pour l’abrégé de calcul du mathématicien Al-Khuwarizmi, dont le nom va inspirer l’algèbre le mot logarithme… on comprendra pourquoi en temps opportun !

J’ai retrouvé la truculence de Wilfrid Lupano dont j’aime tant « Les Vieux Fourneaux » et les dessins de Léonard Chemineau dont je découvre l’univers. Ce roman graphique est un magnifique objet avec la tranche bleu nuit, comme les livres anciens. Tout est raffiné et c’est superbe idée de cadeau.

Vous l’avez compris, cette lecture a été jubilatoire… et ce bel objet figure entête de liste sur ma liste au Père Noël!!!

Un autre avis chez Belette : https://thecanniballecteur.wordpress.com/2021/12/28/la-bibliomule-de-cordoue-wilfrid-lupano-et-leonard-chemineau/

Quelques planches :

Encore une fois je suis désolée de la médiocrité des photos, il faut absolument que je ressorte mon appareil photo…

Lu en août 2022

« Dis-moi pour qui j’existe » d’Abdourahman A.Waberi

Ayant beaucoup aimé « Pourquoi tu danses quand tu marches » le précédent livre de l’auteur, découvrir le livre dont je vous parle aujourd’hui était une évidence :

Résumé de l’éditeur :

Aden est un professeur épanoui et un père heureux.

Mais la maladie subite de sa fille réveille des souffrances anciennes. Lui aussi, enfant, est tombé malade et soudain, son corps se souvient de tout : de la vie à Djibouti, du garçon solitaire qu’il était, de la seule douceur d’une grand-mère, du réconfort des livres.

Chaque jour, il téléphone et écrit à sa fille. Il lui raconte les paysages de sa jeunesse, convoque les mânes de ses ancêtres, faiseurs de pluie ; elle lui parle de son quotidien, l’impatience de courir à nouveau. Le père retranscrit leurs mots pour garder une trace de la lutte et vaincre le mal grâce à ce qu’ils ont de plus précieux : l’espoir.

Un roman bouleversant qui sonde l’enfance, sa part heureuse et sa part d’épouvante, le dialogue lumineux d’un père et d’une fille qui triomphent en s’appuyant sur la mémoire et la poésie.

Ce que j’en pense :

Aden est professeur à l’université, son métier lui plaît, il est heureux en famille, et tout à coup le destin lui réserve une mauvaise surprise : Béa, sa fille tombe malade, atteinte d’une pathologie qu’on met du temps à diagnostiquer : ses articulations sont déformées douloureuses. Cette souffrance ramène Aden à sa propre enfance : au même âge que Béa il a contracté la poliomyélite et le passé remonte.

Aden doit retourner aux USA assurer ses cours tandis que son épouse Margherita reste au chevet de leur fille. La décision est prise d’un commun accord, mais cela n’empêche pas la culpabilité de faire son grand retour. Sur les conseils d’un soignant il décide d’écrire les évènements ses ressentis comme un journal intime et il viendra discuter via Skype avec Béa aussi souvent que possible.

Un soignant m’a suggéré d’assembler mes notes pour pallier les défaillances de la mémoire, darder une trace. J’aurais pu me mettre aussitôt au travail, mais je manquais d’audace. Mon corps ne disposait pas de la sève nécessaire, du moins pas au cours du mois suivant.

La maladie de Béa fait donc remonter ses souvenirs, comment la polio lui a abimé sa jambe et lui laissera une boiterie pour la vie, la moquerie des autres enfants, sa mère qui se désintéresse de lui, la difficile construction quand on est différent des autres dans son pays d’origine Djibouti. Ce retour du passé dans la mémoire lui permet au passage de renouer avec ses racines, sa culture, les croyances du pays, les souvenirs de sa grand-mère bien aimée, la sage Cochise ou son Papa la Tige et de faire connaitre à Béa la culture paternelle.

Ce récit m’a beaucoup touchée, par la réflexion sur la maladie, le handicap, la différence, mais aussi la culpabilité d’Aden qui se sent responsable génétiquement de la maladie de Béa. On comprend bien sûr qu’Aden et Abdourahman A.Waberi ne font qu’un et le pouvoir de guérison des livres qui ont accompagné l’auteur dans son enfance, tout en continuant à accentuer la différence.

En effet, on ne décèle aucune victimisation dans le récit ; dans les lettres que s’envoient Aden et Béa, il n’y a pas de plainte, de sentiment d’injustice, au contraire la maladie n’est pas là par hasard, pour obliger l’être humain à avancer. Un magnifique roman sur l’amour qui unit un père et sa fille, leur complicité, à travers la maladie !

L’écriture est belle, pleine de poésie, de légendes. J’ai retrouvé ce style particulier de l’auteur que j’avais tant aimé dans « Pourquoi tu danses quand tu marches ».

Un grand merci à NetGalley et aux éditions J. C. Lattès qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteur.

#Dismoipourquijexiste #NetGalleyFrance !

D’autres avis : https://vagabondageautourdesoi.com/2022/08/19/abdourahman-a-waberi/

ou encore https://livresdunjourblog.wordpress.com/2022/08/15/rentree-litteraire-2022-dis-moi-pour-qui-jexiste-de-aboudrahman-a-waberi/

Couronné par la Grande Médaille de la Francophonie, Abdourahman A. Waberi est né en 1965 à Djibouti. Il enseigne les littératures françaises et francophones et la création littéraire à l’université à Washington. Il est l’auteur de nombreux livres dont Le Pays sans ombre (1994), Cahier nomade (1996), Aux États-Unis d’Afrique (2006), La Divine Chanson(2015, prix Louis Guilloux) et Pourquoi tu danses quand tu marches ? (2019). Son œuvre est traduite dans une douzaine de langues.

Extraits :

J’ai manqué de courage et d’audace, ce n’est pas la première fois. Je connais ce sentiment de détresse, je le reconnais de loin. Je suis resté le nez à terre, sonné comme un boxeur en sang avant la fin du match. Je tente à présent de me relever, de refouler le paysage de mon enfance. Avec difficulté, avec application…

J’ai rencontré beaucoup de personnes sur mon chemin. Elles m’ont aidé à affronter l’inattendu. A vaincre la douleur, l’inertie, le manque de confiance plus que le trauma ou la maladie.

La maladie soudaine de Béa avait réveillé de vieilles blessures. Le passé s’était rappelé à moi. Il voulait me tenir dans les griffes de l’enfance. Il voulait me garder vulnérable comme autrefois, corseté de l’intérieur.

Avec le temps, la douleur s’est mue en habitude, la colère s’est peu à peu évanouie. La douceur a pointé le bout de son nez, puis le reste de son minois.

Et en remontant dans le passé, je fais œuvre utile. Je veux dire que j’instruis ma fille sur sa culture et son héritage, du côté africain et paternel…

La vie est une maîtresse mystérieuse, elle ne cesse de nous donner des leçons.

Dans la famille, c’est moi la base de données, l’enquêteur à la mémoire d’éléphant… Notre pacte est clair, j’ai accepté l’éloignement, et elle a hérité de la somme des tâches essentielles. Elle gère seule parce qu’il n’y a pas d’autre solution. Les médecins nous l’ont redit.

Nous sommes à trois blocks de la Maison-Blanche occupée, je te cite, par un ogre à demi-fou, un ours à la chevelure orange. Je t’avais dit en rigolant qu’il passait pour le fils naturel d’un orang-outan et de la gardienne de zoo new-yorkais. Tu m’avais répondu que ce n’était pas très gentil pour l’orang-outan.

Ma mère est désormais sur une autre planète. Elle ne se soucie plus de la vérité. Le passé n’a plus d’importance pour elle. Le présent non plus. Tout est silence autour d’elle. De cette enfance je suis orphelin et comme tous les orphelins, je déteste ce passé en forme de paysage, car je déplore sa vacuité, son absence, sa béance…

Avant de connaître les cinq piliers de l’Islam, nos ancêtres ont longtemps cru que le Ciel était un homme et la Terre une femme. Lorsque le Ciel grondait et qu’il y avait des éclairs, pas de doute, c’est que le Ciel faisait la cour à la Terre. Tôt ou tard, le Ciel allait faire l’amour à la Terre et la pluie n’était rien d’autre que la semence de l’un inondant l’autre. Cette semence touchait la Terre pour faire naître les fleurs, les arbres, les fruits, les forêts…

Notre patronyme, Robleh, porte la marque de cet héritage, Béa. Il ne doit rien aux saints musulmans. Il raconte que nous sommes de la lignée des faiseurs de pluie, ma fille.

La maladie n’est pas une atteinte, une brisure. C’est la voie par laquelle l’être tout entier parvient à s’éveiller à sa vraie nature d’être humain.

Les paroles de Joe Dassin dans sa célèbre chanson Et si tu n’existais pas ont égayé mon adolescence. Son thème m’intriguait beaucoup. L’amour était un horizon lointain, alors autant l’approcher par les oreilles.

Mes succès à l’école ne faisaient que m’éloigner de mon quartier et, partant, donner du grain à moudre au moulin de ma culpabilité.

Enfant, à la maison, il n’y avait pas de livres. Pas de livres, et donc pas de lecture. « Lire » était un verbe qui n’existait pas. « Étudier » était une expérience rare, toute récente, accessible seulement pour quelques esprits touchés par la grâce.

Je me suis extrait de la glaise pour me hisser vers la surface. Jamais je ne serai un éclopé, jamais je ne serai un handicapé. Je suis aujourd’hui un homme qui danse. Juste un homme qui danse à chaque pas, avec une pointe d’élégance dans la hanche.

Lu en août 2022

« Une terrible délicatesse » de Joe Browning Wroe

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi pour son titre, sa couverture, son résumé et l’engouement qu’il a suscité au Royaume Uni :

Résumé de l’éditeur :

L’événement littéraire de 2022 au Royaume-Uni. Un roman bouleversant et plein d’espoir sur la résilience, le pardon et la fragilité du bonheur.

Octobre 1966. William Lavery, dix-neuf ans, vient de recevoir son diplôme. Il va rejoindre, comme son père et son grand-père avant lui, l’entreprise de pompes funèbres familiale. Mais alors que la soirée de remise des diplômes bat son plein, un télégramme annonce une terrible nouvelle : un glissement de terrain dans la petite ville minière d’Aberfan a enseveli une école. William se porte immédiatement volontaire pour prêter main-forte aux autres embaumeurs.

Sa vie sera irrémédiablement bouleversée par cette tragédie qui jette une lumière aveuglante sur les secrets enfouis de son passé. Pourquoi William a-t-il arrêté de chanter, lui qui est doué d’une voix exceptionnelle ? Pourquoi ne parle-t-il plus à sa mère, ni à son meilleur ami ? Le jeune homme, à l’aube de sa vie d’adulte, apprendra que la compassion peut avoir des conséquences surprenantes et que porter secours aux autres est peut-être une autre manière de guérir soi-même.

Ce que j’en pense :

Le roman s’ouvre, en 1966, sur la brillante réussite de William à son examen d’embaumeur alors que se produit la catastrophe d’Aberfan : un glissement de terre dans une petite ville minière vient achever sa course sur une école et quelques maisons avec des dégâts considérables, des enfants morts en grand nombre.

William s’apprêtait à entrer dans l’entreprise familiale de Pompes funèbres, son destin était tracé, mais en entendant la terrible nouvelle il décide de se porter volontaire, malgré les efforts de son oncle Robert, pour aller prêter mainforte aux embaumeurs déjà sur place.

Ceci va changer complétement sa vie : il met un point d’honneur à rendre hommage à ces enfants, qu’il est parfois difficile même d’identifier, en faisant son travail le mieux possible, avec des rencontres avec les mères, parfois à la limite du supportable : comment fait-on face à la mort d’un enfant, alors qu’il n’y a même pas de nom pour qualifier ce qui leur arrive. Il décide de se rendre ensuite aux obsèques, caché dans les collines, par peur d’être considéré comme un voyeur mais lorsqu’un hélicoptère survole les lieux des funérailles c’en est trop, il se met à chanter pour un dernier hommage et lutter contre ce bruit sacrilège.

Au retour, rien ne sera plus pareil, il prend ses distances, notamment avec Gloria sa fiancée qu’il envisage même de quitter car pour lui il est impossible désormais d’envisager d’être père un jour.

Dans un constant voyage entre passé et futur comme je les aime, Joe Browning Wroe va nous entraîner en 1957 au chœur de l’internant de Cambridge, où William doté d’une voix magnifique vient d’être admis, avec la vie difficile dans ces établissements à l’époque : châtiments corporels, douche glacée le matin, discipline de fer, sur fond de « discrimination » certains ont tendance à snober cet enfant boursier, qui ne vient pas comme eux d’un milieu aisé. Seul Martin veille sur lui et deviendra son ami.

On comprend très vite qu’il s’est passé quelque chose de grave à l’internat mais l’auteur nous le révèlera en temps voulu.

Ce roman nous parle des difficultés de l’adolescence, du deuil, William ayant perdu son père alors qu’il avait seulement quatre ans, et sa mère Evelyn qui supporte mal de voir Robert le frère jumeau de son époux, et le couple homosexuel qu’il forme avec Howard. Comment se construire quand on a besoin des deux : de sa mère et de son oncle, le seul à pourvoir lui parler de son père…

Evelyn veut l’éloigner à tout prix pour qu’il ne rejoigne pas plus tard l’entreprise familiale. Donc une enfance sur fond de conflits, de non-dits qui le pousse à choisir un camp malgré lui. Alors quand survient à l’âge adulte la tragédie d’Aberfan, William va faire ce qu’il sait faire pour tenter de se protéger : fuir, ne pas parler pour oublier, pour mieux se fuir soi-même…

Joe Browning Wroe nous parle de fort belle manière de reconstruction, de résilience, de choc post traumatique avec les terribles cauchemars de William, les accès de panique ainsi que des bienfaits de la musicothérapie, avec le retour vers le chant.  Elle parle très bien de l’importance du pardon, de l’effet dévastateur des brouilles familiales, et du droit de chacun au bonheur : on a le droit de vouloir être heureux alors qu’on se sent coupable d’être vivant quand des enfants sont morts tragiquement.

La manière dont l’auteure nous livre les éléments à la manière d’un puzzle est très intéressante car elle permet au lecteur de laisser libre cours à son imagination, entretenant un peu de suspense et construisant au passage la personnalité du héros.

Joe Browning Wroe décrit très justement le métier d’embaumeur, qu’elle connaît bien, ayant grandi elle-même dans un crématorium et  auquel elle rend hommage avec ce roman.

La description de la morgue d’Aberfan est très forte, ainsi que certaines scènes notamment l’évocation de la résilience avec le Chœur du Minuit que Martin anime avec des hommes qui ont beaucoup souffert… l’image de cette mère qui se réjouit quand William lui montre le bras de son enfant, car elle sait enfin à quoi s’en tenir.

Ce roman m’a énormément touchée, car il traite de thèmes que j’apprécie particulièrement et je pense qu’il est impossible de ne pas finir en larmes de certaines évocations. J’ai beaucoup aimé la sensibilité et la justesse du ton de l’auteure qui ne tombe jamais dans le pathos.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et la plume prometteuse de son auteure.

#Uneterribledélicatesse #NetGalleyFrance !

Jo Browning Wroe a grandi dans un crématorium à Birmingham, en Angleterre. Elle est titulaire d’une maîtrise en écriture créative de l’Université d’East Anglia et est maintenant superviseure de l’écriture créative au Lucy Cavendish College de Cambridge.  Une terrible délicatesse est son premier roman.

Extraits :

Il s’est passé quelque chose de terrible hier, au Pays de Galles, mais c’était le jour de la remise des diplômes, alors William n’y a guère prêté attention. Il vient de terminer sa formation au Thames College of Embalming avec des résultats exceptionnels, du jamais vu.

Au moment où les mineurs ont vu les masses de terre commencer à s’effondrer, les villageois n’avaient pas la moindre idée qu’un mur de douze mètres de débris dévalait dans leur direction à une vitesse de quatre-vingt kilomètres à l’heure. Après avoir dévasté une ligne de chemin de fer, un canal désaffecté et une ferme, l’avalanche et venue s’arrête sur l’école primaire Pantglas et deux rangées de maisons.

William comprend le réconfort et le soulagement qu’il y a à enfin savoir où est son enfant, et qu’il ne peut plus lui arriver aucun mal. Quel est ce monde affreux où les chanceux sont ceux qui réussissent à identifier le cadavre de leur petit ?

Dans les moments où il craint d’oublier, la simple idée qu’oncle Robert existe sert à la réconforter. Non seulement parce que Robert et son père étaient frères et meilleurs amis, mais également parce qu’ils étaient jumeaux et se ressemblaient comme deux gouttes d’eau.

William comprend combien ce doit être dur pour sa mère de se retrouver face à un homme qui est e portrait vivant de son défunt mari, mais il est triste lorsqu’elle donne l’impression de ne pas aimer Robert. Ni Howard.

Les meilleurs souvenirs, le prêtre ne les connaît pas, et puis William n’est pas certain de savoir ce que c’est un « meilleur souvenir » ; tout est un mélange de bon et de mauvais, de chaud et de froid…

« Tu ne te dis pas, des fois, que ça peut être douloureux pour eux ? De chanter l’amour, et que le monde est beau ? » William est adossé au mur tandis que Martin ferme la salle.

Ce n’est pas parce qu’ils ont tout perdu qu’ils ne sont plus humains. Je pense que la plupart ont été un jour amoureux. La plupart ont dû aussi penser un jour que le monde était beau. Selon moi, chanter ces choses-là les aide à rester en lien avec ceux qu’ils ont été, sont, pourraient être…

Lu en août 2022

« Dans bien longtemps tu m’as aimé » de Yann Verdo

J’ai choisi le livre dont je vais tenter de parler aujourd’hui, attirée par la couverture et le titre, et surtout pour aller à la rencontre d’un poète que je connaissais assez mal et  il va rester longtemps dans ma mémoire, c’est certain :

Résumé de l’éditeur :

Mardi 22 février 1944 : trois gestapistes font irruption au deuxième étage du 19, rue Mazarine, où le poète et résistant français Robert Desnos vit avec sa compagne, Youki. Arrêté, Desnos est interrogé rue des Saussaies, enfermé à Fresnes puis transféré au camp de Compiègne. Avant de prendre le chemin de l’Allemagne nazie, déporté de camp en camp. Ce calvaire, le narrateur du livre entreprend d’en faire le récit, entrecoupé de flashbacks évoquant les différentes périodes de la vie du poète, la turbulente troupe des surréalistes, ses amours, le réseau Agir…

Parce que c’est autour de la figure de Desnos que s’est nouée une histoire d’amour, aussi passionnée que brève, entre lui et une inconnue rencontrée dans une librairie. Parce que c’est sur la tombe de Desnos que cette femme, étrangement fuyante, lui a annoncé leur rupture.

 Parce que, prisonnier de ses souvenirs, il ressent comme une brûlure la nécessité d’écrire le « tombeau » du poète, qui sera aussi celui de son amour perdu.

Ce que j’en pense :

L’histoire commence au cimetière du Montparnasse, où un jeune couple d’amoureux déambule entre les tombes à la recherche de celle de Robert Desnos. Leur rencontre s’est faite autour d’un livre de l’auteur « Corps et Biens » que le jeune homme a offert à la jeune femme alors que celle-ci hésitait à le choisir. Il va lui transmettre sa fascination pour le poète et leur histoire se construire autour de son œuvre.

Yann Verdo va nous raconter en parallèle l’histoire de Robert Desnos, son ascension au sein du mouvement surréaliste, les querelles entre les membres du mouvement, les dissidences, son amour à sens unique pour Yvonne, puis sa rencontre avec Youki, qui quitte son compagnon pour lui, son arrestation par la Gestapo, son internement au camp de Compiègne, la déportation, Auschwitz, Terezin…

L’alternance des deux histoires d’amour, qui se répondent tant elles se ressemblent : en désespoir de cause Robert Desnos choisit Youki, mais ne cessera jamais d’aimer Yvonne, l’une étant le pâle reflet de l’autre, comme deux versions de la même femme. Le jeune homme sera quitté par sa compagne, manu militari ou presque, sans véritable raison ; la rupture se fait sur la tombe du poète, qui est la véritable trame de leur amour, ce qui permet à l’auteur de nous citer des poèmes superbes.

Heureusement qu’on ne demande pas souvent aux poètes ce que leurs vers veulent dire ! D’ailleurs, s’ils voulaient dire quelque chose, ils écriraient en prose, comme tout le monde. La poésie ça ne sert pas à ça. Ça sert à se faire la belle. Se faire la belle d’endroits comme ici…

J’ai aimé me promener sur les traces de ce couple, autant que dans la vie de Robert Desnos, bien sûr leur histoire est un reflet et un hommage au poète, ce qui la rend moins passionnante, mais il ne pouvait en être autrement, tant les pages consacrées à l’arrestation, les tortures, la déportation du poète sont émouvantes et forcent l’admiration devant le courage dont il fait preuve.

J’ai beaucoup aimé le procédé de narration : Yann Verdo entrecoupe les récits sur la période qui aboutit à Terezin, de flashbacks sur l’évolution de son passé : amour, surréalisme, poésie… Ce qui permet de respirer entre deux scènes tragiques. Comment ne pas penser par exemple à Primo Levi ?

Parmi les scènes qui m’ont beaucoup touchée : lorsque Robert arrive enfin après une longue marche de plus de cent kilomètres à pied où ses amis l’ont porté sinon il serait mort, Alena la jeune infirmière qui connait son œuvre et parle avec lui de son poème « Dans bien longtemps » qui a inspiré le titre à Yann Verdo. Son empathie profonde permet à Robert Desnos de s’accrocher encore un peu mais il a cessé d’y croire, surtout depuis qu’il a perdu le roman qu’il a composé lors de sa déportation, prenant des notes sur des petits bouts de papier, piqués çà et là et qu’on lui a dérobé …

Mais peut-être le savait-il déjà, avant même de tomber malade ? Peut-être, au fond de lui, avait-il déjà perdu tout espoir de retour ? Comme si revenir sans les brouillons du Cuirassier nègre eût été impossible. Ce larcin, c’était un signe. Le deuxième coup de sonnette de la fatalité.

C’est grâce à Alena et à son collègue que le poète sera incinéré seul ce qui permettra de rapatrier, plus tard, ses cendres…

Je connaissais mal l’œuvre de Robert Desnos, je l’avoue, comme les Surréalistes en général, car je préfère les Romantiques, mais tous les poèmes cités par l’auteure de ce livre m’ont plu et depuis que je l’ai refermé, je rattrape le temps perdu…

Le style, la construction du livre et l’écriture de Yann Verdo m’ont beaucoup plu et donc donné envie de lire son autre roman « Noone », par contre j’avais noté son essai « Le violon d’Einstein » mais le temps passe…

Vous l’aurez compris, ce livre est un coup de cœur…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Elidia qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur

#Dansbienlongtempstumasaimé #NetGalleyFrance !

Yann Verdo est journaliste au quotidien Les Échos. Il a publié, en 2018, aux éditions Odile Jacob, un essai scientifique, Le Violon d’Einstein, et un très beau roman remarqué aux éditions du Rocher en 2020 : Noone.

Extraits :

Mais le bonheur ne se raconte pas, il se sent. C’est quelque chose comme le grand vent du large quand il vous cingle au visage. Il n’y a rien à en dire sinon qu’il faut le humer à pleins poumons, cet air si vivifiant, l’avaler yeux fermés jusqu’à ce que la tête vous en tourne, lui laisser votre visage aussi longtemps que vous le pourrez.

Pour tous les habitants du quartier, il est l’homme à l’éternel pardessus de tweed et aux grosses lunettes en écaille. Cordial et serviable, mais discret. On le dit poète et écrivain. Il paraît même qu’il aurait été « surréaliste », comme on  les appelait, une bande d’agités qui défraya la chronique littéraire il y a de cela vingt ou vingt-cinq ans. Folie de jeunesse…

« Le surréalisme est à l’ordre du jour et Desnos est son prophète », n’hésite pas à déclarer bientôt, ubi et orbi, André Breton, pape de la religion nouvelle…

Cette femme dans la lumière, c’est Yvonne George bien sûr. Et parmi les milliers d’anonymes tapis dans l’ombre en cette soirée du 21 octobre 1924, lui, Desnos. Pour la première fois, il la voit, il l’entend.

C’est pour elle qu’un Desnos plus en proie que jamais à la fièvre amoureuse et créatrice écrira les plus beaux poèmes de ce qui deviendra Corps et Biens. C’est elle qu’il mettra en scène dans son Journal d’une apparition. C’est en songeant à elle qu’il placera en tête de son roman La Liberté ou l’amour ! cette dédicace enflammée : « A la révolution, A l’amour, A celle qui les incarne. »

Se pourrait-il que les différentes femmes aimées par un homme au cours de sa vie – ou tout aussi bien les différents hommes aimés par une femme au cours de la sienne – ne fussent qu’autant de « fragments arbitraires » d’un seul et même amour ?

« Et dire que c’était là le berceau de Goethe (à propos de Buchenwald) … » Eh oui, le berceau de Goethe. Il parait qu’il venait méditer ici, à l’ombre d’un chêne, sur cette même colline d’Ettersberg. C’est ce que les deux amis ont appris de la bouche d’un assez vieil homme un érudit sans doute, dont ils n’ont pas songé à demander le nom et qu’ils n’ont jamais revu par la suite.

C’est souvent par ce qu’elles ne disent pas que les lettres d’amour sont les plus belles.

Dans ce monde à part qu’est un camp de concentration, dans le langage propre à ce monde, on les appelle les « musulmans ». Ceux qui ont passé le point de non-retour, qui ont abandonné toutes espérance de s’en sortir, qui se sont résignés à leur sort et que plus rien n’intéresse, pas même l’avancée des troupes alliées et la victoire prochaine sur les forces de l’Axe, pas même leur propre vie.

… D’ailleurs, c’est comme ça qu’ils meurent, les musulmans : ils s’éteignent tout doucement. Dans leur sommeil, le plus souvent.

De plus en plus souvent on le soutenait, on le portait même. Un de chaque côté, mains croisées sous les fesses. Singulier contraste entre la solidarité des uns opposée à l’indifférence cruelle des autres. La guerre réveille le loup dans l’homme, mais pas que.

Quelle heure peut-il bien être ? D’abord ce fantôme de clarté et puis la première lueur de l’aube, le point du jour. Éternel retour des choses auquel l’homme participe le temps d’un éclair, d’une parenthèse qui s’ouvre et se refaire dans le néant.

Lu en juillet 2022

« L’enfant qui regarde » de Dany Laferrière

Depuis longtemps, je désirais découvrir l’univers de Dany Laferrière et c’est chose faite, avec le livre dont je vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

M. Gérard séduit les femmes. Pourtant, il ne sort déjà presque plus de chez lui quand le narrateur, son voisin, un enfant d’un quartier pauvre de Port-au-Prince, se découvre une fascination pour cette figure mystérieuse, au savoir-vivre exquis et au rare bon goût. Cet ancien professeur congédié d’une école pour jeunes filles l’initie à Baudelaire, Keats et Wagner.
 
Les ragots fusent. Pour le Pr. Désir, il aurait aimé une belle jeune femme, ou il aurait été épris de la mère d’une élève, à moins qu’il ne soit impuissant. Selon le Dr Hyppolite, un homme l’aurait giflé dans un bar, sans que lui, digne, ne réplique. Tout est énigmatique chez cet homme qui semble vivre dans le malheur. Qu’en est-il réellement de son mystère et de son charme ?
 
Nous l’apprendrons en suivant le regard du narrateur, cet enfant sensible et intelligent, dans cette nouvelle écrite de main de maître.  

Ce que j’en pense :

Manuel est en manque d’image paternelle : son père est parti quand il était petit et il ne sait pas vraiment pourquoi, sa mère préférant se cacher derrière le silence. A-t-il fui la dictature, est-il parti pour une autre femme ? le pourquoi finalement va occuper peu d’espace dans le récit, le manque étant le plus important pour l’enfant.

Sa mère a rencontré Monsieur Gérard alors qu’elle se rendait à la messe de quatre heures du matin, et devant la détresse de cet homme, son empathie l’a poussé à lui apporter un bol de soupe. On apprend que cet homme était enseignant et qu’il a tout perdu : dans un lycée privé, ses élèves le trouvaient tellement beau qu’elles tombaient amoureuses de lui. Et bien sûr, c’est lui qui a été accusé de harcèlement et il a été renvoyé.

Il finit par être logé dans un studio et la mère de Manuel lui demande de donner des cours à son fil pour améliorer ses difficultés scolaires. Ce qui va très bien fonctionner. Manuel va découvrir l’univers de Mr Gérard, sa passion pour Baudelaire, et Wagner qu’il écoute religieusement lorsqu’il est seul. L’enfant va projeter sur lui l’image du père qui lui manque, (l’idéal du père serait plus exact). Désirant en savoir plus sur Mr Gérard, il va poser des questions au Docteur Hyppolite.

Mais, là encore, les versions diffèrent, rumeur oblige. Mr Gérard aurait été amoureux d’une belle femme dont le mari jaloux serait venu le gifler, par exemple. Pour d’autres, il serait en fait impuissant. Quoi qu’il en soit, cet homme étrange, mystérieux va fasciner l’enfant rêveur qui peu à peu se lance dans une quête presque obsessionnelle pour découvrir le passé, la personnalité de cet homme.

L’auteur nous propose deux beaux portraits et rend ces deux personnages très attachants, de même que la mère de Manuel et son attitude parfois étrange. Comment ne pas être troublé par cette phrase :

Un enfant qui regarde mûrit plus vite que celui qui n’arrête pas de courir. L’enfant qui regarde est toujours le plus mélancolique. Je pense tout le temps. Je n’arrête jamais, et cela énerve ma mère.

Quel talent ! un conteur dans l’âme, Dany Laferrière ! il emmène le lecteur très loin, avec une écriture chantante, pleine de poésie ! cette nouvelle de soixante-quatre pages m’a fait faire un beau voyage, en Haïti et au pays de l’amour, car la fin est superbe. Un seul défaut ce livre, évidemment, il est trop court j’aurais aimé que cela dure encore et encore…

C’est ma première incursion dans l’univers de Dany Laferrière, auteur que j’ai repéré depuis longtemps, dont j’ai apprécié chacune des prestations à La Grande Librairie, mais voilà toujours remis à plus tard… Kolossal erreur !!! mais vue la bibliographie de l’auteur, j’ai encore de belles découvertes en perspective, le plus dur va être de choisir

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur

#Lenfantquiregarde #NetGalleyFrance !

Dany Laferrière est né à Port-au-Prince en 1953. Lauréat du prix Médicis en 2009 pour L’Enigme du retour (Grasset), il a été élu à l’Académie française en 2013. Il est l’auteur chez Grasset de Je suis un écrivain japonais (2008), de L’Art presque perdu de ne rien faire(2014) et de trois romans dessinés, Autoportrait de Paris avec chat (2018), L’exil vaut le voyage (2020) et Sur la route avec Bashô (2021).

Extraits :

Monsieur Gérard passait son temps à repousser les avances de plus en plus insistantes, pour ne pas dire agressives, de jeunes filles surexcitées par ce trop-plein qui vient avec la puberté. Malgré tout, la directrice a choisi de lui donner tort…

Nous avons pris l’habitude, c’est un homme de rituels, de terminer rapidement mes devoirs de classe pour passer le reste du temps à lire de la poésie ou a écouter de la musique classique. Il était vraiment décidé à me transmettre sa culture.

C’est un homme déroutant qui cherche à enchanter les moindres actes de la vie quotidienne. Il vous ouvre la porte, puis se conduit comme si c’était lui l’invité et non vous.

Il faut voir, quand il écoute Wagner, ses mains osseuses et son corps tendu, comme s’il s’apprêtait à bondir sur une proie, pour comprendre que rien n’est concret, ni anecdotique, chez cet homme. J’irai jusqu’à dire que c’est le seul être abstrait de ma connaissance. S’il ne savoure (ce n’est pas le bon verbe) que Wagner, il me fait écouter pêle-mêle Mozart (il est franc-maçon comme lui), Liszt, Debussy, Satie…

Et Gérard est trop brillant pour ce pays. Je vais te dire, mon jeune ami, ce n’est pas la dictature, le plus terrible. Le plus terrible, c’est la société haïtienne… Le panier de crabes.

Ma mère sait quelque chose qu’elle ne veut pas dire, et je sens bourgeonner un secret au plus profond de moi. Si on ne peut croire en personne dans cette vie, alors tout est vrai.

Pour Monsieur Gérard tout doit passer par le cerveau. Est-ce mon cas ? M’a-t-il inoculé le poison de l’intellectuel qui fait qu’on écoute la musique au lieu de la danser ou qu’on regarde au lieu de prendre part à la fête.

Lu en juillet 2022

« Les ailes collées » de Sophie de Baere

Je vous parle aujourd’hui d’un livre et de son auteure dont je découvre l’univers, alors qu’il s’agit de son troisième roman :

Résumé de l’éditeur :

Sa poésie à Paul, c’était Joseph. Et Joseph n’était plus là. »

Suis-je passé à côté de ma vie ? C’est la question qui éclabousse Paul lorsque, le jour de son mariage, il retrouve Joseph, un ami perdu de vue depuis vingt ans.

Et c’est l’été 1983 qui ressurgit soudain. Celui des débuts flamboyants et des premiers renoncements. Avant que la violence des autres fonde sur lui et bouleverse à jamais son existence et celle des siens.

Roman incandescent sur la complexité et la force des liens filiaux et amoureux, Les ailes collées explore, avec une sensibilité rare, ce qui aurait pu être et ce qui pourrait renaître.

Ce que j’en pense :

On fête les noces de Paul Daumas et Ana, au printemps 2003 et cette dernière lui réserve une surprise : elle a invité un de ses amis d’enfance, Joseph Kahn, en se donnant beaucoup de mal, Paul lui ayant très peu parler de son passé. Mais était-ce vraiment une bonne idée, car en arrivant, en retard, après moultes hésitations, Joseph va déclencher une tornade, faisant remonter des souvenirs douloureux profondément enfouis. Ana est enceinte, ce mariage est le fruit d’un amour et d’un long combat pour arriver à trouver un équilibre.

Paul est le premier enfant de Charles et Blanche, conçu lors d’une nuit quelque peu arrosée, qui les a conduits au mariage. Dans ce couple, l’un des deux aime plus que l’autre, Blanche est tellement en extase devant son mari, qu’elle ne s’occupe que de lui, Paul et sa petite sœur, Cécile, passant après. Charles multiplie les conquêtes, humiliant sa femme qui se réfugie dans l’alcool.

Les deux enfants grandissent comme ils peuvent, Paul est affligé d’un bégaiement qui fait de lui le souffre-douleur de l’école, jusqu’à l’arrivée de Joseph qui le prend sous son aile et arrive à le faire intégrer… jusqu’au jour de la fameuse fête anniversaire où tout va exploser : harcèlement, maltraitance, homophobie, sous les yeux des enseignants qui ne font rien du tout… Nous sommes en 1983…

Les parents de Joseph sont très différents de ceux de Paul : sa mère hippie vit dans un mobile-home et prêche la liberté alors que son père de confession juive vit en Israël, ce qui tranche avec le milieu bourgeois coincé de Paul. Mais, comment vont réagir ces deux familles ?

Sophie de Baere aborde avec beaucoup de simplicité, de finesse, les liens qui se tissent entre un enfant dont les parents ont indifférents, autocentrés, laissant leurs deux enfants se débrouiller seuls la plupart du temps, adultes avant l’âge, les rôles étant inversés, handicapé par ce bégaiement qui va lui pourrir la vie, lui apprenant très tôt la violence des autres et le rejet et son ami, dont les parents semblent plus responsables, mais qui grandit quand même marge.

Elle dit très bien, les esprits qui se comprennent, l’un finissant les phrases de l’autre, avec des centres d’intérêt proches, une sensibilité particulière, l’amitié qui se transforme vers quelque chose de plus profond, les réticences, les résistances contre une attirance qu’ils ne comprennent pas forcément, aspirant fort à être comme tout le monde. L’angoisse de la séparation quand les familles les éloignent l’un de l’autre pour tuer l’attirance dans l’œuf…

Certes, il y a des scènes difficiles, avec un collégien grand chef (caïd même) autoproclamé et ses sbires qui le suivent comme un toutou, mais l’auteure évoque l’effet de meute sans trop s’appesantir, ce qui n’empêche pas les émotions de jaillir à la lecture.

J’ai apprécié également le titre du roman : Paul a-t-il les ailes seulement collées ou sont-elles attachées solidement, et l’envol pourra-t-il se faire où les ailes se mettront-elles à fondre comme Icare tentant de se rapprocher du soleil ?

J’ai beaucoup aimé l’écriture ciselée, sensible, pleine de poésie de Sophie de Baere car le thème qu’elle a choisi et la façon de le traiter m’ont bouleversée. On se rend compte du chemin parcouru en vingt ans mais aussi du chemin qui reste à parcourir, car l’homophobie, la détestation des personnes LGBT et les intolérances de tous poils, sont encore bien présent dans la société actuelle.

Sophie de Baere a choisi de raconter l’histoire de Paul en deux parties : alternant l’adolescence en 1983 et 2003, pour sa vie d’adulte, en leur donnant à chacune un titre de chanson « Here Comes the Sun » et « The Last Rose of Summer », ce qui donne évidemment envie d’aller écouter leurs différents interprètes, Nina Simone et le Beetles en particulier.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions J.C. Lattès qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure dont j’ai vraiment envie de retrouver la plume car je n’ai pas lu ses précédents romans.

#Lesailescollées #NetGalleyFrance !

L’auteure :

Sophie de Baere est diplômée en lettres et en philosophie. Elle vit à Nice où elle enseigne. Son précédent roman, Les corps conjugaux, récit d’un amour fou et bouleversant, est paru aux éditions JC Lattès en 2020.

Extraits :

 Cet été 1983, les plaisirs se vivaient à la chaîne. Des petits pois d’insouciance que les deux garçons écossaient à toute vitesse.

Un être à part. Voilà ce que ses problèmes d’élocution avaient peu à peu fait de lui. Personne ou presque ne voulait jouer avec le bègue.

Avant, avec ses camarades du collège, Paul portait une distance de protection.  Avec Joseph, les choses s’avéraient bien différentes. Questions qui tracassent, envies qui taraudent : Paul vivait enfin sa personnalité au grand jour. Enfin il déployait ses ailes…

Paul imaginait alors que la mère de Joseph devait avoir cette beauté qu’ont toutes les jeunes mères, la grâce des femmes qui viennent de donner la vie, le sacre de celles qui prolongent la chaîne. Nourrices qui tiennent le monde, supportant fatigue et angoisse sans jamais broncher.

Paul avait juste envie d’être avec Joseph. Il voulait que son ami continue à terminer ses phrases comme s’il devinait ses intentions. Vivre cette complicité-là, celle qui coupe le souffle.

Paul est en train de réaliser avec douleur qu’il est faux de dire que le passé, c’est le passé. En réalité, les souvenirs contiennent déjà l’avenir ; ils s’y diluent et, de leurs yeux rouges et mouillés, le colorent. L’avenir n’est pas une page blanche.

Désormais, Paul en est convaincu, n’importe qui peut se muer en criminel. Ceci est en chacun de nous. Bien souvent, l’envie de tuer reste un crépitement secret porté tel un germe empêché de croitre par la morale, par l’éducation, par l’immobilité, par la société toute entière.

La silhouette sans forme que Blanche trimbale avec elle ne correspond plus du tout à la mère flamboyante de son enfance. Il n’y a plus d’artifice qui illusionne, plus rien pour cacher la sombre évidence. Vieillir, c’est s’exposer, râper le cuir, ôter l’enveloppe. Mettre à nu l’échine et retrouver la tige fragile.

Avoir subi le mal. Regretter de l’avoir fait. Au fond, qui peut dire ce qui est le plus douloureux ?

Lu en avril 2022

« La fille de la grêle » de Delphine Saubaber

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai découvert grâce à la chronique de Matatoune et qui m’a bouleversée :

Résumé de l’éditeur :

Un soir de sa vie, dans un dernier souffle, Marie décide de livrer à sa fille Adèle l’histoire de sa propre enfance, qu’elle lui a toujours tue.

Joseph et Madeleine, ses parents, n’ont connu qu’une vie de labeur à la ferme des Glycines. Marie et Jean, son petit frère, ont grandi là, sur une combe d’herbe grasse, les alouettes pour seuls témoins de leurs jeux.  Mais Jean est différent. Il a beau converser avec les grillons, il ne parle pas, n’entend pas, et ça ne plaît pas à Joseph.  Quand la grêle s’abat sur les Glycines, la démence s’empare du père jusqu’à gagner la famille tout entière.


Poétique et bouleversant, La fille de la grêle raconte la brûlure de l’enfance et la grande vieillesse, la folie et la culpabilité. C’est aussi un chant d’amour d’une mère à sa fille. Et une ode magnifique à la toute-puissance de la nature.


« J’ai tué la grêle, l’injustice et la violence du monde, j’ai tué la détresse d’un homme qui pleurait avec ses poings. »

Ce que j’en pense :

Marie qui se rapproche lentement mais inexorablement de son quatre-vingtième anniversaire, décide de rédiger une lettre à sa fille Adèle, pour lui raconter qui elle est vraiment, lui parler de son enfance, de tout ce qui lui est arrivée de la ferme paternelle jusqu’à sa vie adulte puis l’entrée dans la vieillesse, ce qui a conditionné ses choix, car elle ne lui a jamais parlé de rien. Elle avait tout verrouillé au plus profond d’elle-même.

Elle a fait le choix de cette lettre car elle est décidée à choisir elle-même la manière dont elle veut mourir. Marie n’essaie pas se justifier, de convaincre sa fille, elle explique son choix, le cheminement de sa pensée de sa vision philosophique et personnelle  de la vie et de la mort. Elle le dit dès le départ et le récit est construit en partie sur l’argumentation.

Marie revient sur l’enfance à la ferme, « Les glycines, la dureté de la condition de métayer de son père, qui trime dans les champs et avec les animaux tout en reversant la moitié des récoltes au propriétaire. Elle évoque les caprices de la nature, où la grêle peut tout détruire, entraînant privation disette, sacrifices et montrant bien que c’est la Terre qui est souveraine.

Les temps sont durs, les conditions sont dures mais les humains sont durs aussi, telson père, le corps sec et noueux comme un pied de vigne, le dos courbé par la fatigue et le travail, qui se montre d’une dureté implacable avec Jean, le petit frère handicapé de Marie (il est sourd, mais on ne s’en est pas aperçu tout de suite). Les coups pleuvent, les cris, les silences de la mère, Marie se cachant sous les couvertures en attendant que les coups et les cris cessent. Et puis un jour arrive un traumatisme encore plus grand.

Marie s’applique à l’école, les livres l’intéressent alors que sa mère est quasiment illettrée, car c’est « la seule façon de s’en sortir ». Jusqu’au jour où elle s’en va pour de bon, direction l’université laissant tout derrière elle.

Ce roman nous propose une réflexion sur la dureté de la vie dans le monde rural, l’interdépendance de l’homme et de la nature, la sagesse des paysans qui savent qu’il faut la respecter, la violence intrafamiliale et l’oubli pour pouvoir avancer, prendre sa vie en mains.

Delphine Saubaber va beaucoup plus loin en nous proposant une réflexion sur la vieillesse et le droit de pouvoir décider quand on va tirer sa révérence, et de quelle manière. Tous ses propos sur la vieillesse m’ont beaucoup touchée car je suis arrivée au même point de réflexion que Marie son héroïne : dans notre société, on ne veut plus voir les vieux (on pourrait dire la même chose des handicapés) quitté à les planquer dans un EHPAD, mais on leur refuse l’euthanasie ou le suicide assisté au nom de l’éthique, se retranchant derrière la bienséance d’une loi sans demander aux gens leur avis tout comme on décide à la place de femme de ce qu’elles veulent faire de leur corps !

Actuellement, la police débarque à 6h du matin chez un homme âgé, lui passe les menottes et garde à vue uniquement parce qu’il s’est procuré du penthiobarbital sur Internet (on prend plus de gants avec les délinquants, mais ils courent plus vite et sont parfois armé !). Les personnes riches peuvent aller le faire en Belgique ou en Suisse et les autres n’ont qu’à subir.

J’ai vraiment beaucoup aimé ce roman, même si l’héroïne est un peu froide, mais son enfance l’a poussée dans ce système de protection. L’écriture de Delphine Saubaber est belle, elle m’a profondément touchée, telle la grêle qui s’abat sur les récoltes pour les détruire, ou la grêle plus symbolique qui accompagne les orages dans nos vies.

Elle nous rend hommage, au passage, à Hermann Hesse dont elle m’a donné envie de lire son « Éloge de la vieillesse ». C’est le premier roman de l’auteure et c’est vraiment une réussite.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions J.C. Lattès qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#Lafilledelagrêle #NetGalleyFrance !

Autres avis : https://vagabondageautourdesoi.com/2022/01/21/delphine-saubaber/ https://lire-et-vous.fr/2022/02/27/la-fille-de-la-grele-de-delphine-saubaber/

L’auteure :

Delphine Saubaber a été grand reporter à L’Express. Prix Albert Londres 2010, elle est l’auteure, avec Henri Haget, du très remarqué Vies de mafia (Stock, 2010). La fille de la grêle est son premier roman.

Extraits :

Tu n’as rien vu venir, tu n’as pas entendu ma fuite, sans doute parce qu’elle ne s’entendait pas. Un vieux marche et meurt sans faire de bruit. Je n’ai parlé à personne de ma décision, pas même aux quelques amis qui me restent, je n’ai pas voulu les rendre complices de mon effacement.

Sais-tu seulement qui a été ta mère ? Dans quelle sève puisent ses racines, ses émotions trop fortes, ses silences rentrés ? Sais-tu quelle enfant elle a été ?

Et puis, il y a des familles où, dans une chambre, une enfant se met à plat ventre en se couvrant la tête d’une couverture parce qu’elle ne veut pas entendre. J’ai voulu l’oublier, cette enfant. L’enterrer au fond d’un trou.

Les sensations véhiculent la mémoire, son plaisir, sa douleur, mais ne se partagent pas. Elles sont ma mémoire de notre enfance.

Je n’ai compris que bien des années plus tard le sentiment d’impuissance de mes parents, leur urgence permanente, à devoir toujours aller chercher le repas du lendemain, à vivre les yeux rivés à la colère du ciel, aux feuilles, à la terre. Nos vies dépendaient de bien plus grand et puissant que nous, de ce qu’on n’appelait pas encore le climat…

De ce fait, nos corps connaissaient le prix et la rareté des choses, l’endurance, l’eau, le travail que réclament un fruit pour grossir, une bête pour donner son lait, une fleur pour éclore.

Nous avons oublié que nous ne sommes que des humains et que la nature est mère, et moi, la fille de la grêle, je t’ai élevée comme une fille de la ville dans le coton et l’insouciance alors que j’aurais dû t’alarmer, t’enseigner l’humble patience, la lenteur, la résignation de mes parents.

Être parent, tu le sais, c’est être seul face à son enfant. C’est lui faire croire, partout, tout le temps, que le monde est beau.

Être vieux, c’est ne plus trouver de rôle à jouer. Un beau matin, on vous prend par la main, on vous remonte le plaid jusqu’au nez et on vous engueule comme une gamine de cinq ans…

Je n’ai pas envie que tu m’engueules comme une enfant de cinq ans, ni que tu me trimballe comme un paquet du lit au fauteuil pour y regarder des émissions animalières et y dormir la bouche ouverte, la nuque renversée et les chaussettes en éventail sur les repose-pieds…

Mais qui sait ce qu’est la vieillesse avant d’y entrer ? Aucun être humain n’est préparé à l’expérience solitaire de sa propre vieillesse et encore moins de sa fin.

D’autres ont été vieux avant moi, d’autres le seront après. Comme Hermann Hesse, dont j’ai découvert L’éloge de la vieillesse. Ses phrases prennent le temps que plus personne n’a, incisent la petitesse du réel pour lui donner tout son sens, me remplissent de profondeur lumineuse et de paix. Être vieux représente une tâche aussi belle et sacrée que celle d’être jeune ou de se familiariser avec la mort.

Lu en février 2022

« La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr

Je vous parle aujourd’hui d’un livre à part, une sorte d’OVNI, qui a reçu le prix Goncourt, avec son lot de critiques enthousiastes ou dévastatrices :

Résumé de l’éditeur :

En 2018, Diégane Latyr Faye, jeune écrivain sénégalais, découvre à Paris un livre mythique, paru en 1938 : Le labyrinthe de l’inhumain. On a perdu la trace de son auteur, qualifié en son temps de « Rimbaud nègre », depuis le scandale que déclencha la parution de son texte. Diégane s’engage alors, fasciné, sur la piste du mystérieux T.C. Elimane, se confrontant aux grandes tragédies que sont le colonialisme ou la Shoah. Du Sénégal à la France en passant par l’Argentine, quelle vérité l’attend au centre de ce labyrinthe ?

 Sans jamais perdre le fil de cette quête qui l’accapare, Diégane, à Paris, fréquente un groupe de jeunes auteurs africains : tous s’observent, discutent, boivent, font beaucoup l’amour, et s’interrogent sur la nécessité de la création à partir de l’exil. Il va surtout s’attacher à deux femmes : la sulfureuse Siga, détentrice de secrets, et la fugace photojournaliste Aïda…

 D’une perpétuelle inventivité, La plus secrète mémoire des hommes est un roman étourdissant, dominé par l’exigence du choix entre l’écriture et la vie, ou encore par le désir de dépasser la question du face-à-face entre Afrique et Occident. Il est surtout un chant d’amour à la littérature et à son pouvoir intemporel.

Ce que j’en pense :

Diégane, jeune écrivain, découvre en 2018 un livre très rare, peu édité (et sous le manteau à l’époque, en 1938) dont le titre déjà le fascine : « Le Labyrinthe de l’inhumain », le seul livre de l’auteur T.C. Elimane dont on a perdu la trace depuis très, très longtemps ? On pense d’ailleurs qu’il est peut-être décédé.

Encensé dans un premier temps, par quelques critiques littéraires (rares il faut bien le préciser), il va ensuite se démolir avec un acharnement qui dépasse l’imagination, mais on est en 1938, période coloniale qui méprise l’Afrique et les Africains.

Les critiques que l’auteur prête au livre de T.C. Elimane a sa sortie sont tellement fortes et méchantes qu’on se demande si l’auteur est uniquement le fruit de l’imagination de Mohamed Mbougar Sarr ou s’il a vraiment existé. En fait, l’auteur s’est inspiré l’histoire vraie du Malien Yambo Ouologuem premier romancier africain à recevoir le Prix Renaudot en 1968 pour son roman « Le devoir de violence » lui aussi accusé de plagiat ; il est impossible que l’auteur soit Noir (les mots sont bien plus terribles !) … voici quelques exemples :

Soyons francs : on se demande si cette œuvre n’est pas celle d’un écrivain français déguisé. On veut bien que la colonisation ait fait des miracles d’instruction dans les colonies d’Afrique. Cependant, comment croire qu’un Africain ait pu écrire comme cela en français ?

D’autres disent de lui qu’il est un Rimbaud nègre… et d’autres :

Un nègre, une créature à peine plus élevée qu’un primate sur l’échelle de la civilisation, qui voulait écrire.

On rencontre par exemple Siga qui vit à Amsterdam et  possède un exemplaire du livre d’Elimane et la rencontre entre Diégane et celle qu’il surnomme « l’araignée mère » est savoureuse. On fait aussi la connaissance de jeunes écrivains francophones venus d’Afrique qui dissertent entre eux.

Peu à peu, Diégane va se lancer sur les traces d’Elimane et essayer de mieux le connaître, à travers des personnes qui l’ont côtoyé, connu, certains haut en couleurs, notamment des femmes et en même temps Diégane nous parle de lui, de sa famille de son pays nous faisant voyager en France mais aussi au Sénégal, jusqu’en Argentine pour retrouver la moindre trace, le moindre secret… on visite les lieux mais aussi l’Histoire du siècle, avec ses guerres, ses horreurs, la Shoah, la colonisation…

Parfois, on a l’impression d’être dans une impasse, le livre ronronne, mais Mohamed Mbougar Sarr sait rebondir, ramener un autre témoignage, et ainsi un autre pan de l’histoire de T.C. Elimane que l’on trouve tantôt sympathique, tantôt casse-pieds mais qui ne laisse jamais indifférent.

J’ai bien aimé sa notion de biographème également : il nous donne de courtes biographies, parfois une simple réflexion, une mini dissertation sur une idée parfois obscure qui désoriente le lecteur, mais éveille sa curiosité. Par ailleurs, l’auteur joue avec la police d’écriture, et avec l’italique, le caractère gras ou non, les majuscules et les minuscules etc…

Ce livre se mérite, s’apprivoise même, en dépit des longueurs, car l’écriture est très belle. Je craignais un effet « Boussole » : le livre de Mathias Enard qui m’intéressait beaucoup mais que je n’ai jamais réussi à terminer, à cause de l’érudition du musicologue : la table de ma salle à manger disparaissait sous les post-it, les notes, que j’accumulais dans un cahier à côté…Le plaisir de la lecture avait fini par s’envoler à mi-parcours.

Avec Mohamed Mbougar Sarr, je me suis laissée porter par cette « plus secrète mémoire des hommes », emportée par cette plume magique. C’est une déclaration d’amour à la littérature. Je l’ai emprunté à la médiathèque dans un premier temps et quand j’ai vu le nombre de post-it, de citations qui me plaisaient, j’ai fini par l’acheter, car c’était une évidence, je voulais le garder, pouvoir le relire… Et cerise sur le gâteau, le côté magique du récit, les légendes, m’ont donné envie de ma plonger davantage dans la littérature africaine, sans oublier d’aller explorer le roman et la vie de Yambo Ouologuem

Cela fait trois semaines que je l’ai refermé et que je médite sur ma chronique qui, une fois de plus, ne me satisfait pas, mais il arrive un moment, il faut arrêter de peaufiner. Comme je l’ai déjà dit, ce livre s’apprivoise et le voyage est tellement beau qu’on ne regrette pas d’avoir embarquer dans le bateau ou l’avion comme on veut en compagnie de l’auteur. J’ai beaucoup aimé, je persiste et signe, n’en déplaisent aux esprits grincheux qui trouve le ton de l’auteur trop pompeux, ampoulé.

L’auteur :

Mohamed Mbougar Sarr, né en 1990 au Sénégal, vit en France et a publié trois romans : Terre ceinte, en 2015, Silence du chœur, en 2017, tous les deux primés et De purs hommes en 2018

Extraits :

D’un écrivain et de son œuvre, on peut au moins savoir ceci : l’un et l’autre marchent ensemble dans le labyrinthe le plus parfait qu’on puisse imaginer, une longue route circulaire, où leur destination se confond avec leur origine : la solitude.

Au dos je lus deux phrases : T.C. Elimane est né dans la colonie du Sénégal. Le labyrinthe de l’inhumain est son premier livre, le premier chef-d’œuvre d’un nègre d’Afrique noire qui affronte et dit librement la folie et la beauté de son continent.

Journal, je ne t’écris que pour une seule raison : dire combien Le labyrinthe de l’inhumain m’a appauvri. Les grandes œuvres appauvrissent et doivent toujours appauvrir. Elles ôtent de nous le superflu. De leur lecture, on sort toujours dénué : enrichi, mais enrichi par soustraction.

Un grand livre n’a pas de sujet et ne parle de rien, il cherche seulement à dire ou découvrir quelque chose, mais ce seulement est déjà tout, et ce quelque chose aussi est déjà tout.

L’exilé est obsédé par la séparation géographique, l’éloignement dans l’espace. C’est portant le temps qui fonde l’essentiel de sa solitude ; et il accuse les kilomètres alors que ce sont les jours qui le tuent.

Osons la formule : par sa jeunesse et l’éclat stupéfiant de ses visions poétiques, c’est une manière de « Rimbaud nègre » que nous avons là.

Chacun de nous doit trouver sa question. Pourquoi ? Obtenir une réponse qui lui dévoilerait le sens de sa vie ? Non, le sens de la vie ne se dévoile qu’à la fin. On ne cherche pas sa question pour trouver le sens de sa vie. On la cherche pour faire face au silence d’une pure et intraitable question. Une question qui ne possèderait aucune réponse…

Chez Mossane, ce que j’ai d’abord aimé, c’est ce qu’elle ne paraissait pas. C’est ce que je l’imaginais être derrière. Je suis peut-être tombé amoureux de l’idée que je me faisais d’elle.

Notre préoccupation profonde concerne le passé ; et tout en allant vers l’avenir, vers ce qu’on devient, c’est du passé, du mystère de ce qu’on fut, qu’on se soucie. Cela n’a rien à voir avec la nostalgie funèbre.

C’est parce qu’il lui donne la conscience tragique de l’indéfectible, de l’irréparable que le passé inquiète le plus l’homme. La peur de demain porte toujours, même infime, même quand on sait qu’il peut être déçu et le sera probablement, l’espoir des possibles, du faisable, de l’ouvert, du miracle.

Edouard Vigier d’Azenac – et cela transparaît dans ses articles pendant l’affaire Elimane – tient les Noirs pour des sous-hommes (ou des sur-singes) qui ne mériteraient rien que la servitude et ne sauraient par conséquent prétendre ‘élever jusqu’à l’humanité (et encore moins à l’écriture). Le Juif passe encore, le Nègre, jamais.

Quelle est donc cette patrie ? Tu la connais : c’est évidemment la patrie des livres, les livres lus et aimés, les livres lus et honnis, les livres qu’on rêve d’écrire, les livres insignifiants qu’on a oubliés et dont on ne sait même plus si on les ouverts un jour, les livres qu’on prétend avoir lus, les livres qu’on ne lira jamais mais dont on ne se séparerait pour rien au monde, les livres qui attendent leur heure dans une nuit patiente, avant le crépuscule éblouissant des lectures de l’aube.

Le temps est assassin ? Oui. Il crève en nous l’illusion que nos blessures sont uniques. Elles ne le sont pas. Aucune blessure n’est unique. Rien d’humain n’est unique. Tout devient affreusement commun dans le temps. Voilà l’impasse ; mais c’est dans cette impasse que la littérature a une chance de naître. Citation de la 4e de couverture

Lu en janvier 2022

« Le poète » de Michael Connelly

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai eu la chance de gagner lors d’un concours organisé par Anthony, thriller sur lequel je lorgnais depuis un bon moment :

Quatrième de couverture :

Chroniqueur judiciaire, Jack McEvoy ne peut croire au suicide de son frère jumeau. Si Sean, inspecteur de police, s’est bien tiré une balle dans la bouche, que vient faire ce « Hors de l’espace, hors du temps » d’Edgar Allan Poe écrit sur le pare-brise de sa voiture ?

Et, pourquoi Rusher, un indic qu’il devait voir ce jour-là, reste-t-il introuvable ?

En s’immisçant dans une base de données du FBI pour les besoins d’un article, McEvoy découvre avec stupéfaction que beaucoup de policiers se suicident et que le FBI mène l’enquête sur la mort de son frère. Il comprend alors que cette affaire est en passe de lui fournir son plus gros scoop sur des meurtres en série. Mais il pressent aussi qu’il est devenu la prochaine cible du suspect…

Le poète est LE classique absolu pour les fans de romans policiers.

Ce que j’en pense :

Jack McEvoy, journaliste judiciaire au « Rocky Mountains News », vient d’apprendre que son frère jumeau Sean vient d’être retrouvé mort d’une balle tirée dans la bouche. Il travaillait sur une enquête difficile, le meurtre d’une jeune femme retrouvée coupée en deux morceaux et très rapidement l’enquête a conclu   à un suicide, car plusieurs de ses collègues victimes du « blues du policeman », autrement dit un burn-out ont mis fin à leur jours ces derniers temps.

Après une période de sidération, Jack est submergé par la colère ce qui le pousse à remettre en question les conclusions de l’enquête. Il veut savoir, comprendre, d’autant plus que sur le parebrise de la voiture, on peut lire, à moitié effacés par la buée ces mots étranges : « Hors de l’espace, hors du temps » extraits d’un poème de Edgar Allan Poe.

Autre élément étrange, en faisant des recherches, Jack s’aperçoit, enfin limier, que le FBI enquête sur son frère. Il n’en faut pas plus pour qu’il fasse son enquête, se faisant engager comme consultant. S’ouvre alors une enquête sur les pas d’un serial killer.

L’enquête est passionnante, avec une analyse du comportement et de la pathologie des tueurs en série (comparables à ceux des violeurs), une approche des méthodes d’investigation du FBI, et des rebondissements multiples qui tiennent en haleine jusqu’à la dernière ligne.

J’ai bien aimé l’idée de donner la parole à un journaliste pour suivre et interpréter cette enquête, cela change des enquêtes menées par les policiers.

J’ai littéralement dévoré les quelques 760 pages du livre, les trois cents dernières lus, au détriment du sommeil (bonne compagnie pour une insomniaque chronique comme moi, je vous assure !)

J’ai lu ce thriller au début de l’été, mais je n’ai pas pu rédiger ma chronique à l’époque, car j’étais victime d’une intolérance +++ à un médicament antalgique, avec nécessité d’un sevrage rapide, qui m’a transformée en véritable junkie, donc incapable de lire, de rédiger mes critiques…D’où le laps de temps entre la lecture et cette rédaction. Pour ne pas bâcler, j’ai dû le relire… pour mon plus grand plaisir d’ailleurs !

Un grand merci à Anthony, bien connu de tous pour son blog les livres de K9 auquel je suis fidèlement abonnée, qui m’a permis de découvrir ce roman (que j’ai eu la chance de gagner) et son auteur dont je connaissais uniquement la série consacrée à Bosch que j’apprécie beaucoup. Il y a longtemps que je voulais découvrir les romans de Michael Connelly et j’ai adoré donc l’encombrement de ma PAL ne risque pas de s’améliorer.

https://leslivresdek79.com/

Extraits :

La mort, c’est mon truc. C’est grâce à elle que je gagne ma vie. Que je bâtis ma réputation professionnelle. Je la traite avec la passion et la précision d’un entrepreneur de pompes funèbres, grave et compatissant quand je suis en présence de personnes en deuil, artisan habile quand je suis seul avec elle. J’ai toujours pensé que, pour s’occuper de la mort, le secret était de la tenir à distance. C’est la règle. Ne jamais la laisser vous souffler dans la figure.

Mon frère m’avait expliqué un jour sa théorie du seuil limite. Chaque flic, disait-il, possédait une limite, mais cette limite lui était inconnue jusqu’à ce qu’il l’atteigne.

Theresa Lofton symbolisait l’image la plus médiatique qui soit : celle de la pure et simple Jeune Fille américaine. Inévitablement, on compara l’affaire à celle du Dahlia noir survenue cinquante ans plus tôt à Los Angeles…Une émission de télévision racoleuse baptisa Theresa Lofton les « dahlia blanc », en jouant sur le fait qu’on l’avait découverte dans un champ de neige près du lac Grasmere à Denver…  

Mais il n’était pas facile d’en vouloir aux morts. Je ne pouvais pas rester fâché contre Sean. Or, la seule façon de soulager ma colère était de mettre en doute cette histoire. Et le cycle infernal reprenait. Refus, acceptation, colère. Refus, acceptation, colère.

Au centre de cette histoire figuraient les suicides, apparemment sans relations, de trois membres de la police de New-York en moins de deux mois. Les victimes ne se connaissaient pas, mais toutes avaient succombé au « blues du policeman » pour reprendre l’expression du journaliste.

Généralement, les flics s’efforcent de dépersonnaliser leurs enquêtes au maximum. A cet égard, ils ressemblent aux serial killers. Si la victime n’est pas un être humain qui respire et qui souffre, son souvenir ne risque pas de vous hanter.

Quant aux violeurs, reprit-elle, leur pathologie ressemble énormément à celle des meurtriers. De chics types, croyez-moi. Je sentais qu’ils me jaugeaient dès que j’entrais dans la pièce. Je savais qu’ils essayaient de calculer le temps dont ils disposaient avant que le gardien n’intervienne. Est-ce qu’ils pourraient m’avoir avant l’arrivée des renforts.  Très révélateur de leur pathologie. Ils ne pensaient qu’en termes d’aide extérieure. Ils n’envisageaient pas que je puisse me défendre seule. Sauver ma peau. Pour eux, les femmes étaient uniquement des victimes. Des proies.

Lu en juillet 2021

« Les prophètes » de Robert Jones Jr

J’ai terminé le roman de je vous parle aujourd’hui, il y a quelques jours et il fallait que l’émotion retombe pour que je puisse rédiger ma chronique et qu’elle soit à la hauteur du roman et de son auteur :

Résumé de l’éditeur :

Sur la plantation de Paul et Ruth Halifax dans le Mississippi, des centaines d’esclaves travaillent dans les champs de coton. Les sévices corporels sont quotidiens, et la misère, la règle. Seuls Isaiah et Samuel, deux jeunes esclaves, bénéficient d’un peu d’intimité, car autorisés à dormir dans la grange avec les chevaux dont ils ont la charge. Maggie, qui travaille à la cuisine pour les Halifax, veille sur eux. Comme beaucoup d’autres, elle sait que les deux hommes sont amants.


Ce fragile équilibre est mis à mal quand Amos, un autre esclave, demande à Paul Halifax de lui enseigner les Évangiles, avant de convertir petit à petit les esclaves à sa nouvelle foi. Isaiah et Samuel se retrouvent alors de plus en plus isolés. Le jour où Ruth les accuse de l’avoir provoquée, les deux sont châtiés publiquement. Sous l’autorité de Maggie, un groupe de femmes les soigne en pratiquant des rituels ancestraux, mais leur répit sera de courte durée. Car peu après, leur calvaire prend une tournure inattendue lorsque le jeune Timothy Halifax, de retour du Nord, s’intéresse à eux. Rien ni personne ne semble pouvoir arrêter la tragédie qui s’annonce.


Porté par un souffle lyrique d’une puissance rare, Les Prophètes nous offre une grande fresque historique sur l’esclavage et un grand roman d’amour. Robert Jones, Jr. a incontestablement réussi son entrée en littérature avec ce roman flamboyant et profondément personnel sur la condition noire et la sexualité ; le livre s’est immédiatement classé dans la liste des best-sellers du New York Times à sa sortie aux États-Unis.

Ce que j’en pense :

Plein feu sur Empty une plantation dans le Mississippi, tenue d’une main de fer par Paul et Ruth Halifax et leurs sbires dont l’un est le propre cousin du propriétaire, empire avec des champs de coton à perte de vue, un nombre d’esclaves conséquent…

Parmi eux, on fait en particulier la connaissance de deux jeunes : Isaiah et Samuel, qui vivent sur la plantation depuis leur naissance, sans connaître leurs origines d’ailleurs et qui ont été affectés à l’écurie. Ils s’entendent bien depuis toujours, la qualité de leur travail est reconnue autant que faire se peut, mais ils sont homosexuels…

Dans ce contexte déjà dur, où les esclaves comptent moins que les animaux, où les sévices pleuvent, les Blancs ont pour cela une imagination sans bornes, alors Noirs et homosexuels…

Parmi les autres esclaves, certains les protègent du mieux qu’ils peuvent telle Maggie, alors que d’autres ne pensent qu’à leur nuire, tel Amos au nom de dieu bien sûr !

Quand le propriétaire (non, je ne dirai pas le maître !) veut améliorer ce qu’il considère comme son troupeau, sans dépenser trop et pour « préserver la qualité » comme il dit, il a recours au viol ; il n’hésite pas à participer si les esclaves tentent de se rebiffer…

Paul les ferait alors se reproduire, dans l’espoir de créer un cheptel de nègres doux mais forts, capables de porter la production de cette plantation vers de nouveaux sommets…

Le statut des femmes esclaves est encore pire que celui des hommes, elles comptent pour encore moins et leur corps est à la disposition des Blancs même s’ils les méprisent. On s’attache à l’histoire de Sarah, séparée très vite de Mary dont elle était amoureuse.

Robert Jones Jr. nous décrit l’Amérique de l’esclavage, de la maltraitance, les coups de fouet, les supplices de toutes sortes : Isaiah et Samuel ont été attelés à une charrette sur laquelle on a fait monter d’autres esclaves et sommés de la tirer sous les coups de fouet et ceux qui parmi les esclaves n’étaient pas monté dans la charrette, priés d’assister au spectacle et tout cela parce que Ruth Halifax prétendait qu’ils lui avaient jeté un mauvais regard…

Les femmes se sont unies malgré leurs désaccords, jalousie, pour soigner leurs dos à vif avec des recettes ancestrales.

L’auteur décrit très bien le sort réservé aux esclaves, l’impossibilité de s’échapper, alors que dans le Nord, les Noirs commencent à avoir certains droits, mais aussi la manière dont ils ont été arrachés à leurs pays d’origine et réduits en esclavage, transportés en fond de cale par les négriers. On suit l’histoire de l’esclavage du départ à l’arrivée dans les plantations et le traitement inhumain qui est déjà présent dès la première seconde de l’enlèvement, tous les moyens étant bons pour les humilier et tuer dans l’œuf toute velléité de résistance en pillant au passage les richesses du sol tout cela béni par les prêtres bien sûr…

Pour eux, tous ceux de son peuple n’étaient que des pépites de minerai vivantes : du carburant pour les moteurs les plus impies qui soient, mais tout cela, et c’était déroutant, au nom d’un dieu qu’ils juraient pacifiste. Un agneau disaient-ils. Elle ne pouvait savoir qu’il ne s’agissait là que d’un déguisement.

J’ai mis du temps à lire ce roman, j’alternais avec d’autres livres,  car certains passages sont vraiment très, très durs mais les talents de conteur de Robert Jones Jr. apportent de la magie au récit, on entend les chants (africains), (contre lesquels les propriétaires ne peuvent et n’osent rien faire). J’avais des images plein la tête, et certaines cauchemardesques, car il ne nous fait grâce d’aucun détail.

Cela ne va pas arranger mon antiaméricanisme primaire, ( je plaisante, cela ne va pas jusque là!) car comment un pays a-t-il peu se construire ainsi sur le sang de tant de personnes des Amérindiens aux Noirs, mais malgré sa noirceur, je conseille vivement de lire cet ouvrage ; si vous avez aimé « Underground roailroad » de Colson Whitehead, il devrait vous plaire.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur.

#LesProphètes #NetGalleyFrance

L’auteur :

Robert Jones, Jr. est né à New York où il vit toujours. Titulaire d’un master de création littéraire du Brooklyn College, il écrit régulièrement pour des revues ou journaux américains tels que le New York Times ou la Paris Review.

Il est aussi le créateur du site communautaire “Son of Baldwin”, engagé pour la justice sociale.

Extraits :

Notre devoir est de vous dire la vérité. Mais, étant donné que personne ne vous l’a jamais dite, vous la prendrez pour un mensonge. Les mensonges sont plus affectueux que la vérité, ils vous serrent à deux bras. Vous arracher à eux est notre châtiment. Oui, nous aussi, nous avons été punies. Nous l’avons tous été.  Car il n’y a pas d’innocents. L’innocence, nous l’avons découvert, est la plus grave de toutes les atrocités. Elle est ce qui sépare les vivants des morts…

Quand les femmes s’y mettaient, c’était comme être poignardée par deux couteaux au lieu d’un seul. Deux coups de poignards, l’un dans le dos et l’autre dans un endroit qu’on ne pouvait pas voir, seulement sentir.

Elle (Sarah) pouvait attribuer sans risque de se tromper la joie à l’un (Isaiah) et le désespoir à l’autre (Samuel) car l’esprit du premier avait visiblement déployé ses ailes tandis que celui du second trouvait encore refuge dans l’écho des grottes. Tous deux, elle le savait, avaient un but, aussi imparfait soit-il. La vie, on s’y accrochait, par un baume ou par l’épée.

En vérité c’était des mains de Sarah, et non de Mary qu’ils avaient dû arracher de force la lame. Pourquoi la lui avaient-ils donnée, d’ailleurs ? Si elle pouvait faucher la canne, elle pouvait faucher les hommes.

Les nègres voyaient dans le noir, vous savez. Eux qui naissaient des ténèbres, en étaient la progéniture, les portaient sans honte sur leurs traits. Comment pouvaient-ils ne pas avoir honte, même en plein jour ? C’était pour cette raison qu’il fallait les fouetter parfois. Pas par méchanceté ni par sadisme, même si cela y participait. Mais pour leur rappeler la disgrâce qu’ils portaient sur eux comme un habit, et le fait qu’il n’y avait aucune fierté à en tirer. 

Là où la paix avait jadis été possible se succéderaient des siècles de bains de sang et de pestilence, et la terre elle-même se verrait dépouillée de ses richesses naturelles et, par conséquent, rejetterait continuellement les enfants qu’elle était désormais incapable d’identifier. 

La honte était un maître vigoureux, avec des jambes solides et une étreinte impossible à déverrouiller.

Et puis, les négrillons n’étaient pas du tout des enfants ; des nègres-en-devenir, peut-être, mais pas des enfants. Le plan, c’était de les faire se multiplier grâce à un usage stratégique de leur semence. Si on les accouplait avec la jeune fille adéquate, chacun de leurs petits serait parfaitement adapté pour travailler au champ ou à la ferme, pour baiser ou alimenter la machine. Des nègres avec un objectif.

Peu importe où on l’enterrait – si seulement ils l’enterraient : Adam avait toutes les chances de mourir au bout d’une corde et de se balancer sous la branche d’un arbre avant qu’on le fasse flamber et qu’on furète parmi ses restes en quête de morceaux – il serait illuminé par la possibilité que ceux-là lui montraient, pas par les dernières braises d’une torche cruelle.

Ils étaient belliqueux et portaient l’odeur d’un labeur que nul ne pouvait faire partir. Ils mangeaient des rebuts et leur peau était marquée par la malédiction de la sauvagerie. Il était plus facile de les considérer comme des animaux, pas si différents des vaches et des chevaux, comme des singes doués d’un grand talent d’imitation qui parvenaient à parler la langue des humains.

Parfois, les nègres mouraient. Se gâtaient, disaient les négriers. Alors, avec d’autres hommes, guère plus âgés que lui, James devait défaire les chaînes des morts, transporter jusqu’au pont leur corps libérés, en décomposition, et les lancer par-dessus bord pour que les bêtes marines ou l’océan lui-même en disposent.

Il se demandait combien de nègres avaient connu pareil sort, et si, dans l’amorti, ils ne s’étaient pas rassemblés au fond de la mer pour planifier les contours de leur vengeance qui viendrait sous la forme d’un tourbillon d’une infinie noirceur ou d’un raz-de-marée dévastateur qui raserait la surface la terre comme au temps de Noé.

Lu en novembre-décembre 2021