Publié dans Littérature française, Photographie

« Une femme en contre-jour » de Gaëlle Josse

Je vous parle aujourd’hui du dernier livre de Gaëlle Josse, auteure que j’apprécie particulièrement:

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

« Raconter Vivian Maier, c’est raconter la vie d’une invisible, d’une effacée. Une nurse, une bonne d’enfants.

Une photographe de génie qui n’a pas vu la plupart de ses propres photos. Une Américaine d’origine française, arpenteuse inlassable des rues de New York et de Chicago, nostalgique de ses années d’enfance heureuse dans la verte vallée des Hautes-Alpes où elle a rêvé de s’ancrer et de trouver une famille.

Son œuvre, pleine d’humanité et d’attention envers les démunis, les perdants du rêve américain, a été retrouvée par hasard – une histoire digne des meilleurs romans – dans des cartons oubliés au fond d’un garde-meubles de la banlieue de Chicago.

Vivian Maier venait alors de décéder, à quatre-vingt-trois ans, dans le plus grand anonymat. Elle n’aura pas connu la célébrité, ni l’engouement planétaire qui accompagne aujourd’hui son travail d’artiste.

Une vie de solitude, de pauvreté, de lourds secrets familiaux et d’épreuves ; une personnalité complexe et parfois déroutante, un destin qui s’écrit entre la France et l’Amérique.

L’histoire d’une femme libre, d’une perdante magnifique, qui a choisi de vivre les yeux grands ouverts.

Je vais vous dire cette vie-là, et aussi tout ce qui me relie à elle, dans une troublante correspondance ressentie avec mon travail d’écrivain. »

G.J.

Dix ans après la mort de Vivian Maier, Gaëlle Josse nous livre le roman d’une vie, un portrait d’une rare empathie, d’une rare acuité sur ce destin troublant, hors norme, dont la gloire est désormais aussi éclatante que sa vie fut obscure.

 

Ce que j’en pense

 

John Maloof découvre dans un lot qu’il a acheté dans une vente aux enchères, des photos, des pellicules jamais développées, des papiers ayant appartenu à Vivian. Il va lancer des recherches sur Internet et découvrir peu à peu qui est cette femme et prend contact avec les frères Gensburg dont elle a été la nounou autrefois. Ils sont les auteurs de la nécrologie parue dans le journal.

C’est grâce aux frères Gensburg qu’elle a pu échapper à l’indigence : ils lui ont trouvé un logement lorsqu’ils l’ont découverte, quelques années plus tôt dans l’indigence absolue, dans la détresse. Une ancienne nurse qui faisait les poubelles.

Peu à peu on découvre l’histoire de Vivian, qui naît le 1er février 1926, deuxième enfant de Maria Jaussaud et Charles Maier qui ont déjà un fils Karl, alias Charles comme son grand-père, alias Carl. Tous deux sont des enfants du rêve américain. Mais, le couple s’entend mal, du fait de l’alcoolisme et la violence et Carl est très vite confié à un foyer…

Comment grandir quand on naît dans une famille dysfonctionnelle ?  du côté maternel, sa grand-mère Eugénie, a confié sa fille Maria âgée de trois ans à sa sœur avant de partir en Amérique car le père biologique n’a pas voulu la reconnaître. On sait comment étaient considérées celles qu’on appelait les filles-mères. Elle la rejoindra quatorze ans plus tard. L’entente sera compliquée.

Une partie d’elle est restée dans la vallée de son enfance, dans les Hautes-Alpes, mais quand elle tente d’y retourner elle n’est pas la bienvenue, c’est l’Américaine.

On a donc une répétition des scenarii : des abandons, des mensonges qui se répètent d’une génération à l’autre, des perturbations mentales : il s’avère très vite que Carl dérive vers la psychose et Vivian n’est pas en reste, car en interrogeant les enfants dont elle a été la nurse, certains ont conservé un souvenir chaleureux d’elle alors que d’autres disent qu’elle a été violente maltraitante.

Ceci se retrouve dans ses autoportraits où les images se renvoient, se multiplient comme autant de personnalités différentes, qui cohabitent. Elle a photographié aussi les laissés pour compte, lors d’un périple de neuf mois, dans le monde, et là encore, les clichés sont fascinants.

Cette femme, hors du commun, m’a fascinée tant par son histoire que par son talent. Je suis allée sur le site internet qui lui est dédié, ou les vidéos, expos que j’ai pu trouver, et son parcours, tout comme la manière dont elle devenue célèbre alors que, de son vivant, elle était inconnue, voire insignifiante, comme d’autres artistes de l’époque, sont passionnants.

J’ai retrouvé la sensibilité qui me plaît tant chez Gaëlle Josse lorsqu’elle brosse des portraits d’artistes ou de gens ordinaires comme vous et moi… J’aime beaucoup découvrir des artistes méconnus, qu’il s’agisse de peintres, sculpteurs, ou comme ici, une photographe… Il s’agit ici plutôt d’une « biographie romancée » mais Anne Marx a écrit une biographie complète sur Vivian Maier que j’aimerais bien découvrir.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Notabilia qui m’ont permis de découvrir ce livre…

#UneFemmeEnContrejour #NetGalleyFrance

 

Et voici quelques liens intéressants:

 

Pour découvrir les photographies de Vivian Maier :

http://www.vivianmaier.com/

 

 

 

 

 

Extraits

 

L’histoire d’une femme libre, d’une perdante magnifique, qui a choisi de vivre les yeux grands ouverts.

Je vais vous dire cette vie-là, et aussi tout ce qui me relie à elle, dans une troublante correspondance ressentie avec mon travail d’écrivain.

 

La femme qu’on emmène dans un hurlement de sirène s’appelle Vivian Maier, elle aura quatre-vingt-trois ans le 1er février. Personne, ici, ne sait qui elle est. Une silhouette familière du quartier, une de celles qui semblent faire partie d’un lieu, d’un décor, et un jour, elles ne sont plus là.

 

Entrer dans une vie, c’est brasser des ténèbres, déranger des ombres, convoquer des fantômes. C’est interroger le vide et tendre l’oreille vers des échos perdus.

 

Et que dire de ces innombrables autoportraits qui suffiraient à faire œuvre ? Elle s’y montre dans une troublante présence-absence, en dévoilant des fragments de corps ou de visage, champ et hors-champ, décalée, décentrée, inventant une forme de désagrégation, d’effacement du sujet, comme une métaphore de sa propre existence. Une dérisoire résistance contre le néant, comme la réassurance de sa propre identité.

Le mystère demeurera, car il touche au secret de l’être, à la façon, unique pour chacun, de conduire ses jours, à ses contradictions, à ses blessures. Et le mystère forge une légende, car il nous faut donner un sens à ce qui nous échappe.

 

Son regard prodigue a multiplié les miracles nés d’une exceptionnelle, d’une troublante empathie envers l’univers des exclus, des laissés-pour-compte, de ceux qui ne possèdent rien, à peine leur propre vie. Elle leur a offert son seul bien, son trésor : le regard. Mais il est temps, maintenant, de remonter aux sources d’une vie.

Étranges, ils sont si étranges, ces secrets. Dissimulations et identités multiples sont omniprésentes au cœur de la famille Jaussaud-Maier. Une hérédité qui marquera Vivian, lourdement.

 

Qui s’étonnerait ensuite de trouver, parmi les dizaines de milliers de visages saisis par Vivian Maier, tant de femmes âgées, de bébés, d’enfants et de poussettes ? Qui s’étonnerait de ne trouver que quelques très rares photos de sa mère, et aucune de son père ? La création comme œuvre de réparation.

Au fil des années, elle nous offre son visage, sa silhouette, son regard, dans d’innombrables et énigmatiques autoportraits, d’une époustouflante maîtrise graphique, sans complaisance aucune vis-à-vis d’elle-même, dans des cadrages et des mises en situation particulièrement élaborés.

À me pencher sur Vivian Maier, c’est aussi la vie d’autres artistes qui me vient à l’esprit. Tous ceux de l’anéantissement, de l’inutile, des miracles ignorés. C’est Ossip Mandelstam, le poète, le sacrifié des purges staliniennes, qui écrit sur la route, en chemin vers la Kolyma. Il meurt dans un camp de transit, près de Vladivostok, quelques jours après Noël, de faim, de froid, du typhus. Il a pu sauver un crayon, quelques morceaux de papier taché, froissé. Un trésor. Jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la perte de conscience, il écrit.

 

Quand on l’interroge, elle répond : Appelez-moi Smith ; ou : Appelez-moi Jones. Troublante dilution de son identité, emprunts, mensonges, contours flous, aux limites de l’effacement. Peur de la dépossession ? De se révéler ? Prémices d’une paranoïa qui ira grandissant ?

Reproduit-on les gestes qu’on a subis, inlassablement, sans pouvoir échapper à cette funeste spirale ? Quelle obscure vengeance, consciente ou non, est à l’œuvre ? Doit-on envisager l’hypothèse d’un trouble dissociatif de la personnalité ?

 

Que vaut une société terrifiée par ses fous, ses artistes, incapable de protéger les plus vulnérables d’entre eux ?

 

Lu en mars 2019