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« Bakhita » de Véronique Olmi

Encore un livre de cette rentrée littéraire 2017 qui a reçu le prix FNAC et qui aurait mérité d’autres récompenses:

 Bakhita de Véronique Olmi

 

Quatrième de couverture

Elle a été enlevée à sept ans dans son village du Darfour et a connu toutes les horreurs et les souffrances de l’esclavage. Rachetée à l’adolescence par le consul d’Italie, elle découvre un pays d’inégalités, de pauvreté et d’exclusion.

Affranchie à la suite d’un procès retentissant à Venise, elle entre dans les ordres et traverse le tumulte des deux guerres mondiales et du fascisme en vouant sa vie aux enfants pauvres.

Bakhita est le roman bouleversant de cette femme exceptionnelle qui fut tour à tour captive, domestique, religieuse et sainte. Avec une rare puissance d’évocation, Véronique Olmi en restitue les combats incroyables, la force et la grandeur d’âme dont la source cachée puise au souvenir de sa petite enfance avant qu’elle soit razziée.

Ce que j’en pense

Ce roman est un uppercut dont je suis sortie complètement sonnée, je l’ai terminé il y a une semaine et j’ai encore du mal à en parler…

« Elle ne sait pas comment elle s’appelle. Elle ne sait pas dans quelle langue sont ses rêves. Elle se souvient de mots en arabe, en turc, en italien, et elle parle quelques dialectes. Plusieurs viennent du Soudan, un autre de Vénétie. Les gens disent : « un mélange ». » P 13

C’est ainsi que débute le roman de Véronique Olmi qui nous raconte l’histoire de Bakhita, que son père avait présenté à la lune, avant de lui donner un prénom qu’elle oubliera car sa vie est loin d’être un long fleuve tranquille.On va suivre son parcours de l’esclavage à la canonisation.

A l’âge de sept ans, elle est enlevée, arrachée à sa famille, pour être vendue comme esclave, et  doit marcher avec son amie Binah, parcourant ainsi trois cents kilomètres, rien qu’au  Soudan,  pour arriver au grand centre caravanier d’El Obeid, plaque tournante de tout type de commerce… Un quart des esclaves va mourir en route…

La description de ses longues marches, dans des conditions inhumaines, est tellement belle qu’on marche avec elle, on voit les paysages évoluer à travers ses yeux, on sent les coups… elle est très émouvante, insupportable souvent.

On côtoie aussi les eunuques, les tortures immondes infligées par des maîtres, pour le plaisir, pour affirmer leur puissance et tuer dans l’œuf l’idée même d’une rébellion : le gong qui est le signal du fouet, pour rien, le jeu du torchon, sans oublier les séances de tatouage qui peuvent coûter la vie…

Elle va être vendue plusieurs fois, essayer de s’enfuir, en vain. Pour finir, elle sera ramenée en Italie, en guise de souvenir comme on ramène un trophée ou un objet du pays qu’on est allé visiter. Là, elle découvre un autre monde, où on peut se promener librement, mais la pauvreté est là.

Une seule fois elle va dire « non » et cela changera sa vie: elle préfère rester au couvent plutôt que repartir avec ses maîtres.

On va lui demander de raconter ses souvenirs, encore et encore, et cela deviendra « La storia meravigliosa », qui sera exploitée par le régime de Mussolini.

« Le feuilleton de sa Storia meravigliosa décrit « sa rencontre avec son ange gardien ». elle, ne nommait pas ainsi cette nuit de la consolation. C’était un mystère et un espoir, c’était surtout une envie de vivre encore, l’interstice par lequel passe la dernière force humaine, avec la certitude fulgurante et violente de ne pas être totalement seule. » P 67 

La capacité de résilience de la petite fille, puis de la femme, la manière dont elle distribue l’amour autour d’elle suscitent l’admiration. Tout ce qu’elle a enfoui au plus profond d’elle-même, son corps tentera de l’exprimer…

Véronique Olmi a très bien réussi à retracer ce parcours et à nous faire aimer, admirer cette petite fille au destin si particulier qu’il ne peut que rester gravé dans la mémoire du lecteur.

On pouvait avoir l’illusion  que l’esclavage avait été aboli, mais les évènements récents nous montrent bien qu’il n’en est rien.

Coup de cœur donc…

Extraits

A Olgossa, donc, son père les avait exposées, sa jumelle et elle, à la lune, pour les protéger, et c’est à la lune qu’il a dit pour la première fois leurs prénoms, qui rappelaient pour toujours comment elles étaient venues au monde, et pour toujours le monde se souviendrait d’elles. Elle sait que ça s’est passé comme ça, elle le sait d’une façon infaillible et pour toujours. Quand elle regarde la nuit, souvent elle pense aux mains tendues de son père, et elle se demande dans quelle partie de cette immensité son prénom demeure. P 15

 

Ceux qui lui ont demandé de raconter depuis le début ont calculé son âge en fonction des guerres du Soudan, cette violence qu’elle retrouvera ailleurs, puisque le monde est partout le même, né du chaos et de l’explosion, il avance en s’effondrant. P 18

 

Pour qu’une histoire soit merveilleuse, il faut que le début soit terrible, bien sûr, mais que le malheur reste acceptable et que personne n’en sorte sali, ni celle qui raconte, ni ceux qui écoutent. P 31

 

Il y aura toujours en elle deux personnes : une à la merci de la violence des hommes, et l’autre, étrangement préservée, qui refusera ce sort. Sa vie mérite autre chose. Elle le sait. P 34

 

Les esclaves passent et n’habitent nulle part. Leur peuple n’existe plus. Ils font partie de cet éparpillement, ce martyre, les hommes et les femmes loin de leurs terres, qui marchent, et souvent meurent en chemin. P 44

 

Bakhita apprend cela, qu’elle gardera toute sa vie comme une dernière élégance : l’humour, une façon de signifier sa présence, et sa tendresse aussi. P 45

 

… Est-ce que les lieux existent encore quand on les a quittés ? P 57

 

Mais elle est aussi indestructible. Comme une survivante, elle porte en elle un monde incommunicable. Et c’est cela qui les effraye, cette puissance qu’ils ne comprennent pas. P 233

 

Elle n’a pas eu la révélation. Un pressentiment, tout au plus. Cette impression, une fois encore, d’être face à une porte et de ne pouvoir l’ouvrir. P 259

 

Elle sait qu’il ne faut s’attacher à personne, qu’à Dieu. C’est ce qu’ils disent, mais elle n’y croit pas. Ce qu’elle croit, c’est qu’il faut aimer au-delà de ses forces, et elle ne craint pas les séparations, elle qui a quitté tant de personnes, elle est remplie d’absences de de solitudes. P 357

 

Ce que son esprit a enfoui, son corps en témoigne, et petit à petit, elle accorde les deux ensemble, elle accepte ce qui lui est arrivé et ne peut être à personne d’autre, aucune autre vie que la sienne. P 357

 

Est-ce que ses histoires sont vraies ?  Est-ce que ces souvenirs sont les siens ? Mais rien n’est vrai, que la façon dont on le traverse. Comment leur dire cela ? P 371

Lu en novembre 2017

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Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« La Muette » d’Alexandre Lacroix

Je vous parle aujourd’hui d’un livre  que m’a conseillé Myriam, ma bibliothécaire préférée :

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Quatrième de couverture

Il existe, à quelques kilomètres de Paris, un lieu méconnu, même si des évènements majeurs s’y sont déroulés : la cité de La Muette. A l’origine, elle devait être le fleuron de l’architecture française. Dessinée par deux grands architectes, elle représentait une réponse au Bauhaus allemand et une révolution du logement populaire. Mais le chantier a été interrompu avant-guerre et, de 1941 à 1944, La Muette est devenue le camp de Drancy, administré par les gendarmes et les nazis. Depuis ces bâtiments, soixante-sept mille Juifs furent déportés.

Le destin de cette cité, qui concentre ce qu’on ne veut pas voir, à la fois dans l’Histoire et dans la société française, ne s’arrête pas là : après la Libération, elle a été aménagée pour y créer des logements sociaux. Les anciennes chambrées des détenus, cloisonnées à la va-vite pour faire des studios et des deux-pièces, sont encore habitées de nos jours.

Dans ce roman choral, l’auteur nous invite à suivre le parcours de deux personnages attachants, Elsa, détenue en 1943, et Nour, un jeune Beur d’aujourd’hui. Ils n’ont pas la même langue, pas le même rapport au désir et à la mort, mais leurs histoires s’entremêlent et se répondent. Si bien qu’au croisement de leurs monologues, on croit entendre les voix de La Muette.

Ce que j’en pense

Il s’agit d’un roman à deux voix : Elsa arrêtée, puis incarcérée à Drancy raconte ce qu’elle a vécu à un historien alors que Nour, jeune ado qui vit dans une cité établie sur ce que fût le camp, est interrogé par un policier.

Elsa raconte la vie quotidienne, les petites lâchetés les conditions d’hygiène déplorable la survie dans le camp, et les trains dans lesquels partent les déportés vers une destination que personne ne connaît sauf peut-être les Polonais. A chaque départ, on chante « ce n’est qu’un au revoir… »

Elsa raconte aussi son amitié avec Louise (elles dorment toutes les deux ensemble, collées l’une contre l’autre pour se réchauffer et se rassurer) et la fragilité des relations qui peuvent se nouer dans le camp, où le but est de survivre.

Elsa qui était institutrice crée une école pour transmettre un savoir et donner un espoir d’avenir :

« … ce qu’il y a de merveilleux dans ce métier, ce n’est pas de transmettre des savoirs, de bourrer les crânes, non. Mais, c’est ce qu’on ne soupçonne pas, ce qui est sous-entendu. Toute éducation est une préparation à vivre, car le simple fait d’éduquer suppose qu’il y ait un futur… Vous ne pouvez rien apprendre à un enfant ou à un jeune si vous ne croyez pas qu’il a un avenir, et un avenir digne d’être vécu, voilà ce qui m’est apparu avec évidence à Drancy. » P 90

Nour raconte au policier la vie de la cité, où l’espoir n’est pas forcément au rendez-vous, la vie des familles, le chômage, la drogue… son ami Jamie et la compagne de celui-ci. On comprend très vite qu’un évènement important s’est produit puisqu’il est interrogé, mais l’auteur sait manier le suspens, le temps suspendu parfois.

J’ai bien aimé ce récit choral où les deux héros sont prisonniers, chacun à sa manière, et tentent de s’échapper, leurs univers sont à des années lumières l’un de l’autre, mais leurs chants se mêlent, s’entrelacent ; le désir, l’espoir ou l’horizon bouché sont-ils si différents ? Ils traversent des épreuves tous les deux:

« C’est uniquement après que l’épreuve est terminée qu’on cesse de lutter et qu’on s’effondre. » P 137

Au départ, en écoutant parler Nour, j’ai éprouvé une certaine crispation, énervement même : comment ce jeune peut-il espérer s’en sortir dans cette cité alors qu’il ne parle pas la même langue que nous. Il s’agit d’un mélange de verlan, de mots anglais, quant à la concordance des temps ?

Et peu à peu, je me suis habituée, je suis allée vers lui en fait, j’ai essayé de le comprendre dans sa logique, sa manière de raisonner dans la violence habituelle, banalisée de cette cité, où les mots ont été vidés de leur sens : on parle de tournante, pas de viol collectif, on peut s’envoyer en l’air avec la compagne de son meilleur pote, il n’y a pas de mal, une fille qui vend son corps pour de la drogue, ce n’est pas de la prostitution…

Et ceci marche dans les deux sens : les policiers aussi jouent avec les mots.

« J’ai remarqué un truc marrant, soit dit en passant. Vous les condés, vous ne dîtes pas interrogatoire mais audition. Style, c’est un casting et on va être choisi pour The Voice ! faut avouer qu’il est bien hypocrite votre vocabulaire. Ça va avec le reste. » P 30

Je pense qu’il y a une mémoire des lieux, et aménager cette cité de La Muette, qui se voulait un fleuron de l’architecture, en logements sociaux alors qu’elle avait été entre temps le camp de Drancy, gare de triage pour la déportation, me choque profondément. Cela montre que l’on veut cacher ce qui dérange.

Ce roman est très fort, percutant, tant dans le style que dans le propos et on n’en sort pas indemne. Il marquera ma mémoire. Je ne l’aurais probablement pas lu sans les conseils de ma bibliothécaire préférée. J’espère vous avoir donné envie de le lire.

L’auteur

Alexandre Lacroix est écrivain, directeur de la publication de Philosophie Magazine et président des Mots (école d’écriture). Il est auteur d’essais et de romans, parmi lesquels « Voyage au centre de Paris » (2013) et « Ce qui nous relie » (2016)

Je ne connaissais pas l’auteur, et cette lecture m’a donné envie d’explorer son travail.

 

Extraits:

Vous avez vu, on habite dans des petits cubes. Les pièces des apparts sont en forme de cube. Les escaliers, on dirait des minicubes empilés. La cour, c’est qu’un grand cube avec de gazon rasé, comme si on lui avait passé la tondeuse à un millimètre. Les galeries aussi, elles sont en mode géométrie pour les nuls. Y a pas de détails, c’est pas stylé. Ça sent le vite fait, le bâclé. Genre, je te ponds un monde de nazes en cinq sec. A mon avis, ce qui manque chez nous, c’est les courbes. Moi, j’aime bien ça les courbes. C’est doux. Ça donne des idées de caresse. Alors que les cubes, ça donne envie de frapper, ça fout la rage. P 41

 

C’est bien loin tout ça. C’est l’enfance. Être nostalgique, savoir que ta life est déjà cramée à mon âge, ça pue non ? P 44

 

C’est que les habitudes ne sont pas, contrairement à ce que la plupart des gens croient, comme une colonne vertébrale qui permet de se tenir debout. Non, elles ressemblent plutôt à une carapace qui vous protège des coups. Une fissure dans l’armure, et vous voilà en danger. P 66

 

Un Portugais, c’est sans pitié, ça comprendra jamais un chômeur. Ça aime trop bosser. Sérieux, ils préfèreraient être dans des champs de coton avec le fouet qui claque sur les épaules plutôt que d’avoir rien à branler. Ça doit être dans leurs gênes. P 68

 

A Drancy, la plupart des services n’avaient rien de gratuit. Nous manquions de tout et il n’y avait pas beaucoup de gestes désintéressés. Si quelqu’un vous proposait un cadeau ou s’offrait de faire quelque chose pour vous, le plus souvent il y avait anguille sous Boche. Sous roche, désolée pour le lapsus. P 77

 

Au quartier, le ciel, c’est vingt-quatre sur sept qu’il te tire la gueule. Comme si on n’était pas assez bons pour lui, comme si on le méritait pas. Jamais, il est bleu. Jamais le soleil brille bien fort là-haut pour te faire sentir toute la joie d’être vivant. On vit dans le gris, promesse. Gris en bas, gris en haut, on a zéro alternative. P 94

 

… l’histoire, telle que vous la reconstruisez, a sans doute sa logique, mais la vie est un enchaînement d’un tout autre genre. Ce sont des mailles d’émotions qui font tenir ensemble les moments d’une vie, pas autre chose. Oui, il y a des chaînes d’émotions sans lesquelles les jours et les actes seraient désaccordés. P 162

 

C’est dommage quand-même, parce que mon pote ne pouvait pas comprendre que je me tapais sa meuf juste pour le plaisir. J’suis sûr qu’il y a vu quelque chose de méchant, un truc qu’on faisait dans son dos, contre lui, genre une conspiration. P 160

 

 

Lu en novembre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« L’art de perdre » : Alice Zeniter

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’attendais avec impatience:

 

l'art de perdre de Alice Zeniter

 

Quatrième de couverture

L’Algérie dont est originaire sa famille n’a longtemps été pour Naïma qu’une toile de fond sans grand intérêt. Pourtant, dans une société française traversée par les questions identitaires, tout semble vouloir la renvoyer à ses origines. Mais quel lien pourrait-elle avoir avec une histoire familiale qui jamais ne lui a été racontée ?

Son grand-père Ali, un montagnard kabyle, est mort avant qu’elle ait pu lui demander pourquoi l’Histoire avait fait de lui un « harki ».

Yema, sa grand-mère, pourrait peut-être répondre mais pas dans une langue que Naïma comprenne. Quant à Hamid, son père, arrivé en France à l’été 1962 dans les camps de transit hâtivement mis en place, il ne parle plus depuis longtemps de l’Algérie de son enfance.
Comment faire ressurgir un pays du silence ?

Dans une fresque romanesque puissante et audacieuse, Alice Zeniter raconte le destin, entre la France et l’Algérie, des générations successives d’une famille prisonnière d’un passé tenace. Mais ce livre est aussi un grand roman sur la liberté d’être soi, au-delà des héritages et des injonctions intimes ou sociales.

Ce que j’en pense

L’histoire d’une famille sur trois générations : Ali, Kabyle, qui vit dans son village et son oliveraie, lorsque commencent ce qu’on appellera les « Événements d’Algérie ». Ayant combattu pendant les deux guerres mondiales dans l’armée française, il choisit son camp, bien malgré lui, car il est fier de ses médailles militaires, s’oppose aux militants du FLN, et au final doit fuir avec sa famille laissant tout sur place.

On voit évoluer Ali, entre ses déchirures : perte de son pays, de sa propriété, de son statut social, et l’oubli qu’il cherche dans le travail répétitif de l’usine.

Puis l’arrivée en France dans le camp de Rivesaltes et les conditions de vie inhumaines, où l’on devient moins que rien, la promiscuité, la violence et les neuroleptiques pour les plus récalcitrants…

Ali se mure dans son silence concernant son passé et ce silence va se perpétuer dans les générations suivantes.

On note aussi la perte du statut de parents, de l’autorité de père : « ce serait contraire à l’ordre des choses qu’un fils décide au lieu d’obéir – c’est ce qu’on lui a toujours appris. Pourtant, depuis qu’ils sont en France, son père lui délègue une partie croissante de ses pouvoirs » P 261

Alice Zeniter parle aussi très bien de la honte de Hamid lorsqu’il compare le travail de son  père par rapport à celui des autres enfants, le malaise qu’il ressent en les écoutant parler. Avec le statut, il y a aussi la langue qui se perd d’une génération à l’autre. Pour bien maîtriser le français, il faut « oublier » la langue maternelle.

Son père attend de lui l’obligation d’excellence à l’école, dans la vie, que son père exige de lui pour qu’il mène une autre vie que lui.

Toujours Hamid se demandera ce que son père a pu faire pour que la famille soit obligée de fuir l’Algérie, abandonner la maison et les oliviers… comment faire le deuil de quelque chose qu’on ne connaît pas, qu’on ne peut qu’imaginer.

Sa rencontre avec Clarisse qui n’a jamais eu à s’affirmer à travers ses choix : « Clarisse a la liberté de ceux à qui jamais on n’a dit qu’ils devaient être les meilleurs mais qu’ils devaient trouver ce qu’ils aiment » P 306

La troisième génération, avec Naïma qui se pose des questions, cherche ses racines, et veut aller à la découverte de l’Algérie, alors qu’Ali a fait une croix sur le pays perdu, et encore plus Hamid qui réfute toute idée de racines.

J’ai aimé mettre mes pas dans ceux de Naïma, suivre sa réflexion (et celle d’Alice Zeniter en fait), sa manière de réagir face à la perte de ce pays sur lequel toutes les projections sont possibles, sans oublier le poids des non-dits, ce silence assourdissant qui règne parfois.

« Le silence n’est pas un espace neutre, c’est un écran sur lequel chacun est libre de projeter ses fantasmes. » P 311

Ce livre est un coup de cœur, le seul vrai coup de cœur de cette rentrée pour l’instant (« Cette chose étrange en moi » d’Orhan Pamuk en était presque un). Alice Zeniter m’a fait entraînée dans ce voyage initiatique à travers cette famille dont j’ai aimé tous les personnages, tous les lieux, même les plus sordides.

J’ai appris des choses, retrouvé d’autres que j’avais oubliées car je connaissais très mal les « Évènements d’Algérie » pour employer l’expression consacrée et notamment sur ce qu’ont vécu les Harkis. L’auteure m’a donné envie d’approfondir. Sa réflexion sur les attentats, et surtout les similitudes dans les manières de procéder entre FLN et Islamistes (P 376 377) est très intéressante.

Un tout petit bémol : j’aurais aimé qu’elle parle plus de Hamid adulte…

Ce roman a reçu le prix Goncourt des lycéens avec lesquels je suis souvent beaucoup plus en phase qu’avec les choix de l’Académie Goncourt !

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Extraits

Quand on en est réduit à chercher sur Wikipédia des renseignements sur un pays dont on est censé être originaire, c’est peut-être qu’il y a un problème. P 13

                                                                        * * *

L’Histoire de France marche toujours au côté de l’armée française. Elles vont ensemble. L’Histoire est Don Quichotte et ses rêves de grandeur ; l’armée est Sancho Pança qui trottine à ses côtés pour s’occuper des sales besognes. P 18

                                                                        * * *

« Il faut être fou pour s’opposer au torrent. » Mektoub. La vie est faite de fatalités irréversibles et non d’actes historiques révocables. P 22

                                                                        * * *

C’est aussi pour cela que la fiction tout comme les recherches sont nécessaires, parce qu’elles sont tout ce qui reste pour combler les silences transmis entre les vignettes d’une génération à l’autre. P 23

                                                                        * * *

L’honneur d’un homme se mesure à sa capacité à tenir les autres à l’écart de sa maison et de sa femme. La guerre, en d’autres termes, se fait uniquement pour éviter que la guerre ne passe la porte du chez-soi. P 43

                                                                        * * *

La frontière entre les deux âges n’est pas claire.  Hamid, pour le moment, croit que son enfance sera éternelle et que les adultes sont d’une espèce différente de la sienne…

Il est heureux parce qu’il ne sait pas qu’il vit dans un pays sans adolescence. Le basculement est rude, ici, d’un âge à l’autre. P 58

                                                                        * * *

Rien n’est sûr tant qu’on est vivant, tout peut encore se jouer, mais une fois qu’on est mort, le récit est figé et c’est celui qui a tué qui décide. Ceux que le FLN a tués sont des traîtres à la nation algérienne et ceux que l’armée a tués des traîtres à la France. Ce qu’a été leur vie ne compte pas : c’est la mort qui détermine tout. P 110

                                                                        * * *

Peut-être que nous serons tous morts demain. Peut-être que ces arbres brûleront avant que j’aie réalisé ce qui se passe. Ce qui est écrit nous est étranger et le bonheur nous tombe dessus ou nous fuit sans que l’on sache comment ni pourquoi, on ne saura jamais, autant chercher les racines du brouillard. P 120

                                                                        * * *

C’est, depuis sa création trente ans plus tôt, un lieu où l’on enferme tous ceux dont on ne sait que faire en attendant officiellement, de trouver une solution, en espérant officieusement, pouvoir les oublier jusqu’à ce qu’ils disparaissent d’eux-mêmes. C’est un lieu pour ceux qui n’ont pas d’Histoire car aucune des nations qui pourraient leur en offrir une ne veut les y intégrer. P 166

                                                                        * * *

Harkis ?… Curieusement, c’est le nom qui leur reste. Et il est étrange de penser qu’un mot qui au départ désigne le mouvement (harka) se fige ici, à la mauvaise place et, semble-t-il, pour toujours. P 166

                                                                        * * *

Alors, quand ils s’adressent à leurs parents, ils savent qu’ils s’amputent de toute une maturité nouvelle et qu’ils redeviennent des gamins de Kabylie. Il n’y a pas de place dans les conversations, entre l’arabe qui pour eux s’efface dans le temps et le français qui résiste à leurs parents, pour les adultes qu’ils sont en train de devenir. P 256

                                                                        * * *

La télévision et le canapé écrasent les hiérarchies, les structures de la famille pour les remplacer par un avachissement similaire chez chacun. P 325

                                                                        * * *

C’est des conneries, ces histoires de racines. Tu as déjà vu un arbre pousser à des milliers de kilomètres des siennes ? Moi, j’ai grandi ici alors c’est ici qu’elles sont. P 354

Lu en novembre 2017

Publié dans Littérature allemande, Littérature contemporaine

« Le liseur » de Bernhard Schlink

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a attendu longtemps sur une étagère de ma bibliothèque :

 Le liseur de Bernhard Schlink

 

Quatrième de couverture

A quinze ans, Michaël fait la connaissance d’une femme de trente-cinq ans dont il devient l’amant. Pendant six mois, il la rejoint chez elle et lui fait la lecture à haute voix. Cette Hanna, mystérieuse, disparait du jour au lendemain.

Sept ans plus tard, Michaël assiste au procès de cinq criminelles parmi lesquelles il reconnaît Hanna. Elle se défend mal et est condamnée à la détention à perpétuité. Mais, sans lui parler, Michaël comprend soudain l’insoupçonnable secret qui, sans innocenter cette femme, éclaire sa destinée. Il la revoit une fois, des années plus tard. Il se met alors, pour comprendre, à écrire leur histoire, et son histoire à lui, dont il dit : « Comment pourrait-ce être un réconfort, que mon amour pour Hanna soit en quelque sorte le destin de ma génération que j’aurais moins bien su camoufler que les autres ».

Ce que j’en pense :

J’ai beaucoup aimé l’histoire car cette époque me fascine toujours autant et j’avais lu peu de romans jusqu’ici sur la période située juste après la deuxième guerre mondiale, côté allemand.

Michaël, cet adolescent qui découvre ses premiers émois dans les bras d’une femme plus âgée, dont il ne sait rien en fait, est un héros plutôt sympathique, ainsi que les rituels instaurés dans cette relation : il lui fait la lecture à haute voix avant de passer aux ébats amoureux. Elle lui apprend tout en ce qui concerne la sensualité, mais il ne sait rien de son histoire.

En la retrouvant sur le banc des accusées, quelques années plus tard, alors qu’il est étudiant en droit, il comprend ce qu’elle a fait pendant la guerre. Néanmoins, il lui restera fidèle malgré tout, et essaiera toujours de comprendre en jugeant le moins possible et en suivant son parcours lors de l’incarcération. A propos du crime, il dit :

« Lorsque je tentais de le comprendre, j’avais le sentiment de ne plus le condamner comme il méritait effectivement de l’être. Lorsque je le condamnais comme il le méritait, il n’y avait plus de place pour la compréhension. » P 177

Il a compris aussi qu’elle préfère porter la responsabilité plutôt que d’avouer qu’elle ne sait pas lire. Nous avons chacun notre dignité…

Bernhard Schlink aborde aussi dans ce roman le thème de la génération suivante : peut-on juger ses propres parents en ce qui concerne leur attitude, leur passivité devant les crimes du 3e Reich et qu’en est-il de la honte ? Peut-on avoir honte et juger en même temps ?

« Ces distances prises par rapport aux parents, n’était-ce qu’une rhétorique, un bruit, un brouillage, cherchant à dissimuler que l’amour pour les parents avait irrémédiablement entraîné une complicité dans leurs crimes ? » P 191

J’ai aimé l’idée que la lecture à haute voix, avec tous ces romans qu’il enregistre sur cassettes, pour les partager avec elle, puisse l’amener à apprendre à lire et écrire. Le lecteur vu sous l’angle du passeur en quelque sorte. Je retiens, surtout, la puissance de la lecture, de l’instruction aussi afin de pouvoir réfléchir, avoir un libre arbitre pour ne pas suivre aveuglément une idéologie barbare et  prendre sa vie en mains au lieu de la subir…

J’ai pris mon temps pour entamer cette lecture, alors que j’ai ce roman dans ma bibliothèque depuis longtemps, mais je pense qu’il y a un moment où on est prêt pour rencontrer un livre ou un auteur et qu’il faut suivre cette intuition.

J’ai trouvé un seul bémol à ce roman : l’écriture est assez froide, parfois même chirurgicale, ce qui m’a un peu désarmée, mais l’auteur l’a voulu ainsi, peut-être par pudeur, ou par respect pour l’autre. En tout cas, ce qui lie ces deux êtres est fascinant et conditionne leur avenir à tous les deux.

Quoi qu’il en soit, j’ai beaucoup apprécié cet hommage que Bernhard Schlink rend à l’amour et à la littérature et c’est ce que je retiendrai de ce roman qui soulève de nombreuses réflexions chez le lecteur…

Extraits

Parfois, le souvenir n’est déjà plus fidèle au bonheur quand la fin fut douloureuse.  Parce que le bonheur n’est pas vrai s’il ne dure pas éternellement ? Parce que ne peut finir douloureusement que ce qui était douloureux, inconsciemment et sans qu’on le sût ? P 48

                                                                  * * *

Mais, au bout d’un certain temps, mon souvenir d’elle cessa de m’accompagner. Elle resta en arrière, comme une ville quand le train repart. Elle est là quelque part, derrière vous, on pourrait s’y rendre et s’assurer qu’elle existe bien. Mais, pourquoi ferait-on cela ? P 99

                                                                  * * *

Je me souviens aussi que certains petits gestes d’affection me restaient en travers de la gorge : s’adressaient-il à moi ou à quelqu’un d’autre ? Il suffisait parfois d’une scène de film. Même à moi, ce mélange de cynisme et de sensiblerie paraissait suspect. P 101

                                                                  * * *

Je me souviens que dans ce séminaire, on débattait de l’interdiction des condamnations rétroactives. Suffisait-il que le paragraphe motivant la condamnation des gardiens et bourreaux des camps eût figuré dans le code pénal dès l’époque de leurs actes, ou bien fallait-il tenir compte de la façon dont ce paragraphe était alors interprété et appliqué, et du fait que de tels actes n’y ressortissaient justement pas à l’époque ? Qu’est-ce que la légalité ? Ce qui est dans le code, ou ce qui est effectivement pratiqué et observé dans la société ? P 102

                                                                  * * *

Je n’étais pas seulement anesthésié dans la salle d’audience, au point d’affronter la vue d’Hanna comme si ç’avait été un autre qui l’avait aimée et désirée, quelqu’un que j’aurais bien connu mais qui n’était pas moi. Tout le reste du temps aussi, j’étais debout, à côté de moi et je me regardais : à l’université, en famille, avec mes amis, je fonctionnais mais intérieurement, je ne participais à rien. P 115

                                                                  * * *

Mais enfin l’on condamnait et châtiait quelques rares individus, tandis que nous, la génération suivante, nous nous renfermions dans le silence de l’horreur, de la honte et de la culpabilité : et voilà, c’était tout ? P 119

                                                                  * * *

Par peur de la honte d’être analphabète, plutôt la honte d’être démasquée comme criminelle ? Plutôt être une criminelle ? P 150

                                                                  * * *

J’ai tenté de me persuader que j’étais dans l’état d’innocence qui est celui des enfants aimant leurs parents. Mais, l’amour qu’on porte à ses parents est le sul amour dont on ne soit pas responsable. P 191

                                                                  * * *

Lu en octobre novembre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature turque

« Cette chose étrange en moi » de Orhan Pamuk

Je me suis enfin décidée à lire un roman d’Orhan Pamuk, et ce roman fait partie des livres de la rentrée littéraire 2017 alors…

 Cette chose étrange en moi de Orhan Pamuk

 

Quatrième de couverture

Comme tant d’autres, Mevlut a quitté son village d’Anatolie pour s’installer sur les collines qui bordent Istanbul. Il y vend de la boza, cette boisson fermentée traditionnelle prisée par les Turcs.

Mais Istanbul s’étend, le raki détrône la boza, et pendant que ses amis agrandissent leurs maisons et se marient, Mevlut s’entête. Toute sa vie, il arpentera les rues comme marchand ambulant, point mobile et privilégié pour saisir un monde en transformation. Et même si ses projets de commerce n’aboutissent pas et que ses lettres d’amour ne semblent jamais parvenir à la bonne destinataire, il relèvera le défi de s’approprier cette existence qui est la sienne.

En faisant résonner les voix de Mevlut et de ses amis, Orhan Pamuk décrit l’émergence, ces cinquante dernières années, de la fascinante mégapole qu’est Istanbul. Cette « chose étrange », c’est à la fois la ville et l’amour, l’histoire poignante d’un homme déterminé à être heureux.

Ce que j’en pense

Ce roman est intense, haut en couleurs, et très bien écrit dans lequel on fait la connaissance de toute une famille et d’une ville : Istambul.

L’histoire démarre par une action en 1982 : Melvut enlève dans des conditions rocambolesques une fille dont  il est tombé amoureux après avoir croisé son regard lors d’un mariage, et à laquelle il a écrit de nombreuses lettres avec la complicité d’un cousin. A -t-il enlevé la bonne personne ?

La famille est intéressante : Mustafa, le père de notre héros Mevlut a quitté son village d’Anatolie en même temps que son frère Hasan, et chacun aura un destin et des conditions de vie différents, la femme et les enfants resteront au village alors que toute la famille de Hasan viendra vivre avec lui, ce qui modifiera leur évolution dans cette immense métropole qu’est Istamboul.

Orhan Pamuk rend un vibrant hommage à Istambul, en restant toujours lucide. J’ai adoré me promener dans cette ville, dans les pas de Mevlut, la voir évoluer, sur plus de trente ans. Ce héros qui reste pur, parfois naïf, alors que règne la corruption, la roublardise est touchant même si on l’aimerait parfois plus énergique, mais il reste fidèle à ses valeurs.

L’auteur découpe son histoire en plusieurs périodes, entre 1969 et 2012, et il entrecoupe son récit pour donner l’avis des différents protagonistes, ce qui est original et affine les différents ressentis. De plus, il s’adresse souvent au lecteur, et l’emporte, le fait participer.

On imagine sans peine cet enfant qui arpente les rues avec sa perche, ses plateaux de yaourts ou de Boza en équilibre, bien trop lourd pour lui, criant « Boo Zaa », dans les pas de son père, vendeur ambulant. Le cœur de Mevlut bat au rythme de celui d’Istambul, dont il connaît le moindre recoin et il y a une telle osmose entre eux qu’ils ne font plus qu’un.

La ville a changé durant toutes ces années, les collines se sont recouvertes de maisons construites sommairement, sans permis : on borne la nuit, on rajoute des étages de manière à rendre la destruction difficile et obtenir un permis de la mairie. On retrouve les mêmes « arrangements » avec l’électricité, les lignes sauvages…

Le statut de la femme est bien abordé : les mariages arrangés, les fugues pour pouvoir y échapper, les enfants pas toujours désirés, les difficultés de la vie de tous les jours… les personnages féminins sont très différents et ma préférence va à Rayiha qui s’épuise dans la préparation du pilaf que Mevlut va vendre dans les rues, tout en s’occupant de la maison, des filles, et dont la sagesse, le sens des réalités et la lucidité viennent contrebalancer la « naïveté » de son époux…

Orhan Pamuk décrit les coups d’état, la montée de l’intégrisme, le tremblement de terre mais ne cite et ne juge personne, c’est au lecteur de se forger son opinion. Il évoque les communautés qui ont dû fuir : les Grecs chassés de la ville en une seule nuit, ou le sort réservé au Kurdes, Alevis qu’on accuse d’avoir placé une bombe à la mosquée pour se livrer à des expéditions punitives…

Il m’a fallu une cinquantaine de pages pour bien entrer dans l’histoire et me familiariser avec les noms turcs : noms de famille mais aussi noms des quartiers d’Istambul, de certaines spécialités… et ensuite, l’immersion a été totale, je n’avais plus envie de le lâcher et je tournais les pages au ralenti pour faire durer le plaisir.

L’auteur nous facilite la tâche en nous proposant d’entrée un arbre généalogique des familles de même qu’un glossaire comprenant leurs noms et les pages les plus importantes qui leur sont consacrées ainsi qu’un récapitulatif chronologique mêlant l’histoire d’Istamboul à celle de la famille.

Je suis sortie subjuguée de cette lecture, littéralement envoûtée, tant l’écriture est belle, musicale, pleine de poésie. J’ai adoré ce roman et je pourrais en parler pendant des heures, tant les thèmes abordés sont riches et multiples. Conquise par cet écrivain, qui a reçu le Nobel en 2006, je vais continuer à explorer son œuvre. Un seul regret, avoir attendu si longtemps…

https://www.la-croix.com/Culture/Livres-et-idees/Cette-chose-etrange-moi-dOrhan-Pamuk-2017-08-31-1200873200

 

Extraits

A vingt-cinq ans, il enleva une fille de son village ; ce fut quelque chose d’étrange qui détermina toute son existence. P 20

                                                                * * *

Pour une bonne compréhension de notre histoire, je reviendrai de temps en temps sur ces deux caractéristiques de notre héros que sont sa figure enfantine, aussi bien dans sa jeunesse qu’après la quarantaine, et la propension des femmes à le trouver beau. Quant à son caractère foncièrement optimiste et plein de bonne volonté – sa naïveté selon certains – vous pourrez le constater par vous-même sans que j’ai spécifiquement besoin de le rappeler. P 20

                                                                * * *

Boza : « boisson asiatique traditionnelle obtenue à partir de millet fermenté, d’une consistance épaisse, de couleur jaunâtre, agréablement parfumée et légèrement alcoolisée » P 34

                                                                * * *

Mevlut voyait bien que toute la famille Aktas qui avait émigré au complet de son village, en vendant tout (bétail, jardin et maison) mènerait ici une existence heureuse ; et il éprouvait de la colère, de la honte envers son père qui n’avait encore rien réussi de tel et dont le comportement ne témoignait pas d’une quelconque intention d’y parvenir. P 77

                                                                * * *

Une bonne éducation abolit la différence entre riches et pauvres. P 95

                                                                * * *

En ville, on pouvait être seul au milieu de la foule. Et ce qui fait qu’une ville est une ville, c’est justement la possibilité de se fondre dans la foule et d’y cacher son étrangeté. P 133

                                                                * * *

Lorsqu’il dit « oui » à l’officier d’état civil qui procédait au mariage, Mevlut sentit qu’il pourrait remettre en toute confiance sa vie entière entre les mains de Rayiha et se fier à son intelligence. Il comprenait que se couler dans le sillage de son épouse sans s’inquiéter de rien – comme ce serait le cas durant tout leur mariage – lui faciliterait la vie et rendrait heureux son enfant intérieur. P 270

                                                                * * *

C’étaient des mensonges émis pour le cérémonial: dire des mensonges ne signifiait pas que nous n’étions pas sincères. Nous étions compréhensifs de ce qui était personnel,  et respectueux de ce qui était officiel. P 350

                                                                * * *

Après les journées des 6 et 7 septembre 1955, à l’époque du conflit chypriote, après que les églises, les magasins eurent été saccagés et pillés, les prêtres pourchassés et les femmes violées par des hordes armées de bâtons et de drapeaux, les Grecs d’Istambul partirent en Grèce; en 1964, ceux qui n’avaient pas pu le faire furent contraints par un décret de l’Etat d’abandonner leur maison et le pays dans un délai de vingt-quatre heures. P 362

                                                                * * *

EN VILLE, LA VIE PUISE SA PROFONDEUR DANS LES TREFONDS DE CE QUE NOUS CACHONS. Je suis né dans cette ville, j’ai passé toute ma vie dans ces rues. P 537

                                                                * * *

Mevlut n’était pas sans penser que sa plus grande force dans sa vie, c’était son optimisme – un optimisme que d’aucuns taxaient de « naïveté » – sa capacité à tout prendre à la légère, à voir la vie du bon côté. P 579

                                                                * * *

 

 

Lu en octobre novembre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Nos richesses » de Kaouther Adimi

J’ai un coup de cœur en écoutant Kaouther Adimi parler de son roman lors de son passage à La Grande Librairie, donc je l’ai emprunté illico à la bibliothèque:

 

Nos richesses de Kaouther Adimi 

 

Quatrième de couverture

En 1935, Edmond Charlot a vingt ans et il rentre à Alger avec une seule idée en tête, prendre exemple sur Adrienne Monnier et sa librairie parisienne. Charlot le sait, sa vocation est de choisir, d’accoucher, de promouvoir de jeunes écrivains de la Méditerranée, sans distinction de langue ou de religion. Placée sous l’égide de Giono, sa minuscule librairie est baptisée Les Vraies Richesses. Et pour inaugurer son catalogue, il publie le premier texte d’un inconnu : Albert Camus. Charlot exulte, ignorant encore que vouer sa vie aux livres c’est aussi la sacrifier aux aléas de l’infortune et de l’Histoire.

En 2017, Ryad a le même âge que Charlot à ses débuts. Mais lui n’éprouve qu’indifférence pour la littérature. Étudiant à Paris, il est de passage à Alger avec la charge de repeindre un local poussiéreux, où les livres céderont bientôt la place à des beignets. Pourtant, vider ces lieux se révèle étrangement compliqué par la surveillance du vieil Abdallah, le gardien du temple.

Ce que j’en pense

D’emblée, l’auteure  prend le lecteur par la main, et guide ses pas dans les rues d’Alger, en 2017, face au soleil, passant devant les boutiques, la Casbah, l’imprégnant des couleurs, pour arriver devant ce qui fut la librairie « Les Vraies Richesses ».

Certes, la librairie n’existait plus en tant que telle depuis les années 90, reconvertie en une bibliothèque, gérée par Abdallah, un vieil homme qui veillait jalousement sur les livres. A son grand dam, elle va être vendue et transformée en commerce de beignets, tâche confiée à Ryad, jeune homme qui arrive de France pour un stage de formation qui va consister à faire place nette…

Le décor est planté et l’auteure va nous raconter l’aventure de cette librairie, bibliothèque, maison d’éditions, alternant les récits de Charlot, ses carnets précieux et l’opération de grand nettoyage de Ryad et l’Histoire.

Kaouther Adimi nous donne la liste impressionnante de tout ce dont il doit se débarrasser : des milliers de livres d’auteurs français, étrangers, en arabe, des livres pour enfants, des ouvrages scientifiques, les meubles, les photos… mais aussi les manuscrits, les correspondances précieuses avec les auteurs que Charlot a publiés…

Le simple fait de la lire m’a fait frissonner, (je dirais même crier intérieurement au scandale) car jeter un livre pour moi est un sacrilège ! Alors un tel trésor !

J’ai beaucoup aimé suivre le parcours d’Edmond Charlot (que je ne connaissais pas, je le reconnais) dans la création de sa librairie « Les vraies richesses » avec peu de moyens, beaucoup de travail et d’opiniâtreté, la manière dont il prend soin de ses auteurs comme de ses lecteurs, ou déniche de nouveaux talents, les coups bas, la censure, les difficultés à trouver du papier pendant la guerre, sans oublier sa revue « L’Arche » …

Il veut créer un espace ouvert aux lecteurs et aux écrivains de tous les pays de la Méditerranée, « gens d’ici, de cette terre, de cette mer, sans distinction de langue ou de religion ». Il soigne la présentation, la couverture, introduit le rabat où l’on peut lire le résumé du roman, sans oublier son catalogue recherché.

Certaines réflexions résonnent étrangement tant elles pourraient être énoncées de nos jours, telle celle-ci, écrite le 17 décembre 1938

« Aujourd’hui encore, des clients intéressés uniquement par les derniers prix littéraires. J’ai essayé de leur faire découvrir de nouveaux auteurs, de les inciter à acheter l’Envers et l’Endroit de Camus, mais totale indifférence. Je parle littérature, ils répondent auteurs à succès. » P 79

On rencontre des auteurs qui ne sont pas encore célèbres, Albert Camus fumant une cigarette devant la porte de la librairie, Jules Roy, Vercors, Max-Pol Fouchet, Himoud Brahimi, Kateb Yacine, Emmanuel Roblès, Saint-Exupéry…

« Au fond, face à l’entrée trône un bureau en bois massif. Des photos en noir et blanc sont accrochées un peu partout. Ryad déchiffre les noms sous les portraits d’hommes dont la plupart lui sont inconnus : Albert Camus, Jules Roy, André Gide, Kateb Yacine, Mouloud Feraoun, Emmanuel Roblès, Jean Amrouche, Himoud Brahimi, Mohamed Dib… » P 48

Le personnage d’Abdallah est très intéressant aussi ; émouvant lorsqu’il surveille ce qui se passe lors de l’opération nettoyage, debout sous la pluie, revêtu d’un drap blanc, tel un linceul. Il est la mémoire vivante du lieu, et respecte les livres, même s’il ne les lit pas.

Kaouther Adimi raconte de fort belle manière l’histoire de la librairie en la mêlant à l’Histoire : celle du pays avec le centenaire de la colonisation en 1930, la seconde guerre mondiale où les Indigènes sont envoyés au combat comme les autres, et la manière dont ils sont accueillis au retour, les massacres de Setif, la Toussaint rouge, et ce qu’on appellera « les évènements d’Algérie », le mot guerre étant encore escamoté…

J’ai beaucoup aimé ce voyage dans l’Histoire et la Littérature, et la petite histoire dans la grande et l’auteure m’a donné envie d’en avoir davantage, et de découvrir plus en profondeur les auteurs algériens que je connais trop peu.

L’auteure a passé « un an à écumer les fonds d’archives », comme elle dit, pour nous offrir un roman riche et bien écrit, que j’ai eu du mal à lâcher, un de mes préférés de cette rentrée littéraire 2017.

Extraits

 

Vous serez seul, car il faut être seul pour se perdre et tout voir. Il y a des villes, et celle-ci en fait partie, où toute compagnie est un poids. On s’y ballade comme on divague, les mains dans les poches, le cœur serré. P 10

                                                           * * *

Vous serez face à une inscription sur une vitrine : Un homme qui lit en vaut deux. Face à l’Histoire, la grande, celle qui a bouleversé le monde, mais aussi la petite, celle d’un homme, Edmond Charlot, qui en 1936, âgé de vingt et un ans, ouvrit la librairie de prêt Les Vraies Richesses. P 11

                                                           * * *

Nous sommes les habitants de cette ville et notre mémoire est la somme de nos histoires. P 13

                                                           * * *

Reçu hier une lettre de Jean Giono ! Giono, le grand. Je lui avais écrit sans trop d’espoir pour lui demander l’autorisation d’appeler la librairie Les Vraies Richesses en référence à son récit qui m’avait ébloui et où il nous enjoint à revenir aux vraies richesses que sont la terre, le soleil, les ruisseaux et finalement aussi la littérature (qu’est-ce qui peut être plus important que la terre et la littérature ? P 40

                                                           * * *

Le chauffeur de taxi s’en va sans ajouter un mot, il a compris que son client d’un soir ne souhaitait pas parler. Et puis les mots, au milieu de la nuit, nous savons bien ce que ça donne : des vagues de drames qui déferlent et éclatent les unes contre les autres. P 47

                                                           * * *

L’écrivain doit écrire, l’éditeur doit donner vie aux livres. Je ne vois pas de limites à cette conception. La littérature est trop importante pour ne pas y consacrer tout mon temps. P 76

                                                           * * *

Je n’arrive pas à croire qu’on puisse être éditeur si on n’a pas été ou si l’on n’est pas libraire à la fois. Autant vendre des cachous. P 81

                                                           * * *

 

Lu en octobre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Le jour d’avant » de Sorj Chalandon

Chaque   année en septembre, on attend tous le nouvel opus d’un auteur fétiche : certains guettent le dernier roman d’Amélie Nothomb, pour moi ce serait plutôt le dernier livre Sorj Chalandon avec ce roman que j’ai choisi dans le cadre des Matchs de la rentrée littéraire organisés comme chaque année par Price Minister :

 Le jour d'avant de Sorj Chalandon

 

Quatrième de couverture

« Venge-nous de la mine », avait écrit mon père. Ses derniers mots. Et je le lui ai promis, poings levés au ciel après sa disparition brutale. J’allais venger mon frère, mort en ouvrier. Venger mon père, parti en paysan. Venger ma mère, esseulée à jamais. J’allais punir les Houillères, et tous ces salauds qui n’avaient jamais payé pour leurs crimes.

Ce que j’en pense

Dans ce roman, Sorj Chalandon rend hommage aux mineurs, notamment à ceux décédés lors de la catastrophe du 27 décembre 1974 à Liévin (la fosse 3bis dite Saint Amé) où quarante-deux mineurs ont trouvé la mort.

Le thème de ce roman est double : la catastrophe qui aurait pu être évitée, et le poids de la perte d’un proche, en l’occurrence le frère aîné de Michel, Jojo qui ne figure pas sur la plaque commémorative car il est mort à l’hôpital et non au fond de la mine. En fait, ce n’est pas aussi simple…

La famille de Michel est dévastée par la mort de Jojo qui n’avait que trente ans et qui était allé « au charbon » contre l’avis de son père, paysan vivant dans des conditions. Le père qui se suicide un an après la mort de Jojo, laissant un message : « venge-nous de la mine ».

On voit s’installer cette obsession de la vengeance, Michel accumulant dans son box les articles de journaux sur la tragédie, achetant tout ce qui se rapporte à la vie des mineurs : taillette, casque, lampe, habits… En fait, il cherche un coupable à tout prix, car dans sa tête, il y a les bons d’un côté et les méchants de l’autre.

Il n’avait que seize ans à la mort de Jojo alors que s’est-il passé réellement ? A-t-il refait l’histoire dans sa tête pour pouvoir survivre, empêchant la culpabilité de s’installer ? Derrière la rage de la vengeance, on sent très vite que c’est beaucoup plus compliqué.

Sorj Chalandon dénonce aussi les conditions de travail précaires, le rendement, les pressions des Houillères pour que les mineurs travaillent un peu plus, un peu plus vite, oublient de ses protéger pour gagner du temps, au nom de la sacro-sainte rentabilité ! mais aussi la fraternité entre mineurs, la solidarité des familles.

On retient aussi le cynisme de la direction qui n’hésite pas à retenir trois jours de salaire (la catastrophe ayant eu lieu le 27 décembre) et « Au bas de la fiche de salaire, en plus des trois jours dérobés, la direction avait retenu le prix du bleu de travail et des bottes que l’ouvrier mort avaient endommagés. » P 83

Et il aborde aussi la silicose, les poumons remplis de poussière de charbon, la maladie qu’on ne veut pas reconnaître en haut lieu, il faudrait l’indemniser !

Toute la partie consacrée à la mine m’a beaucoup plu, de même que la construction de la personnalité de Michel autour des deuils successifs : son frère, son père, sa femme.

Les souffrances et la mort de Céline, vont rompre le fragile équilibre qu’il avait trouvé, dans son couple, son travail, loin de la mine, faisant certainement exploser les digues qu’il avait tenté d’ériger : il replonge dans son obsession et trouve un responsable, en la personne d’un contremaître atteint de silicose à un stade avancé, sous oxygène, avec des tuyaux partout, qui est étrangement passif, « victime consentante » en quelque sorte et sur lequel il va s’acharner.

Seulement, il y a un mais : le comportement de Michel, notamment lors du procès, avec son refus de parler, m’a déconcertée, voire irritée. Le procès, qui devait être celui des Houillères, va apporter des surprises sur la personnalité de Michel qui va perdre le capital de sympathie que je lui avais octroyé.

Alors que l’histoire m’intéressait, ainsi que les protagonistes, l’évolution de Michel dans la suite du roman m’a un peu déçue. Je pense que l’auteur aurait pu approfondir davantage les mécanismes psychologiques qui ont conduit à son acte et mieux éclairer la personnalité.

Le style de Sorj Chalandon est toujours aussi percutant, mais la magie a moins bien fonctionné qu’avec « Le quatrième mur » et « La légende de nos pères ».

Je remercie vivement Price Minister et ses matchs de la rentrée 2017 pour m’avoir permis de lire ce roman

#MRL17

 

Deux liens intéressants:

https://www.humanite.fr/le-27-decembre-1974-la-catastrophe-evitable-de-lievin-561270

http://fresques.ina.fr/memoires-de-mines/fiche-media/Mineur00149/catastrophe-de-lievin-les-evenements.html

 

Extraits

Chez nous, personne ne grondait jamais. Même Braf, le malinois belge, ne montrait pas les crocs. Notre colère, notre désarroi étaient faits de silences et de simples regards. P 17

 

Tout le monde savait, aux pas heurtés d’un homme, qu’il avait passé sa vie à la taille. On l’identifiait à sa respiration de poisson échoué sur la grève, à ses tremblements, ses gestes lents, son dos saccagé, ses yeux désolés, à ses oreilles mortes. P 21

 

Je lui disais que ce local était une bibliothèque, un centre d’archives, un bureau de travail, mais c’était un tombeau. Je l’avais creusé avec colère et à mains nues pendant toutes ces années. J’y avais enfermé mes effrois de charbon. Il était rassemblé là, le peuple du fond de la terre. P 43

 

Je savais que Cécile ne comprendrait pas. Elle a secoué la tête, une main sur ces lèvres. Je lui ai raconté la salle de bains, le savon frottant le dos du voisin, l’héroïsme de ces hommes qui avaient lutté contre la terre, l’air, l’eau et le feu, quatre éléments mortels à la fois. Ma volonté de célébrer cette solidarité. Et de leur rendre les honneurs. P 46 

 

Ma femme luttait. Je bataillais. Mais ma tête était retournée à la fosse. Lorsque le médecin cherchait une veine dans le bras de ma femme, je pensais à mon frère creusant violemment la sienne. Taille de sang, taille de charbon. J’étais empoisonné. P 47

 

Notre deuil n’a pas été national. A l’heure de dire au revoir à son charbon, la France a oublié de dire adieu à ses mineurs. Le monde qu’ils incarnaient n’existe plus. Jojo et ses amis sont morts trop tard pour être défendus pas la Nation. P 114

 

Quarante ans à vouloir retrouver cet homme et à le faire avouer. A traîner ce salaud sur le lieu de son forfait. A le regarder pleurer, à l’entendre supplier. Le faire mettre à genoux. Le punir au nom de tous les miens. P 158

Lu en octobre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« David Bowie n’est pas mort » de Sonia David

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi dans le cadre d’une opération masse critique, du moins que j’ai rajouté à la dernière minute à ma sélection et qui a mis beaucoup de temps à me parvenir. Funeste présage ?

 

David Bowie n'est pas mort de Sonia David

 

Quatrième de couverture

« Ma mère est morte. Mon père est mort. David Bowie est mort. Ce ne sont pas uniquement de mauvaises nouvelles. »

À un an d’intervalle, Anne, Hélène et Émilie perdent leur mère, puis leur père. Entre les deux, David Bowie lui aussi disparaît. Dans l’enfance d’Hélène, la  » sœur du milieu « , le chanteur a eu une importance toute particulière, dont le souvenir soudain ressurgit. Alors, elle commence à raconter…

Sur les thèmes inépuisables de la force et de la complexité des liens familiaux, de la place de chaque enfant dans sa fratrie, voici un roman d’une déconcertante et magnifique sincérité.

Ce que j’en pense

L’idée de départ était plutôt intéressante : comment réagit-on lorsque l’on perd sa mère puis, quelques mois plus tard, son père quelles sont les répercussions sur les trois filles en fonction de leur place dans la fratrie.

On a donc trois parties, premier jour consacré au décès de la mère qui s’étend en fait sur du 22 au 27 mai 2015, ensuite le jour du père, puis celui de David Bowie.

 On a le droit de ne pas aimer ses parents, d’accord mais, on se trouve dans ce roman, devant une interprétation pseudo-psychanalytique à deux sous. En gros, Hélène, qui a quand même cinquante ans, nous parle de « sa connasse de mère », dressant d’elle le tableau d’une mégère, incapable d’aimer, radine, mais elle nous explique aussi qu’elle aurait « voulu être elle », alors qu’elle voue une admiration pour son père : cela rappelle un mythe ou un complexe selon que l’on préfère la mythologie ou Freud… « Œdipe toi-même » dirait Marcel Rufo

En tout cas, voilà une famille bien caricaturale : la sœur aînée, Anne, qui gère tout avec le sens du devoir et de l’efficacité, ascétique ou au moins orthorexique, à fond dans l’autoflagellation, et bien-sûr la petit sœur Émilie, qui ne sait pas trop à qui s’identifier pour se construire et se tournera vers l’homosexualité ! (sans oublier les parents qui divorcent, la deuxième famille et les rancœurs, les ruptures).

Entre les deux, Hélène qui n’a pas envie de grandir et a fait des séjours en milieu psy autour de ses vingt ans …  Voici ce qu’elle écrit à propos de sa sœur Anne:

Elle me fermait la porte lorsque j’étais sa petite sœur, elle a détourné le regard lorsque je lui ai présenté Pierre, mon mari, pas une fois elle ne m’a posé de questions sur ce que je faisais, pas une fois elle ne s’est attendrie sur le pessimisme d’Émilie. 

Et David Bowie dans tout cela ? Il apparaît P 139 sur un livre qui en compte 174, et Sonia David l’utilise pour étayer une autre partie des relations entre sœurs ; en fait, elle aurait pu choisir n’importe quel artiste et le titre du roman prête à confusion, j’espérais autre chose…

Donc, très déçue par ce roman, trop caricatural, et même pas drôle. Quitte à lire des portraits de dérangés, je préfère un bon manuel de psy… il est vrai que je venais de terminer « Les rêveuses » quand je l’ai entamé, alors l’entreprise était  difficile!

Je remercie Babelio et les éditions Robert Laffont qui m’ont permis de lire ce livre, via masse critique.

Extrait

Contrairement à mon habitude, je ne proposerai qu’un seul extrait qui reflète bien la nature du propos.

« Évidemment, elle reste hospitalisée plusieurs jours. Le processus normal. Un truc classique. Moins à soixante ans, c’est un fait, mais bénin, complètement. Peut-être que la méchanceté conserve. C’est en tout cas ce que je m’amuse à répéter à qui veut bien l’entendre, toutes ces années-là, un brin de provocation me grise, « Maman ? Increvable. Trop méchante. » Souvent, j’ajoute même « ma connasse de mère » et j’attends les réactions alentour. Je fais du droit de ne pas aimer ma mère un trait d’esprit, une vantardise.

Donc, ce 23 mai 2015, des années après l’appendicite aigüe, je suis désarçonnée, complètement, de découvrir que l’on peut tout de même aimer quelqu’un que l’on n’aime pas. Vous suivez ? Ma mère meurt, et mon corps se glace. Finalement, la méchanceté ne conserve pas, et c’est un drame. » P 15

Lu en octobre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Les rêveuses » de Frédéric Verger

Je vous parle aujourd’hui d’un livre de la rentrée litttéraire 2017 que j’ai découvert grâce à mon amie Lydia:

 Les reveuses de Frédéric Verger

 

Quatrième de couverture

Mai 1940. Les armées de Hitler écrasent la France. Peter Siderman, un jeune Allemand de dix-sept ans engagé dans l’armée française, prend l’identité d’un mort pour échapper aux représailles. Prisonnier, il croit avoir évité le danger quand on lui annonce qu’on va le libérer et le reconduire dans sa famille. Comment sera-t-il accueilli chez ces gens qui ne le connaissent pas ?

On sent passer ici le grand souffle à la fois tragique et merveilleux déjà présent dans le premier roman de Frédéric Verger. On retrouve sa prose riche en métaphores réjouissantes, en inventions fantasques, en rebondissements, en scènes inoubliables décrites dans une langue sensuelle et gourmande

Ce que j’en pense

Peter sait qu’en tant que juif, il risque la mort dans le Reich, alors, lors du dernier combat, il vole la plaque d’un soldat français mort sur le champ de bataille. Il devient ainsi Alexandre d’Anderlange. De retour à la vie « normale », il s’habitue tant bien que mal, jusqu’au moment où on l’informe que la mère mourante de celui-ci le réclame à son chevet.

Contrairement à toute attente, la mère, exilée russe, presque aveugle, fait semblant de le reconnaître et il va devoir entrer progressivement dans le rôle.

La construction de son personnage, un mélange de Peter et d’Alexandre, est très intéressante car Peter s’inspire des écrits d’Alexandre, se les approprie, les exprime lors des conversations. (cf P 131 et suivantes). Il puise aussi dans la garde-robe familiale pour créer son propre style.

« Il aperçut son reflet dans le miroir. Le personnage, les mains dans les poches, le fixant d’un air amical, insolent, semblait le mettre au défi de faire quelque chose de lui. » P 132

Le destin de Peter-Alexandre est loin d’être simple, et on assiste à une série d’actions-réactions en chaine, un effet papillon, qui le l’emmène d’aventures délicates en aventures difficiles et beaucoup de souffrance.

Les autres personnages sont tous bien caractéristiques, et font l’objet de descriptions assez savoureuses : Sofia la deuxième épouse du père d’ Alexandre, dont l’accent russe pimente les dialogues, les cousines Joséphine la rousse et Hélène la brunette, qui cherchent à trouver un mari pour retrouver leur splendeur passée, car la famille est ruinée, avec des histoires d’héritage hautes en couleur, sans oublier le majordome Emmanuel très stylé, vestige de l’ancien temps et bien-sûr Blanche, complice du vrai Alexandre, qui a été internée.

Sans oublier le commandant qui parcourt la campagne à la rechercher d’un vin qu’il a beaucoup aimé lorsqu’il était plus jeune et rêve de retrouver, recherchant un paradis perdu.

Frédéric Verger nous propose la petite histoire dans la grande Histoire, avec des détails sur les conditions de vie des prisonniers, les exécutions sommaires, les charniers…

Dans ce roman, on trouve toute une déclinaison autour du rêve:  la rêverie, l’affabulation, onirisme, le délire, la folie, mais aussi l’ivresse de la musique, de la danse… Tout s’intrique, s’imbrique à merveille.

On sait très bien que le récit est construit sur des faits et une région, Blay, qui n’existent pas mais on se prend à y croire, et si le récit démarre très lentement, le rythme s’accélère, s’enrichit, un peu comme « le boléro » de Ravel et, de rebondissement en rebondissement, on ne lâche plus le roman.

Tout m’a plu dans ce roman, même les longueurs, car le style de l’auteur rappelle les feuilletonistes du XIXe que j’aime tant. La langue est très belle, de même que les descriptions de paysages inventés par l’auteur et qu’on visualise sans problèmes comme s’ils existaient vraiment.

Cette lecture m’a convaincue de lire le premier roman de Frédéric Verger: « Arden » pour  lequel il a reçu le prix Goncourt du premier roman en 2014.

 

Liens intéressants:

Voici deux liens pour finir de vous convaincre:

http://www.telerama.fr/livres/les-reveuses,n5202590.php

http://www.les-lettres-francaises.fr/2017/09/frederic-verger-les-reveuses/

 

Extraits

Lorsque le ciel couvert de nuages noirs assombrissait la forêt, tout paraissait pris dans la gelée onctueuse et cendrée du temps. Un baume gris semblait faire sourdre du cendrier, de la chaise en rotin, d’un bol mal lavé, le halo d’une vie passée ; assis dans un voltaire, on avait l’impression de voyager dans le temps, embaumé dans le cocon de nuages noirs, de pluie ou de neige, qui grésillait aux fenêtres. P 97

Il était incapable de situer ces endroits, de se rappeler l’époque de sa vie à laquelle ils renvoyaient. Et cette impuissance lui donner l’impression de n’avoir pas commencé à vivre, de naître chaque matin comme le premier des hommes. P 111  (à propos des images qui lui viennent du passé mais qu’il ne peut identifier).

Il croisait, décroisait les jambes, appuyait sa tempe sur deux doigts, avec une nonchalance qui semblait raconter quelque chose. Et, il y avait quelque chose de fascinant à constater qu’on pouvait, par des mouvements et des gestes, improviser une histoire qui était en réalité la découverte du personnage qu’on jouait. P 132

Les paysans du coin avaient beaucoup de respect pour les rêveuses. Ils en faisaient des chansons, des contes ; quand l’une devenait une sorte de vedette, les gens avaient le droit de venir l’entendre la nuit. D’autres pouvaient obtenir l’autorisation de venir feuilleter ou lire les registres où l’on gardait tous les rêves. Beaucoup cherchaient à y voir des avertissements, des prémonitions, l’Église ne voyait pas ça d’un bon œil.    P 188 

Une fois ces frissons calmés, comme un homme chevauchant un cheval qui se cabre et, tout à coup apaisé, file sans qu’on sente ses sabots frapper le sol il jouissait de la puissance de cette vague énorme et calme de la fièvre qui semble nous entraîner à toute allure au bord du néant pour qu’on sente la jouissance de vivre. Cette torpeur était traversée de rêves tournoyants, visions égarées dans l’esprit pour quelques secondes et qu’on ne peut goûter qu’en s’y précipitant. P 209 

Le désir de mort se confondait avec le désir d’avoir déjà voulu mourir. Peut-être est-il impossible de les séparer ? Cette confusion l’apaisa. Le désespoir s’évanouit, mais la torpeur demeura, comme la rosée quand le soleil se lève. P 333 

Lu en octobre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« La disparition de Josef Mengele » : Olivier Guez

Je vous parle aujourd’hui d’une de mes tentations de cette rentrée littéraire 2017 avec :

 la disparition de Josef Mengele de Olivier Guez

 

Quatrième de couverture

1949 Josef Mengele arrive en Argentine.

Caché derrière divers pseudonymes, l’ancien médecin tortionnaire à Auschwitz croit pouvoir s’inventer une nouvelle vie à Buenos Aires. L’Argentine de Perón est bienveillante, le monde entier veut oublier les crimes nazis. Mais, la traque reprend et le médecin SS doit s’enfuir au Paraguay puis au Brésil. Son errance de planque en planque, déguisé et rongé par l’angoisse, ne connaîtra plus de répit… jusqu’à sa mort mystérieuse sur une plage en 1979.

« La disparition de Josef Mengele » est une plongée inouïe au cœur des ténèbres. Anciens nazis, agents du Mossad femmes cupides et dictateurs d’opérette évoluent dans un monde corrompu par le fanatisme, la realpolitik, l’argent et l’ambition. Voici l’odyssée dantesque de Josef Mengele en Amérique du Sud. Le roman-vrai de sa cavale après-guerre.

Ce que j’en pense

La manière dont les criminels nazis ont pu s’échapper avec la complicité de nombreux hommes politiques étrangers, a toujours été source d’interrogation pour moi, alors ce livre ne pouvait qu’atterrir dans ma PAL. Olivier Guez nous propose ici de découvrir comment Mengele a disparu des écrans radars à la fin de la guerre.

Il nous parle de sa deuxième vie en exil, tout en la reliant avec le passé, la décryptant à la lumière des évènements de sa première vie dans l’Allemagne nazie, car les deux sont intriquées, imbriquées, l’une expliquant l’autre.

On approfondit le rôle joué par Perón, et d’autres dictateurs d’Amérique du Sud, tel Stroessner au Paraguay. Perón recueille tous les nazis et comparses, « veille personnellement au déroulement de la grande évasion », constituant « un Quatrième Reich fantôme » (P 39 à 41)

Il pense que la guerre froide va dégénérer et que la troisième guerre mondiale est proche, donc il a toutes les cartes en mains pour tenir le monde….

Mengele vit comme un roi à Buenos Aires alors que l’entreprise familiale, à Günzburg, prospère allègrement, réjouissant l’économie allemande, sans jamais être inquiétée, elle emploie tellement de salariés…

Mais la vie de château ne dure qu’un temps, les consciences s’éveillent et la chasse aux nazis commence, avec Eichmann notamment. Il doit fuir au Paraguay, puis au Brésil. Lui qui a terrorisé tant de déportés, tremble à l’idée d’être découvert, le moindre bruit le fait sursauter, il se cache dans des maisons de plus en plus précaires, va jusqu’à se faire construire un blockhaus, d’où il regarde au loin avec ses jumelles pendant des heures. Il est surarmé, se déplace avec une meute de chiens dressés évidemment.

Ce mec (désolée, je ne peux pas dire cet homme, tant il est abject) est vraiment un minable qui manipule tout le monde, y compris ses proches, passe son temps à se plaindre et à gémir, demande de l’argent à tout le monde : famille, autres exilés… son comportement avec son fils est révoltant…

Il est dans le déni : Auschwitz était un camp de travail et il veillait au bon fonctionnement, fier de sa mission. Il n’a rien fait de mal donc pourquoi se sentirait-il coupable ? Voici ce qu’il pense au moment de l’arrestation d’Eichmann selon Olivier Guez :

« Honte aux Allemands, ramassis de mauviettes et de lâches, nation de boutiquiers médiocres aveulis par des dirigeants de pacotille, vendus aux plus offrants, aux marchands du temple : ils ont lâché Eichmann ! ils lui ont tiré une balle dans le dos, alors qu’il n’avait fait que son devoir et que nous nous étions contentés d’obéir aux ordres, au nom de l’Allemagne, pour l’Allemagne, pour la grandeur de notre chère patrie. » P 137

Jamais, pas une seule seconde il n’éprouve le moindre regret, la moindre compassion, pour les êtres qu’il a envoyé à la mort, torturé pour ses pseudo expériences scientifiques, et il ne renoncera jamais à son rêve d’une race aryenne pure, ni à son führer bien-aimé. Il reste dans son délire avec son obsession de la propreté, de la pureté, ses Tocs…

Il va se comporter de façon abjecte, dans les actes comme dans la pensée, jusqu’à la fin, et pas une seconde, en lisant ce roman, je n’ai éprouvé la moindre compassion pour lui. Je me demanderai toujours comment des médecins peuvent faire des choses aussi abominables au nom de la science…

Olivier Guez cite, au passage, des extraits particulièrement émouvants du livre de Nyizli, qui fut « le scalpel de Mengele », publié sous le titre « Médecin à Auschwitz ».

Le style est percutant, le livre bien documenté, avec une bibliographie très intéressante si l’on veut en apprendre davantage. Ce roman se dévore.

Extraits

L’homme est un centaure, mû par des désirs antinomiques et hostiles, qui galope dans un nuage de poussière à la recherche du paradis. L’Histoire est le récit des contradictions humaines ; capitalisme et communisme font de l’individu un insecte, le premier l’exploite, le second l’asservit. Seul, le péronisme surpassera l’individualisme et le collectivisme. C’est un catéchisme simple et populaire qui offre un compromis inédit entre le corps et l’âme, le monastère et le supermarché. A son peuple, Perón promet la position verticale du pendule : la sortie de l’âge du centaure pour l’Argentine, nation chrétienne nationale et socialiste. P 29

Alors, en attendant que la guerre froide dégénère, Perón devient le grand chiffonnier. Il fouille les poubelles d’Europe, entreprend une gigantesque opération de recyclage : il gouvernera l’Histoire, avec les détritus de l’Histoire. Perón ouvre les portes de son pays à des milliers et des milliers de nazis, de fascistes et de collabos ; des soldats, des ingénieurs, des scientifiques, des techniciens et des médecins ; des criminels de guerre invités à doter l’Argentine de barrages, de missiles et de centrales nucléaires, à la transformer en superpuissance. P 39

Mengele est le prince des ténèbres européennes. Le médecin orgueilleux a disséqué, torturé, brûlé des enfants. Le fils de bonne famille a envoyé quatre cent mille hommes à la chambre à gaz en sifflotant. Longtemps il a cru s’en sortir aisément, lui « l’avorton de boue et de feu » qui s’était pris pour un demi-dieu, lui qui avait foulé les lois et les commandements et infligé tant de souffrances et de tristesse aux hommes, ses frères. P 119

L’Europe nécropole d’une civilisation anéantie par Mengele et les sbires de l’ordre noir à tête de mort, pointe empoisonnée d’une flèche lancée en 1914. P 119

S’il méprisait les Argentins, il honnit les Brésiliens, métis d’Indiens, d’Africains et d’Européens, peuple antichrist pour un théoricien fanatique de la race, et regrette l’abolition de l’esclavage. Il consigne régulièrement ses observations dans son journal. Le métissage est une malédiction, la cause du déclin de toute culture. P 147

Hitler les guidait. Mengele n’était pas le seul à l’avoir suivi, les Allemands s’étaient tous laissé ensorceler par le Führer, par la mission grisante qu’il leur avait confiée, guérir le peuple, purifier la race, construire un ordre social conforme à la nature, étendre l’espace vital, perfectionner l’espèce humaine. Il avait été à la hauteur, il le savait. Pouvait-on le lui reprocher ? P 152

Lu en octobre 2017