Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Amoureuses »de Frédéric Baptiste

Je vous parle aujourd’hui, d’un premier roman que j’ai choisi sur NetGalley pour son résumé et parce que j’avais envie de découvrir une nouvelle plume:

Résumé de l’éditeur:

Printemps 1939. Claire est l’épouse d’un riche industriel peu présent et volage. Sa seule joie réside dans les moments passés avec sa fille. Apprenant qu’elle est enceinte, elle quitte la ville pour accoucher loin de chez elle et faire adopter ce bébé non désiré. Dans un univers rural qui lui était jusque-là étranger, elle découvre une autre vie, et fait la connaissance d’une femme, Marthe, la rebouteuse du village. Cette rencontre va la bouleverser au-delà de ce qu’elle aurait imaginé.

Avec ce premier roman lyrique, à la sensualité lumineuse, Frédéric Baptiste aborde le thème de l’émancipation des femmes par l’amour. Pudique et délicat, ce récit inspiré d’une histoire vraie nous plonge au cœur de l’intimité de deux femmes qu’apparemment tout oppose.

Ce que j’en pense :

Nous sommes donc en 1939, Claire dont le mari est un riche industriel dans une société qu’il gère avec Tristan (le frère de Claire), reçoit une étrange visite : une femme se présente en effet avec deux enfants dont un bébé et lui assène brutalement que leur père est son époux. Grosse colère, donc et une tentative d’explication qui se solde par des ricanements et surtout un viol, pour la réduire au silence. Une femme qui se débat et dit « non » c’est jouissif pour lui, et puis après tout le viol entre mari et femme n’existe pas pour lui. Il s’est offert une femme (surtout sa dot) comme il chasse les animaux pour les réduire en trophées qui ornent le salon… Tout n’est donc qu’affaire de gibier et de chasse…

Mais, lorsque Claire se retrouve enceinte, il est impensable pour elle de continuer cette grossesse et elle va consulter Marthe une « faiseuse d’anges » comme on dit à l’époque… Hélas, il est trop tard, et Marthe refuse de pratiquer et propose Claire de mener sa grossesse à terme et de lui confier le bébé pour adoption car elle et son mari n’ont pas pu en avoir.

Tristan, qui a accompagné Claire chez eux car Édouard est son copain (régiment première guerre mondiale …) accepte de garder le secret et raconte à René qu’elle a contracté la tuberculose et qu’elle doit rester « confinée » pour ne contaminer personne.

On va suivre ainsi les relations d’abord amicales entre Claire et Marthe, et peu à peu, elles vont tomber amoureuses. Ceci va engendrer complicité certes, mais aussi des secrets,baisers volés, car ce n’était pas si simple à leur époque et il était hors de question de tolérer un tel « crime », d’autant plus que Claire est issue d’un milieu bourgeois, dont l’argent est le moteur principal, ainsi que les convenances et le frère de Claire pense avant tout à ses intérêts personnels.

Frédéric Baptiste nous raconte une belle histoire de ses deux femmes qui ont une place particulière dans sa vie, et ceci avec beaucoup de pudeur. Pour un premier roman, je le trouve plutôt convaincant car c’était une époque lointaine où les femmes n’avaient aucun droit à part faire des enfants, tenir la maison (avec des domestiques pour Claire) et obéir à leur époux.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Julliard qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur dont la plume m’a vraiment intéressée , même s’il force un peu trop sur le lyrisme par moment, mais je le rappelle, c’est un premier roman. Donc il reste à espérer que l’auteur va continuer sur sa lancée…

#Amoureuses #NetGalleyFrance

7/10

L’auteur :

Après une formation d’acteur à l’École du Théâtre national de Chaillot, Frédéric Baptiste intègre l’atelier scénario de LA FEMIS. En 2013, il est lauréat d’une résidence d’écriture au Moulin d’Andé, où il poursuit l’écriture de son premier long métrage. Parallèlement au cinéma, Frédéric Baptiste écrit et met en scène des spectacles pour différentes productions et artistes de théâtre. Amoureuses est son premier roman.

Extraits :

Ils délogent les pauvres bêtes de leurs habitats, les piègent, les acculent, les abattent de sang-froid. Toute la bassesse humaine exprimée en une matinée, dont la férocité se prolonge quand ils ordonnent que les cadavres soient dépecés, débités, cuisinés, empaillés, puis accrochés aux murs. Un cauchemar…

Elle n’existe pas dans ce décor, perpétuellement en fuir, hors du temps et du réel. Elle qu’on a évidemment épousée pour sa dot, va devenir le énième trophée qu palmarès d’une bourgeoisie havraise à laquelle elle appartient,certes, mais dans laquelle elle ne s’épanouit pas, dans laquelle elle n’a pas vraiment grandi, dont elle n’a jamais supporté les codes.

Moi, je suis toute seule dans une famille où les grandes personnes ne parlent pas, se mentent et font semblant de s’aimer. J’espère que maman ne ment pas quand elle dit qu’elle va revenir vite.

Même si l’arrivée de cette enfant revêtait à ses yeux une importance qui n’avait pas de prix : elle lui donnait l’identité de grand-frère. Et elle le sortait du syndrome de l’enfant unique tourmenté par les frustrations et la solitude psychique de ses parents qu’il cherchait inconsciemment à combler. Ce que pense Tristan, le frère de Claire, quand celle-ci vient au monde pendant la 1e guerre mondiale.

Alors, elle s’était inventé une amie imaginaire et sauvage qui vivait cachée derrière le buisson de ronces de chez la mère Haquet. Elle l’appelait « toi ». et c’est à « toi » qu’elle confiait ses misères. Et « toi » l’écoutait, sans la juger ou lui poser des questions…

« Toi » était une sorte de journal intime éphémère sur lequel les mots ne restaient pas inscrits. Ils étaient seulement prononcés par Marthe, entendus par « toi » et s’évanouissaient dans l’air. Ils ne laissaient pas de trace. La vraie intimité, en somme. Toi et moi. Aucun témoin. Aucune intrusion. Aucun risque de trahison.

L’enfance voit le monde à travers le filtre du merveilleux;elle en a probablement lénifié les aspérités.

La tendresse a une puissance bienfaitrice insoupçonnable. Pourquoi s’en prive-t-on ? Par orgueil ? Par pudeur excessive ? Par manque d’amour peut-être ? C’est si simple pourtant. Si doux. Si rare.

Il y a des films qui nous mettent dans des dispositions particulières, ils influencent nos pensées, nous donnent de l’élan, conditionnent nos émotions. Certains changent le cours de notre vie. « Quai des brumes », l’eau de vie du diable et son besoin de tendresse réunis ont eu un effet déroutant sur Claire.

Lu en août 2020

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Lettre d’amour sans le dire » : Amanda Sthers

Je découvre pour la première fois l’univers d’Amanda Sthers avec ce roman :

Résumé de l’éditeur :

Alice a 48 ans, c’est une femme empêchée, prisonnière d’elle-même, de ses peurs, de ses souvenir douloureux (origines modestes, native de Cambrai, séduite et abandonnée, fille-mère, chassée de chez elle, cabossée par des hommes qui l’ont toujours forcée ou ne l’ont jamais aimée). Ancienne professeur de français, elle vit dans ses rêves et dans les livres auprès de sa fille, richement mariée et qui l’a installée près d’elle, à Paris.

Tout change un beau jour lorsque, ayant fait halte dans un salon de thé, Alice est révélée à elle-même par un masseur japonais d’une délicatesse absolue qui la réconcilie avec son corps et lui fait entrevoir, soudain, la possibilité du bonheur.

Cet homme devient le centre de son existence : elle apprend le japonais, lit les classiques nippons afin de se rapprocher de lui. Enfin, par l’imaginaire, Alice vit sa première véritable histoire d’amour. Pendant une année entière, elle revient se faire masser sans jamais lui signifier ses sentiments, persuadée par quelques signes, quelques gestes infimes qu’ils sont réciproques.
Le jour où elle maitrise assez la langue pour lui dire enfin ce qu’elle ressent, l’homme a disparu…
D’où la lettre qu’elle lui adresse, qui lui parviendra peut-être, dans laquelle elle se raconte et avoue son amour. Tendre, sensuelle, cette lettre est le roman que nous avons entre les mains : l’histoire d’un éveil. Ce qu’Alice n’a pas dit, elle l’écrit magnifiquement. Prête, enfin, à vivre sa vie.

Ce que j’en pense :

Alice, qui était professeur de français, a quitté Cambrai, pour emménager à Paris, à la demande de sa fille qui a fait un « riche mariage ». Ce n’est pas pour autant qu’elle s’y sent à l’aise, tant dans la belle-famille que dans la ville. Elle s’ennuie et se réfugie dans ses chers livres.

Un jour, en se rendant dans un salon de thé, il y a méprise, on lui propose un massage Shiatsu, car en fait la personne qui avait rendez-vous ne s’est pas présentée. Elle se retrouve, en pyjama traditionnel entre les mains de Akifumi, et parvient à se détendre suffisamment pour laisser parler son corps, sa peau…

Les vannes vont s’ouvrir, et les souvenirs, les émotions enfouies vont remonter, et elle accepte de les laisser remonter. Cela va devenir un rendez-vous quotidien, car ce contact physique entre les mains de cet homme et sa peau lui ouvre d’autres horizons. On se rend compte alors qu’elle a subi la violence, physique et verbale dès la prime enfance, s’est retrouvée enceinte très jeune, et mis à la porte par son père. Elle ne s’est jamais sentie aimée, pas plus par le père de sa fille, que par ses parents, ses collègues…

Très vite, elle fait des rêves érotiques et décide d’apprendre le japonais, pour pouvoir écrire une lettre à Akifumi, car il y a la barrière de la langue, lettre qu’elle lui enverra ou pas…

Dois-je poster cette lettre ? Je ne sais si vous devez la lire, mais je n’ai d’autre choix que de l’écrire. Sinon, je vais m’étouffer de tous ces mots retenus.

Au départ, je ne la trouvais pas très sympathique, elle ne fait rien pour être « aimable », dans le sens, se faire aimer, mais au fur et à mesure que j’avançais dans la lecture, j’ai eu de la tendresse pour ses failles, ses émotions, sa manière d’être le moins possible visible, fondue dans la masse.

J’ai aimé la manière dont elle parle de la littérature japonaise : Mishima, Tanizaki, Kenzaburô Ôé, Shikibu en faisant un clin d’œil en passant à Murakami, et la manière dont elle parle des « belles endormies » de Kawabata, qui m’a marquée lorsque je l’ai découvert, il y a longtemps :

Et « Les belles endormies » de Kawabata, j’ai pensé que ces jeunes geishas endormies dans un bordel pour que les vieillards les admirent comme on regarde sa jeunesse perdue, me parlaient de ma vie, du temps que j’ai laissé filer, en le sachant, oui, mais ne pouvant m’offrir mieux de peur de souffrir…

Sa manière de parler du Japon, de sa culture, de sa langue m’a plu car ce pays exerce une fascination sur moi, depuis longtemps, de Kawabata à Murikami, en passant par les maîtres Zen, comme Maître Deshimaru, par exemple, des Haïkus à l’Origami en passant par l’Ikebana…

Je suis juste un peu intriguée par le fait qu’elle ait pu faire autant de progrès en japonais en à peine un an et de pouvoir lire et apprécier les haïkus en japonais… 

L’idée du roman épistolaire me plaît toujours, et m’a fait penser, au passage, à « lettre d’une inconnue » de mon cher Stefan Zweig. Ce texte est plein de poésie de sensualité et de tendresse. C’et la première fois que j’ouvre un livre d’Amanda Sthers que je snobais jusqu’à présent, et cela a été une très belle découverte. Je ne sais pas si précédents livres sont de la même mouture, mais, en tout cas, j’ai envie de renouveler l’expérience.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvre ce roman épistolaire et son auteure.

#Lettredamoursansledire #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

C’est avec enthousiasme et passion qu’Amanda Sthers, scénariste et auteur dont les récents succès tant dans l’univers de la littérature adulte (« Chicken Street ») que dans celui du théâtre (« Le vieux juif blonde ») ont montré l’étendue de la palette, s’est consacrée à l’écriture de ce premier ouvrage pour les petits. Maman de deux jeunes enfants, elle y traite, avec douceur et sensibilité, des thèmes de l’amitié et de la tolérance.

Extraits :

Je sais maintenant que le mot Ukiyo n’existe pas dans mon langage, qu’il veut dire profiter de l’instant, hors du déroulement de la vie, comme une bulle de joie. Il ordonne de savourer le moment, détaché de nos préoccupations et du poids de notre passé.

Jamais je ne m’étais fait autant masser. Nous n’avions pas beaucoup de moyens et j’ai toujours donné la priorité à d’autres choses. Le corps n’avait pas de place dans nos vies. Nous l’habitions pour nous déplacer, manger, prendre du plaisir honteusement ou recevoir des coups, mais l’idée qu’il puisse exister en soi ne faisait pas partie de mon éducation.

Grâce à vous, mon corps s’est, en quelque sorte, remis à vivre. Il est devenu plus chaud, mon sang circule plus vite, je sens des fourmis dans le bout de mes doigts, comme une résurrection.

En taisant mon corps, mes sensations, pores fermés, nourriture sans jouissance, nuits sans amour, j’ai tu une partie de mes souvenirs, sans doute pour oublier.

A la fin de nos massages, l’odeur de votre peau sur la mienne était un pansement, et complétait mon parfum pour en créer un autre : nous.

Seul un être brisé peut en réparer un autre. On ne comprend la douleur que si on l’a fréquentée.

En japonais, tout est d’une mélancolie qui rend la mort douce. L’éphémère est ce qui semble créer la plus grande des émotions.

Je vais vous raconter des morceaux de ma vie afin que vous sachiez qui je suis et que vous puissiez m’accueillir sans mensonges ou que vous fermiez la porte à jamais.

Apprendre le japonais me permet de ralentir ma vie et de ne pas me sentir bousculée vers le précipice où ma mène chaque couloir de métro, chaque ruelle, chaque remous de Paris.

Un être amoureux calcule-t-il ? Si on se réfrène, c’est que le cœur déjà n’est plus le gouvernail, que la tête à pris le dessus, que l’on part au combat. J’ai plusieurs fois voulu croire au grand amour, mais il s’est bien moqué de moi.

Je découvre les romans minuscules de Kawabata, ces histoires qui tiennent dans le creux de la main mais disent tout d’une vie.

Je suis un fantôme qui ne fait pas peur, hanté par des souvenirs qu’il a tus.

Dans ce monde de riches, il semble désormais qu’il y ait une injonction au bonheur ou un besoin de montrer un visage lisse sans cesse. Soyons tous des poupées de plastique !

Le papillon est l’emblème de la femme chez les Nippons, deux papillons, celui de la félicité conjugale.

Je suis à un âge où vous savez bien que vous ne brillez que si les gens s’éteignent par intermittence en votre faveur. Pour cela, il faut qu’ils vous aiment.

Lu en juillet 2020

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« Une joie féroce » de Sorj Chalandon

Je vous parle aujourd’hui du dernier roman d’un auteur que j’apprécie beaucoup, alors comment résister à la tentation quand je l’ai vu sur NetGalley :

 

Une joie féroce de Sorj Chalandon

 

Résumé de l’éditeur :

 

Jeanne est une femme formidable. Tout le monde l’aime, Jeanne.

Libraire, on l’apprécie parce qu’elle écoute et parle peu. Elle a peur de déranger la vie. Pudique, transparente, elle fait du bien aux autres sans rien exiger d’eux. A l’image de Matt, son mari, dont elle connaît chaque regard sans qu’il ne se soit jamais préoccupé du sien.

Jeanne bien élevée, polie par l’épreuve, qui demande pardon à tous et salue jusqu’aux réverbères. Jeanne, qui a passé ses jours à s’excuser est brusquement frappée par le mal. « Il y a quelque chose », lui a dit le médecin en découvrant ses examens médicaux. Quelque chose. Pauvre mot. Stupéfaction. Et autour d’elle, tout se fane. Son mari, les autres, sa vie d’avant. En guerre contre ce qui la ronge, elle va prendre les armes. Jamais elle ne s’en serait crue capable. Elle était résignée, la voilà résistante. Jeanne ne murmure plus, ne sourit plus en écoutant les autres. Elle se dresse, gueule, griffe, se bat comme une furie. Elle s’éprend de liberté. Elle découvre l’urgence de vivre, l’insoumission, l’illégalité, le bonheur interdit, une ivresse qu’elle ne soupçonnait pas.

Avec Brigitte la flamboyante, Assia l’écorchée et l’étrange Mélody, trois amies d’affliction, Jeanne la rebelle va détruire le pavillon des cancéreux et élever une joyeuse citadelle.

 

Ce que j’en pense

 

C’est l’histoire d’une jeune femme, Jeanne, libraire de son état, appréciée de ses collègues comme de ses clients. Elle est mariée à Math. Un jour le cancer fait irruption dans sa vie, et elle s’aperçoit très vite qu’elle devra affronter seule, ce combat : chimio, chirurgie, radiothérapie… Math se révèle au-dessous de tout, c’est à lui que cela arrive, il ne sait pas s’il saura supporter. Sn attitude est révoltante (mais ce sont des choses qui arrivent dans la réalité !)

Les effets secondaires de la chimio le dégoûtent, et que dire de sa réaction quand il découvre les cheveux de Jeanne dans la salle de bains : « C’est dégueulasse » s’exclame-t-il ! Et il finit par prendre la fuite, songe au divorce, et pourquoi pas la mettre dehors de l’appartement…

Sorj Chalandon aborde de fort belle manière le cancer, ses causes, ses traitements, l’attitude du corps médical… Et la solidarité qui peut s’installer entre patientes.

En effet, Jeanne fait la connaissance de Brigitte, puis d’Assia, de Mélody. Ensemble, elles parlent librement de leur souffrance au quotidien, des nausées, des douleurs, du choix entre perruque et turban… Un jour, un projet fou leur passe par la tête.

J’ai beaucoup aimé toute la partie consacrée au cancer et à la manière parfois pleine d’humour qu’emploie l’auteur, mais la deuxième partie m’a moins plu car peu crédible. Certes on comprend qu’il faut s’accrocher à quelque chose, avoir un but pour avancer jour après jour mais le récit limite polar m’a laissée sur ma faim.

J’aime beaucoup la plume de Sorj Chalandon, mais même s’il m’a fait sourire parfois, je suis moins emballée que par ses autres romans.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce dernier opus de l’auteur.

 

#UneJoieFéroce #NetGalleyFrance

 

Extraits

 

Jusqu’à ce matin, le cancer était une grande cause nationale, un ruban rose dans un journal, un drame dans un roman, la triste fin d’une héroïne de téléfilm. Dans la vie, il y avait le cancer et moi. Lui d’un côté comme un chien teigneux, et moi très loin, là-bas. Qui mange sain ne fume ni ne bois. Ce matin, le cancer c’était l’autre…

 

Mais on n’est pas malade du cancer. Pas seulement. Malade ? Le mot est trop petit, trop étriqué… Dans le mot cancer, il y a de l’injustice. De la traitrise. C’est le corps qui renonce. Qui cesse de vous défendre. C’est une écharde mortelle. Un visiteur du soir que l’on voit se faufiler en tremblant. Il dormait sur votre seuil, comme un vieux chat fourbu. S’est installé sur le canapé. Puis dans votre lit.

 

Je me suis demandé si le mal était entré en moi par effraction ou si je lui avais offert l’hospitalité. S’il était invité ou si je l’avais accueilli.

 

Je lui ai dit que c’était lui qui était dégueulasse. Qu’à ses côtés, je ne me sentais pas seulement malade, mais sale aussi. Et moche. Et vieille. Et presque morte…

 

Nous étions en mal d’un enfant. Cette évidence m’avait bouleversée. C’est pour cela que Brigitte avait choisi Assia, pour cela aussi que les deux femmes avaient adopté Mélody, pour cela encore, que j’étais entrée dans leur cercle magique.

 

Le cancer m’avait fait pressée, vivante, rugueuse aussi. Ma priorité était d’arriver jusqu’au matin suivant. Je ne m’excusais plus. Je ne saluais plus les réverbères. Je ne baissais plus les yeux devant le regard chien d’un homme… Pour la première fois depuis mon enfance et la mort de mes parents, je me suis remise à siffloter sur les trottoirs.

 

J’étais presque nue et tout leur semblait naturel. Avant moi dans la pièce, il y avait eu un cancer, et j’étais le cancer suivant, juste avant le cancer prochain. Un défilé de bas morceaux.

 

Un matin, j’avais écrit : « mon destin m’échappe, c’est la première leçon du cancer ». En le couchant le soir où les filles m’avaient dévoilé leur plan, j’avais rajouté dans la marge : « se réapproprier rageusement son destin est la deuxième leçon. »

 

Lu en juillet 2019

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Un petit coup de jeune » de Thierry Bizot

Une couverture originale, des commentaires sympathiques émanant de personnalités différentes du monde audio-visuel, la promesse d’un page-turner, alors comment résister ?

 

 

Résumé de l’éditeur

 

Un homme de 51 ans souffre d’une amnésie extraordinaire : il a oublié les 16 dernières années de sa vie !

Éric Sadge se réveille un jour dans un lit d’hôpital, après un léger accident de voiture dont il ne se souvient pas. Un médecin lui annonce qu’il n’a pas trente-cinq ans comme il semble le penser, mais cinquante et un ans, et que nous sommes en 2017, pas du tout en 2001… Éric Sadge apprend alors qu’il souffre d’une amnésie qui lui a fait oublier les seize dernières années de sa vie. Il va découvrir avec stupeur que son fils est devenu un jeune homme de vingt-trois ans, que pendant ces seize années qui se sont effacées de sa mémoire il a quitté sa femme pour une autre, que son père est mort en lui laissant un drôle de secret, et que sa carrière a pris un tour spectaculaire… Outre tous les changements les plus récents de notre époque qui l’étonnent et le laissent désemparé, Éric Sadge va s’apercevoir qu’il n’est pas l’homme qu’il croyait être : derrière le personnage bien sous tous rapports se cache peut-être un meurtrier…

« Un regard émouvant et drôle sur le temps qui passe ou qui nous surpasse. Thierry Bizot producteur de télévision a aussi la plume d’un écrivain sensible aux choses du monde. » Nikos Aliagas

 

Ce que j’en pense

 

Animateur d’une célèbre émission à la télé « culture, vous avez dit culture » Eric Sadge, alors qu’il emmène son fils à une compétition de judo, est victime d’un accident et se retrouve à l’hôpital. Rien de cassé, sauf une amnésie inexpliquée : il se croit toujours en 2001 alors que nous sommes en 2017…

Il doit donc reprendre le contrôle de sa vie, mais ceci donne lieu à des quiproquos : Catherine, son épouse lui rend visite à sa demande, mais il apprend qu’ils ont divorcé et qu’il est remarié avec une jeunette, son fils Nicolas a maintenant 23 ans et c’est un étranger…

Ce roman raconte de manière drôle la recherche des souvenirs perdus, le temps a passé et ces dix-sept années n’ont pas forcément évolué de belle manière sur le plan de la famille, de la société, du travail…

Nicolas, le gentil petit garçon est devenu un adulescent qui le déconcerte, voire l’horripile, toujours le téléphone portable scotché à l’oreille, blasé. Il se demande même « comment il a pu le rater à ce point ». Il se sent toujours amoureux de Catherine, sa première épouse, alors rentre à la maison avec une nymphette, c’est stimulant sur le plan érotique, mais cela ne va pas très loin. Sa famille est plutôt partie en vrille : son frère aimé-détesté s’est suicidé, est-il responsable ? Son père autoritaire est décédé, sa mère perd la tête…

Côté travail, l’émission qu’il animait a disparu mais il s’aperçoit qu’il est devenu un animateur vedette à la place de son mentor de quoi aiguiser pas mal de jalousie…

Le monde a continué à tourner, il découvre les images du 11 septembre, le World Trade Center effondré, l’humanité va mal…

L’auteur évoque l’amnésie, et tout ce qui l’entoure : le trou béant dans les souvenirs, ceux qu’on reconstruit en regardant les photos de familles, et la recherche de l’identité : est-on le même individu dix-sept ans plus tard, a-t-on trahi ses idéaux ? qui est-on vraiment et que devient-on ? peut-on garder un esprit jeune alors que le corps a vieilli ? Tout une réflexion, un questionnement intéressant en tout cas.

Thierry Bizot nous offre aussi, en toile de fond, une réflexion intéressante sur l’évolution du monde durant presque deux décennies, avec tous ces travers, le téléphone portable, les réseaux sociaux, où les « amis virtuels » se comptent par milliers et qui véhiculent la haine de l’autre, l’immédiateté de l’information, qu’il s’agisse de vérités ou de fake news.

On n’est pas dans le fameux « C’était mieux avant », l’auteur explore sur un mode léger l’évolution de l’être humain qui s’éloigne de ses valeurs, et qui pourrait prendre conscience de ce qui est vraiment important s’il voulait bien réfléchir un peu…

Ce roman est bien écrit et j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire ; ce n’est certes pas le phénomène de l’été mais il joue parfaitement son rôle : distraire le lecteur, le faire sourire, dans une période teintée de sinistrose.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions du Seuil qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur. Je me suis aperçu, au passage, que ce n’était pas le premier roman de Thierry Bizot.

 

#UnPetitCoupDeJeuneTvThrillerPsychologique

 

 

Extraits

 

Il pensait être un homme solide et stable, sur qui a femme pouvait compter, et voilà que cette image, sur laquelle il s’était construit, vient de voler en éclats. Alors donc, comme tous les mâles inquiets à propos de leur virilité, il est tombé dans le panneau… Il imagine bien la poussée de testostérone qui a dû s’emparer de lui, à la cinquantaine pour qu’il éprouve le besoin irrépressible de se jeter dans les bras d’une femelle plus fraiche que la sienne.

 

Il fait désormais partie de ces hommes banals, aussi prévisibles que des taureaux de corrida, immanquablement excités par un bout d’étoffe affriolant qui bouge bien, au point de courir fièrement à leur perte.

 

Il avait éprouvé un malaise en faisant cette troublante constatation : dorénavant on ne savait plus où on allait. Sous les décombres du World Trade Center résidaient les vestiges du XXe siècle. C’était inouï de penser que deux guerres mondiales avaient pu être ensevelies avec une facilité aussi déconcertante.

 

Il remarque que Nicolas, tout comme Éloi, ne peut s’empêcher de tripoter son téléphone portable à chaque instant. Cet objet tyrannique ne cesse de se rappeler à lui et de le réclamer, comme un chien qui quémande avec insistance un morceau de pain sous la table.

 

Les migrants parviennent-ils un jour à oublier d’où ils viennent, cet endroit sacré où leur mère les attend ? Peuvent-ils jamais s’affranchir des odeurs, des idées de leur pays natal, ainsi que des interdits paternels ?

 

Chacun a un don inné pour la délation, un goût pour l’insulte et un dévorant besoin d’être entendu. Tout cela ne laisse pas présager une visite agréable de ces égouts numériques.

 

Tout cela lui confirme une intuition : depuis le 11 septembre, le monde, tout en se renouvelant par soubresauts successifs, ne cesse de se dégrader, à la manière du corps humain. Chaque année celui-ci vieillit imperceptiblement, s’affaiblit, devient plus lent, moins productif, perclus de douleurs…

 

En vérité, nous sommes comme des enfants écervelés et insouciants qui prennent chaque journée comme elle vient en jetant aux orties la précédente, sans un regret. Nous sautons de liane en liane, de jour en jour, d’année en année, sans nous soucier de la trace que nous laissons derrière nous. Aussi bien, ces seize dernières années méritaient d’être oubliées.

 

C’était l’époque excitante où la télévision était reine. Personne ne contestait sa suprématie. Les animateurs faisaient la une des journaux, les nouvelles émissions étaient des évènements nationaux. Aujourd’hui il a l’impression de se promener dans un champ de ruines… La télé a perdu de son lustre, personne ne croit plus à rien, ne se réjouit de rien. La société est devenue cynique, moins gaie, moins naïve, moins charmante…

 

Lu en juillet 2019

Publié dans Littérature américaine, Littérature contemporaine

« Le chant des revenants » de Jesmin Ward

Je vous parle aujourd’hui d’un livre de la rentrée de janvier 2019 sur lequel j’ai littéralement flashé, avec :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Seule femme à avoir reçu deux fois le National Book Award, Jesmyn Ward nous livre un roman puissant, hanté, d’une déchirante beauté, un road trip à travers un Sud dévasté, un chant à trois voix pour raconter l’Amérique noire, en butte au racisme le plus primaire, aux injustices, à la misère, mais aussi l’amour inconditionnel, la tendresse et la force puisée dans les racines.

Jojo n’a que treize ans mais c’est déjà l’homme de la maison. Son grand-père lui a tout appris : nourrir les animaux de la ferme, s’occuper de sa grand-mère malade, écouter les histoires, veiller sur sa petite sœur Kayla.

De son autre famille, Jojo ne sait pas grand-chose. Ces blancs n’ont jamais accepté que leur fils fasse des enfants à une noire. Quant à son père, Michael, Jojo le connaît peu, d’autant qu’il purge une peine au pénitencier d’État.

Et puis il y a Leonie, sa mère. Qui n’avait que dix-sept ans quand elle est tombée enceinte de lui. Qui aimerait être une meilleure mère mais qui cherche l’apaisement dans le crack, peut-être pour retrouver son frère, tué alors qu’il n’était qu’adolescent.

Leonie qui vient d’apprendre que Michael va sortir de prison et qui décide d’embarquer les enfants en voiture pour un voyage plein de dangers, de fantômes mais aussi de promesses…

 

Ce que j’en pense:

 

Ce roman nous raconte l’histoire d’une famille où se mêlent des êtres dont la vie n’a pas été (est n’est toujours pas) simple, sur fond de racisme dans ce Sud des USA où il ne fait pas bon être noir.

Jojo a seulement treize ans, mais c’est déjà un adulte qui prend soin de sa petite sœur Kayla (Michaela) car sa mère Léonie est incapable de s’occuper d’eux. Elle a rencontré Michael, son grand amour alors qu’elle n’avait que dix-sept et s’est retrouvée enceinte très vite.

Léonie est Noire, Michael Blanc et bien sûr sa famille a dit « pas de pute noire chez nous ». Et la vie s’est emballée, Leonie se drogue, Michael est en prison, à Parchman, ce même pénitencier où s’est retrouvé jadis le grand-père de Jojo, alors qu’il était enfant et n’avait pas dénoncé son frère, donc complice. A l’époque, être noir était déjà un délit en soi (est-ce que cela a vraiment changé à l’ère du Trumpisme ?), il s’est retrouvé à travailler dans les champs dans des conditions épouvantables. Il y fait la connaissance d’un autre enfant, Richie, douze ans, condamné pour vol de nourriture parce qu’il avait faim…

Il y a beaucoup de drames dans cette famille : le frère de Leonie, Given, faisait partie de l’équipe sportive et croyait être comme les Blancs et lors d’une partie de chasse, il tue un cerf avec un arc, ce qui est inacceptable pour les Blancs, c’est un crime de lèse-majesté alors on le tue et bien-sûr on fait passer ce meurtre pour un accident de chasse (et c’est un cousin de Michael qui a tiré)

« Given a dit qu’il montait au Kill pour faire la fête avec ses coéquipiers blancs, et Papa l’a mis en garde : « quand ils te regardent, ils voient une différence, fils. C’est pas ce que tu vois qui compte. C’est ce qu’eux ils voient » avait dit Papa… »

Leonie décide d’aller chercher Michael à sa sortie de prison ; elle emmène les enfants avec elle ainsi que son amie et bien-sûr, elle n’a pas prévu qu’il fallait emporter de quoi les nourrir alors que la route va être longue, et Kayla malade… Jojo doit trouver des subterfuges pour tenter de la nourrir, de la calmer, la prendre dans ses bras quand elle vomit…

On assiste à un road-movie, qui enchaîne les catastrophes : Jojo est plus adulte que sa mère, c’est vers lui que Kayla se tourne dans la détresse, alors que Leonie ne pense qu’à la défonce, ce qui donne des trips hallucinants : elle « voit » son frère Given, chaque fois qu’elle prend de la drogue ! elle a le QI d’un chou-fleur et la manière dont elle réagit avec ses deux enfants est totalement inadéquate. Elle ne pense qu’à Michael !

Un autre esprit vient hanter ce voyage : Richie, qui veut retrouver le grand-père car son « envol vers le paradis » a été interrompu.

J’ai aimé ces revenants, ces êtres dont la mort est survenue brutalement avant l’heure et qui sont condamnés à errer pour achever leur « parcours », comme ce que l’on peut retrouver dans le Bouddhisme pour expliquer la transmigration…

J’ai beaucoup aimé aussi les grands-parents de Jojo, ce sont eux qui lui apprennent les valeurs que leur fille est incapable de transmettre (elle ne sait pas nourrir dit grand-mère Philomène en parlant de Leonie !). J’ai une tendresse particulière pour River, le grand-père qui tente de raconter l’histoire de la famille à Jojo mais qui n’arrive jamais à aller jusqu’au bout.

Le début est dur avec la « mise à mort » d’un bouc avec un tel luxe de détails que j’ai failli arrêter la lecture, ce qui aurait été une énorme erreur.

Une belle histoire donc, je le répète, qui dénonce le racisme, les ancêtres kidnappés et vendus comme esclaves, les conditions d’enfermement dans le prisonnier d’État dans ce Sud tellement convaincu de la suprématie blanche.

A noter une scène particulièrement violente : le policier qui arrête la voiture de Leonie et qui menotte férocement Jojo car il avait la main dans une poche (comme s’il pouvait être armé à treize ans !).

J’ai beaucoup aimé l’écriture, le style de Jesmin Ward que je ne connaissais pas du tout, et donc envie de m’attaquer à un autre de ses romans.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce roman qui m’a énormément plu.

#LeChantDesRevenants #NetGalleyFrance

 

Extraits

 

Mais, c’était impossible de ne pas entendre les animaux, parce que, dès que je les regardais, je les comprenais, direct, et c’était comme quand on regarde une phrase et qu’on pige les mots, ça venait tout d’un coup.

 

Quand je l’écoute, sa voix devient une main qu’il tend vers moi, comme s’il me caressait le dos, et alors je peux échapper à tout ce qui me fait croire que je ne lui arriverai jamais à la cheville, que je n’aurais jamais son assurance.

 

Richie, il s’appelait. Son vrai nom, c’était Richard, et il avait juste douze ans. Il avait pris trois ans pour avoir voler de quoi manger :de la viande séchée. Ils étaient un paquet à être là pour avoir volé à manger parce que tout le monde était pauvre et crevait de faim, et même si les blancs pouvaient pas nous faire bosser à l’œil, ils se débrouillaient pour qu’on ait ni contrat, ni salaire.

 

Je vieillissais la bouche tordue par l’amertume de ce qui m’était servi au grand banquet de la vie : moutarde brune et kakis verts, acides, pleins de promesses trahies et de déceptions.

 

Devenir adulte, ça signifie apprendre à naviguer dans ce courant : apprendre quand se cramponner, quand jeter l’ancre, quand se laisser porter.

 

Elle venait de l’autre côté de l’océan, son arrière-grand-mère, et elle avait été kidnappée et vendue. Et elle avait raconté à ma grand-mère que, dans son village, on mangeait de la peur. Elle disait que la peur, ça changeait la nourriture en sable dans la bouche. Elle disait que tout le monde savait pour la marche forcée jusqu’à la côte, qu’il y avait des rumeurs sur les bateaux et sur les hommes et les femmes qu’on entassait dedans…

 

Il disait qu’il y a un esprit dans chaque chose. Dans les arbres, dans la lune, dans le soleil, dans les animaux. Il disait que c’est le soleil le plus important et il lui avait donné un nom : Aba. Mais, on a besoin de tous les esprits de toutes les choses, pour qu’il y ait un équilibre. Pour que les récoltes poussent, que les animaux se reproduisent et qu’ils engraissent avant qu’on le mange.

 

Je me suis saisi de l’écaille. Elle avait la taille d’une pièce de monnaie. Elle m’a brûlé la paume, et je me suis dressé sur la pointe des pieds, et d’un coup je ne touchais plus le sol. Je volais. J’ai suivi l’oiseau à écailles. Haut, très haut, loin. Dans le torrent d’écume du ciel.

 

 Et ensuite, je suis tombé, j’ai piqué vers la terre et elle s’est ouverte comme une vague. Je me suis tapi. J’avais besoin d’être soutenu par sa main sombre. De n’être plus conscient des hommes là-haut. Des souvenirs. Malgré tout, ils sont venus. Je n’étais plus et ensuite j’étais à nouveau.

 

Il y a tant de choses que Jojo ne sait pas. Il y a tant d’histoires que je pourrais lui raconter. L’histoire de Parchman et moi, quand c’est River qui la raconte, c’est une chemise bouffée par les mites, râpée jusqu’à la corde : la forme et là mais les détails sont effacés. Je pourrais boucher les trous. La chemise serait comme neuve, sauf en bas. Au bout….

 

 

Lu en janvier février 2019

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature russe

« Devouchki » de Victor Remizov

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi sur NetGalley, car j’ai eu un coup de foudre pour le titre, et pour la couverture et pour le pitch :

 

 

Résumé de l’éditeur:

 

Après le succès de Volia volnaïa, Victor Remizov explore de nouveau les paradoxes d’une Russie à deux vitesses, entre campagne sibérienne et faste moscovite, pour dresser le portrait d’une jeunesse qui cherche à se construire. Aussi glaçante qu’intense, une fresque brillante où s’entremêlent les destins de deux cousines en quête de repères.

À Beloretchensk, en plein cœur de l’immense Sibérie, Katia et Nastia, la vingtaine, lasses de voir leur quotidien s’embourber dans la misère, décident de quitter leur province natale pour les lumières de la capitale. Elles rêvent d’avenir, d’argent, d’amour ; elles rêvent d’amitié, de joie, de nouveauté. Mais c’est le Moscou de l’argent sale, du mensonge et de la violence qui les accueille. À peine descendues du train, les voici traquant toit, travail, nourriture, craignant à chaque minute de devoir retourner auprès de leurs familles et assumer un échec. Livrées à elles-mêmes dans une jungle urbaine d’une brutalité inouïe, les deux devouchki se verront contraintes de garder la tête froide pour éviter d’avoir à commettre le pire et de sacrifier ce qu’elles ont de plus cher : l’espoir.

 

Ce que j’en pense

 

Deux belles dévouchki (jeunes filles), originaires de Beloretchensk, une petite ville de Sibérie, décident de fuir la pauvreté et tenter leur chance en allant à Moscou.

Katia tente de gagner de l’argent pour aider sa famille : son père, professeur a été victime d’un accident avec une vertèbre brisée, il se retrouve en fauteuil. La mère, qui travaille dans une « usine à poissons », dérobent des poissons pour aller les vendre dans un marché très loin pour ne pas se faire prendre. Katia a aussi un frère, parasite, joueur invétéré, en détention, où il continue ses magouilles avec les surveillants et soutire régulièrement de l’argent à sa famille.

Il faut de l’argent pour tenter une intervention chirurgicale : un million de roubles au moins ! et aussi avoir accès à un bon chirurgien !

Sa cousine, Nastia, a des projets beaucoup plus fumeux : elle rêve d’être célèbre, d’épouser un homme riche, vieux, comme dans les séries télévisées et n’a aucune moralité.

Toutes les deux débarquent à Moscou et vont vivre dans le dénuement, Nastia tombant bien-sûr sur Mourad, un voyou, car elle ne cherche pas vraiment un travail, dépensant le peu d’argent qu’elle a pour des futilités (cf. le sac Gucci !) alors que Katia trouve du travail dans un restaurant et entre son salaire et les pourboires elle peut envoyer de l’argent à ses parents.

Elles finissent par trouver une colocation, qu’elle partage avec Alexeï, un jeune homme sympathique mais très (trop) romantique, timide dont les parents sont plutôt aisés, met il met un point d’honneur à ne pas dépendre d’eux. Il part à l’étranger alors que Katia vient d’être victime d’un viol dans des conditions sordides.

Elle rencontre alors un milliardaire, Andreï, qui a vingt ans de plus qu’elle mais qui va l’aider à surmonter ce drame. Il est différent des autres parvenus, lucide sur ce qui se trafique autour de lui. Il est attentif et prend soin d’elle car il est amoureux.

Avec lui, elle découvre le luxe, Venise, car il est propriétaire d’hôtels de luxe et a ses entrées partout.

Victor Remizov décrit très bien l’écart terrible entre les très riches et les très pauvres, les Moscovites qui méprisent ceux qui vivent à la campagne, qui méprisent aussi tous ceux qui quittent les républiques de l’ancienne URSS pour venir tenter de gagner leur vie à Moscou : Azeri, Tadjiki, Kirghizi, mais aussi Ukrainiens ou Géorgiens, faisant d’eux des émigrés qu’on rejette.

J’ai beaucoup aimé ce roman, où le rêve russe est battu en brèche, dans ce pays où l’argent est devenu roi, les milliardaires (dont l’origine des richesses est plus que douteuse !) pullulent, et la corruption omniprésente. Parfois, on a l’impressions de se retrouver dans un roman de Dostoïevski, mon auteur russe préféré, ou dans les « Bas-Fonds »

L’auteur dénonce au passage, la presse encore plus muselée qu’à l’époque communiste, la violence omniprésente, ou « les gens qui vingt ans auparavant étaient épris de justice et de liberté et qui sont devenus veules… »

Je connais peu les auteurs russes contemporains, que j’ai longtemps boycottés, par allergie primaire (trop ?) au tsar, mais ce roman m’a beaucoup plu, il faut juste résister aux cinquante premières pages que j’ai trouvées « bébêtes » et un petit bémol aussi concernant les différences entre les deux jeunes filles Nastia et Katia qui sont souvent trop caricaturales à mon goût : le Bien opposé au Mal…

Ce roman est, néanmoins, un coup de cœur, et je remercie vivement les éditions Belfond qui ont accepté ma demande de lecture auprès de NetGalley.

Il est inutile de préciser que j’ai déjà rajouté le premier roman de Victor Remizov, « Volia volnaïa » à ma PAL!   

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#Devouchki #NetGalleyFrance

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L’auteur

 

Victor Remizov est né à Saratov, en Russie, en 1958. Après des études de géologie, il s’est tourné vers les langues à l’université d’État de Moscou. Toujours entre nature et littérature, il a travaillé comme géomètre expert dans la taïga, puis en tant que journaliste et professeur de littérature russe.

Nommé pour le Big Book Award et le Russian Booker, Volia volnaïa, son premier livre paru en France, a reçu un très bel accueil lors de sa sortie en 2017.

Devouchki est son deuxième roman. Victor Remizov vit à Moscou.

 

Extraits

 

Beloretchensk était principalement construit en bois. Les maisonnettes individuelles, leurs potagers et leurs bains de vapeur s’amoncelaient sur la vaste colline entaillée d’un ravin, bordée sur un flanc par la large Angara et, sur l’autre par la Belaïa de la taïga, son affluent de rive droite qui avait donné son nom à la ville.

 

C’était une petite ville d’environ dix-neuf mille habitants, un gros bourg selon les standards russes… Il n’y avait pas assez de travail pour trois milles âmes. Ceux qui étaient encore jeunes fichaient le camp, la plupart des habitants vivaient des potagers, de la rivière et de la forêt. On payait le pain et l’essence avec la retraite des anciens…

 

Nastia, qui avait grandi sans père, était attirée par la rudesse masculine. Elle ne supportait pas les reniflements de bonnes femmes et frayait principalement avec des garnements, ce qui n’arrangeait rien. Elle agissait souvent sans réfléchir et n’avouait jamais ses torts, y compris à elle-même. Tout cela, naturellement, ne lui profitait guère.

 

C’était ainsi qu’on vivait à Moscou, personne ne s’intéressait à son voisin. Les gens allaient et venaient, voilà pourquoi on était payés à la journée.

 

Le journalisme, ça m’intéresse, mais ça n’existe plus, ajouta-t-il. Mon père dit que, même sous les communistes, ils étaient beaucoup plus libres.

 

Pour les « patriotes » qui gardent leur fric à l’étranger. Ils vont en mettre encore un peu à gauche et ficheront le camp vers des climats plus sereins. En Suisse, par exemple, en Italie…

 

Mon père me donne de l’argent, mais je ne veux pas être comme ces Russes qui ne savent rien faire. Dostoïevski n’a jamais eu d’argent…

 

Le fracas de notre cœur amoureux couvre les trépidations de celui qui nous aime sans retour.

 

Nous sommes dirigés par une force stupide qui ne sait rien faire par elle-même, à part confisquer les biens d’autrui. Bien mal acquis ne profite jamais, l’avenir ne présage rien de bon. 

 

Lu en janvier 2019

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Belle-Amie » de Harold Cobert

Je vous parle aujourd’hui d’un livre particulier, qui propose une suite au formidable « Bel-Ami » de Maupassant et sur lequel ma curiosité a flashé sur le catalogue NetGalley et les éditions « Les Escales » ont eu la gentillesse d’accéder à ma demande :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Que diriez-vous de découvrir la suite de la formidable destinée et de l’irrésistible ascension de Georges Duroy, le héros de Bel-Ami de Maupassant ? Va-t-il se lancer en politique comme le suggère la fin du roman ? Si oui, à quel niveau de pouvoir va-t-il réussir à se hisser ? Et surtout, à quel prix ?

Après s’être immergé dans l’écriture du maître, Harold Cobert esquisse ici une variation sur une suite possible du chef-d’œuvre de Maupassant qui n’est pas sans nous rappeler une vengeance à la Monte-Cristo. En nous entraînant dans les combats politiques de la fin du XIXe siècle et dans les coulisses de l’Assemblée nationale, il propose une vision cruelle de la collusion entre journalisme, politique et finance. Un étrange miroir de notre époque.

 

Ce que j’en pense :

 

Nous retrouvons ici, Georges Duroy, qui a rajouté une particule à son nom, pour mieux parvenir à se moyens, à ses ambitions, il s’appelle dorénavant Du Roy de Cantel ! et l’auteur nous livre une suite au roman de Guy de Maupassant.

Dix ans ont passé depuis son mariage ; il a deux enfants et vise désormais la députation sur ses terres natales, à Rouen.

Il refait le parcours qu’il effectua jadis vers la Madeleine, se demandant ce qu’il serait devenu, s’il n’avait pas croisé son ami de régiment, alors qu’il n’était qu’un petit employé aux bureaux des chemins de fer du Nord. Un brin de nostalgie ? peut-être, mais il fait surtout le bilan du chemin parcouru, de son ascension. En même temps, d’ailleurs, il revient sur ses maîtresses et le rôle qu’elles ont joué dans son parcours.

Au début, j’ai crié intérieurement au plagiat, car on retrouve parfois mots pour mots le texte de « Bel-Ami » mais il fallait bien resituer le contexte…  Mais, peu à peu, je me suis laissée prendre par l’énigme qui est plutôt savoureuse, Harold Cobert nous entraînant dans le milieu plus ou moins honnête de la politique, la campagne électorale de Georges étant haute en couleurs (il s’entraîne comme un acteur devant son miroir, apprenant son rôle de manière cynique.

On retrouve les thèmes : la finance, l’argent, les scandales financiers, mes magouilles de la société du XIXe siècle et qui ressemblent étrangement à notre époque ; mais surtout l’auteur nous offre la chute du héros qui après avoir atteint des sommets, jusqu’au ministère, au prix d’entorses à la loi car tous les moyens sont bons.

Il va retrouver son péché mignon, les femmes, dont la mystérieuse « Belle-Amie » que l’on identifie trop facilement à mon avis.

Ce roman est bien écrit, moins pétillant certes que « Bel-Ami », mais jubilatoire quand même,  et la vengeance des laissées pour compte offre une fort belle chute.

Le style de cet auteur m’a plu et j’en envie de le découvrir davantage…

 

#BelleAmie #NetGalleyFrance

 

 

Extraits :

 

La belle société se pressait ici pour la discrétion du lieu, pour sacrifier à l’usage particulier de cette comédie de mœurs tacite où l’on feint de ne reconnaître personne et de n’être reconnu par aucun. Georges Du Roy de Cantel goûtait avec une délectation intense d’appartenir à cette élite, il jouissait de surprendre les yeux de certaines femmes s’attardant une fraction de trop sur sa personne, trahissant la faiblesse qu’il continuait de leur inspirer.

 

Il regardait cette jeunesse affamée de succès avec une sympathie fraternelle. Ils étaient de la même espèce, ils appartenaient à la race des loups insatiables et solitaires, dévorés par la rapacité, des prédateurs sans conscience ni morale pour qui la fin justifie tout, peu importe les moyens, seule compte l’élévation au-dessus de sa propre condition…

 

Il pensa une nouvelle fois : « toutes les femmes sont des filles, il faut s’en servir et ne rien leur donner de soi » et il se remis à marcher vers la Madeleine.

 

Il travailla alors ses attitudes pour sa campagne électorale, à la manière des acteurs apprenant leurs rôles. Il se sourit, se tendit la main, fit des gestes, exprima des sentiments : l’étonnement, le plaisir, l’approbation ; il chercha des degrés de sourire et des intonations pour se montrer galant, affable, attentif, ou au contraire distant, réprobateur, inabordable.

 

« Je suis né sur cette terre, elle est mienne, elle me revient de droit, à moi et à moi seul. Je la prendrai quel que soit le prix à payer ; je la prendrai comme j’ai toujours pris les femmes, de force, s’il le faut » et il descendit avec Suzanne inaugurer le lancement de sa campagne à la députation.

                       

Il se sentait plus grand, plus puissant ; il lui semblait que les attelages s’écartaient devant le sien avec une déférence mêlée de crainte…. (il est député)

 

Rien dans leurs échanges ne laissait deviner les oppositions politiques qui étaient les leurs et qui, pourtant, se manifesteraient avec une véhémence extrême quand ils auraient pris place dans l’hémicycle, comme si leurs différents n’étaient qu’un rôle appris pour la pièce qu’ils interprétaient une fois en scène.

 

Du Roy prit les exemplaires, le titre retint immédiatement son attention et éveilla sa vigilance : Bel-Ami ; il regarda ensuite la signature : « Guy de Maupassant, tu le connais ? »

Un littérateur dont on commence à parler. Il fréquente Zola et ses amis naturalistes des soirées de Médan. Il a écrit une nouvelle dans un recueil collectif qui a été fort remarquée…

 

Lu en janvier 2019

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Chasseurs dans la neige » de Daniel Parokia

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai découvert grâce à NetGalley et aux éditions Buchet-Chastel.

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Résumé de l’éditeur

 

« C’est ce soir-là que Chris, pour la première fois, avait serré contre lui le corps de Maude. Parfaitement en phase, ils ondulaient tous deux sur la piste de danse, bercés par le rythme de la chanson. » Année 1983. Amaury, Charles et Chris, étudiants prolongés, vont skier à Gstaad. Ils rencontrent en chemin trois jeunes filles, Ingrid, Constance et Maude, et immédiatement se mettent en chasse. Mais les proies leur résistent – à l’image du Palace Hôtel, citadelle imprenable. Les nouveaux prétendants parviendront-ils à leurs fins ou l’affaire va-t-elle tourner au drame ?

Dans ce nouveau roman, tendre et tragique, Daniel Parokia continue d’explorer, avec élégance, les illusions de la jeunesse et la fascination des pauvres pour les riches.

 

Ce que j’en pense

 

Trois garçons, Amaury, Charles et Chris partent faire du ski à Gstaad, l’un étant nettement moins bon skieur que ses copains. En fait de vacances au ski, ils vont surtout à la pêche aux femmes. En face un trio de filles un peu spécial : Ingrid, Constance et Maude, dont la quête n’est pas vraiment d’ordre sportif, (à part Maude).

Bienvenue dans l’univers de riches désœuvrés préoccupés uniquement d’eux-mêmes et mythomanes qui ne doutent de rien et sont inconscients des dangers de la montagne et les filles ne sont guère moins attachantes sur parfum de « sniffage » de coke…

La manière dont ces hommes parlent des trois filles, qu’ils appellent « Les trois grâces » qui ne sont que des « poissons à ferrer » est horripilante !

On l’aura compris, deux protagonistes sortent du lot: Chris et Maude, et c’est pour les voir évoluer que l’on s’accroche au récit.

Une histoire gentillette, qui offre au lecteur une belle description de la ville de Gstaad, du ski et de la vie oisive de ces jeunes dans années quatre-vingts.

En fait, tout est dans le résumé…

C’était ma première lecture en post-op et mes neurones étant en convalescence, cela tombait plutôt bien…

#ChasseursDansLaNeige #NetGalleyFrance

 

L’auteur

 

Daniel Parokia vit à Lyon. Professeur émérite depuis 2012, il a étudié la philosophie, la linguistique et les mathématiques. Ses romans sont publiés chez Buchet-Chastel.

 

 

Extraits

 

A cet âge de la vie où l’on sautille comme un moineau le cerveau fonctionne encore de manière bruitée. Ne semant ni ne moissonnant, n’amassant pas mais picorant, au gré de leurs rêves ou de leurs désirs, ils restaient, oisillons tombés du nid, des desseins sans réalisation, des projets sans perspective, des esprits momentanés.

 

Chris se souvenait qu’à cette époque trouver des filles était leur principale préoccupation. Autos, motos, football et filles. Leurs échanges tournaient toujours autour des mêmes thèmes. Avec la politique et les dévaluations du franc – on annonçait le tournant de la rigueur — c’étaient leurs seuls sujets de conversation.

 

Maintenant qu’elles sont ferrées, expliquait Amaury dans un langage de pêcheur qu’on ne lui connaissait pas, il convient de les amener doucement jusqu’à la rive. Après quoi, hop, dans l’épuisette.

 

 

Lu en janvier 2019

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« L’évangile selon Youri » de Tobie Nathan

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui avait éveillé ma curiosité lors du passage de l’auteur à La Grande Librairie :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Élie : vieillissant, désabusé, divorcé, désencombré des illusions sur la vie. Voici comment on pourrait décrire ce psy aux méthodes particulières qui dirigea longtemps un centre d’ethnopsychiatrie au cœur de Paris.

C’est un spécialiste en « étrangeté ».

Un petit migrant roumain, aux cheveux hirsutes et aux yeux immenses de clarté, va dérouter Élie, autant que ses compagnons du quotidien, le fripier Samuel tenant boutique boulevard Arago, Le-Poète jamais avare d’une récitation, ou Le-Professeur et ses problèmes cardiaques. Oui, un garçon de dix ans, silencieux et intense. Est-ce lui qui déplace les tables à distance, fait exploser les pierres précieuses des colliers ou guérit les maladies les plus réfractaires d’un doigt
posé sur la plaie ? Sorcier ou « immigré nouvelle génération » ? Imposteur ou messie de nos temps troublés ?

Il faut prendre garde aux étrangers que nous croisons : parmi eux se cachent des êtres d’exception.

 

 

Ce que j’en pense

 

C’est le premier livre de Tobie Nathan que j’ouvre et pourtant j’aime entendre parler l’auteur, dont j’ai déjà « Le pays d’où je viens » dans ma PAL depuis longtemps.

J’ai flashé sur la couverture et je remercie NetGalley et les éditions Stock qui m’ont permis de me lancer dans l’aventure.

Le choix n’est pas dû au hasard car l’ethnopsychiatrie m’intéresse mais c’est une discipline difficile, nécessitant de solides connaissances sur les cultures et les religions du monde.

Dans ce « roman », l’auteur nous dresse le portrait d’un psy à la retraite, qui décide de prendre en charge un enfant et nous explique comment il procède via l’ethnopsychiatrie. Mais, ce gamin lui échappe et on finit par ne plus savoir lequel prend soin de l’autre.

Youri est un enfant tsigane dont la mère va mourir sous nos yeux pratiquement et on est obligé de reconnaître qu’il a des dons particuliers, déclenchant des phénomènes étranges sur son passage, le nouveau messie ?

Elie est un psy attachant, sa manière de travailler comme ses conquêtes sortent du cadre habituel, et certaines de ses coéquipières, maîtresses donnent un côté coquin à un récit d’une grande spiritualité.

J’ai eu du mal à rédiger ma critique car l’auteur part dans tous les sens, mélangeant l’autofiction, l’actualité, sa vie amoureuse… un ouvrage déroutant, avec une fin particulière qui donne envie d’explorer l’œuvre de l’auteur.

 

#L’evangileSelonYouri #NetGalleyFrance

 

Lu en décembre 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature espagnole

« Rose de cendres » de Pilar Rahola

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi sur NetGalley du fait de mon goût pour l’Histoire, et j’avoue que je ne connaissais peu pour ne pas dire pas du tout  l’histoire de la Catalogne  :

 

Rose de cendres de Pilar Rahula

 

Résumé de l’éditeur :    

 

D’origine modeste et issu d’une famille républicaine, Albert Corner a combattu lors de la première guerre d’indépendance de Cuba. À son retour au pays, il n’a plus qu’une idée en tête: s’enrichir, quitte à verser dans la criminalité. Des années plus tard, il jouit d’un statut d’homme d’affaires reconnu. Mais, en 1909, la révolte est aux portes de la ville : le syndicalisme ouvrier affronte violemment le gouvernement espagnol au sujet de la mobilisation pour la guerre au Maroc. Et dans cette Catalogne au bord de l’explosion, les enfants Corner pourraient bien trahir les idéaux fraîchement bourgeois de leur père.

Entre les aspirations révolutionnaires des uns et les désirs d’émancipation des autres, l’équilibre de la famille et des affaires est en danger…

 

 

Ce que j’en pense   

 

On fait la connaissance du héros principal Albert Corner alors qu’il se bat pour l’Espagne à Cuba, combat dont il réchappe à force de volonté, de rage. Il connaît les affres de la traversée, en fond de cale, partageant la litière des chevaux. En fait le bien-être des chevaux compte davantage que celui des hommes qu’on envoie à la boucherie, car ils sont plus utiles. Cette guerre violente se soldera par la perte de Cuba pour l’Espagne.

De retour, Albert n’a qu’un seul but ; échapper à la pauvreté de sa famille, s’enrichissant grâce à la spéculation et à des méthodes peu orthodoxes, mais quand il a été normal de tuer au nom de l’Espagne, cela devient facile… Il va construire sa famille, s’impliquant en politique, pour la Catalogne.

On assiste à l’évolution de cette famille, alors que les émeutes de 1909 se déclenchent car les catalans refusent d’aller se battre contre le Maroc (la guerre de Melilla), un premier contingent ayant été envoyé purement et simplement à l’abattoir faisant trois cents morts.

Trois partis influents s’opposent à cette époque, car le peuple veut l’indépendance de la Catalogne, de manière modérée pour les uns : Solidarité catalane, les anarchistes purs et durs et le parti conservateur qui veut rester avec l’Espagne. C’est le départ d’un convoi de soldats réquisitionnés (on peut y échapper si on paye, alors le sentiment d’injustice des ouvriers pauvres ne peut qu’exploser) qui va déclencher les émeutes que l’on retiendra dans l’histoire sous le nom de « Semaine tragique » du 26 juillet au 2 août 1909

Tout commence par une grève générale, visant à paralyser le pays, mais ce sera un bain de sang : on érige des barricades, on arrache les pavés, on met le feu aux églises, car on rejette la toute puissante église catholique qui a la mainmise sur tout, jusqu’à l’école. Les anarchistes essaient de mettre en place une école laïque mais il n’y a qu’un pas entre projet et utopie. Barcelone est en feu.

 

« Au-dehors, Barcelone flambait et elle écrivait en lettres de feu un des chapitres les plus tragiques de son histoire. Mais à l’intérieur de la famille d’Avel-li aussi se dressait un bûcher d’incompréhension, de douleur et de violence, aussi dévastateur que les flammes qui avaient détruit des églises dont la plupart avaient résisté au passage du temps et des violences des siècles. »

 

J’ai beaucoup aimé cette famille et ses dysfonctionnements, chacun optant pour un camp, pour des raisons différentes : Albert ne veut pas que son empire financier lui échappe, Enric croit à une société meilleure plus égalitaire, le fils aîné, Avel-li, désire une Catalogne libre, républicaine sans utiliser la violence.

Tout oppose ces deux frères, car Avel-li se comporte en aîné responsable, suit les traces de son père donc reconnu par ce père, alors qu’Enric le deuxième fils est un être d’une grande sensibilité, il a été couvé par sa grand-mère, et déclenche la colère paternelle de manière quasi permanente.

Il porte le nom de son grand-oncle mort à la guerre, ce qui ne facilitera pas les choses… l’un est marié, installé dans sa vie alors que l’autre se cherche sur tous les plans, politique, sexuel, donc le drame sera inévitable…

 

« L’oncle de mon père, c’est-à-dire, le frère de ma grand-mère Mercé, est mort éventré par un cheval pendant la révolte de 1835. Mon frère Enric porte son prénom, à la demande de grand-mère Mariona quand il est né.« 

 

J’aurais aimé avoir de la sympathie pour Enric, mais c’est difficile car son sentiment de ne pas être aimé et d’être sans cesse comparé avec son frère aîné, qui est pourtant légitime, le pousse à se poser en victime et lui sert de justification sans cesse…

Les femmes de la famille sont intéressantes aussi : Elisenda, l’épouse d’Albert est soumise, tient sa maison le mieux possible, c’est l’épouse modèle prototype de l’époque, les filles d’Albert, par contre, ne sont pas résignées et obéissante comme leur mère, elles se rebellent, Merceneta en particulier, affirment davantage leurs idées. On retient aussi la place importante de l’art dans cette ville, où passer Gaudi, décrié par la population de l’époque car on ne comprend pas son travail…

J’ai suivi comme tout le monde les évènements récents avec le référendum pour l’indépendance, mais je ne comprenais pas bien les positions de chacun. Il s’agit d’un phénomène ancien, et ce roman m’a permis d’apprendre beaucoup de choses,  tant sur la période historique que sur la société de l’époque: Lerroux, Cambo, Maura et Ferrer étaient d’illustres inconnus pour moi et donc envie de creuser encore…

Cependant, j’adresserai un reproche à l’auteure : avoir trop décortiqué, embrouillant le lecteur par trop de détails à mon goût, je me suis perdue parfois dans les noms des protagonistes (leurs noms à rallonge sont durs à mémoriser !) et j’ai parfois survolé la description des combats, des violences de rues, des radicalisations, car trop de détails tue parfois…

Ainsi, Pilar Rahola cite fréquemment des extraits de l’époque du journal « La Veu de Catalunya » ou les comptes-rendus d’interventions lors des réunions politiques, pour appuyer son récit, et cela finit par devenir soporifique…

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Je remercie vivement NetGalley et les éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce roman ainsi que son auteure.

#PilarRahola #NetGalleyFrance

 

L’auteur   

 

Née à Barcelone en 1958 dans une famille républicaine antifasciste, Pilar Rahola est une journaliste, écrivaine et femme politique catalane.

Diplômée d’une licence en philologie catalane et espagnole de l’université de Barcelone, elle a publié plusieurs livres et écrit pour de nombreux journaux, dont La Vanguardia (Espagne). Rose de cendres, qui a reçu le prix Ramon Llull 2017, est son premier ouvrage publié en France.

 

Extraits   

 

Trop endurci pour croire aux dieux et aux curés, Albert n’avait jamais été très religieux, il jugeait néanmoins l’Église efficace pour endiguer les idées révolutionnaires qui ne pouvaient conduire qu’au chaos.

 

… Le passé pouvait être un grand prestidigitateur, un escamoteur qui trompait les sens et les plongeait dans la nostalgie. Or, lui (Albert) n’avait pas le temps de vivre dans le passé, surtout à présent que l’orage grondait.

 

Gaudi est un mystique et un poète, mais sera-t-il un bon architecte pour nos maisons ?

 

Et d’un bout à l’autre de l’Espagne, la moindre tentative pour obtenir une amélioration dans l’intérêt des Catalans était aussitôt taxée de séparatiste. « pourtant nous n’avons jamais été aussi nombreux, aussi puissants et aussi unis, et personne ne pourra nous arrêter si nous persévérons, du moment que nous évitons de nous disputer et de nous poignarder dans le dos »

 

Papa est né avec l’instinct de survie, ce qui explique qu’il possède un sens de l’opportunité très développé…

 

« Notre famille est comme cette terre, elle tombe mais elle se relève toujours » disait-elle. De telles phrases éveillaient chez le jeune garçon (Avel-li) des émotions qu’il expliquait difficilement. C’était comme un battement de cœur qui le rattachait à quelque chose de plus grand que lui, dont il faisait partie sans pouvoir le comprendre.

 

Les actions héroïques des vieux carlistes ou, avant cela, la défense des murailles de Barcelone durant la guerre de 1714, ou encore et surtout l’engagement de l’arrière-grand-mère Mariona pendant le bombardement de Gràcia, tous ces hauts faits avaient peuplé son enfance, mais à mesure qu’il grandissait, Avel-li s’intéressait davantage aux évènements politiques qu’à l’épopée historique.

 

Il avait assumé le rôle de fils aîné avec un zèle qui l’accablait maintenant de responsabilités … « tu es l’aîné de la famille Corner, Avel-li, mais pas l’aîné de l’humanité » tentait de le raisonner Dolcina

 

Quand il parvint enfin à réagir, sa douleur fut insupportable, et il comprit aussi qu’il le savait depuis longtemps qu’il le niait. « Je lui ai pardonné beaucoup de choses, mais cette infamie répugnante, cet outrage misérable à notre famille, c’est impossible », et il sortit fou de rage… Réaction d’Albert en découvrant l’homosexualité de son fils Enric 

 

Son frère était un perverti, un libertin qui faisait jaser toute la ville, le pantalon sur les chevilles et le sexe exhibé, une crapule… Plutôt mort qu’inverti ! s’écria-t-il fou de rage, avant de s’effondrer, brisé dans les bras de Dolcina qui le caressait comme un petit enfant… Réaction d’Avel-li

 

Il n’y a pas de feu aussi mortel que celui qu’on attise soi-même pensait-il, accablé, la tête basse en essayant de trouver sa place dans cette maison paternelle, à présent remplie de proches, et qui pourtant lui semblait étrangère…

 

Les femmes étaient les grandes perdantes, bannies du récit humain, et l’exclusion du regard féminin avait peut-être été la plus grave erreur de l’humanité.    

 

Lu en décembre 2018