Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« La serpe » de Philippe Jaenada

Je vous parle aujourd’hui d’un pavé qui a reçu le Pris Femina 2017:

La serpe de Philippe Jaenada

 

Quatrième de couverture:

Un matin d’octobre 1941, dans un château sinistre au fin fond du Périgord, Henri Girard appelle au secours : dans la nuit, son père, sa tante et la bonne ont été massacrés à coups de serpe. Il est le seul survivant. Toutes les portes étaient fermées, aucune effraction n’est constatée. Dépensier, arrogant, violent, le jeune homme est l’unique héritier des victimes. Deux jours plus tôt, il a emprunté l’arme du crime aux voisins. Pourtant, au terme d’un procès retentissant (et trouble par certains aspects), il est acquitté et l’enquête abandonnée. Alors que l’opinion publique reste convaincue de sa culpabilité, Henri s’exile au Venezuela. Il rentre en France en 1950 avec le manuscrit du Salaire de la peur, écrit sous le pseudonyme de Georges Arnaud.


Jamais le mystère du triple assassinat du château d’Escoire ne sera élucidé, laissant planer autour d’Henri Girard, jusqu’à la fin de sa vie (qui fut complexe, bouillonnante, exemplaire à bien des égards), un halo noir et sulfureux. Jamais, jusqu’à ce qu’un écrivain têtu et minutieux s’en mêle…


Un fait divers aussi diabolique, un personnage aussi ambigu qu’Henri Girard ne pouvaient laisser Philippe Jaenada indifférent. Enfilant le costume de l’inspecteur amateur (complètement loufoque, mais plus sagace qu’il n’y paraît), il s’est plongé dans les archives, a reconstitué l’enquête et déniché les indices les plus ténus pour nous livrer ce récit haletant dont l’issue pourrait bien résoudre une énigme vieille de soixante-quinze ans..

 

Ce que j’en pense

L’auteur nous raconte l’histoire d’un triple meurtre commis dans des conditions de violence inouïe à la serpe et tous les soupçons se portent sur Henri Girard, l’héritier de la famille dont la réputation était plutôt sulfureuse. Tout l’accuse et le procès sera uniquement à charge.

Le roman est bien construit: en premier lieu, l’auteur nous propose l’analyse des faits, des lieux, des différents protagonistes et le procès avec un verdict surprenant: Henri est acquitté grâce à son avocat et part en Amérique du Sud.

Ensuite Philippe Jaenada revient sur les faits et tente de dénouer l’histoire en retournant sur les lieux du crime, en étudiant de près le dossier, en explorant les archives…

J’ai apprécié ce roman, malgré les nombreuses digressions: l’auteur se met en scène pour son enquête et nous livre ses états d’âme, parle de sa famille, de ses précédents romans. On finit par se retrouver avec des phrases interminables, avec des parenthèses entre les parenthèses. En fait sans ces digressions, le livre serait lourd et je l’aurais probablement lâché en cours de route.

Donc j’ai apprécié mais sans plus. J’ai aimé découvrir l’homme qui se cache derrière Henri Girard et qui n’est autre que Claude Giraud qui a écrit « Le salaire de la peur » dont Clouzot a tiré le film extraordinaire que tout le monde connaît et il s’avère que cet homme est vraiment étrange, secret. C’est un enfant qui n’a pas très envie de grandir et n’est pas parvenu à faire le deuil de sa mère, décédée très jeune (mort dont il rend la famille de son père responsable) et il va se comporter comme un ado, avec un rapport à l’argent particulier qui le desservira lors du procès.

La manière dont Philippe Jaenada se plonge dans les archives, nous proposant des lettres écrites autrefois entre Henri et son père, sa tante et d’autres entretient le suspense mais 634 pages (le roman aurait gagné a être plus court) c’est quand-même rude.

C’est le premier livre de l’auteur que je lis et je suis restée sur ma faim. J’avais prévu de lire « La petite femelle » mais cela va devoir attendre…

 

Extraits:

Le personnage principal, Henri, le vrai démon, est d’abord un sale gosse. Capricieux, irascible, violent, cynique et méprisant, unique rejeton de ce qu’on appelle une bonne famille, il leur pompe tout l’argent qu’il peut, le claque en n’importe quoi, éclate de colère quand on refuse de le renflouer rapidement et, s’ils s’entêtent à ne pas vouloir lui donner tout ce qu’il veut, vends leurs meubles ou leurs bijoux dès qu’ils regardent ailleurs. P 21

Il y a retrouvé l’esprit de sa mère. Il n’a plus qu’elle, Valentine, qui n’existe plus, il lui parle : « Ton mépris de l’argent m’a appris à ne pas savoir en gagner ; mais évidemment, comme j’aime ce qu’il me procure, je le vole, assuré du confort de ma conscience, qui t’est au fond fidèle en m’affirmant que c’est plus noble. » P 52

« c’est parce que tu m’as appris le mal qu’il faut penser du mensonge que je suis encore capable de le détester, étant si menteur » P 52

Dix ans plus tard, il dira à Jacques Lanzmann : « les vacances étaient finies, elles avaient commencé à ma naissance, je n’avais rien fichu et il n’y a que le travail qui crée des liens entre les hommes. Les trottoirs de Paris en 1947 étaient peu à peu reconquis par les horaires et le calendrier. J’ai pris le bateau pour continuer l’école buissonnière. » P 90

C’est dommage. Je ne veux pas rejoindre le camp du ceux qui passent leur temps à regretter un temps où leurs parents regrettaient un temps où les vieux regrettaient un temps où tout était mieux et où il restait de vrais hommes (au bout du compte : Cro-Magnon, quel bonhomme, et les soirées devant la grotte à mordre dans le mammouth : on savait vivre) … P 141

Un bon gars, Georges Arnaud. Mais entre les caprices exaspérants de l’enfant de riches et la rage altruiste de celui qui se fout de l’argent, il y a quelques heures de sauvagerie sanglante : me moment noir, ignoble, dont Manu avait oublié de me parler. P 146

Je dévie vers Pauline Dubuisson. Je ne devrais pas, je suis dans un autre livre, mais il s’est passé des choses importantes après la publication de « La petite femelle », il faut bien que je les rapporte quelque part, on n’abandonne pas les gens comme ça. P 308

 

 

Lu en février 2018

Publicités
Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« La chambre des époux » de Eric Reinhardt

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a laissée perplexe :

 la chambre des époux d'Eric Reinhardt

 

 

Quatrième de couverture

Nicolas, une quarantaine d’années, est compositeur de musique. Un jour, sa femme Mathilde apprend qu’elle est atteinte d’un grave cancer du sein qui nécessite une intense chimiothérapie. Alors que Nicolas s’apprête à laisser son travail en plan pour s’occuper d’elle, Mathilde l’exhorte à terminer la symphonie qu’il a commencée. Elle lui dit qu’elle a besoin d’inscrire ses forces dans un combat conjoint.

Nicolas, transfiguré par cet enjeu vital, joue chaque soir à Mathilde, au piano, dans leur chambre à coucher, la chambre des époux, la symphonie qu’il écrit pour l’aider à guérir.

S’inspirant de ce qu’il a lui-même vécu avec son épouse pendant qu’il écrivait son roman Cendrillon voilà dix ans, Eric Reinhardt livre ici une saisissante méditation sur la puissance de la beauté, de l’art et de l’amour, qui peuvent littéralement sauver des vies.

 

Ce que j’en pense

On peut parler d’exercice de style, mise en abyme, roman gigogne (dommage pour les Matriochka !) mais ce livre ne m’a pas plu ! c’est rare quand je descends un roman, j’essaie toujours de trouver quelque chose qui rachète les éléments que je trouve insuffisants voire déplaisants…

Cela commençait plutôt bien : Eric se sert de la difficile expérience de son couple liée au cancer du sein développé par sa femme : il se transcende pour écrire « Cendrillon » pour lui insuffler de l’énergie. Cela pourrait être une belle histoire, mais le narrateur ne sait plus bien exprimer son ressenti, ses émotions, les difficultés sexuelles liées aux réactions à la chimio.

Il propose d’analyser plus profondément en projetant cela sur un couple qu’il invente pour en tirer un livre qu’il désire appeler « Une seule fleur » et nous présente un couple bis formé par Nicolas, chef d’orchestre et Mathilde avec la problématique du cancer avec une variante : Nicolas compose une symphonie « miraculeuse » selon le même principe que l’écriture du « Cendrillon »

On pourrait penser que Nicolas-Eric éprouvait tellement d’empathie qu’il voulait endosser le rôle du sauveur devant une femme en détresse aux portes de la mort, l’entourant de tendresse, de présence…

On se retrouve très vite dans un « truc » malsain » avec un homme qui a une attirance pour les femmes en fin de vie, après un cancer, qui ont perdu leurs cheveux, comme d’autres peuvent être adeptes de la nécrophilie. On a droit à une séance plus porno qu’érotique, avec des allusions phalliques à peine déguisées : la baguette magique du chef d’orchestre, un sperme guerrier qui prolonge la vie de quelques semaines, comme si une femme en fin de vie avec des métastases pouvait avoir une vie sexuelle aussi « épanouie ».

A noter une conversation surréaliste entre Nicolas et son épouse quand il lui explique qu’il doit aller empêcher une autre femme de mourir…

Bref, j’ai terminé ce roman à la limite de la nausée, (j’ai vraiment trouvé ce type malsain, pervers, bref à vomir, plutôt normal quand on parle de chimio), et uniquement car je n’aime pas ne pas laisser une chance à l’auteur dont j’avais aimé « L’amour et les forêts » (j’avais même prévu de lire « Cendrillon » ) et en plus je n’aime pas l’autofiction.

C’est dommage car Eric Reinhardt distille quelques très belles phrases dans ce récit… On peut lire par exemple : « Il faudrait toujours se comporter, quelques que soient les circonstances, de manière à devenir nostalgiques. »

ou encore « Pourquoi vouloir vivre si c’est pour passer sa vie à avoir peur qu’elle ne n’interrompe ? » P 112

Voilà, j’ai craché mon venin ce qui est assez inhabituel mais rien ne vous empêche de le lire et de l’apprécier…

 

Extraits

J’avais peur qu’elle ne s’abandonne à son mal. Elle était déjà partie pour une croisière fatale dans les ténèbres. P 12

 

Je m’abandonnais avec délectation à la puissance magnifique de mes pleurs, comme si des heures de houle avaient été entreposées clandestinement ces derniers mois dans les profondeurs de mon être et que les libérer était la seule chose que je pouvais faire en ce jour, peut-être aussi la plus douce. P38

 

Ce qu’avait accentué en elle, aux yeux de Nicolas, dans les mois qui avait suivi sa rémission, l’épreuve du cancer du sein, c’est sa différence irréductible d’avec d’autres femmes, une forme de « cassabilité » qui lui était particulière, accompagnée d’une grande force. P 104

 

… c’est ainsi qu’à mon avis on peut aussi entendre l’amour, comme une alliance, une équipée, une agrégation de désirs et d’ambitions, d’énergie, de puissance, pour faire front ensemble contre tout ce que la vie peut nous opposer de dur et d’escarpé, d’intimidant, mais aussi pour jouir ensemble des douceurs du chemin…  P 108

 

La maladie est un facteur de dissociation entre ta tête et ton corps parce que, a priori, tu l’analyses comme quelque chose d’étranger à ta volonté, autrement tu te laisses partir avec la maladie. P 116

 

J’aime cette femme. Oui. Depuis que le directeur de la Scala de Milan m’a appris qu’elle allait mourir.

Avoir appris de directeur de Scala de Milan qu’elle allait mourir t’as rendu amoureux d’elle. Toi aussi tu es malade, Nicolas. Mais du cerveau. Il faut aller te faire soigner. P 149

 

 

Lu en janvier 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française, Polars

« Nymphéas noirs » de Michel Bussi

 

Petit détour par le polar aujourd’hui avec :

Nymphéas noirs de Michel Bussi

 

Quatrième de couverture

Tout n’est qu’illusion, surtout quand un jeu de miroirs multiplie les indices et brouille les pistes. Pourtant les meurtres qui troublent la quiétude de Giverny, le village cher à Claude Monet, sont bien réels. Au cœur de l’intrigue, trois femmes : une fillette de onze ans douée pour la peinture, une institutrice redoutablement séduisante et une vieille femme aux yeux de hibou qui voit et sait tout. Et puis, bien sûr, une passion dévastatrice. Le tout sur fond de rumeur de toiles perdues ou volées, dont les fameux Nymphéas noirs. Perdues ou volées, telles les illusions quand passé et présent se confondent et que jeunesse et mort défient le temps.

 

Ce que j’en pense

Giverny, les nymphéas, Monet, la magie des impressionnistes : quel décor somptueux pour une enquête criminelle !

Un notable, chirurgien ophtalmologue de son état, amateur d’art, Jérôme Morval, est retrouvé assassiné, le crâne fracassé, la tête dans l’eau, dans sa poche une mystérieuse carte d’anniversaire sur laquelle on peut lire « Le crime de rêver je consens qu’on l’instaure »… deux inspecteurs mènent l’enquête, dans la ville de Monet où circulent des légendes, sur d’hypothétiques toiles volées ou cachées dans sa maison qui est devenue un musée. Ce meurtre en rappelle un autre survenu des années auparavant selon un mode opératoire identique.

On rencontre, parmi les protagonistes, une belle institutrice, Stéphanie, qui forme avec son époux un couple un peu particulier, une vieille dame qui arpente les rues du village et espionne du haut de son donjon, et une petite fille, Fanette, très douée en peinture qui veut participer à un concours organisé par une fondation à la recherche de jeunes talents et autour de laquelle gravitent d’autres enfants Neptune, un beau chien qui semble appartenir à tout le village.

Nos deux inspecteurs sont particuliers : Sylvio Bénavides, homme de méthode, tendance expert qui recoupe les indices, fait des listes pour déterminer un motif, dont la femme est sur le point d’accoucher et son comparse, au nom singulier Laurenç Sérénac, qui se fie davantage à son intuition, attirée par la belle institutrice, formant ainsi un duo complémentaire.

On va ainsi creuser en profondeur, les personnages, leurs histoires, leurs secrets et l’histoire de la maison de Monet, dans cette ville de Giverny qui est un personnage à part entière dans le roman.

Michel Bussi nous entraîne jusqu’à l’ivresse dans cette histoire où les nymphéas se déclinent et se conjuguent à l’infini, où l’intrigue se développe à la manière des lignes de fuite que l’on retrouve dans les tableaux. L’histoire est trouble, on se laisse guider, subjugué par l’obsession de Monet qui peignait, encore et toujours ses nymphéas en les épurant de plus en plus.

La construction du roman, qui surprend au départ, m’a plu, et la fin est époustouflante, on ne la voit pas venir.

J’ai mis du temps pour me décider à lire ce roman, car j’avais été déçue par « Un avion sans elle », autant dire que j’y allais vraiment à reculons et sans le défi « Bussi » via le  blogoclub  (et l’envie d’une lecture facile pour changer) je ne me serais pas lancée !

J’ai passé un bon moment avec ce roman ! et j’ai en le refermant une furieuse envie d’aller visiter cette ville et sa région que je connais pratiquement pas…

giverny-3

nympheas-water-lilies-monet-giverny

 

Extrait

Ainsi commence le roman:

Trois femmes vivaient dans un village.

La première était méchante, la deuxième était menteuse, la troisième était égoïste.

Leur village portait un joli nom de jardin : Giverny.

La première habitait dans un grand moulin au bord d’un ruisseau, sur le chemin du Roy ; la deuxième occupait un appartement mansardé au-dessus de l’école, rue Blanche-Hoschédé-Monet ; la troisième, une petite maison dont la peinture aux murs se décollait, rue du Château-d’ Eau.

Elles n’avaient pas non plus le même âge. Pas du tout. La première avait plus de quatre-vingt ans et était veuve. Ou presque. La deuxième avait trente-six ans et n’avait jamais trompé son mari. Pour l’instant. La troisième avait onze ans bientôt et tous les garçons de son école voulaient d’elle pour amoureuse. La première s’habillait toujours de noir, la deuxième se maquillait pour son amant, la troisième tressait ses cheveux pour qu’ils volent au vent.

Vous avez compris. Toutes les trois étaient différentes. Elles possédaient pourtant un point commun, un secret, en quelque sorte : toutes les trois rêvaient de partir. Oui, de quitter Giverny, ce si fameux village dont le seul nom donne envie à une foule de gens de traverser le monde entier juste pour s’y promener quelques heures…

Lu en janvier 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Ils vont tuer Robert Kennedy » de Marc Dugain

Je vous parle aujourd’hui du premier livre de cet auteur prolifique qui me tentait peu jusqu’à présent mais quand s’agissant de la famille Kennedy, je me suis dit pourquoi pas?

Ils vont tuer Rober Kennedy de Marc Dugain

 

Quatrième de couverture

Un professeur d’histoire contemporaine de l’université de Colombie-Britannique est persuadé que la mort successive de ses deux parents en 1967 et 1968 est liée à l’assassinat de Robert Kennedy. Le roman déroule en parallèle l’enquête de son père, psychiatre renommé, spécialiste de l’hypnose, qui a quitté précipitamment la France avec sa mère à la fin des années quarante pour rejoindre le Canada et le parcours de Robert Kennedy. Celui-ci s’enfonce dans la dépression après l’assassinat de son frère John, avant de se décider à reprendre le flambeau familial pour l’élection présidentielle de 1968, sachant que cela le conduit à une mort inévitable. Ces deux histoires intimement liées sont prétexte à revisiter l’histoire des États-Unis des années soixante. Contre-culture et violence politique dominent cette période pourtant porteuse d’espoir pour une génération dont on comprend comment et par qui elle a été sacrifiée. Après « La malédiction d’Edgar » et « Avenue des Géants », Marc Dugain revient avec ce roman ambitieux à ses sujets de prédilection où se côtoient psychose paranoïaque et besoin irrépressible de vérité.

 

Ce que j’en pense

 

Dans ce roman, il revient sur l’assassinat de JFK et la façon dont il est arrivé au pouvoir, ses addictions au sexe, le rôle du père Joe, maffieux antisémite, qui a magouillé pour faire élire son fils, la baie des cochons, le FBI, l’attitude de Johnson que  Robert Francis Kennedy alias RFK (ou encore Bobby pour les intimes) appellera le félon.

Marc Dugain nous décrit un John flamboyant, beau gosse, décomplexé par rapport à son père, plutôt misogyne, et un Bobby réservé, timide, obsédé par sa foi catholique, qui va finir par aller au combat comme un kamikaze car il sait très bien ce qui va se passer.

Ce qui rend Bobby attachant, outre la manière dont il va chercher à comprendre le pourquoi de l’assassinat de son frère et les personnes impliquées, c’est son idéalisme, son côté adolescent toujours dans l’ombre des aînés son réel désir de justice sociale pour les pauvres, les Noirs et sa bipolarité : il est capable de s’enthousiasmer pour mieux retomber dans la dépression, ce mal qui le ronge, le pousse vers le questionnement intérieur, la foi et lui fait découvrir la philosophie existentielle, notamment Camus.

Ce qui frappe également chez lui, c’est cette culpabilité immense par rapport à l’argent, la place dans la société qu’il pense ne pas mériter: « Moins réaliste et moins fataliste que Jack, le passé sombre de leur père, un affairiste antisémite et pro-nazis qui a fait fortune dans la prohibition, fait naître chez lui un fort sentiment de culpabilité. » P 41

Mais comment trouver sa place dans une telle famille, entre le père maffieux, qui le méprisait à cause de sa maladresse lorsqu’il était enfant, allant jusqu’à le traiter de chochotte « Un tel père est-il admirable ou simplement misérable ? Le pendule oscille interminablement. » P 121, la mère froide incapable d’amour, le frère aîné mort en héros au combat, et le deuxième, président martyr ? Marc Dugain a tendance parfois à nous les présenter comme des « malades mentaux » : l’addiction sexuelle et la touche dépressive de JFK, la bipolarité de Bobby, entre autres.

Le fonctionnement de cette famille est particulier pour une autre raison : « Un Kennedy succède toujours à un autre, auprès des femmes comme dans les fonctions publiques, c’est une règle non écrite de l’organisation de la tribu » P 50. De là à avancer l’hypothèse qu’il lui a succédé auprès de Marylin, de Jackie…

J’aime bien la phrase fétiche de Bobby, empruntée à George Bernard Shaw : « Vous voyez le monde tel qu’il est et vous vous dites : « Pourquoi ? », moi je rêve d’un autre monde et je me dis : « Pourquoi pas ? »

Marc Dugain revient très souvent sur le rôle de la CIA où  Hoover régna en maître absolu pendant plus de cinquante ans, obnubilé par sa haine du communisme, tenant en horreur tout ce qui peut y ressembler, y compris les personnes ayant des politiques tournées vers le peuple et tente de le réduire en miettes, coups d’états, assassinats discrets ou lavages de cerveaux ou du moins manipulation d’individus fragiles…

La théorie de l’auteur sur la récupération du mouvement de la contre-culture par la CIA inondant la Californie de LSD, en décérébrant tous ceux qui s’opposaient à la guerre du Vietnam, (ou en utilisant l’hypnose) est séduisante et plaira sûrement aux complotistes. Et on s’interroge quand même sur la manière dont les USA s’acharnent à semer le trouble sur la planète : ils ont « armé » les Talibans contre l’URSS, ou la guerre d’Irak car Saddam aurait eu des armes chimiques, grâce à W (ah le fameux « Dobeulyou » des guignols) ou simplement l’Amérique du Sud…

J’ai trouvé un déséquilibre entre le récit de l’histoire des parents assassinés de Mark O’Dugain (Marc Dugain) et celui de l’histoire des Kennedy. Le père du héros ressemble curieusement à Jack, résistant, passé à Londres puis espion à la solde du MI6, il doit fuir la France après la guerre car accusé de viol sous hypnose, par des personnes au comportement trouble pendant la guerre et qui meurt soi-disant par suicide… ce qui nous permet un détour par Bordeaux, puis les pseudo-résistants, le passé trouble de Mitterrand …

Je ne suis pas adepte de la théorie du complot mais je n’arrive à croire que JFK a été assassiné par un tueur isolé, Oswald, lui-même assassiné le lendemain dans les locaux de la police par un maffieux. En ce qui concerne RFK, j’ai moins réfléchi à la question, car on nous a moins matraqué avec des infos, à l’époque, car il n’était pas président.

Néanmoins, il est curieux de constater les similitudes entre les exécutions de JFK, RFK et Martin Luther King : un tueur isolé, les yeux hagards, des tirs qui se ressemblent… et de toute manière on ne saura rien tant qu’un membre de la famille Bush sera encore dans les parages.

J’ai lu ce livre en allant chercher des infos sur Internet pour vérifier ce qui était avéré et ce qui ne l’était pas, mais cela devenait fastidieux alors j’ai fini par me laisser porter par le récit… Je me suis souvent demandée en le lisant s’il n’aurait pas été préférable de lire  « La malédiction d’Edgar » et « Avenue des Géants » avant…

L’auteur réussit à semer le doute chez le lecteur car il y a des vérités et des interprétations qui sèment le doute, donc objectif rempli ! comme le dit si bien Marc Dugain : « J’ai toujours considéré que la vérité est comparable à Dieu, la question n’est pas de la trouver mais de la chercher, intensément, sans intermédiaire, de bonne foi. » P 315

Dans l’ensemble, malgré mes réticences, j’ai plutôt aimé ce roman, qui a titillé ma curiosité et j’ai éprouvé beaucoup d’empathie pour Robert Kennedy que je connaissais peu, ce qui m’a donné envie d’en savoir davantage sur lui.

 

Robert Kennedy

 

 

Extraits

Le souvenir de mon père planait au-dessus de la propriété. J’avais beaucoup aimé cet homme mais il était difficile, pour ne pas dire impossible de le connaître. Il était intimement organisé pour échapper aux autres, à leur curiosité, à leur emprise… Il restait au seuil de lui-même, et l’idée que les autres y pénètrent à sa place lui était intolérable. P 12

 

Mon père disait que chacun était libre de nommer comme il le voulait le grand Tout qui nous dépassait mais il n’avait pas l’intention, lui, de le nommer autrement que le grand Tout. « L’univers est infini, lui apporter des réponses finies, c’est renoncer et la grandeur de l’être humain, c’est de ne jamais renoncer ». P 16

 

L’Irlande, un des plus petits pays du monde, avait produit plusieurs millions de migrants, phénomène accentué par la grande famine du XIXe siècle. Aucun d’entre eux n’était arrivé si haut dans la hiérarchie humaine. Cet Irlandais-là était devenu le premier homme de la première des nations. Et on venait de l’abattre dans un dépôt de livres, à Dallas, d’une balle dans la tête. P 19

 

Le courage est la qualité qui conditionne toutes les autres, disait Kennedy. L’antisémitisme est une atrocité de l’âme qui conditionne toutes les autres. P 20

 

« Ce qui différencie les démocraties des régimes autoritaires, c’est que les démocraties acceptent qu’on dise la vérité. En revanche, il est rare qu’elles acceptent qu’on la démontre à un moment qui n’est pas le leur. P 32

 

Joe Kennedy, le père, a élevé ses fils dans la doctrine de la stricte séparation de l’amour et du sexe, comme d’autres ont imaginé la séparation de l’Église et de l’État. Mais Jack, pas plus que son père ne semble savoir ce qu’est l’amour. Un fond de misogynie entretenu par une mère glaciale, peu aimante, aveugle à toutes les traîtrises de son mari, ne l’y aide pas. P 81

 

De tous, Bobby est le plus profondément irlandais. Il porte en lui la mémoire de la tragédie irlandaise, d’une occupation coloniale scandaleuse a précipité un peuple dans la famine et l’exil. La revanche est à prendre sur ce sol d’immigration où les Britanniques ont exporté au cours des siècles la lie de l’humanité, un mélange de puritains exterminateurs et de marginaux à l’âme mitée. P 121

 

Jack n’est pas mort de l’ambition de son père mais d’un malentendu qui lui a fait croire qu’une fois élu il s’emploierait à changer le monde. P 124

 

Idéaliste, romantique, Bobby l’est par sa sensibilité et par une générosité non feinte, mais il sait se montrer réaliste : « l’espèce humaine ne s’amendera jamais complètement, on n’empêchera jamais certains hommes de tuer des enfants, notre responsabilité, c’est de faire en sorte qu’ils en tuent le moins possible. P 197

 

Les hommes comme Jack Kennedy et mon père ont un besoin profond de montrer aux autres que leur réussite ne tient qu’à eux, et qu’ils sont seuls maîtres de la détruire.

 

La charité c’est prendre aux pauvres tout ce qui leur reste : leur dignité. P 255

 

Un long deuil a commencé, et avec lui celui d’une Amérique différente, où l’argent et ses pulsions de mort ne serait plus le seul étalon, où le brassage ethnique se ferait avec bienveillance, où la violence civile et la guerre ne seraient plus que les tristes souvenirs d’une époque révolue. Une utopie en quelque sorte, et cette utopie vient de mourir. P 324.

 

La dynastie Clinton, parfois trouble, n’avait pas nui à la planète comme celle des Bush qui a fini par installer au plus haut de l’État la marionnette de Dick Cheney, le ventriloque au cœur transplanté, l’inoubliable pourfendeur du mal, George W. Bush, le fils prodigue à qui il a manqué certainement un quart d’heure de cuisson à la naissance et dont le seul héritage et le cancer islamiste. P 379

 

Lu en janvier 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Alma » de J. M. G. Le Clézio

Je vous parle aujourd’hui d’un livre difficile par les réactions qu’il déclenche chez le lecteur:

 Alma de J. M. G. Le Clézio

 

Quatrième de couverture

Voici donc des histoires croisées, celle de Jérémie, en quête de Raphus cucullatus, alias l’oiseau de nausée, le dodo mauricien jadis exterminé par les humains, et celle de Dominique, alias Dodo, l’admirable hobo, né pour faire rire. Leur lieu commun est Alma, l’ancien domaine des Felsen sur l’île Maurice, que les temps modernes ont changée en Maya, la terre des illusions :

« Dans le jardin de la Maison Blanche le soleil d’hiver passe sur mon visage, bientôt le soleil va s’éteindre, chaque soir le ciel devient jaune d’or. Je suis dans mon île, ce n’est pas l’île des méchants, les Armando, Robinet de Bosses, Escalier, ce n’est pas l’île de Missié Kestrel ou Missié Zan, Missié Hanson, Monique ou Véronique, c’est Alma, mon Alma, Alma des champs et des ruisseaux, des mares et des bois noirs, Alma dans mon cœur, Alma dans mon ventre. Tout le monde peut mourir, pikni, mais pas toi, Artémisia, pas toi. Je reste immobile dans le soleil d’or, les yeux levés vers l’intérieur de ma tête puisque je ne peux pas dormir, un jour mon âme va partir par un trou dans ma tête, pour aller au ciel où sont les étoiles. »

 

Ce que j’en pense

En guise de prologue, l’auteur nous livre des noms « ce sont ces noms que je veux dire, ne serait-ce qu’une fois, pour les appeler, pour mémoire, puis les oublier. »

Puis commence le récit avec les deux branches de la famille Fersen qui descendent de l’ancêtre Axel Fersen qui a débarqué en 1796 : la branche « noble », celle qui a réussi et occupait la propriété « Alma » à laquelle appartient Jérémie, de l’autre celle dont on a un peu honte qui était dans une maison miteuse (une cabane au fond du jardin !) masquée par un rideau d’arbres, à laquelle appartient Dominique, alias Dodo.

L’auteur a choisi d’alterner les deux histoires, comme un chant à deux voix, chacun des deux personnages étant à la poursuite d’une quête.

Dodo, défiguré par la maladie qui l’a bouffé, qui n’a pas de nez, de paupières, de lèvres, ne dort jamais, et peut lécher son œil avec sa langue, qui vit de façon misérable, se fait souvent agresser et finit par quitter le pays pour rejoindre la France, terre de son ancêtre. Dodo qui trouve refuge dans les cimetières, et recouvre à la craie le nom de ses parents pour perpétuer leur souvenir. Ce « clochard merveilleux » s’exprime toujours au présent : « la littérature ne parle pas du passé ni du futur, elle parle du présent dans laquelle elle est écrite » a confié l’auteur…

Jérémie, dont le père a quitté l’île et n’y est jamais retourné, ne conservant qu’une pierre gésier de dodo, qui lui sert de rappel, de fétiche, et qui va retourner à Maurice pour rechercher les traces de sa famille.

« Mon père était émigré, on dit maintenant de la « diaspora » – c’est un mot que je ne lui ai jamais entendu prononcer, pas plus que le mot « exil ». Il n’en parlait pas, même s’il était imprégné de la plus profonde nostalgie pour son pays natal. Ses regrets, il ne les disait pas avec des mots. Il les extériorisait par des gestes, par des manies, par des fétiches. » P 32

Se croiseront ils ?

J.M.G. Le Clézio nous raconte la quête initiatique de Jérémie (qui lui ressemble beaucoup ?) à la recherche des secrets de famille, de la terre perdue, de l’exil mais surtout de la culpabilité qui peut tourmenter les descendants des esclavagistes, ces êtres qu’on arrachait à leur terre pour les embarquer sur des bateaux et qu’on tuait à la tâche. Ils n’auront pour identité qu’un prénom et le nom du bateau qui les a amenés… traités comme des sous-humains, parfois enfermés dans un puits sans fond dont ils ne pouvaient s’échapper et sur les murs duquel, on peut encore voir les traces des ongles, dans un effort inutile pour s’échapper ; par souci de cruauté, on leur laissait voir le ciel…

Le troisième personnage est le dodo, alias Raphus cucullatus, l’animal mythique qui a régné en maître à Maurice, avant l’arrivée de l’homme qui l’a exterminé méthodiquement, détruisant son habitat pour y planter de la canne à sucre, avec une main d’œuvre constituée d’esclaves. Ce dodo, oiseau sans aile qui pleure quand il se retrouve seul ou prisonnier et se laisse mourir…

J.M.G. Le Clézio décrit la canne à sucre, l’esclavage, les Marrons, venus d’Asie qui se cachent dans la forêt, tentant de préserver un peu de culture, de respect de la Nature. Forêt qui couvrait les neuf dixièmes de l’île en 1796 et qui subsiste à l’état de poches de forêt endémique, des miettes.

Le rythme de l’écriture est lancinant, les mots reviennent comme ce morceau de Schubert que Dodo arrive encore à jouer au piano, avec ses doigts raidis par la maladie… Et qui dit si joliment : « je ne sais pas encore que le bonheur, ça ne dure pas »

Un personnage, parmi les nombreux qui font partie du roman,  vient adoucir cette histoire : Aditi, jeune femme proche de la nature, enceinte à la suite d’un viol, curieuse de tout dans cette poche de forêt, qui est à la recherche de l’essentiel comme Jérémie est sur les traces de son oiseau disparu…

J’aime beaucoup cet auteur dont j’ai lu et aimé au moins une dizaine de livres, et pourtant cette lecture a été difficile, malgré la beauté du style et la manière dont il expose cette quête initiatique, autant que le côté inéluctable du destin de l’homme. Je me suis sentie coupable, j’ai eu honte d’appartenir à la gent humaine (quand on pense que cela a donné des mots comme humanité, humanisme…) capable de commettre des choses aussi abjectes, alors que ma famille n’a jamais rien eu à voir avec l’esclavagisme, la colonisation…

Lors de son passage à La Grande Librairie, J.M.G. Le Clézio a dit que ses ancêtres avaient été compromis dans l’esclavage, que c’était une responsabilité collective dont il portait un peu le poids, pas de la culpabilité, car la responsabilité appartenait aussi à la Compagnie des Indes où Voltaire avait des actions, donc personne n’était innocent…

On retrouve le même récit croisé, les mêmes quêtes que dans un roman plus ancien que j’ai adoré « Etoile errante », mon premier livre de l’auteur qui a déclenché un coup de foudre pour son style… mais ici, le récit est plus dur, plus désenchanté, plus noir même parfois.

J’ai mis du temps à rédiger cette critique, alors que j’ai terminé le roman il y a plus d’une semaine, car submergée par l’émotion, la révolte et ce cri lancinant venu d’outre-tombe, dooo-do, dooo-do … en tout cas, je l’ai beaucoup aimé et j’espère vous avoir donné l’envie de le lire.

 

Extraits

De tous ces noms, de toutes ces vies, ce sont les oubliés qui m’importe davantage, ces hommes, ces femmes que des bateaux ont volés de l’autre côté de l’océan, qu’ils ont jetés sur les plages, abandonnés sur les plages glissantes des docks, puis à la brûlure du soleil, puis à la morsure du fouet. Je ne suis pas né dans ce pays, je n’y ai pas grandi, je n’en connais presque rien, et pourtant je sens en moi le poids de son histoire, la force de sa vie, une sorte de fardeau que je porte sur mon dos partout où je vais.  P 14

 

Alma, Alma mater, dit mon papa pour rire, il dit souvent que les sucreries à Maurice sont pareilles à de grosses truies qui allaitent beaucoup de petits cochons roses, parce que les actionnaires sont tous des Blancs à la peau bien rose et chaque petit cochon tête goulument les mamelles de la maman truie, ils boivent son lait jusqu’à ce qu’ils n’en puissent plus, bien gras et repus, et ils s’endorment à côté de leur mère et leur mère s’épuise et maigrit à les nourrir. Et pendant ce temps-là les ouvriers n’ont que des miettes… P 66

 

Les cannes, c’est juste bon à faire de l’éthanol, ou à être brûlé pour alimenter les chaudières des centrales électriques. Tout ce labeur, ces dos courbés, ces visages noircis par le soleil et ces habits trempés de sueur, c’était pour rien. P 69

 

Tout ce peuple, arraché à ses terres, dans la profondeur africaine, au pied du Kilimandjaro, sur les rives du lac Nyassa, ou dans le pays de Galla, en Erythrée, en Ethiopie, ces hommes, ces femmes enchaînés, marchant sas fin sur un chemin semé de cadavres et d’os, prisonniers des Arabes à Kilwa, vendus à Zanzibar, empilés dans des boutres, mourant de soif, de dysenterie, de variole. Et, tout ça pour quoi ? P 69

 

Je lui chante la chanson que j’aime beaucoup, la première fois que je joue du piano, c’est cette chanson, ça s’appelle Auld Lang Syne, c’est de Schubert, les paroles sont dans une langue que je ne comprends pas mais je peux me souvenir de chaque mot, je joue pour ma grand-mère Beth et je crois qu’elle l’aime bien, elle reste sur le pas de la porte et elle chante les paroles en même temps que moi. P 76

 

Marrons, le nom leur allait bien, pour des humains toujours en fuite, se coulant dans la forêt, poursuivis par les meutes des chasseurs d’hommes. Ils étaient les premiers vrais habitants de cette île, avec les dodos, puisque leurs maîtres hollandais les avaient abandonnés après l’incendie du fort en 1695 par un couple d’esclaves révoltés… P 83

 

Encore quelques battements, quelques journées, les oiseaux se croient les maîtres de l’île malgré la mort qui approche, dans leur dooo-do doux et aigre ils veulent faire croire au monde que rien n’a changé, que rien ne changera, que rien ne va disparaître, qu’ils sont ici pour toujours, qu’ils vont continuer à arpenter cette terre de leur démarche grave et stupide… P 89

 

Rien à voir avec ma recherche sur les traces de Raphus cucullatus, le gros oiseau inepte, mon anecdote, ma douce manie. Elle, c’est autre chose qu’elle vient chercher ici, quelque chose qui la relie au temps, au secret de la création, quelque chose d’aussi lointain et d’aussi constant que les  chemins des étoiles. P 139

 

je crois que je suis née pour cela, pour cela seulement, être témoin de la douleur du monde, car seuls les êtres qui ont connu une vie exceptionnelle, ayant côtoyé la plus grande fortune, sont capable de vivre la plus extrême détresse et je prie Dieu, la Vierge et tous les Saints qu’ils m’en donnent la force jusqu’à mon terme… P 177

 

Est-ce que j’ai quelque chose en commun avec celui qui a disparu, le clochard magnifique dont je retrouve les traces, qui a fait son voyage de retour en France et n’est jamais revenu ? P 221

 

Je ne sais pas ce que je cherche, les autres non plus ils n’en savent rien. Je sais que je marche pour ne pas dormir, pour rester vivant, pour respirer. Si je m’arrête, je suis mort. P 258

Lu en janvier 2018

Publié dans Littérature allemande, Littérature contemporaine, Nouvelles

« Certains souvenirs » de Judith Hermann

Je vous parle aujourd’hui d’un livre lu dans le cadre d’une opération masse critique :

 Certains souvenirs de Judith Hermann

 

Quatrième de couverture

« La délicatesse est une caractéristique de l’écriture de Judith Hermann, cette délicatesse qui peut être languide et avoir soudain des jaillissements de cristal, comme un poisson flottant dans une eau limpide » :  Le Monde 

Peintre des sensations et des sentiments, Judith Hermann renoue, après un premier roman, avec l’art de la nouvelle qui l’a révélée. Elle l’affine et s’impose comme l’une de ses plus grandes voix, dans ce recueil où l’on retrouve toute la finesse et la mélancolie de l’auteur de Maison d’été, plus tard, mais surtout son talent pour capter, en peu de mots, le mystère et la subtilité des choses.

Quelle proximité avons-nous avec les gens que nous aimons ? Que se passe-t-il lors d’une rencontre ? Qu’en reste-t-il ?

En dix-sept récits, Judith Hermann explore ces moments décisifs, ces instants où toute une vie se transforme : un regard qui fait naître une soudaine intimité ; un être qui croise notre route, nous accompagne, nous rend heureux et pourtant nous échappe.

Avec précision et légèreté, Judith Hermann trouve les mots pour exprimer l’insaisissable.

 

Ce que j’en pense

Dans ce livre, Judith Hermann nous propose dix-sept nouvelles assez inégales par la densité et le contenu, abordant les relations parfois éphémères entre les gens, la nature des sentiments et leur labilité.

Les textes sont très courts, et on ne voit pas toujours où l’auteure veut en venir. Souvent elle se répète, redit les choses d’une autre manière, avec une petite nuance ce qui, dans des textes aussi courts, peut parfois donner l’impression de meubler et engourdir l’esprit du lecteur par la monotonie, le ton monocorde utilisé.

Sur ces dix-sept nouvelles, cinq ont , en fait, retenu  mon attention :

Dans « Poèmes », l’héroïne raconte les rencontres avec son père, malade pendant de longues années, interné dans un hôpital psychiatrique, et notamment l’une d’elles où elle lui apporte des gâteaux  choisis avec soin, et revient sur les actes répétitifs, les rites dans leur relation. Elle lui lit des poèmes, car c’est la seule chose qui l’intéresse encoure un peu, afin de garder un lien avec lui. Elle analyse très bien dans ce texte la manière dont le parent s’enferme dans sa maladie, radotant parfois, utilisant tout à coup un langage dont il n’était pas coutumier… ce parent qu’on ne reconnaît plus vraiment…

Dans « Témoins », deux couples se rencontrent ; c’est la pleine lune, et l’un d’eux raconte les pas de Neil Armstrong sur la lune et ce que cela a provoqué chez lui et la citation est significative de ce côté répétition, dans le style de l’auteur :

« Et il a dit qu’il faisait une tournée de conférences, il était en route pour parler de la lune. Pour parler de ce que la lune avait fait sur lui. Et j’ai dit, qu’est-ce que la lune a fait de vous, et il a dit, la lune m’a démoli. Voilà ce qu’il a dit. Il a dit, la lune m’a bousillé. » P 58   « Témoins »

Dans « Pollen de peuplier », des amis se retrouvent, boivent, tout à coup, surgit une odeur de fumée, c’est le pollen de peuplier qui se consume tout seul. S’en suit un questionnement : Que sait-on vraiment de l’autre ? Que peut-on se dire quand on se revoit au bout de nombreuses années sans donner de nouvelles ? « Avec qui au juste elle a passé presque toute sa vie, passé plus de la moitié de sa vie. »

Cela permet aussi une réflexion sur la nature de l’amour, se consume-t-il aussi de manière spontanée ?

« Selma repense parfois à la nuit du pollen de peuplier. A l’expression combustion spontanée, à ces termes techniques. Elle se dit que l’amour pourrait être une combustion spontanée, mais l’idée même est instable et elle la rejette. » P 89   « Pollen de peuplier »

L’auteure propose une belle réflexion sur le désir d’enfant et l’adoption dans un couple, dans « Cerveau » et une approche de psychanalyse et de son intérêt ou ses limites dans « Rêves »

Judith Hermann raconte des instants vécus entre des êtres, des liens ténus de ces rencontres, parle de ce que l’on ne maîtrise pas, de l’ineffable, de la place de rêves ou des rêveries…

J’ai mis beaucoup de temps à lire ce recueil, je me suis même endormie plusieurs fois sur certaines nouvelles de quelques pages… Je ne sais pas si l’emploi du ton monocorde par l’auteure est voulu ou s’il s’agit de son style habituel… désire-t-elle par ces répétitions faire allusion au côté routinier de l’existence?

Je précise que il m’arrive d’avoir des soucis avec les nouvelles : souci pour les lire parfois, plus souvent pour en rédiger une critique, sauf quand il s’agit bien sûr de mes auteurs préférés : Maupassant, Balzac ou Zweig ou plus récemment E.E. Schmitt

Je suis donc restée sur ma faim, mais heureusement, je lisais en parallèle un petit livre passionnant sur les couleurs dont je vais parler très bientôt…

Je remercie néanmoins vivement Babelio et les éditions Albin Michel qui m’ont permis de faire la connaissance de Judith Hermann et c’est rare quand je suis déroutée par un livre proposé par Masse Critique dont j’attends la prochaine opération avec toujours autant d’impatience.

 

Extraits

Nous ne savions pas que pour la mère de Vincent nos visages étaient beaux, et nous étions rentés à la maison avec l’impression qu’il y a bien des choses qu’on n’est capable de dire que lorsqu’elles sont irrévocablement passées. P 13  « Charbon »

 

Sa mère nous avait montré qu’on peut mourir d’amour. Elle était la preuve vivante qu’on peut mourir d’un cœur brisé, elle s’était enfermée en elle-même par amour. P 14  « Charbon »

 

J’allais le voir de temps à autre à l’asile, là-bas il s’intéressait exclusivement à lui-même et aujourd’hui il ne garde vraisemblablement aucun souvenir de ces visites. P 37    « Poèmes »

 

Je suppose que la question, c’était que j’avais acheté pour lui une part de gâteau et que je savais, malgré tout et Dieu sait comment, qu’il avait aimé les gâteaux aux prunes avant de tomber malade. La question, c’était tout ça, et par-dessous il y avait sûrement autre chose encore qui n’avait rien à voir. P 41   « Poèmes »

 

Ça peut suffire, d’avoir été un visage dans le rêve d’un autre, ça peut vraiment être comme une bénédiction. P 50   « Lettipark »

 

Il a levé son verre (de Pink Gin) et a dit que je ne pouvais absolument pas imaginer ce que c’était, d’être debout sur la lune et de voir la terre. Voir cette goutte d’eau flotter dans l’univers, si seule et si vulnérable dans les ténèbres. Que je ne pouvais pas imaginer quel mal il avait eu à revenir sur cette terre. P 58   « Témoins »

 

Le Dr Gupta est un homme réservé, fresque passif. Il laisse à peu près toutes les questions sans réponse, il laisse à peu près toutes les questions ouvertes, comme s’il était d’avis qu’il n’y a de réponse valable à aucune question, ni d’explication pertinente pour aucune décision. Il ne croit apparemment pas que l’on puisse aller au bout d’une quelconque pensée. Il suppose peut-être que derrière chaque élucidation émerge de toute façon, une nouvelle difficulté. P 132   « Rêves » 

Lu en décembre 2017

Publié dans Littérature anglaise, Littérature contemporaine

« La salle de bal » de Anna Hope

Retour, pour cette dernière lecture de 1017, à un domaine que j’affectionne, celui de la psychiatrie avec ce roman :

 La salle de bal de Anna Hope

 

Quatrième de couverture

Lors de l’hiver 1911, l’asile d’aliénés de Sharston, dans le Yorkshire, accueille une nouvelle pensionnaire : Ella, qui a brisé une vitre de la filature dans laquelle elle travaillait depuis l’enfance. Si elle espère d’abord être rapidement libérée, elle finit par s’habituer à la routine de l’institution. Hommes et femmes travaillent et vivent chacun de leur côté : les hommes cultivent la terre tandis que les femmes accomplissent leurs tâches à l’intérieur. Ils sont néanmoins réunis chaque vendredi dans une somptueuse salle de bal. Ella y retrouvera John, un « mélancolique irlandais ». Tous deux danseront, toujours plus fébriles et plus épris.

À la tête de l’orchestre, le docteur Fuller observe ses patients valser. Séduit par l’eugénisme et par le projet de loi sur le Contrôle des faibles d’esprit, Fuller a de grands projets pour guérir les malades. Projets qui pourraient avoir des conséquences désastreuses pour Ella et John.

Après Le chagrin des vivants, Anna Hope parvient de nouveau à transformer une réalité historique méconnue en un roman subtil et puissant, entraînant le lecteur dans une ronde passionnée et dangereuse.

 

Ce que j’en pense

L’histoire se déroule en 1911, sur trois saisons : hiver-printemps, printemps-été et été-automne et se présente un peu comme un récit choral, alternant trois personnages principaux : John, Ella et Charles. Un quatrième personnage, Clem, est présent dans tout le récit comme en filigrane, l’auteure ne parlant jamais en son nom.

John est interné dans l’unité des hommes et à le droit de sortir « travailler », creuser des tombes pour les « patients » qui meurent dans des conditions plus ou moins mystérieuses ; on ne sait pas trop les motifs de son internement, son mariage ayant volé en éclats après le décès de sa fille.

Ella est dans l’unité des femmes, après avoir cassé un carreau dans la filature où elle travaillait dans des conditions inhumaines ! dès son arrivée, elle essaie de s’enfuir et c’est ainsi qu’elle croise pour la première fois le chemin de John, en train de creuser une fosse. Elle comprend vite qu’il ne faut pas se faire remarquer pour ne pas être enfermée, dans la camisole.

« Elle allait l’étudier cet endroit, cet asile. Se cacher au plus profond d’elle-même. Faire mine d’être sage. Et ensuite, elle s’évaderait. Pour de bon cette fois. D’une manière à laquelle ils ne s’attendraient pas. Et elle ne reviendrait pas. » P 51

Clem a été internée parce qu’elle a refusé le mariage qu’on lui imposait et a décidé de devenir anorexique. Elle travaille à la blanchisserie avec Ella et se réfugie dans les livres.

Enfin, nous avons Charles Fuller, le psychiatre haut en couleur, plus atteint que ses patients, et dont les méthodes font dresser les cheveux sur la tête. Il est vrai qu’on est en 1911, Freud n’est pas encore passé par là, mais il y avait quand même eu Charcot et ses travaux sur l’Hystérie au XIXe …

Au départ, son idée de créer un orchestre, lui-même étant musicien (violon, piano) et d’organiser un bal tous les vendredis, en choisissant les patients parmi ceux qui se sont « bien comportés » évoque plutôt une approche ouverte de prise en charge et bien-sûr par la danse, un lien amoureux se crée entre Ella et John, qui vont échanger des lettres que lira Clem car Ella ne sait pas lire…

On note au passage le côté de grandiose de la salle de bal, avec « ses fenêtres hautes et serties de verre coloré » ou « son plafond peint en brun et or », on s’imaginerait presque à Versailles ou Schönbrunn!

Anna Hope nous dépeint chaque personnage de manière approfondie :  leur allure, leurs vêtements, la façon dont ils s’expriment, leur gestuelle et on se laisse emporter par l’histoire qui se noue entre eux, avec en toile de fond, l’histoire de l’enfermement, de l’eugénisme…

Elle dépeint également très bien le fonctionnement de la famille à cette époque, la rigidité des parents, l’internement pour contraindre à obéir, le rôle de l’homme et de la femme dans cette société, le rôle limité de l’école car il faut y avoir accès et c’est plus simple de faire travailler les enfants.

Elle montre bien comment la personnalité rigide de Charles se révèle peu à peu : il est de plus en plus suspicieux, interprète les moindres paroles, cherchant un sens caché, un complot éventuel : la paranoïa dans toute sa splendeur.

Elle raconte ses relations avec ses parents avec un père autoritaire brillant et une mère effacée, et son attirance pour le jeune homme qui tient le magasin de musique, la manière dont il réagit lorsque celui-ci le touche, et son aversion pour ce qu’il appelle la fornication entre patients…

La théorie de Charles Fuller sur l’hystérie, (que d’autres partageaient à l’époque) est sidérante. On peut lire par exemple:

« A mesure qu’il lisait, Charles était envahi par la sensation agréable des pièces d’un puzzle qui s’assemblent. Ainsi donc la tare neuropathique s’était transmise de mère en fille, la mère étant le transmetteur de l’infection. Rien que le père ou le frère, impuissants eussent pu empêcher. Rien d’ailleurs que la fille elle-même eût pu faire pour échapper à son destin. Il tailla son crayon et écrivit : « contagion d’utérus à utérus, l’essence même de l’hystérie. » P 114

En confisquant ses livres à Clem (car cela lui perturbe l’esprit !)  il est dans la maltraitance et la perversion, il la fait retomber de l’anorexie, et le gavage. Elle est perturbée sur le psychologique, certes, mais qui ne le serait pas lorsque sa famille lui impose un mariage dont elle ne veut pas et préfère la faire interner plutôt que l’écouter…

Les théories sur l’Eugénisme sont bien expliquées. On est en 1911 mais, on sent monter l’idée de race supérieure, de la nécessité d’éradiquer la « reproduction » dans la classe pauvre, prônant la stérilisation des hommes : plus de procréation donc plus de pauvres et seule l’élite riche aura le droit de vivre, le chômage sera résolu… de plus, les partisans de cette théorie affirment que le paupérisme est héréditaire…

L’eugénisme me révulse au plus haut point et j’ai serré les dents en lisant certains chapitres, car on sait ce que cette théorie d’une race supérieure a engendré avec les nazis. Ce qui frappe, c’est la facilité avec laquelle les propres fils de Darwin ont pu utiliser ses travaux pour assouvir leur besoin de toute-puissance, de domination…

Anna Hope capte l’attention du lecteur, joue avec son ressenti en alternant ainsi la parole de chacun, sinon la répulsion que suscite Charles pourrait pousser à refermer le livre, mais la douceur de l’histoire d’amour calme le jeu et ne tombe jamais dans la mièvrerie.

J’ai beaucoup aimé ce roman et je rajoute à ma PAL son précédent livre: « Le chagrin des vivants ».

 

Extraits

Être sage, Ella savait ce que c’était. Elle le savait depuis toute petite. Etre sage, c’était survivre. C’était regarder sa mère se faire rouer de coups et ne rien dire pour ne pas y passer à son tour. Avoir la nausée parce qu’on était lâche de ne rien faire du tout. P 51

 

Être sage c’était seulement l’extérieur. L’intérieur était différent. C’était quelque chose qu’ils ne connaîtraient jamais. P 51

 

… de nous jours la progéniture dégénérée des faibles d’esprit et des pauvres chroniques est traitée avec davantage de sollicitude, mieux nourrie, mieux vêtue, mieux soignée, et a de plus grands avantages que l’enfant du travailleur respectable et indépendant… P 83

 

Ici les patients constituent une main-d’œuvre prête à l’emploi, qui plus est une main-d’œuvre qui trouve sa thérapie dans le bon labeur honnête qu’elle effectue. P 86

 

Contrairement à la musique, il a été démontré que la lecture pratiquée avec excès était dangereuse pour l’esprit féminin… si un peu de lecture légère ne porte pas à conséquence, en revanche une dépression nerveuse s’ensuit quand la femme va à l’encontre de sa nature. P 114

 

Si c’était son devoir d’écrire une allocution pour ce congrès, ça l’était tout autant de modifier sa silhouette, d’incarner l’homme supérieur sous « tous » ses aspects : comme l’avait dit Pearson, les plus beaux esprits doivent résider dans l’écrin des plus beaux corps. Il y avait un nouveau corps latent, assurément sous cette couche de chair. Il lui suffisait de sculpter sa liberté. P 134

 

Il songea alors que dans ces gestes inconscients et répétitifs, elle ressemblait en tout point aux patients de l’asile. Incapable de dissimuler sa transpiration, elle sortait seulement de temps à autre son mouchoir avec lequel elle se tamponnait. Son odeur qui parvenait à Charles par bouffées intermittentes, était un miasme de corps féminin et d’eau de lavande : impossible d’être plus loin du parfum frais du jeune homme de chez Spence.

Son père, vêtu comme d’habitude d’un costume d’étoffe noire, paraissait boudiné et mal à l’aise, la peau couleur de graisse fumée. Même la viande dans son assiette à Charles repoussante, tout évoquait la mort et la décomposition. P 195

 

Et soudain une révélation dorée l’assaillit : il se fichait que son père désapprouve. Se fichait de ce que pensait sa mère. Ils verraient très vite de quoi il était capable… P 197

 

« Nôtre tâche… en vérité, à la société eugénique, est d’étudier toutes mes méthodes possibles pour empêcher la « décadence de la nation » et, quand cet objectif sera atteint, il deviendra évident que non seulement la lutte sera longue et ardue, mais que notre première préoccupation devrait être de commencer sur des bases justes. P 251

Lu en décembre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« L’ordre du jour » de Eric Vuillard

Étant toujours perplexe devant le choix des Goncourt, j’avais moyennement envie de lire ce récit, mais, il me faisait de l’œil sur la table consacrée aux nouveautés à la bibliothèque et pour une fois, dans l’indifférence générale, (pas de liste d’attente ce qui est rarissime !) :

L'ordre du jour de Eric Vuillard 

Quatrième de couverture

Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d’épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l’Assemblée ; mais bientôt, il n’y aura plus d’Assemblée, il n’y aura plus de président, et, dans quelques années, il n’y aura même plus de Parlement, seulement un amas de décombres fumants.

Ce que j’en pense

Le 20 février 1933 vingt-quatre grands patrons sont conviés au palais du président de l’assemblée, le parti nazi a besoin d’argent pour sa campagne et leur demande de mettre la main à la poche, ce qu’ils vont faire : Opel, Krupp, Siemens etc…

Quelques années plus tard, bien installé au pouvoir, Hitler après avoir mis son pays au pas, veut étendre son emprise sur l’Europe, variant les stratégies, les visites de courtoisie ( avec Halifax) alternant avec les manœuvres d’intimidations, tendu vers un objectif :  augmenter l’espace vital en annexant l’Autriche et la Tchécoslovaquie.

L’entrevue du Berghof entre le chancelier autrichien Schuschnigg, lui-même dictateur patenté, est une véritable scène d’anthologie : ce dernier arrive en tenue de skieur pour passer inaperçu et se rend compte trop tard, qu’il est tombé dans un piège.

« Ainsi, pendant que l’Autriche agonise, son chancelier, déguisé en skieur, s’éclipse de nuit pour un improbable voyage, et les Autrichiens font la fête. » P 35

Durant, l’entrevue, Hitler insulte l’Autriche, vocifère, humilie le chancelier autrichien qui reste médusé et ne tente même pas de discuter ou de justifier quoi que ce soit. Le führer veut lui extorquer un traité pour justifier l’annexion, et il assure vouloir négocier tout en affirmant qu’il ne changera pas le moindre détail du texte déjà écrit !

Tous les postes-clés du gouvernement autrichien seront aux mains de nazis patentés, notamment Seys-Inquart en tant que ministre de l’intérieur qui occupera les postes les plus prestigieux et qu’on retrouvera au procès de Nuremberg, où il affirmera n’avoir rien fait !

L’armée allemande va donc foncer vers l’Autriche, telle un rouleau compresseur, accueillie par la foule en liesse (on a pris bien soin d’éliminer tout opposant) mais, la machine bien huilée soudain se met à tousser : une panne générale paralyse toute la progression !

Eric Vuillard décrit avec talent, la machine de propagande mise en place par Goebbels, le comportement vulgaire de von Ribbentrop lors d’un dîner chez Chamberlain, où il va monopoliser la parole, alors que la courtoisie de ses hôtes les empêche de le mettre à la porte. De retour dans sa voiture,  il éclate de rire, la manœuvre a réussi : au même moment l’Autriche est envahie.

Ce livre relate le déroulement de l’Anschluss dans les détails, explorant le comportement de Goering, les écoutes trafiquées, toute la désinformation et la manipulation de la  foule qui a accueilli « ses libérateurs » et en même temps rend hommage à ceux qui ont compris ce qui se passait : « il y eut plus de mille sept cents suicides en une seule semaine. Bientôt, annoncer un suicide dans la presse deviendra un acte de résistance. » P 135

Eric Vuillard alterne le récit chronologique et ce qu’il adviendra plus tard des protagonistes : le procès de Nuremberg, le devenir de Schuschnigg, celui des patrons qui sont allés puiser de la main d’œuvre dans les camps de concentration, pour faire tourner leurs usines, mais qui tombent des nues, ils ne savaient rien ! ces mêmes patrons qui ont financé les nazis, vont rechigner sans vergogne lorsqu’il s’agira d’indemniser les survivants…

Je retiens aussi cette anecdote assez savoureuse : en arrivant à Berschtesgaden, Lord Halifax en descendant de sa voiture, ôte son manteau et le remet à celui qu’il croit être un valet et n’est autre que Hitler himself !

Enfin, Eric Vuillard fait une allusion emplie de symbole à Louis Soutter dans son asile de Ballaigues « en train de dessiner avec les doigts sur une nappe en papier un de ses danses obscures. Des pantins hideux et terribles s’agitent à l’horizon du monde où roule un soleil noir. Ils courent et fuient en tous sens, surgissant de la brume, squelettes, fantômes. » P 49

Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé ce récit historique traitant d’une période de l’Histoire qui m’intéresse ; il est venu combler quelques-unes de mes lacunes dans le déroulé de l’Anschluss. Le style de l’auteur me plaît, ainsi que sa manière de raconter, ses phrases qui percutent et retransmettent bien le langage incisif, brutal du Troisième Reich.

Je comprends que les avis puissent diverger car il s’adresse davantage aux amoureux de l’Histoire…

 

 

Extraits

Une entreprise est une personne dont tout le sang remonte à la tête. On appelle cela une personne morale. Leur vie dure bien au-delà des nôtres. Ainsi, ce 20 février où Wilhelm médite dans le petit salon du palais du président du Reichstag, la compagnie Opel est déjà une vieille dame. Aujourd’hui, elle n’est plus qu’un empire dans un autre empire… P 15

 

… puis il évoqua de nouveau les élections du 5 mars. C’était là une occasion unique de sortir de l’impasse où l’on se trouvait. Mais pour faire campagne, il fallait de l’argent ; or, le parti nazi n’avait pas un sou vaillant et la campagne électoral approchait. A cet instant, Hjalmar Schacht se leva, sourit à l’assemblée, et lança : « Et maintenant messieurs, à la caisse ! » p 23

 

Vers onze heures du matin, après quelques moulinets de politesse, les portes du bureau d’Adolf Hitler se referment derrière le chancelier d’Autriche. C’est alors qu’à lieu une des scènes les plus fantastiques et grotesques de tous les temps. Nous n’en avons qu’un témoignage. C’est celui de Kurt von Schuschnigg. P 39

 

Le corps est un instrument de jouissance. Celui d’Adolf Hitler s’agite éperdument. Il est raide comme un automate et virulent comme un crachat. P 48

 

Sur le papier l’Autriche est morte ; elle est tombée sous tutelle allemande. Mais, comme on le voit, rien ici n’a la densité du cauchemar, ni la splendeur de l’effroi. Seulement l’aspect poisseux des combinaisons et de l’imposture. Pas de hauteur violente, ni de paroles terribles et inhumaines, rien d’autre que la menace brutale, la propagande, répétitive et vulgaire. P 69

 

C’est curieux comme jusqu’au bout les tyrans les plus convaincus respectent vaguement les formes, comme s’ils voulaient donner l’impression de ne pas brutaliser les procédures, tandis qu’ils roulent ouvertement par-dessus tous les usages. On dirait que la puissance ne leur suffit pas et qu’ils prennent un plaisir supplémentaire à forcer leurs ennemis d’accomplir, une dernière fois, en leur faveur, les rituels du pouvoir qu’ils sont en train d’abattre. P 79

 

… alors que les grandes démocraties semblent ne rien voir, que l’Angleterre s’est couchée et ronronne, que la France fait de beaux rêves, que tout le monde s’en fout, le vieux Miklas; à contrecœur, finit par nommer le nazi Seys-Inquart chancelier d’Autriche. Les plus grandes catastrophes s’annoncent souvent à petits pas. P 84

 

Hitler est hors de lui, ce qui devait être un jour de gloire, une traversée vive et hypnotique, se transforme en encombrement. Au lieu de la vitesse, la congestion ; au lieu de la vitalité, l’asphyxie ; au lieu de l’élan, le bouchon. P 109

 

Car ce n’était pas quelques tanks isolés qui venaient de tomber en panne, ce n’était pas juste un petit blindé par-ci par-là, non c’était l’immense majorité de la grande armée allemande ; et la route était maintenant entièrement bloquée. Ah mais on dirait un film comique : un Führer ivre de colère, des mécanos courant sur la chaussée, des ordres hurlés à la hâte dans la langue rappeuse et fébrile du Troisième Reich. P 110

 

Et ce qui étonne dans cette guerre, c’est la réussite inouïe du culot, dont on doit retenir une chose : le monde cède au bluff. Même le monde le plus sérieux, le plus rigide, même le vieil ordre, s’il ne cède jamais à l’exigence de justice, s’il ne plie jamais devant le peuple qui s’insurge, plie devant le bluff. P 118

 

Lu en décembre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature italienne

« Les huit montagnes » de Paolo Cognetti

Je vous parle aujourd’hui d’un roman italien, couronné par le prix Médicis Étranger qui a attiré mon attention grâce à quelques critiques sur Babelio:

 Les huit montagnes de Paolo Cognetti

 

Quatrième de couverture:

 

« Quel que soit notre destin, il habite les montagnes au-dessus de nos têtes. »

Pietro est un garçon de la ville, Bruno un enfant des montagnes. Dès leur rencontre, à Grana, au cœur du val d’Aoste, Bruno initie Pietro aux secrets de la montagne. Ensemble, ils parcourent alpages, forêts et glaciers, puisant dans cette nature sauvage les prémices de leur amitié.

Vingt ans plus tard, c’est dans ces mêmes montagnes et auprès de ce même ami que Pietro tentera de se réconcilier avec son passé – et son avenir.

Dans une langue pure et poétique, Paolo Cognetti mêle l’intime à l’universel et signe un grand roman d’apprentissage et de filiation.

 

Ce que j’en pense:

 

L’auteur nous raconte l’histoire d’une rencontre entre deux enfants qui va peu à peu se transformer en une belle amitié, qui résistera au temps, à l’absence…

Ils sont issus de milieux différents, Pietro est un enfant de la ville qui vient en vacances chaque été à Grana, alors que Bruno est un pur montagnard. Ensemble ils vont explorer cette montagne qu’ils aiment tant, arpentant chaque mètre carré, pour l’apprivoiser, communier avec elle, la respectant.

Pietro a commencé à marcher avec son père, un taiseux qui lui a appris le langage des sentiers, la manière de progresser, le mettant parfois en danger lorsque la pente s’incline et que survient le fameux vertige des montagnes.

Puis les deux amis s’éloignent, l’un poursuivant des études, l’autre gardant les troupeaux familiaux, pour retrouver leur amitié intacte des années plus tard, remettant à neuf, avec les moyens traditionnels une vieille bâtisse.

Paolo Cognetti rend un vibrant hommage à la montagne qu’il aime tant, les changements qui se produisent avec le temps, notamment les difficultés de l’agriculture montagnarde, entre traditions et progrès, mais quels progrès ? si tout le savoir ancestral et le respect de la nature s’effritent…

Il parle aussi de la montagne telle qu’on peut la découvrir ailleurs, car Pietro part au Népal et compare l’ Himalaya qui semble encore en son état originel :

« J’avais l’impression d’avoir retrouvé vivante la civilisation de montagnards qui, chez nous, s’était éteinte. Je ne vis pas l’ombre d’une maison en ruine le long du chemin. » P 216

Au passage, il nous raconte la conception du monde selon le Mandala : le Mont Sumeru au centre et les quatre continents, et les quatre sous-continents (la fameuse roue) en posant la vraie question :

« Lequel des deux aura le plus appris ? celui qui aura fait le tour des huit montagnes, ou celui qui sera arrivé au sommet du mont Sumeru ? » P 207

J’ai beaucoup aimé ce roman ; cette lecture a été un moment de pur bonheur, car il s’agit certes d’une belle histoire d’amitié, mais Paolo Cognetti nous raconte aussi ce qu’est l’existence, est-ce qu’on vit sa vie pleinement en s’adaptant à la montagne où l’on habite ou en partant à l’autre bout du monde, où les traditions restent encore vivantes, où l’homme respecte encore la nature ?

J’habite de l’autre côté des Alpes, alors ce roman me touche en plein cœur, car la Montagne est une grande dame qu’on respecte, qui se mérite, que l’on escalade à la recherche de soi ou de l’absolu, en essayant de la polluer le moins possible…

Une belle critique: https://lelivredapres.wordpress.com/2017/11/19/les-huit-montagnes-paolo-cognetti/

 

Extraits:

 

Si l’endroit où tu te baignes ans un fleuve correspond au présent, pensais-je, dans ce cas l’eau qui t’a dépassé, qui continue plus bas, qui va là où il n’y a plus rien pour toi, c’est le passé. L’avenir, c’est l’eau qui vient d’en haut, avec son lot de dangers et de découvertes. Le passé est en aval, l’avenir est en amont. P 40

 

Peut-être ma mère avait-elle raison, chacun en montagne a une altitude de prédilection, un paysage qui lui ressemble et dans lequel il se sent bien. La sienne était décidément la forêt des mille cinq cents mètres, celle des sapins et des mélèzes, à l’ombre desquels poussent les buissons de myrtilles, les genévriers et les rhododendrons, et se cachent les chevreuils. P 53

 

Mon père détestait les skieurs, il ne voulait rien avoir à faire avec eux, trouvant qu’il y avait quelque chose d’arrogant dans leur petit jeu qui consistait à dévaler la montagne, sans s’être donné la peine de la gravir, le long d’une pente aplanie par les décapeuses et équipée de câbles à moteur. Il les méprisait parce qu’ils arrivaient en masse et ne laissaient rien d’autre que des ruines derrière eux. P 75

 

Dans la philosophie qui était la sienne, qui consistait à monter et descendre, ou plutôt à fuir en haut tout ce qui l’empoisonnait en bas, après la saison de la légèreté venait forcément celle de la gravité ; c’était le temps du travail, de la vie en plaine et de l’humeur noire. P 76

 

La grimpe, c’était le plaisir d’être ensemble, d’être libre et de faire des expériences, aussi un rocher de deux mètres au bord d’un fleuve valait-il autant qu’un huit-mille. P 107

 

Un lieu que l’on a aimé enfant peut paraître complètement à des yeux d’adulte et se révéler une déception à moins qu’il ne nous rappelle celui qu’on n’est plus, et nous colle une profonde tristesse. P 130

 

Je commençais à comprendre ce qui arrive à quelqu’un qui s’en va : les autres continuent de vivre sans lui. P 162

 

L’été efface les souvenirs de la même façon qu’il fait fondre la neige, mais le glacier renferme la neige des hivers lointains, c’est un souvenir d’hiver qui refuse qu’on l’oublie. P 181 

 

Le deuxième jour de marche, au fond de la vallée, apparurent les sommets de l’Himalaya. Je vis alors ce qu’avaient été les montagnes à l’aube du monde. Montagnes acérées, coupantes, comme si la Création venait à peine de les sculpter et que le temps ne les avait pas encore émoussées. P 217

 

J’avais l’impression de pouvoir saisir la vie de la montagne quand l’homme n’y était pas. Je ne la dérangeais pas, moi, j’étais un invité bien accepté ; et je savais qu’en sa compagnie il était impossible que je me sente seul. P 230

 

Mais comme on dit, parfois, quand on veut avancer, il faut savoir revenir sur ses pas. A condition d’être assez humble pour le reconnaître. P 282

Lu en décembre 2017

 

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Laisse tomber les filles » de Gérard de Cortanze

Je vous parle aujourd’hui d’un livre reçu dans le cadre d’une opération « masse critique spéciale» et je remercie vivement Babelio et les éditions Albin Michel qui m’ont permis de le découvrir:

 Laisse tomber les filles de Gérard de Cortanze

 

Quatrième de couverture

Le 22 juin 1963 à Paris, quatre adolescents assistent, place de la Nation, au concert donné à l’occasion du premier anniversaire de Salut les Copains.

Trois garçons : François, rocker au cœur tendre, tenté par les substances hallucinogènes ; Antoine, fils d’ouvrier au cœur tendre qui ne jure que par Jean Ferrat ; Lorenzo, l’intellectuel, fou de cinéma et champion de 800 mètres.

Une fille, Michèle, dont tous trois sont amoureux, fée clochette merveilleuse, pourvoyeuse de rêve et féministe en herbe.

Commencé au cœur des Trente Glorieuses et se clôturant sur la « marche républicaine » du 11 janvier 2015, ce livre pétri d’humanité, virevoltant, joyeux, raconte au son des guitares et sur des pas de twist, l’histoire de ces baby-boomers devenus soixante-huitards, fougueux, idéalistes, refusant de se résigner au monde tel qu’il est et convaincus qu’ils pouvaient le rendre meilleur.

Ce que j’en pense

Dans ce roman, l’auteur nous propose de suivre le parcours de quatre jeunes gens : Antoine, François, Lorenzo et Michèle durant une période s’étalant de 1963 à 2015.

On va retrouver les années Yéyés et leur insouciance, avec tous les standards musicaux de l’époque, l’assassinat de JFK, la montée en puissance d’un nouveau média : la télévision, puis Mai 68, les grèves, les manifs, le conflit des générations, le bac et ensuite, chacun sa route. Les copains « qu’on n’oubliera jamais » s’éloigne, avec des vies différentes, des non-dits, même des secrets.

« Sa génération est celle de l’émergence quais-mécanique d’une nouvelle classe d’âge qui est aussi un nouveau groupe social : les adolescents – filles et fils de la prospérité. Le mot existe depuis plusieurs siècles, « adolescent », mais n’a jamais été utilisé dans ce sens. » P 14

Gérard de Cortanze a choisi de s’étendre sur les années 60 (année par année, voire mois par mois au début), sur 290 pages, puis se livre à des sauts dans l’espace marqués par quelques évènements : les années Mitterrand, la Perestroïka de Gorbatchev, la chute du mur de Berlin… le seul lien étant les brèves rencontres entre les protagonistes.

Chacun a suivi une trajectoire, ou une fuite en avant qui lui est personnelle : François dans la drogue, Lorenzo, mon personnage préféré, qui écrit des pages et des pages, rêvant sa vie plutôt qu’il ne la vit, pour faire « son grand livre » …

Je n’ai pas accroché avec le personnage de Michèle, la petite bourgeoise par excellence, qui couche avec tout le monde, au nom de la liberté et du féminisme, et ne pense qu’à elle.

Je vous livre une petite réflexion personnelle : j’avais deux ans de moins qu’eux et j’ai passé le bac cette année-là mais un fossé me sépare de ces quatre jeunes gens : habitant la Province comme disaient les Parisiens, (ils le disent peut-être encore), on n’a pas vécu les manifs, on voyait cela à la télé, on était obnubilées par cet examen tout à l’oral, dans ma classe, la plupart venait du milieu ouvrier comme moi, donc l’argent ne coulait à flots, pas les mêmes loisirs, et surtout pas du tout la liberté de Michèle…

On ne pouvait pas se payer N°5 de Chanel, on se contentait de la fameuse eau de Cologne, ni des tonnes de quarante-cinq tours, ni des vacances à Saint-Tropez… mais était-elle vraiment plus heureuse que nous ? Sans oublier que le TGV n’existait pas, donc Paris était presque à des années lumières…

Je pense que ce livre sera vécu de manière différente selon l’âge des lecteurs : nostalgie ou non des yéyés, des années Mitterrand, des espoirs déçus, ou rétrospective amusante et gaie, où les tubes joyeux peuvent fasciner pour ceux qui n’ont pas vécu cette époque.

Je suis d’accord avec l’auteur sur le fait qu’on a vraiment cru que le monde allait changer, plus de liberté, d’égalité, de fraternité et surtout qu’on allait pouvoir le changer par nous-mêmes. Je garde aussi le même souvenir du retour sur terre après mai 68 : la vie a repris son cours, avec les études comme objectif et devoir de réussir pour réaliser par procuration les rêves des parents.

Je me pose quand-même une question : est-ce que tous les baby-boomers sont désabusés, plus ou moins dépressifs, nostalgiques ? C’est un peu l’impression que j’ai eue en fermant le livre…

La première partie m’a plu, car il a fait remonter un parfum d’enfance et une certaine nostalgie du temps qui passe mais j’ai trouvé les personnages trop caricaturaux, donc j’ai passé un bon moment, tout en gardant un avis mitigé, ce n’est donc pas un emballement.

 

Extraits

 

Ils arrivent à l’âge de la consommation, tandis que leurs géniteurs accèdent à une aisance jusque là inconnue. Le choc de deux planètes. Rencontre explosive de l’ancien et du nouveau. P 18

 

François et Lorenzo font partie de ceux qui ont vu la tuerie à la télévision, face à ceux qui ne l’ont pas vue. La télévision coupe la France en deux. D’un côté les témoins, de l’autre ceux à qui on a raconté l’évènement. On parle de « télé-tragédie planétaire ». P 68

 

Nous sommes la proie d’un encombrement mortel. Nous avons besoin d’un nombre croissant d’objets pour croire qu’on existe. Consommer. Consommer. Où cela nous mènera-t-il ? P 137

 

La société est en train de changer, de bouger lentement, comme un continent qui dérive. Pour Lorenzo, la musique exprime clairement cette dérive, ce décrochement irréversible.  « Satisfaction » est un appel au plaisir immédiat, au rejet des conventions amoureuses traditionnelles. P 137

 

Ainsi François est-il tenté par la vie menée par ces voyageurs venus des États-Unis qu’on appelle des « Beatniks ». D’aucuns ne voient en eux qu’un synonyme pour chevelus et mode de vie extravagant, voire des voyous associables. P 140

 

Le monde d’Antoine est plus simple. Sans doute n’a-t-il pas le temps de se poser trop de questions. Il n’a pas le temps libre que donne l’argent. Il milite. Il travaille. Et il écoute Barbara. P 141

 

A la vérité, c’est ça qui lui plaît chez Antoine. Cet intérêt pour le monde. Son envie de changer les choses. François est prêt à arpenter la terre, à pied, par amour de l’humanité. Et Antoine, au nom de ce même amour pour les gens, voudrait changer, par l’action, la société. Ses modèles : Che Guevara, le Viêt-Cong, Fidel Castro, les communistes chinois, et d’autres. P 155

 

« Liberté », voilà un mot que Michèle aime particulièrement. L’utilisant à tort et à travers.   Mais, n’est-ce pas le privilège de son âge de pouvoir utiliser les mots à tort et à travers, comme pour structurer ses phrases bancales ? Le temps se chargera bien, un jour ou l’autre, de remettre les mots à l’endroit. P 197

 

Et, pour Lorenzo, ne pas participer à ces manifestations, ne pas être avec ces étudiants et ces lycéens, c’est sortir de cette communauté, se mettre en dehors. Habiter cette communauté, c’est laisser l’Histoire pénétrer dans les cavités de son être, participer à la respiration du corps communautaire. P 225

 

Mai, c’est la crise d’une génération qui n’a pas trouvé une vision du monde qui lui apporte une raison de vivre. P 266

 

La révolution, ce ne sont ni les étudiants, ni les ouvriers, ni les fils de bourgeois, ni les camarades syndiqués qui la font, mais chacun dans sa solitude. Je le sais, cette révolution ne changera rien à la destinée de l’homme, ni à la mienne, ni à la vôtre. Elle n’est qu’un pas de danse, un écart léger, un pas de côté, un frémissement de brise. La fin d’un rêve. P 272

 

Une société peut-elle vraiment se dispenser de savoir ce que sont le bien et le mal ? La dignité de la personne, l’égalité entre l’homme et la femme, le respect d’autrui, le sens du pardon… P 303

Lu en décembre 2017