Publié dans Littérature anglaise, Littérature contemporaine

« Avant toi » de Jojo Moyes

Un roman léger, pour changer un peu avec:

Avant toi de Jojo Moyes

 

Quatrième de couverture

Si le temps nous est compté…

Lou est une fille ordinaire qui vit une vie monotone dans un trou paumé de l’Angleterre dont elle n’est jamais sortie. Quand elle se retrouve au chômage, elle accepte un contrat de six mois pour tenir compagnie à un handicapé. Malgré l’accueil glacial qu’il lui réserve, Lou va découvrir en lui un jeune homme exceptionnel, brillant dans les affaires, accro aux sensations fortes et voyageur invétéré. Mais, depuis l’accident qui l’a rendu tétraplégique, Will veut mettre fin à ses jours. Lou n’a que quelques mois pour le faire changer d’avis.

 

Ce que j’en pense :

C’est l’histoire d’une rencontre improbable entre Lou et Will, dans une petite ville plutôt fermée sur elle-même, dans des conditions tout aussi surprenantes car ils vivent dans  deux milieux totalement différents.

Will fait partie de la société bourgeoise aisée, où tout est facile, mais un accident le cloue dans un fauteuil alors que Lou vit dans un milieu très modeste, chômeuse depuis que la fermeture du bar qui l’employait.

Elle habite dans l’appartement de  ses parents, où seul le père travaille, avec une mère hyperactive, toujours le chiffon à la main, le grand-père transformé en légume par un AVC, et sa jeune sœur, la surdouée de la famille qui est revenue vivre avec eux avec son fils Thomas.

Inutile de préciser que cela implique que Lou soit obligée de retrouver rapidement un travail pour alimenter les ressources de la famille.

Jojo Moyes pose aussi le problème du handicap: comment un homme brillant, le goût du risque chevillé au corps peut-il accepter de se retrouver en fauteuil, après un accident, et dépendre des autres? Ce qui ne peut que le rendre acariâtre envers les autres. Le vide se fait autour de lui, ses anciens amis se font rares et il ne fait rien pour les retenir.

Surtout, l’auteure aborde le sujet du suicide assisté: le côté légal ou pas et les réactions de l’entourage qui ne veut pas, les bien-pensants qui s’insurgent au nom de la religion ou de tout autre dogme, mais aussi le droit de la personne handicapée à choisir ce qu’elle veut et ne pas lui imposer une vie dont elle ne veut plus. L’entourage a-t-il le droit de s’opposer à cette décision?

j’ai bien aimé la façon dont Jojo Moyes parle du handicap, l’acceptation ou non qu’on en a et c’est un long chemin, même si on n’est pas tétraplégique, de ne plus pouvoir faire avec son corps ce dont la tête a envie et le vide qui se fait dans les anciennes relations; les amis qui restent se comptent sur les doigts d’une main, je peux le confirmer…

Sa réflexion sur le suicide assisté me plaît aussi car c’est une question qu’on se pose face au handicap et l’hypocrisie du débat sur l’euthanasie est hélas toujours présente. Il faut avoir les moyens financiers de se rendre en Suisse ou en Belgique…

Bon moment de lecture car j’ai dévoré ce roman, alors que chacun sait que ce n’est pas mon style de lecture habituel, mais la canicule peut avoir du bon…

 

Extraits :

C’est la femme que j’ai remarquée d’abord, une blonde aux jambes interminables et à la peau dorée, une de ces créatures qui me faisaient toujours me demander si les humains appartenaient bien tous à la même espèce. Dans sa catégorie, elle avait l’allure d’une exceptionnelle pouliche de concours. P 72

Il émanait d’elle un parfum de richesse désinvolte, de « tout m’est dû », d’une vie vécue dans l’aisance d’un magazine de papier glacé. P 73

Il y a des heures normales et d’autres, bizarres où le temps paraît se figer et glisser, où la vie — la vraie vie—semble être à la fois très proche et très lointaine. P 119

Tout prend du temps, Will, a-t-elle assuré en posant brièvement une main sur son bras. Et ça, c’est quelque chose que votre génération a du mal à accepter. Vous avez tous grandi  en vous attendant à ce que les choses se passent instantanément comme vous le voulez. Vous espérez tous avoir une vie à la hauteur de vos attentes. C’est particulièrement vrai pour un jeune homme comme vous à qui tout réussit. Mais, il faut du temps. P 375

 

Lu en juin 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« La librairie de la place aux herbes »: Eric de Kermel

Je vous parle aujourd’hui d’un livre choisi parmi les « nouveautés » de la médiathèque, pour son titre et sa jolie couverture.

 La librairie de la place aux herbes de Eric de Kermel

 

Quatrième de couverture

La librairie de la place aux Herbes à Uzès est à vendre ! Nathalie saisit l’occasion de changer de vie et de réaliser son rêve. Devenue passeuse de livres, elle raconte les histoires de ses clients en même temps que la sienne et partage ses coups de cœur littéraires.

Elle se fait tour à tour confidente, guide, médiatrice… De Chloé, la jeune fille qui prend son envol, à Bastien, parti à la recherche de son père, en passant par Tarik, le soldat rescapé que la guerre a meurtri, et tant d’autres encore, tous vont trouver des réponses à leurs questions.

Laissez-vous emporter par ces histoires tendres, drôles ou tragiques qui souvent résument les nôtres.

Quand les livres respirent et aident à mieux vivre.

Ce que j’en pense

La quatrième de couverture révèle beaucoup de choses donc je passe directement à mon ressenti.

Tout d’abord, j’ai aimé la façon dont elle parle d’Uzès, nous donnant immédiatement l’envie de tout plaquer pour aller y vivre, tant l’hommage qu’elle lui rend est puissant.

Ce livre est sympathique et joue un rôle de doudou car, au fil des histoires, l’auteur nous parle également de nous. On retrouve des thèmes autour de la nature, de l’écologie, du mal-être, du stress post-traumatique, des ruptures familiales, de la maladie, la vie et la mort, du couple…

On retrouve aussi des conseils pour mieux aborder la vie: l’importance de vivre l’instant présent, les idées  de Pierre Rabhi, ou autre spécialiste du développement personnel ou d’une approche plus philosophique de la vie…

Au passage, on note un joli paragraphe à propos de l’incipit, qui est souvent une façon émouvante, d’entrer en contact avec l’auteur autant qu’avec le livre lui-même :

« L’incipit kiss, c’est le premier baiser… Salé, sucré, doux, amer, mou, fougueux, révolté, arraché, volé, frappé, caressé, sensuel, exotique, glacial, emmitouflé, vif… » P 43

J’ai apprécié la façon dont Nathalie, l’héroïne libraire, nous parle des livres et trouve toujours le (ou les) bon livre adapté à la bonne personne dans une situation particulière et j’ai retrouvé dans la liste des ouvrages qu’elle évoque des titres et des auteurs que j’ai lu ou prévu de lire. J’ai aimé flâner dans les rayons de sa librairie.

Seulement, à la longue, elle m’a un peu irritée avec son côté « maternel » ou infirmière, comme on veut, précisément quand elle se permet de dire à son amie d’arrêter ses anti-dépresseurs !

OK la lecture soigne mais attention à ne pas se prendre pour Dieu le père !

Cela passe plus facilement car elle mêle son histoire personnelle avec celle de ses clients, donc montre qu’elle aussi peut être vulnérable, qu’elle a aussi des problèmes avec ses enfants notamment sa fille (ah cette fameuse adolescence prolongée !).

L’auteur consacre chaque chapitre à un client différent, à une rencontre différente, et il a pris soin de les illustrer de beaux dessins, ce qui fait de ce livre un doudou…

A noter une jolie préface d’Erik Orsenna.

Extraits

Résister, c’est souvent étouffer sa sensibilité, s’endurcir, jusqu’au jour où l’armure craque. P 5

Le terme « roman fleuve » est parfois employé de façon péjorative, or, un fleuve, c’est d’abord une somme de ruisseaux, torrents, rivières qui charrient des dizaines de milliards de particules organiques et minérales pour rejoindre la mer. P 19

Lorsque nous croisons la trajectoire d’un livre, c’est que nous avons rendez-vous. Qu’il était temps que la rencontre ait lieu. Quand nous parlons d’un livre, ce n’est pas seulement de ce que nous avons lu que nous parlons mais de nous-mêmes. P 34

J’aime le monde animal. Comme le dit Rilke, l’animal vit dans un monde ouvert. Son élan vital n’est pas limité par l’idée de mort dont il n’a pas conscience. Il vit simplement, sans le grand gouffre ténébreux d’en face qui obnubile bon nombre de nos contemporains et m’a obsédée aussi. P 52

« Sois fort » est une injonction qui parfois, lorsque la vie avance, transforme les hommes en des scarabées au pas lent, ployant sous le poids d’une carapace jamais ôtée. P 60

Peut-être un jour inventerons-nous un mot qui signifiera que la vie et la mort sont les deux composantes d’une même histoire. Une histoire linéaire autant que circulaire, où l’une et l’autre dialoguent dans une ronde éternelle. P 61

Quand on naît à l’Étranger, on intègre rapidement que celui qui est différent, c’est soi-même… P 67

Ralentir est le début du mouvement. Habiter le temps plutôt que lui courir après. Être à chaque chose pleinement plutôt qu’à de nombreuses incomplètement. P 77

Vouloir tout comprendre traduit aussi une volonté de tout maîtriser, une angoisse de l’inconnu, une volonté de puissance qui laisse bien peu de place à la dimension spirituelle, au mystère, à ce qui vient parce qu’il vient. P 131

Donner sa chance à la joie, c’est trouver les lieux, les temps et les gens avec qui elle peut naître, mais aussi la reconnaître au milieu du reste. Alors, il est possible de la nourrir, de l’entretenir, de la faire grandir et de la partager. P 165

 

Lu en juin 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature italienne

« Avec les pires intentions » : Alessandro Piperno

Je vous parle aujourd’hui du roman assez particulier d’un auteur italien qui était un illustre inconnu pour moi, découvert grâce à une amie babeliote :

 avec les pires intentions Alessandro Piperno

Quatrième de couverture

Iconoclaste, provocateur, politiquement incorrect, ce roman dresse le portrait d’une famille de la bonne bourgeoisie juive romaine, les Sonnino. Tout d’abord Bepy, qui préfère oublier le  » clownesque couple  » Mussolini-Hitler pour revenir à une scintillante et futile existence dans laquelle les femmes, surtout celles de ses amis, occupent la place centrale.

Il ne comprendra jamais pourquoi son fils cadet Teo, doué et séduisant, choisit d’aller vivre  » dans ce pays insensé dénommé Israël « . Heureusement son aîné, Luca, s’inscrit dans la lignée paternelle : manteau croisé en cachemire, Porsche Carrera et fréquentation assidue de la business class.

Quant à son petit-fils Daniel, le narrateur, issu d’un improbable mariage mixte, il est pris dans un insoluble dilemme :  » être juif pour les gentils et gentil pour les juifs « . Handicap auquel viendront s’ajouter sa timidité sexuelle et son incapacité à entreprendre la belle Gaia, dans le tourbillon de la jeunesse dorée romaine.

Un roman de  » déformation  » jubilatoire, où Piperno se livre à une « expérience génétique mêlant la manière américaine de Philip Roth à la syntaxe française de Proust « !

Ce que j’en pense

Avec ce roman, composé de deux partie, la première qui aborde la splendeur puis la décadence de Bepy Sonnino et la deuxième partie est centrée sur le héros Daniel, son petit-fils, passant en revue son adolescence, puis sa vie d’adulte, l’amour de sa vie Gaia, Alessandro Piperno nous propose une satire de la bourgeoisie des années 90.

Nous avons donc Bepy, le patriarche au passé douteux, juif et néanmoins plutôt fasciste, qui assume difficilement, pour ne pas dire pas du tout, le fascisme de l’époque, pas très au clair non plus avec le judaïsme, marié avec Ada dont plusieurs membres de la famille ont été déportés.

Ils ont deux enfants Luca, albinos, coaché à fond par Bepy pour en faire un atout, est un homme sûr de lui, qui vit toujours entre deux avions, roule en Porsche, mais voit peu ses enfants, un peu mégalo, tandis que l’autre, Teo finit par émigrer en Israël, devenant un fondamentaliste, anti palestinien.

Casanova aux aventures multiples, (même la femme de son associé a fait partie de son tableau de chasse), Bepy, à force de flamber, finira ruiné et devra s’exiler aux USA.

De l’autre côté, nous avons l’autre famille Cittadini, à sa tête Nanni, l’ex associé de Bepy, toujours en quête de prestige social, qui a épousé une femme de la haute société, avec villa de luxe où passe toute la bonne société bourgeoise… quelques hics bien-sûr dans le tableau : son fils s’est suicidé car Nanni avait fait pression sur lui pour qu’il ne divorce pas. Il laisse deux enfants : Gaia la préférée de Nanni et Giacomo psychotique….

Évidemment, Daniel, fétichiste, collectionneur de collants ou petites culottes, onaniste effréné, est amoureux en secret de Gaia, et devient son confident à défaut d’autre chose…

J’ai aimé les ruminations de Daniel, qui rappelle étrangement Philip Roth, notamment sur la judéité ou semi-judéite ou plutôt le côté biculturel, qui le conduit à écrire un essai anti juif : « tous les juifs antisémites. D’Otto Weininger à Philip Roth », on voit qu’il est à la recherche d’une identité, aussi bien spirituelle que sociale, car il baigne dans un milieu nanti dont il dénonce les codes et tente plus ou moins de s’en affranchir. Mais, il finit par devenir lassant à force de vouloir tenter de tout interpréter…

Des pages grinçantes, au vitriol même,  sur le mariage de Luca avec une Goy, fille de catholiques purs et durs, avec des négociations interminables, tant les deux familles se détestent.

Les cogitations et personnalités des autres protagonistes sont intéressantes aussi : la culpabilité apparente de Nanni, ainsi que son mépris pour tout ce qui ne brille pas, le besoin de Luca d’avoir une idole, une figure paternelle à admirer, reportant sur Nanni l’idéal du père lorsque son propre père meurt, sans oublier Giacomo fumeur, alcoolique, drogué, qui manipule en fait tout le monde.

Sans oublier le fils de Théo, Lele, donc le cousin de Daniel, homosexuel : « lui, petit enfant imprégné des intégrismes paternels maniaques, a reçu un signe du Vengeur Biblique, la punition divine provoquée par ces pensées illicites à propos de ses compagnons, par l’anormalité de ces pensées » P 79

Et cerise sur le gâteau : Gaia, nymphette aux mœurs légères, totalement déconnectée de la réalité, sans oublier les copains préoccupés uniquement de fêtes, d’argent, voitures… Ah les problèmes existentiels des riches !!!

Alessandro Piperno nous trace un portrait tellement acide, ironique, de ses personnages qu’on a l’impression de lire un manuel de psychiatrie, toutes les pathologies y figurent. Les personnages sont caricaturaux. On comprend vite qu’un évènement important s’est passé, obligeant Daniel à s’exiler, mais l’auteur fait durer le suspense.

Donc, un roman intéressant, avec des longueurs, de belles réflexions pleines d’ironie, mais une overdose de sexe, en ce qui me concerne, entre l’onanisme de l’un, l’érotomanie de l’autre, fétichisme, en passant par l’homophobie, avec peu d’élégance dans le langage parfois… On peut lire par exemple « Celui qui a embrassé avec tant d’enthousiasme le traditionalisme juif le plus extrême se retrouve avec pour fils cette pédale travailliste ».

Une critique difficile car j’ai bien aimé par moments, j’ai râlé pas mal aussi, en tout cas, ce livre de 440 pages ne m’a pas laissée indifférente.

L’auteur

Né à Rome en1972, Alessandro Piperno publie, en 2000,  un essai intitulé « Proust antijuif » et en 2005 « avec les pires intentions », suivront « Persécution », « Inséparables »…

Extraits

Les nazis voulaient me tuer pour des raisons que je ne connais toujours pas. Je m’en suis tiré. Ne me demandez ni comment, ni pourquoi. Je ne suis pas un type qui a des réponses toutes prêtes. Je crierai mon bonheur. Je sanctifierai ma bonne foi. Je gratifierai matériellement ma progéniture. Ensuite, ce sera son tour. P 31

Bepy est né pour simplifier. Il ne comprend pas – et il ne comprendra jamais, même à la fin – que la légèreté est parfois l’antichambre de l’indifférence. Et l’indifférence, à son tour, le viatique pour le désastre. P 31

L’éclat doré du crâne chauve de Bepy fait penser aux coupoles de Jérusalem dans les couchers de soleil incandescents d’Israël. P 60

Un demi-juif contre les juifs. Un demi-juif qui accuse les juifs de racisme et un demi-catholique qui accuse les catholiques d’œcuménisme. P 71

L’homosexualité, voilà l’héritage du mal. Le Gigantesque Châtiment. La maladie n’est que le moyen d’en sortir indemne. C’est la voie de la rédemption. P 79

Tu vois, Bepy, je crois être le premier juif de l’humanité à avoir subi la discrimination de son propre grand-père. Le premier juif de l’Histoire avec un grand-père antisémite. P 157

Son histoire (Nanni) était captivante, mais elle avait le mérite de ne pas virer au fantastique et de revenir toujours dans les limites de l’inépuisable machine narrative qu’est le capitalisme du XXe siècle. Une de ces histoires capables de transformer un morveux mordu d’ordinateur en homme le plus riche de la planète, ou un jeune juif russe ayant fui le stalinisme en producteur de cinéma le plus important d’Hollywood. P 176

Une des rares choses que j’ai apprises dans la vie c’est que les gens trouvent les prétextes les plus disparates et les plus niais pour avoir honte : fautes inventées, présumées qui sont follement transfigurées par celui qui les sent peser sur lui comme une maladie fatale. P 244

A quoi bon l’espoir si votre mère, au-delà de ses rêves de gloire, a eu le bon goût de ne pas projeter sur vous d’ambition intellectuelle ou professionnelle et si votre père est trop apatride pour exiger de vous l’orgueil dynastique qu’on attendait du rejeton d’une famille au patrimoine solide ? P 259

Lu en mai 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Le coeur du pélican » de Cécile Coulon

Je vous parle aujourd’hui d’un autre livre de Cécile Coulon qui m’a vraiment séduite lors de la rencontre littéraire à la médiathèque.

 Le coeur du pélican de Cécile Coulon

Quatrième de couverture

Adolescent prodige du huit cents mètres, Anthime n’a jamais couru pour le plaisir. Avant sa blessure, gagner était son unique objectif. Seul comptait le prestige attaché à son surnom : le Pélican. Désormais, plus rien ne guide son existence. Il a enfoui sa colère dans la médiocrité d’un lotissement anonyme. Malgré les années écoulées, son corps d’athlète attend patiemment l’heure de la revanche.

« Je me suis arraché le cœur et j’ai rempli le trou de terre, de larmes et de colère. »

Ce que j’en pense

Cette fois encore, les personnages sont très fouillés, dans tous les détails, avec leurs qualités et leurs défauts qui les rendent attachants ou repoussoir.

Deux mondes s’opposent, s’entremêlent : la vie monotone monochrome dans un lotissement ordinaire, avec ses barbecues, ses apéros de bienvenue pour tenter d’intégrer les derniers arrivés, mais deux mondes s’opposent en fait : ceux qui sont natifs du village, ont pignon sur rue, connaissent tout le monde et les nouveaux arrivants que l’on observe à la loupe.

Pour Anthime, il faut s’imposer dès le premier contact pour pouvoir passer une année scolaire tranquille et ne pas subir de harcèlement, alors il donne le maximum lors du combat, courant plus vite que les autres pour gagner, dans la scène du jeu de quilles.

« Son frère venait de remporter sa première victoire. Il échappait ainsi aux persécutions réservées aux nouveaux arrivés : son exploit ferait le tour du collège avant qu’il n’y mette les pieds. Anthime était sauvé. » P 30

Il court vite, toujours plus vite, et se fait remarquer lors du fameux cross opposant des collèges différents, par un entraîneur, dont les rêves de médailles ont sombré. Dès lors, son quotidien va changer, sport intensif, entraînement pour arriver aux championnats du huit cents mètres.

Ce qui compte pour lui, ce n’est pas le plaisir de courir, c’est gagner à tout prix, seule la victoire est belle. L’équipe de son collège arbore un maillot avec un pélican qui deviendra le surnom d’Anthime.

Mais, le jour J, il se blesse et tout s’écroule. Le Pélican git en larmes sur le sol, son ego en prend un coup et il entre dans une deuxième vie qu’il subit : mariage, enfants, obésité, jusqu’au jour où une réflexion sur son poids le blesse et l’oblige à réagir…

On assiste alors à une reprise en mains : Anthime se remet au sport, s’acharne sur son vélo d’appartement, en cachette et se lance dans un nouveau défi que je vous laisse découvrir…

Bien-sûr, ce roman parle de la chute d’une idole, du passage de l’admiration des autres à l’anonymat, loin des projecteurs, mais il va beaucoup plus loin, posant des questions sur le sens de la vie…

Que désirait-il vraiment ? Pourquoi ses parents n’ont-ils pas exprimé de réserves, surtout quand l’entraîneur, qui ne court qu’après l’alcool et cherche une revanche, le fait participer aux sélections alors qu’il n’est pas assez prêt ? Peut-on réussir sa vie quand l’ambition dévorante l’emporte sur la passion, sur le plaisir à pratiquer un sport ?

Cécile Coulon décrit très bien cette période de l’adolescence, surtout quand on est différent par rapport aux autres, le rapport presque fusionnel entre Anthime et sa sœur Héléna, chacun protégeant l’autre à sa façon, et le fonctionnement de cette famille où la communication est très limitée, de même que les affects. Ils cohabitent.

Deux autres filles gravitent autour d’Anthime : Béatrice, son premier amour, à qui il s’était promis de déclarer sa flamme s’il gagnait ces sélections, et de Joanna, la voisine d’en face, qui l’espionne et tisse sa toile autour de lui.

J’aime beaucoup la façon dont l’auteure nous interpelle, s’adresse directement à nous, sous implique. Même si le thème m’a moins passionnée que « Trois saisons d’orage », j’ai ressenti la même avidité d’en découvrir plus dans l’évolution du héros, sa recherche d’identité, tant Cécile Coulon sait bien tenir le lecteur en haleine, et ici, c’est aussi bien au sens propre que figuré.

Extraits

Les tragédies familiales semblent toujours insignifiantes quand elles se jouent sur une autre scène que la vôtre. P 11

Les parents de Joanna étaient nés ici, leurs familles faisaient partie des seigneurs du village, insupportables fins de race accrochées à leurs terres telles des montagnes humaines qu’aucune érosion ne peut altérer. P 19

Il était seul. Le goût de la victoire circulait dans sa bouche, bourdonnait dans ses oreilles, infiltrait ses narines et grisait sa pensée. Gagner. Que voulait-il faire de sa vie ? Il voulait gagner. Encore et encore. Jusqu’à vivre dans le vent. P 54

Courir le rendait fort. Gagner le rendait fort. L’adolescence passait sur lui, pluie fine sur des plumes d’oiseau. Elle glissait… Courir lui donnait de bonnes notes à l’école, des amis fidèles, des regards bienveillants. P 59

Le jeune athlète a toujours joué un rôle à part dans l’existence de ses admirateurs. Ce n’est pas tant le talent du sportif qui exacerbe leur désir que la vie qu’ils lui imaginent. Prisonnier de leurs passions frustrées et de leur quotidien, il joue la comédie, présent jusque dans leur chair, et chaque fois qu’il passe la ligne d’arrivée, les spectateurs sentent leur cœur battre la chamade à la place du sien, meurs muscles contractés gonflent comme s’ils avaient couru à sa place. P 81

Assistant social, il continuait à vendre du sourire, de la vie rêvée en maison de lotissement, des paroles réconfortantes. Quoi qu’il arrive, même s’il ne s’en rendait pas compte, il faisait tout pour se retrouver en position de force. Si ses interlocuteurs s’en sortaient, c’était grâce à lui. P 107

Nous avons trois familles. Celle que l’on rêve d’avoir, celle que l’on croit avoir, et celle qu’on a vraiment. Déjà qu’avec une seule rien n’est simple, pas étonnant que ça craque.  P 161

Si on devait faire la liste de tous ceux qui ont raté leur vie et l’on fait payer à leurs mômes, on aurait besoin d’une palanquée de stylos et de cahiers d’école.  Regardez autour de vous ; aucun enfant n’est responsable du manque d’originalité, du manque de courage de ceux qui l’ont élevé. P 161

Le seul adversaire à vaincre, c’était lui-même, cette version diminuée du champion qu’il aurait dû devenir, ce type à la bedaine visible sous la chemise de fonctionnaire, avachi sur sa terrasse. P 205

Lu en mai 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Le bal mécanique » de Yannick Grannec

J’ai eu  du mal à rédiger cette critique car ce livre, découvert grâce à ma bibliothécaire,  est hors du commun et m’a fait faire un voyage extraordinaire…

 Le bal mecanique de Yannick Grannec

 

Quatrième de couverture

Un soir de 1929, la prestigieuse école du Bauhaus, à Dessau, a donné un bal costumé. C’était avant que les nazis ne dévorent l’Europe, c’était un temps où l’on pouvait encore croire au progrès, à l’Art et au sens de l’Histoire. Pendant ce bal, une jeune femme, Magda, a dansé, bu et aimé.

Quel rapport avec Josh Shors, animateur à Chicago d’une émission de téléréalité dont le succès tapageur mêle décoration d’intérieur et thérapie familiale ? Quel rapport avec son père, Carl, peintre oublié qui finit sa vie à Saint-Paul-de-Vence, hanté par les fantômes de la guerre de Corée et les mensonges d’une enfance déracinée ? Quel rapport avec Cornelius Gurlitt, cet homme discret chez qui on a découvert en 2012 la plus grande collection d’art spoliée par le IIIe Reich ? Quel rapport avec le marchand d’art Theodor Grenzberg, qui poursuit sa femme, Luise, dans la folle nuit berlinoise ? Quel rapport avec Gropius, Klee, Rothko, Marx, Scriabine, l’obsession de la résilience et Ikea ?

Un siècle, une famille, l’Art et le temps. Vous êtes invités au Bal mécanique.

 

Ce que j’en pense

J’ai tellement aimé ce pavé de près de 540 pages que j’ai fait durer la lecture, je n’avais pas envie de laisser ces personnages. L’auteure a si bien su introduire ses personnages fictifs dans l’Histoire et les faire entrer dans la vie des grands artistes qu’on a parfois l’impression qu’ils ont vraiment existé.

Ce livre est composé de deux parties, qui se complètent et se répondent (alors qu’il aurait pu fort bien s’agir de deux romans distincts).

La première se déroule de nos jours  et nous fait découvrir Josh et son émission de téléréalité (les cinquante premières pages, j’ai un peu rongé mon frein car la téléréalité et moi cela ne fait pas bon ménage du tout) mais cela valait le coup, l’auteure décrivant très bien notre époque où le virtuel est roi et surtout en le prenant au deuxième degré, Yannick Grannec évoque le couple, la filiation (Vickie, la compagne de Josh est enceinte), ce que l’on transmet à l’enfant que ce soit par la génétique ou par l’amour (ou pas) que l’on reçoit.

En fait, Josh est lucide, il dit par exemple : « Narcissisme et fond de teint sont la base du métier. » ou encore,  « La solitude ne m’effraie pas, elle est même mon seul luxe. Je concède mon narcissisme et je le rentabilise. » P 85

Le roman réussit à nous ferrer lors de l’entrée en scène de Carl, le père de Josh, peintre ravagé par l’alcool, la guerre de Corée, sa propre filiation : il a été confié par son père à des amis qui ont fui le nazisme pendant qu’il était encore temps et il a toujours su ce qu’il en était jusqu’à ce que tombe une nouvelle : un marchand d’art qui a spolié les tableaux juifs pendant la guerre vient d’être « découvert » provoquant des révélations lourdes de conséquences qui nous emmènent sur les traces de parents biologiques de Carl… inutile de préciser ce qu’il pense du travail de Josh.

C’est le sujet de la seconde partie, sublime qui met nos pas dans ceux de Théodore et Luise, leur rencontre, leur mariage, la naissance de leur fille Magdalena leur vie qui s’inscrit dans ce début du XXe siècle, la « folie créative » des années 20, le Bauhaus de Nessau : sa création, son architecture, ses professeurs, ses élèves :  on vit littéralement avec Paul Klee (le parrain de Magdalena alias Gurkie), Kandinski, Otto Dix, Gropius, Hannes Meyer, un déchaînement  de couleurs, de créativité, de génie, que les nazis appelleront « l’art dégénéré ».

Beaucoup auront une fin tragique ou seront contraints à l’exil…

Ce roman m’a plu car il mêle des thèmes que j’aime, et au passage l’Histoire, la politique et l’art, qui sont des personnages en eux-mêmes. Il est intense, documenté et éveille la curiosité du lecteur.

A chaque chapitre, Yannick Grannec nous propose une œuvre : tableau, photographie… en relation avec le thème du chapitre. Inutile de préciser que j’ai été vissée sur Internet pour trouver l’œuvre en question, et déniché tout ce que j’ai pu sur cette période.

Je ne suis pas experte en peinture : en général, ça se limite à des coups de cœur pour tel ou tel artiste et je suis très éclectique dans mes goûts. Un déclic dans une salle d’attente il y a très longtemps pour une reproduction de Kandinski qui m’avait touchée et donné envie d’en savoir plus, idem pour Klee, alors avec le Bauhaus feu d’artifice !

Le titre du roman est évocateur : c’est le nom d’un tableau de Paul Klee, mais il évoque aussi, dans le livre, un autre bal, organisé par les étudiants du Bauhaus…

Le deuxième roman de Yannick Grannec et bien sûr il m’a donné envie de lire le premier : « La déesse des petites victoires » dont le titre m’avait intriguée alors…

J’ai terminé ce roman, il y a près de quinze jours, et j’en suis restée tellement imprégnée que j’ai eu du mal à rédiger ma critique, et je n’ai en fait qu’une suggestion : à lire absolument !

 

L’auteur

http://www.leblogmcmd.fr/art/yannick-grannec-une-crise-de-la-quarantaine-decisive/

 

Extraits

Un choix très difficile, bien sûr :

 

Je me suis inspiré du roman familial ultime, du scénario le plus universel : le catalogue Ikea. Depuis sa première parution, il en a été imprimé au moins deux fois plus d’exemplaires que de bibles. Or si la Bible est une fiction sur l’Éden à venir, le catalogue Ikea raconte le bonheur à la portée de tous, dans tous les pays, maintenant. P 48

L’espoir d’une vie meilleure a traversé l’océan dans une coquille de noix. Il a cimenté les cathédrales. Il a renversé les régimes. Et qu’a fait la modernité sinon nous convaincre que cette vie meilleure nous est due ici et maintenant. Pas à l’autre bout du monde, pas après la mort… P 51

La première injustice est celle de la naissance ; la seconde, celle de la vocation. Ne pas choisir qui te donne la vie, ne pas choisir ce que tu vas en faire. P 134

Seul le vide donne sa vibration à l’espace, comme le silence soutient la musique ; l’inachevé, la peinture ; l’elliptique la narration. Et comme l’absence renforce l’attachement… L’espace entre les choses est aussi important que les choses en elles-mêmes. P 201

Je voulais que Luise me donne un enfant pour qu’elle-même cesse de l’être. Et pour grandir à mon tour. P 267

… Les « Expressionnistes ». Il fallait bien baptiser sous un seul tropisme ce qui n’était, comme toujours, qu’un rassemblement de singularités artistiques. Elles avaient une caractéristique commune : un mouvement centrifuge de l’intériorité vers la toile, et non plus centripète, du paysage ou du modèle vers la toile. P 273 

A mes yeux, le chaos était la source et le carburant de mon bon plaisir : l’art, la fête, l’intensité du présent. Nous étions tous deux des enfants dans des corps d’hommes. Reproche-t-on leur égoïsme à des enfants ? Non, il faut respecter leur aptitude à la joie. P 285

Passent en file indienne trois bêtes étranges. Un loup efflanqué. Poum. Otto dix. Un chien fou. Poum. Kokoschka. Pa da pam, étirant ses grandes jambes à contretemps, l’échassier Kandinsky. Le trompettiste à douze doigts. Poum pa poum, conclut le batteur épuisé. Les danseurs réclament un tango. Et le violoniste s’ennuie. P 344

L’apprentissage n’est jamais linéaire. Il est un escalier à gravir, marche après marche, si possible avec lenteur, histoire de ne pas trébucher sur sa propre arrogance et chuter jusqu’en bas, cul par-dessus tête. A cette époque, j’étais persuadée d’être une artiste parce que j’avais déjà tenu un crayon. Et j’avais le corps ailleurs. P 385

Oui, sur ces toits, filles et garçons dansaient, fumaient et refaisaient le monde, mais, j’allais vite l’apprendre, seuls les garçons en auraient le véritable usufruit. P 393

Le coup de foudre. Cette imprégnation définitive et instantanée est une malédiction quand elle est unilatérale, mythique quand elle est réciproque. P 412

Exil est un mot qui s’épelle en dernières fois. P 493

A propos du Bauhaus:

http://www.culture-sens.fr/pour-se-faire-une-idee/1505/le-bauhaus-cest-quoi

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bauhaus

 

Autres liens intéressants :

http://www.lesartsdecoratifs.fr/?page=expo-archives

http://www.leblogmcmd.fr/art/yannick-grannec-une-crise-de-la-quarantaine-decisive/

https://www.google.fr/search?q=larmes+de+verre+man+ray&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ved=0ahUKEwidhPn5sNHTAhVGqxoKHSEBAVgQ_AUIBigB&biw=1584&bih=704

https://www.google.fr/search?q=l%C3%A1szl%C3%B3+moholy-nagy&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ved=0ahUKEwid09HfsNHTAhVBVhoKHQNxBEYQ_AUIBigB&biw=1584&bih=704

https://www.google.fr/search?tbm=isch&q=pastorale+klee&ei=NpMIWa-cIIu0acKdgqgE&emsg=NCSR&noj=1

 

Lu en avril mai 2017

 

 

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Journal d’un vampire en pyjama » de Mathias Malzieu

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a harponnée par sa couverture originale.

 journal dun vampire en pyjama de Mathias Malzieu

journal dun vampire en pyjama de Mathias Malzieu quatrième de couverture

 

 

 

 

 

 

 

Ce que j’en pense

Ce livre est un journal intime dans lequel Mathias Malzieu raconte son combat contre son aplasie médullaire, du diagnostic, aux traitements, des transfusions qui font de lui un vampire, du pyjama en papier de l’hôpital et il se compare à un « Vampire en pyjama

On le suit dans les chambres stériles où il s’est retrouvé pour ne pas avoir d’infections, », partageant avec lui l’épreuve du harpon du myélogramme,  les prises de sang et transfusions, les souffrances physiques,  les couloirs des hôpitaux par lesquels il est passé,  sans oublier Rosy sa femme, fidèle au poste, déguisée parfois elle aussi en cosmonaute, …

Il rend hommage, mine de rien,  au personnel soignant pour son empathie, et partage aussi ses moments de doute, d’espoir, la mort qui rôde, et nous ouvre la porte de son imaginaire, des lieux où il se sent en sécurité: son « appartelier »,  son « fauteuil-oeuf »…

Au passage, il nous livre une belle réflexion sur la greffe de moelle osseuse, sa mère biologique, et celle qui a permis sa deuxième vie et sur l’être hybride qu’on devient après…

J’ai beaucoup aimé : l’humour, l’autodérision, le punch, la rage de l’auteur qui se bat, qui s’accroche à la vie, la sortie de son film, s’acharne sur son vélo d’appartement… ainsi que la poésie de l’écriture, les références à Walt Whitman dont il ne lâche jamais les poèmes qu’il connaît par cœur.

J’ai aimé également la manière dont il s’approprie les termes médicaux, joue avec, créant de façon imagée ses propres mots, son propre langage : les  « nymphirmières sont venues me prêter main forte avec leurs yeux et leurs voix de sirènes », les haricots qu’on lui transfuse… »Dame Oclès » pour désigner la mort…

« Résister. Je n’ai plus d’autre choix désormais que devenir un véritable Jedi. Il me reste quelques semaines pour terminer ma formation. Face à Dame Oclès, la tentation de passer de l’autre côté de la Force sera terriblement séduisante ». P 151

Le choix de la couverture est elle-même très soignée et lourde de signification : les lettres sont en majuscule sous forme de petits points rouges (globules rouges) pour son nom et des petits points blancs pour les leucocytes le tout sur fond noir : superbe. Et le petit bonhomme, dessiné comme par un enfant, avec en guise de tête un gros cœur rouge !!!!

Ce livre m’a donné envie d’écouter les chansons de Dionysos et de découvrir d’autres textes de Mathias Malzieu.

 

L’auteur

Mathias Malzieu parle de son livre ainsi:

« Ce livre est le vaisseau spécial que j’ai dû me confectionner pour survivre à ma propre guerre des étoiles. Panne sèche de moelle osseuse. Bug biologique, risque de crash imminent. Quand la réalité dépasse la (science-) fiction, cela donne des rencontres fantastiques, des déceptions intersidérales et des révélations éblouissantes. Une histoire d’amour aussi. Ce journal est un duel de western avec moi-même où je n’ai rien eu à inventer. Si ce n’est le moyen de plonger en apnée dans les profondeurs de mon cœur.  »

 

Extraits

Chacun ses béquilles, les miennes sont des toupies électrifiées : je ne peux m’appuyer sur elles que lorsqu’elles sont en mouvement. P 14

Le problème, c’est que je donne plus que ce que j’ai. Je suis le plus con des dragons. Celui qui crache des étincelles et se crame les ailes avec. P 14

Je suis comme dans un train à l’arrêt lorsque personne ne donne d’information. Impossible de savoir ce qui m’attend. P 26

Un bug… Je me suis fait hacker le système immunitaire, du coup je m’autodétruis. Je suis mon propre cancer. P34

Désormais, j’aurai besoin du sang des autres pour survivre. C’est officiel, je suis devenu un vampire. P 35

Je vais me faire changer les plaquettes. M’en faire poser de nouvelles, disons. J’ai plus de sang-frein. Liquidation quasi-totale des particules coagulantes. Si je caresse un hérisson du bout des doigts, j’aurai un bleu sur l’avant-bras. P 54

Être malade, c’est se sentir comme un enfant et un vieillard en même temps. Être privé de vie sociale. Ne plus travailler. Dans le regard les uns et l’intonation des autres, on se transforme en monstre fragile. Et surtout, on commence à se faire peur… Mon identité est frelatée, chaque jour qui passe rend le combat pour rester moi-même plus difficile. Car désormais, je suis un vrai vampire. P 110

Et je vais naître une deuxième fois. Ce qui implique qu’il faudra mourir un peu aussi.la (science)fiction dépasse la réalité. Je vais devenir une chimère, mon sang sera mixte pour toujours. P 150

 

Lu en mai 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Trois saisons d’orage » de Cécile Coulon

J’ai lu ce livre parce que l’auteure vient faire des dédicaces à la médiathèque dans quelques jours :

 Trois saisons d'orage de Cécile Coulon

 

Quatrième de couverture

Les Fontaines. Une pierre cassée au milieu d’un pays qui s’en fiche. Un morceau du monde qui dérive, porté par les vents et les orages. Une île au milieu d’une terre abrupte. Je connais les histoires de ce village, mais une seule les rassemble toutes. Elle doit être entendue. L’histoire d’André, de son fils Benedict, de sa petite-fille, Bérangère. Une famille de médecins. Celle de Maxime, de son fils Valère, et de ses vaches. Une famille de paysans. Et au milieu, une maison. Ou ce qu’il en reste.

Trois générations confrontées à l’Histoire et au fol orgueil des hommes ayant oublié la permanence hiératique de la nature.

Saga portée par la fureur et la passion, Trois Saisons d’orage peint une vision de la seconde partie du XXe siècle placée sous le signe de la fable antique. Les Trois-Gueules, « forteresse de falaises réputée infranchissable », où elle prend racine, sont un espace où le temps est distordu, un lieu qui se resserre à mesure que le monde, autour, s’étend. Si elles happent, régulièrement, un enfant au bord de leurs pics, noient un vieillard dans leurs torrents, écrasent quelques ouvriers sous les chutes de leurs pierres, les villageois n’y peuvent rien ; mais ils l’acceptent, car le reste du temps, elles sont l’antichambre du paradis.

Cécile Coulon renoue ici avec ses thèmes de prédilection – la campagne opposée à la ville, la lutte sans merci entre l’homme et la nature –, qui sont les battements de cœur du très grand succès que fut Le Roi n’a pas sommeil (Éd. Viviane Hamy, 2012).

 

Ce que j’en pense

L’histoire de ce village et des deux familles nous est raconté par le Père Clément « Seul un homme qui n’a pas d’histoire peut raconter la leur. » dit-il. Il fait appel à ses souvenirs. On sait dès le départ qu’il y a eu un drame, mais l’histoire est tellement bien racontée, qu’on l’oublie.

Il y a, d’abord, l’histoire du village, les « Trois-Gueules », défilé de roche grise, divisé en trois parties, dont la richesse vient de la pierre, exploitée par les frères Charrier, qui donnent du travail aux gens, qu’on appelle les fourmis blanches, tant la poussière est présente.

La nature est omniprésente, majestueuse, rappelant sans cesse que c’est elle la patronne, même si les hommes pensent pouvoir la maîtriser.

Un médecin, André, qui a déjà côtoyé la mort d’enfants, a tenté d’oublié au cours d’une soirée bien arrosée, qui s’est terminée dans un lit avec une femme, Élise. Il est appelé au chevet d’un enfant dans la grande bâtisse. Il ne peut rien faire, il est trop tard mais le choc est important, et il décide d’installer son cabinet dans le village et d’acheter cette maison et la transformer.

Un jour, une femme arrive avec un enfant de 4 ans Benedict, qui veut connaître son père. Ils vont tenter de faire connaissance et construire leur vie. Cette famille est touchante, avec l’étude de la vie des médecins et de leur famille dans ce lieu perdu, où l’on est accepté que si on y est né. Agnès, la femme de Benedict vient de la banlieue, garde un pied en ville mais s’intègre très bien dans la maison et le village.

Le village se transforme sous l’action du maire, des investissements de la carrière pour que tout se réalise sur place, pour garder la main d’œuvre. Le village vit sur lui-même, seul le curé connaît les secrets de chacun. Les points de repère, de rencontre des habitants, sont le café du village et la fête annuelle.

L’auteure nous raconte aussi l’histoire qu’une deuxième famille, Maxime, sa femme Delphine et leurs quatre enfants, des fermiers, dont le travail est rude, les enfants s’entendant très mal.

Le point de rencontre entre les deux se fait par les enfants : Bérangère la fille de Benedict et Valère un des fils des fermiers, qui se rapprochent dès l’école et qu’on va suivre jusqu’à l’âge adulte. En parallèle, on voit se construire le collège, puis le lycée, sous l’égide des frères Charrier, pour que le village soit autonome, suffisant à ses besoins : l’enseignement, mais aussi, les produits des fermes alimentant les habitants.

Tout est construit de manière à éviter de se rendre en ville, et on ressent cette opposition entre ces deux mondes qui vivent en parallèle.

Cécile Coulon décrit bien cette période particulière, les trente glorieuses, où tout était à construire, tous les espoirs permis, où chaque génération voyait son avenir meilleur que la précédente, la solidarité de mise, ce qui réveille un sentiment de nostalgie, presque de paradis perdu, si éloigné de notre époque actuelle…

« Ni insolente, si gâtée, elle jouissait de la force de ceux qui ne croient pas en l’avenir parce que l’avenir ne leur fait pas peur. L’avenir est une notion abstraite qu’ils dédaignent parce qu’ils savent d’emblée que tout ira bien. » P 93

J’ai aimé la description de la nature, du Chalet, cette maison qui domine le village,  des conditions de vie des uns et des autres, de leurs histoires, leurs relations intimes, leurs émotions.

Cécile Coulon a style rapide, voire lapidaire, percutant, la tension monte, on sent bien qu’il va se passer quelque chose qui risque de tout faire voler en éclat. Elle analyse de belle manière les sentiments, amour, amitié ou autres, les disséquant parfois de manière presque chirurgicale.

J’ai lu ce livre parce que l’auteure vient dédicacer son livre à la bibliothèque dans quelques jours. J’avais noté ce titre lors du passage de l’auteure à La Grande Librairie car elle m’avait intriguée, mais pas franchement emballée. Mais, son univers m’a plu,  j’ai passé un bon moment de lecture et j’ai envie de lire un autre de ses romans.

 

Extraits

Les hommes, pourtant, estiment pouvoir dominer la nature, discipliner ses turbulences, ils pensent la connaître. Ils s’y engouffrent pour la combler de leur présence, en oubliant, dans un terrible accès d’orgueil, qu’elle était là avant eux, qu’elle ne leur appartient pas, mais qu’ils lui appartiennent. Elle peut les broyer à la seule force de sa respiration, elle n’a qu’à frémir pour qu’ils disparaissent. P 9

                                                               * * *

Je vous parle d’un endroit qui est mort mille fois avant mon arrivée, qui mourra mille fois encore après mon départ, d’un lieu humide et brumeux, couvert de terre, de pierre, d’eau et d’herbe. Je vous parle d’un endroit qui a vu des hommes suffoquer, des enfants naître, d’un lieu qui leur survivra, jusqu’à la fin, s’il y en a une. P 10

                                                               * * *

Les Fontaines. Une pierre cassée au milieu d’un pays qui s’en fiche. Un morceau de monde qui dérive, porté par les vents et les orages. Une île au milieu d’une terre abrupte. P 10

                                                               * * *

Elle (Elise) reprochait aux « Trois-Gueules » d’être un endroit si étrange, si beau, si mystérieux qu’il retenait les hommes de sa vie comme une toile de pierre et de torrent, elle en voulait à la majesté de cette maison. P 44

                                                               * * *

Agnès avait grandi dans une banlieue sans histoires… Elle avait travaillé très tôt, comme font les gens qui savent ce qu’ils veulent. Une femme efficace, belle dans son génie, celui de savoir que tout n’est pas possible et qu’il faut apprendre à faire la part des choses. P 62

                                                               * * *

Tout se savait. Absolument tout.

Au début, l’immensité des lieux protégeait les habitants des regards extérieurs. Néanmoins, si vous donniez un coup de pied dans un caillou au bord d’un chemin désert, quelqu’un demandait le lendemain matin : alors, toujours en colère ? P 73

                                                               * * *

André ne sortait plus.

Il ne vieillissait plus, il disparaissait. C’était son métier : voir les gens disparaître peu à peu. Il retardait les effets, rafistolait les morceaux, réparait le réparable. P 107

 

 

Lu en mai 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Tout ce dont on rêvait » de François Roux

Je vous parle aujourd’hui du dernier livre de François Roux :

 Tout ce dont on rêvait de François Roux

 

Quatrième de couverture

Dans les années 90, Justine, vingt-cinq ans, rêve d’une grande histoire d’amour. Elle tombe éperdument amoureuse d’Alex, mais vingt ans plus tard, c’est avec son frère, Nicolas, qu’on la retrouve mariée et mère de deux enfants. Elle vit un bonheur tranquille, jusqu’au jour où Nicolas est licencié et plonge irrémédiablement.

Le talent de François Roux est de s’emparer de l’histoire immédiate et d’en faire le récit, au plus près de la réalité sociale, affective et politique. Après Le bonheur national brut, fresque virtuose des années Mitterrand, il poursuit la chronique de notre époque, minée par le chômage et les compromis idéologiques, avec une lucidité et une sensibilité de grand romancier. Du mariage pour tous à la tuerie de Charlie-Hebdo, le portrait sans concession de notre société à travers l’histoire, la chute et la rédemption d’un trio amoureux.

 

Ce que j’en pense

Au travers de l’histoire d’une famille parisienne, bien contemporaine, l’auteur nous parle des plaies de notre époque : le couple, le chômage, les enfants qui grandissent, la famille…

On a un couple étrange, Justine ayant épousé Nicolas alors qu’elle était tombée amoureuse de son frère, Alex, lors de sa période alcool, boîtes de nuit, sexe à tout crin. Un couple où a priori tout va bien, l’argent entre à flots, l’appartement douillet… les enfants poussent bien, le dernier étant hyperactif sans que cela semble trop perturber tout le monde.

Mais, une ombre surgit sur ce tableau idyllique, un peu trop nombriliste : le chômage brutal de Nicolas qui se fait licencier, pour cause de doublon et trop vieux (49 ans), par un jeune homme dont les dents rayent le parquet ; du jour au lendemain il se sent devenir inutile alors que sa femme Justine est surchargée de travail.

Le personnage de Justine est intéressant : son père, Joseph, hyper autoritaire, pervers, et frontiste, (qui se dit artiste mais vit aux crochets de sa femme qu’il traite comme une servante), l’a rabaissée durant toute son enfance et adolescence, ce qui a provoqué bien sûr une estime de soi au ras de pâquerettes, qu’elle va tenter de sublimer par des études d’infirmière psy (pour fuir au plus vite la maison familiale) et reprendre des études de psychologie pour s’occuper de… personnes atteintes d’addictions diverses. Ce que j’appelle « le syndrome de Mère Térésa ».

« Contrairement à Joseph, Justine voulait être utile, donner du sens à ses actions et, pour y arriver, il n’y avait pas meilleur chemin à ses yeux que de s’engager dans une activité à caractère médical. » P 80

Le chômage va mettre en évidence ce qui était latent dans leur couple, les non-dits, les vieilles jalousies, les culpabilités enfouies ; de ce fait, la communication va devenir de plus en plus difficile.

Une mention spéciale pour le pseudo stage de réinsertion bidon, oups, pardon, on parle de « outplacement » !!!! avec son cortège de winners, killer… « vous n’êtes pas licencié, vous êtes sorti de l’entreprise. Vous n’êtes pas en recherche d’emploi, vous êtes en repositionnement professionnel »

François Roux décrit très bien la société urbaine actuelle, son nombrilisme, ses valeurs bien peu affirmées, enfermée dans métro boulot dodo et qui ne voit pas la détresse des laissés pour compte, des campagnes.

J’ai bien aimé, même si elle est souvent insupportable, le personnage d’Adèle, la fille de Justine car elle s’engage, elle ne reste pas passive devant l’évolution de la société (crise de la banque HSBC, attentat de Charlie Hebdo, la marche où on voyait trôner des dictateurs…), sans tomber dans la violence.

J’ai passé un bon moment avec ce livre mais j’ai moins accroché qu’avec le précédent de l’auteur : « Le bonheur national brut », probablement car il parlait des années 80 donc plus proche de ma « jeunesse », avec un idéal politique alors que celui-ci m’a irritée par son côté autocentré, mais aussi désenchanté, branché fric et subissant sans espoir. Ceux qui ont un travail deviennent addicts et ne comptent plus leurs heures et les autres se sentent inutiles et perdent toute confiance en eux.

Une fracture entre deux mondes qui est le reflet de notre société et fait réfléchir… forcément on se sent responsable quelque part… « tout ce dont on rêvait », le titre sied à merveille….

J’ai terminé de livre le lendemain du premier tour des présidentielles, ce qui n’est pas anodin compliquant encore davantage la rédaction de cette critique.

 

Extraits

Comme la plupart des gens de sa génération – cette génération martyre comme on la nommait – elle avait vécu très tôt la douleur d’un monde désenchanté, précaire, malade, violemment exposé au divorce, au chômage, à la débrouille, à l’effondrement de ses valeurs fondamentales, à la montée en puissance de l’argent roi, à la haine de soi et surtout de l’autre. P 44

                                                                      * * *

Pour Justine, ses parents représentaient le parfait archétype de l’aliénation matrimoniale : l’intellectuel cynique, à tendance colérique et dominatrice associé à l’optimisme bon enfant, à tendance masochiste et discipliné. Le yin et le yang de la névrose maritale. Deux contraires qui s’emboîtaient, un appariement on ne peut plus classique. P 54

                                                                     * * *

Le poids de son histoire pèserait toujours plus lourd dans la balance que la somme de toutes les espérances en un avenir meilleur. P 58

                                                                     * * *

Aujourd’hui, on offrait en pâture le capital, les cosmopolites, les eurocrates, les sionistes, les émigrés. Tous ces gens-là, au fond, s’aimaient de haïr à l’unisson ces boucs émissaires. Son père – ce combattant vorace, colérique inapaisé – avait très logiquement sa place parmi eux. P 71

                                                                     * * *

L’intégrité professionnelle de son mari était nécessairement entachée par le seul fait qu’il ait été exclu, même provisoirement, d’un système ; la présomption d’innocence, parfois bafouée dans le circuit judiciaire, l’était tout autant dans le circuit économique. P 100

                                                                     * * *

Aujourd’hui, plus personne – et surtout pas elle – ne croyait à l’absolu politique, plus personne n’osait encore affirmer que demain on raserait gratis ou que le Grand Soir pouvait encore advenir, c’était fini tout ça, la confiance vis-à-vis de toutes les entreprises idéologiques du passé s’était définitivement écornée, le cynisme, le mensonge, l’affairisme des uns et des autres avaient dégoûté la plupart de conserver le moindre espoir. P 166

                                                                     * * *

 

Lu en avril 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« La nuit du décret » de Michel del Castillo

J’ai découvert ce livre grâce à ma bibliothécaire et c’est un véritable choc :

 La nuit du decret de Michel del Castillo

 

Quatrième de couverture

La joie de l’inspecteur Santiago Laredo, transféré à la brigade criminelle de Huesca, petite ville du nord de l’Espagne, est de courte durée. Famille, collègues, tous réagissent avec inquiétude. Et pour cause : Avelino Pared, son futur chef, a mauvaise réputation. Fasciné, Laredo enquête sur le passé trouble de cet ancien franquiste. Pourquoi son nom continue-t-il d’éveiller la terreur ?

« Qu’avait pu faire cet homme pour que la haine qu’il avait suscitée le poursuivît jusqu’au seuil de la vieillesse et de la mort ? »

 

Ce que j’en pense

Un roman magistral ! quel talent !

Michel del Castillo nous livre à travers ce roman qui se déroule dans les années 70, une belle réflexion sur le pouvoir, la dictature franquiste, les exactions commises par les deux camps : des horreurs aussi bien chez les partisans du Caudillo que chez les républicains.

Jusqu’où peut-on aller pour obtenir des aveux, en décortiquant chaque pan de la vie d’un suspect, pénétrant au plus profond de l’intime pour mieux le manipuler, le réduire à néant.

Don Avelino a été un véritable inquisiteur durant toute sa vie et il continue à officier dans la police malgré tout ce que l’on sait de ses méthodes. Sa conception de la justice fait froid dans le dos. Il est toujours plongé dans ses dossiers, notant tout, sur des fiches de couleurs différentes. On imagine un tel flic à l’heure actuelle, avec Internet et les réseaux sociaux !!!

La façon dont il tisse sa toile autour de Santiago est décrite de façon magistrale : le pervers dans toute sa splendeur, persuadé d’avoir raison, d’être le bras armé de Dieu. La description qu’en fait l’auteur est d’une telle intensité qu’on le visualise pratiquement devant soi et on sent le malaise engendré, presque la peur.

Il entre dans une pièce ou s’assoie en face du suspect, et déjà, les autres se sentent coupables même s’ils ne savent pas de quoi. Et il en joue et rejoue encore et encore comme tout pervers. Il n’a rien à envier à Josef Mengele, Klaus Barbie ou autres tortionnaires…

Un roman sur la fascination aussi : Santiago a fait son enquête auprès de ses supérieurs avant de partir, il a lu tout ce qu’il a pu trouver dans les archives de la police, a entendu les confidences d’une collègue qui l’a bien connu. Il va même visiter sa maison natale.

Il est fasciné par l’homme avant même d’avoir croisé son regard vide, froid, cruel. Cet homme est-il un reflet de lui-même, car après tout, lorsqu’il était enfant, il a fait quelque chose dont il n’est pas fier et peut-il y avoir un lien ? Sa mutation est-elle vraiment le fait du hasard.

Santiago a choisi d’entre dans la police, pratiquement dès l’enfance : « Je découvrais que la rétention d’une information vous faisait le maître absolu d’un homme. Il suffisait que le coupable sût qu’on la gardait. Ma vocation était née : j’entrerais dans la police. » P 106

Franco meurt pendant la période de transition entre les deux postes de Santiago, ce qui n’est pas anodin, car on voit les réactions des gens, les pleurs, la sidération puis le frémissement de la liberté qui va se retrouver.

J’ai particulièrement apprécié les pages consacrées à Barcelone en 1939 et la manière dont la peur a été distillée sur la Catalogne et également celles consacrées à la réflexion sur le sacré et le profane, la Question (on imagine bien Don Avelino en Torquemada) et la torture, la police et l’inquisition, l’œil qui torture dans la réalité comme dans la tombe avec Caïn.

Un petit mot sur le titre : la Nuit du Décret, « c’est l’ultime Nuit de Dieu… La Nuit de l’ultime Révélation qui précède le Jour de l’Éternité »

Michel del Castillo, dont je n’avais encore rien lu, alors que son œuvre est importante, a une très belle écriture, et tient le lecteur en haleine jusqu’au bout, avec une fin géniale. Ceux qui aiment l’imparfait du subjonctif, les phrases bien construites, avec une grammaire parfaite seront comblés.

Ce livre, assez dur mais passionnant, souvent glaçant, qui a reçu le prix Renaudot, est sorti en 1981 et décrit de fort belle manière la société espagnole de l’époque et certains de nos contemporains tentés par les extrémismes devraient s’y plonger…

MAGISTRAL donc mais je l’ai déjà dit…

 

L’auteur

Né à Madrid en 1933,  de père Français et de mère Espagnole, Michel del Castillo fuit avec ses parents l’Espagne Franquiste pour le sud de la France. Déporté par la guerre, il retourne en Espagne après celle-ci. Il est envoyé en maison de correction pendant 5 ans au bout desquels il regagne Paris et commence à écrire.

Il a reçu plusieurs prix littéraires .

 

Extraits

Quelle plus efficace police, dans un village, que les moines et les confesseurs, détenteurs des plus intimes secrets ? Aujourd’hui encore, c’est chez les prêtres que nous recrutons nos agents les plus sûrs. P 24

                                                                   * * *

… Une haine entretenue avec une patience plus puissante que le désespoir. Et, c’est la pugnacité, la violence de cette rancune qui m’emplissaient d’un étonnement mêlé de peur. Qu’avait pu faire cet homme pour que la haine qu’il avait suscitée le poursuivît jusqu’au seuil de la vieillesse et de la mort ? P 36

                                                                   * * *

La police ne se fait pas avec des faits, elle se fait avec des indices, comme la poésie. P 42

                                                                   * * *

« …Parfois, je me représente Dieu comme un immense fichier contenant des millions de noms qui engendreront l’héroïsme et le crime, le mensonge et l’amour. Dans les ténèbres et le silence, Dieu contemple cet écheveau fantastique, et Il attend, recueilli, que tous les fils soient dévidés. Alors, arrivera la Nuit du Décret et une aube triomphante éclairera l’humanité, arrivée au terme de son destin. » P 44

                                                                   * * *

L’héroïsme n’a rien à voir avec le courage. Un héros, c’est un lâche qui fuit en avant. Le courageux, lui, endure. P 49

                                                                   * * *

L’école n’était-elle pas le champ de bataille où se jouait le sort de cette guerre opposant les lumières aux ténèbres ? et nous, petits paysans engourdis de sommeil, n’incarnions-nous pas l’humanité future, celle qui briserait ses chaînes pour entonner le chœur de la liberté ? P 89

                                                                   * * *

Notre destin ne nous appartient pas : le décret qui fixe notre sort repose dans les archives de la nuit. P 104

                                                                   * * *

Un monde où le scandale cesserait serait un monde mort. Dans les sociétés vraiment et pleinement vivantes, les infirmes, les estropiés, les malades, les cadavres même ont leur place. Leur présence maintient les consciences éveillées. Dans notre monde, au contraire, la conscience s’endort dans le confort. Nous sommes un peuple de dormeurs qui marchent à tâtons. P 134

                                                                   * * *

Ce sont moins les hommes qui massacrent que l’époque. P 142

                                                                   * * *

« Un homme, mon cher Laredo, ne se résume pas aux opinions qu’il professe ni même, quoi qu’on en dise, aux actions qu’il accomplit. Des millions d’hommes bafouent chaque jour leurs opinions et il arrive aux pires lâches de se comporter en héros sans que ce courage d’un instant les rende moins couards. Un homme, c’est un style. » Celui de Don Avelino était dur et vertical, sans débordements ni épanchements. P 166

                                                                   * * *

Dans ma jeunesse, je ne voyais dans la nuit que la complice de mon désir et je n’en percevais que la pulsation fiévreuse. La vraie nuit appartient à la vieillesse. P 341

 

Lu en avril 2017

Publié dans Littérature anglaise, Littérature contemporaine

« Assez de bleu dans le ciel » de Maggie O’Farrell

Je vous parle aujourd’hui du  dernier roman de Maggie O’Farrell :

Assez de bleu dans le ciel de Maggie O'Farrell 

Quatrième de couverture

Avec un art de la construction vertigineux qui mêle les lieux, les époques et les voix, Maggie   O ’Farrell donne vie à une galerie de personnages complexes et livre la bouleversante radiographie d’un mariage, des forces qui le soudent aux pressions qui le menacent. Encensé par une presse unanime, un roman puissant, à la fois drôle et poignant.

Une maison à des kilomètres de tout.

Autour, rien que l’herbe verte, les trembles aux feuilles chargées de pluie et le ciel changeant du Donegal. Ce refuge, Daniel Sullivan s’apprête à le quitter le temps d’une semaine pour se rendre aux États-Unis, son pays d’origine. C’est l’anniversaire de son père, qu’il n’a pas vu depuis des années.

Dans la voiture qui le conduit à l’aéroport, une voix retentit à la radio : celle d’une femme dont il est sans nouvelles depuis vingt ans, son premier amour.

Les souvenirs se déversent. Replonger dans le passé, comprendre ce qui le pousse à abandonner ceux qu’il aime, Daniel ne pense plus qu’à ça.

Mais il y a son épouse Claudette, star de cinéma fantasque, passionnée, qui a choisi d’organiser sa propre disparition pour échapper au monde. Comment lui révéler l’homme qu’il est véritablement ? Que peut-il encore promettre, lui qui n’a jamais su que fuir ?

 

Ce que j’en pense

Tout d’abord, un grand merci à babelio.com et aux éditions Belfond qui m’ont proposé de lire ce livre !

Quel plaisir de lecture et quelle joie de retrouver cette auteure dont j’ai beaucoup aimé « La mystérieuse disparition d’Esme Lennox » il y a quelques temps…

En fait, Maggie   O ’Farrell passe en revue plusieurs couples qui s’entremêlent : Claudette actrice renommée et son cinéaste de mari, qu’elle finit par fuir en douce pour échapper à son statut de star omniprésente dans les médias avec son bébé, Ari,  sous le bras.

Daniel qui divorce d’une épouse féroce qui ne le laissera plus jamais voir leurs enfants et le point de rencontre, en Irlande, entre Claudette et Daniel pour former le troisième couple qui est en fait le centre de ce roman.

Malgré le bonheur, leurs deux enfants qui grandissent en liberté, leur mère assurant leur instruction, donc un cocon avec peu de contacts avec l’extérieur. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes, si un fantôme ne surgissait pas du passé de Daniel : Nicola, son amour de jeunesse, disparue brutalement, avec son pesant de culpabilité pour lui.

Pour moi qui aime les familles barges, un peu (beaucoup) déjantées, les enfants précoces, autistes ou non, les paysages à couper le souffle, les voyages (artificiels ou non) entre les USA, un trou perdu en Irlande loin de toute civilisation, la virée par l’Amérique du Sud et les allers et retours incessants entre présent et passé, j’ai été comblée.

On se promène ainsi dans les années 80 puis l’époque contemporaine avec un passage par les années 40 sur les traces de la mère de Daniel. Et, parallèlement aux voyages entre les époques, l’auteure fait parler tous les protagonistes, chacun à leur tour : elle donne un titre au chapitre, et annonce le personnage qui va s’exprimer, le lieu et la date.

Un détail que l’on retrouve à chaque chapitre : une dizaine de mots de la première phrase écrite en majuscules. Ex : P 232

                                  « L’esprit fatigué est une gazinière

                                              Daniel, Sussex, 2010

IL EST TOUT JUSTE UN PEU PLUS DE 15 HEURES, temps moyen de Greenwich, et je me trouve sur le parking d’un lycée d’une ville-dortoir sans charme, en Angleterre. »

Une mention spéciale pour Niall, le fils né du premier mariage de Daniel, enfant hypersensible, couvert d’eczéma sur tout le corps, qui va régulièrement à l’hôpital, où on l’enduit de crème et de bandages pour éviter les démangeaisons…

« Niall a conscience de sa peau, de la surface de sa peau, de sa couche supérieure qui réagit à sa déception par une décharge de chaleur emplissant l’espace entre ses vêtements et cette partie de lui que Niall appelle son « moi ». P 72 »

Les personnages sont farfelus, tristes ou gais, avec leurs secrets enfouis profondément et qui ressurgissent lors d’évènements importants ou traumatisants de leurs vies et, même s’ils frisent parfois la caricature ou deviennent horripilants, ils sont tous attachants et mettent en lumière les époques de leur vie à travers les mœurs de la société dans laquelle ils vivaient alors.

Un roman que j’ai lu de façon addictive, oscillant entre l’envie de connaître la suite et le désir que ça continue encore et encore…

J’aime beaucoup l’écriture de Maggie   O ’Farrell, son style alerte, la psychologie de ses héros, ainsi que son analyse du mariage, de la tolérance (ou pas) et de l’évolution dans un couple, dans la famille.….

 

Extraits

Pour ne rien rajouter au surréalisme de la situation, mon grand-père et moi partageons le même nom. Il y eut des fois où, au cœur de la nuit, j’eus l’impression de traquer mes propres cendres, celles de l’homme que j’étais avant. P29

                                                              ***

Cette démangeaison, ce désagrément, cette éruption, cette inflammation, ces rougeurs, tous ces symptômes infernaux, aliénants : tout cela n’est pas lui. Il y a lui et il y a sa maladie. Lui et sa maladie sont deux entités, forcées de cohabiter dans un même corps. P 72

                                                               ***

C’est ainsi que Daniel perçoit à présent la situation, comme un gaz toxique emprisonné, scellé dans une bouteille qu’il ne faut jamais, ni sous aucun prétexte, ouvrir. P 127,

                                                              ***

Sur la vitre verdâtre en face de lui, des traces de buées éphémères apparaissent et disparaissent, apparaissent et disparaissent ; l’invisible qui se dévoile, se fait connaître au monde. P 230

                                                             ***

Chez la plupart des espèces, le mâle blessé se retire, se cache sous terre, lèche ses plaies en privé pour réapparaître plus tard dans la lumière, une fois remis sur pieds. P 235

                                                             ***

« je ne crois pas que ce que nous appelons en amour un coup de foudre soit une si grande absurdité, ainsi qu’il est coutume de le penser. Nous nous faisons généralement une idée du genre de personne susceptible de nous plaire… et lorsque nous en rencontrons une illustration parfaite, réunissant toutes les qualités que nous admirons, le sort en est jeté ». P 273

                                                             ***

Les mariages qui battent de l’aile, me dis-je, assis sur le banc froid du kiosque, sont comparables à des cerveaux après un AVC. Certaines connexions sont court-circuitées, certaines facultés perdues à jamais, les fonctions cognitives souffrent, des centaines de réseaux de neurones se referment… P 349

                                                              ***

…La seule langue au monde à posséder un mot pour désigner ces êtres, ces vies étaient le roumain. Detlene : esprits errants de ces enfants perdus ou mort-nés. De ces enfants qui, indéniablement, avaient vécu, mais seulement dans le ventre de leur mère. P 423

                                                              ***

… Les mariages se brisent non pas à cause de ce que l’on a dit, mais de ce que l’on ne dit pas. P 438

 

Lu en avril 2017