« La fille de la grêle » de Delphine Saubaber

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai découvert grâce à la chronique de Matatoune et qui m’a bouleversée :

Résumé de l’éditeur :

Un soir de sa vie, dans un dernier souffle, Marie décide de livrer à sa fille Adèle l’histoire de sa propre enfance, qu’elle lui a toujours tue.

Joseph et Madeleine, ses parents, n’ont connu qu’une vie de labeur à la ferme des Glycines. Marie et Jean, son petit frère, ont grandi là, sur une combe d’herbe grasse, les alouettes pour seuls témoins de leurs jeux.  Mais Jean est différent. Il a beau converser avec les grillons, il ne parle pas, n’entend pas, et ça ne plaît pas à Joseph.  Quand la grêle s’abat sur les Glycines, la démence s’empare du père jusqu’à gagner la famille tout entière.


Poétique et bouleversant, La fille de la grêle raconte la brûlure de l’enfance et la grande vieillesse, la folie et la culpabilité. C’est aussi un chant d’amour d’une mère à sa fille. Et une ode magnifique à la toute-puissance de la nature.


« J’ai tué la grêle, l’injustice et la violence du monde, j’ai tué la détresse d’un homme qui pleurait avec ses poings. »

Ce que j’en pense :

Marie qui se rapproche lentement mais inexorablement de son quatre-vingtième anniversaire, décide de rédiger une lettre à sa fille Adèle, pour lui raconter qui elle est vraiment, lui parler de son enfance, de tout ce qui lui est arrivée de la ferme paternelle jusqu’à sa vie adulte puis l’entrée dans la vieillesse, ce qui a conditionné ses choix, car elle ne lui a jamais parlé de rien. Elle avait tout verrouillé au plus profond d’elle-même.

Elle a fait le choix de cette lettre car elle est décidée à choisir elle-même la manière dont elle veut mourir. Marie n’essaie pas se justifier, de convaincre sa fille, elle explique son choix, le cheminement de sa pensée de sa vision philosophique et personnelle  de la vie et de la mort. Elle le dit dès le départ et le récit est construit en partie sur l’argumentation.

Marie revient sur l’enfance à la ferme, « Les glycines, la dureté de la condition de métayer de son père, qui trime dans les champs et avec les animaux tout en reversant la moitié des récoltes au propriétaire. Elle évoque les caprices de la nature, où la grêle peut tout détruire, entraînant privation disette, sacrifices et montrant bien que c’est la Terre qui est souveraine.

Les temps sont durs, les conditions sont dures mais les humains sont durs aussi, telson père, le corps sec et noueux comme un pied de vigne, le dos courbé par la fatigue et le travail, qui se montre d’une dureté implacable avec Jean, le petit frère handicapé de Marie (il est sourd, mais on ne s’en est pas aperçu tout de suite). Les coups pleuvent, les cris, les silences de la mère, Marie se cachant sous les couvertures en attendant que les coups et les cris cessent. Et puis un jour arrive un traumatisme encore plus grand.

Marie s’applique à l’école, les livres l’intéressent alors que sa mère est quasiment illettrée, car c’est « la seule façon de s’en sortir ». Jusqu’au jour où elle s’en va pour de bon, direction l’université laissant tout derrière elle.

Ce roman nous propose une réflexion sur la dureté de la vie dans le monde rural, l’interdépendance de l’homme et de la nature, la sagesse des paysans qui savent qu’il faut la respecter, la violence intrafamiliale et l’oubli pour pouvoir avancer, prendre sa vie en mains.

Delphine Saubaber va beaucoup plus loin en nous proposant une réflexion sur la vieillesse et le droit de pouvoir décider quand on va tirer sa révérence, et de quelle manière. Tous ses propos sur la vieillesse m’ont beaucoup touchée car je suis arrivée au même point de réflexion que Marie son héroïne : dans notre société, on ne veut plus voir les vieux (on pourrait dire la même chose des handicapés) quitté à les planquer dans un EHPAD, mais on leur refuse l’euthanasie ou le suicide assisté au nom de l’éthique, se retranchant derrière la bienséance d’une loi sans demander aux gens leur avis tout comme on décide à la place de femme de ce qu’elles veulent faire de leur corps !

Actuellement, la police débarque à 6h du matin chez un homme âgé, lui passe les menottes et garde à vue uniquement parce qu’il s’est procuré du penthiobarbital sur Internet (on prend plus de gants avec les délinquants, mais ils courent plus vite et sont parfois armé !). Les personnes riches peuvent aller le faire en Belgique ou en Suisse et les autres n’ont qu’à subir.

J’ai vraiment beaucoup aimé ce roman, même si l’héroïne est un peu froide, mais son enfance l’a poussée dans ce système de protection. L’écriture de Delphine Saubaber est belle, elle m’a profondément touchée, telle la grêle qui s’abat sur les récoltes pour les détruire, ou la grêle plus symbolique qui accompagne les orages dans nos vies.

Elle nous rend hommage, au passage, à Hermann Hesse dont elle m’a donné envie de lire son « Éloge de la vieillesse ». C’est le premier roman de l’auteure et c’est vraiment une réussite.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions J.C. Lattès qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#Lafilledelagrêle #NetGalleyFrance !

Autres avis : https://vagabondageautourdesoi.com/2022/01/21/delphine-saubaber/ https://lire-et-vous.fr/2022/02/27/la-fille-de-la-grele-de-delphine-saubaber/

L’auteure :

Delphine Saubaber a été grand reporter à L’Express. Prix Albert Londres 2010, elle est l’auteure, avec Henri Haget, du très remarqué Vies de mafia (Stock, 2010). La fille de la grêle est son premier roman.

Extraits :

Tu n’as rien vu venir, tu n’as pas entendu ma fuite, sans doute parce qu’elle ne s’entendait pas. Un vieux marche et meurt sans faire de bruit. Je n’ai parlé à personne de ma décision, pas même aux quelques amis qui me restent, je n’ai pas voulu les rendre complices de mon effacement.

Sais-tu seulement qui a été ta mère ? Dans quelle sève puisent ses racines, ses émotions trop fortes, ses silences rentrés ? Sais-tu quelle enfant elle a été ?

Et puis, il y a des familles où, dans une chambre, une enfant se met à plat ventre en se couvrant la tête d’une couverture parce qu’elle ne veut pas entendre. J’ai voulu l’oublier, cette enfant. L’enterrer au fond d’un trou.

Les sensations véhiculent la mémoire, son plaisir, sa douleur, mais ne se partagent pas. Elles sont ma mémoire de notre enfance.

Je n’ai compris que bien des années plus tard le sentiment d’impuissance de mes parents, leur urgence permanente, à devoir toujours aller chercher le repas du lendemain, à vivre les yeux rivés à la colère du ciel, aux feuilles, à la terre. Nos vies dépendaient de bien plus grand et puissant que nous, de ce qu’on n’appelait pas encore le climat…

De ce fait, nos corps connaissaient le prix et la rareté des choses, l’endurance, l’eau, le travail que réclament un fruit pour grossir, une bête pour donner son lait, une fleur pour éclore.

Nous avons oublié que nous ne sommes que des humains et que la nature est mère, et moi, la fille de la grêle, je t’ai élevée comme une fille de la ville dans le coton et l’insouciance alors que j’aurais dû t’alarmer, t’enseigner l’humble patience, la lenteur, la résignation de mes parents.

Être parent, tu le sais, c’est être seul face à son enfant. C’est lui faire croire, partout, tout le temps, que le monde est beau.

Être vieux, c’est ne plus trouver de rôle à jouer. Un beau matin, on vous prend par la main, on vous remonte le plaid jusqu’au nez et on vous engueule comme une gamine de cinq ans…

Je n’ai pas envie que tu m’engueules comme une enfant de cinq ans, ni que tu me trimballe comme un paquet du lit au fauteuil pour y regarder des émissions animalières et y dormir la bouche ouverte, la nuque renversée et les chaussettes en éventail sur les repose-pieds…

Mais qui sait ce qu’est la vieillesse avant d’y entrer ? Aucun être humain n’est préparé à l’expérience solitaire de sa propre vieillesse et encore moins de sa fin.

D’autres ont été vieux avant moi, d’autres le seront après. Comme Hermann Hesse, dont j’ai découvert L’éloge de la vieillesse. Ses phrases prennent le temps que plus personne n’a, incisent la petitesse du réel pour lui donner tout son sens, me remplissent de profondeur lumineuse et de paix. Être vieux représente une tâche aussi belle et sacrée que celle d’être jeune ou de se familiariser avec la mort.

Lu en février 2022

« Nos mains dans la nuit » de Juliette Adam

J’ai choisi le livre dont je vous parle aujourd’hui, dans un premier temps pour sa couverture et le nom de l’auteure avant même de lire le résumé proposé par l’éditeur :

Résumé de l’éditeur :

« Le secret, c’est de s’inquiéter pour quelqu’un. » Entre Raphaël, son frère abîmé, sa mère, qui semble lui cacher quelque chose d’essentiel, et son père, avec qui elle n’est jamais parvenue à communiquer, Zoé ne manque pas de sujets de tourments. Travaillant le temps d’un été dans la ville côtière où elle a grandi, elle tente tant bien que mal de rassembler les éléments disparates de son existence. Mais c’est la réapparition d’Émilie, la fille étrange qui l’a toujours fascinée et l’obsède encore, qui va créer un véritable séisme dans sa vie. La jeune femme sera-t-elle capable, cette fois, de retenir celle qui n’a jamais cessé de lui échapper?
 
Avec Nos mains dans la nuit, Juliette Adam signe un roman poignant sur l’entrée dans l’âge adulte, où les projets sont suspendus aux souvenirs, et la confiance dans l’avenir à l’élucidation du passé.

Ce que j’en pense :

Au départ, tout fonctionne à merveille entre la famille de Zoé et celle d’Émilie, leurs mères, Lisa et Morgane sont les meilleures amies du monde et ce depuis leur rencontre. Elles ont tout vécu ensemble, jusqu’à leur grossesse, donnant parfois l’impression que leur amitié presque amoureuse tant elle est fusionnelle flirte avec la toxicité.

Le père de Zoé est marin, donc souvent absent, son frère Raphaël dont elle fut proche durant l’enfance a brusquement pris ses distances, avant de se perdre dans les amitiés dangereuses, la petite délinquance…

Émilie n’a pas connu son père, elle ne sait même pas de qui il s’agit. Elle est « différente » comme on dit, hypersensible, elle ne supporte pas qu’on la touche, elle est harcelée à l’école, car elle fait des rêves prémonitoires qui poussent les autres à la traiter de sorcière. Brave petit soldat Zoé veille.

Tout ce fragile équilibre explose un jour, sans crier gare Émilie et sa mère sont parties sans laisser d’adresse. Zoé a très bien compris qu’il s’est passé quelque chose de grave entre leurs mères, mais c’est l’omerta avec tous les dégâts que cela engendre. Peu à peu elle va rejeter cette mère qu’elle juge coupable.

Alors qu’elle était très bonne élève, sociable, aimée de tous, elle est tellement désorientée par ce départ, qu’elle devient l’ombre d’elle-même, se lancera dans des études de théâtre sans conviction, vivant de petits boulots ; seul son ami Tristan arrive à la maintenir en vie (mode survie plutôt) en lui proposant même de jouer dans le court-métrage qu’il commence à tourner.

Lorsqu’elles se revoient quelques années plus tard, travaillant dans le même café-restaurant, Émilie est réticente, néanmoins, des liens se retissent mais il est hors de question que Zoé en parle à sa mère.

Juliette Adam nous raconte une très belle histoire d’amitié, sur fond de secrets, de vies bouleversées, de liens familiaux qui se tendent jusqu’à l’extrême. Elle analyse avec beaucoup de sensibilité les liens entre les deux jeunes filles, les différences, l’hypersensibilité de l’une, l’autre qui se transforme en mère Térésa, hyper-protectrice avec les autres, se négligeant elle-même, la présence symbolique ou physique du père, les couples trop fusionnels, sur fond de dépression…

Elle parle également avec finesse de la fascination de Zoé pour la mère d’Émilie, tellement plus flamboyante que sa propre mère, et des difficultés que cela peut entraîner, tant pour se construire que pour la possibilité de pardonner.

J’ai beaucoup aimé ce roman, les personnages sont bien analysés, ont de la profondeur, l’auteure ne sombre jamais dans la mièvrerie, ou la romance. Juliette Adam parle très bien de la fragilité des êtres, de leurs fêlures, qui finalement viennent faire écho aux nôtres, dans ce monde moderne si compliqué.

Je n’ai pas lu son premier roman, car j’étais un peu réticente, je méfie toujours un peu des filles ou fils de… et il se trouve que j’aime bien le style d’Olivier Adam dont j’ai lu plusieurs romans, et je n’ai pas eu le réflexe de comparer, je me suis laissée porter par le récit et j’ai passé un bon moment.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Fayard qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#Nosmainsdanslanuit #NetGalleyFrance !

8/10

L’auteure :

Juliette Adam est étudiante en Lettres et Arts à l’Université de Paris. Chez Fayard, elle a publié Tout va me manquer (2020).

Extraits :

Morgane a toujours représenté à mes yeux ce que la vie pouvait avoir de plus étincelant. Bien plus que ma mère. Elle portait une telle lumière en elle. J’avais l’impression qu’elle pouvait venir à bout des ténèbres les plus tenaces, éclairer les profondeurs, tenir à distance la noirceur.

Bien sûr que je l’aimais, ma mère. Je le jure. Mais elle, elle n’avait pas cet éclat. J’ai bien essayé de la voir autrement. Mais je crois que ma mère a toujours été ce mystère que je n’ai jamais pris la peine d’élucider. Je crois que c’est un peu de votre faute si je ne l’ai jamais admirée. Vous étiez tout pour moi. Absolument tout.

On ne parlait pas des absences de mon père. De son statut d’inconnu pour moi, même quand il était à la maison. On ne parlait pas de nos blessures. On ne parlait pas de nos morts. Mais je n’ai jamais cessé d’espérer le retrouver ton père. Pendant un temps. Et puis, comme nous tous, j’ai fini par l’oublier.

J’ai vrillé dès le jour de ton départ. Je suis passée de la petite fille parfaite à la Zoé solitaire qui ne sait pas ce qu’elle veut faire de sa vie, qui bafouille devant les gens de son âge, qui se réfugie sur les falaises pour pouvoir se sentir apaisée.

J’écrivais des poèmes idiots sur la solitude sans comprendre ce que c’était. Je ne savais même pas ce que cela faisait. Je ne pensais pas devenir celle qui errerait sur les plages les week-ends d’hiver. Je ne pensais pas m’éloigner autant de toi.

Mon père est impassible. Je n’arrive pas à lire en lui. Absolument rien. Mon père est comme une œuvre abstraite que j’ai fini par laisser tomber, en me disant que ce genre d’art, ce n’était pas pour moi.

Je me demande si elle (mère) a pu retrouver mon père. S’il a su trouver les mots pour la consoler. Je crois que je peux lui faire confiance sur ce point-là. Être là pour redonner le sourire à ma mère est la seule chose que mon père sache faire pour cette famille.

Lu en février 2022

« Ton absence n’est que ténèbres » de Jon Kalman Stefansson 

Embarquement pour l’Islande aujourd’hui pour retrouver un auteur que j’apprécie de plus en  plus et découvrir son dernier livre :

Résumé de l’éditeur :

Un homme se retrouve dans une église, quelque part dans les fjords de l’ouest, sans savoir comment il est arrivé là, ni pourquoi. C’est comme s’il avait perdu tous ses repères. Quand il découvre l’inscription « Ton absence n’est que ténèbres » sur une tombe du cimetière du village, une femme se présentant comme la fille de la défunte lui propose de l’amener chez sa sœur qui tient le seul hôtel des environs. L’homme se rend alors compte qu’il n’est pas simplement perdu, mais amnésique : tout le monde semble le connaître, mais lui n’a aucune souvenir ni de Soley, la propriétaire de l’hôtel, ni de sa sœur Runa, ou encore d’Aldis, leur mère tant regrettée. Petit à petit, se déploient alors différents récits, comme pour lui rendre la mémoire perdue, en le plongeant dans la grande histoire de cette famille, du milieu du 19ème siècle jusqu’en 2020.

Aldis, une fille de la ville revenue dans les fjords pour y avoir croisé le regard bleu d’Haraldur ; Pétur, un pasteur marié, écrivant des lettres au poète Hölderlin et amoureux d’une inconnue ; Asi, dont la vie est régie par un appétit sexuel indomptable ; Svana, qui doit abandonner son fils si elle veut sauver son mariage ; Jon, un père de famille aimant mais incapable de résister à l’alcool ; Pall et Elias qui n’ont pas le courage de vivre leur histoire d’amour au grand jour ; Eirikur, un musicien que même sa réussite ne sauve pas de la tristesse – voici quelques-uns des personnages qui traversent cette saga familiale hors normes. Les actes manqués, les fragilités et les renoncements dominent la vie de ces femmes et hommes autant que la quête du bonheur. Tous se retrouvent confrontés à la question de savoir comment aimer, et tous doivent faire des choix difficiles.


Ton absence n’est que ténèbres frappe par son ampleur, sa construction et son audace : le nombre de personnages, les époques enjambées, la puissance des sentiments, la violence des destins – tout semble superlatif dans ce nouveau roman de Jón Kalman Stefánsson. Les récits s’enchâssent les uns dans les autres, se perdent, se croisent ou se répondent, puis finissent par former une mosaïque romanesque extraordinaire, comme si l’auteur islandais avait voulu reconstituer la mémoire perdue non pas d’un personnage mais de l’humanité tout entière. Le résultat est d’une intensité incandescente.

Ce que j’en pense :

Le récit commence dans une église, avec un homme qui a perdu la mémoire : il n’a plus de repère, tout le monde semble bien le connaître alors qu’il ne reconnaît personne. Sur une tombe, au cimetière, une inscription l’intrigue : « ton absence n’est que ténèbres ». Il rencontre une femme, Soley, qui a semble-t-il compté dans sa vie et en la suivant, l’histoire va se tisser…

Le narrateur, notre homme, essaie d’écrire sur des feuilles volantes, tout ce qu’il peut glaner, ça et là, pour sortir des ténèbres de sa mémoire, ce qui nous entraîne dans des rencontres étranges qui s’étalent sur plusieurs générations, des personnages dont on va faire la connaissance au rythme que nous impose l’auteur, quitte à nous perdre au passage.  

Tout d’abord, fin XIXe avec la rencontre entre Petur, pasteur marié et Gudridur qui vient d’écrire un article sur le ver de terre indispensable à l’équilibre du sol va faire chavirer leur vie à tous les deux : Petur a plongé dans une sombre mélancolie quand Eva, sa fille, est décédée : il l’avait emmenée avec lui en forêt sous la pluie et elle n’avait pas pu se remettre du « refroidissement » d’où la culpabilité du pasteur. Il écrit sa souffrance sous forme de lettres à Hölderlin…

Petur écrit à un poète allemand enterré depuis plusieurs décennies, un poète qui était déjà mort à sa naissance 

On revisite un peu l’histoire et la géographie, de l’Islande, les dures conditions de vie dans les fermes, les femmes qui ne se plaignent pas, les pêcheurs qui partent durant des mois, l’argent difficile à gagner, l’alcool, l’exil au Canada de certains.

J’ai eu un peu de mal à entrer dans l’histoire, car il y a énormément de personnages, de noms à mémoriser, trouver des points de repères pour assimiler, les prénoms masculins, et les noms féminins (je n’ai pas de problèmes avec les patronymes, mais les prénoms c’est plus compliqué) : Jon,Petur, Hulda, Gudridur Eirikur, Pall, Halldor, Skuli, et pardon d’avance à ceux que j’oublie.

En fait, j’ai décidé de me laisser porter par la réflexion de Jon Kalman Stefansson, sans chercher à mémoriser à tout prix et ensuite la magie a opéré comme avec ses précédents romans.

L’auteur nous livre une réflexion sur le temps qui passe, la mémoire individuelle et collective, les secrets de famille et les dégâts qu’ils engendrent, la répétition des scenarii de vie… Jon Kalman Stefansson aborde aussi avec brio, le passé, comment il nous aide à nous construire, et son poids sur le présent, les relations de cause à effet, le destin et tout simplement, la vie, la mort, la place qu’occupent les défunts dans nos vies…

Est-ce l’existence qui façonne le destin ou le destin qui façonne l’existence : Dieu a-t-il créé le monde ou est-ce le monde qui a inventé Dieu ?

Certains n’ont pas eu vraiment le choix, comme Pal qui a fait des études supérieures, une thèse sur Kierkegaard et doit retourner à la ferme. J’ai appris au passage que Kierkegaard signifiait cimetière !

Soren Kierkegaard. D’ailleurs, Kierkegaard signifie cimetière… quel fardeau ! Un nom empli de morts, de croix, de défunts. Ce n’est pas étonnant qu’il ait parfois été un peu éteint.

La manière de raconter, avec des allers et retours sans cesse entre présent et passé, qui m’avait un peu désorientée dans ses précédents romans, ne pas gênée, au contraire, cela permettait d’assimiler tous les messages de l’auteur. L’écriture est belle, pleine d’images et la magie de l’Islande a parfaitement fonctionné cette fois-ci encore.

Autre effet de style : Jon Kalman Stefansson se répète souvent dans sa narration, les mêmes phrases reviennent, à la virgule près, comme si la répétition venait au secours de la mémoire défaillante

Le texte est, d’autre part, ponctué de phrases de chansons de Bob Dylan, Léonard Cohen les Beatles, Elvis Presley Ella Fitzgerald, en passant par Bach et Satie par exemple et l’auteur nous propose à la fin d’une compilation dont je vais m’inspirer pour une play-list.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteur, ce qui est toujours un plaisir.

#Tonabsencenestqueténèbres #NetGalleyFrance !

9/10

Extraits :

Nous portons perpétuellement en nous le passé, continent invisible et mystérieux qui affleure parfois, quelque part entre le sommeil et la veille. Un continent dont les montagnes et les océans influent en permanence sur les couleurs du temps et les chatoiements de lumière que nous abritons.

Celui qui doit, quelle qu’en soit la raison, entreprendre de démonter son foyer, vis après vis, pièce après pièce, se retrouve nécessairement confronté à ses souvenirs, il revit les instants qui ont jusque-là constitué son existence et met sa vie dans la balance.

Les morts nous suivent toujours. A la fois ténèbres et lumière, consolation et reproche.

En Islande, le temps était presque immobile et aussi statique qu’un tableau de maître depuis mille ans, il avait si peu bougé pendant la plus grande partie du XIXe siècle qu’on aurait pu croire que nous habitions sur une autre planète.

Car la nuit est la seule à pouvoir unir des mondes que la vie et le jour ne sauraient relier. Elle s’infiltre dans l’interstice qui les sépare, transportant les mots et la nostalgie au-delà des frontières.

Certains disent qu’au bout du compte, une fois qu’on a examiné les choses sous toutes les coutures et qu’on les a bien pesées, on ne peut qu’un déduire que l’homme est une vermine. Plus on se penche sur son histoire, plus on suit l’actualité, plus on est tenté de souscrire à cette conclusion. Il faut sans doute une bonne dose de cynisme et d’égoïsme doublés d’un incorrigible optimisme pour ne pas céder au découragement. Il faut probablement être sous antidépresseurs pour aimer l’humanité et avoir foi en elle…

Considère les mots comme autant de cargos que tu charges de tes désirs et que tu envoies ensuite voguer sur l’océan ?

C’est peut-être, avais-je suggéré, le diable qui a créé l’homme et quand Dieu a vu qu’il était trop tard pour l’effacer, il nous a donné la mauvaise conscience et la musique.

Peu de choses sont aussi désolantes que les maisons abandonnées sur lesquelles le temps accomplit son œuvre – elles ressemblent à des gens mélancoliques qu’on abandonne au milieu de nulle part simplement pour les laisser mourir.

Il y a d’abord des mots pour tout, mais ils se révèlent totalement inutiles s’ils ne sont pas suivis d’une étreinte.

Tu n’es pas sans savoir que Dieu et le diable se sont unis pour façonner l’être humain ? La dernière faculté dont Dieu l’a doté, c’est la conscience—avant de déclarer que, désormais, sa création était parfaite. Puis le diable est venu ajouter l’inconscient.

Dieu seul connaît les réponses, lit-on quelque part, mais Dieu n’a pas dit un mot depuis deux mille ans et les questions, les doutes, la peur de vivre en vain, nous restent sur les bras.

Pardonner, cela revient parfois à s’accepter tel qu’on est. Celui qui pardonne se trouve. Et celui qui se trouve, trouve la liberté.

Lu en janvier 2022

« La chasse aux âmes » de Sophie Blandinières

Je vous parle aujourd’hui d’un livre bouleversant à plus d’un titre :

Résumé de l’éditeur :

L’Histoire bouscule les âmes, la perversité de l’occupant nazi qui veut corrompre, voir ses victimes s’autodétruire et met en place un jeu ignoble dont l’objectif est de survivre, à n’importe quel prix : vendre son âme en dénonçant les siens ou ses voisins, abandonner ses enfants affamés, ou sauver son enfant, lui apprendre à ne plus être juif, céder son âme au catholicisme pour un temps ou pour toujours en échange de sa vie.

Pour survivre, il faut sortir du ghetto. Par tous les moyens.

Trois femmes, une Polonaise, Janina, et deux juives, Bela et Chana, vont les leur donner. Elles ont organisé un réseau clandestin qui fait passer le mur aux enfants et leur donne, pour se cacher en zone aryenne, une nouvelle identité, un nouveau foyer, une nouvelle foi, polonais et catholiques.

Ce que j’en pense :

Le roman commence avec une scène très forte : un étranger qui rodait dans les parages, en Pologne, s’en est pris à un homme, le poursuivant avec un gourdin et pour finir lui mettant le feu à lui et à sa maison. Il s’agit d’un vieux « règlement de compte » car l’homme, qui s’appelle Joachim explique son geste par une phrase laconique et néanmoins très explicite : « je suis juif et je reviens ». On a bien compris que l’homme assassiné s’est rendu coupable pendant la seconde guerre mondiale et la justice, même si elle comprend bien cette vengeance, se doit de la condamner pour éviter de donner des idées à d’autres personnes. Il est condamné à dix ans de prison.

On va faire ainsi la connaissance de Joachim, rescapé du ghetto de Varsovie, qui a tenté de fonder une famille en France avec une épouse infirmière et des enfants dont Szymon qui va partir à la recherche du passé de son père, et pour cela il part à Varsovie rencontrer une femme Ava alias Maria, qui a échappé à l’holocauste. Elle est âgée de 79 ans et veut raconter le passé.

On comprend très vite pourquoi Joachim a déserté un jour la famille, laissant en plan sa femme et ses fils, en le suivant dans le ghetto avec ses parents, ses frères ses amis car tout a basculé le 31 octobre 1940 on les a tous parqués comme des bêtes derrière des barbelés avant de construire un mur en brique qu’on leur fera financer bien-sûr !

« … Quatre cent mille personnes sur trois kilomètres carrés, soit 2,4 % de la ville, causant une densité extrême, de cent vingt-huit mille habitants au kilomètre carré contre quatorze mille dans le reste de Varsovie … »

La faim, la promiscuité, puis les maladies vont faire des ravages, mais pas assez vite pour l’Occupant, alors on massacre au hasard pour semer un peu plus la terreur. Le plus débrouillard de la famille Szymon, le frère ainé de Joachim essaie de trouver un peu de nourriture, de venir en aide. Il n’y a qu’une seule manière d’échapper à la faim, à la souffrance ou à la folie : quitter le ghetto.

Luba, veut tenter à tout prix de sortir en apprenant les prières catholiques, et laissant sa culture pour s’imprégner de celle des Polonais (elle pensait pourtant bien être une vraie Polonaise avant le ghetto !) mais l’espoir résiste difficilement à la souffrance du quotidien.

Trois femmes vont faire tout leur possible pour faire sortir des enfants du ghetto et les faire adopter par des familles polonaises chrétiennes ; l’une Janina est Polonaise, les deux autres, Bela et Chana sont juives. Il faut user de stratagèmes pour ne pas se faire arrêter, et la décision n’est pas toujours facile à prendre pour les parents, surtout lorsque l’un des deux espère toujours que les choses vont s’arranger et qu’il vaut mieux rester ensemble…

Je n’entrerai pas dans les détails pour évoquer un comportement que je n’ai jamais réussi à comprendre et encore moins à admettre : à la tête du ghetto se trouvait le Conseil Juif dont les membres se comportaient de manière aussi monstrueuse que les nazis, s’en mettant plein les poches, usant de violence et perversité. A quoi cela leur servira-t-il ensuite quand les trains partiront pour Auschwitz ?

Durant toute cette lecture, j’ai été accompagnée par les images du film génialissime « Le pianiste » que je venais de revoir pour la énième fois. J’avais l’impression d’accompagner Joachim, Szymon et les autres adolescents et leurs familles, le courage des uns, la lâcheté de certains.

On espère toujours que cela ne recommencera pas, mais en 1968 la Pologne renoue avec ses vieux penchants :

« En mars, la Pologne avait renoué avec son vice, avec ses mauvais gestes, son vilain réflexe, sa vieille pulsion de déjudaïsation, (odzydzanie). De nouveau, on refusait aux Juifs le droit d’être polonais et, pour être bien certains qu’ils s’en iraient, habilement, on les avait destitués, on les avait privés de leur métier, de leurs revenus. On comptait sur l’humiliation, l’appauvrissement et la terreur. »

D’autre part, comment oublier le raffut du premier ministre (ou du président ?) il y a un an environ concernant le camp d’Auschwitz ?  Utiliser l’expression « le camp polonais de Auschwitz serait passible de sanction, les Polonais n’y étant pour rien ou comment réécrire l’Histoire ?

Ce livre est un coup de cœur pour moi, malgré un petit, tout petit bémol : la ponctuation est particulière, beaucoup de virgules, moins de points. Je me suis demandé si c’était lié au fait que c’était un livre électronique ou si c’était pour rythmer la narration. Le titre « La chasse aux âmes » m’a beaucoup plu car il est très évocateur, point n’est besoin d’expliquer quelles sont âmes qu’il convient de chasser, voire d’exterminer.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de découvrir ce livre et son auteure.

#rentreelitteraire2020 #NetGalleyFrance

L’auteure :

Sophie Blandinières a été professeur et journaliste avant de devenir nègre littéraire.

Elle a prêté sa plume à des gens aussi divers que Patricia Kaas, Yves Rénier, Charles Berling, Roselyne Bachelot – et à d’autres encore, dont elle s’est engagée par contrat à ne jamais divulguer les noms.

« Le sort tomba sur le plus jeune » (2019), son premier roman, reçoit le Prix Françoise Sagan 2019.

Extraits :

Il était resté là, devant sa porte, jusqu’au bout, il avait regardé l’étranger emmener, à coup de crosse sur la tête, le voisin, vers la grange, et l’y faire rentrer sans le suivre, il avait vu ensuite, très vite, des flammes naître et se démultiplier…

D’après ma mère, la mascarade avait cessé bien avant ma naissance, en 1968 précisément, après le séjour d’une parente (Chana) qui n’avait eu d’autre choix que de fuir la Pologne, quelqu’un qui avait connu mes grands-parents, jamais évoqués par mon père.

L’étranger s’en doutait, qu’il provoquerait la peur et que cette peur raviverait la détestation locale du Juif, elle n’attendait que ça, flamber à nouveau, elle se nourrissait d’un rien, le fantasme l’engraissait, ne plus voir de Juifs inquiétait autant que d’en voir, leur absence se voulait aussi agressive que leur présence, leur rareté aussi insupportable que leur grand nombre.

Personne n’aurait intérêt à relever l’évènement, ne pas fragiliser la paix qui compose souvent avec l’oubli, laisser remisés les jerricanes d’essence, c’était l’option la plus sensée ; quand on sait à quel point l’Histoire déraisonne.

Joachim, Chana l’avait connu enfant, lui, et ses trois frères, l’aîné le beau Szymon, et les petits Mark et Aron, j’avais donc des oncles, ils s’appelaient comme mon frère et moi. Il y avait aussi des grands-parents, Jakub et Hanka.

… ton ennemi se délectera de tes pleurs et ses moqueries y ajouteront une amertume, ton ennemi ne verra ni ton désespoir, ni sa victoire, ta fierté est la seule chose qu’il n’obtiendra pas de toi, rappelle-toi de ne pas gémir, rappelle-toi que tu es un homme, debout insistait Israël…

Ensuite, le vent du dehors inondait la maison de nouvelles aberrantes, qui évoquaient l’absurdité, le grotesque cruel, l’expressionnisme grinçant de l’œuvre d’Alfred Jarry, Ubu roi dont l’exergue l’avait déroutée, l’action se passe en Pologne, c’est à dire nulle part, mais qui résonnait autrement désormais,  comme une divination, nulle part se matérialisait pour les Juifs, la Pologne, comme une banquise, se détachait d’eux, le sol où elle était née ne portait plus ses pieds, son poids léger pourtant, le ciel sous lequel elle riait tombait par lambeaux, comme une mue de Dieu…

Les Juifs n’étaient pas le chien, mais la rage, pas les malades, mais la maladie, les poux qui la transmettaient. La quarantaine avait facilité l’étape suivante, le regroupement de tous les Juifs recensés dans l’enclos du quartier prétendument infecté.

Ce 17 novembre 1941, une certitude l’avait foudroyée (Luba), s’ils ne quittaient pas le ghetto, ils ne survivraient pas. La résistance n’y pourrait pas grand-chose, cette fois, c’était un désastre inédit, sans égal, que Dieu ne revendiquait pas. Et pour lequel il ne ferait rien, à part compter les points.

Que ce soient les familles polonaises ou les institutions chrétiennes, aucune ne secourait les Juifs gratuitement, le bien se révélait lucratif. Mais les riches hassidim du ghetto qui avaient été mobilisés pour aider à subventionner la survie des enfants répugnaient à les confier à des catholiques qui, assurément, bien qu’ils aient promis de s’abstenir, profiteraient du jeune âge de leurs protégés pour les convertir, il en sera comme Dieu voudra, s’excusaient-t-ils. Shel reprenait leur logique, se référant à l’Histoire, à la stratégie ancienne du clergé qui confondait charité et prosélytisme.

Lu en décembre 2020

« Okuribi » de Hiroki Takahashi

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi sur les conseils de Frédéric :

Résumé de l’éditeur :

Par le lauréat du prestigieux prix Akutagawa, un roman impressionnant dans la lignée de Battle Royale. Entre lyrisme et violence, une œuvre glaçante et hypnotique sur la psyché adolescente, dans un Japon inattendu, loin des clichés.

Au début, Ayumu a cru à des jeux innocents. Des moqueries, des mises au défi, des vols de babioles dans les magasins. D’autant que, pour lui, l’étranger venu de la grande ville, c’était un bon moyen de s’intégrer parmi ses nouveaux camarades dans ce petit lycée de province.

Et puis Ayumu a commencé à remarquer. Les humiliations, les punitions, les coups, tous dirigés vers le doux Minoru. 

Alors Ayumu s’est interrogé : que faire ? Intervenir ? Fermer les yeux ? Risquer de se mettre les autres à dos ? Ne rien faire ? 

Et l’Okuribi est arrivé, la fête des Morts. Et tout a basculé…

Ce que j’en pense :

L’histoire s’ouvre sur un groupe étrange qui progresse dans la forêt, le jour où l’on déverse du feu dans la rivière comme un rituel pour invoquer les morts. Il s’agit d’un ouvrier, suivi par des collégiens, Ayumu fermant la marche, peu rassuré.

Puis retour en arrière, on apprend comment Amuyu est arrivé dans la région : il arrive de Tokyo car son père a été muté à Hirakawa, dans cette région un peu austère, ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’il change d’école au gré des mutations paternelles.

Ils sont logés dans une maison, un peu à l’abandon et peu à peu s’y installent et leurs meubles qui paraissaient incongrus au début finissent par se fondre dans le décor. Pour se laver, par contre, il faudra aller aux bains municipaux.

Amuyu est présenté par le professeur principal aux autres élèves de la classe, qui comprend douze élèves, six garçons et six filles et Akira est chargé de lui faire visiter les lieux. Comme à chaque fois qu’il change d’école, Amuyu a du mal à s’adapter au départ car il est réservé voire timide, mais comment pourrait-il en être autrement vu qu’il change régulièrement d’établissement ?

Pourtant, tout commence plutôt bien, Akira désigné comme délégué de classe le désigne pour être vice-délégué, une première dans son existence. Le tandem se met en place, mais Amuyu se rend vite compte qu’Akira est étrange : deux ans auparavant, en proie à un accès brutal de violence, il a frappé Minoru, un autre élève avec une plaque d’égout, lui laissant une cicatrice à la tête il avait dû d’ailleurs s’excuser…

Néanmoins, Minoru semble toujours faire partie du groupe qui comprend également Fujima, Chikano et Uchida. Très vite, Amuyu se rend compte, que leurs relations sont bien plus complexes qu’il n’apparaît au prime abord. Akira a besoin de dominer et de créer des jeux étranges, combat de sumo, voler un couteau à cran d’arrêt…

Il se sert d’un jeu de cartes aux figures étranges pour désigner celui qui fera plouf, autrement dit qui perdra et deviendra le souffre-douleur. Étrangement, cela tombe toujours sur Minoru, et comme c’est Akira qui tire lui-même les cartes on comprend vite qu’il triche…

On assiste à une montée en puissance de la maltraitance au collège et cela dérive vers une violence de plus en plus forte qu’elle évolue de manière insidieuse. On passe des mots aux coups, on maltraite au passage une pauvre sauterelle qui n’avait rien demander en lui versant de l’acide sulfurique sur le corps et en faisant croire aussi à Minoru qu’on lui en verse sur la tête…. Pour atteindre l’apogée à la fête des morts, Okuribi, le 15 août, où tout va basculer, d’où le sous-titre du livre « Renvoyer les morts ».

Tout évolue crescendo dans ce roman : le riz qui pousse au fil des saisons : marécage, puis les feuilles qui apparaissent puis les grains… sur fond de végétation qui change, les relations entre les individus avec les disputes entre les parents d’Amuyu, l’atmosphère se tend, et Hiruki Takahashi sait très bien manier les mots pour faire monter la puissance, la violence…

Je me suis laissée happer par ce texte envoûtant, plein de poésie, écœurée par les actes des collégiens, par l’ignoble Akira et la relative apathie d’Amuyu, mais subjuguée, j’ai continué à lire alors que je déteste la violence, le harcèlement dans les romans…

Le Japon est un pays qui me fascine depuis longtemps, mais jusqu’à présent, mes lectures se limitaient à Haruki Murakami que j’adore, ou Yasunari Kawabata, ou quelques lectures de maîtres Zen ainsi que dans un autre genre, Jiro Taniguchi et ses « quartiers lointains » ou Fuyumi Soryo et sa série « Cesare » sans oublier Ito Ogawa et quelques autres quand même, ne soyons pas trop modeste !

Ce roman de Hiruki Takahashi est le premier à être traduit dans notre langue et il va rester un bon moment dans ma mémoire, il ne va pas être facile à oublier…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce roman intense et hors du commun et son auteur. J’adore la couverture de ce roman, et en général toutes les couvertures des éditions Belfond

Je remercie aussi Frédéric qui a si bien parlé de ce roman dans son blog « La culture dans tous ses états et m’a donné envie de le lire.

https://thedude524.com/2020/10/07/rentree-litteraire-2020-okuribi-renvoyer-les-morts-de-hiroki-takahashi-belfond/

#Okuribi #NetGalleyFrance

8/10

L’auteur :

Hiroki Takahashi est né en 1979 dans la province d’Aomori, décor de son roman. En parallèle de son activité de professeur, il est musicien dans un groupe de rock et, bien sûr, auteur. Il s’est fait connaître avec la trilogie « Yubi no hone », qui retrace le quotidien de soldats japonais pendant la Seconde Guerre mondiale, qui lui ont valu deux prix littéraires et une reconnaissance critique immédiate.

Mais c’est « Okuribi »qui lui permet de décrocher le prix Akutagawa, un des plus prestigieux prix au Japon. C’est son premier roman à paraître en France.

Extraits :

Au-delà du parapet, les lanternes étaient suspendues de poteau en poteau le long de la rivière et, se remémorant la coutume dont lui avait parlé Akira, Ayumu s’arrêta. Quand Akira racontait qu’ils déversaient du feu dans la rivière, faisait-il allusion au tôrô nagashi, cette cérémonie où l’on met à l’eau des lanternes de papier en l’honneur des morts ?

Pressé par l’homme en tenue de travail, Amuyu traversa le pont. L’ouvrier avançait en tête, suivi par les trois camarades d’école, et Amuyu fermait la marche.

Cette fois le poste se trouvait bien plus au nord, à Hirakawa. Lorsqu’il avait entendu ce nom, Ayumu était demeuré perplexe.la géographie était son domaine et pourtant il n’en avait jamais entendu parler. Il s’agissait d’une nouvelle municipalité, issue de la fusion entre plusieurs villes et villages de la région de Tsugaru…

A la fin des cours, les garçons passaient de nouveau leur temps à jouer aux cartes. Ces cartes hanafuda au dos noir, avec leur boîte en bois de paulownia ornée d’un tengu (créature divine représentée avec un masque rouge au long nez et aux ailes de corbeau) et de chrysanthèmes, étaient apparemment un héritage que leur avaient laissé les anciens élèves.

Ayumu trouvait étrange qu’on ne puisse jamais tirer les cartes soi-même et qu’à chaque partie Akira soit le maître du jeu, mais on lui expliqua que le maître du jeu était lui-aussi désigné de génération en génération par les anciens élèves.

Akira tenait entre ses doigts un plant de riz blanc, comme recouvert de neige. Alors qu’Ayumu l’observait, intrigué, Akira lui dit : il s’est fait voler son âme par une sauterelle. A l’en croire, lorsqu’un plant de riz était vidé de ses éléments nutritifs par des insectes nuisibles, il n’arrivait plus à se développer et blanchissait.

Lu en décembre 2020

« La discrétion » de Faïza Guéne

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi pour son thème et aussi pour découvrir son auteure :

Résumé de l’éditeur :

Yamina est née dans un cri. À Msirda, en Algérie colonisée.

À peine adolescente, elle a brandi le drapeau de la Liberté.

Quarante ans plus tard, à Aubervilliers, elle vit dans la discrétion.

Pour cette mère, n’est-ce pas une autre façon de résister ?

Mais la colère, même réprimée, se transmet l’air de rien.

Ce que j’en pense :

on fait la connaissance de Yamina, qui a traversé tant d’épreuves : quitter la ferme en Algérie pendant la guerre d’Indépendance, l’exil avec se famille au Maroc, se cacher, le retour à la fin de la guerre, abandonner l’école qu’elle aime tant pour donner un coup de mains à sa mère : elle coud des vêtements pour tous sur sa machine à coudre à pédale, tricote avec des aiguilles de fortune, plumes d’oiseaux puis, rayons de vélo récupérés dans une décharge.

Elle reste la dernière à la maison, son père ayant refusé tous les prétendants éventuels, jusqu’à ce qu’elle devienne trop vieille et que plus personne ne se présente. Alors, c’est le mariage arrangé avec Brahim, qui a dix ans de plus qu’elle et dont les mains immenses la terrorisent.

Yamina et Brahim vont avoir quatre enfants, trois filles et un garçon, le petit dernier, le chouchou à sa maman qui aurait pu virer au macho pur et dur mais ils ont été bien élevés, on est pauvre chez les Taleb, mais on est respectables et chacun pourra faire des études même si le travail n’est pas au bout.

L’aînée, Malika s’est mariée, un mariage arrangé, mais son mari avait une double vie, un enfant, elle a divorcé, le premier coup dur dans la vie de son père.

Hannah est la deuxième de la fratrie, elle cherche l’homme idéal, et tous ceux qu’elle rencontre ont forcément un défaut rédhibitoire, le manque de virilité est un problème pour elle

Imane la troisième fille a toujours l’impression de décevoir : lorsqu’elle essaie de quitter l’appartement familial, on frise le drame, alors qu’elle a plus de trente ans mais n’est toujours pas mariée.

« Imane est la troisième fille, celle qui vient juste avant le fils, celle qui aurait dû être le fils. Imane a le sentiment de décevoir une fois de plus. »

Omar dit avec ironie qu’il est devenu un Arabe « calvitieux », c’est très bien quand il s’agit de Zinedine Zidane mais quand on est chauffeur Uber… Il est très attachant, au volant de sa voiture, toujours impeccable, même s’il a des clients ivres qui vomissent dedans. Un jour, une jeune femme le prend pour chauffeur via la célèbre application spécialiste en esclavagisme moderne, payant ses chauffeurs à coup de lance-pierre, et le courant passe entre eux. Mais elle a l’air d’avoir mieux réussi que lui, alors comment résister à l’inhibition, au manque de confiance en soi…

Yamina ne pardonnera jamais, d’avoir été obligée de quitter la ferme, les siens pour le suivre en France, à Aubervilliers. Elle sera toujours la discrète, celle qui passe en essayant de ne pas ne faire remarquer, consensuelle, se taisant même quand le chien de la voisine lui renifle le postérieur alors qu’elle en a peur et que la maitresse n’essaie même pas de le contenir.

Une éclaircie dans sa vie : quand on leur attribue un jardin ouvrier, où elle fait pousser, des fleurs, des légumes, elle a si bien appris à la ferme… Elle partage Yamina, les plats cuisinés, les desserts qu’elle confectionne, alors que souvent on ne lui rend même pas les assiettes…   

Si elle essaie de se couler dans le moule, de ne pas faire de vague, ses enfants râlent, ils aimeraient bien que leurs parents qui se sont usés au travail soient un peu mieux reconnus.

On suit cette famille de 1949 à 2020, donc on traverse le 11 septembre, les attentats de Charlie, du Bataclan et là encore, eux qui ont toujours été discrets, pratiquant leur religion dans le sens noble du terme et non dans le sens dévoyé de l’islamisme radical, ils se sentent montrer du doigts, et en plus ils ne peuvent même pas montrer qu’ils sont en deuil eux-aussi !

J’ai adoré mettre mes pas dans ceux de Yamina, car elle force le respect, la discrétion dans son cas, ne signifie pas qu’elle s’écrase à tout prix, subissant les affronts sans broncher ; elle part simplement du principe qu’il ne sert à rien de se révolter pour le moindre détail, comme elle dit. Elle traverse les tempêtes, les désillusions de l’Indépendance, le visage dur de Boumediene dont il convient d’éprouver un vrai chagrin lors des funérailles nationales dignes de l’ex URSS…

Ce roman est bien écrit, bien construit, Faïza Guéne ne sombre jamais dans le pathos et j’ai laissé cette famille à regret. On ne peut qu’avoir des regrets en pensant à toutes ces rencontres ratées entre ces Algériens qui ont quitté leur pays, trop pauvre, pour venir faire les basses besognes dans une France qui a tant de mal à parler de la guerre d’Algérie préférant utiliser le terme : « les évènements d’Algérie, à reconnaitre que ce n’était la bonne solution de regrouper ces familles en banlieue, le plus loin possible de la vue, alors que tout aurait pu être plus simple…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure. Ce fut vraiment une lecture belle et bouleversante.

#rentreelitteraire2020 #NetGalleyFrance

8,5/10

L’auteure :

Née en 1985, Faïza Guène est romancière et scénariste. « Kiffe kiffe demain », traduit en vingt-six langues, la fait connaître à l’âge de dix-neuf ans.

Dans « La Discrétion », elle rassemble les fragments d’une histoire intime qui vient bouleverser le roman national.

Extraits :

L’idée de vieillir n’effraie pas Yamina. Depuis quelques années, elle ressent même une certaine quiétude. On dirait qu’elle n’est pas embarrassée par les petits tracas de l’âge. De toute façon, Yamina ne se plaint jamais.

C’est comme si cette option lui avait été retirée à la naissance.

Après tout, peut-être a-t-elle choisi de ne pas se laisser abîmer par le mépris ? Peut-être Yamina a-t-elle compris depuis longtemps que si elle commençait à relever la moindre chose, ça n’en finirait plus.

Ses enfants, eux, ils n’aiment pas ça. Ils ne supportent pas qu’on s’adresse à leur mère comme si elle était absolument idiote, naturellement inférieure.

Eux, ils savent qui elle est, ce qu’elle a traversé, et ils exigent que le monde entier le sache aussi.

Brahim Taleb est encore beau. Sa peau a toujours le même éclat et ses rides sont comme des énigmes qu’on voudrait résoudre. Il ne ronfle pas. Yamina dit toujours qu’il dort comme un mort pieux. Et, venant d’elle, c’est un sacré compliment.

Il faudrait qu’Omar le grave dans la pierre : les autres, ils font à peine l’effort de nous exclure. Nous le faisons très bien nous-mêmes.

A quel moment les choses ne sont plus temporaires ? Comment sait-on que ça passe de temporaire à définitif ? Ça glisse sans qu’on s’en rende compte. Parce que, son job temporaire, ça fait déjà deux ans…

Le père de famille avait deux hantises. La première était qu’un jour la police défonce la porte d’entrée à l’aube pour perquisitionner l’appartement et arrêter Omar. Après tout, cela arrivait fréquemment autour d’eux. La seconde était qu’une de ses filles perdent sa vertu, qu’elle amène un enfant conçu hors mariage dont Brahim ne saurait que faire et qui entacherait son honneur.

Quand il ne reste pas grand-chose d’autre, l’honneur a de l’importance.

Le divorce est un fléau à ses yeux, un genre de mort pour les femmes, mais, inutile de le préciser, pour les femmes seulement, cela va sans dire. Pour elles, il y a un tas de petites morts, avant la grande mort.  

Brahim est d’une génération qui ne remarque même pas que les hommes ont le privilège de ne mourir qu’une fois.

Les femmes, elles, sont tuées par leur propre monde, et ce, des milliers de fois. Elles ne cessent de ressusciter, matin après matin.

Malgré eux, ils ont fait de leurs enfants des gamins accablés.

Y en a plein les villes de ces gosses-là et, à vrai dire, c’est plutôt facile de les identifier : les enfants accablés font comme leurs parents, ils marchent la tête baissée.

Quant à Omar, il réunissait tous les ingrédients de la caricature mais avait réussi à y échapper miraculeusement.  Le petit dernier, le chouchou, le fils prodigue, le bébé à sa maman. Tout était prévu pour faire d’Omar un tyran égocentrique. Bien qu’elle affirme le contraire, depuis la naissance d’Omar, le cœur de Yamina s’est mis à pencher. Elle est capable de dire à Hannah : ma fille, lève-toi, c’est la place de ton frère.

Je suis pas là pour les rassurer, s’ils sont trop cons pour ne pas se rendre compte qu’on est des êtres humains, c’est pas de ma faute. Eux et nous, des fois, on dirait une greffe d’organe qui prend pas.

Les Taleb, comme tant d’autre, ne partagent pas les croyances des terroristes ? eux, ça leu paraît évident. Ils n’ont rien en commun avec ces monstres, si ce n’est leur nom à consonance, et leurs gueules de métèques, qui, elles, contrairement à leur histoire ne s’effacent pas.

Un peuple uni ne se divise pas pour pleurer ses morts. C’est même à ça qu’on devrait le reconnaître.

Lu en décembre 2020

« La femme qui reste » d’Anne de Rochas

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi sur NetGalley pour retrouver une époque qui m’intéresse particulièrement :

Résumé de l’éditeur :

« Que cherchez-vous, mademoiselle ? » À la question posée par Walter Gropius, Clara répond : « Une vie. »

Dans l’Allemagne exsangue et tumultueuse des années 1920, le Bauhaus est plus qu’une école d’art. C’est une promesse. Une communauté dont le but est de mettre en forme l’idée de l’Homme nouveau. En 1926, l’école s’installe à Dessau. Dans le grand bâtiment de verre et d’acier, Clara, Holger et Théo se rencontrent, créant une sorte de Jules et Jim. À Berlin, toute proche, le temps s’assombrit. Les convictions artistiques ou politiques ne sont pas les seuls facteurs qui décident du cours d’une vie. Ce sont aussi, entre rêves d’Amérique et désirs de Russie, d’autres raisons et déraisons. Lorsque l’école sera prise dans les vents contraires de l’Histoire, les étudiants feront leurs propres choix. À qui, à quoi rester fidèle, lorsqu’il faut continuer ?

Ce que j’en pense :

Nous sommes en 1961, Clara Ottenburg quitte New-York où elle est venue pour un concert, quelques interviews, une conférence… une manière de rendre hommage à Brecht et à Kurt Weill. Elle a choisi de rentrer à Berlin, alors que Théo son amour de jeunesse lui conseillait de rester aux USA : en effet, on est en train d’ériger le Mur. Mais, Clara n’abandonnera pas Berlin, elle est restée pendant les années de plomb du Reich, alors qu’ils étaient tous partis alors elle persiste. Elle est « la femme qui reste ».

On retrouve ensuite l’année 1925, dans une Allemagne exsangue, sous la République de Weimar ; Clara se rend à la fête donnée à l’école des arts décoratifs de Burg Giebichenstein. Alors qu’elle désire être admise au Bauhaus, Clara est reçue de manière un peu cavalière, car si des filles sont admises, cela semble être en fait plus pour être dans l’air du temps que par réelle conviction. Elle y fait la connaissance de Théo, le flamboyant, qui occupe l’espace et de Holger son double version silence, timidité… le trio se constitue rapidement, et nous fait penser à « Jules et Jim » bien-sûr.

Clara ne peut pas compter sur sa mère Helga, véritable iceberg avec elle, alors que son père est décédé. Seule sa tante Louise croit en son talent artistique et la soutiendra toujours.

On va suivre ainsi toute la « scolarité » des étudiants du Bauhaus, leurs relations amoureuses, leurs créations, leurs frustrations, mais les chemises brunes sont de plus en plus visibles, le Bauhaus dérange, il est vécu comme un lieu de perdition, de débauche, un repère de Juifs et de communistes pour certains.

Peu à peu, beaucoup parmi les professeurs, les étudiants, vont fuir les persécutions.

J’ai bien aimé retrouver les étapes importantes du Bauhaus :  la création du Bauhaus de Dessau à partir de la structure de Weimar par Walter Gropius, architecte plutôt controversé, qui va le diriger jusqu’en 1928 avec des méthodes assez sexistes, les femmes n’ayant pas le droit d’être architecte, elles doivent se contenter de tisser. Pour lui, il faut commencer par désapprendre ce que l’on vous enseigné auparavant.

Il cède la place pour que le lieu puisse continuer à évoluer à Hannes Meyer dont l’orientation est différente, plus communautaire tendance communiste.

« La créativité individuelle disparaitrait au profit de la construction coopérative … Garçons ou filles mêlés, tous semblables ; un enthousiasme collectif. »

Ensuite, c’est Ludwig Mies dan der Rohe qui prend la suite de 1930 à 1933. Il est célèbre mondialement pour avoir réalisé le pavillon allemand lors de l’Exposition universelle de Barcelone.

J’ai aimé rencontrer des artistes que j’apprécie d’autres que je connais moins : on rencontre aussi le musicien Kurt Weill que les nazis traiteront évidemment de dégénéré, son épouse, l’actrice Lotte Lenya, ou encore Bertolt Brecht et son épouse Helene Weigel, Marlène Dietrich et Josef von Sternberg tournant L’Ange bleu », le peintre allemand Albers et son épouse Anni, Otti Berger, tisserande hongroise qui sera déportée à Auschwitz avec sa famille et y mourra, Paul Klee ou encore Moholy-Nagy sans oublier Vassili Kandinsky que j’adore et tant d’autres…

Quant à l’histoire en elle-même, je suis beaucoup moins enthousiaste : si j’ai pu m’attacher à Clara, son opiniâtreté, son courage de rester à Berlin, puis d’y retourner alors que le mur se construit, j’ai peu apprécié Théo, trop superficiel à mon goût, protégé grâce à papa, qui lui permet de partir dans les meilleures conditions. Holger est perturbant, lui aussi, on ne sait pas bien ce qu’il veut vraiment. Il est un communiste convaincu, et s’engage à « construire une ville pour les Juifs » en Sibérie à la demande de Staline ! l’utopisme va lui coûter cher.

J’ai trouvé Clara courageuse, quand elle s’accroche pour survivre dans Berlin, acceptant n’importe quel travail : fabriquer les costumes au théâtre par exemple, avant de monter sur scène…

J’ai aimé suivre Berlin dans ses différentes évolutions, le nazisme, les bombardements, l’occupation à la fin de la guerre, puis le mur, et on a même droit à la liesse de la chute en 1989.

J’ai choisi ce roman pour retrouver le Bauhaus et son histoire car c’est un de mes centres d’intérêt, mais, je suis restée sur ma faim. J’ai tellement mieux aimé « Le bal mécanique » de Yannick Grannec que m’avait conseillé la bibliothécaire il y a quelques temps… je vous le conseille d’ailleurs si vous ne l’avez pas déjà lu…

Vous pouvez d’ailleurs retrouver ma chronique ici :https://leslivresdeve.wordpress.com/2017/05/14/le-bal-mecanique-de-yannick-grannec/

Certes, j’ai passé un bon moment avec « La femme qui reste » mais il me reste un goût d’inachevé, un peu de frustration, même si « L’Opéra de quat’sous » et la complainte de Mackie accompagnent le lecteur, telle une toile de fond … je pense que la prochaine fois je lirai un ouvrage consacré au Bauhaus…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure dont c’est le premier roman, je tiens à le préciser.

#LaFemmequireste #NetGalleyFrance

7,5/10

L’auteure :

Créatrice textile, Anne de Rochas a collaboré de nombreuses années avec Yves Saint Laurent. En tant que graphiste, elle a travaillé avec des maisons d’édition musicale et discographique. Elle partage désormais son temps entre l’écriture et ses projets artistiques.
La Femme qui reste est son premier roman.

Extraits :

Accoudée au bastingage, Clara voit s’éloigner New-York.  Ce n’est déjà plus qu’une série de minces traits verticaux, une reprise au fil d’argent dans le voile irisé de la brume. La fumée de sa cigarette finit d’en estomper les derniers reflets. Août 1961

Près de la table des professeurs, un homme est debout. Il tourne la tête et lève aussi son verre. Clara le reconnaît. C’est Walter Gropius. Celui dont Weimar ne veut plus, l’architecte controversé, l’ex-époux sulfureux d’Alma la scandaleuse, le trop à gauche pour les uns, trop bourgeois pour les autres, celui des entrefilets mondains, des comptes rendus culturels et des billets politiques. Comme ils ont l’air de l’aimer, tous, ces garçons et ces filles qui semblent n’avoir peur de rien, et comme il les regarde !

L’Art n’est pas un métier. Les arts perdent leurs majuscules lorsqu’ils sont appliqués.

Mais c’est cela, sans doute, la plus grande réussite de Gropius : leur promettre ce lieu qui, par sa beauté moderne, tient à la fois de cathédrale du futur, de monastère laïc et de foyer. Peu importe d’où ils viennent, de quel pays, de quel milieu, le Bauhaus leur donne une nouvelle identité, un nouveau passeport, un nom qui viendra toujours, dans ce lieu même et où qu’ils se trouvent, avant leur patronyme ou leur nationalité : Bauhaüsler.

Nous laissons le passé aux autres, à ceux qui ont quelque chose à renier ou à pleurer. Nous allons de l’avant avec notre bonne conscience.

Qui sommes-nous pour critiquer l’or de Kandinsky ? Nous le voyons comme un objet. Passéiste. Des morceaux de sacré, voilà ce que sont ces feuilles d’or ! Ce que Kandinsky nous enseigne, malgré nous, malgré tout. Voilà ce que nous disent aussi Klee, Feininger et Schlemmer, ne faites pas semblant de ne pas comprendre ! Nous avons tout notre fond d’or… Peu importe son nom… Peu importe sa forme…

Schlemmer écoute les commentaires de trois élèves. Il les connaît un peu, la fille, c’est la petite brune qui voulait intégrer son cours. Elle n’avait pas bien compris de quoi il s’agissait. La scénographie, c’est comme l’architecture. Une affaire d’hommes.

Aux hommes le cube, aux femmes le carré, aux hommes l’architecture, aux femmes le tissage. A elles d’en faire un atout.

Sommes-nous si peu intéressants individuellement qu’il faille tant de principes, tant de règles ? Que nous ayons besoin d’être encadrés ? Sommes-nous, sous notre apparence de liberté, trop disciplinés ? J’aimerais que nos transgressions ne soient pas que des plumes à nos casques de bons petits soldats.

Une île. Est-ce ainsi que Hannes Meyer voit le Bauhaus ? Une sorte de lieu protégé, intouché, à l’écart du monde ? Et eux, les élèves, sont-ils une sorte de peuplade indigène, avec ses rites, sa culture, son langage ? De bons sauvages peut-être ?

Dans le miroir, les couleurs étaient plus fortes, certes, mais qu’étaient-elles, les tisserandes ? Une fleur dans le vase ? Une caution de modernité ? Ou simplement une rente ?

Elle n’avait pas ralenti, n’avait pas dévié lorsque les huit chemises brunes l’avaient dépassée. Elle ne savait plus s’ils chantaient quelque chose ou s’ils criaient, elle revoyait l’image furtive de leurs bouches grandes ouvertes, de la haine qui trouait leur face, de la cruauté qui déchirait la rue, de la frange immonde d’imbécillité qu’avait laissée leur passage.

Nous sommes tous les gardiens d’une histoire, dit-elle. Nous en conservons les objets, et quand il n’y a pas d’objets, nous en conservons les mots.

Mais qu’as-tu fait Gropi ? Nous as-tu tous dépossédés de notre travail, de nos créations, pour la gloire du Bauhaus ou pour ta propre gloire ? As-tu voulu emporter les preuves que l’Allemagne pouvait être autre chose que ce qu’elle est devenue ? Que cette terre pouvait porter de beaux fruits ? Ou bien as-tu pressenti le danger, celui de voir détruit, massacré, tout ce en quoi nous avons cru ?

Les murs, c’est votre affaire à vous, les hommes. Nous, les femmes, c’est d’en faire des demeures. D’y mettre la vie, quelque chose sur la table, des fleurs, des tissus…

Lu en novembre 2020

« Le monde du vivant » de Florent Marchet

Je vous parle aujourd’hui d’un premier roman avec :

Résumé de l’éditeur :

Cet été-là, Solène a treize ans et elle déteste son père. Jérôme a obligé sa famille à s’installer à la campagne pour réaliser son rêve : devenir propriétaire d’une ferme. Cet ancien ingénieur, lui, est fier de sa nouvelle vie : au plus proche de l’écosystème, les mains dans la terre à planter des haricots et des tomates de saison, l’œil à veiller sur la traite de ses vaches. Mais les temps se durcissent, et la désillusion grignote son esprit.


Alors que les moissons approchent, sa femme Marion, voulant l’aider, se blesse avec une machine agricole et immobilisée. Théo, un « woofeur » (aide agricole biologique) de vingt-quatre ans, vient seconder Jérôme ; il n’est pas sans charme, il n’est pas sans radicalité non plus. Avec sa présence c’est tout l’équilibre familial qui est chamboulé.
Avec la fin du collège, Solène découvre la sexualité, son langage amoureux, sa légèreté, ses bouderies, ses audaces. En ce mois de juillet, la vie va s’embraser.


Un premier roman virtuose, mené par une écriture visuelle qui joue sur les émotions amoureuses, la solitude de l’existence, sa beauté aussi. Une forme de suspens saisit cette campagne où il fait trop chaud, où les corps sont trop moites, où les gestes sont maladroits et où les malentendus vont croissant, jusqu’au final.

Ce que j’en pense :

Bienvenue donc à Levroux, village où Jérôme, ingénieur agronome a décidé un jour de s’installer avec sa femme Marion, ses enfants Solène et Gabin le petit dernier après avoir lâché son travail en ville pour vivre en fonction de leurs aspirations : cultures biologiques, respect de la nature, élevage raisonné de vaches, fabrication de fromages que Marion va vendre au marché.

Bien-sûr, il a fallu s’endetter pour faire des travaux, acheter du matériel et il faut économiser pour joindre les deux bouts au grand dam de Solène qui rêve smartphones, cinéma,  sorties avec les copains et refuse de donner un coup de main : « elle n’a pas demandé à venir s’enterrer ici » …

Un jour Marion se blesse méchamment la main avec une machine récalcitrante, plaie de la main, coupure des tendons, chirurgie réparatrice et c’est le repos forcé, alors ils font appel à un woofer, Théo qui veut parcourir le monde, et apprendre une culture raisonnée sinon raisonnable. Et, cela va entraîner des réactions en cascades sur toute la famille.

On plonge dans les théories de Gaspard Steiner, la cité expérimentale d’Auroville au nord de Pondichéry, créée par un architecte français, « où on retrouve des gens venus des quatre coins de la planète » où viennent se mêler la spiritualité ou la religion…

J’ai aimé les colères de Jérôme, son intolérance à la contradiction, son besoin d’être rassuré, la manière bancale dont il gère sa ferme, ses combats avec les « exploitants agricoles, aux bottes de la FNSEA » qui ont réussir à faire rayer de la carte le mot paysan que je trouve tellement plus noble et respectueux de la nature, les champs inondés de pesticides, glyphosate et autres produits fort sympathiques… les positions pessimistes, de Jérôme autant que celles de Théo, les collapsologues etc. etc.

J’ai bien aimé la manière dont l’auteur parle des ados, de la découverte de la sexualité, de leurs angoisses, et la dureté de leurs échanges, qui flirtent parfois avec le harcèlement.

Florent Marchet décrit très bien le cercle vicieux infernal dans lequel certains se sont enfermés, les subventions agricoles qui ne servent finalement qu’à rembourser les crédits qu’on les a poussés à faire, les suicides avec des méthodes imparables.

Par contre, trop de détails, de l’histoire du colibri trop ressassée, aux discussions sans fin et souvent stériles, et l’opposition tranchée entre ceux qui veulent consommer et les autres, les comportements des ados tellement tranchés qu’ils en deviennent caricaturaux, je peux vous assurer qu’on en sort le moral dans les chaussettes.

Je me sens concernée depuis très longtemps par l’avenir de la Planète, ou on absence d’avenir, on ne sait plus trop à quoi s’attendre, mais avec ce roman on a vraiment l’impression que c’est fichu.

Florent Marchet évoque au passage un film que j’ai adoré autrefois « Soleil vert » qu’on revoit trop peu souvent à la télévision : la Terre dans les années 2020 justement qui est complètement brûlée, l’eau devenue rare, la nourriture se limitant à une tablette protéinée, où l’on propose le suicide assisté aux anciens qui ont connu la Terre avant la catastrophe en leur montrant des images d’avant, quand il y avait des fleurs, de la végétation…

Pour un premier roman, c’est intéressant et s’il peut convaincre quelques climatosceptiques, je préfère climato-négationnistes qu’il est encore temps de se bouger, ce sera une réussite…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce roman ainsi que la plume de son auteur, à suivre…

#Lemondeduvivant #NetGalleyFrance

7,5/10

L’auteur :

Né à Bourges en 1975, Florent Marchet est un auteur-compositeur-interprète et un compositeur de musiques de films français.

« Le monde du vivant » est son premier roman.

Extraits :

Jérôme n’a jamais supporté l’esprit de compétition qui règne à l’école. Il estime que c’est pire aujourd’hui. Pour les enfants de notables ou d’instituteurs, la compétition commence dès la primaire : on prépare les nouvelles générations à devenir des prédateurs et des consommateurs…

Je passe d’abord sous la douche, puis j’irai sur l’ordi pour trouver ce woofeur, qu’est-ce que c’est moche comme nom, on dirait un chien qui aboie.

Là-bas, il a eu la chance de rencontrer Gaspard Steiner, le fameux philosophe paysan qui a été le premier à sensibiliser les Français aux désastres écologiques de notre planète…

Dans les campagnes, ça fait bien longtemps que les dévots ont accepté la présence de curés africains dans leurs églises, seule alternative à la fermeture des lieux de culte…

Théo oublie que ceux qui seraient prêts à accepter la révolution écologique ne sont pas nombreux, y compris au sortir d’une pandémie. Jérôme l’affirme souvent lors de ses interminables débats avec Marion : les pauvres veulent désormais jouer aux riches. Même en France, ils ne manifesteront jamais pour un changement radical de société. S’ils bloquent le pays, ce sera pour réclamer plus de consommation, plus de McDo, de centres commerciaux et d’écrans 4 K . Sans le savoir, ils manifesteront pour ce monde ultra-libéral, pour le droit à en être, à faire partie de l’élite qui se gave, qui profite, qui dépense sans compter, qui gaspille des ressources à l’infini dans un monde fini.

Lu en décembre 2020

« Les roses fauves » de Carole Martinez

Je vous parle aujourd’hui du dernier livre d’une auteure dont je me faisais une joie de retrouver la plume :

Quatrième de couverture :  

Peu après la sortie de mon premier roman, « Le cœur cousu », une lectrice m’a raconté une coutume espagnole dont j’ignorais l’existence : dans la sierra andalouse où étaient nées ses aïeules, quand une femme sentait la mort venir, elle brodait un coussin en forme de cœur qu’elle bourrait de bouts de papier sur lesquels étaient écrits ses secrets. A sa mort, sa fille aînée en héritait avec l’interdiction absolue de l’ouvrir. J’ai métamorphosé cette lectrice en personnage.

Lola vit seule au-dessus du bureau de poste où elle travaille, elle se dit comblée par son jardin. Dans son portefeuille, on ne trouve que des photos de ses fleurs et, dans sa chambre trône une armoire de noces pleine des cœurs en tissu des femmes de sa lignée espagnole. Lola si elle est bien faite de l’histoire familiale que ces cœurs interdits contiennent et dont elle ne sait rien. Sommes-nous écrits par ceux qui nous ont précédés ?

Il faudrait déchirer ces cœurs pour le savoir.

Ce que j’en pense :

La narratrice est à la recherche de l’inspiration, et se déniche un gîte en Bretagne, loin de sa famille pour commencer un roman sur Barbe-Bleue, dans une petite ville choisie à la suite d’un coup de cœur pour une carte postale représentant une jeune femme qui boite.

Elle fait ainsi la connaissance de Lola qui travaille au bureau de poste. Cette dernière l’invite à dîner un samedi soir chez elle. Elle habite seule au-dessus du bureau de poste, et accorde une attention particulière à son jardin, ainsi qu’à son intérieur entretenu de manière quasi obsessionnelle. Rien ne dépasse….

Elle possède une immense armoire, héritage familial dans laquelle reposent des cœurs brodés par les femmes de la famille : la fille aînée hérite d’un cœur cousu par sa mère (et ainsi de génération en génération) dans lequel elle a enfoui ses secrets écrits sur des petites morceaux de papier, et cousu ensuite avec soin. Il est interdit de les ouvrir, sous peine de s’attirer une malédiction.

Un des cœurs s’est déchiré en tombant une nuit où il y avait du vent… et l’auteure et Lola vont lire les secrets de l’aïeule, Inès Dolorès. Les petits mots sont numérotés pour la plupart, mais certains ne l’étant pas il sera plus difficile de retrouver la chronologie.

J’ai aimé l’histoire d’Inès Dolorès, parcourir son enfance, ses histoires d’amour, dans l’Espagne à différentes époques et je m’attendais à découvrir les secrets des autres femmes.

En fait, l’auteure nous entraine ailleurs, vers une histoire d’amour en Bretagne au moment de la première guerre mondiale, en entremêlant un récit autour de Lola qui tombe amoureuse, sur fond de roses sauvages au parfum toxique qui rend tout le monde plus ou moins dingues…

Et, pour corser le tout, Carole Martinez nous raconte sa vie, nous interpelle au passage pour nous faire entrer dans l’histoire et nous laisse en plan au beau milieu.

J’ai tenu à terminer ce roman parce que j’ai voulu laisser une chance à l’auteure dont j’ai tellement aimé « Du domaine des murmures » et « La terre qui penche » mais cela m’a coûté, et j’ai été très déçue par cette lecture, d’autant plus que l’autofiction et moi, cela fait deux. C’est bien écrit, c’est certain, mais on se croirait dans un atelier d’écriture consacré à l’absurde…

Le dernier extrait que je propose ci-dessous illustre très bien mon propos et explique l’ampleur de ma déception.

6/10

L’auteure :

Née en 1966, en Moselle, Carole Martinez est l’auteure de quatre romans dont « Le cœur cousu » qui a reçu seize prix littéraires et « Du domaine des murmures », prix Goncourt des lycéens 2011, ou encore « La terre qui penche » …

Extraits :

Des cœurs de femmes battent dans la vieille armoire de Lola. Ils racontent une histoire qui a commencé il y a plus d’un siècle, en Espagne, du côté de Malaga ; l) où la coutume voulait que les filles aînées héritent du cœur cousu de leur mère morte. Les femmes de cette famille n’avaient pas grand-chose à s’offrir, pas de terre, pas de maison, pas de bijoux, mais elles savaient toutes écrire, elles s’enseignaient ça de mère en fille, et leurs cœurs débordaient de secrets.

Lola se demande si elle est faite de cette histoire familiale qu’ils contiennent et qu’elle ignore, si le sang des fables coule de génération en génération, s’il nous irrigue de terreurs fauves et de peines qui ne nous appartiennent pas, mais agitent nos profondeurs.

Nous faisons nos choix enlisant, Lola sera un bouquet composé à partir de quelques mots écrits et de vos propres souvenirs, de vos matériaux intimes. Elle sera notre œuvre commune, notre enfant, conçue dans le mitan du livre où nous dormons ensemble, lecteur et auteure, mêlés dans un même nid de ronces.

Et pourtant, je sais bien que les paroles ne sont pas aussi volatiles qu’on l’imagine, que les mots dits, les mots reçus, se gravent en nous et que l’écriture sert à ça aussi, à les gratter, les poncer, les effacer.

On se voit davantage vieillir quand on est sédentaire, on est plus sensible au mouvement du temps qui passe quand rien ne bouge que l’aiguille de l’horloge…

Intégrer ses obsessions à un livre, c’est une façon comme une autre de les contenir. Je ne suis même pas toujours consciente de ce qui se faufile ainsi dans mes romans pour rester toujours supportable.

Voilà que je cherche une logique à tous ces destins, une logique qui se rapprocherait de celle d’un roman. Mais, la vie échappe à toute logique, la vie est un chaos sans nom. Je confonds tout, on ne peut épingler les gens dans un cahier comme de vulgaires papillons.

Lu en décembre 2020

« La femme-écrevisse » d’Oriane Jeancourt-Galignani

Je vous parle aujourd’hui d’un livre dont le titre m’a attirée sur NetGalley et comme je ne sais pas résister à la curiosité :

Résumé de l’éditeur :

Amsterdam, 1642. Maîtresse d’un peintre célèbre, Margot Von Hauser découvre dans son atelier une fascinante gravure. Qui est cette obsédante Femme-écrevisse à corps humain et à tête de crustacé ?

Berlin, 1920. Ferdinand Von Hauser rompt avec sa famille pour devenir acteur de cinéma. De film en film, il découvre qu’en lui sommeille un incontrôlable délire. Et à l’image de cette Femme-écrevisse qu’enfant, il adulait, sa personnalité semble se diviser.
Paris, 1999. Grégoire Von Hauser se croit libre de quitter son pays, d’aimer une inconnue, de choisir sa vie. C’est ignorer les ordres mystérieux de la Femme-écrevisse qui se transmet dans sa famille depuis des générations. Avec lui, un désordre fatal surgit.

Puissant, évocateur, troublant, La femme-écrevisse est le roman de l’éternelle folie des cœurs sensibles dans une société éternellement impitoyable.

Ce que j’en pense :

Le récit commence à Amsterdam en 1642 : Margot qui vient de se faire engager par celui qu’elle appellera toujours le Peintre, pour s’occuper de son fils Titus. Il lui montre l’art de la gravure, dans son atelier, et lui apprend la méthode, devenant au passage son amant. Mais, le Peintre a des dettes et voit d’un mauvais œil le désir de Margot de reproduire la femme-écrevisse qui l’obsède.

On va suivre à travers les descendants de Margot, le voyage de la gravure jusqu’à nos jours en faisant la connaissance, dans un premier temps de Grégoire et Lucie, à Paris qui mènent une vie un peu étrange, leurs parents étant la plupart à l’étranger, les relations entre eux tendues, à l’ombre de la femme-écrevisse.

La gravure est en elle-même un personnage à part entière du roman, prenant parfois la parole. Elle m’a fait penser à « La peau de chagrin » de Balzac, et au « Portrait de Dorian Gray » d’Oscar Wilde toutes proportions gardées bien-sûr. Comment ne pas évoquer, à travers les eaux fortes, le beau roman « Terrasse à Rome » de Pascal Quignard

Le passage traitant de la parthénogenèse de l’écrevisse marbrée qui intéresse beaucoup Lucie m’a beaucoup amusée. Tout tourne bien sûr autour de ses adorables petites bêtes.

Grégoire a une relation très (trop) étroite avec son grand-père, Ferdinand von Hauser, acteur dans les années vingt à Berlin au grand dam de son père qui tient en horreur le passé nazi de la famille Von Hauser qu’il a préféré changer de nom, Ernst devenant Yves Crebsin. Krebs ! On est toujours dans les crustacés.

Ferdinand l’emmenait au zoo tous les samedis, lui promettant l’arrivée de deux dragons de Komodo qui ne sont jamais arrivés et pour cause, il n’en avait jamais été question, mais il pensait stimuler l’imaginaire ou la patience de l’enfant qu’il était alors.

Ce fût un plaisir de retrouver Nietzsche que l’on croise à Turin alors qu’il commence à plonger dans le marasme, ce que Grégoire appelle « la nécrose turinoise de Nietzsche » et dont il parle sans se lasser à table alors que son père enrage, cherchant à tout prix à le faire taire…

J’ai aimé la manière dont Oriane Jeancourt-Galignani a structuré son roman, évoquant trois périodes importantes : Margot apprenant à graver avec la Peintre dont je vous laisse deviner le nom, ce qui n’est pas difficile à deviner et d’ailleurs l’auteure révèlera assez vite, et leur relation amoureuse va aboutir à l’enfermement de la femme. C’est cette partie que j’ai le plus appréciée.

Puis, au cours des siècles, entre les mains la gravure va passer entre les mains de plusieurs descendants de Margot, parmi lesquels : Grégoire et Lucie, leurs parents très bizarres, le grand-père haut en couleur et on ne peut pas dire que ce soit sans conséquences fâcheuses sur leur santé mentale, la folie semblant accompagner certains très loin…

En découvrant le carnet de rôles de Ferdinand, on voit monter l’antisémitisme (sa propre mère est une fervente adepte de Hitler) et les termes employés autour de « la bête immonde » sont nauséabonds… on rencontre les cinéastes qui ont marqué l’époque : Lubitsch, Murnau, Lang notamment.

On suit aussi les différents exils de la Russie, au moment de la révolution, à Berlin, puis Paris, ou encore Londres. Chacun court à la poursuite de sa vie, de son identité quitte à sombrer dans la folie.

J’ai aimé les répétitions qu’utilise souvent Oriane Jeancourt-Galignani, de manière entêtante, comme un TOC et qui donne un rythme particulier à un récit qui l’est tout autant. J’ai essayé de ne rien divulgâcher, ou le moins possible, pour donner envie de lire ce livre hors du commun.

Je trouve, au passage, que l’auteure a bien en évidence l’hypersensibilité des artistes, et la manière dont ils tutoient souvent la ligne rouge entre le réel et le virtuel, quitte à la dépasser parfois, ce qui est le cas ici, qu’il s’agisse de la peinture, du cinéma et parfois la musique avec une ode aux disquaires lors du passage à Londres de Grégoire… Comment ne pas penser aussi à Vincent Van Gogh?

On peut se demander si la reproduction d’une gravure telle que la « femme écrevisse » de manière répétitive, quasi obsessionnelle fait plonger l’artiste dans la folie, ou si c’est la folie qui est représentée sur la gravure avec cette femme nue avec une tête et des pinces. C’est du moins ce que j’ai ressenti en lisant ce roman qui m’a beaucoup plu avec un épilogue génial.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#Lafemmeécrevisse #NetGalleyFrance

9/10

L’auteure :

Oriane Jeancourt Galignani est l’auteure de trois romans, dont Hadamar (Grasset, collection Le Courage, 2017), prix de La Closerie des Lilas. Elle est critique littéraire et dramatique, rédactrice en chef de la revue culturelle Transfuge.

Extraits :

La foule subit le bruit et la poussière au nom d’une chose à venir, qui existe déjà dans l’esprit de chaque habitant, et que ces canaux, maisons, viennent ériger sur pilotis : Eleutherepolis. L’autre nom d’Amsterdam chez les vendeurs de rêves. Eleutherepolis. La ville libre, la ville élue, le lieu des possibles face à la mer du Nord.

Une écrevisse ? Une femme aussi. Petite, lourde, jambes écartées, genoux pliés. Nue. Un ventre, un sexe, des jambes de femme solide, rude. Une peau marquée, pourvue d’un passé. Pas un corps qui s’écroule, mais un corps déjà, qui n’es plus lisses. Pas de bras. Des pinces. De longues et fines pinces d’écrevisse. Et une tête d’écrevisse…

Est-ce une écrevisse qui se transforme en femme ou une femme qui se métamorphose en écrevisse ? Ou est-elle née ainsi, entre les deux ?

Le Peintre riait, il y a dix ans encore du discours de Barleus magnifiant le Mercator Sapiens, cette sagesse commerçante qui devenait l’unique pensée de cette ville. Nous n’avons rien à cacher. Nous disons ce que nous faisons, faisons ce que nous disons. Nous ne sommes pas des démagogues français. Celui qui refuse la lumière des lieux de rassemblement est celui qui dissimule…

Le Peintre n’a jamais pensé à revenir la chercher. Il a la mémoire facile à purger, il l’a internée pour protéger Titus. Il n’était pas possible de se dire à voix haute : je l’ai internée parce que j’avais honte. Honte de l’avoir désirée. Honte d’avoir été son amant. Honte de ne pas valoir plus que cette femme violente, grossière, ras de terre. Honte d’avoir cru qu’elle deviendrait autre chose qu’une femme sans imagination.

Et voilà ses ombres. Ses dessins et mots qu’il jette sur la table du salon, ces visages et corps. Comme une foule qui s’invite chez eux. Mais de ce que ces créatures révèlent de désir tus, et de combats perdus, elle ne veut rien savoir. Quelle guerre peut-on avoir menée à vingt et un ans ?

« Tu vois Ferdinand, lorsque tu te mets en colère, tu ressembles à ça… Cette gravure, à laquelle j’avais si peu accès, cette gravure, seule créature dans notre maison de Hanovre qui pût se targuer de partager la vie de mon père, me murmura ma nature : monstre. Figure digne d’être montrée.

Si maman savait que je quémande à un petit Juif de Berlin (Lubitsch !) un rôle plus consistant…

Je me souviens de Pétersbourg en 1917, je me souviens de la peur de mes parents, je me souviens des appels à tuer qui longeaient non grilles. De la volonté d’écrasement du peuple qui se professait chez nous. Du face-à-face haineux qui se révélait.  De la fuite, de la terreur, de la rancune.

En allemand, Krebs ne dit pas seulement cancer, mais désigne aussi les petits animaux à pinces qui se nichent dans les rivières de tout le pays…

… Flusskrebs. La bête à pinces tapie au fond de l’eau. La bête à pinces qui a vu tout ce que cette terre a accueilli comme actes humains. La bête à pinces qui n’oublie rien, puisqu’elle marche à reculons. L’écrevisse a dévoré une partie de moi-même.

Les images se succèdent, s’auto-engendrent, la mémoire est un cinéma dont on ne peut sortir…

La mémoire n’a plus de pudeur, elle découpe de ses pinces le peu de lumière qui demeurait dans mon crâne…

Une mémoire qui brûle est un feu de joie.

Lu en novembre 2020