Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire, Roman historique

« La chasse aux âmes » de Sophie Blandinières

Je vous parle aujourd’hui d’un livre bouleversant à plus d’un titre :

Résumé de l’éditeur :

L’Histoire bouscule les âmes, la perversité de l’occupant nazi qui veut corrompre, voir ses victimes s’autodétruire et met en place un jeu ignoble dont l’objectif est de survivre, à n’importe quel prix : vendre son âme en dénonçant les siens ou ses voisins, abandonner ses enfants affamés, ou sauver son enfant, lui apprendre à ne plus être juif, céder son âme au catholicisme pour un temps ou pour toujours en échange de sa vie.

Pour survivre, il faut sortir du ghetto. Par tous les moyens.

Trois femmes, une Polonaise, Janina, et deux juives, Bela et Chana, vont les leur donner. Elles ont organisé un réseau clandestin qui fait passer le mur aux enfants et leur donne, pour se cacher en zone aryenne, une nouvelle identité, un nouveau foyer, une nouvelle foi, polonais et catholiques.

Ce que j’en pense :

Le roman commence avec une scène très forte : un étranger qui rodait dans les parages, en Pologne, s’en est pris à un homme, le poursuivant avec un gourdin et pour finir lui mettant le feu à lui et à sa maison. Il s’agit d’un vieux « règlement de compte » car l’homme, qui s’appelle Joachim explique son geste par une phrase laconique et néanmoins très explicite : « je suis juif et je reviens ». On a bien compris que l’homme assassiné s’est rendu coupable pendant la seconde guerre mondiale et la justice, même si elle comprend bien cette vengeance, se doit de la condamner pour éviter de donner des idées à d’autres personnes. Il est condamné à dix ans de prison.

On va faire ainsi la connaissance de Joachim, rescapé du ghetto de Varsovie, qui a tenté de fonder une famille en France avec une épouse infirmière et des enfants dont Szymon qui va partir à la recherche du passé de son père, et pour cela il part à Varsovie rencontrer une femme Ava alias Maria, qui a échappé à l’holocauste. Elle est âgée de 79 ans et veut raconter le passé.

On comprend très vite pourquoi Joachim a déserté un jour la famille, laissant en plan sa femme et ses fils, en le suivant dans le ghetto avec ses parents, ses frères ses amis car tout a basculé le 31 octobre 1940 on les a tous parqués comme des bêtes derrière des barbelés avant de construire un mur en brique qu’on leur fera financer bien-sûr !

« … Quatre cent mille personnes sur trois kilomètres carrés, soit 2,4 % de la ville, causant une densité extrême, de cent vingt-huit mille habitants au kilomètre carré contre quatorze mille dans le reste de Varsovie … »

La faim, la promiscuité, puis les maladies vont faire des ravages, mais pas assez vite pour l’Occupant, alors on massacre au hasard pour semer un peu plus la terreur. Le plus débrouillard de la famille Szymon, le frère ainé de Joachim essaie de trouver un peu de nourriture, de venir en aide. Il n’y a qu’une seule manière d’échapper à la faim, à la souffrance ou à la folie : quitter le ghetto.

Luba, veut tenter à tout prix de sortir en apprenant les prières catholiques, et laissant sa culture pour s’imprégner de celle des Polonais (elle pensait pourtant bien être une vraie Polonaise avant le ghetto !) mais l’espoir résiste difficilement à la souffrance du quotidien.

Trois femmes vont faire tout leur possible pour faire sortir des enfants du ghetto et les faire adopter par des familles polonaises chrétiennes ; l’une Janina est Polonaise, les deux autres, Bela et Chana sont juives. Il faut user de stratagèmes pour ne pas se faire arrêter, et la décision n’est pas toujours facile à prendre pour les parents, surtout lorsque l’un des deux espère toujours que les choses vont s’arranger et qu’il vaut mieux rester ensemble…

Je n’entrerai pas dans les détails pour évoquer un comportement que je n’ai jamais réussi à comprendre et encore moins à admettre : à la tête du ghetto se trouvait le Conseil Juif dont les membres se comportaient de manière aussi monstrueuse que les nazis, s’en mettant plein les poches, usant de violence et perversité. A quoi cela leur servira-t-il ensuite quand les trains partiront pour Auschwitz ?

Durant toute cette lecture, j’ai été accompagnée par les images du film génialissime « Le pianiste » que je venais de revoir pour la énième fois. J’avais l’impression d’accompagner Joachim, Szymon et les autres adolescents et leurs familles, le courage des uns, la lâcheté de certains.

On espère toujours que cela ne recommencera pas, mais en 1968 la Pologne renoue avec ses vieux penchants :

« En mars, la Pologne avait renoué avec son vice, avec ses mauvais gestes, son vilain réflexe, sa vieille pulsion de déjudaïsation, (odzydzanie). De nouveau, on refusait aux Juifs le droit d’être polonais et, pour être bien certains qu’ils s’en iraient, habilement, on les avait destitués, on les avait privés de leur métier, de leurs revenus. On comptait sur l’humiliation, l’appauvrissement et la terreur. »

D’autre part, comment oublier le raffut du premier ministre (ou du président ?) il y a un an environ concernant le camp d’Auschwitz ?  Utiliser l’expression « le camp polonais de Auschwitz serait passible de sanction, les Polonais n’y étant pour rien ou comment réécrire l’Histoire ?

Ce livre est un coup de cœur pour moi, malgré un petit, tout petit bémol : la ponctuation est particulière, beaucoup de virgules, moins de points. Je me suis demandé si c’était lié au fait que c’était un livre électronique ou si c’était pour rythmer la narration. Le titre « La chasse aux âmes » m’a beaucoup plu car il est très évocateur, point n’est besoin d’expliquer quelles sont âmes qu’il convient de chasser, voire d’exterminer.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de découvrir ce livre et son auteure.

#rentreelitteraire2020 #NetGalleyFrance

L’auteure :

Sophie Blandinières a été professeur et journaliste avant de devenir nègre littéraire.

Elle a prêté sa plume à des gens aussi divers que Patricia Kaas, Yves Rénier, Charles Berling, Roselyne Bachelot – et à d’autres encore, dont elle s’est engagée par contrat à ne jamais divulguer les noms.

« Le sort tomba sur le plus jeune » (2019), son premier roman, reçoit le Prix Françoise Sagan 2019.

Extraits :

Il était resté là, devant sa porte, jusqu’au bout, il avait regardé l’étranger emmener, à coup de crosse sur la tête, le voisin, vers la grange, et l’y faire rentrer sans le suivre, il avait vu ensuite, très vite, des flammes naître et se démultiplier…

D’après ma mère, la mascarade avait cessé bien avant ma naissance, en 1968 précisément, après le séjour d’une parente (Chana) qui n’avait eu d’autre choix que de fuir la Pologne, quelqu’un qui avait connu mes grands-parents, jamais évoqués par mon père.

L’étranger s’en doutait, qu’il provoquerait la peur et que cette peur raviverait la détestation locale du Juif, elle n’attendait que ça, flamber à nouveau, elle se nourrissait d’un rien, le fantasme l’engraissait, ne plus voir de Juifs inquiétait autant que d’en voir, leur absence se voulait aussi agressive que leur présence, leur rareté aussi insupportable que leur grand nombre.

Personne n’aurait intérêt à relever l’évènement, ne pas fragiliser la paix qui compose souvent avec l’oubli, laisser remisés les jerricanes d’essence, c’était l’option la plus sensée ; quand on sait à quel point l’Histoire déraisonne.

Joachim, Chana l’avait connu enfant, lui, et ses trois frères, l’aîné le beau Szymon, et les petits Mark et Aron, j’avais donc des oncles, ils s’appelaient comme mon frère et moi. Il y avait aussi des grands-parents, Jakub et Hanka.

… ton ennemi se délectera de tes pleurs et ses moqueries y ajouteront une amertume, ton ennemi ne verra ni ton désespoir, ni sa victoire, ta fierté est la seule chose qu’il n’obtiendra pas de toi, rappelle-toi de ne pas gémir, rappelle-toi que tu es un homme, debout insistait Israël…

Ensuite, le vent du dehors inondait la maison de nouvelles aberrantes, qui évoquaient l’absurdité, le grotesque cruel, l’expressionnisme grinçant de l’œuvre d’Alfred Jarry, Ubu roi dont l’exergue l’avait déroutée, l’action se passe en Pologne, c’est à dire nulle part, mais qui résonnait autrement désormais,  comme une divination, nulle part se matérialisait pour les Juifs, la Pologne, comme une banquise, se détachait d’eux, le sol où elle était née ne portait plus ses pieds, son poids léger pourtant, le ciel sous lequel elle riait tombait par lambeaux, comme une mue de Dieu…

Les Juifs n’étaient pas le chien, mais la rage, pas les malades, mais la maladie, les poux qui la transmettaient. La quarantaine avait facilité l’étape suivante, le regroupement de tous les Juifs recensés dans l’enclos du quartier prétendument infecté.

Ce 17 novembre 1941, une certitude l’avait foudroyée (Luba), s’ils ne quittaient pas le ghetto, ils ne survivraient pas. La résistance n’y pourrait pas grand-chose, cette fois, c’était un désastre inédit, sans égal, que Dieu ne revendiquait pas. Et pour lequel il ne ferait rien, à part compter les points.

Que ce soient les familles polonaises ou les institutions chrétiennes, aucune ne secourait les Juifs gratuitement, le bien se révélait lucratif. Mais les riches hassidim du ghetto qui avaient été mobilisés pour aider à subventionner la survie des enfants répugnaient à les confier à des catholiques qui, assurément, bien qu’ils aient promis de s’abstenir, profiteraient du jeune âge de leurs protégés pour les convertir, il en sera comme Dieu voudra, s’excusaient-t-ils. Shel reprenait leur logique, se référant à l’Histoire, à la stratégie ancienne du clergé qui confondait charité et prosélytisme.

Lu en décembre 2020

Publié dans Littérature japonaise, Rentrée littéraire

« Okuribi » de Hiroki Takahashi

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi sur les conseils de Frédéric :

Résumé de l’éditeur :

Par le lauréat du prestigieux prix Akutagawa, un roman impressionnant dans la lignée de Battle Royale. Entre lyrisme et violence, une œuvre glaçante et hypnotique sur la psyché adolescente, dans un Japon inattendu, loin des clichés.

Au début, Ayumu a cru à des jeux innocents. Des moqueries, des mises au défi, des vols de babioles dans les magasins. D’autant que, pour lui, l’étranger venu de la grande ville, c’était un bon moyen de s’intégrer parmi ses nouveaux camarades dans ce petit lycée de province.

Et puis Ayumu a commencé à remarquer. Les humiliations, les punitions, les coups, tous dirigés vers le doux Minoru. 

Alors Ayumu s’est interrogé : que faire ? Intervenir ? Fermer les yeux ? Risquer de se mettre les autres à dos ? Ne rien faire ? 

Et l’Okuribi est arrivé, la fête des Morts. Et tout a basculé…

Ce que j’en pense :

L’histoire s’ouvre sur un groupe étrange qui progresse dans la forêt, le jour où l’on déverse du feu dans la rivière comme un rituel pour invoquer les morts. Il s’agit d’un ouvrier, suivi par des collégiens, Ayumu fermant la marche, peu rassuré.

Puis retour en arrière, on apprend comment Amuyu est arrivé dans la région : il arrive de Tokyo car son père a été muté à Hirakawa, dans cette région un peu austère, ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’il change d’école au gré des mutations paternelles.

Ils sont logés dans une maison, un peu à l’abandon et peu à peu s’y installent et leurs meubles qui paraissaient incongrus au début finissent par se fondre dans le décor. Pour se laver, par contre, il faudra aller aux bains municipaux.

Amuyu est présenté par le professeur principal aux autres élèves de la classe, qui comprend douze élèves, six garçons et six filles et Akira est chargé de lui faire visiter les lieux. Comme à chaque fois qu’il change d’école, Amuyu a du mal à s’adapter au départ car il est réservé voire timide, mais comment pourrait-il en être autrement vu qu’il change régulièrement d’établissement ?

Pourtant, tout commence plutôt bien, Akira désigné comme délégué de classe le désigne pour être vice-délégué, une première dans son existence. Le tandem se met en place, mais Amuyu se rend vite compte qu’Akira est étrange : deux ans auparavant, en proie à un accès brutal de violence, il a frappé Minoru, un autre élève avec une plaque d’égout, lui laissant une cicatrice à la tête il avait dû d’ailleurs s’excuser…

Néanmoins, Minoru semble toujours faire partie du groupe qui comprend également Fujima, Chikano et Uchida. Très vite, Amuyu se rend compte, que leurs relations sont bien plus complexes qu’il n’apparaît au prime abord. Akira a besoin de dominer et de créer des jeux étranges, combat de sumo, voler un couteau à cran d’arrêt…

Il se sert d’un jeu de cartes aux figures étranges pour désigner celui qui fera plouf, autrement dit qui perdra et deviendra le souffre-douleur. Étrangement, cela tombe toujours sur Minoru, et comme c’est Akira qui tire lui-même les cartes on comprend vite qu’il triche…

On assiste à une montée en puissance de la maltraitance au collège et cela dérive vers une violence de plus en plus forte qu’elle évolue de manière insidieuse. On passe des mots aux coups, on maltraite au passage une pauvre sauterelle qui n’avait rien demander en lui versant de l’acide sulfurique sur le corps et en faisant croire aussi à Minoru qu’on lui en verse sur la tête…. Pour atteindre l’apogée à la fête des morts, Okuribi, le 15 août, où tout va basculer, d’où le sous-titre du livre « Renvoyer les morts ».

Tout évolue crescendo dans ce roman : le riz qui pousse au fil des saisons : marécage, puis les feuilles qui apparaissent puis les grains… sur fond de végétation qui change, les relations entre les individus avec les disputes entre les parents d’Amuyu, l’atmosphère se tend, et Hiruki Takahashi sait très bien manier les mots pour faire monter la puissance, la violence…

Je me suis laissée happer par ce texte envoûtant, plein de poésie, écœurée par les actes des collégiens, par l’ignoble Akira et la relative apathie d’Amuyu, mais subjuguée, j’ai continué à lire alors que je déteste la violence, le harcèlement dans les romans…

Le Japon est un pays qui me fascine depuis longtemps, mais jusqu’à présent, mes lectures se limitaient à Haruki Murakami que j’adore, ou Yasunari Kawabata, ou quelques lectures de maîtres Zen ainsi que dans un autre genre, Jiro Taniguchi et ses « quartiers lointains » ou Fuyumi Soryo et sa série « Cesare » sans oublier Ito Ogawa et quelques autres quand même, ne soyons pas trop modeste !

Ce roman de Hiruki Takahashi est le premier à être traduit dans notre langue et il va rester un bon moment dans ma mémoire, il ne va pas être facile à oublier…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce roman intense et hors du commun et son auteur. J’adore la couverture de ce roman, et en général toutes les couvertures des éditions Belfond

Je remercie aussi Frédéric qui a si bien parlé de ce roman dans son blog « La culture dans tous ses états et m’a donné envie de le lire.

https://thedude524.com/2020/10/07/rentree-litteraire-2020-okuribi-renvoyer-les-morts-de-hiroki-takahashi-belfond/

#Okuribi #NetGalleyFrance

8/10

L’auteur :

Hiroki Takahashi est né en 1979 dans la province d’Aomori, décor de son roman. En parallèle de son activité de professeur, il est musicien dans un groupe de rock et, bien sûr, auteur. Il s’est fait connaître avec la trilogie « Yubi no hone », qui retrace le quotidien de soldats japonais pendant la Seconde Guerre mondiale, qui lui ont valu deux prix littéraires et une reconnaissance critique immédiate.

Mais c’est « Okuribi »qui lui permet de décrocher le prix Akutagawa, un des plus prestigieux prix au Japon. C’est son premier roman à paraître en France.

Extraits :

Au-delà du parapet, les lanternes étaient suspendues de poteau en poteau le long de la rivière et, se remémorant la coutume dont lui avait parlé Akira, Ayumu s’arrêta. Quand Akira racontait qu’ils déversaient du feu dans la rivière, faisait-il allusion au tôrô nagashi, cette cérémonie où l’on met à l’eau des lanternes de papier en l’honneur des morts ?

Pressé par l’homme en tenue de travail, Amuyu traversa le pont. L’ouvrier avançait en tête, suivi par les trois camarades d’école, et Amuyu fermait la marche.

Cette fois le poste se trouvait bien plus au nord, à Hirakawa. Lorsqu’il avait entendu ce nom, Ayumu était demeuré perplexe.la géographie était son domaine et pourtant il n’en avait jamais entendu parler. Il s’agissait d’une nouvelle municipalité, issue de la fusion entre plusieurs villes et villages de la région de Tsugaru…

A la fin des cours, les garçons passaient de nouveau leur temps à jouer aux cartes. Ces cartes hanafuda au dos noir, avec leur boîte en bois de paulownia ornée d’un tengu (créature divine représentée avec un masque rouge au long nez et aux ailes de corbeau) et de chrysanthèmes, étaient apparemment un héritage que leur avaient laissé les anciens élèves.

Ayumu trouvait étrange qu’on ne puisse jamais tirer les cartes soi-même et qu’à chaque partie Akira soit le maître du jeu, mais on lui expliqua que le maître du jeu était lui-aussi désigné de génération en génération par les anciens élèves.

Akira tenait entre ses doigts un plant de riz blanc, comme recouvert de neige. Alors qu’Ayumu l’observait, intrigué, Akira lui dit : il s’est fait voler son âme par une sauterelle. A l’en croire, lorsqu’un plant de riz était vidé de ses éléments nutritifs par des insectes nuisibles, il n’arrivait plus à se développer et blanchissait.

Lu en décembre 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« La discrétion » de Faïza Guéne

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi pour son thème et aussi pour découvrir son auteure :

Résumé de l’éditeur :

Yamina est née dans un cri. À Msirda, en Algérie colonisée.

À peine adolescente, elle a brandi le drapeau de la Liberté.

Quarante ans plus tard, à Aubervilliers, elle vit dans la discrétion.

Pour cette mère, n’est-ce pas une autre façon de résister ?

Mais la colère, même réprimée, se transmet l’air de rien.

Ce que j’en pense :

on fait la connaissance de Yamina, qui a traversé tant d’épreuves : quitter la ferme en Algérie pendant la guerre d’Indépendance, l’exil avec se famille au Maroc, se cacher, le retour à la fin de la guerre, abandonner l’école qu’elle aime tant pour donner un coup de mains à sa mère : elle coud des vêtements pour tous sur sa machine à coudre à pédale, tricote avec des aiguilles de fortune, plumes d’oiseaux puis, rayons de vélo récupérés dans une décharge.

Elle reste la dernière à la maison, son père ayant refusé tous les prétendants éventuels, jusqu’à ce qu’elle devienne trop vieille et que plus personne ne se présente. Alors, c’est le mariage arrangé avec Brahim, qui a dix ans de plus qu’elle et dont les mains immenses la terrorisent.

Yamina et Brahim vont avoir quatre enfants, trois filles et un garçon, le petit dernier, le chouchou à sa maman qui aurait pu virer au macho pur et dur mais ils ont été bien élevés, on est pauvre chez les Taleb, mais on est respectables et chacun pourra faire des études même si le travail n’est pas au bout.

L’aînée, Malika s’est mariée, un mariage arrangé, mais son mari avait une double vie, un enfant, elle a divorcé, le premier coup dur dans la vie de son père.

Hannah est la deuxième de la fratrie, elle cherche l’homme idéal, et tous ceux qu’elle rencontre ont forcément un défaut rédhibitoire, le manque de virilité est un problème pour elle

Imane la troisième fille a toujours l’impression de décevoir : lorsqu’elle essaie de quitter l’appartement familial, on frise le drame, alors qu’elle a plus de trente ans mais n’est toujours pas mariée.

« Imane est la troisième fille, celle qui vient juste avant le fils, celle qui aurait dû être le fils. Imane a le sentiment de décevoir une fois de plus. »

Omar dit avec ironie qu’il est devenu un Arabe « calvitieux », c’est très bien quand il s’agit de Zinedine Zidane mais quand on est chauffeur Uber… Il est très attachant, au volant de sa voiture, toujours impeccable, même s’il a des clients ivres qui vomissent dedans. Un jour, une jeune femme le prend pour chauffeur via la célèbre application spécialiste en esclavagisme moderne, payant ses chauffeurs à coup de lance-pierre, et le courant passe entre eux. Mais elle a l’air d’avoir mieux réussi que lui, alors comment résister à l’inhibition, au manque de confiance en soi…

Yamina ne pardonnera jamais, d’avoir été obligée de quitter la ferme, les siens pour le suivre en France, à Aubervilliers. Elle sera toujours la discrète, celle qui passe en essayant de ne pas ne faire remarquer, consensuelle, se taisant même quand le chien de la voisine lui renifle le postérieur alors qu’elle en a peur et que la maitresse n’essaie même pas de le contenir.

Une éclaircie dans sa vie : quand on leur attribue un jardin ouvrier, où elle fait pousser, des fleurs, des légumes, elle a si bien appris à la ferme… Elle partage Yamina, les plats cuisinés, les desserts qu’elle confectionne, alors que souvent on ne lui rend même pas les assiettes…   

Si elle essaie de se couler dans le moule, de ne pas faire de vague, ses enfants râlent, ils aimeraient bien que leurs parents qui se sont usés au travail soient un peu mieux reconnus.

On suit cette famille de 1949 à 2020, donc on traverse le 11 septembre, les attentats de Charlie, du Bataclan et là encore, eux qui ont toujours été discrets, pratiquant leur religion dans le sens noble du terme et non dans le sens dévoyé de l’islamisme radical, ils se sentent montrer du doigts, et en plus ils ne peuvent même pas montrer qu’ils sont en deuil eux-aussi !

J’ai adoré mettre mes pas dans ceux de Yamina, car elle force le respect, la discrétion dans son cas, ne signifie pas qu’elle s’écrase à tout prix, subissant les affronts sans broncher ; elle part simplement du principe qu’il ne sert à rien de se révolter pour le moindre détail, comme elle dit. Elle traverse les tempêtes, les désillusions de l’Indépendance, le visage dur de Boumediene dont il convient d’éprouver un vrai chagrin lors des funérailles nationales dignes de l’ex URSS…

Ce roman est bien écrit, bien construit, Faïza Guéne ne sombre jamais dans le pathos et j’ai laissé cette famille à regret. On ne peut qu’avoir des regrets en pensant à toutes ces rencontres ratées entre ces Algériens qui ont quitté leur pays, trop pauvre, pour venir faire les basses besognes dans une France qui a tant de mal à parler de la guerre d’Algérie préférant utiliser le terme : « les évènements d’Algérie, à reconnaitre que ce n’était la bonne solution de regrouper ces familles en banlieue, le plus loin possible de la vue, alors que tout aurait pu être plus simple…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure. Ce fut vraiment une lecture belle et bouleversante.

#rentreelitteraire2020 #NetGalleyFrance

8,5/10

L’auteure :

Née en 1985, Faïza Guène est romancière et scénariste. « Kiffe kiffe demain », traduit en vingt-six langues, la fait connaître à l’âge de dix-neuf ans.

Dans « La Discrétion », elle rassemble les fragments d’une histoire intime qui vient bouleverser le roman national.

Extraits :

L’idée de vieillir n’effraie pas Yamina. Depuis quelques années, elle ressent même une certaine quiétude. On dirait qu’elle n’est pas embarrassée par les petits tracas de l’âge. De toute façon, Yamina ne se plaint jamais.

C’est comme si cette option lui avait été retirée à la naissance.

Après tout, peut-être a-t-elle choisi de ne pas se laisser abîmer par le mépris ? Peut-être Yamina a-t-elle compris depuis longtemps que si elle commençait à relever la moindre chose, ça n’en finirait plus.

Ses enfants, eux, ils n’aiment pas ça. Ils ne supportent pas qu’on s’adresse à leur mère comme si elle était absolument idiote, naturellement inférieure.

Eux, ils savent qui elle est, ce qu’elle a traversé, et ils exigent que le monde entier le sache aussi.

Brahim Taleb est encore beau. Sa peau a toujours le même éclat et ses rides sont comme des énigmes qu’on voudrait résoudre. Il ne ronfle pas. Yamina dit toujours qu’il dort comme un mort pieux. Et, venant d’elle, c’est un sacré compliment.

Il faudrait qu’Omar le grave dans la pierre : les autres, ils font à peine l’effort de nous exclure. Nous le faisons très bien nous-mêmes.

A quel moment les choses ne sont plus temporaires ? Comment sait-on que ça passe de temporaire à définitif ? Ça glisse sans qu’on s’en rende compte. Parce que, son job temporaire, ça fait déjà deux ans…

Le père de famille avait deux hantises. La première était qu’un jour la police défonce la porte d’entrée à l’aube pour perquisitionner l’appartement et arrêter Omar. Après tout, cela arrivait fréquemment autour d’eux. La seconde était qu’une de ses filles perdent sa vertu, qu’elle amène un enfant conçu hors mariage dont Brahim ne saurait que faire et qui entacherait son honneur.

Quand il ne reste pas grand-chose d’autre, l’honneur a de l’importance.

Le divorce est un fléau à ses yeux, un genre de mort pour les femmes, mais, inutile de le préciser, pour les femmes seulement, cela va sans dire. Pour elles, il y a un tas de petites morts, avant la grande mort.  

Brahim est d’une génération qui ne remarque même pas que les hommes ont le privilège de ne mourir qu’une fois.

Les femmes, elles, sont tuées par leur propre monde, et ce, des milliers de fois. Elles ne cessent de ressusciter, matin après matin.

Malgré eux, ils ont fait de leurs enfants des gamins accablés.

Y en a plein les villes de ces gosses-là et, à vrai dire, c’est plutôt facile de les identifier : les enfants accablés font comme leurs parents, ils marchent la tête baissée.

Quant à Omar, il réunissait tous les ingrédients de la caricature mais avait réussi à y échapper miraculeusement.  Le petit dernier, le chouchou, le fils prodigue, le bébé à sa maman. Tout était prévu pour faire d’Omar un tyran égocentrique. Bien qu’elle affirme le contraire, depuis la naissance d’Omar, le cœur de Yamina s’est mis à pencher. Elle est capable de dire à Hannah : ma fille, lève-toi, c’est la place de ton frère.

Je suis pas là pour les rassurer, s’ils sont trop cons pour ne pas se rendre compte qu’on est des êtres humains, c’est pas de ma faute. Eux et nous, des fois, on dirait une greffe d’organe qui prend pas.

Les Taleb, comme tant d’autre, ne partagent pas les croyances des terroristes ? eux, ça leu paraît évident. Ils n’ont rien en commun avec ces monstres, si ce n’est leur nom à consonance, et leurs gueules de métèques, qui, elles, contrairement à leur histoire ne s’effacent pas.

Un peuple uni ne se divise pas pour pleurer ses morts. C’est même à ça qu’on devrait le reconnaître.

Lu en décembre 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« La femme qui reste » d’Anne de Rochas

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi sur NetGalley pour retrouver une époque qui m’intéresse particulièrement :

Résumé de l’éditeur :

« Que cherchez-vous, mademoiselle ? » À la question posée par Walter Gropius, Clara répond : « Une vie. »

Dans l’Allemagne exsangue et tumultueuse des années 1920, le Bauhaus est plus qu’une école d’art. C’est une promesse. Une communauté dont le but est de mettre en forme l’idée de l’Homme nouveau. En 1926, l’école s’installe à Dessau. Dans le grand bâtiment de verre et d’acier, Clara, Holger et Théo se rencontrent, créant une sorte de Jules et Jim. À Berlin, toute proche, le temps s’assombrit. Les convictions artistiques ou politiques ne sont pas les seuls facteurs qui décident du cours d’une vie. Ce sont aussi, entre rêves d’Amérique et désirs de Russie, d’autres raisons et déraisons. Lorsque l’école sera prise dans les vents contraires de l’Histoire, les étudiants feront leurs propres choix. À qui, à quoi rester fidèle, lorsqu’il faut continuer ?

Ce que j’en pense :

Nous sommes en 1961, Clara Ottenburg quitte New-York où elle est venue pour un concert, quelques interviews, une conférence… une manière de rendre hommage à Brecht et à Kurt Weill. Elle a choisi de rentrer à Berlin, alors que Théo son amour de jeunesse lui conseillait de rester aux USA : en effet, on est en train d’ériger le Mur. Mais, Clara n’abandonnera pas Berlin, elle est restée pendant les années de plomb du Reich, alors qu’ils étaient tous partis alors elle persiste. Elle est « la femme qui reste ».

On retrouve ensuite l’année 1925, dans une Allemagne exsangue, sous la République de Weimar ; Clara se rend à la fête donnée à l’école des arts décoratifs de Burg Giebichenstein. Alors qu’elle désire être admise au Bauhaus, Clara est reçue de manière un peu cavalière, car si des filles sont admises, cela semble être en fait plus pour être dans l’air du temps que par réelle conviction. Elle y fait la connaissance de Théo, le flamboyant, qui occupe l’espace et de Holger son double version silence, timidité… le trio se constitue rapidement, et nous fait penser à « Jules et Jim » bien-sûr.

Clara ne peut pas compter sur sa mère Helga, véritable iceberg avec elle, alors que son père est décédé. Seule sa tante Louise croit en son talent artistique et la soutiendra toujours.

On va suivre ainsi toute la « scolarité » des étudiants du Bauhaus, leurs relations amoureuses, leurs créations, leurs frustrations, mais les chemises brunes sont de plus en plus visibles, le Bauhaus dérange, il est vécu comme un lieu de perdition, de débauche, un repère de Juifs et de communistes pour certains.

Peu à peu, beaucoup parmi les professeurs, les étudiants, vont fuir les persécutions.

J’ai bien aimé retrouver les étapes importantes du Bauhaus :  la création du Bauhaus de Dessau à partir de la structure de Weimar par Walter Gropius, architecte plutôt controversé, qui va le diriger jusqu’en 1928 avec des méthodes assez sexistes, les femmes n’ayant pas le droit d’être architecte, elles doivent se contenter de tisser. Pour lui, il faut commencer par désapprendre ce que l’on vous enseigné auparavant.

Il cède la place pour que le lieu puisse continuer à évoluer à Hannes Meyer dont l’orientation est différente, plus communautaire tendance communiste.

« La créativité individuelle disparaitrait au profit de la construction coopérative … Garçons ou filles mêlés, tous semblables ; un enthousiasme collectif. »

Ensuite, c’est Ludwig Mies dan der Rohe qui prend la suite de 1930 à 1933. Il est célèbre mondialement pour avoir réalisé le pavillon allemand lors de l’Exposition universelle de Barcelone.

J’ai aimé rencontrer des artistes que j’apprécie d’autres que je connais moins : on rencontre aussi le musicien Kurt Weill que les nazis traiteront évidemment de dégénéré, son épouse, l’actrice Lotte Lenya, ou encore Bertolt Brecht et son épouse Helene Weigel, Marlène Dietrich et Josef von Sternberg tournant L’Ange bleu », le peintre allemand Albers et son épouse Anni, Otti Berger, tisserande hongroise qui sera déportée à Auschwitz avec sa famille et y mourra, Paul Klee ou encore Moholy-Nagy sans oublier Vassili Kandinsky que j’adore et tant d’autres…

Quant à l’histoire en elle-même, je suis beaucoup moins enthousiaste : si j’ai pu m’attacher à Clara, son opiniâtreté, son courage de rester à Berlin, puis d’y retourner alors que le mur se construit, j’ai peu apprécié Théo, trop superficiel à mon goût, protégé grâce à papa, qui lui permet de partir dans les meilleures conditions. Holger est perturbant, lui aussi, on ne sait pas bien ce qu’il veut vraiment. Il est un communiste convaincu, et s’engage à « construire une ville pour les Juifs » en Sibérie à la demande de Staline ! l’utopisme va lui coûter cher.

J’ai trouvé Clara courageuse, quand elle s’accroche pour survivre dans Berlin, acceptant n’importe quel travail : fabriquer les costumes au théâtre par exemple, avant de monter sur scène…

J’ai aimé suivre Berlin dans ses différentes évolutions, le nazisme, les bombardements, l’occupation à la fin de la guerre, puis le mur, et on a même droit à la liesse de la chute en 1989.

J’ai choisi ce roman pour retrouver le Bauhaus et son histoire car c’est un de mes centres d’intérêt, mais, je suis restée sur ma faim. J’ai tellement mieux aimé « Le bal mécanique » de Yannick Grannec que m’avait conseillé la bibliothécaire il y a quelques temps… je vous le conseille d’ailleurs si vous ne l’avez pas déjà lu…

Vous pouvez d’ailleurs retrouver ma chronique ici :https://leslivresdeve.wordpress.com/2017/05/14/le-bal-mecanique-de-yannick-grannec/

Certes, j’ai passé un bon moment avec « La femme qui reste » mais il me reste un goût d’inachevé, un peu de frustration, même si « L’Opéra de quat’sous » et la complainte de Mackie accompagnent le lecteur, telle une toile de fond … je pense que la prochaine fois je lirai un ouvrage consacré au Bauhaus…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure dont c’est le premier roman, je tiens à le préciser.

#LaFemmequireste #NetGalleyFrance

7,5/10

L’auteure :

Créatrice textile, Anne de Rochas a collaboré de nombreuses années avec Yves Saint Laurent. En tant que graphiste, elle a travaillé avec des maisons d’édition musicale et discographique. Elle partage désormais son temps entre l’écriture et ses projets artistiques.
La Femme qui reste est son premier roman.

Extraits :

Accoudée au bastingage, Clara voit s’éloigner New-York.  Ce n’est déjà plus qu’une série de minces traits verticaux, une reprise au fil d’argent dans le voile irisé de la brume. La fumée de sa cigarette finit d’en estomper les derniers reflets. Août 1961

Près de la table des professeurs, un homme est debout. Il tourne la tête et lève aussi son verre. Clara le reconnaît. C’est Walter Gropius. Celui dont Weimar ne veut plus, l’architecte controversé, l’ex-époux sulfureux d’Alma la scandaleuse, le trop à gauche pour les uns, trop bourgeois pour les autres, celui des entrefilets mondains, des comptes rendus culturels et des billets politiques. Comme ils ont l’air de l’aimer, tous, ces garçons et ces filles qui semblent n’avoir peur de rien, et comme il les regarde !

L’Art n’est pas un métier. Les arts perdent leurs majuscules lorsqu’ils sont appliqués.

Mais c’est cela, sans doute, la plus grande réussite de Gropius : leur promettre ce lieu qui, par sa beauté moderne, tient à la fois de cathédrale du futur, de monastère laïc et de foyer. Peu importe d’où ils viennent, de quel pays, de quel milieu, le Bauhaus leur donne une nouvelle identité, un nouveau passeport, un nom qui viendra toujours, dans ce lieu même et où qu’ils se trouvent, avant leur patronyme ou leur nationalité : Bauhaüsler.

Nous laissons le passé aux autres, à ceux qui ont quelque chose à renier ou à pleurer. Nous allons de l’avant avec notre bonne conscience.

Qui sommes-nous pour critiquer l’or de Kandinsky ? Nous le voyons comme un objet. Passéiste. Des morceaux de sacré, voilà ce que sont ces feuilles d’or ! Ce que Kandinsky nous enseigne, malgré nous, malgré tout. Voilà ce que nous disent aussi Klee, Feininger et Schlemmer, ne faites pas semblant de ne pas comprendre ! Nous avons tout notre fond d’or… Peu importe son nom… Peu importe sa forme…

Schlemmer écoute les commentaires de trois élèves. Il les connaît un peu, la fille, c’est la petite brune qui voulait intégrer son cours. Elle n’avait pas bien compris de quoi il s’agissait. La scénographie, c’est comme l’architecture. Une affaire d’hommes.

Aux hommes le cube, aux femmes le carré, aux hommes l’architecture, aux femmes le tissage. A elles d’en faire un atout.

Sommes-nous si peu intéressants individuellement qu’il faille tant de principes, tant de règles ? Que nous ayons besoin d’être encadrés ? Sommes-nous, sous notre apparence de liberté, trop disciplinés ? J’aimerais que nos transgressions ne soient pas que des plumes à nos casques de bons petits soldats.

Une île. Est-ce ainsi que Hannes Meyer voit le Bauhaus ? Une sorte de lieu protégé, intouché, à l’écart du monde ? Et eux, les élèves, sont-ils une sorte de peuplade indigène, avec ses rites, sa culture, son langage ? De bons sauvages peut-être ?

Dans le miroir, les couleurs étaient plus fortes, certes, mais qu’étaient-elles, les tisserandes ? Une fleur dans le vase ? Une caution de modernité ? Ou simplement une rente ?

Elle n’avait pas ralenti, n’avait pas dévié lorsque les huit chemises brunes l’avaient dépassée. Elle ne savait plus s’ils chantaient quelque chose ou s’ils criaient, elle revoyait l’image furtive de leurs bouches grandes ouvertes, de la haine qui trouait leur face, de la cruauté qui déchirait la rue, de la frange immonde d’imbécillité qu’avait laissée leur passage.

Nous sommes tous les gardiens d’une histoire, dit-elle. Nous en conservons les objets, et quand il n’y a pas d’objets, nous en conservons les mots.

Mais qu’as-tu fait Gropi ? Nous as-tu tous dépossédés de notre travail, de nos créations, pour la gloire du Bauhaus ou pour ta propre gloire ? As-tu voulu emporter les preuves que l’Allemagne pouvait être autre chose que ce qu’elle est devenue ? Que cette terre pouvait porter de beaux fruits ? Ou bien as-tu pressenti le danger, celui de voir détruit, massacré, tout ce en quoi nous avons cru ?

Les murs, c’est votre affaire à vous, les hommes. Nous, les femmes, c’est d’en faire des demeures. D’y mettre la vie, quelque chose sur la table, des fleurs, des tissus…

Lu en novembre 2020

Publié dans Environnement écologie, Littérature française, Rentrée littéraire

« Le monde du vivant » de Florent Marchet

Je vous parle aujourd’hui d’un premier roman avec :

Résumé de l’éditeur :

Cet été-là, Solène a treize ans et elle déteste son père. Jérôme a obligé sa famille à s’installer à la campagne pour réaliser son rêve : devenir propriétaire d’une ferme. Cet ancien ingénieur, lui, est fier de sa nouvelle vie : au plus proche de l’écosystème, les mains dans la terre à planter des haricots et des tomates de saison, l’œil à veiller sur la traite de ses vaches. Mais les temps se durcissent, et la désillusion grignote son esprit.


Alors que les moissons approchent, sa femme Marion, voulant l’aider, se blesse avec une machine agricole et immobilisée. Théo, un « woofeur » (aide agricole biologique) de vingt-quatre ans, vient seconder Jérôme ; il n’est pas sans charme, il n’est pas sans radicalité non plus. Avec sa présence c’est tout l’équilibre familial qui est chamboulé.
Avec la fin du collège, Solène découvre la sexualité, son langage amoureux, sa légèreté, ses bouderies, ses audaces. En ce mois de juillet, la vie va s’embraser.


Un premier roman virtuose, mené par une écriture visuelle qui joue sur les émotions amoureuses, la solitude de l’existence, sa beauté aussi. Une forme de suspens saisit cette campagne où il fait trop chaud, où les corps sont trop moites, où les gestes sont maladroits et où les malentendus vont croissant, jusqu’au final.

Ce que j’en pense :

Bienvenue donc à Levroux, village où Jérôme, ingénieur agronome a décidé un jour de s’installer avec sa femme Marion, ses enfants Solène et Gabin le petit dernier après avoir lâché son travail en ville pour vivre en fonction de leurs aspirations : cultures biologiques, respect de la nature, élevage raisonné de vaches, fabrication de fromages que Marion va vendre au marché.

Bien-sûr, il a fallu s’endetter pour faire des travaux, acheter du matériel et il faut économiser pour joindre les deux bouts au grand dam de Solène qui rêve smartphones, cinéma,  sorties avec les copains et refuse de donner un coup de main : « elle n’a pas demandé à venir s’enterrer ici » …

Un jour Marion se blesse méchamment la main avec une machine récalcitrante, plaie de la main, coupure des tendons, chirurgie réparatrice et c’est le repos forcé, alors ils font appel à un woofer, Théo qui veut parcourir le monde, et apprendre une culture raisonnée sinon raisonnable. Et, cela va entraîner des réactions en cascades sur toute la famille.

On plonge dans les théories de Gaspard Steiner, la cité expérimentale d’Auroville au nord de Pondichéry, créée par un architecte français, « où on retrouve des gens venus des quatre coins de la planète » où viennent se mêler la spiritualité ou la religion…

J’ai aimé les colères de Jérôme, son intolérance à la contradiction, son besoin d’être rassuré, la manière bancale dont il gère sa ferme, ses combats avec les « exploitants agricoles, aux bottes de la FNSEA » qui ont réussir à faire rayer de la carte le mot paysan que je trouve tellement plus noble et respectueux de la nature, les champs inondés de pesticides, glyphosate et autres produits fort sympathiques… les positions pessimistes, de Jérôme autant que celles de Théo, les collapsologues etc. etc.

J’ai bien aimé la manière dont l’auteur parle des ados, de la découverte de la sexualité, de leurs angoisses, et la dureté de leurs échanges, qui flirtent parfois avec le harcèlement.

Florent Marchet décrit très bien le cercle vicieux infernal dans lequel certains se sont enfermés, les subventions agricoles qui ne servent finalement qu’à rembourser les crédits qu’on les a poussés à faire, les suicides avec des méthodes imparables.

Par contre, trop de détails, de l’histoire du colibri trop ressassée, aux discussions sans fin et souvent stériles, et l’opposition tranchée entre ceux qui veulent consommer et les autres, les comportements des ados tellement tranchés qu’ils en deviennent caricaturaux, je peux vous assurer qu’on en sort le moral dans les chaussettes.

Je me sens concernée depuis très longtemps par l’avenir de la Planète, ou on absence d’avenir, on ne sait plus trop à quoi s’attendre, mais avec ce roman on a vraiment l’impression que c’est fichu.

Florent Marchet évoque au passage un film que j’ai adoré autrefois « Soleil vert » qu’on revoit trop peu souvent à la télévision : la Terre dans les années 2020 justement qui est complètement brûlée, l’eau devenue rare, la nourriture se limitant à une tablette protéinée, où l’on propose le suicide assisté aux anciens qui ont connu la Terre avant la catastrophe en leur montrant des images d’avant, quand il y avait des fleurs, de la végétation…

Pour un premier roman, c’est intéressant et s’il peut convaincre quelques climatosceptiques, je préfère climato-négationnistes qu’il est encore temps de se bouger, ce sera une réussite…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce roman ainsi que la plume de son auteur, à suivre…

#Lemondeduvivant #NetGalleyFrance

7,5/10

L’auteur :

Né à Bourges en 1975, Florent Marchet est un auteur-compositeur-interprète et un compositeur de musiques de films français.

« Le monde du vivant » est son premier roman.

Extraits :

Jérôme n’a jamais supporté l’esprit de compétition qui règne à l’école. Il estime que c’est pire aujourd’hui. Pour les enfants de notables ou d’instituteurs, la compétition commence dès la primaire : on prépare les nouvelles générations à devenir des prédateurs et des consommateurs…

Je passe d’abord sous la douche, puis j’irai sur l’ordi pour trouver ce woofeur, qu’est-ce que c’est moche comme nom, on dirait un chien qui aboie.

Là-bas, il a eu la chance de rencontrer Gaspard Steiner, le fameux philosophe paysan qui a été le premier à sensibiliser les Français aux désastres écologiques de notre planète…

Dans les campagnes, ça fait bien longtemps que les dévots ont accepté la présence de curés africains dans leurs églises, seule alternative à la fermeture des lieux de culte…

Théo oublie que ceux qui seraient prêts à accepter la révolution écologique ne sont pas nombreux, y compris au sortir d’une pandémie. Jérôme l’affirme souvent lors de ses interminables débats avec Marion : les pauvres veulent désormais jouer aux riches. Même en France, ils ne manifesteront jamais pour un changement radical de société. S’ils bloquent le pays, ce sera pour réclamer plus de consommation, plus de McDo, de centres commerciaux et d’écrans 4 K . Sans le savoir, ils manifesteront pour ce monde ultra-libéral, pour le droit à en être, à faire partie de l’élite qui se gave, qui profite, qui dépense sans compter, qui gaspille des ressources à l’infini dans un monde fini.

Lu en décembre 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Les roses fauves » de Carole Martinez

Je vous parle aujourd’hui du dernier livre d’une auteure dont je me faisais une joie de retrouver la plume :

Quatrième de couverture :  

Peu après la sortie de mon premier roman, « Le cœur cousu », une lectrice m’a raconté une coutume espagnole dont j’ignorais l’existence : dans la sierra andalouse où étaient nées ses aïeules, quand une femme sentait la mort venir, elle brodait un coussin en forme de cœur qu’elle bourrait de bouts de papier sur lesquels étaient écrits ses secrets. A sa mort, sa fille aînée en héritait avec l’interdiction absolue de l’ouvrir. J’ai métamorphosé cette lectrice en personnage.

Lola vit seule au-dessus du bureau de poste où elle travaille, elle se dit comblée par son jardin. Dans son portefeuille, on ne trouve que des photos de ses fleurs et, dans sa chambre trône une armoire de noces pleine des cœurs en tissu des femmes de sa lignée espagnole. Lola si elle est bien faite de l’histoire familiale que ces cœurs interdits contiennent et dont elle ne sait rien. Sommes-nous écrits par ceux qui nous ont précédés ?

Il faudrait déchirer ces cœurs pour le savoir.

Ce que j’en pense :

La narratrice est à la recherche de l’inspiration, et se déniche un gîte en Bretagne, loin de sa famille pour commencer un roman sur Barbe-Bleue, dans une petite ville choisie à la suite d’un coup de cœur pour une carte postale représentant une jeune femme qui boite.

Elle fait ainsi la connaissance de Lola qui travaille au bureau de poste. Cette dernière l’invite à dîner un samedi soir chez elle. Elle habite seule au-dessus du bureau de poste, et accorde une attention particulière à son jardin, ainsi qu’à son intérieur entretenu de manière quasi obsessionnelle. Rien ne dépasse….

Elle possède une immense armoire, héritage familial dans laquelle reposent des cœurs brodés par les femmes de la famille : la fille aînée hérite d’un cœur cousu par sa mère (et ainsi de génération en génération) dans lequel elle a enfoui ses secrets écrits sur des petites morceaux de papier, et cousu ensuite avec soin. Il est interdit de les ouvrir, sous peine de s’attirer une malédiction.

Un des cœurs s’est déchiré en tombant une nuit où il y avait du vent… et l’auteure et Lola vont lire les secrets de l’aïeule, Inès Dolorès. Les petits mots sont numérotés pour la plupart, mais certains ne l’étant pas il sera plus difficile de retrouver la chronologie.

J’ai aimé l’histoire d’Inès Dolorès, parcourir son enfance, ses histoires d’amour, dans l’Espagne à différentes époques et je m’attendais à découvrir les secrets des autres femmes.

En fait, l’auteure nous entraine ailleurs, vers une histoire d’amour en Bretagne au moment de la première guerre mondiale, en entremêlant un récit autour de Lola qui tombe amoureuse, sur fond de roses sauvages au parfum toxique qui rend tout le monde plus ou moins dingues…

Et, pour corser le tout, Carole Martinez nous raconte sa vie, nous interpelle au passage pour nous faire entrer dans l’histoire et nous laisse en plan au beau milieu.

J’ai tenu à terminer ce roman parce que j’ai voulu laisser une chance à l’auteure dont j’ai tellement aimé « Du domaine des murmures » et « La terre qui penche » mais cela m’a coûté, et j’ai été très déçue par cette lecture, d’autant plus que l’autofiction et moi, cela fait deux. C’est bien écrit, c’est certain, mais on se croirait dans un atelier d’écriture consacré à l’absurde…

Le dernier extrait que je propose ci-dessous illustre très bien mon propos et explique l’ampleur de ma déception.

6/10

L’auteure :

Née en 1966, en Moselle, Carole Martinez est l’auteure de quatre romans dont « Le cœur cousu » qui a reçu seize prix littéraires et « Du domaine des murmures », prix Goncourt des lycéens 2011, ou encore « La terre qui penche » …

Extraits :

Des cœurs de femmes battent dans la vieille armoire de Lola. Ils racontent une histoire qui a commencé il y a plus d’un siècle, en Espagne, du côté de Malaga ; l) où la coutume voulait que les filles aînées héritent du cœur cousu de leur mère morte. Les femmes de cette famille n’avaient pas grand-chose à s’offrir, pas de terre, pas de maison, pas de bijoux, mais elles savaient toutes écrire, elles s’enseignaient ça de mère en fille, et leurs cœurs débordaient de secrets.

Lola se demande si elle est faite de cette histoire familiale qu’ils contiennent et qu’elle ignore, si le sang des fables coule de génération en génération, s’il nous irrigue de terreurs fauves et de peines qui ne nous appartiennent pas, mais agitent nos profondeurs.

Nous faisons nos choix enlisant, Lola sera un bouquet composé à partir de quelques mots écrits et de vos propres souvenirs, de vos matériaux intimes. Elle sera notre œuvre commune, notre enfant, conçue dans le mitan du livre où nous dormons ensemble, lecteur et auteure, mêlés dans un même nid de ronces.

Et pourtant, je sais bien que les paroles ne sont pas aussi volatiles qu’on l’imagine, que les mots dits, les mots reçus, se gravent en nous et que l’écriture sert à ça aussi, à les gratter, les poncer, les effacer.

On se voit davantage vieillir quand on est sédentaire, on est plus sensible au mouvement du temps qui passe quand rien ne bouge que l’aiguille de l’horloge…

Intégrer ses obsessions à un livre, c’est une façon comme une autre de les contenir. Je ne suis même pas toujours consciente de ce qui se faufile ainsi dans mes romans pour rester toujours supportable.

Voilà que je cherche une logique à tous ces destins, une logique qui se rapprocherait de celle d’un roman. Mais, la vie échappe à toute logique, la vie est un chaos sans nom. Je confonds tout, on ne peut épingler les gens dans un cahier comme de vulgaires papillons.

Lu en décembre 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« La femme-écrevisse » d’Oriane Jeancourt-Galignani

Je vous parle aujourd’hui d’un livre dont le titre m’a attirée sur NetGalley et comme je ne sais pas résister à la curiosité :

Résumé de l’éditeur :

Amsterdam, 1642. Maîtresse d’un peintre célèbre, Margot Von Hauser découvre dans son atelier une fascinante gravure. Qui est cette obsédante Femme-écrevisse à corps humain et à tête de crustacé ?

Berlin, 1920. Ferdinand Von Hauser rompt avec sa famille pour devenir acteur de cinéma. De film en film, il découvre qu’en lui sommeille un incontrôlable délire. Et à l’image de cette Femme-écrevisse qu’enfant, il adulait, sa personnalité semble se diviser.
Paris, 1999. Grégoire Von Hauser se croit libre de quitter son pays, d’aimer une inconnue, de choisir sa vie. C’est ignorer les ordres mystérieux de la Femme-écrevisse qui se transmet dans sa famille depuis des générations. Avec lui, un désordre fatal surgit.

Puissant, évocateur, troublant, La femme-écrevisse est le roman de l’éternelle folie des cœurs sensibles dans une société éternellement impitoyable.

Ce que j’en pense :

Le récit commence à Amsterdam en 1642 : Margot qui vient de se faire engager par celui qu’elle appellera toujours le Peintre, pour s’occuper de son fils Titus. Il lui montre l’art de la gravure, dans son atelier, et lui apprend la méthode, devenant au passage son amant. Mais, le Peintre a des dettes et voit d’un mauvais œil le désir de Margot de reproduire la femme-écrevisse qui l’obsède.

On va suivre à travers les descendants de Margot, le voyage de la gravure jusqu’à nos jours en faisant la connaissance, dans un premier temps de Grégoire et Lucie, à Paris qui mènent une vie un peu étrange, leurs parents étant la plupart à l’étranger, les relations entre eux tendues, à l’ombre de la femme-écrevisse.

La gravure est en elle-même un personnage à part entière du roman, prenant parfois la parole. Elle m’a fait penser à « La peau de chagrin » de Balzac, et au « Portrait de Dorian Gray » d’Oscar Wilde toutes proportions gardées bien-sûr. Comment ne pas évoquer, à travers les eaux fortes, le beau roman « Terrasse à Rome » de Pascal Quignard

Le passage traitant de la parthénogenèse de l’écrevisse marbrée qui intéresse beaucoup Lucie m’a beaucoup amusée. Tout tourne bien sûr autour de ses adorables petites bêtes.

Grégoire a une relation très (trop) étroite avec son grand-père, Ferdinand von Hauser, acteur dans les années vingt à Berlin au grand dam de son père qui tient en horreur le passé nazi de la famille Von Hauser qu’il a préféré changer de nom, Ernst devenant Yves Crebsin. Krebs ! On est toujours dans les crustacés.

Ferdinand l’emmenait au zoo tous les samedis, lui promettant l’arrivée de deux dragons de Komodo qui ne sont jamais arrivés et pour cause, il n’en avait jamais été question, mais il pensait stimuler l’imaginaire ou la patience de l’enfant qu’il était alors.

Ce fût un plaisir de retrouver Nietzsche que l’on croise à Turin alors qu’il commence à plonger dans le marasme, ce que Grégoire appelle « la nécrose turinoise de Nietzsche » et dont il parle sans se lasser à table alors que son père enrage, cherchant à tout prix à le faire taire…

J’ai aimé la manière dont Oriane Jeancourt-Galignani a structuré son roman, évoquant trois périodes importantes : Margot apprenant à graver avec la Peintre dont je vous laisse deviner le nom, ce qui n’est pas difficile à deviner et d’ailleurs l’auteure révèlera assez vite, et leur relation amoureuse va aboutir à l’enfermement de la femme. C’est cette partie que j’ai le plus appréciée.

Puis, au cours des siècles, entre les mains la gravure va passer entre les mains de plusieurs descendants de Margot, parmi lesquels : Grégoire et Lucie, leurs parents très bizarres, le grand-père haut en couleur et on ne peut pas dire que ce soit sans conséquences fâcheuses sur leur santé mentale, la folie semblant accompagner certains très loin…

En découvrant le carnet de rôles de Ferdinand, on voit monter l’antisémitisme (sa propre mère est une fervente adepte de Hitler) et les termes employés autour de « la bête immonde » sont nauséabonds… on rencontre les cinéastes qui ont marqué l’époque : Lubitsch, Murnau, Lang notamment.

On suit aussi les différents exils de la Russie, au moment de la révolution, à Berlin, puis Paris, ou encore Londres. Chacun court à la poursuite de sa vie, de son identité quitte à sombrer dans la folie.

J’ai aimé les répétitions qu’utilise souvent Oriane Jeancourt-Galignani, de manière entêtante, comme un TOC et qui donne un rythme particulier à un récit qui l’est tout autant. J’ai essayé de ne rien divulgâcher, ou le moins possible, pour donner envie de lire ce livre hors du commun.

Je trouve, au passage, que l’auteure a bien en évidence l’hypersensibilité des artistes, et la manière dont ils tutoient souvent la ligne rouge entre le réel et le virtuel, quitte à la dépasser parfois, ce qui est le cas ici, qu’il s’agisse de la peinture, du cinéma et parfois la musique avec une ode aux disquaires lors du passage à Londres de Grégoire… Comment ne pas penser aussi à Vincent Van Gogh?

On peut se demander si la reproduction d’une gravure telle que la « femme écrevisse » de manière répétitive, quasi obsessionnelle fait plonger l’artiste dans la folie, ou si c’est la folie qui est représentée sur la gravure avec cette femme nue avec une tête et des pinces. C’est du moins ce que j’ai ressenti en lisant ce roman qui m’a beaucoup plu avec un épilogue génial.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#Lafemmeécrevisse #NetGalleyFrance

9/10

L’auteure :

Oriane Jeancourt Galignani est l’auteure de trois romans, dont Hadamar (Grasset, collection Le Courage, 2017), prix de La Closerie des Lilas. Elle est critique littéraire et dramatique, rédactrice en chef de la revue culturelle Transfuge.

Extraits :

La foule subit le bruit et la poussière au nom d’une chose à venir, qui existe déjà dans l’esprit de chaque habitant, et que ces canaux, maisons, viennent ériger sur pilotis : Eleutherepolis. L’autre nom d’Amsterdam chez les vendeurs de rêves. Eleutherepolis. La ville libre, la ville élue, le lieu des possibles face à la mer du Nord.

Une écrevisse ? Une femme aussi. Petite, lourde, jambes écartées, genoux pliés. Nue. Un ventre, un sexe, des jambes de femme solide, rude. Une peau marquée, pourvue d’un passé. Pas un corps qui s’écroule, mais un corps déjà, qui n’es plus lisses. Pas de bras. Des pinces. De longues et fines pinces d’écrevisse. Et une tête d’écrevisse…

Est-ce une écrevisse qui se transforme en femme ou une femme qui se métamorphose en écrevisse ? Ou est-elle née ainsi, entre les deux ?

Le Peintre riait, il y a dix ans encore du discours de Barleus magnifiant le Mercator Sapiens, cette sagesse commerçante qui devenait l’unique pensée de cette ville. Nous n’avons rien à cacher. Nous disons ce que nous faisons, faisons ce que nous disons. Nous ne sommes pas des démagogues français. Celui qui refuse la lumière des lieux de rassemblement est celui qui dissimule…

Le Peintre n’a jamais pensé à revenir la chercher. Il a la mémoire facile à purger, il l’a internée pour protéger Titus. Il n’était pas possible de se dire à voix haute : je l’ai internée parce que j’avais honte. Honte de l’avoir désirée. Honte d’avoir été son amant. Honte de ne pas valoir plus que cette femme violente, grossière, ras de terre. Honte d’avoir cru qu’elle deviendrait autre chose qu’une femme sans imagination.

Et voilà ses ombres. Ses dessins et mots qu’il jette sur la table du salon, ces visages et corps. Comme une foule qui s’invite chez eux. Mais de ce que ces créatures révèlent de désir tus, et de combats perdus, elle ne veut rien savoir. Quelle guerre peut-on avoir menée à vingt et un ans ?

« Tu vois Ferdinand, lorsque tu te mets en colère, tu ressembles à ça… Cette gravure, à laquelle j’avais si peu accès, cette gravure, seule créature dans notre maison de Hanovre qui pût se targuer de partager la vie de mon père, me murmura ma nature : monstre. Figure digne d’être montrée.

Si maman savait que je quémande à un petit Juif de Berlin (Lubitsch !) un rôle plus consistant…

Je me souviens de Pétersbourg en 1917, je me souviens de la peur de mes parents, je me souviens des appels à tuer qui longeaient non grilles. De la volonté d’écrasement du peuple qui se professait chez nous. Du face-à-face haineux qui se révélait.  De la fuite, de la terreur, de la rancune.

En allemand, Krebs ne dit pas seulement cancer, mais désigne aussi les petits animaux à pinces qui se nichent dans les rivières de tout le pays…

… Flusskrebs. La bête à pinces tapie au fond de l’eau. La bête à pinces qui a vu tout ce que cette terre a accueilli comme actes humains. La bête à pinces qui n’oublie rien, puisqu’elle marche à reculons. L’écrevisse a dévoré une partie de moi-même.

Les images se succèdent, s’auto-engendrent, la mémoire est un cinéma dont on ne peut sortir…

La mémoire n’a plus de pudeur, elle découpe de ses pinces le peu de lumière qui demeurait dans mon crâne…

Une mémoire qui brûle est un feu de joie.

Lu en novembre 2020

Publié dans littérature USA, Rentrée littéraire

« Nickel Boys » de Colson Whitehead

Je vous parle aujourd’hui du dernier roman d’un auteur, très apprécié, dont le précédent livre a obtenu plusieurs prix et qu’il était temps que je découvre :

Résumé de l’éditeur :

Dans la Floride ségrégationniste des années 1960, le jeune Elwood Curtis prend très à cœur le message de paix de Martin Luther King. Prêt à intégrer l’université pour y faire de brillantes études, il voit s’évanouir ses rêves d’avenir lorsque, à la suite d’une erreur judiciaire, on l’envoie à la Nickel Academy, une maison de correction qui s’engage à faire des délinquants des « hommes honnêtes et honorables ». Sauf qu’il s’agit en réalité d’un endroit cauchemardesque, où les pensionnaires sont soumis aux pires sévices. Elwood trouve toutefois un allié précieux en la personne de Turner, avec qui il se lie d’amitié. Mais l’idéalisme de l’un et le scepticisme de l’autre auront des conséquences déchirantes.

Ce que j’en pense :

On va suivre le parcours d’un jeune afro-américain, Elwood Curtis, dont le parcours scolaire brillant le différencie de ses copains d’enfance. Il a été élevé par sa grand-mère, Harriet,  qui surveille de près ses fréquentations, car ses parents sont partis alors qu’il était très jeune. Son père, revenu de la guerre où on le traitait avec respect, a déchanté à son retour, car on lui contestait le droit de porter son uniforme dans ce Sud où règne la ségrégation.

Un jour Harriet lui offre un disque acheté au hasard, et il s’agit des discours de Martin Luther King qu’il écoute en boucle et ceci éveille une aspiration à l’égalité raciale, une conscience politique mais cela risque aussi de lui jouer des tours, car il pense que l’avenir sera radieux.

Nous sommes dans les années soixante, et si des lois ont bien été votées, on est encore loin de les voir appliquées. Elwood travaille dans la boutique de Mr Marconi, tout en continuant sa scolarité. Un de ses professeurs lui obtient une bourse pour aller étudier à l’université.

Alors qu’il voulait aller visiter le campus, il est pris en stop par un homme dont il ne se méfie pas. Hélas, la voiture était volée et Elwood est condamné pour vol de voiture alors qu’il n’y était pour rien, il était seulement au mauvais endroit au mauvais moment comme on dit.

Il se retrouve à la Nickel Académy où il est censé être scolarisé… en fait, c’est pour la vitrine, l’institution (qui fait référence à la Dozier School qui a fermé ses portes il n’y a pas si longtemps) comprend une aile pour les Blancs et une autre pour les Noirs, avec des différences, à tous les niveaux, nourriture, traitement… il faut travailler dur, aux champs ou ailleurs, et le moindre prétexte suffit pour être passé à tabac.

En fait, à Nickel, maison de redressement, comme on disait autrefois, règne un régime de terreur, les gamins sont victimes de sévices, de barbarie plus exactement, le summum étant atteint dans ce qu’ils appellent « La maison blanche » où le fouet règne en maître ou encore la « cage à sueur » où on les fait pratiquement rôtir.

Elwood se lie d’amitié avec Turner, très lucide car c’est son deuxième séjour,  et qui n’espère plus rien de la vie, car pour lui,  quoi qu’il advienne ils n’auront jamais aucun droit.

Colson Whitehead nous met dans le bain dès le prologue lorsqu’il décrit la mise à jour d’un cimetière fantôme où sont enterrés des corps, avec des fractures multiples, dans l’anonymat : pas même une croix, un charnier alors qu’un promoteur commençait des travaux. Voici l’incipit:

« Même morts, ces garçons étaient un problème »

Le cimetière clandestin se trouvait dans la partie nord du campus de Nickel, sur un demi-hectare de mauvaises herbes entre l’ancienne grange et la déchetterie de l’école. Ce champ avait servi de pâture à l’époque où l’établissement exploitait une laiterie et en vendait las production dans la région – une des combines de l’État de Floride pour décharger les contribuables du fardeau que représentait l’entretien des garçons.

L’auteur alterne les périodes pour que le récit soit moins dur, alternant le présent avec la mise à jour du cimetière et l’association des anciens de la Maison Blanche où les survivants se réunissent régulièrement pour parler et l’histoire d’Elwood.

J’ai particulièrement apprécié les liens qui unissent Elwood et sa grand-mère, ainsi que son amitié avec Turner, ainsi qu’un autre garçon latino-américain, Jaimie, qui passe son temps à aller et venir entre le pavillon des Blancs et celui des Noirs au gré des humeurs des geôliers, trop basané pour les uns ou la peau trop blanche pour les autres.

J’ai beaucoup aimé ce roman et la plume de Colson Whitehead et je ressors de cette lecture un peu sonnée et toujours aussi révoltée par cette Amérique raciste, ségrégationniste, nostalgique de l’esclavage en me demandant si elle a vraiment beaucoup évolué après quatre années de Trumpisme (aigu ou chronique, là est la question !). Quoi qu’il en soit, ce roman m’a donné envie d’en savoir plus sur ce sujet.

Je n’ai pas lu « Underground Railroad » le précédent roman de Colson Whitehead que j’ai rajouté à ma PAL délirante l’année dernière mais l’heure viendra c’est certain…

Dernière précision, et non des moindres, « Nickel Boys » a reçu le prix Pulitzer.

9/10

https://www.lefigaro.fr/international/2015/02/17/01003-20150217ARTFIG00345-etats-unis-un-siecle-d-horreur-dans-une-maison-de-redressement.php

http://dombosco.over-blog.com/article-arthur-g-dozier-school-for-boys-115890736.html

L’auteur :

Né à New-York en 1969, Colson Whitehead est l’auteur de sept romans dont « Underground Railroad », qui relate le périple d’une jeune esclave évadée d’une plantation de Géorgie.

Avec « Nickel Boys », qui s’inspire de la véritable histoire d’une maison de correction en Floride, il poursuit sa troublante exploration de l’histoire américaine, s’imposant comme une voix essentielle de la littérature qui a fait de la question raciale aux USA le cœur de son œuvre et de son combat.

Extraits :

Ainsi donc, il feuilletait des magazines pendant ses temps morts. Ses heures de travail chez Marconi lui fournissaient des modèles d’hommes qu’il pourrait devenir et l’éloignaient du type de garçons du quartier qu’il n’était pas. Sa grand-mère l’avait depuis longtemps dissuadé de traîner avec les gamins du coin, qu’elle traitait de fainéants et de fauteurs de trouble.

… les paroles du Révérend King emplissaient le salon de la petite maison tout en longueur. Elwood appliquait un code et le Révérend mettait ce code en mots, lui donnait une forme et un sens. Il y a dans ce monde de grandes forces, les lois Jim Crow notamment, qui visent à rabaisser les Noirs, et de plus petites forces, les autres personnes par exemple, qui cherchent à vous rabaisser, et face à toutes ces choses, les grandes comme les petites, il faut garder la tête haute et ne jamais perdre d vue qui l’on est.

Il se rappela que Yolanda King avait six ans quand son père lui a révélé la réalité du parc d’attractions et de l’ordre blanc qui lui en interdisait l’entrée. Qui lui fermait les portes de cet autre univers. Elwood avait six ans quand ses parents avaient mis les voiles et il y voyait un point commun entre elle et lui, car c’est à ce moment-là qu’il avait ouvert les yeux sur le monde.

Il eut (le père d’Elwood) à peine le temps de sortir de sa voiture—tout le monde savait que les Blancs lynchaient les Noirs en uniforme, mais il n’aurait jamais imaginé être un jour pris pour cible. Pas lui. Une bande de Blanc jaloux de son uniforme et effrayés par ce monde qui autorisaient les Noirs à en porter un.

Changer la loi, très bien, mais ça ne changera pas les gens ni leur façon de traiter leurs semblables. Nickel était un établissement raciste jusqu’à la moelle – la moitié du personnel enfilait probablement un costume du Klan tous les week-ends – mais aux yeux de Turner sa cruauté allait plus loin que la couleur de la peau ?

Durant l’été 45, un jeune garçon fit un arrêt cardiaque dans une cage à sueur, une punition courante à l’époque, et le médecin légiste qui l’examina conclut à une mort naturelle. Imaginez-vous cuire dans une boite en métal jusqu’au moment où votre cœur lâche, à bout de forces.

Fuir était une folie, ne pas fuir aussi. En regardant ce qui s’étendait à l’extérieur de l’école, en voyant ce monde libre et vivant, comment ne pas songer à prendre le risque vers la liberté ? à écrire soi-même son histoire pour changer. S’interdire de penser à la fuite, ne serait-ce que pour un instant, c’était assassiner sa propre humanité.

Chaque année en novembre, le marathon ébranlait son scepticisme à l’égard de l’humanité en lui montrant qu’ils étaient tous solidaires dans cette ville crasseuse, une étrange famille.

Lu en novembre 2020

Publié dans littérature USA, Rentrée littéraire

« Betty » de Tiffany McDaniel

Puisque nous sommes à l’heure américaine, ces derniers temps, je vous parle aujourd’hui d’un livre de la rentrée qui m’a particulièrement touchée :

Résumé de l’éditeur :

« Ce livre est à la fois une danse, un chant et un éclat de lune, mais par-dessus tout, l’histoire qu’il raconte est, et restera à jamais, celle de la Petite Indienne. »


La Petite Indienne, c’est Betty Carpenter, née dans une baignoire, sixième de huit enfants. Sa famille vit en marge de la société́ car, si sa mère est blanche, son père est cherokee. Lorsque les Carpenter s’installent dans la petite ville de Breathed, après des années d’errance, le paysage luxuriant de l’Ohio semble leur apporter la paix. Avec ses frères et sœurs, Betty grandit bercée par la magie immémoriale des histoires de son père. Mais les plus noirs secrets de la famille se dévoilent peu à peu. Pour affronter le monde des adultes, Betty puise son courage dans l’écriture : elle confie sa douleur à des pages qu’elle enfouit sous terre au fil des années. Pour qu’un jour, toutes ces histoires n’en forment plus qu’une, qu’elle pourra enfin révéler.

Betty raconte les mystères de l’enfance et la perte de l’innocence. À travers la voix de sa jeune narratrice, Tiffany McDaniel chante le pouvoir réparateur des mots et donne naissance à une héroïne universelle.

Ce que j’en pense :

On fait la connaissance de Betty par une discussion qu’elle a avec son père, qui lui raconte une jolie histoire : son cœur est en verre et contient un oiseau et il se briserait s’il venait à la perdre, libérant l’oiseau qui s’envolerait alors vers le ciel guidant l’âme vers le Paradis.

Son père, Landon Carpenter, Cherokee de père et de mère, est né au début du XXe siècle et rencontre une jeune fille, Alka Lark qu’il venait de cueillir des champignons (des trompettes de la mort, serait-ce un signe ?) et ils font l’amour. Il a 29 ans, elle en a dix-huit et se retrouve enceinte. Elle va se faire battre à coups de ceinturon par son père, alors que la mère ne dit rien : enceinte c’est un scandale et en plus ce n’est pas un Blanc…apprenant cela, Landon va aller lui infliger une sévère correction. ainsi commence le récit :

DEVENIR FEMME, c’est affronter le couteau. C’est apprendre à supporter le tranchant de la lame et les blessures. Apprendre à saigner. Et malgré les cicatrices, faire en sorte de rester belle et d’avoir les genoux assez solides pour passer la serpillère tous les samedis.  

Sont-ils vraiment amoureux, on le suppose ; en tout cas, ils vont sillonner le pays, avoir huit enfants, Betty étant la sixième. Deux vont mourir jeunes: Yarrow et Waconda. La famille vit des petits boulots du père mais un jour, la mère veut rentrer dans sa ville natale Breathed, dans l’Ohio et un ami lui procure une maison, où une famille a été massacrée, ce qui alimente toutes sortes de légendes. On va voir grandir Betty, au milieu de l’immense jardin, où son père arrive à faire pousser toutes sortes de légumes, de fruits, arbres, plantes dont il tire des potions qui ont des vertus thérapeutiques.

Dans la famille, il y a le fils aîné, Leland, peu fréquentable, puis deux sœurs Fraya, sage raisonnable, et Flossie qui ne songe qu’à devenir comédienne et se comporte toujours comme si elle avait un public en face d’elle, ensuite Betty qui ressemble beaucoup à son père, puis les deux petits frères de Betty : Trustin très habile en dessins, fusain notamment et le petit dernier Lint, enfant angoissé, affligé d’un bégaiement.

Alka, la mère donc, a un comportement plutôt étrange, on se demande parfois si elle aime ses enfants, notamment Betty qu’elle surnomme entre autres, Pocahontas…

Tiffany McDaniel nous raconte l’enfance de Betty, qui en est fait l’histoire de sa propre mère, dans cette Amérique des années cinquante et soixante, la difficulté d’être une enfant « sang-mêlé » typés puisque sa peau est sombre, ses cheveux très noirs comme son père. On assiste à la cruauté des enfants à l’école, mais aussi des instituteurs qui la traitent avec mépris. Polly la Peau-Rouge, Tomahawk Kid, Pocahontas, squaw etc. etc. ils vont même jusqu’à baisser sa culotte pendant la récréation pour vérifier si elle a une queue !

L’auteure évoque le racisme, la pauvreté, les violences sexuelles, viol, inceste, suicide sans jamais tomber dans le pathos, elle nous dresse un tableau sans concession de l’Amérique profonde.

La mère est difficile à comprendre, avec des accès de violence, mais l’histoire nous révèle pourquoi, sans pour autant l’excuser, et le père est attachant, essayant de positiver, de relativiser, et la manière dont il vit en harmonie avec la Nature, en cultivant le sol sans l’appauvrir, en respectant les éléments, l’équilibre de la Terre Mère, racontant les légendes cherokees qui illuminent le récit. Il est un père rassurant, sécurisant, pour Betty et la puissance de l’amour paternel va structurer sa vie.

J’aime beaucoup la relation des Amérindiens avec la Terre, qu’il vénère, respecte alors que nous, Occidentaux nous l’exploitant à mort, la détruisant au passage au nom du profit. En fait, cette société matriarcale me plaît tellement plus que notre approche patriarcale pure et dure… Et à l’heure du Trumpisme triomphant, tous les mots et maux évoqués par l’auteur sont plus que jamais présent dans ces deux premières décennies du XXIe siècle

Ce roman est surtout une histoire de résilience, car cette petite fille endure toutes les méchancetés (et encore à l’époque il n’y avait pas les réseaux sociaux !) et s’accroche, elle se réfugie dans l’écriture, notant tout ce qui se passe d’important dans la famille comme à l’école, la violence dont elle est parfois témoin, sur des papiers qu’elle enferme dans des boites et elle les enterre dans la grange.

L’écriture est belle, pleine de poésie, les descriptions de la nature font voyager, donnent envie de caresser  les plantes, ou les animaux que l’on sent si proches et je rends hommage au passage à la belle traduction de François Happe ; c’est un roman qui va rester longtemps dans ma mémoire. Il a obtenu le Prix FNAC.

Bref, un superbe livre publié aux éditions Gallmeister dont je commence à explorer le catalogue, on leur doit notamment « My absolute Darling » encensé par les lecteurs l’an passé….

L’auteure :

Née en 1985 dans l’Ohio, Tiffany McDaniel est une romancière, poétesse et artiste visuelle américaine.

Auteure autodidacte sans formation artistique universitaire particulière, elle écrit de nombreux textes non publiés avant que son premier roman, « L’Été où tout a fondu » (« The Summer That Melted Everything », 2016), soit finalement accepté par un éditeur.


Son deuxième roman « Betty » (2020), particulièrement remarqué par la critique lors de sa parution en français, reçoit le prix du roman Fnac 2020. Tiffany McDaniel s’inspire de la vie de sa mère, une métisse cherokee, pour livrer un roman enchanteur et tragique.

Extraits :

Les temps changent pour ne jamais revenir, alors nous donnons au temps un autre nom, un nom plus beau, pour qu’il nous soit plus facile d’en supporter le poids, à mesure qu’il passe et que nous continuons à nous rappeler d’où nous venons.

Les autorités avaient décrété que les Cherokees devaient être « civilisés » ou expulsés. Ils n’ont eu d’autre choix que de parler l’anglais de l’homme blanc et de se convertir à sa religion. On leur a dit que Jésus était mort pour eux aussi.

A l’entrée de chaque carré, il avait planté des savonniers. Les arbustes n’étaient pas là pour faire joli, mais parce qu’ils constituaient un apport naturel en azote. Il savait toutes ces choses comme d’autres savent qu’ils peuvent acheter un engrais tout prêt dans un magasin.

Pas besoin de s’asseoir sur un banc pour entendre parler de la création divine, disait-il. Tout ce que vous avez à faire pour savoir qu’il existe quelque chose de plus grand, c’est aller vous promener dans les montagnes.  Un arbre prêche mieux que n’importe quel homme.

Je n’arrivais pas à comprendre comment elle avait pu endurer cela. J’arrivais encore moins à comprendre comment son cœur avait pu survivre, sachant que c’était sa propre mère qui l’avait portée sur la couche du diable. Que fait-on lorsque les deux personnes qui sont censés nous protéger le plus sont justement les monstres qui nous déchirent et nous mettent en pièces ?

La foudre, c’est le diable qui frappe à la porte du paradis, a-t-il dit. Il projette tout son corps contre la porte avec une telle force qu’il fendille le ciel. Le diable ne frappe à l, a porte du paradis que pendant un orage.

Il y avait des choses chez mon père qui commençaient à s’écailler, comme une peinture qui vieillit. Quand je lisais les livres que j’empruntais à la bibliothèque, je pensais que mon père – comme les histoires que ces livres racontaient – était né de l’esprit des écrivains.

J’étais bien trop jeune pour ça. Neuf ans seulement et j’étais là, à flotter au-dessus du monde, voyant des pères qui détruisaient leur fille. Des frères qui détruisaient leur sœur.

Toutes les mères sont envieuses de leurs filles,  dans une certaine mesure, parce que les filles ne sont qu’au début de leur jeunesse, alors que les mères voient la leur s’évanouir peu à peu…

Ne laisse pas une telle chose t’arrive, Betty. N’aie pas peur d’être toi-même. Faut pas que tu vives aussi longtemps pour t’apercevoir à la fin que tu n’as pas vécu du tout.

A ce moment-là, j’ai compris que les pantalons et les jupes, tout comme les sexes, n’étaient pas considérés comme égaux dans notre société. Porter un pantalon, c’était être habillé pour exercer le pouvoir. Porter une jupe, c’était être habillé pour faire la vaisselle.

La pensée m’est alors venue qu’être enfant, c’est savoir que le balancement du berceau nous rapproche et en même temps nous éloigne de nos parents. C’est le flux et le reflux de la vie qui, tour à tour, nous poussent vers les autres, puis nous en écartent, peut-être dans le but de nous faire acquérir la force nécessaire pour affronter l’instant où ce mouvement de balancier nous aura tellement éloigné de la personne que nous aimons le plus qu’elle ne sera plus là quand nous reviendrons vers elle…

Lu en novembre 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Mon père, ma mère, mes tremblements de terre » de Julien Dufresne-Lamy

Je vous parle aujourd’hui du dernier livre d’un auteur que j’ai découvert l’an dernier avec « Jolis, jolis monstres » :

Résumé de l’éditeur :

« Est-ce que sur la table de chirurgie, mon père ressent le chaud, le froid ? Allez savoir. Dans la salle d’attente, ma mère porte sa chemise saharienne et le soleil blanc tape doucement sur les fenêtres. L’air est doux. Un air qui n’a rien à voir avec la mort, les drames. Ici, ce n’est pas un drame. C’est autre chose qui se passe. »


Dans cette salle, Charlie, quinze ans, patiente avec sa mère. D’ici cinq heures, son père sortira du bloc. Elle s’appellera Alice.  

Durant ce temps suspendu, Charlie se souvient des deux dernières années de vie de famille terrassée. Deux années de métamorphose, d’émoi et de rejet, de grands doutes et de petites euphories. Deux années sismiques que Charlie cherche à comprendre à jamais.

Sur sa chaise d’hôpital, tandis que les heures s’écoulent, nerveuses, avant l’arrivée d’Alice, Charlie raconte alors la transition de son père, sans rien cacher, ce parcours plus monumental qu’un voyage dans l’espace, depuis le jour de Pâques où d’un chuchotement, son père s’est révélée. Où pour Charlie, la terre s’est mise à trembler.  

Julien Dufresne-Lamy signe un cinquième roman doux et audacieux, profondément juste, sur la transidentité et la famille. La bouleversante histoire d’amour d’un clan uni qui, ensemble, apprend le courage d’être soi.

Ce que j’en pense :

Le livre s’ouvre directement sur la salle d’attente de l’hôpital où Charlie, adolescent de quinze ans patiente en compagnie de sa mère. Son père, Aurélien, subit une intervention chirurgicale, radicale, une vaginoplastie qui va durer plusieurs heures. C’est l’étape ultime de cet homme, âme de femme égarée dans un corps d’homme, pour devenir Alice et être enfin en accord avec lui-même.

Durant cette attente angoissante, Charlie remonte le cours du temps : l’annonce de son père, sous la tente lors d’un week-end d’escapade qui le prend au dépourvu ainsi que sa mère, mais au fond, il se doutait bien qu’il y avait anguille sous roche. Un jour, il avait surpris son père habillé en femme, perruqué dans le garage. Il avait alors évoqué une soirée Halloween avec des voisins…

Ce week-end où tout bascule, Charlie va parler alors de séisme et comparer les secousses d’un tremblement de terre qu’on ne voit pas venir, à part sur les tracés des sismographes, à toutes les souffrances, guerres intérieures qui vont se succéder, chez lui comme chez sa mère, mais de façons différentes, mais qui vont laisser des traces.

Durant ces longues heures, Charlie se souvient de tout le processus de transformation de son père : les hormones, notamment avec leurs effets secondaires, la lutte contre la pilosité avec des rituels de rasage aussi énergiques que cause de souffrance, les achats compulsifs de bijoux qu’il ne porte pas forcément, cette voix masculine qui l’exaspère car au téléphone, on lui dit encore « monsieur », le tout sur fond de suivi par, Madame Folle,  une psy qui tient plutôt bien la route malgré son nom :

 « Une psy qui s’appelle Folle, t’as pas un peu peur de virer camisole. Mme Chtarbée suit l’état psychique de Papa depuis deux ans. Depuis les tremblements de terre. Papa l’a choisie sans avoir le choix. Obligation formelle d’être suivi… »

En fait, l’acceptation se fait très progressivement, un peu comme les étapes du deuil, avec bien-sûr la colère qui l’envahit au début, car Aurélien, tout à son projet, ses consultations multiples chez différents médecins pour avoir ses prescriptions, ne se rend pas compte que si, pour lui, tout est clair et résulte d’une évolution remontant à l’enfance, ce n’est pas la même chose pour Charlie ou pour son épouse.

Il s’agit bien d’un deuil : celui du père aimant qui devient Alice, alors il faut s’habituer à dire « Elle » à construire les phrases au féminin (teinté de masculin : mon père, elle…).

Julien Dufresnes-Lamy explore aussi les réactions de l’entourage, la famille de la mère de Charlie, (notamment sa sœur Rita) est italienne ultra-catholique, et tente de la forcer à divorcer par exemple un comble chez les ultras, les voisins qui se moquent et jugent, les tags sur la voiture, la maltraitance au collège…

« Il y a deux sortes de gens affreux dans la vie. Les gens qui ont un avis sur tout. Et les gens qui tendent la main à tous sauf à ceux qui en ont besoin. Rita et Jo, c’était la combinaison hypocrite des deux. »

Charlie et sa mère ont évolué chacun de leur côté, avec des réactions différentes, des colères, qui ne sont pas concomitantes, car elle semble accepter sans problème par amour pour son époux, mais les réactions de colère sont plus tardives. Je trouve le choix d’aborder la transidentité, à travers le cheminement d’un adolescent devant le choix paternel, très intéressant et très réussi, ainsi que le fait de choisir l’approche par le biais de l’amour : Charlie aimera-t-il son père de la même manière ?

J’ai beaucoup aimé ce roman, car l’auteur aborde la transsexualité, la transidentité, le genre, les réactions des gens, l’intolérance avec beaucoup de sensibilité, comme dans son précédent roman, et j’ai découvert des aspects sur lesquels je n’avais jamais réfléchi en profondeur, notamment tout le côté médical : les effets secondaires des hormones, les complications possibles de la vaginoplastie (intervention qui dure 5 heures en France et 8 heures dans les pays anglo-saxons, car on « peaufine » plus…).

Les termes choisis sont toujours dans le registre de la sensibilité, de la pudeur, très rarement dans la crudité, les comparaisons avec le tremblement de terre ou la nature sont toujours judicieuses.

Je mettrai juste un bémol : j’ai trouvé Aurélien-Alice, certes sympathique mais très autocentré : il est tellement obnubilé par sa démarche ses choix, qu’il ne se rend pas compte de ce que cela entraîne sur son fils et sa femme. Un exemple : aller chercher son ado au collège, habillé en femme, avec perruque, maquillage, sans se rendre compte des répercussions que cela peut avoir, c’est terrible. Mais, que ferions-nous à sa place ? il y a un tel décalage dans le temps entre la certitude d’être une femme depuis l’enfance, et l’annonce à la famille…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteur que j’ai découvert avec « Jolis, jolis monstres » et que j’ai retrouvé avec énormément de plaisir. J’attends le prochain livre de pied ferme…

#Monpèremamèremestremblementsdeterre #NetGalleyFrance

8,5/10

L’auteur :

Julien Dufresne-Lamy est né en 1987 à La Rochelle et vit actuellement à Paris. Il publie son premier roman en 2012 : « Dans ma tête, je m’appelle Alice » (La Forêt, 2012).

Passionné par la danse contemporaine, il publie en 2017 chez Belfond un deuxième roman pour adultes, « Deux cigarettes dans le noir », en hommage à la chorégraphe allemande, Pina Bausch.

En 2019, il publie un livre pour les neuf-treize ans : « Les étonnantes aventures du merveilleux minuscule Benjamin Berlin » qui a reçu également un bel accueil.

Pour la rentrée littéraire 2019, il publie « Jolis, jolis monstres » (Belfond, 2019), roman qui a reçu le Grand Prix des Blogueurs et le Prix Millepages.

Extraits :

Une fin d’après-midi sous la tente, Papa l’a simplement révélé.

Rupture brutale des plaques tectoniques.

Cataclysme.

Force 10 sur l’échelle de Richter.

En bon scientifique, mon père nous avait employé des termes normatifs. Dysphorie de genre. Transidentité. Troubles de l’identité de genre. Non-congruence de genre. Ma mère n’y comprenant rien, mon père était passé au plan B. « Je suis une femme. A l’intérieur, une vraie. Ce n’est pas vraiment grave. Je t’aime. Je vous aime. Mais je n’ai jamais été un homme.

Il disait que sa dysphorie, il la ressentait depuis ses cinq ans. Il se souvenait être un grumeau de garçon qui se regardait dans la glace et, quand il regardait tout au fond, il voyait tout sauf un grumeau de garçon.

Les rendez-vous de mon père. Ses absences, ses étapes, ses aveux, ses métamorphoses tandis que ma mère s’emmure et moi ? Je tremble…

« J’ai treize ans, la terre se désagrège et, avec cette vue plongeante sur le vide, j’entrevois le plus grand de nos vertiges. Mon père maintenant ne parle plus que de lui.« 

Je crois qu’à cette époque, mon amour (pour mon père) devenait invisible et molécule. A la place, c’est la colère qui me calcinait.

J’avais le droit d’avoir des humeurs et d’être ingrat, c’est mon âge qui le disait. Sauf que non. Mon père me volait ma crise d’adolescence, sans trembler.

Dans mon journal, je rédigeais les étapes de mon père. Ce qui nous attendait, lui, ma mère et moi.

Ce que ne se verra jamais. L’émotivité. La vulnérabilité. Les doutes dans les yeux bleus de mon père. Les précipices, la transe, le trac. La foi. Tous les dangers d’être femme ou minorité dans notre impitoyable société.

Il y a deux sortes de gens affreux dans la vie. Les gens qui ont un avis sur tout. Et les gens qui tendent la main à tous sauf à ceux qui en ont besoin. Rita et Jo, c’était la combinaison hypocrite des deux.

Le fils se le figure comme ça, un père en éclaireur avançant en pleine randonnée, le souffle régulier, la gourde au poignet, se hissant jusqu’au sommet. Un père qui grimpe le flanc d’une colline, un alpage en haute altitude, lui qui a un vertige monstre ? Et dans un souffle adressé au public, le fils qui chuchote :  Mon père est une femme qui marche… 

Pour le monde, on passe d’homme à on ne sait trop quoi. On se prend la transphobie dans la gueule. Et puis quand on transitionne, qu’on passe les étapes, on se fait bien « genrer ». Pour le monde, nous sommes femmes. Et ce n’est plus la transphobie qu’on mange, c’est le sexisme à vie.

Il faut accepter de ne pas comprendre les choses mais comprendre qu’elles existent.

Mon père est elle, pleine et entière de femme, nouée femme pour l’éternité. Je dois pouvoir le formuler. Puisqu’elle est elle, en stricte vérité.

Bientôt, mon père aura un néo-vagin, alors ça fait quoi de lui ? Une néo-femme ? Un néo-parent ?

Néo-que dalle. Mon père ne s’en contentera pas.

Lu en octobre 2020