Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Un jour viendra, couleur d’orange » de Grégoire Delacourt

Très longtemps, j’ai fait l’impasse sur les romans de Grégoire Delacourt, et je me suis enfin décidée à me lancer avec ce livre dont le titre m’a plu et intriguée et il faut bien constater que la couverture accroche l’oeil:

Résumé de l’éditeur :

Tandis que le pays s’embrase de colères, Geoffroy, treize ans, vit dans un monde imaginaire qu’il ordonne par chiffres et par couleurs. Sa pureté d’enfant « différent » bouscule les siens : son père, Pierre, incapable de communiquer avec lui et rattrapé par sa propre violence ; sa mère, Louise, qui le protège tout en cherchant éperdument la douceur. Et la jeune Djamila, en butte à la convoitise des hommes, fascinée par sa candeur de petit prince.

Fureurs, rêves et désirs s’entrechoquent dans une France révoltée. Et s’il suffisait d’un innocent pour que renaisse l’espoir ? Alors, peut-être, comme l’écrit Aragon, « un jour viendra couleur d’orange (…) Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront ».

Lumineuse, vibrante, une grande histoire d’humanité.

Ce que j’en pense :

Louise et Pierre ont fait connaissance (se sont sautés dessus, plus tôt) au soir du 21 avril, voir la tête du Menhir s’afficher pour le second tour, cela rapproche… elle est infirmière, il travaille dans une usine, comme opérateur de machines de fabrication de papiers et de cartons.

Leur couple fonctionne bien jusqu’à la naissance de Geoffrey, un enfant pas comme les autres qui ne supporte pas qu’on le touche, intolérant aussi aux bruits extérieurs. Si Louise tente de l’apprivoiser, Pierre, lui, se braque de plus en plus, emmagasinant peu à peu la colère. Et cela se complique de plus en plus, car Geoffrey est passionné par les mathématiques, les espèces animales et végétales qu’il connaît dans le moindre détail.

Louise travaille aux soins palliatifs (elle aide les gens à mourir dit Geoffrey !) alors que Pierre se retrouve au chômage, la crise et la mondialisation sont passées par là et retrouve une place de vigile qui ne lui convient guère. Peu à peu il devient un autre homme incapable de maîtriser ses pulsions, et trompe sa femme…

Survient la taxe carbone, accords de Paris oblige et c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase…

Geoffrey a treize ans, il est scolarisé comme tout le monde, mais sa différence fait de lui le souffre-douleur des collégiens. Seule Djamila, quinze ans est touchée par ce gamin sensible et ils deviennent amis, ce qui va attirer les foudres des autres et aussi de sa famille. Alors, ils trouvent un refuge dans les bois, où ils font la connaissance d’un sage, Hagop Haytayan, dont la famille a fui le pays, à cause du génocide arménien.

On occupe les ronds-points, avec Pierre le samedi à l’aube, alors que le boulanger leur apporte sa première fournée, ou le boucher, mais le ton monte de plus en plus : comment rester calme quand le quinze du mois, il ne reste plus rien alors certains ont des comptes en Suisse (vous voyez de qui je veux parler…)

On assiste à une montée de la violence, physique et psychique, tant du côté des gilets jaunes que du côté de la famille de Djamila, dont les frères ne supportent plus leur père qui se tue au travail, leur sœur qui est trop Française à leur goût…

Grégoire décrit assez bien le contexte actuel, les différences sociales, la pauvreté des uns et les salaires mirobolants des autres, la fracture entre les technocrates parisiens et la vie au quotidien en banlieue ou dans les campagnes, quand les usines ont fermé ou l’arrogance du Président… Mais aussi la différence entre Geoffrey, qui présente des troubles du spectre de l’autisme (Asperger probablement) et qui est rejeté par les autres, ou Djamila, la jolie Berbère aux yeux vert Véronèse et aux longs cheveux noirs aux reflets bleus…

Au départ, je n’avais pas envie de lire un roman traitant des gilets jaunes, car j’aime bien avoir du recul, et analyser les évènements quelques années après, quand ils ont été digérés, métabolisés, dépassionnés, car à chaud, les épidermes se frottent dangereusement. (Idem pour le COVID il faut laisser du temps au temps…)

C’est le premier livre de Grégoire Delacourt que je lis car, jusqu’ici, j’avais l’impression que son style n’était pas pour moi et je le classais dans les bisounours plutôt (probablement à cause d’un titre :« la liste de mes envies »), or la violence, ici, est omniprésente, l’intolérance, le mépris de l’autre également… Pierre est tellement rongé par la colère, qu’il en est devenu aveugle et ses compagnons de ronds-points, après avoir tenté de le mettre en garde, finissent par s’éloigner.

« Prends garde à toi, Pierre, les colères nous tisonnent et nous consument. Elles fissurent ce qu’on est de bien. »

Mais, il faut bien le reconnaître, l’auteur sait introduire, au passage, de belles réflexions sur violence, la manière dont elle envahit l’individu et comment la transformer, évoquant au passage, Kandisnky ou Balzac ou encore ce petit clin d’œil au passage à Rilke :…

« Les grandes personnes ne sont rien, avait écrit Rilke, leur dignité ne répond à rien. Il y a des enfants qui ne sont déjà plus des enfants, savez-vous. Ils n’ont plus cette île en eux. Cette terre ferme. Ils deviennent les pires adultes. »

Ressenti très mitigé donc, mais dans l’ensemble je l’ai quand même un peu apprécié, car il oblige le lecteur à réfléchir… je retiens essentiellement la sensibilité de Geoffrey et le dévouement de Louise, la douceur de Djamila et la tendresse d’Hagop qui tous les quatre permettent d’avancer dans la lecture, alors que j’ai eu beaucoup de mal avec Pierre…Je trouve également une trop grande différence entre la violence des uns et le côté gentil des autre, mais j’ai aimé les réflexions sur les couleurs, car elles permettent de respirer par moments.

Je retiens cette scène pour étayer mon propos : un samedi matin, Pierre décide d’emmener Geoffrey à la manif car il serait temps d’après lui, que cet enfant apprenne la vie ! ils sont armés de cocktails Molotov et Pierre veut obliger son fils à jeter le premier, je vous laisse imaginer la réaction de cet enfant, surtout quand le père commence à lui « hurler dessus » alors qu’il est hypersensible aux bruits… et en plus il n’aime pas la couleur jaune, sa couleur préférée étant le vert, comme la Nature…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman plein de couleurs comme son titre, tiré d’un vers d’Aragon, l’indique et de faire la connaissance de la plume de l’auteur.

#Unjourviendracouleurdorange #NetGalleyFrance

6,5/10

Extraits :

Même s’il avait engrangé 720 319 voix de plus qu’au premier tour, le menhir avait explosé au deuxième tour et le grand Jacques avait repris les choses en main, une bière dans l’une, la croupe d’une bonne génisse, porte de Versailles de l’autre. Et tout était redevenu comme avant. On n’avait pas soupçonné la colère. Pas auguré les chagrins. On l’avait juste échappée belle. On n’avait rien vu. Alors, dix-sept ans plus tard, la détresse avait revêtu des gilets jaune fluo.

Je gueule, Louise, si tu veux savoir, j’ouvre enfin ma putain de gueule. Il a soupiré. J’étais heureux aujourd’hui. J’existais. Je n’étais pas ce connard de vigile à Auchan que personne ne regarde. Je suis un chien, là-bas. Et encore, les chiens, on les caresse. Un silence. On bloquait des dizaines de voitures, peut-être cinquante, peut-être cent, on n’a pas compté, et les gens ne protestaient pas. On parlait de nous. De ce qui nous reliait. On rêvait. On était ensemble et c’était bien.

Le 21 avril 2002, la défaite de Jospin et surtout sa fuite, genre Varenne, le soir même de sa déculottée, démerdez-vous les gars, je me casse, avait sans doute marqué le début de la grande colère de Pierre.

Raffarin parlait de la France d’en bas. Comme Balzac cent soixante-cinq ans plus tôt dans ses « Illusions perdues ». Les Français d’en bas étaient restés en bas. Les Français d’en haut ne regardaient jamais en bas. C’était sale.

Dix ans plus tard, outre-Rhin, le petit peintre à la moustache en brosse éructe des mots de haine qui ressemblent étrangement à ceux qu’ont déjà entendus les Haytayan. A Constantinople en 1915. A Alep l’année suivante…

Les pompiers sont venus trinquer, alors le jaune et le rouge se sont mêlés en un orange de flamme. Un orange joyeux. Geoffroy aurait cité le peintre Kandinsky qui disait de cette couleur qu’elle provoquait des sentiments de force, d’énergie, d’ambition, de détermination et de triomphe.

On disait ici, au cinquième étage de l’hôpital, que la douleur concernait le corps et la souffrance l’âme. Au corps, les médecines, les équations chimiques. Les soulagements. A l’âme, la douceur, la musique des mots, l’empathie. Le corps lâche ne premier. L’âme s’accroche. Toujours…

Les chiffres étaient un équilibre, une certitude, tout comme les couleurs. Ce qui le terrifiait, c’était la poésie des hommes, c’est-à-dire, leur imprévisibilité, car pour lui, la poésie n’était que cela, fantaisies, cabrioles, facéties.

L’interdit et la violence possédaient quelque chose de sexuel. D’animal. Transgresser, c’était déplacer les lignes. Occuper plus de place. Déployer sa force. Cela revenait à jouir.

On cogne mon fils. On assomme un homosexuel. On tabasse un Noir. Un Arabe.  On frappe tout ce qui risquerait de révéler qu’on n’est pas si extraordinaire que ça. La peur d’être soi-même médiocre.

Une saloperie, la colère. Elle dévorait sans rien soulager. On en conservait trop de bleus. Trop d’infirmités.

En coupant la première fois, les lames ont émis un bruit mat. Étouffé. Dangereux. Presque un souffle. Et la première mèche aux reflets bleus est tombée. Une plume de corneille. Ils voulaient effacer son corps. Quelle blague. Parce que les hommes sont des bêtes on enferme les femmes. Il y avait une expression qui expliquait ça, à propos d’un chien et de la rage…

Un garçon de 13 ans. Une fille de 15. Un peuple de deux personnes. On se prenait à rêver avec eux d’un monde meilleur, mais il faut se souvenir de la voix de miel d’Antarame, lorsqu’elle chuchotait aux oreilles de son fils que les forêts obombrent aussi les démons de l’ancien monde.

Lu en septembre 2020

Publié dans Guerre, Littérature française, Rentrée littéraire

« La race des orphelins » d’Oscar Lalo

Je vous parle aujourd’hui d’un livre particulier, choisi pour son thème :

Résumé de l’éditeur :

Je m’appelle Hildegard Müller. Ceci est mon journal.

Le Troisième Reich m’a enfantée. Je suis une oubliée de l’histoire.

La seule race que les SS aient créée, c’est la race des orphelins.  

Qui est Hildegard Müller ? Le jour où il la rencontre, l’homme engagé pour écrire son histoire apprend qu’elle a 76 ans, qu’elle sait à peine lire, à peine écrire. Qu’elle ne connaît rien de ses parents, ne se souvient plus guère de son enfance. Il comprend que sa vie est irracontable mais vraie. Pourtant, Hildegard Müller est loin d’être amnésique. Elle est simplement coupable d’être née en 1943, de géniteurs inconnus mais bons aryens, dans un Lebensborn, ces pouponnières imaginées par le Troisième Reich pour multiplier la « race supérieure ».

Hildegard Müller devait être la gloire de l’humanité elle en est devenue la lie, et toutes les preuves de sa conception sont parties en fumée avant la Libération, sur ordre d’Himmler.  

J’ai besoin, avant de mourir, de dire à mes enfants d’où ils viennent, même s’ils viennent de nulle part.  

Oscar Lalo poursuit son hommage à la mémoire gênante, ignorée, insultée parfois, toujours inaccessible. Et nous plonge dans la solitude et la clandestinité d’un des secrets les mieux gardés de la Seconde Guerre mondiale.  

Ce que j’en pense :

Hildegard Müller a été conçue dans un Lebensborn : une « maternité » où l’on choisissait les parents sur catalogue, pour qu’ils soient des Aryens, les plus purs possible : un père SS, une mère qui répond aux critères, choisie de préférence dans les pays nordiques, notamment la Norvège qui se rapproche le plus de la race pure comme la concevait la folie nazie, construite sur des légendes… On mesurait les parents sous toutes les formes, taille, la hauteur des pommettes (pour éviter toute possibilité de contamination par les Slaves !), la hauteur des oreilles, le nez… il fallait que ces bébés soient parfaits, blonds aux yeux bleus…

Une fois le couple sélectionné, on surveillait (?) la grossesse, et on regardait si le bébé était conforme aux espérances, sinon, sélection oblige, on les tuait. Les nazis n’étaient pas à une élimination près… après on les séparait de leur mère très vite pour les élever selon les principes mis au point par Himmler (où a-t-il eu son diplôme de médecin ?), la préparation du plat protéiné en question et le moins possible de contact physique, pas de scolarité… Les nazis s’occupaient mieux de la pâtée et de la santé de leurs chiens…

Hildegard décide à soixante-seize ans d’écrire son histoire. Elle a réussi à survivre, à se marier avec Olaf, issu comme elle d’un Lebensborn et avoir des enfants mais comme elle sait à peine lire et écrire, elle se confie à un scribe pour retranscrire ce qu’elle ressent.

Après avoir regroupé tous les enfants nés de cette ignominie, sans le centre principal situé en Allemagne, les nazis ont brûlé toutes les archives concernant le projet Lenbensborn, avant de vider les lieux, laissant les enfants, le plus souvent des nourrissons, sans soins, en ayant emporté avec eux les réserves alimentaires. Quand les Américains sont arrivés ils ont trouvé les restes de l’autodafé…

Comment se construire, car il ne s’agit même pas de reconstruction ici, quand on vous découvre âgée de dix-huit mois, ne pouvant pas s’exprimer, se faire entendre (le problème de la langue mais aussi l’absence de soins qui rend mutique), quand on sait seulement que sa mère est Norvégienne et le père illustre inconnu, quand on ne sait même pas s’il s’agit seulement d’un acte charnel sur commande, ou si cela a été encore pire.

Hildegard dit, elle-même, que « sa vie est un cadenas sans combinaison ».

J’ai appris en lisant ce livre qu’il existait des Lebensborn non seulement en Allemagne mais partout où les nazis ont sévi et notamment qu’il y en avait un en France, et un en Belgique.

« Le projet Lebensborn date de 1935. Le sombre projet de remplacer la race inférieure par la race supérieure. La seule race que les SS aient créée est la race des orphelins. »

J’ai bien aimé le cheminement d’Hildegard, la manière ironique dont elle parle de ses bourreaux, des atrocités nazies, ou quand elle compare son récit au journal d’Anne Franck, même si cela m’a dérangée au début, ainsi que la manière dont ces enfants ont été ignorés ou presque car ils représentaient la folie nazie, alors qu’ils n’y étaient pour rien. Aidée de son scribe, comme elle l’appelle, qui lui apporte des documents administratifs, ou des livres, des romans qu’il lui fait découvrir, elle va suivre sa quête, tentée de retrouver les traces de sa mère, savoir si elle était vraiment Norvégienne, alors que son époux préfère rester en dehors.

Une image forte : ces enfants se sont retrouvés dans un couvent qui accueillaient aussi des enfants plus âgés qui avaient survécu à l’enfer des camps et perdu toute leur famille, et ce sont eux qui s’occupaient de ces bébés Lebensborn, leur donnaient le biberon…

J’ai bien aimé la construction du récit que nous livre Oscar Lalo, des petits chapitres, avec parfois des phrases qui se répètent, mais pas tout à fait à l’identique, comme si Hildegard cherchait le mot le plus approprié, la nuance, elle qui nous dit qu’elle sait à peine lire et écrire, qu’elle a appris avec ses enfants.

J’ai lu de nombreux ouvrages, romans ou documentaires, sur les nazis, car c’était leur mécanisme de fonctionnement qui m’intéressait, ou les camps d’extermination, la » solution finale » mais j’ai très peu fouillé du côté des Lebensborn et des médecins nazis car c’était inconcevable pour moi que des médecins se comportent ainsi. J’ai lu quelques ouvrages sur Mengele (ne comptez pas sur moi pour l’appeler docteur !) à l’adolescence et j’en ai fait des cauchemars…

Ces médecins apprentis sorciers inoculaient des maladies, (la syphilis notamment les passionnait) pour publier de magnifiques descriptions, étaient obsédés par la génétique ou la gémellité … 

On ne sort pas indemne de ce livre, car le dégoût est souvent là, mais l’empathie pour Hildegard l’emporte, et Oscar Lalo m’a donné envie d’en savoir plus, et de m’immerger dans le sujet, et notamment dans le livre de Boris Thiolay : « Lebensborn, la fabrique des enfants parfaits » (cf. les liens ci-dessous)

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce livre ainsi que son auteur.

#LaRacedesorphelins #NetGalleyFrance

9/10

Quelques liens intéressants pour ne savoir plus:

Extraits :

J’ai eu beaucoup de mal à choisir des extraits, tant j’avais de notes, de surlignages et pour ne pas divulgâcher, j’ai opté pour ceux figurant dans le début du livre…

Moi, je n’ai rien à déclarer. Je n’ai pas encore de bouche. J’ai juste besoin d’une main qui écoute. Une main qui saura écrire ce qu’elle a entendu. Même quand je ne dis rien. Une main qui sache écrire vite aussi, pour ne pas avoir à me faire répéter si les mots sortent. Une main courante. Pour témoigner.

J’ai soixante-seize ans. Je sais à peine lire et écrire. Je devais être la gloire de l’humanité. J’en suis la lie.

A chaque fois que je crois avoir enfin compris comment j’ai vu le jour, je me prends une succession de nuits. Mes mille et une nuits, ce n’est pas un conte. Pourtant, j’ai besoin de cracher ma vie irracontable. Je l’ai en travers de la gorge.

J’ai fait le choix du français pour me désincarcérer de l’allemand. L’allemand est une langue qui a été torturée par les nazis. L’allemand est la langue des ordres, dont celui d’exterminer et celui du procréer. Beaucoup d’Allemands ont obéi aux deux.

Une orpheline aura toujours l’âge auquel elle a perdu ses parents. Je les ai perdus avant de naître.

Les orphelins s’unissent, parfois. Ils s’agrippent le cœur. Imbibés de leur solitude que personne ne comprend, ils se savent, les orphelins, ils se boivent. Ils se gouttent à gouttent. C’est leur bouche-à-bouche. Leur survie. La rosée de l’amour quand on n’y croyait plus.

Je suis une orpheline dont les parents sont restés lettre morte. Les mots ne peuvent pas vivre avec des lettres mortes.

Pas cohérent d’avoir été pouponnée par des bourreaux. Je l’ai été. Par le pire d’entre eux : Himmler. On avait droit aux meilleurs soins. Les meilleurs soins selon Himmler, c’est une infirmière après qu’on nous a arraché de notre mère. Un plat protéiné dont il composait lui-même le menu. L’industrialisation de notre éducation. La rationalisation du bébé parfait. De l’amour mesurable, quantifiable, identifiable. Un amour théorique. Un oxymore.

Je serais née dans une maternité SS : un Lebensborn. Je ne sais pas lequel. Il en aurait existé trente-quatre pendant la seconde guerre mondiale. Dont neuf en Norvège. Où ma mère aurait accouché. On essaye de paraître savante quand on ne sait rien.

Le suicide d’Adolf Hitler tombe le jour de mon autodafé. Le jour de la mort d’Hitler, les SS ont détruits les informations relatives à ma naissance. Cette chorégraphie mort-vie prélude à mon inexistence.

Je suis fille de SS. C’est écrit sur mon front. C’est cloué dans mon dos. A l’avant, il y a une autre pancarte : collabo. Collabo, ma mère. Je suis une fille-sandwich, plaquée par la double infamie de ma naissance. La tragédie des Lebensborn, c’est à la fois la tragédie de l’hérédité accouplée à la tragédie de l’absence d’hérédité…

Quand les dictateurs sont ivres de pouvoir, ce sont souvent les femmes qui trinquent.

Ma tentative de comprendre pourquoi je fais partie de la race des orphelins est mon détachant pour faire disparaître le sang d’Himmler que j’ai sur la peau comme une tache de vin.

S’appeler Hildegard Müller à Oslo après 1945, c’était comme avoir une croix gammée tatouée sur le front. Je pense que si le  « Lebensborn Programm » était aller jusqu’au bout de sa logique, nous aurions tout comme nom de famille Hitler. Ou plutôt Himmler. Nous sommes davantage une création d’Himmler.

Nous aurions tous pu nous appeler Hitler ou Himmler. Ou alors, comme en Espagne, porter le patronyme de nos deux parents : Hildegard Hitler Himmler. HHH. Quel que soit notre nom, on a toujours été perçus comme les enfants de ces deux criminels…

J’ai pas de famille. Pas de famille et pas d’identité. Pas de nationalité dont je sois certaine. Un nom, un prénom, une nationalité d’emprunt. Tout ce qui est d’emprunt doit être remboursé. Ou rendu. J’ai souvent eu peur qu’on frappe à ma porte et qu’on m’ordonne de rendre mon nom, mon prénom et ma nationalité. « Ils ne sont pas à vous ! » Je ne suis pas à moi. Je ne m’appartiens pas.

Lu en septembre 2020

Publié dans Littérature islandaise, Rentrée littéraire

« Lumière d’été, puis vient la nuit » de Jon Kalman Stefansson

J’avais plutôt apprécié le précédent roman de l’auteur alors celui-ci était évidemment à mon programme et comment résister à la tentation quand je l’ai vu sur NetGalley :

Résumé de l’éditeur :

Dans un petit village des fjords de l’ouest, les étés sont courts. Les habitants se croisent au bureau de poste, à la coopérative agricole, lors des bals. Chacun essaie de bien vivre, certains essaient même de bien mourir. Même s’il n’y a ni église ni cimetière dans la commune, la vie avance, le temps réclame son dû.

Pourtant, ce quotidien si ordonné se dérègle parfois : le retour d’un ancien amant qu’on croyait parti pour toujours, l’attraction des astres ou des oiseaux, une petite robe en velours sombre, ou un chignon de cheveux roux. Pour certains, c’est une rencontre fortuite sur la lande, pour d’autres le sentiment que les ombres ont vaincu – il suffit de peu pour faire basculer un destin. Et parfois même, ce sont les fantômes qui s’en mêlent…

En huit chapitres, Jón Kalman Stefánsson se fait le chroniqueur de cette communauté dont les héros se nomment Davíð, Sólrún, Jónas, Ágústa, Elísabet ou Kristín, et plonge dans le secret de leurs âmes. Une ronde de désirs et de rêves, une comédie humaine à l’islandaise, et si universelle en même temps. « Lumière d’été, puis vient la nuit » charme, émeut, bouleverse.

Traduit de l’islandais par Éric Boury.

Ce que j’en pense :

L’histoire s’ouvre sur un petit village, comme tant d’autres, perdu dans les fjords, avec sa poste (surtout sa postière en fait !) sa coopérative agricole mais qui a cependant une particularité : il n’y a ni église ni cimetière.

« Il semble cependant qu’il y ait un point par lequel notre village se distingue des autres – nous n’avons pas d’église. Non plus que de cimetière. On a pourtant maintes fois tenté de remédier à ce manque, une église donnerait indéniablement de l’allure à notre environnement, le doux tintement des cloches rejoint les âmes en peine ; le glas porte avec lui des nouvelles de l’éternité. »

On fait ainsi la connaissance d’un homme particulier, le directeur de l’Atelier du Tricot, qui tout à coup se met à rêver en latin. Alors que tout un chacun ne ferait que s’en étonner moire s’en amuser, il décide d’apprendre le latin, et donc de lire des ouvrages en latin pour ensuite s’intéresser aux grands textes et notamment à l’astronomie. Il va ainsi renoncer à son travail, faire des conférences, rencontrer d’autres personnes dans le monde qui ont la même passion. Ces voisins vont le surnommer « l’astronome ». Son épouse en profitera pour faire ses valises…

Au départ, on pense que l’auteur va raconter son histoire, alors qu’en fait, d’autres personnes vont entrer en scène et une interdépendance va ainsi s’installer entre les personnages, aussi bien que les thèmes.

On fait ainsi la connaissance de David le fils de l’astronome qui travaille à l’entrepôt, qui est persuadé de l’existence des fantômes ce qui lui permet de trouver des explications à certains évènements étranges, malgré le scepticisme de son collègue Kjartan, ou encore Jonas, si pâle et évanescent qu’il risque de se dissoudre dans l’espace, ou encore Benedikt. Mais n’allez surtout pas croire que les femmes sont absentes : nous avons Agusta postière qui lit tous les courriers qui arrivent à la poste et n’hésite pas à en instruire ses concitoyens, ou encore ma préférée Elizabet, au caractère bien trempée qui n’hésite pas à se frotter aux autres, hommes ou femmes). J’allais oublier Jacob qui parcourt le pays à v bord de son camion ou Matthias qui rentre au pays après des années passées à l’étranger.

J’ai bien aimé la manière dont le récit s’étoffe au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture : les thèmes s’intensifient, les nouveaux personnages sont introduits d’une manière qui rappelle « Le Boléro » de Ravel : la mélodie s’enrichit de plus en plus, le nombre de musiciens, et la vitesse d’exécution, le volume etc. Dans ce roman on trouve la même puissance, il se passe des choses mine de rien, on côtoie ainsi Galilée, Copernic, et donc la science, l’univers, l’auteur nous livre des réflexions sur la vie, la mort, le temps qui passe, la religion, la science et leur place dans la société, les préoccupations sur la planète…

« Nous nageons dans l’opulence, pourtant, nous ne sommes pas heureux, à quoi allons-nous occuper toutes ces journées, cette vie, c’est un véritable casse-tête, pourquoi vivons-nous ? »

L’histoire en elle-même n’est pas palpitante, mais on vit au rythme de l’Islande et de ses particularités, les jours ou les nuits sans fin, mais j’ai énormément aimé ses réflexions sur la vie en général, qui sont assez proches des miennes. Vous pourrez le constater en lisant les extraits ci-dessous. Je rappelle au passage que ce roman est le premier de Jon Kalman Stefansson, paru en 2005 en Islande et seulement traduit aujourd’hui chez nous, ce qui lui confère un intérêt particulier par rapport au contexte actuel de la planète et des relations interhumaines.

Ce roman me rappelle dans sa construction, le roman précédent « Asta », lequel variait les époques dans sa narration, alors qu’ici on reste dans l’ensemble dans la période actuelle, mais les chapitres s’étoffaient et s’enrichissaient les uns les autres.

Je n’ai toujours pas lu la trilogie de Jon Kalman Stefansson : « entre ciel et terre », « La tristesse des anges » et « Le cœur de l’homme » qui me narguent depuis un certain temps dans ma PAL… « ô temps suspends ton vol et vous heures propices suspendez votre cours » comme le disait si bien mon ami Alphonse de Lamartine

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui ont bien voulu me permettre de découvrir ce roman et de retrouver son auteur ainsi que l’Islande, ce pays qui me fascine (tout comme sa littérature)

#Lumièredétépuisvientlanuit #NetGalleyFrance

8/10

Extraits :

… mais nous affirmons qu’il faut littéralement être défunt pour ne pas penser à la mort. Avez-vous réfléchi au nombre de choses qui tiennent au hasard, toute la vie peut-être ?

C’est dans le silence que se conserve l’or ; celui qui se tait, plongé dans une parfaite solitude découvre tant de choses, le silence s’infiltre dans les chairs, apaise le cœur, calme l’angoisse et emplit la pièce dans laquelle vous êtes, il résonne dans votre maison tandis qu’en dehors, le présent se déchaine, c’est un sprinter, c’est une Formule 1, un chien qui court derrière sa queue sans jamais l’attraper.

C’est si bon de s’esclaffer, un rire sincère est un étrange mélange de volupté et d’oubli de soi, nous nous désagrégeons en lui, nous tourbillonnons en surplomb du personnage que nous incarnons au quotidien, il fait de nous des êtres humains.

Les larmes ont la forme d’une barque à rames, la douleur et la peine sont tapies sous le banc de nage. Celui qui pleure à un enterrement, pleure également sa propre mort et en même temps celle du monde, parce qu’à la fin du monde tout meurt et il ne reste rien.

Oui, le monde convulse tandis que nos mains s’agrippent à la table de la cuisine.

Mais, ce qui est fait ne saurait être défait, certains évènements modifient votre paysage intérieur si profondément que les mots n’ont pour ainsi dire plus aucun pouvoir.

Les héros de chaque époque sont un miroir de l’air du temps, de nos préoccupations, de nos rêves et de nos espoirs, un héros est un objectif, un phare qui nous guide, une consolation quand les vents sont contraires, l’homme en a besoin, c’est dans sa nature.

On peut dire toutes sortes de choses concernant les gens. La plupart d’entre nous abritons à la fois beauté et abjection. L’homme est un être complexe, un labyrinthe où l’on se perd quand on cherche des explications.

C’est le genre d’agacement qui naît parfois entre les gens dans les campagnes. Peut-être vivons-nous en général si éloignés les uns des autres que nous ne savons pas vraiment nous comporter avec nos voisins, nous n’avons pas l’habitude de nous soucier d’eux, c’est sans doute là un manque de maturité sociale profondément ancré en nous.

C’est étrange, ce pouvoir qu’à le silence de distordre le temps, les minutes ne sont plus elles-mêmes, elles semblent ne jamais devoir passer, elles deviennent un ciel immobile.

Ne vous est-il jamais arrivé de vous dire que jamais dans l’Histoire nous n’avons vécu dans un tel confort, que l’individu n’a jamais eu à ce point la possibilité d’influer sur son environnement, qu’il n’a jamais été aussi simple de s’engager, mais que la volonté de le faire n’a jamais été aussi rare—comment se fait-il ? Se pourrait-il que la réponse se trouve dans une autre question : quels sont ceux qui tirent profit d’une telle situation ?

C’est la quête elle-même qui est notre but, et si nous parvenons à une réponse, elle nous privera de notre objectif. Or, évidemment, c’est la quête qui nous enseigne les mots pour décrire le scintillement des étoiles, le silence des poissons, les sourires et les tristesses, les apocalypses et la lumière d’été.

Je ne peux pas me défaire de l’idée selon laquelle c’est le hasard qui décide de tout, c’est lui qui engendre tout, y compris le sens qu’on donne à sa vie, l’oiseau continuera de voler dans les airs, dans ce cas, pourquoi s’alarmer de la fin d’une civilisation ?

Peut-être renaissons-nous chaque fois que nous ouvrons les yeux, on peut alors supposer que quelque chose se meurt lorsque nous les fermons.

Il est inutile de penser, on se contente d’exister, d’écouter, d’accueillir le réel et les sons matinaux, de pareils instants réduisent en poussière les grandes puissances de ce monde.

Il a ri de bon cœur en voyant ces singes, parfois tellement bon que les mots ne sauraient l’exprimer. Mais la vie part dans tous les sens puis s’interrompt au milieu d’une phrase ; parfois, il vaut mieux se réveiller tôt, regarder l’océan et laisser passer le temps.

L’être humain est parfois étrange, il se sent seul, aspire à un peu de compagnie, et si quelqu’un arrive, tout s’inverse, il a envie de rentrer dans sa coquille pour avoir la paix.

Lu en septembre 2020

Publié dans littérature USA, Rentrée littéraire

« Glory » d’Elizabeth Wetmore

Je vous parle aujourd’hui d’un premier roman prometteur dont le résumé m’a tout de suite attirée, et après avoir quelque peu hésité, vu l’embouteillage massif de ma PAL je me suis lancée : 

Résumé de l’éditeur :

Roman choral puissant et envoûtant, Glory met en scène les retombées d’une terrible agression dans une petite ville du Texas et donne la parole à celles que l’on n’a pas l’habitude d’entendre.

14 février 1976, jour de la Saint-Valentin. Dans la ville pétrolière d’Odessa, à l’ouest du Texas, Gloria Ramirez, quatorze ans, apparaît sur le pas de la porte de Mary Rose Whitehead.
L’adolescente vient d’échapper de justesse à un crime brutal. Dans la petite ville, c’est dans les bars et dans les églises que l’on juge d’un crime avant qu’il ne soit porté devant un tribunal. Et quand la justice se dérobe, une des habitantes va prendre les choses en main, peu importe les conséquences.


Elizabeth Wetmore n’hésite pas à sonder les tréfonds de l’âme humaine et livre un roman dur et âpre à la beauté mordante.

Ce que j’en pense :

Nous sommes donc en 1976, le soir de la Saint Valentin, une jeune fille de quatorze ans, Gloria Ramirez, accepte de monter dans la voiture d’un homme âgé de quelques années de plus. Il va en profiter pour la violer pendant une partie de la nuit, sous l’effet des amphétamines et de l’alcool, répétant sans cesse son prénom, Gloria, qu’elle va prendre en horreur par la suite et se fera appeler Glory.

Elle arrive à s’enfuir pieds nus dans ce désert de pétrole et parviendra à frapper à la porte de Mary-Rose qui habite une ferme isolée, perdue dans ce coin désertique. Mais, son violeur arrive à retrouver la maison, tentant de persuader Mary-Rose que c’est sa copine mais celle-ci ne s’en laisse pas compter, le menaçant avec son fusil…

Que vaut la vie d’une jeune latino, « une basanée » comme ils disent, elle était forcément consentante et bien-sûr ces filles-là sont adultes à quatorze ans ! même si le visage est tuméfié, si on a dû lui enlever la rate, tellement elle avait reçu de coups dans le ventre…

J’ai bien aimé la manière dont l’auteure structure son récit : elle nous présente le viol de Glory, mais le laisse en trame de fond, préférant mêler à ce drame, l’histoire d’autres femmes de la petite ville d’Odessa, chacune ayant une vie plus ou moins compliquée, comme pour atténuer la violence et la rendre plus supportable.

Elizabeth Wetmore va nous entraîner avec brio dans ce Texas des années soixante-dix, où le machisme et le racisme, le suprémacisme blanc règnent en maîtres (est-ce que cela a vraiment changé dans l’Amérique de Trump ?), où l’on n’hésite pas à harceler les témoins d’un viol au téléphone : « quoi, bousiller la vie d’une honnête jeune homme blanc plein d’avenir pour une basanée ? »

Superbe roman choral, où l’on rencontre des personnages féminins bien trempés, des hommes, qui veulent rester les maîtres du jeu, ou parfois, une femme préfère partir tenter sa chance ailleurs, sur une terre marquée par le passé esclavagiste… et en même temps, l’auteure raconte les dégâts des forages, sur la nature, les concessionnaires rachetant les terres aux paysans ruinés, par la sécheresse…

L’image qui m’a touchée : Debra-Ann, quatorze ans, qui cherche à aider Jesse, ancien militaire, en dérobant des aliments à l’une, une couverture à l’autre, parle de livre et qui tient la maison propre depuis que sa mère est partie :

« Lorsque Ginny reviendra, Debra-Ann ne veut pas que la maison soit sens dessus dessous. Sa mère pourrait tourner les talons et repartir aussi sec… »

Elizabeth Wetmore nous cite au passage quelques blagues du coin, telle celle-ci :

« Pourquoi les filles d’Odessa ne jouent-elles pas à cache-cache ? Parce que personne n’irait les chercher. » ou encore : « Quelle est la différence entre un seau de merde et Odessa ? Le seau. »

Bref, pour un premier roman, c’est une belle réussite et il m’a beaucoup plu, tout comme l’écriture de son auteure.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman puissant, portrait au vitriol ou presque, d’une certaine Amérique ainsi que son auteure, dont je vais attendre le prochain livre avec impatience.

#Glory #NetGalleyFrance

8,5/10

L’auteure :

Née aux USA à Odessa, Elizabeth Wetmore a suivi des cours d’écriture et obtenu des bourses d’études au sein de plusieurs programmes universitaires prestigieux. « Glory » est son premier roman.

Extraits :

Il y a au moins un truc bien dans chaque livre, explique-t-elle à Jesse, car elle est quasiment certaine qu’il ne sait pas lire, pas vraiment. Les histoires d’amour, les mauvaises nouvelles, les génies maléfiques, les intrigues impénétrables, les endroits et les gens qu’elle aimerait tellement connaître dans la vraie vie, ou les mots dont la beauté et la musique lui donnent envie de pleurer chaque fois qu’elle les prononce à haute voix.

Autrefois, un homme élevait des vaches laitières sur une terre où il vivait aussi avec une femme et leurs trois enfants. Durant la sécheresse de 1934, le prix du bétail était tombé à douze dollars par tête, même pas ce que coûtait le transport jusqu’aux enclos de Fort Worth. Ils leur tiraient une balle dans le front, expliquait grand-mère…

Quelle femme abandonne son mari et sa fille ? Celle qui comprend que l’homme qui partage son lit est, et restera à jamais, le gamin qui l’a engrossée. Celle qui ne supporte pas l’idée d’affirmer un jour à sa propre fille : tout cela est bien assez pour toi. Celle qui croit qu’elle reviendra quand elle aura trouvé un endroit où se poser.

Certes elle déteste le pétrole, mais elle aime la chaleur et le paysage, cette beauté aride, cette lumière inépuisable. C’était quelque chose qui la reliait à  sa  grand-mère, tout comme le donut au chocolat et la tasse de café qu’elle aimait s’octroyer en guise de dîner.

Mais la cinquantaine d’hommes de tous âges debout autour de l’installation de forage ne regardent ni les herbes, ni les animaux, ni la terre elle-même. Ils fixent le ciel, l’air subjugué. Ça va tuer toute la vie déclare Viola…

… Cette odeur, souffle-t-elle. C’est comme si toutes les vaches de l’ouest du Texas avaient pété en même temps. Et nos arbres, pleure-t-elle, fixant un bosquet de jeunes pacaniers se trouvant pile sue le chemin d’une rivière de pétrole. Qu’est-ce qu’ils vont devenir ?

Un bassin grand comme une maison se forme en quelques heures et déborde très vite ensuite, le pétrole dévastant tout sur son passage. Plus de trente mille barils de pétrole sont déversée dans la nature avant que les hommes reprennent le contrôle de la situation…

Et ensuite, vous êtes tous rentrés (de la guerre), vous les hommes, et on n’a plu eu d’autres choix que de tomber enceinte aussi vite que possible et filer en cuisine comme un brave troupeau de vieilles vaches qu’on renvoie à l’étable.

Nos arrière-grands-pères contraignaient des hommes à sortir de leurs lits avec des fouets et des torches, ils tiraient des enfants par les pieds pour les obliger à voir leurs mères se faire traîner par les cheveux dans les champs. Certains de nos pères et de nos frères possèdent encore un fouet à bestiaux sous le siège avant de leur pick-up.

Les gens croient que les champs pétrolifères pullulent de serpents et de scorpions, mais diable, ce ne sont pas eux les plus dangereux du comté. Au moins, les serpents à sonnette préviennent lorsqu’ils arrivent, enfin, la plupart du temps.

Lu en septembre 2020

Publié dans Rentrée littéraire, Roman historique

« La chambre des dupes » de Camille Pascal

Petit détour par l’histoire aujourd’hui avec ce roman qui nous entraîne à la cour de Louis XV :

Résumé de l’éditeur :

Après « L’Été des quatre rois« , couronné par le Grand Prix du roman de l’Académie française, Camille Pascal nous fait entrer cette fois de plain-pied dans le Versailles de Louis XV pour y surprendre ses amours passionnés avec la duchesse de Châteauroux. Subjugué par cette femme qui se refuse pour mieux le séduire, le jeune roi lui cède tout jusqu’à offrir à sa maîtresse une place qu’aucune favorite n’avait encore occupée sous son règne. Leur histoire d’amour ne serait qu’une sorte de perpétuel conte de fées si Louis XV, parti à la guerre, ne tombait gravement malade à Metz…

La belle Marie-Anne – adorée du roi, jalousée par la Cour, crainte des ministres et haïe par le peuple – devra-t-elle plier brusquement le genou face à l’Église et se soumettre à la raison d’État ?

Dans ce roman de la Cour, Camille Pascal plonge le lecteur dans les intrigues amoureuses, les cabales d’étiquette et les complots politiques d’un monde qui vacille. 

Ce que j’en pense :

J’ai choisi ce roman, car j’aime beaucoup l’écriture de Camille Pascal, c’est une friandise qui se déguste, lentement… Et en plus, je connaissais mal Louis XV, son illustre bisaïeul m’ayant beaucoup plus intéressée, il convenait donc de réparer un peu cette méconnaissance…

On s’intéresse ici à une période très courte (entre le 08/09 1741 et le 3 avril 1746), du règne du Bien-aimé, qui vient de perdre sa maîtresse, Pauline de Vintimille, morte après son accouchement, tandis que sa sœur Marie-Anne piaffe d’impatience pour prendre la suite. Il est vrai que la famille Mailly-Nesle a bien fourni le Roi en maîtresses ; avant la duchesse, il y a eu Louise de Mailly, que Marie-Anne va faire chasser purement et simplement du palais tandis que la quatrième sœur, Hortense de La Tournelle est en alerte aussi…

Camille Pascal raconte avec beaucoup de verve, tout ce qui se trame autour du Louis XV, les clans qui se forment parmi les courtisans, car le Cardinal de Fleury prend de l’âge, et parmi les impatients, on note l’oncle de Marie-Anne, le Duc de richelieu (descendant du Cardinal) libertin qui saute sur tout ce qui bouge… Évidemment, on va avoir des complots contre Marie-Anne qui sait se faire courtiser, pour attiser l’amour royal… et suivre les clans qui s’affrontent Maurepas et les siens d’un côté, Richelieu de l’autre, c’est passionnant…

Ce qui frappe, c’est la manière dont Louis XV se laisse gouverner par ses pulsions sexuelles, (ou par la chasse d’ailleurs, il aime traquer tous les gibiers !) et sa belle Marie-Anne, rêve de le voir en « héros de guerre » ce qui risque d’avoir des conséquences… et veut à tout prix un titre de duchesse mais il faut lui trouver une terre et ce sera… Châteauroux (elle ne sait même pas où ça se trouve !)

Quoi qu’il en soit, la belle est quand même intéressante, quand elle se mêle de politique, il faut le reconnaître, alors que Marie Leszczynska est tellement effacée noyée dans sa bigoterie. Camille Pascal nous propose au passage des lettres échangées entre Marie-Anne et Richelieu assez truculentes, parfois même osées, très explicites en tout cas, persuadée qu’elle ne risquait rien…  

La médecine de l’époque fait froid dans le dos, le Roi a tellement reçu de « saignées » lorsqu’il a été malade à Metz qu’il a failli y laisser sa vie, augmentant d’autant plus les trahisons, coups bas… on croise au passage M. de la Peyronie, chirurgien du roi, ou encore deux médecins venant de l’illustre faculté de médecine de Montpellier qui s’expriment en patois occitan pour ne pas être compris ce qui augmente la suspicion à leur égard…

J’ai beaucoup apprécié la langue : on se sent catapulté au siècle de Louis XV avec des   expressions de l’époque, une manière coquine de parler de sexe autant que de nourriture, entre deux tasses de chocolat. On ne dira jamais assez les vertus du chocolat!

Un petit clin d’œil en passant au titre savoureux qui fait penser bien-sûr à la journée des dupes sous le règne de Louis XIII…

Vous l’aurez compris, j’ai adoré ce livre et la verve de Camille Pascal dont j’ai déjà beaucoup aimé le précédent roman historique : « L’été des quatre rois » et il m’a donné envie de creuser un peu le règne de Louis XV, ma pauvre PAL va se mettre en grève, une fois de plus !

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de découvrir en avant-première ce livre et de retrouver un auteur que j’apprécie beaucoup. (Sortie 28/08/2020)

#rentreelitteraire2020 #NetGalleyFrance

9,5/10

Extraits :

Seule la grande saignée au pied permettrait d’évacuer les humeurs dont l’accumulation provoquait cette forte fièvre et les violentes convulsions qui secouaient la jeune accouchée comme un pantin de la foire Saint-Germain.

A cause d’elle (la reine Marie Leszczynska), le règne des maîtresses royales recommençait, et Dieu savait ce que ces sangsues putassières coûtaient au peuple. Les miséreux étaient de plus en plus nombreux dans la ville, où l’on ne comptait pas moins de cinq cents familles d’indigents sur la paroisse Notre-Dame.

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il (Richelieu) aimait la fréquentation du pouvoir car, avec lui, ce qui était prévu n’arrivait jamais et l’imprévu, au contraire, était toujours certain. Versailles se réduisait à un immense tapis vert où chacun misait quotidiennement son existence dans l’espoir de tirer un jour la bonne carte.

Cet homme habitué depuis l’enfance à être le centre de tous les hommages et de toutes les attentions n’imaginait pas qu’une femme qui prétendait l’aimer puisse s’inquiéter d’autre chose que de lui-même.

Les Anglais, dont la perfidie n’était pas qu’une figure de style, travaillaient à ressusciter contre l’arrière-petit-fils la formidable coalition qui, trente ans plus tôt, avait bien failli emporter la puissance du roi Louis XIV et transpercer la France de part en part.

La place du cardinal de Fleury n’avait pas été pourvue, elle était donc à prendre car ils savaient que le roi s’ennuyait déjà à gouverner par lui-même. Depuis six mais, ils s’observaient, se tendaient des chausse-trappes pour essayer de prendre l’avantage dans l’esprit du roi…

… Partout Maurepas voyait des mains de femmes agissant contre lui, et derrière celles de Richelieu se glissant jusqu’au roi à travers les caresses de La Tournelle. Comment se battre contre des putains qui ne disaient pas leur nom ? pensa-t-il. C’était là toute l’injustice du combat qu’il devait mener.

Cette idée était devenue une sorte de marotte et, entre deux tasses de chocolat, Marie-Anne ne pensait qu’à cette seule chose, rêvant du moment où son Louis XV se cuirasserait pour la guerre avec autant d’entrain qu’il en avait pour l’amour.

Aujourd’hui, alors que la camarde l’avait effleuré de sa faux, il voulait de la vie, de l’esprit et de la joie. Il était bien sot d’avoir imaginer trouver un peu d’ivresse au fond d’un vieux flacon déformé par tant de grossesse et empli d’une dévotion toute polonaise. Après tout il n’avait jamais demandé à régner sur la France, et si Dieu lui avait fait la mauvaise plaisanterie de le mettre à ce poste, cela valait bien, n’en déplaise à tous les évêques de France et au pape lui-même, quelques compensations.

Elle voulait, par cette nouvelle journée des dupes, effacer la honte et punir plus durement que par l’exil tous ceux qui l’avait chassée de la chambre du roi, comme une fille perdue. Elle ! La duchesse de Châteauroux !

Lu en août 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Du côté des Indiens » : Isabelle Carré

Après moultes hésitations, je me suis décidée à lire le roman dont je vous parle aujourd’hui, car je ne voulais pas avoir de regrets :  

Résumé de l’éditeur :

« Il s’est trompé, il a appuyé sur la mauvaise touche, pensa aussitôt Ziad. Il ne va pas tarder à redescendre… Il se retint de crier : “Papa, tu fais quoi ? Papa ! Je suis là, je t’attends…” Pourquoi son père tardait-il à réapparaître ? Les courroies élastiques de l’ascenseur s’étirèrent encore un peu, imitant de gigantesques chewing-gums. Puis une porte s’ouvrit là-haut, avec des rires étranges, chargés d’excitation, qu’on étouffait. Il va comprendre son erreur, se répéta Ziad, osant seulement grimper quelques marches, sans parvenir à capter d’autre son que celui des gosses qui jouaient encore dans la cour malgré l’heure tardive, et la voix exaspérée de la gardienne qui criait sur son chat.


Son père s’était volatilisé dans les derniers étages de l’immeuble, et ne semblait pas pressé d’en revenir.  »
 
Ziad, 10 ans, ses parents, Anne et Bertrand, la voisine, Muriel, grandissent, chutent, traversent des tempêtes, s’éloignent pour mieux se retrouver. Comme les Indiens, ils se sont laissé surprendre ; comme eux, ils n’ont pas les bonnes armes. Leur imagination saura-t-elle changer le cours des choses ? La ronde vertigineuse d’êtres qui cherchent désespérément la lumière, saisie par l’œil sensible et poétique d’Isabelle Carré.

Ce que j’en pense :

Ziad est un petit garçon de dix ans, qui a hâte de montrer son bulletin scolaire à son père, car ses résultats se sont nettement améliorés. Il guette l’arrivée de l’ascenseur, pour le lui montrer et bizarrement celui-ci ne s’arrête pas, et son père disparaît dans un appartement du cinquième étage… Il se rend compte, très vite, que son père a une maîtresse et sa petite vie bien réglée ou presque va se mettre à vaciller.

Que faire ? il décide d’aller voir la dame du cinquième, Muriel pour lui demander de ne plus voir son père, ce qu’elle fait… Hélas, le père est victime de ce qui ressemble à une rupture d’anévrisme et bizarrement, Ziad se rapproche de Muriel…

Le roman démarre bien, mais ça s’enraye très vite : l’auteure en voulant creuser la vie la personnalité des protagonistes, s’égare : on part dans le viol des jeunes actrices pour accéder à un rôle, avec des références à #me-too et finalement on enfourche un autre cheval de bataille avec la dérive de la mère de Ziad qui se lance dans des rencontres hasardeuses, la maladie du père, et ses consultations à l’hôpital, et c’est très dommage et irritant pour le lecteur qui s’attend à une histoire plus centrée sur Ziad, sa vie qui vole en éclat, du fait de la trahison du père, et du côté taiseux de la famille…

Il faut quand même remarquer que, dans ce roman, les rôles sont souvent inversés : ce gamin est plus adulte que ses parents et essaie constamment et lucidement de « les porter sur ses épaules ».

J’avais choisi de ne pas lire le premier roman d’Isabelle Carré, car elle ne m’avait pas convaincue lors de ses passages à la télé, et ces actrices qui se mettent à l’écriture, ça me gêne parfois et je savais que c’était une autofiction teintée de romance. Avec un deuxième roman je me suis laissée tenter et grosse déception…

L’écriture est relativement agréable, les références au cinéma (on a droit à des répliques par exemple des « Tontons flingueurs » ou à la littérature, qui confirment sa culture artistique, mais cela ne suffit pas à faire un bon livre. Je suis contente d’être allée au bout car je voulais savoir ce qui allait arriver à Ziad que j’ai bien aimé et la fin est particulière…

Visiblement tout le monde ne pense pas comme moi car, dans la newsletter annonçant le programme de « La Grande Librairie » du 09/09/2020, on peut lire: « L’actrice et romancière Isabelle Carré signe un roman magnifique sur l’enfance saccagée et sur la vulnérabilité, Du côté des Indiens (Grasset). Elle raconte, elle aussi, le moment où une jeune actrice, harcelée par un réalisateur prestigieux, ne peut pas dire non. »…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure que j’aime beaucoup en tant que comédienne….

#DucôtédesIndiens #NetGalleyFrance

6/10

Extraits :

L’année de ses dix ans a sonné la fin d’une autre récréation, celle de l’insouciance. La page s’est définitivement tournée, et il n’aime pas le nouveau chapitre qui est en train de s’écrire.

Pourtant, Ziad en était convaincu, les conflits des cours d’histoire, les guerres qu’on apprenait à l’école ne se déclaraient pas que dans le passé ou le dimanche soir à la télé, elles ne se déroulaient pas uniquement à l’autre bout du monde, à l’occasion d’affrontements ethniques, séparatistes ou intégristes, elles se livraient aussi dans de jolis appartements, entre frères et sœurs, maris et femmes, avec ceux qu’on avait pourtant coutume d’appeler affectueusement « les Proches ».

Le visage de Ziad s’éclaira d’un grand sourire en demi-lune, aussi large et élastique que celui d’un personnage de manga, même s’il avait encore du mal à y croire. En grandissant, il avait appris à se méfier des promesses des adultes. Leur sempiternel « on ira », qui n’arrivait jamais. « Tu avais bien dit cette semaine ! »

Mais qu’on soit pâtissier, gardien d’immeuble ou employé de bureau, n’était-ce pas la vie elle-même qui s’efforçait tôt ou tard d’enseigner à chacun l’art du compromis ? Malgré son jeune âge, il savait déjà qu’un bonheur sans tâche, ça n’existe pas, pour personne.

On n’enregistre pas les choses « normales » au feutre indélébile, on ne grave pas la vie de tous les jours, le monde tel qu’il est, ou tel qu’il devrait être, de cette façon, on répertorie ainsi les images qu’on n’a pas su lire.

Parfois, quand il découvrait ses parents devant la télé, les yeux cernés, fixant les images comme s’ils cherchaient désespérément à capter autre chose derrière l’écran, il se disait que son rôle était de les rassurer, s’il le pouvait. De ne pas peser en plus sur les épaules fatiguées, de les porter même, s’il en était capable.

Lu en août-septembre 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Carnaval » d’Hector Mathis

J’ai choisi le livre dont je vous parle aujourd’hui sur NetGalley car le résumé a attiré mon attention et je voulais découvrir l’auteur après avoir lu des chroniques positives sur « K.O. », son premier opus :

Résumé de l’éditeur :

l y a déjà de longs mois que Sitam a brutalement quitté ceux qui partageaient son existence. Conscient désormais de son erreur, il cherche à retrouver sa compagne, lorsqu’il apprend la mort d’un ancien copain. Cette nouvelle l’oblige à retourner dans sa banlieue natale. Un voyage qui va le replonger dans le passé. 

Ils étaient alors dans la même galère et formaient une bande. Complices, ils ont grandi entre la déconne, les problèmes d’argent et une soif immodérée d’aventure… 

Deuxième roman d’Hector Mathis, « Carnaval » entraîne le lecteur dans le grand défi lé de personnages hauts en couleur que la vie n’épargne guère. Et le rire, toujours présent, rivalise joyeusement avec le désespoir.

Ce que j’en pense :

Sitam a tout lâché, sa vie d’avant, ses amis d’enfance, sa compagne Capu lorsqu’il a appris qu’il était atteint d’une maladie neurologique : « il est scléreux » comme il le dit lui-même. Entre les médicaments et leur effets secondaires parfois terribles, la lucidité qui lui fait comprendre très vite que ceux-ci ne peuvent qu’atténuer les symptômes sans soigner vraiment, la dureté de la vie à Paris, dans la pauvreté et la solitude, il se rend compte qu’il a peut-être fait une bêtise en prenant la fuite.

A Paris, il a un copain de galère, Totor, qui livre des pizzas ou autres repas, à vélo, payé en fonction de la durée optimale de livraison fixé par l’employeur, et malheur à lui s’il est victime d’une crevaison ou autre contre-temps. Comment payer un loyer quand on gagne à peine de quoi ne pas crever de faim, quand on croise sur la route les « croque-poussière » comme il les appelle.

Alors, retrouver Capu devient une priorité et il frappe à toutes les portes (enfin, tous les numéros de portables qu’il connaît!). Mais, il est obligé de revenir dans la banlieue de son enfance car un des potes est décédé. Tous les souvenirs remontent, les bêtises de l’adolescence, flirtant avec la petite délinquance, l’alcool…

« Grand Jean fuyait l’école, Benji la solitude, le Muco la maladie, l’Allemand sa famille et moi l’ordinaire. C’était tout de même une enfance bien heureuse, pleine d’imaginaire, je sais bien que beaucoup de choses ont été écrites à ce sujet, mais enfin je continue, une enfance avec l’infini au bout de la rue… »

Hector Mathis nous dresse un portrait de l’adolescence, des efforts pour se sortir du quotidien, des liens forts qui se tissent à cet âge-là, la difficulté de garder des illusions et la manière d’aborder la maladie est sans concession, aussi brutale que l’est la maladie elle-même.

Il oppose aussi banlieue et capitale, leurs architectures, les milieux qui ne se mélangent pas, bourgeois et croque-poussière, l’anonymat des villes… comment résister à la manière dont il croque le portrait de son pote surnommé « Muco » car il est atteint de mucoviscidose, et la respiration haletante, parfois coupée comme l’est le récit…

L’écriture est belle, ciselée, avec une langue verte, des coups de pied dans la grammaire, autant que dans la misère de la banlieue qu’il appelle « la grisâtre »

Ce roman est particulier par son style, son rythme effréné, la course à la survie parfois, dans des familles souvent à la limite de la désocialisation. C’est un uppercut et même si le propos est parfois décousu, je me suis laissée emporter par les mots que l’auteur manie avec dextérité…

Ce roman est une suite de «  K.O. » que je n’ai pas lu, mais cela ne m’a pas gênée dans ma lecture, juste donné envie de le lire évidemment.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Buchet Chastel qui m’ont permis de découvrir ce roman si particulier ainsi que son auteur.

#Carnaval #NetGalleyFrance

8/10

L’auteur :

Né en 1993, Hector Mathis grandit dans les environs de Paris entre la littérature et les copains de banlieue. Écrivant sans cesse, s’orientant d’abord vers la chanson, il finit par se consacrer pleinement au roman. Frappé par la maladie à l’âge de vingt-deux ans, il jette aujourd’hui l’ensemble de ses forces dans l’écriture.

Son premier roman, « K.O. », a été porté par les libraires.

Extraits :

Ce qu’il y a de pire avec les hôpitaux c’est que ça vous oblige à prendre le futur en pleine poire. Vous pouvez pas refuser la vision,condamné à la voyance que vous êtes. Tous les stades de votre maladie étalée dans une salle d’attente et vous encore au tout début…

J’ai foutu le camp d’avec ma Capu il y a bientôt huit mois. Le jour où j’ai su pour la maladie. Maintenant j’en suis revenu de ma crise de solitude. Depuis, je la cherche. Elle a disparu…

Capu introuvable ! C’est inédit une situation pareille ! Perdre complètement la trace de quelqu’un à une époque où il est si difficile de ne pas être joignable…

D’ailleurs, quel que soit le quartier, bourgeois ou croque-poussière, il y en a très peu, des Parisiens de pure souche. On n’y grandit pas, dans la capitale, on y va pour se fondre dans la modernité. Provinciaux, banlieusards qui grimpent se troquer la peau contre une autre ? Lentement, la ville les avale.

Le pouvoir est un lieu creux, on y met ce qu’on projette, des craintes des admirations, du tempérament, surtout du tempérament. Tout est faux. Le pouvoir n’est qu’une caisse de résonance que chaque employé fait vibrer d’imagination…

On se marrait fort, tous les cinq ? On savait se disputer aussi. Pour ça, j’étais gâté. On s’est retrouvés dehors continuellement. Vagabonds. Nés dans un monde enfin de vie, le nouveau nous avait disloqués avant la dizaine. Un des siècles les plus ponctuels qui soient,le vingt-et-unième. Sonné un onze septembre. Pour la rentrée scolaire. Un an à peine après le nouveau millénaire.

J’ai le sentiment d’avoir été présumé coupable toute mon enfance. Qu’on attendait de moi des excuses. Au moins que je rougisse d’être là. Que je frémisse d’être né. Que je comprenne bien que j’étais de trop et qu’en vertu de ça faudrait commencer à se faire petit, discret, inexistant.

Tout ce qu’on arrive à percevoir des autres, c’est ce qu’on subit de nous-mêmes. On ne décrypte ailleurs que ce dont on fait les frais. On analogise.

C’est pour cela que j’aime la grisâtre. Le contraste s’exprime ailleurs. Dans la capitale les affichages sont propres et les rues sont sales. La grisâtre ne ment pas. Elle tombe droit sur les gens, droit sur les âmes.

Jouissif et rassurant ! Il s’était saboté. Il s’était voué lui-même à l’échec, persuadé que rompre le contrat avec le sort le condamnerait à subir bien pire que ce qu’il subissait déjà. Pire que sa souffrance ordinaire,familière, apprivoisée.

Ici, c’est Dieu ou rien. Ici on ne croit plus aux promesses intermédiaires. L’idéal, c’est pour ceux qui peuvent se permettre. Au goudron, on ne rêve pas, on meurt…

L’homme c’est un singe ! Un singe plus doué que les autre, mais doué pour quoi ? La violence et la prétention ! Rien de plus… Oh, tout de même… Il faut reconnaître que c’est extraordinaire ce qu’il a accompli… Quel talent ce grand singe ! Comme il danse ! Comme il pense! Comme il s’agite le moi puis se le contorsionne…

Lu en août 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Histoire du fils » de Marie-Hélène Lafon

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a permis d’entrer dans l’univers d’une auteure que je voulais découvrir depuis longtemps :

Résumé de l’éditeur :

Le fils, c’est André. La mère, c’est Gabrielle. Le père est inconnu.

André est élevé par Hélène, la sœur de Gabrielle, et son mari. Il grandit au milieu de ses cousines. Chaque été, il retrouve Gabrielle qui vient passer ses vacances en famille. 

Entre Figeac, dans le Lot, Chanterelle ou Aurillac, dans le Cantal, et Paris, Histoire du fils sonde le cœur d’une famille, ses bonheurs ordinaires et ses vertiges les plus profonds, ceux qui creusent des galeries dans les vies, sous les silences. 

Avec ce nouveau roman, Marie-Hélène Lafon confirme la place si particulière qu’elle occupe aujourd’hui dans le paysage littéraire français.

Ce que j’en pense :

André, c’est donc le fils, Gabrielle la mère et le père un illustre inconnu. Comment se construit-on sans père biologique ? et qui est le vrai père celui qui élève l’enfant ou le géniteur?

« A père inconnu, fils inconnu » nous dit l’auteure… on va donc suivre l’itinéraire d’André, que Gabrielle, toute dédiée à sa vie parisienne, a confié dans un premier temps seulement à sa sœur Hélène et son époux Léon, temporaire qui deviendra vite définitif. Elle se contentera très vite de venir une semaine pour Noël et un mois, pendant les vacances d’été.

André s’épanouit dans cette famille, à la campagne, le couple n’ayant que des filles, il devient vite la mascotte. On découvre ainsi Figeac, Aurillac, et donc le Lot, la Cantal avec plaisir. Cette famille est très soudée, chaleureuse et Hélène ne critique jamais, même si l’attitude de Gabrielle la laisse parfois perplexe.

On retrouvera André à différentes périodes de son existence, des moments clés où il aura envie de savoir, mais pas forcément d’éclaircir le mystère.

Un très beau roman, sur la famille, la parentalité, les substituts qui permettent de se construire et en même temps, la comparaison ville-campagne, dans ce qui fait le sel de chacune.

Un seul petit bémol : ce roman est trop court, j’aurais aimé, que cela dure plus longtemps, tant l’écriture est belle et savoureuse… mais il se déguste comme une friandise et c’est une énorme bouffée d’oxygène et d’évasion par ces temps incertains de confinements, pandémie…

J’ai adoré ce roman, c’est presque un coup de cœur… Il fait partie d’un cycle, et j’ai hâte maintenant de découvrir « Joseph » notamment.

C’est le premier roman de Marie-Hélène Lafon que je lis, alors que j’ai eu plusieurs dans ma PAL depuis un bon moment, j’aime beaucoup ses interventions lors des émissions littéraires et je me disais, je garde pour plus tard… Comme pour « Les frères Karamazov » en fait, je garde pour plus tard comme je disais avant, je garde pour la retraite, et si le temps finissait par me filer entre les mains…Il est urgent de ne plus procrastiner.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Buchet Chastel qui m’ont permis de découvrir en avant-première ce roman et son auteure…

#Histoiredufils #NetGalleyFrance

9/10

Extraits :

Antoinette et Amélie craignent le père, tout le monde le craint, même Paul, les colères du père sont comme l’orage et le tonnerre, la maison tremble, la terre tremble, c’est la nuit en plein jour ; quand ça s’arrête, quand le père s’en va, on recommence à respirer.

On se régalait surtout de la joie contagieuse qu’ils avaient toujours eue dans cette maison, c’était une bonne maladie quand on en connaissait tant de mauvaises, et cet André, né sans père, avait eu de la chance dans son malheur. Il avait transformé l’essai…

Elle est partie. Sa mère est partie, le train l’a emportée. Il préfère qu’elle ne soit plus là, mais il sent qu’il ne faut pas le dire, ni le laisser paraître, même si on ne cache rien à Hélène…

Hélène voit, mais elle ne gronde pas, elle ne juge pas, ne fronce pas le sourcil, n’élève pas le ton, ne pince pas la bouche. Elle embrasse, elle prend sur les genoux, elle ne dit pas beaucoup de paroles.

Depuis quelques jours, sans savoir pourquoi, André se demande si ce père aurait voulu le connaître, lui, André, s’il voudrait le connaître. Il a un père inconnu, et il serait donc lui, aussi un fils inconnu.

A père inconnu, fils inconnu. Ce père et lui auraient en commun un adjectif de trois syllabes dont la première est un préfixe de sens négatif et les deux suivantes, un participe passé…

Paul racontait que la mort d’Armand avait acculé sa mère et sa tante à la religion, son frère Georges, même s’il n’avait que trois ans et demis, à la perfection, son père à l’ambition et lui à la sauvagerie.

Avec Gabrielle, on bavardait, on riait, on racontait la vie des autres, mais on ne parlait pas…

Lu en août 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Fille » de Camille Laurens

Je vous parle aujourd’hui d’un roman lu en avant première grâce à l’opération « masse critique spéciale rentrée scolaire, organisée par Babelio:

Quatrième de couverture:

FILLE, nom féminin.


1. Personne de sexe féminin considérée par rapport à son père, à sa mère.

2. Enfant de sexe féminin.

3. (Vieilli.) Femme non mariée.

4. Prostituée.


Laurence Barraqué grandit avec sa sœur dans les années 1960 à Rouen.
« Vous avez des enfants ? demande-t-on à son père. – Non, j’ai deux filles », répond-il.
Naître garçon aurait sans doute facilité les choses. Un garçon, c’est toujours mieux qu’une garce. Puis Laurence devient mère dans les années 1990. Être une fille, avoir une fille : comment faire ? Que transmettre ?


L’écriture de Camille Laurens atteint ici une maîtrise exceptionnelle qui restitue les mouvements intimes au sein des mutations sociales et met en lumière l’importance des mots dans la construction d’une vie.

Ce que j’en pense :

Nous assistons « en direct » à la naissance de Laurence, alors que la religieuse qui fait office de sage-femme fait remarquer qu’il ne s’agit que d’une fille. Or le père de famille, le Dr Barraqué voulait absolument un garçon, que l’aînée soit une fille, passe encore, mais que le scenario se répète, c’est une infamie et en plus la femme d’un de se amis vient d’accoucher d’un garçon, il en est réduit à raser les murs, en sortant de l’hôpital ! Notons au passage que nous sommes en 1959 !

Ensuite vient le choix du prénom, mais avait-on vraiment prévu un prénom féminin ? Ce sera donc Laurence (l’aînée a hérité d’un prénom non genré : Claude!)

Ton père va le matin à la mairie déclarer la naissance, la « née-sans ».

Le couple repart donc avec une fille sous le bras, comme un paquet encombrant. Le père va briller durant toute l’enfance puis l’adolescence par son absence, son épouse qui a l’importance d’un meuble dans la famille, ne s’en occupera guère plus. Il n’est là que pour régenter, donner des ordres, des règles, formater ses filles en gros, comme il semble avoir formaté sa femme…

Cette lecture n’a pas été une partie de plaisir pour moi, car ce père a déclenché une puissante aversion, et page 158, quand j’ai vu comment il se comportait pendant la grossesse de Laurence, le roman a failli m’échapper des mains : j’aurais eu une Kalachnikov, à portée de main, je l’aurais trucidé… Mais j’ai tenu à terminer ce livre pour voir jusqu’où cela pouvait aller… mentir pour imposer comme gynécologue-obstétricien à sa propre fille, un véritable boucher, et le plaindre parce qu’il a mal géré, alors que c ‘est sa fille la victime … Cela se voyait au début du XXe siècle cf. « Corps et âme » de Maxence Van der Mersch, à l’époque des « Mandarins » …

Très vite, Laurence fait ce qu’on attend d’elle, mais elle se réfugie dans les fantasmes, ses rêves sont là pour pallier les manques, les souffrances, car de surcroît, elle n’a rien à attendre de sa sœur, qui la traite aussi mal que le patriarche…

Quoi qu’il en soit, comment se construire, s’épanouir, trouver un sens à sa vie, être une femme, (mais qu’est-ce qu’une femme dans une telle famille?) quand on a grandi dans un tel milieu et aussi, quel couple peut-on former et quelles valeurs transmettre à ses propres enfants ensuite… être une mère, quand on n’a jamais reçu de marques d’affection de la sienne ? Laurence est-elle une femme, une pseudo-femme, un pseudo-homme ? De plus on ne peut pas dire que le nom de famille choisi par l’auteure « Barraqué » puisse être susceptible d’aider…

L’auteure nous livre une scène d’anthologie : quand le père, médecin je le rappelle, tente de leur expliquer la sexualité, l’importance de rester vierge et qui se termine ainsi :

« Bon, en définitive, poursuit le père, ce n’est pas compliqué, résumons-nous : il suffit d’être sages et d’obéir à votre père. Les filles ont leurs règles et elles suivent les règles, c’est tout. »

Camille Laurens nous livre ici une description au vitriol du machisme, et un plaidoyer pour le féminisme style MLF des années soixante-dix… Je suis née presque dix ans avant (le roman se situe en 1959, et je n’ai pas du tout vécu cela : dans la famille naître fille n’était pas un handicap, l’école primaire, puis secondaire était sous le signe de les filles dans une école les garçons de l’autre, certes, mais cela ne nous dérangeait pas. Ce que demandaient les parents, c’était bien travailler à l’école, faire des études, avoir un métier. Bien-sûr, nos mères étaient des femmes au foyer et ne s’épanouissaient pas au mieux mais on ne percevait pas une revanche à prendre à tout prix pour leurs filles…

Je suppose que l’auteure a choisi volontairement, pour illustrer son propos, ce père tout-puissant, méprisant, qui veut tout régenter et elle a réussi à le rendre exécrable, mais à force de le rendre antipathique, on en oublierait presque que la mère ne s’interpose jamais : les filles doivent subir, même si elle sont victimes d’attouchement, elles doivent se taire, c’est forcément de leur faute, et puis c’est connu le grand-oncle a les mains baladeuses …

J’ai remarqué en lisant ce roman, que l’auteure portait un prénom épicène pour reprendre la formule d’Amélie Nothomb et que son nom de famille était aussi une version dérivée de Laurence, et vue la manière dont le père est décrit, son comportement oppresseur oppressant oppressif, j’en déduis qu’il s’agit d’une autofiction … Or l’autofiction n’est pas un « genre », au sens littéraire bien-sûr, que j’affectionne.

L’auteure présente une description de l’hystérie au XIXe siècle à la Salpêtrière qui est très réductrice aussi… et n’oublions pas que l’hystérie existe aussi chez l’homme, mais cette « maladie » a été littéralement explosée : histrionisme c’est plus adapté aux hommes Ah ! Ah !

J’ai ressenti un profond malaise durant cette lecture, et je ne suis pas convaincue… d’ailleurs j’ai eu un mal fou à rédiger cette chronique (et sans lire les autres chroniques pour rester au plus près de mon ressenti), que j’ai dû refaire trois fois et qui ne me convient toujours pas en fait  …

Je trouve par contre que Camille Laurens maîtrise très bien la langue et joue avec les mots, les associations d’idées, (l’opposition garce-garçon par exemple) Lacan aurait peut-être apprécié. Je n’ai lu que « celle que vous croyez » de Camille Laurens et il m’a laissé un meilleur souvenir. Par contre, je sens que celui-ci va me hanter quelques temps…

Un grand merci à Babelio et aux éditions Gallimard qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de l’auteure…

6/10

Extraits :

Ta naissance te sépare à la fois de ta mère, qui est une fille aussi, ça se sait, et de toutes l’humanité qui ne porte pas le nom de fille. Le mot adverse n’est pas prononcé, et pour cause, mais il flotte silencieusement dans l’éther de la chambre, le mot contraire met dans l’air un effet de pochoir, un embryon, un fœtus, un bébé, jusque-là le genre était de ton côté. Il y a quelques secondes, elle ou il, tout restait possible, la grammaire rêvassait toujours son paysage,à présent on t’a coupé les ailes(quoi d’autre?) tu es plus seule que Robinson et pourtant c’est fait, le sort en est jeté avec la placenta, Dieu, né garçon, dit-on, père d’un fils, croit-on, Dieu est un enfant qui joue aux dés : c’est une fille.

Avant l’invention de l’échographie, on les tuait à la naissance. Si tu étais née en Inde ou en Chine, tu serais peut-être morte. À Rouen, tout va bien. On t’aime quand même.

Je suis précoce, comme fille, oui, ou plutôt, précoce comme une fille : je parle mieux que je ne bouge, j’écoute mieux que je ne cours, je préfère jouer avec les mots qu’à chat perché. Il paraît que la langue est notre privilège, à nous qui apprenons si tôt à limiter notre corps. La parole est notre « Nautilus », elle a ses abysses.

Il paraît qu’au XIXe siècle, à l’hôpital de la Salpêtrière à Paris, il y avait des femmes jeunes ou vieilles qui étaient comme Claude, paralysées par rien, ou bien muettes ou même aveugles sans aucune raison. On les appelait « les hystériques » – un mot pas joli qui vient d » «utérus ». elles n’avaient rien, en réalité. Leur problème, c’était ça. Pourquoi elles n’avaient rien là où les garçons avaient quelque chose. Cette différence les dévastait, elles ne marchaient pas dans la combine. Ça leur tordait le corps et le cœur de ne pas savoir pourquoi.

Garce. Le mot revient et la hante. C’est une injure. Mais n’est-ce pas d’abord le féminin de garçon ? Tout ce qui est féminin déçoit, déchoit, elle le sait désormais. Garçon, c’est un constat. Garce, c’est un jugement. Le mot en changeant de genre devient mauvais. Mais il a des pouvoirs…

L’équivalent de la virginité pour la fille, chez le garçon, c’est l’expérience. La valeur est inversement proportionnelle dans un couple : elle ignare, lui savant, c’est le principe. La fille, moins elle en sait, plus on la respecte…

Les filles, c’est le boulet des pères. Il ne sait pas trop comment s’y prendre. Les contraindre ou les convaincre, il hésite en vain : c’est ni l’un ni l’autre.

C’est une drôle d’expression, se reproduire. C’est le contraire de mourir,en un sens, mais ça ne fonctionne pas comme une photocopieuse : on ne se reproduit pas à l’identique. Les filles, par exemple, ne sont pas des machines, elles ne se reproduisent pas toujours bêtement. Parfois, elles font des garçons.

Quelqu’un d’autre, me dis-je. Il devrait dire j’ai rencontré quelqu’un d’autre. Ou bien est-ce que ma mère n’a jamais été personne ?

Elle cite une phrase d’Hélène Cixous sur le massacre des premiers-nés en Égypte raconté dans l’exode : « si c’est un garçon, tuez-le ; une fille, qu’elle vive (c’est-à-dire tuez-la autrement). »

Lu en août 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« La dislocation » de Louise Browaeys

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai eu la chance de lire en avant-première :

Résumé de l’éditeur :

Une jeune femme sort de l’hôpital, dépossédée de son identité et de son passé.

Elle voue une haine farouche aux psychiatres, fréquente les magasins de bricolage.

Il lui arrive même de crever les pneus des voitures

Temporairement amnésique, absolument indocile, elle veut repeupler sa mémoire et pour cela, doit enquêter Un homme va l’y aider, sans rien lui souffler Camille, dit K, ami et gardien d’un passé interdit

Le souvenir d’un désert entouré de vitres, une fonction exercée au ministère de l’Agriculture, une bible restée ouverte au chapitre du Déluge forment un faisceau d’indices de sa vie d’avant Quelques démangeaisons et une irrépressible envie de décortiquer le monde et les êtres qu’elle croise hantent ses jours présents.

Sa rencontre avec Wajdi, envoûtant et révolté, marquera son cœur et son esprit Ce sera avant de gagner la Bretagne et, peut-être, de parvenir à combler les énigmes de son histoire prise au piège de l’oubli.

Ce que j’en pense :

On suit l’histoire de l’héroïne, une jeune femme dont on connaîtra le nom bien plus tard, sur une courte période, à Paris pendant l’hiver 2016-2017, puis en Bretagne sur trois mois également pour revenir à Paris. Trois saisons en gros, …

Elle vient de sortir de l’hôpital psychiatrique, où elle a testé antidépresseurs, anxiolytiques, neuroleptiques, sismothérapie (cela fait moins grave qu’électro-choc et plus proche de la Terre) en ayant perdu complètement la mémoire, avec une haine pour les psys, lesquels pensent qu’il ne faut pas l’aider, elle doit retrouver toute seule .

Camille, qu’elle appelle souvent K. car elle ne sait pas qui il est, mais parfois par son prénom, essaie de l’aider comme il peut, tout en respectant la consigne. Il n’est pas non plus très bien dans sa peau ni sa tête, il essaie d’adapter un roman de Louis Guilloux « Le sang noir » en BD, mais l’inspiration n’est pas vraiment là. Est-il pas lui-aussi en quête de quelque chose ?

On va suivre l’héroïne dans sa quête d’identité, qui la conduit souvent à tutoyer la ligne, à se mettre en danger, flirter même avec le danger , car elle se lance dans des rencontres improbables, des expériences sexuelles compliquées, pour retrouver au moins une identité corporelle, à défaut de savoir qui elle est. Une résilience est-elle possible quand il reste à peine quelques flashes, des cauchemars , des mots qui résonnent étrangement parfois, vrai ou pseudo-souvenirs ?

« Le mot poison m’avait électrifiée. Comme s’il état le sens de ma vie, que je découvrais enfin. Comme s’il me permettait de soulever un grand voile. Le mot poison longea à toute allure ma colonne vertébrale. J’entendis alors comme en songe la voix d’un homme me dire : votre destin est d’empoisonner l’eau potable publique.. »

Elle est attachante quand elle s’accroche à son carnet pour noter des mots, leur sens, leurs synonymes, comme une trame à laquelle s’accrocher, s’ancrer un peu plus dans la réalité.

Ce roman fait voyager dans un univers particulier, sur fond de dérèglement climatique, très anxiogène, avec une jeune dont on apprend tardivement le nom, et dont le psychisme part en vrille. On comprend très vite qu’il s’est passé quelque chose de grave, car pas de famille, une violence permanente, avec des passages à l’acte (crever des pneus par exemple) et une soif de vengeance…

On se laisse prendre à ce récit, on a envie de savoir, de comprendre ce qui a pu se passer autrefois, démêler un peu en tout cas ? J’ai eu parfois l’impression, que Louise Browaeys nous questionnait sur l’identité, la nature de notre planète Terre, autant en danger que l’héroïne. Ce roman n’est pas à prendre au premier ni même au second degré, cela va beaucoup plus loin dans la réflexion…

Il me reste en refermant le livre, une sorte de malaise, et une interrogation : jusqu’où peut conduire la peur de dérèglement climatique, la montée des océans, la disparition de certaines espèces, l’obsession d’une nourriture saine, la crainte du nucléaire ou encore de l’intelligence artificielle ? Doit-on s’enfouir dans un blockhaus ?

J’aime beaucoup le terme « dislocation » qui pourrait très bien être rajouté au vocabulaire de la psychiatrie, car il est très évocateur et moins rébarbatif que d’autres nom de pathologies et l’auteure la définit ainsi…

On parle de dislocation lorsque coexistent des hallucinations, un langage délirant et hermétique, des conduites incohérentes, une humeur dépressive ou euphorique, une désorganisation de la pensée, une perturbation des affects…

dans le cas de ces femmes, la dislocation psychique semble intervenir lorsqu’elles identifient entièrement leur vie et leur destin à ceux de la Terre.

Si l’avenir de la planète tourne à l’obsession, et à l’anxiété permanente, il vaut peut-être mieux s’abstenir, mais ce serait dommage, car l’écriture est belle… Je l’ai terminé depuis une semaine, déjà, mais je continue à réfléchir sur les messages de l’auteure.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Harper-Collins Traversée qui m’ont permis de découvrir en avant-première ce roman (le premier ) et son auteure qui a publié surtout des essais, écologie, permaculture…

#LaDislocation #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

Louise Browaeys est l’autrice de nombreux livres en lien avec l’écologie (dont Permaculture au quotidien, Terre vivante, 2018, et Accompagner le vivant , Diateino , 2019). Agronome, facilitatrice et conférencière, elle signe ici son premier roman.

Extraits :

J’ai des phrases entières qui me reviennent, comme des guirlandes surgies d’un passé où j’étais continuellement allongée. À moins que ce passé n’existe pas, lui non plus ? Je finis par douter de tout.

Je n’ai pas perdu non plus l’usage de la parole, ça non, je sens à certains moments les mots venir me chatouiller le bout de la langue et j’arrive à prononcer de plus en plus de phrases. Ils s’agglutinent et ils tombent de ma bouche d’un jour sur l’autre, par gravité . Pour réapprendre à parler, je cherche leur sens dans le dictionnaire en ligne.

C’est une catastrophe ce pays (le Brésil), aucune femme au pouvoir, à part l’ancienne présidente, oui, c’est vrai… Enfin je ne vais pas me remettre à parler de ça. C’est une forme de déforestation comme une autre, la soumission de la femme, non ? C’est impossible d’épouser un mec là-bas. Ils sont beaucoup trop latins …

Je tenais une page spéciale dans mon carnet pour ces mots qu’il qualifiait volontiers de bâtards et qui étaient heureux, selon moi, de trouver un endroit où se recueillir et se reposer : les mots doivent aussi pouvoir s’allonger pour reprendre des forces, il faudrait des hôpitaux pour les mots…

Lorsque je lui dis que j’avais perdu la mémoire, que j’étais vide, oui, vide comme un pot, aussi creuse qu’une huître de troisième catégorie échouée sur la plage un soir de tempête, il (Wajdi) me regarda d’un air supérieur…

J’avais rêvé cette nuit-là que la vie pouvait se comparer à un morceau de parmesan:le tout était de savoir retirer le plastique et de croquer le fromage au bon endroit.Je compris en me réveillant en sursaut que je n’étais pas au bon endroit, que je n’étais pas en train de croquer le fromage par le bon côté, mais de m’esquinter les incisives sur le croûte rance, au répugnant goût de plastique…

Le pire, c’était quand je me mettais à comparer sérieusement ce que je semblais avoir vécu avec ce que j’étais en train de vivre. Je n’y voyais, non seulement aucune continuité, mais aucun lien, comme si on avait inversé les rôles des personnages, brûlé les paysages, secoué les sentiments et vieilli les corps jusqu’au ridicule.

K, comme la majorité des alcooliques, exagère toujours sur les complications liées à l’alcool. Il allait encore dire, tu sais, les hommes ont inventé deux choses pour oublier qu’ils vont mourir : l’alcool et la religion, et je ne me sentais plus la force de bouleverser ses petites mythologies…

Nous vivons avec la prétention que nous pourrions vivre une autre vie. Nous confondons notre peine avec celle de la Terre, qui est pourtant bien plus prosaïque. C’est comme si les vies que nous n’avions pas vécues, les vies que nous imaginons au comptoir, ou que nous fantasmons, la nuit venue, à la faveur d’un regard, d’une lettre ou d’une déception, c’est comme si ces vies-là étaient des faisceaux invisibles et tenaces qui agiraient sur nos inflexions, sur nos rires et sur nos grimaces, faisant de nous de pathétiques marionnettes.

Le monde appartient à ceux qui ne ressentent rien, je l’ai compris, ici, à Saint-Brieuc, sous le feu du ciel qui tangue. Plus on est sensible, plus on est condamné à errer comme un ragondin dans les canaux invisibles des égouts où il n’est toutefois pas exclu que nous puissions apercevoir les plus saisissants interstices de lumière.

Aucune étude sérieuse n’a encore été conduite sur le sujet, mais je suspecte une corrélation forte entre la lutte des femmes pour des causes écologiques et leur dislocation psychique (12 cas seraient recensés comme tels) qui surviendrait en grande majorité à la suite de souffrances physiques brutales, de harcèlements insidieux ou, les plus souvent, de l’indifférence absolue de l’ensemble de la population.

Les gens s’éloignent avant d’assister à votre écrasement – car votre écrasement leur rappelle trop le leur…

Lu en août 2020