« Le dernier enfant » de Philippe Besson

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que je n’avais pas envie de lire à sa sortie, mais la bibliothécaire s’est trompée en me réservant « Paris-Briançon » alors je me suis dit pourquoi pas ? Quitte à me replonger dans l’univers de l’auteur, autant ne pas avoir de regret :

Quatrième de couverture :

« Elle le détaille tandis qu’il va prendre sa place : les cheveux en broussaille, le visage encore ensommeillé, il porte juste un caleçon et un T-shirt informe, marche pieds nus sur le carrelage. Pas à son avantage et pourtant d’une beauté qui continue de l’époustoufler, de la gonfler d’orgueil. Et aussitôt, elle songe, alors qu’elle s’était jurée de se l’interdire, qu’elle s’était répétée, non il ne faut pas y songer, surtout pas, non voici qu’elle songe, au risque de la souffrance, au risque de ne pas pouvoir réprimer un sanglot : « C’est la dernière fois que mon fils apparaît ainsi, c’est le dernier matin. »

Un roman tout en nuance, sobre et déchirant, sur le vacillement d’un mère le jour où son dernier enfant quitte la maison. Au fil des heures, chaque petite chose du quotidien se transforme en vertige face à l’horizon inconnu qui s’ouvre devant elle.

Ce que j’en pense :

Théo, le dernier enfant de la famille quitte le nid pour aller vivre en ville dans un studio. Être chez lui, autonome. Seulement voilà sa mère Anne-Marie n’est pas du tout prête à le laisser partir, et après lui avoir fait des suggestions maladroites pour qu’il reste à la maison (on est si bien à la campagne, l’air est pur !) force est de constater que la décision est prise.

Alors, pour lui tenir la main jusqu’au bout, elle arrive à le convaincre de faire le déménagement tous les trois, le père Patrick, ayant obtenu la permission d’emprunter le Kangoo de l’entreprise. Voyage à trois, serrés comme des sardines dans la voiture très encombrée.

Philippe Besson nous brosse le tableau d’une mère qui n’accepte pas le départ de son fils, qu’elle vit presque comme une trahison, elle a l’habitude de lui préparer le petit déjeuner, faire sa lessive ranger ses affaires, et ne comprend pas que passé un certain âge, un adolescent puis jeune adulte a besoin d’intimité, de souffler et de voler de ses propres ailes.

Cette mère qui aurait dû me toucher, m’a peu à peu horripilée, car elle ne veut rien lâcher, elle tient à être une victime de l’ingratitude de son fils alors qu’au fond d’elle-même elle sait très bien que c’est mieux de respecter son choix. Mais pour elle, c’est encore son bébé, comme s’il avait trois ans.

Tout se passe sur une journée, la dernière passée à trois, où les petites phrases fusent, visant tantôt Théo, tantôt Patrick, les sous-entendus : je souffre mais vous ne comprenez pas.

Le retour à la maison est très bien croqué par l’auteur : Anne- Marie, cherchant du réconfort chez son fils aîné ou encore sa voisine, la très sage Françoise, qui, quoi qu’ils puissent dire majore la colère rentrée, le sentiment d’être incomprise : elle cherche de l’aide mais refuse d’entendre ce qu’on peut lui dire…

Philippe Besson, avec sa sensibilité coutumière, nous dresse un beau portrait de femme, même si elle est exaspérante, Anne-Marie nous touche. Elle a tellement surinvesti son rôle de mère que son rôle de femme est passé au second plan, alors bien sûr comment continuer à vivre ? Elle est tellement crédible, son héroïne, que cela sent un peu le vécu. Mais ce n’est que mon interprétation…

Elle m’a rappelé l’attitude de ma mère quand j’ai décidé de quitter le nid, les éclats de voix ont résonné, j’ai dû partir les mains vides, accusée de haute trahison, d’ingratitude envers une femme qui a tout sacrifié pour moi ! mais, je n’en dirai pas plus il y a prescription !

J’ai lu beaucoup de livres de l’auteur et pour l’instant, mes préférés sont « Se résoudre aux adieux », « Son frère », « L’arrière-saison », qui sont des coups de cœur ou presque, mais aussi « Un garçon d’Italie » ou « La maison Atlantique » … j’ai gardé le meilleur pour la fin « Les jours fragiles » qui me fait de l’œil sur une étagère d’une de mes bibliothèques : à PAL dantesque, bibliothèques multiples bien sûr…

7/10

Depuis 2001, Philippe Besson a publié total 34 livres, dont « Son frère », adapté au cinéma par Patrice Chéreau, L’arrière-saison, La maison Atlantique ou encore Arrête avec tes mensonges » en 2017.

Extraits :

Une précision : il ne lui vient pas à l’esprit que s’arrimer aux détails lui évite de flancher, et même de s’écrouler purement et simplement. Anne-Marie ne se dit pas des choses pareilles.

Il a l’impression qu’elle se sert de cette toux surgie d’on ne sait où pour lui reprocher sournoisement son installation : au lieu du bon air de la campagne, il aime mieux venir sentir l’air malsain des villes, voilà ce qu’elle a voulu dire.

D’ailleurs, ce n’est pas le premier reproche qu’elle lui jette à la figure. Un jour, elle a lâché un : tu nous abandonnes, qui, même prononcé avec le sourire, cherchait quand même sacrément à le culpabiliser.

… elle songe que désormais, elle se tient du mauvais côté de la cloison, elle songe que, jusqu’à une période récente, elle savait tout et que désormais elle ne sait plus grand-chose, elle partageait l’essentiel et désormais elle n’a plus droit qu’à l’accessoire, elle n’est pas jalouse, ce n’est pas ça le sujet, elle en est chagrinée, mortifiée…

… Et si elle ne flairait pas un danger qui le menacerait, et si elle ne discernait pas une métamorphose fondamentale, et si elle n’entendait plus ses tracas, ses inquiétudes, et s’il devenait un parfait étranger ?

Elle n’a donc pas anticipé le choc qui se produit à la seconde exacte où elle pousse la porte du pavillon, le choc provoqué par la maison vide, la vision de la maison vide, le silence épouvantable de la maison vide. Un foudroiement.

Sous l’effet du foudroiement, elle vacille. Littéralement. Elle a l’impression que ses jambes la trahissent. Donc ça arrive, les jambes qui se dérobent le corps qui lâche.

Il y a des hommes comme ça qui ont besoin d’être tenus par les femmes, ou qui ne trouvent leur salut que dans une forme de soumission consentie… à propos du son fils aîné !

J’ai passé presque trente ans à protéger mes enfants, à m’inquiéter pour eux, à les écouter. Et c’est fini. Fini. À quoi je vais servir maintenant ?

Elle avait une occupation, un but. Comment fait-on quand cette occupation disparaît du jour au lendemain ? Avec quoi on remplit la vie ?

Lu en août 2022

« Le chef-d’œuvre d’Honoré de Balzac » de Julien Spiewak

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai eu la chance de recevoir grâce à Masse Critique organisée par Babelio, connaissant mon « amour » pour Balzac, il était impossible de résister à la tentation, alors quand la nouvelle est tombée (le courriel en fait) j’ai rugi de plaisir :

Résumé de l’éditeur :

Après lecture du Chef-d’œuvre inconnu d’Honoré de Balzac, Julien Spiewak est stupéfait ! Non seulement tout « parle » au photographe dans ce conte fantastique de Balzac, mais certaines phrases – qu’il s’empresse d’annoter – semblent avoir été écrites pour lui, se référant au plus près aux images qu’il a déjà réalisées pour sa série de photographies Corps de style.

Dans la première partie de ce catalogue monographique, des doubles pages proposent à chaque fois une citation de Balzac, extraite du Chef-d’œuvre inconnu, et une photographie que l’artiste a réalisée dans un musée en associant des œuvres d’art et une partie du corps humain. Dans la seconde partie, Julien Spiewak publie la reproduction du texte complet de Balzac, avec ses annotations dans la marge.

Dominique Baqué voit en Julien Spiewak « la version heureuse de Frenhofer, le vieillard fou et suicidé ». Car là où Frenhofer échoue, Spiewak réussit à insuffler la vie dans l’art, et d’une double façon : en revivifiant le texte de Balzac, avec lequel il entre en écho et noue de surprenantes affinités électives, et en faisant revivre intérieurs de style et espaces muséaux avec ses corps de chair.

Ce que j’en pense :

Ce livre nous propose une idée magnifique : illustrer grâce à des photos, la nouvelle d’Honoré de Balzac.

Dans la première partie du livre, l’auteur a choisi de présenter les photographies sur la page de droite et une citation tirée de la nouvelle sur la page de gauche, utilisant des clichés de sa série Corps de style. Il visite les musées durant la journée et revient photographier les œuvres d’art : peintures, sculptures, tissus… toujours en incorporant un élément du corps, pour coller au mieux au texte.

 Dans la deuxième partie, il nous propose une belle version de la nouvelle de Balzac qu’il a annotée, surligner car il part du texte et l’illustre d’une photographie, avec un travail très minutieux : il surligne en vert, les points importants du texte de Balzac et en orange les citations pour les photos « Corps de style », tout en ajoutant des commentaires…

Ce livre est absolument magnifique, c’est un objet d’art, préfacé de manière magistrale par Dominique Baqué qui nous rappelle au passage le thème de la nouvelle : un jeune peintre qui n’est autre que Nicolas Poussin, vient rendre visite à un maître, Probus, et dans l’escalier il croise un vieux peintre Frenhofer qui s’acharne sur un tableau « La belle Noiseuse » à la recherche de la perfection… il se livre à une critique acerbe des tableaux de Probus qu’il juge sans âme.

Pour Dominique Baqué, du fait de son côté perfectionniste, Spiewak est un Frenhofer qui aurait atteint son but… voici ce qu’elle écrit :

Frenhofer apparaît en fait comme l’emblème du génie fou, qui s’égare dans une quête démiurgique de l’absolu, voulant dérober le secret de Dieu, si ce n’est en devenir le rival. Car, représenter, pour Frenhofer, c’est créer. Donner la vie, au sens quasi littéral du terme.

Comme je le disais en préambule, après l’exultation liée à l’obtention du livre, la joie d’ouvrir le paquet et la découverte, une question s’est posée : comment rédiger une chronique à la hauteur ? côté perfectionnisme je suis imbattable, comme l’auteur ! C’est très difficile de parler d’un tel livre, tant la beauté nous subjugue, il faudrait des superlatifs à chaque phrase. Ce magnifique objet d’art m’a donné envie de me précipiter sur la nouvelle de Balzac car je voulais la découvrir sans les annotations, les interprétations de l’auteur. Je vous en parlerai demain…

Julien Spiewak a eu la délicate attention de joindre à son livre un superbe marque-page, (format carte postale, en fait) dédicacé. Ce fut un très beau cadeau de Noël et si l’art, la photographie, et le texte vous attirent, surtout n’hésitez pas, c’est une belle aventure qui vous attend. Un dernier conseil, pour la route : aller visiter son site Internet.

Un grand merci à Babelio et aux éditions Espace L qui m’ont permis de découvrir ce livre et son auteur dont on peut apprécier le travail sur le site: https://www.julienspiewak.com/

Je vous conseille également l’excellente chronique: https://clesbibliofeel.blog/2022/01/04/julien-spiewak-le-chef-doeuvre-inconnu-dhonore-de-balzac/

Lu en janvier 2022

« Cortome Biotech, Inc. » d’Alex Milnow

Je vous parle aujourd’hui d’un livre particulier, que j’ai choisi par curiosité, du fait qu’il se passe en 2031 et que ma réticence envers la Silicon Valley et les USA est de notoriété publique :

Résumé de l’éditeur :

Inspiré de faits réels, ce thriller vous plongera dans les rêves les plus fous des dirigeants de la Silicon Valley.

Eileen vit en Californie. Elle est infirmière. Son mari, Brad, est un policier affabulateur et violent qui la bat depuis des années. Alors quand il est criblé de balles en service et retrouvé mourant, Eileen se rend à son chevet en étant secrètement soulagée : son calvaire touche peut-être à sa fin.

C’était sans compter sur Terrence Page, qui attend Eileen à l’hôpital et prétend être la seule à pouvoir sauver Brad grâce aux recherches de sa startup : Cortome Biotech.

Eileen hésite, mais a-t-elle vraiment le choix ? Elle voudrait refuser, mais le gouverneur et les collègues de son mari sont présents. Ils prennent au sérieux les promesses de Cortome !

Un engrenage infernal s’engage, où se mêleront des intérêts qui dépassent la jeune femme. Mais elle est peut-être plus forte qu’ils ne le pensent. Et aussi plus dangereuse…

Ce que j’en pense :

Bienvenue en Californie en 2031 ! Eileen, infirmière de son état, apprend que son mari, Brad, policier vient d’être victime d’une fusillade et se trouve dans un état critique.

Un collègue et ami de Brad vient la chercher pour lui annoncer la nouvelle et, en l’accompagnant à l’hôpital, il est choqué car elle n’a pas pleuré suffisamment. Et pour cause, Brad est un pervers narcissique, violent qui la frappe. Mais solidarité et machisme obligent, il va la surveiller de très près, la suspectant d’avoir peut-être commandité la fusillade pour se débarrasser de son époux.

Une autre surprise attend Eileen : deux médecins, travaillant pour Cortome Biotech, startup qui a le vent en poupe et travaille sur la régénération des neurones, pour maintenir en vie à tout prix les humains, dans une sorte de « soupe » … Brad est le candidat idéal pour leurs expérimentations, mais Eileen demande à réfléchir, alors on va se passer de son autorisation qui sera donné par le nouveau gouverneur de Californie en personne.

Le but de l’opération en fait est de préserver le cerveau, « la seule chose à sauver car tout le reste du corps deviendrait obsolète » selon ces médecins (Terrence et Esteban) que n’étouffent ni les scrupules ni la déontologie, et encore moins l’éthique, et en filigrane non seulement repousser la mort, mais rendre l’individu immortel.

On fait la connaissance du frère d’Eileen, ancien militaire qui est intervenu en Afghanistan, en particulier, dont il est revenu atteint d’un syndrome de stress post traumatique, et s’est reconverti en mercenaire à la solde de dictatures… sa relation avec Eileen est complexe et ce d’autant plus que cette dernière évolue de manière magistrale dans le roman, s’éloignant de plus en plus de la femme soumise qu’elle était au début.

On tombe dans un engrenage infernal, où on finit par ne plus savoir où sont les bons et les méchants. La Silicon Valley est devenue encore plus folle à lier, chacun voulant accéder au pouvoir suprême, s’enrichir, dominer le monde… le sous-titre du roman est déjà une invitation au voyage : « Une startup qui vous veut du bien » Mais, ne divulgâchons pas, je vous laisse découvrir ce roman qui sort de l’ordinaire.

Alex Milnow nous brosse un portrait au scalpel de la société américaine, toujours aussi imbue d’elle-même en 2031 que de nos jours (et comment cela pourrait-il changer ? Certes, Trump n’est plus au pouvoir, mais le président démocrate en place est largement aussi toxique et corrompu, entouré lui-aussi de milliardaires influents qui en veulent toujours plus et bien sûr, l’immortalité leur est destinée, les autres, ils s’en moquent éperdument.

Après avoir été très réticente durant les tout premiers chapitres, mon aversion pour les médecins qui se prennent pour Dieu, à l’instar de célèbres Nazis, et également, ma réticence vis-à-vis ce l’évolution de la société que décrit l’auteur (avec beaucoup de talent) je me suis laissée emporter par le rythme effréné de l’action, les surprises qui guettent le lecteur presque à chaque page et j’ai terminé ma lecture en mode addictif. Bref, j’ai dévoré ce roman, avec un plaisir immense.

Roman qualifié de thriller pour les uns, de dystopie pour les autres, qui est quand même une critique de la société actuelle. Je rappelle, au passage, qu’il est inspiré de faits réels.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions 3.0 qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur que je connaissais pas du tout et dont j’ai hâte de retrouver la plume. Il propose un chapitre de son prochain roman « F. A. R. » à la fin du livre, et cela donne déjà envie de le lire…

#cortome #NetGalleyFrance !

8,5/10

https://www.alexmilnow.com/

L’auteur :

Adrien Mellino, alias Alex Milnow a commencé à écrire à plein temps sur le tard. Car il a déjà eu trois ou quatre vies. Cela lui permet de décrire des environnements riches et bien documentés, peuplés de personnages complexes et attachants, le tout agrémenté de suspense !

Extraits :

Siège de la conscience, il (le cerveau) était la seule chose à sauver, s’il fallait n’en choisir qu’une. C’était le Minimum Viable Product – le produit minimal permettant de répondre au besoin du client, objectif de toutes les startups dans leurs débuts – de l’être humain. Si on peut faire fonctionner le cerveau indépendamment, tout le reste du corps devenait obsolète.

Il faut se rendre compte, intervint Terrence, que votre cortex est déjà une boite obscure, Eileen. On appelle juste ça le crâne. Ensuite, il est connecté à tout un ensemble de capteurs : les yeux pour l’image, les oreilles pour le son, l’oreille interne pour l’orientation, les nerfs, et j’en passe. C’est avec les informations de tous ces moyens de détection qu’il construit la réalité que vous percevez en ce moment…

… Un fauve est un fauve. Montrez le dos à un lion, il ne peut s’empêcher de vous attaquer, c’est dans sa nature, qui l’a sélectionnée pour cela au cours de millénaires d’évolution ; il bondira, même si vous lui avez consacré votre vie. Alors, est-ce votre faute d’avoir montrer le dos, ou la sienne de ne pas savoir se retenir…

Eileen, il était grand temps que tu sortes un peu. Que tu vois le monde. Je crois que tu comprendras beaucoup de choses sur les États-Unis et la place réelle que nous avons sur cette planète… Le tiers-monde d’hier n’est plus celui d’aujourd’hui. [Qu’] il y a beaucoup de domaines dans lesquels nous ne sommes plus sien avance que cela. Mis à part le nombre de fusillades annuelles et le pourcentage de citoyens incarcérés, bien sûr.

Lu en décembre 2021

« Un mariage en été » de Beatriz Williams

Comme je l’avais prévu, j’ai du mal à rédiger ma chronique sur le dernier livre de Metin Arditi : « L’homme qui peignait les âmes » (j’ai tellement de notes, de citations qu’il faut épurer !).  Je vais donc vous parler aujourd’hui d’un livre qui ne me posera pas de problèmes au niveau de la réflexion avec :

Résumé de l’éditeur :

Sur une île au large de la Nouvelle-Angleterre se joue une passionnante histoire d’amour, de trahison, de quête de pouvoir et de rédemption.

Miranda Schuyler n’est qu’une adolescente lorsqu’elle découvre Winthrop Island, durant l’été 1951, à l’occasion du mariage de sa mère et du richissime Hugh Fisher. Plongée dans une vie légère et glamour faite de pool parties et de sorties au Country Club, Miranda est également fascinée par la communauté de pêcheurs portugais installée sur l’île depuis des générations, et notamment par Joseph Vargas, le fils du gardien du phare.

Mais les rapprochements entre les deux clans sont mal vus. Et alors que Miranda tisse des liens de plus en plus forts avec Joseph, un drame éclate qui va bouleverser le destin de chacun…

Dix-huit ans plus tard, c’est une Miranda accablée qui revient à Winthrop. Mais loin de lui apporter la paix qu’elle espérait, son retour va raviver des plaies laissées béantes. Quels lourds secrets planent sur cette île coupée du monde ? Miranda parviendra-t-elle à briser l’omerta ?

Ce que j’en pense :

Miranda Shuyler débarque pour la première fois sur Winthrop Island en juin 1951 pour assister au mariage de sa mère avec « le richissime » Hugh Fisher. Elle est accueillie par Isobel.

Il s’agit du deuxième mariage de sa mère, dont le premier mari, le père donc de Miranda, est mort sur le front, pendant la guerre, et c’est la même chose pour Hugh qui a divorcé d’Abigail, la mère d’Isobel. Mariage en grande pompe, départ pour le voyage de noces sur un yacht bien-sûr.

Mais, un drame va se produire et Miranda va quitter l’île pour n’y revenir que dix-huit ans plus tard. On a hâte de connaître le pourquoi du comment…

De sa fenêtre, Miranda aperçoit un pécheur en train de se noyer, et un jeune homme se porter à son secours. Il s’agit de Joseph Vargas. Les autres personnages, ne sont que des satellites pour corser un peu l’histoire, il faut bien qu’il y ait grands mariages, adultères, troussage de jupons sur les domestiques sinon …

Le découpage est intéressant, l’auteure raconte l’histoire sur les trois mois d’été, juin, juillet et août et pendant trois années essentielles :1930, 1951 et 1969 ; chaque partie consacrée à Bianca et Miranda autour desquelles tournent les autres personnages.

C’était une idée intéressante, du moins en théorie, car le statut des femmes a certes évolué entre les années trente et l’année où l’homme a marché sur la lune.

Hélas, on est dans les stéréotypes : les nantis d’un côté, qui viennent sur l’île uniquement l’été, qui ne font rien de leurs journées, à part picoler, et les insulaires, en général pauvres, qui vivent de la pèche. Bien-sûr, les rejetons mâles des premiers troussent les filles des seconds, mais ne se marient qu’entre gens de bonne famille…

J’ai trouvé dès le premier tiers du roman quel était le secret (les secrets ?) liant Bianca, Miranda, Isobel (insupportable cette femme, je dirai même plus horripilante) et le beau Joseph. Je suis allée au bout, uniquement pour savoir si j’avais raison, en comptant les pages qui restaient.

J’ai choisi ce roman, car j’avais besoin, encore un peu, de lectures faciles mais là, c’est le summum, on a même droit au milieu des stars, starlettes de cinéma avec des comportements à la Weinstein, et imaginer ces bourgeois oisifs tenter de regarder l’alunissage (qu’ils s’obstinent à qualifier atterrissage !) à la télévision, coupes de champagne à la main, c’est drôle mais affligeant. Ils avalent le champagne, comme le commun des mortels boit de l’eau, à n’importe quelle heure de la journée, et vomissent tout aussi allègrement.

Ils sont désabusés car leurs parents ont été des héros ou ont construit un empire et qu’il ne leur reste rien pour faire quelque chose de leur vie…

Heureusement, il y a quelques bouffées d’air pur dans ce roman, des citations de Shakespeare, notamment « La tempête » … sinon, je ne parlerai pas de l’écriture les extraits que je vous propose ci-dessous sont éloquents. On va dire que c’est une erreur de casting et passer illico presto à la lecture suivante!

En fait, la rédaction de cette critique est assez jouissive, j’ai retrouvé ma tendance à l’ironie et à la dérision (et aussi l’autodérision !). Les quelques neurones qui avaient survécu aux confinements covidiens ont dû se reconnecter et je pense même que d’autres se sont réveillés, car je retrouve mes centres d’intérêt habituels. OUF !  

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce roman ainsi que son auteure.

#BeatrizWilliams #NetGalleyFrance

5/10

L’auteure :

Beatriz Williams est née en 1972 à Washington. Après une carrière dans le conseil financier, elle s’est tournée vers l’écriture de romans historiques, publiés sous le nom de Juliana Gray. Après L’Été du cyclone vient la série des sœurs Schuyler : La Vie secrète de Violet Grant, Les Lumières de Cape Cod et Une maison sur l’océan et Un mariage en été, son cinquième roman publié aux éditions Belfond.

Extraits :

Ah, les parfums de l’enfance ! Même quand cette enfance a été courte et amère et s’est terminée en catastrophe, un horrible désastre, on se rappelle encore de ces petits bonheurs avec une langueur douloureuse.

Plus âgé que moi. Peut-être pas tant que ça, mais quand même. Pas un garçon, mais un adulte, un homme qui travaillait pour gagner sa croûte, alors que je n’étais encore qu’une enfant, je venais juste de finir ma scolarité. Dix-huit ans au mois de février. Dix-huit ans, mais huit ans dans ma tête, aussi naïve et inexpérimentée qu’un chaton.

A l’époque, maman était quelqu’un d’enfantin, et je le dis comme un compliment. Bien sûr, elle était intelligente, mais elle avait cette innocence si particulière, comme un petit agneau, et, avec la mort de mon père, cette innocence était probablement trahie pour la première fois.

C’est tellement chouette d’avoir de l’argent. Je ne sais pas comment je ferais sans. Je serais obligée de travailler ou un truc comme ça, sûrement a-t-elle dit en bâillant. Sauf que je suis comme papa, je ne sais rien faire, à part faire de la figuration et la conversation.

Ça semble peut-être ennuyeux à mourir pour vous et moi, je sais, mais au moins il faisait quelque chose, non ? Il gagnait sa vie au lieu de dépenser la fortune familiale en restant oisif.

Nous avons échangé les politesses d’usage. Livy et sa mère étaient très gentilles, très jolies, comme deux belles boules de glace vanille ; la jeune fille portait une robe semblable à une meringue au citron. Je me souviens avoir pensé qu’elles semblaient totalement inoffensives, dénuées de crocs et de serres.

Épouser les fils de bonne famille qu’on n’aime pas vraiment, avoir des enfants que l’on ne veut pas vraiment. Je te le dis, je ne le supporte plus. Je vais exploser…

Quand tu as tout raconté, Miranda, quand tu as parlé à la presse, ça, c’était le véritable crime. Tu sais, assassiner quelqu’un c’est une chose mais en parler aux journalistes ?

Lu en juillet 2021

« Femmes en colère » de Mathieu Menegaux

Après une première incursion dans l’univers de l’auteur, avec « Disparaître », j’ai eu envie de tenter l’aventure, avec le livre dont je vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Cour d’Assises de Rennes, juin 2020, fin des débats (auxquels le lecteur n’a pas assisté) : le président invite les jurés à se retirer pour rejoindre la salle des délibérations. Ils tiennent entre leurs mains le sort d’une femme, Mathilde Collignon. Qu’a-t-elle fait ? Doit-on se fier à ce que nous apprennent les délibérations à huit-clos, ou à ce que révèle le journal que rédige la prévenue qui attend le prononcé du jugement ?

Accusée de s’être vengée de manière barbare de deux hommes ayant abusé d’elle dans des circonstances très particulières, Mathilde Collignon ne clame pas son innocence, mais réclame justice. Son acte a été commenté dans le monde entier et son procès est au cœur de toutes les polémiques et de toutes les passions. Trois magistrats et six jurés populaires sont appelés à trancher. Doivent-ils faire preuve de clémence ou de sévérité ? Vont-ils privilégier la punition, au nom des principes, ou le pardon, au nom de l’humanité ? Avoir été victime justifie-t-il de devenir bourreau ?

Nous plongeons en apnée dans cette salle des délibérations d’un jury de cour d’assises. Neuf hommes et femmes en colère qui projettent sciemment ou inconsciemment sur l’écran de cette affaire le film intérieur de leur propre existence.

Ce que j’en pense :

A la suite du long réquisitoire de l’avocat général qui se termine, après un long silence savamment entretenu (une aposiopèse) sur une demande de vingt ans de prison. L’accusée, Mathilde Collignon, se rend compte qu’elle avait sous-estimé son acte. On ne sait pas de quoi, il s’agit, car le livre commence sur ce réquisitoire.

Ensuite, le jury est appelé à se retirer pour délibérer sous la houlette du juge Largeron qui, entre parenthèses s’est rué sur le dossier pour faire un coup d’éclat. Nous aurons accès aux délibérations et en apprendre plus sur ce qu’a fait Mathilde.

Elle est gynécologue en milieu hospitalier, divorcée, mère de deux enfants et, ô scandale, elle aime le sexe via un site de rencontre sur une application. Un jour, elle se rend chez l’un des hommes avec lequel elle a pris rendez-vous, et va se faire violer par lui et son copain avec toute la violence qu’on peut imaginer, viol sodomie coups…

Elle a le courage de s’enfuir et sous l’effet du traumatisme, décide de ne pas aller raconter ce viol à la police, car elle n’a pas envie d’entrer dans certains détails, et sait par expérience (des patientes lui en ont parlé) que la bienveillance n’est pas toujours au rendez-vous et qu’au procès, si procès il y a les violeurs disent toujours que la victime était consentante. Elle va mûrir sa vengeance…

Mathieu Menegaux explore tous les tenants et aboutissants, les violeurs qui se présentent en victimes, les juges ou jurés qui pensent qu’elle a inventé le viol, pour s’en prendre aux hommes (me-too à l’envers), la notion de consentements, le fait de ne pas se faire justice soi-même. En tout cas, je vous laisse découvrir la manière dont Mathilde s’est vengée et ce qui en a découlé, avec une mise en accusation pour « torture et acte de barbarie ». c’est étrange, quand même de constater que le viol n’est pas considéré  comme un acte de barbarie, alors qu’il a été largement utilisé pendant la guerre dans l’Ex-Yougoslavie par exemple pour réduire les femmes au silence et les briser à jamais…

Les échanges entre les jurées femmes et les hommes sont à la limite du supportable, tout comme le fait que ce sont des hommes qui ont mené l’enquête, mis en examen, emprisonné… Sans oublier que nous sommes à l’heure et l’ère des réseaux sociaux avec des échanges musclés des me-too balance ton porc d’un côté et les intégristes de la condition masculine de l’autre. Et cela a forcément des répercussions sur la réflexion du jury.

Ce roman fait donc réfléchir, on ne sait pas ce qu’on aurait pu faire, à la place de Mathilde, les trucider ou faire confiance à la justice ? Je suis passée par différents stades, la colère, l’empathie limitée à l’égard de Mathilde qui ne montre aucun regret ou remords, l’envie de frapper les deux hommes du jury : une femme dit aimer le sexe est forcément une folle dépravée, qui a bien mérité ce qui lui est arrivé (on est en 2021, il me semble, ou alors c’est ma mémoire qui me joue des tours ?) alors que dix minutes avant, les mêmes affirmaient qu’elle avait inventé le viol…

Moralité de l’histoire : comment gérer l’intime conviction ? Et juger en toute impartialité ?

C’est ma deuxième incursion dans l’univers de Mathieu Menegaux dont j’avais plutôt apprécié « Disparaître » et   j’ai beaucoup aimé ce livre avec des rebondissements, une évolution des jurés (certains du moins !) au cours des délibérés avec un juge dont les certitudes vont être chahutées.

Je tiens à préciser au passage que je ne suis pas passionnée par les tribunaux, les jugements, les prétoires, les plaidoiries, je préfère en général le côté « enquête policière », aussi bien dans les livres que dans les séries télévisées, donc je suis sortie de ma zone de confort et c’est une expérience intéressante.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis  de découvrir ce livre et de retrouver son auteur.

#Femmesencolère #NetGalleyFrance

8/10

L’auteur :

Mathieu Menegaux est né en 1967. Il est l’auteur Je me suis tue (Grasset, 2015, Points 2017), primé aux Journées du Livre de Sablet, Un fils parfait(Grasset, 2017, Points 2018), prix Claude Chabrol du roman noir, porté à l’écran en 2019 (France 2), Est-ce ainsi que les hommes jugent ? (Grasset, 2018, Points, 2019), prix Yourcenar, en cours d’adaptation pour la télévision, et de Disparaître(Grasset, 2020, Points, 2021).

Extraits :

Moi qui ai répondu aux questions de la cour sans ressentiment, sans haine, sans rien masquer de la violence que j’ai subie ni de celle que j’ai infligée à mon tour. Moi qui ai cru, naïve, que les hommes pourraient faire montre de clémence à défaut de m’accorder leur pardon. Une barbare, donc. Enfin, comme si cela ne suffisait pas, j’étais accusée d’être un monstre froid, calculateur, incapable de repentir et privé de conscience…

Pour mon malheur, l’avocat général s’est révélé excellent orateur. Alternant les crescendos et les andantes, il a ménagé son effet final par une interminable aposiopèse, afin d’être bien certain de capter l’attention de la salle tout entière suspendues à ses lèvres.

La loi ne leur fait que cette seule question, qui renferme toute la mesure de leurs devoirs : « Avez-vous une intime conviction ? »

Aux États-Unis, les jurés sont livrés à eux-mêmes, et doivent revenir avec un verdict unanime, dans quarante-huit états sur cinquante. La réalité des délibérés en France est plus prosaïque : un jury se compose de six jurés et trois magistrats professionnels, lors d’un procès de première instance. Le peuple est souverain, certes, mais il a semblé bon au législateur qu’il soit guidé parla présence des magistrats lors des délibérations. Quant au verdict de culpabilité, il n’a pas besoin de recueillir l’unanimité. Il repose sur une majorité des deux tiers, six jurés sur neuf…

Seul le droit nous permet de vivre ensemble, et il constitue le dernier rempart contre le populisme. « Continuez à bafouer le droit, laissez l’opinion juger à l’emporte-pièce, à coups de tweets et de posts, imposez l’instantanéité, et vous récolterez à coup sûr le chaos et la dictature. » avait déclaré Largeron…

Il s’agit d’une maladie. Comme les homosexuels jadis, qu’il fallait soigner ou exorciser, les femmes qui avouent aimer le sexe relèvent de la pathologie. Je ne connais pas d’équivalent masculin de « nymphomane » pour un homme. Un Dom Juan, c’est chic. Casanova idem. Rien qui nécessite un séjour en asile psychiatrique.

Le procès, qui devait être l’occasion de former leur jugement, n’est vu par certains jurés qu’au travers d’un colossal biais de confirmation. Tout ce qui conforte leur thèse est vrai, ce qui la déstabilise est mensonge, et ce qui manque est dissimulation.

Lu en avril-mai 2021

« Attalea princeps » de Vselovod Garchine

Pour clore ce challenge, je vous parle aujourd’hui d’une nouvelle et d’un auteur russe du XIXe siècle que je ne connaissais pas :

Ce que j’en pense :

C’est l’histoire d’Attalea Princeps, un palmier originaire du Brésil qui vit (cohabite plutôt) avec d’autres arbres exotiques dans une superbe serre, sous la férule d’un conservateur imbu de lui-même. Un jour, un Brésilien, en visite, raconte que cet arbre est un palmier très répandu dans son pays. Le gardien des lieux outragé, répond que c’est un spécimen avec donc un nom latin, étalant sa science alors notre touriste s’en va au grand désespoir de l’arbre qui, s’étant enfin senti compris, espérait repartir avec lui.

Il n’est pas aimé des autres arbres, qui sont jaloux, seule une petite herbe l’écoute et le soutient, s’enroulant amoureusement autour de son tronc. Le palmier est triste et n’a plus qu’une envie, grandir le plus possible, pour crever le plafond de verre et aller toucher le ciel.

Vsevolod Garchine, nous propose ici, beaucoup plus qu’un récit, il s’agit d’un conte philosophique. On comprend très vite, qu’il faut lire ce texte au second degré, le premier étant destiné à échapper à la censure. La serre représente la prison, (le goulag) dans laquelle le tar envoie les dissidents, voire carrément le tsarisme, la solitude de l’intellectuel, les autres arbres qui se moquent, les codétenus prêts à moucharder.

On ne peut pas avoir d’amis dans cet univers clos, sauf parfois quelqu’un qui soutient moralement ou physiquement, comme la petite herbe aux feuilles fanées du récit, qui va soutenir son champion, l’encourager dans sa tentative d’évasion, d’aspiration à un ailleurs. Mais, cela va mal se terminer, car s’il réussit à briser l’armature, la liberté n’aura pas le goût escompté, et ce ne sera rien de plus qu’un mirage, une illusion.  

Ce texte est plein de poésie, et se déguste avec lenteur et compassion. J’ai aimé le thème et l’écriture, la manière dont l’auteur tente de s’exprimer, à la recherche de la liberté (d’expression).

Vsevolod Garchine qui, je le rappelle est mort en 1888, à l’âge de trente-trois ans, livre avec cette nouvelle une analyse du régime tsariste dont l’autoritarisme l’étouffe peu à peu. Alexandre II qui était un grand réformateur à qui on doit l’abolition du servage, a été assassiné en 1881, ce qui a mis fin aux réformes libérales, et donc aux illusions. L’auteur a une vision sombre et mélancolique de sa Russie qu’il aime tant et pourtant son écriture est lumineuse.

Un grand merci au site Littérature russe et slave qui m’a permis cette nouvelle découverte, une pépite de plus, et comme je le redoutais, ma chronique est presque aussi longue que la nouvelle elle-même (14 pages seulement mais d’une telle densité !) Ce récit revêt une connotation particulière, ces derniers temps, car comment ne pas mettre l’histoire de notre palmier avec celle d’Alexeï Navalny, bouclé dans sa colonie pénitentiaire, sous le règne d’un nouveau tsar qui n’a rien à envier à ceux qui ont gouverné la Russie autrefois.

9/10

L’auteur :

Vsevolod Mikhaïlovitch Garchine (Все́волод Миха́йлович Гаршин)1855 1888 était un nouvelliste russe.

Il naît à Priyatnaïa Dolina, dans la province de Ekaterinoslav Ses parents divorcent et sa mère l’emmène en 1863 à Saint-Pétersbourg, où il fréquente le lycée de 1864 à 1874. Il s’inscrit ensuite à l’École des Mines, mais ne parvient pas à obtenir le diplôme d’ingénieur.

Durant la Guerre russo-turque de 1877-1878, ce pacifiste se porte volontaire comme simple soldat dans l’infanterie. Il est apprécié dans son unité, aussi bien de ses camarades que des officiers. Il est blessé dans une bataille en Bulgarie et restera durablement marqué psychologiquement par la guerre.

Ses expériences militaires lui fournissent la base de ses premières nouvelles, dont la toute première, « Quatre jours », œuvre forte inspirée d’un incident réel. Le récit se présente comme le monologue intérieur d’un soldat blessé et laissé pour mort sur le champ de bataille pendant quatre jours, face à face avec le cadavre d’un soldat turc qu’il vient de tuer.


En dépit de succès littéraires précoces, Garchine est tourmenté périodiquement par des accès de maladie mentale. Le 31 mars 1888, à l’âge de 33 ans, en état de profonde dépression, il se suicide en sautant dans l’escalier de l’immeuble pétersbourgeois, où il habitait au cinquième étage.

Il laisse une œuvre relativement mince composée d’une vingtaine de nouvelles dans lesquelles s’expriment une sensibilité mélancolique teintée d’angoisse et d’absurde. Une œuvre brève mais importante tant l’écriture de Garchine peut rappeler celle d’Anton Tchékhov.

Sa nouvelle la plus connue, « La fleur rouge » évoque les asiles d’aliénés.

Extraits :

La serre était belle, surtout quand le soleil se couchait et l’éclairait de sa lumière rouge. Alors, elle s’embrasait tout entière ; des reflets rougeâtres se jouaient et se transfusaient, comme dans une grande pierre précieuse finement taillée.

On apercevait, à travers les gros carreaux transparents, les plantes enfermées dans la serre. Mais, malgré la grandeur de celle-ci, elles y étaient à l’étroit. Les racines se confondaient et s’enlevaient l’une à l’autre l’humidité et la nourriture…

La bise soufflait violemment, battait les châssis et les faisait trembler. Le toit se couvrait de neige. Les plantes se dressaient et écoutaient le hurlement du vent ; elles se souvenaient alors d’un autre vient, tiède, moite, qui leur donnait la vie et la santé.

Il (le palmier) s’élevait à cinq toises au-dessus des cimes de tous les autres arbres ; ceux-ci ne l’aimaient pas, l’enviaient et le considéraient comme un orgueilleux. Sa haute taille ne lui causait que du chagrin, tous les autres étaient réunis et Attalea restait isolé.

Seule, une toute petite herbe n’avait pas d’animosité contre le palmier et ne se fâchait pas de ses discours. C’était la plus pitoyable et la plus misérable de toutes, faible, décolorée, rampante, avec de grosses feuilles fanées.

  • Oui, je vous ai encouragé, mais je ne savais pas que c’était si difficile. Je vous plains, vous souffrez tant.
  • Tais-toi, petite plante ! Ne t’apitoie pas sur moi !   Je mourrai ou je m’affranchirai.

Lu en mars 2021

« Le sang des Belasko » de Chrystel Duchamp

Je ne sais pas si cette période covidienne  a des répercussions sur vous mes ami(e)s, et interfère sur vos lectures, mais en en ce qui me concerne, j’ai encore beaucoup de mal à me concentrer sur mes lectures, mais aussi à rédiger mes chroniques et ma motivation laisse encore à désirer, alors ce roman est arrivé à point nommé :

Résumé de l’éditeur :

Cinq frères et sœurs se réunissent dans la maison de leur enfance, la Casa Belasko, une imposante bâtisse isolée au cœur d’un domaine viticole au sud de de la France. 

Leur père, vigneron taiseux, vient de mourir. Il n’a laissé qu’une lettre à ses enfants, dans laquelle sont dévoilés nombre de secrets. 

Le plus terrible de tous, sans doute : leur mère ne se serait pas suicidée – comme l’avaient affirmé les médecins six mois plus tôt. Elle aurait été assassinée…

Au cours de cette nuit fatale, les esprits s’échauffent. Colères, rancunes et jalousies s’invitent à table. Mais le pire reste à venir. D’autant que la maison – coupée du monde – semble douée de sa propre volonté.

Quand, au petit matin, les portes de la Casa se rouvriront, un membre de la fratrie sera-t-il encore en vie pour expliquer la tragédie ? 

Ce que j’en pense :

André, le chef de la famille Belasko vient de mourir d’un cancer, quelques mois après le suicide de sa femme. Les cinq enfants du clan sont donc réunis pour prendre connaissance du testament. Ils arrivent, chacun à leur tour à la vieille demeure familiale, La Casa Belasko, immense ancienne toute de pierres construites, avec d’immenses baies vitrées pour être en communion avec la Nature, essentiellement le parc.

Déjà, un évènement n’augure rien de bon, Solène qui conduit sans regarder la route, comme à son habitude, (à chaque accident, les parents achetaient sans sourciller une nouvelle voiture, alors qu’elle ne fait rien de sa vie, assistée en permanence, le travail c’est trop pénible pour elle !). Bref, elle heurte une biche que, Garance, sa sœur tente de secourir en vain ; elle est donc obligée d’abréger ses souffrances.

Les deux fils aînés, Philippe et Mathieu, sont déjà arrivés à la maison : ils se haïssent car Philippe, coureur de jupons a culbuté sa belle-sœur, la femme de Mathieu, lors d’un mariage. Il s’agit de marquer son territoire en occupant les lieux en premier : bataille de testostérone en vue. Le petit dernier, David, tente de rester discret, comme s’il n’était pas concerné.

Le patriarche a laissé une lettre, où il affirme que sa femme ne s’est pas suicidée mais qu’il s’agit d’un meurtre, et la lettre est parsemée de fines allusions qui vont mettre le feu aux poudres et tout va exploser entre les frères et sœurs.

J’ai beaucoup aimé ce roman noir, huis clos, où va se dérouler la tragédie : la maison a été cambriolée autrefois et le patriarche a fait installer des caméras partout, des cartes magnétiques pour ouvrir les portes, alors que la fermeture des volets électriques est pilotée à distance… Enfermés, pris au piège, pour le pire…

Chrystel Duchamp nous manipule avec brio, on se laisse emporter par l’histoire, sur fond de jalousie, haine, trahisons, rancunes de toutes sortes, avec des secrets de famille enfouis. Chacun des enfants s’exprime à son tour, pour révéler tel ou tel détail explosif, et en alternance, un policier, le capitaine Jouvry, enquête, c’est d’ailleurs avec lui que démarre le premier chapitre, un des enfants est interrogé, on le sait dès le départ, mais impossible de deviner de qui il s’agit, l’auteure ne sème aucun indice, on peut chercher dans la construction si c’est au masculin ou au féminin : rien

J’ai bien aimé aussi la manière dont la maison elle-même témoigne, raconte ce qu’elle a vécu.

J’ai découvert Chrystel Duchamp avec « L’art du meurtre » qui m’avait déjà enthousiasmée alors quand NetGalley a proposé ce deuxième opus de l’auteure, il m’a été impossible de résister. J’attends le suivant avec impatience, car les intrigues sont originales, très fouillées, et l’auteure surprend toujours, n’est jamais là où on l’attend.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions de l’Archipel qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver son auteure avec un immense plaisir.

9,5/10

L’auteure :

Née en 1985, Chrystel Duchamp se passionne très tôt pour la littérature de genre, notamment le fantastique et le noir. Graphiste, elle vit près de Saint-Étienne. Les éditions de l’Archipel ont publié son premier thriller, L’Art du meurtre (janvier 2020), très bien accueilli par la critique.

https://www.instagram.com/chrystel.duchamp/

Extraits :

Les époux restèrent et, malgré l’amour qu’ils me portaient, la nostalgie me gagna. Les enfants me manquaient. Bien sûr, ils me rendaient visite, mais ils avaient changé. Je ne retrouvais plus cette simplicité qui avait fait notre quotidien. Je regrettais l’innocence perdue. Avec amertume, je constatais leurs différends. Les rancœurs avaient pris la place des chamailleries…

Ma vie bascula lorsque la mort emporta Mme Belasko. Un souvenir atroce que j’aurais aimé effacer de ma mémoire. Et quand, quelques mois plus tard, son époux me quitta à son tour, mon cœur se brisa.

Depuis toujours, Philippe était certain que son point de vue prévalait sur celui des autres. Papa avait, malgré lui, alimenté ce sentiment de supériorité en lui déléguant régulièrement son autorité. Philippe avait grandi en étant persuadé d’avoir la science infuse, ce qui agaçait ses frères et sœurs…

Quant à l’amour… Ah l’amour ! J’ai prié pour son retour, mais il est mort sous mes yeux. La rancune a eu raison du lien unissant deux frères. De cette amertume est née la colère. Elle a tout détruit sur son passage ne laissant derrière elle qu’une terre brûlée où même le plus robuste des arbres ne pourraient repousser.

Notre innocence était définitivement perdue. Nous n’étions plus des enfants. Nos bons sentiments avaient été remplacés par de vils péchés. L’envie. L’orgueil. Le mensonge. La jalousie.

Lu en février 2021

« Le complot des ombres » de Paul Doherty

Petite immersion, aujourd’hui, au sein de la guerre des deux Roses avec ce thriller, polar historique comme chacun le voudra :

Résumé de l’éditeur :

Octobre 1471. Edward IV est assis sur le trône d’Angleterre. Les York règnent en maître.

Margaret Beaufort, comtesse de Richmond, attend patiemment tout en complotant pour que son jeune fils, Henry Tudor, en exil en France, puisse être couronné roi légitime d’Angleterre.

Margaret bénéficie d’une garde rapprochée soigneusement sélectionnée. Mais quand l’un de ses hommes de main les plus fidèles, Jacob Cromart, est assassiné dans l’église Saint-Michel, une évidence s’impose : il y a un traître parmi eux.

Margaret missionne Christopher Urswicke de découvrir qui l’a trahie.

Comment un homme a-t-il pu être assassiné au cœur d’une église où tout est verrouillé et où il n’y aucun signe d’effraction. ? S’il veut protéger les autres partisans de Margaret, Urswicke doit résoudre un étrange mystère où les apparences vont se révéler trompeuses.

Ce que j’en pense :

Nous sommes en 1471, la maison d’York a définitivement gagné la guerre contre la maison Lancastre, guerre on ne peut plus sanglante, barbare. Édouard IV règne, « assisté » par ses deux frères, Richard, duc de Gloucester et George, duc de Clarence et un conseiller cruel, avide de pouvoir, le juge Thomas d’Urswicke, alias Sir Thomas.

Le jeune Henri Tudor, le fils de Margaret Beaufort s’est exilé en Bretagne, chez le duc François de Bretagne, avec son oncle Jasper Tudor. Mais Margaret n’a pas dit son dernier mot et « décide de résister encore et toujours à l’usurpateur ». Elle est assistée dans sa lutte par deux hommes de confiance : Reginald Bray et Christopher Urswicke, fils du super juge.

Voilà pour le contexte historique. Des hommes de confiance de Margaret doivent accoster à Walton-on-the-Naze, sur la côte de l’Essex pour tenter d’œuvrer au retour d’Henri, mais le secret a été éventé et ils sont attendus par le juge himself et ses sbires et c’est le massacre, deux parviendront à s’enfuir et à se cacher à Londres : les églises étant censées leur accorder protection ce qui n’empêchera pas que certains membres de l’ordre du Dragon s’y feront trucider mystérieusement.

Tous les coups sont permis, le juge a les oreilles qui traînent partout, est suffisamment intelligent pour faire se retourner des vestes, et on assiste à une histoire captivante, à la recherche du traître, dans les rues du vieux Londres, où la crasse règne comme partout ailleurs dans les villes de l’époque : on peut aussi bien recevoir un pot de chambre (ô pardon, un seau d’aisance !) sur la tête, qu’un coup d’arbalète.

Une ville de voleurs, un repaire de brigands, le manoir du crime et l’antre des âmes perdues. Tel était le jugement du chroniqueur de Saint Paul, rédacteur des annales de la ville.

Les scènes de torture sont dures : écartèlement, émasculation, gibets où l’on pend soit-disant traitres à poil, alors qu’ils ont déjà eu la gorge tranchée et sont déjà bien refroidis, mais il faut donner l’exemple pour dissuader d’autres de se rebeller…

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce roman, car j’aime bien nager dans les eaux du XVe et des précédents, mais je n’avais jamais lu une intrigue se déroulant en pleine guerre des deux Roses. Ma passion pour « Les Rois Maudits » est largement connue et je soulignerai un petit détail, pour le plaisir : Walton-on-the-Naze a souvent accueilli des envahisseurs et la Reine Isabelle, fille de Philippe IV le Bel, y a accosté en 1326 avec son amant Roger Mortimer (l’homme toujours habillé de noir car il portait le deuil de sa patrie écrivait Maurice Druon).

Vous commencez à connaître mon amour pour l’Histoire : je suis tombée dans la marmite de potion magique grâce à ma géniale professeure de terminale et les effets sont permanents chez moi, comme Obelix. Un Immense Merci à Mademoiselle Marlange que je n’oublierai jamais comme toutes les filles de ma classe sûrement.

J’apprécie beaucoup ce style de roman où l’auteur noue une intrigue où se mêlent des personnages historiques, même mineurs et des héros créés de toutes pièces mais vraisemblables. A vous de trouver ceux qui ont existé à part les rois et reines ou ducs bien-sûr et les autres…

Paul Doherty en sa qualité d’historien parvient très bien en emmener le lecteur dans les complots, les méandres de l’Histoire ou les bas-fonds londoniens sans oublier les récits de combats navals, ou l’influence de l’Eglise, (clin d’œil à l’assassinat de Thomas Beckett au passage !) on s’y croit vraiment !

Un grand merci à NetGalley et aux éditions 10-18 policier thriller qui m’ont permis de découvrir ce thriller historique qui m’a beaucoup plu ainsi que son auteur Paul Doherty que je ne connaissais pas alors qu’il a un nombre d’ouvrages impressionnant à son compte : les enquêtes du moine Athelstan et celles de Hugh Corbett en particulier…

#Lecomplotdesombres #NetGalleyFrance

8/10

Édouard IV d’York
Lady Margaret Beaufort
Henri VII Tudor

L’auteur :

Paul Doherty est né à Middlebrough, dans les Yorkshire. Il est l’auteur de plusieurs séries historicopolicières, dont les enquêtes de frère Athelstan, un dominicain du XIVe siècle ; les enquêtes de Hugh Corbett, espion du roi Edouard 1er ; et les enquêtes d’Amerotkê, juge dans l’Égypte du XVe siècle avant J. C.

Il est aujourd’hui professeur d’histoire médiévale.

Extraits :

L’heure n’était pas aux combats d’épée ni aux conflits sanglants. Non, l’époque était plutôt propice aux intrigues, aux complots et contre-complots, aux duperies et aux finauderies.

Bray et Urswicke marchaient d’un bon pas, non sans surveiller les enseignes bringuebalantes des boutiques et des tavernes qui grinçaient au-dessus des têtes.  Ils se méfiaient aussi des fenêtres en étage, de chaque côté, dont les habitants déversaient sans vergogne le contenu de leurs seaux d’aisance…

Le Grand Juge et lui-même étaient enferrés dans un combat occulte qui serait peut-être fatal, et Urswicke plaçait tous ses espoirs dans la profonde erreur de jugement qui commettait son père : Sir Thomas ne pouvait accepter ni même concevoir que son fils fût un fervent partisan de la maison des Lancastre, et de celle des Tudor en particulier. Tant qu’il demeurerait dans cet état d’esprit, lui-même serait en sécurité…

Lu en janvier 2021

JOYEUX NOËL

Je vous souhaite à toutes et à tous, un très joyeux Noël  dans la joie malgré le contexte et en espérant que le Père Noël arrivera en temps et en heure, malgré les bouchons, avec une hotte bien remplie d’amour, de tendresse et de bises.

« Apeirogon » de Colum McCann

Je vous parle aujourd’hui d’un livre très particulier et d’une chronique que j’ai eu du mal à simplifier, tant elle ressemblait à une dissertation de quinze pages ou plus. Il s’agit donc de :

Résumé de l’éditeur :

Apeirogon. Une figure géométrique au nombre infini de côtés.

En son cœur, deux pères.

Un palestinien, un israélien, tous deux victimes du conflit, qui tentent de survivre après la mort de leurs filles. Abir Aramin, 1997-2007. Smadar Elhanan, 1983-1997. Il y a le choc, le chagrin, les souvenirs, le deuil. Et puis l’envie de sauver des vies. Ensemble, ils créent l’association « Combattants for Peace » et parcourent le globe en racontant leur histoire pour susciter le dialogue.

Et un nombre infini de côtés.

Toutes les facettes d’un conflit, qui est à la fois historique, politique, philosophique, religieux, musical, cinématographique, géographique. Une tragédie infinie qui happe le lecteur, l’absorbe, lui donne une responsabilité et l’engage à comprendre, à échanger, pour entrevoir un nouveau futur. Une tentative d’apaisement.

Une œuvre plurielle au cœur d’une tragédie infinie. Dans une forme inédite, flirtant avec la poésie et la non-fiction, Colum McCann explore les facettes du conflit israélo-palestinien, dans une quête sensorielle de deux notions essentielles : la justice et la paix.  

Ce que j’en pense :

On fait la connaissance de deux amis, que l’on va suivre tout au long du roman. L’un, Bassam, est Palestinien, l’autre, Rami, est Israélien, tous les deux sont des pères en deuil, chacun ayant une fille tuée dans ce conflit qui n’en finit pas, à coup de pierres d’un côté et de balles en caoutchouc dont le cœur est en fait constitué de métal.

Bassam a passé plusieurs années en prison après avoir lancé des grenades sur des jeeps israéliennes, et il y a subi un traitement particulièrement dur. Une fois libéré, il s’est marié, a eu des enfants, s’est construit une nouvelle vie. Il est musulman pratiquant. Sa fille Abir, a été assassinée à l’âge de 10 ans par une balle perdue alors qu’elle allait acheter des bonbons, un bracelet de bonbons pour être tout à fait précise, bracelet que son père conservera longtemps.

« La balle était faite de métal en son cœur, mais revêtue à son extrémité d’un caoutchouc vulcanisé spécial. Lorsqu’elle heurta le crâne d’Abir, le caoutchouc se déforma légèrement, puis retrouva sa forme originelle, sans causer le moindre dégât notable à la balle elle-même. »

Rami est Israélien, un « Jérulasémite de la septième génération » comme il aime à  le dire ; sa fille Smadar a été victime d’un commando palestinien qui s’est fait exploser dans une boutique où elle allait acheter de livres pour l’école.

Tous les deux auraient pu sombrer dans la haine, le désir de vengeance, mais malgré l’immensité de leur chagrin, ils décident de s’engager pour la paix, dans un groupe de discussion, « Le Cercle des parents » composé de personnes ayant perdu un enfant, un proche pendant cette guerre. Ils se réunissent dans un hôtel au milieu des pins : « l’hôtel Everest de Beit Jala, dans la zone B sur une colline faisant face à la station de baguage des oiseaux. »

On rencontre aussi leurs épouses, Salwa et Nurit et leurs autres enfants mais elles ne s’expriment pas forcément de la même manière que leurs époux, notamment le groupe de parole. Mais, chacun respecte la manière dont l’autre évolue dans le processus de deuil.

Ce roman est un OVNI : l’exercice de style en lui-même est déjà génial ; 1001 chapitres d’une intensité et d’une longueur différentes chaque fois, avec une petite touche qui ne peut que plaire au lecteur, car il y a deux chapitres 500 un pour chacun des protagonistes, le 1001 s’intercalant entre les deux et ensuite le décompte repart dans l’autre sens, de 500 à 1.

Souvent, l’auteur nous offre une image ou une photo comme contenu, ou encore une citation pour adoucir le propos :

« Chapitre 32 :  le garde-frontière qui tira la balle avait dix-huit ans. »

Chapitre 81 : « être avec toi ou ne pas être avec toi est la mesure de mon temps. » Borges

Il nous propose aussi d’autres entrées, comme autant de côté de l’Apeirogon : le funambule, les migrations des oiseaux, François Mitterrand dégustant des ortolans, la tête dissimulée sous un torchon en présence de ceux qui l’accompagnent et ne font qu’assister, le silence troublé par le bruit des os qu’il est en train de broyer. On a même la manière de préparer ses pauvres oiseaux, qui n’a rien à envier au traitement des oies et des canards pour le foie gras…

On rencontre Jorge Luis Borges arpentant les rues de Jérusalem en 1970 ou le funambule Philippe Petit qui se déplace sur un fil de quelques centimètres, habillé aux couleurs du drapeau et qui voulait en profiter pour sortir une colombe de sa poche au cours de la traversée, mais en guise de colombe on lui donné un pigeon, qui ne voulait pas s’envoler. Le pigeon a préféré voler au-dessus de sa tête, et il se demandera toujours pour quelle raison.

On rencontre au passage, Godefroy de Bouillon, les Croisades du XIIe siècle pour aller quelques instants plus tard en 1990 ou en 700 avant Jésus Christ car des constructions, des murs érigés évoquent d’autres évènements de l’Histoire. On va de Space X à la visite des camps de concentration par la Croix Rouge, l’opéra de Therienstadt, de la Kabbale à Sinead O’Connor et à la mystérieuse œuvre musicale de John Cage, « As slow as possible » extrêmement lente dont une seule est prolongée indéfiniment avant de passer à la suivante, j’ai eu l’occasion de voir un mini-reportage sur ARTE, je crois et cette note qui dure, je n’ai pas apprécié je l’avoue…

L’auteur parle souvent des migrations des oiseaux qui passent toujours dans ce couloir aérien, des frégates, des perdrix dont les noms ont été accolés à des engins de guerre : les drones perdrix, dont l’élaboration a été conçue en fonction des caractéristiques de vol des oiseaux… Et surtout, anonyme, tentant de passer inaperçu, parmi tous ces oiseaux, un dirigeable, en vol stationnaire ou du moins très lent pour tenter de passer inaperçu, rempli d’ordinateurs qui espionnent en permanence : ils pourraient même déchiffrer une plaque d’immatriculation…

On croise de nombreux autres protagonistes, tous ceux qui ont participé aux négociations de paix entre Israël et la Palestine, depuis les débuts de la création de l’État d’Israël, ceux qui ont participé à l’armement des deux camps…

Ce qui frappe, dans ce roman aux multiples entrées, c’est la capacité de résilience de Bassam et Rami qui racontent encore et encore leur drame devant des auditoires différents, ayant l’impression de répéter en boucle alors qu’en fait la narration est chaque fois différente en fonction des personnes qui écoutent.

J’ai aimé le fait que Bassam se passionne pour l’holocauste au point de rédiger un mémoire, ou encore l’anecdote des sculptures de Brancusi : « Oiseau dans l’espace » dont un exemplaire a été intercepté par les douaniers américains qui l’ont fait entrer dans la catégorie des « ustensiles de cuisine » …

J’ai adoré ce roman, car il est différent de tout ce que j’ai pu lire jusqu’à présent, la variation des thèmes abordés le processus de narration, les personnages… Tout, absolument tout. Il a 1001 portes d’entrée, autant de manières de l’interpréter car il est rempli de symboles.

Je l’ai refermé il y a bientôt quinze jours et j’ai eu un mal fou à rédiger cette chronique, car j’avais des notes partout, et dans la version e-book, des surlignages innombrables et une telle frustration de ne pas pouvoir voir les photos que propose Colum McCann que je me suis offert le livre en version papier pour avoir le plaisir de m’en imprégner, ne pas passer à côté du moindre détail.

Je me rappelle avoir eu les mêmes difficultés avec « Boussole » de Matthias Enard, avec des piles partout sur la table, des notes, des sous-notes et peut-être même sous-sous-notes et je n’ai jamais pu rédiger ma chronique…

En fait, cette chronique ne plaît pas encore car je pars dans tous les sens (1001 bien-sûr !) et elle est nettement en dessous de ce que j’ai pu ressentir en lisant ce roman, j’espère que l’auteur ne m’en voudra pas si par miracle il s’avérait qu’il tombe dessus !

La couverture est à l’image du récit, très belle : sur fond noir des milliers d’oiseaux dorés qui volent de concert, et perdus aux deux extrémités deux colombes blanches, Bassam et Rami, Palestine et Israël en paix…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce roman et la plume de l’auteur que j’ai très envie de retrouver avec par exemple « Et que le vaste monde poursuive sa course folle »

#Apeirogon #NetGalleyFrance

L’oiseau dans l’espace de Constantin Brancusi

L’auteur :

COLUM McCANN est né en 1965 à Dublin et vit aujourd’hui à New York. Lauréat des prestigieux prix de littérature irlandaise Hennessy (1992) et Rooney (1994) pour ses nouvelles, il est l’auteur de trois recueils : La Rivière de l’exil, Ailleurs, en ce pays et Treize façons de voir.

On lui doit également six romans : Le Chant du coyote, Les Saisons de la nuit, Danseur, Zoli, Et que le vaste monde poursuive sa course folle – prix littéraire du Festival du cinéma américain de Deauville, élu Meilleur Livre de l’année par le magazine Lire et lauréat du prestigieux National Book Award – et Transatlantic, tous parus chez Belfond et repris chez 10/18.

Il est aussi le maître d’œuvre d’Être un homme (Belfond, 2014), qui rassemble 75 textes d’auteurs majeurs de la scène internationale pour son association, Narrative 4, et d’un texte à dimension autobiographique, Lettres à un jeune auteur (Belfond, 2018).

Les droits d’adaptation cinématographiques d’Apeirogon ont été achetés par Steven Spielberg.

Extraits :

La salle comportait deux grands canapés, une longue table et huit chaises rouges. Personne, au début, ne s’assit sur les canapés. Ils s’assirent aux deux extrémités de la table et les mots par lesquels ils pouvaient se désigner les uns les autres, étaient déjà chargés : musulman, arabe, juif, soldat, terroriste, combattant, martyr, occupant, occupé. Onze personnes en tout : quatre Palestiniens, sept Israéliens…

Peu à peu, Bassam se rendait compte que leur vrai point commun était que tous avaient un jour voulu tuer des gens qu’ils ne connaissaient pas.

Il parlait à des universitaires, des artistes, des écoliers, des Israéliens, des Palestiniens, des Allemands, des Chinois, à qui voulait l’entendre. Des groupes chrétiens. Des scientifiques suédois. Des délégations de la police sud-africaine. ; Leur pays, leur disait-t-il, avait été rédigé sur une toile minuscule. Israël pouvait tenir dans le New-Jersey. La Cisjordanie, était plus petite que le Delaware. On pouvait faire entrer quatre bandes de Gaza dans Londres…

Peu importait, s’ils répétaient les mêmes mots à longueur de temps. Ils savaient que les gens auxquels ils parlaient les entendaient pour la première fois : ils étaient au début de leurs propres alphabets.

Il avait appris que le remède au destin était la patience.

La question qu’il (Einstein) souhaitait poser à Freud était celle-ci : estimait-il possible de guider le développement psychologique de l’humanité, de façon à la rendre résistante aux psychoses de la haine et de la destruction, libérant ainsi la civilisation de la menace permanente de la guerre.

Il commença à travailler à son mémoire de maîtrise : « L’holocauste, usage et abus de l’Histoire et de la mémoire ». Il le rédigea à la main. Il pensait en arabe mais écrivait en anglais. Il savait que ce n’étaient pas des idées nouvelles, qu’elles l’étaient seulement pour lui. Malgré tout, il se sentait comme un explorateur. Il s’était naufragé en pleine mer.

Le plus grand Jihad, dit-il, était la capacité à parler. Voilà ce qu’il faisait présentement. Le langage était l’arme la plus tranchante. Elle était puissante. Il voulait la manier. Il devait se montrer prudent. Mon nom est Bassam Aramin. Je suis le père d’Abir. Tout le reste provenait de là.

Comment, au juste, se demanda Bassam plus tard, comment Spielberg aurait-il filmé la balle en caoutchouc en train de fendre l’air ? Où aurait-il placé la caméra ?

Mitterrand disait que son ultime diner – les ortolans – réunirait en un seul repas le goût de Dieu, la souffrance du Christ et le sang éternel des hommes.

Rami savait pertinemment qu’ils devaient l’observer de temps en temps. Son téléphone était sans doute sur écoute. Ça ne le dérangeait plus. Il avait perdu tellement plus que ce qu’ils pouvaient surveiller…

Je répète : les nombres amicaux sont deux nombres différents reliés en ce sens que, quand on additionne tous les diviseurs stricts – à l’exception du nombre originel lui-même – les sommes de leurs diviseurs son égales…

Elle (Salwa) ne se rendait pas au Cercle des parents. Elle ne participait pas aux réunions de femmes. Non pas qu’elle fût en désaccord avec elles, mais c’était son silence, elle le savait.

A certaines choses, Rami le savait, il n’y avait pas de réponses à offrir, pas même à soi.

Sept siècles plus tard, une œuvre de John Cage devait être jouée dans la cathédrale. La partition de huit pages avait pour titre as Slow as Possible. Aussi lentement que possible. Le but de la musique était d’étirer les notes afin qu’elles résonnent, sans interruption, pendant encore six cent trente-neuf ans.

… La première note vibra dans toute la cathédrale en 2003. Dix-sept mois plus tard, une note fut ajoutée et la tonalité changea. Cette tonalité demeura ensuite constante : un bourdonnement.

Lu en octobre novembre 2020