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« Un mariage en été » de Beatriz Williams

Comme je l’avais prévu, j’ai du mal à rédiger ma chronique sur le dernier livre de Metin Arditi : « L’homme qui peignait les âmes » (j’ai tellement de notes, de citations qu’il faut épurer !).  Je vais donc vous parler aujourd’hui d’un livre qui ne me posera pas de problèmes au niveau de la réflexion avec :

Résumé de l’éditeur :

Sur une île au large de la Nouvelle-Angleterre se joue une passionnante histoire d’amour, de trahison, de quête de pouvoir et de rédemption.

Miranda Schuyler n’est qu’une adolescente lorsqu’elle découvre Winthrop Island, durant l’été 1951, à l’occasion du mariage de sa mère et du richissime Hugh Fisher. Plongée dans une vie légère et glamour faite de pool parties et de sorties au Country Club, Miranda est également fascinée par la communauté de pêcheurs portugais installée sur l’île depuis des générations, et notamment par Joseph Vargas, le fils du gardien du phare.

Mais les rapprochements entre les deux clans sont mal vus. Et alors que Miranda tisse des liens de plus en plus forts avec Joseph, un drame éclate qui va bouleverser le destin de chacun…

Dix-huit ans plus tard, c’est une Miranda accablée qui revient à Winthrop. Mais loin de lui apporter la paix qu’elle espérait, son retour va raviver des plaies laissées béantes. Quels lourds secrets planent sur cette île coupée du monde ? Miranda parviendra-t-elle à briser l’omerta ?

Ce que j’en pense :

Miranda Shuyler débarque pour la première fois sur Winthrop Island en juin 1951 pour assister au mariage de sa mère avec « le richissime » Hugh Fisher. Elle est accueillie par Isobel.

Il s’agit du deuxième mariage de sa mère, dont le premier mari, le père donc de Miranda, est mort sur le front, pendant la guerre, et c’est la même chose pour Hugh qui a divorcé d’Abigail, la mère d’Isobel. Mariage en grande pompe, départ pour le voyage de noces sur un yacht bien-sûr.

Mais, un drame va se produire et Miranda va quitter l’île pour n’y revenir que dix-huit ans plus tard. On a hâte de connaître le pourquoi du comment…

De sa fenêtre, Miranda aperçoit un pécheur en train de se noyer, et un jeune homme se porter à son secours. Il s’agit de Joseph Vargas. Les autres personnages, ne sont que des satellites pour corser un peu l’histoire, il faut bien qu’il y ait grands mariages, adultères, troussage de jupons sur les domestiques sinon …

Le découpage est intéressant, l’auteure raconte l’histoire sur les trois mois d’été, juin, juillet et août et pendant trois années essentielles :1930, 1951 et 1969 ; chaque partie consacrée à Bianca et Miranda autour desquelles tournent les autres personnages.

C’était une idée intéressante, du moins en théorie, car le statut des femmes a certes évolué entre les années trente et l’année où l’homme a marché sur la lune.

Hélas, on est dans les stéréotypes : les nantis d’un côté, qui viennent sur l’île uniquement l’été, qui ne font rien de leurs journées, à part picoler, et les insulaires, en général pauvres, qui vivent de la pèche. Bien-sûr, les rejetons mâles des premiers troussent les filles des seconds, mais ne se marient qu’entre gens de bonne famille…

J’ai trouvé dès le premier tiers du roman quel était le secret (les secrets ?) liant Bianca, Miranda, Isobel (insupportable cette femme, je dirai même plus horripilante) et le beau Joseph. Je suis allée au bout, uniquement pour savoir si j’avais raison, en comptant les pages qui restaient.

J’ai choisi ce roman, car j’avais besoin, encore un peu, de lectures faciles mais là, c’est le summum, on a même droit au milieu des stars, starlettes de cinéma avec des comportements à la Weinstein, et imaginer ces bourgeois oisifs tenter de regarder l’alunissage (qu’ils s’obstinent à qualifier atterrissage !) à la télévision, coupes de champagne à la main, c’est drôle mais affligeant. Ils avalent le champagne, comme le commun des mortels boit de l’eau, à n’importe quelle heure de la journée, et vomissent tout aussi allègrement.

Ils sont désabusés car leurs parents ont été des héros ou ont construit un empire et qu’il ne leur reste rien pour faire quelque chose de leur vie…

Heureusement, il y a quelques bouffées d’air pur dans ce roman, des citations de Shakespeare, notamment « La tempête » … sinon, je ne parlerai pas de l’écriture les extraits que je vous propose ci-dessous sont éloquents. On va dire que c’est une erreur de casting et passer illico presto à la lecture suivante!

En fait, la rédaction de cette critique est assez jouissive, j’ai retrouvé ma tendance à l’ironie et à la dérision (et aussi l’autodérision !). Les quelques neurones qui avaient survécu aux confinements covidiens ont dû se reconnecter et je pense même que d’autres se sont réveillés, car je retrouve mes centres d’intérêt habituels. OUF !  

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce roman ainsi que son auteure.

#BeatrizWilliams #NetGalleyFrance

5/10

L’auteure :

Beatriz Williams est née en 1972 à Washington. Après une carrière dans le conseil financier, elle s’est tournée vers l’écriture de romans historiques, publiés sous le nom de Juliana Gray. Après L’Été du cyclone vient la série des sœurs Schuyler : La Vie secrète de Violet Grant, Les Lumières de Cape Cod et Une maison sur l’océan et Un mariage en été, son cinquième roman publié aux éditions Belfond.

Extraits :

Ah, les parfums de l’enfance ! Même quand cette enfance a été courte et amère et s’est terminée en catastrophe, un horrible désastre, on se rappelle encore de ces petits bonheurs avec une langueur douloureuse.

Plus âgé que moi. Peut-être pas tant que ça, mais quand même. Pas un garçon, mais un adulte, un homme qui travaillait pour gagner sa croûte, alors que je n’étais encore qu’une enfant, je venais juste de finir ma scolarité. Dix-huit ans au mois de février. Dix-huit ans, mais huit ans dans ma tête, aussi naïve et inexpérimentée qu’un chaton.

A l’époque, maman était quelqu’un d’enfantin, et je le dis comme un compliment. Bien sûr, elle était intelligente, mais elle avait cette innocence si particulière, comme un petit agneau, et, avec la mort de mon père, cette innocence était probablement trahie pour la première fois.

C’est tellement chouette d’avoir de l’argent. Je ne sais pas comment je ferais sans. Je serais obligée de travailler ou un truc comme ça, sûrement a-t-elle dit en bâillant. Sauf que je suis comme papa, je ne sais rien faire, à part faire de la figuration et la conversation.

Ça semble peut-être ennuyeux à mourir pour vous et moi, je sais, mais au moins il faisait quelque chose, non ? Il gagnait sa vie au lieu de dépenser la fortune familiale en restant oisif.

Nous avons échangé les politesses d’usage. Livy et sa mère étaient très gentilles, très jolies, comme deux belles boules de glace vanille ; la jeune fille portait une robe semblable à une meringue au citron. Je me souviens avoir pensé qu’elles semblaient totalement inoffensives, dénuées de crocs et de serres.

Épouser les fils de bonne famille qu’on n’aime pas vraiment, avoir des enfants que l’on ne veut pas vraiment. Je te le dis, je ne le supporte plus. Je vais exploser…

Quand tu as tout raconté, Miranda, quand tu as parlé à la presse, ça, c’était le véritable crime. Tu sais, assassiner quelqu’un c’est une chose mais en parler aux journalistes ?

Lu en juillet 2021

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« Femmes en colère » de Mathieu Menegaux

Après une première incursion dans l’univers de l’auteur, avec « Disparaître », j’ai eu envie de tenter l’aventure, avec le livre dont je vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Cour d’Assises de Rennes, juin 2020, fin des débats (auxquels le lecteur n’a pas assisté) : le président invite les jurés à se retirer pour rejoindre la salle des délibérations. Ils tiennent entre leurs mains le sort d’une femme, Mathilde Collignon. Qu’a-t-elle fait ? Doit-on se fier à ce que nous apprennent les délibérations à huit-clos, ou à ce que révèle le journal que rédige la prévenue qui attend le prononcé du jugement ?

Accusée de s’être vengée de manière barbare de deux hommes ayant abusé d’elle dans des circonstances très particulières, Mathilde Collignon ne clame pas son innocence, mais réclame justice. Son acte a été commenté dans le monde entier et son procès est au cœur de toutes les polémiques et de toutes les passions. Trois magistrats et six jurés populaires sont appelés à trancher. Doivent-ils faire preuve de clémence ou de sévérité ? Vont-ils privilégier la punition, au nom des principes, ou le pardon, au nom de l’humanité ? Avoir été victime justifie-t-il de devenir bourreau ?

Nous plongeons en apnée dans cette salle des délibérations d’un jury de cour d’assises. Neuf hommes et femmes en colère qui projettent sciemment ou inconsciemment sur l’écran de cette affaire le film intérieur de leur propre existence.

Ce que j’en pense :

A la suite du long réquisitoire de l’avocat général qui se termine, après un long silence savamment entretenu (une aposiopèse) sur une demande de vingt ans de prison. L’accusée, Mathilde Collignon, se rend compte qu’elle avait sous-estimé son acte. On ne sait pas de quoi, il s’agit, car le livre commence sur ce réquisitoire.

Ensuite, le jury est appelé à se retirer pour délibérer sous la houlette du juge Largeron qui, entre parenthèses s’est rué sur le dossier pour faire un coup d’éclat. Nous aurons accès aux délibérations et en apprendre plus sur ce qu’a fait Mathilde.

Elle est gynécologue en milieu hospitalier, divorcée, mère de deux enfants et, ô scandale, elle aime le sexe via un site de rencontre sur une application. Un jour, elle se rend chez l’un des hommes avec lequel elle a pris rendez-vous, et va se faire violer par lui et son copain avec toute la violence qu’on peut imaginer, viol sodomie coups…

Elle a le courage de s’enfuir et sous l’effet du traumatisme, décide de ne pas aller raconter ce viol à la police, car elle n’a pas envie d’entrer dans certains détails, et sait par expérience (des patientes lui en ont parlé) que la bienveillance n’est pas toujours au rendez-vous et qu’au procès, si procès il y a les violeurs disent toujours que la victime était consentante. Elle va mûrir sa vengeance…

Mathieu Menegaux explore tous les tenants et aboutissants, les violeurs qui se présentent en victimes, les juges ou jurés qui pensent qu’elle a inventé le viol, pour s’en prendre aux hommes (me-too à l’envers), la notion de consentements, le fait de ne pas se faire justice soi-même. En tout cas, je vous laisse découvrir la manière dont Mathilde s’est vengée et ce qui en a découlé, avec une mise en accusation pour « torture et acte de barbarie ». c’est étrange, quand même de constater que le viol n’est pas considéré  comme un acte de barbarie, alors qu’il a été largement utilisé pendant la guerre dans l’Ex-Yougoslavie par exemple pour réduire les femmes au silence et les briser à jamais…

Les échanges entre les jurées femmes et les hommes sont à la limite du supportable, tout comme le fait que ce sont des hommes qui ont mené l’enquête, mis en examen, emprisonné… Sans oublier que nous sommes à l’heure et l’ère des réseaux sociaux avec des échanges musclés des me-too balance ton porc d’un côté et les intégristes de la condition masculine de l’autre. Et cela a forcément des répercussions sur la réflexion du jury.

Ce roman fait donc réfléchir, on ne sait pas ce qu’on aurait pu faire, à la place de Mathilde, les trucider ou faire confiance à la justice ? Je suis passée par différents stades, la colère, l’empathie limitée à l’égard de Mathilde qui ne montre aucun regret ou remords, l’envie de frapper les deux hommes du jury : une femme dit aimer le sexe est forcément une folle dépravée, qui a bien mérité ce qui lui est arrivé (on est en 2021, il me semble, ou alors c’est ma mémoire qui me joue des tours ?) alors que dix minutes avant, les mêmes affirmaient qu’elle avait inventé le viol…

Moralité de l’histoire : comment gérer l’intime conviction ? Et juger en toute impartialité ?

C’est ma deuxième incursion dans l’univers de Mathieu Menegaux dont j’avais plutôt apprécié « Disparaître » et   j’ai beaucoup aimé ce livre avec des rebondissements, une évolution des jurés (certains du moins !) au cours des délibérés avec un juge dont les certitudes vont être chahutées.

Je tiens à préciser au passage que je ne suis pas passionnée par les tribunaux, les jugements, les prétoires, les plaidoiries, je préfère en général le côté « enquête policière », aussi bien dans les livres que dans les séries télévisées, donc je suis sortie de ma zone de confort et c’est une expérience intéressante.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis  de découvrir ce livre et de retrouver son auteur.

#Femmesencolère #NetGalleyFrance

8/10

L’auteur :

Mathieu Menegaux est né en 1967. Il est l’auteur Je me suis tue (Grasset, 2015, Points 2017), primé aux Journées du Livre de Sablet, Un fils parfait(Grasset, 2017, Points 2018), prix Claude Chabrol du roman noir, porté à l’écran en 2019 (France 2), Est-ce ainsi que les hommes jugent ? (Grasset, 2018, Points, 2019), prix Yourcenar, en cours d’adaptation pour la télévision, et de Disparaître(Grasset, 2020, Points, 2021).

Extraits :

Moi qui ai répondu aux questions de la cour sans ressentiment, sans haine, sans rien masquer de la violence que j’ai subie ni de celle que j’ai infligée à mon tour. Moi qui ai cru, naïve, que les hommes pourraient faire montre de clémence à défaut de m’accorder leur pardon. Une barbare, donc. Enfin, comme si cela ne suffisait pas, j’étais accusée d’être un monstre froid, calculateur, incapable de repentir et privé de conscience…

Pour mon malheur, l’avocat général s’est révélé excellent orateur. Alternant les crescendos et les andantes, il a ménagé son effet final par une interminable aposiopèse, afin d’être bien certain de capter l’attention de la salle tout entière suspendues à ses lèvres.

La loi ne leur fait que cette seule question, qui renferme toute la mesure de leurs devoirs : « Avez-vous une intime conviction ? »

Aux États-Unis, les jurés sont livrés à eux-mêmes, et doivent revenir avec un verdict unanime, dans quarante-huit états sur cinquante. La réalité des délibérés en France est plus prosaïque : un jury se compose de six jurés et trois magistrats professionnels, lors d’un procès de première instance. Le peuple est souverain, certes, mais il a semblé bon au législateur qu’il soit guidé parla présence des magistrats lors des délibérations. Quant au verdict de culpabilité, il n’a pas besoin de recueillir l’unanimité. Il repose sur une majorité des deux tiers, six jurés sur neuf…

Seul le droit nous permet de vivre ensemble, et il constitue le dernier rempart contre le populisme. « Continuez à bafouer le droit, laissez l’opinion juger à l’emporte-pièce, à coups de tweets et de posts, imposez l’instantanéité, et vous récolterez à coup sûr le chaos et la dictature. » avait déclaré Largeron…

Il s’agit d’une maladie. Comme les homosexuels jadis, qu’il fallait soigner ou exorciser, les femmes qui avouent aimer le sexe relèvent de la pathologie. Je ne connais pas d’équivalent masculin de « nymphomane » pour un homme. Un Dom Juan, c’est chic. Casanova idem. Rien qui nécessite un séjour en asile psychiatrique.

Le procès, qui devait être l’occasion de former leur jugement, n’est vu par certains jurés qu’au travers d’un colossal biais de confirmation. Tout ce qui conforte leur thèse est vrai, ce qui la déstabilise est mensonge, et ce qui manque est dissimulation.

Lu en avril-mai 2021

Publié dans Challenge le mois de l'Europe de lEst, Littérature russe, Non classé

« Attalea princeps » de Vselovod Garchine

Pour clore ce challenge, je vous parle aujourd’hui d’une nouvelle et d’un auteur russe du XIXe siècle que je ne connaissais pas :

Ce que j’en pense :

C’est l’histoire d’Attalea Princeps, un palmier originaire du Brésil qui vit (cohabite plutôt) avec d’autres arbres exotiques dans une superbe serre, sous la férule d’un conservateur imbu de lui-même. Un jour, un Brésilien, en visite, raconte que cet arbre est un palmier très répandu dans son pays. Le gardien des lieux outragé, répond que c’est un spécimen avec donc un nom latin, étalant sa science alors notre touriste s’en va au grand désespoir de l’arbre qui, s’étant enfin senti compris, espérait repartir avec lui.

Il n’est pas aimé des autres arbres, qui sont jaloux, seule une petite herbe l’écoute et le soutient, s’enroulant amoureusement autour de son tronc. Le palmier est triste et n’a plus qu’une envie, grandir le plus possible, pour crever le plafond de verre et aller toucher le ciel.

Vsevolod Garchine, nous propose ici, beaucoup plus qu’un récit, il s’agit d’un conte philosophique. On comprend très vite, qu’il faut lire ce texte au second degré, le premier étant destiné à échapper à la censure. La serre représente la prison, (le goulag) dans laquelle le tar envoie les dissidents, voire carrément le tsarisme, la solitude de l’intellectuel, les autres arbres qui se moquent, les codétenus prêts à moucharder.

On ne peut pas avoir d’amis dans cet univers clos, sauf parfois quelqu’un qui soutient moralement ou physiquement, comme la petite herbe aux feuilles fanées du récit, qui va soutenir son champion, l’encourager dans sa tentative d’évasion, d’aspiration à un ailleurs. Mais, cela va mal se terminer, car s’il réussit à briser l’armature, la liberté n’aura pas le goût escompté, et ce ne sera rien de plus qu’un mirage, une illusion.  

Ce texte est plein de poésie, et se déguste avec lenteur et compassion. J’ai aimé le thème et l’écriture, la manière dont l’auteur tente de s’exprimer, à la recherche de la liberté (d’expression).

Vsevolod Garchine qui, je le rappelle est mort en 1888, à l’âge de trente-trois ans, livre avec cette nouvelle une analyse du régime tsariste dont l’autoritarisme l’étouffe peu à peu. Alexandre II qui était un grand réformateur à qui on doit l’abolition du servage, a été assassiné en 1881, ce qui a mis fin aux réformes libérales, et donc aux illusions. L’auteur a une vision sombre et mélancolique de sa Russie qu’il aime tant et pourtant son écriture est lumineuse.

Un grand merci au site Littérature russe et slave qui m’a permis cette nouvelle découverte, une pépite de plus, et comme je le redoutais, ma chronique est presque aussi longue que la nouvelle elle-même (14 pages seulement mais d’une telle densité !) Ce récit revêt une connotation particulière, ces derniers temps, car comment ne pas mettre l’histoire de notre palmier avec celle d’Alexeï Navalny, bouclé dans sa colonie pénitentiaire, sous le règne d’un nouveau tsar qui n’a rien à envier à ceux qui ont gouverné la Russie autrefois.

9/10

L’auteur :

Vsevolod Mikhaïlovitch Garchine (Все́волод Миха́йлович Гаршин)1855 1888 était un nouvelliste russe.

Il naît à Priyatnaïa Dolina, dans la province de Ekaterinoslav Ses parents divorcent et sa mère l’emmène en 1863 à Saint-Pétersbourg, où il fréquente le lycée de 1864 à 1874. Il s’inscrit ensuite à l’École des Mines, mais ne parvient pas à obtenir le diplôme d’ingénieur.

Durant la Guerre russo-turque de 1877-1878, ce pacifiste se porte volontaire comme simple soldat dans l’infanterie. Il est apprécié dans son unité, aussi bien de ses camarades que des officiers. Il est blessé dans une bataille en Bulgarie et restera durablement marqué psychologiquement par la guerre.

Ses expériences militaires lui fournissent la base de ses premières nouvelles, dont la toute première, « Quatre jours », œuvre forte inspirée d’un incident réel. Le récit se présente comme le monologue intérieur d’un soldat blessé et laissé pour mort sur le champ de bataille pendant quatre jours, face à face avec le cadavre d’un soldat turc qu’il vient de tuer.


En dépit de succès littéraires précoces, Garchine est tourmenté périodiquement par des accès de maladie mentale. Le 31 mars 1888, à l’âge de 33 ans, en état de profonde dépression, il se suicide en sautant dans l’escalier de l’immeuble pétersbourgeois, où il habitait au cinquième étage.

Il laisse une œuvre relativement mince composée d’une vingtaine de nouvelles dans lesquelles s’expriment une sensibilité mélancolique teintée d’angoisse et d’absurde. Une œuvre brève mais importante tant l’écriture de Garchine peut rappeler celle d’Anton Tchékhov.

Sa nouvelle la plus connue, « La fleur rouge » évoque les asiles d’aliénés.

Extraits :

La serre était belle, surtout quand le soleil se couchait et l’éclairait de sa lumière rouge. Alors, elle s’embrasait tout entière ; des reflets rougeâtres se jouaient et se transfusaient, comme dans une grande pierre précieuse finement taillée.

On apercevait, à travers les gros carreaux transparents, les plantes enfermées dans la serre. Mais, malgré la grandeur de celle-ci, elles y étaient à l’étroit. Les racines se confondaient et s’enlevaient l’une à l’autre l’humidité et la nourriture…

La bise soufflait violemment, battait les châssis et les faisait trembler. Le toit se couvrait de neige. Les plantes se dressaient et écoutaient le hurlement du vent ; elles se souvenaient alors d’un autre vient, tiède, moite, qui leur donnait la vie et la santé.

Il (le palmier) s’élevait à cinq toises au-dessus des cimes de tous les autres arbres ; ceux-ci ne l’aimaient pas, l’enviaient et le considéraient comme un orgueilleux. Sa haute taille ne lui causait que du chagrin, tous les autres étaient réunis et Attalea restait isolé.

Seule, une toute petite herbe n’avait pas d’animosité contre le palmier et ne se fâchait pas de ses discours. C’était la plus pitoyable et la plus misérable de toutes, faible, décolorée, rampante, avec de grosses feuilles fanées.

  • Oui, je vous ai encouragé, mais je ne savais pas que c’était si difficile. Je vous plains, vous souffrez tant.
  • Tais-toi, petite plante ! Ne t’apitoie pas sur moi !   Je mourrai ou je m’affranchirai.

Lu en mars 2021

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« Le sang des Belasko » de Chrystel Duchamp

Je ne sais pas si cette période covidienne  a des répercussions sur vous mes ami(e)s, et interfère sur vos lectures, mais en en ce qui me concerne, j’ai encore beaucoup de mal à me concentrer sur mes lectures, mais aussi à rédiger mes chroniques et ma motivation laisse encore à désirer, alors ce roman est arrivé à point nommé :

Résumé de l’éditeur :

Cinq frères et sœurs se réunissent dans la maison de leur enfance, la Casa Belasko, une imposante bâtisse isolée au cœur d’un domaine viticole au sud de de la France. 

Leur père, vigneron taiseux, vient de mourir. Il n’a laissé qu’une lettre à ses enfants, dans laquelle sont dévoilés nombre de secrets. 

Le plus terrible de tous, sans doute : leur mère ne se serait pas suicidée – comme l’avaient affirmé les médecins six mois plus tôt. Elle aurait été assassinée…

Au cours de cette nuit fatale, les esprits s’échauffent. Colères, rancunes et jalousies s’invitent à table. Mais le pire reste à venir. D’autant que la maison – coupée du monde – semble douée de sa propre volonté.

Quand, au petit matin, les portes de la Casa se rouvriront, un membre de la fratrie sera-t-il encore en vie pour expliquer la tragédie ? 

Ce que j’en pense :

André, le chef de la famille Belasko vient de mourir d’un cancer, quelques mois après le suicide de sa femme. Les cinq enfants du clan sont donc réunis pour prendre connaissance du testament. Ils arrivent, chacun à leur tour à la vieille demeure familiale, La Casa Belasko, immense ancienne toute de pierres construites, avec d’immenses baies vitrées pour être en communion avec la Nature, essentiellement le parc.

Déjà, un évènement n’augure rien de bon, Solène qui conduit sans regarder la route, comme à son habitude, (à chaque accident, les parents achetaient sans sourciller une nouvelle voiture, alors qu’elle ne fait rien de sa vie, assistée en permanence, le travail c’est trop pénible pour elle !). Bref, elle heurte une biche que, Garance, sa sœur tente de secourir en vain ; elle est donc obligée d’abréger ses souffrances.

Les deux fils aînés, Philippe et Mathieu, sont déjà arrivés à la maison : ils se haïssent car Philippe, coureur de jupons a culbuté sa belle-sœur, la femme de Mathieu, lors d’un mariage. Il s’agit de marquer son territoire en occupant les lieux en premier : bataille de testostérone en vue. Le petit dernier, David, tente de rester discret, comme s’il n’était pas concerné.

Le patriarche a laissé une lettre, où il affirme que sa femme ne s’est pas suicidée mais qu’il s’agit d’un meurtre, et la lettre est parsemée de fines allusions qui vont mettre le feu aux poudres et tout va exploser entre les frères et sœurs.

J’ai beaucoup aimé ce roman noir, huis clos, où va se dérouler la tragédie : la maison a été cambriolée autrefois et le patriarche a fait installer des caméras partout, des cartes magnétiques pour ouvrir les portes, alors que la fermeture des volets électriques est pilotée à distance… Enfermés, pris au piège, pour le pire…

Chrystel Duchamp nous manipule avec brio, on se laisse emporter par l’histoire, sur fond de jalousie, haine, trahisons, rancunes de toutes sortes, avec des secrets de famille enfouis. Chacun des enfants s’exprime à son tour, pour révéler tel ou tel détail explosif, et en alternance, un policier, le capitaine Jouvry, enquête, c’est d’ailleurs avec lui que démarre le premier chapitre, un des enfants est interrogé, on le sait dès le départ, mais impossible de deviner de qui il s’agit, l’auteure ne sème aucun indice, on peut chercher dans la construction si c’est au masculin ou au féminin : rien

J’ai bien aimé aussi la manière dont la maison elle-même témoigne, raconte ce qu’elle a vécu.

J’ai découvert Chrystel Duchamp avec « L’art du meurtre » qui m’avait déjà enthousiasmée alors quand NetGalley a proposé ce deuxième opus de l’auteure, il m’a été impossible de résister. J’attends le suivant avec impatience, car les intrigues sont originales, très fouillées, et l’auteure surprend toujours, n’est jamais là où on l’attend.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions de l’Archipel qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver son auteure avec un immense plaisir.

9,5/10

L’auteure :

Née en 1985, Chrystel Duchamp se passionne très tôt pour la littérature de genre, notamment le fantastique et le noir. Graphiste, elle vit près de Saint-Étienne. Les éditions de l’Archipel ont publié son premier thriller, L’Art du meurtre (janvier 2020), très bien accueilli par la critique.

https://www.instagram.com/chrystel.duchamp/

Extraits :

Les époux restèrent et, malgré l’amour qu’ils me portaient, la nostalgie me gagna. Les enfants me manquaient. Bien sûr, ils me rendaient visite, mais ils avaient changé. Je ne retrouvais plus cette simplicité qui avait fait notre quotidien. Je regrettais l’innocence perdue. Avec amertume, je constatais leurs différends. Les rancœurs avaient pris la place des chamailleries…

Ma vie bascula lorsque la mort emporta Mme Belasko. Un souvenir atroce que j’aurais aimé effacer de ma mémoire. Et quand, quelques mois plus tard, son époux me quitta à son tour, mon cœur se brisa.

Depuis toujours, Philippe était certain que son point de vue prévalait sur celui des autres. Papa avait, malgré lui, alimenté ce sentiment de supériorité en lui déléguant régulièrement son autorité. Philippe avait grandi en étant persuadé d’avoir la science infuse, ce qui agaçait ses frères et sœurs…

Quant à l’amour… Ah l’amour ! J’ai prié pour son retour, mais il est mort sous mes yeux. La rancune a eu raison du lien unissant deux frères. De cette amertume est née la colère. Elle a tout détruit sur son passage ne laissant derrière elle qu’une terre brûlée où même le plus robuste des arbres ne pourraient repousser.

Notre innocence était définitivement perdue. Nous n’étions plus des enfants. Nos bons sentiments avaient été remplacés par de vils péchés. L’envie. L’orgueil. Le mensonge. La jalousie.

Lu en février 2021

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« Le complot des ombres » de Paul Doherty

Petite immersion, aujourd’hui, au sein de la guerre des deux Roses avec ce thriller, polar historique comme chacun le voudra :

Résumé de l’éditeur :

Octobre 1471. Edward IV est assis sur le trône d’Angleterre. Les York règnent en maître.

Margaret Beaufort, comtesse de Richmond, attend patiemment tout en complotant pour que son jeune fils, Henry Tudor, en exil en France, puisse être couronné roi légitime d’Angleterre.

Margaret bénéficie d’une garde rapprochée soigneusement sélectionnée. Mais quand l’un de ses hommes de main les plus fidèles, Jacob Cromart, est assassiné dans l’église Saint-Michel, une évidence s’impose : il y a un traître parmi eux.

Margaret missionne Christopher Urswicke de découvrir qui l’a trahie.

Comment un homme a-t-il pu être assassiné au cœur d’une église où tout est verrouillé et où il n’y aucun signe d’effraction. ? S’il veut protéger les autres partisans de Margaret, Urswicke doit résoudre un étrange mystère où les apparences vont se révéler trompeuses.

Ce que j’en pense :

Nous sommes en 1471, la maison d’York a définitivement gagné la guerre contre la maison Lancastre, guerre on ne peut plus sanglante, barbare. Édouard IV règne, « assisté » par ses deux frères, Richard, duc de Gloucester et George, duc de Clarence et un conseiller cruel, avide de pouvoir, le juge Thomas d’Urswicke, alias Sir Thomas.

Le jeune Henri Tudor, le fils de Margaret Beaufort s’est exilé en Bretagne, chez le duc François de Bretagne, avec son oncle Jasper Tudor. Mais Margaret n’a pas dit son dernier mot et « décide de résister encore et toujours à l’usurpateur ». Elle est assistée dans sa lutte par deux hommes de confiance : Reginald Bray et Christopher Urswicke, fils du super juge.

Voilà pour le contexte historique. Des hommes de confiance de Margaret doivent accoster à Walton-on-the-Naze, sur la côte de l’Essex pour tenter d’œuvrer au retour d’Henri, mais le secret a été éventé et ils sont attendus par le juge himself et ses sbires et c’est le massacre, deux parviendront à s’enfuir et à se cacher à Londres : les églises étant censées leur accorder protection ce qui n’empêchera pas que certains membres de l’ordre du Dragon s’y feront trucider mystérieusement.

Tous les coups sont permis, le juge a les oreilles qui traînent partout, est suffisamment intelligent pour faire se retourner des vestes, et on assiste à une histoire captivante, à la recherche du traître, dans les rues du vieux Londres, où la crasse règne comme partout ailleurs dans les villes de l’époque : on peut aussi bien recevoir un pot de chambre (ô pardon, un seau d’aisance !) sur la tête, qu’un coup d’arbalète.

Une ville de voleurs, un repaire de brigands, le manoir du crime et l’antre des âmes perdues. Tel était le jugement du chroniqueur de Saint Paul, rédacteur des annales de la ville.

Les scènes de torture sont dures : écartèlement, émasculation, gibets où l’on pend soit-disant traitres à poil, alors qu’ils ont déjà eu la gorge tranchée et sont déjà bien refroidis, mais il faut donner l’exemple pour dissuader d’autres de se rebeller…

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce roman, car j’aime bien nager dans les eaux du XVe et des précédents, mais je n’avais jamais lu une intrigue se déroulant en pleine guerre des deux Roses. Ma passion pour « Les Rois Maudits » est largement connue et je soulignerai un petit détail, pour le plaisir : Walton-on-the-Naze a souvent accueilli des envahisseurs et la Reine Isabelle, fille de Philippe IV le Bel, y a accosté en 1326 avec son amant Roger Mortimer (l’homme toujours habillé de noir car il portait le deuil de sa patrie écrivait Maurice Druon).

Vous commencez à connaître mon amour pour l’Histoire : je suis tombée dans la marmite de potion magique grâce à ma géniale professeure de terminale et les effets sont permanents chez moi, comme Obelix. Un Immense Merci à Mademoiselle Marlange que je n’oublierai jamais comme toutes les filles de ma classe sûrement.

J’apprécie beaucoup ce style de roman où l’auteur noue une intrigue où se mêlent des personnages historiques, même mineurs et des héros créés de toutes pièces mais vraisemblables. A vous de trouver ceux qui ont existé à part les rois et reines ou ducs bien-sûr et les autres…

Paul Doherty en sa qualité d’historien parvient très bien en emmener le lecteur dans les complots, les méandres de l’Histoire ou les bas-fonds londoniens sans oublier les récits de combats navals, ou l’influence de l’Eglise, (clin d’œil à l’assassinat de Thomas Beckett au passage !) on s’y croit vraiment !

Un grand merci à NetGalley et aux éditions 10-18 policier thriller qui m’ont permis de découvrir ce thriller historique qui m’a beaucoup plu ainsi que son auteur Paul Doherty que je ne connaissais pas alors qu’il a un nombre d’ouvrages impressionnant à son compte : les enquêtes du moine Athelstan et celles de Hugh Corbett en particulier…

#Lecomplotdesombres #NetGalleyFrance

8/10

Édouard IV d’York
Lady Margaret Beaufort
Henri VII Tudor

L’auteur :

Paul Doherty est né à Middlebrough, dans les Yorkshire. Il est l’auteur de plusieurs séries historicopolicières, dont les enquêtes de frère Athelstan, un dominicain du XIVe siècle ; les enquêtes de Hugh Corbett, espion du roi Edouard 1er ; et les enquêtes d’Amerotkê, juge dans l’Égypte du XVe siècle avant J. C.

Il est aujourd’hui professeur d’histoire médiévale.

Extraits :

L’heure n’était pas aux combats d’épée ni aux conflits sanglants. Non, l’époque était plutôt propice aux intrigues, aux complots et contre-complots, aux duperies et aux finauderies.

Bray et Urswicke marchaient d’un bon pas, non sans surveiller les enseignes bringuebalantes des boutiques et des tavernes qui grinçaient au-dessus des têtes.  Ils se méfiaient aussi des fenêtres en étage, de chaque côté, dont les habitants déversaient sans vergogne le contenu de leurs seaux d’aisance…

Le Grand Juge et lui-même étaient enferrés dans un combat occulte qui serait peut-être fatal, et Urswicke plaçait tous ses espoirs dans la profonde erreur de jugement qui commettait son père : Sir Thomas ne pouvait accepter ni même concevoir que son fils fût un fervent partisan de la maison des Lancastre, et de celle des Tudor en particulier. Tant qu’il demeurerait dans cet état d’esprit, lui-même serait en sécurité…

Lu en janvier 2021

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JOYEUX NOËL

Je vous souhaite à toutes et à tous, un très joyeux Noël  dans la joie malgré le contexte et en espérant que le Père Noël arrivera en temps et en heure, malgré les bouchons, avec une hotte bien remplie d’amour, de tendresse et de bises.

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« Apeirogon » de Colum McCann

Je vous parle aujourd’hui d’un livre très particulier et d’une chronique que j’ai eu du mal à simplifier, tant elle ressemblait à une dissertation de quinze pages ou plus. Il s’agit donc de :

Résumé de l’éditeur :

Apeirogon. Une figure géométrique au nombre infini de côtés.

En son cœur, deux pères.

Un palestinien, un israélien, tous deux victimes du conflit, qui tentent de survivre après la mort de leurs filles. Abir Aramin, 1997-2007. Smadar Elhanan, 1983-1997. Il y a le choc, le chagrin, les souvenirs, le deuil. Et puis l’envie de sauver des vies. Ensemble, ils créent l’association « Combattants for Peace » et parcourent le globe en racontant leur histoire pour susciter le dialogue.

Et un nombre infini de côtés.

Toutes les facettes d’un conflit, qui est à la fois historique, politique, philosophique, religieux, musical, cinématographique, géographique. Une tragédie infinie qui happe le lecteur, l’absorbe, lui donne une responsabilité et l’engage à comprendre, à échanger, pour entrevoir un nouveau futur. Une tentative d’apaisement.

Une œuvre plurielle au cœur d’une tragédie infinie. Dans une forme inédite, flirtant avec la poésie et la non-fiction, Colum McCann explore les facettes du conflit israélo-palestinien, dans une quête sensorielle de deux notions essentielles : la justice et la paix.  

Ce que j’en pense :

On fait la connaissance de deux amis, que l’on va suivre tout au long du roman. L’un, Bassam, est Palestinien, l’autre, Rami, est Israélien, tous les deux sont des pères en deuil, chacun ayant une fille tuée dans ce conflit qui n’en finit pas, à coup de pierres d’un côté et de balles en caoutchouc dont le cœur est en fait constitué de métal.

Bassam a passé plusieurs années en prison après avoir lancé des grenades sur des jeeps israéliennes, et il y a subi un traitement particulièrement dur. Une fois libéré, il s’est marié, a eu des enfants, s’est construit une nouvelle vie. Il est musulman pratiquant. Sa fille Abir, a été assassinée à l’âge de 10 ans par une balle perdue alors qu’elle allait acheter des bonbons, un bracelet de bonbons pour être tout à fait précise, bracelet que son père conservera longtemps.

« La balle était faite de métal en son cœur, mais revêtue à son extrémité d’un caoutchouc vulcanisé spécial. Lorsqu’elle heurta le crâne d’Abir, le caoutchouc se déforma légèrement, puis retrouva sa forme originelle, sans causer le moindre dégât notable à la balle elle-même. »

Rami est Israélien, un « Jérulasémite de la septième génération » comme il aime à  le dire ; sa fille Smadar a été victime d’un commando palestinien qui s’est fait exploser dans une boutique où elle allait acheter de livres pour l’école.

Tous les deux auraient pu sombrer dans la haine, le désir de vengeance, mais malgré l’immensité de leur chagrin, ils décident de s’engager pour la paix, dans un groupe de discussion, « Le Cercle des parents » composé de personnes ayant perdu un enfant, un proche pendant cette guerre. Ils se réunissent dans un hôtel au milieu des pins : « l’hôtel Everest de Beit Jala, dans la zone B sur une colline faisant face à la station de baguage des oiseaux. »

On rencontre aussi leurs épouses, Salwa et Nurit et leurs autres enfants mais elles ne s’expriment pas forcément de la même manière que leurs époux, notamment le groupe de parole. Mais, chacun respecte la manière dont l’autre évolue dans le processus de deuil.

Ce roman est un OVNI : l’exercice de style en lui-même est déjà génial ; 1001 chapitres d’une intensité et d’une longueur différentes chaque fois, avec une petite touche qui ne peut que plaire au lecteur, car il y a deux chapitres 500 un pour chacun des protagonistes, le 1001 s’intercalant entre les deux et ensuite le décompte repart dans l’autre sens, de 500 à 1.

Souvent, l’auteur nous offre une image ou une photo comme contenu, ou encore une citation pour adoucir le propos :

« Chapitre 32 :  le garde-frontière qui tira la balle avait dix-huit ans. »

Chapitre 81 : « être avec toi ou ne pas être avec toi est la mesure de mon temps. » Borges

Il nous propose aussi d’autres entrées, comme autant de côté de l’Apeirogon : le funambule, les migrations des oiseaux, François Mitterrand dégustant des ortolans, la tête dissimulée sous un torchon en présence de ceux qui l’accompagnent et ne font qu’assister, le silence troublé par le bruit des os qu’il est en train de broyer. On a même la manière de préparer ses pauvres oiseaux, qui n’a rien à envier au traitement des oies et des canards pour le foie gras…

On rencontre Jorge Luis Borges arpentant les rues de Jérusalem en 1970 ou le funambule Philippe Petit qui se déplace sur un fil de quelques centimètres, habillé aux couleurs du drapeau et qui voulait en profiter pour sortir une colombe de sa poche au cours de la traversée, mais en guise de colombe on lui donné un pigeon, qui ne voulait pas s’envoler. Le pigeon a préféré voler au-dessus de sa tête, et il se demandera toujours pour quelle raison.

On rencontre au passage, Godefroy de Bouillon, les Croisades du XIIe siècle pour aller quelques instants plus tard en 1990 ou en 700 avant Jésus Christ car des constructions, des murs érigés évoquent d’autres évènements de l’Histoire. On va de Space X à la visite des camps de concentration par la Croix Rouge, l’opéra de Therienstadt, de la Kabbale à Sinead O’Connor et à la mystérieuse œuvre musicale de John Cage, « As slow as possible » extrêmement lente dont une seule est prolongée indéfiniment avant de passer à la suivante, j’ai eu l’occasion de voir un mini-reportage sur ARTE, je crois et cette note qui dure, je n’ai pas apprécié je l’avoue…

L’auteur parle souvent des migrations des oiseaux qui passent toujours dans ce couloir aérien, des frégates, des perdrix dont les noms ont été accolés à des engins de guerre : les drones perdrix, dont l’élaboration a été conçue en fonction des caractéristiques de vol des oiseaux… Et surtout, anonyme, tentant de passer inaperçu, parmi tous ces oiseaux, un dirigeable, en vol stationnaire ou du moins très lent pour tenter de passer inaperçu, rempli d’ordinateurs qui espionnent en permanence : ils pourraient même déchiffrer une plaque d’immatriculation…

On croise de nombreux autres protagonistes, tous ceux qui ont participé aux négociations de paix entre Israël et la Palestine, depuis les débuts de la création de l’État d’Israël, ceux qui ont participé à l’armement des deux camps…

Ce qui frappe, dans ce roman aux multiples entrées, c’est la capacité de résilience de Bassam et Rami qui racontent encore et encore leur drame devant des auditoires différents, ayant l’impression de répéter en boucle alors qu’en fait la narration est chaque fois différente en fonction des personnes qui écoutent.

J’ai aimé le fait que Bassam se passionne pour l’holocauste au point de rédiger un mémoire, ou encore l’anecdote des sculptures de Brancusi : « Oiseau dans l’espace » dont un exemplaire a été intercepté par les douaniers américains qui l’ont fait entrer dans la catégorie des « ustensiles de cuisine » …

J’ai adoré ce roman, car il est différent de tout ce que j’ai pu lire jusqu’à présent, la variation des thèmes abordés le processus de narration, les personnages… Tout, absolument tout. Il a 1001 portes d’entrée, autant de manières de l’interpréter car il est rempli de symboles.

Je l’ai refermé il y a bientôt quinze jours et j’ai eu un mal fou à rédiger cette chronique, car j’avais des notes partout, et dans la version e-book, des surlignages innombrables et une telle frustration de ne pas pouvoir voir les photos que propose Colum McCann que je me suis offert le livre en version papier pour avoir le plaisir de m’en imprégner, ne pas passer à côté du moindre détail.

Je me rappelle avoir eu les mêmes difficultés avec « Boussole » de Matthias Enard, avec des piles partout sur la table, des notes, des sous-notes et peut-être même sous-sous-notes et je n’ai jamais pu rédiger ma chronique…

En fait, cette chronique ne plaît pas encore car je pars dans tous les sens (1001 bien-sûr !) et elle est nettement en dessous de ce que j’ai pu ressentir en lisant ce roman, j’espère que l’auteur ne m’en voudra pas si par miracle il s’avérait qu’il tombe dessus !

La couverture est à l’image du récit, très belle : sur fond noir des milliers d’oiseaux dorés qui volent de concert, et perdus aux deux extrémités deux colombes blanches, Bassam et Rami, Palestine et Israël en paix…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce roman et la plume de l’auteur que j’ai très envie de retrouver avec par exemple « Et que le vaste monde poursuive sa course folle »

#Apeirogon #NetGalleyFrance

L’oiseau dans l’espace de Constantin Brancusi

L’auteur :

COLUM McCANN est né en 1965 à Dublin et vit aujourd’hui à New York. Lauréat des prestigieux prix de littérature irlandaise Hennessy (1992) et Rooney (1994) pour ses nouvelles, il est l’auteur de trois recueils : La Rivière de l’exil, Ailleurs, en ce pays et Treize façons de voir.

On lui doit également six romans : Le Chant du coyote, Les Saisons de la nuit, Danseur, Zoli, Et que le vaste monde poursuive sa course folle – prix littéraire du Festival du cinéma américain de Deauville, élu Meilleur Livre de l’année par le magazine Lire et lauréat du prestigieux National Book Award – et Transatlantic, tous parus chez Belfond et repris chez 10/18.

Il est aussi le maître d’œuvre d’Être un homme (Belfond, 2014), qui rassemble 75 textes d’auteurs majeurs de la scène internationale pour son association, Narrative 4, et d’un texte à dimension autobiographique, Lettres à un jeune auteur (Belfond, 2018).

Les droits d’adaptation cinématographiques d’Apeirogon ont été achetés par Steven Spielberg.

Extraits :

La salle comportait deux grands canapés, une longue table et huit chaises rouges. Personne, au début, ne s’assit sur les canapés. Ils s’assirent aux deux extrémités de la table et les mots par lesquels ils pouvaient se désigner les uns les autres, étaient déjà chargés : musulman, arabe, juif, soldat, terroriste, combattant, martyr, occupant, occupé. Onze personnes en tout : quatre Palestiniens, sept Israéliens…

Peu à peu, Bassam se rendait compte que leur vrai point commun était que tous avaient un jour voulu tuer des gens qu’ils ne connaissaient pas.

Il parlait à des universitaires, des artistes, des écoliers, des Israéliens, des Palestiniens, des Allemands, des Chinois, à qui voulait l’entendre. Des groupes chrétiens. Des scientifiques suédois. Des délégations de la police sud-africaine. ; Leur pays, leur disait-t-il, avait été rédigé sur une toile minuscule. Israël pouvait tenir dans le New-Jersey. La Cisjordanie, était plus petite que le Delaware. On pouvait faire entrer quatre bandes de Gaza dans Londres…

Peu importait, s’ils répétaient les mêmes mots à longueur de temps. Ils savaient que les gens auxquels ils parlaient les entendaient pour la première fois : ils étaient au début de leurs propres alphabets.

Il avait appris que le remède au destin était la patience.

La question qu’il (Einstein) souhaitait poser à Freud était celle-ci : estimait-il possible de guider le développement psychologique de l’humanité, de façon à la rendre résistante aux psychoses de la haine et de la destruction, libérant ainsi la civilisation de la menace permanente de la guerre.

Il commença à travailler à son mémoire de maîtrise : « L’holocauste, usage et abus de l’Histoire et de la mémoire ». Il le rédigea à la main. Il pensait en arabe mais écrivait en anglais. Il savait que ce n’étaient pas des idées nouvelles, qu’elles l’étaient seulement pour lui. Malgré tout, il se sentait comme un explorateur. Il s’était naufragé en pleine mer.

Le plus grand Jihad, dit-il, était la capacité à parler. Voilà ce qu’il faisait présentement. Le langage était l’arme la plus tranchante. Elle était puissante. Il voulait la manier. Il devait se montrer prudent. Mon nom est Bassam Aramin. Je suis le père d’Abir. Tout le reste provenait de là.

Comment, au juste, se demanda Bassam plus tard, comment Spielberg aurait-il filmé la balle en caoutchouc en train de fendre l’air ? Où aurait-il placé la caméra ?

Mitterrand disait que son ultime diner – les ortolans – réunirait en un seul repas le goût de Dieu, la souffrance du Christ et le sang éternel des hommes.

Rami savait pertinemment qu’ils devaient l’observer de temps en temps. Son téléphone était sans doute sur écoute. Ça ne le dérangeait plus. Il avait perdu tellement plus que ce qu’ils pouvaient surveiller…

Je répète : les nombres amicaux sont deux nombres différents reliés en ce sens que, quand on additionne tous les diviseurs stricts – à l’exception du nombre originel lui-même – les sommes de leurs diviseurs son égales…

Elle (Salwa) ne se rendait pas au Cercle des parents. Elle ne participait pas aux réunions de femmes. Non pas qu’elle fût en désaccord avec elles, mais c’était son silence, elle le savait.

A certaines choses, Rami le savait, il n’y avait pas de réponses à offrir, pas même à soi.

Sept siècles plus tard, une œuvre de John Cage devait être jouée dans la cathédrale. La partition de huit pages avait pour titre as Slow as Possible. Aussi lentement que possible. Le but de la musique était d’étirer les notes afin qu’elles résonnent, sans interruption, pendant encore six cent trente-neuf ans.

… La première note vibra dans toute la cathédrale en 2003. Dix-sept mois plus tard, une note fut ajoutée et la tonalité changea. Cette tonalité demeura ensuite constante : un bourdonnement.

Lu en octobre novembre 2020

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« Rachel et les siens » de Metin Arditi

Je vous parle aujourd’hui du dernier livre de Metin Arditi dont j’ai parlé à plusieurs reprises dans ce blog et dont j’ai retrouvé la plume avec plaisir :

Résumé de l’éditeur :

Qui est Rachel, enfant qui aimait raconter des histoires, devenue une dramaturge acclamée sur toutes les grandes scènes du monde ? Elle naît au début du XXe siècle à Jaffa, où sa famille, des Juifs de Palestine, partage se maison avec les Khalifa, des Arabes chrétiens. Les deux familles ne font qu’une, jusqu’à la guerre. Jusqu’aux guerres.

Rachel et les siens, c’est d’abord Rachel, bien sûr : visage gracieux et corps massif, elle est la cariatide d’une histoire agitée par les bourrasques de l’histoire, tenant bon en toute circonstance, poursuivant une carrière d’artiste tout en vivant pleinement sa vie de femme. C’est aussi Mounir, son voisin, son frère de lait, son frère tout court. C’est Ida, orpheline, adoptée par les parents de Rachel, pour qui elle est plus qu’une sœur, une part d’elle-même. Les siens, ce sont aussi tous ceux qui aiment cette terre, Juifs et Arabes, et s’entre-déchirent.

« Le problème, dit Karl, son premier mari, à leur fille Elisheva, c’est qu’ici, tout le monde a raison. » L’un et l’autre périssent dans un attentat aveugle. Rachel, créatrice d’amours autant que de pièces de théâtre, aura d’autres maris : un Juif d’Istanbul, un diplomate français antisémite, avec qui elle partagera une passion paradoxale et brûlante. Elle aura un autre enfant, et un petit-fils, « pas comme les autres », comme on dit…

Dans les deuils et les exils, de Jaffa à Istanbul, de Genève à Paris, la fière Rachel, figure de proue au milieu des tempêtes, affronte deuil et exils, et transfigure ses blessures en une œuvre bouleversante.

Ce que j’en pense :

L’histoire débute aux environs de Jaffa en 1917. Nous faisons la connaissance de Rachel alors qu’elle a huit ans. Dans une maison de la rue Naguib-Boustros, ses parents, Rozika et Daoud, cohabitent avec Aïcha, son époux Abdallah et leur fils Mounir. Daoud est marchand de tissus raffinés,Abdallah est aussi commerçant.

Un jour un Ashkénaze, Iakov qui a fui avec sa famille les pogroms dans les pays de l’Est vient demander de l’aide à Daoud, car sa femme est décédée, et lui-même ainsi que ses filles sont à bout de force mais celui-ci refuse par peur des représailles et Iakov se pend tentant d’entraîner dans la mort ses deux filles, Tatiana et Ida. Mais Ida survit et Rozika, sous le poids de la culpabilité décide d’adopter la petite fille. Mais celle-ci n’est pas accueillie à bras ouverts : Mounir et Rachel la rejette car elle risque de s’immiscer dans leur belle amitié et tous les moyens sont bons pour qu’elle s’en aille. Ces deux familles vivaient en harmonie jusque-là, entre Juifs arabes et Palestiniens, tout le monde s’en tendait. Mais, l’arrivée en masse des Juifs de l’Europe de l’Est, plus érudits, ayant mieux réussi dans la vie avant l’exil va tout remettre en question.

Cela va commencer par un exil forcé des Juifs arabes dans un Kibboutz, ils sont obligés de partir avec à peine leurs habits sur le dos et quelques affaires que les soldats turcs se feront un plaisir de confisquer ou détruire. On reverra les mêmes choses quand les nazis arriveront au pouvoir. Là, ils ne vont pas hésiter à défricher, assécher des marais, (les seules terres qu’on veut bien leur céder), dans des conditions tellement difficiles (entre la malaria et l’épuisement beaucoup y laissaient leur vie) pour construire « Do-Beïtenou » mais leur zèle et leur nombre grandissant inquiète. C’est d’ailleurs là que Rachel écrira des petites pièces dont lesquelles Ida jouera pour animer un peu la communauté qui est dirigée par Ossip.

Les relations entre Séfarades et Ashkénazes ne sont pas simples, et étail intéressant au passage : on surnomme ceux qui arrivent de Russie, les Moskubin

« Les Ashkénazes nous méprisent nous aussi. Pour eux nous sommes des sous-Juifs »

Les liens entre ces deux familles, sont très puissants, Mounir, Rachel et Ida se considèrent comme frères et sœurs (de lait pour Mounir et Rachel), mais pourront-ils résister à la tourmente ?

On va suivre ainsi l’évolution de ces familles, sous la domination turque, la montée des extrémismes de chaque côté : Mounir milite pour un état palestinien, écrit dans un journal quasi ultra, alors que Rachel va se battre (tout au long de sa vie) pour une relation harmonieuse entre Palestiniens et Juifs arabes.

On va suivre le parcours de Rachel, ses mariages, les drames de sa vie, ses exils successifs, Tel Aviv, Istanbul, Paris… rythmés par les évènements historiques, ses positions pacifiques, qu’elle tentera de faire passer dans ses pièces de théâtre, tandis qu’Ida deviendra comédienne. Bien-sûr, on a aussi des secrets de famille qui vont peser très lourd. Je n’en dirai pas plus pour ne pas divulgâcher (je trouve d’ailleurs que le résumé de l’éditeur en dit trop !)  

J’ai adoré ce roman, qui m’appris beaucoup de choses sur la Palestine, les Juifs arabes, le désir d’avoir une terre, de ne plus être rejeté, alors que les Européens jouent les faiseurs de rois et les apprentis sorciers. On voit aussi le zèle des Turcs pour imiter les nazis, les déportations, la maltraitance (doux euphémisme !) pour un jour en arriver à « Sykes -Picot » aux conséquences dramatiques. « L’Europe confie à des fonctionnaires de deuxième ordre la tâche de partager l’Orient comme on aurait dépecé un animal encore vivant » écrira Mounir dans une de ses lettres à ses sœurs.

Parmi les choses qui m’ont marquée : la passion de Daoud pour les tissus, leur texture, on arrive à percevoir les nuances entre les étoffes uniquement avec la magie des mots, ou encore Abdallah qui sculpte ses boîtes en argent avec beaucoup de méticulosité pour les ranger dans une cachette, les rendant invisibles aux yeux de tous et confiant à une personne le secret de la cachette.

Metin Arditi, est d’origine turque séfarade et a dû quitter la Turquie à l’âge de sept ans, il connaît donc bien la situation et nous livre ainsi un récit passionnant, bourré d’histoire, une belle réflexion sur les relations entre chrétiens et musulmans et l’espoir de trouver un compromis pour cohabiter à défaut de vivre ensemble en harmonie, espoir de plus en plus mis à mal de nos jours…

J’ai découvert la plume magique de Metin Arditi avec « Le Turquetto » grâce mon amie bibliothécaire et depuis j’essaie de lire tout ce qu’il écrit et, même si certains romans m’ont moins plu, je suis devenue une inconditionnelle de ses talents de conteur. De plus le problème « palestinien » m’intéresse depuis longtemps, mais je connaissais moins la situation en 1917, je l’avoue, donc ma culture générale s’est un peu plus développée !

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et retrouver la plume de son auteur.

#Racheletlessiens #NetGalleyFrance

Coup de cœur donc en ce qui me concerne ! c’est seulement le deuxième après « La société des belles personnes » de Tobie Nathan roman auquel j’ai beaucoup pensé d’ailleurs pour les talents de conteurs de ces deux auteurs.

L’auteur :

Né à Ankara, Metin Arditi, écrivain suisse francophone d’origine turque séfarade a quitté la Turquie à l’âge de sept ans. Il grandit en Suisse au bord du lac Léman, à Paudex, commune vaudoise où ses parents le placent en internat à l’âge de 7 ans et où il passe son bac. Il vit actuellement à Genève.

 Ingénieur en génie atomique, il a enseigné à l’École polytechnique fédérale de Lausanne où il a créé la fondation Arditi (qui attribue une quinzaine de prix annuels).

Il a également créé la Fondation « Les Instruments de la Paix-Genève », qui favorise l’éducation musicale à des enfants de Palestine et d’Israël.

On lui doit, entre autres, « Le Turquetto », « l’enfant qui mesurait le monde » « Mon père sur mes épaules » « Carnaval noir » …

Extraits :

Cela faisait quatre siècles que Juifs et Arabes vivaient en paix sous la domination ottomane. A cause d’immigrés comme lui, comme Iakov, comme les Nili, comme tous ces Juifs d’Europe qui ne savaient rien de l’Orient, se sentaient supérieurs et soutenaient ces chiens d’Anglais, ils avaient dû quitter leur maison. Des semeurs de discorde, voilà ce qu’ils étaient…

Rachel resta silencieuse. Son père non plus n’aimait pas voir tous ces Moskubim venir en Palestine. « Nous étions bien, disait-il. Partout les Juifs sont mal aimés. En Russie, en Pologne, en Roumanie, on les massacre. Ici, nous vivons en paix. Tu as vu un Arabe lever la main sur un Juif en Palestine ? Moi, jamais. Mais si l’invasion continue nous deviendrons ennemis ».

C’était vrai. Les nouveaux arrivants étaient nombreux. Surtout, ils avaient en eux la rage de vaincre, de transformer des terres mauvaises en terres fertiles par leur travail et une fougue de chaque instant… (lors de leur arrivée à Do-Beïtenou)

Pour que les gens prennent conscience d’un événement, il faut le mettre en scène. Il faut tout mettre en scène. Toujours.

En six mois, le Kibboutz avait donné quatorze de ses membres à la malaria. A cette hécatombe, il convenait d’ajouter le prix payé par ceux qui ressortaient de la maladie affaiblis au point de ne pas pouvoir travailler pendant plusieurs semaines. Certains finissaient par mourir, piqué à nouveau, ou simplement trop faibles pour travailler.

Et que voit-on ? Que nous disent ces moustiques, lorsqu’ils viennent nous piquer pour nous tuer ? Ils nous disent ceci, mes chers amis : tant que vous n’aurez pas éradiqué la plus petite surface d’eau marécageuse, nous vous ferons la guerre.

Les Turcs et les Anglais se disputaient la ville comme deux hommes se disputent une femme qu’aucun n’aime vraiment, mais que chacun est prêt à sacrifier pour en priver l’autre. La fiancée de Palestine était violée sous se yeux par des voyous de passage. Tôt ou tard, les Anglais n’allaient faire qu’une bouchée des Turcs…

« Des coques de noix sur une mer agité » dit Mounir, voilà ce que sont nos vies.

 Le grand public ne la suivrait pas. Ceux de l’Histadrout ou du parti communiste, peut-être. Et encore… Comme si ses pièces étaient conçues pour être rejetées. Non par désaccord, chez les Juifs le goût de la dispute se cultivait dès l’enfance, mais parce qu’elles portaient toujours ce même message : il faut faire confiance à votre pire ennemi. A un pays porté par un élan extraordinaire et qui réalisait un miracle par jour, elle demandait d’être équitable

Elle (Rachel) écrivait des pièces à thèse pour un public qui ne partageait pas ses idées et qu’en définitive elle jugeait. Comment pouvait-elle espérer obtenir son adhésion ? Sa démarche était ridicule.

Elle répétait souvent ce mot de sa grand-mère, qui venait d’Alexandrie et ne s’était jamais faite à Istanbul : « Pour tuer une mite, le Turc brûle la couverture ». C’était bel et bien ce qui les attendait. Il y avait aussi cette amitié terrifiante avec l’Allemagne… Une fraternité dans la haine des races… Maurice savait-il que, pour un Juif, parler turc était un viol ?

Elle comprit ce qu’avaient fui les Ashkénazes qui venaient en Palestine : le sentiment de n’être rien. Et que pour effacer ce sentiment, atroce, déplacer des montagnes semblait une tâche légère.

Lu en septembre 2020

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« Bitna, sous le ciel de Séoul » de J. M. G. Le Clézio

Je vous parle aujourd’hui d’un roman que j’avais envie de lire depuis assez longtemps, pour retourner une fois de plus dans l’univers de son auteur que je suis régulièrement depuis des années :

Résumé  de l’éditeur :

« Je m’appelle Kim Se-Ri, mais je préfère Salomé, je ne peux plus sortir de chez moi à cause de la maladie. J’attends celui, celle qui viendra me raconter le monde »

Parce que le conte peut faire reculer la mort, Bitna, étudiante coréenne sans un sou, invente des histoires pour Salomé, immobilisée par un mal incurable.

La première lutte contre la pauvreté, la seconde contre la douleur. Ensemble, elles se sauvent dans des récits quotidiens ou fabuleux, et bientôt, la frontière entre réalité et imaginaire disparaît.

Un roman qui souffle ses légendes urbaines sur la rivière Han, les boulevards saturés et les ruelles louches. Sous le ciel de Séoul se lève « le vent de l’envie des fleurs ».

Ce que j’en pense :

On suit l’arrivée à Séoul de Bitna qui va poursuivre ses études universitaires. Elle vient d’un village de pêcheurs du Sud, dans la province de Jeolla-do. Elle est hébergée par sa tante, qui la traite de haut et lui rappelle sans arrêt qu’elle est pauvre et que si elle n’est as contente, elle n’a qu’à retourner dans son village. Elle doit subir les caprices de sa cousine, et elle devient vite l’esclave de la maison.

Elle finit par déménager et par l’entremise d’un libraire qu’elle appelle Mr Pak, (alias Frédérik) elle répond à une annonce qui lui promet une rétribution si elle raconte des histoires à Salomé, une jeune femme atteinte d’une maladie neurologique.

En fait, une relation étrange se noue entre les deux femmes, Bitna pouvant se montrer cruelle avec Salomé qu’elle jalouse, malgré la maladie qui l’handicape, parce qu’elle est riche.

J. M. G. Le Clézio nous raconte une histoire déroutante, où la vérité n’est jamais très loin du mensonge, où l’on peut faire des rencontres étranges dans cette capitale toujours en mouvement.

Les histoires de Bitna nous font rencontrer des êtres malmenés par la vie du policier dont la mère a fui le Nord pendant la guerre avec son enfant sur le dos, qui élève des pigeons voyageurs, à Naomi, l’enfant abandonnée dans un orphelinat, en passant par une jeune chanteuse à la gloire éphémère et destructrice.

J’aime beaucoup que j’ai découvert avec « Étoile errante » il y a fort longtemps , (il n’avait pas encore reçu le Prix Nobel) et j’ai lu une grande partie de ses livres et j’ai retrouvé la poésie de sa plume, mais j’ai un peu moins apprécié ce roman, peut-être à cause de la manipulation et de la cruauté que Bitna exerce sur Salomé, et peut-être aussi parce que la culture coréenne est encore un mystère pour moi .

On est toujours dans la dualité, outre vérité-mensonge, on a la vie et la mort la misère avec les quartiers sordides, (les cafards, les rats) et la richesse, l’opposition campagne grande ville et malgré la poésie, et la magie du conte, on ressent une anxiété, une insécurité durant cette lecture. En tout cas, on sent l’attachement important de l’auteur pour Séoul et la Corée et il leur rend un bel hommage. Cependant j’ai beaucoup mieux apprécié « Alma »

Un grand merci à Lecteurs.com qui m’a permis de découvrir ce roman en version poche et de retrouver un auteur que j’apprécie.

7,5/10

Extraits :

Lorsqu’elle a passé la ligne de démarcation, elle a emmené avec elle un couple de pigeons voyageurs que son père avait élevés, elle les a portés avec son fils sur son dos, dans un petit sac percé de trous pur qu’ils puissent respirer. Elle les emportés afin qu’un jour, ils puissent voler vers leur pays natal et donner des nouvelles à la famille restée de l’autre côté.

Bitna mon étoile ! Et je me souvenais de ce que ma mère m’avait raconté, c’était mon grand-père maternel qui avait choisi mon nom, parce qu’il voulait que je brille dans ma vie, au-dedans et au -dehors.

Tout d’un coup j’ai compris que je détenais un pouvoir sue elle, un peu comme Frederick en avait un sur moi. C’était un sentiment à la fois agréable et venimeux, l’impression de céder à une tentation, à un vice.

Je m’en veux de lui raconter tout cela, de trouble son attente, est-ce pour me venger d’elle, de son monde si douillet et si protégé, malgré sa maladie, ce monde où l’argent ne manque jamais, où les infirmières se succèdent à heures régulières pour son service, et auquel j’appartiens maintenant que je me suis engagée à lui parler ? Ou bien est-ce que je veux la punir d’être comme elle est, sans défense, enveloppée de son odeur de mort ?

Elle voudrait croire que ce n’est pas vrai et en même temps elle espère en savoir plus, parce qu’il y a toujours une vérité cachée dans un mensonge.

C’était la première fois qu’elle ressentait la tristesse qui s’était enracinée dans son corps, qui obstruait sa gorge et nouait son ventre. La voix douce de Nam Gil entrait en elle et défaisait les nœuds un par un, libérait l’eau qu’il y avait dans sa mémoire et l’eau débordait de ses paupières.

Quand on meurt, dit la rumeur, ce qu’on ressent n’est pas douloureux, bien au contraire, c’est doux comme du miel dans la gorge, c’est enivrant comme une fumée parfumée qui emplit la poitrine, et la porte qui s’ouvre au fond du cerveau est pareille à l’entrée du paradis.

Lu en août 2020

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« La couleur de l’air a changé » de Cécile Cayrel

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui selon le résumé était drôle et émouvant avec :

Résumé de l’éditeur :

Camille s’ennuie. Elle s’ennuie dans sa ville de l’Ouest de la France, dans son couple avec David, dans cette vie de routine où elle ne trouve pas sa place. Un soir, elle trompe David sans vraiment y penser. En l’apprenant, il tente de l’étrangler. Bouleversée, Camille part sur la route. Elle est recueillie par Jen et Michel qui, eux aussi en rupture avec leur ancienne vie, sont partis aux hasards des routes dans une camionnette.

Une échappée à trois commence vers la joie de la vie commune, l’érotisme, la quête des sens retrouvée mais surtout l’acceptation de soi. Sur leur chemin, ils rencontrent Mamie, retraitée en mal d’affection, qui deviendra la protectrice bienveillante du trio inattendu.

Aussi émouvant que drôle, le premier roman de Cécile Cayrel aborde des sujets graves sans pathos ni morale : la violence conjugale, le militantisme écologique, la marginalité qu’engendrent les modes contemporains de sociabilité et l’impératif de la réussite individuelle. Ce roman tour à tour utopique et réaliste, embarque le lecteur à la suite de trois amis finalement seuls face à la liberté que leur ouvre la découverte de la jouissance. L’élan libertaire rencontre le sens et le goût de l’autre. On voudrait que ce roman soit visionnaire.

Ce que j’en pense :

Camille s’ennuie dans son couple, David ne la regarde plus, sort avec les copains. Travail et soirées télé devant des séries, il faut reconnaître qu’il y a plus palpitant dans une vie de couple. Un soir de bringue elle a une relation sexuelle, vite fait dans les toilettes. Elle en parle avec David qui devient fou furieux et tente de l’étrangler. Elle sort de l’appartement, et on la retrouve sur une bretelle d’autoroute, où Jen et Michel qui passaient avec leur camion la font monter à bord.

Jen un peu fofolle, extravertie, militante convaincue, a quitté il y a quelques années une famille où elle n’avait pas trop de place, juste avant le bac, car elle considérait cela comme une sorte de fin de l’adolescence, donc trop d’anxiété, il valait mieux partir et profiter de la vie.

Michel est un éternel adulescent, à la timidité quasi maladive, dont les parents préoccupés uniquement par leurs deux supermarchés, ne se sont jamais trop intéressé à lui à part pour le réprimander a subi la maltraitance à l’école, puis dans son école de commerce. Puis il s’est ennuyé dans une entreprise de vente qui a fini par le licencier.

Ainsi commence le voyage, direction l’Auvergne puis Paris. Michel et Jen ont été des zadistes convaincus à Notre Dame des Landes où ils avaient construit leur cabane dans les arbres avec tout un système de tuyaux pour faire circuler l’eau. Les CRS les ont expulsés manu militari et ils ont repris la route. Jen conserve des valeurs écolo, militante féministe également.

En Auvergne ils vont faire la connaissance de Mamie, une dame âgée qui vit seule dans sa maison et dont la fille ne pense qu’à la placer en EHPAD, et qui bien-sûr n’est pas d’accord.

Cécile Cayrel aborde au passage la violence conjugale, la violence à l’école, les bizutages terribles dans l’école de commerce, la sensibilisation à la biodiversité, au végétarisme…

Ce roman était prometteur, car j’attendais un voyage initiatique, où chacun évolue au contact des autres et finit par trouver sa vraie personnalité. Mais, déception ! on ne sait pas où l’auteure veut nous entraîner, et dont la fin m’a laissée sur ma faim, c’est au lecteur de l’imaginer semble-t-il ? Mais il s’agit d’un premier roman, alors peut-être que le prochain sera plus abouti, car il y a des idées intéressantes.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure dont c’est le premier roman.

#Lacouleurdelairachangé #NetGalleyFrance

6/10

Extraits :

Prendre de la hauteur ne lui fait pas du bien, elle se voit partir à la dérive. Elle trouvait leur groupe frais, que c’était ce qui lui était arrivé de plus vrai depuis longtemps mais là, le glauque lui pète à la figure, le cul, les affiches, elle se fait l’effet d’une gamine qui part en colonie et qui croit que c’est la vie, les copains et l’aventure.

Il apprécie la présence de Camille. Il croit beaucoup au destin Michel. Elle est là pour une bonne raison qu’il l’aime ou ne l’aime pas n’a aucune importance. Elle est utile, elle aussi elle crée une énergie, ensemble ils vibrent bien.

Elle aussi (Mamie) plus jeune n’aimait pas les vieux. Elle ne se sent pas vieille. Le temps a passé sans qu’elle perçoive la maturité qu’elle imaginait chez ses parents autrefois.

Paris, elle ne connaît pas. C’est bête, il y a des occasions ratées comme ça. Elle n’est jamais allée à Rome, à Londres non plus. Elle a laissé passer les années sans s’en rendre compte…

Paris, même dans le Ford, c’est mieux que l’EHPAD. Elle a vu des reportages, à la télé. Tout sauf ça. Elle ne veut pas des voisins de table qui bavent, devoir faire dans une couche parce qu’on n’a pas le temps de l’emmener aux toilettes et se dénutrir parce que personne ne l’aide à tenir sa fourchette.

Lu en mai 2020