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Neurones en vacances…

Je n’ai pas été très présente ces derniers temps, car besoin urgent d’un break. Je n’avais même plus l’énergie de lire…

Donc une escapade dans le Sud, avec un sac de bouquins plus gros que la valise de fringues, comme d’habitude, et avec connexions internet et autres réduites au maximum…

Malgré une météo tristounette, j’ai réussi à faire des ballades avec mon homme et ma chienne, toujours partante, et les jeux olympiques ont complété le programme de manière très agréable (Merci Martin Fourcade!).

J’ai quand même eu des lectures sympathiques dont je vais pouvoir parler.

J’ai donc beaucoup de retard dans mes courriels et je vais pouvoir aller visiter toutes les critiques de mes amis blogueurs et mettre les miennes à jours!

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Publié dans Littérature islandaise, Non classé

« Le livre du roi » : Arnaldur Indridason

J’aime bien l’univers de Arnaldur Indridason et je vais vous parler aujourd’hui d’un roman qui occupe une place particulière dans son œuvre :

Le livre du roi de Arnaldur Indridason

 

Quatrième de couverture :

Le livre du roi est un trésor pour lequel certains sont prêts à voler, et même à tuer. En 1955, à Copenhague, un étudiant se lie d’amitié avec un étrange professeur, passionné de Sagas islandaises… ancien propriétaire du fameux manuscrit. Désireux de récupérer ce bien inestimable, ils se lancent dans un quête effrénée à travers l’Europe. Ils vont vivre une aventure qui marquera leur vie à jamais.

« Le livre du roi survivra à tout ça. Il survivra à nous tous. Il est notre histoire et notre existence passées, présentes et futures »

Ce que j’en pense

Ce roman, sorte de polar atypique, nous entraîne en 1955 sur les traces d’un duo improbable : un étudiant islandais, Valdemar, féru de textes et parchemins anciens, dont le latin et le grec sont pratiquement ses langues maternelles qui part à Copenhague poursuivre ses études auprès d’un professeur fantaisiste, fantasque, avec un penchant certain pour l’alcool…

Le moins que l’on puisse dire c’est que leurs premières rencontres ne manquent pas de sel… avant que la grande aventure ne commence : le professeur est un spécialiste du Livre du roi qui est censé être entre ses mains, sous sa protection à l’université alors qu’il lui a été extorqué par un dignitaire nazi, Erich von Orlep (qui mystérieusement réussira à échapper aux mailles du filet pour se réfugier en Amérique du sud) lors d’un interrogatoire sadique.

Il veut remettre la main dessus ainsi que sur un fascicule de huit pages qui manquent dans ce fameux livre. Ce fascicule, qui donnerait un pouvoir particulier à celui qui l’aurait entre les mains, a été enfoui dans une tombe…

On va suivre ce duo à travers l’Europe sur les traces du fascicule, mais aussi pour récupérer le livre et évidemment d’anciens nazis sont à l’affut… on va ainsi assister à une lutte entre les nostalgiques du nazisme, notamment le fils de ce Orlep qui a torturé le professeur pendant la guerre, et ses sbires qui se regroupent sous le terme de « Wagnérianistes » qui rêvent toujours d’un monde nouveau et de la race supérieure.

Ce n’est un secret pour personne, tout ce qui tourne autour du nazisme me passionne, mais c’est aussi le cas des manuscrits perdus, des légendes et de l’Histoire, et ce roman m’a permis d’en savoir plus sur l’Islande, notamment l’emprise de type « coloniale» que le Danemark a exercé sur elle, pillant ses manuscrits anciens sur lesquels les nazis feront main basse en envahissant le Danemark.

L’attachement du professeur à ce trésor culturel qu’il voudrait tellement restituer à l’Islande est touchant… et sa quête m’a plu même si parfois la manière d’opposer les bons et les méchants devient un peu trop caricaturale et comment résister à cette phrase que nous glisse au passage  Arnaldur Indridason:

« Importants ou non, les livres voyagent partout. Bons ou mauvais, ils ne choisissent pas leurs propriétaires, pas plus que le genre de maison dans laquelle ils vont se trouver ou l’étagère sur laquelle on les rangera. » P 270

J’ai aimé me promener dans ces récits dont les noms étranges me font rêver: sagas d’Islandais, Saga des gens de Thjorsdalur, Saga de Njall le Brûlé, Saga de Gaukur, Chants de Brynhildur,Saga de Marie et bien-sûr Le livre du roi de l’Edda poétique (les poèmes de l’Edda intéressaient beaucoup Hitler entre autres et il y avait une version spéciale pour la jeunesse hitlérienne !)

Un roman, très différent des polars que nous propose d’habitude Arnaldur Indridason, qui colle davantage à son intérêt pour l’Histoire et qui m’a beaucoup plu.

Extraits

C’est ainsi que je commençai à apprécier les grandioses récits de héros et de vengeances, d’amour, d’honneur et de droiture, les histoires qui parlent d’hommes entiers, de femmes subjuguantes, d’affrontements exaltants et de morts héroïques qui m’arrachaient des larmes. P 27

…Copenhague. C’était bienplus qu’une ville européenne ancienne et évoluée. Pour un Islandais éclairé, elle avait été véritablement le centre de la culture et de la civilisation islandaise durant des siècles. J’avais hâte de mieux la connaître, de visiter ses musées et ses hauts-lieux historiques, et surtout de découvrir les traces du passage des Islandais. J’éprouvais du plaisir à l’idée que l’hiver s’annonçait. P 31

Il dit que c’étaient les membres d’une société secrète fondée en Allemagne au XXe siècle,au début des années vingt par Erich von Orlep, antiquaire et nazi convaincu, féru de culture nordique. Celui-ci voulait utiliser cette culture pour prouver la pureté de la race aryenne. La société secrète d’ Orlep célébrait des sacrifices païens plusieurs fois par an, au cours desquels on lisait des poèmes de l’Edda. P 75

Je demandais si ce n’était pas Himmler qui prétendaient que les Germains descendaient des Scandinaves et qu’il était possible de découvrir des indices de la « race supérieure » en Islande… Orlep était de ceux qui caressaient l’idée d’un empire mondial fondé, non sur les territoires méditerranéens et le christianisme, mais au contraire, sur le passé germanique. « Le livre du roi » serait la bible de cet empire mondial. Il voulait que l’héroïsme soit élevé au rang de finalité politique et qu’on s’en inspire pour éduquer au bellicisme la nation entière ! Pour déclencher des guerres ! P 81

De nombreux Allemands avaient la certitude que l’univers mythologique nordique constituait le patrimoine culturel de l’Allemagne et recherchaient leur parenté avec kes nations scandinaves. Ronald D. Jorgensen étaient l’un de ceux qui considéraient l’univers mythologique des poèmes de l’Edda comme de la mythologie allemande et il s’intéressait énormément aux rapports entre l’ancienne littérature islandaise et le nationalisme allemand. Le professeur savait qu’il avait été présent à la première de « L’anneau de Nibelung » de richard Wagner à Bayreuth en 1876. P 112

+Lu en février 2018

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BAKHITA élue Grand Prix des Blogueurs littéraires 2017 !!!

Une très bonne idée ! ce choix me convient bien.
Bravo à Agathe et son équipe et bonnes fêtes à tous et à toutes 🙂

Agathe The Book

C’est dans un match très serré que nous sommes fiers de vous annoncer votre lauréate, Bakhita de Véronique Olmi, publiée aux Editions Albin Michel. Bravo à l’auteur !

Presque 300 blogueurs ont voté et élu ce magnifique roman, talonné de près par Et soudain la liberté de Caroline Laurent et Le jour d’avant de Sorj Chalandon.

podium

Le peloton des dix premiers romans ci dessous :

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Nous avons recensé une trentaine de romans cités, nous ne citerons ici que ceux mentionnés au moins quatre fois. Certains romans cités par nos votants ne faisaient pas partie des critères énoncés dans les modalités.

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La liste des participants et leurs comptes :

Les participants

Un grand merci à toute mon équipe du tonnerre sans qui rien n’aurait été possible, Amandine de Livresse littéraire mon associée hors pair, Bénédicte de Au fil des livres et son euphorisante page Facebook, Céline de Mes échappées livresques pour…

View original post 138 mots de plus

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« Bakhita » de Véronique Olmi

Encore un livre de cette rentrée littéraire 2017 qui a reçu le prix FNAC et qui aurait mérité d’autres récompenses:

 Bakhita de Véronique Olmi

 

Quatrième de couverture

Elle a été enlevée à sept ans dans son village du Darfour et a connu toutes les horreurs et les souffrances de l’esclavage. Rachetée à l’adolescence par le consul d’Italie, elle découvre un pays d’inégalités, de pauvreté et d’exclusion.

Affranchie à la suite d’un procès retentissant à Venise, elle entre dans les ordres et traverse le tumulte des deux guerres mondiales et du fascisme en vouant sa vie aux enfants pauvres.

Bakhita est le roman bouleversant de cette femme exceptionnelle qui fut tour à tour captive, domestique, religieuse et sainte. Avec une rare puissance d’évocation, Véronique Olmi en restitue les combats incroyables, la force et la grandeur d’âme dont la source cachée puise au souvenir de sa petite enfance avant qu’elle soit razziée.

Ce que j’en pense

Ce roman est un uppercut dont je suis sortie complètement sonnée, je l’ai terminé il y a une semaine et j’ai encore du mal à en parler…

« Elle ne sait pas comment elle s’appelle. Elle ne sait pas dans quelle langue sont ses rêves. Elle se souvient de mots en arabe, en turc, en italien, et elle parle quelques dialectes. Plusieurs viennent du Soudan, un autre de Vénétie. Les gens disent : « un mélange ». » P 13

C’est ainsi que débute le roman de Véronique Olmi qui nous raconte l’histoire de Bakhita, que son père avait présenté à la lune, avant de lui donner un prénom qu’elle oubliera car sa vie est loin d’être un long fleuve tranquille.On va suivre son parcours de l’esclavage à la canonisation.

A l’âge de sept ans, elle est enlevée, arrachée à sa famille, pour être vendue comme esclave, et  doit marcher avec son amie Binah, parcourant ainsi trois cents kilomètres, rien qu’au  Soudan,  pour arriver au grand centre caravanier d’El Obeid, plaque tournante de tout type de commerce… Un quart des esclaves va mourir en route…

La description de ses longues marches, dans des conditions inhumaines, est tellement belle qu’on marche avec elle, on voit les paysages évoluer à travers ses yeux, on sent les coups… elle est très émouvante, insupportable souvent.

On côtoie aussi les eunuques, les tortures immondes infligées par des maîtres, pour le plaisir, pour affirmer leur puissance et tuer dans l’œuf l’idée même d’une rébellion : le gong qui est le signal du fouet, pour rien, le jeu du torchon, sans oublier les séances de tatouage qui peuvent coûter la vie…

Elle va être vendue plusieurs fois, essayer de s’enfuir, en vain. Pour finir, elle sera ramenée en Italie, en guise de souvenir comme on ramène un trophée ou un objet du pays qu’on est allé visiter. Là, elle découvre un autre monde, où on peut se promener librement, mais la pauvreté est là.

Une seule fois elle va dire « non » et cela changera sa vie: elle préfère rester au couvent plutôt que repartir avec ses maîtres.

On va lui demander de raconter ses souvenirs, encore et encore, et cela deviendra « La storia meravigliosa », qui sera exploitée par le régime de Mussolini.

« Le feuilleton de sa Storia meravigliosa décrit « sa rencontre avec son ange gardien ». elle, ne nommait pas ainsi cette nuit de la consolation. C’était un mystère et un espoir, c’était surtout une envie de vivre encore, l’interstice par lequel passe la dernière force humaine, avec la certitude fulgurante et violente de ne pas être totalement seule. » P 67 

La capacité de résilience de la petite fille, puis de la femme, la manière dont elle distribue l’amour autour d’elle suscitent l’admiration. Tout ce qu’elle a enfoui au plus profond d’elle-même, son corps tentera de l’exprimer…

Véronique Olmi a très bien réussi à retracer ce parcours et à nous faire aimer, admirer cette petite fille au destin si particulier qu’il ne peut que rester gravé dans la mémoire du lecteur.

On pouvait avoir l’illusion  que l’esclavage avait été aboli, mais les évènements récents nous montrent bien qu’il n’en est rien.

Coup de cœur donc…

Extraits

A Olgossa, donc, son père les avait exposées, sa jumelle et elle, à la lune, pour les protéger, et c’est à la lune qu’il a dit pour la première fois leurs prénoms, qui rappelaient pour toujours comment elles étaient venues au monde, et pour toujours le monde se souviendrait d’elles. Elle sait que ça s’est passé comme ça, elle le sait d’une façon infaillible et pour toujours. Quand elle regarde la nuit, souvent elle pense aux mains tendues de son père, et elle se demande dans quelle partie de cette immensité son prénom demeure. P 15

 

Ceux qui lui ont demandé de raconter depuis le début ont calculé son âge en fonction des guerres du Soudan, cette violence qu’elle retrouvera ailleurs, puisque le monde est partout le même, né du chaos et de l’explosion, il avance en s’effondrant. P 18

 

Pour qu’une histoire soit merveilleuse, il faut que le début soit terrible, bien sûr, mais que le malheur reste acceptable et que personne n’en sorte sali, ni celle qui raconte, ni ceux qui écoutent. P 31

 

Il y aura toujours en elle deux personnes : une à la merci de la violence des hommes, et l’autre, étrangement préservée, qui refusera ce sort. Sa vie mérite autre chose. Elle le sait. P 34

 

Les esclaves passent et n’habitent nulle part. Leur peuple n’existe plus. Ils font partie de cet éparpillement, ce martyre, les hommes et les femmes loin de leurs terres, qui marchent, et souvent meurent en chemin. P 44

 

Bakhita apprend cela, qu’elle gardera toute sa vie comme une dernière élégance : l’humour, une façon de signifier sa présence, et sa tendresse aussi. P 45

 

… Est-ce que les lieux existent encore quand on les a quittés ? P 57

 

Mais elle est aussi indestructible. Comme une survivante, elle porte en elle un monde incommunicable. Et c’est cela qui les effraye, cette puissance qu’ils ne comprennent pas. P 233

 

Elle n’a pas eu la révélation. Un pressentiment, tout au plus. Cette impression, une fois encore, d’être face à une porte et de ne pouvoir l’ouvrir. P 259

 

Elle sait qu’il ne faut s’attacher à personne, qu’à Dieu. C’est ce qu’ils disent, mais elle n’y croit pas. Ce qu’elle croit, c’est qu’il faut aimer au-delà de ses forces, et elle ne craint pas les séparations, elle qui a quitté tant de personnes, elle est remplie d’absences de de solitudes. P 357

 

Ce que son esprit a enfoui, son corps en témoigne, et petit à petit, elle accorde les deux ensemble, elle accepte ce qui lui est arrivé et ne peut être à personne d’autre, aucune autre vie que la sienne. P 357

 

Est-ce que ses histoires sont vraies ?  Est-ce que ces souvenirs sont les siens ? Mais rien n’est vrai, que la façon dont on le traverse. Comment leur dire cela ? P 371

Lu en novembre 2017

Publié dans Littérature américaine, Littérature contemporaine, Non classé

« Un oiseau blanc dans le blizzard » de Laura Kasischke

Je continue mon opération PAL libérée, avec ce roman qui traînait sur une étagère depuis deux ou trois ans (j’avais cédé aux sirènes de la tentation après avoir lu et aimé « Esprit d’Hiver » de cette auteure:

Un oiseau blanc dans le blizzard de Laura Kasischke

 

Quatrième de couverture:

Garden Heights, dans l’Ohio. Une banlieue résidentielle qui respire l’harmonie. Eve nettoie sa maison, entretient son jardin, prépare les repas pour son mari et pour Kat, sa fille.

Depuis vingt ans, Eve s’ennuie. Un matin d’hiver, elle part pour toujours. Kat ne ressent ni désespoir, ni étonnement. La police recherche Eve. En vain. La vie continue et les nuits de Kat se peuplent de cauchemars.

Une fois encore, après « A Suspicious River », Laura Kasischke écrit avec une virtuosité glaciale le roman familial de la disparition et de la faute.

Ce que j’en pense:

Une famille ordinaire vivant dans une banlieue chic, un couple bien plus bancal qu’on ne le croit au départ, une adolescente rebelle, bref tout semble normal, basique,  lorsque du jour au lendemain Eve, la mère de Kat disparaît de la circulation évaporée dans le blizzard, sans  emporter son sac à mains, ni ses vêtements, ni laisser une quelconque explication.

Kat fait le bilan de sa vie, année après année, (de 1986 à 1989) par rapport à la disparition de sa mère, et tente de se remémorer ses relations avec elle, mais aussi avec son père, et avec son petit ami Phil, et ses copines, alternant les souvenirs, les rêves qu’elle raconte à sa psy. Le procédé pouvait être intéressant.

Certes, on retrouve l’univers froid et plutôt glacé, sinon glacial de Laura Kasischke,  avec les relations familiales bizarres, mais cette fois, je suis restée septique, car je ne voyais pas où elle voulait en venir, ce qu’elle cherchait à provoquer chez le lecteur. Déjà, je mis du temps à le lire, et pas dans le but de faire durer le plaisir, plutôt par ennui.

Tout d’abord, comment ne pas s’interroger sur les circonstances de la disparition d’Eve. Je veux bien admettre que son mariage et sa vie de famille devenait pesante au fil du temps, mais au point de partir les mains dans les poches, sans explication?

Que dire des réactions de Kat à ce départ? Rien, car elle n’en a pas, elle donne l’impression de s’en moquer éperdument. Je me suis posée des questions , durant toute le lecture sur sa santé mentale; certes, à l’adolescence, on est autocentré, nombriliste mais là, tout glisse sur elle, on ne sent aucune émotion.

Le père semble tout aussi toxique, trop placide et inintéressant pour ne pas cacher un désordre mental? Le petit ami et sa mère aveugle, idem. La psy m’a laissée perplexe, dans sa manière de prendre en charge Kat…

A ce propos, l’auteure fait référence au film de Hitchcock : « La maison du Docteur Edwards » (avec Ingrid Bergman en psy qui tente de faire creuser dans la tête de Gregory Peck)

« Le docteur Phaler ne pouvait-elle donc pas faire la même chose avec moi, plonger sa lampe de mineur au fond de ce puits, de cette glace immobile figée au fond de moi, là où se trouvaient ma culpabilité, mon chagrin ou ma colère, ou peut-être même ma mère? P 87 »

Laura Kasischke a peut-être voulu réfléchir sur le déni, et la manière dont on peut voir les choses mais les enfouir, au fin fond de la conscience, et comment  les souvenirs remontent si on veut bien leur laisser la place…

On comprend très vite que les choses sont plus compliquées qu’on ne pouvait le supposer, mais je n’ai pas trouvé le récit convaincant. Il y a parfois des fulgurances qui lui redonnent du rythme. Donc, une lecture qui laisse une impression mitigée, et une  déception, l’auteure m’avait habituée à mieux.

 

Extraits:

La veille, au matin, ma mère était encore une femme au foyer — qui, depuis vingt ans, maintenait notre maison dans un état de propreté et de stérilité qui aurait pu rivaliser avec l’esprit d’hiver lui-même. P 13

Il (Phil) est ce que vous pourriez appeler un garçon propre sur lui, si toutefois vous êtes le genre de personnes à croire qu’il existe des garçons propres sur eux. P 17

Quant à la femme plus jeune qu’elle fut un jour, celle que vous auriez pu remarquer, elle n’est plus qu’un fantôme, une fille spectrale qui s’éloigne et finit par disparaître dans le blizzard. P 29

Mais il n’existe pas de programme en douze étapes pour les gens qui sont égoïstes, sans cœur ou superficiels, comme semblent pourtant l’être la plupart des gens. P 88

Nous avions toujours eu une relation polie, mais, depuis la disparition de ma mère, cette politesse s’était encore accrue. On aurait dit quelque chose d’officiel, de victorien, qui n’aurait même pas eu droit à l’intimité de l’irritation. P 96 (à propos de son père)

Elle était tellement méchante. Un cas très classique de ressentiment et d’ambivalence, qui vient cogner et frotter contre l’instinct maternel. L’amour et la haine, en elle, étaient aussi vastes que l’espace — rien que des météorites, pas d’atmosphère. P 117 (à propos de son père)

Elle n’approuve pas ma mère. Elle est payée pour condamner ma mère. C’est comme ça que les psychologues comme elle gagnent leur vie à travers ce pays: en se scandalisant des échecs de nos mères. P 126

 

Lu en août 2017

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« Un certain M. Piekielny » de François-Henri Désérable

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai reçu dans le cadre de l’opération « Masse critique » de la rentrée littéraire 2017 :

 Un certain M. Peikielny de François-Henri Désérable

 

Quatrième de couverture

« Quand tu rencontreras de grands personnages, des hommes importants, promets-moi de leur dire : au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait M. Piekielny… »

Quand il fit la promesse à ce M. Piekielny, son voisin, qui ressemblait à « une souris triste », Roman Kacew était enfant. Devenu adulte, résistant, diplomate, écrivain sous le nom de Romain Gary, il s’en est toujours acquitté : « Des estrades de l’ONU à l’Ambassade de Londres, du Palais Fédéral de Berne à l’Élysée, devant Charles de Gaulle et Vichinsky, devant les hauts dignitaires et les bâtisseurs pour mille ans, je n’ai jamais manqué de mentionner l’existence du petit homme », raconte-t-il dans La promesse de l’aube, son autobiographie romancée

Un jour de mai, des hasards m’ont jeté devant le n° 16 de la rue Grande-Pohulanka. J’ai décidé, ce jour-là, de partir à la recherche d’un certain M. Piekielny. »

Ce que j’en pense

C’est la première fois que je lis un roman de François-Henri Désérable, que je ne connaissais pas du tout, mais le hasard fait bien les choses…

J’ai pris le temps de déguster ce livre en me lissant porter par le style de l’auteur et la manière dont il marche sur les traces de ce M. Piekielny dont j’avais fait la connaissance en lisant « La promesse de l’aube », autobiographie de Romain Gary.

A quoi tient une histoire ? Le narrateur, hockeyeur bloqué par hasard à Vilnius avant de rejoindre Minsk, rate son train et en profite pour visiter un peu la ville. Il tombe sur une plaque à l’entrée d’un immeuble disant en lituanien et en français que Romain Gary a vécu ici et une phrase lui revient :

« Je restai là, stupéfait, ruisselant, et je récitai cette phrase à voix haute : « Au N° 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait un certain M. Piekielny »

L’auteur se lance à sa recherche, épluchant les listes des personnes déportées et exécutées par les nazis, explorant la rue Grande-Pohulanka qui a été débaptisée depuis, pour se pénétrer de l’atmosphère chargée d’histoire. Une fois qu’il s’est bien imprégné des lieux, il apprend que ce n’est pas le bon numéro…

Faut-il avoir lu « La promesse de l’aube », je pense que oui car on a tous imaginé cet homme au museau de souris qui avait été impressionné par la conviction de Mina : « Mon fils sera ambassadeur, un grand écrivain… » ; quoi qu’il en soit l’auteur nous rappelle comment commence ce fameux chapitre 7 du livre, ainsi que la requête de ce mystérieux homme de parler de lui aux grands personnages que Romain rencontrera plus tard, ce qu’il fit.

La question qui se pose est : a-t-il existé réellement ou est-il sorti de l’imagination de Romain Gary, le pied de nez d’un écrivain qui n’était pas à une facétie près pour brouiller les pistes.

Se pourrait-il que ce soit symbolique, pour rendre hommage aux Juifs déportés, massacrés ?

Peu à peu, Romain alias Roman ou Romouchka entre dans la vie de l’auteur, s’immisce dans sa pensée comme on se faufile dans un costume et on le suit avec un plaisir non dissimulé, car il ne lui vole jamais la vedette. On note des ressemblances, la mère de Romain voulait qu’il fasse des études pour assurer ses arrières, celle du narrateur aussi qui le pousse vers le droit.

« Mais revenons à Gary. Est-ce que, parlant de moi, ce n’est pas de lui que je parle ? Je crois savoir ce qu’est l’exigence d’une mère : j’avais une Mina Kacew, moi-aussi, seulement celle-là n’empilait pas en esprit des romans comme un marchepied vers la gloire – une thèse pensait-elle, m’y mènerait plus sûrement – mais, l’une comme l’autre coulait nous voir leur rendre au centuple ce dont la vie les avait injustement spoliées. »

François-Henri Désérable est formidable conteur, il sait tenir le lecteur en haleine, en l’entraînant dans sa quête. De plus, il nous offre des illustrations : la photo de la statue de Romain Kacew, enfant, une rose à la main, à Vilnius, ou une lettre des archives de l’état civil, ou encore le registre des résidents du fameux 16 de la rue…   Il évoque aussi les rencontres de Romain : de Gaulle, Druon, Kessel, Aron.

« Gary sort du bureau du Général, et sur qui tombe-t-il ? Pierre Mendès-France et Raymond Aron. Il entre dans une taverne, et qui en sort au même moment ? Maurice Druon. Il s’y attable, et qui vient lui parler ? Joseph Kessel. Y avait-il seulement des anonymes pour peupler la terre en ces temps-là ? » P 112

 Sans oublier une scène d’anthologie : le passage de Romain Gary à « Apostrophes » où il craint que soit révélée la mystification : Emile Ajar et lui ne font qu’un et l’auteur nous offre un extrait de la partition de Rachmaninov (générique de l’émission) ainsi qu’une photo prise lors de l’émission.

J’aime bien Romain Gary, l’écrivain comme le personnage, donc ce livre avait déjà beaucoup de chance de me plaire mais aussi éveiller mon esprit critique, je ne me lançais pas dans l’aventure béatement.

J’ai beaucoup aimé ce livre et je remercie vivement Babelio et les éditions Gallimard qui me l’ont offert. J’espère avoir été convaincante car, que vous aimiez ou non Romain Gary, vous apprécierez ce livre car il est très bien écrit et le mystère est entretenu jusqu’à la fin.

Extraits

J’ai eu beaucoup de mal à choisir les extraits car il a fallu procéder par élimination pour donner envie sans lasser.

La mémoire est despotique, mouvante et sélective, elle trie arbitrairement, selon son bon plaisir. P 30

On croit que l’écrivain choisit toujours le sujet de ses livres… Pourquoi le laisser se bercer d’illusions ? Faut-il vraiment lui dire qu’en vérité, c’est le sujet qui le choisit, bien plus qu’il ne choisit son sujet ? P 33

Qui était-elle « cette souris triste » ? Comment avait-elle vécu ? Qu’était-elle devenue ? Je devais mener l’enquête, je n’avais plus le choix. Il faut savoir s’incliner face à la combinaison des hasards qui gouverne nos vies. P 34

… Cette mélancolie diffuse qui parfois m’étreint et me fait envisager le monde à travers un filtre sépia. C’est une affection chronique et méconnue dont je suis peut-être l’unique sujet et qui consiste, pour celui qui en est atteint, à se représenter l’environnement dans lequel il évolue non pas tel qu’il est, mais tel qu’il a été à une période donnée de l’Histoire.  P 51 

Or, pour se faire un nom dans les Lettres, encore faut-il en avoir un. Certains noms vous assignent un destin auquel il serait illusoire de vouloir échapper : que faire d’autre, par exemple, quand on s’appelle Chateaubriand, que grand écrivain ? « Presque mort » quand il vint au jour il était déjà immortel. P 64

Un grand écrivain français ne peut pas porter un nom russe, lui dit sa mère. Si tu étais un virtuose violoniste, ce serait très bien, mais pour un titan de la littérature, cela ne va pas. Le titan en question qui n’avait pas encore écrit une ligne, passait des heures à essayer des pseudonymes. P 65

On me croyait sur les bancs de la fac : j’étais à la bibliothèque où je lisais, j’écrivais. Je ne savais pas, alors, que ma vie entière allait tenir dans ses deux verbes, au point qu’elle se confondrait avec eux. P 75

C’est peut-être ça et rien de plus, être écrivain : fermer les yeux pour les garder grands ouverts, n’avoir ni Dieu, ni maître et nulle autre servitude que la page à écrire, se soustraire au monde pour lui imprimer sa propre illusion. P 121

Alors la vérité à vrai dire il s’en foutait, il en faisait sa vérité, il la maquillait, la poudrait, la fardait comme se fardent les filles dans les sous-bois, sur les trottoirs, partout enfin, où la pudeur se négocie puis de brade. P 138

La barrière du langage, c’est quand deux personnes parlent la même langue. Plus moyen de se comprendre. P 173

Deux désespoirs qui se rencontrent, ça fait un espoir, non ? P 175

La vie est grisante quand elle recommence et qu’on s’est délesté du poids mort qu’on appelle un passé. P 191

Lu en août 2017

Publié dans Littérature américaine, Littérature contemporaine, Non classé

« Mille femmes blanches » de Jim Fergus

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui traîne dans ma PAL depuis longtemps et l’été se prêtant bien aux pavés, aux lectures exotiques, au voyage :

 Mille femmes blanches de Jim Fergus

 

Quatrième de couverture

En 1875, un chef cheyenne demanda au président Grant de lui faire présent de mille femmes blanches à marier à mille de ses guerriers afin de favoriser l’intégration. Prenant pour point de départ ce fait historique, Jim Fergus retrace à travers les carnets intimes d’une de ces femmes blanches, May Dodd, les aventures dans les terres sauvages de l’Ouest de ces femmes recrutées pour la plupart dans les prisons ou les asiles psychiatriques. C’est à la fois un magnifique portrait de femme qu’il nous offre ainsi, un chant d’amour pour le peuple indien, et une condamnation sans appel de la politique indienne du gouvernement américain d’alors.

Cette épopée fabuleusement romanesque, qui s’inscrit dans la grande tradition de la saga de l’Ouest américain, a été un évènement lors de sa sortie aux États-Unis. Elle a été encensée par les plus grands écrivains américains, dont Jim Harrison qui a salué « ce roman splendide, puissant et exaltant ». Les droits du livre ont été achetés par Hollywood.

Ce que j’en pense

J’ai eu envie de lire ce roman après avoir vu l’interview de Jim Fergus à La Grande Librairie lors de la sortie de la suite : « La vengeance des mères » trente ans plus tard.

Je croyais au départ qu’il s’agissait d’un fait historique alors qu’en fait, seule la rencontre en Little Wolf et Grant a existé mais on n’en a jamais su la teneur.

Mille femmes blanches doivent donc être recrutées pour épouser des Cheyennes et leur donner des enfants pour en faire des petits blancs et assurer l’assimilation des Indiens ni plus ni moins, c’est la mission FBI : Femmes Blanches pour les Indiens.

Certaines se sont portées volontaires comme May, pour échapper à son asile ainsi que Martha, l’assistante du médecin qui l’aidera à produire une fausse autorisation de son père. Il y a une autre pensionnaire de l’asile, Sara, mais aussi d’autres femmes aux personnalités bien affirmées : Helen Flight qui dessine des oiseaux, les sœurs Kelly, jumelles prostituées, Gretchen allemande à l’accent prononcé, Phemie, esclave noire dont la mère a été enlevée en Afrique, sans oublier un Révérend et une chrétienne rêvant d’évangéliser tous ces sauvages ou Daisy fille d’un planteur du Sud ruiné, raciste pur et dur…  On frôle la caricature…

J’ai bien aimé le procédé utilisé par l’auteur : May Dodd écrit les évènements dans ses carnets comme on tient un journal, ce qui emporte rapidement le lecteur.

J’ai bien aimé cette femme rebelle qui avait tout pour me plaire : issue d’une famille huppée de Chicago, elle tombe amoureuse d’un employé de son père avec lequel elle se met en ménage et a deux enfants, au grand dam de son père, qui la fait interner en psychiatrie pour « perversion sexuelle et morale » ! donc isolement complet, attaché à son lit, avec des traitements dissuasifs pour la faire revenir dans le droit chemin ! et bien sûr, ses enfants lui ont été retirés.

« Franchement, vu la façon dont j’ai été traitée par les gens dits « civilisés », il me tarde finalement d’aller vivre chez les sauvages. J’espère qu’eux au moins, sauront nous apprécier. » P 60

Outre ces portraits de femmes, Jim Fergus nous propose aussi un magnifique portrait de Little Wolf, chef élu par le conseil des Quarante-quatre, et qui est l’incarnation spirituelle de la Médecine douce. Je l’ai beaucoup plus apprécié que le capitaine Bourke, le moins borné des représentants de l’armée.

Jim Fergus décrit très bien le mode de vie des Cheyennes, leur hiérarchie, la place des femmes, la polygamie, les réunions de conseil, les antagonismes entres tribus, ou leur difficulté à prendre des décisions qui s’avérera fatale, mais aussi certaines pratiques qui peuvent faire froid dans le dos. Il dénonce très bien la duplicité des Blancs qui n’ont qu’une seule idée, mettre le grappin sur les terres riches des Black Hills pour les confiner dans les réserves.

L’auteur ne se livre pas à un plaidoyer pour les Indiens, mais il défend bien leur cause, et ce n’est pas cette lecture qui va me rendre mieux disposée à l’égard des Blancs Américains, d’autant plus qu’avec Disney à la Maison blanche, les suprémacistes et les racistes de tous bords ont le vent en poupe.

J’ai apprécié ce livre, mais ce n’est pas un coup de cœur et je ne sais pas si je lirai la suite, car je me suis attachée à May, même si je la trouve trop optimiste, voire naïve, mais je retournerais bien faire un tour dans les vastes plaines de l’Ouest… Enfin, on verra…

Extraits

Ma définition de l’asile d’aliénés : le lieu où l’on crée les fous. P 27

Peut-être le capitaine a-t-il raison : toute cette histoire n’est que folie. Dieu merci, nous avons Phemie et Helen Flight avec nous. Et Gretchen. Leur grande connaissance d’une nature sauvage et indomptée sera pour nous inestimable au long de cette aventure, quantité de nos camarades étant de vraies citadines parfaitement étrangères aux contraintes de la vie au grand air. P 92

Il me vient la curieuse impression que nos vies personnelles ne sont pas les chapitres d’un même livre, mais des volumes entiers, détachés et distincts. P 111

La misère a un caractère universel qui transcende les cultures ; tout comme la nôtre, la société indienne a ses riches et ses pauvres. Les bons chasseurs, les fournisseurs, vivent dans de belles tentes bien pourvues, dotées de quantités de peaux et de cuirs, possèdent de bons chevaux, alors que d’autres n’ont presque rien et doivent compter sur les largesses de leurs voisins. P 144

Je ne peux m’empêcher de me demander ce que nous pouvons bien faire à ces gens pour que leurs vies et leurs moyens d’existence s’abiment tant à notre contact, qu’ils se dégradent à cause de nous. P 144

D’abord, elle veut en faire des esclaves, a observé Phemie. Ensuite comme les Blancs ont fait avec les miens, elle leur donnera son Dieu pour salut. C’est toujours ainsi que les conquérants se constituent une main-d’œuvre. P 232 

Il valait peut-être mieux que les différentes tribus acceptent quelque chose en échange de leurs terres plutôt que rien du tout. De toute façon on allait les leur prendre, puisque les Blancs raflent tout. Après de longues discussions parfois très animées et moult calumets, les chefs n’ont cependant pas réussi à se mettre d’accord. Ces divisions, cette incapacité à générer un front uni ou un consensus constitue bien, comme l’expliquait John Bourke, l’une des grandes faiblesses des Indiens lors de leurs tractations avec le gouvernement américain. P 304 

Serait-ce donc l’inévitable issue de notre grandiose mission ? D’arracher notre nouveau peuple à sa liberté, sa richesse, pour le réduire à cet abject d’état d’oisiveté et de misère. Il ne s’agit pas d’intégration mais de confinement pur et simple. P 307

Lu en août 2017

Publié dans Littérature hongroise, Non classé

« Libération » de Sandor Marai

Une découverte intéressante d’un auteur que je ne connaissais pas avec :

Libération de Sandor Marai

 

Quatrième de couverture:

En avril 1945, Budapest est libérée par l’armée russe au terme d’un siège implacable. Cet épisode historique, que Sándor Márai évoquera vingt-cinq années plus tard dans ses « Mémoires de Hongrie », lui inspire, à chaud, ce roman qu’il achève en quelques mois.

« Libération » évoque les dernières semaines du siège: dans les caves d’un immeuble se terrent une centaine de réfugiés. L’oreille tendue vers les tirs d’artillerie et le fracas des bombes au dessus de leurs têtes, ils attendent l’issue d’un combat incertain. Autour de la jeune Élisabeth, fille d’un savant renommé, résistant au nazisme, se rassemblent des gens de toutes origines et de toutes opinions. Au fil des jours, dans l’atmosphère oppressante de ce huis-clos, la solidarité et la courtoisie initiales cèdent la place à la méfiance, à l’agressivité: les caractères se révèlent, les masques tombent. Et tandis que la situation au dehors évolue, on ne sait ce qu’il faut redouter le plus: les « Libérateurs » russes ou les derniers sévices des nazis acculés.

Dans cette œuvre qui ne sera publiée que pour le centième anniversaire de sa naissance Márai donne une magistrale leçon de littérature: le matériau brut du reportage se transforme sous sa plume en un récit somnambulique et puissant, empreint d’un profond scepticisme et  bouleversant de bout en bout.

 

Ce que j’en pense :

Sándor Márai nous raconte une très belle histoire, qui a des parfums d’autobiographie tant il réussit à communiquer au lecteur l’atmosphère étouffante de ce huis-clos, pendant lequel une quarantaine de personnes se retrouve dans une cave, sous les bombes communistes, tandis que les derniers nazillons continuent à chasser le juif avec des délateurs toujours actifs.

On voit évoluer les personnages, les espoirs que certains mettent dans la libération par les communistes, les nostalgiques du nazisme, chacun tentant de de survivre s’entraidant au départ, puis la méfiance émerge… On retrouve tous les types d’individus qu’une société peut rencontrer.

« Que se passe-t-il dans l’âme des hommes à présent qu’ils ont perdu ce qui fait d’eux des êtres humains? Que se passe-t-il dans l’âme d’un être resté fidèle à un pacte implicite et explicite entre les hommes et la solidarité, dans un monde qui renie toute loi humaine et qui, pris d’une rage insensée se détruit? » P 49

Elisabeth est une héroïne passionnante, on la voit évoluer dans ses gestes mais aussi dans sa pensée, la manière dont elle écoute les autres, le raisonnement que s’affine de plus en plus. Elle résiste car elle doit survivre et retrouver son père qui se cache, emmuré vivant dans l’immeuble d’en face.

Sándor Márai nous livre un dialogue extraordinaire entre Elisabeth et un autre « réfugié » de la cave, où il est question d’amour, de haine, de folie entre autres, et le mot libération qui sert de titre au roman est à prendre dans tous les sens du terme: se libérer de l’emprisonnement dans cette cave où l’hygiène et la nourriture font défaut, se libérer du joug des nazis et de leur sympathisants hongrois, se libérer aussi de l’enfermement psychologique dans des idées toutes faites et qu’il convient de nuancer. La libération vient-elle de l’extérieur ou de l’intérieur? Les Russes vont-ils libérer ou vont-ils enfermer davantage?

Je ne connaissais pas cet auteur au destin tragique: antifasciste dans une Hongrie proche des nazis, puis mis au ban par le gouvernement communiste, il a dû s’exiler  en 1948 et s’installer en1952 aux USA où il se suicidera en 1989, ce qui fait penser bien-sûr à Stefan Zweig. Son style m’a beaucoup plu, ainsi que sa manière de penser, d’analyser de l’intérieur un personnage féminin subtil, tout en finesse auquel je me suis beaucoup attachée.

Très belle découverte, due complètement au hasard qui me donne l’envie d’explorer l’œuvre de l’auteur. J’espère vous avoir donner envie de lire ce roman ou un autre de Sándor Márai qui est devenu un auteur culte de la jeunesse hongroise  et dont la réputation s’étend au monde entier.

 

Extraits :

Et puis, tout le monde était fatigué. Compassion, entraide, tout sentiment élevé avait disparu. Chacun attendait la mort à tout instant, la bombe ou l’obus ou encore cette aventure terrible que représenterait le changement de régime, un bouleversement dont personne n’était capable de mesurer à l’avance les conséquences. P 25

 

Oui, quelque chose se passe à présent dans l’âme de tous ces gens entassés, méfiants, envahis d’une épouvantable angoisse, qui se disputent ou jacassent avec une affabilité embarrassée ou une politesse grinçante. Oui, ce « changement » est perceptible, tout comme ce qui se passe dehors, dans les ruelles du pâté de maisons. Qu’est-ce qui « bouge »?… Parfois Élisabeth croit avoir compris. P 96

 

Les gens distingués et les prolétaires sont également incertains. Aucun ne sait précisément ce qu’apportera l’heure qui suit. Que voudront les communistes, quelle sorte d’ordre imposeront-ils, qui sera le maître, qui sera l’esclave? P 97

 

La folie n’a aucun but. Le fou fait quelque chose, sans raison et sans but, comme ça, il s’arrache les dents avec un clou rouillé, ou se met à éructer en norvégien, sans aucune signification. Cette nuit, ces malades mentaux vont « accomplir quelque chose ». P 106

 

Oui, pendant les dix derniers mois et le chaos des vingt-quatre derniers jours, elle a appris qu’il existe une forme de communication plus sensible et plus fiable que la parole: à travers le regard, le silence et les gestes, et des messages encore plus subtils, un être humain peut répondre à un appel lancé par un autre. P 120

 

Vous voyez, c’est peut-être là que se trouve la cause du malentendu. La généralisation, voilà le problème, la seule cause de tous les maux. Vous êtes de bonne volonté, mais vous dîtes aussi: eux, les juifs… Vous aussi, vous croyez que les juifs partagent un secret commun, quelque chose qui les relie. Mais ce n’est pas vrai, mademoiselle, dit-il sérieux à présent. Les juifs c’est une généralité, c’est comme si vous disiez : les chrétiens… Il y  des juifs, il y a des chrétiens, et il est évident que l’origine, la religion, le mode de vie, l’ethnie induisent des traits spécifiques communs… P 155

 

L’amour existe, dit-il gravement. Oui, il y a des moments où on aime, on aime beaucoup, murmure-t-il. Dans ces moments-là, on est très fort. Peut-être même qu’on peut sauver des vies, si on aime quelqu’un. Il existe un état d’âme, une disposition mentale que l’on appelle amour, et qui certes peut durer, c’est vrai. Quand on aime, on devient plus grand, plus puissant, c’est vrai aussi. Mais cet état est provisoire. Il passe, et l’homme reste. Non, dit-il d’un ton déterminé, en secouant la tête, l’amour n’est pas non plus la libération. P 163

 

Lu en août 2017