« Le Cabaret des mémoires »de Joachim Schnerf

Nous allons rester encore en Allemagne avec le livre dont je vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Demain matin, Samuel ira chercher sa femme et leur premier né à la maternité. Alors, en cette dernière nuit de solitude, à l’aube d’une vie qui ne sera plus jamais la même, Samuel veille. Partagé entre exaltation et angoisse, il se souvient du passé, songe à l’avenir, tente d’endosser son nouveau rôle de père.


Cette nuit est hantée par de nombreuses histoires. Celle de ses aînés, et d’abord celle de sa grand-tante, la fabuleuse Rosa, installée après la Seconde Guerre mondiale au Texas où elle a monté un cabaret extraordinaire. Celles que Samuel se racontait enfant, lorsqu’avec ses cousins il se déguisait en cow-boy et jouait à chercher sa grand-tante dans le désert d’une Amérique fantasmée, face à des ennemis imaginaires. Celles que Rosa, désormais ultime survivante d’Auschwitz, raconte chaque soir sur les planches. Toutes ces histoires, Samuel les partagera avec son fils, l’enfant de la quatrième génération qui naît alors que Rosa fait ses adieux à la scène.

Il n’y aura bientôt plus aucun témoin pour transmettre, mais il restera le récit, la fiction, capables de dévoiler ce qu’on croyait disparu, d’évoquer l’indicible, d’empêcher les falsificateurs de dénaturer le passé. Au Cabaret des mémoires, il s’agit de ne pas oublier, jamais. Et pour Samuel, de comprendre que l’enfant qu’il a été doit passer le relais à celui qu’il s’apprête à accueillir. Roman intimiste, conte moderne, Le cabaret des mémoires entrelace les fils de la transmission au cours d’une bouleversante nuit initiatique à la puissance universelle.

Ce que j’en pense :

Samuel et son épouse Lena viennent d’avoir leur premier enfant et c’est la dernière nuit avant le retour de la maternité, nuit qui va faire remonter des souvenirs, des évènements du passé et beaucoup d’interrogations, la première étant « qu’est-ce qu’être un père ?»

Dans la famille, il y a des secrets, des non-dits du côté de la branche paternelle de Samuel : sa grand-tante, Rosa a été déportée à Auschwitz à la suite de délation, et sa mère y a trouver la mort ainsi qu’une amie proche, tandis que le petit frère était confié à des voisins qui l’ont caché. Au retour, Rosa n’a pas supporté de rester en France et elle s’est exilée aux USA où elle tient un cabaret, animant chaque soir un spectacle où elle rend hommages aux victimes de la Shoah, égrenant les noms de personnes qui y ont perdu la vie. C’est le témoignage de « La dernière survivante de la Shoah ». Elle n’a jamais revu sa famille, s’est construit une nouvelle vie, dans le désert texan, avec son « Cabaret des mémoires » car comment parler de l’indicible en famille ?

Chaque soir, elle enchaîne les anecdotes sur un ton hilare, comme autant de portées sur lesquelles la tragédie posera ses notes. Elle parle de son enfance, de ses parents boulangers fuyant les pogroms polonais avec elle et son petit frère pour trouver refuge dans les quartiers nord de Paris…

Rosa est une grand-tante à laquelle Samuel et ses cousins vouent une grande admiration au point de se lancer, à l’adolescence, dans la découverte imaginaire de Shtetl City, une épopée à la fois amusante et émouvante.

Ce livre pose les questions essentielles, quand on accueille un bébé dans une famille dont le passé est lourd : comment parler de la Shoah et en quels termes, à quel moment, surtout dans la mesure il n’y a aucun témoignage au sein de la famille, les personnes qui sont revenues de l’enfer des camps n’ont pas parlé du moins pendant très longtemps, personne n’avait vraiment envie de les entendre. La culpabilité du survivant n’est jamais très loin, ce qui en fait un sujet tabou.

L’auteur aborde également le thème de l’oubli, car que se passera-t-il lorsque le dernier témoin aura disparu ?

J’ai beaucoup aimé la solution que Samuel a trouvé pour raconter la Shoah à son enfant et perpétuer le travail de Rosa dans son « Cabinet des mémoires » au moment précis où cette dernière s’apprête à tirer sa révérence.

Ce soir, elle fera tomber le rideau à jamais. Elle sait que son travail touche à sa fin et que l’héritage qu’elle n’a pas pu transmettre par la filiation s’est cristallisé dans la parole qu’elle a bâtie, le mythe qu’elle a créé autour du cabaret.

Ce livre est très court mais d’une telle intensité qu’il bouleverse en profondeur. L’anxiété et les somatisations de Samuel ne peuvent que nous toucher tout autant que cette admiration pour Rosa devenue un mythe. J’ai juste un petit regret : ne pas savoir ce qui l’en était du lien (ou de l’absence de lien) entre Rosa et son frère…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur que je connaissais pas du tout.

#Lecabaretdesmémoires #NetGalleyFrance

8/10

D’autres avis :

https://vagabondageautourdesoi.com/2022/09/06/joachim-schnerf-le-cabaret-des-memoires/ https://mavoixauchapitre.home.blog/2022/09/06/le-cabaret-des-memoires-rentree-litteraire/

Joachim Schnerf est né en 1987 à Strasbourg. Éditeur et écrivain, il a notamment publié Cette nuit (Zulma, 2018), récompensé par le Prix Orange du Livre. Le Cabaret des mémoires est son troisième roman.

Extraits :

Le long du couloir qui mène à la loge, se succèdent des coupures de journaux et des photos jaunies. Des portraits de célébrités venues se produire dans le cabaret, des paysages polonais, le Mur des Lamentations enneigé, de vieilles femmes à Haïfa concourant à l’élection de Miss Survivante de la Shoah. Certains encadrées, d’autres non, ces images annoncent le cabinet de curiosités qui se cache au fond de la loge de Rosa…

Rosa a pris sa décision, rien ne l’empêchera de mettre le feu aux vestiges qui la rattachent à ses démons, elle veut se débarrasser d’eux avant son départ. Rosa, qui a perdu son humanité pour revenir d’entre les morts, Rosa, la dernière rescapée d’Auschwitz encore vivante.

Mon grand-père racontait cette figure mystérieuse cette sœur qui hantait les images floues de sa jeunesse et qui avait disparu, après-guerre, vers l’Amérique. On ne parlait jamais d’Auschwitz, mais le nom de Rosa faisait jaillir les fours crématoires à l’heure du dessert.

Nous sommes des milliers, des centaines de milliers, à conserver ces pages de l’enfer, l’histoire des membres de nos familles marquée à l’encre de douleur.

Je ne la reverrais plus jamais, mais ses yeux familiers et son tatouage continuent pourtant de me hanter. Comme un souvenir associé à la mort de mon grand-père, comme l’unique maillon me liant au génocide juif de ce côté de ma famille.

Quand demain reviendra la lumière, que nous entrerons dans l’appartement pour la première fois tous les trois, je lui raconterai. Il y aura les berceuses, les histoires récitées d’une voix grave, et puis la Shoah. Il faudra que je trouve les mots qu’on ne m’a pas dits, car c’est le silence qui a semé en moi toutes ses névroses – pas les atrocité de l’histoire.

A quoi ressembleraient les quêtes que nous menions enfants si elles se déroulaient aujourd’hui ? La mission aurait été plus éprouvante, nous aurions essayé de la trouver avec la peur qu’elle s’éteigne avant notre arrivée, que s’éteigne la dernière rescapée d’Auschwitz encore en vie…

Il faut trouver des moyens pour raconter autrement, la troisième génération devait être capable de s’affranchir du silence imposé par ses parents et chercher la façon la plus juste de prononcer l’imprononçable. Chanter la Shoah, la mimer, la fictionnaliser, en rire.

Puis notre bébé était né et les craintes s’étaient envolées, jusqu’à ce soir et la solitude de cette nuit à les attendre. Comme s’il pouvait leur arriver quelque chose loin de moi. Comme si je craignais de ne pas me réveiller pour les accueillir. Comme si je n’étais pas prêt à dire : je suis père.

Auschwitz a industrialisé le décharnement, elle serait l’incarnation des corps multiples. Sous les projecteurs, elle est slave ou orientale, femme ou homme, âgée ou adolescente, plantureuse ou rachitique.

Mais chaque soir, selon la tradition elle ne fait qu’énumérer les histoires qu’elle ne détaillera pas, son paradoxe de survivante dévastée et de témoin silencieux.

La France, c’était le pays qui avait accueilli sa famille. Qui l’avait dénoncée. Là où survivaient les siens, les descendants de son frère à présent décédé. Et parmi eux ce jeune Samuel qui s’était mis à lui écrire.

Suis-je un père normal, à réagir ainsi ? Père, la simple pensée de ce mot m’arrête. Père, avec l’amour et les responsabilités et le reste ?

Qui sommes-nous quand les aînés ne sont plus là pour désigner le passé ? … Au moment où la dernière voix s’éteindra nous serons livrés aux obscurités.

Lu en septembre 2022

« Le Magicien » de Colm Tóibín

Je vous parle aujourd’hui d’un livre dont la couverture et le thème ont immédiatement attiré mon attention, consacré à un auteur que j’apprécie :

Résumé de l’éditeur :

Une existence hors du commun adossée à une histoire familiale extraordinaire, une œuvre littéraire majeure couronnée par le Prix Nobel, et la traversée de toutes les tragédies politiques de la première moitié du XXème siècle – voilà comment on pourrait résumer la vie de Thomas Mann en quelques mots. La prouesse du Magicien consiste à nous faire vivre de l’intérieur – comme seul le roman peut le faire – cette vie exceptionnelle.

Thomas Mann naît dans une famille de riches bourgeois hanséatiques dont il fera le portrait dans Les Buddenbrook, son premier roman qui fut aussi son premier succès. Mais le déclin de sa famille tout autant que sa quête d’un ailleurs le mène à Munich, où il épouse la riche et fascinante Katia Pringsheim. Avec et grâce à elle, il construit patiemment une œuvre protéiforme en même temps qu’un paravent de vie confortable qui le protège de ses démons : son attirance pour les hommes. Pour ses six enfants nés entre un voyage à Venise et un séjour dans un sanatorium – qui seront transposés dans La Mort à Venise et La Montagne magique – il restera à jamais ce magicien enfermé dans son bureau qu’il est interdit de déranger.

Colm Tóibín raconte avec le même bonheur la naissance de quelques chefs-d’œuvre de la littérature européenne que l’existence d’abord agitée, puis tragique, d’une grande famille, mais il excelle surtout dans l’évocation de la vie intérieure du romancier. Sa mue de grand bourgeois conservateur en intellectuel engagé face à la montée du nazisme, puis dans la douleur de l’exil, est dépeinte avec la même intensité que sa solitude et sa difficulté à être aimé. Heinrich, Klaus et Erika Mann, Christopher Isherwood, Bruno Walter, Alma Mahler et Franklin Delano Roosevelt peuplent la vie du grand écrivain et deviennent ici autant de personnages romanesques. Colm Tóibín entretisse tous ces fils littéraires, intimes, historiques et politiques dans une grande fresque qui se confond avec l’émouvant roman d’une vie : celle d’un génie littéraire et d’un homme seul qu’on appelait le magicien. 

Ce que j’en pense :

On suit la vie de Thomas Mann durant tout ce formidable récit qui s’ouvre en 1891 dans l’austère maison familiale où le patriarche le sénateur règne en maître tant sur son épouse d’origine brésilienne que sur ses enfants.

Il est prévu que Thomas reprenne l’affaire familiale à laquelle il a fait semblant de s’intéresser durant son enfance, alors qu’Heinrich veut devenir écrivain. Quand le pater familias décède, ils s’aperçoivent qu’il a déshérité tout le monde, mis l’entreprise en vente… Adieu la vie bourgeoise aisée. Le tout sous l’œil acerbe de la tante Elisabeth, la sœur du patriarche.

Vus les résultats scolaires de Thomas la famille le fait embaucher dans une compagnie d’assurance mais il préfère écrire des poèmes. Ce que sa mère a permis à Heinrich (une rente mensuelle et le financement de la publication de son premier livre) elle le lui refuse et se réfugie au piano avec Chopin dès qu’il tente d’aborder le problème.

Il finira par obtenir gain de cause, mais cette famille rigide et bourgeoise où il ne sent pas aimé, critiqué par les uns et les autres, dans cette ville bourgeoise de Lübeck, il va finir par lui régler son compte avec « Les Buddenbrock » mais il ne parlera de son projet à personne. Il veut bien montrer ses nouvelles à Heinrich mais c’est tout.

Direction Munich donc, où il fera la connaissance de Katia Pringsheim et son frère Klaus, des jumeaux au caractère fort et provocateur. Il finira par épouser Katia et fonder une famille avec elle, l’attirance pour les corps masculins, l’homosexualité latente, il réussit à les enfouir le plus profondément possible.

On va suivre toute la famille, Thomas, Katia et leur progéniture durant les grandes épreuves de la première guerre mondiale, la ferveur patriotique de l’époque, puis le désastre de la défaite, la révolution de Munich, la montée du nazisme, la nuit de cristal, la nécessité de l’exil car la famille Mann n’est pas bien vue par les nazis, prix Nobel ou non, car les prises de position de Klaus et Erika pro communistes ne peuvent qu’attirer le courroux hitlérien.

Il ne pouvait imaginer, comme beaucoup de ses compatriotes à l’époque, que ceux qu’il considérait comme des « voyous en uniforme » pourraient un jour tenir l’Allemagne sous leurs bottes.

L’idée d’un avenir des nazis dans la politique allemande, sous quelque forme que ce soit, ne valait même pas qu’on s’y attarde. Les nazis avaient surgi de nulle part et ils ne tarderaient pas à disparaître…

Ce sera donc l’exil forcé, la Suisse, les USA, où il sera bien accueilli au départ, dans la mesure il ne s’exprime pas sur la nécessité d’entre en guerre, on l’adule, mais il reste un Allemand et les migrants venus d’Allemagne commencent à lasser le brave peuple (cela n’a guère changé) …

La vie de Thomas Mann est pavée de tragédies, le suicide de ses sœurs Carla et Lula, plus tard les addictions de Klaus… Ses relations avec ses enfants sont houleuses, et il prend constamment le parti de ne rien faire, se réfugier dans son bureau, ou ne pas se prononcer sur les évènements. Aux USA, on peut comprendre car il est surveillé mais il en est de même dans sa vie de famille, ce qui désarme parfois le lecteur.  Force est cependant de reconnaître qu’il en est conscient.

Thomas écrit son journal régulièrement, lui confie ses réflexions sur la société, la politique, mais également sa fascination pour les corps masculins. Il est rangé dans un coffre mais il tremble à la pensée qu’il puisse tomber aux mains des nazis et que ceux-ci l’exploitent pour prouver le caractère dégénéré de l’écrivain (davantage d’ailleurs que ce que pourrait en penser ses lecteurs) et il aura du mal à sauver ce journal qui va servir d’inspiration à Colm Tóibín pour écrire ce récit.

On rencontre aussi des musiciens qui ont fui le régime, l’exubérante Alma Mahler et ses multiples mariages, et son appétence pour les ragots, Schoenberg, Brecht, le chef d’orchestre Bruno Walter, Einstein et beaucoup d’autres …

Deux moments forts dans cette lecture : 1911 Venise où il va regarder Mahler dirigeait les musiciens et une rencontre à l’hôtel va être à l’origine de « Mort à Venise » et la découverte de la récidive de la tuberculose de Katia qui va prendre la direction du sanatorium de Davos durant plusieurs mois, laissant Thomas en prise directe avec ses enfants terribles notamment les aînés Klaus et Erika. Cette période constituera la trame du magnifique roman « La montagne magique ».

Colm Tóibín nous permet de revisiter toute l’histoire de l’Allemagne, la fragilité de l’Unité Allemande, les guerres, la guerre froide qui se met en place mais aussi la culture de ce pays, les particularités de la société protestante marchande austère car Thomas est né en 1875 alors manifester ses fragilités, son homosexualité, sa bisexualité du moins, était impensable. Quand on apprécie une œuvre, il arrive que découvrir la personnalité de son auteur puisse entraîner des désillusions mais j’ai apprécié l’homme que j’ai rencontré avec ses forces et ses faiblesses, même si parfois il m’a quelque peu agacée parfois. Il n’est pas nécessaire d’aimer les livres de Thomas Mann pour apprécier ce pavé de 608 pages car on fait un beau voyage.

J’aime beaucoup Thomas Mann que j’ai découvert avec « Mort à Venise » (lu au moins deux fois) « Tristan » et surtout un immense coup de cœur il y a quelques années pour « La montagne magique » que je voudrais relire dans sa nouvelle traduction. Il faudrait maintenant que je sorte « Les Buddenbrock » de ma liseuse spéciale « classiques ». Cette lecture était donc une évidence pour moi. Par contre j’hésite à me lancer dans « Le Docteur Faustus » car le dodécaphonisme ne m’attire pas du tout.

Un dernier mot : le titre du livre « Le Magicien » est inspiré du fait que Thomas Mann aimait faire des tours de magie devant ses enfants et plus tard ses petits-enfants qui eux-mêmes le surnomment ainsi et il lui convient parfaitement.

Comme Colm Tóibín le précise, dès le départ, il s’agit d’un roman, inspiré du journal de Thomas Mann mais également d’une bibliographie intéressante dont seulement quelques ouvrages ont été traduits en français.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions qui m’ont permis de découvrir ce roman (qui sera je l’espère salué par la critique comme par les lecteurs) et la plume de son auteur dont j’aimerais bien découvrir « Le Maître » consacré à Henry James.

#LeMagicien #NetGalleyFrance !

Colm Tóibín est né en Irlande en 1955. Auteur de dix romans, finaliste du Booker Prize pour Le Maître, son roman biographique consacré à Henry James, le grand public le découvre avec la publication de Brooklyn. L’adaptation cinématographique de ce dernier titre connut un grand succès en 2015 et fut nommé aux Oscars. Il est également l’auteur de plusieurs livres d’essais et de deux recueils de nouvelles.

Extraits :

Le soir, quand le sénateur s’était absenté pour une réunion, ou à l’heure d’aller au lit, quand Thomas et Heinrich étaient en pyjama après les devoirs et le dîner, leur mère leur parlait de son pays natal, le Brésil, un pays si vaste que nul ne savait combien il comptait d’habitants ni quelle pouvait bien être la physionomie de certains d’entre eux ou la langue qu’ils parlaient…

Thomas éprouvait une tristesse lancinante à la pensée que tout le labeur des Mann à Lübeck allait à présent être anéanti. L’ère de la famille était révolue. Où qu’ils aillent dans le monde, les Mann de Lübeck ne seraient plus jamais reconnus comme ils l’avaient été du vivant du Sénateur.

Quelque chose lui apparut alors. Il vit dans son entièreté le roman auquel il songeait depuis un certain temps. Il allait se réinventer lui-même dans le rôle d’un enfant unique et il transformerait sa mère en une riche héritière allemande délicate et musicienne. Il ferait de sa tante Elisabeth une héroïne fantasque. Le héros ne serait pas une personne. Ce serait la firme familiale elle-même…

Mes parents aiment la musique, les livres, la peinture et la compagnie des gens d’esprit, tout comme mes frères et tout comme moi. Il est impossible de réduire tout cela à une religion que nous ne pratiquons même pas. C’est une idée absurde.

Voilà la cause de la guerre (14/18). Et l’Allemagne était devenue puissante non seulement par son armée et son industrie, mais par la conscience approfondie qu’elle avait de son âme singulière, par la sombre intensité de son auto-questionnement.

Mais la nuit précédant l’annonce (du Prix Nobel) il resta éveillé à penser combien il convoitait ce prix et combien cette convoitise constituait à ses yeux un défaut de caractère ; le prix lui apporterait peut-être des lecteurs, mais il lui attirerait aussi des ennuis…

Ce prix équivalait à une condamnation des forces obscures qui menaçaient l’Allemagne… Le prix le marquait encore un peu plus aux yeux des nazis. La forme de culture qu’il représentait depuis la fin de la guerre – bourgeoise, cosmopolite, équilibrée, dépassionnée – était précisément celle qu’ils cherchaient le plus à détruire.

Mais cette soirée à Berlin l’avait alerté, comme rien d’autre jusque-là, sur le fait qu’il n’était pas protégé par son statut de grand écrivain. Il n’était plus autorisé à dire ce qu’il pensait quand il le voulait. Son Allemagne, celle à laquelle il vouait ses séances de lecture, avait perdu sa place centrale.

Thomas perdait peu à peu espoir en une possible chute du régime. Les nazis n’étaient pas comme mes poètes de la révolution de Munich. C’étaient des voyous qui avaient pris le pouvoir sans perdre leur emprise sur la rue.

Peut-être valait-il mieux ne rien faire ? Le temps de se coucher il avait acquis la certitude que c’était le bon parti à prendre. Mais il ignorait si ses motifs étaient purs ou non s’il avait décidé de ne pas agir pour s’éviter des ennuis personnels ou pour des raisons plus valables.

Mais, au-delà de son bureau s’étendait un pays étranger. L’Amérique ne lui appartenait pas, pas plus qu’à Katia ; ils étaient trop vieux pour opérer la transformation. Au lieu de s’adapter à la nouveauté ou d’apprendre à apprécier les vertus du nouveau pays, ils vivaient un deuil.

Thomas fut frappé par la pensée que depuis 1933, il ne lui était pas arrivé une seule fois de s’octroyer la liberté d’être vraiment impoli avec quelqu’un. La difficulté quotidienne de l’exil tenait pour partie à cette obligation permanente de sourire et de ne presque pas parler…

Il avait été trompé par la surface lisse de l’existence, qui lui avait paru provisoirement stable. Il avait mis en garde ses contemporains quant aux intentions de Hitler, mais en dépit de tous les signes qui s’amoncelaient, il n’avait pas imaginé la guerre si proche.

Mais la vérité, à présent, était qu’il n’était plus le bienvenu, et qu’il ne soutenait plus aucune des causes défendues par l’Amérique. S’élever publiquement contre la façon paranoïaque dont le pays se refermait sur lui-même lui donnait peut-être un sentiment de valeur morale, mais c’était une pose, au même titre que toutes celles qu’il avait adoptées au cours de sa vie.

Lu en septembre 2022

« Les gens de Bilbao naissent où ils veulent de Maria Larrea

Je vous parle aujourd’hui d’un livre et d’un sujet qui m’est cher à plus d’un point de vue :

Résumé de l’éditeur :

L’histoire commence en Espagne, par deux naissances et deux abandons. En juin 1943, une prostituée obèse de Bilbao donne vie à un garçon qu’elle confie aux jésuites. Un peu plus tard, en Galice, une femme accouche d’une fille et la laisse aux sœurs d’un couvent. Elle revient la chercher dix ans après. L’enfant est belle comme le diable, jamais elle ne l’aimera.

Le garçon, c’est Julian. La fille, Victoria. Ce sont le père et la mère de Maria, notre narratrice.

Dans la première partie du roman, celle-ci déroule en parallèle l’enfance de ses parents et la sienne. Dans un montage serré champ contre champ, elle fait défiler les scènes et les années : Victoria et ses dix frères et sœurs, l’équipe de foot du malheur ; Julian fuyant l’orphelinat pour s’embarquer en mer. Puis leur rencontre, leur amour et leur départ vers la France. La galicienne y sera femme de ménage, le fils de pute, gardien du théâtre de la Michodière. Maria grandit là, parmi les acteurs, les décors, les armes à feu de son père, basque et révolutionnaire, buveur souvent violent, les silences de sa mère et les moqueries de ses amies. Mais la fille d’immigrés coude son destin. Elle devient réalisatrice, tombe amoureuse, fonde un foyer, s’extirpe de ses origines. Jusqu’à ce que le sort l’y ramène brutalement. A vingt-sept ans, une tarologue prétend qu’elle ne serait pas la fille de ses parents. Pour trouver la vérité, il lui faudra retourner à Bilbao, la ville où elle est née. C’est la seconde partie du livre, où se révèle le versant secret de la vie des protagonistes au fil de l’enquête de la narratrice.

  
Stupéfiant de talent, d’énergie et de force, Les gens de Bilbao naissent où ils veulent nous happe dès le premier mot. Avec sa plume enlevée, toujours tendue, pleine d’images et d’esprit, Maria Larrea reconstitue le puzzle de sa mémoire familiale et nous emporte dans le récit de sa vie, plus romanesque que la fiction. Une histoire d’orphelins, de mensonges et de filiation trompeuse. De corrida, d’amour et de quête de soi. Et la naissance d’une écrivaine.

Ce que j’en pense :

L’histoire s’ouvre à Bilbao dans les années 40 avec la naissance d’une petite fille Victoria qui est confiée à un orphelinat où elle attendra en vain d’être adoptée jusqu’au jour où se mère biologique vient la chercher, geste qu’elle regrette immédiatement, consciente du danger que représente la beauté de la petite fille, qui aura du mal à trouver sa place parmi les autres membres de la fratrie. « Victoria, c’est ma mère » nous dit l’auteure.

Julian, lui est le fils d’une prostituée obèse que ne l’aime pas et le confie aux Jésuites. « Julian c’est mon père ».

Ces deux êtres grandissent sans amour, abandonnés à la naissance et réintégrés dans leur famille, mais le mal est fait. C’est le coup de foudre, ils se marient et vont partir pour la France. Mais, ils n’arrivent pas à avoir d’enfants, alors un médecin espagnol va leur proposer l’adoption. Ainsi Maria entre dans leur vie alors que le couple bat de l’aile, Julian sombrant dans l’alcoolisme et la violence, Victoria se réfugiant dans le silence…

On retrouve ensuite Maria, parvenue à l’âge adulte, metteur en scène, qui multiplie les conduites à risque avant de rencontrer Robin et fonder une famille. Elle sent confusément qu’il manque quelque chose dans l’histoire familiale et c’est une tarologue qui lui assène qu’il y a des mystères autour de sa naissance. Ainsi commence la quête des origines, le besoin de savoir d’où elle vient.

Tout est réussi dans ce livre, autofiction comme souvent lorsqu’il s’agit d’un premier roman. Maria Larrea évoque l’abandon et l’adoption du côté de l’enfant comme celui des parents, pose les bonnes questions : comment surmonter la stérilité, l’incapacité à être mère et à être père, ce qui peut être vécu comme une impuissance, le chemin vers les souterrains de l’adoption qui nous emmène ici vers un trafic d’enfants au moment du Franquisme : on prend les enfants des Républicains pour les confier aux bons catholiques, ou ceux des filles de bonne famille qui ont « fauté ».

Quand je sus pour mon adoption, je compris que l’adolescente que j’avais été, ma crise et mon rejet, il les avait très mal vécus, lui, le père adoptif, l’homme qui n’avait pas fécondé. Je me disais qu’il n’avait pas dû se sentir reconnu ou validé…

Elle décrit bien la difficulté de montrer son affection en tant que parent lorsqu’on a été soi-même abandonné, comment on donne l’amour qu’on n’a pas reçu, quand on a été victime d’inceste comme Victoria par exemple.

J’ai aimé la quête de Maria pour trouver ses origines, ses recherches sur Internet pour trouver d’autres enfants nés dans les mêmes conditions, les tests génétiques, la levée du secret car ces enfants « volés » à leurs parents ont été inscrits directement sur les livrets de famille, comme des naissances « normales » et non comme abandonnés et confiés à l’adoption.

Maria Larrea parle très bien du non-dit, du secret de la naissance, à une certaine époque on disait aux enfants qu’ils avaient été adoptés très tard ce qui n’était pas sans conséquence. Elle réussit plutôt bien à se construire, évoque sa crise d’adolescence, sa rébellion contre ses parents adoptifs, son père qui travaille dans un théâtre, sa mère qui fait des ménages, perfectionnistes, les vacances chaque été en Espagne dans l’appartement qu’ils ont acheté….

J’ai aimé aussi la manière délicate dont l’auteure évoque l’immigration, le déracinement, le fait de reconstruire sa vie dans un pays qu’on ne connait pas, bien faire son travail en essayant de ne passer inaperçu, les réflexions des autres enfants à l’école…

Le gynécologue est quand même haut en couleur, persuadé d’avoir tous les droits sur les mères auxquelles il arrache leur bébé, moyennant finance bien sûr, il n’y a pas de petit profit, et n’hésite pas à accompagner les adoptants jusqu’à la frontière car les bébés n’ont pas d’existence légale, mais comme il a l’autorité nécessaire, tout passe…

Petit clin d’œil pour finir au titre de ce livre qui m’a tout de suite attirée et si vous croisez sa route surtout n’hésitez pas que le thème de l’adoption vous touche ou non et comme le dit si bien  l’auteure :

J’inventerai mon histoire, car Les gens de Bilbao naissent où ils veulent dit le dicton. Ils soulèvent des pierres, ils tronçonnent des arbres ils sont plus forts que les actes de naissance, les Basques.

Ce récit sonne très juste, et il m’a énormément touchée, car je connais l’aventure de l’adoption qui n’a rien d’un long fleuve tranquille et je me suis identifiée curieusement aux deux rôles, car entre dans l’intimité de Maria c’était mieux comprendre certains comportements, pourquoi on ne se sent pas légitimes souvent, un peu usurpateur parfois, même quand tout se passe légalement…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont fait une nouvelle fois confiance en me permettant de découvrir ce roman, véritable coup de cœur, et son auteure.

#LesgensdeBilbaonaissentoùilsveulent #NetGalleyFrance !

Maria Larrea est née à Bilbao en 1979. Elle grandit à Paris où elle suit des études de cinéma à La Fémis. Elle est réalisatrice et scénariste.

Extraits :

Malgré sa troublante beauté, Victoria n’avait pas confiance en elle, elle doutait de sa capacité à se faire adopter. Elle essaya à maintes reprises d’être encore plus gentille, plus charmante lors des visites mais cela empirait son cas. Elle priait alors chaque soir à voix basse dans son lit… …Elle se tenait pour seule responsable de l’échec cuisant de son adoption. Elle ne priait pas assez, pas avec assez de ferveur, pas assez gentille, pas assez intelligente, pas assez bonne.

Petite fille, j’avais une maladie secrète. Dès que je restais trop longtemps chez moi, je fouillais. Nerveusement. Tout le temps. Partout. J’avais l’instinct d’un trésor caché. Ou bien alors j’avais été rongeur dans une vie antérieure.

Dans la commode, au milieu des dessous et des chemises de nuit de ma mère, je m’arrêtais toujours pour relire le livret de famille, déplier les vieux papiers consulaires, traduits et tamponnés. Ces vestiges espagnols me rappelaient mes origines mais aussi, parce qu’ils paraissaient si vieux, ridés, presque transparents, la fuite de mes parents et leur vie d’avant.

Les onze enfants de Dolores et Santiago formaient l’équipe de foot du malheur. Victoria était la gardienne des buts, elle encaissait les coups. Son retour dans le giron maternel avait été une punition, sa propre mère la haïssait et ne s’en cachait pas. Son père, pêcheur abruti par l’eau-de-vie, la cervelle aussi salée que la morue, la désirait. Victoria se sacrifiait sur l’autel du désir paternel en pensant sauver sa fratrie innocente des mêmes assauts. Comme un animal en cage, elle connaissait les parades pour leur éviter ce sort douloureux.

Pour mes débuts de metteur en scène, je décidai de travailler sur mes souvenirs d’enfance, réalisatrice en herbe filmant platement son nombril. Je cherchais une explication à ma première partie de vie chaotique et violente et me servait de ma caméra pour tenter de fixer le cannage de ma chaise généalogique.

Déchirure du périnée complet compliquée. Blessure du jour où je deviens mère, blessure de naissance et de vie. Je pressens que cette complication possède un sens caché. Je l’énonce cette fois-ci à voix haute dans la salle d’accouchement en disant à Robin un jour je comprendrai pourquoi.

Mon origine est trouble. Je le comprends. Je ne savais rien de plus mais je pressentais que ce qui suivrait serait colossal.

Nous sommes une micro famille, trois personnes, loin des attaches, peu d’amis, nos seuls contacts sont ceux du travail et des beuveries. Mes indices : je suis fille unique, mon père borderline, ma mère sous camisole chimique. J’avais de quoi pencher vers le secret de famille, l’adultère, l’amant d’un soir.

Mon objectif : écrire un film, une longue histoire pour ensuite réaliser mon premier long-métrage. Écrire une fiction, alors que je venais de découvrir que j’en était une…

Après des mois de recherche, je trouvais une première personne, puis une autre, encore. Tous nés et adoptés à Bilbao, la même décennie que moi. Je nous voyais comme un amas, tas de chair jetée aux ordures, électrons libres connectés par le wifi.

Mineure et femme, en Espagne c’était être moins que rien. On lui prit son enfant par la force et le donna à l’adoption …  tout avait commencé avec les républicaines enceintes, emprisonnées pendant la guerre civile. Elles avaient donné de la suite dans les idées aux tortionnaires franquistes qui, sous couvert de morale chrétienne, planqués dans les ténèbres de l’Opus Dei, se mirent à leur prendre leur progéniture. Après la guerre, certains ont continué à monnayer pour des bébés.

Je tairais encore un peu mes rustres parents, ceux qui ne possédaient rien et m’ont tout donné. Je veux les protéger Julian et Victoria, du jugement trop hâtif sur leurs manquements, leurs maladresses et leur pauvreté, mon seul héritage fut leur amour.

Et je sais désormais ce que je dois à ma mère biologique : avoir rencontré Victoria. C’est peut-être la seule chose dont je lui sois reconnaissante, m’avoir abandonnée.

Lu en août 2022

« Dis-moi pour qui j’existe » d’Abdourahman A.Waberi

Ayant beaucoup aimé « Pourquoi tu danses quand tu marches » le précédent livre de l’auteur, découvrir le livre dont je vous parle aujourd’hui était une évidence :

Résumé de l’éditeur :

Aden est un professeur épanoui et un père heureux.

Mais la maladie subite de sa fille réveille des souffrances anciennes. Lui aussi, enfant, est tombé malade et soudain, son corps se souvient de tout : de la vie à Djibouti, du garçon solitaire qu’il était, de la seule douceur d’une grand-mère, du réconfort des livres.

Chaque jour, il téléphone et écrit à sa fille. Il lui raconte les paysages de sa jeunesse, convoque les mânes de ses ancêtres, faiseurs de pluie ; elle lui parle de son quotidien, l’impatience de courir à nouveau. Le père retranscrit leurs mots pour garder une trace de la lutte et vaincre le mal grâce à ce qu’ils ont de plus précieux : l’espoir.

Un roman bouleversant qui sonde l’enfance, sa part heureuse et sa part d’épouvante, le dialogue lumineux d’un père et d’une fille qui triomphent en s’appuyant sur la mémoire et la poésie.

Ce que j’en pense :

Aden est professeur à l’université, son métier lui plaît, il est heureux en famille, et tout à coup le destin lui réserve une mauvaise surprise : Béa, sa fille tombe malade, atteinte d’une pathologie qu’on met du temps à diagnostiquer : ses articulations sont déformées douloureuses. Cette souffrance ramène Aden à sa propre enfance : au même âge que Béa il a contracté la poliomyélite et le passé remonte.

Aden doit retourner aux USA assurer ses cours tandis que son épouse Margherita reste au chevet de leur fille. La décision est prise d’un commun accord, mais cela n’empêche pas la culpabilité de faire son grand retour. Sur les conseils d’un soignant il décide d’écrire les évènements ses ressentis comme un journal intime et il viendra discuter via Skype avec Béa aussi souvent que possible.

Un soignant m’a suggéré d’assembler mes notes pour pallier les défaillances de la mémoire, darder une trace. J’aurais pu me mettre aussitôt au travail, mais je manquais d’audace. Mon corps ne disposait pas de la sève nécessaire, du moins pas au cours du mois suivant.

La maladie de Béa fait donc remonter ses souvenirs, comment la polio lui a abimé sa jambe et lui laissera une boiterie pour la vie, la moquerie des autres enfants, sa mère qui se désintéresse de lui, la difficile construction quand on est différent des autres dans son pays d’origine Djibouti. Ce retour du passé dans la mémoire lui permet au passage de renouer avec ses racines, sa culture, les croyances du pays, les souvenirs de sa grand-mère bien aimée, la sage Cochise ou son Papa la Tige et de faire connaitre à Béa la culture paternelle.

Ce récit m’a beaucoup touchée, par la réflexion sur la maladie, le handicap, la différence, mais aussi la culpabilité d’Aden qui se sent responsable génétiquement de la maladie de Béa. On comprend bien sûr qu’Aden et Abdourahman A.Waberi ne font qu’un et le pouvoir de guérison des livres qui ont accompagné l’auteur dans son enfance, tout en continuant à accentuer la différence.

En effet, on ne décèle aucune victimisation dans le récit ; dans les lettres que s’envoient Aden et Béa, il n’y a pas de plainte, de sentiment d’injustice, au contraire la maladie n’est pas là par hasard, pour obliger l’être humain à avancer. Un magnifique roman sur l’amour qui unit un père et sa fille, leur complicité, à travers la maladie !

L’écriture est belle, pleine de poésie, de légendes. J’ai retrouvé ce style particulier de l’auteur que j’avais tant aimé dans « Pourquoi tu danses quand tu marches ».

Un grand merci à NetGalley et aux éditions J. C. Lattès qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteur.

#Dismoipourquijexiste #NetGalleyFrance !

D’autres avis : https://vagabondageautourdesoi.com/2022/08/19/abdourahman-a-waberi/

ou encore https://livresdunjourblog.wordpress.com/2022/08/15/rentree-litteraire-2022-dis-moi-pour-qui-jexiste-de-aboudrahman-a-waberi/

Couronné par la Grande Médaille de la Francophonie, Abdourahman A. Waberi est né en 1965 à Djibouti. Il enseigne les littératures françaises et francophones et la création littéraire à l’université à Washington. Il est l’auteur de nombreux livres dont Le Pays sans ombre (1994), Cahier nomade (1996), Aux États-Unis d’Afrique (2006), La Divine Chanson(2015, prix Louis Guilloux) et Pourquoi tu danses quand tu marches ? (2019). Son œuvre est traduite dans une douzaine de langues.

Extraits :

J’ai manqué de courage et d’audace, ce n’est pas la première fois. Je connais ce sentiment de détresse, je le reconnais de loin. Je suis resté le nez à terre, sonné comme un boxeur en sang avant la fin du match. Je tente à présent de me relever, de refouler le paysage de mon enfance. Avec difficulté, avec application…

J’ai rencontré beaucoup de personnes sur mon chemin. Elles m’ont aidé à affronter l’inattendu. A vaincre la douleur, l’inertie, le manque de confiance plus que le trauma ou la maladie.

La maladie soudaine de Béa avait réveillé de vieilles blessures. Le passé s’était rappelé à moi. Il voulait me tenir dans les griffes de l’enfance. Il voulait me garder vulnérable comme autrefois, corseté de l’intérieur.

Avec le temps, la douleur s’est mue en habitude, la colère s’est peu à peu évanouie. La douceur a pointé le bout de son nez, puis le reste de son minois.

Et en remontant dans le passé, je fais œuvre utile. Je veux dire que j’instruis ma fille sur sa culture et son héritage, du côté africain et paternel…

La vie est une maîtresse mystérieuse, elle ne cesse de nous donner des leçons.

Dans la famille, c’est moi la base de données, l’enquêteur à la mémoire d’éléphant… Notre pacte est clair, j’ai accepté l’éloignement, et elle a hérité de la somme des tâches essentielles. Elle gère seule parce qu’il n’y a pas d’autre solution. Les médecins nous l’ont redit.

Nous sommes à trois blocks de la Maison-Blanche occupée, je te cite, par un ogre à demi-fou, un ours à la chevelure orange. Je t’avais dit en rigolant qu’il passait pour le fils naturel d’un orang-outan et de la gardienne de zoo new-yorkais. Tu m’avais répondu que ce n’était pas très gentil pour l’orang-outan.

Ma mère est désormais sur une autre planète. Elle ne se soucie plus de la vérité. Le passé n’a plus d’importance pour elle. Le présent non plus. Tout est silence autour d’elle. De cette enfance je suis orphelin et comme tous les orphelins, je déteste ce passé en forme de paysage, car je déplore sa vacuité, son absence, sa béance…

Avant de connaître les cinq piliers de l’Islam, nos ancêtres ont longtemps cru que le Ciel était un homme et la Terre une femme. Lorsque le Ciel grondait et qu’il y avait des éclairs, pas de doute, c’est que le Ciel faisait la cour à la Terre. Tôt ou tard, le Ciel allait faire l’amour à la Terre et la pluie n’était rien d’autre que la semence de l’un inondant l’autre. Cette semence touchait la Terre pour faire naître les fleurs, les arbres, les fruits, les forêts…

Notre patronyme, Robleh, porte la marque de cet héritage, Béa. Il ne doit rien aux saints musulmans. Il raconte que nous sommes de la lignée des faiseurs de pluie, ma fille.

La maladie n’est pas une atteinte, une brisure. C’est la voie par laquelle l’être tout entier parvient à s’éveiller à sa vraie nature d’être humain.

Les paroles de Joe Dassin dans sa célèbre chanson Et si tu n’existais pas ont égayé mon adolescence. Son thème m’intriguait beaucoup. L’amour était un horizon lointain, alors autant l’approcher par les oreilles.

Mes succès à l’école ne faisaient que m’éloigner de mon quartier et, partant, donner du grain à moudre au moulin de ma culpabilité.

Enfant, à la maison, il n’y avait pas de livres. Pas de livres, et donc pas de lecture. « Lire » était un verbe qui n’existait pas. « Étudier » était une expérience rare, toute récente, accessible seulement pour quelques esprits touchés par la grâce.

Je me suis extrait de la glaise pour me hisser vers la surface. Jamais je ne serai un éclopé, jamais je ne serai un handicapé. Je suis aujourd’hui un homme qui danse. Juste un homme qui danse à chaque pas, avec une pointe d’élégance dans la hanche.

Lu en août 2022

« Là où je nous entraîne » d’Isabelle Desesquelles

Je vous parle aujourd’hui d’un livre de cette rentrée littéraire que j’ai choisi pour retrouver la plume d’une auteure dont j’avais beaucoup apprécié un précédent roman :

Résumé de l’éditeur :

Une enfant lit un roman dans lequel la mère de l’héroïne est malade, à la fin elle guérit, l’histoire se termine Une enfant lit un roman dans lequel la mère de l’héroïne est malade, à la fin elle guérit, l’histoire se termine bien. Le lendemain, on annonce à l’enfant que sa propre mère est à l’hôpital, la petite vit enfin une aventure, elle est entrée dans le livre. Seulement la réalité trahit la fiction, sa mère meurt. Devenue romancière, Isabelle Desesquelles n’aura de cesse de franchir la frontière du vrai et du faux.

Avec ce livre, elle imagine une famille en Corse, deux sœurs et leurs parents un jour d’été. Au réveil ils sont quatre, le soir ils sont deux. Un secret venu du passé a bouleversé leur existence. Cette famille inventée entraîne l’auteure là où elle ne pensait pas aller : écrire les siens. Comment leur bulle a éclaté un autre jour d’été.

Là où je nous entraîne aimante et marque l’aboutissement d’une œuvre romanesque remarquable.

Ce que j’en pense :

Alors qu’elle lit un roman où la mère de l’héroïne, malade finit par guérir, voilà que dans la réalité, la petite fille apprend l’hospitalisation de sa propre mère et la réalité fait irruption dans la fiction. Devenue adulte, l’enfant qui est en fait l’auteure elle-même, revient sur cette maladie, ce qu’on leur a caché à elle et à sa sœur, car cet épisode a marqué son existence et elle ne parvient pas à se pencher sur son histoire.

Il s’en suit un retour à la fiction, l’auteure nous proposant de découvrir l’histoire d’une famille : Louis, sa femme Zabé et ses deux filles Rachel et Pauline qui vont vivre eux-aussi un drame. C’est un couple assez original, Louis féru de chasse et de course à pied, Zabé plongée dans ses traductions des œuvres d’auteurs russes, notamment Tolstoï qu’elle vénère, allant jusqu’à transformer son lit en bureau.

Un jour Louis découvre un secret de Zabé et rien ne va plus. Il crie tout le temps, insulte son épouse, devant les filles. Elle ne l’appelle désormais plus papa mais Luiii. Zabé disparaît un jour et cette absence va donner lieu à des cogitations chez les filles.

Isabelle Desesquelles choisit de nous présenter un double récit, l’histoire de cette famille, et en parallèle ses souvenirs d’enfance ou ce qu’il en reste, ce qui n’a pas été censuré, deux récits en miroir, qui finissent par s’entremêler très vite, pour ne faire plus qu’un. Une phrase dans le livre résume bien le désir de l’auteure :

Ce qui est arrivé, je veux l’écrire. Même mon roman me le réclame, je le savais avant de commencer. La fiction ne suffit plus. 

Elle évoque, l’absence, la disparition, la mort, le suicide, et les répercussions sur la famille, la culpabilité de l’enfant, qui se demande ce qu’elle aurait pu faire pour éviter la mort de la mère. Elle aborde avec talent et sensibilité, les dégâts sur les enfants quand il manque un des parents et qui l’autre devient un autre qu’on croyait connaître mais qu’on ne connaît pas vraiment, la recherche de l’amour à tout prix, les troubles du comportement alimentaires, ou autres addictions pour combler ce vide de l’absence.

L’auteure joue sur ce double récit en proposant une présentation spéciale : double police d’écriture, petits caractères pour l’une gros caractères pour l’autre. Choix douloureux pour la lectrice que je suis, car mes problèmes visuels n’ont pas goûté l’aventure, en version électronique il m’a fallu sans arrêt faire des réglages ce qui a perturbé la lecture. C’est plus être plus facile en version papier.

C’est un roman plein de sensibilité, pour évoquer des thèmes difficiles, avec des termes précis bien choisis, une belle écriture, que j’ai pris le temps de déguster car l’auteure déclenche une réflexion intense chez le lecteur. C’est le deuxième livre de l’auteure que je lis, après avoir découvert en 2019 « UnPur » qui m’avait fait déjà une grosse impression.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions J.C.Lattés qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver le style si particulier de son auteure.

#Làoùjenousentraîne #NetGalleyFrance

8,5/10

Isabelle Desesquelles est notamment l’auteure de Je me souviens de tout, Les hommes meurent, les femmes vieillissent et Je voudrais que la nuit me prenne, prix Femina des Lycéens en 2018. Ancienne libraire à Paris et à Toulouse, elle a fondé une résidence d’écrivains, la maison De Pure Fiction.

Extraits :

L’impensable on l’écrit de toute façon et avec un peu d’imagination et on en fait ce que l’on peut.

Réalité et fiction sont des partenaires, pas des adversaires, je suis un pont suspendu entre elles. L’enfantôme est bien plus qu’une échappatoire romanesque et Zabé, ses filles, sont des strates ; à un moment ou un autre j’ai été elles, il n’y a pas de personnages, il y a des êtres nourris au lait du souvenir.

Ma sœur avait ce pouvoir d’incarner une morte, l’écrivant, je réalise à quel point cela aura pu être terrible pour elle, un fardeau. L’émerveillement cousu à la douleur quand on entrait dans une pièce, et chaque fois que l’on se regarde, on ne peut pas se voir, on est l’absente…

J’imagine une famille, Louis, sa femme Rachel et Paulina, et les vrais, nous quatre de la bulle, s’écrivent en moi, me débordent, je l’accepte. Le roman, cette fois ne pourra tout contenir qui est nous. Dans la fiction, je poursuis ce qui aurait pu arriver, imagine un drame qui n’a pas eu lieu…

Plus de bulle. Je cours sur un fil, à un bout ce qui est vrai, à l’autre ce que j’en fais : un roman.

Je comprends notre mère… je ne l’ai jugée ni faible, ni courageuses, je ne la juge pas. Je suis avec elle. C’est à moi que j’en veux, j’ai beau me raisonner, analyser, m’analyser, je m’en veux de ne pas avoie été assez. Assez importante, assez intéressante, assez précieuse, notre vie, les filles, contre la sienne.

Se tuer est l’état extrême de la vie. La dernière extrémité pour en finir de mourir chaque seconde de son existence qui n’est pas une vie. On ne sait que faire d’autre qu’en finir avec soi et on n’y pensera plus. Juste trouver un repos, quelques minutes, et tant pis tant mieux si elles font une éternité. On ne doit rien à la mort, surtout pas de vivre.

Toutes les familles ont leur cicatrice, parfois la plaie suppure, la blessure ne s’est pas refermée, elle nous rassure, nous façonne autant qu’on la façonne et j’atteins notre mère. Je veux être hantée.

On est là où un livre naît en vous, on ne peut l’en empêcher. Je vais l’écrire cette histoire. Ce qui est arrivé ma sœur l’a muré en elle, j’en serais emmurée de l’étouffer, ce serait comme réenfouir des fouilles que l’on n’a eu de cesse de découvrir.

Les livres sont une boule noire, elle fait tomber toutes les quilles ou on ne tiendrait pas sur les nôtres. L’écrivain est cette mèche allumée sur un baril de poudre, la famille.

C’est une époque pas si lointaine où un enfant ne posait pas de question. Il n’intervenait pas dans les conversations des grands, ouvrait la bouche uniquement pour y enfourner de la nourriture…

On est obligé d’aimer ses parents même si à un moment on leur fait payer de ne pas être ceux que l’on espérait… contourner une absence ne suffit pas à l’éviter, on l’invite et quel tapage elle fait.

Lu en juillet-août 2022

« L’air était tout en feu » de Camille Pascal

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai eu la chance de découvrir cet été grâce à l’opération masse critique organisée par Babelio :

Quatrième de couverture :

27 avril 1718. Un incendie ravage le Petit-Pont, menaçant Notre-Dame. Alors qu’à Paris l’air est tout en feu, au château de Sceaux, la duchesse du Maine souffle sur un autre brasier bien plus dangereux pour le Régent, celui du complot.

Mariée à l’aîné des bâtards de Louis XIV, haute comme trois pommes mais animée de l’orgueil d’une princesse du sang, cette précieuse règne sur sa petite cour de beaux esprits comme sur son mari. Soutenue en secret par le prince de Cellamare, ambassadeur du roi d’Espagne, et encouragée par les survivants de la vieille cour du Roi-Soleil, elle va intriguer avec passion.

Ainsi, en ce printemps 1718, un vent de fronde se lève sur la France et une véritable course-poursuite pour le pouvoir s’engage entre la duchesse d’un côté et le Régent de l’autre.

À travers les méandres des conspirations politiques, les haines familiales et une galerie de portraits tous plus extravagants les uns que les autres, Camille Pascal fait renaître avec virtuosité le temps enflammé et haletant de la Régence.

Ce que j’en pense :

L’action débute le 27 avril 1718 donc, alors qu’un incendie ravage le Petit-Pont et menace Notre-Dame. Alors pourquoi ne pas profiter de l’incendie pour allumer un brasier encore plus grand en déstabilisant le pouvoir du Régent, petit-neveu de Louis XIV.

Le Roi Soleil a rendu l’âme en 1715, après un très long règne, c’est son arrière-petit-fils qui doit accéder au pouvoir, et en attendant c’est le Régent qui tient les rênes au grand dam de tous les nobles nostalgiques qui ont gravité autour du grand roi, en essayant d’accumuler le maximum de privilèges.

L’éducation de Louis XV a été confiée au Duc du Maine mais le Régent a changé d’avis, et beaucoup de candidats se bousculent pour prendre sa place et ceci n’est pas du goût de la duchesse Louise-Bénédicte de Bourbon-Condé, petite-fille du grand Condé.

En effet, cette dernière, qui n’a déjà pas apprécié qu’on lui fasse épouser le Duc du Maine, affublé de surcroît d’un pied-bot, fils par la main gauche de Louis XIV et de Mme de Montespan, veut absolument que le « petit Duc » comme l’appelle Mme de Maintenon qui fut sa nounou-préceptrice, se rapproche du pouvoir. Après avoir épousé morganatiquement Louis XIV, elle a tout fait pour que les enfants illégitimes puissent prétendre à la succession, le jeune Louis XV, de santé fragile semble-t-il, n’a que 5 ans. Or la majorité requise est fixée à treize ans.

Notre duchesse, « du haut de sa petite taille », n’hésite pas à discréditer le Régent, faisant circuler sous le manteau de nombreux pamphlets ; mensonges, intrigues, complot, tout est bon pour déstabiliser le régime. Elle manœuvre pour faire arriver sur le trône Philippe V, roi d’Espagne. Elle ira jusqu’au bout pour jouer un rôle dans l’Histoire, comme jadis Condé et la Fronde, quitte à se retrouver accusée de haute trahison…

On fait ainsi la connaissance du frétillant abbé Dubois au service du roi d’Angleterre qui œuvre en douce pour maintenir le Régent sur le trône de France et s’applique à mettre sur pied la « Quadruple-Alliance. Du côté de l’Espagne, Philippe V, poussé par son épouse Élisabeth Farnèse qui déteste le Régent et veut remettre la main sur d’anciennes possessions en Italie : Parme, la Toscane, entre autres et tire les ficelles, aidée du cardinal Alberoni qui vise Rome. Tout ce petit monde veut remettre en question le traité mettant fin à la guerre de succession d’Espagne. Et tout cela bien sûr pour le bien de la France.

Une idée de génie pour reprendre la main : la convocation du lit de justice pour reprendre la main sur le parlement qui se sent tout puissant !

Tous les personnages sont intéressants et bien analysés, notamment ceux qui œuvrent en sous-main, tel l’abbé Dubois, le cardinal Alberoni, le Prince de Cellamare, ambassadeur du roi d’Espagne, entre autres, ou Elisabeth Farnèse ultra-catholique qui invoque Dieu et les bénédictions tout en copulant activement avec son auguste époux Philippe V… quant à Mme de Maintenon, la bigote de Saint-Cyr elle en prend pour son grade. « Cette vieille ripopée, cette guenon, cette garce, cette hypocrite, cette putain infernale, la veuve Scarron qui allait en crever de rage dans son refuge de Saint-Cyr… »

Camille Pascal s’appuie sur une documentation abondante, (la bibliographie est intéressante pour approfondir la vie, les actions des différents personnages) et raconte les évènements sur un rythme presque endiablé, à la manière d’Alain Decaux autrefois (que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître !!!) ce qui rend ce livre très vivant et passionnant.

Je connaissais très peu la duchesse du Maine et la manière dont il nous la présente, vive d’esprit, toujours prête à intriguer, quitte à provoquer une guerre et à se brûler les ailes m’a donné envie d’en savoir plus car j’avoue qu’elle m’a beaucoup plu.

Camille Pascal nous entraîne dans les méandres de l’Histoire, les complots, les alliances de dupes pour notre plus grand plaisir. J’ai beaucoup aimé ses précédent livres « L’été des quatre rois » et « La chambre des dupes » donc cette lecture était une évidence et j’ai retrouvé le même plaisir.

Un grand merci à Babelio et aux éditions Robert Laffont qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume d’un auteur que j’apprécie beaucoup.

9/10

Écrivain couronné du Grand Prix de l’Académie Française, Camille Pascal est agrégé d’histoire. Après « L’été des quatre rois » et « La Chambre des dupes », « L’air était tout en feu » est son troisième roman.

Extraits :

C’était le beau temps des rêves éveillés qu’alimentait la passion de Mme de Maintenon, dont le cœur brûlait comme du bois sec pour l’enfant d’une autre – mais qu’elle avait d’abord fait sien et voulait maintenant faire roi. La marquise, prise d’une de ces manies ridicules de vieille précieuse, se croyait une nouvelle Circé pour être parvenue à transformer en un mari bourgeois et fidèle, le plus grand et le plus volage de tous les rois.

Dans les derniers mois du plus long des règnes, le Soleil se couchait inexorablement à Versailles mais l’aube courait s’ébrouer à Sceaux.

Le roi d’Angleterre promettait de s’entremettre pour obtenir de l’empereur Charles VI qu’il garantisse les droits du Régent à la couronne de France et reconnaisse enfin Philippe V comme roi d’Espagne. En échange de quoi, l’Autriche se voyait gratifiée de la Sicile et de quelques duchés italiens qui allaient lui assurer cette présence en mer Méditerranée perdue depuis son renoncement aux prétentions espagnoles.

Au sortir de son oratoire, Dubois se dirigea vers son cabinet où l’attendait une tasse de cet étrange breuvage au goût de médecine et dont les Anglais raffolaient. Comme il était impossible à Londres de boire un café qui n’ait pas le fumet du goudron, il s’était habitué à cette décoction de feuilles mortes, à laquelle il accordait la vertu de le faire pisser avec plus de régularité.

La Sardaigne, volée l’année précédente au duc de Savoie, ne suffisait plus à la reine d’Espagne, l’impérieuse Elisabeth Farnèse rêvait maintenant de reprendre pied au royaume de Naples et peut-être même de mettre dans la corbeille de ses enfants nés ou à naître, les duchés de Parme et de Toscane…

Lui seul régnait sur l’Espagne et commandait aux destinées de toute l’Europe. Lui, l’humble fils de jardinier qui devait son destin à sa façon d’accommoder les macaronis et de flatter les sodomites, tenait le sort du monde et l’avenir des royaumes entre ses mains… (Alberoni)

Le cardinal Alberoni aimait conduire plusieurs diplomaties parallèles, parfois contradictoires entre elles, mais dont il était le seul à pouvoir dénouer les fils entremêlés. Ce diable d’Italien était capable de mentir de bonne foi au pape en personne tout en négociant avec le Grand Turc !

La Quadruple-Alliance était son grand œuvre (Dubois) … Il fallait tout oser, tout tenter, tout changer, et surtout ne rien regretter sauf le pouvoir tant que la force et évènements s’évertuaient à rester de son côté. Que le pied des puissants vienne à glisser, et il suffisait de les piétiner avec autant d’ardeur qu’on en avait mis à les courtiser.

En 1715, la France n’avait pas seulement changé de règne, elle avait changé d’époque. Le tempérament du siècle n’était plus à la guerre, à la gloire et à la ruine, mais à la paix, aux plaisirs et à la prospérité.

Fallait-il que le vieux roi ait été bien diminué ou fermement tenu en lisières par la bigote de Saint-Cyr pour ne pas avoir compris qu’en affaiblissant son neveu il affaiblissait l’État et rendait à ces graves magistrats dont il s’était toujours méfié un pouvoir qu’il n’aurait jamais toléré sous son propre règne…

Lu en juillet-août 2022

« Une terrible délicatesse » de Joe Browning Wroe

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi pour son titre, sa couverture, son résumé et l’engouement qu’il a suscité au Royaume Uni :

Résumé de l’éditeur :

L’événement littéraire de 2022 au Royaume-Uni. Un roman bouleversant et plein d’espoir sur la résilience, le pardon et la fragilité du bonheur.

Octobre 1966. William Lavery, dix-neuf ans, vient de recevoir son diplôme. Il va rejoindre, comme son père et son grand-père avant lui, l’entreprise de pompes funèbres familiale. Mais alors que la soirée de remise des diplômes bat son plein, un télégramme annonce une terrible nouvelle : un glissement de terrain dans la petite ville minière d’Aberfan a enseveli une école. William se porte immédiatement volontaire pour prêter main-forte aux autres embaumeurs.

Sa vie sera irrémédiablement bouleversée par cette tragédie qui jette une lumière aveuglante sur les secrets enfouis de son passé. Pourquoi William a-t-il arrêté de chanter, lui qui est doué d’une voix exceptionnelle ? Pourquoi ne parle-t-il plus à sa mère, ni à son meilleur ami ? Le jeune homme, à l’aube de sa vie d’adulte, apprendra que la compassion peut avoir des conséquences surprenantes et que porter secours aux autres est peut-être une autre manière de guérir soi-même.

Ce que j’en pense :

Le roman s’ouvre, en 1966, sur la brillante réussite de William à son examen d’embaumeur alors que se produit la catastrophe d’Aberfan : un glissement de terre dans une petite ville minière vient achever sa course sur une école et quelques maisons avec des dégâts considérables, des enfants morts en grand nombre.

William s’apprêtait à entrer dans l’entreprise familiale de Pompes funèbres, son destin était tracé, mais en entendant la terrible nouvelle il décide de se porter volontaire, malgré les efforts de son oncle Robert, pour aller prêter mainforte aux embaumeurs déjà sur place.

Ceci va changer complétement sa vie : il met un point d’honneur à rendre hommage à ces enfants, qu’il est parfois difficile même d’identifier, en faisant son travail le mieux possible, avec des rencontres avec les mères, parfois à la limite du supportable : comment fait-on face à la mort d’un enfant, alors qu’il n’y a même pas de nom pour qualifier ce qui leur arrive. Il décide de se rendre ensuite aux obsèques, caché dans les collines, par peur d’être considéré comme un voyeur mais lorsqu’un hélicoptère survole les lieux des funérailles c’en est trop, il se met à chanter pour un dernier hommage et lutter contre ce bruit sacrilège.

Au retour, rien ne sera plus pareil, il prend ses distances, notamment avec Gloria sa fiancée qu’il envisage même de quitter car pour lui il est impossible désormais d’envisager d’être père un jour.

Dans un constant voyage entre passé et futur comme je les aime, Joe Browning Wroe va nous entraîner en 1957 au chœur de l’internant de Cambridge, où William doté d’une voix magnifique vient d’être admis, avec la vie difficile dans ces établissements à l’époque : châtiments corporels, douche glacée le matin, discipline de fer, sur fond de « discrimination » certains ont tendance à snober cet enfant boursier, qui ne vient pas comme eux d’un milieu aisé. Seul Martin veille sur lui et deviendra son ami.

On comprend très vite qu’il s’est passé quelque chose de grave à l’internat mais l’auteur nous le révèlera en temps voulu.

Ce roman nous parle des difficultés de l’adolescence, du deuil, William ayant perdu son père alors qu’il avait seulement quatre ans, et sa mère Evelyn qui supporte mal de voir Robert le frère jumeau de son époux, et le couple homosexuel qu’il forme avec Howard. Comment se construire quand on a besoin des deux : de sa mère et de son oncle, le seul à pourvoir lui parler de son père…

Evelyn veut l’éloigner à tout prix pour qu’il ne rejoigne pas plus tard l’entreprise familiale. Donc une enfance sur fond de conflits, de non-dits qui le pousse à choisir un camp malgré lui. Alors quand survient à l’âge adulte la tragédie d’Aberfan, William va faire ce qu’il sait faire pour tenter de se protéger : fuir, ne pas parler pour oublier, pour mieux se fuir soi-même…

Joe Browning Wroe nous parle de fort belle manière de reconstruction, de résilience, de choc post traumatique avec les terribles cauchemars de William, les accès de panique ainsi que des bienfaits de la musicothérapie, avec le retour vers le chant.  Elle parle très bien de l’importance du pardon, de l’effet dévastateur des brouilles familiales, et du droit de chacun au bonheur : on a le droit de vouloir être heureux alors qu’on se sent coupable d’être vivant quand des enfants sont morts tragiquement.

La manière dont l’auteure nous livre les éléments à la manière d’un puzzle est très intéressante car elle permet au lecteur de laisser libre cours à son imagination, entretenant un peu de suspense et construisant au passage la personnalité du héros.

Joe Browning Wroe décrit très justement le métier d’embaumeur, qu’elle connaît bien, ayant grandi elle-même dans un crématorium et  auquel elle rend hommage avec ce roman.

La description de la morgue d’Aberfan est très forte, ainsi que certaines scènes notamment l’évocation de la résilience avec le Chœur du Minuit que Martin anime avec des hommes qui ont beaucoup souffert… l’image de cette mère qui se réjouit quand William lui montre le bras de son enfant, car elle sait enfin à quoi s’en tenir.

Ce roman m’a énormément touchée, car il traite de thèmes que j’apprécie particulièrement et je pense qu’il est impossible de ne pas finir en larmes de certaines évocations. J’ai beaucoup aimé la sensibilité et la justesse du ton de l’auteure qui ne tombe jamais dans le pathos.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et la plume prometteuse de son auteure.

#Uneterribledélicatesse #NetGalleyFrance !

Jo Browning Wroe a grandi dans un crématorium à Birmingham, en Angleterre. Elle est titulaire d’une maîtrise en écriture créative de l’Université d’East Anglia et est maintenant superviseure de l’écriture créative au Lucy Cavendish College de Cambridge.  Une terrible délicatesse est son premier roman.

Extraits :

Il s’est passé quelque chose de terrible hier, au Pays de Galles, mais c’était le jour de la remise des diplômes, alors William n’y a guère prêté attention. Il vient de terminer sa formation au Thames College of Embalming avec des résultats exceptionnels, du jamais vu.

Au moment où les mineurs ont vu les masses de terre commencer à s’effondrer, les villageois n’avaient pas la moindre idée qu’un mur de douze mètres de débris dévalait dans leur direction à une vitesse de quatre-vingt kilomètres à l’heure. Après avoir dévasté une ligne de chemin de fer, un canal désaffecté et une ferme, l’avalanche et venue s’arrête sur l’école primaire Pantglas et deux rangées de maisons.

William comprend le réconfort et le soulagement qu’il y a à enfin savoir où est son enfant, et qu’il ne peut plus lui arriver aucun mal. Quel est ce monde affreux où les chanceux sont ceux qui réussissent à identifier le cadavre de leur petit ?

Dans les moments où il craint d’oublier, la simple idée qu’oncle Robert existe sert à la réconforter. Non seulement parce que Robert et son père étaient frères et meilleurs amis, mais également parce qu’ils étaient jumeaux et se ressemblaient comme deux gouttes d’eau.

William comprend combien ce doit être dur pour sa mère de se retrouver face à un homme qui est e portrait vivant de son défunt mari, mais il est triste lorsqu’elle donne l’impression de ne pas aimer Robert. Ni Howard.

Les meilleurs souvenirs, le prêtre ne les connaît pas, et puis William n’est pas certain de savoir ce que c’est un « meilleur souvenir » ; tout est un mélange de bon et de mauvais, de chaud et de froid…

« Tu ne te dis pas, des fois, que ça peut être douloureux pour eux ? De chanter l’amour, et que le monde est beau ? » William est adossé au mur tandis que Martin ferme la salle.

Ce n’est pas parce qu’ils ont tout perdu qu’ils ne sont plus humains. Je pense que la plupart ont été un jour amoureux. La plupart ont dû aussi penser un jour que le monde était beau. Selon moi, chanter ces choses-là les aide à rester en lien avec ceux qu’ils ont été, sont, pourraient être…

Lu en août 2022

« Le lâche » de Jarred McGinnis

J’ai choisi le livre dont je vais vous parler aujourd’hui, attirée par la couverture plutôt sympathique, car NetGalley ne proposait aucun résumé, donc il n’en fallait pas plus pour attiser ma curiosité :

Résumé de l’éditeur :

Un terrible accident de voiture, une femme meurt, un homme reste paralysé et un père retrouve son fils. Dix ans après s’être enfui de sa maison, l’adolescent qui fuguait sur les trains de marchandises et qui traversait le pays en stop est maintenant en fauteuil roulant. Son père, aussi aimant qu’écorché, est la seule personne qui viendra sans hésiter le chercher à l’hôpital.


Le Lâche est un premier roman poignant, touchant et plein d’humour sur les retrouvailles impossibles, les reconstructions d’un corps, d’une relation, d’une vie, d’une mémoire, et sur la possibilité de redécouvrir le bonheur quand tout semble perdu.


Ce livre décapant, qui explore avec puissance le pardon et le regard d’autrui sur la différence, signe la naissance d’un grand auteur capable de faire cohabiter la brutalité avec la lumière, le rire et la tendresse avec les souvenirs explosifs, le café filtre et les donuts avec l’ivresse de l’aventure.

Ce que j’en pense :

Jarred se retrouve paraplégique à la suite d’un accident au cours duquel une jeune femme Melissa a perdu la vie. A l’hôpital on le garde le minimum de temps, cela coûterait trop cher et on connait le système de santé américain. On lui demande d’appeler quelqu’un pour venir le chercher et s’occuper de lui. Il finit par se résoudre à appeler son père, Jack. Or, il ne l’a pas vu depuis dix ans.

Comment se raccrocher à la vie quand on est cloué dans un fauteuil roulant à vie, en proie à des cauchemars lui faisant revivre accident ? Comme il le dit, il est devenu « un patin à roulettes géant ». Il s’agace lorsqu’on veut l’aider alors qu’il n’a rien demandé ou encore lorsqu’on lui demande s’il remarchera un jour…

Jarred était en fuite depuis environ dix ans : sa mère est morte d’une rupture d’anévrisme, dont il se sent responsable parce qu’il l’avait contrarié. Elle a survécu quelques mois et son père la bichonnait. Un couple fusionnel où l’amour est tellement intense que les enfants peuvent avoir l’impression d’être quantité négligeable. après la mort de son épouse, Jack sombre dans l’alcool, devient violent, frappe son fils pour un oui ou pour un non car ne sait plus communiquer avec lui. De son côté, Jarred multiplie les bêtises à l’école, ou ailleurs, mais comment faire pour attirer l’attention de l’adulte ? Ils sont incapables l’un comme l’autre de mettre de mots sur leur souffrance, le manque…

Peut-on corriger sinon réparer les erreurs du passé, donner une chance à l’autre, faire connaissance ? Surtout quand on est écorché vif comme Jarred, persuadé d’être coupable de tout ce qui est arrivé et de « porter la poisse » : il rabroue tous ceux qui tentent de l’aider, même la jolie Sarah qui lui sert le café dans le bar.

Jarred McGinnis alterne le récit de la « reconstruction » et celui des évènements qui ont conduit à lui faire quitter la maison, jusqu’à l’accident, ce qui permet de découvrir le jeune homme peu à peu, à mieux le comprendre. La relation père-fils n’est pas simple, Jack a arrêté de boire, et se rend compte de l’impact de son alcoolisme sur la rébellion de son fils…

Il pose aussi le problème de la culpabilité, de la rédemption : est-elle possible et quel chemin emprunte-t-elle, et du droit au bonheur…

Il m’a fallu un peu de temps pour entrer dans cette histoire, inspirée de la vie de l’auteur, car surtout dans les cinquante premières pages (environ) il est tellement odieux, provocateur, victime qu’on a plutôt envie de lui taper dessus ! mais, une fois immergée, j’ai dévoré ce livre, car leur évolution, à tous les deux, m’a plu, les personnages secondaires aussi, les coups de pattes à la société américaine, son système de santé, en particulier la psychiatrie font frémir. De même que la manière dont les juges, et surtout, l’agent de recouvrement peuvent se transformer en persécuteurs….

Une scène touchante, parmi d’autres : l’épopée vers le casino pour faire plaisir à Marco, le frère de Sarah, atteint d’une maladie grave pour laquelle il est sous dialyse (à domicile !) où ils jouent allègrement, oubliant ainsi pour quelques heures la maladie.

Jarred McGinnis ne cherche pas à faire pleurer dans les chaumières, il reste dans la description des évènements, les comportements et les ressentis de chacun. Il joue sur l’humour, l’autodérision. Pour un premier livre, c’est plutôt réussi. S’il croise votre route, je vous conseille de faire un bout de chemin avec lui, car il risque de devenir une valeur sûre de la rentrée littéraire (sortie prévue la deuxième semaine d’août).

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Metailié qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur.

#LeLâche #NetGalleyFrance !

8/10

Jarred McGinnis est né aux États-Unis. Il a grandi entre la Floride et le Texas, où il a eu un groupe de rock mais a décidé, à l’encontre du bon sens, de le quitter pour se consacrer à ses études. Il a vécu en Écosse et en Angleterre, et est docteur en Intelligence artificielle. Il vit actuellement à Marseille où il aime prendre les transports publics et amener ses filles au parc. Son premier roman, Le Lâche, en cours de traduction en plusieurs langues, a été élu l’un des meilleurs livres de l’année par The Guardian et la BBC.

Extraits :

On ne peut pas dire à un individu physiquement apte que se retrouver infirme n’est pas un coup de tonnerre. Il ne peut pas l’accepter. A ce moment-là, je ne pouvais pas. Quelle que soit la manière dont on l’envisage la vie suppose l’usage de deux jambes qui fonctionnent.

Les roues, le fauteuil deviennent mes roues, mon fauteuil. Les gens pleins de bonnes intentions qui vous poussent pour remonter une pente sans vous demander votre avis n’ont aucune idée de l’intrusion dans votre espace personnel que ça représente.

Mes problèmes n’étaient plus de ma faute. Les coupables étaient le fauteuil roulant, la perte. Les deuils au pluriel. C’était eux qu’il fallait accuser. Pas moi. Jack avait dû voir cette transformation commencer à opérer. Il avait vécu la même chose à la mort de maman.

Le passé, c’est l’histoire qu’on se raconte pour supporter le présent.

Au fil des ans, les histoires qu’on se raconte se modifient. Forcément. Qui voudrait être un faire-valoir ou un personnage secondaire dans le récit de sa propre vie ? On choisit les scènes et les chapitres pour raconter une fiction dont on est le héros. C’est la seule manière de survivre aux entailles, aux blessures et aux cicatrices que la vie nous réserve. Et pourtant, on garde le couteau à la main.

Il (le père de Sarah) se rappelle avoir regardé ma mère à ce moment-là et compris qu’elle allait nous abandonner. Et elle l’a fait. Elle a tout laissé : ses fringues, ses mômes, c’était du pareil au même pour elle. Disparue. Papa est rentré du travail et il a trouvé le bébé en train de hurler. Moi, je ne m’en souviens pas. Je devais jouer dans ma chambre.

Au bout d’un mois d’internement, je suis devenu un adepte du langage clinique et thérapeutique pour slalomer entre ce que les gens voulaient entendre sans jamais toucher à la culpabilité que je ressentais concernant la mort de maman, la honte d’avoir un père alcoolique, la violence la colère tous azimuts, la solitude, la confusion et surtout la tristesse débordante qui me prenait au corps.

Je savais que je devais entrer dans leur jeu une dernière fois, ensuite ils me libéreraient et je pourrais n’en faire qu’à ma tête. Le psychiatre semblait ravi de la façon remarquable dont j’étais réceptif à tout ce que la psychiatrie moderne avait à offrir à un jeune homme troublé.

Lu en août 2022

« Dans bien longtemps tu m’as aimé » de Yann Verdo

J’ai choisi le livre dont je vais tenter de parler aujourd’hui, attirée par la couverture et le titre, et surtout pour aller à la rencontre d’un poète que je connaissais assez mal et  il va rester longtemps dans ma mémoire, c’est certain :

Résumé de l’éditeur :

Mardi 22 février 1944 : trois gestapistes font irruption au deuxième étage du 19, rue Mazarine, où le poète et résistant français Robert Desnos vit avec sa compagne, Youki. Arrêté, Desnos est interrogé rue des Saussaies, enfermé à Fresnes puis transféré au camp de Compiègne. Avant de prendre le chemin de l’Allemagne nazie, déporté de camp en camp. Ce calvaire, le narrateur du livre entreprend d’en faire le récit, entrecoupé de flashbacks évoquant les différentes périodes de la vie du poète, la turbulente troupe des surréalistes, ses amours, le réseau Agir…

Parce que c’est autour de la figure de Desnos que s’est nouée une histoire d’amour, aussi passionnée que brève, entre lui et une inconnue rencontrée dans une librairie. Parce que c’est sur la tombe de Desnos que cette femme, étrangement fuyante, lui a annoncé leur rupture.

 Parce que, prisonnier de ses souvenirs, il ressent comme une brûlure la nécessité d’écrire le « tombeau » du poète, qui sera aussi celui de son amour perdu.

Ce que j’en pense :

L’histoire commence au cimetière du Montparnasse, où un jeune couple d’amoureux déambule entre les tombes à la recherche de celle de Robert Desnos. Leur rencontre s’est faite autour d’un livre de l’auteur « Corps et Biens » que le jeune homme a offert à la jeune femme alors que celle-ci hésitait à le choisir. Il va lui transmettre sa fascination pour le poète et leur histoire se construire autour de son œuvre.

Yann Verdo va nous raconter en parallèle l’histoire de Robert Desnos, son ascension au sein du mouvement surréaliste, les querelles entre les membres du mouvement, les dissidences, son amour à sens unique pour Yvonne, puis sa rencontre avec Youki, qui quitte son compagnon pour lui, son arrestation par la Gestapo, son internement au camp de Compiègne, la déportation, Auschwitz, Terezin…

L’alternance des deux histoires d’amour, qui se répondent tant elles se ressemblent : en désespoir de cause Robert Desnos choisit Youki, mais ne cessera jamais d’aimer Yvonne, l’une étant le pâle reflet de l’autre, comme deux versions de la même femme. Le jeune homme sera quitté par sa compagne, manu militari ou presque, sans véritable raison ; la rupture se fait sur la tombe du poète, qui est la véritable trame de leur amour, ce qui permet à l’auteur de nous citer des poèmes superbes.

Heureusement qu’on ne demande pas souvent aux poètes ce que leurs vers veulent dire ! D’ailleurs, s’ils voulaient dire quelque chose, ils écriraient en prose, comme tout le monde. La poésie ça ne sert pas à ça. Ça sert à se faire la belle. Se faire la belle d’endroits comme ici…

J’ai aimé me promener sur les traces de ce couple, autant que dans la vie de Robert Desnos, bien sûr leur histoire est un reflet et un hommage au poète, ce qui la rend moins passionnante, mais il ne pouvait en être autrement, tant les pages consacrées à l’arrestation, les tortures, la déportation du poète sont émouvantes et forcent l’admiration devant le courage dont il fait preuve.

J’ai beaucoup aimé le procédé de narration : Yann Verdo entrecoupe les récits sur la période qui aboutit à Terezin, de flashbacks sur l’évolution de son passé : amour, surréalisme, poésie… Ce qui permet de respirer entre deux scènes tragiques. Comment ne pas penser par exemple à Primo Levi ?

Parmi les scènes qui m’ont beaucoup touchée : lorsque Robert arrive enfin après une longue marche de plus de cent kilomètres à pied où ses amis l’ont porté sinon il serait mort, Alena la jeune infirmière qui connait son œuvre et parle avec lui de son poème « Dans bien longtemps » qui a inspiré le titre à Yann Verdo. Son empathie profonde permet à Robert Desnos de s’accrocher encore un peu mais il a cessé d’y croire, surtout depuis qu’il a perdu le roman qu’il a composé lors de sa déportation, prenant des notes sur des petits bouts de papier, piqués çà et là et qu’on lui a dérobé …

Mais peut-être le savait-il déjà, avant même de tomber malade ? Peut-être, au fond de lui, avait-il déjà perdu tout espoir de retour ? Comme si revenir sans les brouillons du Cuirassier nègre eût été impossible. Ce larcin, c’était un signe. Le deuxième coup de sonnette de la fatalité.

C’est grâce à Alena et à son collègue que le poète sera incinéré seul ce qui permettra de rapatrier, plus tard, ses cendres…

Je connaissais mal l’œuvre de Robert Desnos, je l’avoue, comme les Surréalistes en général, car je préfère les Romantiques, mais tous les poèmes cités par l’auteure de ce livre m’ont plu et depuis que je l’ai refermé, je rattrape le temps perdu…

Le style, la construction du livre et l’écriture de Yann Verdo m’ont beaucoup plu et donc donné envie de lire son autre roman « Noone », par contre j’avais noté son essai « Le violon d’Einstein » mais le temps passe…

Vous l’aurez compris, ce livre est un coup de cœur…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Elidia qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur

#Dansbienlongtempstumasaimé #NetGalleyFrance !

Yann Verdo est journaliste au quotidien Les Échos. Il a publié, en 2018, aux éditions Odile Jacob, un essai scientifique, Le Violon d’Einstein, et un très beau roman remarqué aux éditions du Rocher en 2020 : Noone.

Extraits :

Mais le bonheur ne se raconte pas, il se sent. C’est quelque chose comme le grand vent du large quand il vous cingle au visage. Il n’y a rien à en dire sinon qu’il faut le humer à pleins poumons, cet air si vivifiant, l’avaler yeux fermés jusqu’à ce que la tête vous en tourne, lui laisser votre visage aussi longtemps que vous le pourrez.

Pour tous les habitants du quartier, il est l’homme à l’éternel pardessus de tweed et aux grosses lunettes en écaille. Cordial et serviable, mais discret. On le dit poète et écrivain. Il paraît même qu’il aurait été « surréaliste », comme on  les appelait, une bande d’agités qui défraya la chronique littéraire il y a de cela vingt ou vingt-cinq ans. Folie de jeunesse…

« Le surréalisme est à l’ordre du jour et Desnos est son prophète », n’hésite pas à déclarer bientôt, ubi et orbi, André Breton, pape de la religion nouvelle…

Cette femme dans la lumière, c’est Yvonne George bien sûr. Et parmi les milliers d’anonymes tapis dans l’ombre en cette soirée du 21 octobre 1924, lui, Desnos. Pour la première fois, il la voit, il l’entend.

C’est pour elle qu’un Desnos plus en proie que jamais à la fièvre amoureuse et créatrice écrira les plus beaux poèmes de ce qui deviendra Corps et Biens. C’est elle qu’il mettra en scène dans son Journal d’une apparition. C’est en songeant à elle qu’il placera en tête de son roman La Liberté ou l’amour ! cette dédicace enflammée : « A la révolution, A l’amour, A celle qui les incarne. »

Se pourrait-il que les différentes femmes aimées par un homme au cours de sa vie – ou tout aussi bien les différents hommes aimés par une femme au cours de la sienne – ne fussent qu’autant de « fragments arbitraires » d’un seul et même amour ?

« Et dire que c’était là le berceau de Goethe (à propos de Buchenwald) … » Eh oui, le berceau de Goethe. Il parait qu’il venait méditer ici, à l’ombre d’un chêne, sur cette même colline d’Ettersberg. C’est ce que les deux amis ont appris de la bouche d’un assez vieil homme un érudit sans doute, dont ils n’ont pas songé à demander le nom et qu’ils n’ont jamais revu par la suite.

C’est souvent par ce qu’elles ne disent pas que les lettres d’amour sont les plus belles.

Dans ce monde à part qu’est un camp de concentration, dans le langage propre à ce monde, on les appelle les « musulmans ». Ceux qui ont passé le point de non-retour, qui ont abandonné toutes espérance de s’en sortir, qui se sont résignés à leur sort et que plus rien n’intéresse, pas même l’avancée des troupes alliées et la victoire prochaine sur les forces de l’Axe, pas même leur propre vie.

… D’ailleurs, c’est comme ça qu’ils meurent, les musulmans : ils s’éteignent tout doucement. Dans leur sommeil, le plus souvent.

De plus en plus souvent on le soutenait, on le portait même. Un de chaque côté, mains croisées sous les fesses. Singulier contraste entre la solidarité des uns opposée à l’indifférence cruelle des autres. La guerre réveille le loup dans l’homme, mais pas que.

Quelle heure peut-il bien être ? D’abord ce fantôme de clarté et puis la première lueur de l’aube, le point du jour. Éternel retour des choses auquel l’homme participe le temps d’un éclair, d’une parenthèse qui s’ouvre et se refaire dans le néant.

Lu en juillet 2022