Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Le cerf-volant » de Laetitia Colombani

Je viens peu à peu à bout de mes « chroniques en retard », il ne m’en restera plus que trois après le roman dont je vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Après le drame qui a fait basculer sa vie, Léna décide de tout quitter. Elle entreprend un voyage en Inde, au bord du Golfe du Bengale, pour tenter de se reconstruire. Hantée par les fantômes du passé, elle ne connait de répit qu’à l’aube, lorsqu’elle descend nager dans l’océan indien. Sur la plage encore déserte, elle aperçoit chaque matin une petite fille, seule, qui joue au cerf-volant.
Un jour, emportée par le courant, Léna manque de se noyer. La voyant sombrer, la fillette donne l’alerte. Léna est miraculeusement secourue par la Red Brigade, un groupe d’autodéfense féminine, qui s’entraînait tout près.

Léna veut remercier l’enfant. Elle découvre que la petite travaille sans relâche dans le restaurant d’un cousin, qui l’a recueillie et l’exploite. Elle n’a jamais été à l’école et s’est murée dans un mutisme complet. Que cache donc son silence ? Et quelle est son histoire ? …


Aidée de Preeti, la jeune cheffe de brigade au caractère explosif, Léna va tenter de percer son secret. Jadis enseignante, elle se met en tête de lui apprendre à lire et à écrire. Au cœur de ce monde dont elle ignore tout, commence alors une incroyable aventure où se mêlent l’espoir et la colère, la volonté face aux traditions, et le rêve de changer la vie par l’éducation…


La rencontre inoubliable et réparatrice entre une femme, une jeune fille et une enfant au milieu d’une Inde tourmentée.

Ce que j’en pense :

A la suite du décès tragique de son mari, François, Lena, enseignante comme lui, décide de quitter la France pour aller en Inde, pays qu’il rêvait de visiter. Elle ne parvient pas à faire son deuil ni à enseigner alors qu’elle adorait son métier. Elle part pour fuir son chagrin et peut-être pour tenter de se reconstruire, repartir à zéro comme on dit.

Elle n’a pas choisi l’Inde touristique des agences de voyage, mais réservé un « petit hôtel » dans un village, Mahäbalipuram, dans le district de Kanchipuram, Tamil Nadu.

Alors qu’elle est sur la plage, elle aperçoit Lalita, une petite fille qui joue avec son cerf-volant. Un jour, où elle est emportée par le courant, Lalita lui sauve la vie aidée par une autre personne. En voulant les remercier elle se rend dans la petite auberge tenue par l’oncle et la tante de la petite fille et découvre que la petite fille est la domestique du couple, elle sert à table malgré son jeune âge.

Les parents de Lalita sont pauvres, ce sont des Intouchables, le père est chasseur de rats, sa mère a quitté la maison à la recherche d’une vie meilleure, mais elle est décédée. L’oncle et la tante ont décidé de changer de religion et de noms pour échapper à cette discrimination. Ils sont devenus James et Mary et la petite fille Holy.

Une autre personne a participé au « sauvetage » de Lena, Preeti, qu’on appelle la cheffe. Victime de viol lorsqu’elle était plus jeune, elle a refusé le destin qu’on lui proposait via le mariage avec un homme plus âgé qu’elle ne connaissait pas pour apprendre les techniques d’autodéfense et elle entraîne tous les jours d’autres jeunes filles. Elles se déplacent en moto tel un gang ce qui n’est pas très apprécié dans le village.

Émue par les conditions précaires dans lesquelles vit Lalita, Lena décide de lui apprendre à lire et à écrire, en anglais. La famille accepte à condition que Lena paye pour embaucher quelqu’un.

Elle donne aussi des cours à Preeti et peu à peu d’autres personnes viennent la trouver pour assister aux cours. Elle finit par décider de créer une école et, avec toutes les tracasseries de l’administration indienne, c’est loin d’être simple.

On va assister à la création de l’école, la difficulté de convaincre les familles que les enfants, les petites filles doivent apprendre à lire compter… ce qui est loin d’être simple car « à quoi cela peut bien servir qu’une fille soit éduquée puisque tout ce qu’on lui demande c’est de se marier et faire enfants, obéir à leur mari et à sa famille sinon elle risque d’être vitriolée ou brûlée vive. Et quand il s’agit en plus d’Intouchables… Alors il faut dédommager, en sacs de riz par exemple…

Le drame arrive lorsqu’une petite fille, l’amie de Lalita, ne vient pas à l’école un matin : elle est pubère et on veut la marier à un homme qui a vingt ou trente ans de plus qu’elle.

La relation d’amitié qui se tisse entre Preeti et Lena est belle, car chacune a un passé douloureux qu’elle enfoui profondément pour se montrer plus forte, et il faut s’apprivoiser.

Léna revient de temps en temps en France, pour des problèmes de visa ou pour des formalités administratives et chaque fois, c’est un choc tant les deux cultures sont différentes. Parfois, il est difficile de ne pas devenir un donneur de leçon, de raisonner comme une Européenne, certes remplie de bonne volonté et d’empathie, mais parfois tutoyant la suffisance.

Laetitia Colombani nous livre, à travers cette histoire, un tableau de l’Inde profonde, pas celle que l’on montre aux touristes avec la pauvreté, la discrimination, les viols qui conduisent à l’exclusion : on ne les considère jamais comme des victimes, mais plutôt elles deviennent la honte de la famille. Elle décrit aussi les mariages forcés, à douze ans, une vieille de la famille vérifie que le mariage à bien été consommé, les grossesses difficiles, où les petites filles laissent souvent leur vie. Le statut des Intouchables, les Dalits dans la religion hindoue ne s’améliore pas et cela ne risque pas d’évoluer avec l’actuel chef du gouvernement, ultra-religieux.

… Partout les Dalits sont assignés aux tâches les plus ingrates. Une soumission institutionnalisée par la religion hindoue qui les place tout en bas de l’échelle des castes, à la périphérie de l’humanité.

Laetitia Colombani trouve les mots justes, et surtout nous fait toucher du doigt une situation que l’on connaît certes mais sous forme de statistique, le nombre de femmes qui meurent en mettant leur bébé au monde, le nombre des viols, toutes ces choses que l’on sait prennent corps lorsqu’elles sont envisagées concrètement, on s’attache à ces petites filles, et là cela devient bien réel, on le ressent presque dans notre propre chair.

J’ai beaucoup aimé ce roman. J’étais restée sur ma faim, avec les précédents romans de l’auteure « La tresse » notamment car je trouvais ces trois portraits de femmes presque trop caricaturaux, notamment l’américaine avocate, snob, hautaine alors que les deux autres portraits m’avaient touchée. Ici, le roman est plus abouti, on croit sans problème à cette histoire, on n’est plus dans le mélo, mais dans la peinture d’une société avec ses codes, aux antipodes de la nôtre.

On ne se soigne pas en fuyant ses problèmes à l’autre bout du monde, certes, mais cela fait du bien de se confronter à la misère.

J’ai décidé de lire ce roman car j’aime l’Inde dont j’ai vu surtout les côtés pauvres, les lépreux à Dharamsala dans l’Himachal Pradesh où siège le gouvernement tibétain en exil, les vaches faméliques. Quand on revient, on fait attention à limiter la consommation d’eau à ne rien gaspiller tant certaines images peuvent continuer à nous hanter. Laetitia Colombani dresse un tableau précis de la société, du statut des femmes, sans tomber dans le pathos.

Belle histoire, beau voyage et belles rencontres…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteure.

#Lecerfvolant #NetGalleyFrance

8/10

Extraits :

Dans ce monde nouveau, elle a cru dissoudre sa peine – humaine tentative, pauvre rempart qu’elle a voulu opposer au malheur, comme on construit un château de sable au bord d’une mer déchaînée.

Si Léna le savait en théorie, elle en a pris toute la mesure en s’installant ici : l’Inde est le plus grand marché de main-d’œuvre enfantine au monde.

Maintenir les filles dans l’ignorance est le plus sûr moyen de les assujettir, de museler leurs pensées, leurs désirs. En les privant d’instruction, on les enferme dans une prison à laquelle elles n’ont aucun moyen d’échapper.

Elle décrit les coups les humiliations constantes. Elle raconte comment, dans l’état voisin du Kerala, les gens de sa condition devaient jadis marcher à reculons munis d’un balai pour effacer les traces de leurs pas, afin de ne pas souiller les pieds des autres habitants qui empruntaient le même chemin…

Ici, le viol est un sport national, assène la cheffe. Les criminels ne sont jamais punis : les plaintes donnent rarement lieu à des poursuites, surtout lorsque les victimes sont de basse extraction.

L’avenir d’une gosse de dix ans ne les intéresse pas. Le sort des filles n’émeut personne. Elles sont abandonnées de tous, illettrées et asservies, dans ce pays qui ne les aime pas. Voilà la vérité. Voilà l’Inde, la vraie, conclut-elle. Celle qu’aucun guide touristique n’osera lui raconter.

Elle a déjà du mal à conjuguer le présent, le futur lui semble hors de portée. Elle songe à cette phrase de Kierkegaard : « la vie doit être comprise en regardant en arrière. Mais il ne faut pas oublier qu’elle doit être vécue en regardant vers l’avant.

Léna est bientôt saisie d’une certitude : il lui sera impossible de reprendre le cours de sa vie ici. Elle a l’impression de se tenir à la lisière de deux mondes, n’appartenant ni tout à fait à l’un, ni tout à fait à l’autre. Elle a voulu faire un pas de côté en entreprenant ce voyage, et ce pas s’est transformé en fossé.

Le deuil est un chagrin indivisible, que nul ne vous aide à porter. A chacun de s’en arranger.

Léna se surprend à aimer ce bouillonnement permanent, cette ébullition faite de mouvements et de bruits qui n’offre jamais de répit. L’Inde, c’est le chaos, répète de Preeti, et Léna songe qu’elle dit vrai. Elle est venue ici, cherchant l’exil et le silence, et a trouvé le contraire de ce qu’elle attendait.

L’arrivée de la puberté marque pour elles un changement brutal : elles passent sans transition du statut d’enfant à celui de femme…

… La loi fixe pourtant l’âge légal du mariage à la majorité, mais dans les villages, elle n’est jamais respectée.

Lorsqu’elle ne donne pas satisfaction, elle s’expose à de terribles châtiments : il arrive que certaines soient défigurées à l’acide, d’autres aspergées d’essence et brûlées vives. Un sort qui terrifie des millions de filles à travers le pays.

Lu en juillet 2021

Publié dans Littérature française

« Juste avant d’éteindre » d’Hélios Azoulay

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi pour son titre et sa couverture, car je ne connaissais pas l’auteur, et le côté très succinct du résumé qui ne révèle pratiquement rien (génial par rapport à certains qui raconte pratiquement tout le roman !) avec :

Résumé de l’éditeur :

Un roman éblouissant autour du destin tragique et solaire d’un déporté. Une écriture rare pour rendre la rage de celui qui veut rester homme et poète dans ces circonstances tragiques.

Ce que j’en pense :

Ce livre raconte le destin d’un compositeur juif, qui n’a plus le droit d’écrire de la musique, et que l’on a cantonné dans un bureau, pour recopier des documents, en double exemplaire, d’un modèle déjà lui-même en double exemplaire et ceci sans fin, le travail abrutissant par excellence. A son arrivée au ghetto, on en a profité pour lui dérober toutes les partitions qu’il avait emportées avec lui, dernières preuves de son existence.

Pour tromper l’ennui, il récupère des petits bouts de papier, sur lesquels il écrit ce qui lui passe par la tête : ce qui se passe dans le ghetto, ce qu’il voit ou simplement ses pensées du moment.

Il arrive à s’évader et fait une rencontre hallucinante, une vieille dame, et son chien, un molosse baveux qui reconnaît les juifs grâce à son flair ! sur les murs de la petite maison, des tableaux, plutôt hideux peints par son petit-fils et signés… A. Hitler

Hélios Azoulay a choisi l’humour au dixième degré pour dire l’indicible, tournant en dérision aussi bien les nazis que les juifs eux-mêmes ce qui nous donne des réflexions très intéressantes, voire fulgurantes.

Le récit se découpe en deux parties principales ; dans la première, il nous raconte l’histoire du musicien, sa vie dans le ghetto et dans ma deuxième, il nous propose un récit constitué par la juxtaposition de tout ce qu’il a pu écrire sur les petits papiers, sans ponctuation, les uns à la suite des autres, tel un journal intime.

Derrière la figure de style, j’ai l’impression que se cache en fait la folie qui permet de survivre dans le ghetto, en attendant la mort, alors que circulent les cercueils, et ordres vociférés par les nazis. Comme si la pensée était en train de se désagréger, la relation au temps, au présent, au passé qui n’est plus à l’avenir qui n’existera peut-être jamais.

Qu’est-ce qui nous reste quand on sait que la mort est proche ? des souvenirs d’enfance, des moments heureux, les souffrances, le sourire de la mère, l’absence du père ?

Le titre est évocateur : qu’est-ce qui s’éteint ? La vie ? La lumière du jour ou celle de la conscience ?

L’écriture est belle, rythmée comme une composition musicale, sans agressivité, on ne pense pas à Wagner (clin d’œil à l’auteur),  c’est plus léger (Mozart?) et en même temps percutant (Beethoven?), jamais triste, donc on oubliera Chopin et voilà que je me laisse emporter par mes préférences musicales…

C’est arithmétique. On n’aime pas Wagner parce que c’est grand, on aime Wagner parce que c’est gros. Parce que c’est de l’accumulation.

Il y a des livres, comme ça, dont on sait d’avance qu’il va vous bouleverser, jusqu’au fond de l’âme ; bien qu’il n’ait que 136 pages à peine, c’est un uppercut, qui mêle l’humour, le pouvoir de la pensée dans l’enfermement, la manière dont on tutoie la folie pour ne pas sombrer…

Ce livre est un OVNI, d’une puissance énorme qui traite d’une manière on ne peut plus originale, avec de l’humour, de la poésie, d’un sujet tellement fort, monstrueux ; c’est une façon d’aborder la manière dont les nazis ont traité les juifs, tout à fait inédite et qui fait réfléchir tout autant que les livres que j’ai pu lire jusqu’ici.

La rencontre avec la grand-mère d’Hitler est truculente et va rester longtemps dans ma mémoire !

Un grand merci à NetGalley et aux éditions du Rocher qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur que j’ai maintenant, bien sûr envie de connaître davantage, car il a déjà pas mal de livres à son actif.

#Justeavantdéteindre #NetGalleyFrance

9/10

L’auteur :

Hélios Azoulay est compositeur, clarinettiste, directeur musical de l’Ensemble de Musique Incidentale, écrivain et poète. Il a, entre autres, publié chez La Librairie Vuibert « Tout est musique ! » et « L’enfer a aussi son orchestre », sur la musique jouée et composée dans les camps, et dernièrement, chez Flammarion, un premier roman : « Moi aussi j’ai vécu ».

Extraits :

Les poteaux télégraphiques qui longent la chaussée sont comme de grandes barres de mesure. Et ces mesures sont surchargée de toutes nos peurs. Et de tellement de tout, tout est tellement entassé, les enfants, les mères, les pères, les vieux. Chacun se piétine dans l’autre. Chaque sac pèse une vie, chaque valise pèse tout ce qu’on a dû abandonner.

On a suivi un des flics du ghetto. Je n’en avais jamais vu avant, des juifs qui, en plus de l’étoile et d’une casquette à bande jaune, ont le privilège de la matraque.

J’ai supplié dieu de toutes mes forces puisqu’il est partout. Sauf que Dieu n’a jamais mis les pieds dans mon enfance. Il était tellement de partout qu’il était partout ailleurs.

Nous, les juifs, si on en est là aujourd’hui, c’est parce que toute l’Allemagne ne fait que son métier. Parce que derrière tout homme qui ne fait que son métier, il y a un nazi.

Pour moi, les barbelés ont toujours été l’ornement principal de la culture allemande.

En baissant les yeux, je fixe ma tristesse. Elle a la forme d’une petite bille translucide, couleur miel, un peu grasse et molle, pile entre le ventre et le sternum. Je la prends entre le pouce et l’index et j’appuie. Impossible de la crever.

Les assassins ne tuent pas pour supprimer une vie, ils tuent pour effacer un nom.

J’ai essayé de rester un homme. C’était le plus difficile.

Je ne crois pas qu’on se suicide. Je crois qu’on nous suicide. Je crois que la vie nous suicide.

Un passage où sont juxtaposés les phrases écrites sur les « petits bouts de papier »

L’aveugle marche, trébuche, part en avant, tombe, se relève. Et c’est tout dans le même noir

Derrière la fenêtre de sa cellule, il s’étourdissait du dehors

On dirait que le petit cherche ses yeux au fond de sa tasse

Il a failli s’effondrer mais il s’est souvenu de la haine

Il a trop parlé et s’est pris les pieds dans sa sagesse

J’ai compté, on peut mettre dix-neuf cercueils dans un corbillard

J’ai cru que c’était du chocolat, c’était de la boue sur ses lèvres

 Sur les toits, les cheminées sont muettes. Ces crétins ont peur que la fumée gèle, on m’a dit. Ignare comme un nazi citant Goethe

En se réveillant, il s’est ébroué entre deux morts. Juste pour être sûr qu’il était encore là.

Lu en juillet 2021

Publié dans Littérature française, Thriller

« Hysteria » de Beth Draven

Après avoir été conquise par « L’oubliée » de Florian Dennisson, j’ai eu envie de tenter à nouveau ma chance avec les éditions « Chambre Noire » avec ce roman dont le titre a immédiatement attiré mon attention ainsi que la belle couverture d’ailleurs :

Résumé de l’éditeur :

Seattle. Parc Kerry. Une jeune femme se réveille sans aucun souvenir. Elle en a oublié jusqu’à son propre nom et la raison pour laquelle elle est couverte de sang, ni même à qui il appartient…

Recueillie à l’hôpital, madame X trouve son seul allié en la personne de l’étrange Dr Scott, un neurologue du service de psychiatrie qui semble pourtant ne plus avoir le droit d’exercer.

Quand la police tente d’enquêter sur les circonstances troublantes de sa découverte, l’un des hommes les plus puissants de la ville lui rend enfin son identité en clamant être son mari. Pourtant, de nombreuses zones d’ombres demeurent et des images pleines de violence refont soudain surface et assaillent son esprit.

Simples cauchemars ou souvenirs réels ?

Ce que j’en pense :

Une jeune femme erre, hagarde, couverte de sang dans le parc Perry à Seattle. Un joggeur s’arrête et tente de l’aider et d’appeler les secours. Elle a complétement perdu la mémoire, jusqu’à son nom. A l’hôpital, elle est examinée par plusieurs médecins, dont un dénué de toute empathie la traite de haut, alors que le docteur Scott, neurologue, la prend au sérieux, mais il est hanté par ses démons et a sombré dans l’alcoolisme après une « erreur médicale » qui l’a envoyé pratiquement au placard.

Après avoir subi des examens qui ont conduit au diagnostic d’amnésie rétrograde, le Dr Scott consent finalement à la prendre en charge alors que son collègue veut l’envoyer dans un foyer car elle est forcément sans papiers ou cas social et aux USA on est soigné uniquement si on peut payer ! il l’appelle « Madame X » c’est plus simple n’est-ce pas ?

Un homme surgit et explique que c’est sa femme, donc Olivia Reeds. Étant donné qu’il possède la moitié de Seattle et qu’il est richissime, cela change les choses évidemment.

La police fait son entrée en scène, avec l’inspecteur Ted Warren accompagné de son coéquipier, car Olivia était couverte de sang, donc il y a forcément un cadavre quelque part.

On va suivre l’évolution d’Olivia, son retour à la maison, la relation qui se met en place avec son époux Bradley Reeds : est-elle amoureuse de lui, est-il dangereux ou sincère dans les sentiments qu’il dit ressentir pour elle ? Qui est-elle vraiment ?

Elle va être aidée dans sa quête d’identité par le Dr Daniel Scott qui n’a plus aucune estime de lui-même, et les scènes décrivant son éthylisme sont parfaitement décrites et m’ont fait penser aux scènes de delirium tremens dont est victime le personnage incarné par Yves Montand et dont j’ai oublié le nom dans « le cercle rouge » qui voit des insectes partout !

L’inspecteur Warren qui suspecte une simulation ne la lâche pas d’une semelle alors que Brad essaie de la protéger, n’est pas au bout de ses surprises. Mais chut ! ne divulgâchons pas !

Ce thriller est passionnant, il m’a été impossible de le lâcher, car il y a beaucoup de rebondissements. Beth Draven explore à merveille l’amnésie, la simulation, la maladie mentale, les cauchemars terribles que fait Olivia, réminiscences du passé qui veut revenir ou simplement reflets de son désarroi ?

Beth Draven multiplie les rebondissements dans ce thriller, en explorant au passage, l’enfance brisée, la violence dans les familles, la haine, les dégâts que cela entraîne plus tard et également la capacité ou non de résilience de l’être humain. La relation de confiance qui s’installe entre le Dr Daniel Scott et Olivia Reeds peut-elle les aider tous les deux à reprendre leur vie en mains.

J’ai beaucoup aimé ce roman, je me suis retrouvée dans un univers que j’aime particulièrement, la maladie mentale, et cette enquête bien menée, pleine de surprises m’a donné envie de lire sa trilogie « Stalking ». Je ne connaissais pas les éditions Chambre Noire,   je les ai découvertes avec un autre de leurs auteurs Florian Dennisson.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Chambre Noire qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#bethdraven #NetGalleyFrance

8,5/10

Pour demain, je vous réserve un roman magnifique et j’espère que ma chronique sera à la hauteur…

L’auteure :

Beth Draven, lilloise de 37 ans, maman de deux petites filles, travaille également dans le secteur public où elle est spécialisée dans la gestion des relations sociales.

Passionnée depuis l’enfance par l’écriture, elle a acquis au fil des années toute la discipline, la rigueur et l’équilibre créatif nécessaires à l’achèvement de sa première série : « Stalking » composée de trois romans publiés en 2018.

Extraits :

Daniel sourit, et se surprend lui-même de cette réaction : cela fait si longtemps qu’il ne se l’autorise plus. Il marque à la hâte quelques informations sur « mademoiselle ». Il s’étonne de retrouver aussi facilement ses réflexes d’antan, comme s’il était toujours le bon docteur qu’il a été. Seuls ses mains qui tremblent et ses yeux qui piquent lui rappellent sournoisement qu’il n’a du médecin que le titre ; il n’est plus rien, rien qu’un déchet ambulant…

Mon cœur tambourine à l’approche de la grande révélation, quelle étrange sensation que d’être sur le point de découvrir son propre reflet. Et si j’étais affreuse, repoussante ? Cela expliquerait pourquoi j’attends en vain la venue d’un proche.

Un air candide et réservé est peint sur mon visage et inspire immédiatement de la bonté, pourtant je ne me sens pas intérieurement vertueuse et cette impression me décontenance…

Daniel sourit, bien que légèrement amer, car durant des siècles, des patients victimes d’amnésie ont été systématiquement diagnostiqués hystériques, recevant ensuite pendant des mois des doses importantes de psychotropes, provoquant souvent des dégâts irréversibles pour leur cerveau. Heureusement, aujourd’hui, les progrès de la science permettent de mieux comprendre les mécanismes déclenchant la perte de mémoire et afin d’éviter de véritables drames…

Personne ne peut comprendre tant qu’il n’a pas été confronté à une mort certaine. L’instinct de survie se développe et il ne lâche rien, il se bat, se fout des règles, des conséquences. Cette force qui surgit au fond de vous ne veut juste pas mourir.

Les enfants de psychopathes sont-ils condamnés à répéter les mêmes erreurs que leurs parents ?

Lu en juillet 2021

Publié dans Littérature française, Polars

« L’oubliée » de Florian Dennisson

En attendant la mise à jour de mes chroniques (cela ne devrait plus tarder, du moins je l’espère), je vous propose un petit détour par le monde de la « Polardie » aujourd’hui avec ce livre en accès libre sur NetGalley :

Résumé de l’éditeur :

Une jeune fille disparaît sans laisser aucune trace. Onze plus tard, elle réapparaît mystérieusement.

À l’époque, l’évènement tragique met en émoi toute la région et Maxime Monceau, alors jeune gendarme, s’en souvient encore. Aujourd’hui adjudant-chef, il est affecté à l’enquête et doit tenter de répondre aux nombreuses questions qui entourent l’affaire. Qu’a subi Victoria Savigny pendant ces onze années ? Où était-elle ? D’autres filles sont-elles en danger ?

Les heures tournent, le kidnappeur court toujours et à la progression difficile de l’enquête en raison de l’ancienneté des faits, s’ajoute l’arrivée massive de journalistes en quête de scoops que le retour inespéré de la jeune femme a attirés.

Désormais spécialiste du langage non verbal, Maxime saura-t-il décrypter l’étrange récit de la jeune femme pour retrouver le ravisseur et sauver les potentielles autres victimes ?

Ce que j’en pense :

J’ai eu la chance de découvrir ce roman en avant-première, en accès direct via NetGalley et cela a été une grande et bonne surprise. Le résumé était prometteur, la couverture intrigante à souhait, alors pourquoi hésiter ?

Victoria Savigny a disparu, il y a onze ans. Les recherches ont été peu à peu abandonnées devant l’absence d’indices et l’enquête supplantées par une autre affaire tristement célèbre, qu’on a appelé « la tuerie de Chevaline ».

Chaque année, à la date anniversaire, la mère de Victoria a reçu une lettre cruelle :

« Madame, votre fille va bien. Cette année encore, elle fêtera son anniversaire en ma compagnie. Ayez une pensée pour elle, car vous ne la reverrez jamais. »

Victoria réapparait brusquement ; après avoir échappé à son ou ses ravisseurs, une course effrénée en forêt, elle est prise en stop par un pervers, elle provoque un accident de la voie publique, et se retrouve sous les projecteurs les gendarmes. Elle va leur raconter son histoire, ce qui lui est arrivé il y a onze ans.

L’interrogatoire est réalisé par l’adjudant-chef Maxime Monceau, qui revient juste d’un burn-out, adepte du langage non verbal, corporel alors que son binôme Boris ne jure que par les méthodes classiques. Inutile de préciser que les deux hommes ne s’entendent guère (doux euphémisme).

Victoria retrouve ses parents, mais le retour est étrange, le père refusant de la reconnaître alors que la mère l’accueille à bras ouverts. On se rend vite compte que la famille est spéciale, religieuse, limite sectaire et que tout est loin d’être simple.

J’ai bien apprécié Maxime, sa fragilité, son enfance brisée, dans une famille toxique sectaire elle-aussi et à laquelle il a échappé autrefois, ce qui fait remonter des souvenirs qu’il aurait préférés enfouis à tout jamais. Après son burn-out il a été sommé de consulter une psychiatre. Son binôme Boris, hyper-rigide, avide de reconnaissance, un peu paranoïaque sur les bords, lui mène la vie dure. J’ai appris beaucoup de choses sur la synergologie et son utilisation dans les techniques d’interrogatoire.

Florian Dennisson maîtrise très bien son sujet notamment lorsqu’il évoque le comportement de Maxime: alors que cette enquête fait remonter les traumatismes de son enfance, ce qui pourrait l’amener à perdre sa lucidité, Maxime parvient à rester professionnel.

Cette brigade de gendarmerie est intéressante, la lieutenante cheffe semblant parfois dépassée, les autres binômes sont un peu en retrait, à part Emma ancien binôme de Maxime qui est motivée. On sourit, au passage, en entendant les moqueries des autres collègues qui traitent Maxime de « mentaliste » On note aussi la présence de la presse à scandale qui veut surfer sur l’histoire de Victoria, n’hésitant pas à utiliser les moyens de corrompre pour avoir la meilleure information. On pense bien-sûr à l’histoire de Natascha Kampusch.

Il s’agit du deuxième épisode des aventures de Maxime mais il faut reconnaître qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu premier, « La liste » pour suivre cette enquête passionnante, pleine de rebondissements et ce jusqu’à la dernière ligne.

C’est la première fois que je lis un polar de Florian Dennisson et j’ai A. DO. RE. Je l’ai lu quasiment en apnée, impossible de le lâcher, car il a tout ce que j’aime dans ce genre littéraire : une histoire compliquée, des personnages parfois ambigus, ou carrément déjantés, des policiers un peu fracassés par la vie du style Sharko ou Martin Servaz. Je vais me procurer « La liste » de ce pas.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Chambre Noire qui m’ont permis de découvrir ce roman ainsi que son auteur que j’ai hâte de retrouver.

#floriandennisson #NetGalleyFrance

https://www.chambre-noire-editions.com/blog/

8,5/10

L’auteur :

Né à Annecy en Haute-Savoie, Florian Dennisson quitte les bancs de la fac pour se consacrer à sa première passion : la musique. Il écumera – et les écume toujours – les salles de concert de France, d’Europe, du Royaume-Uni et même des États-Unis, avec pour compagnon fidèle : l’écriture.

Fervent adorateur du personnage du Poulpe, c’est avec « Téléski qui croyait prendre » qu’il franchit le pas et vient à bout de son premier roman. Également à l’aise avec la langue de Shakespeare, il traduit de l’anglais une collection de cinq romans de l’écrivain culte américain, Howard Phillips Lovecraft. Le virus est désormais en lui et il ne compte pas s’arrêter là, car si jamais un jour lointain sa guitare lui paraît trop lourde, son stylo sera, quant à lui, toujours aussi léger qu’une plume jusqu’à son dernier souffle.

On lui doit notamment : « La liste », « Un étrange voisin », « Machinations »…

Extraits :

Ce n’était pas écrit noir sur blanc ni de façon officielle, mais Maxime savait très bien que le fait qu’on lui ait « conseillé » de consulter était bien preuve que quelqu’un dans la hiérarchie en avait décidé ainsi et voulait s’assurer que l’adjoint Monceau se tienne tranquille et respecte ses engagements de gendarmes.

On rentrerait trop tard pour un dernier baiser, une dernière tendresse, et on se lèverait encore bien trop tôt pour espérer profiter des derniers instants de calme en famille. A croire qu’on était marié avec ce boulot, avec la gendarmerie. Pas étonnant que les flics baisent entre eux ; il n’y a bien qu’un autre flic pour supporter une vie pareille.

La gorge de son frère se serra. Les griffes froides de la culpabilité lacérèrent ses entrailles. Avait-il été lâche de tout quitter comme ça ? D’abandonner sa mère et sa sœur à leur propre sort ? Il était jeune, elle était majeure, qu’est-ce qu’il aurait bien pu faire d’autre ? Il n’en pouvait plus de cette vie qui les détruisait tous à petit feu. Maxime se repassa les mots du Dr Catarini. C’était leur père qui les avait enrôlé dans cet enfer alors qu’il avait à peine quatre ans, lui n’y était pour rien. Il était simplement victime, au même titre que sa mère et sa sœur.

Maxime avait horreur qu’on réduise la maîtrise de sa discipline à un vulgaire tour de passe-passe, mais il savait qu’Emma n’était pas de ceux qui dénigraient la synergologie, bien au contraire. Elle avait pour habitude de lui envoyer des piques dans des tentatives espiègles de le faire réagir. Il dissipa ses pensées en secouant la tête vigoureusement.

Lu en juillet 2021

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Les douces » de Judith Da Costa Rosa

Je vous parle aujourd’hui d’un roman dont le résumé me tentait, si bien que j’ai fini par céder aux sirènes de la tentation…

Résumé de l’éditeur :

Ils étaient quatre, trois filles et un garçon : Dolorès, Zineb, Bianca et Hannibal. Quatre meilleurs amis devenus comme frère et sœurs, ayant grandi ensemble, connu les joies de l’enfance et les tourments des premiers sentiments, se jurant de ne jamais se séparer. La vie s’ouvrait à eux ; le lycée terminé, ils quitteraient leur village du Sud, découvriraient Paris. Mais le soir du bal de fin d’année, Hannibal disparaît et laisse celles qu’il appelait mes douces, seules et interdites.

Huit ans plus tard, son corps est retrouvé, enterré dans la propriété d’Auguste Meyer, sculpteur célèbre de la région et professeur de poterie des quatre enfants qui, jusqu’à sa mort, a nourri pour Dolorès, sa beauté, une étrange fascination. L’Officier Casez est chargé d’enquêter, il convoque les trois jeunes femmes ; l’une est devenue célèbre sur les réseaux sociaux, l’autre étudiante, la dernière travaille dans un cinéma. Elles ne se parlent plus mais continuent de recevoir d’énigmatiques emails signés Hannibal. L’une le croit vivant, les autres pas.

A mesure qu’il essaie de percer le mystère de leur amitié, Léo Casez bute sur les interrogations : quel pacte les liait ? Qui était vraiment Auguste Meyer et pourquoi la mère de Dolorès le protégeait-elle ? En rouvrant les archives du passé, il force les secrets et nous entraîne dans les souvenirs de cet été brûlant, les joies et les tourments de quatre adolescents devenus si tôt adultes.

Un premier roman haletant, envoûtant comme un tour de magie.

Ce que j’en pense :

On fait la connaissance de trois filles, amies dans l’enfance et l’adolescence qui ont un ami en commun Hannibal avec lequel elles partagent tout jusqu’à quel point, l’avenir le dira. Elles ont quitté (fui ?) le village huit ans auparavant pour tenter leur chance à Paris.

Soudain, alors que la fille d’Auguste Meyer, l’artiste du village, qui donnait des cours aux enfants du village, décide d’aménager la maison et de creuser une piscine, et devinez sur quoi on tombe : le cadavre d’un jeune lycéen, Hannibal, disparu sans donner de nouvelles depuis huit ans. La relation entre Auguste et sa fille était loin d’être au beau fixe.

Ces travaux avaient déclenché la réprobation d’Hélène son médecin, car l’artiste en question ne voulait pas qu’on touche à son œuvre, afin qu’elle meure d’elle-même après sa mort…

Zineb, peu à l’aise dans son corps du fait de son éducation, est en mode survie comme ouvreuse dans son cinéma à Paris ; contrairement à Dolorès, elle espérait bien que Hannibal était encore en vie car elle recevait des courriels étranges censés émaner de lui.

Dolorès, la fille d’Hélène, dont la beauté est à couper le souffle, et qui n’aime qu’elle-même allergique à l’ordre et au rangement, fait des études de lettres, latin et grec… « Elle était une latiniste et une helléniste chevronnée et, de ce fait, savait d’où provenaient les mots »

La troisième Bianca, (dont la mère perpétuellement au régime et addict aux clubs de sport, est tellement obsédée par son physique qu’elle a recours à la chirurgie esthétique) inonde les réseaux sociaux avec ses conseils en tous genres, maquillage, vêtements de marque, meubles (qu’on lui offre en échange de ses commentaires), car elle est influenceuse, provoquant la haine d’un de ses followers (je préfère abonnés même si cela en jette moins !) qui signe @dixansauparavant…

Alléchée par le résumé, j’ai tenté l’expérience après avoir pas mal hésité et je suis passée complètement à côté de ce roman. Les personnages sont superficiels, les trois amies qui ne le sont plus sont tellement nombrilistes, uniquement préoccupées par elles-mêmes n’ont pas réussi à provoquer une once d’empathie, durant cette lecture, mais qu’on se rassure ce n’est pas parce que c’était mieux avant ou parce que je vieillis mal car la mère de Dolores qui est béate d’admiration devant le « grand artiste » Auguste Meyer sur lequel elle a veillé jalousement jusqu’à la fin, ne m’a pas plu non plus.

En gros, tout au long du roman, on est dans « parlez-moi de moi, il n’y a que cela qui m’intéresse », les trois jeunes femmes sont complètement déconnectées de la réalité et prennent leur distance dès qu’elles ne sont plus au centre, c’est moins vrai pour Zineb qui est la moins égocentrique du groupe.

Le seul personnage intéressant finalement c’est le policier qui interroge les trois filles, lui au moins, ne vit pas dans le virtuel… L’ancien rugbyman déchu, à la suite d’un accident est ce que l’on pourrait appeler un loser magnifique est intéressant aussi ainsi qu’Élise la petite fille d’Auguste.

On devine trop vite qui était Auguste Meyer, d’artiste fou à pervers il n’y a qu’un pas… C’est dommage car l’histoire aurait pu être intéressante si l’auteure, Judith Da Costa Rosa avait creusé davantage, et proposé une réflexion plus sociétale. Elle décrit une relation entre Dolorès et sa mère tellement pathologique qu’on sent bien qu’il s’est passé quelque chose, mais elle ne creuse pas laissant le lecteur interpréter lui-même.

L’auteure nous offre aussi une belle description de la démence aux corps de Lewy, malade neurologique dont est atteint Auguste qui sent un peu le vécu.

Je ne sais pas si c’est moi qui vieillis mal, mais j’avoue que cette société basée sur l’image, l’apparence, le corps, la superficialité me laisse vraiment perplexe. On s’est trompé d’auxiliaire : au royaume de l’image, on est dans l’avoir au lieu de rester dans l’être.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure. Pour un premier roman, alors qu’elle est âgée de vingt-quatre ans, c’est plutôt prometteur.

#Lesdouces #NetGalleyFrance

6-7/10

L’auteure :

Judith Da Costa Rosa a vingt-quatre ans ; « Les douces » est son premier roman.

En 2014, elle avait été lauréate du premier Prix Concours de nouvelles des classes préparatoires de Henri IV — Louis Le Grand – Fénelon.

Titulaire d’un master Scenario et Direction littéraire, elle est aujourd’hui coordinatrice d’écriture.

Extraits :

Depuis qu’il était enfant, il cultivait l’ambition de réussir un jour à disparaître ; non pas mourir, mais plutôt se réduire à une série de gestes, pour n’être plus qu’un regard et les mouvements de ses deux mains.

Est-ce que leur beauté faisait qu’ils se comprenaient par-delà leur corps ? Est-ce que la beauté était quelque chose d’important à partager.

Avec le temps, Élise avait vu les femmes qu’elle connaissait s’effacer, céder les sonorités de leur prénom contre celles d’une appellation générique : mères, tantes, grand-mères, qui avaient les cheveux courts parce que c’est plus pratique, et portaient tel chemisier acheté en solde au supermarché entre une petite fille déposée au piano, une rissolée de pommes de terre et de l’assouplissant, coulé dans cet endroit des machines à laver qu’on lui destine.

Quelques jours auparavant, Léo Casez avait lui un article sur la décomposition des corps humains qui mentionnait que les cadavres avaient de plus en lus de mal à retourner à la terre – à cause des conservateurs dans les aliments, de la pollution des sols, ou peu importe.

Sa mère lui avait seulement expliqué d’une voix neutre que de petits caillots figés dans son cerveau le rendait fou et provoquaient des hallucinations. En somme, il avait une de ces maladies de gens vieux, qui n’étaient aux yeux d’Élise qu’une raison de plus qu’avaient les gens vieux de mourir.

Bianca Ispahan avait ceci de l’abîme qu’elle ne montrait rien d’elle, sinon qu’elle était profonde.

C’était une époque où tout l’argent du monde était dédié aux images – des images avec des filles incroyablement belles, retouchées et brillantes, des images pour vendre des choses, des images pour distraire les gens, des images pornographiques – et malgré tout il restait des gens comme elle, prêts à dédier leur vie pour que certaines vieilles images puissent vivre encore un peu dans l’obscurité…

Lu en juin juillet 2021

Publié dans Littérature française

« Les possibles » de Virginie Grimaldi

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a particulièrement touchée :

Résumé de l’éditeur :

Juliane n’aime pas les surprises. Quand son père fantasque vient s’installer chez elle, à la suite de l’incendie de sa maison, son quotidien parfaitement huilé connaît quelques turbulences.
Jean dépense sa retraite au téléachat, écoute du hard rock à fond, tapisse les murs de posters d’Indiens, égare ses affaires, cherche son chemin.

Juliane veut croire que l’originalité de son père s’est épanouie avec l’âge, mais elle doit se rendre à l’évidence : il déraille.

Face aux lendemains qui s’évaporent, elle va apprendre à découvrir l’homme sous le costume de père, ses valeurs, ses failles, et surtout ses rêves.

Tant que la partie n’est pas finie, il est encore l’heure de tous les possibles.


Avec un humour jubilatoire et une infinie tendresse, Virginie Grimaldi nous conte une magnifique histoire de transmission et de résilience.

Ce que j’en pense :

Julianne vit sa vie comme elle peut, en ayant bien tout baliser autour d’elle, tant chez elle qu’au travail, pour avoir l’impression de tout maîtriser. Rien ne traîne, sauf « la chambre d’amis » où elle s’autorise le désordre, telle une soupape de sécurité.

Hélas, la maison de son père a pris feu et elle est obligée de l’héberger. Tant qu’il était loin, son côté hors norme, haut en couleur comme elle dit, elle arrivait à le supporter mais la voisine de son père, fouineuse, qui passe son temps à épier derrière ses carreaux, lui fait bien comprendre qu’il est devenu un danger, et a un comportement de plus en plus étrange.

Seulement voilà, une fois chez elle plutôt bien accueilli d’ailleurs par son fils Charlie et son mari Gaëtan, elle commence à prendre conscience que, sur le plan neurologique, il semble y avoir un problème.

D’abord, une idée saugrenue : passionné par les Amérindiens depuis toujours, il veut installer un tipi dans le jardin, puis sème la discorde avec le voisin, en lui prenant sa place de parking, alors que celui-ci est obsédé par le respect du règlement, ou encore quand il invite ses vieux copains et qu’ils écoutent du rock avec le son au maximum.

Julianne se trouve bien seule pour gérer la situation. Elle a une sœur, mais elle vit aux USA, et elle est bien contente d’être à distance à ce moment-là car il lui serait difficile d’assumer son père chez elle.

De quiproquos un peu drôles au départ, aux fugues, aux troubles de la mémoire, il va falloir consulter un (plutôt des !) spécialiste. Le premier pense qu’il s’agit d’inattention, liée à l’incendie et au départ de sa maison, car Jean arrive bien à tromper son monde et à se fermer comme une huitre si on le questionne trop (et on connaît la durée des tests de mémoire !).

La mère de Julianne est partie il y a longtemps, laissant ses filles derrière elle avec leur père qui n’a pas digéré la rupture. Elle est obsédée par son image : gym, nourriture quasi ascétique, sans oublier les interventions de chirurgie esthétique et bien sûr elle ne sait que critiquer Julianne…

J’ai bien aimé la manière dont la relation entre Julianne et son père évolue, le fait d’avoir l’impression de porter seule la charge alors que l’entourage minimise, obligée d’aller aux RV avec lui, sans le lâcher d’une semelle sinon il se perd… la culpabilité de ne pas se sentir à la hauteur, et d’être obligée de penser qu’il va peut-être falloir envisager le placement en EHPAD.

« Attendre un diagnostic, attendre un délabrement, attendre que la raison s’échappe assez pour pouvoir l’enfermer. »

En plus de la réflexion sur le vieillissement, ls étapes qui conduisent à l’acceptation ou les rôles qui s’inversent quand « le père disparaît peu à peu », Virginie Grimaldi pose aussi les questions pratiques : comment font ceux qui n’ont personne ou pas assez d’argent pour payer ?

L’idée de lui proposer un voyage, rien que lui et ses deux filles est très intéressante, même si elle est risquée…

C’est le premier livre de Virginie Grimaldi que j’ouvre : je la snobais jusqu’à présent en la classant dans la chick-litt, feel-good et tous les anglicismes possibles et imaginables, mais j’ai tenté l’expérience, car je vis la même chose que Julianne avec ma mère, et j’ai trouvé sons analyse très juste, je me suis sentie en phase avec elle et ses moments de culpabilité ou de ras-le-bol qui se traduisent par des accès de boulimie par exemple. Quelle que soit la décision que l’on prend, et cela la plupart du temps sous la contrainte des évènements, elle est accompagnée par une culpabilité hyper-présente et la crainte du jugement des autres.

Ce roman m’a touchée, par la simplicité et la sincérité du propos, comme l’avait fait il y a quelques mois Melissa Da Costa avec « tout le bleu du ciel ». Alors, finalement, je lirai peut-être ses autres romans…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Fayard quim’ont permis de découvrir ce roman ainsi que son auteure.

#Lespossibles #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

Virginie Grimaldi est née en 1977 à Bordeaux où elle vit toujours. Traduits dans plus de vingt langues, ses romans sont portés par des personnages attachants et une plume poétique et sensible.

Ses histoires, drôles et émouvantes, font écho à la vie de chacun. Elle est la romancière française la plus lue de France en 2019 et 2020 (Palmarès Le Figaro : GFK).

Extraits :

Enfant, j’idolâtrais ce papa haut en couleur, qui chantait à tue-tête au volant et nous servait du petit-déjeuner au dîner…

… Adolescente, j’avais honte de ce père pas dans le rang, avec ses cheveux longs, ses shorts en jean et sa dégaine prépubère, qui venait me chercher au collège à mobylette et parler à mes potes comme si c’étaient les siens.

Mon père n’est pas un cheveu sur la soupe, il est la touffe entière.

Combien de fois l’ai-je entendu arguer que la vie était trop courte pour faire le ménage ? Globalement, selon lui, la vie est trop courte pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à une contrainte.

J’ai envie de me lever et de le prendre dans mes bras. Mais, chez nous, on ne fait pas ce genre de chose. La tendresse c’est comme la culotte, on ne la montre pas en public.

Je tourne sur le parking du centre commercial jusqu’à trouver une place à l’écart des autres voitures. Je me gare, recule le siège, ouvre le bouton de mon jean et commence mon festin. Le plaisir est intense, mais bref. Au bout de quelques bouchées à peine, je déborde, mais je continuer. Je sais que je vais le payer, avoir mal au ventre pendant des heures, la nausée sans compter la culpabilité. Je vais me trouver faible, lâche, sans volonté.

Je ne mange pas, j’avale, j’engloutis, je dévore, je me remplis, je m’étouffe. Je bouffe mes chagrins, j’engouffre mes angoisses, j’ingurgite mes joies.

C’est terrible de le voir se transformer. Difficile de savoir ce qui est de l’ordre de son caractère et ce qui est un symptôme. Mais le plus tragique, pour moi, c’est de prendre conscience de ses qualités seulement aujourd’hui, alors qu’elles s’évaporent.

C’est déchirant de conjuguer son père à l’imparfait.

La nuit est devenue le refuge de mes idées noires. Vers trois heures du matin, sous le règne de la pénombre et du silence le sommeil se défile et le ballet des regrets commence.  Les premiers rôles sont tenus par Nostalgie et Culpabilité qui enchaînent les arabesques dans le passé.

Il prenait rarement des nouvelles, il se contentait de celles que je lui donnais. J’ai espacé mes appels en pensant qu’ils avaient peu d’intérêt pour lui. J’ai laissé le silence devenir normal, je me suis accommodée de cette relation en pointillé.

Seules deux personnes au monde sont capables de m’anéantir en une seule remarque : ma mère et mon père. Chaque infime critique, si bienveillante soit-elle, remet en question tout mon être. Je suis un château de cartes face à eux, je ne supporte que leur tendresse…

… C’est le privilège des parents : leurs mots comptent triple. C’est pire encore quand leurs mots disent la vérité.

C’est à cette certitude – il ne se rend pas compte – qu’il faudra que je m’accroche de toutes mes forces quand le chagrin m’engloutira. S’il ne sait pas, il ne souffre pas. C’est pour nous que c’est grave. Lui, il perd sa carte vitale. Nous, notre père.

Comment font les gens qui n’ont personne ? Comment font les gens qui n’ont pas les moyens ? On est démunis, désemparés, largués dans un monde opaque et sinueux.

Lu en mai-juin 2021

Publié dans Littérature française

« Plus immortelle que moi » de Sophie Henrionnet

Aujourd’hui, petit détour par la psychiatrie, ma compagne depuis si longtemps, avec ce livre dont la couverture a attiré mon regard, encore plus que le résumé, et soyons honnête, le titre aussi est accrocheur :

Résumé de l’éditeur :

Comment Mathilde, la petite quarantaine ordinaire, s’est-elle retrouvée enfermée dans un « institut de repos » ? À quel moment la vie de cette pharmacienne mariée et mère d’un adorable adolescent a-t-elle basculé ? Sur les conseils de sa psy, Mathilde tient un journal où elle lui livre ses états d’âme, ses souvenirs d’enfance – la cruauté dont elle a fait preuve à l’encontre de son frère Charly – son quotidien chez les fous avec l’odieuse infirmière qu’elle a surnommée Moustache, ou encore sa rencontre marquante avec une certaine Daphné. Peu à peu, la parole se libère : Mathilde étouffait dans cette existence étriquée, se sentait transparente ; son cocon s’est fissuré, elle a perdu ses repères et explosé. Mais que s’est-il réellement passé ? Y a-t-il eu un élément déclencheur ? Pourquoi son frère, qui a su tant de fois lui pardonner et être à ses côtés, est-il aux abonnés absents ? Qui est Daphné et quel rôle va-t-elle jouer ?

Une construction implacable et une chute inattendue.

Ce que j’en pense :

Une rencontre étrange, avec « cet homme à la mèche » qui croise son regard et qu’elle interprète comme une histoire d’amour possible, un anniversaire que tout le monde a oublié (ses quarante ans ce n’est pas rien !) et voilà que Mathilde explose en vol (ou implose) et se retrouve dans un établissement psychiatrique, aux bons soins de Dorine qui, voyant que les échanges verbaux sont inconsistants pour ne pas dire stériles, lui conseille d’écrire, de poser des mots sur son mal-être.

Un peu au ralenti sous l’effet des psychotropes, elle a tendance à tourner un peu en rond, avec des allers et retours dans le temps, tandis que sa voisine de chambre Véronique, qui, officiellement du moins, ne parle pas car elle est « surveillée » par la CIA ou autre, car elle se dit agent secret. Toujours est-il que Véro lui parle de manière à ne pas être vue (les fameux angles morts des caméras de surveillance) et lit en douce les carnets sur lesquels Mathilde prend ses notes.

On a d’autre personnages truculents, tel ce jeune homme informaticien qui a tout oublié, ou un homme qui se dit général et donne des ordres à tout le monde, le tout chapeauté par une infirmière psychorigide qu’elle a surnommée…

Peu à peu les souvenirs vont remonter, l’enfance où elle a toujours subi, le petit frère Charly qui captait l’attention, le mariage, la naissance de son fils Ruben (miracle car elle est atteinte d’endométriose, jusqu’au passage à l’acte, la fuite avec Daphné, pour enfin commencer à vivre ce qui va nous réserver pas mal de surprise…

J’ai bien aimé ce roman, la manière dont Sophie Henrionnet a construit son histoire, les liens très (trop ?) forts qui unissent Mathilde et son frère, le roman familial et le grain de sable qui fait basculer un édifice apparemment solide mais qui était quand même miné.

 L’analyse de l’absence de réaction de l’entourage qui ne voit rien, ne fait rien est très juste, car c’est ce qui se passe très souvent, la personne qui souffre s’enferme dans une carapace, refusant de montrer ce qui pourrait être un signe de faiblesse, en mode « je serre les dents et j’avance » en attendant que les autres comprennent sans qu’elle ait besoin de le dire.

Je me suis mise à détester ma vie, mes proches, à les haïr viscéralement. Ça gonflait, ça enflait, j’étouffais. Une cocotte-minute je vous dis Dorine, et pas un n’a été foutu de soulever le couvercle pour libérer un peu la pression.

J’ai aimé l’idée de la lecture à voix haute que fait Mathilde aux autres patients, idée qui a beaucoup contrarié Moustache qui avait l’impression qu’on empiétait sur ses prérogatives. Mathilde obtient, à force d’insister un lieu et un créneau horaire pour partager cette lecture avec un petit groupe qui sera de moins en moins passif.

Je découvre l’auteure avec ce livre et c’est une belle expérience, les choses sont bien abordées, sans avoir recours au pathos qui pourrait faire sortir les mouchoirs, et il faut reconnaître que la chute est extraordinaire, tant on ne la voit pas venir, même si on la subodore…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions du Rocher (Elidia) qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure dont le style original me donne envie d’explorer davantage, avec notamment « Sur les balcons du ciel » mais, vu l’encombrement défiant toute concurrence de ma PAL, il risque d’attendre….

Jolie couverture que l’on peut interpréter comme on veut…

#Plusimmortellequemoi #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

Romancière française, Sophie Henrionnet a hésité pendant longtemps entre des études médicales et littéraires. Elle a exercé le métier de chirurgien-dentiste avant de se consacrer à l’écriture.

Elle est l’auteure de quatre romans parmi lesquels « Drôle de Karma » et « Sur les balcons du ciel » et de plusieurs titres en littérature jeunesse : Trilogie des Mondes de l’Arbre, les calamiteuses journées de Clémence...)

Également scénariste du roman graphique, elle sort « Et puis Colette » (Mathou aux illustrations) aux éditions Delcourt en septembre 2018.  

https://sophiehenrionnet.com/a-propos-2/

Extraits :

Utiliser l’écrit pour ordonner le foutoir insensé qu’est devenue ma vie. A ma décharge, il s’est tracé, sur l’encéphalogramme de mon existence, plus de choses ces dernières semaines que depuis mon tout premier cri sur terre.

Disons que l’on fait un certain nombre de choses par habitudes, une fois la majorité passée, et les illusions perdues. Contraindre mes cheveux chaque mois est l’exemple parfait de cette logique parfaitement illogique.

J’ai toujours été si sage, si obéissante… Un bon petit soldat. A croire que, sitôt la maternité, on m’a désigné une place et que je suis restée docilement dans le périmètre, tout en rêvant d’en sortir, évidemment.

Empêchée, voilà. Depuis toujours je me sens empêchée. Tout cela aurait-il pu se dérouler différemment ? J’aime à croire que non, c’est trop douloureux, mais je sais que c’est pourtant probable.

Charly, c’est un fou rire nerveux, c’est marcher sur un chemin de crête et ne pas savoir si l’on va rouler sur le versant des larmes ou flâner sur celui, en pente douce, du rire.

Depuis que je suis arrivée ici, tout le monde a un avis sur ce qui s’est produit, ce qui m’est arrivé, et je m’oppose à ces tentatives d’explications par principe. Parce que personne ne peut savoir mieux que moi ce qui s’est passé, je rejette en bloc les spéculations. Mais cette fois vous avez sans doute raison, l’homme à la mèche, ce refus d’anniversaire… Ce ne sont que des alibis. Je voulais uniquement une bonne ou mauvaise raison de presser sur le détonateur.

Véronique n’a pas la moindre visite. Elle prétend qu’elle ne veut pas communiquer sa géolocalisation, ce qui n’a aucun sens puisque, comme nous tous, elle est placée à la demande d’un tiers. Cette femme est un mystère. Quand je pense avoir trouvé une certaine logique à ses divagations, elle bifurque et me perd un peu plus dans ses bois profonds.

J’ai toujours eu conscience d’avoir des faiblesses, des fêlures. Toujours su qu’il ne tenait à rien que je déraille. J’ai joué la comédie toute ma vie à la perfection. Charly est le seul à me savoir tout à fait.

Lu en mai 2021

Publié dans Littérature française, Thriller

« Pasakukoo » de Roy Braverman

Ayant passé un bon moment avec « Manhatan sunset » il y a une semaine ou deux, j’avais envie de retourner dans l’univers de Roy Braverman avec ce au livre au titre aussi évocateur que sa couverture :

Résumé de l’éditeur :

Rhode Island, l’été indien, un manuscrit disparu, deux écrivains rivaux, une histoire d’amour : le page-turner d’été, lumineux et divertissant !

Lac Pasakukoo, dans le Rhode Island des étés indiens. Le corps noyé d’une jeune romancière prometteuse, égérie annoncée d’une nouvelle génération d’écrivains.

De chaque côté du lac, la résidence de deux auteurs à succès, meilleurs ennemis du monde. Un shérif qui ne les aime pas et un village où aucun secret ne résiste à la douceur de vivre apparente.

Un avocat noir et théâtral qui débarque.

Une secrétaire à faire pâlir Vénus en personne.

Un assistant littéraire appliqué et ambitieux.

Un manuscrit dont la seule existence fait frémir les familles les plus puissantes de la région. Des mots qui deviennent des armes, et des pages blanches des linceuls.

Et soudain, une série de violences qui se déchainent entre les rancœurs d’hier et les menaces de demain.

Ce que j’en pense :

Cette fois, immersion à Rhode Island avec ses lodges majestueux d’écrivains milliardaires auxquels tout semble réussir :

Nous avons, d’un côté Benjamin Dempsey, auteur sérieux et reconnu et de l’autre côté du lac Pasakukoo. Le lodge de Akerman, auteur de best-sellers dont les fêtes sont somptueuses et dont le talent laisse plus à désirer. Tous les deux ont été amis, autrefois, mais actuellement il semblerait que tous les coups soient bons pour se dénigrer mutuellement. Chacun a affublé l’autre d’un surnom moqueur : Gasby le petit pour Akerman, versus Emile pour Dempsey

Dempsey est en train de rédiger son dernier roman, et il est assisté d’un stagiaire, Matthew, chargé de faire les corrections, avant de mettre le manuscrit dans le coffre, le soir, tout en discutant philosophiquement sur la vie, l’amour, voire le talent de manière cynique le plus souvent.

Un soir, alors qu’ils sont installés confortablement, débarquent trois jeunes femmes, champagne à la main, décolletés plongeants, invitées à la fête d’Akerman. Dempsey les expédie en face, plus ou moins vexé qu’on ait pu confondre les deux propriétés, la sienne étant quand même la plus belle !

Une des jeunes femmes, Esther, va revenir dans la soirée, traversant le lac en barque avec l’envie d’accrocher Dempsey à son tableau de chasse, mais il préfère s’abstenir et demande à son stagiaire de la raccompagner, étant donné qu’elle a déjà beaucoup bu !

Le lendemain le corps de la belle est retrouvé flottant sur le lac. Meurtre, suicide ? Toujours est -il que Blansky, le shérif débarque. Or, il y a un vieux contentieux entre eux : Dempsey a séduit l’épouse puis la fille du shérif, et la vengeance est un plat que se mange froid.

La belle était en train d’écrire un roman sur sa vie et celle de sa famille, les familles paternelle et maternelle sont richissimes, magouilleuse et n’hésite pas à proposer une grosse somme pour être prévenue des moindres avancées de l’enquête… Et curieusement, intervient Douglas Dwayne, un tueur à gages au casier judiciaire long comme le bras ainsi que sa sœur Abigail.

Un crime en entraînant un autre, je me suis laissée happer par ce roman addictif (je lui dois deux nuits d’insomnie car je ne voulais pas le lâcher !) et cette histoire m’a beaucoup plu , car Roy Braverman nous entraîne dans les coulisses du monde littéraire, les bons écrivaines et les moins bons, les arrivistes qui veulent devenir calife à la place du calife, les vies sexuelles débridées, Dempsey et Akerman font les mêmes conquêtes, se piquant leurs amourettes, leur animosité n’est pas seulement littéraire !

On aborde aussi les maisons d’éditions aux procédés pas toujours corrects (cf. le duo d’avocats : Tom Whitaker, le beau Noir musclé et la belle hispanique, Melinda Mendes qui choisit ses tenues en fonction de l’effet recherché pour troubler l’adversaire… ou encore des émissionsTV truquées pour faire le buzz et booster les ventes…

Et bien-sûr, on a encore et toujours, les flics intègres et les ripoux… ce qui confère de nombreux rebondissements, au cours de la lecture, avec une idée intéressante : Roy Braverman donne la parole à un des protagoniste, censé être mort, au moment il livre ses réflexions en nous laissant le soin de deviner de qui il s’agit en prenant un malin plaisir à nous induire en erreur. Ses cogitations étant écrites en italiques.

Bien-sûr, on ne peut pas, ne pas penser à « La vérité du l’affaire Harry Québert » de Joël Dicker, où il est question également de la relation de maître à élève. J’ai lu les deux mais j’ai préféré « Pasakukoo », car l’intrigue est bien plus aboutie.

J’ai retrouvé avec plaisir la plume, le style, la créativité de Roy Braverman, alias Ian Manook et il me reste encore quelques opus ) découvrir sous les deux (et probablement plus)  pseudos !

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Hugo publishing poche qui m’ont permis de découvrir ce roman addictif et de retrouver la plume d’un auteur qui me plaît bien décidément…

#Pasakukoo #NetGalleyFrance

9/10

Extraits :

Peu importe qui je suis pour l’instant, puisque je suis mort maintenant, mais voilà ce que je sais de cette curieuse affaire. Tout commence par un malentendu, du côté de Notchbridge, Rhode Island, où l’écrivain Benjamin Dempsey possède un lodge sur les rives du lac Pasakukoo. Un havre de paix que j’ai bien connu, moi aussi…

Matthew, le grand amour, le mariage, la fidélité sont des artifices sociétaux. Le véritable amour, c’est une attirance reptilienne pour la survie. La sienne, égoïste, pas celle de l’autre. J’aime, donc je vis.

Ce colosse noir a pris l’ascendant sur les deux policiers en quelques minutes à peine et moi, comme Dempsey, je me serais aussi laissé piéger par sa colère. Pourtant je sais qu’une colère, ça se construit et ça se maîtrise. Une colère, ça ne trébuche pas comme un élan de hargne ou de haine. Une belle colère, c’est fait pour avancer en bon ordre, ça ne part pas dans tous les sens, c’est comme une tortue de centurions romains, ça suit son plan.

Pou r ceux qui ont eu le bonheur d’avoir une enfance, tout se décide à vingt ans. Nous avons, à cet âge-là la capacité d’envisager toutes sortes d’avenirs, sans mettre en balance le prix à payer pour qu’ils se réalisent.

Nous ne détruirons jamais la nature, elle reprendra toujours ses droits, d’une façon ou d’une autre. Tout ce que nous détruisons, c’est-ce que nous avons construit. Les choses comme les vies, c’est-à-dire nous.

Pas étonnant que cette puissance de destruction fascine les auteurs. Je me sens depuis le début de ce roman comme un gladiateur dans une arène. Est-ce un hasard si, au temps des jeux du cirque, celui qui avait le pouvoir d’arrêter le combat ou d’exiger qu’il se poursuive jusqu’à la mort s’appelait « l’éditeur ».

Les auteurs mentent. Ils n’ont pas vécu ce qu’ils racontent. Raconter, c’est déjà mentir un peu. Écrire, c’est mentir beaucoup. L’auteur de ce roman n’a jamais tué personne. A ma connaissance. Et pourtant, voyez comment il tue. On pourrait même croire qu’il y prend plaisir…

Chaque roseau est différent, mais le vent couche toutes les herbes dans le même sens. Je suppose que l’auteur est fier de cette métaphore, puisque lui-même se prend pour le vent qui nous courbe tous selon son désir.

Lu en mai 2021

Publié dans Littérature française

« Le chant du perroquet » de Charline Malaval

J’ai beaucoup aimé le précédent roman de l’auteure, « Le marin de Casablanca », alors lire ce livre était une évidence, d’autant plus qu’un petit voyage au Brésil, en plein confinement cela ne se refuse pas : 

Résumé de l’éditeur :

São Paulo, 2016. Tiago, un jeune journaliste indépendant, fait la connaissance de son voisin, Fabiano, qui habite le quartier depuis plusieurs décennies, avec un perroquet pour seul compagnon. Au fil de leurs rencontres, le vieil homme raconte son passé à Tiago, l’épopée d’une existence soumise aux aléas de l’Histoire. Le départ de son Nordeste natal pour participer à la construction de Brasília avec ses parents, son travail d’ouvrier dans les usines Volkswagen de São Paulo… et, surtout, il lui parle de la femme de sa vie, qui a disparu à la fin des années 1960, sous la dictature.

Avec l’idée d’en faire le sujet de son premier roman, Tiago recueille, fasciné, ce palpitant récit et, son instinct de journaliste reprenant le dessus, il décide d’effectuer des recherches par lui-même. Mais bientôt les pistes se brouillent et le doute s’insinue dans son esprit.


Véritable ode à la transmission, à l’amour, à la résistance, Le Chant du perroquet nous offre également, grâce à ses personnages inoubliables et à son écriture vive et magnétique, un magnifique et vibrant hommage à un Brésil immortel, celui d’hier et d’aujourd’hui.

Ce que j’en pense :

Tiago est journaliste, et pense devenir écrivain donc cherche un bon sujet. Un jour, alors qu’il se rend au travail sa vieille Fusca, l’équivalent brésilien de la coccinelle, la voiture ne veut plus démarrer et c’est un homme âgé, son voisin, Fabiano qui réussit à la remettre en marche. C’est ainsi qu’ils font un peu connaissance, car ils se contentaient de se croiser.

Un soir où un peu éméché Tiago ramène sa nouvelle conquête Juliana (le plus beau cul du monde dit-il avec beaucoup d’élégance) ils entendent des hurlements : « Laisse-moi partir, laiiiiiiiiiiiiisse moi partir…), ils foncent chez Fabiano et … C’est Chico, le perroquet, qui hurle et menace son propriétaire…

Peu à peu, Fabiano va leur raconter sa terrible histoire, en dépit des bâillements de Juliana, Tiago sent qu’il tient enfin un scoop.

On repart ainsi en 1956, sur les traces de Fabiano, dont l’enfance a été difficile entre un père alcoolique, une mère battue, qui un jour fait ses valises. Josefa a elle-aussi quitté cet endroit sous la protection de Lucio, accompagné de sa guitare magique.

Ils avaient quitté le Nordeste car la sécheresse avait anéanti les récoltes, pour aller construire la ville idéale du régime : Brasilia, dans un coin perdu du Brésil, née de la folie des grandeurs du président de l’époque et des esquisses de Niemeyer. Un paradis sur terre, mais qui sera probablement pour les riches, personne n’ayant les moyens de se payer un appartement. Fabiano fait la connaissance de Josefa qui va devenir l’amour de sa vie, ils sont à peine ados quand ils se rencontrent.

Il y a des pervers qui tournent autour d’elle, notamment deux hommes qui travaillent avec le père de Fabiano, compagnons de beuverie qui le poussent à la violence. Pour les fuir, ils vont quitter le chantier grâce à une opportunité : lors de la visite du Président, Fabiano ose prendre la parole, et ce dernier lui propose une embauche à l’usine Volkswagen de Sao Paulo. Il réussit à emmener Josefa avec lui pour l’éloigner des pervers et commencer une nouvelle vie.

Comme l’embauche vient du président, Fabiano va être très mal accueilli par le contremaître qui va lui pourrir la vie, mais grâce à Zé son binôme pour faire les pièces, il va s’accrocher.  Il est amoureux de Josefa, mais celle-ci se méfie des hommes et veut être indépendante. Pour tenter de la conquérir, il va apprendre à jouer de la guitare et à chanter.

Un jour, Pedro le fils du chef de la publicité de VW aperçoit Josefa et réussit à convaincre son père qu’elle doit être l’égérie de la marque, de la Fusca surtout.

Voilà nous connaissons tous les protagonistes, car leurs destins vont s’entremêler, alors que le coup d’état se profile, libérant les instincts sadiques et collabos des uns, et la résistance des autres. Maintenant que le décor (la trame de l’histoire plutôt) est planté, je vous laisse découvrir la suite. Et, l’auteure nous réserve des surprises…

J’ai choisi ce roman car, si j’aime beaucoup la musique, la culture du Brésil je connais assez mal son histoire, à part les dictatures et l’hécatombe qu’a déclenché le coup d’état de 1964. A l’ère Bolsonaro, c’était le moment ou jamais de m’y plonger pour tenter de comprendre pourquoi, un peuple qui a autant souffert, avec un nombre de morts effarant, où la torture était très inventive avec notamment le Pau-de-arara « le perchoir du perroquet » où les prisonniers étaient suspendus par les genoux et les poignets à une barre horizontale, la tête en bas, avec un psychiatre, le Doutor Sumiu et sa gueule d’ange, qui a l’art de mettre les gens en confiance lors des entretiens pour mieux les briser, et qui semble être une réincarnation de Mengele. L’hôpital psychiatrique de Barbacena est resté tristement célèbre.

L’auteure dénonce au passage la complicité de Volkswagen avec la dictature, sa chasse aux syndicats, ses délateurs zélés et leurs archives auxquelles il n’est pas évident d’accéder :

L’entreprise est déjà depuis trop longtemps dans le collimateur, avec ses dirigeants nazis, bien connus pour leur très grand sens de l’organisation et de l’ordre…

Tout au long du roman, ce style de roman gigogne que j’aime beaucoup où on alterne le présent et le passé pour rendre ce dernier plus supportable, la musique est omniprésente, la musique traditionnelle, la samba, puis la bossa nova, cette musique qui fait toujours autant vibrer, et me met des papillons dans le ventre (eh oui !). En annexe, l’auteure nous propose une liste de chansons : « du Brésil de Fabiano et Josefa au Brésil de Tiago et Juliana » avec quelques pépites.

Charline Malaval a truffé son roman d’expressions portugaises que j’ai retrouvées avec plaisir, étant lusophone, lusophile, donc ce livre avait tout pour me plaire d’où le coup de cœur…

Maintenant, il ne me reste plus qu’à lire les auteurs brésiliens de l’époque et ceux qui ont évoqué la dictature …

J’ai beaucoup apprécié l’écriture et les talents de conteuse de Charline Malaval que j’ai découverts avec « Le marin de Casablanca ». J’ai mis beaucoup de temps à rédiger ma chronique car j’avais samba et bossa nova dans la tête et pas du tout envie de refermer le livre…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Préludes qui m’ont permis de découvrir ce nouveau livre de Charline Malaval dont j’apprécie beaucoup la plume.

#LeChantduperroquet #NetGalleyFrance

Mes élucubrations :

Comme je l’ai déjà dit, j’ai appris le portugais cette langue, le portugais via Assimyl pour pouvoir discuter avec la famille de mon mari au Portugal donc il m’en reste encore un peu…

De plus, j’aime beaucoup le portugais en mode sud-américain (comme l’anglais USA versus Grande Bretagne par exemple ou français versus Québec), car les intonations sont plus douces, plus chantantes.

C’est un pays que l’on rêve de visiter, tous les deux mais il va falloir attendre un peu (pas seulement le COVID mais le départ de Jaïr Bolosonaro (vous l’avez sans doute remarqué, l’avoir affublé de ce prénom était peut-être dans le but de défier le destin, faire « jaillir » une parcelle d’intelligence, chez Bolso alias grippette-tapette pour reprendre ses mots favoris !!! Sans rancune, Mr le Président, je sais que vous appréciez l’humour!

En gros comme la Russie, quand Vladimir 1er va tirer sa révérence, on sera mort ! ou mes dernières notions de russe se seront évaporées…

L’auteure :

Charline Malaval est née en 1984 à Limoges et a grandi en Corrèze. Après avoir enseigné au Brésil, à l’île Maurice, en Bulgarie et au Vanuatu, elle est aujourd’hui professeure de lettres au lycée français de Riga (Lettonie). 

On lui doit « Le marin de Casablanca » et « Le chant du perroquet ».

Extraits :

Au fond, il n’y a pas plus brésilien que ces animaux-là… Ils sont comme l’âme de la samba, jamais si beaux, si colorés et le cœur à la fête que lorsque leur monde est en train de s’effondrer.

Chacun a droit à l’amour, mais chacun aime à sa façon. Alors que certains aiment tièdement et se contentent de sentiments étriqués, d’autres aiment corps et âme, constamment prêts à en mourir. Ceux qui savent aimer y sacrifient tout, leur cœur et leur âme.

Avec Fabiano, ce sera différent, Tiago l’a compris depuis quelques temps déjà, cet homme possède un secret, cache un drame, une tragédie derrière ses sourires. Selon Tiago, c’est précisément ce qui fait l’âme d’un roman. Jusque-là, son inspiration s’était toujours fait refouler par la page blanche qui l’interrogeait, frondeuse : « quel nœud vas-tu défaire ? Quel mystère vas-tu résoudre ? De quoi vas-tu bien pouvoir parler ?

Brasilia, c’est le symbole d’un pays qui gueule à tue-tête au reste du monde : on peut tout se permettre, que ça vous plaise ou non ! Et le Brésil s’est tout permis dans ces années-là ! La bossa-nova, le tropicalisme, la première coupe du monde remportée par la Seleção… Le Brésil a osé toutes les esthétiques, a associé des couleurs, des notes qui juraient ensemble pour en faire des œuvres d’art !

Le coup d’état de 1964 et la dictature sont d’ailleurs la conséquence de cette curiosité avide, de cet appétit de vie unique au monde.

Ils étaient des milliers comme eux, à avoir voulu tenter leur chance ailleurs, loin de ces terres que la pluie avait fuies. Il n’y avait plus rien à cultiver, plus rien à manger. Les récoltes de maïs et de haricots noirs séchaient sur pied depuis de longues années. On avait attendu en vain le retour de la pluie. On avait imploré tous les dieux, tous les esprits possibles, mais rien n’y avait fait.

Josefa, en silence, avait pleuré de joie de quitter le spectacle de désolation de son foyer. Mais elle savait qu’elle serait désormais exilée. Comme le lui avaient enseigné la douce voix rauque et la guitare enjôleuse de Lucio, une vie s’écrit en prenant des risques, et la musique les fait passer pour un jeu.

Du travail s’était ensuite présenté à Rio d’où Lucio faillit ne jamais repartir. En 1931, peu après son arrivée, il assista à l’inauguration de la célèbre statue du Cristo Redentor ouvrant grand ses bras à la cité merveilleuse. L’année suivante, la roue tourna encore et il connut les insurrections contre le dictateur Vargas, et bien entendu la crise économique qui suivit…

Mais, il faut tout de même avancer, et c’est grâce à cela que nous apprenons à nous connaître et à compter sur nous-mêmes.

Mais, la samba, c’est l’âme du Brésil. La musique n’a pas être digne puisqu’elle est le dernier rempart avant la folie. C’est une expression qu’on ne peut museler car elle imprègne tous les pores de ce fichu pays !

La saudade, douce et vibrante, réchauffait son âme, et malgré lui cette rythmique paresseuse et nouvelle agitait son corps. Ses pieds et ses jambes battaient la mesure. Il se laissa effleurer par le chant de la flûte et la voix si chaleureuse qui fredonnait la mélancolique mélodie.

« Il n’y a rien de mieux qu’un roman pour faire comprendre que la réalité est mal faite, qu’elle n’est pas suffisante pour satisfaire les désirs, les appétits, les rêves humains. » C’est de Mario Vargas-Llosa. Alors, arrange-toi pour en faire une histoire qui en tiendra compte.

Celui-ci (l’hôpital de Barbacena) avait servi, au cours des décennies du XXe siècle, et bien plus activement entre 1960 et 1970, à éliminer quelques soixante mille « patients ». Des femmes prétendument traitées pour hystérie ou schizophrénie. Des opposants politiques. Des fauteurs de troubles. Au plus fort des années de plomb, ils gênaient et avaient miraculeusement disparu de la circulation.

Lu en mai 2021

Publié dans Littérature française

« Les trois vies de Suzana Baker » de Philippe Amar

Retour aujourd’hui sur un de mes sujets de prédilection, la Shoah, et la recherche de l’identité et des racines avec ce livre :

Résumé de l’éditeur :

Quand Lauren Moore, professeur d’Histoire contemporaine à Boston, reçoit pour son anniversaire un test génétique destiné à établir ses origines généalogiques, elle trouve le cadeau de sa fille Emily très amusant. Ce test est très en vogue parmi ses collègues historiens.
Quelle n’est cependant pas sa surprise quand elle en découvre les résultats, divulguant des origines ignorées de tous jusque-là. Une ascendance qui remet en question toute son existence ainsi que celle de sa fille et balaie d’un coup ce qu’on lui a toujours raconté de ses ancêtres.
Qui peut l’aider à résoudre ce mystère ? Sa mère Suzana, âgée de quatre-vingt-neuf ans et atteinte de la maladie d’Alzheimer, est dans l’incapacité de l’éclairer. Il semblerait pourtant qu’elle ait caché un secret que personne ne soupçonnait. Pourquoi aurait-elle menti ?


Pour Lauren et sa fille, c’est le début d’un long périple qui les mènera des USA, en passant par la France, jusque dans les contrées lointaines de l’Est européen. Une quête de la vérité, mais aussi la découverte d’une histoire incroyable qui va changer leur vie…

 Deux voyages inversés – l’un vers des origines inconnues, l’autre pour survivre.

Ce que j’en pense :

Pour son anniversaire, Lauren reçoit comme cadeau un test ADN, offert par sa fille Emily, pour déterminer ce qui se cache dans son ascendance, et là bingo, le résultat du labo arrive : juive ashkénaze 50,1%, c’est-à-dire qu’un ascendant est juif. Après la sidération, car elle a été élevée dans la religion catholique, elle décide de partir à la recherche de ses ancêtres.

J’étais Irlandaise à 35,2%, Anglaise à 7,8% Norvégienne à 6, 9% et majoritairement Juive ashkénaze à 50,1%

Elle est quasi certaine que c’est du côté de sa mère qu’il faut chercher, or Suzana a une maladie d’Alzheimer, précédée d’un AVC, donc la mémoire est plus que limitée. Elle décide de lui faire un prélèvement de salive, à son insu et… 99 % juive 1% russe.

Elle a très peu d’éléments pour commencer sa recherche, le nom de famille de sa mère Baker, or il s’avère que Suzana a soigneusement brouillé les pistes, avec des photos représentant ses ancêtres qui ne sont pas les bonnes, elle s’est complètement réinventée une vie, pour que l’on ne découvre jamais la vérité, et avec la maladie d’Alzheimer, cela va devenir vraiment compliqué, un travail de Titan.

On va la suivre dans ses recherches, sur Internet, les sites de généalogies, et elle finit par tomber sur une personne compatible en Lituanie. Ainsi commence le voyage, sur les traces de la famille, ce qui va s’avérer être très compliqué, il faut retrouver des registres, actes de naissance, et refaire le chemin à l’envers, ce qui va les emmener en Allemagne, en France… Lauren sera aidée par son mari Oliver journaliste d’investigation pour mener son enquête, sorte de « cold case sans victime » comme elle dit.

En parallèle, l’auteur nous raconte l’histoire de trois familles juives qui tentent de fuir les persécutions. La famille Braunstein a émigré en Allemagne à cause des pogroms dans les pays de l’Est, refait sa vie, tenant une boulangerie avec un associé, mais quelques années plus tard, c’est la nuit de cristal, la boulangerie est incendiée et il n’y a que quelques survivants.

La famille Horowitz, dont la fille Frida se fait brutalement éjectée d’un spectacle de danse parce qu’elle est Juive, alors que le père Samuel est allé se faire recenser sans penser qu’il tombait dans un piège. Et se retrouve interné dans le camp de Pithiviers.

Puis, 1940, nouvelle fuite car Paris est occupé, et il faut tenter de passer en zone libre, puis la rafle, du Vel d’hiv, l’occupation de toute la France avec les résistants, les collabos, les trahisons…

On suit le destin tragique des trois enfants : Hannah, Léon, Frida en parallèle avec le voyage initiatique de Lauren et Emily, qui les entraînera jusqu’à Auschwitz. Lauren qui est enseignante va se retrouver plongée dans cet univers qui était quelque peu abstrait à distance, c’est une chose d’enseigner le nazisme, le Shoah et une autre d’y être confrontée dans la réalité.

Il y a un moment très fort dans le roman, c’est la visite d’Auschwitz avec cette citation :

« Ils marchaient la tête basse, mimant inconsciemment ces êtres déshumanisés déportés plus de soixante-quinze ans plus tôt. Nous marchions la tête basse nous aussi. Était-ce par respect ? Comme si nous foulions le sol d’une église ? Était-ce parc que la honte de ce que l’humanité avait été capable de fomenter nous collait à la peau ? Ou parce que nous sentions que les fantômes de ces gens étaient partout autour de nous. Qu’ils nous jugeaient, nous accusant de les avoir laissés mourir. »

Philippe Amar nous raconte l’histoire de tous les protagonistes, sans pathos, qu’il s’agisse de la quête de Lauren ou des persécutions qu’ont subi Hannah, Frida et Léon, la difficulté d’aller à la pêche aux renseignements. Les faits sont relatés comme dans un livre d’Histoire, mais cela n’exclut pas les moments d’émotion, et on ne se sent jamais voyeur.

J’ai trouvé très intéressante l’idée de partir d’un test ADN et d’une femme américaine pour aborder le nazisme et la Shoah en retrouvant des ancêtres qui l’ont subie.

L’auteur maitrise parfaitement son sujet, et j’ai appris au passage que c’était inspiré de son histoire familiale.

J’ai beaucoup aimé ce livre, qui fait réfléchir car Philippe Amar aborde aussi la transmission d’une culture, d’une société, d’une religion ou d’une langue, et la possibilité de faire ou non le deuil. En décrivant le comportement héroïque de certains et la cruauté, la lâcheté, l’appât du gain, (dénoncer un Juif, cela rapporte, mais dénoncer un résistant c’est encore plus lucratif !) l’antisémitisme profondément ancré encore à l’heure actuelle, et la question que l’on se posera toujours : qu’est-ce qu’on aurait fait ? On s’imagine Résistant, ne parlant pas sous la torture…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Fayard-Mazarine qui m’ont permis de découvrir et dévorer ce roman ainsi que son auteur, dont je vais l’intéresser aux autres livres.

#LestroisviesdeSuzanaBaker #NetGalleyFrance

9/10

L’auteur :

Diplômé en Droit, parolier, puis scénariste pour la télévision et le cinéma, Philippe Amar a publié en 2013, Tous les rêves de ma vie, et en 2019 Le petit roi du monde – tous deux en cours d’adaptation cinématographique.

Dans Les trois vies de Suzana Baker, l’auteur mêle l’Histoire à un drame inspiré du passé de sa famille, et nous livre ici un roman débordant d’émotion, de justesse et de suspense.

Extraits :

Mon père ne s’était jamais vraiment entendu avec son frère, qu’il estimait trop conservateur, alors qu’il était, lui, un pur démocrate. Mon oncle avait appris à faire de l’argent, mon père, à aimer et instruire son prochain.  L’un avait fini dans le pétrole, l’autre professeur d’histoire au Boston College.

D’après ma mère, leur conflit remontait à l’adolescence, quand mon oncle glorifiait le Ku Klux Klan.

Comme je relisais les conclusions du test, le néant s’empara de mon cerveau : je ne me reconnaissais plus. Un peu comme si j’avais vécu cinquante ans dans le corps d’une autre.

Alors que je devenais pur ma mère l’étrangère qu’elle avait le plus connue dans sa vie, désormais, c’était elle qui devenait une étrangère pour moi. J’avais peur qu’elle s’en aille en emportant son secret avec elle. Après avoir menti toute sa vie, elle continuerait de mentir dans sa mort. Je me sentis si impuissante que j’en eus la rage au cœur.

Toute sa vie, elle s’était fabriqué un monde duquel elle m’avait exclue par cette mystification. Et ma fille devrait désormais continuer à se construire sur cette imposture.

Mais ma peur de savoir n’était pas liée à ce que je risquais de découvrir, non, elle était un alibi pour ne pas chercher. J’appréhendais de porter ce passé dont je venais d’hériter et qui, pourtant, ne m’appartenait pas. J’enrageais. Si seulement ma mère m’avait dit qui elle était, alors je n’aurais pas aujourd’hui cette terrifiante sensation d’être personne.

J’avais le sentiment de ne pas avoir le droit d’être malheureuse. J’avais presque honte d’être vivante. Jamais, je n’avais ressenti une telle culpabilité de vivre, auparavant. Jamais.

Désormais, je faisais partie du livre d’histoire. Du chapitre « Holocauste ». Oui, j’étais « une enfant de survivante ». Ces mots étaient si lourds de sens que j’en ressentais déjà le fardeau.

Je devenais, à cause de ce test imbécile porteuse de la mémoire d’une rescapée. Porteuse de l’horreur de cette période damnée. Porteuse des traumatismes que ma mère avait réussi à ne pas me transmettre.

Lu en mai 2021