Publié dans Littérature française, Témoignage

« De mon plein gré » de Mathilde Forget

Ayant apprécié le premier roman de l’auteure « A la demande d’un tiers » j’ai eu envie de lire son second livre :

Résumé de l’éditeur :

Elle a passé la nuit avec un homme et est venue se présenter à la police. Alors ce dimanche matin, au deuxième étage du commissariat, une enquête est en cours. L’haleine encore vive de trop de rhum coca, elle est interrogée par le Major, bourru et bienveillant, puis par Jeanne, aux avant-bras tatoués, et enfin par Carole qui vapote et humilie son collègue sans discontinuer.

Elle est expertisée psychologiquement, ses empreintes sont relevées, un avocat prépare déjà sa défense, ses amis lui tournent le dos, alors elle ne sait plus exactement. S’est-elle livrée à la police elle-même après avoir commis l’irréparable, cette nuit-là ?

Inspiré de l’histoire de l’auteure, De mon plein gré est bref, haletant, vibrant au rythme d’une ritournelle de questions qui semblent autant d’accusations. Mathilde Forget dessine l’ambiguïté des mots, des situations et du regard social sur les agressions sexuelles à travers un objet littéraire étonnant, d’une grâce presque ludique. Il se lit comme une enquête et dévoile peu à peu la violence inouïe du drame et de la suspicion qui plane très souvent sur sa victime.

Ce que j’en pense :

La narratrice décide de se livrer à la police pour déclarer qu’elle a été victime d’un viol, mais tout est tellement embrouillé dans sa tête qu’elle pense avoir commis un meurtre, avoir tué son agresseur.

La déposition, en gros, c’est le parcours du combattant : on lui fait répéter les choses, lui posant au moins dix fois (je n’ai pas compté, mais c’est très souvent) :

« S’il avait sa main dans votre bouche, il ne vous tenait pas. »

Comme si elle pouvait se le rappeler si bien alors qu’elle est sous le choc. Pourquoi ne pas reconstituer pendant qu’on y est ? elle s’accroche parfois à des détails pour ne  pas perdre pied : son jean préféré, qu’on lui a enlevé et remplacé par un collant informe car pièce à conviction, une façon de la transformer encore plus en objet, voire la discréditer.

En plus, elle avait bu, elle empeste le rhum-coca… de là, à la transformer en alcoolique et la faire culpabiliser davantage.

Cerise sur le gâteau, elle préfère les filles puisqu’elle est lesbienne… et son agresseur veut la remettre dans le droit chemin, ni plus ni moins, il n’a rien fait comme toujours…

« Ah tu kiffes les meufs, je vais te faire kiffer moi. T’as compris maintenant ? Tu feras moins ta conne. »

Ce court roman m’a plu, mais j’avais hâte de le terminer car Mathilde Forget utilise la répétition, presque en boucle des mêmes phrases, des mêmes mots, pour montrer le désarroi et la perte des repères, jusqu’à en devenir pesant, lassant même. Pas seulement pour vérifier si le violeur la tenait bien, mais aussi quand elle explique plusieurs fois dans la même page d’utilisation de l’application RespiRelax+ pour mieux se concentrer et garder les idées plus claires.

On en conclut que ce n’est jamais simple d’aller porter plainte quand on vient d’être victime d’un viol, car la moindre hésitation peut paraître suspecte… j’ai ressenti un certain malaise durant cette lecture, et j’avais vraiment envie que cela se termine.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteure.

#Demonpleingré #NetGalleyFrance

7/10

L’auteure :

Auteure, compositrice et interprète, Mathilde Forget a publié un premier roman très remarqué, À la demande d’un tiers (Grasset, 2019).

Extraits :

Je n’essaye pas d’échapper à la justice, j’ai oublié, c’est tout. Lorsque je suis arrivée au commissariat ce matin, j’ai demandé à voir le capitaine, l’inspecteur, le détective, le chef, le patron. Je savais déjà que mon affaire était grave.

Ma parole est aussi bouleversée par les précisions qu’il me demande de faire, sans noter dans le procès-verbal que je les ai faites à sa demande.

Les interrogatoires sont des dialogues dont certaines répliques ont été effacées, donnant alors au discours de l’interrogé une allure pas nette de gueule cassée. Je chipote. Je sais. Mais l’affaire est criminelle. Les mots sont importants. Le procès est verbal.

L’indice conduit à l’évènement que la preuve rend réel. Sans preuve, l’évènement ne peut être considéré comme réel. L’indice concerne une interprétation, tandis que la preuve concerne la démonstration. Ce qui les différencie fondamentalement, c’est la science.

L’application s’appelle RespiRelax+ et permet de surmonter les crises de panique. Sur l’écran, une bulle monte et descend lentement. C’est gratuit. L’application s’appelle RespiRelax+ et permet de surmonter la perte de ses amis. Presque. C’est gratuit.

Une seule chose m’a sauvé la vie cette nuit-là. Je sus tombée dans les pommes. Une seule fraction de seconde probablement. Mais je n’étais pas là quand il a arrêté. Je me demande, lorsqu’on reprend connaissance, reprend-on le cours des choses là où on les avait laissées alors même que leur cours n’a pas cessé ? Comment puis-je éprouver qu’il a cessé de me violer ? J’attends quelque chose qui a déjà eu lieu, sans moi, sans ma conscience.

Lu en avril 2021

Publié dans Littérature française, Société

« Impact » d’Olivier Norek

Je vous parle aujourd’hui d’un livre dont le sujet est terriblement d’actualité :

Quatrième de couverture :

Face au mal qui se propage

Et qui a tué sa fille



Pour les millions de victimes passées

Et les millions de victimes à venir



Virgil Solal entre en guerre,

Seul, contre des géants

Ce que j’en pense :

En mission dans le delta du Niger, Virgil Solal est chargé de rapatrier en France Laura, une jeune humanitaire d’Amnesty International, car il y a eu une marée noire de plus, donc catastrophe écologique. Celle-ci en profite pour lui montrer l’état déplorable des lieux, où le pétrole est exploité dans des conditions déplorables, sans que cela perturbe les dirigeants…

Quelques années plus tard, Laura qui a épousé Solal accouche d’une petite fille qui ne survivra pas : fibrose pulmonaire, les poumons sont collés, donc incapables de respirer et il va s’avérer que c’est une conséquence de la pollution.

Virgil, ne supportant pas la perte de son enfant, si l’impuissance de la médecine, va imploser et se lancer dans une opération d’envergure pour sensibiliser l’opinion publique. Il a kidnappé avec son équipe, dont le visage est recouvert d’un masque représentant un panda balafré, le responsable de Total, et demande une rançon spéciale : vingt milliards d’euros, qui seront restitué par tanche de cinq milliards, chaque fois que l’entreprise investira dans des énergies propres.

On fait appel immédiatement à un policier Nathan qui sera associé à une psychologue, profileuse pour tenter de localiser et identifier, le preneur d’otage et comment le neutraliser.

Pour l’identifier, c’est chose facile, il a revendiqué à visage découvert devant la caméra… évidemment, il est hors de question de négocier pour Total donc l’otage est exécuté quasiment en direct.

Chose étrange, Virgil a expliqué ses motivations, décrivant l’état de la planète que les géants du pétrole et d’autres rendent peu à peu invivables, évoquent les enfants qui meurent en Afrique, les conséquences de la pollution des sols, mais aussi de l’air en citant chacune de ses affirmations par des études, des articles, des conférences … Au lieu de scandaliser les foules, il attire la sympathie, car sa cause est juste et fait des émules….

L’histoire ne s’arrête pas à Total, au gaz de schiste, mais l’auteur cite aussi le rôle des banques qui investissent à fond dans les énergies fossiles, pour rapporter un maximum d’argent aux actionnaires, ou encore le ciment, les perturbateurs endocriniens, les réhausseurs de goût, les conservateurs, le mercure dans les poissons, les pesticides… les bébés nés sans bras… en refermant le livre, on ne mange plus rien on ne se lave plus… et on se flingue.

Entre chaque étape de la négociation, l’auteur nous propose des chapitres intitulés « Nouvelles du monde » passant en revue ce qui se passe ailleurs à cause du dérèglement climatique, catastrophes naturelles, virus : France, Afrique, Australie ou Nouvelle Zélande…

Je suis assez partagée, je l’avoue car je suis d’accord avec tous les arguments d’Olivier Norek sur l’état de la planète, la nécessité qu’il faut faire quelque chose, et l’impuissance que l’on ressent quand on essaie de consommer moins, de trier ses déchets, il est plus difficile de le suivre dans ce style d’action beaucoup trop violente à mon goût : tuer une personne pour en sauver des milliers ?

D’un autre côté, comment doit-on faire pour que les choses bougent enfin ? Il n’y aura peut-être pas d’autre alternative…

Une image terrible : lors des incendies en Australie, le gouvernement a décidé de tuer 10 000 dromadaires en cinq jours, en survolant le pays en hélicoptère, car il fallait éviter à tout prix que ces animaux se désaltèrent, cela aurait fait de l’eau en moins pour les habitants…

Si j’avais trente ans à l’heure actuelle, je me serais peut-être laissée entraîner dans ce genre d’action révolutionnaire, sans hésiter à l’idée de sortir des clous pour la survie de la planète. Maintenant, tout en continuant à faire tout ce que je peux, à mon petit niveau, je me sens tellement impuissante, avec le sentiment que c’est déjà trop tard…

C’est sûr, une expédition punitive contre Bolsonaro, Trump, la Chine, la Russie (la liste est longue, n’est-ce pas ?) ferait énormément de bien …

Avis mitigé donc, en refermant ce livre, qui se dévore et qui m’a donné envie de lire des études que je n’ai pas encore lues, de ressortir « L’humanité en péril », le livre de Fred Vargas que j’avais couru m’acheter après son passage à La Grande Librairie et que j’ai lâché en route car il me faisait plonger dans un pessimisme absolu…

7/10

Extraits :

Les poissons crèvent, ce qui sort de la terre est presque déjà mort et l’eau des puits est empoisonnée par les métaux lourds. L’air est tellement pollué qu’il provoque des pluies acides qui trouent les toits en tôle et transforment la roche en poussière. Vous pouvez imaginer ce qu’elles font sur leur peau. Le delta est un des premiers endroits au monde où la vie a tout simplement disparu…

La négociation est une danse, une cour avec un rythme précis qu’il faut respecter, et comme deux amoureux certains de terminer enlacés craignent toutefois de brûler les étapes, il y eut un léger flottement que Nathan ne laissa pas s’éterniser.

Je n’ai rien d’un utopiste. Et je connais les faiblesses des énergies renouvelables. Le rendement des éoliennes est trop variable. Les panneaux photovoltaïques sont faits de métaux rares, recouverts du sang des gosses qui les sortent des mines. Les voitures électriques ont leurs batteries et le nucléaire a ses déchets. Pourtant, vous avez bien relevé tous les défis de votre époque. Lorsqu’il a fallu forer au plus profond des abysses des océans, ou exploiter des gisements entre deux zones sismiques, vous avez su trouver le temps de la réflexion…

La pollution de l’air dans le monde tue 600 000 enfants par an. Votre bébé a contracté une grave infection respiratoire. Une fibrose pulmonaire due à l’action de toxiques environnementaux, comme ce que l’on suppose des bébés nés sans bras, pour le glyphosate. En France, 50 000 personnes en seront victimes. Alors, si vous cherchez un coupable, vous êtes probablement en train de le respirer.

Toute sa carrière, le capitaine avait obéi, car ce qu’on lui ordonnait lui semblait juste. Il découvrait aujourd’hui que, parfois, l’ordre donné et ce qu’il est juste de faire ne se trouvaient pas toujours au même endroit.

« Ne croyez pas que ceux à qui vous avez donné le pouvoir, ou ceux qui l’ont réellement, cherchent une manière de nous sauver de la catastrophe mondiale climatique. Ils ne font que sélectionner ceux qui seront épargnés. Et si vous vous demandez qui seront les élus, c’est que vous n’en faites pas partie. L’ONU reconnaît 197 pays. La totalité des milliers de camps de réfugiés devient alors le pays 198, peuplé d’une nouvelle génération d’esclaves… »

Lu en mars avril 2021

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Le mal-épris » de Bénédicte Soymier

Le roman, dont je vous parle aujourd’hui, est terriblement d’actualité par le sujet qu’il traite :

Résumé de l’éditeur :

« Ça lui ronge les tripes et le cerveau, plus fort que sa volonté – une hargne qui l’habite, une violence qui déferle tel un vent d’orage, puissante et incontrôlable. Il voudrait lâcher mais ne pense qu’à frapper. »

Paul est amer. Son travail est ennuyeux, il vit seul et envie la beauté des autres. Nourrie de ses blessures, sa rancune gonfle, se mue en rage. Contre le sort, contre l’amour, contre les femmes.
Par dépit, il jette son dévolu sur l’une de ses collègues. Angélique est vulnérable. Elle élève seule son petit garçon, tire le diable par la queue et traîne le souvenir d’une adolescence douloureuse.
Paul s’engouffre bientôt dans ses failles. Jusqu’au jour où tout bascule. Il explose.
Une radiographie percutante de la violence, à travers l’histoire d’un homme pris dans sa spirale et d’une femme qui tente d’y échapper.

Ce que j’en pense :

Paul est un personnage singulier, dont l’enfance a été marquée par un père violent, alcoolique et une mère du même style. Il n’y a jamais eu d’amour dans cette famille. Étant l’aîné, tout jeune il a décidé de s’interposer pour protéger les plus petits, prenant les coups à leur place.

Il n’est pas beau, pour ne pas dire qu’il est moche, il ne s’aime pas et se comporte de manière bizarre avec les femmes qui croisent sa route. La première dont on fait la connaissance est Mylène. Elle a emménagé dans le même immeuble, fragile car elle vient de divorcer. Il la trouve belle, en tombe amoureux, mais pas de « la bonne manière » : il l’épie vers les boîtes aux lettres pour faire semblant d’être là par hasard, l’invite à prendre un verre et la fait parler, parler d’elle bien sûr, lui ne raconte jamais rien.

Il se fait tout un roman sur cet amour qu’il croit partagé, mais, Mylène a pris ses distances. Il va fantasmer sur « la nuit d’amour », la seule nuit, qu’ils ont passé ensemble. Un autre homme finit par entrer dans la vie de la jolie voisine. Après l’amour fantasmé, place à la colère et à la haine.

Qu’à cela ne tienne, il repart en chasse et tombe sur Angélique, qui travaille à la Poste comme lui. Cette fois-ci c’est la bonne, sûrement ! d’ailleurs, elle est jolie, mais rondelette, différente de Mylène.  

Angélique est la proie idéale : elle a été harcelée moralement et physiquement à l’école, à cause de son poids, elle est devenue une fille facile en pensant pouvoir être aimée… Elle est coquette, se maquille, s’habille de manière trop courte au goût de Paul. Elle a eu un enfant qu’elle élève toute seule.

Le piège est en place : Paul a une victime sous la main, et l’étau va se resserre quand angélique emménage chez lui. La maltraitance s’installe insidieusement au début, d’abord les petites phrases blessantes sur le physique, puis sur les capacités intellectuelles, puis viennent les coups… jusqu’où cela pourra-t-il aller et y -t-il une possibilité de prise de conscience et donc de prise en charge ? Mais ne divulgâchons pas…

Bénédicte Soymier, s’est basée sur son expérience d’infirmière pour écrire ce roman, et Paul est en fait un mélange de tous les hommes violents qu’elle a pu rencontrer. Le portrait qu’elle nous présente est très convaincant : on connaît le passé de violence parentale dans lequel il a vécu, la manière dont s’est structurée sa vision de la femme, tout comme celle de l’homme. Lui qui s’était juré de ne jamais ressembler à son père, qui avait même accompagné sa sœur Emilie, à des manifestations contre la violence faite aux femmes…

On comprend le processus qui a conduit à la scène terrible, où il prend Angélique pour une punching-ball, les regrets les pleurs… mais on n’efface pas les coups en offrant une rose. Toute la spirale est bien mise en évidence, et même si on comprend le pourquoi et le comment, on n’a aucune envie d’éprouver de la sympathie pour Paul.

Un comportement typique de cet homme tordu : il a un cahier sur lequel il attribue des notes à ses proies, sur leurs performances, leur physique, n’hésitant pas à les comparer, utilisant des termes vulgaires et qu’il orne de savants découpages montages…

Je n’ai pas lu beaucoup de romans sur le thème de la violence conjugale, cela fait la une des journaux, tous les jours et c’est encore pire depuis les confinements, mais celui-ci me tentait car écrit par une infirmière sur des bases bien concrètes. En fait, l’écriture est belle et lapidaire quand il s’agit de récrire la fameuse scène (la pire, car il y en a eu plusieurs) ; comme un commentateur sportif décrirait un combat de boxe, direct du gauche ou du droit, uppercut ou autre.

J’ai bien aimé la façon dont le récit est structuré: l’auteure raconte l’histoire, la faits et gestes de Paul et en italiques, elle nous propose ce que Paul se dit à lui-même, interprète ce qu’il a fait ou dit.

C’est injuste et douloureux, chaque jour, chaque heure, cette laideur portée en fardeau, la peau, une silhouette, des pieds à la figure, incongrue, elle pique et modèle l’humeur et les certitudes. Évidemment, Paul, la souffrance n’appartient qu’aux moches !

Je n’ai pas découvert ce titre par hasard, je suis abonnée au blog de Bénédicte Soymier depuis pas mal de temps, donc je connais assez bien sa plume, sa manière d’analyser les livres dont elle parle, et le titre de ce roman m’a tout de suite interpelée. Et pourtant, je redoutais un peu cette lecture car ces derniers temps, j’ai besoin de sujets plus légers que d’habitude, je choisis des livres qui me plairaient en temps normal et qui soudain me paraissent trop pesants quand je m’y attaque, ma PAL est encore plus débordante, plus éclectique que jamais.

J’ai beaucoup aimé ce roman et son titre lourd de signification et j’espère vous avoir, prouvé qu’il fallait le lire… c’est le premier roman de Bénédicte Soymier et c’est un coup de maître.

J’ai failli oublier, l’auteure nous offre, en préambule cette belle citation pleine de saveur:

« La laideur est supérieure à la beauté car elle dure plus longtemps. » Serge Gainsbourg

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Calmann-Levy qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#LeMalépris #NetGalleyFrance

9/10

L’auteure :

Infirmière, Bénédicte Soymier exerce dans le Doubs (25).

Lectrice éclectique, passionnée de littérature, elle partage ses avis de lecture sur son blog Au fil des livres. « Le mal-épris » est son premier roman.

https://aufildeslivresblogetchroniques.wordpress.com/

Extraits :

Pour peu, il irait s’installer sur une ile déserte, loin de ces cons et des vacheries de l’existence. Parfois même, il aimerait que tout s’arrête. Ne plus rien entendre. Ne plus rien voir. S’il avait du courage…

Elle occupe son esprit, ses jours, ses nuits, à chaque coin de rue, à son travail, il la voit dans la tasse de son café, dans le reflet de son miroir. Elle l’épuise et le mine par l’attente qu’elle suscite, son regard, un sourire, ces instants qu’il espère auprès des boîtes aux lettres.   

Il ramassait les raclées comme on fait un baiser, s’imposant devant eux, les bras tendus, le corps en avant, lui, l’aîné, le responsable…

… Il palliait les manquements de ceux pour qui le rôle de parents consistait à couler dans l’alcool les allocs et les primes. Il en a pris des torgnoles, Paul …

Le week-end, elle se consacre à son fils, l’emmène au parc ou à la piscine, sort peu et n’a pas d’amoureux. Paul a bien observé, caché derrière les poubelles en contrebas des immeubles ou dans sa voiture. Aucun homme ne s’invite. Aucun ne vient chercher l’enfant.

Il les déteste tous.

Il les hait.

Les beaux. Tous ces faux moches du dedans, ces vernis à gratter. Que de la couche de surface, qui trompe et qui cache. Les beaux, c’est laid.

Il demande et redemande, l’entortille d’une importance qu’elle s’approprie, heureuse d’être l’univers d’un homme. Elle escamote ses plaies, en oublie la raison, parce qu’elle veut croire à ce nouveau départ, une chance, une vie de femme ordinaire à laquelle elle aspire. Un homme. Un appartement. D’autres enfants. Un bonheur simple.

L’amour s’arrime au respect des idées, des couleurs et des différences. (Facile. Evident. Et pourtant.) Il grandit sue l’envie d’être deux, semblables et contrastés, sans violence et sans force, juste posé sur l’estime de soi parce qu’on s’éprend sans comprendre, des cellules à l’esprit, conquis par stupeur ; une alchimie inexpliquée.

Chacun est le reflet de l’autre alors, on se détourne un peu pour ne pas prendre en face, l’image de sa petitesse, trop difficile à assumer, même quand on joue les gros durs, qu’on se vante ou qu’on jure. Les faits demeurent et si l’on brode un peu, on arrange et on ment, on se sourit par devant, n’ignorant pas que si l’on est ici c’est pour le même motif.

Ah oui, quelle farce ! Des coups et l’amour. L’amour faussé, l’amour de rien, le faux amour. Le contre-amour.

Lu en avril 2021

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Ce matin-là » de Gaëlle Josse

Je vous parle aujourd’hui de dernier roman d’une auteure que j’apprécie en général beaucoup, avec :

Résumé de l’éditeur :

« De la chute au pas de danse… J’ai voulu écrire un livre qui soit comme une main posée sur l’épaule. » Gaëlle Josse

Qui ne s’est senti, de sa vie, vaciller ? Qui ne s’est jamais senti « au bord de » ? Qui n’a jamais été tenté d’abandonner la course ?

Clara, trente-deux ans, travaille dans une société de crédit. Compétente, investie, efficace, elle enchaîne les rendez-vous et atteint ses objectifs. Un matin, tout lâche. Elle ne retourne pas travailler. Des semaines, des mois de solitude et de vide s’ouvrent devant elle. Amis, amours, famille, collègues, tout se délite dans l’ordre ou le désordre de leur apparition dans sa vie. La vague de fond qui la saisit modifie ses impressions et ses sentiments.

Ce matin-là dévoile la mosaïque d’une vie et la perte de son unité, de son allant et de son élan. Une vie qui se refuse à continuer privée de sens et doit se réinventer. Une histoire minuscule et universelle porteuse d’espoir.

Ce que j’en pense :

Le récit commence avec un premier choc : le père de Clara fait un AVC et elle est obligée de gérer l’appel aux urgences, l’ambulance, les papiers car sa mère est sidérée, au sens médical du terme, scotchée sur place.

Un matin, quelques années plus tard, la voiture de Clara refuse de démarrer. Elle s’était pourtant levée, bien maquillée, tenue choisie avec soin comme tous les matins. Au bout de plusieurs tentatives, il faut bien se rendre à l’évidence, elle ne démarrera pas. C’est le petit grain qui vient se coincer et l’engrenage se met à partir à vau-l’eau.

Notre « marchande d’argent », comme elle se plaît à présenter son travail, hyperactive, qui multipliait les rendez-vous dans une société où la cheffe en demande toujours plus et n’hésite pas à lui adresser des « petites phrases assassines », quand il n’y a pas de témoin, va s’écrouler. Le burn-out l’a frappée sans crier gare, un coup de poignard dans le dos…

En fait le harcèlement au travail avait déjà bien fait son travail, et c’est souvent une pichenette qui provoque l’écroulement.

Elle est incapable, de sortir de son lit, l’appétit est parti, le sommeil devenu anarchique, plus rien ne l’intéresse, tout lui coûte, même faire un pas devant l’autre. Son amoureux, décontenancé, préfère prendre ses distances – si jamais c’était contagieux, n’est-ce pas – et la seule phrase qu’elle entend désormais c’est « secoue-toi » ou sa variante « remue-toi ».

La famille ne se comporte guère mieux, mais il y a eu de nombreux non-dits, pas de complicité affective avec son frère aîné, un artiste que le père méprise, une mère qui, un jour, a abandonné le domicile conjugal pour revenir trois mois plus tard (on avait envoyé Clara chez ses grands-parents) mais on ne saura jamais vraiment ce qui s’est passé.

Clara est la préférée de son père, et elle a mis la barre très haut ; pour se différencier de son frère, il fallait faire des études brillantes, un poste non moins brillant pour que papa soit fier, mais était-ce le bon choix ?

En tout cas, il faut tenter d’avancer, se prendre en mains, se reconstruire… arrêt de travail, médicaments, psychiatre…

La culpabilité, liée au fait de se sentir inutile, improductive, est bien analysée, l’exploration des causes, notamment des relations intrafamiliales, moins bien explorée.

Ah ! l’horrible phrase « Secoue-toi » ! comme si on ne s’était pas déjà auto-secouée, tout seul devant sa glace, en se traitant de « feignasse » … Oui, vous l’aurez compris, pour moi aussi ça sent le vécu ! Je parlais de « auto coup de pied au cul thérapie » alors qu’il faut s’écouter sans s’apitoyer, savant dosage.

« Secoue-toi. C’est ce que lui dit Laetitia, gentiment, comme s’il s’agissait de se lever, de s’agiter comme un cocktail dans un shaker. »

Autre phrase qui tue : « Tu as tout pour être heureuse » (sous-entendu, alors ferme-là) bien culpabilisante ; c’est sûr, les enfants qui meurent de faim, c’est pire, mais quand on est usée, ce n’est pas le genre d’argument que peut faire avancer les choses.

J’ai bien aimé, dans ce roman de Gaëlle Josse, la description de la plongée dans le puits sans fond du burn-out, tout est bien analysé, cela sent le vécu en fait, et toutes les personnes qui sont passées par là se reconnaîtront. Par exemple, le perfectionnisme, l’exigence envers soi-même qui font qu’on avance, sans prendre le temps de prendre soin de soi, dopé à l’adrénaline ou autre. On s’en rend compte quand on est dans le trou.

Gaëlle Josse, évoque, non sans une pointe d’humour, les vertus du canapé, ans lequel Clara s’enfonce en regardant les séries télévisées, qu’elle regarde en continu, une bonne manière de mettre, inconsciemment son cerveau sur pause. On ne dira jamais assez les vertus thérapeutiques de certains programmes télévisés quand on est en bout de course, avec toute la culpabilité et parfois même une certaine honte, « moi, l’intello, comment j’ai pu en arriver là ».

Les termes sont très bien choisis, très adaptés à ce que vit l’héroïne, qui n’est pas (ou du moins pas longtemps) dans la victimisation :

« Ensablée. Elle se dit que oui, c’est ça, elle se sent ensablée, engluée, et il va bien falloir s’en sortir. »

Par contre, je trouve que la partie reconstruction est moins bien explorée que le burn-out lui-même. Je n’ai pas été totalement convaincue par la manière dont Clara a fait ses choix pour changer de vie. L’auteure aurait pu creuser davantage. Bien-sûr, « ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort » comme le disait si bien Nietzsche ou, tout au moins, différent.

Ce roman est bien écrit, comme toujours avec Gaëlle Josse, les mots sonnent juste, les phrases sont courtes, parfois lapidaires, mais il a manqué un petit « quelque chose » pour que je l’apprécie totalement, comme cela avait été le cas pour « Une longue impatience » par exemple. Mais, il faut reconnaître qu’il n’est pas toujours facile d’aborder le sujet de la dépression.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Notablia Noir sur Blanc, qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteure que j’apprécie beaucoup.

#Cematinlà #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

Venue à l’écriture par la poésie, Gaëlle Josse publie ses trois premiers romans aux éditions Autrement. Récompensés par plusieurs prix littéraires, ils sont aujourd’hui étudiés dans de nombreux lycées.

Chez Notabilia, Le Dernier Gardien d’Ellis Island (2014) est un grand succès public et critique : il remporte, entre autres, le prix de Littérature de l’Union européenne. Une longue impatience (Notabilia, 2018) est lauréat du prix du public du Salon de Genève ainsi que du prix Simenon et du prix Exbrayat. Une femme en contre-jour (Notabilia, 2019) reçoit le prix des lecteurs Terres de Paroles 2020. Plusieurs de ses romans sont traduits.

Extraits :

Il faut expliquer, un peu. Et tout lâche. Le barrage qui rompt, une fois encore. Digues submergées, elle s’accroche aux quelques mots qui flottent sur l’eau, un radeau pour ne pas sombrer.

Elle se voit ingurgiter du sécable, du dispersible, du soluble, du buvable, du croquable, de l’avalable, quantité de molécules qui vont murmurer à son cerveau que tout va bien.

Elle passe du temps devant les séries dont elle avale les épisodes les uns derrière les autres, des histoires de FBI, de CIA, d’unités spéciales et des trader, sans se souvenir, l’instant d’après, de quoi il est question.

Non, elle ne veut pas parler, expliquer, si à lui, ni à d’autres, elle voudrait qu’on l’oublie, qu’on la laisse tranquille, au fond de son terrier.

Clara, la vaillante, vacillante. Une lettre en plus qui dit l’effondrement.

Une lettre qui se faufile au milieu de la vaillance, la coupe en deux, la cisaille, la tranche.

Une lettre qui dessine une caverne, un trou où elle tombe, un creux, une lettre qui l’empêche de retrouver celle qu’elle était, entière, debout.

Tu ne vas pas rester comme ça, désœuvrée. Le mot a marqué Clara. Désœuvrée, sans œuvre à construire, sans tâche, sans utilité, une vie de paramécie, de lentille d’eau, de mousse, de lichen.

Désormais, elle va vivre avec cette brûlure. Avec du cramé, du carbonisé, du foudroyé, du consumé.

Court-circuit. Flammes. Cendres.

Ce sont des matins ne me secouez pas, je suis pleine de larmes, il lui faut attendre la reprise du flux, de la vague, chasser la tristesse, mais elle ne sait pas comment faire.

Depuis toujours, oui, faire bien, sans calculer, sans s’économiser, en petite fille sérieuse qui guette l’approbation, le sourire, la récompense.

Salariée à terre et amoureuse délaissée, son monde a éclaté, c’est un univers vide qui lui tient lieu de vie.

Retrouver sa vie. Oui, mais pas celle-ci, une autre, une neuve, régénérée, une qui sortirait d’une chrysalide dans une mue éclatante. 

Elle se dit que, parfois, la joie ressemble à un peu de lumière qui danse. Elle éclaire sa chambre en une éphémère apparition. Insaisissable et réelle. Présente et fugitive. Comme une silhouette qui s’évanouit au coin de la rue.

Elle le voit, comme si ce matin-là, depuis l’heure de la chute, quelques choses s’était ouvert en elle, un passage, une voie d’accès vers elle-même, et vers tous ceux qui n’en peuvent plus de serrer les dents.

Lu en mars avril 2021

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« L’ami arménien » d’Andreï Makine

Après tout un mois passé en Europe de l’Est, retour à la maison, avec un roman qui reste à la frontière, car il se déroule en Russie, et il est proposé par le plus Russe de nos académiciens. Je vous parle, en effet aujourd’hui de :

Résumé de l’éditeur :

A travers l’histoire d’une amitié adolescente, Makine révèle dans ce véritable bijou de littérature classique un épisode inoubliable de sa jeunesse.

Le narrateur, treize ans, vit dans un orphelinat de Sibérie à l’époque de l’empire soviétique finissant. Dans la cour de l’école, il prend la défense de Vardan, un adolescent que sa pureté, sa maturité et sa fragilité désignent aux brutes comme bouc-émissaire idéal. Il raccompagne chez lui son ami, dans le quartier dit du « Bout du diable » peuplé d’anciens prisonniers, d’aventuriers fourbus, de déracinés égarés « qui n’ont pour biographie que la géographie de leurs errances. »

Il est accueilli là par une petite communauté de familles arméniennes venues soulager le sort de leurs proches transférés et emprisonnés en ce lieu, à 5 000 kilomètres de leur Caucase natal, en attente de jugement pour « subversion séparatiste et complot anti-soviétique » parce qu’ils avaient créé une organisation clandestine se battant pour l’indépendance de l’Arménie.

De magnifiques figures se détachent de ce petit « royaume d’Arménie » miniature : la mère de Vardan, Chamiram ; la sœur de Vardan, Gulizar, belle comme une princesse du Caucase qui enflamme tous les cœurs mais ne vit que dans la dévotion à son mari emprisonné ; Sarven, le vieux sage de la communauté…

Un adolescent ramassant sur une voie de chemin de fer une vieille prostituée avinée qu’il protège avec délicatesse, une brute déportée couvant au camp un oiseau blessé qui finira par s’envoler au-dessus des barbelés : autant d’hommages à ces « copeaux humains, vies sacrifiées sous la hache des faiseurs de l’Histoire. »

Le narrateur, garde du corps de Vardan, devient la sentinelle de sa vie menacée, car l’adolescent souffre de la « maladie arménienne » qui menace de l’emporter, et voilà que de proche en proche, le narrateur se trouve à son tour menacé et incarcéré, quand le creusement d’un tunnel pour une chasse au trésor, qu’il prenait pour un jeu d’enfants, est soupçonné par le régime d’être une participation active à une tentative d’évasion…

Ce magnifique roman convoque une double nostalgie : celle de cette petite communauté arménienne pour son pays natal, et celle de l’auteur pour son ami disparu lorsqu’il revient en épilogue du livre, des décennies plus tard, exhumer les vestiges du passé dans cette grande ville sibérienne aux quartiers miséreux qui abritaient, derrière leurs remparts, l’antichambre des camps.

Ce que j’en pense :

Alors que l’URSS tousse et s’approche de la fin, dans un orphelinat au fin fond de la Sibérie, le narrateur, âgé de treize ans, fait la connaissance de Vardan, un jeune Arménien qui s’est fait prendre à partie brutalement par les meneurs, en se portant à son secours. Une amitié naît entre eux, et il va faire la connaissance de la famille, de ses traditions, de sa culture.

Vardan est venu vivre ici provisoirement avec sa famille, et d’autres personnes, car il y a eu une révolte chez eux et les hommes qui ont été arrêtés ont été transférés dans la prison qui domine la ville. Prison qui était autrefois un monastère, mais les Bolchéviks les ont dépossédés, pour ne pas dire plus.

On fait la connaissance de Chamiram, la mère de Vardan, de la belle Gulizar, sa sœur et d’autre personnages tout aussi attachants.Leurs conditions de vie sont précaires, dans des « logements insalubre », deux valises faisant fonction de lit pour Vardan, alors que la pièce est décorée de châles, une vieille table un peu boiteuse.

Vardan et le narrateur ont trouvé refuge dans un abri, secret au pied des tours de la prison. Ils s’y retrouvent pour parler, pour faire plus ample connaissance.

Dans leur cachette, les deux ados voient passer un vol d’oies sauvages et partagent ce moment de grâce particulier, car elles sont libres, et les prisonniers de la prison-monastère peuvent aussi les voir voler dans le ciel.

« Je me sentis péniblement muet, ne sachant pas encore que le plaisir de partager cet instant de beauté était le sens même de la création, l’aspiration véritable des poètes et qui restait le plus souvent incomprise. »

On rencontre aussi Ronine, le professeur de science, atypique dans la vie comme dans l’exercice de son métier n’hésite pas à se mêler aux Arméniens qui habitent de façon précaire dans ce lieu qu’on appelle Le Bout et que l’auteur appellera le Royaume d’Arménie ». C’était un commissaire politique dans l’armée qui a eu le bras arraché par un éclat d’obus, alors qu’il partait à l’assaut avec ses camarades en criant : « pour la patrie ! pour Staline »

L’accueil est chaleureux, avec le café à la turque dans la belle cafetière, et les quelques objets de valeur qu’ils ont apportés avec eux, ce qui leur permettra de survivre en attendant le procès. On voit passer la belle Gulizar qui porte des colis aux prisonniers. Malgré la pauvreté, ils sont accueillants, partageant leur repas, faisant parfois la fête. Peu à peu, Chamiram raconte leur histoire, les persécutions dont ils ont été victimes pratiquement du jour au lendemain : des hommes qui les saluaient poliment la veille se sont mis à les frapper, les étriper, prendre leur biens… les relations compliquées entre Arméniens et Azerbaïdjanais ne datent pas d’hier dans le Karabach, le génocide turc de 1915 a fait des émules…

J’ai beaucoup aimé ce dernier roman d’Andreï Makine, car il raconte une belle histoire humaine, au travers d’un fait historique, avec Vardan, ce gamin à la santé fragile, atteint de ce que l’on appelle « la maladie arménienne » qui ressemble à des rhumatismes articulaires aigus, et le laisse allongé, immobile et fiévreux, avec des articulations qui doublent de volume, un adolescent qui est devenu adulte trop vite, du fait de tout ce qu’il a pu voir déjà dans sa vie.

J’en vins à penser que la véritable étrangeté de ce garçon n’était pas liée à ses origines, ni même à sa santé défaillante mais à ce fragment muet dans le récit de Chamiram – cette parcelle vierge de la fresque, un vide frappé de mutisme et dont personne ne devait découvrir le secret qui pourtant recelait la clef de leurs vies.

Le narrateur, orphelin dans ce pensionnat sinistre, plonge dans la vie de cette famille chaleureuse et découvre les liens étroits qui les unissent. Il aime le récit de Chamiram qui lui fait découvrir un autre univers, ce qui va l’aider à se construire lui-aussi, lui montrant qu’il n’y a pas que la violence aveugle (les meneurs de l’orphelinat sont dépeints de manière brutale, mais il n’y a pas qu’eux, certains quartiers sont des zones de non-droit).

J’aime bien retrouver la plume d’Andreï Makine, que j’ai découvert il y a longtemps avec « Le testament français », et ce roman m’a beaucoup plu, alors que j’avais été un peu désarçonnée par le précédent « au-delà des frontières » intéressant certes mais comme je ne suis une grande adepte des dystopies…

Une fois de plus, l’auteur nous parle de fort belle manière de l’exil, du bannissement, de ce qu’on laisse derrière soi à chaque départ, et des conflits ethniques qui font rage depuis la nuit des temps et ne sont pas près de s’arrêter.

Je mettrai juste un petit bémol, en refermant « L’ami Arménien » : l’écriture est magnifique, la maitrise de la langue française renversante comme toujours, mais ce qui est d’habitude de l’ordre de la réserve et de la pudeur, s’apparente plus à de la froideur… la précision est quasi chirurgicale… cependant, c’est une très belle histoire alors, si vous aimez l’auteur, foncez.

Mon préféré, pour l’instant, reste « L’archipel d’une autre vie ».

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver un auteur que j’aime beaucoup.

#Lamiarménien #NetGalleyFrance

9/10

L’auteur :

Né en 1957 à Krasnoïarsk, Andreï Makine,(Андрей Ярославович Макин) de l’Académie française, est l’auteur d’une œuvre importante et multi primée : prix Goncourt, prix Goncourt des lycéens et prix Médicis pour Le testament français en 1995, grande médaille de la francophonie en 2000, grand prix RTL-Lire pour La musique d’une vie en 2001, Prix Prince Pierre de Monaco pour l’ensemble de son œuvre en 2005, prix Casanova pour Une femme aimée en 2013, prix mondial Cino-Del-Duca en 2014.

Extraits :

Je sentis en moi, simultanément, la mort de celui que j’avais été et la gestation de celui qui allait naître : un futur homme se réveillait en étirant ses muscles, en bombant le torse et l’enfant rêveur devait lui céder la place, se renier, se mépriser pour la pureté ridicule de ses rêves.

Notre adolescence, je m’en rends compte à présent, se déroulait sur fond d’une très grande accoutumance aux souffrances subies ou imposées.

L’histoire de la transmigration de leur petite communauté allait se préciser, jour après jour, de confidence en confidence, de divination en secret chuchoté. Les Arméniens – ils étaient à peine une dizaine – ne cachaient pas vraiment la raison de leur préférence pour ce lieu qu’on choisissait rarement de son plein gré. Ils avaient cherché à ne pas trop s’éloigner de leurs proches, incarcérés dans l’attente d’un procès.

C’était un art commun aux peuples familiers des bannissements et des exodes, forcé de recréer, indéfiniment, leur espace vital – leur patrie transporté dans leurs maigres bagages. Oui, de gravir les tréteaux d’une existence vacillante, d’installer un décor où se joue le drame de leurs exils.

D’ailleurs, c’est seulement dans ma mémoire que cette chronique allait former une grande épopée d’un seul tenant. En réalité, à chacune de mes visites, Chamiram racontait un ou deux épisodes, citait quelques noms, quelques dates et, répondant à mes questions de plus en plus avisées, donnait aussi la réplique à Vardan qui retrouvait sa parole libérée d’étouffements. Puis soudain, elle s’interrompait, le regard perdu dans ses souvenirs, ses mots butant sur un secret ou un aveu dont je ne devinais pas encore la douleur.

La société où nous vivions, avec son projet messianique d’homme nouveau, excluait l’idée de tout ce qui risquait de contredire la perfection de ce futur héros destiné au bonheur du paradis sur terre. Il devait être totalement sain de corps, libre de toute ambiguïté intellectuelle, débarrassé des tares psychiques qui rongeaient les hommes du passé.

Dans ma mémoire, ces visites au « royaume d’Arménie » allaient constituer toute une époque, comme toujours quand les rencontres exceptionnelles et les émotions intensément neuves dilatent le temps par la vérité et la puissance de ce que nous ressentons.

Je compris que nos vies glissaient tout le temps au bord de l’abîme et que, d’un simple geste, nous pouvions aider l’autre, le retenir d’une chute, le sauver. Presque par jeu, nous étions capables d’être un dieu pour notre prochain.

« Tu sais, il y a chez nous un proverbe qui dit : « Honteux de ce qu’il voit dans la journée, le soleil se couche en rougissant » Ce serait bien si les hommes en faisaient autant.

Tiens, le mont Ararat, le sommet sacré des Arméniens, il est en Turquie, à présent. Nous l’avons perdu mais…En fait, ne pas l’avoir nous le rend encore plus cher. C’est ça le vrai choix : posséder ou rêver. Moi, je préfère le rêve.

Un conflit ethnique qui éclate, une quinzaine d’années auparavant, dans cette enclave arménienne du Karabagh entourée du territoire azerbaïdjanais. Comme une pénible réplique miniature des grands massacres de 1915, une brusque flambée de sauvagerie parcourt plusieurs villages avec son lot de violence.

Or, aucun livre, je m’en apercevais désormais, ne racontait l’effrayante banalité avec laquelle la vie reprenait son cours, démentant par sa démarche pataude tous les pas de deux passionnels et toutes les sagesses gravées dans le marbre.

Lu en mars 2021

Publié dans Littérature française

« Le bonheur est au fond du couloir à gauche » de J. M. Erre

Je vous parle aujourd’hui d’un livre, choisi dans le but de rire un peu, dans cette époque qui ne parle que virus, vaccins, meurtres entre jeunes de bandes rivales…

Résumé de l’éditeur :

Michel aime Bérénice, la femme de sa vie depuis trois semaines. Mais Bérénice le quitte brutalement un matin, au réveil.

Michel le dépressif, grand consommateur d’anxiolytiques et d’œuvres de Michel Houellebecq, décide alors de s’atteler au plus grand défi de sa vie : reconquérir l’amour. Ses armes ? Les recettes de bonheur délivrées par la collection d’ouvrages de psychologie positive que lui a laissée Bérénice.

Michel s’est donné douze heures pour devenir enfin heureux et récupérer sa bienaimée. Alors autant le dire tout de suite : c’est pas franchement gagné !

Le bonheur est au fond du couloir à gauche est le récit drôlement désespéré de la quête du bonheur sur fond de désarroi contemporain, de faillite du modèle occidental, d’épuisement des idéologies, de crise de la masculinité, d’urgence climatique et de tartines de Nutella.

Ce que j’en pense :

Le héros, Michel H. (il a fait des recherches sur les noms de famille commençant pas H. car le point est très important !) est plongé dans une dépression sans fond, la Mélancolie, depuis de longues années et vit dans son appartement dans des conditions pour le moins bizarres.

Son grand amour, Bérénice, l’a quitté, en fait ils étaient couple depuis trois semaines… et il aimerait la reconquérir et pour cela se précipite sur Internet où l’on trouve forcément une solution à tous les problèmes… Il va partir dans tous les sens, un marabout qui lui promet le retour de la belle dans quelques heures, moyennant une cinquantaine d’euros qu’il débourse allègrement (il a trois crédits à la consommation sur le dos alors un peu plus un peu moins…

Il est âgé de vingt-cinq ans, sous antidépresseurs et anxiolytiques depuis l’enfance pratiquement et connaît toute la pharmacopée, et donc l’automédication…

Évidemment, Michel H. est un fervent admirateur de Michel Houellebecq qui est, dit-il, son comique préféré et rêve de devenir écrivain comme lui. Et on va avoir souvent des allusions à la prose ou la dépression de l’auteur de « Sérotonine » et un autre homme est en compétition pour la première place : Emmanuel Macron et ses dents du bonheur (vous avez saisi la fine allusion !), porteur d’espoirs, le remède ultime dit-il. Ceci dit si Bérénice ne revient pas il reste la possibilité du suicide dont il va chercher le mode d’emploi sur… Internet. Mais, quid de l’efficacité : aucune personne qui a réussi son suicide n’est là pour témoigner.

Autre solution : lire tous les livres sur le bonheur que lui a laissé volontairement Bérénice, et ensuite c’est l’agitation maniaque avec l’esprit qui part dans tous les sens…

Quand il veut réfléchir ou décompresser au choix il reste fixé devant BFMTV, même si c’est le moment des pubs.

J’avoue que j’ai bien rigolé et c’était le but recherché après quelques lectures plutôt rudes, certaines solutions étant abracadabrantesques…

Déjà, on commence fort avec en exergue une citation de Michel Houellebecq : « N’ayez pas peur du bonheur, il n’existe pas »

J’ai bien aimé la comparaison entre la naissance et l’expérience de mort imminente ou encore lorsqu’il essaie de se convertir au rangement pour « épurer les miasmes » en explorant toutes les méthodes possibles alors qu’il n’y arrive pas passant de la suppression du gluten, à la pollution et à la surconsommation …. Cela donne des moments savoureux.

J’ai passé un bon moment avec ce roman, véritable antidote à la morosité ambiante, et un nombre de pages qui permet de ne pas tomber dans l’exaspération devant le comportement et le raisonnement du héros. Si tous les livres de J. M. Erre sont aussi drôles que celui-ci je veux bien retenter l’expérience car c’était ma première incursion dans son univers. En tout cas, l’auteur semble bien maîtriser les fonctionnements de personnes atteintes de troubles bipolaires.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Buchet Chastel, que j’apprécie beaucoup, pour m’avoir permis de découvrir ce roman et son auteur.

7/10

L’auteur :

J.M. Erre est né à Perpignan en 1971. Il enseigne le français et le cinéma dans un lycée de Sète. Tous ses romans pour adultes sont publiés chez Buchet Chastel.

Il écrit aussi des romans jeunesse, édités chez Rageot. Il tient également une chronique hebdomadaire pour Groland.

Extraits :

Notre naissance est une expérience de mort imminente. Reste juste à connaître la durée de l’imminence.

Suite à neuf mois paradisiaques dans un bain d’Éden amniotique thermostat 2, j’ai été brutalement mis à la porte sans préavis. Expulsé dans le froid, nu et sans défense : on ne ferait même pas subir ça à des punks à chien squatteurs d’immeubles.

J’ai été un enfant triste et un adolescent cafardeux avant de devenir un adulte neurasthénique. A l’heure de la civilisation zapping qui change d’avis, de conjoint ou de smartphone comme de chaussettes, ma fidélité à la mélancolie est assez rare pour être signalée.

Je suis né le jour du déclenchement du génocide rwandais. J’ai été baptisé la veille du massacre de Srebrenica. Mon premier mot, prononcé alors qu’on annonçait la mort de François Mitterrand à la télévision, a été « prozac ». j’ai eu mon premier chagrin d’amour le 11 septembre 2001…

J’allume BFMTV pour un conseil santé. Le rhume me brouille l’esprit et diminue mon acuité intellectuelle. On ne peut pas se suicider correctement dans ces conditions.

Et si le suicide n’était pas une fin libératoire menant à un réconfortant néant ? Et si, croyant m’ôter la vie, je m’infligeais une nouvelle NDE avec long tunnel et lumière au bout ? Et si, en entrant dans la lumière… Je naissais à nouveau…

Un moratoire sur le suicide me paraît plus sage. Je regrette encore une fois le manque de témoignages de première main sur ce geste fatal mais, en l’état actuel de mes connaissances, je préfère m’abstenir. Trop dangereux, le suicide.

J’appelle mes parents pour trouver un peu de réconfort. Le répondeur du gardien me rappelle les horaires d’ouverture du Père-Lachaise. Je laisse un message à transmettre à M. et Mme H., division 6, juste à côté de la tombe de Jim Morrison…

A l’école primaire, mes camarades se goinfraient de carambars, chamallows et autres fraises Tagada. Moi, je préférais les pilules roses. Ils étaient accros aux bonbecs, je carburais déjà aux benzodiazépines…

Avec mon H. tout court pointé, j’ai toujours eu l’impression qu’il me manquait un bout. « Un bout de cerveau » me disait une ancienne compagne qui avait beaucoup d’humour, elle.

Un blog très sérieux (son auteur a un Deug d’histoire-géo) révèle la terrible vérité. Selon lui, notre gouvernement nous gaverait volontairement de gluten et de lactose pour affaiblir notre corps et ramollir notre esprit afin de nous maintenir dans un état de soumission. Cela pourrait même être un complot international lié aux Illuminatis (à vérifier)

Lu en mars 2021

Publié dans Littérature française, Témoignage

« L’enfant des camps » de Francine Christophe

J’avais envie de rester encore un peu dans les témoignages sur la déportation et la Shoah, alors je me suis précipitée sur ce livre dès que ma demande sur NetGalley a été acceptée, brûlant la politesse à ceux qui attendent encore :

Résumé de l’éditeur :

Arrêtée en Juillet 1942 avec sa mère sur la ligne de démarcation, Francine Christophe est encore une enfant. Elle a presque neuf ans, l’âge des jours heureux quand elle est rattrapée par la folie nazie. Interrogée par la Gestapo, enfermée de prison en prison, ballotée de camp en camp, en France d’abord, elle est déportée en mai 1944 au camp de concentration de Bergen-Belsen. A son retour, quand elle essaye d’expliquer à ses camarades de classe ce que la guerre lui a fait, celles-ci la regardent, gentiment, mais tournent l’index sur la tempe, l’air de dire : elle est folle. La jeune Francine ne parle plus du cauchemar qui a duré trois ans.

Aujourd’hui, les mots refont surface. Francine Christophe raconte ce qu’elle vu et connu. Les coups, le froid, la faim. Les familles qu’on sépare. Les enfants qu’on entasse dans des wagons à bestiaux. La maladie et la mort. Les travées boueuses où les cadavres pourrissent. La cruauté. Mais aussi l’amour, celui d’une mère et de sa fille, indéfectible, qui résiste à la guerre. Et des miracles, comme ce bébé qui voit le jour dans l’enfer de Bergen-Belsen et survit grâce à l’entraide et la fraternité des femmes.

Pour que tous nous sachions et n’oublions pas ce que fut la Shoah.

Ce que j’en pense :

Lorsqu’elle est arrêtée avec sa mère en 1942 sur la ligne de démarcation, Francine est âgée d’à peine neuf ans. Elles sont dans le train, elles ont des faux papiers mais rien n’y fait, la Gestapo va les interroger pendant des heures, avec des menaces incessantes pour leur faire avouer qu’elles sont juives.

Le père de Francine étant prisonnier militaire, officier, est dans un camp où il restera cinq ans, et cela est censé les protéger, elle et sa mère, leur évitant la déportation immédiate. Elles vont passer par la prison d’Angoulême, le camp de Drancy, puis celui de Pithiviers, retour à Drancy pour être envoyées à Bergen-Belsen.

Francine Christophe nous raconte les « voyages » en train, dans les wagons à bestiaux, sans nourriture ni même une goutte d’eau, essayant de respirer par le moindre interstice, léchant la vapeur sur les parois du train ou sur le corps des autres déportés. Puis, les mauvais traitements (les mots du langage courant ne sont pas suffisants pour décrire les atrocités dit-elle, il faudrait inventer d’autres mots tant cela dépasse l’entendement).

Elle décrit la vie au camp, les insultes, les coups, l’appel qui dure des heures sans bouger, par moins 25°, les cadavres qui jonchent le sol, qu’on finit par jouer, comme à saute-mouton, le typhus, la faim la soif…

Francine Christophe évoque bien ce qu’elle appelle son rapport paradoxal avec la mort : il lui est impossible de regarder un polar, un pistolet ou lame de couteau qui brille, ou des films de science-fiction, alors que, des photos ou des films sur les camps, ne la perturbent pas : c’était son enfance, elle a vu tellement de morts, elle pour qui enjamber des cadavres pour se rendre aux latrines faisait partie du quotidien…

Elle aborde aussi le retour des camps, comment vivre après, alors qu’il faut se taire car on les prend pour des fous, ceux qui tentent de raconter ce qui leur est arrivé là-bas. Il faudra attendre les années quatre-vingt dix pour que les langues commencent à se délier. Il n’y a pas d’autres solutions que continuer à avancer, en se demandant toujours pourquoi on a survécu et d’autres non et si cela valait le coup d’être revenu et il n’y avait pas de cellules psychologiques à l’époque…

J’ai beaucoup sa manière de raconter, l’horreur vue de sa taille et de son esprit de petite fille, la déshumanisation mis en place par les nazis, l’espoir interdit car on risquerait de relâcher la vigilance qui permet de rester en vie, et on ne peut qu’admirer la force qui émane d’elle.

Ce témoignage est particulièrement touchant par la manière dont les évènements sont racontés, il ne s’agit pas d’un ouvrage de plus sur les camps, la Shoah, il s’agit de témoigner sans relâche pour que cela ne recommence pas, ce que fait Francine Christophe, en allant comme d’autres rescapés dans les lycées, les collèges, raconter aux élèves ce qui s’est passé, en retournant régulièrement à Bergen-Belsen pour rendre hommage aux morts et se souvenir.

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce livre que j’ai littéralement dévoré et son auteure dont j’ai envie de lire les précédents ouvrages, notamment « Une petite fille privilégiée ».

#Lenfantdescamps #NetGalleyFrance

9/10

L’auteure :

Francine Christophe est née en 1933. Arrêtée à l’âge de huit ans et demi avec sa mère alors qu’elles tentent de passer en zone libre, après deux ans de camps elle finit par être envoyée à Bergen-Belsen. Dans ce camp et jusqu’à sa libération en 1945, la jeune détenue est protégée par la convention de Genève, son père ayant été fait prisonnier de guerre.


Francine Christophe a livré son témoignage notamment dans les ouvrages suivants : Une petite fille privilégiée – premier recueil de souvenirs, paru en 1996, et adapté pour le théâtre en 2000 – ; Guy s’en va ; Après les camps, la vie ; Souvenirs en marge et La photo déchirée et autres poèmes.

Pierre Marlière est éditeur. Il a accompagné Francine Christophe dans ce beau projet.

Extraits :

Mon enfance s’est achevée alors qu’elle avait à peine commencé. C’était un dimanche, le 26 juillet 1942, à la gare de La Rochefoucauld, près d’Angoulême, la ligne de démarcation entre la zone occupée et la zone libre. J’étais assise à côté de Maman dans le train…

On dit que le temps guérit toutes les blessures, qu’un jour ou l’autre, on finit par oublier. Ce n’est pas vrai, certaines plaies ne cicatrisent jamais. Je suis et resterai marquée à jamais par ce que j’ai vécu. Rien ne pourra panser le passé qui fut le mien.

De ce premier passage à Drancy, je garde la mémoire de la peur qui était la mienne, la peur d’être séparée de Maman, comme tous ces enfants seuls, désemparés, que je vois arriver puis qui disparaissaient, remplacés par d’autres. J’avais peur de finir comme eux.

La séparation était notre hantise. Je sais que je n’aurais jamais survécu sans Maman. Elle était tout pour moi, tout ce qui me restait dans ce monde de haine. Et, j’étais tout pour elle. C’est son amour et sa volonté qui m’ont permis de tenir, de ne pas renoncer, même aux heures les plus noires.

Pourtant, j’ai chanté. Une petite fille de neuf ans a chanté dans les camps. Parce que l’art est le meilleur antidote au malheur, et la voix le plus vieil instrument de musique à disposition des hommes.

J’ai été une esclave. J’éprouve un malaise quand j’y repense, une part de moi se refuse à l’accepter. Pourtant, j’ai été une esclave puisque j’appartenais à un maître.

Seules notre langue maternelle et notre éducation nous rendaient « différentes », nous étions enfermées dans le même enclos, traversant les mêmes souffrances, subissant les mêmes humiliations. Même au camp, au cœur de l’enfer, il semble que les rivalités entre classes sociales perdurent.

Mais, rien de plus qu’un rêve fragile, auquel on n’ose pas s’accrocher, de peur qu’il ne s’enfuie. L’espoir peut vous empoisonner l’âme en vous détournant de l’essentiel : garder ses forces. Se tenir. Se serrer. Rester en vie.

Qu’est-ce qu’un déporté, qu’est-ce qu’un survivant au moment du retour ? Un être plus tout à fait humain, pas encore animal…

… Je l’ai déjà dit, il faudrait inventer un vocabulaire inédit, forger des expressions qui n’ont pas d’équivalent chez les vivants.

Il n’y avait pas que nos corps que l’on regardait avec stupéfaction, il y avait aussi nos mains et nos regards. Ces regards fixes, intenses, qui attirent et entraînent loin.

Nous avions vécu de l’autre côté de la mort, nous, nous le savions. Mais impossible à dire aux autres, l’époque n’était pas prête à nous entendre.

Tenter d’expliquer nous faisait passer pour des affabulateurs, des menteurs, des inventeurs d’histoires destinées à tromper la crédulité des bonnes gens.

Ce n’est que lorsqu’on a perdu la liberté qu’on peut comprendre sa valeur.

Lu en mars 2021

Publié dans Littérature française, Témoignage

« Et tu n’es pas revenu » de Marceline Loridan-Ivens

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’avais envie de lire depuis très longtemps, 2015 pour être plus précise, quand j’ai vu Marceline Loridan-Ivens lors de son passage à La Grande Librairie et le bon moment est arrivé :

Résumé de l’éditeur :

« J’ai vécu puisque tu voulais que je vive. Mais vécu comme je l’ai appris là-bas, en prenant les jours les uns après les autres. Il y en eut de beaux tout de même. T’écrire m’a fait du bien. En te parlant, je ne me console pas. Je détends juste ce qui m’enserre le cœur. Je voudrais fuir l’histoire du monde, du siècle, revenir à la mienne, celle de Shloïme et sa chère petite fille. »

Le 29 février 1944 Marceline Loridan-Ivens a quinze ans lorsqu’elle est arrêtée avec son père lors d’une rafle. Déportée à Birkenau, elle subit l’horreur des camps et parvient à survivre. Son père, lui, ne reviendra jamais d’Auschwitz. Soixante-dix ans plus tard, elle lui adresse une lettre, rédigée avec la romancière et journaliste Judith Perrignon, où elle raconte sa captivité, son retour, sa vie d’après.

Ce que j’en pense :

Marceline Loridan-Ivens raconte sous la forme d’une longue lettre à son père, son arrestation à l’âge de quinze ans lors d’une rafle dans le château familial alors qu’ils tentaient de fuir. Puis le long périple de Drancy vers les camps Auschwitz Birkenau, les mauvais traitements, les fours crématoires, puis la longue marche forcée vers Bergen-Belsen alors que les nazis sont en train de perdre la guerre puis le rapatriement et le difficile retour à la « vie normale ».

Elle se raccroche à l’espoir que son père est vivant. Il lui avait dit, à Drancy, qu’elle s’en sortirait car elle était jeune mais que lui ne reviendrait sûrement pas.

Ils étaient internés à trois km l’un de l’autre, lui à Auschwitz, et elle, à Birkenau et un jour il lui a fait passer un billet dont elle a oublié le contenu à son grand désespoir.

Marceline nous décrit l’horreur des camps, les liens qui se tissent avec ses copines, parmi lesquelles Françoise, Simone Jacob ; elles garderont des liens durant toutes leurs vies.

Elle aborde avec beaucoup de finesse, de pudeur, ce qu’on appellera plus tard, la culpabilité de survivant, comment accepter d’être revenu quand tant d’autres sont morts. Comment se construire une nouvelle vie, envisager de se marier et d’avoir des enfants, surtout quand on est obligé de se taire : personne n’a envie d’entendre ce qui leur est arrivé, ceux qui ont tenté de raconter ont été traités de fous…

Ses liens avec sa famille ne seront plus jamais les mêmes : son petit frère aurait préféré que ce soir leur père qui revienne, sa mère lui demande si elle a été violée par exemple car cela rendrait un mariage trop compliqué.

La question qui se pose au fil des ans est : « est-ce qu’on a bien fait de revenir ? N’aurait-il pas été préférable qu’on reste là-bas, qu’on meurt dans les camps ? et le passage de l’an 2000 montre bien que tout pourrait recommencer, avec la catastrophe du 11 septembre où le monde entier a assisté en direct à l’effondrement des tours du World Trade Center, où l’espoir de la Création de l’état d’Israël dont le père de Marceline avait tant rêvé ne soulèvera qu’une guerre permanente.

Une scène terrible : Mala, qui avait tenté de s’échapper du camp, a été rattrapée, et transportée sur une charrette, les mains ficelées dans le dos, vers la potence et jusqu’au bout, elle a injurié le commandant SS et ses sbires :

Elle s’est mise à parler en français, « Assassins, vous aurez à payer bientôt » et à nous toutes :N’ayez pas peur, l’issue est proche ; je sais que j’ai été libre, ne renoncez jamais, n’oubliez jamais ».

J’ai beaucoup aimé la manière dont Marceline Loridan-Ivens évoque la tragédie qu’elle a vécu, dans ce petit livre très court mais très dense. Elle ne se plaint jamais, ne se pose jamais en victime arrive même à faire sourire quand elle évoque Simone Veil qui « dérobe » les petites cuillères au restaurant, pour ne plus jamais avoir à laper la soupe.

A l’époque actuelle, il est important de lire ces témoignages, car le négationnisme à le vent en poupe et lorsqu’il ne restera plus de survivants, on imagine ce que les complotistes vont raconter. J’ai lu beaucoup de livres de documents sur la Shoah, vu des documentaires, des films, (il va falloir que j’essaie de trouver ceux de Marceline et Joris Ivens), entendu des témoignages, mais peu lu de témoignages écrits, du moins pas depuis de longues années et il est temps de s’y mettre de manière plus assidue.

Je ne sais pas si j’aurais le courage aujourd’hui de regarder la série « Holocauste » ou relire Primo Levi, mais j’ai en projet « L’enfant des camps » et « En classe avec Anne Franck » entre autres…

9/10

Comment résister au plaisir de revoir cette émission !

Les auteures :

Marceline Loridan-Ivens, née en 1928, déportée à Auschwitz-Birkenau avec son père a été actrice, scénariste, réalisatrice. On lui doit de nombreux documentaires avec Joris Ivens, dont le 17e Parallèle, mais aussi La petite prairie aux bouleaux avec Anouk Aimée et Ma vie balagan.

Journaliste, collaboratrice du magazine du Monde et de XXI, Judith Perrignon est l’auteure de plusieurs ouvrages, parmi lesquels : C’était mon frère, L’Intranquille, Les chagrins…

Extraits :

J’ai été quelqu’un de gai, tu sais, malgré ce qui nous est arrivé. Gaies à notre façon, pour se venger d’être triste et rire, quand même. Les gens aimaient ça de moi. Mais, je change. Ce n’est pas de l’amertume, je ne suis pas amère. C’est comme si je n’étais déjà plus là.

Les mots nous avaient quittés. Nous avions faim. Le massacre était en cours. J’avais même oublié le visage de Maman. Alors peut-être que ton mot, c’était trop de chaleur tout d’un coup, trop d’amour, je l’ai englouti aussitôt lu, comme une machine qui a faim et soif. Et puis, je l’ai effacé. Y penser trop c’était laisser venir le manque, il rend vulnérable, il réveille des souvenirs, il affaiblit et il tue.

Tes mots ont glissé, s’en sont allés, même si j’ai dû les lire plusieurs fois. Ils emparaient d’un monde qui n’était plus le mien. J’avais perdu tout repère. Il fallait que la mémoire se brise, sans cela je n’aurais pas pu vivre.

Survivre vous rend insupportables les larmes des autres. On pourrait s’y noyer.

Il faut vieillir pour accéder aux pensées de ses parents.

A mes copines, à celles qui étaient mortes comme à celles qui sont revenues, nous étions une bande, unies face à la souffrance, jamais, je ne me suis sentie autant aimée que là-bas. Je sais maintenant qu’elles étaient ma famille, plus que ma famille.

… Nous marchons sans savoir où nous allons, sans savoir combien de jours nous marchons, sans comprendre ni réaliser ce que nous avons vécu,nous traînons les … Nous marchons sans savoir où nous allons, sans savoir depuis combien de jours nous marchons, sans comprendre ni réaliser ce que nous avons vécu, nous traînons des pieds, nous savons que les nazis ont perdu, mais c’est trop tard, beaucoup trop tard pour se réjouir, les souffrances ont été trop grandes, il ne nous reste que le sentiment de l’horreur et de la perte. Où es-tu ? Je ne pense qu’à toi. Mais je ne te cherche pas parmi les autres. Nous ne retrouverons pas comme ça…

Pourquoi une fois revenue au monde, étais-je incapable de vivre ? C’était comme une lumière aveuglante après des mois dans le noir, c’était violent, les gens voulaient que tout ressemble à un début, ils voulaient m’arracher à mes souvenirs, ils se croyaient logiques, en phase avec le temps qui passe, la roue qui tourne, mais ils étaient fous, pas que les juifs, tout le monde ! la guerre terminée nous rongeait tous de l’intérieur.

Je me demande encore où j’ai bien pu perdre ta lettre, si je varie selon les jours—l’ai-je cachée dans un banc de l’étuve quand il a fallu changer de vêtements ? L’ai-je perdue à Bergen-Belsen ? à Theresienstadt ? – si je cherche encore dans les tréfonds de ma mémoire, ces lignes manquantes tout en étant sûre que je ne les retrouverai jamais, c’est qu’elles ont fini par dessiner un recoin de ma tête, où je me glisse parfois avec ce que je n’arrive pas à partager, une page blanche où je peux te parler encore.

Lu en février 2021

Publié dans Essai, Littérature française

« La voyageuse de nuit » de Laure Adler

Je vous parle aujourd’hui d’un essai que j’ai mis du temps à terminer, contexte oblige :

Résumé de l’éditeur :

« C’est un carnet de voyage au pays que nous irons tous habiter un jour. C’est un récit composé de choses vues sur la place des villages, dans la rue ou dans les cafés. C’est une enquête tissée de rencontres avec des gens connus mais aussi des inconnus. C’est surtout une drôle d’expérience vécue pendant quatre ans de recherche et d’écriture, dans ce pays qu’on ne sait comment nommer : la vieillesse, l’âge ?

Les mots se dérobent, la manière de le qualifier aussi. Aurait-on honte dans notre société de prendre de l’âge ? Il semble que oui. On nous appelait autrefois les vieux, maintenant les seniors. Seniors pas seigneurs. Et on nous craint – nous aurions paraît-il beaucoup de pouvoir d’achat – en même temps qu’on nous invisibilise. Alors que faire ? Nous mettre aux abris ? Sûrement pas ! Mais tenter de faire comprendre aux autres que vivre dans cet étrange pays peut être source de bonheur…

Plus de cinquante après l’ouvrage magistral de Simone de Beauvoir sur la vieillesse, je tente de comprendre et de faire éprouver ce qu’est cette chose étrange, étrange pour soi-même et pour les autres, et qui est l’essence même de notre finitude.

« Tu as quel âge ? » Seuls les enfants osent vous poser aujourd’hui ce genre de questions, tant le sujet est devenu obscène. A contrario, j’essaie de montrer que la sensation de l’âge, l’expérience de l’âge peuvent nous conduire à une certaine intensité d’existence. Attention, ce livre n’est en aucun cas un guide pour bien vieillir, mais la description subjective de ce que veut dire vieillir, ainsi qu’un cri de colère contre ce que la société fait subir aux vieux. La vieillesse demeure un impensé. Simone de Beauvoir avait raison : c’est une question de civilisation. Continuons le combat ! »

Ce que j’en pense :

 Dans cet essai, l’auteure nous invite à réfléchir sur la vieillesse, sa définition, ce que cela représente selon qu’on est un homme ou une femme, pauvre ou riche…

Puis, on passe à la notion du « sentiment de l’âge », notion introduite avec cette citation de Elias Canetti dans Le livre contre la mort :

« Depuis quand es-tu vieux ? Depuis demain. »

J’ai aimé surtout dans cet essai, les auteures cités par Laure Adler : Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, Annie Ernaux mais aussi des hommes Marcel Proust, Victor Hugo, Emmanuel Todd, ou encore des artistes : Hokusai, Sviatoslav Richter, Soulages entre autres.  

J’ai apprécié la comparaison entre Chateaubriand qui a décidé qu’il était devenu vieux à trente ans alors que Stéphane Hessel s’indignait encore à quatre-vingt-treize ans… ou les références à Philip Roth, la réflexion sur la difficulté à affronter le déclin de nos parents qui deviennent parfois nos enfants, quand la sénilité tente d’occuper la place.

Devenir la mère de sa mère jusqu’à l’épuisement ; réaliser la mort de celle qui vous a enfanté permet de se déprendre de soi.

Laure Adler a des mots durs parfois lorsqu’elle compare le prestige des temps grises des hommes qui épousent des jeunettes alors que les femmes à l’inverse sont des cougars qui « s’accrochent » ou ne veulent pas « raccrocher » et que dire de la sexualité ou de l’ombre d’Alzheimer, on a l’impression d’être à la limite des gros mots, là…

Ensuite, passons à la phase EHPAD… Sujet sensible, parce que j’ai dû me résoudre à y placer ma mère qui a 95 ans et que l’on a gardé chez elle jusqu’à 93 avec les auxiliaires de vie très dévouées, mais c’était devenu trop compliqué avec une chute tous les 2 mois, qui se terminait au CHU. C’est une décision terrible à prendre tant on se sent coupable de ne plus pouvoir assumer, d’y laisser sa propre peau…

J’ai fini ma lecture « en travers » comme disait une de mes profs de français car j’ai le même âge que Laure Adler, je suis plutôt d’accord avec elle, mais je suis restée sur ma faim (ma fin ?) car si le voyage avec des penseurs que j’aime m’a plu, je trouve qu’elle ne propose pas grand-chose. Et je dois le reconnaître, sa manière de jouer les « Madame Je-sais-tout donneuse de leçon, m’insupporte, chaque fois que je la vois à l’écran, je zappe ce qui n’a pas facilité ma lecture.

Je vais m’éloigner un peu du contexte (vous pouvez sauter le passage si vous le désirez !) en évoquant, puisqu’on en arrive là, à ce que j’appelle la gérontophobie ou le racisme anti-vieux : on sent très bien qu’on gêne depuis quelques années :  nos retraites qui coûtent cher alors qu’on a payé celles de nos parents sans broncher, c’est à cause de nous qu’on est obligé de confiner, on prive les jeunes de liberté (c’est vrai quelle entrave porter un masque pour protéger les autres autant que pour se protéger soi-même). Idem pour la planète, alors qu’on trie nos déchets depuis des décennies, qu’on respecte l’environnement (les cannettes de bière ce n’est pas nous, le vélo d’appartement qu’on laisse sur le Mont-Blanc non plus…)

En gros, on nous dit restez chez vous, hors de notre vue, cassez-vous, laissez-nous la place…. Mais d’un autre côté, on nous refuse le suicide assisté, l’euthanasie : on va arrêter un septuagénaire qui milite pour une mort digne à six heures du matin, on lui passe les menottes, fouille son appartement à la recherche du médicament prohibé (ça s’est réellement passé et ils n’ont rien trouvé et toc) pour arrêter des dealers armés jusqu’aux dents on hésite mais menotter un septuagénaire pas de problème…

J’ai craché mon venin, cela fait du bien et je vais passer à une lecture plus douce, et je finirai sur cette citation de Amadou Hampâte Bâ qui est une compagne de ma vie : « Un vieillard qui meurt c’est comme une bibliothèque qui brûle »

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir cet essai ainsi que la plume de son auteure car Laure Adler m’a donné envie de me plonger ou replonger dans les livres de Nathalie Sarraute et Simone de Beauvoir entre autres.

#Lavoyageusedenuit #NetGalleyFrance

7,5/10

L’auteure :

Née en 1950, Laure Adler est essayiste, romancière, femme de télévision et de radio, auteure primée de nombreux ouvrages.

Extraits :

En considérant les vieux comme à mettre au rebut, comme quantité en surplus, on perd de notre humanité.

Nous sommes toutes et tous en droit et en capacité de vouloir devenir vieilles et vieux sans avoir à être jetés aux poubelles de l’histoire post-moderne.

Dans son ouvrage remarquable, mais qui reçut un accueil plutôt discret lors de sa publication, intitulé tout simplement « la vieillesse », elle (Simone de Beauvoir) voulait briser la conspiration du silence et s’inquiétait de la dangerosité d’une société qui méprisait et malmenait ses vieux.

Il y a pire qu’un vieux sans signe distinctif. C’est une vieille. Il y a pire qu’une vieille. C’est un vieux pauvre. Il y a pire qu’un vieux pauvre, c’est une vieille pauvre. Et aujourd’hui, ce sont ces femmes – de plus en plus nombreuses – qui constituent la classe la plus fragile.

Marcel Proust dans Le temps retrouvé nous fait ressentir que savoir son âge participe d’un type d’émotion, c’est un travail, volontaire ou involontaire.

Quarante ans, c’est la vieillesse de la jeunesse, mais cinquante ans, c’est la jeunesse de la vieillesse selon Victor Hugo

Vieillir, c’est savoir continuer à faire ce qu’on faisait auparavant sans donner l’impression qu’on est diminuée. Nathalie Sarraute

Le vieillissement de la population est le phénomène le plus central de notre civilisation et la soudaineté de cet évènement peut nous mènera à l’abîme, proclame Emmanuel Todd, depuis des années, du haut de ses connaissances de démographe. C’est l’angoisse, dit-il. Le cataclysme…

Les jeunes incarnent l’avenir, les vieux le passé présent… Il n’y a pas, d’un côté une humanité essentielle, positive, représentative et, de l’autre, une humanité affaiblie, une sous-humanité.

Cordélia morte, Lear porte son cadavre sur la scène. Cordélia, c’est la mort, dit Freud. Cordélia l’autorise à choisir la mort, à se familiariser avec l’idée de mourir.

Mais, il faut avoir un projet : c’est l’assurance que tout n’est pas fini. Finalement la vieillesse complique la vie physique et la vie matérielle mais simplifie la vie morale.

Un vrai vieillard est celui qui a vécu sa vie, tant d’autres se contentent de la voir s’écouler. La vie est un voyage ininterrompu si rapide que nous pouvons passer à côté en nous distrayant.

Et puis un jour on a un âge. Et cette révélation a un goût désagréable. On sait qu’on ne pourra pas recommencer sa vie, qu’on pourra moins l’inventer, que le passé va sans doute préétablir l’avenir.

On a le même âge, Montand et moi. S’il a vécu mon vieillissement à ses côtés, moi j’ai vécu son murissement à ses côtés. C’est comme ça qu’on dit pour les hommes ils murissent : les mèches blanches s’appellent des mèches argentées. Les rides le butinent alors qu’elles nous enlaidissent. Simone Signoret dans « La nostalgie n’est plus ce qu’elle était »

Terminé en février 2021

Publié dans Littérature française

« Le Berger » d’Anne Boquel

Parfois, la lecture peut être source de déplaisir, voire de révolte, alors même qu’il s’agit d’un livre qu’on a choisi de lire, c’est ce qui s’est passé avec ce roman :

Résumé de l’éditeur :

Lucie est conservatrice d’un petit musée de l’Oise. Rien ne va vraiment mal dans sa vie, rien ne va vraiment bien non plus. Le jour où une amie l’embarque dans un groupe de prière, son existence prend une couleur plus joyeuse. Elle se sent revivre. D’autant que le Berger et maître à penser de la communauté lui fait intégrer le cercle restreint des initiés. Sans le mesurer, elle consacre bientôt toute son énergie à la Fraternité, négligeant son entourage. L’incompréhension gagne ses proches, qui, désarmés, la voient s’éloigner d’eux. Mais, lorsqu’ils s’en inquiètent, leurs questions se heurtent au silence.
Dans son désordre enfiévré, jusqu’où Lucie poussera-t-elle le zèle ?


Premier roman captivant, poignant portrait d’une jeune femme en plein désarroi, Le Berger dépeint sans complaisance la réalité sordide des mouvements sectaires, tout en s’interrogeant sur la quête de spiritualité dans nos sociétés individualistes.

Ce que j’en pense :

Lucie est conservatrice dans un petit musée, auquel une famille a fait don d’un précieux calice, mais tous les membres ne sont pas d’accord avec ce don, d’où une bataille juridique. Lucie travaille avec Louis et Mariette, qui devient son amie et l’entraîne vers un mystérieux groupe de prières.

Ayant peu confiance en elle-même, en ses capacités professionnelles et personnelles, Lucie va suivre Mariette dans sa « quête spirituelle » quitte à se mettre en danger aussi bien pour elle-même que dans son travail.

L’auteure analyse dans ce livre, tout le processus de l’emprise dans une secte « la Fraternité » tenue de main ferme par Thierry que les membres appellent le Berger.

Le désir d’être aimée, d’être reconnue est tellement fort chez Lucie que l’emprise va marcher dans les grandes largeurs, ainsi l’état de liesse dans laquelle elle se retrouve car il l’a appelée par son prénom : « Il connaissait son prénom » euphorie qui va durer toute la semaine qui va suivre.

Thierry le Berger l’a immédiatement identifiée comme victime potentielle, et lui montre à quel point elle est importante pour la « communauté ». La phase suivante de l’intégration est une cérémonie qu’il appelle la « Consécration », elle est adoubée comme les Chevaliers des temps jadis.

Ensuite, intervient l’argent, bien sûr. Il faut donner de son temps, de ses deniers pour aider les autres, sous couvert de maraudes au départ, en plus de la cotisation annuelle à la Fraternité, qui est évidemment fonction des revenus, comme le FISC.

Ensuite, les prières qui n’en finissent pas, sous l’égide du Berger, on psalmodie pendant des heures, pour trouver Dieu, entrer en transe…

Puis, c’est le jeu pervers attraction répulsion, la carotte dans une main le bâton dans l’autre : tantôt le Berger la met en avant, tantôt il l’ignore pour la rendre de plus en plus dépendante de lui. Elle croit en être amoureuse évidemment et si elle n’atteint pas la révélation divine, c’est forcément de sa faute, elle n’est pas assez pieuse, ne donne pas assez sous-entendu de sa personne… alors qu’à cela ne tienne, il faut jeûner, on lui donne une liste d’interdits alimentaires stupéfiante l’ascèse mène à Dieu à moins que ce ne soit au Berger…

Comme le dit Arthur, l’un des membres de la Fraternité : il avait besoin que le Berger lui dise « quoi penser » : lavage de cerveau, plus de libre arbitre, plus de réflexion personnelle, le gourou est là pour penser à sa place…

Manque de nourriture, de sommeil, d’eau souvent, et tout le cortège des conséquences, fatigue, isolement car on ne doit pas garder de liens avec la famille, la vie d’avant… travail forcé dans la communauté…

Je n’en dirai pas davantage, les extraits que je propose parlent d’eux-mêmes… et l’auteure ne nous fait grâce d’aucun détail sur le genre de « bénédiction spéciale » que le Berger auto-proclamé peut pratiquer sur ces jeunes femmes perdues.

Je voudrais aborder l’écriture : le livre est très bien écrit, Anne Boquel, agrégée de Lettres, m’a fait plaisir avec sa manière de manier, le passé simple, l’imparfait du subjonctif…  Certes, c’est un bel exercice grammatical, mais c’est d’une froideur quasi chirurgicale qui entretient le malaise du lecteur, frôlant souvent le dégoût.  C’est le but recherché, bien sûr, mais j’aurais aimé plus de chaleur et d’empathie : je n’ai pas réussi à m’attacher à Lucie.

J’ai choisi ce livre dans le cadre d’une opération masse critique spéciale organisée par Babelio car les sectes et leurs méthodes de conditionnement, d’emprise m’intéressent depuis longtemps et je venais de terminer « Bénie soit Sixtine » alors pourquoi ne pas rester dans le même thème ?

Cette lecture a été très difficile, j’ai lâché le livre plusieurs fois, sous l’effet de la colère, du dégoût mais j’en suis quand même arrivée à bout, pour voir si Lucie arriverait à s’en sortir. Je l’ai refermé avec le plaisir du devoir accompli en fait, mais c’est bien le seul plaisir que j’ai ressentir tant ce fût une épreuve. Je vais m’empresser de l’oublier, ou d’essayer car cela va sûrement laisser des traces…. Et pour couronner le tout, la fin laisse perplexe car ce n’en est pas une, il reste un goût d’inachevé…

Un grand merci à Babelio et aux éditions du Seuil qui m’ont permis de découvrir ce roman ainsi que son auteure. 

7/10

L’auteure :

Agrégée de lettres, Anne Boquel vit et enseigne à Lyon. Elle a coécrit avec Étienne Kern plusieurs essais remarqués sur la littérature et les écrivains.

Extraits :

Elle finissait par vivre de la vie des autres et de tout ce qu’ils lui confiaient, entraînés par sa gentillesse intrusive, avide du moindre détail, fût-il insignifiant. C’était le goût de ces minuscules révélations personnelles qui la poussait, jugeait Lucie, puis la nécessité de se sentir importante dans l’organisation de la Fraternité et spécialement auprès du Berger.

Lucie était depuis peu la proie d’un désir secret, qu’elle jugeait méprisable, mais dont elle ne parvenait pas à se débarrasser. Elle souhaitait, dans la foule des petits frères et sœurs, être distinguée par le Berger.

Pour que tout s’accomplît dans les règles, il fallait se rendre digne du fiancé céleste en pratiquant la charité. Donner de soi, de son bien, de son temps, de son énergie : sa consécration était à se prix, Agnès le lui avait bien fait comprendre.

Il s’agissait d’abord de contribuer financièrement à l’œuvre d’amour qui était celle de la Fraternité. En s’engageant, le membre consacré prenait aussi la décision de verser une part de ses revenus au profit des plus démunis, en plus de la cotisation annuelle…

Sa confiance en Thierry était absolue. Longtemps, il avait cherché un guide, quelqu’un qui lui enseignât la voie à suivre et qui lui dît quoi penser. Jamais, il n’oublierait la détresse qui l’avait conduit au bord de la folie. A cette époque-là, on l’aurait bien surpris si on lui avait dit qu’il accepterait sans discuter de se soumettre à une autorité quelconque. (Arthur)

Se débarrasser d’une douleur ancienne n’était qu’une question d’humilité, lui avait dit Thierry ; il fallait vaincre son orgueil, accepter d’oublier totalement le passé pour se placer tout entier dans les mains du Seigneur.

S’oublier complètement pour parvenir à basculer dans l’inconnu, jusqu’à ne plus sentir son propre corps, vider son esprit pour percevoir la présence de Dieu. Sentir la voie intérieure, l’entendre enfin.

Thierry reconnaissait en elle une âme prédestinée et lui donnait les clés d’un royaume, que, par prudence, il lui refusait encore. Cette vie rêvée lui suffisait mal : elle y trouvait des voluptés inquiètes et des souffrances inabouties qui la frustraient, tout en la poussant à poursuivre, encore et toujours, cette entreprise de soumission dont elle faisait désormais sa vie.

Thierry savait : il était impossible qu’il ne sût pas ce qu’elle éprouvait pour lui. Rien de physique, non, rien de cette sorte, mais cet amour tout spirituel qui se confondait avec l’amour du Seigneur. Depuis quand ? Sans doute depuis le début, depuis ces premières rencontres, où, maladroite comme elle savait l’être, elle n’avait su, rougissante et bégayante, cacher son émoi. Mais quelle preuve avait-elle vraiment qu’il la distinguait, entre toutes les autres ? Quelle preuve même qu’elle comptait pour lui autant que les autres frères et sœurs ?

D’autres blogs en parlent:

https://leslecturesdantigone.wordpress.com/2021/02/20/le-berger-anne-boquel/comment-page-1/#comment-14090

Lu en janvier février 2021