Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Un jour viendra, couleur d’orange » de Grégoire Delacourt

Très longtemps, j’ai fait l’impasse sur les romans de Grégoire Delacourt, et je me suis enfin décidée à me lancer avec ce livre dont le titre m’a plu et intriguée et il faut bien constater que la couverture accroche l’oeil:

Résumé de l’éditeur :

Tandis que le pays s’embrase de colères, Geoffroy, treize ans, vit dans un monde imaginaire qu’il ordonne par chiffres et par couleurs. Sa pureté d’enfant « différent » bouscule les siens : son père, Pierre, incapable de communiquer avec lui et rattrapé par sa propre violence ; sa mère, Louise, qui le protège tout en cherchant éperdument la douceur. Et la jeune Djamila, en butte à la convoitise des hommes, fascinée par sa candeur de petit prince.

Fureurs, rêves et désirs s’entrechoquent dans une France révoltée. Et s’il suffisait d’un innocent pour que renaisse l’espoir ? Alors, peut-être, comme l’écrit Aragon, « un jour viendra couleur d’orange (…) Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront ».

Lumineuse, vibrante, une grande histoire d’humanité.

Ce que j’en pense :

Louise et Pierre ont fait connaissance (se sont sautés dessus, plus tôt) au soir du 21 avril, voir la tête du Menhir s’afficher pour le second tour, cela rapproche… elle est infirmière, il travaille dans une usine, comme opérateur de machines de fabrication de papiers et de cartons.

Leur couple fonctionne bien jusqu’à la naissance de Geoffrey, un enfant pas comme les autres qui ne supporte pas qu’on le touche, intolérant aussi aux bruits extérieurs. Si Louise tente de l’apprivoiser, Pierre, lui, se braque de plus en plus, emmagasinant peu à peu la colère. Et cela se complique de plus en plus, car Geoffrey est passionné par les mathématiques, les espèces animales et végétales qu’il connaît dans le moindre détail.

Louise travaille aux soins palliatifs (elle aide les gens à mourir dit Geoffrey !) alors que Pierre se retrouve au chômage, la crise et la mondialisation sont passées par là et retrouve une place de vigile qui ne lui convient guère. Peu à peu il devient un autre homme incapable de maîtriser ses pulsions, et trompe sa femme…

Survient la taxe carbone, accords de Paris oblige et c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase…

Geoffrey a treize ans, il est scolarisé comme tout le monde, mais sa différence fait de lui le souffre-douleur des collégiens. Seule Djamila, quinze ans est touchée par ce gamin sensible et ils deviennent amis, ce qui va attirer les foudres des autres et aussi de sa famille. Alors, ils trouvent un refuge dans les bois, où ils font la connaissance d’un sage, Hagop Haytayan, dont la famille a fui le pays, à cause du génocide arménien.

On occupe les ronds-points, avec Pierre le samedi à l’aube, alors que le boulanger leur apporte sa première fournée, ou le boucher, mais le ton monte de plus en plus : comment rester calme quand le quinze du mois, il ne reste plus rien alors certains ont des comptes en Suisse (vous voyez de qui je veux parler…)

On assiste à une montée de la violence, physique et psychique, tant du côté des gilets jaunes que du côté de la famille de Djamila, dont les frères ne supportent plus leur père qui se tue au travail, leur sœur qui est trop Française à leur goût…

Grégoire décrit assez bien le contexte actuel, les différences sociales, la pauvreté des uns et les salaires mirobolants des autres, la fracture entre les technocrates parisiens et la vie au quotidien en banlieue ou dans les campagnes, quand les usines ont fermé ou l’arrogance du Président… Mais aussi la différence entre Geoffrey, qui présente des troubles du spectre de l’autisme (Asperger probablement) et qui est rejeté par les autres, ou Djamila, la jolie Berbère aux yeux vert Véronèse et aux longs cheveux noirs aux reflets bleus…

Au départ, je n’avais pas envie de lire un roman traitant des gilets jaunes, car j’aime bien avoir du recul, et analyser les évènements quelques années après, quand ils ont été digérés, métabolisés, dépassionnés, car à chaud, les épidermes se frottent dangereusement. (Idem pour le COVID il faut laisser du temps au temps…)

C’est le premier livre de Grégoire Delacourt que je lis car, jusqu’ici, j’avais l’impression que son style n’était pas pour moi et je le classais dans les bisounours plutôt (probablement à cause d’un titre :« la liste de mes envies »), or la violence, ici, est omniprésente, l’intolérance, le mépris de l’autre également… Pierre est tellement rongé par la colère, qu’il en est devenu aveugle et ses compagnons de ronds-points, après avoir tenté de le mettre en garde, finissent par s’éloigner.

« Prends garde à toi, Pierre, les colères nous tisonnent et nous consument. Elles fissurent ce qu’on est de bien. »

Mais, il faut bien le reconnaître, l’auteur sait introduire, au passage, de belles réflexions sur violence, la manière dont elle envahit l’individu et comment la transformer, évoquant au passage, Kandisnky ou Balzac ou encore ce petit clin d’œil au passage à Rilke :…

« Les grandes personnes ne sont rien, avait écrit Rilke, leur dignité ne répond à rien. Il y a des enfants qui ne sont déjà plus des enfants, savez-vous. Ils n’ont plus cette île en eux. Cette terre ferme. Ils deviennent les pires adultes. »

Ressenti très mitigé donc, mais dans l’ensemble je l’ai quand même un peu apprécié, car il oblige le lecteur à réfléchir… je retiens essentiellement la sensibilité de Geoffrey et le dévouement de Louise, la douceur de Djamila et la tendresse d’Hagop qui tous les quatre permettent d’avancer dans la lecture, alors que j’ai eu beaucoup de mal avec Pierre…Je trouve également une trop grande différence entre la violence des uns et le côté gentil des autre, mais j’ai aimé les réflexions sur les couleurs, car elles permettent de respirer par moments.

Je retiens cette scène pour étayer mon propos : un samedi matin, Pierre décide d’emmener Geoffrey à la manif car il serait temps d’après lui, que cet enfant apprenne la vie ! ils sont armés de cocktails Molotov et Pierre veut obliger son fils à jeter le premier, je vous laisse imaginer la réaction de cet enfant, surtout quand le père commence à lui « hurler dessus » alors qu’il est hypersensible aux bruits… et en plus il n’aime pas la couleur jaune, sa couleur préférée étant le vert, comme la Nature…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman plein de couleurs comme son titre, tiré d’un vers d’Aragon, l’indique et de faire la connaissance de la plume de l’auteur.

#Unjourviendracouleurdorange #NetGalleyFrance

6,5/10

Extraits :

Même s’il avait engrangé 720 319 voix de plus qu’au premier tour, le menhir avait explosé au deuxième tour et le grand Jacques avait repris les choses en main, une bière dans l’une, la croupe d’une bonne génisse, porte de Versailles de l’autre. Et tout était redevenu comme avant. On n’avait pas soupçonné la colère. Pas auguré les chagrins. On l’avait juste échappée belle. On n’avait rien vu. Alors, dix-sept ans plus tard, la détresse avait revêtu des gilets jaune fluo.

Je gueule, Louise, si tu veux savoir, j’ouvre enfin ma putain de gueule. Il a soupiré. J’étais heureux aujourd’hui. J’existais. Je n’étais pas ce connard de vigile à Auchan que personne ne regarde. Je suis un chien, là-bas. Et encore, les chiens, on les caresse. Un silence. On bloquait des dizaines de voitures, peut-être cinquante, peut-être cent, on n’a pas compté, et les gens ne protestaient pas. On parlait de nous. De ce qui nous reliait. On rêvait. On était ensemble et c’était bien.

Le 21 avril 2002, la défaite de Jospin et surtout sa fuite, genre Varenne, le soir même de sa déculottée, démerdez-vous les gars, je me casse, avait sans doute marqué le début de la grande colère de Pierre.

Raffarin parlait de la France d’en bas. Comme Balzac cent soixante-cinq ans plus tôt dans ses « Illusions perdues ». Les Français d’en bas étaient restés en bas. Les Français d’en haut ne regardaient jamais en bas. C’était sale.

Dix ans plus tard, outre-Rhin, le petit peintre à la moustache en brosse éructe des mots de haine qui ressemblent étrangement à ceux qu’ont déjà entendus les Haytayan. A Constantinople en 1915. A Alep l’année suivante…

Les pompiers sont venus trinquer, alors le jaune et le rouge se sont mêlés en un orange de flamme. Un orange joyeux. Geoffroy aurait cité le peintre Kandinsky qui disait de cette couleur qu’elle provoquait des sentiments de force, d’énergie, d’ambition, de détermination et de triomphe.

On disait ici, au cinquième étage de l’hôpital, que la douleur concernait le corps et la souffrance l’âme. Au corps, les médecines, les équations chimiques. Les soulagements. A l’âme, la douceur, la musique des mots, l’empathie. Le corps lâche ne premier. L’âme s’accroche. Toujours…

Les chiffres étaient un équilibre, une certitude, tout comme les couleurs. Ce qui le terrifiait, c’était la poésie des hommes, c’est-à-dire, leur imprévisibilité, car pour lui, la poésie n’était que cela, fantaisies, cabrioles, facéties.

L’interdit et la violence possédaient quelque chose de sexuel. D’animal. Transgresser, c’était déplacer les lignes. Occuper plus de place. Déployer sa force. Cela revenait à jouir.

On cogne mon fils. On assomme un homosexuel. On tabasse un Noir. Un Arabe.  On frappe tout ce qui risquerait de révéler qu’on n’est pas si extraordinaire que ça. La peur d’être soi-même médiocre.

Une saloperie, la colère. Elle dévorait sans rien soulager. On en conservait trop de bleus. Trop d’infirmités.

En coupant la première fois, les lames ont émis un bruit mat. Étouffé. Dangereux. Presque un souffle. Et la première mèche aux reflets bleus est tombée. Une plume de corneille. Ils voulaient effacer son corps. Quelle blague. Parce que les hommes sont des bêtes on enferme les femmes. Il y avait une expression qui expliquait ça, à propos d’un chien et de la rage…

Un garçon de 13 ans. Une fille de 15. Un peuple de deux personnes. On se prenait à rêver avec eux d’un monde meilleur, mais il faut se souvenir de la voix de miel d’Antarame, lorsqu’elle chuchotait aux oreilles de son fils que les forêts obombrent aussi les démons de l’ancien monde.

Lu en septembre 2020

Publié dans Guerre, Littérature française, Rentrée littéraire

« La race des orphelins » d’Oscar Lalo

Je vous parle aujourd’hui d’un livre particulier, choisi pour son thème :

Résumé de l’éditeur :

Je m’appelle Hildegard Müller. Ceci est mon journal.

Le Troisième Reich m’a enfantée. Je suis une oubliée de l’histoire.

La seule race que les SS aient créée, c’est la race des orphelins.  

Qui est Hildegard Müller ? Le jour où il la rencontre, l’homme engagé pour écrire son histoire apprend qu’elle a 76 ans, qu’elle sait à peine lire, à peine écrire. Qu’elle ne connaît rien de ses parents, ne se souvient plus guère de son enfance. Il comprend que sa vie est irracontable mais vraie. Pourtant, Hildegard Müller est loin d’être amnésique. Elle est simplement coupable d’être née en 1943, de géniteurs inconnus mais bons aryens, dans un Lebensborn, ces pouponnières imaginées par le Troisième Reich pour multiplier la « race supérieure ».

Hildegard Müller devait être la gloire de l’humanité elle en est devenue la lie, et toutes les preuves de sa conception sont parties en fumée avant la Libération, sur ordre d’Himmler.  

J’ai besoin, avant de mourir, de dire à mes enfants d’où ils viennent, même s’ils viennent de nulle part.  

Oscar Lalo poursuit son hommage à la mémoire gênante, ignorée, insultée parfois, toujours inaccessible. Et nous plonge dans la solitude et la clandestinité d’un des secrets les mieux gardés de la Seconde Guerre mondiale.  

Ce que j’en pense :

Hildegard Müller a été conçue dans un Lebensborn : une « maternité » où l’on choisissait les parents sur catalogue, pour qu’ils soient des Aryens, les plus purs possible : un père SS, une mère qui répond aux critères, choisie de préférence dans les pays nordiques, notamment la Norvège qui se rapproche le plus de la race pure comme la concevait la folie nazie, construite sur des légendes… On mesurait les parents sous toutes les formes, taille, la hauteur des pommettes (pour éviter toute possibilité de contamination par les Slaves !), la hauteur des oreilles, le nez… il fallait que ces bébés soient parfaits, blonds aux yeux bleus…

Une fois le couple sélectionné, on surveillait (?) la grossesse, et on regardait si le bébé était conforme aux espérances, sinon, sélection oblige, on les tuait. Les nazis n’étaient pas à une élimination près… après on les séparait de leur mère très vite pour les élever selon les principes mis au point par Himmler (où a-t-il eu son diplôme de médecin ?), la préparation du plat protéiné en question et le moins possible de contact physique, pas de scolarité… Les nazis s’occupaient mieux de la pâtée et de la santé de leurs chiens…

Hildegard décide à soixante-seize ans d’écrire son histoire. Elle a réussi à survivre, à se marier avec Olaf, issu comme elle d’un Lebensborn et avoir des enfants mais comme elle sait à peine lire et écrire, elle se confie à un scribe pour retranscrire ce qu’elle ressent.

Après avoir regroupé tous les enfants nés de cette ignominie, sans le centre principal situé en Allemagne, les nazis ont brûlé toutes les archives concernant le projet Lenbensborn, avant de vider les lieux, laissant les enfants, le plus souvent des nourrissons, sans soins, en ayant emporté avec eux les réserves alimentaires. Quand les Américains sont arrivés ils ont trouvé les restes de l’autodafé…

Comment se construire, car il ne s’agit même pas de reconstruction ici, quand on vous découvre âgée de dix-huit mois, ne pouvant pas s’exprimer, se faire entendre (le problème de la langue mais aussi l’absence de soins qui rend mutique), quand on sait seulement que sa mère est Norvégienne et le père illustre inconnu, quand on ne sait même pas s’il s’agit seulement d’un acte charnel sur commande, ou si cela a été encore pire.

Hildegard dit, elle-même, que « sa vie est un cadenas sans combinaison ».

J’ai appris en lisant ce livre qu’il existait des Lebensborn non seulement en Allemagne mais partout où les nazis ont sévi et notamment qu’il y en avait un en France, et un en Belgique.

« Le projet Lebensborn date de 1935. Le sombre projet de remplacer la race inférieure par la race supérieure. La seule race que les SS aient créée est la race des orphelins. »

J’ai bien aimé le cheminement d’Hildegard, la manière ironique dont elle parle de ses bourreaux, des atrocités nazies, ou quand elle compare son récit au journal d’Anne Franck, même si cela m’a dérangée au début, ainsi que la manière dont ces enfants ont été ignorés ou presque car ils représentaient la folie nazie, alors qu’ils n’y étaient pour rien. Aidée de son scribe, comme elle l’appelle, qui lui apporte des documents administratifs, ou des livres, des romans qu’il lui fait découvrir, elle va suivre sa quête, tentée de retrouver les traces de sa mère, savoir si elle était vraiment Norvégienne, alors que son époux préfère rester en dehors.

Une image forte : ces enfants se sont retrouvés dans un couvent qui accueillaient aussi des enfants plus âgés qui avaient survécu à l’enfer des camps et perdu toute leur famille, et ce sont eux qui s’occupaient de ces bébés Lebensborn, leur donnaient le biberon…

J’ai bien aimé la construction du récit que nous livre Oscar Lalo, des petits chapitres, avec parfois des phrases qui se répètent, mais pas tout à fait à l’identique, comme si Hildegard cherchait le mot le plus approprié, la nuance, elle qui nous dit qu’elle sait à peine lire et écrire, qu’elle a appris avec ses enfants.

J’ai lu de nombreux ouvrages, romans ou documentaires, sur les nazis, car c’était leur mécanisme de fonctionnement qui m’intéressait, ou les camps d’extermination, la » solution finale » mais j’ai très peu fouillé du côté des Lebensborn et des médecins nazis car c’était inconcevable pour moi que des médecins se comportent ainsi. J’ai lu quelques ouvrages sur Mengele (ne comptez pas sur moi pour l’appeler docteur !) à l’adolescence et j’en ai fait des cauchemars…

Ces médecins apprentis sorciers inoculaient des maladies, (la syphilis notamment les passionnait) pour publier de magnifiques descriptions, étaient obsédés par la génétique ou la gémellité … 

On ne sort pas indemne de ce livre, car le dégoût est souvent là, mais l’empathie pour Hildegard l’emporte, et Oscar Lalo m’a donné envie d’en savoir plus, et de m’immerger dans le sujet, et notamment dans le livre de Boris Thiolay : « Lebensborn, la fabrique des enfants parfaits » (cf. les liens ci-dessous)

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce livre ainsi que son auteur.

#LaRacedesorphelins #NetGalleyFrance

9/10

Quelques liens intéressants pour ne savoir plus:

Extraits :

J’ai eu beaucoup de mal à choisir des extraits, tant j’avais de notes, de surlignages et pour ne pas divulgâcher, j’ai opté pour ceux figurant dans le début du livre…

Moi, je n’ai rien à déclarer. Je n’ai pas encore de bouche. J’ai juste besoin d’une main qui écoute. Une main qui saura écrire ce qu’elle a entendu. Même quand je ne dis rien. Une main qui sache écrire vite aussi, pour ne pas avoir à me faire répéter si les mots sortent. Une main courante. Pour témoigner.

J’ai soixante-seize ans. Je sais à peine lire et écrire. Je devais être la gloire de l’humanité. J’en suis la lie.

A chaque fois que je crois avoir enfin compris comment j’ai vu le jour, je me prends une succession de nuits. Mes mille et une nuits, ce n’est pas un conte. Pourtant, j’ai besoin de cracher ma vie irracontable. Je l’ai en travers de la gorge.

J’ai fait le choix du français pour me désincarcérer de l’allemand. L’allemand est une langue qui a été torturée par les nazis. L’allemand est la langue des ordres, dont celui d’exterminer et celui du procréer. Beaucoup d’Allemands ont obéi aux deux.

Une orpheline aura toujours l’âge auquel elle a perdu ses parents. Je les ai perdus avant de naître.

Les orphelins s’unissent, parfois. Ils s’agrippent le cœur. Imbibés de leur solitude que personne ne comprend, ils se savent, les orphelins, ils se boivent. Ils se gouttent à gouttent. C’est leur bouche-à-bouche. Leur survie. La rosée de l’amour quand on n’y croyait plus.

Je suis une orpheline dont les parents sont restés lettre morte. Les mots ne peuvent pas vivre avec des lettres mortes.

Pas cohérent d’avoir été pouponnée par des bourreaux. Je l’ai été. Par le pire d’entre eux : Himmler. On avait droit aux meilleurs soins. Les meilleurs soins selon Himmler, c’est une infirmière après qu’on nous a arraché de notre mère. Un plat protéiné dont il composait lui-même le menu. L’industrialisation de notre éducation. La rationalisation du bébé parfait. De l’amour mesurable, quantifiable, identifiable. Un amour théorique. Un oxymore.

Je serais née dans une maternité SS : un Lebensborn. Je ne sais pas lequel. Il en aurait existé trente-quatre pendant la seconde guerre mondiale. Dont neuf en Norvège. Où ma mère aurait accouché. On essaye de paraître savante quand on ne sait rien.

Le suicide d’Adolf Hitler tombe le jour de mon autodafé. Le jour de la mort d’Hitler, les SS ont détruits les informations relatives à ma naissance. Cette chorégraphie mort-vie prélude à mon inexistence.

Je suis fille de SS. C’est écrit sur mon front. C’est cloué dans mon dos. A l’avant, il y a une autre pancarte : collabo. Collabo, ma mère. Je suis une fille-sandwich, plaquée par la double infamie de ma naissance. La tragédie des Lebensborn, c’est à la fois la tragédie de l’hérédité accouplée à la tragédie de l’absence d’hérédité…

Quand les dictateurs sont ivres de pouvoir, ce sont souvent les femmes qui trinquent.

Ma tentative de comprendre pourquoi je fais partie de la race des orphelins est mon détachant pour faire disparaître le sang d’Himmler que j’ai sur la peau comme une tache de vin.

S’appeler Hildegard Müller à Oslo après 1945, c’était comme avoir une croix gammée tatouée sur le front. Je pense que si le  « Lebensborn Programm » était aller jusqu’au bout de sa logique, nous aurions tout comme nom de famille Hitler. Ou plutôt Himmler. Nous sommes davantage une création d’Himmler.

Nous aurions tous pu nous appeler Hitler ou Himmler. Ou alors, comme en Espagne, porter le patronyme de nos deux parents : Hildegard Hitler Himmler. HHH. Quel que soit notre nom, on a toujours été perçus comme les enfants de ces deux criminels…

J’ai pas de famille. Pas de famille et pas d’identité. Pas de nationalité dont je sois certaine. Un nom, un prénom, une nationalité d’emprunt. Tout ce qui est d’emprunt doit être remboursé. Ou rendu. J’ai souvent eu peur qu’on frappe à ma porte et qu’on m’ordonne de rendre mon nom, mon prénom et ma nationalité. « Ils ne sont pas à vous ! » Je ne suis pas à moi. Je ne m’appartiens pas.

Lu en septembre 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Du côté des Indiens » : Isabelle Carré

Après moultes hésitations, je me suis décidée à lire le roman dont je vous parle aujourd’hui, car je ne voulais pas avoir de regrets :  

Résumé de l’éditeur :

« Il s’est trompé, il a appuyé sur la mauvaise touche, pensa aussitôt Ziad. Il ne va pas tarder à redescendre… Il se retint de crier : “Papa, tu fais quoi ? Papa ! Je suis là, je t’attends…” Pourquoi son père tardait-il à réapparaître ? Les courroies élastiques de l’ascenseur s’étirèrent encore un peu, imitant de gigantesques chewing-gums. Puis une porte s’ouvrit là-haut, avec des rires étranges, chargés d’excitation, qu’on étouffait. Il va comprendre son erreur, se répéta Ziad, osant seulement grimper quelques marches, sans parvenir à capter d’autre son que celui des gosses qui jouaient encore dans la cour malgré l’heure tardive, et la voix exaspérée de la gardienne qui criait sur son chat.


Son père s’était volatilisé dans les derniers étages de l’immeuble, et ne semblait pas pressé d’en revenir.  »
 
Ziad, 10 ans, ses parents, Anne et Bertrand, la voisine, Muriel, grandissent, chutent, traversent des tempêtes, s’éloignent pour mieux se retrouver. Comme les Indiens, ils se sont laissé surprendre ; comme eux, ils n’ont pas les bonnes armes. Leur imagination saura-t-elle changer le cours des choses ? La ronde vertigineuse d’êtres qui cherchent désespérément la lumière, saisie par l’œil sensible et poétique d’Isabelle Carré.

Ce que j’en pense :

Ziad est un petit garçon de dix ans, qui a hâte de montrer son bulletin scolaire à son père, car ses résultats se sont nettement améliorés. Il guette l’arrivée de l’ascenseur, pour le lui montrer et bizarrement celui-ci ne s’arrête pas, et son père disparaît dans un appartement du cinquième étage… Il se rend compte, très vite, que son père a une maîtresse et sa petite vie bien réglée ou presque va se mettre à vaciller.

Que faire ? il décide d’aller voir la dame du cinquième, Muriel pour lui demander de ne plus voir son père, ce qu’elle fait… Hélas, le père est victime de ce qui ressemble à une rupture d’anévrisme et bizarrement, Ziad se rapproche de Muriel…

Le roman démarre bien, mais ça s’enraye très vite : l’auteure en voulant creuser la vie la personnalité des protagonistes, s’égare : on part dans le viol des jeunes actrices pour accéder à un rôle, avec des références à #me-too et finalement on enfourche un autre cheval de bataille avec la dérive de la mère de Ziad qui se lance dans des rencontres hasardeuses, la maladie du père, et ses consultations à l’hôpital, et c’est très dommage et irritant pour le lecteur qui s’attend à une histoire plus centrée sur Ziad, sa vie qui vole en éclat, du fait de la trahison du père, et du côté taiseux de la famille…

Il faut quand même remarquer que, dans ce roman, les rôles sont souvent inversés : ce gamin est plus adulte que ses parents et essaie constamment et lucidement de « les porter sur ses épaules ».

J’avais choisi de ne pas lire le premier roman d’Isabelle Carré, car elle ne m’avait pas convaincue lors de ses passages à la télé, et ces actrices qui se mettent à l’écriture, ça me gêne parfois et je savais que c’était une autofiction teintée de romance. Avec un deuxième roman je me suis laissée tenter et grosse déception…

L’écriture est relativement agréable, les références au cinéma (on a droit à des répliques par exemple des « Tontons flingueurs » ou à la littérature, qui confirment sa culture artistique, mais cela ne suffit pas à faire un bon livre. Je suis contente d’être allée au bout car je voulais savoir ce qui allait arriver à Ziad que j’ai bien aimé et la fin est particulière…

Visiblement tout le monde ne pense pas comme moi car, dans la newsletter annonçant le programme de « La Grande Librairie » du 09/09/2020, on peut lire: « L’actrice et romancière Isabelle Carré signe un roman magnifique sur l’enfance saccagée et sur la vulnérabilité, Du côté des Indiens (Grasset). Elle raconte, elle aussi, le moment où une jeune actrice, harcelée par un réalisateur prestigieux, ne peut pas dire non. »…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure que j’aime beaucoup en tant que comédienne….

#DucôtédesIndiens #NetGalleyFrance

6/10

Extraits :

L’année de ses dix ans a sonné la fin d’une autre récréation, celle de l’insouciance. La page s’est définitivement tournée, et il n’aime pas le nouveau chapitre qui est en train de s’écrire.

Pourtant, Ziad en était convaincu, les conflits des cours d’histoire, les guerres qu’on apprenait à l’école ne se déclaraient pas que dans le passé ou le dimanche soir à la télé, elles ne se déroulaient pas uniquement à l’autre bout du monde, à l’occasion d’affrontements ethniques, séparatistes ou intégristes, elles se livraient aussi dans de jolis appartements, entre frères et sœurs, maris et femmes, avec ceux qu’on avait pourtant coutume d’appeler affectueusement « les Proches ».

Le visage de Ziad s’éclaira d’un grand sourire en demi-lune, aussi large et élastique que celui d’un personnage de manga, même s’il avait encore du mal à y croire. En grandissant, il avait appris à se méfier des promesses des adultes. Leur sempiternel « on ira », qui n’arrivait jamais. « Tu avais bien dit cette semaine ! »

Mais qu’on soit pâtissier, gardien d’immeuble ou employé de bureau, n’était-ce pas la vie elle-même qui s’efforçait tôt ou tard d’enseigner à chacun l’art du compromis ? Malgré son jeune âge, il savait déjà qu’un bonheur sans tâche, ça n’existe pas, pour personne.

On n’enregistre pas les choses « normales » au feutre indélébile, on ne grave pas la vie de tous les jours, le monde tel qu’il est, ou tel qu’il devrait être, de cette façon, on répertorie ainsi les images qu’on n’a pas su lire.

Parfois, quand il découvrait ses parents devant la télé, les yeux cernés, fixant les images comme s’ils cherchaient désespérément à capter autre chose derrière l’écran, il se disait que son rôle était de les rassurer, s’il le pouvait. De ne pas peser en plus sur les épaules fatiguées, de les porter même, s’il en était capable.

Lu en août-septembre 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Carnaval » d’Hector Mathis

J’ai choisi le livre dont je vous parle aujourd’hui sur NetGalley car le résumé a attiré mon attention et je voulais découvrir l’auteur après avoir lu des chroniques positives sur « K.O. », son premier opus :

Résumé de l’éditeur :

l y a déjà de longs mois que Sitam a brutalement quitté ceux qui partageaient son existence. Conscient désormais de son erreur, il cherche à retrouver sa compagne, lorsqu’il apprend la mort d’un ancien copain. Cette nouvelle l’oblige à retourner dans sa banlieue natale. Un voyage qui va le replonger dans le passé. 

Ils étaient alors dans la même galère et formaient une bande. Complices, ils ont grandi entre la déconne, les problèmes d’argent et une soif immodérée d’aventure… 

Deuxième roman d’Hector Mathis, « Carnaval » entraîne le lecteur dans le grand défi lé de personnages hauts en couleur que la vie n’épargne guère. Et le rire, toujours présent, rivalise joyeusement avec le désespoir.

Ce que j’en pense :

Sitam a tout lâché, sa vie d’avant, ses amis d’enfance, sa compagne Capu lorsqu’il a appris qu’il était atteint d’une maladie neurologique : « il est scléreux » comme il le dit lui-même. Entre les médicaments et leur effets secondaires parfois terribles, la lucidité qui lui fait comprendre très vite que ceux-ci ne peuvent qu’atténuer les symptômes sans soigner vraiment, la dureté de la vie à Paris, dans la pauvreté et la solitude, il se rend compte qu’il a peut-être fait une bêtise en prenant la fuite.

A Paris, il a un copain de galère, Totor, qui livre des pizzas ou autres repas, à vélo, payé en fonction de la durée optimale de livraison fixé par l’employeur, et malheur à lui s’il est victime d’une crevaison ou autre contre-temps. Comment payer un loyer quand on gagne à peine de quoi ne pas crever de faim, quand on croise sur la route les « croque-poussière » comme il les appelle.

Alors, retrouver Capu devient une priorité et il frappe à toutes les portes (enfin, tous les numéros de portables qu’il connaît!). Mais, il est obligé de revenir dans la banlieue de son enfance car un des potes est décédé. Tous les souvenirs remontent, les bêtises de l’adolescence, flirtant avec la petite délinquance, l’alcool…

« Grand Jean fuyait l’école, Benji la solitude, le Muco la maladie, l’Allemand sa famille et moi l’ordinaire. C’était tout de même une enfance bien heureuse, pleine d’imaginaire, je sais bien que beaucoup de choses ont été écrites à ce sujet, mais enfin je continue, une enfance avec l’infini au bout de la rue… »

Hector Mathis nous dresse un portrait de l’adolescence, des efforts pour se sortir du quotidien, des liens forts qui se tissent à cet âge-là, la difficulté de garder des illusions et la manière d’aborder la maladie est sans concession, aussi brutale que l’est la maladie elle-même.

Il oppose aussi banlieue et capitale, leurs architectures, les milieux qui ne se mélangent pas, bourgeois et croque-poussière, l’anonymat des villes… comment résister à la manière dont il croque le portrait de son pote surnommé « Muco » car il est atteint de mucoviscidose, et la respiration haletante, parfois coupée comme l’est le récit…

L’écriture est belle, ciselée, avec une langue verte, des coups de pied dans la grammaire, autant que dans la misère de la banlieue qu’il appelle « la grisâtre »

Ce roman est particulier par son style, son rythme effréné, la course à la survie parfois, dans des familles souvent à la limite de la désocialisation. C’est un uppercut et même si le propos est parfois décousu, je me suis laissée emporter par les mots que l’auteur manie avec dextérité…

Ce roman est une suite de «  K.O. » que je n’ai pas lu, mais cela ne m’a pas gênée dans ma lecture, juste donné envie de le lire évidemment.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Buchet Chastel qui m’ont permis de découvrir ce roman si particulier ainsi que son auteur.

#Carnaval #NetGalleyFrance

8/10

L’auteur :

Né en 1993, Hector Mathis grandit dans les environs de Paris entre la littérature et les copains de banlieue. Écrivant sans cesse, s’orientant d’abord vers la chanson, il finit par se consacrer pleinement au roman. Frappé par la maladie à l’âge de vingt-deux ans, il jette aujourd’hui l’ensemble de ses forces dans l’écriture.

Son premier roman, « K.O. », a été porté par les libraires.

Extraits :

Ce qu’il y a de pire avec les hôpitaux c’est que ça vous oblige à prendre le futur en pleine poire. Vous pouvez pas refuser la vision,condamné à la voyance que vous êtes. Tous les stades de votre maladie étalée dans une salle d’attente et vous encore au tout début…

J’ai foutu le camp d’avec ma Capu il y a bientôt huit mois. Le jour où j’ai su pour la maladie. Maintenant j’en suis revenu de ma crise de solitude. Depuis, je la cherche. Elle a disparu…

Capu introuvable ! C’est inédit une situation pareille ! Perdre complètement la trace de quelqu’un à une époque où il est si difficile de ne pas être joignable…

D’ailleurs, quel que soit le quartier, bourgeois ou croque-poussière, il y en a très peu, des Parisiens de pure souche. On n’y grandit pas, dans la capitale, on y va pour se fondre dans la modernité. Provinciaux, banlieusards qui grimpent se troquer la peau contre une autre ? Lentement, la ville les avale.

Le pouvoir est un lieu creux, on y met ce qu’on projette, des craintes des admirations, du tempérament, surtout du tempérament. Tout est faux. Le pouvoir n’est qu’une caisse de résonance que chaque employé fait vibrer d’imagination…

On se marrait fort, tous les cinq ? On savait se disputer aussi. Pour ça, j’étais gâté. On s’est retrouvés dehors continuellement. Vagabonds. Nés dans un monde enfin de vie, le nouveau nous avait disloqués avant la dizaine. Un des siècles les plus ponctuels qui soient,le vingt-et-unième. Sonné un onze septembre. Pour la rentrée scolaire. Un an à peine après le nouveau millénaire.

J’ai le sentiment d’avoir été présumé coupable toute mon enfance. Qu’on attendait de moi des excuses. Au moins que je rougisse d’être là. Que je frémisse d’être né. Que je comprenne bien que j’étais de trop et qu’en vertu de ça faudrait commencer à se faire petit, discret, inexistant.

Tout ce qu’on arrive à percevoir des autres, c’est ce qu’on subit de nous-mêmes. On ne décrypte ailleurs que ce dont on fait les frais. On analogise.

C’est pour cela que j’aime la grisâtre. Le contraste s’exprime ailleurs. Dans la capitale les affichages sont propres et les rues sont sales. La grisâtre ne ment pas. Elle tombe droit sur les gens, droit sur les âmes.

Jouissif et rassurant ! Il s’était saboté. Il s’était voué lui-même à l’échec, persuadé que rompre le contrat avec le sort le condamnerait à subir bien pire que ce qu’il subissait déjà. Pire que sa souffrance ordinaire,familière, apprivoisée.

Ici, c’est Dieu ou rien. Ici on ne croit plus aux promesses intermédiaires. L’idéal, c’est pour ceux qui peuvent se permettre. Au goudron, on ne rêve pas, on meurt…

L’homme c’est un singe ! Un singe plus doué que les autre, mais doué pour quoi ? La violence et la prétention ! Rien de plus… Oh, tout de même… Il faut reconnaître que c’est extraordinaire ce qu’il a accompli… Quel talent ce grand singe ! Comme il danse ! Comme il pense! Comme il s’agite le moi puis se le contorsionne…

Lu en août 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Histoire du fils » de Marie-Hélène Lafon

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a permis d’entrer dans l’univers d’une auteure que je voulais découvrir depuis longtemps :

Résumé de l’éditeur :

Le fils, c’est André. La mère, c’est Gabrielle. Le père est inconnu.

André est élevé par Hélène, la sœur de Gabrielle, et son mari. Il grandit au milieu de ses cousines. Chaque été, il retrouve Gabrielle qui vient passer ses vacances en famille. 

Entre Figeac, dans le Lot, Chanterelle ou Aurillac, dans le Cantal, et Paris, Histoire du fils sonde le cœur d’une famille, ses bonheurs ordinaires et ses vertiges les plus profonds, ceux qui creusent des galeries dans les vies, sous les silences. 

Avec ce nouveau roman, Marie-Hélène Lafon confirme la place si particulière qu’elle occupe aujourd’hui dans le paysage littéraire français.

Ce que j’en pense :

André, c’est donc le fils, Gabrielle la mère et le père un illustre inconnu. Comment se construit-on sans père biologique ? et qui est le vrai père celui qui élève l’enfant ou le géniteur?

« A père inconnu, fils inconnu » nous dit l’auteure… on va donc suivre l’itinéraire d’André, que Gabrielle, toute dédiée à sa vie parisienne, a confié dans un premier temps seulement à sa sœur Hélène et son époux Léon, temporaire qui deviendra vite définitif. Elle se contentera très vite de venir une semaine pour Noël et un mois, pendant les vacances d’été.

André s’épanouit dans cette famille, à la campagne, le couple n’ayant que des filles, il devient vite la mascotte. On découvre ainsi Figeac, Aurillac, et donc le Lot, la Cantal avec plaisir. Cette famille est très soudée, chaleureuse et Hélène ne critique jamais, même si l’attitude de Gabrielle la laisse parfois perplexe.

On retrouvera André à différentes périodes de son existence, des moments clés où il aura envie de savoir, mais pas forcément d’éclaircir le mystère.

Un très beau roman, sur la famille, la parentalité, les substituts qui permettent de se construire et en même temps, la comparaison ville-campagne, dans ce qui fait le sel de chacune.

Un seul petit bémol : ce roman est trop court, j’aurais aimé, que cela dure plus longtemps, tant l’écriture est belle et savoureuse… mais il se déguste comme une friandise et c’est une énorme bouffée d’oxygène et d’évasion par ces temps incertains de confinements, pandémie…

J’ai adoré ce roman, c’est presque un coup de cœur… Il fait partie d’un cycle, et j’ai hâte maintenant de découvrir « Joseph » notamment.

C’est le premier roman de Marie-Hélène Lafon que je lis, alors que j’ai eu plusieurs dans ma PAL depuis un bon moment, j’aime beaucoup ses interventions lors des émissions littéraires et je me disais, je garde pour plus tard… Comme pour « Les frères Karamazov » en fait, je garde pour plus tard comme je disais avant, je garde pour la retraite, et si le temps finissait par me filer entre les mains…Il est urgent de ne plus procrastiner.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Buchet Chastel qui m’ont permis de découvrir en avant-première ce roman et son auteure…

#Histoiredufils #NetGalleyFrance

9/10

Extraits :

Antoinette et Amélie craignent le père, tout le monde le craint, même Paul, les colères du père sont comme l’orage et le tonnerre, la maison tremble, la terre tremble, c’est la nuit en plein jour ; quand ça s’arrête, quand le père s’en va, on recommence à respirer.

On se régalait surtout de la joie contagieuse qu’ils avaient toujours eue dans cette maison, c’était une bonne maladie quand on en connaissait tant de mauvaises, et cet André, né sans père, avait eu de la chance dans son malheur. Il avait transformé l’essai…

Elle est partie. Sa mère est partie, le train l’a emportée. Il préfère qu’elle ne soit plus là, mais il sent qu’il ne faut pas le dire, ni le laisser paraître, même si on ne cache rien à Hélène…

Hélène voit, mais elle ne gronde pas, elle ne juge pas, ne fronce pas le sourcil, n’élève pas le ton, ne pince pas la bouche. Elle embrasse, elle prend sur les genoux, elle ne dit pas beaucoup de paroles.

Depuis quelques jours, sans savoir pourquoi, André se demande si ce père aurait voulu le connaître, lui, André, s’il voudrait le connaître. Il a un père inconnu, et il serait donc lui, aussi un fils inconnu.

A père inconnu, fils inconnu. Ce père et lui auraient en commun un adjectif de trois syllabes dont la première est un préfixe de sens négatif et les deux suivantes, un participe passé…

Paul racontait que la mort d’Armand avait acculé sa mère et sa tante à la religion, son frère Georges, même s’il n’avait que trois ans et demis, à la perfection, son père à l’ambition et lui à la sauvagerie.

Avec Gabrielle, on bavardait, on riait, on racontait la vie des autres, mais on ne parlait pas…

Lu en août 2020

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Amoureuses »de Frédéric Baptiste

Je vous parle aujourd’hui, d’un premier roman que j’ai choisi sur NetGalley pour son résumé et parce que j’avais envie de découvrir une nouvelle plume:

Résumé de l’éditeur:

Printemps 1939. Claire est l’épouse d’un riche industriel peu présent et volage. Sa seule joie réside dans les moments passés avec sa fille. Apprenant qu’elle est enceinte, elle quitte la ville pour accoucher loin de chez elle et faire adopter ce bébé non désiré. Dans un univers rural qui lui était jusque-là étranger, elle découvre une autre vie, et fait la connaissance d’une femme, Marthe, la rebouteuse du village. Cette rencontre va la bouleverser au-delà de ce qu’elle aurait imaginé.

Avec ce premier roman lyrique, à la sensualité lumineuse, Frédéric Baptiste aborde le thème de l’émancipation des femmes par l’amour. Pudique et délicat, ce récit inspiré d’une histoire vraie nous plonge au cœur de l’intimité de deux femmes qu’apparemment tout oppose.

Ce que j’en pense :

Nous sommes donc en 1939, Claire dont le mari est un riche industriel dans une société qu’il gère avec Tristan (le frère de Claire), reçoit une étrange visite : une femme se présente en effet avec deux enfants dont un bébé et lui assène brutalement que leur père est son époux. Grosse colère, donc et une tentative d’explication qui se solde par des ricanements et surtout un viol, pour la réduire au silence. Une femme qui se débat et dit « non » c’est jouissif pour lui, et puis après tout le viol entre mari et femme n’existe pas pour lui. Il s’est offert une femme (surtout sa dot) comme il chasse les animaux pour les réduire en trophées qui ornent le salon… Tout n’est donc qu’affaire de gibier et de chasse…

Mais, lorsque Claire se retrouve enceinte, il est impensable pour elle de continuer cette grossesse et elle va consulter Marthe une « faiseuse d’anges » comme on dit à l’époque… Hélas, il est trop tard, et Marthe refuse de pratiquer et propose Claire de mener sa grossesse à terme et de lui confier le bébé pour adoption car elle et son mari n’ont pas pu en avoir.

Tristan, qui a accompagné Claire chez eux car Édouard est son copain (régiment première guerre mondiale …) accepte de garder le secret et raconte à René qu’elle a contracté la tuberculose et qu’elle doit rester « confinée » pour ne contaminer personne.

On va suivre ainsi les relations d’abord amicales entre Claire et Marthe, et peu à peu, elles vont tomber amoureuses. Ceci va engendrer complicité certes, mais aussi des secrets,baisers volés, car ce n’était pas si simple à leur époque et il était hors de question de tolérer un tel « crime », d’autant plus que Claire est issue d’un milieu bourgeois, dont l’argent est le moteur principal, ainsi que les convenances et le frère de Claire pense avant tout à ses intérêts personnels.

Frédéric Baptiste nous raconte une belle histoire de ses deux femmes qui ont une place particulière dans sa vie, et ceci avec beaucoup de pudeur. Pour un premier roman, je le trouve plutôt convaincant car c’était une époque lointaine où les femmes n’avaient aucun droit à part faire des enfants, tenir la maison (avec des domestiques pour Claire) et obéir à leur époux.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Julliard qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur dont la plume m’a vraiment intéressée , même s’il force un peu trop sur le lyrisme par moment, mais je le rappelle, c’est un premier roman. Donc il reste à espérer que l’auteur va continuer sur sa lancée…

#Amoureuses #NetGalleyFrance

7/10

L’auteur :

Après une formation d’acteur à l’École du Théâtre national de Chaillot, Frédéric Baptiste intègre l’atelier scénario de LA FEMIS. En 2013, il est lauréat d’une résidence d’écriture au Moulin d’Andé, où il poursuit l’écriture de son premier long métrage. Parallèlement au cinéma, Frédéric Baptiste écrit et met en scène des spectacles pour différentes productions et artistes de théâtre. Amoureuses est son premier roman.

Extraits :

Ils délogent les pauvres bêtes de leurs habitats, les piègent, les acculent, les abattent de sang-froid. Toute la bassesse humaine exprimée en une matinée, dont la férocité se prolonge quand ils ordonnent que les cadavres soient dépecés, débités, cuisinés, empaillés, puis accrochés aux murs. Un cauchemar…

Elle n’existe pas dans ce décor, perpétuellement en fuir, hors du temps et du réel. Elle qu’on a évidemment épousée pour sa dot, va devenir le énième trophée qu palmarès d’une bourgeoisie havraise à laquelle elle appartient,certes, mais dans laquelle elle ne s’épanouit pas, dans laquelle elle n’a pas vraiment grandi, dont elle n’a jamais supporté les codes.

Moi, je suis toute seule dans une famille où les grandes personnes ne parlent pas, se mentent et font semblant de s’aimer. J’espère que maman ne ment pas quand elle dit qu’elle va revenir vite.

Même si l’arrivée de cette enfant revêtait à ses yeux une importance qui n’avait pas de prix : elle lui donnait l’identité de grand-frère. Et elle le sortait du syndrome de l’enfant unique tourmenté par les frustrations et la solitude psychique de ses parents qu’il cherchait inconsciemment à combler. Ce que pense Tristan, le frère de Claire, quand celle-ci vient au monde pendant la 1e guerre mondiale.

Alors, elle s’était inventé une amie imaginaire et sauvage qui vivait cachée derrière le buisson de ronces de chez la mère Haquet. Elle l’appelait « toi ». et c’est à « toi » qu’elle confiait ses misères. Et « toi » l’écoutait, sans la juger ou lui poser des questions…

« Toi » était une sorte de journal intime éphémère sur lequel les mots ne restaient pas inscrits. Ils étaient seulement prononcés par Marthe, entendus par « toi » et s’évanouissaient dans l’air. Ils ne laissaient pas de trace. La vraie intimité, en somme. Toi et moi. Aucun témoin. Aucune intrusion. Aucun risque de trahison.

L’enfance voit le monde à travers le filtre du merveilleux;elle en a probablement lénifié les aspérités.

La tendresse a une puissance bienfaitrice insoupçonnable. Pourquoi s’en prive-t-on ? Par orgueil ? Par pudeur excessive ? Par manque d’amour peut-être ? C’est si simple pourtant. Si doux. Si rare.

Il y a des films qui nous mettent dans des dispositions particulières, ils influencent nos pensées, nous donnent de l’élan, conditionnent nos émotions. Certains changent le cours de notre vie. « Quai des brumes », l’eau de vie du diable et son besoin de tendresse réunis ont eu un effet déroutant sur Claire.

Lu en août 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Fille » de Camille Laurens

Je vous parle aujourd’hui d’un roman lu en avant première grâce à l’opération « masse critique spéciale rentrée scolaire, organisée par Babelio:

Quatrième de couverture:

FILLE, nom féminin.


1. Personne de sexe féminin considérée par rapport à son père, à sa mère.

2. Enfant de sexe féminin.

3. (Vieilli.) Femme non mariée.

4. Prostituée.


Laurence Barraqué grandit avec sa sœur dans les années 1960 à Rouen.
« Vous avez des enfants ? demande-t-on à son père. – Non, j’ai deux filles », répond-il.
Naître garçon aurait sans doute facilité les choses. Un garçon, c’est toujours mieux qu’une garce. Puis Laurence devient mère dans les années 1990. Être une fille, avoir une fille : comment faire ? Que transmettre ?


L’écriture de Camille Laurens atteint ici une maîtrise exceptionnelle qui restitue les mouvements intimes au sein des mutations sociales et met en lumière l’importance des mots dans la construction d’une vie.

Ce que j’en pense :

Nous assistons « en direct » à la naissance de Laurence, alors que la religieuse qui fait office de sage-femme fait remarquer qu’il ne s’agit que d’une fille. Or le père de famille, le Dr Barraqué voulait absolument un garçon, que l’aînée soit une fille, passe encore, mais que le scenario se répète, c’est une infamie et en plus la femme d’un de se amis vient d’accoucher d’un garçon, il en est réduit à raser les murs, en sortant de l’hôpital ! Notons au passage que nous sommes en 1959 !

Ensuite vient le choix du prénom, mais avait-on vraiment prévu un prénom féminin ? Ce sera donc Laurence (l’aînée a hérité d’un prénom non genré : Claude!)

Ton père va le matin à la mairie déclarer la naissance, la « née-sans ».

Le couple repart donc avec une fille sous le bras, comme un paquet encombrant. Le père va briller durant toute l’enfance puis l’adolescence par son absence, son épouse qui a l’importance d’un meuble dans la famille, ne s’en occupera guère plus. Il n’est là que pour régenter, donner des ordres, des règles, formater ses filles en gros, comme il semble avoir formaté sa femme…

Cette lecture n’a pas été une partie de plaisir pour moi, car ce père a déclenché une puissante aversion, et page 158, quand j’ai vu comment il se comportait pendant la grossesse de Laurence, le roman a failli m’échapper des mains : j’aurais eu une Kalachnikov, à portée de main, je l’aurais trucidé… Mais j’ai tenu à terminer ce livre pour voir jusqu’où cela pouvait aller… mentir pour imposer comme gynécologue-obstétricien à sa propre fille, un véritable boucher, et le plaindre parce qu’il a mal géré, alors que c ‘est sa fille la victime … Cela se voyait au début du XXe siècle cf. « Corps et âme » de Maxence Van der Mersch, à l’époque des « Mandarins » …

Très vite, Laurence fait ce qu’on attend d’elle, mais elle se réfugie dans les fantasmes, ses rêves sont là pour pallier les manques, les souffrances, car de surcroît, elle n’a rien à attendre de sa sœur, qui la traite aussi mal que le patriarche…

Quoi qu’il en soit, comment se construire, s’épanouir, trouver un sens à sa vie, être une femme, (mais qu’est-ce qu’une femme dans une telle famille?) quand on a grandi dans un tel milieu et aussi, quel couple peut-on former et quelles valeurs transmettre à ses propres enfants ensuite… être une mère, quand on n’a jamais reçu de marques d’affection de la sienne ? Laurence est-elle une femme, une pseudo-femme, un pseudo-homme ? De plus on ne peut pas dire que le nom de famille choisi par l’auteure « Barraqué » puisse être susceptible d’aider…

L’auteure nous livre une scène d’anthologie : quand le père, médecin je le rappelle, tente de leur expliquer la sexualité, l’importance de rester vierge et qui se termine ainsi :

« Bon, en définitive, poursuit le père, ce n’est pas compliqué, résumons-nous : il suffit d’être sages et d’obéir à votre père. Les filles ont leurs règles et elles suivent les règles, c’est tout. »

Camille Laurens nous livre ici une description au vitriol du machisme, et un plaidoyer pour le féminisme style MLF des années soixante-dix… Je suis née presque dix ans avant (le roman se situe en 1959, et je n’ai pas du tout vécu cela : dans la famille naître fille n’était pas un handicap, l’école primaire, puis secondaire était sous le signe de les filles dans une école les garçons de l’autre, certes, mais cela ne nous dérangeait pas. Ce que demandaient les parents, c’était bien travailler à l’école, faire des études, avoir un métier. Bien-sûr, nos mères étaient des femmes au foyer et ne s’épanouissaient pas au mieux mais on ne percevait pas une revanche à prendre à tout prix pour leurs filles…

Je suppose que l’auteure a choisi volontairement, pour illustrer son propos, ce père tout-puissant, méprisant, qui veut tout régenter et elle a réussi à le rendre exécrable, mais à force de le rendre antipathique, on en oublierait presque que la mère ne s’interpose jamais : les filles doivent subir, même si elle sont victimes d’attouchement, elles doivent se taire, c’est forcément de leur faute, et puis c’est connu le grand-oncle a les mains baladeuses …

J’ai remarqué en lisant ce roman, que l’auteure portait un prénom épicène pour reprendre la formule d’Amélie Nothomb et que son nom de famille était aussi une version dérivée de Laurence, et vue la manière dont le père est décrit, son comportement oppresseur oppressant oppressif, j’en déduis qu’il s’agit d’une autofiction … Or l’autofiction n’est pas un « genre », au sens littéraire bien-sûr, que j’affectionne.

L’auteure présente une description de l’hystérie au XIXe siècle à la Salpêtrière qui est très réductrice aussi… et n’oublions pas que l’hystérie existe aussi chez l’homme, mais cette « maladie » a été littéralement explosée : histrionisme c’est plus adapté aux hommes Ah ! Ah !

J’ai ressenti un profond malaise durant cette lecture, et je ne suis pas convaincue… d’ailleurs j’ai eu un mal fou à rédiger cette chronique (et sans lire les autres chroniques pour rester au plus près de mon ressenti), que j’ai dû refaire trois fois et qui ne me convient toujours pas en fait  …

Je trouve par contre que Camille Laurens maîtrise très bien la langue et joue avec les mots, les associations d’idées, (l’opposition garce-garçon par exemple) Lacan aurait peut-être apprécié. Je n’ai lu que « celle que vous croyez » de Camille Laurens et il m’a laissé un meilleur souvenir. Par contre, je sens que celui-ci va me hanter quelques temps…

Un grand merci à Babelio et aux éditions Gallimard qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de l’auteure…

6/10

Extraits :

Ta naissance te sépare à la fois de ta mère, qui est une fille aussi, ça se sait, et de toutes l’humanité qui ne porte pas le nom de fille. Le mot adverse n’est pas prononcé, et pour cause, mais il flotte silencieusement dans l’éther de la chambre, le mot contraire met dans l’air un effet de pochoir, un embryon, un fœtus, un bébé, jusque-là le genre était de ton côté. Il y a quelques secondes, elle ou il, tout restait possible, la grammaire rêvassait toujours son paysage,à présent on t’a coupé les ailes(quoi d’autre?) tu es plus seule que Robinson et pourtant c’est fait, le sort en est jeté avec la placenta, Dieu, né garçon, dit-on, père d’un fils, croit-on, Dieu est un enfant qui joue aux dés : c’est une fille.

Avant l’invention de l’échographie, on les tuait à la naissance. Si tu étais née en Inde ou en Chine, tu serais peut-être morte. À Rouen, tout va bien. On t’aime quand même.

Je suis précoce, comme fille, oui, ou plutôt, précoce comme une fille : je parle mieux que je ne bouge, j’écoute mieux que je ne cours, je préfère jouer avec les mots qu’à chat perché. Il paraît que la langue est notre privilège, à nous qui apprenons si tôt à limiter notre corps. La parole est notre « Nautilus », elle a ses abysses.

Il paraît qu’au XIXe siècle, à l’hôpital de la Salpêtrière à Paris, il y avait des femmes jeunes ou vieilles qui étaient comme Claude, paralysées par rien, ou bien muettes ou même aveugles sans aucune raison. On les appelait « les hystériques » – un mot pas joli qui vient d » «utérus ». elles n’avaient rien, en réalité. Leur problème, c’était ça. Pourquoi elles n’avaient rien là où les garçons avaient quelque chose. Cette différence les dévastait, elles ne marchaient pas dans la combine. Ça leur tordait le corps et le cœur de ne pas savoir pourquoi.

Garce. Le mot revient et la hante. C’est une injure. Mais n’est-ce pas d’abord le féminin de garçon ? Tout ce qui est féminin déçoit, déchoit, elle le sait désormais. Garçon, c’est un constat. Garce, c’est un jugement. Le mot en changeant de genre devient mauvais. Mais il a des pouvoirs…

L’équivalent de la virginité pour la fille, chez le garçon, c’est l’expérience. La valeur est inversement proportionnelle dans un couple : elle ignare, lui savant, c’est le principe. La fille, moins elle en sait, plus on la respecte…

Les filles, c’est le boulet des pères. Il ne sait pas trop comment s’y prendre. Les contraindre ou les convaincre, il hésite en vain : c’est ni l’un ni l’autre.

C’est une drôle d’expression, se reproduire. C’est le contraire de mourir,en un sens, mais ça ne fonctionne pas comme une photocopieuse : on ne se reproduit pas à l’identique. Les filles, par exemple, ne sont pas des machines, elles ne se reproduisent pas toujours bêtement. Parfois, elles font des garçons.

Quelqu’un d’autre, me dis-je. Il devrait dire j’ai rencontré quelqu’un d’autre. Ou bien est-ce que ma mère n’a jamais été personne ?

Elle cite une phrase d’Hélène Cixous sur le massacre des premiers-nés en Égypte raconté dans l’exode : « si c’est un garçon, tuez-le ; une fille, qu’elle vive (c’est-à-dire tuez-la autrement). »

Lu en août 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« La dislocation » de Louise Browaeys

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai eu la chance de lire en avant-première :

Résumé de l’éditeur :

Une jeune femme sort de l’hôpital, dépossédée de son identité et de son passé.

Elle voue une haine farouche aux psychiatres, fréquente les magasins de bricolage.

Il lui arrive même de crever les pneus des voitures

Temporairement amnésique, absolument indocile, elle veut repeupler sa mémoire et pour cela, doit enquêter Un homme va l’y aider, sans rien lui souffler Camille, dit K, ami et gardien d’un passé interdit

Le souvenir d’un désert entouré de vitres, une fonction exercée au ministère de l’Agriculture, une bible restée ouverte au chapitre du Déluge forment un faisceau d’indices de sa vie d’avant Quelques démangeaisons et une irrépressible envie de décortiquer le monde et les êtres qu’elle croise hantent ses jours présents.

Sa rencontre avec Wajdi, envoûtant et révolté, marquera son cœur et son esprit Ce sera avant de gagner la Bretagne et, peut-être, de parvenir à combler les énigmes de son histoire prise au piège de l’oubli.

Ce que j’en pense :

On suit l’histoire de l’héroïne, une jeune femme dont on connaîtra le nom bien plus tard, sur une courte période, à Paris pendant l’hiver 2016-2017, puis en Bretagne sur trois mois également pour revenir à Paris. Trois saisons en gros, …

Elle vient de sortir de l’hôpital psychiatrique, où elle a testé antidépresseurs, anxiolytiques, neuroleptiques, sismothérapie (cela fait moins grave qu’électro-choc et plus proche de la Terre) en ayant perdu complètement la mémoire, avec une haine pour les psys, lesquels pensent qu’il ne faut pas l’aider, elle doit retrouver toute seule .

Camille, qu’elle appelle souvent K. car elle ne sait pas qui il est, mais parfois par son prénom, essaie de l’aider comme il peut, tout en respectant la consigne. Il n’est pas non plus très bien dans sa peau ni sa tête, il essaie d’adapter un roman de Louis Guilloux « Le sang noir » en BD, mais l’inspiration n’est pas vraiment là. Est-il pas lui-aussi en quête de quelque chose ?

On va suivre l’héroïne dans sa quête d’identité, qui la conduit souvent à tutoyer la ligne, à se mettre en danger, flirter même avec le danger , car elle se lance dans des rencontres improbables, des expériences sexuelles compliquées, pour retrouver au moins une identité corporelle, à défaut de savoir qui elle est. Une résilience est-elle possible quand il reste à peine quelques flashes, des cauchemars , des mots qui résonnent étrangement parfois, vrai ou pseudo-souvenirs ?

« Le mot poison m’avait électrifiée. Comme s’il état le sens de ma vie, que je découvrais enfin. Comme s’il me permettait de soulever un grand voile. Le mot poison longea à toute allure ma colonne vertébrale. J’entendis alors comme en songe la voix d’un homme me dire : votre destin est d’empoisonner l’eau potable publique.. »

Elle est attachante quand elle s’accroche à son carnet pour noter des mots, leur sens, leurs synonymes, comme une trame à laquelle s’accrocher, s’ancrer un peu plus dans la réalité.

Ce roman fait voyager dans un univers particulier, sur fond de dérèglement climatique, très anxiogène, avec une jeune dont on apprend tardivement le nom, et dont le psychisme part en vrille. On comprend très vite qu’il s’est passé quelque chose de grave, car pas de famille, une violence permanente, avec des passages à l’acte (crever des pneus par exemple) et une soif de vengeance…

On se laisse prendre à ce récit, on a envie de savoir, de comprendre ce qui a pu se passer autrefois, démêler un peu en tout cas ? J’ai eu parfois l’impression, que Louise Browaeys nous questionnait sur l’identité, la nature de notre planète Terre, autant en danger que l’héroïne. Ce roman n’est pas à prendre au premier ni même au second degré, cela va beaucoup plus loin dans la réflexion…

Il me reste en refermant le livre, une sorte de malaise, et une interrogation : jusqu’où peut conduire la peur de dérèglement climatique, la montée des océans, la disparition de certaines espèces, l’obsession d’une nourriture saine, la crainte du nucléaire ou encore de l’intelligence artificielle ? Doit-on s’enfouir dans un blockhaus ?

J’aime beaucoup le terme « dislocation » qui pourrait très bien être rajouté au vocabulaire de la psychiatrie, car il est très évocateur et moins rébarbatif que d’autres nom de pathologies et l’auteure la définit ainsi…

On parle de dislocation lorsque coexistent des hallucinations, un langage délirant et hermétique, des conduites incohérentes, une humeur dépressive ou euphorique, une désorganisation de la pensée, une perturbation des affects…

dans le cas de ces femmes, la dislocation psychique semble intervenir lorsqu’elles identifient entièrement leur vie et leur destin à ceux de la Terre.

Si l’avenir de la planète tourne à l’obsession, et à l’anxiété permanente, il vaut peut-être mieux s’abstenir, mais ce serait dommage, car l’écriture est belle… Je l’ai terminé depuis une semaine, déjà, mais je continue à réfléchir sur les messages de l’auteure.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Harper-Collins Traversée qui m’ont permis de découvrir en avant-première ce roman (le premier ) et son auteure qui a publié surtout des essais, écologie, permaculture…

#LaDislocation #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

Louise Browaeys est l’autrice de nombreux livres en lien avec l’écologie (dont Permaculture au quotidien, Terre vivante, 2018, et Accompagner le vivant , Diateino , 2019). Agronome, facilitatrice et conférencière, elle signe ici son premier roman.

Extraits :

J’ai des phrases entières qui me reviennent, comme des guirlandes surgies d’un passé où j’étais continuellement allongée. À moins que ce passé n’existe pas, lui non plus ? Je finis par douter de tout.

Je n’ai pas perdu non plus l’usage de la parole, ça non, je sens à certains moments les mots venir me chatouiller le bout de la langue et j’arrive à prononcer de plus en plus de phrases. Ils s’agglutinent et ils tombent de ma bouche d’un jour sur l’autre, par gravité . Pour réapprendre à parler, je cherche leur sens dans le dictionnaire en ligne.

C’est une catastrophe ce pays (le Brésil), aucune femme au pouvoir, à part l’ancienne présidente, oui, c’est vrai… Enfin je ne vais pas me remettre à parler de ça. C’est une forme de déforestation comme une autre, la soumission de la femme, non ? C’est impossible d’épouser un mec là-bas. Ils sont beaucoup trop latins …

Je tenais une page spéciale dans mon carnet pour ces mots qu’il qualifiait volontiers de bâtards et qui étaient heureux, selon moi, de trouver un endroit où se recueillir et se reposer : les mots doivent aussi pouvoir s’allonger pour reprendre des forces, il faudrait des hôpitaux pour les mots…

Lorsque je lui dis que j’avais perdu la mémoire, que j’étais vide, oui, vide comme un pot, aussi creuse qu’une huître de troisième catégorie échouée sur la plage un soir de tempête, il (Wajdi) me regarda d’un air supérieur…

J’avais rêvé cette nuit-là que la vie pouvait se comparer à un morceau de parmesan:le tout était de savoir retirer le plastique et de croquer le fromage au bon endroit.Je compris en me réveillant en sursaut que je n’étais pas au bon endroit, que je n’étais pas en train de croquer le fromage par le bon côté, mais de m’esquinter les incisives sur le croûte rance, au répugnant goût de plastique…

Le pire, c’était quand je me mettais à comparer sérieusement ce que je semblais avoir vécu avec ce que j’étais en train de vivre. Je n’y voyais, non seulement aucune continuité, mais aucun lien, comme si on avait inversé les rôles des personnages, brûlé les paysages, secoué les sentiments et vieilli les corps jusqu’au ridicule.

K, comme la majorité des alcooliques, exagère toujours sur les complications liées à l’alcool. Il allait encore dire, tu sais, les hommes ont inventé deux choses pour oublier qu’ils vont mourir : l’alcool et la religion, et je ne me sentais plus la force de bouleverser ses petites mythologies…

Nous vivons avec la prétention que nous pourrions vivre une autre vie. Nous confondons notre peine avec celle de la Terre, qui est pourtant bien plus prosaïque. C’est comme si les vies que nous n’avions pas vécues, les vies que nous imaginons au comptoir, ou que nous fantasmons, la nuit venue, à la faveur d’un regard, d’une lettre ou d’une déception, c’est comme si ces vies-là étaient des faisceaux invisibles et tenaces qui agiraient sur nos inflexions, sur nos rires et sur nos grimaces, faisant de nous de pathétiques marionnettes.

Le monde appartient à ceux qui ne ressentent rien, je l’ai compris, ici, à Saint-Brieuc, sous le feu du ciel qui tangue. Plus on est sensible, plus on est condamné à errer comme un ragondin dans les canaux invisibles des égouts où il n’est toutefois pas exclu que nous puissions apercevoir les plus saisissants interstices de lumière.

Aucune étude sérieuse n’a encore été conduite sur le sujet, mais je suspecte une corrélation forte entre la lutte des femmes pour des causes écologiques et leur dislocation psychique (12 cas seraient recensés comme tels) qui surviendrait en grande majorité à la suite de souffrances physiques brutales, de harcèlements insidieux ou, les plus souvent, de l’indifférence absolue de l’ensemble de la population.

Les gens s’éloignent avant d’assister à votre écrasement – car votre écrasement leur rappelle trop le leur…

Lu en août 2020

Publié dans Littérature française, Polars

« Sauve-la » de Sylvain Forge

Je vous parle aujourd’hui d’une belle découverte :

Résumé de l’éditeur :

Alexis Lepage, modeste employé d’assurances, est sur le point de se marier avec la fille de son patron lorsqu’il reçoit un message de Clara, son amour de jeunesse, qui refait surface après des années.


Alors qu’elle le supplie de l’aider à retrouver sa fille disparue, Alexis hésite. Que dissimule cette demande impromptue, si longtemps après leur séparation ? Et pourquoi Clara refuse-t-elle de le rencontrer ?


Replongé dans un passé dont il n’a jamais fait le deuil, Alexis va partir à la recherche d’une fille dont il ignore tout.


Son enquête le conduira droit en enfer.


Un thriller haletant sur l’intrusion du numérique dans nos vies, son impact sur nos représentations du monde et de la mort.

Ce que j’en pense :

Alexis est sur le point de se marier avec Clémence, la fille de son employeur, ce qui ne lui vaut pas que de la sympathie dans l’entreprise d’assurances. Tous deux envisagent également une PMA et le boss n’hésite pas à convoquer Alexis pour en entretien,afin de lui donner sa bénédiction et un contact influent au centre médical !

Et soudain, il reçoit un message sur son portable,émanant de son amour de jeunesse Clara, dont il n’avait pas de nouvelles depuis vingt ans au moins et qui lui demande de retrouver sa fille Olivia, censée avoir disparu dans un tragique accident d’autocar dans les Pyrénées. Mais voilà, elle croit l’avoir reconnue sur des photos.

Et le voilà parti sur les traces d’une enquête bâclée par la gendarmerie, sur un chemin semé d’embûches, sur les route de l’Ariège, dans des paysages grandioses et peu hospitaliers sur fond de migrants, venant d’Espagne, de mafia locale, de laboratoires dénués de tout principe. Éthique, déontologique ou autre, prêt à tout pour garantir aux plus riches une éternelle jeunesse.

Surtout, on se promène dans le monde de l’intelligence artificielle, on « tchatte » avec l’au-delà, via des programmes informatiques qui font quand même froid dans le dos, mais qui existent vraiment, les « chatbots » par exemple,sans oublier les puces GPS implantées sous la peau…

J’ai vraiment adoré ce thriller passionnant, que j’ai lu en apnée : il m’a été pratiquement impossible de poser le livre une fois ouvert, quelle que soit l’heure (du jour ou de la nuit). L’enquête est passionnante, les protagonistes attachants, notamment Alexis, Clémence ou le gendarme qui n’est pas toujours très clair …

Un petit plus : l’auteur nous fournit beaucoup de sites internet pour en savoir davantage sur le cyberespace, laisser des messages post-mortem (et oui, il y a des fêlés qui font cela) sur les chatbots….

Il est inutile de préciser que ma méfiance vis-à-vis du traçage, piratage et autres amis du smartphone, s’est renforcée : j’ai regardé mon téléphone d’un œil noir pendant un bon moment !  

C’est le premier roman de Sylvain Forge que je lis, (et pourtant je voyais passer des critiques enthousiastes!) et je suis « tombée sous le charme » et je mets illico une option sur « Tension extrême » et « Parasite » .

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Fayard qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur qui ont mis un rayon de soleil (euh lumière, parce que soleil, vue la canicule, on est servi!) dans cette période pandémique masquée.

#Sauvela #NetGalleyFrance

9/10

L’auteur :

Spécialiste en cybersécurité et conférencier en dramaturgie, lauréat du Prix du Quai des Orfèvres 2018 avec  « Tension extrême » (Fayard), Sylvain Forge est notamment l’auteur de  « Parasite »  (Mazarine, 2019) et de « Un parfum de soufre »  (Prix Plume d’argent 2016 du thriller francophone).


Il parvient à associer des recherches scientifiques fouillées à un sens aigu du suspense. Ses ouvrages ont déjà conquis plus de 200 000 lecteurs.

Extraits :

Dans un ralenti cauchemardesque, elle vit l’unique phare éclairer le gouffre, puis les sièges voltiger dans l’habitacle : l’autocar se disloquait.

Le bruit de sa chute épouvantable se répercuta dans la vallée avant de retomber dans une pluie de poussière et de roches éclatées.

Ensevelie sons un monceau de tôles et de débris, en état de choc, le souffle coupé par l’effroi et la douleur, elle voulut dégager ses mains et sa tête. Le vent s’était levé, déchirant les nuages.

Les premières étoiles.

Autour d’elle, ni bruit, ni râle.

Un silence de mort. 

Une certitude glacée l’envahit : Clémence avait raison. Il était accro à Clara, à ces lignes de code qui l’incarnaient, prisonnier de ce labyrinthe géant de combinaisons capable de lâcher des mots et des phrases toujours plus pertinentes.
Le piège s’était déjà refermé car, aussi factice soit-il, l’avatar numérique de Clara lui ressemblait suffisamment pour qu’Alexis ne parvienne pas à s’en défaire.

Je crois que jusqu’à maintenant, ce n’est pas Olivia que je cherchais, mais une part de toi. J’espérais la trouver en vie et découvrir que son regard était pareil au tien. Alors, je me serais tenu devant elle, face à face, et toi tu ne serais plus partie pour toujours mais vivante et jeune comme je t’avais laissée, il y a vingt-six ans.

Lu en août 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« La société des belles personnes » de Tobie Nathan

Place à un peu de magie, avec un parfum de mille et une nuits avec ce roman :

Résumé de l’éditeur :

1952. Zohar Zohar, expulsé et fugitif, arrive en Europe.

Né pauvre dans le misérable quartier juif du vieux Caire, l’enfant chéri de ‘Haret el-Yahoud, la ruelle aux Juifs, le jeune homme flamboyant, dont les clubs et bars attirent la haute société cairote, débarque sans famille, sans ami, sans un sou. Seul l’accompagne le fantôme de Dieter Boehm, son tortionnaire nazi. Zohar fuit un pays à feu et à sang, une société malade à l’image de son roi, Farouk, ramolli de luxure et détesté par son peuple, une société nécrosée par la montée des Frères musulmans, l’infiltration des anciens nazis dans l’armée égyptienne, les pogroms contre les juifs et la rébellion conduite par le puissant Gamal Abd el-Nasser. En France, son obsession va se lier à celle d’Aaron, Lucien et Paulette, trio soudé dans l’envie d’en découdre avec le passé qui les hante. Contre les bourreaux de leur passé, un même procédé : deux balles dans la tête, la première pour la vengeance, la seconde pour la signature. 

C’est l’histoire que son fils François va découvrir, celle qui lui fera comprendre la mystérieuse promesse faite par son père à la Société des Belles Personnes. Et qu’il décidera de poursuivre.

Entre fresque historique et grand roman, des heures sombres de l’Égypte à la part enfouie de la mémoire française, Tobie Nathan écrit magnifiquement une épopée foisonnante et tragique, lestée du passé, forte de ses personnages, de leurs souvenirs et de leur cheminement.

Ce que j’en pense :

Nous sommes donc en 1952, et Zohar Zohar doit fuir l’Égypte, où les Juifs qui ont toujours vécu en bonne intelligence avec les Égyptiens musulmans, ne sont plus en sécurité, sur une terre où ils vivent depuis fort longtemps. Il faut dire que leur Roi Farouk, adoré par son peuple depuis son accession au trône s’est contenté d’un pouvoir au rabais, pratiquement sous tutelle des Anglais.

Quant à mon vrai père, celui qui m’a engendré, celui dont je porte le nom, il s’appelait Zohar Zohar. En hébreu, je le sais, le mot zohar signifie « la splendeur ». Il paraît que quelquefois, il se faisait appeler « Splendeur des splendeurs », un peu comme on appelait le Négus le « Roi des rois ».

Le peuple a soutenu les Nazis, accueilli Rommel en libérateur, pour se débarrasser à tout prix du protectorat anglais, écoutant les prêches des Frères Musulmans incitant à tuer des Juifs pour faire plaisir à Dieu.

Mais, l’Allemagne nazie a perdu la guerre, mais pas ses meilleurs militaires, notamment Dieter Boehm, prompts à reprendre du service en Égypte pour continuer à massacrer… Et prêter mainforte aux militaires voulant renverser Farouk trop occupé à manger, acheter des voitures de luxe, et multipliant les maîtresses pour se préoccuper du peuple.

On assiste ainsi à la montée de l’islamisme, aux complots, ou alliances temporaires pour amener Gamal Abd el-Nasser au pouvoir en compagnie d’Anouar El-Sadate…

En suivant l’odyssée de Zohar, on traverse toute l’histoire de l’Égypte après la deuxième guerre mondiale, son statut de directeur d’un établissement un peu « olé-olé », la torture par Dieter pour mette la main sur son argent et comme il est Juif, terminer ce qu’Hitler avait commencé !!!

Via Naples, Zohar va arriver à Paris et faire la connaissance de jeunes Juifs, rescapés de l’Holocauste, alors que toute leur famille a été exterminée : Aaron qui a vu les nazis tuer toute sa famille, d’une balle dans la tête, les enfants compris, et les jeter dans des fosses qu’on leur a fait creuser eux-mêmes, Paulette, qui a réussi à s’évader d’un train lors d’un transfert de Ravensbrück ou encore Lucien  : ils ont vu et subi tant de choses que seul le désir de vengeance les fait survivre… les femmes ont la part belle dans ce récit, la mère de Zohar, Livia qui prend soin de lui quand il arrive à Naples sans un sou en poche, la belle Thalia qui espionne pour le compte des Juifs…

On rencontre des personnes ayant existé, pour étayer le raisonnement, tels les nazis Walter Rauff, proche de Heydrich, officier de la SS qui est allé prêter main-forte à Pinochet, ou encore Aloïs Hudal, évêque catholique autrichien, ami personnel de Pie XII, qui rêvait de réaliser une synthèse entre catholicisme et national-socialisme et qui a facilité la fuite des criminels nazis vers l’Amérique du Sud. L’auteur fait de Dieter Boehm un de leurs proches, très actif et complètement cinglé.

Tobie Nathan nous promène ainsi dans l’Histoire, avec des allers et retours entre présent et passé, entre Le Caire et Paris, entre autres, et donne à chaque chapitre, pour le plus grand plaisir du lecteur une petite phrase, devenue plus ou moins proverbiale :

« Savez-vous que le bien qu’on accomplit est un trésor caché pour l’avenir ? »

« Pour oublier tes ennuis, porte des chaussures que te serrent les pieds. »

J’apprécie énormément les talents de conteur de Tobie Nathan, entre les légendes, les youyous, on a l’impression d’être dans les mille et une nuits », ce qui rend ce roman passionnant et très agréable à lire, alors que le sujet est dur, les exactions nazies font toujours frémir.

C’est le deuxième roman de l’auteur que je lis, « L’évangile selon Youri » m’a beaucoup plu, il y a un an ou deux. Je me suis beaucoup intéressée aux travaux de Tobie Nathan, notamment dans le cadre de l’ethnopsychiatrie, ce qui lui permet de si bien connaître les différentes cultures et de les utiliser comme trame dans ses romans. J’ai encore « Ce pays qui te ressemble » dans ma PAL… C’est aussi un plaisir de l’écouter quand il est invité sur les plateaux. Je rappelle au passage, qu’il est né au Caire et que sa famille a dû fuir l’Égypte en 1957…

J’ai pensé aussi à « Léon l’Africain » ou au « Périple de Baldassare » de Amin Maalouf que j’adore, car on retrouve ce même talent de conteur chez lui également.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce roman en avant-première et de retrouver un auteur que j’apprécie beaucoup.

#Lasociétédesbellespersonnes #NetGalleyFrance

Sortie prévue le 19/08/2020

Vous l’aurez compris, j’adore ce genre de récit, l’Orient me fait toujours briller les yeux et ce roman est un coup de cœur

L’auteur :

Né au Caire, Égypte Tobie Nathan est un psychologue, professeur émérite de psychologie à l’université Paris-VIII et écrivain français.

Il a publié une trentaine d’essais sur la psychanalyse et l’ethnopsychiatrie et 10 romans.

Extraits :

J’ai beaucoup de citations et de notes, j’ai dû choisir les extraits qui trahissaient le moins possible l’histoire…

Port de Naples, le 19 septembre 1952. La mer rougissait en voyant approcher le soleil. Il devait être dix-huit heures. Il était assis sur une bitte d’amarrage. Il portait de beaux vêtements, ceux de sa splendeur égyptienne. C’était son seul trésor, ces quelques habits de riche, une chemise de soie, un léger pardessus de laine douce, douce comme la voix de cette femme, une prostituée qui s’est approchée de lui.

Cette fois, il ne lui restait plus rien, pas un centime. La vie pouvait recommencer de zéro ! Il ne savait pas, l’innocent, que lorsqu’on croit recommencer, on ne fait que répéter, et parfois, ce sont de très anciennes histoires.

Ce que Mohammad a réalisé en son temps, stopper les Juifs au Levant, nous autres Allemands, l’avons accompli dans le nôtre : faire disparaître les Juifs d’Occident.

En 1952, Dieter Boehm avait déjà une carrière. Mais qui acquiert rapidement renommée et fortune dans un monde devenu fou est soit un pervers, soit un fou lui-même. Dieter, c’est certain, était les deux…

Son père lui avait trouvé un prénom qui sentait bon l’Allemagne traditionnelle : Dieter, « le combattant du peuple ». On dit que le prénom agit sur les personnes comme une destinée. C’est parfois vrai…

Ô mélodies de la tanbura qui s’adressent en un même mouvement à l’âme et au corps, que l’on appelle simsimiyya, de semsem, « le sésame », graine de l’amour et du secret. En Égypte, le sésame est partout, au creux de la lyre, dans les pâtisseries, dans les clochettes qui ornent les mouchoirs…

Les chats de Caire, le savez-vous, sont les réincarnations des mendiants du passé, morts de n’avoir pu obtenir leur nourriture en leur temps…

Les Juifs faisaient partie intégrante de l’Égypte depuis des temps immémoriaux. Ils avaient été garnison grecque au temps d’Alexandre, et avaient même bâti un temple sur l’île Éléphantine…

… ils avaient été à la fondation du Caire, proches de Saladin qui suivait à la lettre les conseils de son maître et de son médecin, le philosophe Maïmonide…

Si Farouk appelait à la haine du Juif pour retrouver grâce aux yeux de son peuple, les Frères (musulmans) faisaient de la surenchère, martelant dans leurs prêches qu’il était du devoir sacré de chaque musulman d’éliminer chaque Juif qu’il rencontrait.

Ah, Zohar, enfant de la ruelle aux Juifs, même avec toute ta ruse, ton adresse et ta grâce, tu n’aurais pas survécu longtemps si Walter Rauff était parvenu au Caire dans le sillage de Rommel ! Il s’en est fallu d’un rien.

A la rubrique « nom du bénéficiaire », je lis, écrit en lettres françaises : « en-nass ». J’ai étudié l’arabe. Je sais que le mot signifie précisément : « les gens ». et à la rubrique prénom : « el-‘helwin », ce qui veut dire : « les beaux ». En accolant les deux termes, « en-nass el-‘helwin », on obtient une expression que l’on pourrait traduire par « les belles personnes ».

Gamal (Nasser) était une panthère, évitant de se déplacer en plein jour et chassant la nuit. De la panthère, il avait la démarche souple, puissante, secrète et le sourire, aussi, que l’on disait carnassier. (Nasser, en arabe, signifie « l’aigle ».

Quelque chose s’était déréglé dans l’ordre du monde. L’Égypte n’était plus la mère des mondes, elle commençait à en devenir le cimetière.

« Les hommes n’oublient les injures, qu’après en avoir tiré vengeance. »

Car tout le monde était d’accord sur un point : nul plus que lui n’a incarné cette fameuse loi du maktoub, du « C’est écrit !  Ce qui arriva devait arriver. C’était de que Farouk avait toujours pensé. C’était un roi agi. On l’avait placé sur le trône sans qu’il s’y attendît, on le chassait sans qu’il réagît.

Regarde comme le chemin est tracé. Tu vas partir sans difficulté et tu arriveras en bonne santé. Il sera toujours devant toi, le chemin, si tu n’oublies pas la confrérie, la Société des Belles Personnes. C’est pourquoi, nous sommes tous là, derrière toi, deux par deux. Elle lui désigna les coquillages : tu vois comme nous te suivons tous ?

Ils se souvenaient de l’exposition « Le Juif et la France » au palais Berlitz et de ses cinq cent mille visiteurs enthousiastes. Les mêmes, sans doute, qui applaudissaient les miliciens défilant sur les avenues, un béret ridicule sur le côté, le bras levé pour mimer les Super Salauds, les SS de la Germanie…

Lu en août 2020