Publié dans Littérature américaine, Littérature contemporaine

« Certaines n’avaient jamais vu la mer » de Julie Otsuka

Dans le cadre de l’opération nettoyage de PAL, avant de continuer à explorer les livres de la rentrée littéraire voici un roman qui était en attente depuis quelques années:

 

Certaines n'avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka

 

Quatrième de couverture:

Ces Japonaises ont tout abandonné au début du XXe siècle  pour épouser aux États-Unis, sur la foi d’un portrait, un inconnu. Celui dont elles ont tant rêvé, qui a tant les décevoir. Chœur vibrant, leurs voix s’élèvent pour raconter l’exil: la nuit de noces, les journées aux  champs, la langue revêche, l’humiliation, les joies aussi. Puis, le silence de la guerre. Et l’oubli.

D’une écriture incantatoire, Julie Otsuka redonne chair à ces héroïnes anonymes dans une mosaïque de la mémoire éblouissante.

Ce que j’en pense:

Belle découverte car je ne connaissais pas cet épisode de l’Histoire…

J’ai longtemps attendu pour lire ce roman, car j’aime bien prendre mon temps quand il y a un emballement médiatique; de plus, j’ai été plutôt échaudée avec les prix littéraires (cf. « Boussole » que je n’ai pas encore terminé ou « Le royaume » qui me nargue dans ma bibliothèque!!!).

J’ai aimé l’histoire de ces femmes qui ont tout quitté pour épouser des Américains qu’elles n’avaient vus qu’en photo, pour avoir un meilleur avenir. L’auteure a décrit sans pathos leur traversée en mer, leurs appréhension à l’idée de la rencontre, la désillusion, les photos étaient souvent trompeuses, la nuit de noce, leurs conditions de travail extrêmement difficiles, leurs accouchements et le parcours de leurs enfants ainsi que les relations avec les Blancs…

Les mères font tout pour que leurs enfants aient une vie meilleure, mais voient qu’ils oublient le vocabulaire japonais, s’éloigne des coutumes et s’américanisent et surtout ont parfois honte d’elles:

 » Et surtout, ils avaient honte de nous. De nos pauvres chapeaux de paille et de nos vêtements miteux. De nos mains calleuses, craquelées. De nos visages aux rides profondes tannés par des années passées à ramasser les pêches, tailler les vignes en plein soleil. Ils voulaient des mères différentes, meilleures, qui n’aient pas l’air aussi  usées, P 86 

Les Japonais sont appréciés pour leur discrétion, leur politesse, mais on ne se mélange pas trop, une situation de compromis jusqu’à l’attaque de Pearl Harbor , où ils deviennent L’Ennemi, que l’on va traquer, dénoncer, déporter d’une manière qui rappelle étrangement la rafle du Vel d’Hiv,  et les délations de l’époque…

Julie Otsuka nous livre ici un roman polyphonique, elle emploie toujours le terme « nous » pour donner la parole à ces femmes, avec leurs vies, certes, différentes, mais en plus de chaque destin individuel, c’est le destin collectif d’un groupe de femmes, et le rythme s’amplifie, les instruments se répondent et les thèmes s’enrichissent comme dans une symphonie pour atteindre le point d’orgue.

Elle prend soin aussi d’écrire en italiques les nuances, les précisions qui sont individuelles, au milieu de cette narration collective…

Julie Otsuka a reçu le prix Femina étranger  en 2012 pour ce livre que j‘ai vraiment beaucoup aimé, et un seul regret, avoir attendu trop longtemps pour le lire.

Extraits:

Attends-toi au pire mais ne t’étonne pas qu’ils soient gentils à l’occasion. La bonté est partout. N’oublies pas de les mettre à l’aise. Sois humble. Polie. Montre-toi toujours prête à faire plaisir. Réponds par: « oui monsieur » ou « non monsieur » et vaque à ce qu’on te demande. Mieux encore, ne dis rien du tout. A présent tu appartiens au monde des invisibles. P 34

Nous revenions moins cher à nourrir que les Américains d’Oklahoma ou d’Arkansas, qu’ils soient ou non de couleur. Un Japonais  peut vivre avec une cuillerée de riz par jour. Nous étions la meilleure race de travailleurs qu’ils aient jamais employée au cours de leur vie. Ces gars-là arrivent, et on n’a pas du tout besoin de s’en occuper. P 38

Il arrivait qu’il regarde à travers nous sans nous voir, et c’était là le pire. Est-ce que quelqu’un sait que je suis ici? P 39

Parfois, nos maris achetaient un chien de garde, qu’ils appelaient Dick ou Harry ou Spot, et ils finissaient par s’attacher davantage à cet animal qu’à nous, et nous nous demandions si nous n’avions pas fait une bêtise en venant nous installer sur une terre si violente et hostile. Existe-t-il une tribu plus sauvage que les Américains? P 46

Car la seule manière de leur résister,  nous avait appris nos maris, c’était de ne pas résister. Néanmoins, la plupart du temps, nous restions chez nous, dans le quartier japonais, où nous nous sentions en sécurité, au milieu des nôtres. Nous apprenions à vivre à l’écart, en les évitant autant que possible. P 62

Ils avaient sûrement dû dire ou faire quelque chose, ils avaient sûrement commis une erreur, ils devaient être coupables de quelque chose, d’un crime obscur peut-être dont ils n’avaient même pas conscience? … Ou bien leur culpabilité était-elle inscrite sur leur visage, visible aux yeux de tous? Était-ce leur faciès, en fait, qui les rendaient coupable? Parce qu’ils ne plaisaient pas à tout le monde? Ou pire, parce qu’il en offensait certains. P 100

Lu en août 2017

Publié dans Littérature américaine, Littérature contemporaine, Non classé

« Mille femmes blanches » de Jim Fergus

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui traîne dans ma PAL depuis longtemps et l’été se prêtant bien aux pavés, aux lectures exotiques, au voyage :

 Mille femmes blanches de Jim Fergus

 

Quatrième de couverture

En 1875, un chef cheyenne demanda au président Grant de lui faire présent de mille femmes blanches à marier à mille de ses guerriers afin de favoriser l’intégration. Prenant pour point de départ ce fait historique, Jim Fergus retrace à travers les carnets intimes d’une de ces femmes blanches, May Dodd, les aventures dans les terres sauvages de l’Ouest de ces femmes recrutées pour la plupart dans les prisons ou les asiles psychiatriques. C’est à la fois un magnifique portrait de femme qu’il nous offre ainsi, un chant d’amour pour le peuple indien, et une condamnation sans appel de la politique indienne du gouvernement américain d’alors.

Cette épopée fabuleusement romanesque, qui s’inscrit dans la grande tradition de la saga de l’Ouest américain, a été un évènement lors de sa sortie aux États-Unis. Elle a été encensée par les plus grands écrivains américains, dont Jim Harrison qui a salué « ce roman splendide, puissant et exaltant ». Les droits du livre ont été achetés par Hollywood.

Ce que j’en pense

J’ai eu envie de lire ce roman après avoir vu l’interview de Jim Fergus à La Grande Librairie lors de la sortie de la suite : « La vengeance des mères » trente ans plus tard.

Je croyais au départ qu’il s’agissait d’un fait historique alors qu’en fait, seule la rencontre en Little Wolf et Grant a existé mais on n’en a jamais su la teneur.

Mille femmes blanches doivent donc être recrutées pour épouser des Cheyennes et leur donner des enfants pour en faire des petits blancs et assurer l’assimilation des Indiens ni plus ni moins, c’est la mission FBI : Femmes Blanches pour les Indiens.

Certaines se sont portées volontaires comme May, pour échapper à son asile ainsi que Martha, l’assistante du médecin qui l’aidera à produire une fausse autorisation de son père. Il y a une autre pensionnaire de l’asile, Sara, mais aussi d’autres femmes aux personnalités bien affirmées : Helen Flight qui dessine des oiseaux, les sœurs Kelly, jumelles prostituées, Gretchen allemande à l’accent prononcé, Phemie, esclave noire dont la mère a été enlevée en Afrique, sans oublier un Révérend et une chrétienne rêvant d’évangéliser tous ces sauvages ou Daisy fille d’un planteur du Sud ruiné, raciste pur et dur…  On frôle la caricature…

J’ai bien aimé le procédé utilisé par l’auteur : May Dodd écrit les évènements dans ses carnets comme on tient un journal, ce qui emporte rapidement le lecteur.

J’ai bien aimé cette femme rebelle qui avait tout pour me plaire : issue d’une famille huppée de Chicago, elle tombe amoureuse d’un employé de son père avec lequel elle se met en ménage et a deux enfants, au grand dam de son père, qui la fait interner en psychiatrie pour « perversion sexuelle et morale » ! donc isolement complet, attaché à son lit, avec des traitements dissuasifs pour la faire revenir dans le droit chemin ! et bien sûr, ses enfants lui ont été retirés.

« Franchement, vu la façon dont j’ai été traitée par les gens dits « civilisés », il me tarde finalement d’aller vivre chez les sauvages. J’espère qu’eux au moins, sauront nous apprécier. » P 60

Outre ces portraits de femmes, Jim Fergus nous propose aussi un magnifique portrait de Little Wolf, chef élu par le conseil des Quarante-quatre, et qui est l’incarnation spirituelle de la Médecine douce. Je l’ai beaucoup plus apprécié que le capitaine Bourke, le moins borné des représentants de l’armée.

Jim Fergus décrit très bien le mode de vie des Cheyennes, leur hiérarchie, la place des femmes, la polygamie, les réunions de conseil, les antagonismes entres tribus, ou leur difficulté à prendre des décisions qui s’avérera fatale, mais aussi certaines pratiques qui peuvent faire froid dans le dos. Il dénonce très bien la duplicité des Blancs qui n’ont qu’une seule idée, mettre le grappin sur les terres riches des Black Hills pour les confiner dans les réserves.

L’auteur ne se livre pas à un plaidoyer pour les Indiens, mais il défend bien leur cause, et ce n’est pas cette lecture qui va me rendre mieux disposée à l’égard des Blancs Américains, d’autant plus qu’avec Disney à la Maison blanche, les suprémacistes et les racistes de tous bords ont le vent en poupe.

J’ai apprécié ce livre, mais ce n’est pas un coup de cœur et je ne sais pas si je lirai la suite, car je me suis attachée à May, même si je la trouve trop optimiste, voire naïve, mais je retournerais bien faire un tour dans les vastes plaines de l’Ouest… Enfin, on verra…

Extraits

Ma définition de l’asile d’aliénés : le lieu où l’on crée les fous. P 27

Peut-être le capitaine a-t-il raison : toute cette histoire n’est que folie. Dieu merci, nous avons Phemie et Helen Flight avec nous. Et Gretchen. Leur grande connaissance d’une nature sauvage et indomptée sera pour nous inestimable au long de cette aventure, quantité de nos camarades étant de vraies citadines parfaitement étrangères aux contraintes de la vie au grand air. P 92

Il me vient la curieuse impression que nos vies personnelles ne sont pas les chapitres d’un même livre, mais des volumes entiers, détachés et distincts. P 111

La misère a un caractère universel qui transcende les cultures ; tout comme la nôtre, la société indienne a ses riches et ses pauvres. Les bons chasseurs, les fournisseurs, vivent dans de belles tentes bien pourvues, dotées de quantités de peaux et de cuirs, possèdent de bons chevaux, alors que d’autres n’ont presque rien et doivent compter sur les largesses de leurs voisins. P 144

Je ne peux m’empêcher de me demander ce que nous pouvons bien faire à ces gens pour que leurs vies et leurs moyens d’existence s’abiment tant à notre contact, qu’ils se dégradent à cause de nous. P 144

D’abord, elle veut en faire des esclaves, a observé Phemie. Ensuite comme les Blancs ont fait avec les miens, elle leur donnera son Dieu pour salut. C’est toujours ainsi que les conquérants se constituent une main-d’œuvre. P 232 

Il valait peut-être mieux que les différentes tribus acceptent quelque chose en échange de leurs terres plutôt que rien du tout. De toute façon on allait les leur prendre, puisque les Blancs raflent tout. Après de longues discussions parfois très animées et moult calumets, les chefs n’ont cependant pas réussi à se mettre d’accord. Ces divisions, cette incapacité à générer un front uni ou un consensus constitue bien, comme l’expliquait John Bourke, l’une des grandes faiblesses des Indiens lors de leurs tractations avec le gouvernement américain. P 304 

Serait-ce donc l’inévitable issue de notre grandiose mission ? D’arracher notre nouveau peuple à sa liberté, sa richesse, pour le réduire à cet abject d’état d’oisiveté et de misère. Il ne s’agit pas d’intégration mais de confinement pur et simple. P 307

Lu en août 2017

Publié dans Essai, Littérature française

« Patients » de Grand Corps Malade

Dans un autre style, place à ce texte d’un slameur que j’aime beaucoup, car sa voix est magnifique:

Patients de Grand Corps Malade

 

Quatrième de couverture:

A tout juste 20 ans, alors qu’il chahute avec des amis, Fabien heurte le fond d’une piscine. Les médecins diagnostiquent une probable paralysie à vie. Dans le style poétique, drôle et incisif qu’on lui connaît, Grand Corps Malade relate toutes les péripéties vécues avec ses colocataires d’infortune dans un centre de rééducation. Jonglant entre émotion et dérision, ce récit est aussi celui d’une renaissance.

« Quand tu es dépendant des autres pour le oindre geste, il faut être pote avec la grande aiguille de l’horloge. La patience est un art qui s’apprend patiemment. »

Ce que j’en pense:

J’ai adoré son style d’humour, le ton qu’il emploie pour parler des actes de la vie quotidienne dans son centre de rééducation: la toilette, aller à la selle, se nourrir quand on dépend entièrement des autres, sa relation avec les soignants et leur empathie ou non, les liens qui se tissent rythmés pas les heures, les rituels.

Il raconte les étapes de la rééducation, le moindre progrès vers plus d’autonomie, le jour où on le met dans son fauteuil électrique, première vraie conquête: « La première fois qu’on m’installe dedans, je suis à la fois impressionné et excité, comme un môme à qui on amène un cheval à dompter avant de le monter. Car si ce fauteuil est un symbole dort de mon immobilité, il va aussi me permettre de me remettre en mouvement. » P  31

J’ai bien aimé la manière dont il parle de l’évolution de l’acceptation du statut d’handicapé, comment on digère les étapes, du refus, à la colère pour arriver à vivre avec.

Il raconte aussi les rencontres, un handicapé en fauteuil depuis l’âge de quatre ans, qui ne circulera qu’en fauteuil toute sa vie, mais aussi le contact avec les grands brûlés, et leur souffrance, un patient atteint de locked-in syndrom: les handicaps sont différents mais le regard des autres, la souffrance,  se ressemblent.

Grand Corps Malade évoque au passage la tentation du suicide quand cela devient trop dur, dans ce grand paquebot qu’est le centre:

« Le suicide est forcément un sujet qu’on aborde dans ce genre d’établissement, et pas seulement parce que des gens sont arrivés là après une tentative… En plus d’être une porte d’entrée dans notre centre, le suicide peut également être une porte de sortie. » P 100

J’ai acheté ce livre, il y a assez longtemps, mais je n’avais pas envie de le lire jusqu’à maintenant; on m’a posé un diagnostic de maladie chronique, il y a quelques années, et je suis passée par ces différentes étapes pour parvenir à l’acceptation. Je suis donc très en phase avec ce que Grand Corps Malade a écrit.

J’aime beaucoup l’entendre slamer car il a une voix superbe, et ses textes sont pleins de poésie, poésie que j’ai retrouvé dans ce court texte plein d’humour, dépourvu de rancœur. Une belle leçon de vie et de courage.

 

Extraits:

On me conduit aujourd’hui dans un grand centre de rééducation qui regroupe toutes la crème du handicap bien lourd: paraplégiques, tétraplégiques, traumatisés crâniens, amputés, grands brûlés… Bref, je sens qu’on va bien s’amuser. P 13

C’est notre génération qui est la plus représentée dans notre service et de loin.

Est-ce que vingt ans est réellement le temps de l’insouciance, où les garçons n’évaluent pas les risques, où ils se croient invincibles et s’exposent trop facilement à des situations donnant lieu à des accidents dramatiques? P 57

Vingt ans, c’est le règne des envies d’enfants dans un corps d’adulte. Vingt ans, c’est l’âge où tu rêves le plus et où tu te sens le plus apte à atteindre tes rêves. Non, à vingt ans, on n’a rien à faire à l’hosto. P 57

Pour ceux qui n’ont pas l’habitude de le côtoyer, le statut d’handicapé (surtout en fauteuil roulant) est tellement marquant (effrayant, dérangeant) qu’il masque complètement l’être humain qui existe derrière. On peut pourtant croiser chez les personnes handicapées le même genre de personnalités qu’ailleurs: un timide une grande gueule, un mec sympa ou un gros con. P 67

Notre centre est un grand paquebot de croisière et ce terrain de jeu de nuit assez flippant… On se sent un peu en expédition. Ce grand paquebot nous est soudainement offert, il ronfle à son rythme de croisière, renfermant en son antre plusieurs centaines de voyageurs endormis. P 73

J’ai vingt ans et, à partir d’aujourd’hui, la vie ne sera plus jamais la même… Si, en rééducation, on progresse par étapes, je pense que, d’un point de vue psychologique, il faut aussi savoir passer par des paliers. P 12

 

Lu en août 2017

Publié dans Littérature Australienne, Littérature contemporaine, Polars

« Canicule » de Jane Harper

C’est un commentaire enthousiaste de Lydia qui a éveillé ma curiosité pour ce livre:

Canicule de Jane Harper

 

 

Quatrième de couverture:

Kiewarra. Petite communauté rurale du sud-est de l’Australie. Écrasée par le soleil, terrassée par une sécheresse sans précédent. Sa poussière. Son bétail émacié. Ses fermiers désespérés.
Désespérés au point de tuer femme et enfant, et de retourner l’arme contre soi-même ? C’est ce qui est arrivé à Luke Hadler, et Aaron Falk, son ami d’enfance, n’a aucune raison d’en douter. S’il n’y avait pas ces quelques mots arrivés par la poste :
« Luke a menti. Tu as menti. Sois présent aux funérailles… »
Revenir à Kiewarra est la dernière chose dont Aaron a envie. Trop vives sont encore les blessures de son départ précipité des années auparavant. Trop dangereux le secret qu’il a gardé pendant tout ce temps. Mais Aaron a une dette, et quelqu’un a décidé que le moment est venu de la payer…
Ce que j’en pense:
J’ai beaucoup aimé ce polar que j’ai dévoré, canicule oblige: trente sept degrés chez moi, c’est quand même plus supportable que la sécheresse en Australie…
Décrivant de manière hyper réaliste le quotidien de ces fermiers accablés par la chaleur, qui voit leur bétail mourir, Jane Harper sait admirablement bien brouiller les pistes, alternant les morts actuels: Luke, sa femme et son fils avec une mort ancienne, celle d’Ellie, l’amie d’enfance d’Aaron et Luke.
S’agit-il du meurtre commis sur sa femme par Luke, sur fond de désespoir, qui finit par se suicider ensuite ou y a t-il eu un crime commis par une tierce personne? Étant donné le passé tumultueux de Luke toutes les spéculations sont permises…
J’aime bien ce style d’enquête alliant un meurtre en cours et un « cold case » et  Jane Harper excelle à entretenir le suspense, faussant les pistes, sur fond de drame des fermiers, étranglés financièrement, certains voulant maintenir les autres sous leur emprise, sur fond d’alcoolisme…
Extraits:
Falk songea à cette photo. Luke, Gretchen, lui. Et Ellie Deacon, avec ses cheveux châtain foncé et ses yeux noirs. Inséparables tous les quatre, comme on peut l’être quand on est adolescent, que l’on croit que les amis sont des âmes sœurs et que ces liens seront éternels.
C’est ça le drame avec les problèmes d’argent, c’est contagieux. Les fermiers n’ont pas de fric à dépenser dans les magasins, les commerces font faillite et, du coup, il y a encore moins de gens qui ont de l’argent à dépenser dans les magasins. Apparemment, ils sont tombés comme des dominos.
Sa propre naïveté le terrassa tel un accès de folie. Comment avait-il pu s’imaginer que l’eau fraiche coulait encore près de ces fermes quand une bonne partie de leur bétail gisait mort dans les champs? Comment avait-il pu se contenter de hocher bêtement la tête en entendant le mot sécheresse répété à l’infini, sans que jamais ne lui vienne à l’esprit l’idée que la rivière était à sec?
Certes, il avait pour habitude de tenir les gens à distance, de se faire des connaissances plutôt que des amis. Mais cela valait beaucoup mieux que de voir à nouveau l’un d’eux flotter à la surface d’une rivière, boursouflé, les membres brisés, à un jet de pierres de sa propre maison.
La mort modifie rarement les sentiments qu’on éprouve pour quelqu’un. Et quand c’est le cas, la plupart du temps, elle ne fait que les renforcer.
Lu en juillet 2017
Publié dans Littérature contemporaine, Littérature francophone

« Le Turquetto » de Metin Arditi

En traînant dans les rayons de la bibliothèque, j’ai choisi ce livre car il était orné d’un cœur rouge sur la tranche signifiant qu’il avait été beaucoup aimé par les lecteurs…

  Le Turquetto de Metin Arditi

 

Quatrième de couverture

Se pourrait-il qu’un tableau célèbre – dont la signature présente une anomalie chromatique – soit l’unique œuvre d’un des plus grands peintres de la Renaissance vénitienne : un élève prodige de Titien que lui-même appelait « Le Turquetto » (le petit Turc) ?

Metin Arditi s’est intéressé à ce personnage. Né de parents juifs en terre musulmane (à Constantinople, aux environs de 1519), ce fils d’un employé du marché aux esclaves s’exile très jeune à Venise pour y parfaire et pratiquer son art. sous une identité d’emprunt, il fréquente les ateliers de Titien avant de faire carrière et donner aux congrégations de Venise une œuvre admirable nourrie de tradition biblique, de calligraphie ottomane et d’art sacré byzantin. Il est sommet de sa gloire lorsqu’une liaison le dévoile et l’amène à comparaître devant les tribunaux de Venise…

 

Ce que j’en pense

Je retrouve cet auteur, dont j’ai bien aimé  » La confrérie des moines volants », avec un immense plaisir.

J’ai beaucoup aimé ce roman, car il s’agit bien d’un roman, bien que Metin Arditi nous propose une note au lecteur concernant un portrait attribué à Titien : « L’homme au gant » où il semblerait que la signature Ticianus soit peinte de deux couleurs différentes. De là, naît la légende du Turquetto.

Cette histoire est passionnante, tout d’abord, elle est écrite d’une façon tellement prenante que le premier réflexe est d’aller vérifier si le Turquetto a vraiment existé (cf. les nombreuses recherches en ce sens sur Google).

D’autre part, cet enfant Elie, de confession juive, la famille ayant fui l’Espagne pour émigrer en Turquie (musulmane) et le père vit dans un quartier où se retrouvent aussi des chrétiens orthodoxes, des Arméniens et travaille pour un marchand d’esclaves, notamment des jeunes filles destinées aux harems.

Elie a honte de son père qui est malade et n’a qu’une seule envie : dessiner, peindre. Or la religion juive interdit la reproduction qui sous-entendrait oser se comparer à Dieu. Il va apprendre la calligraphie chez un musulman Djelal, mais c’est considéré par son père comme une transgression.

A la mort de son père, il fuit à Venise pour apprendre la peinture auprès de Titien en prenant un nom grec et se faisant passer pour un chrétien car à Venise les juifs sont des parias et doivent porter le bonnet jaune et vivre dans un ghetto.

Un très beau roman sur la quête de l’identité, sur la transgression, sur la religion catholique à cette période et son intransigeance, son intolérance, avec deux personnages à l’opposé l’un de l’autre : le cardinal Gandolfi chrétien tolérant et le juge Scanziani, véritable inquisiteur, rusé, manipulateur.

Metin Arditi nous livre un portrait sans concession de Venise au XVIe siècle, avec les arrivistes de tout poil qui veulent se faire un nom, tel Cuneo, mais aussi sur la peinture, la représentation des scènes bibliques.

Ce Turquetto m’a beaucoup plu avec sa quête spirituelle, sa recherche de l’identité, qui tente d’allier des dogmes de chaque religion de les faire coexister, une quête bien d’actualité par ces temps où l’on tue au nom de Dieu, où certains parlent de reconstruire El Andalous. La religion, n’est-ce pas ce qui nous relient ?

L’atmosphère m’a rappelé un roman que j’ai beaucoup aimé de Amin Maalouf : « Léon l’Africain » obligé de quitter l’Andalousie? Reconquista oblige pour s’exiler à plusieurs reprises.

J’aime beaucoup ce genre de récits, c’est une époque et des thèmes qui m’intéressent, donc je continuerai à lire l’œuvre de cet auteur dont l’écriture est pleine de magie.

Un lien intéressant: https://www.littera05.com/rencontres/metinarditi.html

 

Extraits

 

L’encre, c’est une voix silencieuse, mon Elie. Et pour que les paroles du Prophète puissent pénétrer le croyant de toute leur beauté, cette voix doit être aussi belle que possible. P 35

 

Très vite, Elie avait acquis une maîtrise de grand calligraphe, tant pour la précision du trait que pour la sensualité du dessin. Et, lorsque Djelal lui donnait des indications, on aurait dit qu’Elie les avait devinées d’avance.

Le garçon éprouvait un bien-être immense lorsqu’il se trouvait chez Djelal. La calligraphie l’apaisait. Sa rigueur le rassurait. Il aimait l’effort qu’elle exigeait de lui, la possibilité qu’elle lui offrait de dessiner de façon à la fois précise et pleine de fantaisie. P 37

 

Abraham est notre père à tous,  reprit Djelal. Nous l’appelons Ibrahim. David s’appelle chez nous Davout, et Salomon, Süleyman. Nous avons un même Dieu. Nous lui parlons dans des langues différentes. P 37

 

A Balat, nous sommes tranquilles. Pour l’instant… Tant qu’il n’y a pas de Turcs dans le quartier… Mais si demain ils viennent habiter ici, nous serons déplacés… D’un jour à l’autre… Comme un troupeau! Grecs, juifs, Arméniens, ils nous chasseront tous. Ils nous mettront quelque part sur la route d’Andrinople, là où même les chèvres ne vont pas brouter… Cette église sera transformée en mosquée et ses mosaïques seront passées à la chaux, et tout sera éteint à jamais. P 63

 

Sur le chemin du retour, il repensa à sa discussion avec le pope. Cette histoire de Jésus qui était juif, c’était impossible. Efthymios avait dû dire cela pour le mettre à l’aise. Les Espagnols n’auraient pas chassé les juifs si Jésus était juif. P 65

 

C’était à cela que servait l’Église. A consoler. Pas à prévenir le péché. P 91

 

Le goût de Cuneo l’aurait porté à plus de sobriété. Mais, à Venise, il fallait prendre en compte les yeux des autres. P 144

 

Lu en juillet 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Vernon Subutex 1 » de Virginie Despentes

Je l’avoue, je n’ai jamais lu cette auteure car son style de littérature habituel ne m’attire pas du tout, mais à force de voir des critiques élogieuses, j’ai fini par céder à l’appel des sirènes:

Vernon Subutex1 de Virginie Despentes

 

Quatrième de couverture

Qui est Vernon Subutex ?

Une légende urbaine.

Un ange déchu.

Un disparu qui ne cesse de ressurgir.

Le détenteur d’un secret.

Le dernier témoin d’un monde disparu.

L’ultime visage de notre comédie inhumaine.

Notre fantôme à tous.

Ce que j’en pense

J’ai eu beaucoup de mal au début avec son langage fleuri, limite porno mais je me suis imposée la lecture des cinquante premières pages avant d’abandonner et je ne regrette pas. L’histoire de Vernon Subutex (subutex ça donne déjà une idée…), disquaire ayant déposé le bilan avec l’arrivée dur le marché des nouveaux supports, CD Internet entre autres, et qui se retrouve dans la précarité car pas droit au chômage et donc au bout de trois ans de RSA est expulsé de chez lui.

Il va squatter chez les amis d’autrefois qui refont surface car une star de la musique, Alex Bleach vient de décéder d’une overdose, en lui laissant des enregistrements de « confessions » échangées avec lui, une nuit sous l’effet de la drogue.

On voit donc surgir tous les anciens potes, qui veulent mettre la main dessus, pour un livre, ou un film à sa mémoire et on voit évoluer les relations entre eux, les faux amis notamment…

Ce n’était pas gagné d’avance car ce n’est pas un milieu qui m’intéresse : rock surtout hard, la drogue, les transgenres, la manière dont les femmes sont traitées (misogynie dirais-je, si ce n’était pas écrit par une femme !) On sort de ce roman, écœuré par les addictions : alcool, drogues, sexe entre autres), la manière dont ils vivent tous (ou plutôt survivent) mais je deviens incollable sur les transgenres et, au passage, j’ai visité le milieu du rock et ses stars dont je ne connaissais pas le quart, le milieu porno également…

La verdeur du langage me heurte toujours, pourtant sa description brutale sans concession mais avec une certaine finesse de cette société urbaine déjantée, où c’est chacun pour soi, la clochardisation qui montre le bout de son nez, les extrémistes qui s’affichent sans vergogne au grand jour, m’a plu et me donne envie de continuer, un jour peut-être, il faut souffler un peu avant d’entamer le deuxième.

Ce qui me frappe quand même, c’est la façon dont Virginie Despentes alterne les passages trash et les moments où l’écriture est moins dure, comme si elle était par moment sous l’emprise de certaines substances… S’il avait été écrit entièrement avec ce langage limite porno, je n’aurais pas continué cette lecture qui reflète la violence de l’époque actuelle et me confirme que j’ai pris un coup de vieux, car cette phrase me concerne aussi :

« Vernon est resté bloqué au siècle dernier, quand on se donnait encore la peine de prétendre qu’être était plus important qu’avoir. Et il ne s’agissait pas toujours d’une hypocrisie. » P 107

A noter, un paragraphe très corrosif consacré à Gérard Depardieu et la nationalité russe : page 176 qui vaut le détour.

Bref, un uppercut ce bouquin…

Extraits

Vernon a pour habitude d’exercer un contrôle assez solide sur ses pensées. L’âme est un navire imposant, qu’il faut manœuvrer avec prudence. Il y arrive assez bien, il n’est pas un gars à se laisser surprendre par un écueil à la dernière minute. Mais, quelque chose s’est fragilisé, c’est le silence, ou le confort. P 97

Tant qu’on n’exerce pas le pouvoir, on n’a pas idée de ce que c’est… avoir du pouvoir, c’est garder le sourire quand on se fait casser les côtes par plus puissant que soi. Les humiliations sont violentes, tout en haut, et personne n’est à pour vous écouter si vous avez envie de geindre. C’est la cour des grands, pas le bac à sable pour les petits agneaux. Seuls, les tout petits chefs jouissent de leur pouvoir – au-dessus, on ne connaît que la peur de se faire poignardes dans le dos, la rage des trahisons et le poison des fausses promesses. P 117

Alex Bleach était un connard, arrogant et fragile, le prototype du poète à la con – un merdeux qui ne pensait qu’au fric, mais jouait les enragés sur les photos d’album. L’artiste dans toute sa splendeur qui se croit tout permis et méprise ceux qui se tapent le travail, le vrai. P 118

Mais, Facebook est passé par là et cette génération de trentenaires est composée de psychopathes autocentrés, à la limite de la démence, débarrassée de tout souci de légitimité. P 120

Le mépris se transmet aussi facilement qu’une gale. P 129

Internet est l’instrument de la délation anonyme, de la fumée sans feu et du bruit qui court sans qu’on comprenne d’où il vient. P 129

 

On ne prend pas de la testostérone en injections quotidiennes juste pour l’expérience. Pamela lui avait aussitôt prédit l’enfer sur terre – les maladies, la dépression, le remords, le sentiment d’étrangeté… sans oublier l’aspect éthique –merde, meuf, tu sais comment c’est con, un mec ? Et tu veux vraiment qu’on te prenne pour l’un d’entre eux ? P 193

Les choses ont changé. A notre époque, si on aimait faire chier le monde, on faisait du X, mais aujourd’hui, porter le voile suffit. P 201

Changer, c’est toujours perdre un bloc de soi. On le sent qui se détache, après un temps d’adaptation. C’est un deuil et un soulagement en même temps. P 209

Lu en juillet 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature italienne

« l’amie prodigieuse, T2 : le nouveau nom » Elena Ferrante

J’ai enchaîné très vite avec le tome 2 de cette saga qui devrait en compter 4, après l’enfance et l’adolescence, place à:

 L'amie prodigieuse T2 Elena Ferrante

 

Quatrième de couverture

« Si rien ne pouvait nous sauver, ni l’argent, ni le corps d’un homme, ni même les études, autant tout détruire immédiatement. »

Le soir de son mariage, Lila, seize ans, comprend que son mari Stefano l’a trahie en s’associant aux frères Solara, les camorristes qu’elle déteste. De son côté, Elena, la narratrice, poursuit ses études au lycée. Quand l’été arrive, les deux amies partent pour Ischia. L’air de la mer doit aider Lila à prendre des forces afin de donner un fils à Stefano.

 

Ce que j’en pense

Nous avions laissé Lila au moment où les Solara, mafieux notoires avaient fait irruption lors de son mariage, lui faisant comprendre qui était vraiment son mari Stefano et perdre ainsi toutes ses illusions. Le voyage de noces est loin d’être idyllique et elle reçoit des coups.

« Il faut faire l’homme, Stef ! Soit, tu la plies maintenant, soit tu ne la plieras jamais plus ; ton épouse doit apprendre tout de suite que c’est elle la femme et toi l’homme, et que donc, elle doit t’obéir. » P 51

Alors que Lila tient la charcuterie épicerie de son mari, gère la caisse et dépense sans compter, Elena alias Lénu, de son côté, continue avec opiniâtreté ses études, les deux amies commencent à s’éloigner vraiment.

Elena Ferrante oppose toujours ces deux jeunes femmes, la brune pétillante, extravagante, fofolle, qui affole les hommes, la blonde complexée par ses rondeurs qui travaille sans relâche et n’a aucune confiance en elle-même. Leur amitié devient de plus en plus toxique, car Lila continue son emprise et son travail de sape alternant mots gentils et vacheries.

J’ai lu ce deuxième tome de façon addictive, avalé les 623 pages en trois jours, (quatre au maximum) et Lila m’a vraiment horripilée au plus haut point, comme je le pressentais en terminant le premier tome. Je continue à préférer Elena et ses maladresse, Elena qui bûche pour réussir ses études, qui s’acharne pour acquérir les bases qui lui semblent si évidentes pour les autres élèves issus de milieu favorisé.

La manière dont Lila a séduit Nino sous les yeux de Lenu qui est amoureuse de lui depuis l’enfance est un exemple parmi d’autres: rien ne l’arrête quand elle veut quelque chose ou quelqu’un. Il faut lui reconnaître quand même un certain courage pour l’époque.

« Elle est comme ça, elle veut toujours être la première partout : la plus belle, la plus élégante, la plus riche ! Et, j’ajoutai : et la plus intelligente, surtout. » P 131

L’auteure continue à approfondir dans ce roman, la société de l’époque, le statut précaire des femmes qui sont battues, qui subissent, l’importance de la maternité dans le couple pour les familles qui font très vite des ragots lorsque l’enfant ne vient pas assez vite, la sexualité subie le plus souvent….

Elena Ferrante décrit très bien la solitude des enfants issus de familles pauvres, qui doivent travailler pour payer les études, cravacher pour garder le niveau (et donc la bourse) et qui se sentent inférieurs, jamais à leur place, ni dans le milieu d’origine dont ils se sont trop éloignés ni dans leur nouvel univers.

J’ai dévoré ce livre car il décrit fort bien et dans une écriture plaisante, cette amitié toxique, ce « je t’aime moi non plus », cette dépendance de Lenu vis-à-vis de Lila m’intéresse, par son côté plus que malsain et je continuerai donc à lire cette saga en espérant assister à un envol d’Elena ?

 

Extraits

Depuis l’enfance, nous avions vu nos pères frapper nos mères. Nous avions grandi en pensant qu’un étranger ne devait même pas nous effleurer alors qu’un parent, un fiancé ou un mari pouvaient nous donner des claques quand ils le voulaient, par amour, pour nous éduquer ou nous rééduquer. P 67

 Il nous manquait à toutes les deux, quelque chose d’impalpable mais de fondamental, qu’elle possédait, elle, et que l’on remarquait dès le premier coup d’œil : ce n’était pas quelque chose qu’on n’avait pas – pour posséder cette qualité, il ne suffisait pas d’apprendre le latin, le grec ou la philosophie, et même tout l’argent des charcuteries et des chaussures n’y pouvait rien.   P 109 

Mais ma relation au monde, c’était d’être mortifiée, soumise aux raisons d’autrui. Je vivais à travers eux, en sourdine. P 376

Leur passion m’envahissait et me troublait. Je les aimais tous les deux et, de ce fait, je n’arrivais pas à m’aimer moi-même, à me sentir moi-même et à m’agripper à un besoin de vie à moi qui aurait la même force que le leur, sourd et aveugle. Du moins telle était mon impression. P 376

Mais, en dépit de tous mes progrès, l’inquiétude m’était restée de ne pas être à la hauteur, de dire ce qu’il ne fallait pas et de révéler combien j’étais novice et ignorante, précisément dans les domaines connus de tous. P 534

Je faisais partie de ceux qui bûchaient jour et nuit, obtenaient d’excellents résultats, étaient même traités avec sympathie et estime, mais qui ne porteraient jamais inscrits sur eux toute la valeur, tout le prestige de nos études. J’aurais toujours peur : peur de dire ce qu’il ne fallait pas, d’employer un ton exagéré, d’être habillée de manière inadéquate, de révéler des sentiments mesquins et de ne pas avoir d’idées intéressantes. P 535

 

Lu en juillet 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature italienne

« L’amie prodigieuse » : Elena Ferrante

J’ai enfin cédé à l’appel des sirènes et entamé ce roman profitant de la canicule, car je l’ai acheté il y a au moins un an:

L'amie-prodigieuse Elena Ferrante

 

Quatrième de couverture:

« Je ne suis pas nostalgique de notre enfance: elle était pleine de violence. C’était la vie, un point c’est tout: et nous grandissions avec l’obligation de la rendre difficile aux autres avant que les autres ne nous la rendent difficile. »

Elena et Lila vivent dans un quartier pauvre de Naples à la fin des années cinquante. Bien qu’elles soient douées pour les études, ce n’est pas la voie qui leur est promise.

Lila abandonne l’école pour  travailler dans l’échoppe de cordonnier de son père. Elena, soutenue par son institutrice, ira au collège puis au lycée. Les chemins des deux amies se croisent et s’éloignent, avec pour toile de fond une Naples sombre, en ébullition.

Formidable voyage dans l’Italie du boom économique, « L’amie prodigieuse » est le portrait de deux héroïnes inoubliables qu’Elena Ferrante traque avec passion et tendresse.


Ce que j’en pense :

J’ai passé un bon moment, je l’avoue avec ce voyage dans un quartier pauvre de Naples dans l’Italie de la fin des années cinquante.

On va à la découverte des familles des deux héroïnes Elena et Lila qui grandissent dans ce quartier pauvre on l’on a du mal à joindre les deux bouts, quand on les joint, on côtoie cette misère sociale avec le travail difficile, le comportement mafieux de certains, usuriers, commerçants aux pratiques douteuses.

Les deux petites filles travaillent bien à l’école, comme on disait autrefois. L’une, Lila, la fille du cordonnier, est une enfant prodige, on dirait surdouée ou intellectuellement précoce de nos jours. Elle comprend les choses de manière intuitive, douée en maths avec une mémoire extraordinaire. La manière dont elle apprend le latin et le grec en empruntant une grammaire latine puis une grammaire grecque à la bibliothèque est étonnante.

Elle entraîne dans son sillage son amie Elena douée elle-aussi mais qui doit travailler davantage pour la suivre.

J’ai aimé la manière dont elles se battent d’arrache-pied pour s’en sortir en étudiant alors que leurs parents préfèreraient qu’elles travaillent et assez vite Lila devra abandonner les études pour aider son père et son frère Rino à la boutique: elle dessine des modèles de chaussures dont le père ne veut pas entendre parler.

J’ai préféré le personnage d’Elena, d’ailleurs c’est elle qui raconte l’histoire,  l’éternelle seconde qui s’interdit d’être meilleure que Lila, car elle se croit inférieure à elle et lui trouve toujours une excuse sans se rendre compte qu’elle sert de faire valoir à Lila.

J’ai bien aimé aussi la description de Naples, les différents personnages, souvent hauts en couleurs, fascistes ou communistes et la manière dont Elena Ferrante raconte les conditions de vie de ces familles qui vivent dans la misère, qui ont du mal à joindre les deux bouts, côtoyant les usuriers, les familles mafieuses qui roulent en grosses voitures et font régner la peur.

Elena Ferrante nous raconte l’histoire d’une amitié très troublante, car Lila n’est pas quelqu’un de gentil, elle est très manipulatrice et a pris l’ascendant sur Elena qu’elle humilie souvent. Pour moi, il s’agit plus d’une relation d’emprise, voire de soumission qu’une amitié vraie.

Certes ce n’est pas un chef d’œuvre mais le livre est suffisamment bien écrit pour que je continue l’aventure si j’arrive à supporter Lila!

Extraits:

J’ai fait beaucoup de choses dans ma vie sans conviction et je me suis toujours sentie comme détachée de mes propres actions… Lila se caractérisait par une détermination absolue. P 35

Bien sûr, j’aurais aimé avoir les manières courtoises que prêchaient la maîtresse et le curé, mais je sentais qu’elles n’étaient pas adaptées à notre quartier, même pour les filles. Les femmes se battaient entre elles encore plus que les hommes, elles s’agrippaient par les cheveux et se faisaient mal. Se faire mal, c’était une maladie. P 39

Le problème, c’était ma mère. J’avais à peine six ans mais j’avais déjà l’impression qu’elle faisait tout pour me faire comprendre que, dans la vie, j’étais de trop. Je ne lui plaisais pas et elle ne me plaisait pas non plus. Son corps me révulsait, et elle devait le sentir.

D’ailleurs, l’idée que Lila dégageait un fluide non seulement séduisant mais aussi dangereux devint peu à peu une évidence pas simplement pour moi, qui la surveillais depuis notre première année de primaire, mais pour tout le monde. P 181

Ce qui s’était passé devant nos yeux, en un éclair, c’était l’image même de la puissance, et eux savaient comment sortir du quartier pour faire la fête. Pas comme nous, qui avions tout faux: à pied, mal habillés et fauchés. J’eus envie de rentrer tout de suite à la maison. Lila, au contraire, comme si cette rencontre n’avait jamais eu lieu, réagit en insistant à nouveau pour aller se promener là où il y avait des gens élégants. P 245

Lu en juin juillet 2017

 

Publié dans Littérature française, Polars

« Vertige » de Franck Thilliez

Petit voyage au pays du polar par ces temps de canicule avec :

 

Vertige de Franck Thilliez

 

Résumé de l’éditeur

Un homme se réveille au fond d’un gouffre, au cœur d’un environnement hostile, deux inconnus et son fidèle chien comme seuls compagnons d’infortune.Il est enchaîné au poignet, l’un des deux hommes à la cheville et le troisième est libre, mais sa tête est recouverte d’un masque effroyable, qui explosera s’il s’éloigne des deux autres.Qui les a emmenés là ? Pourquoi ? Bientôt, une autre question s’imposera, impérieuse : jusqu’où faut-il aller pour survivre ?

Ce que j’en pense:

Une histoire rondement menée. certes, on comprend très vite que ces trois personnages ne sont pas coincés par hasard dans cette grotte, glaciaire, et glaciale. On les voit évoluer, s’unir pour gérer la survie, même si tout le monde ne joue pas le jeu, celui qui semble là par hasard au début n’est pas si innocent que cela.

Voyage intéressant au pays des extrêmes, de la survie dans les conditions difficiles de l’escalade, le vertige que procure une arrivée au sommet quand on a tenter de dépasser ses limites, le tout accompagné de petits textes sympathiques.

Par contre, la maltraitance du chien, le canibalisme presque banalisé, la brutalité du thème, la jalousie, les femmes qui sont à conquérir comme des sommets de l’ Everest ou autre, cela m’a soulevé le cœur…

Certes, ce livre se dévore comme les autres romans de Thilliez que j’ai lus, mais il y a des limites quand même…

Extraits:

D’un coup sec, je lève le gobelet, l’araignée sent l’appel d’air et se rétracte. Elle est bien réelle, elle, au moins. Quel animal fascinant. Réussir à vivre dans un environnement si rigoureux. Je joue un peu avec elle, la laisse fuir, la piège, elle glisse sur mes doigts, danse du bout de ses pattes. J’ai l’impression que sous les lueurs bleues des flammes, elle me salue, qu’elle applaudit même, parfois. Je me surprends à parler seul, et me rends vite compte du danger de la situation. Ce n’est pas bon signe et le pire, c’est que j’en ai conscience. Je vais mal, je me sens mal.

C’est souvent au bout de nos forces, quand le filet de notre existence s’échappe par nos lèvres entrouvertes, que nous réalisons à quel point la vie est précieuse, et que, pour la plupart des gens, mourir glorieux ne vaut pas tant que de vivre en ayant essayé.

Lu en juin 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française, Non classé

« En l’absence des hommes » de Philippe Besson

Ce livre m’attendait depuis longtemps dans ma PAL car j’aime beaucoup cet auteur et j’avais très envie de découvrir son premier roman :

 

En l'absence des hommes de Philippe Beson

 

Quatrième de couverture:

Été 1916. Vincent découvre la passion dans les bras d’Arthur, jeune soldat qui tente d’échapper pour quelques jours à l’horreur des tranchées. Dans le même temps, il ébauche une affection amoureuse avec l’écrivain mondain et renommée, Marcel Proust. Le temps de ce bel été, l’un va devenir l’amant, l’autre l’ami. Comme deux fragiles éclats de bonheur au milieu de la tragédie.

 

Ce que j’en pense:

C’est le premier roman de Philippe Besson, paru en 2001 et le style, la patte de l’auteur, sont déjà là, de façon encore timide, presque juvénile.

Vincent est né avec le siècle, et il n’a que seize ans lorsqu’il fait, durant la même semaine,  deux rencontres majeures qui vont sceller son destin : Marcel Proust et Arthur, le fils de la gouvernante, soldat en permission.

Marcel Proust pour lequel il va développer un amour qui restera platonique, amitié serait d’ailleurs un terme mieux adapté. L’écrivain le fascine, il représente une image davantage paternelle: le père spirituel que l’on cherche tous plus ou moins (ou la mère) qui vient combler les défaillances réelles ou non, ou les projections: un idéal qu’on peut admirer et à qui on voudrait ressembler… Proust est un écrivain reconnu à la sexualité particulière: Vincent et lui peuvent se parler sans tabou.

Arthur (comment ne pas penser à Rimbaud?) entre dans sa vie par effraction, dans l’urgence de la guerre et lui déclare son amour: il n’a plus rien à perdre, il ne sait pas s’il reviendra vivant, donc ils vont vivre leur histoire dans l’urgence, le temps présent, les corps qui se découvrent et s’embrasent.

Vincent découvre son homosexualité et on a l’impression qu’il demande à Proust son autorisation tacite car il ne peut en parler avec personne d’autre. (l’auteur ne lui demande-t-il pas au passage l’autorisation d’écrire?)

Après une première partie où alternent des scènes torrides et des échanges plus intimes, l’auteur nous livre les lettres échangées par les protagonistes après le retour au front d’Arthur et le départ de Proust pour affaires.

Philippe Besson nous livre au passage de belles réflexions sur le temps qui passe, que l’on peut perdre, sur la guerre, la jeunesse, la mort et sur les mots et l’écriture.

« Le souvenir vient jeter un lien entre hier et aujourd’hui. C’est aussi simple que cela. Il ne faut pas chercher plus loin. Je dis: le temps, c’est ces minutes avec vous, ce n’est rien d’autre que cela. » P 61

Ce qui m’a dérangée un peu, c’est l’utilisation à répétition des : « je dis » ou « vous dîtes » ou encore « il dit » qui alourdit le texte.

J’ai bien aimé ce roman et on sent déjà timidement s’ébaucher ce qui fera  la sensibilité, la marque de fabrique de la plume de l’auteur. J’ai terminé ce livre, il y a une dizaine de jours et j’avais tellement noté d’extraits qui me plaisaient que j’ai eu du mal à faire une synthèse qui me convienne vraiment.

Extraits:

Je comprends que, non seulement la guerre n’empêche rien, mais qu’en plus elle favorise ces rapprochements improbables. Sans la guerre, sans ce magnifique été de l’absence des hommes, nous serions-nous rencontrés? P 24

                                                              * * *

La guerre est une chose irréelle, tenue à l’écart de nos vies. La guerre est une chose lointaine, plus d’une centaine de kilomètres, une immensité, là-bas, dans nos campagnes, dans des terres qui ne nous appartiennent plus. La guerre est une chose virtuelle, ne nous empêchant nullement de nous rendre au théâtre, au restaurant, de continuer à vivre normalement. P 35

                                                              * * *

Je demande: tu étais un belliciste? Tu réponds: on est belliciste quand on n’a jamais fait la guerre, je veux dire, personnellement. Et tu ajoutes: je ne devrais pas avoir cette conversation avec toi. Je dis: parce que j’ai seize ans? Tu réponds: non, parce que tu es dans mon lit. P 45

                                                              * * *

Et puis le temps guérit de tout et ne laisse à la surface que les images que nous voulons bien conserver. P 55

                                                              * * *

Merveilleuse cruauté de la jeunesse, capable de prononcer les condamnations les plus définitives avec l’air de rien. P 55

                                                              * * *

J’ai cette croyance-là. On peut combattre l’ennemi par l’art. On peut combattre l’ennemi en persévérant à vivre. C’est se terrer qui serait leur vraie victoire, notre défaite totale. Je ne me cacherai pas dans des caves. Je ne suis pas fait comme ça voilà tout. Je continuerai à recevoir mes amis… P 74

                                                              * * *

J’aime la mère dans la femme, je veux dire: j’aime me sentir un fils. C »est ainsi qu’on peut être amoureux sans éprouver de désir. C’est ainsi qu’on peut écrire ses plus belles pages. Les femmes m’inspirent le respect et le goût de les séduire, d’être auprès d’elles, leur confident. Je ne suis pas un amant, ne l’ai jamais été. Je suis un amoureux, véritablement. P 93

                                                              * * *

Les mots ne sont destinés qu’à conserver une trace de ce qui survient, un témoignage de ce qui est. A ma façon, je réponds à la prière qu’Arthur a formulée: je sauve nos vies de l’oubli. P 103

                                                              * * *

Le livre, aussi, est un enfant. D’abord, il faut être amoureux, ou l’avoir été, il faut ressentir une brûlure amoureuse ou la morsure d’un manque, le vide d’une absence pour commencer à écrire. L’amour et l’écriture sont intimement liés. L’un produit l’autre. P 110

 

Lu en juin 2017