Publié dans Littérature anglaise, Littérature contemporaine

« Avant toi » de Jojo Moyes

Un roman léger, pour changer un peu avec:

Avant toi de Jojo Moyes

 

Quatrième de couverture

Si le temps nous est compté…

Lou est une fille ordinaire qui vit une vie monotone dans un trou paumé de l’Angleterre dont elle n’est jamais sortie. Quand elle se retrouve au chômage, elle accepte un contrat de six mois pour tenir compagnie à un handicapé. Malgré l’accueil glacial qu’il lui réserve, Lou va découvrir en lui un jeune homme exceptionnel, brillant dans les affaires, accro aux sensations fortes et voyageur invétéré. Mais, depuis l’accident qui l’a rendu tétraplégique, Will veut mettre fin à ses jours. Lou n’a que quelques mois pour le faire changer d’avis.

 

Ce que j’en pense :

C’est l’histoire d’une rencontre improbable entre Lou et Will, dans une petite ville plutôt fermée sur elle-même, dans des conditions tout aussi surprenantes car ils vivent dans  deux milieux totalement différents.

Will fait partie de la société bourgeoise aisée, où tout est facile, mais un accident le cloue dans un fauteuil alors que Lou vit dans un milieu très modeste, chômeuse depuis que la fermeture du bar qui l’employait.

Elle habite dans l’appartement de  ses parents, où seul le père travaille, avec une mère hyperactive, toujours le chiffon à la main, le grand-père transformé en légume par un AVC, et sa jeune sœur, la surdouée de la famille qui est revenue vivre avec eux avec son fils Thomas.

Inutile de préciser que cela implique que Lou soit obligée de retrouver rapidement un travail pour alimenter les ressources de la famille.

Jojo Moyes pose aussi le problème du handicap: comment un homme brillant, le goût du risque chevillé au corps peut-il accepter de se retrouver en fauteuil, après un accident, et dépendre des autres? Ce qui ne peut que le rendre acariâtre envers les autres. Le vide se fait autour de lui, ses anciens amis se font rares et il ne fait rien pour les retenir.

Surtout, l’auteure aborde le sujet du suicide assisté: le côté légal ou pas et les réactions de l’entourage qui ne veut pas, les bien-pensants qui s’insurgent au nom de la religion ou de tout autre dogme, mais aussi le droit de la personne handicapée à choisir ce qu’elle veut et ne pas lui imposer une vie dont elle ne veut plus. L’entourage a-t-il le droit de s’opposer à cette décision?

j’ai bien aimé la façon dont Jojo Moyes parle du handicap, l’acceptation ou non qu’on en a et c’est un long chemin, même si on n’est pas tétraplégique, de ne plus pouvoir faire avec son corps ce dont la tête a envie et le vide qui se fait dans les anciennes relations; les amis qui restent se comptent sur les doigts d’une main, je peux le confirmer…

Sa réflexion sur le suicide assisté me plaît aussi car c’est une question qu’on se pose face au handicap et l’hypocrisie du débat sur l’euthanasie est hélas toujours présente. Il faut avoir les moyens financiers de se rendre en Suisse ou en Belgique…

Bon moment de lecture car j’ai dévoré ce roman, alors que chacun sait que ce n’est pas mon style de lecture habituel, mais la canicule peut avoir du bon…

 

Extraits :

C’est la femme que j’ai remarquée d’abord, une blonde aux jambes interminables et à la peau dorée, une de ces créatures qui me faisaient toujours me demander si les humains appartenaient bien tous à la même espèce. Dans sa catégorie, elle avait l’allure d’une exceptionnelle pouliche de concours. P 72

Il émanait d’elle un parfum de richesse désinvolte, de « tout m’est dû », d’une vie vécue dans l’aisance d’un magazine de papier glacé. P 73

Il y a des heures normales et d’autres, bizarres où le temps paraît se figer et glisser, où la vie — la vraie vie—semble être à la fois très proche et très lointaine. P 119

Tout prend du temps, Will, a-t-elle assuré en posant brièvement une main sur son bras. Et ça, c’est quelque chose que votre génération a du mal à accepter. Vous avez tous grandi  en vous attendant à ce que les choses se passent instantanément comme vous le voulez. Vous espérez tous avoir une vie à la hauteur de vos attentes. C’est particulièrement vrai pour un jeune homme comme vous à qui tout réussit. Mais, il faut du temps. P 375

 

Lu en juin 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« La librairie de la place aux herbes »: Eric de Kermel

Je vous parle aujourd’hui d’un livre choisi parmi les « nouveautés » de la médiathèque, pour son titre et sa jolie couverture.

 La librairie de la place aux herbes de Eric de Kermel

 

Quatrième de couverture

La librairie de la place aux Herbes à Uzès est à vendre ! Nathalie saisit l’occasion de changer de vie et de réaliser son rêve. Devenue passeuse de livres, elle raconte les histoires de ses clients en même temps que la sienne et partage ses coups de cœur littéraires.

Elle se fait tour à tour confidente, guide, médiatrice… De Chloé, la jeune fille qui prend son envol, à Bastien, parti à la recherche de son père, en passant par Tarik, le soldat rescapé que la guerre a meurtri, et tant d’autres encore, tous vont trouver des réponses à leurs questions.

Laissez-vous emporter par ces histoires tendres, drôles ou tragiques qui souvent résument les nôtres.

Quand les livres respirent et aident à mieux vivre.

Ce que j’en pense

La quatrième de couverture révèle beaucoup de choses donc je passe directement à mon ressenti.

Tout d’abord, j’ai aimé la façon dont elle parle d’Uzès, nous donnant immédiatement l’envie de tout plaquer pour aller y vivre, tant l’hommage qu’elle lui rend est puissant.

Ce livre est sympathique et joue un rôle de doudou car, au fil des histoires, l’auteur nous parle également de nous. On retrouve des thèmes autour de la nature, de l’écologie, du mal-être, du stress post-traumatique, des ruptures familiales, de la maladie, la vie et la mort, du couple…

On retrouve aussi des conseils pour mieux aborder la vie: l’importance de vivre l’instant présent, les idées  de Pierre Rabhi, ou autre spécialiste du développement personnel ou d’une approche plus philosophique de la vie…

Au passage, on note un joli paragraphe à propos de l’incipit, qui est souvent une façon émouvante, d’entrer en contact avec l’auteur autant qu’avec le livre lui-même :

« L’incipit kiss, c’est le premier baiser… Salé, sucré, doux, amer, mou, fougueux, révolté, arraché, volé, frappé, caressé, sensuel, exotique, glacial, emmitouflé, vif… » P 43

J’ai apprécié la façon dont Nathalie, l’héroïne libraire, nous parle des livres et trouve toujours le (ou les) bon livre adapté à la bonne personne dans une situation particulière et j’ai retrouvé dans la liste des ouvrages qu’elle évoque des titres et des auteurs que j’ai lu ou prévu de lire. J’ai aimé flâner dans les rayons de sa librairie.

Seulement, à la longue, elle m’a un peu irritée avec son côté « maternel » ou infirmière, comme on veut, précisément quand elle se permet de dire à son amie d’arrêter ses anti-dépresseurs !

OK la lecture soigne mais attention à ne pas se prendre pour Dieu le père !

Cela passe plus facilement car elle mêle son histoire personnelle avec celle de ses clients, donc montre qu’elle aussi peut être vulnérable, qu’elle a aussi des problèmes avec ses enfants notamment sa fille (ah cette fameuse adolescence prolongée !).

L’auteur consacre chaque chapitre à un client différent, à une rencontre différente, et il a pris soin de les illustrer de beaux dessins, ce qui fait de ce livre un doudou…

A noter une jolie préface d’Erik Orsenna.

Extraits

Résister, c’est souvent étouffer sa sensibilité, s’endurcir, jusqu’au jour où l’armure craque. P 5

Le terme « roman fleuve » est parfois employé de façon péjorative, or, un fleuve, c’est d’abord une somme de ruisseaux, torrents, rivières qui charrient des dizaines de milliards de particules organiques et minérales pour rejoindre la mer. P 19

Lorsque nous croisons la trajectoire d’un livre, c’est que nous avons rendez-vous. Qu’il était temps que la rencontre ait lieu. Quand nous parlons d’un livre, ce n’est pas seulement de ce que nous avons lu que nous parlons mais de nous-mêmes. P 34

J’aime le monde animal. Comme le dit Rilke, l’animal vit dans un monde ouvert. Son élan vital n’est pas limité par l’idée de mort dont il n’a pas conscience. Il vit simplement, sans le grand gouffre ténébreux d’en face qui obnubile bon nombre de nos contemporains et m’a obsédée aussi. P 52

« Sois fort » est une injonction qui parfois, lorsque la vie avance, transforme les hommes en des scarabées au pas lent, ployant sous le poids d’une carapace jamais ôtée. P 60

Peut-être un jour inventerons-nous un mot qui signifiera que la vie et la mort sont les deux composantes d’une même histoire. Une histoire linéaire autant que circulaire, où l’une et l’autre dialoguent dans une ronde éternelle. P 61

Quand on naît à l’Étranger, on intègre rapidement que celui qui est différent, c’est soi-même… P 67

Ralentir est le début du mouvement. Habiter le temps plutôt que lui courir après. Être à chaque chose pleinement plutôt qu’à de nombreuses incomplètement. P 77

Vouloir tout comprendre traduit aussi une volonté de tout maîtriser, une angoisse de l’inconnu, une volonté de puissance qui laisse bien peu de place à la dimension spirituelle, au mystère, à ce qui vient parce qu’il vient. P 131

Donner sa chance à la joie, c’est trouver les lieux, les temps et les gens avec qui elle peut naître, mais aussi la reconnaître au milieu du reste. Alors, il est possible de la nourrir, de l’entretenir, de la faire grandir et de la partager. P 165

 

Lu en juin 2017

Publié dans 19e siècle, Littérature française

« Trois contes » de Gustave Flaubert

Toujours, dans ma période « nouvelles », j’enchaîne avec ce recueil:

 Trois contes de Gustave Flaubert

 

 

Ce que j’en pense

Flaubert nous propose ici trois contes, situés dans des périodes différentes de l’Histoire.

J’ai bien aimé la première nouvelle : « Un cœur simple », nous raconte la vie de Félicité, une femme pauvre et sans instruction, dont l’enfance a été difficile. Embauchée par Mme Aubain, elle va s’occuper de la maison et des enfants de celle-ci, Paul et Virginie.

C’est une belle histoire d’altruisme, car elle s’attache aux enfants, elle apprend au contact de Virginie, et étudie le catéchisme avec elle. Mais, ils vont s’éloigner pour les études. Elle compense alors en protégeant son neveu, Victor, qui finit par partir aussi. Il s’agit d’une femme simple de par ses origines sociales mais dont le cœur, la générosité l’empathie sont immenses. Elle s’attache aussi au perroquet Loulou qu’elle finira par faire empailler et qui sera investi de façon quasi religieuse.

« La Légende de Saint Julien l’Hospitalier », qui s’inspire d’un vitrail de la cathédrale de Rouen qui retrace la légende du Moyen-âge de saint Julien, ne m’a guère plu, mais je l’ai quand même terminée. Déjà, je déteste l’univers de la chasse, donc cet enfant promis à un grand destin qu’on élève dans le luxe, l’initiant à la vénerie et qui se met à massacrer tous les animaux, oiseaux qui lui tombent sous la main, ou plutôt le fusil, l’arbalète etc. cela m’a révulsée.

C’est massacre à la tronçonneuse au Moyen-âge. Et cet homme qui tue tout ce qui bouge, même ses proches et tente de se racheter en fuyant le monde, passant du luxe à la pauvreté et finissant sanctifié !!!

« Hérodias » m’a plu davantage : Flaubert remonte encore plus loin dans le passé et nous raconte un épisode de la vie du tétrarque Hérode Antipas, et aborde ici plusieurs thèmes : la haine des Juifs d’Hérodote Antipas, l’inceste car il a épousé sa nièce Hérodias, la détention arbitraire de Iaokannan, que l’on connaît mieux sous le nom de Jean le Baptiste, car celui-ci veut qu’il se sépare d’elle.

Antipas est confronté à un dilemme : soit il écoute sa femme et fait exécuter Iaokannan au risque d’être châtié par Dieu, soit il le laisse libre en échange de la soumission des Esséniens, réflexion interrompue par l’arrivée de Vitellius, chef des Romains, qui profite du banquet d’anniversaire d’Antipas, pour visiter la citadelle.

Une réflexion aussi sur l’hypocrisie dans le mariage, la recherche de l’intérêt personnel, l’avidité pour le trésor présumé d’Hérode Antipas, la venue de Jésus, la religion, sans oublier la danse de Salomé, fille d’Hérodias…

Passons au style de Flaubert : l’écriture est belle, les mots sont précis, tantôt ils ont la puissance de la houle, de l’océan déchaîné, tantôt, ils s’enroulent en douceur, comme l’eau qui vient lécher les galets. Il y a une musique Flaubert, mais parfois, à force de chercher le terme exact, et le rythme adéquat, cette écriture est tellement peaufinée, (certainement travaillée et retravaillée dans son « Gueuloir ») qu’elle en devient parfois trop précieuse, manquant de cette spontanéité que j’aime tant chez son élève préféré, Maupassant.

Pour moi, ces trois contes sont faits pour être lus à haute voix, pour en apprécier davantage la puissance.

Cette critique m’a donné beaucoup de mal: d’une part, c’est la première fois que je parle d’un livre de cet auteur, donc l’impression de commettre un crime de lèse-majesté,  et surtout, les trois thèmes sont très différents, donc la synthèse difficile . J’espère que les puristes me pardonneront…

challenge 19e siècle.

Extraits

Presque toujours on se reposait dans un pré, ayant Deauville à gauche, Le Havre à droite et en face, la pleine mer. Elle était brillante de soleil, lisse comme un miroir, tellement douce qu’on entendait à peine son murmure ; des moineaux cachés pépiaient, et la voute immense du ciel recouvrait tout cela. P 25 « Un cœur simple »

 

Toujours enveloppé d’une pelisse de renard, il se promenait dans sa maison, rendait la justice à ses vassaux, apaisait les querelles des voisins. Pendant l’hiver, il regardait les flocons de neige tomber ou se faisait lire des histoires. Dès les premiers beaux jours, il s’en allait sur sa mule le long des petits chemins, au bord des blés qui verdoyaient, et causait avec les manants, auxquels il donnait des conseils. Après beaucoup d’aventures, il avait pris pour femme une demoiselle de haut lignage. P 77 « La Légende de Saint Julien l’Hospitalier »

 

Sa propre personne lui faisait tellement horreur qu’espérant s’en délivrer il l’aventura dans des périls. Il sauva des paralytiques des incendies, des enfants du fond des gouffres. L’abîme le rejetait, les flammes l’épargnaient. P 117 idem

 

Tous ces monts autour de lui, comme des étages de grands flots pétrifiés, les gouffres noirs sur le flanc des falaises, l’immensité du ciel bleu, l’éclat violent du jour, la profondeur des abîmes le troublaient ; et une désolation l’envahissait au spectacle du désert, qui figure, dans le bouleversement de ses terrains, des amphithéâtres et des palais abattus. Le vent chaud apportait, avec l’odeur du soufre, comme l’exhalaison des villes maudites, ensevelies plus bas que le rivage sous les eaux pesantes. Ces marques d’une colère immortelle effrayaient sa pensée. P 134 « Herodias »

 

Lu en juin 2017

Publié dans 19e siècle, Littérature française

« Mademoiselle Fifi… » de Guy de Maupassant

Je continue ma relecture des nouvelles de Maupassant avec :

Mademoiselle Fifi de Maupassant

Ce que j’en pense

Ce recueil comporte en fait dix-huit nouvelles qui épinglent au passage la société de l’époque à travers les thèmes de prédilection de Maupassant : la prostitution, le libertinage, la relation homme femme, l’occupation de la France par les Prussiens…

« Mademoiselle Fifi » qui est en fait un prussien « Le marquis Wilhem d’Eyrik, un tout petit blondin fier et brutal avec les hommes, dur aux vaincus, et violent comme une arme à feu. » qui occupe, avec ses compagnons, le château qu’une famille française a dû fuir. Seul le curé du village fait de la résistance en ne faisant plus sonner son clocher, au grand dam des Prussiens.

« C’était sa manière à lui de protester contre l’invasion, protestation pacifique, protestation du silence, la seule, disait-il, qui convînt au prêtre, homme de douceur et non de sang. »

Tout ce petit monde s’ennuie et tue le temps en se livrant à des exactions, détruisant les meubles, la vaisselle ou les tableaux par jeu macabre : la toute-puissance de l’occupant donc… alors, on décide de faire une soirée légère en allant chercher des femmes.

On retrouve ce thème dans une autre nouvelle : « deux amis », deux hommes, adeptes de la pêche, se retrouvent au bord de la rivière après avoir traversé les lignes.  Ils entendent les détonations en provenance du Mont Valérien, se croient en sécurité car ils ne font rien de mal. Ils se font arrêter par les Prussiens, force occupante, et sous couvert d’une accusation gratuite d’espionnage condamnés exécutés pour le simple plaisir de tuer… cette nouvelle fait penser bien-sûr à l’occupation et aux exactions nazies.

Ma préférée est « Madame Baptiste » : enfant, elle a été victime d’abus sexuel par un homme qui a été condamné mais c’est elle que les bien-pensants montrent du doigt et accuse de mœurs légères ; on s’éloigne d’elle comme si elle était contagieuse, on se moque d’elle ouvertement. On retrouve le thème de l’hypocrisie, une fois qu’on a été cloué au pilori, quoi qu’il puisse arriver on sera condamné… hypocrisie de la société mais en premier lieu de l’Église qui lui refuse les derniers sacrements, et donc seules quelques personnes assisteront à l’enterrement.

Dans « Le lit », l’auteur nous propose une analyse quasi philosophique du rôle du lit dans la vie des hommes et des femmes. « Le lit, mon ami, c’est toute notre vie. C’est là qu’on naît, c’est là qu’on aime, c’est là qu’on meurt… mais c’est aussi là qu’on souffre ! Il est le refuge des malades, un lieu de douleur aux corps épuisés»

Maupassant aborde aussi l’amour, dans « Les mots d’amour », il égratigne au passage une femme qui a l’habitude de dire après l’amour, des mots doux qui ne plaisent pas à son amant (mon gros chien, mon chat ou mon coq ou encore mon gros lapin adoré) qui sont pour lui des tue-l’amour et qu’il en vient à préférer ses silences.

Et bien-sûr quelques scènes sur le couple, le mariage, l’infidélité ou des femmes légères, qui relèvent parfois de la misogynie (cf. « La bûche » ou « La relique ») mais il n’est pas tendre non plus avec les hommes : dans « A cheval », il étrille un homme qui veut parader, se croyant supérieur aux autres, car bien né…

Et encore dans ce recueil, une nouvelle consacrée à la folie, avec « Fou ? », l’histoire d’une homme tellement jaloux qu’il l’est de tout ce qui approche la dame de ses pensées, et même de son cheval !!! est-il vraiment amoureux d’ailleurs, car il passe de l’amour à la haine d’une minute à l’autre.

J’ai lu la plupart des nouvelles de Maupassant, il y a longtemps et j’ai beaucoup de plaisir à les relire, tant l’écriture est belle, fascinante et le ton, tour à tour, lucide, féroce, voire caustique,  ou ironique, mais toujours léger.

Extraits

La pluie tombait à flots, une pluie normande qu’on aurait dit jetée par une main furieuse, une pluie en biais, épaisse comme un rideau, formant une sorte de mur à raies obliques, une pluie cinglante, éclaboussante, noyant tout, une vraie pluie des environs de Rouen, ce pot de chambre de la France. « Mademoiselle Fifi »

Depuis son arrivée en France, ses camarades ne l’appelaient plus que Melle Fifi. Ce surnom lui venait de sa tournure coquette, de sa taille fine qu’on aurait dit tenue par un corset, de sa figure pâle où sa naissante moustache apparaissait à peine, pour exprimer son souverain mépris des êtres et des choses, d’employer à tout moment la locution française – fi, fi, donc – qu’il prononçait avec un léger sifflement. « Mademoiselle Fifi »

La petite fille grandit, marquée d’infamie, isolée, sans camarade, à peine embrassée par les grandes personnes qui auraient cru se tacher les lèvres en touchant son front. « Madame Baptiste »

« Voyez-vous, madame, quel que soit l’amour qui les soude l’un à l’autre, l’homme et la femme sont toujours étrangers d’âme, d’intelligence ; ils restent deux belligérants ; ils sont d’une race différente ; il faut qu’il y ait toujours un dompteur et un dompté, un maître et un esclave ; tantôt l’un, tantôt l’autre ; ils ne sont jamais deux égaux. « La bûche »

Mais, connaît-on jamais les femmes ? Toutes leurs opinions, leurs croyances, leurs idées sont à surprises. Tout cela est plein de détours, de retours, d’imprévu, de raisonnements insaisissables, de logique à rebours, d’entêtement qui semblent définitifs et qui cèdent parce qu’un petit oiseau est venu se poser sur le bord d’une fenêtre. « La relique »

Vois-tu, ma pauvre enfant, pour les hommes pas bêtes, un peu raffinés, un peu supérieurs, l’amour est un instrument si compliqué qu’un rien le détraque. Vous autres femmes, vous ne percevez jamais le ridicule de certaines choses quand vous aimez, et le grotesque des expressions vous échappe. « Les mots d’amour »

Lu en mai 2017

Publié dans 19e siècle, Littérature française

« La maison Tellier… » de Guy de Maupassant

Je vous parle aujourd’hui d’un deuxième recueil de nouvelles regroupées sous le titre « La maison Tellier »

La maison Tellier Guy de Maupassant1 

Quatrième de couverture

« Fermé pour cause de première communion » : un tel avis, sur la porte d’une maison close, n’est pas chose courante, et les habitués de la maison Tellier, de Fécamp, n’en reviennent pas. Pendant ce temps, Madame et ses cinq pensionnaires vont retrouver à la campagne, le temps d’une fête, leurs émois et leur innocence de petites filles…

A côté de ce chef-d’œuvre, huit autres nouvelles déploient ici l’éventail du génie de Maupassant. Petits employés parisiens, paysans timides, noceurs désabusés, filles rouées ou naïves : toute une humanité, où des surprenantes candeurs se mêlent à la violence des appétits et des intérêts, est dépeinte avec la couleur éclatante et le réalisme vigoureux des toiles de Renoir, de Manet ou de Toulouse-Lautrec

Ce que j’en pense

Ce recueil est composé de neuf nouvelles toutes savoureuses.

On commence par « La maison Tellier »Maupassant nous livre une description drôle, incisive, parfois ironique d’une maison close », qui est fermée à ses habitués désorientés, pour cause de … « première Communion ». On assiste au voyage de ces dames, toutes sur leur trente et un, et un moment d’anthologie avec l’accès de ferveur pendant la messe, où elles prient à genoux avec candeur sous l’œil presque attendri du vieux prêtre. On a là deux aspects de la vie de ces prostituées qui s’entremêlent : attitude respectable à l’extérieur et « débauche » dans la maison close, elles passent de l’un à l’autre de façon très naturelle.

J’ai beaucoup aimé aussi « histoire d’une fille de ferme », destin d’une jeune femme amoureuse, dont l’amant s’en va la laissant seule et enceinte. L’auteur décrit très bien la découverte de la grossesse du corps qui change, puis l’enfant qu’elle doit confier à une nourrice. Elle jongle, elle-aussi entre deux vies, le dur travail à la ferme et les visites rares à son enfant dont le maître ignore l’existence. Une longue nouvelle très plaisante à lire.

Maupassant aborde aussi, dans « Le Papa de Simon », la difficulté pour un enfant de ne pas avoir de père et la manière dont il devient le souffre-douleur des autres à l’école : les parents jasent sur la légèreté de la mère et leurs enfants reproduisent la même chose sur Paul.

Une autre nouvelle qui m’a beaucoup plu : « En famille », la vie monotone de Mr Caravan, commis au Ministère de la marine, dont la mère habite l’étage au-dessus acariâtre et pingre est retrouvée inerte. Le pseudo médecin qu’il côtoie tous les jours en se rendant au travail, certifie le décès. Sous l’effet de ce deuil, il s’effondre, tentant de raconter son malheur dans l’indifférence, buvant beaucoup alors que sa femme commence à penser à récupérer la commode et la pendule, afin qu’elles échappent à la belle-sœur avec qui les relations sont plus que froides. Ce qui donne une scène de déménagement des meubles très drôle…

 C’est un texte féroce sur l’hypocrisie, entre les membres de la famille, la belle-fille qui pleure sur commande quand il y a des visites, sa fille qui agit par mimétisme en organisant des visites de copains, le mari tellement dépassé par les évènements sans oublier la chute géniale…

Ce sont mes quatre nouvelles préférées mais les autres ne sont pas dénuées de charme et l’écriture de Maupassant toujours aussi belle…

Un petit clin d’œil au passage à la deuxième nouvelle : « Les tombales » qui nous raconte les visites au cimetière d’une femme en grand deuil qui cherche en fait un amoureux, un plan drague assez drôle…

Extraits

Fumant, les coudes sur la table, un verre de fine champagne à moitié plein devant son assiette, engourdi dans une atmosphère de tabac aromatisé par le café chaud, il semblait chez lui tout à fait, comme certains êtres sont chez eux absolument, en certains lieux et en certains moments, comme une dévote dans une chapelle, comme un poisson rouge dans son bocal.  « Les tombales »

 

Et puis, j’aime les cimetières parce que ce sont des villes monstrueuses, prodigieusement habitées. Songez donc à ce qu’il y a de morts dans ce petit espace, à toutes les générations de Parisiens qui sont logés là, pour toujours, troglodytes définitifs enfermés dans leurs petits caveaux, dans leurs petits trous couverts d’une pierre ou marqués d’une croix, tandis que les vivants occupent tant de place et font tant de bruit, les imbéciles. « Les tombales »

La terre est bornée pour le pêcheur, et dans l’ombre, quand il n’y a pas de lune, la rivière est illimitée. Un marin n’éprouve point la même chose pour la mer. Elle est souvent dure et méchante, c’est vrai, mais elle crie, elle hurle, elle est loyale, la grande mer ; tandis que la rivière est silencieuse et perfide. « Sur l’eau »

Alors commença le délire, ce délire fuyant des gens de la campagne qui se croient frappés par un sort, un besoin fou de partir, de s’échapper, de courir devant le malheur comme un vaisseau devant la tempête. « Histoire d’une fille de ferme »

Car dans cette banlieue parisienne, remplie d’une population de province, on retrouve cette indifférence du paysan pour le mort, fût-il son père ou sa mère, cet irrespect, cette férocité inconsciente si commune dans les campagnes et si rares à Paris. « En famille »

Sa vie était coupée au milieu ; et sa jeunesse entière disparaissait engloutie dans cette mort. Tout l’ « autrefois » était fini ; tous les souvenirs d’adolescence s’évanouissaient ; personne ne pourrait plus lui parler des choses anciennes, des gens qu’il avait connus jadis, de son pays, de lui-même, de l’intimité de sa vie passée ; c’était une partie de son être qui avait fini d’exister ; à l’autre de mourir maintenant. « En famille »

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Lu en mai 2017

Publié dans 19e siècle, Littérature française

« Boule de suif… » de Guy de Maupassant

J’ai commencé à vraiment découvrir Maupassant en regardant l’émission « Apostrophe » durant laquelle Giscard d’Estaing, président de la République, était venu parler à Bernard Pivot de ses auteurs préférés, fin des années 70 et de sa passion pour cet auteur. Illico, j’avais foncé sur des nouvelles, je ne sais plus lesquelles… et la magie a opéré tout de suite.

Je viens de relire ce livre, publié dans la collection « Les grands Ecrivains » choisis par l’Académie Goncourt.

 Boule de suifet... de Guy de Maupassant

Résumé proposé par les classiques du livre de poche

« Boule de Suif, le conte de mon disciple dont j’ai lu ce matin les épreuves, est un chef-d’œuvre, je maintiens le mot, un chef-d’œuvre de composition, de comique d’observation. »
Paul Morand n’est pas moins enthousiaste que Flaubert : « une grande nouveauté, une parfaite réussite », souligne-t-il, tout en comparant la nouvelle à l’Olympia de Manet.

Issue, seule de son espèce, d’une sorte de concours littéraire lancé lors d’une des soirées de Médan, « Boule de Suif » fait figure non de manifeste, mais d’accomplissement. Le bonheur d’un titre, la virtuosité d’un conteur qui joue sur tous les registres – y compris le comique -, servis par une plume souple et ferme à la fois, employée à peindre la cupidité aussi bien que l’amour, les préjugés ou le bonheur, n’y sont pas étrangers.

Mais quelle recette mystérieuse et efficace est ici à l’œuvre ? Maupassant à son meilleur saisit « dans leurs côtés cruels les réalités de la vie », non sans dégager de cet amalgame soigneux de bourgeois avides et d’humiliés perdus une poésie âcre et forte.

Ce que j’en pense

Ce livre propose vingt et une nouvelles, à commencer par « Boule de suif » qui est un bijou qui nous raconte le voyage d’une « fille de joie » qui tente de rejoindre Rouen pour échapper à l’invasion prussienne, en compagnie de gens « bien comme il faut », notables, bourgeois, catholiques, sans oublier deux bonnes sœurs accrochées à leurs chapelets.

C’est une critique féroce de la bourgeoisie bienpensante de l’époque (mais les choses ont-elles changé ?) qui se permet de porter des jugements à l’emporte-pièces, sur le bien le mal, l’hypocrisie, le mépris vis-à-vis de cette femme qu’on envoie à l’abattoir, pour pouvoir continuer la route.

On regarde avec ironie et condescendance sa surcharge pondérale, mais on n’a plus de scrupules quand il s’agit de partager ses provisions au cours du chemin, car elle avait été plus prévoyante qu’eux.

On fait pression sur elle pour qu’elle partage le lit de l’officier prussien qui prend le petit groupe en otage, parce qu’après tout c’est son métier, alors qu’elle-même refuse de « pactiser avec l’ennemi ». Ce sont les mêmes qui la condamnent et la traitent par le mépris ensuite, sans aucune reconnaissance pour le sacrifice qu’elle a accompli.

Parmi les autres nouvelles, j’ai bien aimé : « La moustache », accessoire érotique indispensable et irrésistible pour Jeanne, « Le lit 29 » où Irma, contaminée par les Prussiens qui ont abusé d’elles décide de ne pas se soigner pour contaminer un maximum d’officiers ennemis.

« Une vendetta » nous raconte la vengeance diabolique et extraordinaire d’une mère contre celui qui a tué son fils unique.

Autre nouvelle intéressante : « La chevelure » dans laquelle Maupassant trace un bon portrait du fétichisme et de l’obsession qui conduisent à la folie.

L’auteur nous propose une réflexion sur la mort, avec une référence à Schopenhauer et un hommage à la lecture au passage, dans une très courte nouvelle « Auprès d’un mort ».

La magie opère toujours, j’aime tellement cette écriture !!! c’est un des rares auteurs dont j’ai les œuvres entières dans la Pléiade !!! Avec « Les fables » de La Fontaine et depuis Noël dernier, Zweig… et que je relis encore et encore.

J’ai vu toutes les adaptations télévisées des nouvelles de Maupassant, et, moi qui trouve que c’était toujours mieux avant, j’ai beaucoup aimé l’adaptation TV avec Marie-Lou Berry dans le rôle de Boule de Suif. Ces nouvelles n’ont pas pris une ride!

Maupassant fait partie de mon tiercé parmi les auteurs français du XIXe siècle, avec Balzac et Zola, et Stendhal n’est pas loin, tiercé qui, selon les époques de ma vie, a été dans l’ordre ou le désordre !!!

Challenge XIXe siècle

 

Extraits

Les vases du fleuve ensevelissaient ces vengeances obscures, sauvages et légitimes, héroïsmes inconnus, attaques muettes, plus périlleuses que les batailles au grand jour et sans le retentissement de la gloire.

Car la haine de l’Étranger arme toujours quelques Intrépides prêts à mourir pour une Idée. P 12 « Boule de Suif »

Quand il y a des gens qui font tant de découvertes pour être utiles, faut-il que d’autres se donnent tant de mal pour être nuisibles ! Vraiment, n’est-ce pas une abomination de tuer des gens, qu’ils soient Prussiens, ou bien Anglais, ou bien Polonais, ou bien Français.

Ces hommes de lettres, vraiment, ne savent rien du monde. Ils ignorent tout à fait comment on pense et comment on parle chez nous. Je leur permettrais parfaitement de mépriser nos usages, nos conventions et nos manières, mais je ne leur permets point de ne pas les connaître. P 81 « La moustache »

Je suis possédé par le désir des femmes d’autrefois ; j’aime, de loin, toutes celles qui ont aimé ! – L’histoire des tendresses passées m’emplit le cœur de regrets. Oh ! la beauté, les sourires, les caresses jeunes, les espérances ! Tout cela ne devrait-il pas être éternel ? P117 « La chevelure »

Le passé m’attire, le présent m’effraie parce que l’avenir c’est la mort. Je regrette tout ce qui est fait, je pleure tous ceux qui ont vécu ; je voudrais arrêter le temps, arrêter, l’heure. Mais, elle va, elle passe, elle me prend de seconde en seconde un peu de moi pour le néant de demain. Et je ne revivrai jamais. P 117

Alors, il ne remuait plus, il lisait, il lisait de l’œil et de la pensée ; tout son pauvre corps expirant semblait lire, toute son âme s’enfonçait, se perdait, disparaissait dans ce livre jusqu’à l’heure où l’air rafraichi le faisait un peu tousser. Alors, il se levait et rentrait. P 189 « Auprès d’un mort »

Lu en mai 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature italienne

« Avec les pires intentions » : Alessandro Piperno

Je vous parle aujourd’hui du roman assez particulier d’un auteur italien qui était un illustre inconnu pour moi, découvert grâce à une amie babeliote :

 avec les pires intentions Alessandro Piperno

Quatrième de couverture

Iconoclaste, provocateur, politiquement incorrect, ce roman dresse le portrait d’une famille de la bonne bourgeoisie juive romaine, les Sonnino. Tout d’abord Bepy, qui préfère oublier le  » clownesque couple  » Mussolini-Hitler pour revenir à une scintillante et futile existence dans laquelle les femmes, surtout celles de ses amis, occupent la place centrale.

Il ne comprendra jamais pourquoi son fils cadet Teo, doué et séduisant, choisit d’aller vivre  » dans ce pays insensé dénommé Israël « . Heureusement son aîné, Luca, s’inscrit dans la lignée paternelle : manteau croisé en cachemire, Porsche Carrera et fréquentation assidue de la business class.

Quant à son petit-fils Daniel, le narrateur, issu d’un improbable mariage mixte, il est pris dans un insoluble dilemme :  » être juif pour les gentils et gentil pour les juifs « . Handicap auquel viendront s’ajouter sa timidité sexuelle et son incapacité à entreprendre la belle Gaia, dans le tourbillon de la jeunesse dorée romaine.

Un roman de  » déformation  » jubilatoire, où Piperno se livre à une « expérience génétique mêlant la manière américaine de Philip Roth à la syntaxe française de Proust « !

Ce que j’en pense

Avec ce roman, composé de deux partie, la première qui aborde la splendeur puis la décadence de Bepy Sonnino et la deuxième partie est centrée sur le héros Daniel, son petit-fils, passant en revue son adolescence, puis sa vie d’adulte, l’amour de sa vie Gaia, Alessandro Piperno nous propose une satire de la bourgeoisie des années 90.

Nous avons donc Bepy, le patriarche au passé douteux, juif et néanmoins plutôt fasciste, qui assume difficilement, pour ne pas dire pas du tout, le fascisme de l’époque, pas très au clair non plus avec le judaïsme, marié avec Ada dont plusieurs membres de la famille ont été déportés.

Ils ont deux enfants Luca, albinos, coaché à fond par Bepy pour en faire un atout, est un homme sûr de lui, qui vit toujours entre deux avions, roule en Porsche, mais voit peu ses enfants, un peu mégalo, tandis que l’autre, Teo finit par émigrer en Israël, devenant un fondamentaliste, anti palestinien.

Casanova aux aventures multiples, (même la femme de son associé a fait partie de son tableau de chasse), Bepy, à force de flamber, finira ruiné et devra s’exiler aux USA.

De l’autre côté, nous avons l’autre famille Cittadini, à sa tête Nanni, l’ex associé de Bepy, toujours en quête de prestige social, qui a épousé une femme de la haute société, avec villa de luxe où passe toute la bonne société bourgeoise… quelques hics bien-sûr dans le tableau : son fils s’est suicidé car Nanni avait fait pression sur lui pour qu’il ne divorce pas. Il laisse deux enfants : Gaia la préférée de Nanni et Giacomo psychotique….

Évidemment, Daniel, fétichiste, collectionneur de collants ou petites culottes, onaniste effréné, est amoureux en secret de Gaia, et devient son confident à défaut d’autre chose…

J’ai aimé les ruminations de Daniel, qui rappelle étrangement Philip Roth, notamment sur la judéité ou semi-judéite ou plutôt le côté biculturel, qui le conduit à écrire un essai anti juif : « tous les juifs antisémites. D’Otto Weininger à Philip Roth », on voit qu’il est à la recherche d’une identité, aussi bien spirituelle que sociale, car il baigne dans un milieu nanti dont il dénonce les codes et tente plus ou moins de s’en affranchir. Mais, il finit par devenir lassant à force de vouloir tenter de tout interpréter…

Des pages grinçantes, au vitriol même,  sur le mariage de Luca avec une Goy, fille de catholiques purs et durs, avec des négociations interminables, tant les deux familles se détestent.

Les cogitations et personnalités des autres protagonistes sont intéressantes aussi : la culpabilité apparente de Nanni, ainsi que son mépris pour tout ce qui ne brille pas, le besoin de Luca d’avoir une idole, une figure paternelle à admirer, reportant sur Nanni l’idéal du père lorsque son propre père meurt, sans oublier Giacomo fumeur, alcoolique, drogué, qui manipule en fait tout le monde.

Sans oublier le fils de Théo, Lele, donc le cousin de Daniel, homosexuel : « lui, petit enfant imprégné des intégrismes paternels maniaques, a reçu un signe du Vengeur Biblique, la punition divine provoquée par ces pensées illicites à propos de ses compagnons, par l’anormalité de ces pensées » P 79

Et cerise sur le gâteau : Gaia, nymphette aux mœurs légères, totalement déconnectée de la réalité, sans oublier les copains préoccupés uniquement de fêtes, d’argent, voitures… Ah les problèmes existentiels des riches !!!

Alessandro Piperno nous trace un portrait tellement acide, ironique, de ses personnages qu’on a l’impression de lire un manuel de psychiatrie, toutes les pathologies y figurent. Les personnages sont caricaturaux. On comprend vite qu’un évènement important s’est passé, obligeant Daniel à s’exiler, mais l’auteur fait durer le suspense.

Donc, un roman intéressant, avec des longueurs, de belles réflexions pleines d’ironie, mais une overdose de sexe, en ce qui me concerne, entre l’onanisme de l’un, l’érotomanie de l’autre, fétichisme, en passant par l’homophobie, avec peu d’élégance dans le langage parfois… On peut lire par exemple « Celui qui a embrassé avec tant d’enthousiasme le traditionalisme juif le plus extrême se retrouve avec pour fils cette pédale travailliste ».

Une critique difficile car j’ai bien aimé par moments, j’ai râlé pas mal aussi, en tout cas, ce livre de 440 pages ne m’a pas laissée indifférente.

L’auteur

Né à Rome en1972, Alessandro Piperno publie, en 2000,  un essai intitulé « Proust antijuif » et en 2005 « avec les pires intentions », suivront « Persécution », « Inséparables »…

Extraits

Les nazis voulaient me tuer pour des raisons que je ne connais toujours pas. Je m’en suis tiré. Ne me demandez ni comment, ni pourquoi. Je ne suis pas un type qui a des réponses toutes prêtes. Je crierai mon bonheur. Je sanctifierai ma bonne foi. Je gratifierai matériellement ma progéniture. Ensuite, ce sera son tour. P 31

Bepy est né pour simplifier. Il ne comprend pas – et il ne comprendra jamais, même à la fin – que la légèreté est parfois l’antichambre de l’indifférence. Et l’indifférence, à son tour, le viatique pour le désastre. P 31

L’éclat doré du crâne chauve de Bepy fait penser aux coupoles de Jérusalem dans les couchers de soleil incandescents d’Israël. P 60

Un demi-juif contre les juifs. Un demi-juif qui accuse les juifs de racisme et un demi-catholique qui accuse les catholiques d’œcuménisme. P 71

L’homosexualité, voilà l’héritage du mal. Le Gigantesque Châtiment. La maladie n’est que le moyen d’en sortir indemne. C’est la voie de la rédemption. P 79

Tu vois, Bepy, je crois être le premier juif de l’humanité à avoir subi la discrimination de son propre grand-père. Le premier juif de l’Histoire avec un grand-père antisémite. P 157

Son histoire (Nanni) était captivante, mais elle avait le mérite de ne pas virer au fantastique et de revenir toujours dans les limites de l’inépuisable machine narrative qu’est le capitalisme du XXe siècle. Une de ces histoires capables de transformer un morveux mordu d’ordinateur en homme le plus riche de la planète, ou un jeune juif russe ayant fui le stalinisme en producteur de cinéma le plus important d’Hollywood. P 176

Une des rares choses que j’ai apprises dans la vie c’est que les gens trouvent les prétextes les plus disparates et les plus niais pour avoir honte : fautes inventées, présumées qui sont follement transfigurées par celui qui les sent peser sur lui comme une maladie fatale. P 244

A quoi bon l’espoir si votre mère, au-delà de ses rêves de gloire, a eu le bon goût de ne pas projeter sur vous d’ambition intellectuelle ou professionnelle et si votre père est trop apatride pour exiger de vous l’orgueil dynastique qu’on attendait du rejeton d’une famille au patrimoine solide ? P 259

Lu en mai 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Le coeur du pélican » de Cécile Coulon

Je vous parle aujourd’hui d’un autre livre de Cécile Coulon qui m’a vraiment séduite lors de la rencontre littéraire à la médiathèque.

 Le coeur du pélican de Cécile Coulon

Quatrième de couverture

Adolescent prodige du huit cents mètres, Anthime n’a jamais couru pour le plaisir. Avant sa blessure, gagner était son unique objectif. Seul comptait le prestige attaché à son surnom : le Pélican. Désormais, plus rien ne guide son existence. Il a enfoui sa colère dans la médiocrité d’un lotissement anonyme. Malgré les années écoulées, son corps d’athlète attend patiemment l’heure de la revanche.

« Je me suis arraché le cœur et j’ai rempli le trou de terre, de larmes et de colère. »

Ce que j’en pense

Cette fois encore, les personnages sont très fouillés, dans tous les détails, avec leurs qualités et leurs défauts qui les rendent attachants ou repoussoir.

Deux mondes s’opposent, s’entremêlent : la vie monotone monochrome dans un lotissement ordinaire, avec ses barbecues, ses apéros de bienvenue pour tenter d’intégrer les derniers arrivés, mais deux mondes s’opposent en fait : ceux qui sont natifs du village, ont pignon sur rue, connaissent tout le monde et les nouveaux arrivants que l’on observe à la loupe.

Pour Anthime, il faut s’imposer dès le premier contact pour pouvoir passer une année scolaire tranquille et ne pas subir de harcèlement, alors il donne le maximum lors du combat, courant plus vite que les autres pour gagner, dans la scène du jeu de quilles.

« Son frère venait de remporter sa première victoire. Il échappait ainsi aux persécutions réservées aux nouveaux arrivés : son exploit ferait le tour du collège avant qu’il n’y mette les pieds. Anthime était sauvé. » P 30

Il court vite, toujours plus vite, et se fait remarquer lors du fameux cross opposant des collèges différents, par un entraîneur, dont les rêves de médailles ont sombré. Dès lors, son quotidien va changer, sport intensif, entraînement pour arriver aux championnats du huit cents mètres.

Ce qui compte pour lui, ce n’est pas le plaisir de courir, c’est gagner à tout prix, seule la victoire est belle. L’équipe de son collège arbore un maillot avec un pélican qui deviendra le surnom d’Anthime.

Mais, le jour J, il se blesse et tout s’écroule. Le Pélican git en larmes sur le sol, son ego en prend un coup et il entre dans une deuxième vie qu’il subit : mariage, enfants, obésité, jusqu’au jour où une réflexion sur son poids le blesse et l’oblige à réagir…

On assiste alors à une reprise en mains : Anthime se remet au sport, s’acharne sur son vélo d’appartement, en cachette et se lance dans un nouveau défi que je vous laisse découvrir…

Bien-sûr, ce roman parle de la chute d’une idole, du passage de l’admiration des autres à l’anonymat, loin des projecteurs, mais il va beaucoup plus loin, posant des questions sur le sens de la vie…

Que désirait-il vraiment ? Pourquoi ses parents n’ont-ils pas exprimé de réserves, surtout quand l’entraîneur, qui ne court qu’après l’alcool et cherche une revanche, le fait participer aux sélections alors qu’il n’est pas assez prêt ? Peut-on réussir sa vie quand l’ambition dévorante l’emporte sur la passion, sur le plaisir à pratiquer un sport ?

Cécile Coulon décrit très bien cette période de l’adolescence, surtout quand on est différent par rapport aux autres, le rapport presque fusionnel entre Anthime et sa sœur Héléna, chacun protégeant l’autre à sa façon, et le fonctionnement de cette famille où la communication est très limitée, de même que les affects. Ils cohabitent.

Deux autres filles gravitent autour d’Anthime : Béatrice, son premier amour, à qui il s’était promis de déclarer sa flamme s’il gagnait ces sélections, et de Joanna, la voisine d’en face, qui l’espionne et tisse sa toile autour de lui.

J’aime beaucoup la façon dont l’auteure nous interpelle, s’adresse directement à nous, sous implique. Même si le thème m’a moins passionnée que « Trois saisons d’orage », j’ai ressenti la même avidité d’en découvrir plus dans l’évolution du héros, sa recherche d’identité, tant Cécile Coulon sait bien tenir le lecteur en haleine, et ici, c’est aussi bien au sens propre que figuré.

Extraits

Les tragédies familiales semblent toujours insignifiantes quand elles se jouent sur une autre scène que la vôtre. P 11

Les parents de Joanna étaient nés ici, leurs familles faisaient partie des seigneurs du village, insupportables fins de race accrochées à leurs terres telles des montagnes humaines qu’aucune érosion ne peut altérer. P 19

Il était seul. Le goût de la victoire circulait dans sa bouche, bourdonnait dans ses oreilles, infiltrait ses narines et grisait sa pensée. Gagner. Que voulait-il faire de sa vie ? Il voulait gagner. Encore et encore. Jusqu’à vivre dans le vent. P 54

Courir le rendait fort. Gagner le rendait fort. L’adolescence passait sur lui, pluie fine sur des plumes d’oiseau. Elle glissait… Courir lui donnait de bonnes notes à l’école, des amis fidèles, des regards bienveillants. P 59

Le jeune athlète a toujours joué un rôle à part dans l’existence de ses admirateurs. Ce n’est pas tant le talent du sportif qui exacerbe leur désir que la vie qu’ils lui imaginent. Prisonnier de leurs passions frustrées et de leur quotidien, il joue la comédie, présent jusque dans leur chair, et chaque fois qu’il passe la ligne d’arrivée, les spectateurs sentent leur cœur battre la chamade à la place du sien, meurs muscles contractés gonflent comme s’ils avaient couru à sa place. P 81

Assistant social, il continuait à vendre du sourire, de la vie rêvée en maison de lotissement, des paroles réconfortantes. Quoi qu’il arrive, même s’il ne s’en rendait pas compte, il faisait tout pour se retrouver en position de force. Si ses interlocuteurs s’en sortaient, c’était grâce à lui. P 107

Nous avons trois familles. Celle que l’on rêve d’avoir, celle que l’on croit avoir, et celle qu’on a vraiment. Déjà qu’avec une seule rien n’est simple, pas étonnant que ça craque.  P 161

Si on devait faire la liste de tous ceux qui ont raté leur vie et l’on fait payer à leurs mômes, on aurait besoin d’une palanquée de stylos et de cahiers d’école.  Regardez autour de vous ; aucun enfant n’est responsable du manque d’originalité, du manque de courage de ceux qui l’ont élevé. P 161

Le seul adversaire à vaincre, c’était lui-même, cette version diminuée du champion qu’il aurait dû devenir, ce type à la bedaine visible sous la chemise de fonctionnaire, avachi sur sa terrasse. P 205

Lu en mai 2017

Publié dans 19e siècle, Littérature française

« Mémoires de deux jeunes mariées » : Honoré de Balzac

Je renoue aujourd’hui avec mon auteur préféré : reconnaissez que mes délires balzaciens commençaient à vous manquer !!

mémoires de deux jeunes marièes de Balzac 

Résumé de l’éditeur

Elles sont deux, Renée et Louise, qui, à peine sorties du couvent, vont suivre des destinées contraires. Faut-il mettre de la passion dans le mariage ? Ou y chercher un bonheur raisonnable ? Derrière cette « dispute », menée par correspondance, une lutte sourde oppose deux ambitions : Renée, la sage, n’exige pas moins de la vie que Louise la folle. Débat sur le mariage, les « Mémoires de deux jeunes mariées » sont aussi l’histoire d’une rivalité.

Et si la sagesse finit par triompher du « romanesque », il ne faut peut-être pas trop se fier au dénouement : « J’aimerais mieux être tué par Louise que de vivre longtemps avec Renée », disait Balzac.

Ce que j’en pense

Balzac a choisi le genre épistolaire pour nous présenter le mariage sous plusieurs formes. Louise et Renée se sont connues au couvent, et une fois rendues à la liberté, elles continuent à correspondre alors que leurs vies ont pris des tournures différentes.

Tout semble les opposer, le physique, le statut social, à tel point qu’on à parfois l’impression d’avoir deux aspects d’une même personnalité, tant le lien qui les unit est particulier…

D’un côté Louise, blonde, fille de la noblesse (un Duc parmi les ancêtres, exilé, mis à mal sous Napoléon, avec un retour en grâce sous Louis XVIII), un héritage que la famille la contraint à abandonner au profit d’un frère. Elle épouse, sans dot donc, un noble espagnol devenu apatride, son frère ayant hérité du titre et de la fiancée, devenant ainsi Louise de Macumer.

L’autre, brune, épouse un homme plus âgé qu’elle, dont la vie a été difficile, sa famille l’a cru mort au combat et part vivre avec lui en Provence, devenant Renée de l’Estorade.

Balzac nous raconte ainsi deux mariages aussi différents que le sont ces deux héroïnes : Louise s’est mariée par amour, Renée a fait un mariage de raison, d’où une réflexion sur l’amour passion par rapport à l’amour raison qui se construit peu à peu.

On se rend compte que Louise est amoureuse de l’amour : son premier mari est fou d’elle, et amoureuse de son propre reflet, tel Narcisse, elle se laisse adorer, vénérée, s’étourdissant dans la vie parisienne et les fêtes, l’insouciance, jalouse de toute femme qui peut lui faire de l’ombre, prenant un peu des distances épistolaires avec son amie tant leurs milieux diffèrent.

« Ton mariage purement social, et mon mariage qui n’est qu’un amour heureux, sont deux mondes qui ne peuvent pas plus se comprendre que le fini ne peut comprendre l’infini. Tu restes sur la terre, je suis dans le ciel ! Tu es dans la sphère humaine, je suis dans la sphère divine ! »

Avec son deuxième mariage, avec un poète qu’elle emmène loin de tout, dans un paradis terrestre (pour vivre heureux, vivons cachés), ce sera l’inverse, c’est elle qui se consume d’amour.

Renée construit sa vie, s’épanouissant dans son rôle de mère, œuvrant pour que son époux arrive à la députation. Pour elle, il s’agit de devoir conjugal où le plaisir est absent, de dévouement envers la famille.

« Tu peux avoir les illusions de l’amour, toi, chère mignonne ; mais moi, je n’ai plus que les réalités du ménage. »

Balzac nous fournit ainsi une étude approfondie du mariage à travers deux conceptions différentes, voire opposées, sans prendre parti. Il nous donne probablement accès à sa part féminine en même temps qu’il évoque la condition des femmes à son époque. Renée représente-t-elle pour lui la mère idéale qu’il n’a pas eue ?

Bien-sûr, les lettres s’espacent au fil du temps et de la vie de chacun, mais l’auteur nous raconte aussi une belle histoire d’amitié entre Louise et Renée, même si leurs idées divergent de plus en plus, il y a une forme d’entraide : Louise se sert de ses relations pour aider la carrière politique du mari de Renée par exemple. Renée qui tente, elle, de faire prendre conscience à Louise de son égoïsme, son auto-centrisme,  se fait rabrouer.

Certes, ce n’est pas le roman de Balzac que je préfère, mais son analyse du statut de la femme mariée au XIXe siècle m’a plu et il n’y a pas si longtemps que cela qu’une femme peut choisir librement son mari, sans subir des pressions de sa famille et dans certaines cultures les choses ont guère évolué.

 

Extraits

Ma chère, à Paris, il y a de l’héroïsme à aimer les gens qui sont auprès de nous, car nous ne sommes pas souvent avec nous-mêmes. Comme on oublie les absents dans cette ville !

La bravoure, en France, recule devant un feutre rond et faute de courage pendant une journée on y reste ridiculement coiffé pendant toute sa vie.

 

L’amour est certainement une incarnation, et quelles conditions ne faut-il pas pour qu’elle ait lieu ! Nous ne sommes même pas certaines d’être toujours bien d’accord avec nous-mêmes, que sera-ce à deux ? Dieu seul peut résoudre ce problème.

Je ne me sens pas le moindre respect pour quelque homme que ce soit, fût-ce un roi. Je trouve que nous valons mieux que tous les hommes, même les plus illustres. Oh ! comme j’aurais dominé Napoléon ! comme je lui aurais fait sentir, s’il m’eût aimée, qu’il était à ma discrétion !

Sais-tu, mon enfant, quels sont les effets les plus destructifs de la Révolution ? Tu ne t’en douterais jamais. En coupant la tête à Louis XVI, la Révolution a coupé la tête à tous les pères de famille. Il n’y a plus de familles aujourd’hui, il n’y a que des individus. En voulant devenir une nation, les Français ont renoncé à être un empire. En proclamant l’égalité des droits à la succession paternelle, ils ont tué l’esprit de famille, ils ont créé le fisc !

Le mariage propose la vie, tandis que l’amour ne propose que le plaisir ; mais aussi le mariage subsiste quand les plaisirs ont disparu, et donne des intérêts bien plus chers que ceux de l’homme et de la femme qui s’unissent. Aussi, peut-être ne faut-il, pour faire un mariage heureux, que cette amitié qui, en vue de ses douceurs, cède sur beaucoup d’imperfections humaines.

L’amour, comme tous les principes, ne se calcule pas, il est l’infini de notre âme.

La fausseté est aussi nécessaire à la femme que son corset, si par fausseté on entend le silence de celle qui a le courage de se taire, si par fausseté l’on entend le calcul nécessaire de l’avenir. Toute femme mariée apprend à ses dépens les lois sociales qui sont incompatibles en beaucoup de points avec celles de la nature.

Si la tendresse est inépuisable, l’amour ne l’est point.

Une femme qui n’est pas mère est un être incomplet et manqué. Dépêche-toi d’être mère, mon ange ! tu multiplieras ton bonheur actuel par toutes mes voluptés.

Les choses qui ne nous fatiguent point, le silence, le pain, l’air, sont sans reproche parce qu’elles sont sans goût ; tandis que les choses pleines de saveur, en irritant nos désirs, finissent par les lasser.

Oui, la femme est un être faible qui doit, en se mariant, faire un entier sacrifice de sa volonté à l’homme, qui lui doit en retour le sacrifice de son égoïsme.

 

Lu en mai 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Le bal mécanique » de Yannick Grannec

J’ai eu  du mal à rédiger cette critique car ce livre, découvert grâce à ma bibliothécaire,  est hors du commun et m’a fait faire un voyage extraordinaire…

 Le bal mecanique de Yannick Grannec

 

Quatrième de couverture

Un soir de 1929, la prestigieuse école du Bauhaus, à Dessau, a donné un bal costumé. C’était avant que les nazis ne dévorent l’Europe, c’était un temps où l’on pouvait encore croire au progrès, à l’Art et au sens de l’Histoire. Pendant ce bal, une jeune femme, Magda, a dansé, bu et aimé.

Quel rapport avec Josh Shors, animateur à Chicago d’une émission de téléréalité dont le succès tapageur mêle décoration d’intérieur et thérapie familiale ? Quel rapport avec son père, Carl, peintre oublié qui finit sa vie à Saint-Paul-de-Vence, hanté par les fantômes de la guerre de Corée et les mensonges d’une enfance déracinée ? Quel rapport avec Cornelius Gurlitt, cet homme discret chez qui on a découvert en 2012 la plus grande collection d’art spoliée par le IIIe Reich ? Quel rapport avec le marchand d’art Theodor Grenzberg, qui poursuit sa femme, Luise, dans la folle nuit berlinoise ? Quel rapport avec Gropius, Klee, Rothko, Marx, Scriabine, l’obsession de la résilience et Ikea ?

Un siècle, une famille, l’Art et le temps. Vous êtes invités au Bal mécanique.

 

Ce que j’en pense

J’ai tellement aimé ce pavé de près de 540 pages que j’ai fait durer la lecture, je n’avais pas envie de laisser ces personnages. L’auteure a si bien su introduire ses personnages fictifs dans l’Histoire et les faire entrer dans la vie des grands artistes qu’on a parfois l’impression qu’ils ont vraiment existé.

Ce livre est composé de deux parties, qui se complètent et se répondent (alors qu’il aurait pu fort bien s’agir de deux romans distincts).

La première se déroule de nos jours  et nous fait découvrir Josh et son émission de téléréalité (les cinquante premières pages, j’ai un peu rongé mon frein car la téléréalité et moi cela ne fait pas bon ménage du tout) mais cela valait le coup, l’auteure décrivant très bien notre époque où le virtuel est roi et surtout en le prenant au deuxième degré, Yannick Grannec évoque le couple, la filiation (Vickie, la compagne de Josh est enceinte), ce que l’on transmet à l’enfant que ce soit par la génétique ou par l’amour (ou pas) que l’on reçoit.

En fait, Josh est lucide, il dit par exemple : « Narcissisme et fond de teint sont la base du métier. » ou encore,  « La solitude ne m’effraie pas, elle est même mon seul luxe. Je concède mon narcissisme et je le rentabilise. » P 85

Le roman réussit à nous ferrer lors de l’entrée en scène de Carl, le père de Josh, peintre ravagé par l’alcool, la guerre de Corée, sa propre filiation : il a été confié par son père à des amis qui ont fui le nazisme pendant qu’il était encore temps et il a toujours su ce qu’il en était jusqu’à ce que tombe une nouvelle : un marchand d’art qui a spolié les tableaux juifs pendant la guerre vient d’être « découvert » provoquant des révélations lourdes de conséquences qui nous emmènent sur les traces de parents biologiques de Carl… inutile de préciser ce qu’il pense du travail de Josh.

C’est le sujet de la seconde partie, sublime qui met nos pas dans ceux de Théodore et Luise, leur rencontre, leur mariage, la naissance de leur fille Magdalena leur vie qui s’inscrit dans ce début du XXe siècle, la « folie créative » des années 20, le Bauhaus de Nessau : sa création, son architecture, ses professeurs, ses élèves :  on vit littéralement avec Paul Klee (le parrain de Magdalena alias Gurkie), Kandinski, Otto Dix, Gropius, Hannes Meyer, un déchaînement  de couleurs, de créativité, de génie, que les nazis appelleront « l’art dégénéré ».

Beaucoup auront une fin tragique ou seront contraints à l’exil…

Ce roman m’a plu car il mêle des thèmes que j’aime, et au passage l’Histoire, la politique et l’art, qui sont des personnages en eux-mêmes. Il est intense, documenté et éveille la curiosité du lecteur.

A chaque chapitre, Yannick Grannec nous propose une œuvre : tableau, photographie… en relation avec le thème du chapitre. Inutile de préciser que j’ai été vissée sur Internet pour trouver l’œuvre en question, et déniché tout ce que j’ai pu sur cette période.

Je ne suis pas experte en peinture : en général, ça se limite à des coups de cœur pour tel ou tel artiste et je suis très éclectique dans mes goûts. Un déclic dans une salle d’attente il y a très longtemps pour une reproduction de Kandinski qui m’avait touchée et donné envie d’en savoir plus, idem pour Klee, alors avec le Bauhaus feu d’artifice !

Le titre du roman est évocateur : c’est le nom d’un tableau de Paul Klee, mais il évoque aussi, dans le livre, un autre bal, organisé par les étudiants du Bauhaus…

Le deuxième roman de Yannick Grannec et bien sûr il m’a donné envie de lire le premier : « La déesse des petites victoires » dont le titre m’avait intriguée alors…

J’ai terminé ce roman, il y a près de quinze jours, et j’en suis restée tellement imprégnée que j’ai eu du mal à rédiger ma critique, et je n’ai en fait qu’une suggestion : à lire absolument !

 

L’auteur

http://www.leblogmcmd.fr/art/yannick-grannec-une-crise-de-la-quarantaine-decisive/

 

Extraits

Un choix très difficile, bien sûr :

 

Je me suis inspiré du roman familial ultime, du scénario le plus universel : le catalogue Ikea. Depuis sa première parution, il en a été imprimé au moins deux fois plus d’exemplaires que de bibles. Or si la Bible est une fiction sur l’Éden à venir, le catalogue Ikea raconte le bonheur à la portée de tous, dans tous les pays, maintenant. P 48

L’espoir d’une vie meilleure a traversé l’océan dans une coquille de noix. Il a cimenté les cathédrales. Il a renversé les régimes. Et qu’a fait la modernité sinon nous convaincre que cette vie meilleure nous est due ici et maintenant. Pas à l’autre bout du monde, pas après la mort… P 51

La première injustice est celle de la naissance ; la seconde, celle de la vocation. Ne pas choisir qui te donne la vie, ne pas choisir ce que tu vas en faire. P 134

Seul le vide donne sa vibration à l’espace, comme le silence soutient la musique ; l’inachevé, la peinture ; l’elliptique la narration. Et comme l’absence renforce l’attachement… L’espace entre les choses est aussi important que les choses en elles-mêmes. P 201

Je voulais que Luise me donne un enfant pour qu’elle-même cesse de l’être. Et pour grandir à mon tour. P 267

… Les « Expressionnistes ». Il fallait bien baptiser sous un seul tropisme ce qui n’était, comme toujours, qu’un rassemblement de singularités artistiques. Elles avaient une caractéristique commune : un mouvement centrifuge de l’intériorité vers la toile, et non plus centripète, du paysage ou du modèle vers la toile. P 273 

A mes yeux, le chaos était la source et le carburant de mon bon plaisir : l’art, la fête, l’intensité du présent. Nous étions tous deux des enfants dans des corps d’hommes. Reproche-t-on leur égoïsme à des enfants ? Non, il faut respecter leur aptitude à la joie. P 285

Passent en file indienne trois bêtes étranges. Un loup efflanqué. Poum. Otto dix. Un chien fou. Poum. Kokoschka. Pa da pam, étirant ses grandes jambes à contretemps, l’échassier Kandinsky. Le trompettiste à douze doigts. Poum pa poum, conclut le batteur épuisé. Les danseurs réclament un tango. Et le violoniste s’ennuie. P 344

L’apprentissage n’est jamais linéaire. Il est un escalier à gravir, marche après marche, si possible avec lenteur, histoire de ne pas trébucher sur sa propre arrogance et chuter jusqu’en bas, cul par-dessus tête. A cette époque, j’étais persuadée d’être une artiste parce que j’avais déjà tenu un crayon. Et j’avais le corps ailleurs. P 385

Oui, sur ces toits, filles et garçons dansaient, fumaient et refaisaient le monde, mais, j’allais vite l’apprendre, seuls les garçons en auraient le véritable usufruit. P 393

Le coup de foudre. Cette imprégnation définitive et instantanée est une malédiction quand elle est unilatérale, mythique quand elle est réciproque. P 412

Exil est un mot qui s’épelle en dernières fois. P 493

A propos du Bauhaus:

http://www.culture-sens.fr/pour-se-faire-une-idee/1505/le-bauhaus-cest-quoi

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bauhaus

 

Autres liens intéressants :

http://www.lesartsdecoratifs.fr/?page=expo-archives

http://www.leblogmcmd.fr/art/yannick-grannec-une-crise-de-la-quarantaine-decisive/

https://www.google.fr/search?q=larmes+de+verre+man+ray&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ved=0ahUKEwidhPn5sNHTAhVGqxoKHSEBAVgQ_AUIBigB&biw=1584&bih=704

https://www.google.fr/search?q=l%C3%A1szl%C3%B3+moholy-nagy&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ved=0ahUKEwid09HfsNHTAhVBVhoKHQNxBEYQ_AUIBigB&biw=1584&bih=704

https://www.google.fr/search?tbm=isch&q=pastorale+klee&ei=NpMIWa-cIIu0acKdgqgE&emsg=NCSR&noj=1

 

Lu en avril mai 2017