« Quand tu écouteras cette chanson » de Lola Lafon

Comme vous le savez, j’apprécie beaucoup la série « une nuit au musée » avec deux livres en particulier, l’amour que m’a transmis Leonor de Recondo pour El Greco et l’hommage que Lydie Salvayre rend au célèbre « Homme qui marche » alors comment résister à ce nouvel opus, dont je vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Le 18 août 2021, j’ai passé la nuit au Musée Anne Frank, dans l’Annexe. Anne Frank, que tout le monde connaît tellement qu’il n’en sait pas grand-chose. Comment l’appeler, son célèbre journal, que tous les écoliers ont lu et dont aucun adulte ne se souvient vraiment.
Est-ce un témoignage, un testament, une œuvre ?

Celle d’une jeune fille, qui n’aura pour tout voyage qu’un escalier à monter et à descendre, moins d’une quarantaine de mètres carrés à arpenter, sept cent soixante jours durant. La nuit, je l’imaginais semblable à un recueillement, à un silence. J’imaginais la nuit propice à accueillir l’absence d’Anne Frank. Mais je me suis trompée. La nuit s’est habitée, éclairée de reflets ; au cœur de l’Annexe, une urgence se tenait tapie encore, à retrouver.

Ce que j’en pense :

Dans le cadre de la collection « Une nuit au musée », Lola Lafon a choisi le musée Anne Frank, à Amsterdam, dans l’Annexe pour être plus précise, sur les lieux où la jeune fille a vécu, en recluse avec sa famille de l’été 42 à l’été 44, avant d’être déportée et être assassinée au camp de Bergen-Belsen. Seul, Otto Frank reviendra de l’enfer des camps.

J’aime beaucoup cette collection « Ma nuit au musée » (j’en ai lu plusieurs) mais celui-ci me tentait encore plus car une nuit au musée Anne Frank qui n’a pas rêvé de visiter cette maison où la jeune fille a écrit son journal, mettre ses pas dans ce qui fut son dernier logement.

Comme tout le monde ou presque, j’ai lu ce journal il y a très, très longtemps et il reste encore présent dans ma mémoire, mais Lola Lafon m’a donné envie de le ressortir, de le relire à la lumière de ce que j’ai appris durant cette nuit.

On se rend compte de l’étroitesse des lieux, de la nécessité de vivre et marcher à pas de loups pour ne pas attirer l’attention, se contenter de peu. Cette expérience doit vraiment marquer profondément la personne qui accepte de vivre de tels instants.

J’ai aimé la manière dont l’auteure hésite à mettre ses pas dans ceux d’Anne, se cachant souvent derrière les citations d’autres auteurs comme si elle ne se donnait pas le droit de parler en son propre nom, comme si elle doutait de sa légitimité pour en parler. Mais tout change lorsqu’elle commence à évoquer la propre histoire de sa famille, les déportations, l’exil…

Mes grands-parents ont survécu en faisant comme si la France avait vraiment été une terre d’accueil. Ils ont fait de l’oubli un savoir. Ils ont prêté allégeance à l’amnésie…

La manière dont elle hésite pour entrer dans la chambre d’Anne, comme si elle franchissait un interdit commettait un sacrilège, m’a beaucoup touchée car je me suis demandée si j’aurais osé entrer moi aussi, en étant à sa place ?

Je retiens aussi l’hommage à Laureen Nussbaum, l’une des dernières personnes à avoir bien connu la famille Frank, qui a beaucoup étudié le « Journal »

J’ai appris au passage, qu’Anne Frank avait retouché son journal, après avoir entendu une annonce du ministre de l’Education des Pays-Bas en exil à Londres, qui demandait aux Hollandais de conserver leurs lettres, journaux intimes en vue d’être publiés plus tard, ce que j’ignorais totalement, je pensais vraiment qu’il avait été édité tel quel. De même, j’ai aimé en apprendre davantage sur sa sœur.

Je retiendrai aussi les propos sans concession de l’auteure concernant les négationnistes de tous poils :

… Mais, si je n’écris pas leurs noms, il me faut dire leur acharnement à effacer Anne Frank. La gamine d’Amsterdam leur est insupportable, dont le récit est la preuve qu’on savait, celle qui nous interdit de prétendre qu’on ne savait pas.

Lola Lafon nous livre une belle réflexion sur l’écriture : pourquoi écrit-on, que cherche-t-on ?

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteure dont j’ai beaucoup apprécié La Petite Communiste qui ne souriait jamais à sa sortie…

#Quandtuécouterascettechanson #NetGalleyFrance

9/10

Lola Lafon est l’autrice de six romans, tous traduits dans de nombreuses langues, dont La Petite Communiste qui ne souriait jamais(Actes Sud, 2014), récompensé par une dizaine de prix, et Chavirer(Actes Sud, 2020) qui a reçu le prix Landerneau, le prix France-Culture Télérama ainsi que le choix Goncourt de la Suisse.

Extraits :

Comme elle est aimée, cette jeune fille juive qui n’est plus. La seule jeune fille juive à être si follement aimée. Anne Frank, la sœur imaginaire de millions d’enfants qui, si elle avait survécu, aurait l’âge d’une grand-mère ; Anne Frank l’éternelle adolescente, qui aujourd’hui pourrait être ma fille, a-t-on pour toujours l’âge auquel on cesse de vivre ?

Anne Frank… Un symbole, mais de quoi ? De l’adolescence ? De la Shoah ? De l’écriture ?

Le 18 août 2021, j’ai passé la nuit au musée Anne Frank, dans l’Annexe. Je suis venue en éprouver l’espace car on ne peut éprouver le temps. On ne peut pas se représenter la lourdeur des heures, l’épaisseur des semaines. Comment imaginer vingt-cinq mois cachés à huit dans ces pièces exigües ?

Certains viennent chaque année, depuis des décennies, se recueillir dans sa chambre. Ils laissent des lettres, des peluches, des chapelets, des bougies. Il n’est pas rare qu’une visiteuse du musée refuse de quitter l’Annexe, persuadée d’être la réincarnation de la jeune fille.

Comme à quantité d’enfants, mes parents m’ont offert le Journal, j’ai commencé à écrire, pour faire comme elle. Ma mère a été cachée, enfant, pendant la guerre. Je suis juive. Mais je crois que ceci est sans importance, ou d moins, ça n’est pas suffisant pour expliquer ma volonté d’écrire ce texte…

« Anne n’œuvrait pas pour la paix. Elle gagnait du temps sur la mort en écrivant sur la vie. N’oubliez pas ceci, insiste Laureen Nussbaum : Anne Frank désirait être lue, pas vénérée…  Elle n’est pas une sainte. Pas un symbole. Son Journal est l’œuvre d’une jeune fille victime d’un génocide, perpétré dans l’indifférence absolue de tous ceux qui savaient…

Je sais l’histoire de ces familles élevées dans l’amour d’une France de fiction, celle d’Hugo, de Jaurès et de la Déclaration des droits de l’homme. Je sais que, loin du havre qu’ils espéraient y trouver, ils y ont été humiliés, pourchassés, déportés.

Et l’histoire que je connais est un récit troué de silences, dont la troisième génération après la Shoah, la mienne, a hérité. Nos arbres généalogiques ont été arrachés, brûlés, calcinés, le récit s’est interrompu.

Les mots se sont révélés impuissants, se sont éclipsés de ces familles-là, de ma famille. L’histoire qu’on ne dit pas tourne en rond, jamais ponctuée, jamais achevée… Dans ces familles, on conjuguera tout au « plus jamais » …

Elles ne connaissent que les extrêmes, ces familles. L’exil ou la mort. L’héroïsme ou la mort. Naître après, c’est vivre en dette perpétuelle. Chaque enfant sera un miracle. Il aura le devoir d’être sur-vivant.

La dernière entrée de son Journal est piquée de points de suspension, comme autant de silences, ceux d’une enfant confinée, d’une « prisonnière dans une cage », rappelle Cynthia Ozick.

« Si tous les hommes sont bons, Auschwitz n’a pas existé. » Bruno Bettelheim, survivant de Dachau et Buchenwald.

Helen Epstein, dans son essai Le traumatisme en héritage, a rencontré les enfants et les petits-enfants de survivants de la Shoah. Des enfants à qui leurs parents n’ont rien raconté, des enfants pourtant hantés par un passé qui n’est pas le leur.

Mister Frank le survivant, que des négationnistes ont accusé d’avoir inventé sa fille.

Lu en octobre novembre 2022

« Ce que nous désirons le plus » de Caroline Laurent

Aujourd’hui, nous sommes un peu à distance du raz-de-marée que fut « La Familia grande » que je n’ai d’ailleurs pas lu, alors je vais vous parler de ce livre qui m’a beaucoup touchée :

Résumé de l’éditeur

Que désires-tu ?

Écrire est la réponse que je donne à une question qu’on ne me pose pas.

Un jour une amie meurt, et en mourant au monde elle me fait naître à moi-même. Ce qui nous unit : un livre. Son dernier roman, mon premier roman, enlacés dans un seul volume. Une si belle histoire.

Cinq ans plus tard, le sol se dérobe sous mes pieds à la lecture d’un autre livre, qui brise le silence d’une famille incestueuse. Mon cœur se fige ; je ne respire plus. Ces êtres que j’aimais, et qui m’aimaient, n’étaient donc pas ceux que je croyais ?

Je n’étais pas la victime de ce drame. Pourtant une douleur inconnue creusait un trou en moi.

Pendant un an, j’ai lutté contre le chagrin et la folie. Je pensais avoir tout perdu : ma joie, mes repères, ma confiance, mon désir. Écrire était impossible. C’était oublier les consolations profondes. La beauté du monde. Le corps en mouvement. L’élan des femmes qui écrivent : Deborah Levy, Annie Ernaux, Joan Didion… Alors s’accrocher vaille que vaille. Un matin, l’écriture reviendra.

Ce que j’en pense :

Caroline Laurent a vécu une belle expérience en écrivant avec Evelyne Pisier « Et soudain la liberté » qui m’attend toujours dans ma PAL et dans lequel la comédienne racontait ses souvenirs, son enfance. Quelques années plus tard, son amie meure et elle apprend avec stupeur qu’elle était au courant de l’inceste commis par son époux Olivier Duhamel sur Camille Kouchner et qu’elle n’a jamais rien dit.

Comment réagit-on quand on apprend ce secret tragique, cela ne risque -t-il pas de remettre en cause l’amitié ? Et en parallèle, comment accepter que cet homme qu’elle aimait ait pu commettre un tel acte. L’auteure nous propose une très belle réflexion, sur l’amitié, les secrets, la confiance, le chagrin de ne pas avoir été dans la confidence et sous-entendu n’avoir rien vu donc rien pu faire.

J’avais une amie, et je l’ai perdu deux fois. Ce que le cancer n’avait pas fait, le secret s’en chargerait.

L’auteur revient sur la fragilité d’Evelyne Pisier son besoin d’être aimée, de recevoir l’amour d’un père perdu trop tôt et qui laisse un vide immense, et un manque de confiance un soi.

On ressent une énorme culpabilité chez Caroline Laurent qui se reproche de n’avoir rien vu rien deviné et en même temps d’avoir aimé (apprécié serait plus adapté) cet homme qui n’a pas hésité à l’appeler quand l’affaire a éclaté.

Sans le savoir, j’avais été l’amie d’un homme incestueux, et l’amie d’une femme qui n’avait pas dénoncé cet inceste. Pire, j’avais été la plume de cette femme-là. De toutes ces fautes, laquelle était la plus grave ?

Elle aborde le chagrin de la perte, du décès de son amie, et en parallèle le chagrin de ne pas avoir deviné, ce qui rend le deuil tellement compliqué, avec ce sentiment d’avoir été manipulée, voire complice.

Cette culpabilité va avoir des conséquences sur sa vie, son couple, la conduisant à l’éloigner quelques temps direction les îles Féroé, lieu idéal pour faire le point, car comment ne pas sombre dans la folie quand des pensées aussi sombres hantent l’esprit constamment. L’éloignement, dans un milieu totalement étranger dans le climat, la culture, les paysages, incline à la méditation.

L’auteure se demande comment écrire, comment trouver les mots quand on a été plongé dans un tel état de sidération, mais aussi comment survivre, voire se reconstruire. Dans sa réflexion, elle invite des écrivains qui ont écrit sur la souffrance, le chagrin, la folie, avec des citations en harmonie avec son raisonnement intérieur. Ce qui nous donne un récit touchant, plein d’émotions, sans pathos, ni victimisation.

J’ai eu beaucoup de plaisir à retrouver la plume de Caroline Laurent, car j’avais eu un coup de cœur pour son précédent roman « rivage de la colère », alors j’ai fait durer le plaisir car j’ai ressenti beaucoup d’empathie pour ce récit, il fallait digérer les émotions, ne pas se laisser envahir par elles. J’ai toujours envie de lire « Et soudain la liberté », tout en me demandant si ce n’est pas trop tard.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteure.

#Cequenousdésironsleplus #NetGalleyFrance

9/10

Je vous propose une chanson qui accompagne le récit : La ligne droite de Georges Moustaki et Barbara:

Extraits :

A la faveur d’une crise profonde, que je qualifierais volontiers de catastrophe, j’avais perdu les mots et le sens. Je les avais perdus parce que j’avais perdu mon corps, on écrit avec son corps ou on n’écrit pas, moi, j’avais perdu mon corps et ma tête aussi.

Certaines rencontres nous précèdent, suspendues au fil de nos vies ; elles sont, j’hésite à écrire le mot, car ni elle ni moi ne croyions plus en Dieu, inscrites quelque part.

Après le décès de mon amie, je m’étais réchauffée à l’idée du destin. Ce fameux « doigt de Dieu » qui selon Sartre se pose sur votre front, vous désignant comme l’élue. C’était un poids autant qu’un privilège.

Le chagrin est un pays de silence. On le croit à tort bruyant et démonstratif, mais c’est la joie qui s’époumone partout où elle passe. Le chagrin, le vrai, commence après les larmes. Le chagrin commence quand on ne sait plus pleurer.

Le monde autour de moi avait changé de forme, de substance. Les nuits avaient disparu. Demeurait cette question : peut-on être complice de quelque chose qu’on ignore ?

L’horloge est détraquée, je ne sais plus quel jour nous sommes, quel est mon nom ni où j’habite, j’ai perdu les clefs du monde, mais que m’importent les clefs puisque j’ai perdu aussi la serrure.

La bonne trahison est celle qui nous arrache à nos adhérences, à nos préjugés, nos illusions, nos loyautés. On ne transmet rien sans trahir un peu de ce qu’on a reçu. C’est la condition même d’une pensée vivante.

L’écriture réclame au corps quelque chose que le langage lui interdit.

Avais-je, oui ou non, été aimée par cette femme au regard bleu qui avait changé ma vie ? L’avais-je moi-même aimée ou plutôt ; pouvais-je continuer à l’aimer malgré les révélations qui la faisaient chuter de son piédestal ? Enfin, avais-je inventé ou non cette amitié qui m’avait permis d’assumer mon désir d’écrire ?

Ecrire le réel, c’est tourner autour du silence comme autour d’un brasier. C’est tenter quelque chose d’impossible : protéger l’autre en s’exposant soi.

Pour terminer, je croyais interroger un héritage, celui d’une femme contradictoire qui disait faire fi des hommes mais avait craint toute sa vie de ne pas être aimée d’eux, au point de protéger son mari coupable.

Perdre son père, adolescente, c’est devenir romancière. C’est être obligée de tisser des histoires moins laides, moins tristes que le réel.

Un jour, nous naissons. Un jour, nous mourrons. La vie est ce qui nous échappe entre deux dates que nous ne choisissons pas.

A nommer les choses, à nommer le monde, à nommer nos peurs et nos tristesses, à nommer nos colères, à nommer nos blessures, on devient acteur de sa vie.

Lu en octobre 2022

« On était des loups » de Sandrine Collette

Aujourd’hui, je vous parle d’un roman que beaucoup de lecteurs ont apprécié mais qui fut pratiquement un pensum pour moi, et pourtant Dieu sait si j’aime les loups et la montagne :

Résumé de l’éditeur

Ce soir-là, quand Liam rentre des forêts montagneuses où il est parti chasser, il devine aussitôt qu’il s’est passé quelque chose. Son petit garçon de cinq ans, Aru, ne l’attend pas devant la maison. Dans la cour, il découvre les empreintes d’un ours. À côté, sous le corps inerte de sa femme, il trouve son fils. Vivant. Au milieu de son existence qui s’effondre, Liam a une certitude. Ce monde sauvage n’est pas fait pour un enfant. Décidé à confier son fils à d’autres que lui, il prépare un long voyage au rythme du pas des chevaux. Mais dans ces profondeurs, nul ne sait ce qui peut advenir. Encore moins un homme fou de rage et de douleur accompagné d’un enfant terrifié.

Dans la lignée de Et toujours les Forêts, Sandrine Collette plonge son lecteur au sein d’une nature aussi écrasante qu’indifférente à l’humain. Au fil de ces pages sublimes, elle interroge l’instinct paternel et le prix d’une possible renaissance.

Ce que j’en pense :

Liam a choisi de vivre dans la montagne, mais pas n’importe laquelle, une zone austère difficile, loin de la compagnie des hommes. Il vit de la chasse comme autrefois et se suffit à lui-même mais un jour une jeune femme Ava fait irruption dans sa vie, intriguée par son côté ours des cavernes. Malgré les réticences de Liam, ils finiront par avoir un enfant, le petit Aru. Mais comment devient-on père et comment élève-t-on un enfant dans ses conditions. Il n’est pas prêt mais joue le jeu, continue d’aller chasser pendant plusieurs jours loin dans sa montagne.

Aru l’attend toujours et lui « saute au cou » à chacun de ses retours. Un jour c’est le drame, Aru n’est pas là pour l’attendre, Ava a été tuée par un ours, et a protégé son enfant en se couchant sur lui.

Tout à sa tristesse, Liam ne sait pas comment expliquer ce qui s’est passé à Aru, qui est devenu encombrant, alors il l’emmène pour le confier à sa tante et reprendre sa vie d’avant, comme si rien n’avait existé.

Je respecte l’idée d’aller vivre loin de la civilisation, en autarcie, mais il ne faut pas pousser le bouchon trop loin en abandonnant son enfant et même pire, mais ne divulgâchons pas.

Ce roman aurait pu être une ode à la nature avec des passages magnifiques sur les loups par exemple, sur les chevaux qui accompagnent docilement le père et le fils, et le respect que Liam leur porte mais cet homme m’a tellement révoltée même s’il paraît trouver la rédemption que, non, cela n’a pas fonctionner : la colère l’a emporté sur l’empathie. On ne nait pas père, on le devient (hommage à Simone !) mais quand même… Je suis contente, je l’ai terminé mais je vais essayer de l’oublier très vite (en fait certains passages sont tellement durs que je redoute que des images ne s’installent trop profondément dans ma mémoire.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions J.C Lattès qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure dont j’avais aimé le précédent roman Et toujours les Forêts.

#Onétaitdesloups #NetGalleyFrance

5/10

Extraits :

On est seuls au monde quoi. On croit qu’on a quelques voisins autour et qu’on peut compter dessus et c’est vrai et pourtant ça ne change rien au fait qu’en cas de situation grave il n’y a pas de solution. Je le savais et Ava le savait.

Je me sentais tellement loin d’eux même si j’étais content de les avoir ce n’est pas ça, c’est juste qu’on ne vivait pas dans le même univers, c’est tout, ils étaient fragiles et doux et ça me décontenançait parce que je n’ai jamais rien vu de fragile et doux qui perdure dans ce coin et puis, c’était comme j’avais dit, le môme il ne servait à rien.

… Il dormait et on le regardait et franchement je m’ennuyais un peu. Il ne changeait pas et je n’avais jamais réalisé que c’était aussi lent un enfant, je n’allais pas applaudir parce qu’il avait les cheveux qui poussaient ou les dents qui sortaient, c’était idiot.

… ici, évidemment on ne se voit pas beaucoup, on ne se reçoit pas comme les gens de la ville, on est trop loin les uns des autres et surtout on veut qu’on nous foute la paix on est heureux comme ça. C’est quand même pour ça qu’on est tous là au bout de nulle part. Si c’est pour avoir la même vie qu’en ville ça ne valait pas la peine de se perdre dans la montagne…

Le loup lui il chante c’est très différent, ce n’est pas gueuler pour gueuler, il y met du cœur et des intonations surtout quand ils sont plusieurs ça me donne des frissons et je n’ai qu’une envie c’est faire partie de la meute, ça vient de loin à l’intérieur de moi.

J’en ai vu des loups qui chantaient j’en ai vu de mes yeux j’étais caché dans la montagne et je peux dire qu’ils n’avaient l’air tristes pas du tout. Ils causent c’est tout et si nous les hommes on se parlait en chantant comme ça il y aurait peut-être moins de problèmes entre nous.

Il y a toujours quelque chose qu’on ne prévoit pas, quelque chose qui semble impossible et puis ça arrive. Ces choses impossibles, c’est une suite de coïncidences qui individuellement ne représentent aucun danger pourtant mises bout à bout ça fait une chaîne et à la fin il y a une catastrophe.

… un enfant c’est une tâche immense, ça signifie s’occuper de quelqu’un d’autre que soi et je ne suis pas sûr qu’on en soit tous capables…

Lu en octobre 2022

« Sous les feux d’artifice » de Gwenaëlle Robert

Aujourd’hui, on fait un bond en arrière dans l’Histoire : 1864 sur fond de guerre de Sécession, en passant par le Mexique :

Résumé de l’éditeur

Lorsqu’un navire yankee entre en rade de Cherbourg un matin de juin 1864 pour provoquer l’Alabama, corvette confédérée que la guerre de Sécession condamne à errer loin des côtes américaines, les Français n’en croient pas leurs yeux.

Au même moment, Charlotte de Habsbourg, fraîchement couronnée impératrice du Mexique, découvre éberluée un pays à feu et à sang.

Le monde tremble. Mais le bruit des guerres du Nouveau Continent ne doit pas empêcher la France de s’amuser. Encore moins de s’enrichir. Théodore Coupet, journaliste parisien, l’a bien compris. Envoyé à Cherbourg pour couvrir l’inauguration du casino, il rencontre Mathilde des Ramures, dont le mari s’est ruiné au jeu avant de partir combattre au Mexique. Ensemble, ils décident de transformer la bataille navale en un gigantesque pari dont ils seront les bénéficiaires. À condition d’être les seuls à en connaître le vainqueur…

Pendant cette semaine brûlante, des feux d’artifice éclatent de chaque côté de l’Atlantique. Dans le ciel de Mexico comme dans celui de Cherbourg, ils couvrent les craquements d’un vieux monde qui se fissure et menace d’engloutir dans sa chute ceux qui l’ont cru éternel.

Ce que j’en pense :

Par un matin de juin 1864, un bateau yankee, le Kearsarge, mouille en rade de Cherbourg et vient provoquer l’Alabama, une corvette appartenant aux confédérés. Le capitaine de la corvette est confiant dans la solidité et la sûreté de son vaisseau et regarde sans se laisser impressionner le bateau qui fait des manœuvres d’intimidation.

Nous sommes en pleine guerre de Sécession, la France qui importe du coton du Sud est en mauvaise posture : pas de coton implique la fermeture des filatures. Il est donc urgent que le Sud gagne pour que le commerce reprenne.

C’est l’époque des bains de mers, des cures, lancée par l’impératrice Eugénie, et Cherbourg tient à inaugurer son casino en grande pompe, feux d’artifice et accès aux tables de jeux. On attend l’arrivée des Parisiens pour ce week-end (cela ne s’appelle pas encore ainsi !). Théodore Coupet, journaliste en charge des potins mondains, alors qu’il rêve de la rubrique politique, est envoyé sur les lieux pour couvrir les festivités et il fait la connaissance de Mathilde dont le mari s’est ruiné au jeu, alors qu’il faut payer la dot de leur fille.

Qui dit jeu, dit enrichissement possible ou au contraire ruine. Ce qui donne des idées à Mathilde et Théodore : organiser un pari sur la bataille qui va opposer les bateaux américains.

En même temps, Charlotte, la fille du roi Léopold Ier de Saxe-Cobourg, qui vient d’épouser Maximilien de Habsbourg, hérite ainsi du titre d’impératrice du Mexique, couronne dont personne ne voulait, et même Napoléon III semble surpris que le couple ait accepté ce cadeau empoisonné. De surcroît la nuit de noces de Charlotte ne n’est pas passée comme prévu : les deux époux ont dormi côté en côté et rien ne s’est passé.

Après un voyage harassant, le couple débarque dans un pays à feu et à sang, où il n’est pas très bien accueilli : le palais qui les attendait ne peut les recevoir et ils vont parcourir dans une calèche aux couleurs de la République, des chemins particulièrement difficiles : ils arrivent couverts de poussière, et Charlotte sent bien qu’ils font l’objet de moqueries.

Quelle sorte de respect peuvent-ils inspirer, si sales, si fatigués, ballottés par des mulets dans une voiture aux couleurs de la République ? Elle pense à son père, aux convois grandioses dans lesquels il traversait avec elle son royaume flamand.

J’ai aimé ce récit à deux voix, les Habsbourg au Mexique, et Cherbourg qui se transforme en Casino géant, sur fond de bataille navale. On ne peut pas dire que les Habsbourg apparaissent sous leur meilleur jour : Charlotte a appris la politique auprès de son père et elle se rend bien compte de leur situation, alors que Maximilien se livre à la chasse aux papillons entre deux plongées dans la mélancolie…

Gwenaëlle Robert raconte très bien les évènements, tant politiques que les paris, avec un style incisif qui rend la lecture agréable. Je gardais un souvenir assez confus de « l’expédition au Mexique » de Napoléon III, de l’essor des bains, des cures, sur fond de travaux haussmanniens mais cela remontait à très loin, et la couronne des Habsbourg m’était complètement sortie de la mémoire.

Bref, un roman agréable à lire, mais dont la fin m’a laissée perplexe, car en fait, cela n’en est pas une, notre histoire, notamment celle ce rapportant à Théodore, Mathilde et la jeune femme qui recueille les paris se termine en queue de poisson…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions du Cherche Midi qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure

#Souslesfeuxdartifice #NetGalleyFrance

8/10

Gwenaële Robert est professeure de lettres. Elle a publié trois romans dans la collection des Passe-murailles : Tu seras ma beauté (2017), Le Dernier Bain (2018), lauréat de six prix littéraires dont le prix Bretagne, et Never Mind (2020), lauréat du prix Albert Bichot, du prix Maintenon et du Prix du marque-page. Elle est également l’auteure d’un roman policier, Le Dernier des écrivains, aux Presses de la Cité (2022). Elle vit à Saint-Malo.

Extraits :

Son mari est accoudé au bastingage de la frégate, il regarde au loin, il aime la mer passionnément. Elle est le décor idéal pour ses épanchements mélancoliques, les rêveries de son esprit malade, gavé des poèmes romantiques mal digérés – Goethe, Hölderlin, Byron.

Eugénie dévisage son mari (Napoléon III). Elle est surprise. Un peu embarrassée aussi. L’impression d’avoir été complice d’une duperie. Pas un crime, non, mais un mauvais tour. Elle s’est prise d’affection pour cette Charlotte de Habsbourg qu’elle a accueillie à Paris avec beaucoup de chaleur et d’empressement. C’était si inattendu que ces jeunes mariés acceptent la couronne du Mexique dont personne ne voulait. Si inespéré.

C’est un nom d’Indien, gonflé du vent chaud des plaines du Sud, un nom accroché de broussailles, secoué de typhons, un nom gorgé du sang des pionniers, bercé du chant des esclaves. ALABAMA. Avec ses quatre A et le balancement cadencé de ses syllabes, on dirait les premières notes d’une musique qu’il fait sienne, tandis qu’il avance vers la plage des Mielles, les yeux fixés sur le vaisseau sudiste.

Chaque ville maintenant rêve de transformer sa mer en baignoire de luxe et ses plages en séchoirs géants – au lieu des poissons, mettez des bourgeoises, à la place des bicoques de pêcheurs des villas à tourelle, avec des noms de poèmes : Beau Rivage, Remember, Rochambelle, Castelroc. Ça attirera les Anglais d’Outre-Manche et les Parisiens de la rive droite…

Seulement Cherbourg n’est pas Cabourg – et n’est pas Morny qui veut. Tous les maires de la côte n’ont pas la chance d’être le bâtard d’une reine, le petit-fils naturel d’un évêque et le demi-frère de l’empereur pour transformer un port de pêche en ville de plaisir.

Le bottin de Paris est plein de ces noms des vieilles lignées qui achèvent de dilapider sur le tapis vert les terres acquises par leurs ancêtres, à la pointe de l’épée. Vice de l’aristocratie en un siècle bourgeois, ou sursaut d’orgueil : après tout, le jeu est une façon comme une autre de défier l’équilibre d’une société fondée sur le travail et l’argent…

Si seulement les Américains pouvaient en finir avec leur foutue guerre pour que le travail reprenne… Ou bien il faudrait que les balles de coton transitent par le Mexique, c’est bien pour ça que des milliers de soldats ont embarqué pour Veracruz avec la mission d’y placer un empereur à la solde des Français, oui ou non ?

Car les Cherbourgeois ne sont pas des joueurs, ils viennent en curieux, en badauds, voir de leurs propres yeux cette arène infernale où se précipitent les fortunes sous les regards avides des possédés.

Les Etats du Sud appartiennent au passé. Leur aristocratie un peu frelatée, leur économie fondée sur la terre, leur mode de vie… Ce sont des restes d’Ancien Régime, tout cela sera balayé par la révolution industrielle. On n’entrera pas dans le XXe siècle avec du coton et des esclaves, c’est… c’est impossible.

Elle est prisonnière. Mais de qui ? Du peuple mexicain ? Des militaires français ? Des appétits impérialistes de Napoléon III ? Ou de sa propre ambition, cette passion du pouvoir contractée à Laeken, quand elle bavardait avec son père, dans son bureau, des heures entières, après le souper ?

Lu en septembre-octobre 2022

« Sofonisba » d’Anne Comtour

Un titre avec ce prénom étrange, Sofonisba, qui a attiré mon attention et ma curiosité en lisant la quatrième de couverture, il n’en fallait pas plus pour que je tente ma chance lors de cette opération « Masse critique » organisée par Babelio.

Quatrième de couverture :

J’avoue, jusqu’à ce que je lise SOFONISBA, le dernier roman d’Anne Comtour, je n’avais jamais entendu parler de Sofonisba Anguissola.

Et je me désolais qu’il y ait eu si peu de femmes peintres.

Et voilà qu’au sortir de cette lecture, je découvre cette artiste, cette peintresse, jaillie de la Renaissance.

En une centaine de pages, légères, précises, enlevées… Anne C. nous entraîne dans un tourbillon de joie. On suit Sofonisba dans ses apprentissages ; on la voit broyer ses couleurs, tendre ses toiles, manier fusains et pinceaux ; on l’entend jouer du virginal ; on assiste à la naissance de ses talents.

Par la vivacité et la grâce de ces lignes, j’ai la sensation d’avoir découvert, en plus d’un grand peintre injustement méconnu, portraitiste hardie et virtuose, une nouvelle amie ; et cela n’a pas de prix.

Longue vie nouvelle à Sofonisba !

À quand une exposition de ses toiles en France ?

En attendant, plongeons dans ce récit enjoué, irradié par le soleil d’Italie, comme dans un torrent d’eau vive.

Élise Fontenaille

Ce que j’en pense :

On suit le destin extraordinaire de Sofonisba Anguissola, depuis son enfance à Crémone dans une famille qui a l’esprit ouvert : le père Amilcare a promis que ses enfants pourraient faire éclater leurs dons qu’ils soient filles ou garçons ce qui était rarissime à l’époque et par la même occasion il va leur donne des prénoms carthaginois. Elle est née entre 1532 et 1538, et s’éteindra en 1625, longévité rare à l’époque où régnait notamment la peste…

Elle et sa sœur vont avoir pour maître Bernardino Campi, toutes les deux sont douées mais Elena va choisir la voie mystique en entrant au couvent. Puis, Gatti et à Rome Michel-Ange. Alors surgit une offre qui va changer le cours de son existence : elle est appelée à la cour d’Espagne par Philippe II, fils de Charles Quint qui va devenir son protecteur.

En tant que femme il faut lui trouver un titre car Maître de Peinture est réservé aux hommes. Elle devient alors demoiselle d’honneur de la Reine (Maîtresse de Peinture ne sonne pas bien aux oreilles) elle fera les portraits des hauts personnages de la Cour. Elisabeth de Valois, qui va devenir Isabel, est âgée de quatorze ans quand elle arrive à Madrid.

Sofonisba est cultivée, parle espagnol, français, elle est musicienne et le roi décide de lui accorder une rente qu’il ne remettra jamais en question. Dans un premier temps c’est Amilcare qui la perçoit, plus tard ce sera elle-même.

Sofonisba va devenir très proche de la Reine, des enfants, les infantes Isabelle Clara Eugenia et Catalina Micaela (elle les peindra à diverses périodes de leurs vies, notamment à un âge avancé (« Les Infantas » (il en sera de même pour les autres épouses qui suivront) mais la Cour d’Espagne est austère, tous les nobles sont, de noir, vêtus, on est loin des couleurs chatoyantes de Cremone ou de Rome.

Elle ne va pas renoncer à une vie de femme pour autant, le Roi lui trouvera un époux. Elle finit par épouser Fabrizio de Moncada de Paterno, dont la famille vit à Gênes, mais chut ! je vous laisse découvrir…

On traverse aussi l’histoire de l’Espagne, au XVIe siècle, (mais aussi de l’Europe et du monde) à cette époque où la Reconquista n’est pas encore très loin, la défiance vis-à-vis des Moriscos, les Moresques, les croisades, et l’importance du rôle de la religion. A travers l’histoire de Sofonisba, on visite la mode, les spectacles, la musique, les arts, en général, la Renaissance etc.   

J’ai choisi ce livre car ce prénom, Sofonisba, a immédiatement attiré mon attention par son originalité, et la peinture m’intéresse même si je suis loin d’être une spécialiste. Je n’avais jamais entendu parler d’elle et sa personnalité, son histoire, son talent m’ont fascinée.

Anne Comtour la rend très vivante, opiniâtre parfois, habitée par son art : elle a fait beaucoup de portraits et d’autoportraits, alors qu’elle aurait aimé tenter les paysages, les natures mortes mais ce n’était pas à la mode alors. Elle va sombrer dans les oubliettes dans les siècles qui vont suivre, des hommes vont s’approprier son travail, notamment Alonso Sanchez Coello (peintre officiel de la Cour) et elle sera reconnue beaucoup plus tard.

J’ai retenu, entre autres, deux moments émouvants : lorsqu’elle rencontre, sur le tard, Artemisia âgée de 25 ans à peine ; ou sa rencontre avec Van Dick, un an avant sa mort, venu voir de près l’œuvre de celle dont on lui a parlé de manière élogieuse.

J’ai eu un gros coup de cœur pour Sofonisba et pour ce livre qui lui rend un si bel hommage. Je ne la connaissais pas, comme je l’ai dit précédemment, mais depuis cette lecture (en fait j’ai lu et relu ce livre !, j’ai fait durer le plaisir, je n’avais pas envie de quitter cette belle artiste) je consulte tous les sites internet à la recherche de ses tableaux…

Un détail, au passage, j’ai failli m’étrangler en lisant la préface : « Peintresse » quelle horreur !

Un grand merci à Babelio et aux éditions CREER qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure que je ne connaissais que de nom…

Je vous propose deux sites pour explorer l’œuvre de Sofonisba, droit à l’image étant de rigueur :

https://www.nationalgeographic.fr/histoire/sofonisba-anguissola-premiere-femme-peintre-superstar-de-la-renaissance

et https://www.wikiart.org/fr/sofonisba-anguissola

Anne Comtour vit en auvergne depuis la nuit des temps. Elle chante et danse au sein d’un ensemble de musique Renaissance et joue de la harpe. Après « Anne de Joyeuse » elle signe son deuxième roman historique.

Extraits :

Amilcare Anguissola est fier : ses enfants ont du talent. « Garçons ou filles, tous cultiveront leurs dons » a-t-il décidé. « Et ils auront des prénoms carthaginois ! ». Bianca approuve pour l’éducation mais rechigne pour le prénom : la mode est plutôt à la mythologie gréco-romaine, aux saints évangélistes ou aux martyrs chrétiens…

Sophonisba, prononce le père, ému mais autoritaire… était une prestigieuse reine de Carthage. Fort éduquée en lettres et arts, elle charmait par sa voix, sa beauté, son intelligence. Des rois se sont battus pour elle.

A huit ans, elle brossait son premier autoportrait. A dix ans, elle allait déjà dans les églises copier les tableaux.

Peindre, son obsession, sa passion… travailler, sentir qu’elle s’améliore, que sous ses doigts surgit la beauté… Quel tressaillement, bien plus intense que toutes les amours mortelles, pense-t-elle.

Sofonisba se met à envier sa sœur, destinée à un mariage mystique. Mais, son amour à elle, c’est le trait, la couleur, la composition. Et matérialiser l’impalpable.

Voyons… une femme peintre, ce n’est pas vraiment dans l’étiquette. Mais, la belle Sofonisba, qui peint avec talent tant de hauts personnages, on pourrait lui donner le titre de « Maîtresse de Peinture de la Reine » ! ou, plus facile, comme elle est noble, de demoiselle d’honneur.

Elisabeth de Valois a épousé Philippe II par procuration : à Paris, le duc d’Albe est venu jouer le rôle de son roi pour la cérémonie. Comme elle a dû se sentir seule, la petite princesse bouclée ! Elle abandonne sa mère, Catherine de Médicis, ses sœurs, Claude et Margot, ses frères, et surtout sa meilleure amie, Marie Stuart, promise à son frère François, l’héritier de France…

Orazio est souvent en mer. Entre deux retrouvailles passionnées, Sofonisba visite sa famille à Crémone, portraiture, tient salon : à gênes, république, on aime discuter de politique. Cette pratique s’épanouira au XVIIe, à Paris notamment. Dans ce domaine aussi, Sofonisba innove. Elle reçoit poètes, musiciens, théologiens et… astronomes, savants prisés en cette ville portuaire…  

Artemisia Gentileschi est confuse de perturber le voyage d’une octogénaire, elle qui rayonne de ses vingt-cinq ans. Mais, comment imaginer un âge aussi avancé pour Sofonisba ? Elle court presque sur le quai, malgré ses jupes et ses années. Elégante même en voyage, bien qu’un peu décoiffée…

Lu en septembre octobre 2022

« Cher Connard » de Virginie Despentes

Aujourd’hui, je vous parle du dernier opus de Virginie Despentes, car j’ai cédé aux appels des sirènes, en pensant que son esprit caustique me plairait peut-être en cette période #metoo

Résumé de l’éditeur

« Cher connard,


J’ai lu ce que tu as publié sur ton compte Insta. Tu es comme un pigeon qui m’aurait chié sur l’épaule en passant. C’est salissant, et très désagréable. Ouin ouin ouin je suis une petite baltringue qui n’intéresse personne et je couine comme un chihuahua parce que je rêve qu’on me remarque. Gloire aux réseaux sociaux : tu l’as eu, ton quart d’heure de gloire. La preuve : je t’écris. »


Après le triomphe de sa trilogie Vernon Subutex, le grand retour de Virginie Despentes avec ces Liaisons dangereuses ultra-contemporaines.

Roman de rage et de consolation, de colère et d’acceptation, où l’amitié se révèle plus forte que les faiblesses humaines…

Ce que j’en pense :

Tout commence par un post sur Instagram d’Oscar, écrivain en manque d’inspiration et de popularité depuis quelques temps, dans lequel il s’en prend au physique d’une actrice culte cinquantenaire, Rebecca, qui selon lui aurait « mal vieilli » …

Il s’en suit un échange épistolaire des temps modernes sur les réseaux sociaux. Oscar étant en parallèle dénoncé comme harceleur par une attachée de presse qu’il a conduit naguère à la démission et que règle ses comptes avec lui, via #metoo.

Cet échange commence de manière assez drôle mais Oscar s’enfonce tout seul en exhibant un déni phénoménal, il était amoureux d’elle et elle n’a rien compris bien-sûr… Le genre de mec qui entend « oui » quand on lui dit et répète sur tous les tons « non ». Très vite j’ai eu envie d’envoyer promener ce livre mais j’ai eu pitié de ma liseuse…

L’idée était intéressante, mais on assiste très vite à deux monologues qui ne tentent même pas de se répondre, chacun étant obnubilé par son image.

Je m’attendais à moins de « sympathie » de la comédienne vis-à-vis d’Oscar, derrière laquelle je n’ai pas pu m’empêcher d’entrevoir Catherine Deneuve revendiquant son droit à être importunée, (non mais, je rêve elle se rend compte de ce qu’elle dit ! tout le monde n’a pas une harde de garde du corps derrière son postérieur pour le protéger !). Elle se réveille un peu tard, alors que Zoé est entrée dans sa vie, comme par hasard.

Je me suis laissée tenter par le tapage médiatique autour ce dernier opus de Virginie Despentes mais décidément, quand ça ne veut pas, ça ne veut pas… Déjà, je n’avais pas réussi à survivre au premier tome de « Vernon Subutex » donc c’était ma dernière chance pour tenter d’apprécier l’auteure.

Je suis satisfaite d’être arrivée au bout de ce livre, lecture qui fut un pensum et m’a fait beaucoup grincer des dents et donner envie de mettre des baffes… Cela relève de l’exploit.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur

 #Cherconnarddespentes #NetGalleyFrance

4/10

Lu en octobre 2022

« La fille de l’ogre » de Catherine Bardon

Retour en République Dominicaine, et à une auteure dont j’avais apprécié la tétralogie, « Les déracinés » surtout le premier tome en fait, avec le roman que je vous propose aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur

Le bouleversant destin de Flor de Oro Trujillo, la fille d’un des plus sinistres dictateurs que la terre ait porté.

1915. Flor de Oro naît à San Cristóbal, en République dominicaine. Son père, petit truand devenu militaire, ne vise rien moins que la tête de l’État. Il est déterminé à faire de sa fille une femme cultivée et sophistiquée, à la hauteur de sa propre ambition. Elle quitte alors sa famille pour devenir pensionnaire en France, dans le plus chic collège pour jeunes filles du pays.

Quand son père prend le pouvoir, Flor de Oro rentre dans son île et rencontre celui qui deviendra son premier mari, Porfirio Rubirosa, un play-boy au profil trouble, mi gigolo, mi diplomate-espion, qu’elle épouse à dix-sept ans. Mais Trujillo, seul maître après Dieu, entend contrôler la vie de sa fille. Elle doit lui obéir comme tous les Dominicains entièrement soumis au Jefe, ce dictateur sanguinaire.

Marquée par l’emprise de ces deux hommes à l’amour nocif, de mariages en exils, de l’Allemagne nazie aux États-Unis, de grâce en disgrâce, Flor de Oro luttera toute sa vie pour se libérer de leur joug.

Ce que j’en pense :

On fait la connaissance de Flor de Oro (Fleur d’or), fille aînée du dictateur Rafael Leonidas Trujillo et de sa première épouse Aminta Ledesma, alors que son père est encore un « apprenti soldat », gravissant les degrés qui le conduiront vers le grade de général. Flor est en adoration devant son père, mais elle porte en elle la tache originelle qui prouve son origine haïtienne (comme son père d’ailleurs !) et ceci va la poursuivre durant toute son existence.

Le Jefe, comme on le surnomme l’envoie faire des études dans un collège en France, où elle découvre le froid, la solitude et la difficulté à se faire des amis. Elle se concentre sur les études, car son père, à chaque retour, épluche le carnet de notes. Elle se défend des moqueries en citant César : « Mieux vaut être le premier dans son village, que le second à Rome ».

Un jour, cependant, elle devient intéressante, son père est devenu Président de la République Dominicaine, via une élection truquée, les opposants ayant été muselés. Cela va signer son retour au Pays…

En fait, personne n’est là pour l’accueillir, son père ayant d’autres préoccupations, un remariage, d’autres enfants… Une brève période de bonheur, quand elle rencontre le beau lieutenant Porfirio Rubirosa, qui sera célèbre pour son côté bourreau des cœurs, (il épousera même une célèbre actrice française !) mais le dictateur veille, leur coupe les vivres lorsqu’ils s’exilent à New-York, notamment. L’argent et le pouvoir permettent tout…

Tout au long de son existence, Flor va essayer d’exister aux yeux de son père, qui ne cessera de la surveiller, de la manipuler, lui imposant ses choix, à travers ses nombreux mariages (neuf au total et tous plus ou moins ratés, car le Jefe œuvre en sous-main -sous-marin ?) au gré de ses intérêts personnels : chacun des nouveaux maris devant lui apporter des contrats juteux, le servir.

On se prend d’affection pour cette femme qui brille par son manque d’estime d’elle-même, toujours en quête de l’approbation paternelle qui ne vient jamais bien sûr, car il adore l’humilier, lui lancer des petites phrases assassines mais elle reste sous sa domination, il y a trop longtemps qu’on lui a coupé les ailes. Elle fuit de l’alcool, l’anorexie, se détruisant lentement.

Catherine Bardon nous offre, à travers l’histoire de cette femme manipulée, malmenée, celle de la République Dominicaine durant les trente ans de la poigne de fer de Trujillo ce qui rend ce roman encore plus intéressant, on est au-delà d’un destin individuel brisé.

Je connais mal l’histoire de la République Dominicaine, j’ai découvert Trujillo en lisant « Les déracinés », je l’avoue ! Je n’ai pas terminé la tétralogie, d’ailleurs, il me reste le dernier tome, mais les personnages m’intéressaient moins que ceux du premier tome.

L’auteure sait bien décrire la situation du Pays comme, la culture, et la famille du dictateur alors j’ai dévoré ce roman, même si parfois j’avais envie de secouer un peu notre héroïne, un passage sur le divan aurait été très intéressant, elle l’a d’ailleurs tenté mais son psy presque époux est décédé dans des conditions étranges… Alors elle n’a pas retenté l’expérience.

Comment ne pas sourire en voyant Trujillo tenter de masquer ce qui est tout sauf un teint d’albâtre, en se poudrant abondamment le visage !

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur

 #Lafilledelogre #NetGalleyFrance

7/10

Après une carrière dans la communication, Catherine Bardon se consacre désormais à l’écriture et partage son temps entre la France et la République dominicaine. Elle est l’autrice de la saga Les Déracinésqui s’est vendue à plus de 500 000 exemplaires et qui a été distinguée à de nombreuses reprises, notamment par le Prix Wizo et par le Festival du premier roman de Chambéry en 2019.

Extraits :

Voilà, Papi a décidé. Il a toujours raison, il ne faut pas le contrarier, pas le décevoir. Surtout pas. Une petite fille doit se plier aux décisions de son père, surtout quand c’est un soldat. Son chiot, ce sera Boule de Neige. Flor ne sait pas ce qu’est la neige.

Dans l’enfance de Flor, il y a cette tache originelle. Dont elle ne pourra jamais se laver. Celle qui explique peut-être tout. C’est une goutte. Une goutte de sang noir. Haïtien. Celle dont on ne parle pas. Celle qui fait si honte à son père.

C’est pour ça que Papi et Mami la regardent avec pitié et ne l’aiment pas beaucoup, car elle, Flor de Oro, n’est pas parfaite. Cette goutte de sang qui la hantera toute sa vie…

Ce qu’elle omet de préciser, Aminta, c’est que, menacés de mort, les opposants politiques ont préféré jeter l’éponge ; que, contraints à la démission, les membres de la commission électorale ont été remplacés par des hommes à sa botte ; que la campagne électorale s’est déroulée dans un climat de véritable terreur…

Le cœur de Flor s’emballe, son souffle se fait court. Lieutenant Porfirio Rubirosa. Il est encore plus beau de près. Il incline légèrement la tête. C’est fugitif. Elle croit avoir capté une lueur victorieuse, un friselis dans son regard…

… 8 décembre 1941. Les États-Unis entrent en guerre… Malgré son admiration pour Mussolini et Hitler, le Jefe a écouté la voix de la sagesse et s’est rallié aux Yankies qu’il exècre…

Elle sait trop à quel point son cœur est avide de la reconnaissance et de l’amour de son père, à quel point exister à ses yeux, capter son attention, conquérir une approbation, le satisfaire est vital pour elle. Car si elle n’existe pas à ses yeux, elle n’existe tout simplement pas…

Quand il y a de l’argent, on ne visite pas l’arrière-cour de la banque…

Avec lui, on ne sait jamais comment interpréter les choses, un piège, une bonté, un caprice ? Ne pas savoir sur quel pied danser, ne pas savoir quel sera le prochain faux-pas, être toujours sur ses gardes, sous tension permanente, Flor partage le quotidien des Dominicains.

Lu en septembre 2022

« Un chien à ma table » de Claudie Hunzinger

Je vous parle aujourd’hui d’un livre assez particulier que j’ai choisi au départ pour son titre et pour faire la connaissance de l’auteure :

Résumé de l’éditeur :

C’est un roman dont Yes, une jeune chienne, est le personnage principal. Un soir, celle-ci, traînant une sale histoire avec sa chaîne brisée, surgit à la porte d’un vieux couple, Sophie une romancière et Grieg son compagnon. À partir de là, le destin de Yes va tenir à lui seul la narration. D’où vient-elle, qu’a-t-elle vécu ? Est-on à sa poursuite ? La chienne se révélera la gardienne de ce qui caractérise l’humain. La gardienne du langage. Mais une gardienne menacée.

On pourrait aussi voir dans ce roman l’histoire d’un duo féminin/animal. Il raconte en effet la grande affection qui lie Sophie, la narratrice, et Yes, la jeune chienne échappée de chez un zoophile. Chacune s’augmentant de l’autre. Chacune veillant aussi sur l’autre. Jusqu’au drame.
Mais c’est également un roman d’amour entre deux êtres humains, interrogeant quelle sorte d’amour lie encore un vieux couple, Sophie qui aime les marches dans la forêt, et Grieg, déjà sorti du monde, dormant le jour et lisant la nuit, survivant grâce à la littérature. L’intrusion de Yes sera le révélateur de l’amour qui lie ce couple en passe de l’avoir oublié.

Cependant, on peut aussi penser que le thème du roman, c’est la vieillesse. Celle du monde, celle d’un couple, celle d’une femme. Oui. Mais surtout le contraire de la vieillesse. Dans ce roman, on n’accepte pas encore la défaite. Grâce à l’irruption de Yes, il est une ode à la vie.
On peut également penser qu’on se trouve dans un roman écoféministe dont l’enjeu est ce qui lie la nature menacée et le féminin révolté.

Quoi qu’il en soit, on baigne dans des temps troublés. Bizarres. Inquiétants. Où va-t-on ? L’humanité, que deviendra-t-elle ? Que deviendront les bibliothèques, les librairies, les livres ? Mais comme il s’agit d’un livre qui prône l’extravagance, où les poètes de ces temps de détresse se sont réfugiés dans les champignons, merveilles d’un futur imprévisible, ce roman baigne dans un climat d’amour de la poésie. Son véritable enjeu climatique, c’est la poésie.

Ce que j’en pense :

Sophie Hunzinga et Grieg son compagnon ont décidé, il y a trois ans de se retirer dans une ancienne bergerie qu’ils ont achetée dans un endroit au nom prédestiné : « Les bois-bannis ». Ils ont choisi volontairement ce lieu-dit, situé à environ une heure de marche de tout lieu d’habitation, et qui fut autrefois peuplé par des amish, à moins que ce ne soit des anabaptistes, dans le but de vivre au plus près de la nature et en harmonie avec elle mais de fuir la compagnie des hommes.

Une jour, une petite chienne fait son apparition sur le pas de la porte en quête de nourriture. Ce jour-là, elle ne fait que se restaurer et repart. Mais, contre toute attente elle revient et Sophie finit par « l’adopter » , la baptisant Yes ; elle s’aperçoit que celle-ci a été victime de violence zoophile.

Grieg ne vit que par ses livres, Sophie est écri-vaine et doit se rendre à une rencontre littéraire. Ceci inclut un voyage en train, donc une sortie d’un territoire protégé, mais cependant anxiogène, car on sent au fil des pages que le danger rode. Pour cette équipée, elle décide de chausser des Buffalos en hommage à Brigitte Fontaine qu’elle admire.

Quelle idée d’avoir chausser ce matin ces grolles monstrueuses pour venir disserter du regard de la gazelle ? – Oui, mais on annonçait de la pluie et c’était les mêmes que celles de Brigitte Fontaine, chanteuse archi-culte, écrivain aussi, un an de plus que moi, laquelle un jour lança ; « Si on me dit écri-vaine, je tue. »

On assiste au quotidien du couple, une vie saine, frugale, de longues marches dans les alentours, une réflexion sur la société actuelle, sa violence, sa responsabilité dans la nouvelle extinction de masse touchant oiseaux notamment. Leur situation est plus gaie depuis l’apparition de Yes dans leur vie, car cette chienne déborde d’énergie, une énergie communicative.

Sophie Hunzinga , avatar de Claudie Hunzinger, on l’a bien compris, est touchante par son réalisme par rapport à la situation de la planète et l’évolution du monde, et j’avoue que parfois j’ai envié son courage, aller s’installer loin de tout, des hommes, des commerces, (pour ne pas parler du désert médical certain!) et vivre au contact de la Nature. C’est un choix audacieux et lucide dont le commun des mortels n’est pas forcément n’est pas capable de faire ou de supporter.

J’ai beaucoup aimé sa tirade rageuse sur le mot « écrivaine » qu’elle persiste à écrire « écri-vaine » car pour elle il s’agit d’un terme péjoratif, comme un écrivain au rabais, opinion que je partage totalement, cela va de soi. Il ne faut pas s’y tromper, l’auteure nous parle aussi de la solitude et de la vieillesse dans un monde déshumanisé en nous rappelant que les animaux sont souvent plus bienveillants à notre égard que les humains.

Je retiendrai aussi le fait de se construire un lit avec un cadre en bois et des piles de vieux journaux, (de vieux exemplaires du « Monde » attachées entre elles sur lesquelles ils ont déposé leur matelas, lit dans lequel ils dormaient tous les trois, Yes, la chienne entre eux-deux !

Claudie Hunzinger nous propose également un voyage en littérature où l’on côtoie aussi bien des philosophes de l’antiquité que des auteurs contemporains, de Démocrite à Marguerite Duras en passant par le génial Tolstoï dont elle étrille un peu le mode de vie au passage , pour ne citer qu’eux…

Ce roman m’a beaucoup plu, car il y a quand même de la lumière dans cette réflexion, mais il faut reconnaître que, si l’on est affecté par la sinistrose ambiante, cela risque de plomber le moral…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure

#Unchienàmatable #NetGalleyFrance

8/10

Écrivaine et plasticienne, Claudie Hunzinger est l’auteure de nombreux livres, dont, chez Grasset, deElles vivaient d’espoir (2010), La Survivance(2012), La langue des oiseaux(2014), L’incandescente(2016) et Les Grands cerfs (2019) qui a obtenu le Prix Décembre 2019.

Extraits :

Me maquiller m’a longtemps intéressée comme une fantaisie. Souvent comme une loufoquerie. Une magie, ça m’est arrivé. Une délinquance, parfois. Mais, en vérité, le maquillage, c’est une insurrection. – Une insurrection critique contre la vie quotidienne ? – Tout à fait. C’est ma définition préférée.

Pour nous sortir sans trop de casse du chaos qui s’annonçait et que tout le monde avait senti venir sans bouger le petit doigt. On voulait juste se faufiler. Grieg, d’accord pour tout. Moi, je voulais encore une fois goûter le plaisir infini de déguerpir. Déguerpir, c’est ma base de romancière. De livre en livre, je me suis accrochée à déguerpir comme à la queue d’un renard.

Dans certaines situations, je me taillerais vite fait avec le chien. Sortir d’un bond de moi et rejoindre le chien. Filer à quatre pattes. Me casser. Combien de fois cela m’est-il arrivé, de croiser le regard du chien et d’y trouver d’emblée loyauté, complicité, profondeur, goût du jeu ? En connexion immédiate et totale ?

On a donc dormi sur les nouvelles du monde, celles qui, de jour en jour, tombent dans les abîmes pour être remplacées par les suivantes, on s’est couchés dessus, on en a fait une litière. Oh ! le gâchis. Rien que pour cette connaissance du gouffre, ça valait la peine d’avoir gardé un abonnement papier.

S’il avait été encore en vie, Tolstoï défendrait les rivières, les forêts, les prairies,comme autant de personnes, esclaves du capital, exténuées, mourantes sous le joug des humains.

Nous étions entrés dans ce que les savants ont appelés, ça faisait déjà un moment, l’anthropocène. Une ère de mauvais augure, nous allions le constater. Et, d’un coup, oui,le monde s’était assombri. Il avait pris un coup. Les philosophes aussi. Devenus vieux et grincheux…

Les enfants avaient des rêves encore, comme les peuples des confins de l’humanité. Ils se sentaient poissons parmi les poissons, oiseaux parmi les oiseaux. Passagers. Égarés. Menacés. Déterminés. Ils se savaient encore appartenir à un ailleurs. Ils savaient qu’ils n’étaient pas des adultes.

D’ailleurs, maintenant que tout se casse la gueule en bas, qu’il n’y aura plus de maisons d’édition ni de librairies ni de livres, elle va écrire pour qui, notre écri-vaine qui a de la peine ? Si tout se casse la gueule, pourquoi écrire encore ? Puisqu’on a perdu, pourquoi écrire?Pour qui ? Tu devrais laisser tomber, Sophie ? Tu y crois encore ?

Les mots, les oiseaux, ensemble liés, fragiles, abîmés, décimés par nous, ça, je le ressentais très fort. Quand est-ce que tout avait commencé ? Sans doute bien avant qu’on s’en aperçoive. A quel moment tout s’était-il mis à foirer, visiblement ? Qu’est-ce qui s’était joué dans notre dos dont on avait ignoré les signaux lugubres ?

Lu en septembre-octobre 2022

« Le Cabaret des mémoires »de Joachim Schnerf

Nous allons rester encore en Allemagne avec le livre dont je vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Demain matin, Samuel ira chercher sa femme et leur premier né à la maternité. Alors, en cette dernière nuit de solitude, à l’aube d’une vie qui ne sera plus jamais la même, Samuel veille. Partagé entre exaltation et angoisse, il se souvient du passé, songe à l’avenir, tente d’endosser son nouveau rôle de père.


Cette nuit est hantée par de nombreuses histoires. Celle de ses aînés, et d’abord celle de sa grand-tante, la fabuleuse Rosa, installée après la Seconde Guerre mondiale au Texas où elle a monté un cabaret extraordinaire. Celles que Samuel se racontait enfant, lorsqu’avec ses cousins il se déguisait en cow-boy et jouait à chercher sa grand-tante dans le désert d’une Amérique fantasmée, face à des ennemis imaginaires. Celles que Rosa, désormais ultime survivante d’Auschwitz, raconte chaque soir sur les planches. Toutes ces histoires, Samuel les partagera avec son fils, l’enfant de la quatrième génération qui naît alors que Rosa fait ses adieux à la scène.

Il n’y aura bientôt plus aucun témoin pour transmettre, mais il restera le récit, la fiction, capables de dévoiler ce qu’on croyait disparu, d’évoquer l’indicible, d’empêcher les falsificateurs de dénaturer le passé. Au Cabaret des mémoires, il s’agit de ne pas oublier, jamais. Et pour Samuel, de comprendre que l’enfant qu’il a été doit passer le relais à celui qu’il s’apprête à accueillir. Roman intimiste, conte moderne, Le cabaret des mémoires entrelace les fils de la transmission au cours d’une bouleversante nuit initiatique à la puissance universelle.

Ce que j’en pense :

Samuel et son épouse Lena viennent d’avoir leur premier enfant et c’est la dernière nuit avant le retour de la maternité, nuit qui va faire remonter des souvenirs, des évènements du passé et beaucoup d’interrogations, la première étant « qu’est-ce qu’être un père ?»

Dans la famille, il y a des secrets, des non-dits du côté de la branche paternelle de Samuel : sa grand-tante, Rosa a été déportée à Auschwitz à la suite de délation, et sa mère y a trouver la mort ainsi qu’une amie proche, tandis que le petit frère était confié à des voisins qui l’ont caché. Au retour, Rosa n’a pas supporté de rester en France et elle s’est exilée aux USA où elle tient un cabaret, animant chaque soir un spectacle où elle rend hommages aux victimes de la Shoah, égrenant les noms de personnes qui y ont perdu la vie. C’est le témoignage de « La dernière survivante de la Shoah ». Elle n’a jamais revu sa famille, s’est construit une nouvelle vie, dans le désert texan, avec son « Cabaret des mémoires » car comment parler de l’indicible en famille ?

Chaque soir, elle enchaîne les anecdotes sur un ton hilare, comme autant de portées sur lesquelles la tragédie posera ses notes. Elle parle de son enfance, de ses parents boulangers fuyant les pogroms polonais avec elle et son petit frère pour trouver refuge dans les quartiers nord de Paris…

Rosa est une grand-tante à laquelle Samuel et ses cousins vouent une grande admiration au point de se lancer, à l’adolescence, dans la découverte imaginaire de Shtetl City, une épopée à la fois amusante et émouvante.

Ce livre pose les questions essentielles, quand on accueille un bébé dans une famille dont le passé est lourd : comment parler de la Shoah et en quels termes, à quel moment, surtout dans la mesure il n’y a aucun témoignage au sein de la famille, les personnes qui sont revenues de l’enfer des camps n’ont pas parlé du moins pendant très longtemps, personne n’avait vraiment envie de les entendre. La culpabilité du survivant n’est jamais très loin, ce qui en fait un sujet tabou.

L’auteur aborde également le thème de l’oubli, car que se passera-t-il lorsque le dernier témoin aura disparu ?

J’ai beaucoup aimé la solution que Samuel a trouvé pour raconter la Shoah à son enfant et perpétuer le travail de Rosa dans son « Cabinet des mémoires » au moment précis où cette dernière s’apprête à tirer sa révérence.

Ce soir, elle fera tomber le rideau à jamais. Elle sait que son travail touche à sa fin et que l’héritage qu’elle n’a pas pu transmettre par la filiation s’est cristallisé dans la parole qu’elle a bâtie, le mythe qu’elle a créé autour du cabaret.

Ce livre est très court mais d’une telle intensité qu’il bouleverse en profondeur. L’anxiété et les somatisations de Samuel ne peuvent que nous toucher tout autant que cette admiration pour Rosa devenue un mythe. J’ai juste un petit regret : ne pas savoir ce qui l’en était du lien (ou de l’absence de lien) entre Rosa et son frère…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur que je connaissais pas du tout.

#Lecabaretdesmémoires #NetGalleyFrance

8/10

D’autres avis :

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Joachim Schnerf est né en 1987 à Strasbourg. Éditeur et écrivain, il a notamment publié Cette nuit (Zulma, 2018), récompensé par le Prix Orange du Livre. Le Cabaret des mémoires est son troisième roman.

Extraits :

Le long du couloir qui mène à la loge, se succèdent des coupures de journaux et des photos jaunies. Des portraits de célébrités venues se produire dans le cabaret, des paysages polonais, le Mur des Lamentations enneigé, de vieilles femmes à Haïfa concourant à l’élection de Miss Survivante de la Shoah. Certains encadrées, d’autres non, ces images annoncent le cabinet de curiosités qui se cache au fond de la loge de Rosa…

Rosa a pris sa décision, rien ne l’empêchera de mettre le feu aux vestiges qui la rattachent à ses démons, elle veut se débarrasser d’eux avant son départ. Rosa, qui a perdu son humanité pour revenir d’entre les morts, Rosa, la dernière rescapée d’Auschwitz encore vivante.

Mon grand-père racontait cette figure mystérieuse cette sœur qui hantait les images floues de sa jeunesse et qui avait disparu, après-guerre, vers l’Amérique. On ne parlait jamais d’Auschwitz, mais le nom de Rosa faisait jaillir les fours crématoires à l’heure du dessert.

Nous sommes des milliers, des centaines de milliers, à conserver ces pages de l’enfer, l’histoire des membres de nos familles marquée à l’encre de douleur.

Je ne la reverrais plus jamais, mais ses yeux familiers et son tatouage continuent pourtant de me hanter. Comme un souvenir associé à la mort de mon grand-père, comme l’unique maillon me liant au génocide juif de ce côté de ma famille.

Quand demain reviendra la lumière, que nous entrerons dans l’appartement pour la première fois tous les trois, je lui raconterai. Il y aura les berceuses, les histoires récitées d’une voix grave, et puis la Shoah. Il faudra que je trouve les mots qu’on ne m’a pas dits, car c’est le silence qui a semé en moi toutes ses névroses – pas les atrocité de l’histoire.

A quoi ressembleraient les quêtes que nous menions enfants si elles se déroulaient aujourd’hui ? La mission aurait été plus éprouvante, nous aurions essayé de la trouver avec la peur qu’elle s’éteigne avant notre arrivée, que s’éteigne la dernière rescapée d’Auschwitz encore en vie…

Il faut trouver des moyens pour raconter autrement, la troisième génération devait être capable de s’affranchir du silence imposé par ses parents et chercher la façon la plus juste de prononcer l’imprononçable. Chanter la Shoah, la mimer, la fictionnaliser, en rire.

Puis notre bébé était né et les craintes s’étaient envolées, jusqu’à ce soir et la solitude de cette nuit à les attendre. Comme s’il pouvait leur arriver quelque chose loin de moi. Comme si je craignais de ne pas me réveiller pour les accueillir. Comme si je n’étais pas prêt à dire : je suis père.

Auschwitz a industrialisé le décharnement, elle serait l’incarnation des corps multiples. Sous les projecteurs, elle est slave ou orientale, femme ou homme, âgée ou adolescente, plantureuse ou rachitique.

Mais chaque soir, selon la tradition elle ne fait qu’énumérer les histoires qu’elle ne détaillera pas, son paradoxe de survivante dévastée et de témoin silencieux.

La France, c’était le pays qui avait accueilli sa famille. Qui l’avait dénoncée. Là où survivaient les siens, les descendants de son frère à présent décédé. Et parmi eux ce jeune Samuel qui s’était mis à lui écrire.

Suis-je un père normal, à réagir ainsi ? Père, la simple pensée de ce mot m’arrête. Père, avec l’amour et les responsabilités et le reste ?

Qui sommes-nous quand les aînés ne sont plus là pour désigner le passé ? … Au moment où la dernière voix s’éteindra nous serons livrés aux obscurités.

Lu en septembre 2022

« Les gens de Bilbao naissent où ils veulent de Maria Larrea

Je vous parle aujourd’hui d’un livre et d’un sujet qui m’est cher à plus d’un point de vue :

Résumé de l’éditeur :

L’histoire commence en Espagne, par deux naissances et deux abandons. En juin 1943, une prostituée obèse de Bilbao donne vie à un garçon qu’elle confie aux jésuites. Un peu plus tard, en Galice, une femme accouche d’une fille et la laisse aux sœurs d’un couvent. Elle revient la chercher dix ans après. L’enfant est belle comme le diable, jamais elle ne l’aimera.

Le garçon, c’est Julian. La fille, Victoria. Ce sont le père et la mère de Maria, notre narratrice.

Dans la première partie du roman, celle-ci déroule en parallèle l’enfance de ses parents et la sienne. Dans un montage serré champ contre champ, elle fait défiler les scènes et les années : Victoria et ses dix frères et sœurs, l’équipe de foot du malheur ; Julian fuyant l’orphelinat pour s’embarquer en mer. Puis leur rencontre, leur amour et leur départ vers la France. La galicienne y sera femme de ménage, le fils de pute, gardien du théâtre de la Michodière. Maria grandit là, parmi les acteurs, les décors, les armes à feu de son père, basque et révolutionnaire, buveur souvent violent, les silences de sa mère et les moqueries de ses amies. Mais la fille d’immigrés coude son destin. Elle devient réalisatrice, tombe amoureuse, fonde un foyer, s’extirpe de ses origines. Jusqu’à ce que le sort l’y ramène brutalement. A vingt-sept ans, une tarologue prétend qu’elle ne serait pas la fille de ses parents. Pour trouver la vérité, il lui faudra retourner à Bilbao, la ville où elle est née. C’est la seconde partie du livre, où se révèle le versant secret de la vie des protagonistes au fil de l’enquête de la narratrice.

  
Stupéfiant de talent, d’énergie et de force, Les gens de Bilbao naissent où ils veulent nous happe dès le premier mot. Avec sa plume enlevée, toujours tendue, pleine d’images et d’esprit, Maria Larrea reconstitue le puzzle de sa mémoire familiale et nous emporte dans le récit de sa vie, plus romanesque que la fiction. Une histoire d’orphelins, de mensonges et de filiation trompeuse. De corrida, d’amour et de quête de soi. Et la naissance d’une écrivaine.

Ce que j’en pense :

L’histoire s’ouvre à Bilbao dans les années 40 avec la naissance d’une petite fille Victoria qui est confiée à un orphelinat où elle attendra en vain d’être adoptée jusqu’au jour où se mère biologique vient la chercher, geste qu’elle regrette immédiatement, consciente du danger que représente la beauté de la petite fille, qui aura du mal à trouver sa place parmi les autres membres de la fratrie. « Victoria, c’est ma mère » nous dit l’auteure.

Julian, lui est le fils d’une prostituée obèse que ne l’aime pas et le confie aux Jésuites. « Julian c’est mon père ».

Ces deux êtres grandissent sans amour, abandonnés à la naissance et réintégrés dans leur famille, mais le mal est fait. C’est le coup de foudre, ils se marient et vont partir pour la France. Mais, ils n’arrivent pas à avoir d’enfants, alors un médecin espagnol va leur proposer l’adoption. Ainsi Maria entre dans leur vie alors que le couple bat de l’aile, Julian sombrant dans l’alcoolisme et la violence, Victoria se réfugiant dans le silence…

On retrouve ensuite Maria, parvenue à l’âge adulte, metteur en scène, qui multiplie les conduites à risque avant de rencontrer Robin et fonder une famille. Elle sent confusément qu’il manque quelque chose dans l’histoire familiale et c’est une tarologue qui lui assène qu’il y a des mystères autour de sa naissance. Ainsi commence la quête des origines, le besoin de savoir d’où elle vient.

Tout est réussi dans ce livre, autofiction comme souvent lorsqu’il s’agit d’un premier roman. Maria Larrea évoque l’abandon et l’adoption du côté de l’enfant comme celui des parents, pose les bonnes questions : comment surmonter la stérilité, l’incapacité à être mère et à être père, ce qui peut être vécu comme une impuissance, le chemin vers les souterrains de l’adoption qui nous emmène ici vers un trafic d’enfants au moment du Franquisme : on prend les enfants des Républicains pour les confier aux bons catholiques, ou ceux des filles de bonne famille qui ont « fauté ».

Quand je sus pour mon adoption, je compris que l’adolescente que j’avais été, ma crise et mon rejet, il les avait très mal vécus, lui, le père adoptif, l’homme qui n’avait pas fécondé. Je me disais qu’il n’avait pas dû se sentir reconnu ou validé…

Elle décrit bien la difficulté de montrer son affection en tant que parent lorsqu’on a été soi-même abandonné, comment on donne l’amour qu’on n’a pas reçu, quand on a été victime d’inceste comme Victoria par exemple.

J’ai aimé la quête de Maria pour trouver ses origines, ses recherches sur Internet pour trouver d’autres enfants nés dans les mêmes conditions, les tests génétiques, la levée du secret car ces enfants « volés » à leurs parents ont été inscrits directement sur les livrets de famille, comme des naissances « normales » et non comme abandonnés et confiés à l’adoption.

Maria Larrea parle très bien du non-dit, du secret de la naissance, à une certaine époque on disait aux enfants qu’ils avaient été adoptés très tard ce qui n’était pas sans conséquence. Elle réussit plutôt bien à se construire, évoque sa crise d’adolescence, sa rébellion contre ses parents adoptifs, son père qui travaille dans un théâtre, sa mère qui fait des ménages, perfectionnistes, les vacances chaque été en Espagne dans l’appartement qu’ils ont acheté….

J’ai aimé aussi la manière délicate dont l’auteure évoque l’immigration, le déracinement, le fait de reconstruire sa vie dans un pays qu’on ne connait pas, bien faire son travail en essayant de ne passer inaperçu, les réflexions des autres enfants à l’école…

Le gynécologue est quand même haut en couleur, persuadé d’avoir tous les droits sur les mères auxquelles il arrache leur bébé, moyennant finance bien sûr, il n’y a pas de petit profit, et n’hésite pas à accompagner les adoptants jusqu’à la frontière car les bébés n’ont pas d’existence légale, mais comme il a l’autorité nécessaire, tout passe…

Petit clin d’œil pour finir au titre de ce livre qui m’a tout de suite attirée et si vous croisez sa route surtout n’hésitez pas que le thème de l’adoption vous touche ou non et comme le dit si bien  l’auteure :

J’inventerai mon histoire, car Les gens de Bilbao naissent où ils veulent dit le dicton. Ils soulèvent des pierres, ils tronçonnent des arbres ils sont plus forts que les actes de naissance, les Basques.

Ce récit sonne très juste, et il m’a énormément touchée, car je connais l’aventure de l’adoption qui n’a rien d’un long fleuve tranquille et je me suis identifiée curieusement aux deux rôles, car entre dans l’intimité de Maria c’était mieux comprendre certains comportements, pourquoi on ne se sent pas légitimes souvent, un peu usurpateur parfois, même quand tout se passe légalement…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont fait une nouvelle fois confiance en me permettant de découvrir ce roman, véritable coup de cœur, et son auteure.

#LesgensdeBilbaonaissentoùilsveulent #NetGalleyFrance !

Maria Larrea est née à Bilbao en 1979. Elle grandit à Paris où elle suit des études de cinéma à La Fémis. Elle est réalisatrice et scénariste.

Extraits :

Malgré sa troublante beauté, Victoria n’avait pas confiance en elle, elle doutait de sa capacité à se faire adopter. Elle essaya à maintes reprises d’être encore plus gentille, plus charmante lors des visites mais cela empirait son cas. Elle priait alors chaque soir à voix basse dans son lit… …Elle se tenait pour seule responsable de l’échec cuisant de son adoption. Elle ne priait pas assez, pas avec assez de ferveur, pas assez gentille, pas assez intelligente, pas assez bonne.

Petite fille, j’avais une maladie secrète. Dès que je restais trop longtemps chez moi, je fouillais. Nerveusement. Tout le temps. Partout. J’avais l’instinct d’un trésor caché. Ou bien alors j’avais été rongeur dans une vie antérieure.

Dans la commode, au milieu des dessous et des chemises de nuit de ma mère, je m’arrêtais toujours pour relire le livret de famille, déplier les vieux papiers consulaires, traduits et tamponnés. Ces vestiges espagnols me rappelaient mes origines mais aussi, parce qu’ils paraissaient si vieux, ridés, presque transparents, la fuite de mes parents et leur vie d’avant.

Les onze enfants de Dolores et Santiago formaient l’équipe de foot du malheur. Victoria était la gardienne des buts, elle encaissait les coups. Son retour dans le giron maternel avait été une punition, sa propre mère la haïssait et ne s’en cachait pas. Son père, pêcheur abruti par l’eau-de-vie, la cervelle aussi salée que la morue, la désirait. Victoria se sacrifiait sur l’autel du désir paternel en pensant sauver sa fratrie innocente des mêmes assauts. Comme un animal en cage, elle connaissait les parades pour leur éviter ce sort douloureux.

Pour mes débuts de metteur en scène, je décidai de travailler sur mes souvenirs d’enfance, réalisatrice en herbe filmant platement son nombril. Je cherchais une explication à ma première partie de vie chaotique et violente et me servait de ma caméra pour tenter de fixer le cannage de ma chaise généalogique.

Déchirure du périnée complet compliquée. Blessure du jour où je deviens mère, blessure de naissance et de vie. Je pressens que cette complication possède un sens caché. Je l’énonce cette fois-ci à voix haute dans la salle d’accouchement en disant à Robin un jour je comprendrai pourquoi.

Mon origine est trouble. Je le comprends. Je ne savais rien de plus mais je pressentais que ce qui suivrait serait colossal.

Nous sommes une micro famille, trois personnes, loin des attaches, peu d’amis, nos seuls contacts sont ceux du travail et des beuveries. Mes indices : je suis fille unique, mon père borderline, ma mère sous camisole chimique. J’avais de quoi pencher vers le secret de famille, l’adultère, l’amant d’un soir.

Mon objectif : écrire un film, une longue histoire pour ensuite réaliser mon premier long-métrage. Écrire une fiction, alors que je venais de découvrir que j’en était une…

Après des mois de recherche, je trouvais une première personne, puis une autre, encore. Tous nés et adoptés à Bilbao, la même décennie que moi. Je nous voyais comme un amas, tas de chair jetée aux ordures, électrons libres connectés par le wifi.

Mineure et femme, en Espagne c’était être moins que rien. On lui prit son enfant par la force et le donna à l’adoption …  tout avait commencé avec les républicaines enceintes, emprisonnées pendant la guerre civile. Elles avaient donné de la suite dans les idées aux tortionnaires franquistes qui, sous couvert de morale chrétienne, planqués dans les ténèbres de l’Opus Dei, se mirent à leur prendre leur progéniture. Après la guerre, certains ont continué à monnayer pour des bébés.

Je tairais encore un peu mes rustres parents, ceux qui ne possédaient rien et m’ont tout donné. Je veux les protéger Julian et Victoria, du jugement trop hâtif sur leurs manquements, leurs maladresses et leur pauvreté, mon seul héritage fut leur amour.

Et je sais désormais ce que je dois à ma mère biologique : avoir rencontré Victoria. C’est peut-être la seule chose dont je lui sois reconnaissante, m’avoir abandonnée.

Lu en août 2022