Publié dans Littérature française

« La petite dernière » de Fatima Daas

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi par curiosité, sur NetGalley, et parce qu’il avait un certain succès sur les blogs :

Résumé de l’éditeur :

« Je m’appelle Fatima Daas. Je suis la mazoziya, la petite dernière. Celle à laquelle on ne s’est pas préparé. Française d’origine algérienne. Musulmane pratiquante. Clichoise qui passe plus de trois heures par jour dans les transports. Une touriste. Une banlieusarde qui observe les comportements parisiens. Je suis une menteuse, une pécheresse.

Adolescente, je suis une élève instable. Adulte, je suis hyper-inadaptée. J’écris des histoires pour éviter de vivre la mienne. J’ai fait quatre ans de thérapie. C’est ma plus longue relation. L’amour, c’était tabou à la maison, les marques de tendresse, la sexualité aussi. Je me croyais polyamoureuse.

Lorsque Nina a débarqué dans ma vie, je ne savais plus du tout ce dont j’avais besoin et ce qu’il me manquait. Je m’appelle Fatima Daas. Je ne sais pas si je porte bien mon prénom. »

Ce que j’en pense :

Ce roman est assez surprenant, et il m’a parfois laissée un peu perplexe, car l’auteure nous propose d’entrer au cœur de sa famille, de son mode de vie, de ses réflexions, de son intimité.

Abordons tout d’abord le contexte : Fatima se présente sans fard ni complaisance, et nous fait faire la connaissance de sa famille : son père s’appelle Ahmed « digne d’éloges » et sa mère Kamar, la lune. Elle a trois sœurs.

Le père est dominateur, il frappe les enfants, la ceinture est toujours prompte à être détachée. Lorsqu’il rentre du travail, il allume la lumière, en pleine nuit, réveillant tout le monde, faisant du bruit, et si une des filles râle un peu l’insulte fuse : khamja « salope ». la mère préfère se taire et s’occuper de la maison.

Fatima est la seule des enfants à être née en France, par césarienne, précise-t-elle et de manière inattendue; ses sœurs sont nées en Algérie et ses parents sont également les seuls de leurs familles respectives, à être venus.

Je m’appelle Fatima Daas.

Je suis la mazoziya, la petite dernière.

Celle à laquelle on ne s’est pas préparé.

A chaque séjour en Algérie, elle se sent chez elle, avec les oncles, tantes, cousins, l’accueil est chaleureux, la famille est plus démonstrative; elle ne voudrait plus repartir et en même temps, elle pense chaque fois que c’est la dernière fois qu’elle y va.

Fatima est musulmane pratiquante, elle aime faire ses ablutions et ses cinq prières, même si parfois, enfant elle était à moitié réveillée. Elle comprend le sentiment d’appartenance la première fois qu’elle fait le Ramadan.

C’est une rebelle, qui a intégré que ses parents désiraient un fils, s’habillant en garçon, passant ses cheveux au gel pour qu’ils frisent moins. Elle joue le rôle qu’elle suppose qu’ils attendent d’elle et fréquente des garçons turbulents, donne des coups, insulte, même les professeurs, alors qu’elle est bonne élève.

J’ai aimé faire la connaissance de Fatima, qui ne ne pourra jamais dire ce qu’elle ressent car dans sa famille, on n’est pas démonstratif, ; déjà, dire « je t’aime » est mal vu, alors que dire du mot homosexualité, c’est tabou, sale… une honte pour la famille. Elle est amoureuse de Nina qui va rester en toile de fond du récit, car c’est compliqué pour elle d’avancer.

J’ai bien aimé cette manière d’utiliser l’anaphore (ce n’est pas le monopole de François Hollande !) car elle commence chaque chapitre par « je m’appelle Fatima », avec des variantes chaque fois, comme si elle psalmodiait une prière. Cette répétition donne un rythme au texte qui est par ailleurs parsemé de mots en « arabe algérien », comme elle le dit elle-même, de prières en arabe ce qui permet d’apprendre des choses, des mots, de prendre connaissance de phrases sacrées..

Je connaissais mal la pratique de l’Islam, la manière de faire les ablutions, la position du corps pendant la prosternation, la manière de réciter et Fatima Daas l’explique très bien.

Les relations intrafamiliales sont bien mises en évidence ainsi que les règles, les sujets tabous, mais, si je comprends bien les difficultés de Fatima à aimer, à parler de son attirance pour les filles, ses hésitations, sa manière de tourner autour du pot finit par être lassante. Mais, il est difficile de lui en tenir rigueur, tant elle est attachante et on imagine combien ce doit être difficile d’être différente car la seule née en France, car la seule à avoir une sexualité différente, à la recherche d’une identité, à tel point qu’elle se sent sale et indigne de son prénom.

Quant à l’écriture, Fatima Daas sait bien raconter ; elle a structuré son récit en chapitres très courts, passant de l’enfance à l’âge adulte, pour revenir à l’adolescence et partir dans les réflexions plus philosophiques ce qui peut lasser, ses études supérieures qu’elle commence mais ne finit pas toujours.

J’ai pris du plaisir à lire ce roman, et je trouve qu’elle s’en sort très bien à l’écrit, les mots sont justes et le côté « psalmodie » de l’anaphore est très forte, mais j’ai eu du mal à rédiger ma chronique, alors que je l’ai terminé il y a plusieurs jours, me demandant parfois si je l’avais aimé un peu, beaucoup …

Auteure à suivre.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Notabilia Noir sur blanc qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#LaPetiteDernière #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

Fatima Daas est née en 1995 à Saint-Germain-en-Laye. Ses parents, venus d’Algérie, se sont installés à Clichy-sous-Bois. Elle y grandit entourée d’une famille nombreuse. Au collège, elle revendique le droit d’exprimer ses idées et écrit ses premiers textes. Elle se définit comme féministe intersectionnelle.

Extraits :

Je m’appelle Fatima.

Je porte le nom d’un personnage symbolique en islam.

Je porte un nom auquel il faut rendre honneur. Un nom qu’il ne faut pas « salir » comme on dit chez moi.

Chez moi, salir, c’est déshonorer. Wassekh, en arabe algérien.

A quatorze ans, je ne savais pas faire mon lit. A vingt ans, je ne savais pas repasser une chemise.

A vingt-huit ans, je ne savais pas faire des pâtes au beurre.

Je m’appelle Fatima. Je suis une petite chamelle sevrée.

Je suis la mazoziya, la dernière. La petite dernière.

Avant moi, il y a trois filles.

Mon père espérait que je serais un garçon.

Pendant l’enfance, il m’appelle wlidi, « mon petit fils ».

Je déteste tout ce qui se rapporte au monde des filles, tel que ma mère me le présente, mais je ne le conscientisé par encore.

J’aime me retrouver sur mon tapis de prière, sentir mon front sur le sol, me voir prosternée, soumise à Dieu, L’implorer me sentir minuscule face à Sa grandeur, à Son amour, à Son omniprésence.

Dehors, Ahmed marche la tête haute, et le torse bombé. Kamar, le regard au sol.

J’aurais voulu être imam, récité le Coran avec le tajwid, une lecture psalmodiée ; guider la prière de groupe, écouter, conseiller, faire des conférences. Je parle à ma mère de cette volonté de m’enregistrer en faisant une lecture du Coran, de la diffuser peut-être. Elle me dit que ce n’est pas autorisé.

Je m’appelle Fatima Daas.

J’ai fait quatre ans de thérapie.

C’est ma plus longue relation.

A vingt-cinq ans, je rencontre Nina Gonzalez.

Par ailleurs, je crois que c’est terrible de dire « je t’aime ». Je crois que c’est aussi terrible de ne pas le dire.

De ne pas réussir, s’en empêcher.

L’amour, c’était tabou à la maison, les marques de tendresse et la sexualité aussi.4

J’écris le soir à l’encre noire dans un carnet rouge :  je suis une erreur, un accident.

Lu en janvier 2021

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Lucie au paradis » de Jérôme Abranel

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a été gentiment proposé par son auteur, via Babelio, alors place à la découverte :

Présentation de l’éditeur ?

SCIENCES HUMAINES – SUJET DE COMPOSITION

Énoncé du problème : À un instant T de son parcours, une jeune femme (L) aborde l’existence avec ferveur et optimisme, grâce à sa foi un peu fleur bleue dans les anges gardiens. Cependant, un destin contraire se plait à lâcher quelques tuiles (T1, T2, T3, …) sur le coin de son joli minois, entravant sa route vers un supposé paradis terrestre (P).

Questions : D’après ce que la vie vous a enseigné (QI) :- Un lâcher de tuiles (T1, T2, T3, …) peut-il avoir raison d’une nature optimiste ?- Est-il naïf de croire dans les anges gardiens ?- Verra-t-on un jour (L) au (P) ?Rédaction libre.  

Ce que j’en pense :

On fait la connaissance de Lucie alors qu’elle vient de rejoindre son fiancé, Roland, installé en Californie où il fait des affaires avec son associé, Raymond, pour se marier à Las Vegas. C’est son baptême de l’air et elle est au comble de l’excitation.

Roland a loué une de ces voitures américaines de l’époque qui en mettent plein la vue, une Cadillac bien-sûr, et il conduit de manière tellement insouciante qu’ils terminent leur voyage dans l’eau. Exit Roland qui meurt noyé alors que Lucie fait une expérience de NDE : Near Death Experience soit en bon français, EMI Expérience de Mort Imminente : en traduisant, cela perd une partie de son mystère et de son charme il faut bien le dire !

Donc tunnel, lumière, Lucie en robe de mariée marche vers Roland, décor féérique de Las Vegas naturellement, Sinatra pas très loin cocktails à profusion, une main la lâche et noir total à nouveau donc retour sur terre…

Lucie revient en France, enceinte alors qu’elle n’a eu aucune relation sexuelle avec Roland lors du séjour américain. Quid du père ? Mystère et boule de gomme. C’est Raymond qui la ramène et s’occupe de sa convalescence et de ses « affaires » car Lucie est riche, gagne quelques sous au vestiaire d’une boîte tenue par son parrain.

Lucie a une fille qu’elle n’apprécie pas trop mais, comment accepter un enfant quand on ne sait pas qui est le père ?

En fait, elle vit au jour le jour, signant tous les papiers que lui donne Raymond, la parfaite cruche donc, alors que son amie, Josyane, finit par mettre le grappin sur Raymond. Je vous laisse imaginer toutes les crapuleries qui vont suivre, d’autant plus que Raymond se fait payer en nature, via l’ascendant qu’il a pris sur Lucie.

Mais,Tiburce, un ange gardien étrange, qui a tendance à s’emmêle un peu les pinceaux, veille sur Lucie en duo avec Suzanne, sa compagne (depuis huit cents ans d’amour platonique !).

Bien-sûr, la première époque 1959- 1979 se termine mal, il faut bien trouver un prétexte pour se réincarner… On prend les mêmes et on recommence…

Ce roman, complètement déjanté, aborde donc les expériences de mort imminente, la réincarnation de manière légère, mais à force de revoir les mêmes personnages avec des noms à peine différents, on s’éloigne du vrai thème, pour partir dans des interprétations rigolotes mais peu plausibles : avec le tunnel et la lumière, on arrive selon les époques, à Las Vegas, ou au Brésil, les endroits qui font rêver les populations à l’instant T, en l’occurrence ici, ce serait plutôt T comme Tuiles en série.

J’ai lu beaucoup d’ouvrages scientifiques ou philosophiques sur ces expériences de mort imminente et également sur la réincarnation, d’où mon irritation. Ce roman m’a quand même beaucoup amusée à un moment où l’on ne parlait que virus, confinement, vaccin, masque… donc il a rempli son rôle et l’auteur ne proposait d’ailleurs pas un ouvrage scientifique !!!

L’écriture par contre m’a plu moyennement car j’aime bien qu’un auteur ou une auteure emploie un « langage littéraire » avec un respect des négations, des conjugaisons etc… mais en fait, une fois en route, on s’habitue…

Un grand merci à Jérôme Abranel qui m’a permis de découvrir son roman dont la couverture est d’ailleurs très jolie, ainsi qu’aux Editions Librinova.

7/10

Si la réincarnation vous intéresse je vous conseille deux livres passionnants :

« De la vie à la mort » de Jean-Pierre Schnetzler ainsi que « Les enfants qui se souviennent de leurs vies antérieures » de Ian Stevenson.

L’auteur :

Durant son premier demi-siècle, Jérôme Abranel a été, successivement puis concomitamment, un gros bébé, un gamin bavard, un étudiant vorace, et un homme sérieux, occupé à préserver le lien aussi ténu que complexe entre hommes et organisations.

Au virage de la cinquantaine, il a réalisé que le moment était venu d’arrêter de se raconter des histoires.  Il a choisi depuis de les raconter aux autres.

« Lucie au paradis » est la seconde d’entre elles, après « Un cœur pur » (2019).

Extraits :

T’es l’archétype de la petite chose fragile, Lucie : menue, mignonne sans être allumeuse, un regard candide, un discours tarte. Avec toi, ils ont besoin de montrer qu’ils ont des biscotos et qu’ils ont tout compris à la vie. T’auras beau faire, c’est plus fort qu’eux. Crois-moi, tu peux blouser le cerveau d’un gars, mais pas ses hormones.

Le seul sujet dont il est disposé à parler – et là, pour le coup, il est intarissable – c’est son boulot ici. Tiburce est gardien d’âmes. Une promotion, si je l’écoute. A ses débuts, il se contentait de refaçonner les esprits, à leur arrivée sur place…

Mais, justement, ce qui donne son piment au quotidien d’après moi, c’est le pain qu’on a sur la planche. Vivre, c’est avoir des projets.

On pénètre ici dans la tranche des experts du coup fourré, pour qui la morale est devenue une sorte de faiblesse snobinarde sauf quand elle s’applique aux autres. Dans cette catégorie, il y a les débutants, qui ont le chic de se faire détester en un clin d’œil, mais dont le pouvoir de nuisance reste cependant circonscrit (ceux qu’on pourrait appeler les petits cons).

Et puis, il y a les récurrents, les pros, ceux qui bouffent la laine sur le dos des autres sans vergogne, en trouvant de surcroît des motifs de grief à leur endroit (autrement dit les sales cons). S’il n’est pas contrarié dans sa vocation, le sale con a des chances de pousser le cynisme assez loin pour intégrer le club très fermé de pourris jusqu’à la moelle où l’on côtoie la fine fleur de la crapulerie planétaire…

Lu entre le 30 décembre 2020 et le 4 janvier 2021

Publié dans Beaux livres, Littérature française

« Tu entreras dans le siècle en lisant Fantômas » de Dominique Kalifa

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi lors de masse critique de décembre organisée par Babelio, choix au départ un peu par défaut car j’avais oublié l’heure mais il était dans ma pré-liste et parfois le hasard fait bien les choses. En plus c’est ma première chronique de l’année 2021, cela se fête…

Résumé de l’éditeur :

Trente-deux volumes. Un univers baroque, d’une inimaginable noirceur, qui s’épanouit aussi bien dans les salons des beaux quartiers que dans la « zone » au-delà des fortifications… Des aventures extraordinaires, qui emmènent le lecteur des plaines désolées du Transvaal aux faubourgs de Londres. Surtout, une cartographie de Paris, à la fois imaginaire et réaliste, haussmannienne et sordide, splendide, inquiétante, une ville-labyrinthe, foisonnante, énigmatique, qui n’avait plus été décrite avec autant de verve et de précision depuis Balzac ou Zola. Et la figure tutélaire d’un Génie du crime aux mille visages, aux mille apparitions, disparitions et stratagèmes, que les surréalistes éliront comme une création littéraire sans précédent, que Cendrars célébrera aussi bien que Magritte et Queneau.

Le Fantômas de Pierre Souvestre et Marcel Allain n’est pas seulement cette apothéose du roman populaire qui nous fait entrer de plain-pied, mieux que n’importe quel livre d’histoire, dans le XXe siècle. Il est aussi l’une des œuvres les plus riches et les plus fécondes de la période, qui inspire encore, cent ans plus tard, artistes et poètes.


Pour aborder ce monument, un abécédaire en 32 entrées, de A comme « Apollinaire » à Z comme « Zigomar ». Sans oublier F comme « Filmographie », O comme « Outrances » ou U comme « Ubiquité » … Un voyage au cœur d’une mythologie contemporaine orchestré par Dominique Kalifa, illustré par Camila Farina.

Ce que j’en pense :

Je l’avoue, avant d’ouvrir ce livre je ne connaissais de Fantômas que deux ou trois films avec Jean Marais et Louis de Funes, vus il y a très, très longtemps mais étrangement je me souvenais des noms : l’inspecteur Juve et le journaliste Fandor et de quelques scènes rocambolesques, mais rien en ce qui concerne les intrigues alors terminer l’année 2020 « Hannus Horribilis » pourquoi pas, d’autant plus que le titre était alléchant…

Ce livre est composé comme un abécédaire a priori mais il y a des astuces, clins-d’œil : ce qui nous donne, en fait, trente deux entrées comme… le nombre de livres écrits pas le duo d’auteurs de la collection « Fantomas », à savoir Pierre Souvestre et Marcel Allain qui étaient d’illustres inconnus pour moi (eh oui ! et en plus ils ne sont même pas dans ma PAL pourtant ubuesque !) nobody’s perfect !

On peut ainsi découvrir la vie au début du siècle, la Belle Époque qui n’était pas si belle que cela, ce que pensait Desnos ou Aragon de Fantômas, le syndicalisme, les grandes manifestations qui rappellent les gilets jaunes qui se sont ralenties autour de 1910. On rencontre aussi des réflexions sur le nihilisme…

Je ne pensais pas que Fantômas avait été autant apprécié par des auteurs tels qu’Apollinaire, Desnos et Queneau pour les plus connus, mais alimentait aussi les conversations d’Aragon ou Sartre, Simone de Beauvoir…ou inspirait des peintres tels que Magritte par exemple.

On apprend au passage, moi du moins, que l’esperluette & que j’aime beaucoup était alors la vingt-septième lettre de l’alphabet, et qu’elle collait bien au duo d’auteurs, ou encore une réflexion sur l’accent circonflexe qui a fini par disparaître sur certaines lettres comme le « i » ou le « u » (j’écrirai toujours disparaître de toute façon ! et en plus j’aimais mieux le vieux François : le mesme est bien plus joli que le même … c’est ainsi que traversant l’Atlantique Fantômas perdit son accent circonflexe… et il fallut attendre 1979 1980 et le téléfilms de Claude Chabrol et Luis Buñuel  pour que Fantômas soit correctement orthographié.

On note parfois plusieurs entrées : « o » comme outrances, œuvres, ou ô et souvent Dominique Kalifa nous donne en fin de chapitre des alternants, Oua oua oua ou Oulipo dans le cas présent. Évidemment, on retrouve Kriminal, Vladimir le fils de Fantômas, ou des références à l’ubiquité…En fait l’auteur m’a permis de découvrir que Fantômas était un véritable mythe du XXe siècle.

Pour la lettre « C », Dominique Farina a choisi la Capitale le journal où travaille Fandor, mais il aurait pu choisir Cruauté, car Fantômas, est une grosse brute…

Comment arriver à trente-deux ? je vous laisse découvrir : petit d’indice, j’ai parlé d’astuces plus haut…

Je n’ai qu’un seul regret devant le travail de recherche magistral de Dominique Kalifa, c’est de ne pas avoir lu les Fantômas pour l’apprécier encore plus pleinement, car les tomes cités sont importants pour étayer le raisonnement.

Ce livre est magnifique, avec des dessins de Camila Farina pour illustrer les chapitres, et une couverture sublime noire avec ces flammes qui s’échappent d’une petite fenêtre… le papier, lui aussi, est très beau et ce livre est une très bonne idée de cadeau et il va rester à portée de mains pour que je puisse m’y replonger.

Le seul bémol de cette lecture est le délai de trente jours pour fournir ma chronique, c’est beaucoup trop court car on est obligé de survoler parfois ce qui est très frustrant et m’a fait pester plus d’une fois…

Un grand merci à Babelio et aux éditions Vendémiaire qui m’ont permis de découvrir ce très beau livre ainsi que son auteur qui m’a impressionnée et donné envie de découvrir davantage ses livres.

9/10

Les auteurs :

Dominique Kalifa est professeur à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Ses travaux concernent l’histoire du crime et de la culture contemporaine. Il a notamment publié « L’encre et le Sang », « Récits de crimes et société à la Belle Epoque », « Les bas-fonds », « Histoire d’un imaginaire » et « La véritable Histoire de la Belle Epoque ».

Formée aux beaux-arts à la Villa Arson à Nice, Camila Farina a obtenu son diplôme de plasticienne en 2010. Elle a déjà collaboré avec Vendémiaire pour les illustrations du « Cuisinier français » de François Pierre La Varenne.

Extraits :

On peut néanmoins avancer que c’est Guillaume Apollinaire qui eut l’idée maîtresse d’une Société des Amis de Fantômas , dix ans avant le surréalisme. Si ce n’est lui, du moins fit-il paraître suffisamment d’autorité, seul devant tous, pour matérialiser quelque chose de fugitif…

Le roman ainsi constitué avait sans v doute un caractère biblique : 32 tomes, 492 800 lignes, 12 150 pages, près de 20 millions de signes. Il venait ainsi s’inscrire dans la lignée de ces « romans interminables » – « roman-océan » selon Robert Desnos – dont le Rocambole de Ponson du Terrail constituait le type parfait.

& vingt-septième de l’alphabet jusqu’au XIXe siècle (dite aussi perluette ou perluète) résulte de la ligature du « e » et du « t », donc de la conjonction de coordination « et » dont elle possède la signification. Signe d’association ou de gémellité, elle est particulièrement adaptée au destin de Fantômas, dont on se souvient qu’il ne fait qu’un avec son frère jumeau Juve et qu’il est le produit de l’association de Souvestre & Allain.

Queneau est le troisième homme, celui qui, avec Apollinaire et Desnos, connut sans doute le mieux le roman (il affirma avoir lu plusieurs fois les 32 volumes ente 1923 et 1928) et contribua le plus à sa célébration. Outre les textes qu’il consacra lui-même à Fantômas, Queneau fut celui par qui Fantômas advint à la pataphysique, puis à l’Oulipo et à d’autres potentialités.

ô avec ou sans ? Parmi les propositions de simplification orthographique formulées en 1190 par le Conseil supérieur de la langue française, mais qui ont agité périodiquement la France jusqu’aux années 2015, figure la disparition de l’accent circonflexe sur le i et le u, où il ne joue manifestement aucun rôle phonétique.

De Zigomar, on ne sait pas grand-chose, si ce n’est qu’il est « le Maître invisible », « que nul ne doit voir, que nul ne doit connaître ». Son visage nous est donc inconnu. Seuls transparaissent ses deux yeux, dont l’éclat inquiétant perce la cagoule rouge. Et ces yeux-là sont uniques. « il n’a à au monde que deux  yeux qui avaient ces lueurs vertes, lueur des yeux de tigre, lueur terrible, ce sont ses yeux… ses yeux à Lui, les yeux de Zigomar.

Lu en décembre 2020 janvier 2021

Publié dans Littérature contemporaine, littérature USA

« Underground Railroad » de Colson Whitehead

Depuis que j’ai refermé « Nickel Boys », enchaîner avec son précédent roman était une priorité, j’avais laissé passer la vague enthousiaste provoquée par sa sortie,et c’est à lui que je consacre ma dernière chronique de 2020. Voici donc ce que j’en pense :

Résumé de l’éditeur :

Cora, seize ans, est esclave sur une plantation de coton dans la Géorgie d’avant la guerre de Sécession. Abandonnée par sa mère lorsqu’elle était enfant, elle survit tant bien que mal à la violence de sa condition. Lorsque Caesar, un esclave récemment arrivé de Virginie, lui propose de s’enfuir, elle accepte et tente, au péril de sa vie, de gagner avec lui les États libres du Nord.

De la Caroline du Sud à l’Indiana en passant par le Tennessee, Cora va vivre une incroyable odyssée. Traquée comme une bête par un impitoyable chasseur d’esclaves qui l’oblige à fuir, sans cesse, le « misérable cœur palpitant » des villes, elle fera tout pour conquérir sa liberté.

L’une des prouesses de Colson Whitehead est de matérialiser l’ »Underground Railroad », le célèbre réseau clandestin d’aide aux esclaves en fuite qui devient ici une véritable voie ferrée souterraine, pour explorer, avec une originalité et une maîtrise époustouflantes, les fondements et la mécanique du racisme.


À la fois récit d’un combat poignant et réflexion saisissante sur la lecture de l’Histoire, ce roman, couronné par le prix Pulitzer, est une œuvre politique aujourd’hui plus que jamais nécessaire.

« Un roman puissant et presque hallucinatoire. Une histoire essentielle pour comprendre les Américains d’hier et d’aujourd’hui.  The New York Times.

Ce que j’en pense :

On fait la connaissance de Cora, esclave trimant dans une plantation de coton en Géorgie, alors qu’elle est âgée de seize ans. Le maître des lieux, Randall et ses fils, entretient la terreur pour dissuader dans l’œuf toute idée de rébellion, ou de fuite : coups de fouet, viol. Ce jour-là, Caesar, esclave lui-aussi, vient lui proposer de s’enfuir avec lui.

Réticente au départ, une journée de maltraitance encore pire que les autres, elle finit par se résoudre à le suivre. Cora n’a pas eu une vie simple : Ajarry, sa grand-mère a été kidnappée dans son village en Afrique et après avoir survécu à une marche harassante jusqu’aux bateaux négriers, et résisté à la traversée en fond de cale, elle est vendue à la famille Randall, au marché où l’on exposait « la marchandise » pour évaluer ceux qui seraient assez forts physiquement pour résister au travail acharné dans les champs de coton (trop fatigant pour les Blancs que seul l’argent intéresse !)

Le seul « plaisir » d’Ajarry était de cultiver son petit lopin de terre (3m2 !) ce que faisait également Mabel, la mère de Cora. Un jour, ou plutôt une nuit, Mabel est partie et on ne l’a jamais retrouvée, malgré les kidnappeurs lancés sur ses traces par Randall. Échec qui va hanter autant le maître que Ridgeway, le chef des kidnappeurs, patrouilleurs ou miliciens comme on voudra, alors quand Cora décide de suivre Caesar, on imagine la rancœur, la colère le désir de vengeance….

Caesar et Cora réussissent à ne pas se perdre dans les marais, faisant des détours pour rendre le pistage plus difficile et ils arrivent à la gare souterraine et le train (Underground Railroad) qui va les conduire d’abord en Caroline du Sud, où ils arrivent à trouver un endroit pour dormir et petits travaux. L’accueil est de prime abord chaleureux et nos deux héros décident d’y reste, laissant passer plusieurs trains mais Ridgeway les poursuit âprement avec sa bande.

Il faut repartir, mais elle devra le faire seule, direction le Tennessee puis l’Indiana, Ridgeway toujours à ses trousses.

Tout au long du parcours de Cora, on va rencontrer des Blancs abolitionnistes vrais, et d’autres qui se revendiquent comme tels mais n’hésitent pas à trahir, à dénoncer, à passer à tabac, tuer, pendre (il y a une avenue des pendus !) et bien-sûr ceux qui se revendiquent esclavagistes et se laissent aller sans problème à leur pires instincts, les nazis n’ont rien inventé, ni en théorie ni en pratique…

Voici par exemple la « philosophie » de Ridgeway :

Si les nègres étaient censés jouir de leur liberté, ils ne seraient pas enchaînés. Si le Peau-Rouge était censé conserver sa terre, elle serait encore à lui. Et si le Blanc n’avait pas été destiné à s’emparer de ce nouveau monde, il ne le possèderait pas.

Tel était l’authentique Grand Esprit, le fil divin qui reliait toute entreprise humaine : si vous arrivez à garder quelque chose, c’est que cette chose vous appartient. C’est votre bien : votre esclave, votre continent. L’impératif américain. 

Ne cherchez pas le train, il n’existe pas tel que le décrit l’auteur, en fait le terme Underground Railroad fait référence au réseau de routes clandestines utilisées par les esclaves pour franchir la ligne de démarcation entre les états esclavagistes du sud et les états du Nord avec les abolitionnistes qui les aidaient.

ColsonWhithead nous brosse un tableau de l’Amérique esclavagiste vraiment très détaillé, reprenant les expressions utilisées par les esclavagistes à l’époque, mais qui résonnent particulièrement avec le règne Trumpiste et le racisme revendiqué haut et fort par les suprématistes Blancs dont la parole a été libérée….

J’ai bien aimé le style de narration : l’auteur parle alternativement de tous les protagonistes, creusant leur personnalité, les chapitres consacrés à Ridgeway et à Ajurry par exemple sont très instructifs, et cela rend le récit moins dur à supporter.

J’ai bien aimé retrouver la plume de ColsonWhithead, dont j’ai beaucoup apprécié récemment « Nickel Boys » et ce roman, même si ce n’est pas un vrai coup de cœur, il n’en est pas passé loin et restera longtemps dans ma mémoire.  

Ce roman qui, je le rappelle, a reçu le prix Pullitzer en 2017 ainsi que le National Book Award en 2016 devrait être mis entre toutes les mains, notamment des plus jeunes pour les sensibiliser à l’autre face du rêve américain…

J’ai beaucoup pensé au feuilleton TV « Racines » il y a longtemps, et je dois reconnaître que ColsonWhithead m’a donné envie de lire enfin le roman d’Alex Haley que je remets à plus tard depuis des années…

9/10

L’auteur :

Né à New-York en 1969, Colson Whitehead est l’auteur de sept romans dont « Underground Railroad », qui relate le périple d’une jeune esclave évadée d’une plantation de Géorgie.

Avec « Nickel Boys », qui s’inspire de la véritable histoire d’une maison de correction en Floride, il poursuit sa troublante exploration de l’histoire américaine, s’imposant comme une voix essentielle de la littérature qui a fait de la question raciale aux USA le cœur de son œuvre et de son combat.

Extraits :

La grand-mère de Cora n’avait jamais vu l’océan jusqu’à ce jour lumineux, dans le port de Ouidah, où l’eau l’avait éblouie après son séjour dans les cachots du fort. C’est là qu’ils avaient été parqués en attendant les navires. Les razzieurs dahoméens avaient d’abord kidnappé les hommes, puis étaient revenus au village à la lune suivante, rafler les femmes et les enfants qu’ils avaient fait marcher de force jusqu’à lamer, enchaînés deux par deux.

On se venge les uns sur les autres quand on ne peut pas se venger sur ceux qui le méritent.

A cette époque, Ridgeway refrénait ses appétits face aux excès les plus tapageurs de ses comparses. Les autres patrouilleurs étaient des garçons et des hommes de personnalité douteuses : ce travail attirait un certain type d’individus. Dans un autre pays, ils auraient été des criminels, mais on était ici en Amérique…

Les autres étudiants proféraient des horreurs sur le gens de couleur de Boston, leur odeur, leurs déficiences intellectuelles, leurs instincts primitifs. Pourtant, quand ses condisciples entamaient de leur lame un cadavre de Noir, ils faisaient davantage progresser la cause de ces gens que l’abolitionniste le plus vertueux. Dans la mort, le Noir devenait un être humain. Alors seulement il était l’égal du Blanc.

Quel est ce monde, pensa-t-elle (Cora) qui fait d’une prison vivante notre seul refuge. Était-elle libérée de ses liens ou prise dans leur toile ? Comment décrire le statut d’une fugitive ? La liberté était une chose changeante selon le point de vue, de même qu’une forêt vue de près est un maillage touffu, un labyrinthe d’arbres, alors que du dehors, depuis la clairière vide, on en voit les limites. Être libre n’était pas une question de chaînes, ni d’espace disponible…

Mon père aimait bien faire son discours indien sur le Grand Esprit, poursuivit Ridgeway. Après toutes ses années, moi je préfère l’esprit américain, celui qui nous a fait venir de l’Ancien Monde pour conquérir, bâtir et civiliser. Et détruire ce qui doit être détruit. Pour élever les races inférieures. Faute de les élever, les subjuguer. Faute de les subjuguer, les exterminer. C’est notre destinée par décret divin : l’impératif américain.

Les plus faibles de votre tribu ont été éliminés, morts à bord des négriers, morts de notre variole européenne, morts dans les champs en cultivant notre coton et notre indigo. Vous devez être forts pour survivre au labeur et pour nous rendre plus puissants, plus glorieux. Si nous engraissons des porcs, ce n’est pas parce que ça nous amuse mais parce que nous avons besoin d’eux pour survivre. Mais on ne peut pas se permettre de vous rendre trop malins. Ni de vous rendre assez résistants pour nous échapper.

« Un Noir libre ne marche pas pareil qu’un esclave, disait-il. Les Blancs le sentent immédiatement, même si ce n’est pas conscient. Il ne marche pas pareil, ne parle pas pareil, ne se tient pas pareil. C’est dans les os. » Les policiers ne l’appréhendaient jamais et les kidnappeurs gardaient leurs distances.

« Le maître répétait souvent que la seule chose qui soit plus dangereuse qu’un nègre avec un fusil, leur dit-il, c’était un nègre avec un livre.  

Et l’Amérique est également une illusion, la plus grandiose de toutes. La race blanche croit, croit de tout son cœur, qu’elle a le droit de confisquer la terre. De faire la guerre. D’asservir ses frères. S’il y avait une justice en ce monde, cette nation ne devrait pas exister, car elle est fondée sur le meurtre, le vol et la cruauté. Et pourtant, nous somme là.

Lu en décembre 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire, Roman historique

« La chasse aux âmes » de Sophie Blandinières

Je vous parle aujourd’hui d’un livre bouleversant à plus d’un titre :

Résumé de l’éditeur :

L’Histoire bouscule les âmes, la perversité de l’occupant nazi qui veut corrompre, voir ses victimes s’autodétruire et met en place un jeu ignoble dont l’objectif est de survivre, à n’importe quel prix : vendre son âme en dénonçant les siens ou ses voisins, abandonner ses enfants affamés, ou sauver son enfant, lui apprendre à ne plus être juif, céder son âme au catholicisme pour un temps ou pour toujours en échange de sa vie.

Pour survivre, il faut sortir du ghetto. Par tous les moyens.

Trois femmes, une Polonaise, Janina, et deux juives, Bela et Chana, vont les leur donner. Elles ont organisé un réseau clandestin qui fait passer le mur aux enfants et leur donne, pour se cacher en zone aryenne, une nouvelle identité, un nouveau foyer, une nouvelle foi, polonais et catholiques.

Ce que j’en pense :

Le roman commence avec une scène très forte : un étranger qui rodait dans les parages, en Pologne, s’en est pris à un homme, le poursuivant avec un gourdin et pour finir lui mettant le feu à lui et à sa maison. Il s’agit d’un vieux « règlement de compte » car l’homme, qui s’appelle Joachim explique son geste par une phrase laconique et néanmoins très explicite : « je suis juif et je reviens ». On a bien compris que l’homme assassiné s’est rendu coupable pendant la seconde guerre mondiale et la justice, même si elle comprend bien cette vengeance, se doit de la condamner pour éviter de donner des idées à d’autres personnes. Il est condamné à dix ans de prison.

On va faire ainsi la connaissance de Joachim, rescapé du ghetto de Varsovie, qui a tenté de fonder une famille en France avec une épouse infirmière et des enfants dont Szymon qui va partir à la recherche du passé de son père, et pour cela il part à Varsovie rencontrer une femme Ava alias Maria, qui a échappé à l’holocauste. Elle est âgée de 79 ans et veut raconter le passé.

On comprend très vite pourquoi Joachim a déserté un jour la famille, laissant en plan sa femme et ses fils, en le suivant dans le ghetto avec ses parents, ses frères ses amis car tout a basculé le 31 octobre 1940 on les a tous parqués comme des bêtes derrière des barbelés avant de construire un mur en brique qu’on leur fera financer bien-sûr !

« … Quatre cent mille personnes sur trois kilomètres carrés, soit 2,4 % de la ville, causant une densité extrême, de cent vingt-huit mille habitants au kilomètre carré contre quatorze mille dans le reste de Varsovie … »

La faim, la promiscuité, puis les maladies vont faire des ravages, mais pas assez vite pour l’Occupant, alors on massacre au hasard pour semer un peu plus la terreur. Le plus débrouillard de la famille Szymon, le frère ainé de Joachim essaie de trouver un peu de nourriture, de venir en aide. Il n’y a qu’une seule manière d’échapper à la faim, à la souffrance ou à la folie : quitter le ghetto.

Luba, veut tenter à tout prix de sortir en apprenant les prières catholiques, et laissant sa culture pour s’imprégner de celle des Polonais (elle pensait pourtant bien être une vraie Polonaise avant le ghetto !) mais l’espoir résiste difficilement à la souffrance du quotidien.

Trois femmes vont faire tout leur possible pour faire sortir des enfants du ghetto et les faire adopter par des familles polonaises chrétiennes ; l’une Janina est Polonaise, les deux autres, Bela et Chana sont juives. Il faut user de stratagèmes pour ne pas se faire arrêter, et la décision n’est pas toujours facile à prendre pour les parents, surtout lorsque l’un des deux espère toujours que les choses vont s’arranger et qu’il vaut mieux rester ensemble…

Je n’entrerai pas dans les détails pour évoquer un comportement que je n’ai jamais réussi à comprendre et encore moins à admettre : à la tête du ghetto se trouvait le Conseil Juif dont les membres se comportaient de manière aussi monstrueuse que les nazis, s’en mettant plein les poches, usant de violence et perversité. A quoi cela leur servira-t-il ensuite quand les trains partiront pour Auschwitz ?

Durant toute cette lecture, j’ai été accompagnée par les images du film génialissime « Le pianiste » que je venais de revoir pour la énième fois. J’avais l’impression d’accompagner Joachim, Szymon et les autres adolescents et leurs familles, le courage des uns, la lâcheté de certains.

On espère toujours que cela ne recommencera pas, mais en 1968 la Pologne renoue avec ses vieux penchants :

« En mars, la Pologne avait renoué avec son vice, avec ses mauvais gestes, son vilain réflexe, sa vieille pulsion de déjudaïsation, (odzydzanie). De nouveau, on refusait aux Juifs le droit d’être polonais et, pour être bien certains qu’ils s’en iraient, habilement, on les avait destitués, on les avait privés de leur métier, de leurs revenus. On comptait sur l’humiliation, l’appauvrissement et la terreur. »

D’autre part, comment oublier le raffut du premier ministre (ou du président ?) il y a un an environ concernant le camp d’Auschwitz ?  Utiliser l’expression « le camp polonais de Auschwitz serait passible de sanction, les Polonais n’y étant pour rien ou comment réécrire l’Histoire ?

Ce livre est un coup de cœur pour moi, malgré un petit, tout petit bémol : la ponctuation est particulière, beaucoup de virgules, moins de points. Je me suis demandé si c’était lié au fait que c’était un livre électronique ou si c’était pour rythmer la narration. Le titre « La chasse aux âmes » m’a beaucoup plu car il est très évocateur, point n’est besoin d’expliquer quelles sont âmes qu’il convient de chasser, voire d’exterminer.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de découvrir ce livre et son auteure.

#rentreelitteraire2020 #NetGalleyFrance

L’auteure :

Sophie Blandinières a été professeur et journaliste avant de devenir nègre littéraire.

Elle a prêté sa plume à des gens aussi divers que Patricia Kaas, Yves Rénier, Charles Berling, Roselyne Bachelot – et à d’autres encore, dont elle s’est engagée par contrat à ne jamais divulguer les noms.

« Le sort tomba sur le plus jeune » (2019), son premier roman, reçoit le Prix Françoise Sagan 2019.

Extraits :

Il était resté là, devant sa porte, jusqu’au bout, il avait regardé l’étranger emmener, à coup de crosse sur la tête, le voisin, vers la grange, et l’y faire rentrer sans le suivre, il avait vu ensuite, très vite, des flammes naître et se démultiplier…

D’après ma mère, la mascarade avait cessé bien avant ma naissance, en 1968 précisément, après le séjour d’une parente (Chana) qui n’avait eu d’autre choix que de fuir la Pologne, quelqu’un qui avait connu mes grands-parents, jamais évoqués par mon père.

L’étranger s’en doutait, qu’il provoquerait la peur et que cette peur raviverait la détestation locale du Juif, elle n’attendait que ça, flamber à nouveau, elle se nourrissait d’un rien, le fantasme l’engraissait, ne plus voir de Juifs inquiétait autant que d’en voir, leur absence se voulait aussi agressive que leur présence, leur rareté aussi insupportable que leur grand nombre.

Personne n’aurait intérêt à relever l’évènement, ne pas fragiliser la paix qui compose souvent avec l’oubli, laisser remisés les jerricanes d’essence, c’était l’option la plus sensée ; quand on sait à quel point l’Histoire déraisonne.

Joachim, Chana l’avait connu enfant, lui, et ses trois frères, l’aîné le beau Szymon, et les petits Mark et Aron, j’avais donc des oncles, ils s’appelaient comme mon frère et moi. Il y avait aussi des grands-parents, Jakub et Hanka.

… ton ennemi se délectera de tes pleurs et ses moqueries y ajouteront une amertume, ton ennemi ne verra ni ton désespoir, ni sa victoire, ta fierté est la seule chose qu’il n’obtiendra pas de toi, rappelle-toi de ne pas gémir, rappelle-toi que tu es un homme, debout insistait Israël…

Ensuite, le vent du dehors inondait la maison de nouvelles aberrantes, qui évoquaient l’absurdité, le grotesque cruel, l’expressionnisme grinçant de l’œuvre d’Alfred Jarry, Ubu roi dont l’exergue l’avait déroutée, l’action se passe en Pologne, c’est à dire nulle part, mais qui résonnait autrement désormais,  comme une divination, nulle part se matérialisait pour les Juifs, la Pologne, comme une banquise, se détachait d’eux, le sol où elle était née ne portait plus ses pieds, son poids léger pourtant, le ciel sous lequel elle riait tombait par lambeaux, comme une mue de Dieu…

Les Juifs n’étaient pas le chien, mais la rage, pas les malades, mais la maladie, les poux qui la transmettaient. La quarantaine avait facilité l’étape suivante, le regroupement de tous les Juifs recensés dans l’enclos du quartier prétendument infecté.

Ce 17 novembre 1941, une certitude l’avait foudroyée (Luba), s’ils ne quittaient pas le ghetto, ils ne survivraient pas. La résistance n’y pourrait pas grand-chose, cette fois, c’était un désastre inédit, sans égal, que Dieu ne revendiquait pas. Et pour lequel il ne ferait rien, à part compter les points.

Que ce soient les familles polonaises ou les institutions chrétiennes, aucune ne secourait les Juifs gratuitement, le bien se révélait lucratif. Mais les riches hassidim du ghetto qui avaient été mobilisés pour aider à subventionner la survie des enfants répugnaient à les confier à des catholiques qui, assurément, bien qu’ils aient promis de s’abstenir, profiteraient du jeune âge de leurs protégés pour les convertir, il en sera comme Dieu voudra, s’excusaient-t-ils. Shel reprenait leur logique, se référant à l’Histoire, à la stratégie ancienne du clergé qui confondait charité et prosélytisme.

Lu en décembre 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« La discrétion » de Faïza Guéne

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi pour son thème et aussi pour découvrir son auteure :

Résumé de l’éditeur :

Yamina est née dans un cri. À Msirda, en Algérie colonisée.

À peine adolescente, elle a brandi le drapeau de la Liberté.

Quarante ans plus tard, à Aubervilliers, elle vit dans la discrétion.

Pour cette mère, n’est-ce pas une autre façon de résister ?

Mais la colère, même réprimée, se transmet l’air de rien.

Ce que j’en pense :

on fait la connaissance de Yamina, qui a traversé tant d’épreuves : quitter la ferme en Algérie pendant la guerre d’Indépendance, l’exil avec se famille au Maroc, se cacher, le retour à la fin de la guerre, abandonner l’école qu’elle aime tant pour donner un coup de mains à sa mère : elle coud des vêtements pour tous sur sa machine à coudre à pédale, tricote avec des aiguilles de fortune, plumes d’oiseaux puis, rayons de vélo récupérés dans une décharge.

Elle reste la dernière à la maison, son père ayant refusé tous les prétendants éventuels, jusqu’à ce qu’elle devienne trop vieille et que plus personne ne se présente. Alors, c’est le mariage arrangé avec Brahim, qui a dix ans de plus qu’elle et dont les mains immenses la terrorisent.

Yamina et Brahim vont avoir quatre enfants, trois filles et un garçon, le petit dernier, le chouchou à sa maman qui aurait pu virer au macho pur et dur mais ils ont été bien élevés, on est pauvre chez les Taleb, mais on est respectables et chacun pourra faire des études même si le travail n’est pas au bout.

L’aînée, Malika s’est mariée, un mariage arrangé, mais son mari avait une double vie, un enfant, elle a divorcé, le premier coup dur dans la vie de son père.

Hannah est la deuxième de la fratrie, elle cherche l’homme idéal, et tous ceux qu’elle rencontre ont forcément un défaut rédhibitoire, le manque de virilité est un problème pour elle

Imane la troisième fille a toujours l’impression de décevoir : lorsqu’elle essaie de quitter l’appartement familial, on frise le drame, alors qu’elle a plus de trente ans mais n’est toujours pas mariée.

« Imane est la troisième fille, celle qui vient juste avant le fils, celle qui aurait dû être le fils. Imane a le sentiment de décevoir une fois de plus. »

Omar dit avec ironie qu’il est devenu un Arabe « calvitieux », c’est très bien quand il s’agit de Zinedine Zidane mais quand on est chauffeur Uber… Il est très attachant, au volant de sa voiture, toujours impeccable, même s’il a des clients ivres qui vomissent dedans. Un jour, une jeune femme le prend pour chauffeur via la célèbre application spécialiste en esclavagisme moderne, payant ses chauffeurs à coup de lance-pierre, et le courant passe entre eux. Mais elle a l’air d’avoir mieux réussi que lui, alors comment résister à l’inhibition, au manque de confiance en soi…

Yamina ne pardonnera jamais, d’avoir été obligée de quitter la ferme, les siens pour le suivre en France, à Aubervilliers. Elle sera toujours la discrète, celle qui passe en essayant de ne pas ne faire remarquer, consensuelle, se taisant même quand le chien de la voisine lui renifle le postérieur alors qu’elle en a peur et que la maitresse n’essaie même pas de le contenir.

Une éclaircie dans sa vie : quand on leur attribue un jardin ouvrier, où elle fait pousser, des fleurs, des légumes, elle a si bien appris à la ferme… Elle partage Yamina, les plats cuisinés, les desserts qu’elle confectionne, alors que souvent on ne lui rend même pas les assiettes…   

Si elle essaie de se couler dans le moule, de ne pas faire de vague, ses enfants râlent, ils aimeraient bien que leurs parents qui se sont usés au travail soient un peu mieux reconnus.

On suit cette famille de 1949 à 2020, donc on traverse le 11 septembre, les attentats de Charlie, du Bataclan et là encore, eux qui ont toujours été discrets, pratiquant leur religion dans le sens noble du terme et non dans le sens dévoyé de l’islamisme radical, ils se sentent montrer du doigts, et en plus ils ne peuvent même pas montrer qu’ils sont en deuil eux-aussi !

J’ai adoré mettre mes pas dans ceux de Yamina, car elle force le respect, la discrétion dans son cas, ne signifie pas qu’elle s’écrase à tout prix, subissant les affronts sans broncher ; elle part simplement du principe qu’il ne sert à rien de se révolter pour le moindre détail, comme elle dit. Elle traverse les tempêtes, les désillusions de l’Indépendance, le visage dur de Boumediene dont il convient d’éprouver un vrai chagrin lors des funérailles nationales dignes de l’ex URSS…

Ce roman est bien écrit, bien construit, Faïza Guéne ne sombre jamais dans le pathos et j’ai laissé cette famille à regret. On ne peut qu’avoir des regrets en pensant à toutes ces rencontres ratées entre ces Algériens qui ont quitté leur pays, trop pauvre, pour venir faire les basses besognes dans une France qui a tant de mal à parler de la guerre d’Algérie préférant utiliser le terme : « les évènements d’Algérie, à reconnaitre que ce n’était la bonne solution de regrouper ces familles en banlieue, le plus loin possible de la vue, alors que tout aurait pu être plus simple…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure. Ce fut vraiment une lecture belle et bouleversante.

#rentreelitteraire2020 #NetGalleyFrance

8,5/10

L’auteure :

Née en 1985, Faïza Guène est romancière et scénariste. « Kiffe kiffe demain », traduit en vingt-six langues, la fait connaître à l’âge de dix-neuf ans.

Dans « La Discrétion », elle rassemble les fragments d’une histoire intime qui vient bouleverser le roman national.

Extraits :

L’idée de vieillir n’effraie pas Yamina. Depuis quelques années, elle ressent même une certaine quiétude. On dirait qu’elle n’est pas embarrassée par les petits tracas de l’âge. De toute façon, Yamina ne se plaint jamais.

C’est comme si cette option lui avait été retirée à la naissance.

Après tout, peut-être a-t-elle choisi de ne pas se laisser abîmer par le mépris ? Peut-être Yamina a-t-elle compris depuis longtemps que si elle commençait à relever la moindre chose, ça n’en finirait plus.

Ses enfants, eux, ils n’aiment pas ça. Ils ne supportent pas qu’on s’adresse à leur mère comme si elle était absolument idiote, naturellement inférieure.

Eux, ils savent qui elle est, ce qu’elle a traversé, et ils exigent que le monde entier le sache aussi.

Brahim Taleb est encore beau. Sa peau a toujours le même éclat et ses rides sont comme des énigmes qu’on voudrait résoudre. Il ne ronfle pas. Yamina dit toujours qu’il dort comme un mort pieux. Et, venant d’elle, c’est un sacré compliment.

Il faudrait qu’Omar le grave dans la pierre : les autres, ils font à peine l’effort de nous exclure. Nous le faisons très bien nous-mêmes.

A quel moment les choses ne sont plus temporaires ? Comment sait-on que ça passe de temporaire à définitif ? Ça glisse sans qu’on s’en rende compte. Parce que, son job temporaire, ça fait déjà deux ans…

Le père de famille avait deux hantises. La première était qu’un jour la police défonce la porte d’entrée à l’aube pour perquisitionner l’appartement et arrêter Omar. Après tout, cela arrivait fréquemment autour d’eux. La seconde était qu’une de ses filles perdent sa vertu, qu’elle amène un enfant conçu hors mariage dont Brahim ne saurait que faire et qui entacherait son honneur.

Quand il ne reste pas grand-chose d’autre, l’honneur a de l’importance.

Le divorce est un fléau à ses yeux, un genre de mort pour les femmes, mais, inutile de le préciser, pour les femmes seulement, cela va sans dire. Pour elles, il y a un tas de petites morts, avant la grande mort.  

Brahim est d’une génération qui ne remarque même pas que les hommes ont le privilège de ne mourir qu’une fois.

Les femmes, elles, sont tuées par leur propre monde, et ce, des milliers de fois. Elles ne cessent de ressusciter, matin après matin.

Malgré eux, ils ont fait de leurs enfants des gamins accablés.

Y en a plein les villes de ces gosses-là et, à vrai dire, c’est plutôt facile de les identifier : les enfants accablés font comme leurs parents, ils marchent la tête baissée.

Quant à Omar, il réunissait tous les ingrédients de la caricature mais avait réussi à y échapper miraculeusement.  Le petit dernier, le chouchou, le fils prodigue, le bébé à sa maman. Tout était prévu pour faire d’Omar un tyran égocentrique. Bien qu’elle affirme le contraire, depuis la naissance d’Omar, le cœur de Yamina s’est mis à pencher. Elle est capable de dire à Hannah : ma fille, lève-toi, c’est la place de ton frère.

Je suis pas là pour les rassurer, s’ils sont trop cons pour ne pas se rendre compte qu’on est des êtres humains, c’est pas de ma faute. Eux et nous, des fois, on dirait une greffe d’organe qui prend pas.

Les Taleb, comme tant d’autre, ne partagent pas les croyances des terroristes ? eux, ça leu paraît évident. Ils n’ont rien en commun avec ces monstres, si ce n’est leur nom à consonance, et leurs gueules de métèques, qui, elles, contrairement à leur histoire ne s’effacent pas.

Un peuple uni ne se divise pas pour pleurer ses morts. C’est même à ça qu’on devrait le reconnaître.

Lu en décembre 2020

Publié dans Adultes jeunes, Littérature française

« Le fracas du silence » de Fabien Fernandez

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi lors de la dernière opération « masse critique, spéciale jeunesse et adulte jeune » avec :

Résumé de l’éditeur :

Bergen, Norvège.

Tout allait bien pour Tiril. Des amis formidables, un petit-ami respectueux et une vocation : devenir chanteuse. Jusqu’à cet accident de voiture avec sa mère, il y a deux ans.

Depuis, tout a changé.

Désormais atteinte d’aphasie partielle, elle n’arrive plus à parler comme elle le souhaite. Amis et petit-copain se sont volatilisés, même Mikkel, son meilleur ami s’est éloigné. Sa future carrière musicale s’est envolée. L’injustice, la colère et le ressentiment se sont installés en elle.

Mais, l’espoir vient parfois de là où on ne l’attend pas…Et s’il venait d’Amena, cette élève à qui Tiril n’a jamais parlé ? Cette nouvelle amitié lui permettra-t-elle de retrouver sa voie … et sa voix ?

La prise de parole poignante d’une adolescente qui n’arrive plus à s’exprimer.

Ce que j’en pense :

Tiril a été victime d’un accident de la circulation, alors que sa mère conduisait. Depuis, elle présente une aphasie de Broca. Malgré la rééducation, les séances d’orthophonie, la récupération promise n’est pas au rendez-vous. Elle en veut à ses parents car ils lui ont menti en disant qu’elle pourrait reparler comme avant et de surcroît ils la surprotègent.

C’est d’autant plus dramatique que, fan de Bob Dylan, Tiril chantait, dans un groupe, et composait (compose toujours même si c’est plus compliqué) des chansons. Peu à peu, elle fait le vide autour d’elle, rejetant les autres avant d’être rejetée, se dissimulant derrière une carapace, au propre comme au figuré : habillé en noir corbeau intégral, elle a même teint ses cheveux, et son corps est raidi comme dans une armure.

A l’école, elle n’a plus d’amis, subit les moqueries sur son handicap. Même, Mikkel, son ami qui tente de la protéger fait les frais de cette mise à distance. Seule Amena, immigrée syrienne arrive à s’approcher d’elle, non sans mal. Le fait de mal s’exprimer en norvégien car elle n’est là que depuis un an, permet d’établir un lieu de proximité :

« Amena est une émigrée syrienne. Elle a fui la guerre et a trouvé refuge avec sa famille à Bergen il y a un peu plus d’un an. C’est-à-dire qu’elle parle le norvégien presque aussi bien que moi. C’est-à-dire que nous sommes les deux filles anormales de cette classe. »

Tiril n’arrive plus aussi bien à écrire ses textes de chanson, comme si elle butait autant sur l’écrit que sur la parole. La colère l’a envahie et elle peut devenir violente, mais comment laisser sortir ses émotions quand la parole ne fonctionne plus. Une prof lui proposera de s’initier aux chants des Same ou Sami (autochtones vivant au nord de la Scandinavie) : le joik, travail sur les sons pour retrouver son être intérieur, son âme. Ce qui lui permet de se plonger aussi dans l’histoire de sa grand-mère Sami qui a fui sa communauté au péril de sa vie pour échapper à un mariage intracommunautaire.

L’auteur a très bien exprimé la manière dont la maladie pousse à l’isolement, à la victimisation parfois même, quand on ne s’identifie plus qu’à sa maladie, sans tomber dans les clichés.

J’ai beaucoup aimé la manière dont Fabien Fernandez a construit son récit : on a une alternance entre la narration de Tiril, et celle de A qui n’est autre que son aphasie, du moins c’est ce qu’on croit au départ, mais c’est beaucoup plus subtile, du genre dialogue avec ma conscience ou avec mon surmoi, car A est du genre a refroidir les ardeurs, pose des interdits, : tu n’y arriveras pas, tu es nulle… en plus, la police d’écriture varie selon qui s’exprime, celle de A est un peu tremblotée, style ancien.

Chacun a sa manière de s’exprimer, Tiril utilise peu la ponctuation, Mikkel est dysorthographique quand il envoie des SMS et non quand il écrit sur du papier (avec là encore une autre subtilité dans la police d’écriture…

Ce roman m’a énormément plu, même quand Fabien Fernandez, qui a bien travaillé son sujet nous explique les travaux sur la neuroplasticité ou les différentes formes d’aphasie, tout est simple et parfaitement abordable par des ados. D’autre part, les textes de chansons de poèmes qu’il noua propose à chaque chapitre m’ont beaucoup plu.

Quant à la manière d’aborder la musique, les chants traditionnels, le joik, la musique pop ou rock, et leurs vertus sur les maux et les mots du corps, c’est très bien présenté aussi. On ne dira jamais assez l’importance de la musique et de la musicothérapie dans la souffrance physique et mentale. Personnellement j’adore le joik sami…

J’ai eu du mal à rédiger ma chronique, comme toujours quand un livre me plaît beaucoup, et je l’ai même relu avant tant le message pouvait être pris à un nombre de degrés différent.

Un immense merci à Babelio et aux éditions Scrineo qui m’ont permis, grâce à cette opération « masse critique jeunesse et adulte jeune » de découvrir ce roman et son auteur.

La musicothérapie m’est d’une grande aide dans ma maladie chronique, via le site Music Care, chapeauté Centre anti douleur de Montpellier.

https://www.music-care.com/fr/seances

9/10

L’auteur :

Fabien Fernandez est écrivain, mais également illustrateur, scénariste de BD et concepteur de jeux de rôle.

Il a publié de nombreux pour adolescents et jeunes adultes chez plusieurs éditeurs jeunesse

« Le fracas du silence » est son premier roman chez Scrineo.

Extraits :

Je me suis retrouvée tétanisée devant cette œuvre miroir. Le Cri. Je ne peux pas la décrire en détail. Ce sont juste des ressentis. Peu importe : sans le savoir, Munch m’a volé une partie de mon âme pour l’exposer. Je l’ai fixée du regard durant une bonne demi-heure avant que mon père vienne me récupérer. Il m’avait emmenée au musée pour me changer les idées, alors, quand je me suis pétrifiée, il m’a laissé le temps de m’imprégner en allant se promener.

En cet instant, je n’ai pas besoin de canaliser ma frustration. Juste trouver le bon mot pour terminer cette ligne. J’ai presque sa formulation, elle passe d’un neurone à l’autre, tourne tourne et tourne encore à proximité du stylo mais je ne peux pas m’en emparer.

Réveille-toi, Tiril, tu échoues dans presque tout ce que tu entreprends. Tu repousses tout le monde, tu n’es qu’une gamine capricieuse. Tes options s’amenuisent. Tu es un poids mort pour tous. Tu es ennuyeuse, encombrante et personne ne te comprend plus.

Voilà où tu en étais, ma grande. Voilà l’origine de ton armure noir corbeau, de ton casque sur les oreilles. Je te remémore ça pour ton bien, car ta grand-mère semble tout faire pour briser cette coquille protectrice. Pour que tu doutes. Pour que tu te laisses aller à de nouveaux augures bienveillants qui seront quoi, au final : une déception ?

Lorsque l’on souffre, on a tendance à oublier que les autres peuvent nous aider et qu’il n’y a aucune honte à cela.

Ce n’est pas une fatalité, c’est l’aboutissement de mes réflexions après la lecture de Norman Doidge : si je fais face, je me bloque dessus, si je l’accepte, j’apprends à contourner mon handicap. Spécialisé dans le domaine de la neuroplasticité.

Je vais joiker. En effet, on ne chante pas le joik, on joike. J’ai appris que ce chant ancestral était auparavant majoritairement pratiqué par les noaidis – les chamans. Ils rythmaient leur voix avec un tambourin. Mais pour nous, pas d’instruments. Pas pour l’instant.

Le langage universel, celui qui franchit les frontières et les handicaps : la musique. Ces vibrations qui parlent directement à l’âme, ces histoires que l’on peut raconter en quelques couplets ou sons profonds. Ce chemin vers la guérison.

Dylan est intemporel, Dylan ma’ sauvée, Dylan m’a ouvert les portes des cahiers que je noircis. On ne touche pas à Bob Dylan.

« Tout ce que je peux être, c’est moi-même – qui que cela puisse être. » Bob Dylan

Lu en décembre 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« La femme qui reste » d’Anne de Rochas

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi sur NetGalley pour retrouver une époque qui m’intéresse particulièrement :

Résumé de l’éditeur :

« Que cherchez-vous, mademoiselle ? » À la question posée par Walter Gropius, Clara répond : « Une vie. »

Dans l’Allemagne exsangue et tumultueuse des années 1920, le Bauhaus est plus qu’une école d’art. C’est une promesse. Une communauté dont le but est de mettre en forme l’idée de l’Homme nouveau. En 1926, l’école s’installe à Dessau. Dans le grand bâtiment de verre et d’acier, Clara, Holger et Théo se rencontrent, créant une sorte de Jules et Jim. À Berlin, toute proche, le temps s’assombrit. Les convictions artistiques ou politiques ne sont pas les seuls facteurs qui décident du cours d’une vie. Ce sont aussi, entre rêves d’Amérique et désirs de Russie, d’autres raisons et déraisons. Lorsque l’école sera prise dans les vents contraires de l’Histoire, les étudiants feront leurs propres choix. À qui, à quoi rester fidèle, lorsqu’il faut continuer ?

Ce que j’en pense :

Nous sommes en 1961, Clara Ottenburg quitte New-York où elle est venue pour un concert, quelques interviews, une conférence… une manière de rendre hommage à Brecht et à Kurt Weill. Elle a choisi de rentrer à Berlin, alors que Théo son amour de jeunesse lui conseillait de rester aux USA : en effet, on est en train d’ériger le Mur. Mais, Clara n’abandonnera pas Berlin, elle est restée pendant les années de plomb du Reich, alors qu’ils étaient tous partis alors elle persiste. Elle est « la femme qui reste ».

On retrouve ensuite l’année 1925, dans une Allemagne exsangue, sous la République de Weimar ; Clara se rend à la fête donnée à l’école des arts décoratifs de Burg Giebichenstein. Alors qu’elle désire être admise au Bauhaus, Clara est reçue de manière un peu cavalière, car si des filles sont admises, cela semble être en fait plus pour être dans l’air du temps que par réelle conviction. Elle y fait la connaissance de Théo, le flamboyant, qui occupe l’espace et de Holger son double version silence, timidité… le trio se constitue rapidement, et nous fait penser à « Jules et Jim » bien-sûr.

Clara ne peut pas compter sur sa mère Helga, véritable iceberg avec elle, alors que son père est décédé. Seule sa tante Louise croit en son talent artistique et la soutiendra toujours.

On va suivre ainsi toute la « scolarité » des étudiants du Bauhaus, leurs relations amoureuses, leurs créations, leurs frustrations, mais les chemises brunes sont de plus en plus visibles, le Bauhaus dérange, il est vécu comme un lieu de perdition, de débauche, un repère de Juifs et de communistes pour certains.

Peu à peu, beaucoup parmi les professeurs, les étudiants, vont fuir les persécutions.

J’ai bien aimé retrouver les étapes importantes du Bauhaus :  la création du Bauhaus de Dessau à partir de la structure de Weimar par Walter Gropius, architecte plutôt controversé, qui va le diriger jusqu’en 1928 avec des méthodes assez sexistes, les femmes n’ayant pas le droit d’être architecte, elles doivent se contenter de tisser. Pour lui, il faut commencer par désapprendre ce que l’on vous enseigné auparavant.

Il cède la place pour que le lieu puisse continuer à évoluer à Hannes Meyer dont l’orientation est différente, plus communautaire tendance communiste.

« La créativité individuelle disparaitrait au profit de la construction coopérative … Garçons ou filles mêlés, tous semblables ; un enthousiasme collectif. »

Ensuite, c’est Ludwig Mies dan der Rohe qui prend la suite de 1930 à 1933. Il est célèbre mondialement pour avoir réalisé le pavillon allemand lors de l’Exposition universelle de Barcelone.

J’ai aimé rencontrer des artistes que j’apprécie d’autres que je connais moins : on rencontre aussi le musicien Kurt Weill que les nazis traiteront évidemment de dégénéré, son épouse, l’actrice Lotte Lenya, ou encore Bertolt Brecht et son épouse Helene Weigel, Marlène Dietrich et Josef von Sternberg tournant L’Ange bleu », le peintre allemand Albers et son épouse Anni, Otti Berger, tisserande hongroise qui sera déportée à Auschwitz avec sa famille et y mourra, Paul Klee ou encore Moholy-Nagy sans oublier Vassili Kandinsky que j’adore et tant d’autres…

Quant à l’histoire en elle-même, je suis beaucoup moins enthousiaste : si j’ai pu m’attacher à Clara, son opiniâtreté, son courage de rester à Berlin, puis d’y retourner alors que le mur se construit, j’ai peu apprécié Théo, trop superficiel à mon goût, protégé grâce à papa, qui lui permet de partir dans les meilleures conditions. Holger est perturbant, lui aussi, on ne sait pas bien ce qu’il veut vraiment. Il est un communiste convaincu, et s’engage à « construire une ville pour les Juifs » en Sibérie à la demande de Staline ! l’utopisme va lui coûter cher.

J’ai trouvé Clara courageuse, quand elle s’accroche pour survivre dans Berlin, acceptant n’importe quel travail : fabriquer les costumes au théâtre par exemple, avant de monter sur scène…

J’ai aimé suivre Berlin dans ses différentes évolutions, le nazisme, les bombardements, l’occupation à la fin de la guerre, puis le mur, et on a même droit à la liesse de la chute en 1989.

J’ai choisi ce roman pour retrouver le Bauhaus et son histoire car c’est un de mes centres d’intérêt, mais, je suis restée sur ma faim. J’ai tellement mieux aimé « Le bal mécanique » de Yannick Grannec que m’avait conseillé la bibliothécaire il y a quelques temps… je vous le conseille d’ailleurs si vous ne l’avez pas déjà lu…

Vous pouvez d’ailleurs retrouver ma chronique ici :https://leslivresdeve.wordpress.com/2017/05/14/le-bal-mecanique-de-yannick-grannec/

Certes, j’ai passé un bon moment avec « La femme qui reste » mais il me reste un goût d’inachevé, un peu de frustration, même si « L’Opéra de quat’sous » et la complainte de Mackie accompagnent le lecteur, telle une toile de fond … je pense que la prochaine fois je lirai un ouvrage consacré au Bauhaus…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure dont c’est le premier roman, je tiens à le préciser.

#LaFemmequireste #NetGalleyFrance

7,5/10

L’auteure :

Créatrice textile, Anne de Rochas a collaboré de nombreuses années avec Yves Saint Laurent. En tant que graphiste, elle a travaillé avec des maisons d’édition musicale et discographique. Elle partage désormais son temps entre l’écriture et ses projets artistiques.
La Femme qui reste est son premier roman.

Extraits :

Accoudée au bastingage, Clara voit s’éloigner New-York.  Ce n’est déjà plus qu’une série de minces traits verticaux, une reprise au fil d’argent dans le voile irisé de la brume. La fumée de sa cigarette finit d’en estomper les derniers reflets. Août 1961

Près de la table des professeurs, un homme est debout. Il tourne la tête et lève aussi son verre. Clara le reconnaît. C’est Walter Gropius. Celui dont Weimar ne veut plus, l’architecte controversé, l’ex-époux sulfureux d’Alma la scandaleuse, le trop à gauche pour les uns, trop bourgeois pour les autres, celui des entrefilets mondains, des comptes rendus culturels et des billets politiques. Comme ils ont l’air de l’aimer, tous, ces garçons et ces filles qui semblent n’avoir peur de rien, et comme il les regarde !

L’Art n’est pas un métier. Les arts perdent leurs majuscules lorsqu’ils sont appliqués.

Mais c’est cela, sans doute, la plus grande réussite de Gropius : leur promettre ce lieu qui, par sa beauté moderne, tient à la fois de cathédrale du futur, de monastère laïc et de foyer. Peu importe d’où ils viennent, de quel pays, de quel milieu, le Bauhaus leur donne une nouvelle identité, un nouveau passeport, un nom qui viendra toujours, dans ce lieu même et où qu’ils se trouvent, avant leur patronyme ou leur nationalité : Bauhaüsler.

Nous laissons le passé aux autres, à ceux qui ont quelque chose à renier ou à pleurer. Nous allons de l’avant avec notre bonne conscience.

Qui sommes-nous pour critiquer l’or de Kandinsky ? Nous le voyons comme un objet. Passéiste. Des morceaux de sacré, voilà ce que sont ces feuilles d’or ! Ce que Kandinsky nous enseigne, malgré nous, malgré tout. Voilà ce que nous disent aussi Klee, Feininger et Schlemmer, ne faites pas semblant de ne pas comprendre ! Nous avons tout notre fond d’or… Peu importe son nom… Peu importe sa forme…

Schlemmer écoute les commentaires de trois élèves. Il les connaît un peu, la fille, c’est la petite brune qui voulait intégrer son cours. Elle n’avait pas bien compris de quoi il s’agissait. La scénographie, c’est comme l’architecture. Une affaire d’hommes.

Aux hommes le cube, aux femmes le carré, aux hommes l’architecture, aux femmes le tissage. A elles d’en faire un atout.

Sommes-nous si peu intéressants individuellement qu’il faille tant de principes, tant de règles ? Que nous ayons besoin d’être encadrés ? Sommes-nous, sous notre apparence de liberté, trop disciplinés ? J’aimerais que nos transgressions ne soient pas que des plumes à nos casques de bons petits soldats.

Une île. Est-ce ainsi que Hannes Meyer voit le Bauhaus ? Une sorte de lieu protégé, intouché, à l’écart du monde ? Et eux, les élèves, sont-ils une sorte de peuplade indigène, avec ses rites, sa culture, son langage ? De bons sauvages peut-être ?

Dans le miroir, les couleurs étaient plus fortes, certes, mais qu’étaient-elles, les tisserandes ? Une fleur dans le vase ? Une caution de modernité ? Ou simplement une rente ?

Elle n’avait pas ralenti, n’avait pas dévié lorsque les huit chemises brunes l’avaient dépassée. Elle ne savait plus s’ils chantaient quelque chose ou s’ils criaient, elle revoyait l’image furtive de leurs bouches grandes ouvertes, de la haine qui trouait leur face, de la cruauté qui déchirait la rue, de la frange immonde d’imbécillité qu’avait laissée leur passage.

Nous sommes tous les gardiens d’une histoire, dit-elle. Nous en conservons les objets, et quand il n’y a pas d’objets, nous en conservons les mots.

Mais qu’as-tu fait Gropi ? Nous as-tu tous dépossédés de notre travail, de nos créations, pour la gloire du Bauhaus ou pour ta propre gloire ? As-tu voulu emporter les preuves que l’Allemagne pouvait être autre chose que ce qu’elle est devenue ? Que cette terre pouvait porter de beaux fruits ? Ou bien as-tu pressenti le danger, celui de voir détruit, massacré, tout ce en quoi nous avons cru ?

Les murs, c’est votre affaire à vous, les hommes. Nous, les femmes, c’est d’en faire des demeures. D’y mettre la vie, quelque chose sur la table, des fleurs, des tissus…

Lu en novembre 2020

Publié dans Environnement écologie, Littérature française, Rentrée littéraire

« Le monde du vivant » de Florent Marchet

Je vous parle aujourd’hui d’un premier roman avec :

Résumé de l’éditeur :

Cet été-là, Solène a treize ans et elle déteste son père. Jérôme a obligé sa famille à s’installer à la campagne pour réaliser son rêve : devenir propriétaire d’une ferme. Cet ancien ingénieur, lui, est fier de sa nouvelle vie : au plus proche de l’écosystème, les mains dans la terre à planter des haricots et des tomates de saison, l’œil à veiller sur la traite de ses vaches. Mais les temps se durcissent, et la désillusion grignote son esprit.


Alors que les moissons approchent, sa femme Marion, voulant l’aider, se blesse avec une machine agricole et immobilisée. Théo, un « woofeur » (aide agricole biologique) de vingt-quatre ans, vient seconder Jérôme ; il n’est pas sans charme, il n’est pas sans radicalité non plus. Avec sa présence c’est tout l’équilibre familial qui est chamboulé.
Avec la fin du collège, Solène découvre la sexualité, son langage amoureux, sa légèreté, ses bouderies, ses audaces. En ce mois de juillet, la vie va s’embraser.


Un premier roman virtuose, mené par une écriture visuelle qui joue sur les émotions amoureuses, la solitude de l’existence, sa beauté aussi. Une forme de suspens saisit cette campagne où il fait trop chaud, où les corps sont trop moites, où les gestes sont maladroits et où les malentendus vont croissant, jusqu’au final.

Ce que j’en pense :

Bienvenue donc à Levroux, village où Jérôme, ingénieur agronome a décidé un jour de s’installer avec sa femme Marion, ses enfants Solène et Gabin le petit dernier après avoir lâché son travail en ville pour vivre en fonction de leurs aspirations : cultures biologiques, respect de la nature, élevage raisonné de vaches, fabrication de fromages que Marion va vendre au marché.

Bien-sûr, il a fallu s’endetter pour faire des travaux, acheter du matériel et il faut économiser pour joindre les deux bouts au grand dam de Solène qui rêve smartphones, cinéma,  sorties avec les copains et refuse de donner un coup de main : « elle n’a pas demandé à venir s’enterrer ici » …

Un jour Marion se blesse méchamment la main avec une machine récalcitrante, plaie de la main, coupure des tendons, chirurgie réparatrice et c’est le repos forcé, alors ils font appel à un woofer, Théo qui veut parcourir le monde, et apprendre une culture raisonnée sinon raisonnable. Et, cela va entraîner des réactions en cascades sur toute la famille.

On plonge dans les théories de Gaspard Steiner, la cité expérimentale d’Auroville au nord de Pondichéry, créée par un architecte français, « où on retrouve des gens venus des quatre coins de la planète » où viennent se mêler la spiritualité ou la religion…

J’ai aimé les colères de Jérôme, son intolérance à la contradiction, son besoin d’être rassuré, la manière bancale dont il gère sa ferme, ses combats avec les « exploitants agricoles, aux bottes de la FNSEA » qui ont réussir à faire rayer de la carte le mot paysan que je trouve tellement plus noble et respectueux de la nature, les champs inondés de pesticides, glyphosate et autres produits fort sympathiques… les positions pessimistes, de Jérôme autant que celles de Théo, les collapsologues etc. etc.

J’ai bien aimé la manière dont l’auteur parle des ados, de la découverte de la sexualité, de leurs angoisses, et la dureté de leurs échanges, qui flirtent parfois avec le harcèlement.

Florent Marchet décrit très bien le cercle vicieux infernal dans lequel certains se sont enfermés, les subventions agricoles qui ne servent finalement qu’à rembourser les crédits qu’on les a poussés à faire, les suicides avec des méthodes imparables.

Par contre, trop de détails, de l’histoire du colibri trop ressassée, aux discussions sans fin et souvent stériles, et l’opposition tranchée entre ceux qui veulent consommer et les autres, les comportements des ados tellement tranchés qu’ils en deviennent caricaturaux, je peux vous assurer qu’on en sort le moral dans les chaussettes.

Je me sens concernée depuis très longtemps par l’avenir de la Planète, ou on absence d’avenir, on ne sait plus trop à quoi s’attendre, mais avec ce roman on a vraiment l’impression que c’est fichu.

Florent Marchet évoque au passage un film que j’ai adoré autrefois « Soleil vert » qu’on revoit trop peu souvent à la télévision : la Terre dans les années 2020 justement qui est complètement brûlée, l’eau devenue rare, la nourriture se limitant à une tablette protéinée, où l’on propose le suicide assisté aux anciens qui ont connu la Terre avant la catastrophe en leur montrant des images d’avant, quand il y avait des fleurs, de la végétation…

Pour un premier roman, c’est intéressant et s’il peut convaincre quelques climatosceptiques, je préfère climato-négationnistes qu’il est encore temps de se bouger, ce sera une réussite…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce roman ainsi que la plume de son auteur, à suivre…

#Lemondeduvivant #NetGalleyFrance

7,5/10

L’auteur :

Né à Bourges en 1975, Florent Marchet est un auteur-compositeur-interprète et un compositeur de musiques de films français.

« Le monde du vivant » est son premier roman.

Extraits :

Jérôme n’a jamais supporté l’esprit de compétition qui règne à l’école. Il estime que c’est pire aujourd’hui. Pour les enfants de notables ou d’instituteurs, la compétition commence dès la primaire : on prépare les nouvelles générations à devenir des prédateurs et des consommateurs…

Je passe d’abord sous la douche, puis j’irai sur l’ordi pour trouver ce woofeur, qu’est-ce que c’est moche comme nom, on dirait un chien qui aboie.

Là-bas, il a eu la chance de rencontrer Gaspard Steiner, le fameux philosophe paysan qui a été le premier à sensibiliser les Français aux désastres écologiques de notre planète…

Dans les campagnes, ça fait bien longtemps que les dévots ont accepté la présence de curés africains dans leurs églises, seule alternative à la fermeture des lieux de culte…

Théo oublie que ceux qui seraient prêts à accepter la révolution écologique ne sont pas nombreux, y compris au sortir d’une pandémie. Jérôme l’affirme souvent lors de ses interminables débats avec Marion : les pauvres veulent désormais jouer aux riches. Même en France, ils ne manifesteront jamais pour un changement radical de société. S’ils bloquent le pays, ce sera pour réclamer plus de consommation, plus de McDo, de centres commerciaux et d’écrans 4 K . Sans le savoir, ils manifesteront pour ce monde ultra-libéral, pour le droit à en être, à faire partie de l’élite qui se gave, qui profite, qui dépense sans compter, qui gaspille des ressources à l’infini dans un monde fini.

Lu en décembre 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Les roses fauves » de Carole Martinez

Je vous parle aujourd’hui du dernier livre d’une auteure dont je me faisais une joie de retrouver la plume :

Quatrième de couverture :  

Peu après la sortie de mon premier roman, « Le cœur cousu », une lectrice m’a raconté une coutume espagnole dont j’ignorais l’existence : dans la sierra andalouse où étaient nées ses aïeules, quand une femme sentait la mort venir, elle brodait un coussin en forme de cœur qu’elle bourrait de bouts de papier sur lesquels étaient écrits ses secrets. A sa mort, sa fille aînée en héritait avec l’interdiction absolue de l’ouvrir. J’ai métamorphosé cette lectrice en personnage.

Lola vit seule au-dessus du bureau de poste où elle travaille, elle se dit comblée par son jardin. Dans son portefeuille, on ne trouve que des photos de ses fleurs et, dans sa chambre trône une armoire de noces pleine des cœurs en tissu des femmes de sa lignée espagnole. Lola si elle est bien faite de l’histoire familiale que ces cœurs interdits contiennent et dont elle ne sait rien. Sommes-nous écrits par ceux qui nous ont précédés ?

Il faudrait déchirer ces cœurs pour le savoir.

Ce que j’en pense :

La narratrice est à la recherche de l’inspiration, et se déniche un gîte en Bretagne, loin de sa famille pour commencer un roman sur Barbe-Bleue, dans une petite ville choisie à la suite d’un coup de cœur pour une carte postale représentant une jeune femme qui boite.

Elle fait ainsi la connaissance de Lola qui travaille au bureau de poste. Cette dernière l’invite à dîner un samedi soir chez elle. Elle habite seule au-dessus du bureau de poste, et accorde une attention particulière à son jardin, ainsi qu’à son intérieur entretenu de manière quasi obsessionnelle. Rien ne dépasse….

Elle possède une immense armoire, héritage familial dans laquelle reposent des cœurs brodés par les femmes de la famille : la fille aînée hérite d’un cœur cousu par sa mère (et ainsi de génération en génération) dans lequel elle a enfoui ses secrets écrits sur des petites morceaux de papier, et cousu ensuite avec soin. Il est interdit de les ouvrir, sous peine de s’attirer une malédiction.

Un des cœurs s’est déchiré en tombant une nuit où il y avait du vent… et l’auteure et Lola vont lire les secrets de l’aïeule, Inès Dolorès. Les petits mots sont numérotés pour la plupart, mais certains ne l’étant pas il sera plus difficile de retrouver la chronologie.

J’ai aimé l’histoire d’Inès Dolorès, parcourir son enfance, ses histoires d’amour, dans l’Espagne à différentes époques et je m’attendais à découvrir les secrets des autres femmes.

En fait, l’auteure nous entraine ailleurs, vers une histoire d’amour en Bretagne au moment de la première guerre mondiale, en entremêlant un récit autour de Lola qui tombe amoureuse, sur fond de roses sauvages au parfum toxique qui rend tout le monde plus ou moins dingues…

Et, pour corser le tout, Carole Martinez nous raconte sa vie, nous interpelle au passage pour nous faire entrer dans l’histoire et nous laisse en plan au beau milieu.

J’ai tenu à terminer ce roman parce que j’ai voulu laisser une chance à l’auteure dont j’ai tellement aimé « Du domaine des murmures » et « La terre qui penche » mais cela m’a coûté, et j’ai été très déçue par cette lecture, d’autant plus que l’autofiction et moi, cela fait deux. C’est bien écrit, c’est certain, mais on se croirait dans un atelier d’écriture consacré à l’absurde…

Le dernier extrait que je propose ci-dessous illustre très bien mon propos et explique l’ampleur de ma déception.

6/10

L’auteure :

Née en 1966, en Moselle, Carole Martinez est l’auteure de quatre romans dont « Le cœur cousu » qui a reçu seize prix littéraires et « Du domaine des murmures », prix Goncourt des lycéens 2011, ou encore « La terre qui penche » …

Extraits :

Des cœurs de femmes battent dans la vieille armoire de Lola. Ils racontent une histoire qui a commencé il y a plus d’un siècle, en Espagne, du côté de Malaga ; l) où la coutume voulait que les filles aînées héritent du cœur cousu de leur mère morte. Les femmes de cette famille n’avaient pas grand-chose à s’offrir, pas de terre, pas de maison, pas de bijoux, mais elles savaient toutes écrire, elles s’enseignaient ça de mère en fille, et leurs cœurs débordaient de secrets.

Lola se demande si elle est faite de cette histoire familiale qu’ils contiennent et qu’elle ignore, si le sang des fables coule de génération en génération, s’il nous irrigue de terreurs fauves et de peines qui ne nous appartiennent pas, mais agitent nos profondeurs.

Nous faisons nos choix enlisant, Lola sera un bouquet composé à partir de quelques mots écrits et de vos propres souvenirs, de vos matériaux intimes. Elle sera notre œuvre commune, notre enfant, conçue dans le mitan du livre où nous dormons ensemble, lecteur et auteure, mêlés dans un même nid de ronces.

Et pourtant, je sais bien que les paroles ne sont pas aussi volatiles qu’on l’imagine, que les mots dits, les mots reçus, se gravent en nous et que l’écriture sert à ça aussi, à les gratter, les poncer, les effacer.

On se voit davantage vieillir quand on est sédentaire, on est plus sensible au mouvement du temps qui passe quand rien ne bouge que l’aiguille de l’horloge…

Intégrer ses obsessions à un livre, c’est une façon comme une autre de les contenir. Je ne suis même pas toujours consciente de ce qui se faufile ainsi dans mes romans pour rester toujours supportable.

Voilà que je cherche une logique à tous ces destins, une logique qui se rapprocherait de celle d’un roman. Mais, la vie échappe à toute logique, la vie est un chaos sans nom. Je confonds tout, on ne peut épingler les gens dans un cahier comme de vulgaires papillons.

Lu en décembre 2020