Publié dans Littérature française, Littérature contemporaine

« David Bowie n’est pas mort » de Sonia David

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi dans le cadre d’une opération masse critique, du moins que j’ai rajouté à la dernière minute à ma sélection et qui a mis beaucoup de temps à me parvenir. Funeste présage ?

 

David Bowie n'est pas mort de Sonia David

 

Quatrième de couverture

« Ma mère est morte. Mon père est mort. David Bowie est mort. Ce ne sont pas uniquement de mauvaises nouvelles. »

À un an d’intervalle, Anne, Hélène et Émilie perdent leur mère, puis leur père. Entre les deux, David Bowie lui aussi disparaît. Dans l’enfance d’Hélène, la  » sœur du milieu « , le chanteur a eu une importance toute particulière, dont le souvenir soudain ressurgit. Alors, elle commence à raconter…

Sur les thèmes inépuisables de la force et de la complexité des liens familiaux, de la place de chaque enfant dans sa fratrie, voici un roman d’une déconcertante et magnifique sincérité.

Ce que j’en pense

L’idée de départ était plutôt intéressante : comment réagit-on lorsque l’on perd sa mère puis, quelques mois plus tard, son père quelles sont les répercussions sur les trois filles en fonction de leur place dans la fratrie.

On a donc trois parties, premier jour consacré au décès de la mère qui s’étend en fait sur du 22 au 27 mai 2015, ensuite le jour du père, puis celui de David Bowie.

 On a le droit de ne pas aimer ses parents, d’accord mais, on se trouve dans ce roman, devant une interprétation pseudo-psychanalytique à deux sous. En gros, Hélène, qui a quand même cinquante ans, nous parle de « sa connasse de mère », dressant d’elle le tableau d’une mégère, incapable d’aimer, radine, mais elle nous explique aussi qu’elle aurait « voulu être elle », alors qu’elle voue une admiration pour son père : cela rappelle un mythe ou un complexe selon que l’on préfère la mythologie ou Freud… « Œdipe toi-même » dirait Marcel Rufo

En tout cas, voilà une famille bien caricaturale : la sœur aînée, Anne, qui gère tout avec le sens du devoir et de l’efficacité, ascétique ou au moins orthorexique, à fond dans l’autoflagellation, et bien-sûr la petit sœur Émilie, qui ne sait pas trop à qui s’identifier pour se construire et se tournera vers l’homosexualité ! (sans oublier les parents qui divorcent, la deuxième famille et les rancœurs, les ruptures).

Entre les deux, Hélène qui n’a pas envie de grandir et a fait des séjours en milieu psy autour de ses vingt ans …  Voici ce qu’elle écrit à propos de sa sœur Anne:

Elle me fermait la porte lorsque j’étais sa petite sœur, elle a détourné le regard lorsque je lui ai présenté Pierre, mon mari, pas une fois elle ne m’a posé de questions sur ce que je faisais, pas une fois elle ne s’est attendrie sur le pessimisme d’Émilie. 

Et David Bowie dans tout cela ? Il apparaît P 139 sur un livre qui en compte 174, et Sonia David l’utilise pour étayer une autre partie des relations entre sœurs ; en fait, elle aurait pu choisir n’importe quel artiste et le titre du roman prête à confusion, j’espérais autre chose…

Donc, très déçue par ce roman, trop caricatural, et même pas drôle. Quitte à lire des portraits de dérangés, je préfère un bon manuel de psy… il est vrai que je venais de terminer « Les rêveuses » quand je l’ai entamé, alors l’entreprise était  difficile!

Je remercie Babelio et les éditions Robert Laffont qui m’ont permis de lire ce livre, via masse critique.

Extrait

Contrairement à mon habitude, je ne proposerai qu’un seul extrait qui reflète bien la nature du propos.

« Évidemment, elle reste hospitalisée plusieurs jours. Le processus normal. Un truc classique. Moins à soixante ans, c’est un fait, mais bénin, complètement. Peut-être que la méchanceté conserve. C’est en tout cas ce que je m’amuse à répéter à qui veut bien l’entendre, toutes ces années-là, un brin de provocation me grise, « Maman ? Increvable. Trop méchante. » Souvent, j’ajoute même « ma connasse de mère » et j’attends les réactions alentour. Je fais du droit de ne pas aimer ma mère un trait d’esprit, une vantardise.

Donc, ce 23 mai 2015, des années après l’appendicite aigüe, je suis désarçonnée, complètement, de découvrir que l’on peut tout de même aimer quelqu’un que l’on n’aime pas. Vous suivez ? Ma mère meurt, et mon corps se glace. Finalement, la méchanceté ne conserve pas, et c’est un drame. » P 15

Lu en octobre 2017

Publicités
Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Les rêveuses » de Frédéric Verger

Je vous parle aujourd’hui d’un livre de la rentrée litttéraire 2017 que j’ai découvert grâce à mon amie Lydia:

 Les reveuses de Frédéric Verger

 

Quatrième de couverture

Mai 1940. Les armées de Hitler écrasent la France. Peter Siderman, un jeune Allemand de dix-sept ans engagé dans l’armée française, prend l’identité d’un mort pour échapper aux représailles. Prisonnier, il croit avoir évité le danger quand on lui annonce qu’on va le libérer et le reconduire dans sa famille. Comment sera-t-il accueilli chez ces gens qui ne le connaissent pas ?

On sent passer ici le grand souffle à la fois tragique et merveilleux déjà présent dans le premier roman de Frédéric Verger. On retrouve sa prose riche en métaphores réjouissantes, en inventions fantasques, en rebondissements, en scènes inoubliables décrites dans une langue sensuelle et gourmande

Ce que j’en pense

Peter sait qu’en tant que juif, il risque la mort dans le Reich, alors, lors du dernier combat, il vole la plaque d’un soldat français mort sur le champ de bataille. Il devient ainsi Alexandre d’Anderlange. De retour à la vie « normale », il s’habitue tant bien que mal, jusqu’au moment où on l’informe que la mère mourante de celui-ci le réclame à son chevet.

Contrairement à toute attente, la mère, exilée russe, presque aveugle, fait semblant de le reconnaître et il va devoir entrer progressivement dans le rôle.

La construction de son personnage, un mélange de Peter et d’Alexandre, est très intéressante car Peter s’inspire des écrits d’Alexandre, se les approprie, les exprime lors des conversations. (cf P 131 et suivantes). Il puise aussi dans la garde-robe familiale pour créer son propre style.

« Il aperçut son reflet dans le miroir. Le personnage, les mains dans les poches, le fixant d’un air amical, insolent, semblait le mettre au défi de faire quelque chose de lui. » P 132

Le destin de Peter-Alexandre est loin d’être simple, et on assiste à une série d’actions-réactions en chaine, un effet papillon, qui le l’emmène d’aventures délicates en aventures difficiles et beaucoup de souffrance.

Les autres personnages sont tous bien caractéristiques, et font l’objet de descriptions assez savoureuses : Sofia la deuxième épouse du père d’ Alexandre, dont l’accent russe pimente les dialogues, les cousines Joséphine la rousse et Hélène la brunette, qui cherchent à trouver un mari pour retrouver leur splendeur passée, car la famille est ruinée, avec des histoires d’héritage hautes en couleur, sans oublier le majordome Emmanuel très stylé, vestige de l’ancien temps et bien-sûr Blanche, complice du vrai Alexandre, qui a été internée.

Sans oublier le commandant qui parcourt la campagne à la rechercher d’un vin qu’il a beaucoup aimé lorsqu’il était plus jeune et rêve de retrouver, recherchant un paradis perdu.

Frédéric Verger nous propose la petite histoire dans la grande Histoire, avec des détails sur les conditions de vie des prisonniers, les exécutions sommaires, les charniers…

Dans ce roman, on trouve toute une déclinaison autour du rêve:  la rêverie, l’affabulation, onirisme, le délire, la folie, mais aussi l’ivresse de la musique, de la danse… Tout s’intrique, s’imbrique à merveille.

On sait très bien que le récit est construit sur des faits et une région, Blay, qui n’existent pas mais on se prend à y croire, et si le récit démarre très lentement, le rythme s’accélère, s’enrichit, un peu comme « le boléro » de Ravel et, de rebondissement en rebondissement, on ne lâche plus le roman.

Tout m’a plu dans ce roman, même les longueurs, car le style de l’auteur rappelle les feuilletonistes du XIXe que j’aime tant. La langue est très belle, de même que les descriptions de paysages inventés par l’auteur et qu’on visualise sans problèmes comme s’ils existaient vraiment.

Cette lecture m’a convaincue de lire le premier roman de Frédéric Verger: « Arden » pour  lequel il a reçu le prix Goncourt du premier roman en 2014.

 

Liens intéressants:

Voici deux liens pour finir de vous convaincre:

http://www.telerama.fr/livres/les-reveuses,n5202590.php

http://www.les-lettres-francaises.fr/2017/09/frederic-verger-les-reveuses/

 

Extraits

Lorsque le ciel couvert de nuages noirs assombrissait la forêt, tout paraissait pris dans la gelée onctueuse et cendrée du temps. Un baume gris semblait faire sourdre du cendrier, de la chaise en rotin, d’un bol mal lavé, le halo d’une vie passée ; assis dans un voltaire, on avait l’impression de voyager dans le temps, embaumé dans le cocon de nuages noirs, de pluie ou de neige, qui grésillait aux fenêtres. P 97

Il était incapable de situer ces endroits, de se rappeler l’époque de sa vie à laquelle ils renvoyaient. Et cette impuissance lui donner l’impression de n’avoir pas commencé à vivre, de naître chaque matin comme le premier des hommes. P 111  (à propos des images qui lui viennent du passé mais qu’il ne peut identifier).

Il croisait, décroisait les jambes, appuyait sa tempe sur deux doigts, avec une nonchalance qui semblait raconter quelque chose. Et, il y avait quelque chose de fascinant à constater qu’on pouvait, par des mouvements et des gestes, improviser une histoire qui était en réalité la découverte du personnage qu’on jouait. P 132

Les paysans du coin avaient beaucoup de respect pour les rêveuses. Ils en faisaient des chansons, des contes ; quand l’une devenait une sorte de vedette, les gens avaient le droit de venir l’entendre la nuit. D’autres pouvaient obtenir l’autorisation de venir feuilleter ou lire les registres où l’on gardait tous les rêves. Beaucoup cherchaient à y voir des avertissements, des prémonitions, l’Église ne voyait pas ça d’un bon œil.    P 188 

Une fois ces frissons calmés, comme un homme chevauchant un cheval qui se cabre et, tout à coup apaisé, file sans qu’on sente ses sabots frapper le sol il jouissait de la puissance de cette vague énorme et calme de la fièvre qui semble nous entraîner à toute allure au bord du néant pour qu’on sente la jouissance de vivre. Cette torpeur était traversée de rêves tournoyants, visions égarées dans l’esprit pour quelques secondes et qu’on ne peut goûter qu’en s’y précipitant. P 209 

Le désir de mort se confondait avec le désir d’avoir déjà voulu mourir. Peut-être est-il impossible de les séparer ? Cette confusion l’apaisa. Le désespoir s’évanouit, mais la torpeur demeura, comme la rosée quand le soleil se lève. P 333 

Lu en octobre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« La disparition de Josef Mengele » : Olivier Guez

Je vous parle aujourd’hui d’une de mes tentations de cette rentrée littéraire 2017 avec :

 la disparition de Josef Mengele de Olivier Guez

 

Quatrième de couverture

1949 Josef Mengele arrive en Argentine.

Caché derrière divers pseudonymes, l’ancien médecin tortionnaire à Auschwitz croit pouvoir s’inventer une nouvelle vie à Buenos Aires. L’Argentine de Perón est bienveillante, le monde entier veut oublier les crimes nazis. Mais, la traque reprend et le médecin SS doit s’enfuir au Paraguay puis au Brésil. Son errance de planque en planque, déguisé et rongé par l’angoisse, ne connaîtra plus de répit… jusqu’à sa mort mystérieuse sur une plage en 1979.

« La disparition de Josef Mengele » est une plongée inouïe au cœur des ténèbres. Anciens nazis, agents du Mossad femmes cupides et dictateurs d’opérette évoluent dans un monde corrompu par le fanatisme, la realpolitik, l’argent et l’ambition. Voici l’odyssée dantesque de Josef Mengele en Amérique du Sud. Le roman-vrai de sa cavale après-guerre.

Ce que j’en pense

La manière dont les criminels nazis ont pu s’échapper avec la complicité de nombreux hommes politiques étrangers, a toujours été source d’interrogation pour moi, alors ce livre ne pouvait qu’atterrir dans ma PAL. Olivier Guez nous propose ici de découvrir comment Mengele a disparu des écrans radars à la fin de la guerre.

Il nous parle de sa deuxième vie en exil, tout en la reliant avec le passé, la décryptant à la lumière des évènements de sa première vie dans l’Allemagne nazie, car les deux sont intriquées, imbriquées, l’une expliquant l’autre.

On approfondit le rôle joué par Perón, et d’autres dictateurs d’Amérique du Sud, tel Stroessner au Paraguay. Perón recueille tous les nazis et comparses, « veille personnellement au déroulement de la grande évasion », constituant « un Quatrième Reich fantôme » (P 39 à 41)

Il pense que la guerre froide va dégénérer et que la troisième guerre mondiale est proche, donc il a toutes les cartes en mains pour tenir le monde….

Mengele vit comme un roi à Buenos Aires alors que l’entreprise familiale, à Günzburg, prospère allègrement, réjouissant l’économie allemande, sans jamais être inquiétée, elle emploie tellement de salariés…

Mais la vie de château ne dure qu’un temps, les consciences s’éveillent et la chasse aux nazis commence, avec Eichmann notamment. Il doit fuir au Paraguay, puis au Brésil. Lui qui a terrorisé tant de déportés, tremble à l’idée d’être découvert, le moindre bruit le fait sursauter, il se cache dans des maisons de plus en plus précaires, va jusqu’à se faire construire un blockhaus, d’où il regarde au loin avec ses jumelles pendant des heures. Il est surarmé, se déplace avec une meute de chiens dressés évidemment.

Ce mec (désolée, je ne peux pas dire cet homme, tant il est abject) est vraiment un minable qui manipule tout le monde, y compris ses proches, passe son temps à se plaindre et à gémir, demande de l’argent à tout le monde : famille, autres exilés… son comportement avec son fils est révoltant…

Il est dans le déni : Auschwitz était un camp de travail et il veillait au bon fonctionnement, fier de sa mission. Il n’a rien fait de mal donc pourquoi se sentirait-il coupable ? Voici ce qu’il pense au moment de l’arrestation d’Eichmann selon Olivier Guez :

« Honte aux Allemands, ramassis de mauviettes et de lâches, nation de boutiquiers médiocres aveulis par des dirigeants de pacotille, vendus aux plus offrants, aux marchands du temple : ils ont lâché Eichmann ! ils lui ont tiré une balle dans le dos, alors qu’il n’avait fait que son devoir et que nous nous étions contentés d’obéir aux ordres, au nom de l’Allemagne, pour l’Allemagne, pour la grandeur de notre chère patrie. » P 137

Jamais, pas une seule seconde il n’éprouve le moindre regret, la moindre compassion, pour les êtres qu’il a envoyé à la mort, torturé pour ses pseudo expériences scientifiques, et il ne renoncera jamais à son rêve d’une race aryenne pure, ni à son führer bien-aimé. Il reste dans son délire avec son obsession de la propreté, de la pureté, ses Tocs…

Il va se comporter de façon abjecte, dans les actes comme dans la pensée, jusqu’à la fin, et pas une seconde, en lisant ce roman, je n’ai éprouvé la moindre compassion pour lui. Je me demanderai toujours comment des médecins peuvent faire des choses aussi abominables au nom de la science…

Olivier Guez cite, au passage, des extraits particulièrement émouvants du livre de Nyizli, qui fut « le scalpel de Mengele », publié sous le titre « Médecin à Auschwitz ».

Le style est percutant, le livre bien documenté, avec une bibliographie très intéressante si l’on veut en apprendre davantage. Ce roman se dévore.

Extraits

L’homme est un centaure, mû par des désirs antinomiques et hostiles, qui galope dans un nuage de poussière à la recherche du paradis. L’Histoire est le récit des contradictions humaines ; capitalisme et communisme font de l’individu un insecte, le premier l’exploite, le second l’asservit. Seul, le péronisme surpassera l’individualisme et le collectivisme. C’est un catéchisme simple et populaire qui offre un compromis inédit entre le corps et l’âme, le monastère et le supermarché. A son peuple, Perón promet la position verticale du pendule : la sortie de l’âge du centaure pour l’Argentine, nation chrétienne nationale et socialiste. P 29

Alors, en attendant que la guerre froide dégénère, Perón devient le grand chiffonnier. Il fouille les poubelles d’Europe, entreprend une gigantesque opération de recyclage : il gouvernera l’Histoire, avec les détritus de l’Histoire. Perón ouvre les portes de son pays à des milliers et des milliers de nazis, de fascistes et de collabos ; des soldats, des ingénieurs, des scientifiques, des techniciens et des médecins ; des criminels de guerre invités à doter l’Argentine de barrages, de missiles et de centrales nucléaires, à la transformer en superpuissance. P 39

Mengele est le prince des ténèbres européennes. Le médecin orgueilleux a disséqué, torturé, brûlé des enfants. Le fils de bonne famille a envoyé quatre cent mille hommes à la chambre à gaz en sifflotant. Longtemps il a cru s’en sortir aisément, lui « l’avorton de boue et de feu » qui s’était pris pour un demi-dieu, lui qui avait foulé les lois et les commandements et infligé tant de souffrances et de tristesse aux hommes, ses frères. P 119

L’Europe nécropole d’une civilisation anéantie par Mengele et les sbires de l’ordre noir à tête de mort, pointe empoisonnée d’une flèche lancée en 1914. P 119

S’il méprisait les Argentins, il honnit les Brésiliens, métis d’Indiens, d’Africains et d’Européens, peuple antichrist pour un théoricien fanatique de la race, et regrette l’abolition de l’esclavage. Il consigne régulièrement ses observations dans son journal. Le métissage est une malédiction, la cause du déclin de toute culture. P 147

Hitler les guidait. Mengele n’était pas le seul à l’avoir suivi, les Allemands s’étaient tous laissé ensorceler par le Führer, par la mission grisante qu’il leur avait confiée, guérir le peuple, purifier la race, construire un ordre social conforme à la nature, étendre l’espace vital, perfectionner l’espèce humaine. Il avait été à la hauteur, il le savait. Pouvait-on le lui reprocher ? P 152

Lu en octobre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature francophone

« Belle de nuit » de Sonia Frisco

Je vous parle aujourd’hui du dernier roman d’une auteure que j’aime beaucoup:

 

Belle de nuit de Sonia Frisco 

 

Quatrième de couverture

  

                                           Deux Filles Deux Destins

                                                          Une Histoire

Il existe des réalités qui dépassent la plus incroyable fiction, des rêves pour lesquels on est prêt à tout donner, des amitiés plus fortes que toutes les adversités.

La violence ne sévit pas toujours à visage découvert, bien souvent elle porte des masques, pour cacher sa laideur et sa misère.

Dans un monde redoutable qui la veut prisonnière, Mia va lutter de toutes ses forces pour sauver son histoire personnelle et trouver l’amour, la liberté et la vie… avec, pour seuls alliés, un espoir, un rêve et une amie.

On dit de la liberté qu’elle n’a pas de prix. C’est parce que sa valeur est inestimable…
Mais la liberté a toujours un prix. Et quand on le connaît, on le paye.

Il doit certainement y avoir en nous le souvenir d’un monde ou d’un lieu où l’on a été heureux.

Qu’est-ce que la Vie ? Qu’est-ce que le Temps ?

                  Qu’est-ce que l’amour, l’amitié et l’infini ?

 

Ce que j’en pense

Dans ce roman, on découvre le choix terrible que Mia, jeune femme qui veut à tout prix échapper à un mariage où elle s’éteint peu à peu, est obligée de faire car la liberté a un prix : le temps est compté car elle doit être partie avant le retour de son époux, (cinq jours) donc il ne reste que la prostitution pour gagner de l’argent rapidement…

« Chaque fille qui se prostitue est une jeune fille commune, aucune n’est prédestinée à cela et pour une raison ou pour une autre, leur prostitution est leur seule main tendue ou leur unique issue. » P 86

Elle mène une double vie, s’occupant de son magasin le jour, devenant ensuite une « Belle de nuit » avec toutes les rencontres que cela peut engendrer, les pervers ne sont jamais très loin…

L’auteur nous raconte surtout une amitié très forte entre deux femmes, jumelles de souffrance dont les familles ont été maltraitantes physiquement et moralement, ce très tôt dans leurs vies, ce qui va les rapprocher, car elles se reconnaissent, n’ont pas besoin de se parler pour se comprendre, et qui sont là, l’une pour l’autre, avec altruisme.

On retrouve aussi le poids des traditions familiales : le divorce est prohibé par les familles traditionnelles, voire traditionalistes, où le qu’en dira-t-on l’emporte sur le bonheur de leurs filles, où la culpabilité s’installe très vite, quand l’estime de soi ne peut pas se construire, ainsi qu’une belle description de la condition des Immigrés italiens.

La violence de la mère de Mia, mère toxique incapable d’aimer, qui rappelle celle de Michel, le père de Sonia, dans « L’être de sable » que j’ai beaucoup aimé et qui était ma première immersion dans le monde de l’auteure.

Au début, ce roman m’a déconcertée car la prostitution y est abordée de façon hyper réaliste avec tous les détails, mais, très vite, la magie de l’écriture de Sonia Frisco m’a emportée, et je me suis attachée à ses deux femmes, Mia, comète qui a traversé brièvement le ciel mais en laissant une trace indélébile, qui a choisi de ne plus subir, de vivre sa vie et Marina, l’amie toujours présente, qui s’inquiète, prend soin de son amie et qui elle aussi a décidé de se libérer de ses chaînes. Déjà divorcée, elle sait ce qu’une femme endure dans ses conditions, rejetée, dénigrée, contrainte à s’exiler dans une autre ville

Les souffrances endurées par ces deux femmes, et ce depuis leur plus tendre enfance, dans le désamour maternel nous rappellent un temps pas si lointain où le divorce était tabou, les femmes divorcées traitées de putes, descendues en flèche, mai 68 n’a pas été vécu de la même façon selon le milieu dans lequel on vivait, le poids des traditions, des convictions religieuses… mais, dans ce siècle fou, la situation des femmes ne risque-t-elle pas d’effectuer un gigantesque retour en arrière ?

Ce texte fait beaucoup réfléchir et m’a beaucoup touchée comme toujours, percutée même par sa force, son authenticité. Il a un rythme particulier qui envoûte progressivement, alors on le dévore, en s’identifiant tour à tour à Mia et Marina, sans oublier les deux hommes de leur vie, Matthew et Robin, personnalités sensibles très attachantes .

J’ai pris mon temps pour rédiger cette critique, je voulais laisser les émotions se calmer un peu et ne pas partir dans tous les sens et j’ai préféré ne lire aucun commentaire sur ce roman avant de l’écrire, pour rester le plus longtemps possible dans l’intensité de l’histoire.

Un immense merci à Sonia Frisco, à son éditeur et à Babelio pour m’avoir offert ce superbe roman.

Extraits

Le bonheur est une aptitude.

Quand on est heureux, on a besoin de si peu. P 15 (Préface)

Avant de courir, il faut apprendre à marcher. Pas à pas, doucement elle se dirigeait vers sa vie. Pour aller très loin, espérait-elle. P 44

Terribles sont les regrets, parfois si lourds à porter qu’il faut désigner un coupable pour en supporter le poids. Dévastateurs sont les remords pour ceux qui les ressentent, pour ceux qui en subissent les conséquences et les torts. P 68

Parfois, on est capable de bien des subterfuges pour ne pas sombrer, pour ne pas se laisser tomber dans un monde de désillusions et de remords, pour ne pas couler dans un océan d’idées noires. P 87

Le cœur a une mémoire, il se souvient toujours du mal qu’on lui a fait subir.

Et, le témoignage de ce mal est dans notre regard. P 95

Alors, que faire ? Regarder, observer, écouter, entendre. Tout est là, autour de nous, toujours, il suffit de le percevoir. Tout ce que nous savons n’est pas tout ce que nous possédons, mais tout ce dont nous nous servons. P 102

Les familles comme les leurs passaient leur vie à trouver des responsables et des coupables. Le problème, c’était toujours « les autres ». ces autres que l’on condamne avec la force la plus grande, parce que se mirer briserait la pire tromperie qui soit, celle que l’on se fait à soi. P 111

Se réaliser, c’est achever le passé, accomplir le présent et atteindre le futur. P 196

 

Il y a un temps pour les mots et un pour les silences. Il faut être capable d’entendre les silences pour comprendre les mots. P 230 

Un parent qui nous fait du mal, par la violence de ses actes ou de son indifférence, laisse en nous une meurtrissure, une marque à vie. Inévitablement, cette marque nous conditionne, nous emplissant de colère ou d’humilité, de haine ou de noblesse, d’agressivité ou de douceur, selon notre nature. P 236

Il existe des gens qui nous tue à petit feu, rien qu’en faisant partie de notre entourage. Et que penser des témoins… Est-on complice, quand on voit et qu’on ne fait rien ? P 248

Lu en septembre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Marx et la poupée » de Maryam Madjidi

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui va tenir une place particulière dans mon cœur car il parle d’un sujet qui m’intéresse énormément: l’exil et d’un pays qui me fascine depuis toujours, l’Iran :

 Marx et la poupée de Maryam MADJIDI

 

Quatrième de couverture:

Depuis le ventre de sa mère, Maryam vit de front les premières heures de la révolution iranienne. Six ans plus tard, elle rejoint avec sa mère son père en exil à Paris.

À travers les souvenirs de ses premières années, Maryam raconte l’abandon du pays, l’éloignement de sa famille, la perte de ses jouets – donnés aux enfants de Téhéran sous l’injonction de ses parents communistes -, l’effacement progressif du persan, qu’elle va tour à tour rejeter, puis adopter frénétiquement, au point de laisser enterrée de longues années sa langue natale.

Dans ce récit qui peut être lu comme une fable autant que comme un journal, Maryam Madjidi raconte avec humour et tendresse les racines comme fardeau, rempart, moyen de socialisation, et même arme de séduction massive.

Ce que j’en pense:

En général, les romans qui tournent autour de l’exil m’attirent et avec celui-ci, je n’ai pas été déçue, bien au contraire.

On fait la connaissance de Maryam, in utero, alors que sa mère participe à une manifestation politique, et la manière dont cette est écrite est très belle, touche le lecteur, l’appâte même…

On va la suivre ainsi à plusieurs âges de la vie, notamment à six ans, lorsqu’il faut partir, car ses parents sont communistes (ils n’avaient pas rêver cette révolution-là !) et un premier traumatisme : elle doit distribuer tous ses jouets aux enfants du quartier, au nom de la non-propriété, ce qu’elle trouve très injuste ; elle envisage même de les enterrer sous un arbre dans le jardin, où ses parents ont mis tous leurs livres à l’abri en espérant les récupérer un jour…

Maryam raconte la révolution iranienne, la mise au pas par les autorités religieuses, les arrestations, les tortures, les droits qui partent en fumée, ses parents qui sont obligés de fuir alors que son oncle Saman est jeté en prison où il restera pendant huit années…

A noter un extrait très fort, où Saman lui raconte qu’il a partagé sa cellule avec un journaliste célèbre dans les milieux intellectuels lequel regardait un dessin animé pour enfant tous les jours assidûment car c’est sa femme qui faisait le doublage, seule manière de résister à l’incarcération.

Elle parle bien de sa première journée d’école en France, alors qu’elle ne parle pas le français et se sent différente voire exclue. Les senteurs, la cuisine de son pays natal lui manquent, la famille restée sur place aussi, notamment sa grand-mère qui l’accompagnera dans l’imaginaire tout au long de son enfance, puis son adolescence.

L’exil, la perte de la langue, de la culture sont une souffrance du quotidien, car pour bien apprendre le français, elle renonce à apprendre le persan, pour s’opposer aussi à son père, qui désire ne pas se couper de ses racines :

 » Je suis pas un arbre, j’ai pas de racines. C’est votre langue, plus la mienne. »P143

J’ai beaucoup aimé la manière dont elle a conçu son récit, alternant les périodes de sa vie, on passe de l’enfance à l’âge adulte, pour revenir à l’enfance, on alterne aussi les lieux, tantôt en Iran, tantôt en France, mais on fait aussi des détours par la Chine et la Turquie notamment.

La perte d’un pays est une douleur, un écartèlement entre deux cultures, mais comment choisir sans se trahir ou trahir les autres, au nom d’une intégration réussie ?

A noter un très beau chapitre sur la langue perdue qui s’éteint peu à peu et finit par disparaître et mourir si on ne la parle plus, cette langue que la petite fille va enfouir au fond d’elle -même:

La langue perdait de sa vitalité et de sa force. Elle devenait de plus en plus fragile. Elle avait en elle la faiblesse des personnes malades qui doivent trouver un refuge pour se protéger du reste du monde. Chaque jour, elle reculait devant la puissance d’une rivale, une autre langue, celle-ci était la langue officielle de ce nouveau pays. » P 137

Qui dit exil sous-entend tentation du retour, parfois idéalisation du pays qu’on a perdu…

On rencontre au passage des poètes iraniens, notamment mon préféré Omar Khayyâm, qui sera le sujet de son mémoire et dont elle nous livre des extraits.

J’ai vraiment beaucoup aimé ce roman, la poésie de l’écriture, les phrases parfois courtes, percutantes, et celles dont les mots s’étirent, s’enroulent dans la fluidité et la douceur; les talents de conteuse de Maryam Madjidi sont immenses et son Goncourt du premier roman bien mérité.

Extraits:

Je déterre les morts en écrivant. C’est donc ça mon écriture ? le travail d’un fossoyeur à l’envers. Moi aussi, j’ai parfois la nausée, ça me prend à la gorge est au ventre. Je me promène sur une plaine vaste et silencieuse qui ressemble au cimetière des maudits et je déterre des souvenirs, des anecdotes, des histoires douloureuses ou poignantes. Ça pue parfois. L’odeur de la mort et du passé est tenace. P 36

Baisser les yeux ou les fermer, ne pas regarder le trajet, ne rien identifier, se boucher même les oreilles, ne pas savoir où on va, ne rien pouvoir dénoncer par la suite, on ne sait jamais, tant de personnes se sont fait attraper, ne surtout pas parler, ne rien dire, se taire sous la torture, surtout sous la torture. La torture… la réalité insoutenable de la torture. P 38

La mort est assise les jambes croisées sur les montagnes de l’Alborz qui surplombent Téhéran. P 41

Autour, rien n’a changé. L’histoire se répète mais quelque chose a changé en lui : il a vieilli, il a peur, il ne veut plus mourir pour ses idées. Il préfère ce bout de trottoir parce que sur ce bout de trottoir la vie y est en peu plus en sécurité. P 60

A la barre de ton procès intérieur, tu t’accuses d’être lâche et vieux mais ce n’est pas de la lâcheté, c’est simplement l’envie de vivre. P 61

 

Déjà en Iran, les rêves de la mère disparaissaient peu à peu. En France, le peu qu’il restait tombait évanoui, un par un, sur la moquette de la chambre, juste en dessous de sa chaise. P 103

La timidité, tu n’osais pas parler cette langue étrangère, à la place des mots, tu souriais. Le sourire qui s’excuse, le sourire gêné de ceux qui ne parlent pas la langue du pays. P 104

Je suis une sorcière qui prépare une nouvelle langue et je ne veux pas qu’on me presse. Je vais bientôt mettre au monde mon français comme un enfant qui va naître, je le sais, je le ferai quand ce sera prêt. La langue prend forme dans le secret de ma bulle, de mon monde intérieur, mon placenta à moi. P 123

Et puis, on avait Une étrange manière de marcher sur le chemin de la vie : un pied en rance et un pied là-bas. Petites marionnettes désarticulées. On ressemblait à des enfants ayant grandi trop vite, vieux avant l’heure. P 134

Étrange façon d’accueillir l’autre chez soi. Un contrat est passé très vite entre celui qui arrive et celui qui « accueille » ; j’accepte que tu sois chez moi mais à la condition que tu t’efforces d’être comme moi. Oublie d’où tu viens, ici, ça ne compte plus. P 135

Ils n’osaient pas la parler très fort dans la rue. La langue étrangère faisait d’eux des étrangers et ils n’avaient pas envie d’être montrés du doigt. P 136

Lu en septembre 2017

Publié dans Littérature française, Polars

« Un lieu incertain » de Fred Vargas

Un petit passage par le polar, dans le cadre de l’opération « Neurones au repos » avec un opus de Fred Vargas:

 

Un lieu incertain de Fred Vargas

 

Quatrième de couverture:

« – Bien, dit Clyde-Fox en se rechaussant. Sale histoire. Faites votre job, Radstock, allez voir ça. C’est un tas de vieilles chaussures posées sur le trottoir. Préparez votre âme. Il y en a une vingtaine peut-être, vous ne pouvez pas les manquer.

– Ce n’est pas mon job, Clyde-Fox.

– Bien sûr que si. Elles sont alignées avec soin, les pointes dirigées vers le cimetière. Je vous parle évidemment de la vieille grille principale.

– Le vieux cimetière est surveillé la nuit. Fermé pour les hommes et pour les chaussures des hommes.

– Eh bien elles veulent entrer tout de même, et toute leur attitude est très déplaisante. Allez les regarder, faites votre job.

– Clyde-Fox, je me fous que vos vieilles chaussures veuillent entrer là-dedans.

– Vous avez tort, Radstock. Parce qu’il y a les pieds dedans. Il y eut un silence, une onde de choc désagréable.

Une petite plainte sortit de la gorge d’Estalère, Danglard serra les bras.

Adamsberg arrêta sa marche et leva la tête. »

 

Ce que j’en pense:

Il  y a très longtemps que je n’avais pas lu un polar de Fred Vargas, en fait je n’ai lu que « Debout les morts » et surtout « Pars vite et reviens tard », il y a très longtemps…

L’intrigue est loufoque: le commissaire Adamsberg, flanqué de son fidèle Danglard et d’Estalère, haut en couleurs lui aussi, sont partis trois jours en colloque à Londres, et découvre, avec leur collègue anglais, Radstock, des chaussures avec les pieds à l’intérieur, face  au cimetière de Highgate, de triste renommée.

De retour à Paris, une affaire sordide les attend: un corps entièrement écrabouillé sur lequel le tueur s’est acharné. Bien-sûr, il y aura un lien entre les deux et l’auteur va nous faire voyager jusqu’en Serbie sur la trace des vampires.

Je me suis bien amusée, car plus c’est gros et tordu, plus on a tendance à s’accrocher et  ne plus vouloir lâcher le livre. On retrouve un commissaire Adamsberg avec sa mémoire bizarre, sa manière d’associer les idées toujours aussi particulière, alors que son collègue Danglard est un puits de sciences, avec au passage quelques pourris dans la hiérarchie et une suspicion de complot…

J’aime bien la manière dont Fred Vargas nous emmène sur des pistes différentes, noyant un peu le poisson au passage, opposant les modes de fonctionnement de la pensée des vieux deux compères et la partie consacrée à la Serbie est assez drôle, avec Dracula, Nosferatu et autres comparses.

Je préfère les polars nordiques, les plumes de Indridason ou Adler-Ölsen, néanmoins, j’ai passé un bon moment…

 

Extraits:

Il y a des chose, dit Radstock, pendant que Danglard traduisait en simultané, que l’homme n’est pas apte à concevoir tant qu’un autre homme n’a pas eu l’idée saugrenue de les réaliser. Mais une fois cette chose effectuée, bonne ou mauvaise, elle pénètre dans le patrimoine de l’humanité. Utilisable, reproductible et même surpassable. P 17

Ainsi  que le lui avait expliqué Adamsberg, l’énergie que dépensait Danglard pour résoudre les questions et curer les cuvettes était vaine. Car dès qu’une cuvette était assainie, elle libérait de l’espace pour en créer d’autres, emplies de nouvelles questions taraudantes. A s’en occuper sans cesse, il empêchait la sédimentation tranquille et le comblement naturel des excavations par l’oubli. P 34

Toute chose très belle ou très laide abandonne un fragment d’elle dans les yeux de ceux qui regardent. On sait cela. C’est d’ailleurs comme cela qu’on les reconnaît. P 46

On cherche une cause extérieure à sa souffrance, et plus dure est las souffrance, plus grande doit être la cause. Ici la souffrance du tueur est immense. Et la réponse est prodigieuse. P 263

A chacun de ses pas, ses idées montaient et descendaient en vrac, comme il en avait l’habitude, poissons plongeant dans l’eau, remontant en surface, qu’il n’essayait pas d’attraper. Il avait toujours fait ainsi avec les poissons qui flottaient dans son crâne, il les avait toujours laissés libres de nager à leur guise, d’effectuer leur danse rythmée par le choc de ses pas. P 305

 

Lu en septembre 2017

 

 

Publié dans Littérature américaine, Littérature contemporaine, Non classé

« Un oiseau blanc dans le blizzard » de Laura Kasischke

Je continue mon opération PAL libérée, avec ce roman qui traînait sur une étagère depuis deux ou trois ans (j’avais cédé aux sirènes de la tentation après avoir lu et aimé « Esprit d’Hiver » de cette auteure:

Un oiseau blanc dans le blizzard de Laura Kasischke

 

Quatrième de couverture:

Garden Heights, dans l’Ohio. Une banlieue résidentielle qui respire l’harmonie. Eve nettoie sa maison, entretient son jardin, prépare les repas pour son mari et pour Kat, sa fille.

Depuis vingt ans, Eve s’ennuie. Un matin d’hiver, elle part pour toujours. Kat ne ressent ni désespoir, ni étonnement. La police recherche Eve. En vain. La vie continue et les nuits de Kat se peuplent de cauchemars.

Une fois encore, après « A Suspicious River », Laura Kasischke écrit avec une virtuosité glaciale le roman familial de la disparition et de la faute.

Ce que j’en pense:

Une famille ordinaire vivant dans une banlieue chic, un couple bien plus bancal qu’on ne le croit au départ, une adolescente rebelle, bref tout semble normal, basique,  lorsque du jour au lendemain Eve, la mère de Kat disparaît de la circulation évaporée dans le blizzard, sans  emporter son sac à mains, ni ses vêtements, ni laisser une quelconque explication.

Kat fait le bilan de sa vie, année après année, (de 1986 à 1989) par rapport à la disparition de sa mère, et tente de se remémorer ses relations avec elle, mais aussi avec son père, et avec son petit ami Phil, et ses copines, alternant les souvenirs, les rêves qu’elle raconte à sa psy. Le procédé pouvait être intéressant.

Certes, on retrouve l’univers froid et plutôt glacé, sinon glacial de Laura Kasischke,  avec les relations familiales bizarres, mais cette fois, je suis restée septique, car je ne voyais pas où elle voulait en venir, ce qu’elle cherchait à provoquer chez le lecteur. Déjà, je mis du temps à le lire, et pas dans le but de faire durer le plaisir, plutôt par ennui.

Tout d’abord, comment ne pas s’interroger sur les circonstances de la disparition d’Eve. Je veux bien admettre que son mariage et sa vie de famille devenait pesante au fil du temps, mais au point de partir les mains dans les poches, sans explication?

Que dire des réactions de Kat à ce départ? Rien, car elle n’en a pas, elle donne l’impression de s’en moquer éperdument. Je me suis posée des questions , durant toute le lecture sur sa santé mentale; certes, à l’adolescence, on est autocentré, nombriliste mais là, tout glisse sur elle, on ne sent aucune émotion.

Le père semble tout aussi toxique, trop placide et inintéressant pour ne pas cacher un désordre mental? Le petit ami et sa mère aveugle, idem. La psy m’a laissée perplexe, dans sa manière de prendre en charge Kat…

A ce propos, l’auteure fait référence au film de Hitchcock : « La maison du Docteur Edwards » (avec Ingrid Bergman en psy qui tente de faire creuser dans la tête de Gregory Peck)

« Le docteur Phaler ne pouvait-elle donc pas faire la même chose avec moi, plonger sa lampe de mineur au fond de ce puits, de cette glace immobile figée au fond de moi, là où se trouvaient ma culpabilité, mon chagrin ou ma colère, ou peut-être même ma mère? P 87 »

Laura Kasischke a peut-être voulu réfléchir sur le déni, et la manière dont on peut voir les choses mais les enfouir, au fin fond de la conscience, et comment  les souvenirs remontent si on veut bien leur laisser la place…

On comprend très vite que les choses sont plus compliquées qu’on ne pouvait le supposer, mais je n’ai pas trouvé le récit convaincant. Il y a parfois des fulgurances qui lui redonnent du rythme. Donc, une lecture qui laisse une impression mitigée, et une  déception, l’auteure m’avait habituée à mieux.

 

Extraits:

La veille, au matin, ma mère était encore une femme au foyer — qui, depuis vingt ans, maintenait notre maison dans un état de propreté et de stérilité qui aurait pu rivaliser avec l’esprit d’hiver lui-même. P 13

Il (Phil) est ce que vous pourriez appeler un garçon propre sur lui, si toutefois vous êtes le genre de personnes à croire qu’il existe des garçons propres sur eux. P 17

Quant à la femme plus jeune qu’elle fut un jour, celle que vous auriez pu remarquer, elle n’est plus qu’un fantôme, une fille spectrale qui s’éloigne et finit par disparaître dans le blizzard. P 29

Mais il n’existe pas de programme en douze étapes pour les gens qui sont égoïstes, sans cœur ou superficiels, comme semblent pourtant l’être la plupart des gens. P 88

Nous avions toujours eu une relation polie, mais, depuis la disparition de ma mère, cette politesse s’était encore accrue. On aurait dit quelque chose d’officiel, de victorien, qui n’aurait même pas eu droit à l’intimité de l’irritation. P 96 (à propos de son père)

Elle était tellement méchante. Un cas très classique de ressentiment et d’ambivalence, qui vient cogner et frotter contre l’instinct maternel. L’amour et la haine, en elle, étaient aussi vastes que l’espace — rien que des météorites, pas d’atmosphère. P 117 (à propos de son père)

Elle n’approuve pas ma mère. Elle est payée pour condamner ma mère. C’est comme ça que les psychologues comme elle gagnent leur vie à travers ce pays: en se scandalisant des échecs de nos mères. P 126

 

Lu en août 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Ecoute la pluie » de Michèle Lesbre

Voici maintenant le dernier roman que j’ai récupéré à la bibliothèque, plus éclectique que moi, tu meurs, je ne sais pas si c’est l’effet de la canicule ou simplement l’été qui incite au voyage  :

 

Ecoute la pluie de Michèle Lesbre

 

Quatrième de couverture:

« Puis le ronflement sourd de la rame qui s’approchait à grande vitesse a provoqué un frémissement parmi les rares voyageurs. Le vieil homme s’est tourné vers moi avec toujours ce sourire limpide, j’ai cru qu’il allait me demander quelque chose, mais il a sauté sur les rails comme un enfant qui enjambe un buisson, avec la même légèreté. »

Avant que le vieil homme ne se jette sur la voie en lui adressant son dernier sourire, la narratrice partait rejoindre l’homme qu’elle aime à l’hôtel des Embruns. Le choc a fait tout basculer. Plutôt que d’aller à la gare, elle s’enfonce dans les rues de Paris pour une longue errance nocturne sous l’orage. Revenue chez elle au petit matin, toujours incapable d’expliquer à son amant pourquoi elle n’était pas au rendez-vous, elle murmure à son intention le récit de sa nuit blanche. Lui, le photographe pour qui les mots ne sont jamais à la hauteur, sera-t-il capable de comprendre l’énigmatique message qu’elle finit par lui laisser: « Écoute la pluie »?

Avec ce roman dense et bouleversant, Michèle Lesbre poursuit une œuvre lumineuse qu’éclaire le sentiment du désir et de l’urgence de vivre.

Ce que j’en pense :

Comment réagit-on lorsqu’un homme se jette sous le train juste devant soi, après avoir échangé un regard et un sourire? Ce n’est pas évident de réagir à ce type d’effraction et c’est ce que l’auteure tente d’exprimer dans ce roman court et  intense.

La narratrice est bouleversée, et ce drame qui la fait fuir et marcher dans la ville sous la pluie, au hasard semble-t-il, au début, va entraîner une remontée de souvenirs enfuis et une réflexion profonde sur sa vie, tel un prisme.

Elle avait rendez-vous dans un hôtel avec l’homme qui partage sa vie, photographe parti s’installer à Nantes, seul, la laissant à Paris, relation qui s’est fragilisée avec le temps, le manque de communication entre eux. Il ne s’agit même plus de cohabitation, mais de deux vies qui évoluent de plus en plus en parallèle.

L’irruption brutale de la mort oblige à se poser les vraies questions: sont ils encore un couple? ont-ils encore un avenir ensemble, et quel avenir?

« Je me persuadais du lien que l’homme avait créé entre nous en me souriant avant de se jeter sous la rame, j’étais incapable de penser à autre chose. Il avait surgi, anonyme et fugace, et sans doute ne sortirait-il jamais de ma mémoire. » P 38

Michèle Lesbre raconte avec beaucoup de sensibilité et de poésie, le choc et la détresse que cette mort provoque dans les certitudes, les choix de vie et les autres morts qui sont survenues dans la vie de cette femme, tel un effet domino.

Déambuler sous la pluie, chasser cette image terrible, pour fuir l’indicible, et tenter de retrouver la paix en soi, et continuer à avancer. Les Tibétains disent de la pluie qu’elle est la bénédiction des Maîtres.

Je l’ai donc suivie et si j’ai aimé le style, la beauté de l’écriture, sa poésie, je suis restée un peu sur ma faim, car j’ai parfois eu l’impression de  perdre cette jeune femme  en route du fait de son indécision, de sa passivité devant la lente agonie de son couple.

Extraits:

Où es-tu dans cet instant même où je pense à toi, à qui parles-tu? Pourtant, j’aime ces zones d’ombre, elles nous permettent de ne pas laisser l’ennui et l’habitude nous grignoter peu à peu. P 9

 

Il y avait dans tous ces instantanés, pris en noir et blanc, quelque chose de toi que je reconnaissais, que sans doute tu ne sais exprimer que dans les furtives apparitions dont tu captes si bien l’essentiel. Les mots, m’as-tu confié un jour, ne te semblent jamais à la hauteur. P 21

 

Ton regard sur les lieux  qui n’ont aucun lien avec ta vie n’est pas le même que celui que tu portes sur ceux qui sont liés à ton intimité. P 31

 

Puis, j’ai marché, une déambulation hasardeuse qui m’éloignait de l’angoisse ou m’en donnait simplement l’impression. P 39

 

J’ai marché vers ce café, j’étais terrassée par le pouvoir qu’avait le vieil homme du métro de faire surgir tout un passé, le notre, tout ce qui avait jalonné la longue histoire qui n’en finissait pas  de nous réunir et de nous séparer, de révéler ses failles et ses sursauts, de ma faire douter d’elle. P 69

 

Les vies d’adultes ne sont que tentatives pour guérir du chagrin de l’enfance inachevée, toujours inachevée. P 85

Lu en août 2017

 

 

Publié dans Littérature anglaise, Littérature contemporaine

« Dans une coque de noix » de Ian McEwan

Aujourd’hui, place à un auteur qui me fait de l’oeil depuis quelques temps déjà avec:

 

dans une coque de noix de Ian McEwan

 

 

Quatrième de couverture:

À l’étroit dans le ventre de ma mère, alors qu’il ne reste plus que quelques semaines avant mon entrée dans le monde, je veille. J’entends tout. Un complot se trame contre mon père. Ma mère et son amant veulent se débarrasser de lui. La belle, si belle Trudy préfère à mon père, John, poète talentueux en mal de reconnaissance et qui pourtant l’aime à la folie, cet ignare de Claude. Et voilà que j’apprends que Claude n’est autre que mon oncle : le frère de mon père. Un crime passionnel doublé d’un fratricide qui me fera peut-être voir le jour en prison, orphelin pour toujours ! Je dois les en empêcher.

Il y a quelque chose de pourri au royaume d’Angleterre du XXIe siècle? Après L’intérêt de l’enfant, Ian McEwan n’en finit pas de surprendre et compose ici, dans un bref roman à l’intensité remarquable, une brillante réécriture d’Hamlet in utero.

Ce que j’en pense:

Quand l’auteur est venu présenté son roman à La Grande Librairie, j’ai senti la tentation s’installer car son idée était originale: le narrateur est un fœtus dans le ventre de sa mère, qui nous raconte ses perceptions, ses états d’âme et surtout comment sa mère va commettre un meurtre.

Confortablement installé dans l’utérus de Trudy, il découvre que sa mère à un amant et il cherche à l’identifier, et surprise, il s’agit du frère de son père, Claude, qu’il tient en piètre estime, trahison supplémentaire.

« Les amants arrivent à leur premier baiser  avec autant de cicatrices que de désirs. »

Le temps de se faire à cette idée, il apprend que ces deux infâmes veulent assassiner son père, le poète John et va tout mettre en œuvre pour éviter ce crime, tout en dissertant sur l’amour, la trahison, le réchauffement climatique, la nature des hommes, tout ce qu’il capte sur les ondes et sur Internet au fil des connexions de sa mère.

Une mère qui avale quantité de vins de toutes sortes, enivrant son fœtus au passage , sans se préoccuper  un seul instant des conséquences éventuelles sur son bébé à venir, bébé dont elle se fout éperdument d’ailleurs toute à son histoire d’amour…ce qui donne des phrases de ce style:

« J’aime bien partager un verre avec ma mère. Peut-être n’avez-vous jamais goûté, à moins que nous ne l’ayez oublié, un bon bourgogne (son préféré) ou un bon sancerre (autre préférence) décanté à travers un placenta sain. » P 19

Ce fœtus est drôle lorsqu’il essaie d’intervenir, en donnant des coups de pieds, ou quand il se montre jaloux, amoureux de sa mère, admirateur des poèmes de son père et haïssant le rival de ce dernier, ou lorsqu’il capte la jalousie de sa mère envers une jeune poétesse qui accompagne son père un soir. Il l’est un peu moins lorsqu’il tente de se suicider…

Ce roman est drôle, mais peut devenir un peu lassant lorsque,  parfois, notre fœtus part trop dans ses envolées « philosophiques », nous livrant une conception pessimiste mais réaliste de l’état de la planète et de l’humanité:

« Donc, on est seuls, tous autant qu’on est, même moi, chacun marchant sur une route déserte, trimballant dans un baluchon sur son épaule les projets, les courbes prévisionnelles d’une progression inconsciente. » P 46

On retrouve la thématique d’Hamlet (le fils qui veut venger le meurtre de son père par l’amant de sa mère), Ian McEwan ayant souhaité  rendre hommage à Shakespeare, pour les quatre-cent ans de sa mort.

J’ai aimé, j’ai passé un bon moment, car cet auteur est surprenant, mais je suis un peu déçue, je m’attendais à plus avec un sujet comme celui-ci, ce n’est donc pas un coup de cœur.

Extraits:

Je sais que l’alcool amoindrira mon intelligence. Il amoindrit celle de tout le monde. Ah, mais comment résister à un joyeux Pinot noir qui vous rosit les joues ou à un sauvignon aux arômes de groseilles à maquereau, sous l’effet desquels je fais des cabrioles dans ma mer secrète, rebondissant sur les murs de mon château — ce château gonflable qui est ma demeure. Du moins, c’est ce que je ferais si  j’avais plus de place. P 19

 

 

 Tout le monde ne sait pas quel effet ça fait, d’avoir le pénis du rival de notre père à quelques centimètres de votre nez. Si tard dans la grossesse, ils devraient réfréner leurs élans par égard pour moi. La courtoisie, à défaut de discernement médical, l’exige. Je ferme les yeux, serre les gencives, me recroqueville contre la paroi utérine. Ces turbulences arracheraient les ailes d’un Boeing. P 33

 

 

J’ai droit à ma première intuition des couleurs et des formes, car le ventre de ma mère est au soleil, si bien que je distingue dans le halo rougeâtre d’une chambre noire de photographe, mes mains devant mon visage et mon cordon souplement enroulé autour de mon abdomen et de mes genoux. P 44

 

 

J’aimerais croire  que la présence de ma mère sur ce balcon est destinée à produire de la vitamine D pour la croissance de mes os, qu’elle a baissé la radio pour mieux envisager mon existence, que sa main qui caresse l’endroit où elle croit  trouver ma tête exprime de la tendresse. Mais il se peut qu’elle peaufine son bronzage… P 44

 

 

Certains artistes, écrivains ou peintres, s’épanouissent, comme les bébés à naître, dans un espace confiné. L’étroitesse de leur sujet peut troubler ou décevoir. P 74

 

Être enfermé dans une coque de noix, voir le monde dans un camée d’ivoire, dans un grain de sable. Pourquoi pas, quand toute la littérature, tous les arts, toutes les entreprises humaines ne sont qu’un point minuscule dans l’univers des possibles? Et cet univers même n’est sans doute qu’un point minuscule dans une multitude d’univers réels ou possibles. P 75

 

 

La mémoire est pauvre en souvenirs des échecs passés. L’enfance transparaît sous la peau de l’adulte, utilement ou pas. Tout comme les lois de l’hérédité qui régissent une personnalité. Les amants ignorent que le libre arbitre n’existe pas. P 135

 

Lu en août 2017

Publié dans Essai, Littérature française

« Dans les forêts de Sibérie » de Sylvain Tesson

Ce livre tient une place particulière dans mon été caniculaire et j’ai fait durer le plaisir en étalant la lecture sur juillet et août:

 

Dans les forets de Siberie de Sylvain Tesson

 

Quatrième de couverture:

Assez tôt, j’ai compris que je n’allais pas pouvoir faire grand-chose pour changer le monde. Je me suis alors promis de m’installer quelque temps, seul, dans une cabane. Dans les forêts de Sibérie.
J’ai acquis une isba de bois, loin de tout, sur les bords du lac Baïkal.
Là, pendant six mois, à cinq jours de marche du premier village, perdu dans une nature démesurée, j’ai tâché d’être heureux.
Je crois y être parvenu.
Deux chiens, un poêle à bois, une fenêtre ouverte sur un lac suffisent à la vie.
Et si la liberté consistait à posséder le temps ?
Et si le bonheur revenait à disposer de solitude, d’espace et de silence – toutes choses dont manqueront les générations futures ?
Tant qu’il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu.

Ce que j’en pense: 

Cette idée lui trottait dans la tête depuis sept, alors qu’il avait fait la connaissance du lac Baïkal, gelé sur plus d’un mètre en hiver, ce n’était pas une lubie. Il a construit ce voyage. Lorsque que le camion qui l’a amené avec ses provisions, les kilos de ketchup, la vodka, la musique et les livres, l’aventure peut commencer. Le garde forestier, Sergueï, lui dit au passage:

« Ici, c’est un magnifique endroit pour se suicider »…

Il s’organise dans son nouveau domaine, au cœur d’une solitude qu’il a voulue, il vit en fonction des éléments, il est en osmose avec la nature, le lac où il va apprendre à pécher, les tempêtes de neige,  le temps ne s’écoule plus de la même façon.

« L’éventail des choses à accomplir est réduit. Lire, tirer de l’eau couper du bois, écrire et verser le thé deviennent des liturgies. En ville, chaque acte se déroule au détriment de mille autres. La forêt resserre ce que la ville disperse. » P 44

Ces six mois passés dans son isba, entre février et juillet, constituent une aventure certes, mais surtout c’est un voyage initiatique. Il apprend le silence, comme une méditation, les pensées parasites qui s’apaisent; il est axé sur l’essentiel, la nature, les arbres, les animaux, ici et maintenant.

Sylvain Tesson ne tombe pas dans l’angélisme, il voit les Russes tels qu’ils sont, et non tels qu’il les imagine, il voit les dégâts que l’homme inflige à la Nature, les dangers de l’urbanisation de la mondialisation et l’importance de l’écologie (la vraie, par les partis écolos) pour le futur de la planète.

« Nos rêves se réalisent mais ne sont que des bulles de savon explosant dans l’inéluctable ». P 97

J’ai beaucoup aimé ses réflexions sur la vie, le temps qui passe, la solitude, les autres (les plus proches sont à 5 heures à pied par exemple). Sa caisse de livres m’a plu car beaucoup de ceux-ci figurent dans mes lectures passées et à venir.

A noter quelques pages, (120 à 122) où il décortique « L’amant de Lady Chaterley » et oppose Lawrence à Gorki…

J’aurais bien aimé me lancer dans une telle aventure, mais il faut avoir la santé et la jeunesse pour survivre dans cet univers glacé, même si on s’enivre en le voyant absorber autant de vodka…

Ce livre, qui a reçu le prix Médicis Essai  en 2011, est plein de poésie et m’a accompagnée comme une méditation car la façon de voir les choses, la vie de Sylvain Tesson me plaît beaucoup. Je le suis moins dans ses dérives alcoolisées qui ont eu entre autres le résultat qu’on sait, mais sa sensibilité me touche.

Un livre que je vais sûrement ouvrir et ré ouvrir car j’ai des annotations partout, beaucoup de phrases m’ont plu et je ne peux les citer toutes…

Je dirai au passage que j’ai beaucoup aimé le film de Safy Nebbou, qui est une adaptation libre, avec l’accord de l’auteur, avec ses paysages splendides et le jeu tout en finesse de Raphaël Personnaz et la musique magnifique d’Ibrahim Maalouf…

http://www.allocine.fr/personne/fichepersonne-94238/interviews/?cmedia=19563403

 

Extraits:

Il y a là tous les ingrédients de l’imagerie sibérienne de la déportation: l’immensité, la lueur livide. La glace a des airs de linceul. Des innocents étaient jetés vingt-cinq ans dans ce cauchemar. Moi, je vais y séjourner de mon plein gré. De quoi me plaindrais-je? P 24

Le Romain bâtissait pour mille ans. Pour le Russe, il s’agit de passer l’hiver. P 30

C’est fou ce que l’homme accapare l’attention de l’homme. La présence des autres affadit le monde. La solitude est cette conquête qui vous rend la jouissance des choses. P 36

Le froid, le silence et la solitude sont des états qui se négocieront demain plus cher que l’or. Sur une Terre surpeuplée, surchauffée, bruyante, une cabane forestière est l’eldorado. P 41

 Je savais le vertige de l’ivrogne qui croit tenir une idée géniale: son cerveau refuse de la formuler correctement alors qu’il la sent grandir en lui. Je découvre le vertige de l’ermite, la peur du vide temporel. Le même serrement de cœur que sur la falaise — non pour ce qu’il y a dessous mais pour ce qu’il y a devant. P 52 ?

La solitude est une patrie peuplée du souvenir des autres. Y penser console de l’absence. P 53

Une question se pose à l’ermite: peut-on se supporter soi-même? P 54

Privé de conversation, de contradiction et des sarcasmes des interlocuteurs, l’ermite est moins drôle, moins vif, moins incisif, moins mondain que son cousin des villes. Il gagne en poésie ce qu’il perd en agilité. P 66

L’homme libre possède le temps. L’homme qui maîtrise l’espace est simplement puissant En ville, les minutes, les heures, les années nous échappent. Elles coulent de la plaie du temps blessé. Dans la cabane, le temps se calme. Il se couche à vos pieds en vieux chien gentil et, soudain, on ne sait même plus qu’il est là. Je suis libre parce que mes jours le sont. P 77

Cette œuvre disparaîtra au mois de mai. Les eaux l’engloutiront. La glace du Baïkal est un mandala dont le patient dessin sera effacé par la chaleur et le vent. P 91

La ville est une inscription dans l’espace de la culture, de l’ordre et leur fille naturelle, la coercition. P 100

Lu durant l’été 2017