Publié dans Littérature Tchèque, XXe siècle

« La métamorphose » de Franz Kafka

Retour à un classique aujourd’hui avec cette nouvelle :

 

La métamorphose de Franz Kafka

 

Résumé de l’éditeur :

 

Lorsque Gregor Samsa s’éveille, un matin, après des rêves agités, il est bel et bien métamorphosé. Doté d’une épaisse carapace d’où s’échappent de pitoyables petites pattes!

Lugubre cocasserie ? Hélas, ultime défense contre ceux, qui, certes, ne sont pas des monstres mais de vulgaires parasites… Les siens. Père, mère, sœur, dont l’ambition est de l’éliminer après avoir contribué à l’étouffer…

 

Ce que j’en pense

 

Jeune représentant de commerce, Gregor Samsa, se réveille un matin dans son lit et se rend compte qu’il ne peut pas bouger : il s’est métamorphosé en insecte. Malgré ses efforts, il n’arrive pas à se lever et donc ne peut pas se rendre à son bureau. Or c’est lui qui fait vivre sa famille.

Comment s’adapter, apprendre simplement à se mouvoir dans ce nouveau corps, alors qu’il a toute sa tête ; il est capable de raisonner mais ne peut plus parler. Il est enfermé dans son corps, et toute communication avec l’entourage devient de plus en plus difficile.

Il se retrouve enfermé aussi au sein de sa propre famille ; sa sœur, ses parents le regardent avec horreur, répulsion ; il faut le cacher à tout prix, ne pas révéler son état aux autres. Peu à peu, ils finissent par se demander même si on doit le nourrir.

Le rejet s’installe de plus en plus profondément, surtout son père de naturel violent qui veut à tout prix l’exterminer et ne réussit qu’à le blesser, blessure qui s’infecte…

Kafka nous raconte, sous la forme d’une étrange fable, non seulement la métamorphose physique du héros, mais aussi celle de sa famille, qui devient de plus en plus intolérante à sa différence. Dans un premier temps, on cache ce qu’on ne veut pas voir (ou ce qu’on ne veut pas que les autres voient) par crainte du jugement, puis on tente de tolérer et pour finir on tente d’éliminer le gêneur…

On pense aussi, en lisant ce livre, à la manière dont on pourrait réagir, soi-même devant une telle situation, ferait-on comme eux ou serait-on capable de compassion et d’amour ?

J’ai beaucoup aimé cette nouvelle, le style de Kafka qui nous entraîne dans un voyage en « Absurdie », mais en posant des questions importantes sur le bien et le mal, la cruauté, la trahison, le matériel face au spirituel, sur la société en général, et aussi sur  la relation père-fils: dans cette famille, on se demande qui est le plus « misérable », le plus bestial : Gregor en cloporte, ou eux.

Franz Kafka pousse son lecteur à réfléchir aussi sur la notion de handicap; en effet, doit-on faire disparaître l’individu qui n’est plus productif ? On emploie souvent le terme de parasite dans nos sociétés capitalistes…

Cette nouvelle a été écrite en 1912, et étrangement elle m’a fait penser à une phrase de Goebbels : « je ne hais pas les juifs, on ne hait pas les cafards, on les écrase! »

J’ai lu « Le Procès » à l’adolescence et ce roman m’avait beaucoup marquée déjà. J’ai encore « Le château » et « Lettre au père » dans ma PAL…

Merci au site ebooksgratuits.com , grâce auquel j’ai pu lire cette nouvelle.

 

 

Extraits

 

Quelque énergie qu’il mît à se jeter sur le côté droit, il tanguait et retombait à chaque fois sur le dos. Il dut bien essayer cent fois, fermant les yeux pour ne pas s’imposer le spectacle de ses pattes en train de gigoter et il ne renonça que lorsqu’il commença à sentir sur le flanc une petite douleur sourde qu’il n’avait jamais éprouvée.

 

Mais dans le même temps, il n’omettait pas de se rappeler qu’une réflexion mûre et posée vaut toutes les décisions désespérées.

 

Pour lui, déjà l’entrée de sa sœur était terrible. A peine était-elle dans la chambre que, sans prendre le temps de refermer la porte, si soucieuse qu’elle fût par ailleurs d’épargner à tout autre le spectacle qu’offrait la pièce de Gregor elle courait jusqu’à la fenêtre et, comme si elle allait étouffer, l’ouvrait tout grand avec des mains fébriles.

 

Afin de lui éviter même cela, il en entreprit un jour – il lui fallut quatre heures de travail – de transporter sur son dos jusqu’au canapé le drap de son lit et de l’y disposer de façon à être désormais complètement dissimulé au point que sa sœur même en se penchant, ne pût pas le voir.

 

Elles étaient en train de lui vider sa chambre ; elles lui prenaient tout ce qu’il aimait ; déjà la commode contenant la scie à découper et ses autres outils avait été emportée ; elles arrachaient à présent du sol où il était presque enraciné le bureau où il avait fait ses devoirs quand il était à l’école de commerce, quand il était au lycée, et même déjà lorsqu’il était à l’école primaire.

 

Je ne veux pas, face à ce monstrueux animal, prononcer le nom de mon frère, et je dis donc seulement : nous devons tenter de nous en débarrasser. Nous avons tenté tout ce qui était humainement possible pour prendre soin de lui et le supporter avec patience ; je crois que personne ne peut nous faire le moindre reproche.

 

Il repensa à sa famille avec attendrissement. L’idée qu’il devait disparaître était encore plus ancrée, si c’était possible, chez lui que chez sa sœur.

 

Lu en janvier-février 2019