Publié dans Littérature américaine, Littérature contemporaine

« Piège conjugal » de Michelle Richmond

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai reçu dans le cadre d’une opération « Masse critique » :

 Piege conjugal de Michelle Richmond

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

Alice, ancienne rockeuse reconvertie en avocate, et Jake, psychologue, s’aiment, l’avenir leur appartient. Le jour de leur mariage, un riche client d’Alice se présente avec un cadeau singulier : l’adhésion au « Pacte ». Le rôle de ce club ? Garantir à ses membres un mariage heureux et pérenne, moyennant quelques règles de conduite : décrocher systématiquement quand le conjoint appelle, s’offrir un cadeau tous les mois, prévoir une escapade trois fois par an… mais surtout, ne parler du Pacte à personne. Alice et Jake sont d’abord séduits par l’éthique, les cocktails glamour et la camaraderie que fait régner le Pacte sur leur vie… Jusqu’au jour où l’un d’eux contrevient au règlement. Le rêve vire au cauchemar. Mais comme le mariage, l’adhésion au Pacte, c’est pour le meilleur… comme pour le pire.

Suspense et tension psychologique constituent le carburant de ce roman au vitriol qui décrypte les hypocrisies de l’institution matrimoniale et entraîne le lecteur dans une intrigue sombre, palpitante et jamais dénuée d’ironie. Publié dans trente pays, « Piège conjugal » est en cours d’adaptation pour le grand écran par la 20th Century Fox.

 

CE QUE J’EN PENSE

 

Après un début un tantinet « fleur bleue », avec une demande en mariage romantique, une organisation de la noce assez classique, Jake psychologue de son état et Alice, chanteuse rock qui est devenue avocate, reçoivent un cadeau étrange, offert par Finnegan, un client d’Alice, invité de dernière minute à la cérémonie : une boîte massive et élégante avec une inscription gravée : « LE PACTE ». « À l’intérieur se trouvait un second coffret posé sur une doublure en velours bleu, encadré de deux stylos coûteux nichés dans les replis du tissu : de l’argent, de l’or blanc voire du platine »

A leur retour de voyage de noce, ils reçoivent la visite de Vivian, une sorte d’inspectrice (qui m’a rappelé la visite traditionnelle de l’assistante sociale lors de notre demande d’adoption : on ne sait jamais ce qu’il faut dire, on brique la maison de fond en comble pour faire bonne impression, on choisit sa tenue…).

Tout en subissant un interrogatoire en règle, ils ouvrent devant elle, le deuxième coffret qui contient le contrat, ainsi que le manuel qui répertorie les principes du Pacte, mise au point par Orla, une Irlandaise, mère fondatrice de l’association, qu’ils devront apprendre par cœur, et mettre en application au quotidien !

Nos deux tourtereaux signent, sans se rendre compte du processus dans lequel ils s’engagent. Après tout, il y a des idées pleines de bon sens : se faire un cadeau tous les mois, aller au restaurant, trouver le juste équilibre entre le travail et le couple et tous les trois mois une invitation à dîner chez un couple qui appartient à leur « région » etc.

Très vite, les choses vont se corser avec des accusations, des séjours dans une prison privée que les chefs du Pacte ont rachetée, et on a des scènes cocasses : arrestations, menottes, cellule, combinaison orange en tissu de bonne qualité, (on est entre gens bien, la preuve on s’appelle mon Ami), interrogatoires, avocats et juges appartenant au groupe, des punitions abracadabrantesques ….

Voici, pour le fun, quelques motifs de « mise en examen » : « lire les e-mails de son conjoint est un délit de niveau 2, la récidive recevra une sanction de niveau similaire, avec une majoration de quatre points »,

Ou encore : ne pas répondre à une injonction constitue un « manque de focalisation, crime de niveau 6 » le conjoint n’étant pas assez « concentré sur son mariage »il s’en suit une condamnation à un dispositif de focalisation : un collier en métal à garder vingt-quatre heures sur vingt-quatre, assorti de séances de thérapie à la soviétique…

Le plus cocasse étant : « Réalignement pour crime d’infidélité émotionnelle »

« Personne n’est ici contre son gré, Jake. Tous nos résidents sont conscients de leurs crimes et heureux de pouvoir procéder à un réalignement psychique dans un environnement où ils se sentent accompagnés. » P 284

Ce roman nous trace un portrait de la maltraitance psychologique, de la manipulation mentale qui font penser aux sectes ou aux méthodes staliniennes ou la Gestapo…

C’est Jake qui raconte l’histoire et l’auteure fait alterner l’enchaînement des évènements liés au Pacte avec les entretiens de thérapie de couples et les groupes d’ados dont il s’occupe, distillant au passage ses réflexions sur la vie, le couple ou la société, ce qui permet au lecteur de récupérer un peu entre deux séances de manipulation.

Michelle Richmond entretient habilement le suspense, et une fois immergée dans l’histoire, je me suis laissée prendre au jeu malgré les invraisemblances. Il y a des rebondissements jusqu’à la dernière page. J’avoue que je me suis bien amusée.

Je remercie vivement Babelio et les éditions Presse de la Cité qui m’ont permis de découvrir ce roman et  son auteure que je ne connaissais pas du tout.    

 

L’AUTEUR  

Native de l’Alabama, Michelle Richmond a enseigné les techniques de l’écriture à l’université de San Francisco et dirige la revue littéraire en ligne Attic. Son précédent roman, « L’Année brouillard », finaliste du Grand Prix des lectrices de « Elle », s’est vendu à plus de 50 000 exemplaires.

 

EXTRAITS

 

Il y a un écart entre celui que nous sommes et celui que nous pensons être. C’est le cas pour tout le monde. Même si, en ce qui me concerne, j’aime à croire que cet écart est faible, je suis prêt à admettre qu’il existe. P 50

 

Elle utilise le mot « épanouissement ». A priori, c’est une bonne chose, sauf que c’est devenu un terme qui signifie : « Je veux me faire du bien, et tant pis si je piétine les autres au passage… »  P 55  

 

… j’ai lu que les fiancés de la Saint Valentin formaient des couples moins solides, moins résolus. J’en déduis qu’un mariage fondé sur des débuts trop romantiques et impétueux se défait plus facilement. P 200  

 

Un divorce provoque une réaction en chaîne dans l’entourage familial. Prenez Al et Tipper Gore : ils se sont séparés au bout de quarante ans de mariage, un an après le divorce de leur fille Kristin. Et ce n’était que le début. Moins d’un an plus tard, une autre de leurs filles quittait son mari et à la fin de l’année suivante, leur troisième fille était elle-aussi divorcée. P 200  

 

Je ne le dirai jamais à mes patients, mais j’ai acquis la certitude que la plupart des gens ne changent pas. Au mieux, ils sont capables d’accentuer certains traits de leur personnalité par rapport à d’autres, même s’il ne fait aucun doute que l’éducation et es soins prodigués à un enfant peuvent orienter ses tendances naturelles dans le bon sens.  P 231   

 

Les fascistes et les sectes ont toujours une langue bien à eux, des termes dont le but est d’embrouiller les esprits, de dissimuler la vérité, mais aussi de donner aux membres l’impression qu’ils sont élus en les distinguant du commun des mortels. P 278  

 

… Je sais ce que vous pensez, Jake. Je lis l’inquiétude sur votre visage. Mais, je peux vous assurer que, si ces pièces ont été conçues à l’origine pour l’isolement, nous préférons les voir comme des cellules monastiques où les membres qui sont égarés peuvent renouer à leur rythme avec leurs vœux… P 285  

 

Aujourd’hui, les psychologues se moquent de la puissance de la pensée positive qui a fait tant d’adeptes dans les années 1970. Pourtant, je ne serais pas aussi enclin à lui dénier toute efficacité. Les optimistes sont plus heureux que les pessimistes et les cyniques : c’est idiot, mais c’est vrai, même si parfois, il faut se forcer. P 304  

 

Les adolescents sont combattifs. Comme des animaux dans la savane, ils flairent tout de suite la faiblesse et attaquent sans une hésitation. P 305  

 

Le mariage est une entité vivante et changeante dont on doit prendre soin, seul et ensemble. Il évolue de mille façons, tantôt ordinaires, tantôt totalement inattendues… c’est un organisme vivant avec ses contradictions – à la fois prévisible et étonnant, bon et mauvais – qui chaque jour devient plus riche et plus subtil.  P 401

 

 

LU EN MAI 2018

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Publié dans Littérature américaine

« Par le vent pleuré » de Ron Rash

Je vous parle aujourd’hui d’un livre dont on a beaucoup parlé :

 par le vent pleuré de Ron Rash

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

 

Dans une petite ville paisible au cœur des Appalaches, la rivière vient de déposer sur la grève une poignée d’ossements ayant appartenu à une jeune femme dont personne n’avait plus entendu parler depuis des décennies.

Été 1969. Ligeia débarque de Floride avec l’insouciance et la sensualité de sa jeunesse, avide de plaisirs et de liberté. C’est l’époque des communautés hippies, du Vietnam, de la drogue, du sexe et du Grateful Dead. Deux frères, Bill et Eugene, qui vivent bien loin de ces révolutions, sous la coupe d’un grand-père tyrannique et conservateur, se laissent entraîner dans le tourbillon de tentations que leur propose cette sirène enjôleuse. Le temps d’une saison, Ligeia bouleversera de fond en comble leur relation, leur vision du monde, scellant à jamais leur destin avant de disparaître aussi subitement qu’elle était apparue.

À son macabre retour, les deux frères vont devoir rendre des comptes au fantôme de leur passé, et à leur propre conscience, rejouant l’éternelle confrontation de Caïn et d’Abel dans une tonalité aux résonances dostoïevskiennes.

 

CE QUE J’EN PENSE

 

Un roman qui commence avec la découverte d’ossements qui vont s’avérer être ceux de Ligeia, jeune fille ayant vécu dans une communauté hippie, où s’est parents l’ont récupérée manu militari et placée chez son oncle pour la remettre dans le droit chemin… cette découverte fait resurgir le passé car toute le monde la croyait simplement partie.

Le passé resurgit brutalement et sème le trouble chez les deux frères Matney, Bill l’aîné devenu brillant chirurgien et Eugène écrivain maudit qui a sombré de l’alcoolisme. Curieusement, c’est ce dernier qui va essayer de comprendre et de connaître la vérité, et ce que son aîné lui cache.

Retour donc sur cette année 1969, où les Hippies s’éclatent sur fond de drogue, sexe, musique liberté, et guerre au Vietnam alors que dans l’Amérique profonde, un patriarche règne en maître sur ses petits-enfants, avec un ascendant physique et psychologique effrayant. Il impose sa loi, avec un colosse qu’il a ramené de la guerre et qui est son homme à tout faire au sens maffieux du terme.

Comment nos deux jeunes ados ne seraient-ils pas attirés par cette sirène libérée qui se baigne nue dans la rivière, et consomme sexe, alcool et drogue de manière débridée.

J’ai bien aimé, ce récit qui alterne présent et passé, ainsi que la manière dont les personnages sont décrits avec leurs démons, le poids de l’éducation dans certains milieux qui s’apparente plus à du dressage et la fragilité de l’écrivain maudit, brisé par l’alcool qui parle si bien de son écrivain favori : Thomas Wolfe (dont le titre du roman s’inspire).

C’était le premier roman de Ron Rash que je lisais, je l’ai trouvé sympathique, la lecture en est facile car l’écriture l’auteur est fluide et cela m’a permis de passer un bon moment, mais sans plus. Je lirai probablement « Le chant de la Tamassee » qui est dans ma PAL depuis sa sortie. Une récréation entre deux livres plus conséquents…

 

EXTRAITS

 

« Bonne nuit, lune », avions-nous dit tous les deux, et Sarah, montrant du doigt les lucioles : « encore lunes, encore lunes ». C’était quelque chose que j’aurais noté dans un cahier, un an ou deux plus tôt, mais à l’époque, j’avais mis fin à mes week-ends et à mes soirées passés à écrire. Je m’étais donné comme excuse que ce n’était pas boire qui m’empêchait d’écrire, mais d’avoir choisi d’être davantage, pour Kay et Sarah, qu’une machine à écrire derrière une porte fermée. Ce n’était toutefois qu’un mensonge de plus. P 41 

 

Tant de personnes, apparemment transformées par un conjoint, retournent vers leurs vieilles habitudes. Votre moitié vous croit meilleur que vous ne l’êtes, et pendant un moment, à vrai dire vous partagez cette opinion. Mais un beau jour vous cessez d’y croire, et bientôt votre épouse aussi, c’est alors que vous lui rappellerez où elle vous a rencontré et le verre de Wiskey qui était posé entre vous sur le comptoir, et elle dira : « oui, je t’ai rencontré dans un bar. J’ignorais simplement que ta vie se déroulerait comme si tu n’en étais jamais sorti. » P 64 

 

J’avais prévu de rédiger mon mémoire sur Wolfe. Ma directrice de maîtrise m’en a dissuadé. « Wolfe est quasiment oublié de nos jours » a-t-elle objecté, ce qui me semblait une raison de plus pour le faire, afin qu’il ne soit pas oublié, ou seulement, comme l’avait écrit Wolfe lui-même « par le vent pleuré ». P 135

 

 

LU EN AVRIL 2018

Publié dans Littérature américaine, Littérature contemporaine

« 4 3 2 1 » de Paul Auster

Je vous parle aujourd’hui d’un livre volumineux qui m’a accompagnée un bon moment, dans une période plutôt difficile :

4 3 2 1 de Paul Auster4 3 2 1 de Paul Auster la 4eme de couv

 

RÉSUMÉ DE L’ÉDITEUR :

À en croire la légende familiale, le grand-père nommé Isaac Reznikoff quitta un jour à pied sa ville natale de Minsk avec cent roubles cousus dans la doublure de sa veste, passa Varsovie puis Berlin, atteignit Ham- bourg et s’embarqua sur l’Impératrice de Chine qui franchit l’Atlantique en essuyant plusieurs tempêtes, puis jeta l’ancre dans le port de New York au tout premier jour du XXe siècle. À Ellis Island, par une de ces bifurcations du destin chères à l’auteur, le nouvel arrivant fut rebaptisé Ferguson.

Dès lors, en quatre variations biographiques qui se conjuguent, Paul Auster décline les parcours des quatre possibilités du petit-fils de l’immigrant. Quatre trajectoires pour un seul personnage, quatre répliques de Ferguson qui traversent d’un même mouvement l’histoire américaine des fifties et des sixties. Quatre contemporains de Paul Auster lui-même, dont le “maître de Brooklyn” arpente les existences avec l’irrésistible plaisir de raconter qui fait de lui l’un des plus fameux romanciers de notre temps.

 

CE QUE J’EN PENSE

Archibald Fergusson est un petit garçon juif qui naît en 1947 à Newark de l’union quelque peu improbable de Rose, photographe de son métier, et Stanley qui tient un magasin de meubles avec ses deux frères. L’auteur nous raconte comment son grand-père a fui Minsk pour entrer à New York le premier jour du XXe siècle et choisi malgré lui le nom de Fergusson pour entamer sa nouvelle vie :

« Votre nom ? demanda l’agent. Se frappant le front de frustration l’immigrant épuisé laissa échapper en Yiddish, Ikh hob fargessen ! (J’ai oublié !) Ainsi, Isaac Resnikoff commença-t-il sa nouvelle vie en Amérique sous le nom de Ichabod Fergusson. » P 7

Cette présentation constitue le temps 0 quel l’auteur désigne par le code 1.0. Ensuite, Paul Auster nous propose quatre avatars d’Archie pour démontrer que s’il se produit tel ou tel évènement, tel ou tel choix des protagonistes, la vie prendra un autre sens, une autre signification. Ainsi commence la narration où se succèderont en alternance les 4 vies : 1.1, 1.2 etc. le rythme se faisant en fonction du déroulement dans le temps.

On va ainsi explorer toute l’histoire des USA, croisant au passage les Kennedy, Martin Luther King, Malcolm X, les émeutes raciales, les milieux étudiants, sans oublier la guerre du Vietnam, la société américaine, avec ses travers, le racisme, la ségrégation, l’exil… l’auteur nous entraîne aussi dans ses autres centres d’intérêt : le journalisme, le cinéma, Laurel et Hardy, le théâtre et surtout la poésie (les traductions des poètes français sont savoureuses) et… Paris.

Paul Auster nous parle ainsi de l’effet domino, loi de causalité… selon l’endroit où on se trouve et dans quelle situation personnelle, familiale, si les parents s’entendent ou non, le lieu où l’on travaille, l’endroit où l’on habite, où l’on fait ses études, ou selon son orientation sexuelle, on évoluera de manière différente… même si on rencontre les mêmes personnes, si on a les mêmes aspirations, la vie peut prendre une direction toute autre.

Au passage, on retrouve aussi un questionnement sur Dieu, maître ou non de l’univers pour tenter d’expliquer ce qui nous échappe :

« Était-ce pour cette raison que l’homme a inventé Dieu ? se demandait Fergusson. Afin de dépasser les limites de la perception humaine en alléguant l’existence d’une intelligence divine toute puissante et capable de tout embrasser. »  P 288

L’auteur montre aussi comment un malheur peut se transformer ou non, en bienfait selon ce qu’on en fait, et donc soit on est acteur de sa vie soit on reste simple spectateur, soit on agit, soit on subit, seul ou avec les autres…

J’ai A.DO.RE ce roman, c’est un festival, et pourtant il est volumineux 1020 pages et pèse 1,2 kg donc on ne peut pas le lire n’importe où, il faut s’installer confortablement… Je n’arrivais pas à le lâcher (au propre comme au figuré !). Chaque fois que je passais à côté, en dehors des moments de lecture, je me disais, « j’adore ce bouquin, il est génial » j’ai dû le dire des centaines de fois tant j’étais subjuguée… Bref, j’étais devenue en deux temps et trois mouvements, une groupie de Paul Auster

L’histoire m’a énormément plu. Je me suis attachée à tous les avatars, quelque soit leur destin, je les ai accompagnés. Au début je prenais des notes pour ne pas me perdre, ne rien oublier et peu à peu je me suis laissée porter.

Je ne mets qu’un seul bémol, l’omniprésence du base-ball : je ne comprends rien à ce sport, et quand l’auteur se branche sur les matches, les scores, je me lasse très vite, mais je n’ai pas sauté les pages. Par contre j’ai eu moins de problèmes avec le basket, très présent également.

Ce n’est un secret pour personne, je connais peu la littérature américaine, à part quelques auteurs dont Philip Roth que j’aime beaucoup (en fait j’exagère, j’en ai quand même lu quelques-uns !) car les USA me tapent un peu sur le système, par leur histoire, leurs manières et l’ère Trump n’arrange rien… donc, c’est le premier livre de Paul Auster que je lis, j’avoue, mais quelle rencontre !

J’aime son style, son écriture, les phrases longues, dans lesquelles il est si bon de se laisser porter, comme dans les vagues de l’océan, la manière dont il parle de poésie, de littérature, de politique, de musique…

« … ces soirées au concert n’étaient rien moins qu’une révélation sur le fonctionnement de son propre cœur car il comprit que la musique était le cœur même, l’expression la plus parfaite du cœur humain, et après avoir écouté ce qu’il avait écouté, son oreille commençait à s’affiner, et mieux il écoutait plus il ressentait profondément la musique, à tel point que parfois son corps tremblait. » P 265

Immense coup de cœur donc !

Pour l’anecdote : j’ai emprunté ce livre à la bibliothèque et en tant que nouveauté, on a quinze jours pour le lire, donc il aurait fallu, au minimum, 80 pages par jour. Très rapidement, j’ai décidé de l’acheter car j’avais besoin de prendre mon temps, de me l’approprier, de revenir sur les différentes histoires, de relire des passages encore et encore…

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EXTRAITS

Une sélection difficile à faire, vue l’abondance de phrases qui m’ont plu…

 

Pour les Fergusson, la notion débile de Tous pour Un et Un pour Tous n’existait pas. Dans leur petit monde, c’était Tous pour Tous, ou rien. P 9

 

… Mais de tous les écrivains qu’elle découvrit pendant sa retraite forcée, ce fut Tolstoï qui la toucha le plus, ce démon de Tolstoï qui selon elle comprenait tout de la vie, tout ce qu’il y a à savoir du cœur humain et de l’esprit humain, que le cœur ou l’esprit soient ceux d’un homme ou ceux d’une femme, et comment se pouvait-il, se demandait-elle émerveillée, qu’un homme sache tout ce que Tolstoï savait des femmes, ce n’était pas possible qu’un homme puisse être tous les hommes et toutes les femmes, elle entreprit donc de lire presque tous ce que Tolstoï avait écrit, non seulement les grands romans comme « Guerre et Paix », « Anna Karénine » et « résurrection » mais aussi des œuvres plus courtes… P 39

 

Fergusson n’avait pas encore cinq ans mais il savait déjà que le monde se composait de deux royaumes, le visible et l’invisible, et que les choses qu’il pouvait voir étaient souvent plus réelles que celles qu’il voyait. P 47

 

A l’inverse, son père et oncle Dan étaient dévorés par leurs ambitions, qui paradoxalement rendaient leur monde plus étriqué et moins confortable que ceux qui échappaient à cette malédiction, car l’ambition revenait à n’être jamais satisfait, à toujours désirer davantage, à aller toujours de l’avant car aucun succès ne pourrait jamais être assez grand pour calmer le besoin d’autres succès encore plus grands, l’envie copulative de transformer un magasin en deux magasins…   P 115

 

… Mais si on prend le temps d’y réfléchir attentivement, papillon et âme ne sont pas si différents, après tout, tu ne trouves pas ? Le papillon débute dans la vie sous la forme d’un vilain vermisseau insignifiant et terre à terre, puis un jour la chenille fabrique un cocon, au bout d’un certain temps le cocon s’ouvre et il en sort un papillon, la plus belle créature du monde. Il en va de même pour l’âme, Archie. Elle se débat dans les profondeurs de l’obscurité et de l’ignorance, elle traverse dans la douleur des épreuves et des malheurs, et petit à petit elle est purifiée par ces souffrances, aguerrie par les difficultés qu’elle rencontre et un beau jour, si cette âme est digne de ce nom, elle sort de son cocon et prend son essor dans les airs comme un magnifique papillon. P 139

 

Fergusson le puritain moralisateur et sévère, Fergusson l’ennemi des us et coutumes de la classe moyenne enrichie, l’imprécateur omniscient qui fustigeait et méprisait cette nouvelle race d’Américains qui rêvaient d’ascension sociale et faisaient étalage de leur richesse – Fergusson, le gamin qui voulait prendre le large. P 283

 

Le temps se déplaçait dans deux directions parce que chaque pas dans l’avenir emportait avec lui un souvenir du passé, et même si Fergusson n’avait pas encore quinze ans, il avait déjà assez de souvenirs pour savoir que le monde qui l’entourait était façonné par celui qu’il portait en lui, tout comme l’expérience que chacun avait du monde était façonnée par ses souvenirs personnels, et si tous les gens étaient liés par l’espace commun qu’ils partageaient, leurs voyages à travers le temps étaient tous différents, ce qui signifiait que chacun vivait dans un monde légèrement différent de celui des autres. La question était de savoir dans quel monde vivait Fergusson aujourd’hui et de quelle façon ce monde avait changé. P 412

 

LU EN AVRIL 2018

Publié dans Littérature américaine, Littérature contemporaine

« Nous avant tout le reste » de Victoria Redel

Je vous parle aujourd’hui d’un livre découvert grâce à Masse critique spéciale :

 nous avant tout le reste de Victoria Redel

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

 

Sur cette photo, ce sont elles avant tout le reste. Elles ? Cinq amies d’enfance réunies pour quelques jours dans la maison d’Anna en plein Massachusetts. Tout le reste ? C’est ce qu’elles ont traversé, chacune, parfois ensemble, des quatre cents coups de l’adolescence jusqu’aux femmes qu’elles sont devenues, c’est-à-dire la vie et son cortège de mariages, séparations, enfants, drames et joies. Aujourd’hui, le temps a passé et Anna, la forte tête du groupe est malade. Mais, pour l’heure, il y a encore cette amitié qui a survécu à tout et qui est, elle, plus vivante que jamais.

Avec ce roman dont la forme éclatée en fragments fait écho au « puzzle de la mémoire » que nous portons en chacun de nous, Victoria Redel signe une très belle ode à l’amitié à travers cinq portraits de femmes plus vraies que nature et réveille les questionnements qui nous traversent à toutes les étapes de la vie.

 

CE QUE J’EN PENSE

Je remercie vivement Babelio et les éditions Flammarion qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

Ce roman est intéressant car Victoria Redel nous raconte comment réagir lorsqu’une amie est atteinte d’un cancer, et menace de tirer sa révérence. Comment affronter la maladie, comment se comporter avec l’amie en question : Anna, surtout quant on se connaît depuis l’école.

On va voir évoluer ainsi cinq femmes : Anna, Helen, Caroline, Ming et Molly auxquelles se greffent les enfants de chacune, le médecin, l’infirmière et les voisines…Très vite, vont survenir des tensions entre les protagonistes, chacun tentant d’imposer sa vision de la maladie et des meilleures choses à faire…

On a donc une opposition entre les vieilles amies et les autres, les nouvelles amies… comme si elles n’étaient pas légitimes alors qu’elles se connaissaient depuis une vingtaine d’années mais bien-sûr ce n’était pas des amies d’enfance nouées à l’école… Et pourtant elles sont présentes au quotidien alors que les vieilles débarquent en groupe quand elles en ont envie pour faire pression sur Anna pour qu’elle continue les soins alors qu’elle n’en a pas envie…

« La vieille au téléphone, elle n’avait ni plus ni moins été bannie de chez Anna par Helen : « On va venir passe la nuit » avait-elle dit. On aimerait beaucoup l’avoir juste pour nous. » P 102

Bien-sûr, on a tous les prototypes d’amies : couples mariés, divorcés, lesbiennes, l’une est peintre, l’autre avocat, l’une se cherche l’autre s’est trouvée, aucune n’est dans une situation financière précaire…  Je caricature, c’est vrai, mais si peu.

Je ne sais pas si c’était typique de la manière dont les Américaines conçoivent l’amitié, mais c’est surprenant par moment, cette manière de débarquer chez l’autre en force, de tout connaître de l’autre, cette osmose parfaite, un peu trop angélique et surtout intrusif à mon sens. Peut-être qu’en France on est devenu trop individualiste…

Elles s’arrogent tous les droits sur leur amie, mettant les nouvelles amies à la porte, les jugeant intrusives ! critiquant tous les petits moyens qu’elles utilisent pour tenter de faire du bien à Anna : les chants apaches, l’encens, les drapeaux de prières qu’on décroche car on n’y croit pas…

Elles sont là, mais envahissantes, intrusives, on aurait parfois envie de les mettre à la porte, tant on a l’impression qu’elles obligent Anna à se soigner non pour Anna elles-mêmes mais pour ne pas la perdre car elles sont plus ou moins dans le déni.

Néanmoins, ce roman soulève des questions intéressantes : l’amitié et ses aléas, les petites jalousies de l’enfance : qui est la plus proche d’Anna, qui elle aime le plus… Le mari d’Anna qui est toujours là alors qu’ils ont divorcé… ou encore la culpabilité ressentie à l’idée d’avoir un avenir personnel alors qu’Anna n’en a plus…

L’auteure évoque aussi la peur de la mort, de la solitude face à la mort, présente même quand on est entouré d’amies:

« Même entourée de toutes ses amies – plus que la plupart des gens ne seraient capables ou n’auraient envie d’en avoir – elle avait connu la solitude. Elle s’en rend compte maintenant. La solitude a toujours été là. » P 132

Une autre question importante est soulevée: peut-on choisir librement de mettre un terme aux soins ? et aussi qui doit choisir ? celle qui souffre ou celles qui veulent la maintenir en vie à tout prix, interprétant le moindre signe pour une rémission à laquelle elles veulent croire à tout prix.

Chacune a un petit bout d’Anna différent selon la relation avec elle et Anna de son côté est différente selon l’amie qui est à côté d’elle, comme les pièces d’un puzzle.

J’ai bien aimé la manière dont Victoria Redel a structuré son livre, en alternant les périodes de la vie de chaque protagoniste, des allers et retours dans le passé mais aussi dans la mémoire, ce qu’on retient des évènements, des sensations…

Un roman prometteur mais inégal et parfois fleur bleue, voire insupportable mais qui restera un bon moment de lecture…

Il est vrai que je venais terminer « 4 3 2 1 » de Paul Auster (la critique va arriver bientôt) quand j’ai entamé cette lecture…

 

EXTRAITS

 

Au-delà des efforts demandés, il lui semblait que le monde, avec son mouvement irrésistible, était un nœud inextricable ou une langue morte qu’elle avait autrefois comprise. P 14

 

Au moins, Caroline savait s’occuper de ses enfants et de sa sœur. Ici, avec Anna, elle ne pouvait rien faire. A part être présente. C’en était presque risible – vouloir être présente pour subir le pire des chagrins. C’était ridicule. P 68

 

Asa enrageait que la chambre d’Anna soit toujours pleine de visiteurs, et il enrageait encore plus de voir leurs efforts pour faire bonne figure avant de quitter sa chambre en troupeau, la mine sombre et suspendus aux lèvres du médecin de garde. Comme si ce dernier savait quoi que ce soit. P 78

 

Ils sont capables de finir les phrases l’un de l’autre. Depuis qu’ils ont dix-neuf ans. Et ils aiment ça. C’est la langue secrète du mariage. Même s’ils l’ont souvent retournée l’un contre l’autre. P 89

 

Peut-être que, depuis toujours, cette barrière, cette carapace rugueuse était la préparation à tout ça. Pour qu’elle n’ait pas peur de partir. La peur l’accompagnait depuis tant d’années… P 132

 

« Il faut rattraper le coup ». C’était l’autre chose qu’Helen avait dite. « Connie, j’ai peur que vous ayez cédé trop vite pour les soins palliatifs. Anna a besoin qu’on lui résiste. »

C’était peut-être ce qui avait le plus énervé Connie. Comme si Helen pouvait savoir ce qu’elle ressentait, ce qu’elle acceptait ou non. P 106

 

LU EN AVRIL 2018

 

 

Publié dans 19e siècle, Littérature américaine

« La lettre écarlate » de Nathaniel Hawthorne

Petit détour par le XIXe siècle avec ce roman américain, qui dormait dans ma liseuse depuis assez longtemps :

la lettre ecarlate de Nathaniel Hawthorne

 

Résumé sur Ebooks  libres et gratuits

À Boston, dans la Nouvelle-Angleterre puritaine du XVIIe siècle, Hester Prynne, jeune épouse d’un vieux savant anglais dont on est maintenant sans nouvelles, a commis le péché d’adultère et refuse de révéler le nom du père de son enfant. Elle est condamné à affronter la vindicte populaire sur le pilori, avec sa fille Pearl de trois mois, puis à porter, brodée sur sa poitrine, la lettre écarlate «A». Elle est bannie et condamnée à l’isolement. Le jour de son exhibition publique, son mari, un temps captif parmi les Indiens, la reconnait sur la place du Marché, s’introduit auprès d’elle en prison grâce à ses talents de médecin et lui fait promettre de ne pas révéler son retour. Il se jure de découvrir qui est le père afin de perdre l’âme de cet homme…

Écrit en 1850, La Lettre écarlate est considéré comme le premier chef-d’oeuvre de la littérature américaine. Avec ce roman historique, Nathaniel Hawthorne a écrit un pamphlet contre le puritanisme, base de la société américaine de l’époque, à laquelle appartenaient ses ancêtres qui avaient participé à la chasse aux sorcières de 1692. Honteux de ce passé, Nathaniel Hathorne ira jusqu’à transformer l’orthographe de son nom en Hawthorne…

Ce que j’en pense :

Ce roman nous décrit très bien la société puritaine, pour ne pas dire intégriste, de l’époque, où les droits des femmes étaient précaires, l’adultère sévèrement condamné au pilori avec obligation de porter la lettre écarlate A sur ses vêtements, dans un contexte d’hypocrisie notoire.

Hester aurait pu choisir l’exil, néanmoins elle choisit de continuer à vivre dans cette communauté qui les méprise, elle et sa fille Pearl, vivant de ses travaux de couture, et adoptant une conduite irréprochable.

Elle refuse de dénoncer son amant et force l’admiration. On note au passage que ce sont les femmes, vraies grenouilles de bénitier, qui sont les plus dures avec elle. Quant aux représentants de la loi, qu’ils soient juge, homme d’Église ou autres, ils brillent par leur mépris des femmes, et leur désir de les dominer.

Même si je préfère le personnage d’Hester, j’ai apprécié les deux personnages masculins principaux: le Pasteur Dimmesdale, cet homme d’église que beaucoup prennent pour un saint avec ses sermons qui enflamment ses ouailles mais qui s’étiole, rongé par un mal intérieur qui le brûle autant que la lettre écarlate portée par Hester.

D’autre part, le mari d’Hester, haut en couleurs, qui réapparaît le jour de sa condamnation, exigeant d’elle le silence, changeant de nom, autoproclamé médecin qui va utiliser les vertus des plantes apprises au contact des Indiens à des fins bien funestes:

« En un mot, le vieux Roger Chillingworth était une preuve évidente de la faculté qu’a l’homme, de se transformer en diable si pendant assez longtemps il joue un rôle de diable. Ce malheureux personnage avait subi pareille transformation en se consacrant pendant sept ans à l’analyse d’un cœur torturé, en tirant de cet office tout son bonheur, en attisant cette douleur dévorante dont il se repaissait passionnément. »

Nathaniel Hawthorne raconte donc les ravages de l’amour mais aussi ceux de la haine, les deux pouvant conduire à la destruction, mais aussi comment prendre son destin en mains et ne pas devenir une victime dans cette société puritaine et fermée sur elle-même.

J’ai beaucoup aimé ce roman, symbole du Romantisme américain, tant par l’histoire qu’il raconte que par le style de l’auteur. Je n’ai pas vu le film mais pourquoi pas?

 

Extraits :

Quand la jeune femme, la mère de l’enfant, se trouva pleinement exposée à la vue de la foule, son premier mouvement fut de serrer étroitement le nouveau-né contre elle. Ceci moins par tendresse maternelle que pour dissimuler certaine marque sur sa robe. L’instant d’après, jugeant sagement qu’un des signes de sa honte ne servirait que bien mal à cacher l’autre, elle prit l’enfant sur son bras. Puis avec une rougeur brûlante et pourtant un sourire hautain, elle leva sur les habitants de la ville le regard de quelqu’un qui n’entend pas se laisser décontenancer. Sur le corsage de sa robe, en belle étoffe écarlate et tout entourée des arabesques fantastiques d’une broderie au fil d’or, apparut la lettre A. C’était si artistiquement ouvré, avec une telle magnificence, une telle surabondance de fantaisie, que cela faisait l’effet d’un ornement des mieux faits pour mettre la dernière main au costume que portait la jeune femme – lequel répondait par sa splendeur au goût de l’époque, mais outrepassait de beaucoup les limites permises par les lois somptuaires de la colonie.

 

Mais il existe une fatalité, un sentiment, si impérieux qu’il a force de loi, qui oblige presque invariablement les êtres humains à ne pas quitter, à hanter comme des fantômes, les endroits où quelque événement marquant a donné sa couleur à leur vie ; et ceci d’autant plus irrésistiblement que cette couleur est plus sombre. Son péché, sa honte étaient les racines qui implantaient Hester en ce sol. C’était comme si une seconde naissance– une naissance qui l’aurait mieux pénétrée de son ambiance que la première – avait transformé pour elle ce pays de forêts, encore si rebutant pour les autres Européens, en une patrie. Une patrie sauvage et lugubre mais où elle était véritablement chez elle et pour toute sa vie.

 

C’est là le malheur d’une vie fausse comme l’était la sienne : elle dépouille de leur moelle et de leur substance toutes les réalités qui nous entourent et que le ciel avait désignées pour être la nourriture et la joie de l’esprit. Le menteur voit tout l’univers devenir mensonge, se réduire à néant dans sa main. Et lui-même, dans la mesure où il se montre sous un faux jour, devient une ombre, cesse en vérité d’exister.

 

Elle s’était de sa propre main ordonnée sœur de charité. Ou disons plus exactement que c’était la lourde main du monde qui avait procédé à cette ordination sans que ni Hester ni lui eussent eu en vue ce résultat. La lettre écarlate était le symbole de sa vocation. Cette femme était tellement secourable, on trouvait en elle une telle puissance de travail et de sympathie, que bien des gens se refusaient à donner à la lettre A sa signification première. Ils disaient qu’elle voulait dire « Active » tant Hester était forte de toutes les forces de la femme et les prodiguait.

Lu en septembre 2017

Publié dans Littérature américaine, Littérature contemporaine, Non classé

« Un oiseau blanc dans le blizzard » de Laura Kasischke

Je continue mon opération PAL libérée, avec ce roman qui traînait sur une étagère depuis deux ou trois ans (j’avais cédé aux sirènes de la tentation après avoir lu et aimé « Esprit d’Hiver » de cette auteure:

Un oiseau blanc dans le blizzard de Laura Kasischke

 

Quatrième de couverture:

Garden Heights, dans l’Ohio. Une banlieue résidentielle qui respire l’harmonie. Eve nettoie sa maison, entretient son jardin, prépare les repas pour son mari et pour Kat, sa fille.

Depuis vingt ans, Eve s’ennuie. Un matin d’hiver, elle part pour toujours. Kat ne ressent ni désespoir, ni étonnement. La police recherche Eve. En vain. La vie continue et les nuits de Kat se peuplent de cauchemars.

Une fois encore, après « A Suspicious River », Laura Kasischke écrit avec une virtuosité glaciale le roman familial de la disparition et de la faute.

Ce que j’en pense:

Une famille ordinaire vivant dans une banlieue chic, un couple bien plus bancal qu’on ne le croit au départ, une adolescente rebelle, bref tout semble normal, basique,  lorsque du jour au lendemain Eve, la mère de Kat disparaît de la circulation évaporée dans le blizzard, sans  emporter son sac à mains, ni ses vêtements, ni laisser une quelconque explication.

Kat fait le bilan de sa vie, année après année, (de 1986 à 1989) par rapport à la disparition de sa mère, et tente de se remémorer ses relations avec elle, mais aussi avec son père, et avec son petit ami Phil, et ses copines, alternant les souvenirs, les rêves qu’elle raconte à sa psy. Le procédé pouvait être intéressant.

Certes, on retrouve l’univers froid et plutôt glacé, sinon glacial de Laura Kasischke,  avec les relations familiales bizarres, mais cette fois, je suis restée septique, car je ne voyais pas où elle voulait en venir, ce qu’elle cherchait à provoquer chez le lecteur. Déjà, je mis du temps à le lire, et pas dans le but de faire durer le plaisir, plutôt par ennui.

Tout d’abord, comment ne pas s’interroger sur les circonstances de la disparition d’Eve. Je veux bien admettre que son mariage et sa vie de famille devenait pesante au fil du temps, mais au point de partir les mains dans les poches, sans explication?

Que dire des réactions de Kat à ce départ? Rien, car elle n’en a pas, elle donne l’impression de s’en moquer éperdument. Je me suis posée des questions , durant toute le lecture sur sa santé mentale; certes, à l’adolescence, on est autocentré, nombriliste mais là, tout glisse sur elle, on ne sent aucune émotion.

Le père semble tout aussi toxique, trop placide et inintéressant pour ne pas cacher un désordre mental? Le petit ami et sa mère aveugle, idem. La psy m’a laissée perplexe, dans sa manière de prendre en charge Kat…

A ce propos, l’auteure fait référence au film de Hitchcock : « La maison du Docteur Edwards » (avec Ingrid Bergman en psy qui tente de faire creuser dans la tête de Gregory Peck)

« Le docteur Phaler ne pouvait-elle donc pas faire la même chose avec moi, plonger sa lampe de mineur au fond de ce puits, de cette glace immobile figée au fond de moi, là où se trouvaient ma culpabilité, mon chagrin ou ma colère, ou peut-être même ma mère? P 87 »

Laura Kasischke a peut-être voulu réfléchir sur le déni, et la manière dont on peut voir les choses mais les enfouir, au fin fond de la conscience, et comment  les souvenirs remontent si on veut bien leur laisser la place…

On comprend très vite que les choses sont plus compliquées qu’on ne pouvait le supposer, mais je n’ai pas trouvé le récit convaincant. Il y a parfois des fulgurances qui lui redonnent du rythme. Donc, une lecture qui laisse une impression mitigée, et une  déception, l’auteure m’avait habituée à mieux.

 

Extraits:

La veille, au matin, ma mère était encore une femme au foyer — qui, depuis vingt ans, maintenait notre maison dans un état de propreté et de stérilité qui aurait pu rivaliser avec l’esprit d’hiver lui-même. P 13

Il (Phil) est ce que vous pourriez appeler un garçon propre sur lui, si toutefois vous êtes le genre de personnes à croire qu’il existe des garçons propres sur eux. P 17

Quant à la femme plus jeune qu’elle fut un jour, celle que vous auriez pu remarquer, elle n’est plus qu’un fantôme, une fille spectrale qui s’éloigne et finit par disparaître dans le blizzard. P 29

Mais il n’existe pas de programme en douze étapes pour les gens qui sont égoïstes, sans cœur ou superficiels, comme semblent pourtant l’être la plupart des gens. P 88

Nous avions toujours eu une relation polie, mais, depuis la disparition de ma mère, cette politesse s’était encore accrue. On aurait dit quelque chose d’officiel, de victorien, qui n’aurait même pas eu droit à l’intimité de l’irritation. P 96 (à propos de son père)

Elle était tellement méchante. Un cas très classique de ressentiment et d’ambivalence, qui vient cogner et frotter contre l’instinct maternel. L’amour et la haine, en elle, étaient aussi vastes que l’espace — rien que des météorites, pas d’atmosphère. P 117 (à propos de son père)

Elle n’approuve pas ma mère. Elle est payée pour condamner ma mère. C’est comme ça que les psychologues comme elle gagnent leur vie à travers ce pays: en se scandalisant des échecs de nos mères. P 126

 

Lu en août 2017

Publié dans Littérature américaine, Littérature contemporaine

« Certaines n’avaient jamais vu la mer » de Julie Otsuka

Dans le cadre de l’opération nettoyage de PAL, avant de continuer à explorer les livres de la rentrée littéraire voici un roman qui était en attente depuis quelques années:

 

Certaines n'avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka

 

Quatrième de couverture:

Ces Japonaises ont tout abandonné au début du XXe siècle  pour épouser aux États-Unis, sur la foi d’un portrait, un inconnu. Celui dont elles ont tant rêvé, qui a tant les décevoir. Chœur vibrant, leurs voix s’élèvent pour raconter l’exil: la nuit de noces, les journées aux  champs, la langue revêche, l’humiliation, les joies aussi. Puis, le silence de la guerre. Et l’oubli.

D’une écriture incantatoire, Julie Otsuka redonne chair à ces héroïnes anonymes dans une mosaïque de la mémoire éblouissante.

Ce que j’en pense:

Belle découverte car je ne connaissais pas cet épisode de l’Histoire…

J’ai longtemps attendu pour lire ce roman, car j’aime bien prendre mon temps quand il y a un emballement médiatique; de plus, j’ai été plutôt échaudée avec les prix littéraires (cf. « Boussole » que je n’ai pas encore terminé ou « Le royaume » qui me nargue dans ma bibliothèque!!!).

J’ai aimé l’histoire de ces femmes qui ont tout quitté pour épouser des Américains qu’elles n’avaient vus qu’en photo, pour avoir un meilleur avenir. L’auteure a décrit sans pathos leur traversée en mer, leurs appréhension à l’idée de la rencontre, la désillusion, les photos étaient souvent trompeuses, la nuit de noce, leurs conditions de travail extrêmement difficiles, leurs accouchements et le parcours de leurs enfants ainsi que les relations avec les Blancs…

Les mères font tout pour que leurs enfants aient une vie meilleure, mais voient qu’ils oublient le vocabulaire japonais, s’éloigne des coutumes et s’américanisent et surtout ont parfois honte d’elles:

 » Et surtout, ils avaient honte de nous. De nos pauvres chapeaux de paille et de nos vêtements miteux. De nos mains calleuses, craquelées. De nos visages aux rides profondes tannés par des années passées à ramasser les pêches, tailler les vignes en plein soleil. Ils voulaient des mères différentes, meilleures, qui n’aient pas l’air aussi  usées, P 86 

Les Japonais sont appréciés pour leur discrétion, leur politesse, mais on ne se mélange pas trop, une situation de compromis jusqu’à l’attaque de Pearl Harbor , où ils deviennent L’Ennemi, que l’on va traquer, dénoncer, déporter d’une manière qui rappelle étrangement la rafle du Vel d’Hiv,  et les délations de l’époque…

Julie Otsuka nous livre ici un roman polyphonique, elle emploie toujours le terme « nous » pour donner la parole à ces femmes, avec leurs vies, certes, différentes, mais en plus de chaque destin individuel, c’est le destin collectif d’un groupe de femmes, et le rythme s’amplifie, les instruments se répondent et les thèmes s’enrichissent comme dans une symphonie pour atteindre le point d’orgue.

Elle prend soin aussi d’écrire en italiques les nuances, les précisions qui sont individuelles, au milieu de cette narration collective…

Julie Otsuka a reçu le prix Femina étranger  en 2012 pour ce livre que j‘ai vraiment beaucoup aimé, et un seul regret, avoir attendu trop longtemps pour le lire.

Extraits:

Attends-toi au pire mais ne t’étonne pas qu’ils soient gentils à l’occasion. La bonté est partout. N’oublies pas de les mettre à l’aise. Sois humble. Polie. Montre-toi toujours prête à faire plaisir. Réponds par: « oui monsieur » ou « non monsieur » et vaque à ce qu’on te demande. Mieux encore, ne dis rien du tout. A présent tu appartiens au monde des invisibles. P 34

Nous revenions moins cher à nourrir que les Américains d’Oklahoma ou d’Arkansas, qu’ils soient ou non de couleur. Un Japonais  peut vivre avec une cuillerée de riz par jour. Nous étions la meilleure race de travailleurs qu’ils aient jamais employée au cours de leur vie. Ces gars-là arrivent, et on n’a pas du tout besoin de s’en occuper. P 38

Il arrivait qu’il regarde à travers nous sans nous voir, et c’était là le pire. Est-ce que quelqu’un sait que je suis ici? P 39

Parfois, nos maris achetaient un chien de garde, qu’ils appelaient Dick ou Harry ou Spot, et ils finissaient par s’attacher davantage à cet animal qu’à nous, et nous nous demandions si nous n’avions pas fait une bêtise en venant nous installer sur une terre si violente et hostile. Existe-t-il une tribu plus sauvage que les Américains? P 46

Car la seule manière de leur résister,  nous avait appris nos maris, c’était de ne pas résister. Néanmoins, la plupart du temps, nous restions chez nous, dans le quartier japonais, où nous nous sentions en sécurité, au milieu des nôtres. Nous apprenions à vivre à l’écart, en les évitant autant que possible. P 62

Ils avaient sûrement dû dire ou faire quelque chose, ils avaient sûrement commis une erreur, ils devaient être coupables de quelque chose, d’un crime obscur peut-être dont ils n’avaient même pas conscience? … Ou bien leur culpabilité était-elle inscrite sur leur visage, visible aux yeux de tous? Était-ce leur faciès, en fait, qui les rendaient coupable? Parce qu’ils ne plaisaient pas à tout le monde? Ou pire, parce qu’il en offensait certains. P 100

Lu en août 2017

Publié dans Littérature américaine, Littérature contemporaine, Non classé

« Mille femmes blanches » de Jim Fergus

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui traîne dans ma PAL depuis longtemps et l’été se prêtant bien aux pavés, aux lectures exotiques, au voyage :

 Mille femmes blanches de Jim Fergus

 

Quatrième de couverture

En 1875, un chef cheyenne demanda au président Grant de lui faire présent de mille femmes blanches à marier à mille de ses guerriers afin de favoriser l’intégration. Prenant pour point de départ ce fait historique, Jim Fergus retrace à travers les carnets intimes d’une de ces femmes blanches, May Dodd, les aventures dans les terres sauvages de l’Ouest de ces femmes recrutées pour la plupart dans les prisons ou les asiles psychiatriques. C’est à la fois un magnifique portrait de femme qu’il nous offre ainsi, un chant d’amour pour le peuple indien, et une condamnation sans appel de la politique indienne du gouvernement américain d’alors.

Cette épopée fabuleusement romanesque, qui s’inscrit dans la grande tradition de la saga de l’Ouest américain, a été un évènement lors de sa sortie aux États-Unis. Elle a été encensée par les plus grands écrivains américains, dont Jim Harrison qui a salué « ce roman splendide, puissant et exaltant ». Les droits du livre ont été achetés par Hollywood.

Ce que j’en pense

J’ai eu envie de lire ce roman après avoir vu l’interview de Jim Fergus à La Grande Librairie lors de la sortie de la suite : « La vengeance des mères » trente ans plus tard.

Je croyais au départ qu’il s’agissait d’un fait historique alors qu’en fait, seule la rencontre en Little Wolf et Grant a existé mais on n’en a jamais su la teneur.

Mille femmes blanches doivent donc être recrutées pour épouser des Cheyennes et leur donner des enfants pour en faire des petits blancs et assurer l’assimilation des Indiens ni plus ni moins, c’est la mission FBI : Femmes Blanches pour les Indiens.

Certaines se sont portées volontaires comme May, pour échapper à son asile ainsi que Martha, l’assistante du médecin qui l’aidera à produire une fausse autorisation de son père. Il y a une autre pensionnaire de l’asile, Sara, mais aussi d’autres femmes aux personnalités bien affirmées : Helen Flight qui dessine des oiseaux, les sœurs Kelly, jumelles prostituées, Gretchen allemande à l’accent prononcé, Phemie, esclave noire dont la mère a été enlevée en Afrique, sans oublier un Révérend et une chrétienne rêvant d’évangéliser tous ces sauvages ou Daisy fille d’un planteur du Sud ruiné, raciste pur et dur…  On frôle la caricature…

J’ai bien aimé le procédé utilisé par l’auteur : May Dodd écrit les évènements dans ses carnets comme on tient un journal, ce qui emporte rapidement le lecteur.

J’ai bien aimé cette femme rebelle qui avait tout pour me plaire : issue d’une famille huppée de Chicago, elle tombe amoureuse d’un employé de son père avec lequel elle se met en ménage et a deux enfants, au grand dam de son père, qui la fait interner en psychiatrie pour « perversion sexuelle et morale » ! donc isolement complet, attaché à son lit, avec des traitements dissuasifs pour la faire revenir dans le droit chemin ! et bien sûr, ses enfants lui ont été retirés.

« Franchement, vu la façon dont j’ai été traitée par les gens dits « civilisés », il me tarde finalement d’aller vivre chez les sauvages. J’espère qu’eux au moins, sauront nous apprécier. » P 60

Outre ces portraits de femmes, Jim Fergus nous propose aussi un magnifique portrait de Little Wolf, chef élu par le conseil des Quarante-quatre, et qui est l’incarnation spirituelle de la Médecine douce. Je l’ai beaucoup plus apprécié que le capitaine Bourke, le moins borné des représentants de l’armée.

Jim Fergus décrit très bien le mode de vie des Cheyennes, leur hiérarchie, la place des femmes, la polygamie, les réunions de conseil, les antagonismes entres tribus, ou leur difficulté à prendre des décisions qui s’avérera fatale, mais aussi certaines pratiques qui peuvent faire froid dans le dos. Il dénonce très bien la duplicité des Blancs qui n’ont qu’une seule idée, mettre le grappin sur les terres riches des Black Hills pour les confiner dans les réserves.

L’auteur ne se livre pas à un plaidoyer pour les Indiens, mais il défend bien leur cause, et ce n’est pas cette lecture qui va me rendre mieux disposée à l’égard des Blancs Américains, d’autant plus qu’avec Disney à la Maison blanche, les suprémacistes et les racistes de tous bords ont le vent en poupe.

J’ai apprécié ce livre, mais ce n’est pas un coup de cœur et je ne sais pas si je lirai la suite, car je me suis attachée à May, même si je la trouve trop optimiste, voire naïve, mais je retournerais bien faire un tour dans les vastes plaines de l’Ouest… Enfin, on verra…

Extraits

Ma définition de l’asile d’aliénés : le lieu où l’on crée les fous. P 27

Peut-être le capitaine a-t-il raison : toute cette histoire n’est que folie. Dieu merci, nous avons Phemie et Helen Flight avec nous. Et Gretchen. Leur grande connaissance d’une nature sauvage et indomptée sera pour nous inestimable au long de cette aventure, quantité de nos camarades étant de vraies citadines parfaitement étrangères aux contraintes de la vie au grand air. P 92

Il me vient la curieuse impression que nos vies personnelles ne sont pas les chapitres d’un même livre, mais des volumes entiers, détachés et distincts. P 111

La misère a un caractère universel qui transcende les cultures ; tout comme la nôtre, la société indienne a ses riches et ses pauvres. Les bons chasseurs, les fournisseurs, vivent dans de belles tentes bien pourvues, dotées de quantités de peaux et de cuirs, possèdent de bons chevaux, alors que d’autres n’ont presque rien et doivent compter sur les largesses de leurs voisins. P 144

Je ne peux m’empêcher de me demander ce que nous pouvons bien faire à ces gens pour que leurs vies et leurs moyens d’existence s’abiment tant à notre contact, qu’ils se dégradent à cause de nous. P 144

D’abord, elle veut en faire des esclaves, a observé Phemie. Ensuite comme les Blancs ont fait avec les miens, elle leur donnera son Dieu pour salut. C’est toujours ainsi que les conquérants se constituent une main-d’œuvre. P 232 

Il valait peut-être mieux que les différentes tribus acceptent quelque chose en échange de leurs terres plutôt que rien du tout. De toute façon on allait les leur prendre, puisque les Blancs raflent tout. Après de longues discussions parfois très animées et moult calumets, les chefs n’ont cependant pas réussi à se mettre d’accord. Ces divisions, cette incapacité à générer un front uni ou un consensus constitue bien, comme l’expliquait John Bourke, l’une des grandes faiblesses des Indiens lors de leurs tractations avec le gouvernement américain. P 304 

Serait-ce donc l’inévitable issue de notre grandiose mission ? D’arracher notre nouveau peuple à sa liberté, sa richesse, pour le réduire à cet abject d’état d’oisiveté et de misère. Il ne s’agit pas d’intégration mais de confinement pur et simple. P 307

Lu en août 2017

Publié dans Dystopie, Littérature américaine

« En un monde parfait » de Laura Kasischke

J’ai décidé de jeter un sort à ma PAL dont l’état de santé est loin de s’arranger avec toutes les tentations qui affluent de tous bords. j’ai acheté ce  roman il y a deux ou trois ans après avoir lu « Esprit d’hiver » de l’auteure… Voici donc:

En un monde parfait de Laura Kasischke

 

Quatrième de couverture :

Jiselle, la trentaine et toujours célibataire, croit vivre un véritable conte de fées lorsque Mark Dorn, un superbe pilote, veuf et père de trois enfants, la demande en mariage. Sa proposition paraît tellement inespérée qu’elle accepte aussitôt, abandonnant sa vie d’hôtesse de l’air pour celle, plus paisible croit-elle, de femme au foyer.

C’est compter sans les absences répétées de Mark, les perpétuelles récriminations des enfants et la mystérieuse épidémie qui frappe les États-Unis, leur donnant des allures de pays en guerre.

L’existence de Jiselle prend alors un tour dramatique…

 

Ce que j’en pense :

J’ai eu un peu peur au début de ma lecture car l’histoire ressemblait beaucoup à ces romans à l’eau de rose que je n’apprécie guère. J’ai alors pensé à « Esprit d’hiver » qui m’avait beaucoup plu donc impossible que ce soit une bluette…

Bien m’en a pris car il s’agit d’une dystopie, rondement menée où l’on s’attache à tous les personnages, à l’exception du prince charmant qui fort heureusement disparaît vite de nos écrans radar.

On retrouve dans ce roman les chevaux de bataille de Laura Kasischke : critique de la société de consommation, des excès en tous genres : les grosses voitures qui polluent, le non-respect de la nature, des animaux, le chacun pour soi.

Elle nous montre comment ces petits bourgeois, issus de classe aisée (elle est hôtesse de l’air, il est pilote avec le prestige de l’uniforme) qui dépensent leur argent à tort et à travers : bijoux, hôtels de luxe, peuvent, lorsqu’ils sont confrontés à une situation de plus en plus difficile, être capables de s’adapter, de se remettre en question.

Certes, cette famille est très caricaturale, Jiselle a du mal à sortir de l’enfance et son Œdipe est toujours d’actualité, comme en témoignent ses relations avec sa mère et avec les enfants de son mari, mais qui n’a pas été confronté à des ados récalcitrants (c’est presque un pléonasme !)

Bien-sûr, on va assister à la montée des religieux qui tentent de voir là une offense à Dieu et prônent les régimes spéciaux voire le carême et autres purifications (comme les flagellants) ou ceux qui imputent la grippe de Phoenix aux ondes émises par les téléphones portables…

« Il faut bien trouver un responsable à la grippe de Phoenix, déclara un jour Paul Temple. Nous sommes comme les flagellants au temps de la Peste noire. Nous pratiquons l’autoflagellation. Notre société ne craint plus Dieu. Du coup ce n’est plus Lui qui nous châtie pour nos péchés, c’est forcément l’environnement qui nous punit en raison de nos voitures trop gourmandes en carburant. » P 230

J’ai beaucoup de tendresse pour un personnage particulier : Paul Temple, le père du petit ami d’une des filles de Mark, prof d’histoire qui compare toujours la situation actuelle avec des évènements historiques.

Laura Kasischke tord le cou à cette Amérique consumériste, qui se prend pour le nombril du monde et dans cette histoire se retrouve au ban de tous les autres pays, avec ce virus qui ressemble étrangement à la grippe aviaire, et à laquelle on applique le procédé : pollueur payeur en grande largeur (les Américains en quarantaine dans les aéroports c’est très drôle !)

Ce roman est terriblement d’actualité alors qu’il a été écrit en 2007, avant l’ère Trump…

J’ai passé un très bon moment, je l’ai dévoré !

 

Extraits :

Les médias mettraient en corrélation la peur de la grippe, de la guerre, du réchauffement climatique, de la fin des temps, et le nombre de femmes qui quittaient le monde du travail.

A quoi bon deux revenus si l’on ne pouvait s’offrir le standing pour lequel on travaillait ? Si on ne pouvait mettre de l’essence dans deux voitures, sans parler de se faire installer un jacuzzi, pourquoi l’un des membres du couple ne resterait-il pas à la maison à s’occuper des enfants, à plier le linge et préparer de bons diners ? P 74

Ils nous mettent sur le dos le corail, les poissons, les ouragans et la grippe. Absolument tout. Un avion s’écrase et c’est notre faute. Telle espèce d’oiseaux s’éteint, c’est nous qui avons fait le coup. Ils nous reprochent toutes les choses possibles et imaginables. P 107

Les précautions habituelles étaient requises pour interdire aux rats et aux souris l’accès aux maisons et aux entreprises, mais la panique était injustifiée, contre-productive, et même fort peu américaine. Une annonce diffusée à la télévision montrait un drapeau flottant en haut de son mat sur fond de ciel bleu tandis qu’une voix off mettait le public en garde contre la panique. P 160

Il n’y a rien de pire qu’une génération de jeunes désœuvrés. C’est la raison pour laquelle on a lancé jadis les croisades. P 198

Ces gens imputaient au téléphone portable les pannes de courant et la grippe : les radiations émises par les antennes relais recouvraient le pays de vibrations aussi délétères qu’invisibles qui perturbaient l’environnement et plongeaient les oiseaux dans l’égarement. P 210

Quand germent les superstitions et qu’on commence à les confondre avec la vérité vraie, c’est le début de la fin pour la civilisation. Nous ne pouvons nous permettre de penser en termes de chance ou de malchance. P 275

 

Lu en août 2017

 

 

Publié dans Littérature américaine, Polars

« Le chirurgien » de Tess Gerritsen

Un petit moment de détente avec un polar:

Le chirurgien de Tess Gerritsen

 

Quatrième de couverture:

Boston, de nos jours. Des jeunes femmes sont retrouvées à leur domicile, après avoir été torturées et tuées. Même modus operandi que celui d’un serial killer ayant sévi en Géorgie trois ans auparavant.

Pour Jane Rizzoli et son équipier Thomas Moore, cette enquête s’annonce déroutante: le tueur en question est mort, tué par sa dernière victime. Cette dernière, aujourd’hui médecin reconnu, a refait sa vie à Boston, justement…

Rizzoli et le très intègre « Saint Thomas » vont tout faire pour éviter que « le Chirurgien » n’opère à nouveau…

Ce que j’en pense:

Ayant apprécié la série télé « Rizzoli et Isles », j’ai eu envie de découvrir le premier opus de l’auteure.

J’ai apprécié ce polar car l’intrigue est intéressante et rondement menée: un serial killer qui neutralise des femmes, pour se livrer à une dissection alors qu’elle sont pleinement consciente, afin de leur ôter leur utérus, car cela le stimule sexuellement, c’est peu commun, même si cela donne la chair de poule.

Tess Gerritsen choisit un style de narration que j’aime bien en général, en alternant le déroulement des faits et les cogitations du tueur, fasciné par les sacrifices de femmes, avec des références aux meurtres rituels dans les civilisations antiques, notamment le sacrifice aux Dieux d’Iphigénie par son père Agamemnon…

On découvre Jane Rizzoli, qui n’est encore que simple inspecteur, seule femme dans une équipe d’hommes où le machisme règne en maître: remarques sexistes, tampax dans la bouteille d’eau minérale…

On a droit également au gentil flic, Thomas Moore, veuf inconsolable, que ses collègues appellent « Saint Thomas », qui s’entend plutôt bien avec Jane, et tombe amoureux de la victime, à l’inévitable bavure qui nécessite une mise sur la touche pour enquête…

Un livre au rythme soutenu, une enquête qui suit plusieurs directions, avec plusieurs meurtres de femmes, avec une victime principale , chirurgienne urgentiste, qui s’épuise au travail, et qui voit la menace se rapprocher alors qu’elle avait tué son agresseur, trois ans auparavant: imitateur?

Ce livre, qui a été écrit en 2001, tient encore bien la route, mais j’ai préféré la série télé, plus soft, car se faire disséquer l’utérus en pleine conscience, c’est quand même dur, on souffre en lisant.   J’aimais bien auparavant, les histoires de tueurs en série trash, machiavéliques, avec les experts en ADN, les profileurs, mais je préfère maintenant les polars nordiques, ou psychologiques. Donc, pas sûr que je continue d’explorer l’univers de Tess Gerritsen.

Extraits:

Moore plongea à contrecœur sa main gantée dans la blessure, en explorant les côtés de la plaie avec les doigts. La chair était fraiche après plusieurs heures de réfrigération. Cela lui rappela l’impression qu’on avait en enfonçant la main dans une carcasse de dinde pour farfouiller  à la recherche des abats. Cette fouille de la partie la plus intime de l’anatomie d’une femme était un véritable viol. Il évita de regarder le visage d’Elena Ortiz. C’était la seule façon de considérer sa dépouille mortelle avec détachement, la seule façon de se concentrer sur ce qu’on lui avait fait subir froidement. Il manque l’utérus, dit-il… P 18

Tu entres dans la chambre. Les fins rideaux, une simple cotonnade imprimée sans doublure, laissent filtrer la lumière des réverbères, qui tombe sur le lit. Sur la jeune femme endormie. Tu t’attardes certainement un moment pour la regarder, savourer le plaisir de la tâche qui t’attend. Parce qu’elle t’est agréable n’est-ce pas? Ton excitation ne cesse de croître. La sensation se répand dans tes veines comme une drogue, agaçant tous tes nerfs, au point que le bout de tes doigts finit par palpiter. P 27

 

Lu en juillet 2017