Publié dans Littérature américaine, Rentrée littéraire

« Ici n’est plus ici » de Tommy Orange

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai décidé de lire dès sa sortie, mais j’ai dû patienter, car c’est un roman version papier, et il fallait pouvoir le lire dans un fauteuil, le tenir dans les mains… cette lecture a donc une valeur spéciale :

 

Ici n'est plus ici de Tommy Orange

 

Résumé de l’éditeur :

 

À Oakland, dans la baie de San Francisco, les Indiens ne vivent pas sur une réserve mais dans un univers façonné par la rue et par la pauvreté, où chacun porte les traces d’une histoire douloureuse. Pourtant, tous les membres de cette communauté disparate tiennent à célébrer la beauté d’une culture que l’Amérique a bien failli engloutir. À l’occasion d’un grand pow-wow, douze personnages, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, vont voir leurs destins se lier. Ensemble, ils vont faire l’expérience de la violence et de la destruction, comme leurs ancêtres tant de fois avant eux.

Débordant de rage et de poésie, ce premier roman, en cours de traduction dans plus d’une vingtaine de langues, impose une nouvelle voix saisissante, véritable révélation littéraire aux États-Unis.

 

Ce que j’en pense :

 

Ce roman commence avec un prologue très fort qui rappelle comment les Indiens d’Amérique ont été traités. On commence en 1621, avec la cession des terres, qui se conclut par un repas à l’origine de la fête la plus hypocrite qui puisse exister : « Thanksgiving » ! puis les massacres qui ont débuté deux ou trois ans plus tard, un nouveau massacre en 1637, pour atteindre le summum en 1864, à Sand Creek.

Les autochtones se sont retrouvés dans des réserves, plus récemment certains ont pu devenir des « Urbains » mais la discrimination est toujours là.

Ce roman, raconte, à travers l’histoire de douze personnages, de différents âges, des hommes, des femmes, des enfants, chacun ayant sa propre problématique, qui se retrouvent pour un grand Pow-Wow organisé pour la première fois dans la ville d’Oakland.

Cette cérémonie n’a pas la même signification pour tous. Mais, avec les danses, les tambours, les costumes traditionnels cela doit être une fête et une manière d’honorer les anciens, de renouer avec les racines.

On sait dès le départ que rien ne sera simple, car l’un des protagonistes vient de fabriquer un revolver grâce à une imprimante en trois dimensions.

Le Pow-Wow est organisé par Blue, qui a été adoptée et ignore tout de ses parents biologiques ; elle est assistée par Edwin Black, mal dans sa peau car il est obèse et se sent rejeté par les autres. Un troisième larron est censé les aider Calvin, mais sa fiabilité n’est pas à toute épreuve.

Une autre famille, atypique bien-sûr, est aussi sur le départ : elle est composée de  deux sœurs dont on va apprendre la douloureuse histoire au fur et à mesure que la fête se prépare : Opale Viola  Victoria Bear Shield et Jacquie Red Feather, qui ont un père différent et qui ont passé leur enfance à fuir, (la mère était victime de maltraitance mais pas uniquement) pour atterrir à Alcatraz, où se sont réfugiées d’autres familles indiennes à l’époque, dont des conditions lamentables…

Jacquie fait la connaissance de Harvey et on sait qu’il s’est passé quelque chose de grave sur la « plage » d’Alcatraz, ce qui va avoir des conséquences tragiques.

La fille de Jacquie est décédée d’une overdose, laissant trois enfants et c’est Opale qui va les adopter officiellement : Orvil, Loother et Loney.

On rencontre aussi Dene, qui a obtenu une bourse, pour un projet de « film » : il recueille des témoignages d’Indiens sur leur origine, leurs désirs dans la vie. Orvil, qui est âgé de quatorze ans va témoigner, sur son appartenance aux Cheyennes. Chaque personne qui accepte de témoigner reçoit une somme d’argent, et pour Orvil, il s’agit d’offrir un vélo à son petit frère Loney.

Outre, Edwin Black et son poids, on rencontre aussi Tony Loneman et le Drome de qui va hanter sa vie, empêchant des relations normales avec les autres, car il se sent différent, monstrueux.

« Quand j’ai posé la question à Maxine, elle m’a dit que ma mère buvait quand j’étais dans son ventre, m’a dit très lentement que j’avais le syndrome d’alcoolisation fœtale. Tout ce que j’ai entendu c’est Drome, et puis je suis retourné devant la télé éteinte que je n’ai plus quitté des yeux. » 

A côté, il y a des loubards, qui n’ont qu’une seule idée en tête : voler l’argent mis en jeu pour le Pow-Wow, sous forme de sorte de « bons d’achats » qui doivent être remis aux gagnants des participations : danseurs, musiciens…

Tommy Orange raconte très bien la difficulté de naître Indien, le mépris des Blancs, la difficulté de se faire une place dans cette société capitaliste sans valeurs ni respect pour autrui, ou pour la Nature. Il raconte aussi la fuite dans l’alcool, pour oublier (comme Jacquie) ou Tony et son visage défiguré par le syndrome d’alcoolisation fœtale, ou encore dans la drogue, au risque d’en mourir, comme Jamie, la fille de Jacquie.

On retrouve aussi le besoin de retrouver ses racines, son identité, telle l’importance du costume traditionnel pour être considéré comme un Indien pour Orvil Red Feather qui répète devant YouTube la chorégraphie des danses.

Ce roman m’a énormément plu, car il aborde des thèmes qui m’intéressent : les racines, l’abandon, l’adoption, l’héritage culturel, la fuite dans les paradis artificiels et ce qui peut en découler, sans oublier le métissage, qui complique encore la notion d’identité.

Il ne va pas améliorer les sentiments que j’éprouve à l’égard des USA, des colonisateurs qui ont spolié les Amérindiens de leurs terres et qui ont le culot de remercier chaque années la terre qu’ils se sont appropriés avec une fête d’une hypocrisie qui va au-delà des mots : Thanksgiving ».

Pour moi, 1492 dont on a célébré l’anniversaire en grande pompe en 1992, ne commémore qu’une chose : le génocide des Amérindiens », par des cow-boys, obsédés par les armes à feu et qui s’érigent en « modèles » et en gendarmes du monde, semant le désastre et le malheur partout où ils passent…

Ceci explique pourquoi, j’ai longtemps fait un blocage sur la littérature américaine, (qui s’est longtemps limitée à Philip Roth, Joseph Boyden); je découvre à petite dose, choisissant bien les auteurs. Ce n’est pas de l’anti-américanisme primaire, mais l’Amérique profonde me laisse perplexe. Là c’était le coup de gueule d’Eve…

Tommy Orange est un excellent conteur, et il cite au passage Gertrude Stein, qui lui a inspiré le titre du roman,  propose des citations de James Baldwin, Bertolt Brecht, Jean Genet, entre autres.

« Cette citation est importante pur Dene. Ce « Là, là ». Il n’avait pas lu Gertrude Stein en dehors de cette citation. Mais, pour les Autochtones de ce pays, partout aux Amériques, se sont développés sur une terre ancestrale enfouie, le verre, le béton, le fer et l’acier, une mémoire ensevelie et irrécupérable. Il n’y a pas de là, là : ici n’est plus ici. »

J’ai beaucoup aimé ce roman choral, dont la couverture est superbe, et il m’a donné envie de lire d’autres livres sur les Amérindiens, de découvrir des auteurs amérindiens… Sherman Alexie, Louise Erdrich, James Welsh, David Treuer entre autres frappent à la porte de ma PAL…

❤️ ❤️ ❤️ ❤️ ❤️

 

 

L’auteur :

 

Né en 1982, Tommy Orange a grandi à Oakland, en Californie, mais ses racines sont en Oklahoma. Il appartient à la tribu des Cheyennes du Sud.

Diplômé de l’Institute of American Indian Arts, où il a eu comme professeur Sherman Alexie et Joseph Boyden, il a fait sensation sur la scène littéraire américaine avec ce premier roman.

 

Extraits :

 

En 1621, peu après une cession de terres, les colons anglais invitèrent Massasoit, chef des Wampanoags, à un banquet. Massasoit arriva avec quatre-vingt-dix de ses guerriers. C’est en mémoire de ce repas que nous partageons toujours le dîner de Thanksgiving en novembre. Pour le célébrer en tant que nation…

…Mais ce repas-là n’était pas un repas d’action de grâce. C’était un repas scellant une cession de terres.

 

Nous avons été définis par tous les autres et continuons d’être calomniés malgré des faits amplement vérifiables sur Internet quant à la réalité de notre histoire et l’état actuel de notre peuple.

 

Tout le monde va se dire que c’est une question d’argent. Mais merde, qui n’en veut pas de l’argent ? Ce qui compte, c’est pourquoi on en veut de l’argent, comment on l’obtient et ce qu’on en fait après. L’argent, ça n’a jamais rien fait à personne. Les gens, si.

 

Maxine veut que je lui fasse la lecture le soir. Ça me plaît pas parce que je suis lent pour lire. Les lettres grouillent sur moi, des fois, comme des insectes. Quand ça leur chante, elles changent de place. Et puis des fois, les mots ne bougent pas…

 

Tu sais ce que Gertrude Stein a dit à propos d’Oakland demande Rob ?…

…  « Il n’y a pas de là, là », dit-il dans une espèce de murmure, avec un sourire idiot qui donne envie de dire à Dene de lui mettre son poing dans la figure.

 

Roosevelt a dit : « je n’irais pas jusqu’à penser qu’un bon Indien est un Indien mort, mais je le crois de neuf Indiens sur dix, et je ne suis guère porté à me pencher de trop près sur le cas du dixième ».

 

C’est ce qu’ils ont fait de nous, les ours et les Indiens, des étrangers sur notre propre terre. Et, avec leurs gros bâtons, ils nous ont fait marcher si loin en direction de l’ouest qu’on a failli disparaître.

 

L’ennui avec la croyance, c’est qu’il faut croire que la croyance suffira, il faut croire en sa croyance.

 

Cela voulait-il dire que j’étais destiné à être gros un jour, ou est-ce mon obsession pour le fait d’être gros, même quand je ne l’étais pas, qui m’a fait grossir ? Ce qu’on fait pour éviter à tout prix quelque chose nous poursuit-il parce qu’on y a trop pensé, prisonnier de nos angoisses ?

 

En l’occurrence, l’araignée c’était Jacquie, et le mini-frigo, c’était la toile. Boire, c’était la maison. Et le piège, la boisson. Ou quelque chose comme ça. Tout ça pour dire « n’ouvre pas le frigo ». Et elle ne l’ouvrit pas.

 

Il est important qu’il s’habille comme un Indien, danse comme un Indien, même s’il joue la comédie, même s’il a de bout et bout l’impression d’être un usurpateur, parce que la seule façon d’être indien en ce monde est d’avoir l’apparence d’un Indien et d’agir comme un Indien. Être ou ne pas être indien en dépend.

 

La plaie ouverte par les Blancs quand ils sont arrivés et ont pris ce qu’ils ont pris ne s’est jamais refermée. Une plaie non soignée s’infecte. Devient une plaie d’un type nouveau, de même que l’histoire de ce qui s’est réellement passé est devenue une histoire d’un nouveau type.

 

Si vous avez la chance d’être né dans une famille dont les ancêtres ont directement bénéficié du génocide et/ou de l’esclavage, peut-être pensez-vous que moins vous en saurez, plus vous resterez innocents, ce qui est une bonne incitation à ne pas savoir, à ne pas trop fouiller profondément, à contourner sur la pointe des pieds le tigre endormi.

 

Les secrets font leur nid de l’omission, comme la honte fait son nid du secret.

 

Tu es entré dans la pièce et à ce moment-là, ils se sont mis chanter. Des mélopées anciennes qui s’adressaient à la tristesse ancienne que tu gardais toujours à fleur de peau malgré toi…

… C’était le son de la douleur qui s’oublie dans le chant.

 

 

Lu en janvier 2020

 

CHALLENGE 1% 2019

Publié dans Littérature américaine, Polars

« Ne t’enfuis plus » de Harlan Coben

Place à un thriller aujourd’hui avec :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Les secrets de meurent jamais.

« Simon fixait des yeux la mendiante qui massacrait l’héritage de John Lennon. Les cheveux emmêlés, les joues creuses, elle était maigre comme un clou, sale, en haillons, cassée, perdue, sans toit ni loi. C’était aussi sa fille. Paige. »

C’est votre fille, elle a des ennuis, elle s’est enfuie. Vous voulez l’aider. Mais le monde dans lequel vous basculez est pire que vos pires cauchemars.

 

Ce que j’en pense

 

Simon Greene est à la recherche de sa fille Paige, toxicomane notoire qui a déjà tenté de suivre une cure de désintoxication, d’où son petit ami Aaron s’est empressé de la faire sortir.

Simon s’obstine à la chercher encore et encore alors que sa femme a décidé de ne plus en entendre parler : on ne peut pas obliger quelqu’un à faire une cure de désintoxication alors qu’il n’est pas motivé du tout pour s’en sortir.

Un jour, il tombe sur Paige, junkie à fond qui fait la manche, la guitare à la main, dans Central Park. Il veut l’emmener illico presto mais le cher Aaron veille au grain. Altercation violente, filmée et diffusée tout aussi illico sur les réseaux sociaux.

Lorsque le corps d’Aaron est retrouvé, victime d’un meurtre, tout accuse Simon qui doit prouver qu’il n’y est pour rien tout en voulant retrouver sa fille qui a mystérieusement disparu.

Il va ainsi déclencher toute une série de meurtres bizarres, avec deux « maffieux » qui sèment la terreur sur leur passage.

Un roman passionnant où Harlan Coben nous entraîne dans les bas-fonds de l’Amérique : drogues, sectes, les gangs, règlements de compte, influence des réseaux sociaux, en passant par la génétique et ses dérives.

J’ai lu ce thriller en apnée, tournant les pages avec avidité, l’auteur ayant bien réussi à me prendre dans ses filets, pour que je lâche plus ma liseuse…. et, cerise sur le couteau je ne m’attendais pas du tout à la la fin.

Je ne suis pas une inconditionnelle de Harlan Coben que j’ai découvert il y a quelques années avec « Ne le dis à personne » puis « Tu me manques » un peu plus tard. C’est donc le troisième roman que je lis et je dois reconnaître que cela a marché une fois de plus.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui ont bien voulu me faire confiance pour cette lecture.

#HarlanCoben #NetGalleyFrance

 

Petite précision, je l’ai lu juste après « Les fjords de Santorin » et c’est le style de livre qui me convient le mieux quand les brouillards de l’anesthésie commencent à s’estomper. Je vais garder mes livres que j’ai préférés pour la fin, afin d’incorporer des citations…

 

Lu en novembre 2019

Publié dans Littérature américaine, Rentrée littéraire

« Sous un ciel écarlate » de Mark Sullivan

Petit détour, aujourd’hui, par la deuxième guerre mondiale, en Italie avec ce livre :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

En 1943, Pino Lella est un jeune Italien comme les autres : il aime la musique, les filles, et ne veut pas entendre parler de la guerre ni des nazis. Mais le temps de l’innocence prend fin lorsque l’appartement familial est détruit par un raid des Alliés sur Milan. Pino entre alors dans la clandestinité en rejoignant un réseau qui aide les Juifs à passer en Suisse. Il y rencontre Anna, jolie veuve de six ans son aînée, dont il tombe follement amoureux.

Mais les parents de Pino l’obligent bientôt à s’enrôler dans l’armée allemande, pensant le mettre ainsi à l’abri. Blessé, il devient à dix-huit ans le chauffeur du bras droit d’Hitler en Italie puis, rapidement, espion pour les Alliés. Dès lors, Pino ne cesse de se révolter face aux horreurs de la guerre et de courir tous les dangers pour l’amour d’Anna.

Basé sur l’histoire véridique d’un héros oublié, ce roman est une ode au courage et à la résilience.

 

Ce que j’en pense

 

Pino (pour Giuseppino) Lella a dix-sept ans, se passionne pour la musique et les intérêts de son âge tout simplement, lorsqu’il est confronté à la guerre : lors d’une sortie au cinéma avec son petit frère, survient un bombardement par les Alliés. Il avait invité à cette sortie une jeune femme rencontrée dans la rue, et qui lui avait tapé dans l’œil (et qui n’est jamais venue).

Les bombardements continuent et un jour, l’appartement de ses parents est détruit. Ces derniers décident de l’envoyer dans un camp de vacances où il est allé tous les étés, plus jeune, ce qui ne lui plaît pas du tout (il se trouve trop vieux pour y aller !). Le prêtre lui impose des promenades, escalades même à un rythme soutenu et finalement il le forme dans le plus grand secret à faire passer la frontière à des Juifs. Situation souvent périlleuse car les brigands considèrent que la montagne leur appartient pour leurs trafics.

Ses parents le font revenir à Milan (il a l’âge de la circonscription, pour être enrôler chez les Allemands) et à son grand dam, le pousse à « collaborer »…  Son oncle et sa tante (Allemande) l’encourage lorsqu’un général allemand, bras droit d’Hitler himself, impressionné par la manière dont il a dépanné sa voiture, l’embauche comme chauffeur. Il va ainsi espionner pour le compte des Alliés les faits et gestes de Leyers, la manière dont il construit la défense pour arrêter la progression des Alliés, utilisant des esclaves qu’il tue à la tâche.

Travail compliqué car il doit se faire passer pour un adepte de la cause hitlerienne, et donc se fait traiter de collabo, car personne ne doit être au courant même ses parents pour ne pas le mettre en danger. Son frère s’engage dans la résistance et le méprise, le traitant de lâche.

J’ai adoré suivre les traces de ce héros « ordinaire », ses hauts le cœur devant les exactions de Leyers, grâce auquel il rencontre le Duce qui est pitoyable, prêt à n’importe quoi pour sauver sa peau et celle de sa Clara.

J’ai lu beaucoup de livres, romans, témoignages, et autres sur la deuxième guerre mondiale, mais je connaissais très peu l’histoire de la résistance italienne. Cela se limitait à la fameuse rencontre Mussolini Hitler où sciemment tout est organisé pour que le train s’arrête toujours à côté du tapis rouge, Hitler trônant sur le marchepied pour mieux asseoir sa domination, ou encore la mort du Duce pendu la tête en bas avec Clara…

Le propos n’est jamais triste, car une histoire d’amour se tisse entre Anna, (la jeune fille qu’il avait invitée au début) qui s’avère être la femme de chambre de la maîtresse de Leyers.

Mark Sullivan nous livre aussi des pages superbes consacrées à Puccini, « Nessun dorma » extrait du 3e acte de Turandot, et notamment le concert improvisé sur la colline avec le père de Pino au violon et Beltramini, le père de Carletto, son ami d’enfance, en ténor.

Mark Sullivan s’est livré à un travail de fourmi pour reconstituer la vie de ce jeune Italien, véritable héros de la deuxième guerre mondiale, engagé dans la lutte contre les nazis et le fascisme à l’âge de dix-sept ans et qui serait resté un héros très discret voire totalement inconnu, s’il n’était pas tombé sur cette histoire par hasard alors que son roman avait fait un flop…

Il a partagé la vie de cet homme qui ne s’est jamais considéré comme un héros et se prétend lâche ! son enquête a été difficile car dit-il : « je me suis heurté à une sorte d’amnésie collective concernant l’Italie et les Italiens d’après-guerre »

J’ai beaucoup aimé ce livre qui m’a donné l’immense envie de  Pino.. comme toujours, quand j’ai un coup de cœur pour un roman, j’ai du mal à rédiger ma chronique…

Un grand merci à NetGalley et à Amazon Publishing France qui m’ont permis de découvrir cette pépite.

#SousUnCielécarlate #NetGalleyFrance

coeur-rouge-

 

L’auteur

 

Mark Sullivan a publié dix-huit romans, dont le best-seller « Private series », co-écrit avec James Patterson. Il a obtenu de nombreux prix, notamment le Fresh Talent Award de WHSmith, et son œuvre a été couronnée par le New York Times et le Los Angeles Times.

Il a grandi dans le Massachusetts et est titulaire d’une licence d’anglais. D’abord engagé en tant que bénévole dans le Peace Corps au Niger, il a ensuite repris des études pour devenir journaliste d’investigation. Skieur émérite et aventurier impénitent, il vit avec son épouse à Bozeman, dans le Montana, où il considère chaque instant de la vie comme un miracle.

 

Extraits

 

Le cardinal Schuster était une personnalité influente à Milan. En sa qualité de chef catholique de l’Italie du Nord, et parce qu’il avait l’oreille du pape Pie XII, il faisait souvent la une des journaux. Pino fut frappé par l’expression de son visage : ses traits souriants respiraient la bonté, mais ses yeux exprimaient la menace de la damnation.

 

Milan fut la cible de l’aviation alliée pratiquement chaque nuit durant les mois de juin et juillet 1943. Les immeubles s’écroulaient les uns après les autres dans un tourbillon de poussière. Elle stagnait dans les rues longtemps après le lever du soleil incandescent, qui répandait une chaleur impitoyable, comme pour ajouter à la détresse de ces premières semaines de désolation.

 

Il avait de la chance. Pour la première fois de sa vie, il prit conscience que tout pouvait basculer en un clin d’œil. Et il ne cessait de se demander si Anna était sauve.

 

Ces paroles que Pino avait entendues des centaines de fois, l’émouvaient toujours autant. Il se sentait tout petit et insignifiant en remerciant Dieu d’avoir survécu aux bombardements, sans oublier sa rencontre avec Alberto Ascari et son retour à la Casa Alpina…

 

Le cardinal l’avait informé que, suite au massacre de Meina,les nazis avaient rançonné les Juifs parqués dans le ghetto de Rome et leur avaient promis la sécurité en échange de cinquante kilos d’or à fournir dans les trente-six heures. Les Juifs s’étaient procuré le précieux métal dans leurs propres réserves et auprès d’un certain nombre de catholiques. Mais, une fois ce trésor livré, les Allemands avaient mis à sac plusieurs locaux de la communauté juive, puis trouvé la liste des noms et adresses des Juifs romains…

 

Le Saint-Père et le Vatican sont cernés par les tanks et les SS, Pino. Ce serait un suicide sut le pape faisait une pareille déclaration maintenant    et cela entraînerait l’invasion, voire la destruction de la cité du Vatican. Il a mis ses cardinaux dans le secret. Par ce biais, il a donné aux catholiques d’Italie l’ordre implicite d’ouvrir leur porte à quiconque aurait besoin d’un refuge pour échapper aux nazis. Nous devons cacher les Juifs et le sauver dans la mesure de nos moyens.   

 

Même si sa mission avait été insignifiante, il savait qu’il avait fait son devoir, qu’il s’était défendu, il avait couru un risque et cela lui procurait une sorte d’euphorie. Il n’allait pas rejoindre les Allemands, mais la Résistance. Il n’y avait rien à rajouter…

 

Tu ne comprends pas, Pino ? Tu es maintenant le chauffeur du général (Leyers). Tu iras partout où il ira. Tu verras tout ce qu’il verra tout ce qu’il verra. Tu entendras tout ce qu’il entendra. Tu seras notre espion à l’intérieur du haut commandement allemand !

 

Leyers paraissait toutefois indifférent à la misère des Italiens. Il cessa même de la rémunérer pour leur contribution à l’effort de guerre allemand. En cas de besoin, il procédait aux réquisitions nécessaires. Aux yeux de Pino, il était retourné à l’état reptilien où il l’avait connu, les premiers temps. Froid, impitoyable, efficace : l’archétype de l’ingénieur déterminé à accomplir la mission dont il était chargé.

 

Lu en septembre 2019

 

CHALLENGE 1% 2019

Publié dans Littérature américaine, Polars

« Mortel mariage » de Mary Jane Clark

Je vous parle aujourd’hui du polar écrit par une auteure que je n’ai encore jamais approchée :

 

mortel mariage de Mary Jane Clark

 

 

Quatrième de couverture

 

Après avoir été actrice dans une série télévisée, Piper s’est reconvertie avec succès dans la création de gâteaux de fête. La prochaine pièce montée qu’elle va réaliser sera le moment fort du mariage de sa cousine Kathy.

Mais, dès son arrivée en Floride, Piper la trouve nerveuse. Qui ne le serait pas : l’une de ses demoiselles d’honneur a disparu depuis plusieurs jours !

Bientôt un cadavre est découvert sur la grève… Dès lors, Piper mène l’enquête. De l’entourage des mariés au personnel de l’hôtel, nul n’échappe à ses soupçons.

Mais, à force de fouiner partout, Piper se met en danger… Sera-t-elle la prochaine à être retrouver sur la plage… Sans vie ?

 

Ce que j’en pense

 

Shelley, témoin du mariage de Kathy a disparu, semant un peu le trouble sur la fête. Et voilà qu’on découvre un corps enterré sur la plage paradisiaque. Les préparatifs de la réception, continue, néanmoins, Piper cousine de Kathy, étant chargé de confectionner le gâteau avec sa mère.

Les invités sont logés dans un hôtel luxueux appartenant au nouveau compagnon de la mère de la mariée qui a pour ambition secrète de racheter toutes les villas jouxtant l’hôtel pour un projet pharaonique. Shelley était chargée de convaincre les récalcitrants…

En fait, il semblerait que des témoins existent : Levi, jeune artiste amish, en rupture avec sa communauté, a vu quelque chose sur la plage, tandis qu’une femme âgée, Roz, a cru voir quelqu’un traverser sa propriété, avec un sac sur le dos (une femme ?).

Le tueur tente d’éliminer tous ceux qui pourraient attirer l’attention de la police vers lui : chantage sur Levi, voiture de Roz propulsée dans le ravin…

On fait ainsi la connaissance de Brad, témoin du marié, sportif ayant un tatouage représentant une femme en train de pleurer ! qui a fait de la prison pour trafic de drogue (dénoncé par Shelley car son propre frère en est mort par overdose). On rencontre aussi un médecin collectionneur de statuettes japonaises hors de prix, le docteur Pinson, un autre amish qui devrait succéder à Shelley… Bref, toute une collection de tueurs présumés…

J’ai bien aimé la manière dont Mary Jane Clark aborde la situation difficile des Amish, communauté marginale aux règles rigides, dans laquelle les jeunes ont une unique chance de voir autre chose, à l’adolescence, lors de leur « rumspringa », durant laquelle ils peuvent vivre un peu comme les autres citoyens avant de revenir faire leur baptême. Une fois celui-ci célébré, tout retour en arrière est impossible ou conduit au bannissement, les autres membres n’ayant plus le droit de garder des liens, ni même de parler à celui qui est exclus.

Autrefois, j’étais fan de Mary Higgins Clark. A l’époque je lisais très peu de polars et je trouvais ses intrigues plaisantes. Puis j’ai commencé à trouver tout cela assez fade, ma route ayant croisé celle de Patricia Cornwell, puis j’ai découvert d’autres auteurs et, même si ce n’est pas mon genre de littérature préféré, j’en lis régulièrement.

J’ai eu envie de découvrir le style de son ex-belle-fille avec ce roman, car j’avais besoin d’une lecture sympathique. En fait, une intrigue policière menée par une ex-actrice de séries télévisées, reconvertie dans la confection de pièces montées pour les mariages, c’était peu banal.

Son héroïne est sympathique quand elle se conduit en « fliquette » mais elle reste quand même peu crédible. Elle m’a fait penser à Erica dans les polars de Camilla Läckberg

Au bout d’un moment, elle devient horripilante avec ses gâteaux, car l’auteure ne nous épargne rien dans la confection ! bien américain et bien dans la lignée de Mary Higgins Clark !

Malgré ce petit bémol, une fois plongée dans le roman, (et malgré mon énervement) je me suis laissée prendre au jeu, car j’avais vraiment envie de savoir qui était le tueur que j’ai dévoré les derniers chapitres (encore une nuit d’insomnie) car le suspense est bien entretenu!

Je remercie vivement Mylène et les éditions l’Archipel qui m’ont permis de découvrir l’auteure.

 

L’auteur

 

Depuis 1998, Mary Jane Clark a publié quinze romans traduits dans 23 pays et vendus plus de 10 millions d’exemplaires. Après avoir longtemps travaillé pour la télévision, l’ex-belle-fille de Mary Higgins Clark s’inspire de sa nouvelle activité – la création de gâteaux de fête—pour pimenter ses intrigues.

 

Extrait:

 

Tout en refermant ses tubes de peinture et en nettoyant ses pinceaux, Levi Fisher pensait aux bouleversements récemment intervenus dans sa vie. Quelques jours plus tôt, il aurait accueilli avec plaisir la commande qu’il venait de recevoir, d’autant qu’il connaissait les mariés, mais les évènements de la plage avaient tout changé. Une chape de plomb s’était abattue sur lui.

Elevé dans le strict respect de la foi amish, Levi avait toujours vécu dans un monde à part. à l’heure d’entrer dans l’âge adulte, on attendait de lui qu’il respecte la tradition. Il était censé tendre la joue gauche, mener une existence humble, frugale et paisible. Il aurait à jamais le devoir sacré de se plier à la volonté divine et de se soumettre à celle de la communauté à laquelle il appartenait. Le respect des règles et des interdits de cette communauté était la clé de la sagesse et de l’épanouissement, conformément aux enseignements du Christ.

 

Au moment de l’adolescence, le « rumspringa » permettait aux jeunes Amish de s’émanciper des règles strictes de la communauté afin de satisfaire leur curiosité et découvrir le monde extérieur…

 

Lu en juin 2019

Publié dans Littérature américaine

« Tangerine » de Christine Mangan

Je vous parle aujourd’hui d’un livre en accès libre sur NetGalley dont le titre est une invitation au voyage:

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Tanger, 1956. Alice Shipley n’y arrive pas.

Cette violence palpable, ces rues surpeuplées, cette chaleur constante : à croire que la ville la rejette, lui veut du mal.

L’arrivée de son ancienne colocataire, Lucy, transforme son quotidien mortifère. Ses journées ne se résument plus à attendre le retour de son mari, John. Son amie lui donne la force d’affronter la ville, de sortir de son isolement.

Puis advient ce glissement, lent, insidieux. La joie des retrouvailles fait place à une sensation d’étouffement, à la certitude d’être observée. La bienveillance de Lucy, sa propre lucidité, tout semble soudain si fragile… surtout quand John disparaît.

Avec une Tanger envoûtante et sombre comme toile de fond, des personnages obsessionnels apprennent à leurs dépens la définition du mot doute.

 

Ce que j’en pense

 

Nous sommes à Tanger, en 1956. Déjà, les frémissements de l’indépendance sont palpables… Deux jeunes femmes, qui sont devenues amies lors de leurs études, se retrouvent. Hasard ?

En fait, Lucy débarque à l’appartement d’Alice qui vit dans cette ville avec son époux, John surtout intéressé par la rente qu’elle touche tous les mois, en attendant l’héritage pour ses vingt et un ans et qui traficote on ne sait trop quoi…

Autrefois Alice fut sous la coupe de Lucy, engluée dans une amitié envahissante pour ne pas dire toxique. Un secret les a séparées, la mort accidentelle de Tom, l’amoureux d’Alice qui ne s’en est jamais vraiment remise et a dû être internée pendant quelques mois.

On comprend très vite que la relation quasi-fusionnelle entre les deux amies, est toxique, pathologique, car Lucy ment tout le temps, manipule tout le monde et tient à garder à tout prix son emprise, quitte à démolir tout ce qui se met en travers de son chemin. Mais, Alice n’est pas très nette non plus, perdue entre le passé et le présent, dans les souvenirs qui remontent ou pas à la surface, avec ses hésitations, tergiversations…

« Je savais tout d’elle, qu’elle m’était si proche qu’il semblait parfois que nous étions une seule et même personne. »

Le malaise monte au fur et à mesure qu’on tourne les pages, on finit par ne plus savoir qui manipule qui, et cette sensation de confusion est entretenue par la manière dont Christine Mangan a construit son récit, alternant les témoignages de Lucy et d’Alice ; je me suis même demandée à un moment si ce n’étaient pas deux avatars, une personnalité multiple, si on ne nageait pas en pleine psychose…

J’ai aimé suivre ses deux femmes, dans la chaleur étouffante de Tanger, les suivant dans les souks ou les bars bizarres, ou au contraire vers la plage, et les tombes… Tanger et ses couleurs bleu, rouge, jaune, et son thé à la menthe brûlant, Tanger et ses odeurs d’épices, Tanger et le contraste des cultures, Tanger et ses noms multiples : Tingis, Tangiers…

« Ce n’était pas une ville où l’on arrivait et où l’on pouvait se sentir immédiatement chez soi – non, il y avait un processus à l’œuvre, une épreuve, une sorte d’initiation à laquelle seuls les plus courageux survivaient. Un endroit qui inspirait la rébellion, l’exigeait de ses habitants de ses citoyens… »

Les autres personnages sont intéressants également, notamment la Tante Maude, femme austère qui a pris Alice en charge à la mort de ses parents, si peu démonstrative qu’on en vient à la soupçonner aussi, ou encore Joseph alias Youssef, habitant mystérieux de la ville, peintre à ses heures et qui aime escroquer les touristes. Par contre, John, l’époux d’Alice est un peu terne…

Ce roman m’a plu par les thèmes abordés, la mémoire, l’amitié, entre autres, mais la sensation de malaise a persisté, même en le refermant, me laissant perplexe car la fin est déconcertante…

Je tiens à préciser qu’un élément perturbateur s’est glissé dans cette lecture : il s’agissait d’épreuves et la mise en page laissait à désirer avec des coquilles…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Harper-Collins qui m’ont permis de découvrir cette auteure dont c’est le premier roman, peut-être une auteure à suspense à suivre.

#Tangerine #NetGalleyFrance

 

L’auteur

 

Christine Mangan est diplômée de l’University College de Dublin, où elle a rédigé une thèse sur la littérature gothique du XVIIIe siècle, et de l’Université du Sud du Maine, où elle a suivi un Master d’écriture. Tangerine est son premier roman.

 

Extraits

 

J’oublie ce qui s’est passé. C’est une sensation étrange, car elle a toujours été là, à rôder sous la surface, menaçant de la briser. Mais il arrive que son nom m’échappe, alors j’ai pris l’habitude de le noter sur les morceaux de papier que je trouve. La nuit quand les infirmières sont parties, je le murmure pour moi, comme une leçon de catéchisme apprise enfant, comme si le rabâcher allait m’aider à me souvenir, m’empêcher d’oublier, car je me répète, je ne dois pas oublier.

 

Laisse tout ça au passé, m’avait-elle conseillé, comme si les souvenirs étaient des objets qu’on pouvait ranger dans des boîtes assez solides pour ne jamais laisser échapper les secrets qu’elles contenaient. dixit Tante Maude

 

Tôt ou tard, tout finit par changer. Le temps passe, insoumis – quels que soient nos efforts pour en figer, modifier ou récrire le cours. Il n’y a tout simplement rien qui puisse l’arrêter, absolument rien.

 

Alors, le Maroc est votre maison… oui, il est à vous. Vous êtes une Tangerine à présent, dit-il non sans malice, car il s’agissait en fait du nom du fruit, et non celui des habitantes.

 

Ces jours-là, je sentais que tout mon être dépendait des liens intimes qui nous unissaient et je ne voulais pas la quitter. Mais à d’autres moments, je la détestais, me méprisais, la méprisais, elle, pour cette dépendance, cette relation fusionnelle que nous avions construite – même si, d’humeur sombre, il m’arrivait de me demander s’il s’agissait bien d’une relation…

 

Tanger et Lucy se ressemblaient, me dis-je. Des énigmes insolubles qui refusaient de me laisser en paix. Et j’en avais assez de ne pas savoir, d’avoir toujours l’impression d’être en marge des choses, à la périphérie.

 

Les jeunes filles savaient tout des garçons de l’université d’à côté – il leur importait manifestement beaucoup de connaître leur futur mari. Elles avaient beau étudier la littérature, les mathématiques et même la médecine pour certaines, il semblait que la grande majorité d’entre elles avait déjà compris que la profession à laquelle elles se destinaient, était celle de mère et d’épouse.  

 

Elle pensa à Tanger, à tous les noms qu’elle portait, aux changements qu’elle avait subis. Aux personnes qui l’avaient revendiquée comme leur au fil des siècles – un large éventail de nationalités de langues. Tanger était la ville de la métamorphose, elle se transformait afin de survivre.

 

 

Lu en avril mai 2019

Publié dans Littérature américaine, Science fiction

« Élévation » de Stephen King

Petit détour par la SF, aujourd’hui avec ce dernier opus de Stephen King :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Dans la petite ville de Castle Rock, les rumeurs circulent vite. Trop vite.

C’est pourquoi Scott Carey ne veut confier son secret à nul autre que son ami le docteur Bob Ellis. Car avec ou sans vêtements, sa balance affiche la même chose, et chaque jour son poids diminue invariablement. Que se passera-t-il quand il ne pèsera plus rien ?

Scott doit également faire face à un autre problème : les chiens de ses nouvelles voisines ont décidé que sa pelouse était le lieu idéal pour faire leurs besoins. Entre le couple et Scott, la guerre est déclarée. Mais lorsqu’il comprend que le comportement des habitants de Castle Rock, y compris le sien, envers les deux femmes mariées met en péril le restaurant qu’elles ont ouvert en ville, il décide de mettre son « pouvoir » à contribution pour les aider.

Un roman joyeux, exaltant et teinté de tristesse.

 

Ce que j’en pense

 

L’histoire de Scott est très belle : atteint de surpoids, il monte rarement sur la balance, mais brutalement il se met à perdre du poids de manière incompréhensible : les chiffres baissent alors qu’il continue à mal se nourrir, et en plus, cela ne se voit pas, son corps reste le même, il entre toujours dans ses habits. Cela laisse son ami le doc, avec lequel il joue au tennis, perplexe et inquiet.

Il vit seul, avec son chat, car sa femme est partie et il ne s’en remet pas si bien que cela. De surcroît, ses relations avec ses voisines lesbiennes qui sont mariées et tiennent un restaurant, ne sont pas au beau fixe : elles vont courir laissant leurs chiens en liberté, lesquels vont faire leurs crottes sur sa pelouse.

Il en résulte une prise de bec, car l’une des deux a un caractère de cochon et nie les faits, il va donc surveiller et les prendre sur le fait.

Stephen King raconte de belle manière la chute des kilos, les angoisses de Scott qui veut absolument que les relations de voisinage soient bonnes, mais que faire quand Deirdre le rabroue sans cesse. Certes, c’est difficile pour les deux femmes : les gens se moquent d’elles, boycottent leur restaurant, l’homophobie bat son plein.

La perte de poids a des avantages, Scott se sent léger, sait que l’horloge tourne, il finira par ne plus rien peser… Il se paye le luxe d’une course à pied, affrontant Deirdre qui est une ancienne championne, doublant au passage des concurrents qui se moquent de « cet obèse » qui ose se confronter aux sportifs au corps svelte !

Mine de rien, l’auteur dénonce tous les travers de l’Amérique profonde : raciste, homophobe, grossophobe… et comme la vie serait légère sinon… il ne tombe jamais dans la caricature, alors que son propos vise Donald Trump au passage !

A force de le délester de ses kilos, le corps évolue différemment comme en apesanteur, ou comme Icare voulant s’approcher du soleil, plus rien ne pèse sur la vie de Scott, ce qui permet à Stephen King de faire des référencer à la mort…

Quel plaisir de retrouver Stephen King que j’avais un peu délaissé depuis la lecture de 22/11/63… Ce roman m’a énormément plu, même si le ton est différent des autres romans de l’auteur, on reste dans le fantastique. Le titre m’a beaucoup plus : on s’élève avec le héros, car cette « élévation » du corps suggère aussi celle de l’esprit et l’histoire se termine en feu d’artifice.

En outre, ce roman est « illustré » : des dessins nous sont proposés pour illustrer chacun des chapitres rendant la lecture encore plus savoureuse.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Le Livre de Poche pour m’avoir permis de découvrir de roman.

#Elevation #NetGalleyFrance

♥ ♥ ♥ ♥

Extraits

 

Je connais bien le syndrome d’évitement de la balance : je l’ai rencontré pendant toute ma carrière. J’ai aussi vu l’inverse : les pesées compulsives, en général chez les boulimiques ou les anorexiques. Tu n’as pas vraiment l’air de l’un ou l’autre.

 

Scott se rappelait sa joie quand il avait enfin trouvé le courage de monter sur la balance au début du mois. Son ravissement, même. Perdre du poids régulièrement depuis le préoccupait, oui, mais pas tant que ça. C’était le truc des vêtements qui avait changé la préoccupation en peur…

 

Le temps est invisible. Contrairement au poids.

Quoique, peut-être, n’était-ce pas vrai. On sentait le poids, oui – quand on avait trop, cela rendait « traînasson » – mais n’était-ce pas principalement, comme le temps, une création humaine ? Les aiguilles de l’horloge, les chiffres de la balance n’étaient-ils pas seulement les instruments d’une tentative de mesure des forces invisibles ayant des effets visibles ? Un faible effort pour circonscrire une réalité plus vaste, au-delà de ce que les simples humains considéraient comme telle ?

 

Allumant son ordinateur, il déplaça le Jour Zéro au 15 mars. Il avait peur – ne pas avoir peur aurait été de l’inconscience – mais il était aussi curieux. Et autre chose encore, heureux ?  Était-ce cela ? Oui. C’était sans doute dingue, mais il était heureux. Il se sentait sans conteste privilégié. Ça, c’était dingue, dirait le docteur Bob, mais Scott jugeait cette impression sensée. Pourquoi se lamenter de ce qu’on ne pouvait changer ? Pourquoi ne pas l’accepter ?

 

Scott n’avait jamais été aussi heureux de sa vie. Quoique le mot heureux fût trop faible : ce qu’il découvrait en explorant les limites ultimes de sa résistance, c’était un autre monde.

Tout mène là, songea-t-il. A cette élévation. Si c’est ce qu’on ressent quand on meurt, on devrait se réjouir de partir.

 

Tout le monde devrait connaître cela, songea-t-il, et peut-être est-ce le cas à la fin ? Peut-être tout le monde s’élève-t-il au moment de mourir ?

 

Lu en mai 2019

Publié dans Littérature américaine, Polars

« La punition qu’elle mérite » : Elizabeth George

Retour dans le monde d’une auteure de polar que j’aime beaucoup : Elizabeth George avec ce dernier opus, déniché sur NetGalley :

 

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Elizabeth George revient avec le vingtième Lynley… God save the queen du crime !

Ludlow, bucolique bourgade du Shropshire, tombe dans l’effroi lorsque le très apprécié diacre Ian Druitt est accusé de pédophilie. Placé en garde à vue, le suspect est retrouvé mort, pendu. La commissaire Isabelle Ardery, qui a été dépêchée sur les lieux depuis Londres et qui se débat avec ses problèmes d’alcool, a bien envie de classer l’affaire en suicide. Mais c’est sans compter la sagacité du sergent Barbara Havers. Coachée à distance par l’inspecteur Thomas Lynley, la Londonienne gaffeuse et accro à la nicotine flaire le pot aux roses : et s’il ne s’agissait pas d’un suicide ? N’en déplaise à Isabelle Ardery, Lynley et Havers vont reformer leur duo de choc pour observer de plus près la vie de cette petite ville qui semblait si paisible. Car, derrière leurs allures de gentils retraités ou d’étudiants fêtards, les habitants de Ludlow ont tous quelque chose à cacher…

La plus british des romancières américaines revient en force avec ce vingtième opus des enquêtes de Thomas Lynley, encore plus complexe, addictif et incisif que les précédents. Un bijou de suspense à placer entre les mains des fidèles comme des néophytes !

 

Ce que j’en pense

 

 Ce roman débute avec une enquête de contrôle sur l’arrestation d’un diacre, Ian Druitt, accusé de pédophilie par un appel anonyme, qui meurt pendu avec son étole, après avoir été laissé seul en garde à vue. On avait conclu alors à un suicide, mais le père du diacre réfute cette conclusion et demande que l’on vérifie si la garde à vue était justifiée et si on a bien étudié tous les éléments.

On dépêche sur les lieux Barbara Havers, et la commissaire Isabelle  Ardery, qui ne s’aiment guère, l’une voulant creuser, flairant les dysfonctionnements, sa supérieure étant obsédée par le désir d’en finir au plus vite en se livrant à sa consommation abusive de vodka. La collaboration entre elles est d’autant plus difficile que Havers est sur la sellette et risque une sanction disciplinaire, à cause d’une précédente enquête.

Tout le monde ment, dans cette enquête, dans cette petite ville de Ludlow, dans le Shropshire : l’îlotier chargé d’arrêter le diacre, Gaz Ruddock était tout seul, et sa chef lui imposait une surveillance stricte de son fils, addict au sexe, à l’alcool. Il faut donc tout reprendre à zéro.

L’enquête en elle-même est sympathique, quoi que beaucoup trop lente à mon goût, mais ce que j’ai surtout aimé dans ce polar, c’est l’étude des addictions : tout d’abord le sexe débridé et l’alcoolisation massive, brutale accompagnée de drogues de ces jeunes gens, au point de ne plus se souvenir de ce qu’ils ont pu faire. La consommation quotidienne de vodka de la commissaire qui pense qu’elle maîtrise, alors qu’elle perd complètement les pédales jusqu’à perdre la garde de ses enfants.

L’addiction aux opiacés également, pour fuir le chagrin après la perte d’un enfant et qui conduit à des réactions très agressives…

Les personnalités des protagonistes sont originales : l’îlotier est particulier, trop poli pour être honnête, beaucoup plus pervers et manipulateur qu’on ne pourrait le croire, sa collègue aux allures de mère toxique, qui surprotège son rejeton et ne lui fait pas confiance, le poussant à jouer les rebelles.

Elizabeth George dénonce aussi les coupes budgétaires importantes avec des commissariats qu’on ferme, des flics qui se retrouvent en nombre insuffisant, pour enquêter ou pour assurer la protection des citoyens. Elle évoque également la difficulté de vivre dans ce pays lorsqu’on est déraciné, en but avec la culture d’origine, les croyances, ou la laïcité que l’on comprend mal.

Toutes les familles, dont l’auteure nous parle, vivent comme elles peuvent dans une société de plus en plus dure et elles nous touchent car on peut en voir autour de nous.

J’ai retrouvé avec plaisir le duo Linley, toujours aristocrate, bien élevé, et Havers les cheveux en pétard, mal habillée, qui s’entraîne aux claquettes, duo dont j’ai suivi beaucoup d’enquêtes. Je ne connaissais pas la commissaire Ardery, car j’ai dû sauter trois ou quatre romans…

J’aime beaucoup Elizabeth George, mais je me suis un peu lassée (et surtout j’avais envie de lire d’autres auteurs, notamment les nordiques)  ce qui m’a conduit à faire une pause après la lecture de « Le rouge du péché ». Malgré les longueurs, notamment dans la première partie du roman, j’ai aimé retrouver cet univers « so british » et  j’ai maintenant le désir de lire ceux que j’ai zappés…

Merci à NetGalley et aux Presses de la cité qui m’ont permis de me replonger dans cet univers.

#LaPunitionQuelleMérite #NetalleyFrance

 

Extraits

 

La neige se mit à tomber sur Ludlow en fin de journée. C’était l’heure à laquelle les habitants faisaient presque tous la vaisselle, prélude à une soirée télé. A vrai dire, une fois la nuit tombée, il n’y avait pas grand-chose à faire dans cette petite ville, à part zapper d’une chaîne à l’autre ou prendre le chemin du pub.

 

L’attente fut interminable. Sur le quai, la foule grossissait à vue d’œil. Dans le métro, ce fut pire : la masse compacte des voyageurs aurait fait les délices d’un terroriste.

 

Elle avait connu cet état d’exaltation où le cerveau cesse de fonctionner pour céder les commandes au corps et où, dans l’urgence de satisfaire son désir, l’on oublie toute considération pour l’avenir. Et, ne connaissant pas d’autre mot pour qualifier cette forme d’obsession où l’attirance sexuelle occupe toutes les pensées, elle l’avait appelé « amour ». C’était ce mot-là qui était employé au cinéma, non ?

 

C’était pendant la maladie de Janna qu’il avait commencé à prendre des opiacés. Il disait avoir besoin de dormir, sauf qu’ils savaient tous les deux que c’était parce qu’il ne pouvait affronter le chagrin immense qui les attendait à la mort de leur enfant.

 

C’est facile de se persuader qu’on dépend de l’alcool, d’une drogue, de la nourriture, du sexe ou de Dieu sait quoi d’autre. A toujours chercher à combler un manque, on ne risque pas d’entreprendre quelque chose d’utile, or ça, ça exige de soi trop d’effort, n’est-ce pas ? Mais, c’est dans l’effort que l’on construit une vie et il était temps que Tim l’apprenne.

 

 

Lu en avril 2019

Publié dans Littérature américaine

« La poursuite du bonheur » de Douglas Kennedy

Je continue l’exploration de l’œuvre de Douglas Kennedy avec ce roman :

 

La poursuite du bonheur de Douglas Kennedy

 

 

Quatrième de couverture

 

Le lendemain des obsèques de sa mère, Kate Malone reçoit l’appel d’une certaine Sara Smythe, qui dit être une amie de ses parents. Face au scepticisme de Kate, elle lui confie un manuscrit. L’histoire de plusieurs vies entremêlées un demi-siècle auparavant.

1945.L’Amérique se remet de la guerre. Mais, très vite, les heures noires du maccarthysme, avec leur cohorte de trahisons et de lâchetés conformistes. Et, dans la tourmente, l’histoire des Malone s’écrit.

 

Ce que j’en pense

 

Dans ce roman, on suit le destin de Sara Smythe, qui tombe amoureuse de Jack Malone, alors en permission, au premier regard, et ce sera l’amour de sa vie. Mais, rien n’est simple, Jack a connu une autre femme, Kate qu’il va épouser parce qu’elle est enceinte, alors qu’il n’est pas amoureux d’elle.

Une autre personne compte énormément dans la vie de Sara, c’est son frère Éric, un artiste qui s’est laissé tenter par le Communisme qu’il percevait comme porteur de plus de justice sociale. Il a même adhéré au parti pendant quelques années, avant de prendre ses distances, car la « belle idée » avait du plomb dans l’aile !

On se promène dans l’Amérique de la deuxième guerre mondiale, qui va finir par séparer les deux amoureux, chacun faisant sa vie de son côté : mariage et deux enfants, pour Jack, mariage, divorce, fausses-couches pour Sara. Mais dans cette Amérique puritaine, attachée aux bonnes mœurs, chacun assume son choix.

On suit les héros également pendant la période tristement célèbre du Maccarthysme, où l’on fait la chasse sans pitié aux sympathisants communistes, utilisant la délation, et la chasse aux homosexuels avec le même zèle…

Jack et Sara s’étaient retrouvés, amour intact, mais il va commettre l’irréparable en dénonçant Éric aux autorités, pour sauver sa peau… mais ce dernier refusera de dénoncer à son tour des proches ayant flirté avec le parti.

J’ai aimé les thèmes étudiés dans le roman : la difficulté de vivre un amour hors du carcan du mariage, à l’époque, la bienséance de la société, et comment être heureux dans ce cas ? On ne peut que poursuivre le bonheur, chercher à l’atteindre, ou profiter de ce que l’on a, dans le présent.

Comment être heureux quand on est un artiste, marginal, mais fidèle à la parole donnée ou du moins à la ligne de conduite qu’on s’est fixé.

J’ai aimé la manière dont le récit nous est présenté par Douglas Kennedy : on commence par la fin, la rencontre au cimetière entre Sara et Kate, la fille de Jack, et l’album photo que Sara fait parvenir à celle-ci pour provoquer une rencontre, et lui proposer un manuscrit qui raconte l’histoire de Malone mais aussi celle de tous les protagonistes.

J’ai adoré ce roman, car ce sont des périodes de l’Histoire que j’aime particulièrement, les personnages sont attachants par leurs qualités et leurs faiblesses, et une fois commencé, on ne les lâche plus. C’est bien écrit, bien plus abouti que « L’homme qui voulait vivre sa vie ». Une très belle lecture.

Je regrette d’avoir attendu si longtemps pour me plonger dans les romans de Douglas Kennedy que j’avais classé dans les « écrivains populaires » style Musso ou Levy, entre autres, alors je vais tenter la trilogie. Jusqu’à maintenant, j’aimais bien l’entendre parler de ses livres car son français est excellent et il passe très bien dans les émissions littéraires…

 

Extraits

 

C’est incroyable comme on peut se persuader d’avoir trouvé une stabilité tout en sachant pertinemment que la situation n’a rien de durable. Quand on en a besoin tout paraît à sa place et puis…

 

… Il y avait là un résumé saisissant que l’image rébarbative que nos parents avaient présentée aux autres, et à leurs enfants pour commencer. Nous, nous avions toujours pensé que cette froideur affichée existait aussi entre eux, puisqu’ils ne s’autorisaient le moindre geste tendre en public, mais nous avions depuis découvert la passion qui les liait, un amour si profond que Mère n’avait pas pu continuer à vivre sans lui. Et le plus étrange, c’était que nous ne l’avions à aucun moment soupçonné…

 

Éric a naturellement essayé d’éveiller mon intérêt pout ces grandes causes, sans succès. Qu’on ne se méprenne pas cependant : je respectais son enthousiasme, tout comme j’approuvais, et partageais, sa critique des injustices sociales et de la surexploitation. Là où je ne suivais plus, c’était quand je voyais ses condisciples élever leurs convictions au rang d’une sorte de religion laïque dont ils auraient été les grands prêtres, évidemment. Lui-même avait quitté le Parti en 41…

 

On évoque parfois le « plaisir enivrant de la création » mais seuls ceux qui n’ont jamais tenté d’écrire peuvent en parler ainsi. C’est un objectif que l’on se fixe, écrire, il n’y a rien d’enivrant là-dedans, et comme n’importe quel objectif il n’apporte de plaisir qu’une fois rempli : on est soulagé d’avoir assuré la moyenne quotidienne, on espère que le travail accompli dans la journée se révèlera satisfaisant parce que le lendemain il faudra noircir une autre page, de toute façon…

 

Nous n’aimons rien de plus qu’être adulés, nous entendre dire que nous sommes uniques, incomparables. Or, c’était ce qu’il ne cessait de me répéter, et exactement ce dont j’avais besoin.

 

Tout à fait dans l’esprit des années cinquante, nous avons tous préféré observer le silence sur des questions qui risquaient de s’avérer douloureuses. L’introspection à tout prix, la sincérité coûte que coûte n’étaient pas dans les mœurs du temps.

 

Tu ne connais pas encore ce principe fondamental de la vie américaine ? Quand tu te rends coupable de lâcheté morale, tu atténues tes remords en allant claquer plein d’argent.

 

Là encore, la logique de la « liste noire » fonctionnait dans toute son abjection : détourner les individus des scrupules moraux les plus évidents en faisant appel à l’instinct numéro un, celui de survie. A tout prix.

 

C’est peut-être cela, la vraie nature de la colère : tempêter contre l’absolue futilité de l’existence. La colère permet de donne un sens à ce qui n’en a fondamentalement pas. La colère nous fait croire que nous n’allons pas mourir.

 

C’était là l’un des aspects les plus redoutables de la chasse aux sorcières : tant qu’on n’était pas menacé personnellement, on pouvait continuer à vivre comme si de rien n’était.

 

 

Lu en janvier-février 2019

Publié dans Littérature américaine

« L’homme qui voulait vivre sa vie » de Douglas Kennedy

Je vous parle aujourd’hui du premier livre de Douglas Kennedy qui me tombe entre les mains avec:

 

L'Homme qui voulait vivre sa vie de Douglas Kennedy

 

 

Quatrième de couverture

 

Un poste important, une vaste maison, une femme élégante, un bébé : pour tout le monde, Ben Bradford a réussi.

Pourtant à ses yeux, rien n’est moins sûr : de son rêve d’enfant – être photographe – il ne reste plus rien. S’il possède les appareils photo les plus perfectionnés, les occasions de s’en servir sont rares. Et le sentiment d’être un imposteur dans sa propre existence est de plus en plus fort…

Alors maintenant résister à l’appel d’une vie quand le destin s’en mêle ?

 

Ce que j’en pense

 

Ben Bradford est le prototype de la réussite à l’américaine. Il a tout pour lui, il a réussi, financièrement parlant du moins. Sa carrière professionnelle est au top, il gagne énormément d’argent, il possède tout ce dont il a envie, maison, femme, enfants, mais voilà, comme dit la chanson : « il ne fait pas ce qu’il aurait voulu faire… Il aurait voulu être un artiste, pour pouvoir faire son numéro… » tout le monde connaît « Le blues du businessman »

Ben rêvait de faire de la photographie, et un jour, une catastrophe le pousse à fuir, à mourir pour de faux et endosser une nouvelle identité. Il va ainsi partir loin, et vivre en faisant des photos qui vont avoir la côte. Mais, est-il si facile de se débarrasser de son passé ?

J’ai bien aimé cette histoire qui montre la société consumériste américaine où il est de bon ton d’afficher sa réussite professionnelle, dans la mesure où on gagne et dépense beaucoup d’argent, mais aussi l’envers du décor : il y a un moment où le matériel ne suffit pas, la quête de sens fait son chemin, poussant le héros à tourner le dos à cet univers dans lequel il étouffe.

 Il y a qu’une simple recherche de la liberté, des grands espaces, il y le désir de trouver qui on est vraiment.

C’est le premier roman de Douglas Kennedy que je lis : j’aime beaucoup ses passages à la grande librairie ou dans d’autres émissions culturelles, la manière dont il s’exprime en français. Mais, je repoussais toujours la lecture car jusqu’à une période récente, je ne lisais pas beaucoup les auteurs américains, exception faite de Philip Roth : les USA me hérissent un peu le poil, j’avoue !

Ce roman est agréable à lire, l’écriture est légère, donc on le dévore, car le héros est attachant, et l’auteur sans complaisance avec ce qu’on appelle « American way of life »…

Dans ma période post-opératoire, j’avais envie de sortir certains livres, pas trop ardus qui traînaient sur les étagères de ma bibliothèque depuis longtemps, celui-ci en faisait partie et j’ai passé un bon moment. C’est le genre de romans qui me convient dans les périodes où j’ai besoin de repos….

Sur l’étagère, traînait aussi « La poursuite du bonheur » qui fera partie de mes prochaines critiques…

 

Extraits

 

Réussir. Le plus américain des verbes. Comme dans l’incontournable phrase : « Tu as reçu la meilleure éducation possible, maintenant tu dois réussir ». Pour mon père, comme à peu près tous mes camarades de classe, ce terme n’avait qu’une seule et unique signification : faire de l’argent, beaucoup d’argent.

 

De cela, personne ne vous met jamais en garde avant que vous n’ayez des enfants : la manière dont vous finissez par dépendre entièrement d’eux, dont ils vous font sentir votre fragilité. Et pourquoi ? Parce qu’auparavant vous n’avez jamais voué à quiconque un amour aussi désintéressé, aussi inconditionnel.

 

C’était merveilleux, étonnant. Étonnant de constater que la vie n’est qu’une longue suite d’accumulations, la rechercher permanente de moyens de combler l’espace, de meubler le temps. Tout cela au nom du confort matériel, certes, mais surtout pour ne pas avoir à reconnaître qu’on ne fait que passer sur cette terre, qu’on la quittera bientôt sans autres biens que les habits dont sera revêtu notre cadavre.

 

 

Lu en janvier-février 2019

Publié dans Littérature américaine, Religion

« Une nuit à Aden » de Emad Jarar

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai découvert grâce à une opération masse critique spéciale organisée par Babelio :

 

Une nuit à Aden de Emad Jarar T1

 

Quatrième de couverture

 

« Mon père pensait qu’on “naissait musulman” et qu’être musulman était un statut qui dépendait du Tout Puissant uniquement. Et comme pour se soumettre à ses propres certitudes, il s’était convaincu que l’Islam était irréversible en ce qu’il l’emportait sur quelque autre religion ; il était de ceux pour lesquels l’Islam ne se limitait pas au seul culte, entretenant l’idée qu’être musulman préemptait pour ainsi dire tout autre choix de conscience. Pour lui, le christianisme ne serait qu’un avatar illégitime de son propre héritage, puisqu’il était désormais représenté par la religion vraie et transcendante qu’était l’islam. Sa suprématie sur les autres religions ou civilisations, et cette sorte d’inviolabilité du statut de musulman, semblaient d’ailleurs apaiser ses craintes : elles étaient censées me protéger de toute manœuvre rusée de la part de ma mère. »

Ce roman en deux tomes, à l’intrigue palpitante d’émotion, raconte la jeunesse d’un Palestinien qu’un destin étonnant et une histoire d’amour hors norme conduisent à la découverte de lui-même, de sa conscience et de sa relation avec les religions de son enfance, l’islam et le christianisme. Par une introspection à la fois insolite et spirituelle, il nous décrit comment les élans de la divine Providence le mèneront d’Alexandrie à New York, puis à Sanaa, Aden, Djibouti et enfin Paris.
Il est né musulman, certes; mais sa raison défie à laquelle il se croyait enchaîné, occulte en fait la vraie nature de ce rite à l’emprise implacable sur un milliard et demi de fidèles…
Un récit captivant. Une réflexion morale et spirituelle sans concession. Une lecture de rigueur pour comprendre le rôle du Coran au XXI ème siècle et son emprise sur la pensée islamique confrontée à la vie moderne.

 

Ce que j’en pense

 

Ce livre est un OVNI ! il est d’ailleurs classé « Essai fictionnel »

Le narrateur, Emad nous raconte une histoire d’amour, tout en expliquant au lecteur tous les principes de l’Islam.

Emad parle de son enfance avec son père Palestinien, musulman pratiquant, sa mère chrétienne, dont la famille est d’origine grecque (en fait c’est plus compliqué car il y a des exils). Il est donc musulman d’office puisque son père l’est, mais celui-ci accepte la volonté maternelle qu’il aille au catéchisme. Des parents tolérants, donc car ils s’aiment et forment un couple uni.

Emad est né à Paris car sa mère souhaitait qu’il en soit ainsi, car elle tenait une librairie française à Alexandrie, librairie tenue depuis longtemps par sa famille. Elle lui faisait lire des auteurs français régulièrement. Il a fait ses études au lycée français. Mais les guerres, l’exil ont provoqué des changements.

Durant ses études supérieures aux USA il rencontre Adèle, jeune Française venue y travailler dont il tombe amoureux. Il échange régulièrement avec son ami Khalil.

Emad Jarar (Erraja) dans le livre prend le prétexte de ces rencontres pour évoquer, le Coran, message reçu par Muhammad de la part de l’archange Gabriel durant vingt-trois années, puis traduit en arabe et interprété quelque siècle plus tard pour l’ériger en « loi » : la Sunna ou le dogme.

Ensuite, il reprend la notion de libre arbitre inexistante, car on doit craindre Dieu, accepter que tout vienne de lui, donc forcément le fatalisme, puisque l’homme n’a aucune prise sur son destin et ne peut rien modifier. Il évoque, la femme dans l’Islam, le devoir de conquérir le monde entier en tuant les mécréants, le jihad, le jeune, l’importance de la récitation (psalmodie) les piliers de l’Islam, le rejet de la laïcité, la légitimité du crime pour convaincre …

Emad Jarar est précis, mais entre beaucoup dans les détails pour nous faire comprendre toutes les notions, en nous donnant chaque fois des notes en fin de livre.

Je me suis accrochée, j’ai failli abandonner, page 88 je pensais : « nous sommes à la P 88 et il y a déjà 25 pages de notes, il faut lire avec deux marque-pages et on fait le va-et-vient entre les deux parfois cinq fois par page ! je m’engage à lire les deux premières parties, (jusqu’à la P 101) avant de lâcher car j’ai lu deux critiques admiratives »

Dans les années quatre-vingts on disait que l’Islam était une religion tolérante, mais le terrorisme est passé par là et on a vu un autre visage, ce qui a rendu ma lecture difficile au départ, car j’avais la peur au ventre en lisant certaines notes, certains extraits du « Livre » en tant que femme ce n’est pas facile…

Je suis contente d’être arrivée au bout, il m’aura fallu 25 jours quand même, car c’est vrai il y a une belle histoire d’amour, et Emad est tout aussi prolixe, coupeur de cheveux en quatre, ou même dix, lorsqu’il parle avec Adèle que lorsqu’il parle de religion ! je retiens notamment l’auto-dérision dont il fait preuve en expliquant la position de l’Islam par rapport au vin :

«  Ô ciel ! une bouillie, voilà ce à quoi toutes mes litanies, ma manie stupide de creuser inutilement les mots et mon interminable jactance me donnaient à penser. Je me demandais par quelle sournoiserie de l’âme, aussi peu de la chaleur de toute la passion que je ressentais se pouvait retrouver dans mon discours à effet, ma parlerie sans fin et ennuyeuse, fait plus pour l’esprit que pour le cœur, substituant à l’amour le plus tendre les mots les plus plats. »

Emad Jarar écrit magnifiquement bien, les phrases sont belles, les termes sont précis, affutés, il manie l’imparfait du subjonctif de façon magistrale… Son écriture, à elle seule, mérite que l’on aille jusqu’au bout de la lecture et la suite du récit est passionnante car on se promène : Moscou, Le Caire, New-York, Sanaa et la perception intime de la religion de l’auteur est très fine. Il emploie un français littéraire, riche, de la veine de Balzac ou Proust, comme souvent les exilés (cf. par exemple, George Semprun)

Il cite souvent Pascal, Gide, Camus, Voltaire et même Sade ou Chateaubriand

Un exemple lorsque l’auteur parle du voile :

« … Je me retenais toutefois de penser que l’archange Gabriel eût pu s’attarder sur des tenues vestimentaires ou des effets d’élégance féminine, dans ses révélations au Prophète. N’était-ce même grotesque de concéder à Dieu un thème aussi futile ? Comment pouvait-on croire que Dieu eût pu s’éterniser sur un problème aussi frivole pour jauger la valeur de la vertu de l’homme sur terre. »

J’ai découvert cet essai fictionnel grâce à une opération masse critique spéciale pour laquelle je remercie Babelio et l’éditeur Iggy Book qui a eu la gentillesse de m’envoyer les deux tomes.

 

 

Extraits

 

J’ai choisi des extraits relativement neutres de manière à ne pas heurter les esprits.

 

Il faut dire que les rigoristes de l’Islam ont toujours bien soin de choisir ce qui est bien aise à la vertu de l’homme musulman ; je me suis laissé allé à penser qu’à défaut de mettre un voile sur leurs pensées honteuses, voilà qu’ils le préféraient sur leurs épouses.

 

Elle parlait parfaitement le dialecte égyptien avec un léger accent qu’on a du mal à définir et qui souvent dénote chez un être un parfum d’exil. Elle disait malicieusement que le grec était sa langue paternelle, l’arabe celle de l’exil et le français sa langue d’adoption.

 

Parce que l’essence même du Coran, son origine divine, se manifesterait dans ses versets, dès lors une simple récitation est suffisante pour s’imprégner de sa nature divine : nul besoin pour le croyant de tenter de comprendre le texte.

 

Je retenais toutefois que la Sunna fût bâtie sur des fondations qui suscitent une grande prudence quant à leur vraie nature et leur finalité religieuse. Car ici où elle comptait éclairer la foi du croyant, elle l’inclinait habilement vers sa doctrine ; là où elle avait la prétention d’interpréter le message divin, elle codifiait selon ses propres normes.

 

Les religions ont si souvent été à la confluence des tensions entre les peuples, à l’origine de guerres et de massacres, qu’il est permis de s’interroger sur le mérite de la foi pour l’avenir du genre humain.

 

L’allusion aux langues, somme toute assez fréquente, n’est pas un compliment aux Etats-Unis. Être bilingue est tout juste distrayant (les Américains utilisent le néologisme « distraction ») rien de plus ; être trilingue est une vraie perte de temps, parfaitement inutile ; en général, on ne donne pas de boulot au polyglotte que l’on tient fréquemment pour futile…

… Dans ce pays, la personne cultivée, le touche-à-tout n’est rien tant qu’un expert en rien…

 

Elle préférait le voussoiement au vouvoiement, me disait-elle, car il est lexicalement et morphologiquement plus exact ; celui-ci n’étant selon ma mère, qu’un néologisme un peu primitif et bien trop ordinaire, et elle se trompait rarement lorsqu’il s’agissait de ne pas écorcher une si belle langue.

 

Quand le « Monde arabe » islamise ses sociétés et exporte sa population, l’Occident déchristianise et exporte sa science et son progrès économique. J’en suis la preuve ; comment ne pas en convenir ? Qu’importe la méthode, ou la stratégie quand il faut se conformer aux exhortations du Prophète ?

 

L’islam fait mauvais ménage avec l’art, ce mode d’expression de la beauté et de la générosité de l’âme, la catharsis des sentiments, l’inspiration de la nature humaine, la révélation et les dons de Dieu, cette manifestation des qualités et idéaux divins.

 

 

Lu en mars 2019