Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Le cerf-volant » de Laetitia Colombani

Je viens peu à peu à bout de mes « chroniques en retard », il ne m’en restera plus que trois après le roman dont je vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Après le drame qui a fait basculer sa vie, Léna décide de tout quitter. Elle entreprend un voyage en Inde, au bord du Golfe du Bengale, pour tenter de se reconstruire. Hantée par les fantômes du passé, elle ne connait de répit qu’à l’aube, lorsqu’elle descend nager dans l’océan indien. Sur la plage encore déserte, elle aperçoit chaque matin une petite fille, seule, qui joue au cerf-volant.
Un jour, emportée par le courant, Léna manque de se noyer. La voyant sombrer, la fillette donne l’alerte. Léna est miraculeusement secourue par la Red Brigade, un groupe d’autodéfense féminine, qui s’entraînait tout près.

Léna veut remercier l’enfant. Elle découvre que la petite travaille sans relâche dans le restaurant d’un cousin, qui l’a recueillie et l’exploite. Elle n’a jamais été à l’école et s’est murée dans un mutisme complet. Que cache donc son silence ? Et quelle est son histoire ? …


Aidée de Preeti, la jeune cheffe de brigade au caractère explosif, Léna va tenter de percer son secret. Jadis enseignante, elle se met en tête de lui apprendre à lire et à écrire. Au cœur de ce monde dont elle ignore tout, commence alors une incroyable aventure où se mêlent l’espoir et la colère, la volonté face aux traditions, et le rêve de changer la vie par l’éducation…


La rencontre inoubliable et réparatrice entre une femme, une jeune fille et une enfant au milieu d’une Inde tourmentée.

Ce que j’en pense :

A la suite du décès tragique de son mari, François, Lena, enseignante comme lui, décide de quitter la France pour aller en Inde, pays qu’il rêvait de visiter. Elle ne parvient pas à faire son deuil ni à enseigner alors qu’elle adorait son métier. Elle part pour fuir son chagrin et peut-être pour tenter de se reconstruire, repartir à zéro comme on dit.

Elle n’a pas choisi l’Inde touristique des agences de voyage, mais réservé un « petit hôtel » dans un village, Mahäbalipuram, dans le district de Kanchipuram, Tamil Nadu.

Alors qu’elle est sur la plage, elle aperçoit Lalita, une petite fille qui joue avec son cerf-volant. Un jour, où elle est emportée par le courant, Lalita lui sauve la vie aidée par une autre personne. En voulant les remercier elle se rend dans la petite auberge tenue par l’oncle et la tante de la petite fille et découvre que la petite fille est la domestique du couple, elle sert à table malgré son jeune âge.

Les parents de Lalita sont pauvres, ce sont des Intouchables, le père est chasseur de rats, sa mère a quitté la maison à la recherche d’une vie meilleure, mais elle est décédée. L’oncle et la tante ont décidé de changer de religion et de noms pour échapper à cette discrimination. Ils sont devenus James et Mary et la petite fille Holy.

Une autre personne a participé au « sauvetage » de Lena, Preeti, qu’on appelle la cheffe. Victime de viol lorsqu’elle était plus jeune, elle a refusé le destin qu’on lui proposait via le mariage avec un homme plus âgé qu’elle ne connaissait pas pour apprendre les techniques d’autodéfense et elle entraîne tous les jours d’autres jeunes filles. Elles se déplacent en moto tel un gang ce qui n’est pas très apprécié dans le village.

Émue par les conditions précaires dans lesquelles vit Lalita, Lena décide de lui apprendre à lire et à écrire, en anglais. La famille accepte à condition que Lena paye pour embaucher quelqu’un.

Elle donne aussi des cours à Preeti et peu à peu d’autres personnes viennent la trouver pour assister aux cours. Elle finit par décider de créer une école et, avec toutes les tracasseries de l’administration indienne, c’est loin d’être simple.

On va assister à la création de l’école, la difficulté de convaincre les familles que les enfants, les petites filles doivent apprendre à lire compter… ce qui est loin d’être simple car « à quoi cela peut bien servir qu’une fille soit éduquée puisque tout ce qu’on lui demande c’est de se marier et faire enfants, obéir à leur mari et à sa famille sinon elle risque d’être vitriolée ou brûlée vive. Et quand il s’agit en plus d’Intouchables… Alors il faut dédommager, en sacs de riz par exemple…

Le drame arrive lorsqu’une petite fille, l’amie de Lalita, ne vient pas à l’école un matin : elle est pubère et on veut la marier à un homme qui a vingt ou trente ans de plus qu’elle.

La relation d’amitié qui se tisse entre Preeti et Lena est belle, car chacune a un passé douloureux qu’elle enfoui profondément pour se montrer plus forte, et il faut s’apprivoiser.

Léna revient de temps en temps en France, pour des problèmes de visa ou pour des formalités administratives et chaque fois, c’est un choc tant les deux cultures sont différentes. Parfois, il est difficile de ne pas devenir un donneur de leçon, de raisonner comme une Européenne, certes remplie de bonne volonté et d’empathie, mais parfois tutoyant la suffisance.

Laetitia Colombani nous livre, à travers cette histoire, un tableau de l’Inde profonde, pas celle que l’on montre aux touristes avec la pauvreté, la discrimination, les viols qui conduisent à l’exclusion : on ne les considère jamais comme des victimes, mais plutôt elles deviennent la honte de la famille. Elle décrit aussi les mariages forcés, à douze ans, une vieille de la famille vérifie que le mariage à bien été consommé, les grossesses difficiles, où les petites filles laissent souvent leur vie. Le statut des Intouchables, les Dalits dans la religion hindoue ne s’améliore pas et cela ne risque pas d’évoluer avec l’actuel chef du gouvernement, ultra-religieux.

… Partout les Dalits sont assignés aux tâches les plus ingrates. Une soumission institutionnalisée par la religion hindoue qui les place tout en bas de l’échelle des castes, à la périphérie de l’humanité.

Laetitia Colombani trouve les mots justes, et surtout nous fait toucher du doigt une situation que l’on connaît certes mais sous forme de statistique, le nombre de femmes qui meurent en mettant leur bébé au monde, le nombre des viols, toutes ces choses que l’on sait prennent corps lorsqu’elles sont envisagées concrètement, on s’attache à ces petites filles, et là cela devient bien réel, on le ressent presque dans notre propre chair.

J’ai beaucoup aimé ce roman. J’étais restée sur ma faim, avec les précédents romans de l’auteure « La tresse » notamment car je trouvais ces trois portraits de femmes presque trop caricaturaux, notamment l’américaine avocate, snob, hautaine alors que les deux autres portraits m’avaient touchée. Ici, le roman est plus abouti, on croit sans problème à cette histoire, on n’est plus dans le mélo, mais dans la peinture d’une société avec ses codes, aux antipodes de la nôtre.

On ne se soigne pas en fuyant ses problèmes à l’autre bout du monde, certes, mais cela fait du bien de se confronter à la misère.

J’ai décidé de lire ce roman car j’aime l’Inde dont j’ai vu surtout les côtés pauvres, les lépreux à Dharamsala dans l’Himachal Pradesh où siège le gouvernement tibétain en exil, les vaches faméliques. Quand on revient, on fait attention à limiter la consommation d’eau à ne rien gaspiller tant certaines images peuvent continuer à nous hanter. Laetitia Colombani dresse un tableau précis de la société, du statut des femmes, sans tomber dans le pathos.

Belle histoire, beau voyage et belles rencontres…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteure.

#Lecerfvolant #NetGalleyFrance

8/10

Extraits :

Dans ce monde nouveau, elle a cru dissoudre sa peine – humaine tentative, pauvre rempart qu’elle a voulu opposer au malheur, comme on construit un château de sable au bord d’une mer déchaînée.

Si Léna le savait en théorie, elle en a pris toute la mesure en s’installant ici : l’Inde est le plus grand marché de main-d’œuvre enfantine au monde.

Maintenir les filles dans l’ignorance est le plus sûr moyen de les assujettir, de museler leurs pensées, leurs désirs. En les privant d’instruction, on les enferme dans une prison à laquelle elles n’ont aucun moyen d’échapper.

Elle décrit les coups les humiliations constantes. Elle raconte comment, dans l’état voisin du Kerala, les gens de sa condition devaient jadis marcher à reculons munis d’un balai pour effacer les traces de leurs pas, afin de ne pas souiller les pieds des autres habitants qui empruntaient le même chemin…

Ici, le viol est un sport national, assène la cheffe. Les criminels ne sont jamais punis : les plaintes donnent rarement lieu à des poursuites, surtout lorsque les victimes sont de basse extraction.

L’avenir d’une gosse de dix ans ne les intéresse pas. Le sort des filles n’émeut personne. Elles sont abandonnées de tous, illettrées et asservies, dans ce pays qui ne les aime pas. Voilà la vérité. Voilà l’Inde, la vraie, conclut-elle. Celle qu’aucun guide touristique n’osera lui raconter.

Elle a déjà du mal à conjuguer le présent, le futur lui semble hors de portée. Elle songe à cette phrase de Kierkegaard : « la vie doit être comprise en regardant en arrière. Mais il ne faut pas oublier qu’elle doit être vécue en regardant vers l’avant.

Léna est bientôt saisie d’une certitude : il lui sera impossible de reprendre le cours de sa vie ici. Elle a l’impression de se tenir à la lisière de deux mondes, n’appartenant ni tout à fait à l’un, ni tout à fait à l’autre. Elle a voulu faire un pas de côté en entreprenant ce voyage, et ce pas s’est transformé en fossé.

Le deuil est un chagrin indivisible, que nul ne vous aide à porter. A chacun de s’en arranger.

Léna se surprend à aimer ce bouillonnement permanent, cette ébullition faite de mouvements et de bruits qui n’offre jamais de répit. L’Inde, c’est le chaos, répète de Preeti, et Léna songe qu’elle dit vrai. Elle est venue ici, cherchant l’exil et le silence, et a trouvé le contraire de ce qu’elle attendait.

L’arrivée de la puberté marque pour elles un changement brutal : elles passent sans transition du statut d’enfant à celui de femme…

… La loi fixe pourtant l’âge légal du mariage à la majorité, mais dans les villages, elle n’est jamais respectée.

Lorsqu’elle ne donne pas satisfaction, elle s’expose à de terribles châtiments : il arrive que certaines soient défigurées à l’acide, d’autres aspergées d’essence et brûlées vives. Un sort qui terrifie des millions de filles à travers le pays.

Lu en juillet 2021

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

21 commentaires sur « « Le cerf-volant » de Laetitia Colombani »

    1. déçue par « La tresse » j’ai longtemps hésité à demander celui-ci. mon attachement pour l’Inde a fini par avoir le dernier mot et je ne regrette pas. On est encore un peu dans la « bien-pensance » mais il vaut le coup 🙂

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    1. j’ai mis de temps à me décider vues les expériences précédentes mais celui-ci est meilleur.
      à lire ce serait-ce que pour illustrer la condition des femmes en Inde, on a beau connaître les statistiques, réfléchir sur une petite fille en « chair et en os » ou presque c’est autre chose. c’est plus percutant 🙂

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    1. j’avais un a priori sur cette auteure encensée par certains, car « La tresse » était trop capillotractée et je n’avais aimé que l’héroïne indienne ..
      ici on est un cran au-dessus.C’est mon amour de l’Inde qui a fait pencher la balance. Elle est arrivée à nous faire saisir de l’intérieur le statut des femmes… rien que pour cela il vaut le coup 🙂

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    1. rien que pour se représenter ce qu’est réellement le statut des femmes et surtout des petites filles en Inde, il vaut le coup. On parle des pays musulmans mais ce n’est pas mieux surtout que les textes de lois ont été votés mais ne sont jamais appliqués. C’est encore plus hypocrite…
      Elle est sortie de son côté rose bonbon. il faut maintenant qu’elle persévère car le côté mélo doit toucher plus de public:-)

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    1. je ne me souviens plus du précédent, aussitôt lu aussitôt oublié en fait.
      dans la tresse, il y avait une héroïne indienne une italienne et une américaine imbuvable…
      Celui-ci est plus abouti cela ne s’arrête pas aux intouchables 🙂

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  1. Ton billet m’intéresse parce que -même si j’ai aimé les deux précédents- je leur avais trouvé des défauts agaçants… le rose bonbon dont tu parles justement ^^ Bon, je n’en fais pas une priorité mais j’ai plus envie de le lire maintenant !

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    1. j’ai beaucoup hésité à le demander du fait de mon ressenti sur les précédents…
      j’ai préféré celui-ci il y a encore un peu de rose bonbon mais moins et le sujet est dur, donc cela passe mieux 🙂

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    1. je l’ai mieux aimé que les précédents et c’est vrai, c’est un uppercut, on sait le statut des petites filles en Inde mais l’illustrer à travers Lalita c’est une réussite 🙂

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