Publié dans Peinture

« La leçon de ténèbres » de Léonor de Récondo

Je vous parle aujourd’hui d’un livre choisi avec enthousiasme sur NetGalley, car il appartient à une « série » que j’aime beaucoup « Ma nuit au musée » et je préviens : j’ai eu du mal à rédiger cette chronique, j’ai dû attendre plusieurs jours après avoir refermé le livre…

Résumé de l’éditeur :

Leçon de Ténèbres : « Genre musical français du XVIIe qui accompagne les offices des ténèbres pour voix et basse continue. Se jouait donc la nuit à l’Église, les jeudi, vendredi et samedi saints. »


Le Musée Greco à Tolède n’est certes pas une Église, et Léonor de Recondo, quoique violoniste, n’y va pas pour jouer, dans cette nuit affolante de chaleur, de désir rentré, de beauté fulgurante, mais pour rencontrer, enfin, le peintre qu’elle admire, Dominikos Theotokopoulos, dit le Greco, l’un des artistes les plus originaux du XVIe siècle, le fondateur de l’école Espagnole.


Oui, Léonor doit le rencontrer et passer une nuit entière avec lui, dans ce musée surchauffée et ombreux, qui fut sa maison. Le Greco doit quitter sa Candie, natale, en Crète et traverser Venise, Rome et Madrid, où il fut de ces peintres-errants, au service de l’Église et des puissants du temps. Mais Le Greco est mort en 1614 à Tolède. Viendra-t-il au rendez-vous ?

Ce que j’en pense :

Léonor retourne dans le musée qu’elle a visité à Tolède avec son père et sa découverte des tableaux de Dominikos Theotokopoulos a été un véritable choc : elle est tombée amoureuse du peintre en même temps que de son œuvre. C’était une évidence, il fallait qu’elle aille à la rencontre de son « amor » dont elle parle avec beaucoup d’emphase, à la recherche d’une extase, d’une révélation.

En fait, c’est beaucoup plus compliqué qu’elle ne le pensait, après le regard plein de doute, voire de suspicion qu’elle perçoit déjà en arrivant (quelle idée saugrenue de vouloir passer « une nuit au musée » !)  Elle comprend très vite qu’elle ne pourra pas vraiment être seule, il y a la surveillance, les alarmes, les rondes, donc, elle va être filmée tout le temps, on lui a donné le droit de rester seulement deux heures dans un lieu sans alarme mais où il existe quand même caméras… (Patio et chapelle). Comment la rencontre avec son grand amour va-t-elle pouvoir se passer ?

Je souris. Ils ne savent pas exactement pourquoi je suis là, mais moi je le sais très bien. On leur a dit que j’arrivais de Paris, que c’était une expérience intéressante d’enfermer une artiste toute une nuit dans le musée. Et ça a dû doucement les faire rire.

Pour mieux préparer l’aventure, elle ne s’est pas contentée du musée, elle a visité tous les lieux qui ont été importants dans la vie du peintre à Tolède, à la recherche de cet homme dont elle nous raconte avec brio l’histoire extraordinaire, tragique : il a quitté son pays, la Crète, où il se trouvait trop à l’étroit car il ne voulait plus se contenter de peindre des icônes, abandonnant son premier amour, pour le ciel de l’Italie et des génies de l’époque.

Il s’y sent très vite à l’étroit, non reconnu, alors qu’il a appris les techniques, a côtoyé les grands, et s’embarque pour l’Espagne. Il rencontre celui qui l’accompagnera une grande partie de sa vie. Il retombe amoureux mais le destin s’acharne, sa belle gitane va mourir en couches, il élèvera seul son fils :

Jerónima de las Cuevas a des airs de gitane. Elle a piqué des fleurs dans son chignon, elle porte sa plus belle robe, elle a noirci ses yeux, s’est parée d’un collier, de boucles d’oreilles et d’un châle brodé par son père. Dans sa famille, ils sont tous artisans brodeurs.

Léonor de Récondo alterne ses émotions, sa rencontre avec les tableaux de Greco qui se dérobe à elle, et l’histoire du peintre qu’elle retranscrit de fort belle manière, tout en rendant hommage au passage à trois noms, qui sont au firmament de la peinture espagnole : Goya, Velasquez et Greco. Un lien très fort l’unit à Dominikos Theotokopoulos, ils sont frères d’âme : tous deux ont connu l’exil alors elle est forcément sur la même longueur d’ondes que lui.

On sent au passage toute l’émotion que fait remonter la peinture, la quête de « La Rencontre », chez l’auteure, notamment quand elle lui offre son talent de violoniste en jouant dans le patio pour que les vibrations de l’instrument entrent en communion avec l’énergie du peintre. On se sent un peu voyeur dans ce moment intense mais on imagine ces deux êtres qui se rejoignent dans la beauté et la pureté de l’instant.

On peut sourire parfois devant cet amour qu’elle exprime avec émotion, avec emphase même, mais son enthousiasme est très communicatif ! je connaissais peu l’œuvre de Dominikos Theotokopoulos, alors je suis allée à sa rencontre via Internet, découvrir les tableaux dont parle Léonor de Récondo, notamment « El Expolio », « l’enterrement du comte Orgaz » et « San Bernardino » peint en 1603-1604.

J’ai choisi ce livre parce que j’aime bien l’auteure, et j’apprécie beaucoup cette collection « Une nuit au musée ». Le livre de Lydie Salvayre « Marcher jusqu’au soir » où elle parle de sa nuit avec « L’homme qui marche » de Giacometti, m’a plu.

Je connaissais déjà la sensibilité de Léonor de Récondo que j’ai découverte avec « Pietra viva » brillant hommage à Michel-Ange, pour lequel j’ai eu un coup de cœur à l’époque, ou encore avec « Amours » et une fois de plus, elle ne m’a pas déçue.

J’ai beaucoup aimé ce livre qui m’a permis de mieux connaître El Greco que je verrai plus de la même manière… je l’ai terminé, il y a quelques jours déjà, mais c’est toujours très compliqué de parler d’un livre qu’on a aimé car il rend les autres lectures fades ! Et la chronique va paraître certainement un peu échevelée, mais un peu de tendresse et d’émotion dans ce monde confiné, cela ne fait pas de mal, bien au contraire.

Un grand merci à NetGalley et aux Editions Stock qui m’ont permis de lire ce livre et de retrouver cette auteure que j’aime beaucoup.

#Laleçondeténèbres #NetGalleyFrance

9/10

pour mieux comprendre son univers

L’auteure :

Née en 1976 dans une famille d’artistes, Léonor de Récondo commence à apprendre le violon à 5 ans et son talent est vite remarqué. À l’âge de dix-huit ans, elle obtient du gouvernement français la bourse Lavoisier qui lui permet de partir étudier au New England Conservatory of Music (Boston/U.S.A.).

De 2005 à 2009, elle fait partie des musiciens permanents des Folies Françoises, un ensemble avec lequel elle explore, entre autres, le répertoire du quatuor à cordes classique. En février 2009, elle dirige l’opéra de Purcell Didon et Enée mis en scène par Jean-Paul Scarpitta à l’Opéra national de Montpellier. Cette production fait l’objet d’une tournée.    

Léonor de Récondo a enregistré une quinzaine de disques et a participé à plusieurs DVD (Musica Lucida).

Sur le plan littéraire, on lui doit, entre autres, « Pietra viva », « Amours », « rêves oubliés »

Extraits :

J’ai eu beaucoup de mal à choisir les extraits, j’ai retenu ceux qui me semblaient les plus caractéristiques, les plus aptes à convaincre de le lire le livre…

C’est une belle maison reconstituée du XVIe siècle avec sa cuisine, son patio, ses meubles, ses instruments de musique, ses arbres, ses fontaines, son potager, ses herbes aromatiques. C’est un monde en soi, intime et accessible aux autres.

Une nuit, une seule où je pourrai y déambuler loin de la foule. Il y a des pièces pour se cacher, des couloirs pour courir, une chapelle pour sortir le violon de son étui et écouter la résonnance longue qui galopera sur la voûte et emplira mes oreilles.

El Greco, puisque c’est ainsi qu’il est connu, s’empare de la lumière à grands gestes, en quête d’invisibles, abandonnant sur sa route, avec un dédain certain, les incompréhensions de langage et les interdits de couleur.

J’aimais qu’on se retrouve là. L’Espagne était notre pays perdu. Celui de mon père, celui de la guerre civile, d’une histoire déchirée, d’un passé abandonné dès que le Pays basque était tombé sous le joug de Franco.

À l’égal de l’amour, la discipline artistique est une extrapolation bienheureuse de soi.

Je crois à l’éducation du regard qui comprend l’élaboration d’une réflexion. Je crois à la connaissance dans le temps, nécessaire à la création d’un présent qui ait un sens, un présent qui embrasse, qui contienne les routes traversées et celles à venir, même si nous foulons inlassablement les territoires de ceux qui nous ont précédés, même s’il nous plaît d’imaginer que nous les réinventons.

Je me balade toujours avec ma petite foule invisible. Ce sont mes morts, ceux que j’ai connus et aimés, ceux que je n’ai pas croisés, mais qui ont trouvé une place en moi.

Doménikos est aussi un fantôme, et ce ne sera pas juste comme ça. Il est auréolé de sa gloire, nul besoin de lutter pour lui faire une place. Mes fantômes savent être polis quand ils le veulent. Respect et courbettes sur le passage du maître.

Je pense que le temps va être long. Je suis fatiguée, j’ai peur d’avoir rêvé une rencontre qui n’aura pas lieu. Je me fous des apôtres, j’aimerais dormir, je me demande pourquoi je passe mes journées à construire des châteaux en Espagne, quand je pourrais rester chez moi tranquillement.

Doménikos ne se lassait pas de ce spectacle, il lui avait fallu des mois pour se faire à la foule, aux bruits, aux possibles qu’offrait la ville. Il ne savait pas par où commencer, il déambulait abasourdi, à la fois enivré et déprimé par ce grouillement.

C’était plus fort que lui, il voulait demeurer libre de partir, de peindre, de rêver d’ailleurs et de rejoindre cet ailleurs.

La plupart de mes fantômes sont nés en Espagne et c’est toujours pour nous tous une grande émotion de fouler cette terre. Je débarrasse une table dehors et je leur dis de m’attendre là.

En 1577, quand Doménikos la découvre, même si le roi et les nobles l’ont désertée, Tolède reste la capitale spirituelle de l’Espagne avec plus de soixante mille habitants, ses trentaines de paroisses, quarantaine de couvents, et autant de commandes possibles, pense-t-il.

Doménikos et Francesco avancent lentement sur ces terres, les mules chargées de lourds sacs. On les voit arriver de loin sur leurs montures. Leurs silhouettes grandissent au fur et à mesure de leur progression. Comment ne pas penser à Don Quichotte et Sancho Panza ? Comment ne pas imaginer que Cervantes, qui séjourna à Tolède de nombreuses fois pendant la période où y vécut El Greco, ne l’a pas rencontré ?

Doménikos, à l’instar du fameux hidalgo de la Mancha, se battra contre des moulins à vent, ceux érigés par les commanditaires insatisfaits de ses œuvres qui tenteront, toute sa vie durant, de payer moins cher ses tableaux. Ils ne lésineront ni sur les estimations ni sur les experts avertis.

Je regarde le plafond, j’attends Doménikos. Je sais qu’il ne viendra pas de sitôt. Il faut que mon corps se fasse à la dureté du sol, que je traverse les secondes, que je meure de soif peut-être, que je me dessèche, me racornisse. Ou alors que je sois prise d’une belle extase mystique, voilà ce qu’il me faudrait, mais ça ne vient pas comme ça.

Je ne sais pas grand-chose sur Jorge Manuel mis à part qu’il était lui-même peintre, qu’il a travaillé avec son père, qu’il a été veuf à plusieurs reprises, et qu’il s’est remarié chaque fois.

Doménikos l’a souvent peint dans ses tableaux. Enfant dans L’Enterrement du comte d’Orgaz, magistral tableau qui est in situ dans l’église de Santo Tomé aujourd’hui encore. Le tout jeune Jorge Manuel est là aussi au premier plan, il regarde le visiteur.

Et c’est ainsi que Doménikos, maintenant père, entre pour ne plus jamais en sortir dans son yermo intérieur. Entrer dans le yermo consiste à pénétrer dans la nuit profonde, à y cheminer seul.

Doménikos vient de trop loin pour vouloir être aidé. Ce qu’il réclame à cette terre si sèche, si froide et inhospitalière l’hiver, si brûlante et odorante l’été, c’est la possibilité de creuser un refuge pour lui et son fils.

Il en est de même pour nous tous, il y a toujours un moment où nous nous rêvons seuls au milieu de la foule. C’est l’instant le plus précieux, celui qui nous projette en dehors du temps et de notre propre incarnation.

Quelques heures avant d’entrer au musée, j’ai visité l’église de Santo Domingo el Antiguo. Je n’ai pas vu toutes les œuvres de Doménikos qui sont à Tolède, mais ce monastère était une priorité puisque c’était non seulement le lieu d’une de ses premières commandes, mais aussi le quartier où il avait vécu.

Le violon, c’est mon territoire sans mots, mon espace de vibrations. C’est ma possibilité de dire autrement, seulement en gestes. Des gestes sonnants.

Et dans cette nuit sans fin, dans cette lente attente de toi, Doménikos, il m’a fallu des heures de préparation, de pérégrinations, de prières, pour qu’advienne ce nocturne peu avant l’aube, pour que surgisse mon unique leçon de ténèbres.

La lumière qui émane de mes personnages représente leur illumination spirituelle, leur aspiration au divin, dit-il souvent à Jorge Manuel.

Je ne suis plus fatiguée, Doménikos, plus du tout, je suis extatique, au bord du vertige. Tu n’es plus très loin, je sais que tu marches vers moi, tu es sorti de chez toi, tu as fermé ton livre… Parlons poésie, Doménikos, mi amor.

Lu en avril 2020

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

21 commentaires sur « « La leçon de ténèbres » de Léonor de Récondo »

    1. c’est un livre étrange, envoûtant car elle nous emmène loin sur la biographie du peintre, on ne sait jamais ce qui relève de la réalité ou ce qu’elle a imaginé… elle maîtrise très bien la période dans l’art et dans l’histoire…
      Parfois elle irrite un peu avec son « mi amor » c’est le seul bémol…
      Je m’imaginais en lisant, ce que pourrait être une nuit à Figueras avec mon Dali , je ne suis pas sûre de dire mon amour mais pourquoi pas 🙂

      Aimé par 1 personne

    1. l’auteure raconte bien « son peintre » comme elle l’imagine,d’après le peu d’informations qu’on a et en se basant sur ses tableaux, elle donne envie d’en savoir plus (alors que ElGreco n’est pas un peintre que j’aime particulièrement… Donc défi réussi!
      je lis via NetGalley, car une de mes commandes de livres bien avant le confinement s’est égarée, et… Je l’ai reçu cet après-midi le paquet devait être dans un coin à la poste 🙂

      Aimé par 1 personne

  1. J’avais beaucoup aimé d’elle « Pietra viva » et « Amours ». Je le lirai c’est certain surtout que ton enthousiasme est communicatif et que tes extraits me donnent envie ! Belle journée, tiens bon on va bien finir par retrouver notre liberté

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    1. il ressemble beaucoup à « Pietra viva » elle emploie le même procédé de la biographie romancée.
      J’ai ressenti la même émotion du coup malgré l’emphase parfois lourde (je vais faire l’amour avec Domenikos mi amor »
      en tout cas elle a beaucoup travaillé, lu des centaines d’ouvrages et ça paye 🙂
      côté déconfinement je fais partie des « Aînés » (70e anniversaire à 2 mais quand même un gâteau à défaut de bougies) alors on va sûrement devoir attendre 🙂

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  2. J’ai entendu parler de cette série à la radio il y a un certain temps, mais je ne me suis pas encore lancée.. il faudrait que je me penche sur les différents auteurs qui y ont participé..
    j’ai lu 2 titres de Leonor de Recondo (Pietra Viva et Amours), qui ne m’ont pas emballée plus que ça..

    Aimé par 1 personne

    1. si « Pietra viva » ne t’a pas plu alors il vaut peut-être mieux éviter car c’est le même procédé…
      « Marcher jusqu’au soir » m’a bien plu donc je vais continuer à explorer cette collection, elle permet de comprendre ce que peut faire remonter une nuit passée à côté d’une œuvre qui fascine 🙂

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  3. J’ai entendu parler de cette série à la radio il y a un certain temps, mais je ne me suis pas encore lancée.. il faudrait que je me penche sur les différents auteurs qui y ont participé..
    j’ai lu 2 titres de Leonor de Recondo (Pietra Viva et Amours), qui ne m’ont pas emballée plus que ça..
    Ingannmic

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    1. j’ai découvert cette série avec « Marcher jusqu’au soir » de Lydie Salvaire et le principe m’a plu.
      Ce sont les émotions, les interrogations ou les déceptions par rapport à l’attente qui me plaisent dans cette série, on découvre l’artiste par leur regard et ça me plaît beaucoup.
      Il y en a un en prévision sur Picasso par Santiago Amigorena l’auteur du « ghetto intérieur » 🙂

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    1. je l’ai vu à LGL je n’aurais raté ça pour rien au monde! ce livre est original, elle « parle » avec El Greco comme à un amant, elle est touchante !
      si tu as aimé « Pietra viva » c’est le même plaisir… 🙂
      dans la même série (Nuit au musée » vient de sortir « Il y a un seul amour de Santiago H. Amigorena NetGalley a bien voulu accéder à ma demande 🙂

      Aimé par 1 personne

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