« Nous en resterons là » de Chloé Lambert

Je vous parle aujourd’hui d’un livre dont le titre évocateur, (ainsi que la couverture évocatrice) a immédiatement suscité l’envie de le découvrir :

Résumé de l’éditeur :

Margot, 17 ans, souffre depuis plusieurs mois de malaises fréquents et peine à se rendre en classe. Divers médecins ont échoué à la guérir. Jusqu’au jour où elle atterrit chez un psychiatre, le docteur Donnelheur.

Face à lui, chaque semaine, pendant quarante-cinq minutes, Margot se heurte au silence des mots qu’elle ne trouve pas. Heureusement, le docteur Donnelheur se révèle être un très bon psy. Libérée de son secret, Margot reprend pied. Donnelheur devient un sauveur, un père, un maître à penser… Cependant, au fil des séances, le sorcier bienveillant et malicieux se mue en recteur insatisfait et colérique.

Le sauveur serait-il devenu dangereux ? Jusqu’où les règles du cadre analytique seront-elles enfreintes ? Margot parviendra-t-elle à se libérer du piège qui se referme ? À moins que le sujet d’étude ne soit pas celui que l’on croit…

Ce que j’en pense :

Margot est une jeune fille de dix sept ans à peine quand elle croise la route du docteur Donnelheur : elle souffre de troubles variés, étiquetés psychosomatiques. Un jour elle se confie davantage à un des médecins qu’elle rencontre au hasard des symptômes du moment et celle-ci l’envoie chez ce psychiatre qu’elle connaît, en faisant comprendre au passage aux parents de Margot qu’ils sont déficients sinon aveugles…

Dans la famille de son père, les problèmes psychiques sont passés sous silence, on ne peut parler en fait que de la pluie et du beau temps pendant les repas. Du côté maternel, tout s’explique de manière rationnelle : mauvaise alimentation, manque de magnésium… Donc même dialogue de sourds.

Les séances commencent, mais elle a du mal à entrer dans le cabinet, à trouver les mots, devant cet homme impassible qui fume la pipe sans vergogne. (Mimétisme de Freud : son divan, sa pipe…)

Peu à peu, elle évoque l’inceste dont elle a été victime de la part de son oncle, qu’elle aimait beaucoup, dès l’âge de 14 ans, et la complicité des grands-parents, notamment la grand-mère : son fils ne peut pas être coupable, c’est forcément Margot qui l’a aguiché !

Peu à peu, le psy sort de ce qui devrait être la neutralité bienveillante (a-t-il jamais été neutre d’ailleurs ?) commence à parler de lui, de ses lectures, qu’elle prend pour des conseils au départ, se permet d’arriver en retard sans s’excuser,

Quand le « bon docteur » de vient un peu trop lourd en sexualisant beaucoup en termes fleuris, Margot lui trouve des excuses, ne sent pas l’attitude limite. « Il faut bien qu’il ait quelques défauts, ce grand homme » pense-t-elle.

L’auteure décrit très bien les séances, leur déroulement, la manière dont Margot idéalise le psychiatre, lui trouvant toujours une excuse. Il se réfugie derrière les notions de transferts, contre-transferts, vocabulaire psychanalytique pour établir son emprise. Il lui propose de changer de méthode, en plein milieu du travail : on ne passe pas la psychothérapie en face à face au divan avec le même analyste… mais il n’est pas à une manipulation près.

L’inceste est plutôt bien évoqué, même si j’aurais aimé une réaction de type « Festen » film que j’adore, quand Margot profite d’une réunion familiale pour le révéler enfin.

J’ai bien aimé ce livre, même si j’ai senti très vite que la thérapie dérapait, j’ai adoré détester le docteur Donnelheur, mais j’ai fini par retenir tout ce que je considérais comme des « fautes », c’est-à-dire, réquisitoire à charge, me transformant en procureur… Freud a dû se retourner dans sa tombe ! donc exercice réussi pour Chloé Lambert car le lecteur s’investit, participe.

Un grand merci à NetGalley et à Elidia, éditions du Rocher qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure

#Nousenresteronslà #NetGalleyFrance !

8/10

Chloé Lambert est actrice et auteur dramatique, lauréate du prix Suzanne Bianchetti. « La Veillée », sa première pièce, se joue en 2012. Quatre ans plus tard, « La Médiation », qu’elle a créée, est deux fois nommée aux Molières. En 2019, elle a mis en scène « Le Misanthrope ».

Extraits :

Pourquoi me mouvoir s’avère-t-il subitement si compliqué ? Il a ouvert la porte et m’a fait signe de le suivre. Problème, je ne parviens pas à m’emparer de mon sac. Il est trop chargé. Finalement, j’y arrive. Dans une sorte de panique. Dans une sorte de panique, je me lève comme si j’étais très précis ou empressée. Ce qui n’a aucun sens. Je ne suis ni l’un ni l’autre. En revanche, je me sens désarticulée.

Je suis assise devant lui. Je me sens mal. Triple soupir. J’aimerais partir. J’aimerais qu’il cesse de me scruter. Qui est ce type ? Qu’espère-t-il en me dévisageant avec autant d’attention, tout ne fumant sa pipe avec délectation.

A l’aube des années 1990, je crois pourtant que mes parents ne connaissent pas grand-chose de ce qui éclaire une petite partie du monde depuis plus de soixante ans. Freud, son génie, ses collègues, ses disciples et se contradicteurs ne sont pas parvenus jusqu’à eux, ou alors uniquement sous la forme d’une information intellectuelle.

Je lui brosse le tableau de mes parents en guerre, de ma mère qui pleure dans mon lit, de mon père qui broie du noir dans le salon en écoutant un jazz ultra grinçant. Ma description de la sinistrose ambiante lui semble un début de récit valable et l’histoire du petit frère le motive.

La loi est son dada, le socle fondamental et la ligne d’horizon sur lesquels Donnelheur accroche ses visions. Il est attaché à toutes sortes de règlements, particulièrement à ceux qui régissent sa profession, mais aussi à ceux qui régulent l’ensemble de la communauté des hommes.

Mon regard change et moi avec. J’ai souvent entendu dire qu’on ne change pas les gens. Je ne sais pas qui est « on », mais dans mon cas, au laboratoire du docteur Donnelheur, chaque jour, je me change, je suis changée. Je suis vivante.

Donnelheur affirme que la culture est le seul moyen de transformer ou de supporter la barbarie humaine. La connaissance qu’il recommande, dont il connaît les vertus, n’est pourtant pas préétablie. Elle n’a pas d’autre origine que la quête d’une âme tourmentée ou réjouie. Grâce à elle, se déploient des manières infinies devoir le monde, de survivre, de créer de partager.

Lu en juillet 2022

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