Publié dans Littérature française, Uchronie

« Les fleurs de l’ombre » de Tatiana de Rosnay

Petit détour par l’uchronie aujourd’hui avec :

Résumé de l’éditeur :

Une résidence pour artistes flambant neuve. Un appartement ultramoderne, au 8e étage, avec vue sur tout Paris. Un rêve pour une romancière en quête de tranquillité. Rêve, ou cauchemar ? Depuis qu’elle a emménagé, Clarissa Katsef éprouve un malaise diffus, le sentiment d’être observée. Et le doute s’immisce. Qui se cache derrière CASA ? Clarissa a-t-elle raison de se méfier ou cède-t-elle à la paranoïa, victime d’une imagination trop fertile ?

Fidèle à ses thèmes de prédilection – l’empreinte des lieux, le poids des secrets –, Tatiana de Rosnay tisse une intrigue au suspense diabolique pour explorer les menaces qui pèsent sur ce bien si précieux, notre intimité.

Ce que j’en pense :

Clarissa Katsef vient de quitter son mari après avoir découvert qu’il avait une double vie. Elle en a l’habitude mais cette fois, il semblerait que ce soit plus grave, puisqu’elle décide de faire ses valises illico presto et se met à la recherche d’un appartement. Lors d’une réception, quelqu’un lui parle d’une résidence flambant neuve réservée aux artistes. Étant elle-même écrivain, elle tente sa chance et après un « interrogatoire orienté » sa candidature est acceptée alors qu’elle n’y croyait guère.

Il faut dire que nous sommes dans un pays dévasté par des attentats commis par des drones, alors que les jeux olympiques de 2024 allaient commencer. Des immeubles, ont été éventrés ainsi que la tour Eiffel qui est toujours en chantier. La résidence CASA a été construite sur une zone particulièrement touchée et le but est de faire revenir les gens, dans des conditions de surveillance extrêmes : tout est verrouillé, tenu par des robots et autres joyeusetés : on ouvre la porte avec son empreinte oculaire, dans la salle de bain, sur le miroir, une plaque où Clarissa doit poser sa main tous les jours pour évaluer son état de santé, et cerise sur le gâteau, une « voix » (le style des voix d’un GPS mais cent fois plus sophistiquée car paramétrée après un interrogatoire non moins rigoureux.

Passionnée par Romain Gary et Virginia Woolf, Clarissa a visité leurs maisons car elle est attirée par les lieux et leur mémoire ainsi que leur influence sur ceux qui les occupent, surtout quand il s’agit d’écrivains qui ont choisi d’y mettre fin à leurs jours.

En hommage, elle a choisi comme pseudonyme le nom de Clarissa Katsev et appelé son robot Mrs Dalloway.

« Elle avait hésité au début entre Mrs Danvers et Mrs Dalloway, avant que sa vénération pour Virginia Woolf ne prenne le dessus. »

Très vite, elle se sent mal dans cet appartement luxueux mais déshumanisé, avec l’impression d’être épiée en permanence, et finit pas dépérir. Il y a des disparitions mystérieuses, des bruits inexpliqués, une psy férue d’informatique qui joue les garde-chiourmes, big brother n’est pas loin…

En fait, je n’avais pas tellement envie de lire ce roman car les chroniques ne semblaient guère enthousiastes et surtout ce thème me fait peur (la surveillance via les e-mails les applications, l’intelligence artificielle, les réseaux sociaux et leurs dérives ne m’inspirent que méfiance et cette lecture ne va arranger ma confiance. Mais, je voulais me faire ma propre opinion, et les romans que j’ai lus pendant le confinement sont assez éloignés de ce qui me plaît d’habitude.

Cette uchronie tient la route, et au passage tient plutôt en haleine et on a envie de savoir le fin mot de l’histoire : délire ou réalité ? et Clarissa empêtrée dans ses mariages, ses relations familiales compliquées et ceux qui doutent de sa santé mentale, c’est plutôt amusant.

En fait, je me suis beaucoup plus intéressée à tout ce qui concerne  Virginia Woolf et Romain Gary que j’aime beaucoup, leurs citations servant de trame au récit, les relations familiales complexes de Clarissa, le deuil qu’elle a subi, ses mariages, et surtout son bilinguisme et la manière dont Tatiana de Rosnay a construit son intrigue sur ce thème, ainsi que les allusions au Brexit,  à l’Europe qui se décompose, au dérèglement climatique qui a fait disparaître les plages, les canicules, bref ce qui nous attend si on continue « à regarder ailleurs pendant que la maison brûle ».

Le miel qui coûte aussi cher que le caviar car introuvable, ou encore les fleurs qui sont toutes artificielles car la végétation a tiré sa révérence, même les arbres sont synthétiques, cela fait froid dans le dos…

Petit bémol : j’avoue une certaine ambivalence comme je l’ai dit, car l’auteure accorde beaucoup de place aux derniers moments de ces deux auteurs qu’elle aime, au détriment de l’histoire en elle-même, (je me suis rendue compte que j’ai surtout souligné essentiellement leurs citations !) et cela ne suffit pas pour emporter le lecteur, par contre, cela donne envie de lire les biographies qui leur sont consacrées.

Dans l’ensemble, ce roman m’a quand même plu, même si l’intrigue me laisse sur ma faim, il m’a surtout donné une furieuse envie de commencer enfin à lire l’œuvre de Virginia Woolf que je remets depuis des années au lendemain (la procrastination est très difficile à soigner chez moi !) et je ne sais pas si c’était le but de l’auteure… J’ai l’impression de tourner en rond en rédigeant cette chronique, j’en suis désolée…

Il y a longtemps que je n’avais pas lu un roman de Tatiana de Rosnay, depuis « Elle s’appelait Sarah » en fait, car il y avait toujours une certaine frustration, je trouvais les sujets trop « faciles » avec parfois une impression de romance qui me laissait sur ma faim, donc je n’en ai pas lu beaucoup…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Robert Laffont qui m’ont permis de découvrir ce roman qui tranche complètement avec les livres précédents de Tatiana de Rosnay.

#LesFleursdelombre #NetGalleyFrance

7/10

Extraits :

Mrs Dalloway n’apparaissait jamais. Elle n’était qu’une voix. Mais Clarissa savait qu’elle avait des yeux et des oreilles dans chaque pièce. Elle se demandait souvent à quoi Mrs Dalloway aurait ressemblé si elle avait vraiment existé.

Ils (les éditeurs) faisaient face à ce problème encore plus inquiétant qu’elle voyait se propager comme une tumeur sournoise : la désaffection à l’égard de la lecture. Non, les livres ne faisaient plus rêver. On les achetait de moins en moins. La place phénoménale qu’avaient grignotée les réseaux sociaux dans la vie quotidienne de tout un chacun était certainement une des causes de cet abandon.

Votre clef, ce sera votre rétine pour le portique du rez-de-chaussée, puis votre index droit pour la porte de votre atelier. Les clefs, les badges, c’est fini. C’est du passé. Bienvenue chez CASA, madame Katsev.

Elle ne croyait pas aux fantômes ; elle croyait à la mémoire des murs, elle avait la conviction que les lieux captaient les émotions du passé.

Elles marchaient toutes les deux vers la Seine, le long de l’ancien tracé du Champs-de-Mars. Aujourd’hui, des immeubles se dressaient là, modernes, lumineux. Les arbres artificiels faisaient leur effet. Quelques véhicules électriques circulaient sans faire de bruit. C’était un endroit calme et agréable…

Cette femme était au pouvoir depuis deux mandats. La lente désintégration de l’Europe, son naufrage inéluctable, et surtout la violence inouïe de l’attentat qui avait frappé Paris dix ans plus tôt avaient offert un boulevard à la jeune candidate au visage déterminé et à la voix grave. Clarissa avait prié de toutes ses forces pour qu’elle ne soit pas réélue. Mais, elle l’avait été, à une large majorité…

Livre après livre, la plume de Gary avait agi sur elle comme une drogue. Elle avait été séduite par ce mélange étonnant de délicatesse et de puissance. De poésie et de brutalité.

Elle écrivait pour faire entendre une voix, même frêle, assourdie ; elle écrivait pour laisser une trace, même si elle ignorait qui la recueillerait. Elle écrirait.

Lu en mai 2020

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

11 commentaires sur « « Les fleurs de l’ombre » de Tatiana de Rosnay »

  1. Moi non plus, je n’étais pas une lectrice de cette auteure. Mais le sujet m’avait attirée déjà avant le confinement. Alors, le lire pendant cette période où notre seule fenêtre sur le monde était nos outils numériques, a été une expérience particulière qui peut être à renforcer le plaisir à lire ce roman. En tout cas, j’ai bcp aimé . Merci pour cette belle chronique !

    Aimé par 1 personne

      1. J’ai sur mes étagères (mais pas encore lue) la biographie de Viviane Forrester qui est, parait-il, la meilleure écrite sur cette écrivaine. Je suis un peu comme toi concernant les uchronies mais parfois je me dis que et « Si…. » comme l’évoque souvent par exemple Paul Auster, un détail change, un choix autre est fait ….. Comment se serait déroulée l’histoire . 🙂

        Aimé par 1 personne

  2. En effet je ne savais pas du tout qu’elle avait écrit une uchronie et je ne dis pas non car j’aime bien en lire de temps en temps. Après je t’avoue que ce sera si je le trouve en médiathèque car si tu as un avis un peu mitigé cela risque d’être pareil pour moi ! Merci pour cette présentation.

    Aimé par 1 personne

    1. la sortie était prévue en mars mais reportée à ces jours-ci.
      C’est lecture agréable mais je trouve que la partie uchronie n’est pas assez aboutie. D’où le bémol, mais ça fait du bien de lire ce genre de romans pendant le confinement-déconfinement 🙂

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