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« Bonne année 2018! »


Que 2018 vous soit douce, pleine de petites joies et vous amène une belle santé!

 

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Publié dans 19e siècle, Challenge 19e siècle, Littérature anglaise

« Voyage avec un âne dans les Cévennes » de Robert Louis Stevenson

Je vous parle aujourd’hui d’un de mes livres appartenant à ce que j’appelle les « lectures salle d’attente » où je passe parfois des heures… dans ces cas-là, ma liseuse m’accompagne et c’est ainsi que j’ai pu découvrir celui-ci:

 voyage avec un ane dans les Cevennes de Robert Louis Stevenson.

 

Résumé de l’éditeur

À l’automne 1878, le jeune écrivain part avec une ânesse, Modestine, pendant douze jours et traverse les Cévennes depuis Monastier jusqu’à St Jean du Gard. Il nous décrit agréablement cette région de montagnes, et nous relate en même temps l’histoire de ces contrées, en particulier la révolte des Camisards. De nos jours, un sentier de grande randonnée a été créé sur ces traces : le GR70.

 

Ce que j’en pense

Dans ce récit, l’auteur nous emmène sur les sentiers, traversant les Cévennes en compagnie de sons ânesse, Modestine. Il s’agit de notes qu’il a prises consciencieusement chaque jour tout au long de son périple.

Après les préparatifs du départ, les bagages qui s’amoncèlent, il faut bien trouver un porteur et après avoir hésité entre les avantages et les inconvénients du cheval, de l’âne, il opte pour Modestine, une ânesse avec laquelle le courant ne passe guère ; après avoir chargé le bât, il faut apprendre comment la faire avancer !

« Je vous prie de le croire, le gourdin ne demeurait point inactif. J’estime que chaque pas convenable que faisait Modestine doit m’avoir coûté au moins deux coups bien appliqués. On n’entendait d’autre bruit dans les alentours que celui de ma bastonnade infatigable. »

J’ai bien aimé toute cette partie (le premier tiers du livre), où Robert Louis Stevenson nous raconte ses démêlés avec Modestine, sa manière de l’apprivoiser, si l’on peut dire, passant du gourdin à l’aiguillon ; cependant on sent peut de complicité entre lui et l’animal. C’est une association en quelque sorte !

« Elle était assez gentille à voir, mais aussi avait-elle donné preuve d’une foncière stupidité, rachetée, à dire vrai, par sa patience, mais aggravée par des accès de légèreté sentimentale déplacés et navrants. »

J’ai eu du plaisir à traverser les Cévennes, avec lui, sous la pluie, dans les sous-bois, à la rencontre de certains lieux : le Cheylard, le Gévaudan et sa fameuse bête, la Lozère, le Tarn…

Par contre, j’ai moins apprécié ses considérations sur les religions, ses jugements parfois à l’emporte-pièces, comme s’il se considérait comme un être à part, lui l’Écossais en terre de France.

Cependant, on le voit changer peu à peu au fil des rencontres, apprécié la beauté des paysages, la nature, le silence.

C’est le premier écrit de Robert Louis Stevenson avec un style particulier qui m’a plu et qui laisse entrevoir son œuvre future. Bien-sûr, j’ai pensé au livre de Sylvain Tesson: « Sur les chemins noirs » que je lisais en même temps et que j’ai préféré…

Challenge XIXe siècle 1017

Robert Louis Stevensonvoyage avec un ane dans les Cevennes de stevenson

 

Extraits

Chacun avait à cœur d’être aimable et utile pour un étranger. Cela n’était pas dû simplement à l’hospitalité naturelle des montagnards, ni même à l’étonnement qu’on y avait de voir vivre de son plein gré au Monastier un homme qui aurait pu tout aussi bien habiter en n’importe quel autre endroit du vaste monde ; cela tenait pour une grande part, à mon projet d’excursionner vers le Sud, à travers les Cévennes. Un touriste de mon genre était jusqu’alors chose inouïe dans cette région. On m’y considérait avec une piété dédaigneuse comme un individu qui aurait décidé un voyage dans la lune. Toutefois, non sans un intérêt déférent comme envers quelqu’un en partance vers le Pôle inclément. 

 

Il n’y a qu’un voyageur, qui surgit là comme un évadé d’une autre planète, à pouvoir goûter exactement la paix et la beauté de la grande fête ascétique. La vue de la contrée au repos lui fait du bien à l’âme. Il y a quelque chose de meilleur que la musique dans le vaste silence insolite, et qui dispose à d’agréables pensées comme le bruit d’une mince rivière ou la chaleur du clair soleil.

 

Béni soit l’homme qui inventa les aiguillons ! Béni soit l’aubergiste du Bouchet-Saint-Nicolas qui m’en montra le maniement ! Cette simple gaule, pointue d’un huitième de pouce, était en vérité un sceptre, lorsqu’il me la remit entre les mains. À partir de ce moment-là, Modestine devint mon esclave. Une piqûre et elle passait outre aux seuils d’étable les plus engageants. Une piqûre et elle partait d’un joli petit trottinement qui dévorait les kilomètres.

 

Quant à moi, je voyage non pour aller quelque part, mais pour marcher. Je voyage pour le plaisir de voyager. L’important est de bouger, d’éprouver de plus près les nécessités et les embarras de la vie, de quitter le lit douillet de la civilisation, de sentir sous mes pieds le granit terrestre et les silex épars avec leurs coupants. Hélas ! tandis que nous avançons dans l’existence et sommes plus préoccupés de nos petits égoïsmes, même un jour de congé est une chose qui requiert de la peine. Toutefois, un ballot à maintenir sur un bât contre un coup de vent venu du nord glacial n’est point une activité de qualité, mais elle n’en contribue pas moins à occuper et à former le caractère. Et lorsque le présent montre tant d’exigences, qui peut se soucier du futur ?

 

Il n’y avait point apparence de la main de l’homme dans le paysage entier et, en vérité, pas trace de son passage, sauf là où une génération après une génération, avait cheminé dans d’étroits sentiers tortueux pénétrant sous les bouleaux et en sortant, en haut et en bas des versants qu’ils sillonnaient.

 

La nuit est un temps de mortelle monotonie sous un toit ; en plein air, par contre, elle s’écoule, légère parmi les astres et la rosée et les parfums. Les heures y sont marquées par les changements sur le visage de la nature. Ce qui ressemble à une mort momentanée aux gens qu’étouffent murs et rideaux n’est qu’un sommeil sans pesanteur et vivant pour qui dort en plein champ. La nuit entière il peut entendre la nature respirer à souffles profonds et libres.

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Lu entre octobre et décembre  2017

 

 

 

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« L’ordre du jour » de Eric Vuillard

Étant toujours perplexe devant le choix des Goncourt, j’avais moyennement envie de lire ce récit, mais, il me faisait de l’œil sur la table consacrée aux nouveautés à la bibliothèque et pour une fois, dans l’indifférence générale, (pas de liste d’attente ce qui est rarissime !) :

L'ordre du jour de Eric Vuillard 

Quatrième de couverture

Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d’épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l’Assemblée ; mais bientôt, il n’y aura plus d’Assemblée, il n’y aura plus de président, et, dans quelques années, il n’y aura même plus de Parlement, seulement un amas de décombres fumants.

Ce que j’en pense

Le 20 février 1933 vingt-quatre grands patrons sont conviés au palais du président de l’assemblée, le parti nazi a besoin d’argent pour sa campagne et leur demande de mettre la main à la poche, ce qu’ils vont faire : Opel, Krupp, Siemens etc…

Quelques années plus tard, bien installé au pouvoir, Hitler après avoir mis son pays au pas, veut étendre son emprise sur l’Europe, variant les stratégies, les visites de courtoisie ( avec Halifax) alternant avec les manœuvres d’intimidations, tendu vers un objectif :  augmenter l’espace vital en annexant l’Autriche et la Tchécoslovaquie.

L’entrevue du Berghof entre le chancelier autrichien Schuschnigg, lui-même dictateur patenté, est une véritable scène d’anthologie : ce dernier arrive en tenue de skieur pour passer inaperçu et se rend compte trop tard, qu’il est tombé dans un piège.

« Ainsi, pendant que l’Autriche agonise, son chancelier, déguisé en skieur, s’éclipse de nuit pour un improbable voyage, et les Autrichiens font la fête. » P 35

Durant, l’entrevue, Hitler insulte l’Autriche, vocifère, humilie le chancelier autrichien qui reste médusé et ne tente même pas de discuter ou de justifier quoi que ce soit. Le führer veut lui extorquer un traité pour justifier l’annexion, et il assure vouloir négocier tout en affirmant qu’il ne changera pas le moindre détail du texte déjà écrit !

Tous les postes-clés du gouvernement autrichien seront aux mains de nazis patentés, notamment Seys-Inquart en tant que ministre de l’intérieur qui occupera les postes les plus prestigieux et qu’on retrouvera au procès de Nuremberg, où il affirmera n’avoir rien fait !

L’armée allemande va donc foncer vers l’Autriche, telle un rouleau compresseur, accueillie par la foule en liesse (on a pris bien soin d’éliminer tout opposant) mais, la machine bien huilée soudain se met à tousser : une panne générale paralyse toute la progression !

Eric Vuillard décrit avec talent, la machine de propagande mise en place par Goebbels, le comportement vulgaire de von Ribbentrop lors d’un dîner chez Chamberlain, où il va monopoliser la parole, alors que la courtoisie de ses hôtes les empêche de le mettre à la porte. De retour dans sa voiture,  il éclate de rire, la manœuvre a réussi : au même moment l’Autriche est envahie.

Ce livre relate le déroulement de l’Anschluss dans les détails, explorant le comportement de Goering, les écoutes trafiquées, toute la désinformation et la manipulation de la  foule qui a accueilli « ses libérateurs » et en même temps rend hommage à ceux qui ont compris ce qui se passait : « il y eut plus de mille sept cents suicides en une seule semaine. Bientôt, annoncer un suicide dans la presse deviendra un acte de résistance. » P 135

Eric Vuillard alterne le récit chronologique et ce qu’il adviendra plus tard des protagonistes : le procès de Nuremberg, le devenir de Schuschnigg, celui des patrons qui sont allés puiser de la main d’œuvre dans les camps de concentration, pour faire tourner leurs usines, mais qui tombent des nues, ils ne savaient rien ! ces mêmes patrons qui ont financé les nazis, vont rechigner sans vergogne lorsqu’il s’agira d’indemniser les survivants…

Je retiens aussi cette anecdote assez savoureuse : en arrivant à Berschtesgaden, Lord Halifax en descendant de sa voiture, ôte son manteau et le remet à celui qu’il croit être un valet et n’est autre que Hitler himself !

Enfin, Eric Vuillard fait une allusion emplie de symbole à Louis Soutter dans son asile de Ballaigues « en train de dessiner avec les doigts sur une nappe en papier un de ses danses obscures. Des pantins hideux et terribles s’agitent à l’horizon du monde où roule un soleil noir. Ils courent et fuient en tous sens, surgissant de la brume, squelettes, fantômes. » P 49

Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé ce récit historique traitant d’une période de l’Histoire qui m’intéresse ; il est venu combler quelques-unes de mes lacunes dans le déroulé de l’Anschluss. Le style de l’auteur me plaît, ainsi que sa manière de raconter, ses phrases qui percutent et retransmettent bien le langage incisif, brutal du Troisième Reich.

Je comprends que les avis puissent diverger car il s’adresse davantage aux amoureux de l’Histoire…

 

 

Extraits

Une entreprise est une personne dont tout le sang remonte à la tête. On appelle cela une personne morale. Leur vie dure bien au-delà des nôtres. Ainsi, ce 20 février où Wilhelm médite dans le petit salon du palais du président du Reichstag, la compagnie Opel est déjà une vieille dame. Aujourd’hui, elle n’est plus qu’un empire dans un autre empire… P 15

 

… puis il évoqua de nouveau les élections du 5 mars. C’était là une occasion unique de sortir de l’impasse où l’on se trouvait. Mais pour faire campagne, il fallait de l’argent ; or, le parti nazi n’avait pas un sou vaillant et la campagne électoral approchait. A cet instant, Hjalmar Schacht se leva, sourit à l’assemblée, et lança : « Et maintenant messieurs, à la caisse ! » p 23

 

Vers onze heures du matin, après quelques moulinets de politesse, les portes du bureau d’Adolf Hitler se referment derrière le chancelier d’Autriche. C’est alors qu’à lieu une des scènes les plus fantastiques et grotesques de tous les temps. Nous n’en avons qu’un témoignage. C’est celui de Kurt von Schuschnigg. P 39

 

Le corps est un instrument de jouissance. Celui d’Adolf Hitler s’agite éperdument. Il est raide comme un automate et virulent comme un crachat. P 48

 

Sur le papier l’Autriche est morte ; elle est tombée sous tutelle allemande. Mais, comme on le voit, rien ici n’a la densité du cauchemar, ni la splendeur de l’effroi. Seulement l’aspect poisseux des combinaisons et de l’imposture. Pas de hauteur violente, ni de paroles terribles et inhumaines, rien d’autre que la menace brutale, la propagande, répétitive et vulgaire. P 69

 

C’est curieux comme jusqu’au bout les tyrans les plus convaincus respectent vaguement les formes, comme s’ils voulaient donner l’impression de ne pas brutaliser les procédures, tandis qu’ils roulent ouvertement par-dessus tous les usages. On dirait que la puissance ne leur suffit pas et qu’ils prennent un plaisir supplémentaire à forcer leurs ennemis d’accomplir, une dernière fois, en leur faveur, les rituels du pouvoir qu’ils sont en train d’abattre. P 79

 

… alors que les grandes démocraties semblent ne rien voir, que l’Angleterre s’est couchée et ronronne, que la France fait de beaux rêves, que tout le monde s’en fout, le vieux Miklas; à contrecœur, finit par nommer le nazi Seys-Inquart chancelier d’Autriche. Les plus grandes catastrophes s’annoncent souvent à petits pas. P 84

 

Hitler est hors de lui, ce qui devait être un jour de gloire, une traversée vive et hypnotique, se transforme en encombrement. Au lieu de la vitesse, la congestion ; au lieu de la vitalité, l’asphyxie ; au lieu de l’élan, le bouchon. P 109

 

Car ce n’était pas quelques tanks isolés qui venaient de tomber en panne, ce n’était pas juste un petit blindé par-ci par-là, non c’était l’immense majorité de la grande armée allemande ; et la route était maintenant entièrement bloquée. Ah mais on dirait un film comique : un Führer ivre de colère, des mécanos courant sur la chaussée, des ordres hurlés à la hâte dans la langue rappeuse et fébrile du Troisième Reich. P 110

 

Et ce qui étonne dans cette guerre, c’est la réussite inouïe du culot, dont on doit retenir une chose : le monde cède au bluff. Même le monde le plus sérieux, le plus rigide, même le vieil ordre, s’il ne cède jamais à l’exigence de justice, s’il ne plie jamais devant le peuple qui s’insurge, plie devant le bluff. P 118

 

Lu en décembre 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature italienne

« Les huit montagnes » de Paolo Cognetti

Je vous parle aujourd’hui d’un roman italien, couronné par le prix Médicis Étranger qui a attiré mon attention grâce à quelques critiques sur Babelio:

 Les huit montagnes de Paolo Cognetti

 

Quatrième de couverture:

 

« Quel que soit notre destin, il habite les montagnes au-dessus de nos têtes. »

Pietro est un garçon de la ville, Bruno un enfant des montagnes. Dès leur rencontre, à Grana, au cœur du val d’Aoste, Bruno initie Pietro aux secrets de la montagne. Ensemble, ils parcourent alpages, forêts et glaciers, puisant dans cette nature sauvage les prémices de leur amitié.

Vingt ans plus tard, c’est dans ces mêmes montagnes et auprès de ce même ami que Pietro tentera de se réconcilier avec son passé – et son avenir.

Dans une langue pure et poétique, Paolo Cognetti mêle l’intime à l’universel et signe un grand roman d’apprentissage et de filiation.

 

Ce que j’en pense:

 

L’auteur nous raconte l’histoire d’une rencontre entre deux enfants qui va peu à peu se transformer en une belle amitié, qui résistera au temps, à l’absence…

Ils sont issus de milieux différents, Pietro est un enfant de la ville qui vient en vacances chaque été à Grana, alors que Bruno est un pur montagnard. Ensemble ils vont explorer cette montagne qu’ils aiment tant, arpentant chaque mètre carré, pour l’apprivoiser, communier avec elle, la respectant.

Pietro a commencé à marcher avec son père, un taiseux qui lui a appris le langage des sentiers, la manière de progresser, le mettant parfois en danger lorsque la pente s’incline et que survient le fameux vertige des montagnes.

Puis les deux amis s’éloignent, l’un poursuivant des études, l’autre gardant les troupeaux familiaux, pour retrouver leur amitié intacte des années plus tard, remettant à neuf, avec les moyens traditionnels une vieille bâtisse.

Paolo Cognetti rend un vibrant hommage à la montagne qu’il aime tant, les changements qui se produisent avec le temps, notamment les difficultés de l’agriculture montagnarde, entre traditions et progrès, mais quels progrès ? si tout le savoir ancestral et le respect de la nature s’effritent…

Il parle aussi de la montagne telle qu’on peut la découvrir ailleurs, car Pietro part au Népal et compare l’ Himalaya qui semble encore en son état originel :

« J’avais l’impression d’avoir retrouvé vivante la civilisation de montagnards qui, chez nous, s’était éteinte. Je ne vis pas l’ombre d’une maison en ruine le long du chemin. » P 216

Au passage, il nous raconte la conception du monde selon le Mandala : le Mont Sumeru au centre et les quatre continents, et les quatre sous-continents (la fameuse roue) en posant la vraie question :

« Lequel des deux aura le plus appris ? celui qui aura fait le tour des huit montagnes, ou celui qui sera arrivé au sommet du mont Sumeru ? » P 207

J’ai beaucoup aimé ce roman ; cette lecture a été un moment de pur bonheur, car il s’agit certes d’une belle histoire d’amitié, mais Paolo Cognetti nous raconte aussi ce qu’est l’existence, est-ce qu’on vit sa vie pleinement en s’adaptant à la montagne où l’on habite ou en partant à l’autre bout du monde, où les traditions restent encore vivantes, où l’homme respecte encore la nature ?

J’habite de l’autre côté des Alpes, alors ce roman me touche en plein cœur, car la Montagne est une grande dame qu’on respecte, qui se mérite, que l’on escalade à la recherche de soi ou de l’absolu, en essayant de la polluer le moins possible…

Une belle critique: https://lelivredapres.wordpress.com/2017/11/19/les-huit-montagnes-paolo-cognetti/

 

Extraits:

 

Si l’endroit où tu te baignes ans un fleuve correspond au présent, pensais-je, dans ce cas l’eau qui t’a dépassé, qui continue plus bas, qui va là où il n’y a plus rien pour toi, c’est le passé. L’avenir, c’est l’eau qui vient d’en haut, avec son lot de dangers et de découvertes. Le passé est en aval, l’avenir est en amont. P 40

 

Peut-être ma mère avait-elle raison, chacun en montagne a une altitude de prédilection, un paysage qui lui ressemble et dans lequel il se sent bien. La sienne était décidément la forêt des mille cinq cents mètres, celle des sapins et des mélèzes, à l’ombre desquels poussent les buissons de myrtilles, les genévriers et les rhododendrons, et se cachent les chevreuils. P 53

 

Mon père détestait les skieurs, il ne voulait rien avoir à faire avec eux, trouvant qu’il y avait quelque chose d’arrogant dans leur petit jeu qui consistait à dévaler la montagne, sans s’être donné la peine de la gravir, le long d’une pente aplanie par les décapeuses et équipée de câbles à moteur. Il les méprisait parce qu’ils arrivaient en masse et ne laissaient rien d’autre que des ruines derrière eux. P 75

 

Dans la philosophie qui était la sienne, qui consistait à monter et descendre, ou plutôt à fuir en haut tout ce qui l’empoisonnait en bas, après la saison de la légèreté venait forcément celle de la gravité ; c’était le temps du travail, de la vie en plaine et de l’humeur noire. P 76

 

La grimpe, c’était le plaisir d’être ensemble, d’être libre et de faire des expériences, aussi un rocher de deux mètres au bord d’un fleuve valait-il autant qu’un huit-mille. P 107

 

Un lieu que l’on a aimé enfant peut paraître complètement à des yeux d’adulte et se révéler une déception à moins qu’il ne nous rappelle celui qu’on n’est plus, et nous colle une profonde tristesse. P 130

 

Je commençais à comprendre ce qui arrive à quelqu’un qui s’en va : les autres continuent de vivre sans lui. P 162

 

L’été efface les souvenirs de la même façon qu’il fait fondre la neige, mais le glacier renferme la neige des hivers lointains, c’est un souvenir d’hiver qui refuse qu’on l’oublie. P 181 

 

Le deuxième jour de marche, au fond de la vallée, apparurent les sommets de l’Himalaya. Je vis alors ce qu’avaient été les montagnes à l’aube du monde. Montagnes acérées, coupantes, comme si la Création venait à peine de les sculpter et que le temps ne les avait pas encore émoussées. P 217

 

J’avais l’impression de pouvoir saisir la vie de la montagne quand l’homme n’y était pas. Je ne la dérangeais pas, moi, j’étais un invité bien accepté ; et je savais qu’en sa compagnie il était impossible que je me sente seul. P 230

 

Mais comme on dit, parfois, quand on veut avancer, il faut savoir revenir sur ses pas. A condition d’être assez humble pour le reconnaître. P 282

Lu en décembre 2017

 

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Laisse tomber les filles » de Gérard de Cortanze

Je vous parle aujourd’hui d’un livre reçu dans le cadre d’une opération « masse critique spéciale» et je remercie vivement Babelio et les éditions Albin Michel qui m’ont permis de le découvrir:

 Laisse tomber les filles de Gérard de Cortanze

 

Quatrième de couverture

Le 22 juin 1963 à Paris, quatre adolescents assistent, place de la Nation, au concert donné à l’occasion du premier anniversaire de Salut les Copains.

Trois garçons : François, rocker au cœur tendre, tenté par les substances hallucinogènes ; Antoine, fils d’ouvrier au cœur tendre qui ne jure que par Jean Ferrat ; Lorenzo, l’intellectuel, fou de cinéma et champion de 800 mètres.

Une fille, Michèle, dont tous trois sont amoureux, fée clochette merveilleuse, pourvoyeuse de rêve et féministe en herbe.

Commencé au cœur des Trente Glorieuses et se clôturant sur la « marche républicaine » du 11 janvier 2015, ce livre pétri d’humanité, virevoltant, joyeux, raconte au son des guitares et sur des pas de twist, l’histoire de ces baby-boomers devenus soixante-huitards, fougueux, idéalistes, refusant de se résigner au monde tel qu’il est et convaincus qu’ils pouvaient le rendre meilleur.

Ce que j’en pense

Dans ce roman, l’auteur nous propose de suivre le parcours de quatre jeunes gens : Antoine, François, Lorenzo et Michèle durant une période s’étalant de 1963 à 2015.

On va retrouver les années Yéyés et leur insouciance, avec tous les standards musicaux de l’époque, l’assassinat de JFK, la montée en puissance d’un nouveau média : la télévision, puis Mai 68, les grèves, les manifs, le conflit des générations, le bac et ensuite, chacun sa route. Les copains « qu’on n’oubliera jamais » s’éloigne, avec des vies différentes, des non-dits, même des secrets.

« Sa génération est celle de l’émergence quais-mécanique d’une nouvelle classe d’âge qui est aussi un nouveau groupe social : les adolescents – filles et fils de la prospérité. Le mot existe depuis plusieurs siècles, « adolescent », mais n’a jamais été utilisé dans ce sens. » P 14

Gérard de Cortanze a choisi de s’étendre sur les années 60 (année par année, voire mois par mois au début), sur 290 pages, puis se livre à des sauts dans l’espace marqués par quelques évènements : les années Mitterrand, la Perestroïka de Gorbatchev, la chute du mur de Berlin… le seul lien étant les brèves rencontres entre les protagonistes.

Chacun a suivi une trajectoire, ou une fuite en avant qui lui est personnelle : François dans la drogue, Lorenzo, mon personnage préféré, qui écrit des pages et des pages, rêvant sa vie plutôt qu’il ne la vit, pour faire « son grand livre » …

Je n’ai pas accroché avec le personnage de Michèle, la petite bourgeoise par excellence, qui couche avec tout le monde, au nom de la liberté et du féminisme, et ne pense qu’à elle.

Je vous livre une petite réflexion personnelle : j’avais deux ans de moins qu’eux et j’ai passé le bac cette année-là mais un fossé me sépare de ces quatre jeunes gens : habitant la Province comme disaient les Parisiens, (ils le disent peut-être encore), on n’a pas vécu les manifs, on voyait cela à la télé, on était obnubilées par cet examen tout à l’oral, dans ma classe, la plupart venait du milieu ouvrier comme moi, donc l’argent ne coulait à flots, pas les mêmes loisirs, et surtout pas du tout la liberté de Michèle…

On ne pouvait pas se payer N°5 de Chanel, on se contentait de la fameuse eau de Cologne, ni des tonnes de quarante-cinq tours, ni des vacances à Saint-Tropez… mais était-elle vraiment plus heureuse que nous ? Sans oublier que le TGV n’existait pas, donc Paris était presque à des années lumières…

Je pense que ce livre sera vécu de manière différente selon l’âge des lecteurs : nostalgie ou non des yéyés, des années Mitterrand, des espoirs déçus, ou rétrospective amusante et gaie, où les tubes joyeux peuvent fasciner pour ceux qui n’ont pas vécu cette époque.

Je suis d’accord avec l’auteur sur le fait qu’on a vraiment cru que le monde allait changer, plus de liberté, d’égalité, de fraternité et surtout qu’on allait pouvoir le changer par nous-mêmes. Je garde aussi le même souvenir du retour sur terre après mai 68 : la vie a repris son cours, avec les études comme objectif et devoir de réussir pour réaliser par procuration les rêves des parents.

Je me pose quand-même une question : est-ce que tous les baby-boomers sont désabusés, plus ou moins dépressifs, nostalgiques ? C’est un peu l’impression que j’ai eue en fermant le livre…

La première partie m’a plu, car il a fait remonter un parfum d’enfance et une certaine nostalgie du temps qui passe mais j’ai trouvé les personnages trop caricaturaux, donc j’ai passé un bon moment, tout en gardant un avis mitigé, ce n’est donc pas un emballement.

 

Extraits

 

Ils arrivent à l’âge de la consommation, tandis que leurs géniteurs accèdent à une aisance jusque là inconnue. Le choc de deux planètes. Rencontre explosive de l’ancien et du nouveau. P 18

 

François et Lorenzo font partie de ceux qui ont vu la tuerie à la télévision, face à ceux qui ne l’ont pas vue. La télévision coupe la France en deux. D’un côté les témoins, de l’autre ceux à qui on a raconté l’évènement. On parle de « télé-tragédie planétaire ». P 68

 

Nous sommes la proie d’un encombrement mortel. Nous avons besoin d’un nombre croissant d’objets pour croire qu’on existe. Consommer. Consommer. Où cela nous mènera-t-il ? P 137

 

La société est en train de changer, de bouger lentement, comme un continent qui dérive. Pour Lorenzo, la musique exprime clairement cette dérive, ce décrochement irréversible.  « Satisfaction » est un appel au plaisir immédiat, au rejet des conventions amoureuses traditionnelles. P 137

 

Ainsi François est-il tenté par la vie menée par ces voyageurs venus des États-Unis qu’on appelle des « Beatniks ». D’aucuns ne voient en eux qu’un synonyme pour chevelus et mode de vie extravagant, voire des voyous associables. P 140

 

Le monde d’Antoine est plus simple. Sans doute n’a-t-il pas le temps de se poser trop de questions. Il n’a pas le temps libre que donne l’argent. Il milite. Il travaille. Et il écoute Barbara. P 141

 

A la vérité, c’est ça qui lui plaît chez Antoine. Cet intérêt pour le monde. Son envie de changer les choses. François est prêt à arpenter la terre, à pied, par amour de l’humanité. Et Antoine, au nom de ce même amour pour les gens, voudrait changer, par l’action, la société. Ses modèles : Che Guevara, le Viêt-Cong, Fidel Castro, les communistes chinois, et d’autres. P 155

 

« Liberté », voilà un mot que Michèle aime particulièrement. L’utilisant à tort et à travers.   Mais, n’est-ce pas le privilège de son âge de pouvoir utiliser les mots à tort et à travers, comme pour structurer ses phrases bancales ? Le temps se chargera bien, un jour ou l’autre, de remettre les mots à l’endroit. P 197

 

Et, pour Lorenzo, ne pas participer à ces manifestations, ne pas être avec ces étudiants et ces lycéens, c’est sortir de cette communauté, se mettre en dehors. Habiter cette communauté, c’est laisser l’Histoire pénétrer dans les cavités de son être, participer à la respiration du corps communautaire. P 225

 

Mai, c’est la crise d’une génération qui n’a pas trouvé une vision du monde qui lui apporte une raison de vivre. P 266

 

La révolution, ce ne sont ni les étudiants, ni les ouvriers, ni les fils de bourgeois, ni les camarades syndiqués qui la font, mais chacun dans sa solitude. Je le sais, cette révolution ne changera rien à la destinée de l’homme, ni à la mienne, ni à la vôtre. Elle n’est qu’un pas de danse, un écart léger, un pas de côté, un frémissement de brise. La fin d’un rêve. P 272

 

Une société peut-elle vraiment se dispenser de savoir ce que sont le bien et le mal ? La dignité de la personne, l’égalité entre l’homme et la femme, le respect d’autrui, le sens du pardon… P 303

Lu en décembre 2017

Publié dans 19e siècle, Challenge 19e siècle, Littérature française

« Le Portrait de Dorian Gray » : Oscar Wilde

Le roman dont je parle aujourd’hui figure en bonne place dans ma bibliothèque, étiqueté : les trésors que je garde pour plus tard, car chef-d’œuvre risquant de reléguer les livres actuels très loin. Mais, à force de remettre, on risque de passe l’arme à gauche avant de les avoir lus et il est temps de revoir les priorités…

 Le portrait de Dorian Gray de Oscar Wilde

 

Résumé de l’éditeur:

Le Portrait de Dorian Gray a été rédigé en 1890, puis complété en 1891. Ce roman fantastique est à la fois un manifeste esthétique et un récit moral. Bien qu’Oscar Wilde y développe l’idée d’un art dégagé de toute éthique, le jeune Dorian Gray va faire face à sa conscience morale à travers son portrait qui porte à sa place les traces de sa perversité et la décadence que le temps inflige aux esprits les plus purs.

Ce que j’en pense

Ce roman est un chef-d’œuvre ! tout part d’un portrait du héros, Dorian Gray, exécuté par le peintre Basil Hallward. Ce portrait est magnifique et subjugue ceux qui le regarde, Dorian lui-même et Lord Henry leur ami commun.

Il a été exécuté avec brio car Basil voit Dorian via les yeux de l’admiration, la fascination et même l’amour. Tout n’y est que recherche et harmonie des couleurs, de l’attitude. En voyant ce portrait Dorian émet un souhait : garder l’éternelle jeunesse et que le tableau subisse les outrages du temps.

Les liens réunissant ces trois personnages sont particuliers : Lord Henry sert de mauvais génie, instillant avec perversité sa vision cynique de la société, des femmes en particulier, transformant un jeune timide en homme narcissique, imbu de lui-même, ne reculant devant rien pour assurer son emprise et sa propre réussite sociale.

Basil le peintre est un personnage pur, passionné par son art, et amoureux de Dorian, ce qui explique la beauté du portrait qu’il a réalisé. Amoureux de l’amour ou amoureux du vrai Dorian ?

« Tout portrait qu’on peint avec âme est un portrait, non du modèle, mais de l’artiste. Le modèle n’est qu’un hasard et qu’un prétexte. Ce n’est pas lui qui se trouve révélé par le peintre ; c’est le peintre qui se révèle lui-même sur la toile qu’il colorie. » P 13

Oscar Wilde en fait d’ailleurs un personnage à part entière car il emploie toujours la majuscule, pour le désigner, parlant  du « Portrait » qu’il oppose au héros, comme on oppose le bien le mal, le beau et le laid…

Dans ce roman, Oscar Wilde n’est pas tendre envers les femmes, c’est le moins qu’on puisse dire, elles ont des rôles vraiment accessoires, même pas secondaires, que ce soit dans la vie de Dorian que dans celle de Lord Henry. Quant à la notion de fidélité, il se déchaîne en affirmant par exemple:

« Ceux qui sont fidèles ne connaissent de l’amour que sa trivialité ; ce sont les infidèles qui en connaissent les tragédies. P 21 »

Le rythme subjugue le lecteur, les idées fusent comme des bulles de champagne et Oscar Wilde joue avec elles, et nous entraîne, même si certaines peuvent nous déranger, tant il flirte avec l’excès, le désir de choquer, en maniant comme personne le paradoxe. (Notamment certaines affirmations concernant la société ou les femmes ou tentant de justifier le comportement de Dorian ne peuvent que le hérisser.)

L’écriture est belle, peaufinée, chatoyante comme les couleurs du tableau et on sent l’admiration de l’auteur pour la peinture, (il admirait beaucoup Gustave Moreau).

Ce roman d’une grande sensualité, sera hué par la critique, car considéré comme un éloge de l’homosexualité, de la débauche.

L’idée de faire vieillir mais aussi faire apparaître la cruauté sur les traits du beau visage, à chaque « mauvaise action » de Dorian est vraiment une idée de génie, car on va voir jusqu’où celui-ci est capable d’aller pour que personne ne voit le tableau se métamorphoser.

Cette idée m’a fait penser bien-sûr à « la peau de chagrin » de Balzac que j’ai adoré et que Oscar Wilde admirait :« la mort de Lucien de Rubempré a été le drame de ma vie » disait-il.

Énorme coup de cœur:

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Challenge XIXe siècle

 

Extraits

Car, s’il est au monde rien de plus fâcheux que d’être quelqu’un dont on parle, c’est assurément d’être quelqu’un dont on ne parle pas. P 10

 

Si triste que soit cette pensée, il est hors de doute que le Génie dure plus longtemps que la Beauté. C’est du reste l’explication de notre effort à tous vers la haute culture. P 20

 

Rien, si ce n’est les sens, ne peut guérir l’âme, de même que rien, si ce n’est l’âme ne peut guérir les sens. P 30

 

La seule différence entre un simple caprice et une passion éternelle, c’est que le caprice dure un peu plus longtemps. P 33

 

Le costume du XIXe siècle est odieux. Il est trop sombre, trop attristant. Le péché est, du reste, la seule note de couleur vive qui subsiste dans la vie moderne. P 38

 

La « grande passion » est le privilège de ceux qui n’ont rien à faire. C’est dans un pays l’unique raison d’être des classes désœuvrées. P 60

 

Les enfants commencent par aimer leurs parents ; devenus grands, ils les jugent ; quelquefois, ils leur pardonnent. P 79

 

Dans l’amour que lui portait l’artiste – car c’était bien de l’amour – rien qui ne fut noble et intellectuel. Ce n’était pas cette admiration purement physique de la beauté, qui naît des sens et qui meurt. C’était l’amour tel que l’avaient éprouvé Michel-Ange, et Montaigne, et Winckelmann et Shakespeare lui-même. P 137

 

… Car d’une joie même, le souvenir a son amertume, et le rappel d’un plaisir n’est jamais sans douleur. P 150

 

Outre nos aïeux de race, nous possédons des ancêtres littéraires, dont le type et le tempérament sont encore plus voisins des nôtres, et l’influence sur nous plus clairement définie. A certaines heures, il apparaissait à Dorian que l’histoire entière du monde n’était autre chose que le récit de sa propre vie, non telle qu’il l’avait réellement vécue, mais telle que l’avait créée sa propre imagination, telle qu’elle s’était déroulée dans son cerveau et dans ses désirs. P 162

 

Nos jours sont trop courts pour qu’on aille se charger des fautes du prochain. Chacun vit pour soi et acquitte, pour son compte, la rançon de la vie. Quel malheur seulement qu’il faille tant de fois l’unique erreur de vivre ! Vraiment, nous avons à payer, encore et encore, à payer toujours.  Dans son commerce avec l’homme, le Destin n’arrête jamais ses comptes. P 211

Lu en décembre 2017

Publié dans Non classé

BAKHITA élue Grand Prix des Blogueurs littéraires 2017 !!!

Une très bonne idée ! ce choix me convient bien.
Bravo à Agathe et son équipe et bonnes fêtes à tous et à toutes 🙂

Agathe The Book

C’est dans un match très serré que nous sommes fiers de vous annoncer votre lauréate, Bakhita de Véronique Olmi, publiée aux Editions Albin Michel. Bravo à l’auteur !

Presque 300 blogueurs ont voté et élu ce magnifique roman, talonné de près par Et soudain la liberté de Caroline Laurent et Le jour d’avant de Sorj Chalandon.

podium

Le peloton des dix premiers romans ci dessous :

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Nous avons recensé une trentaine de romans cités, nous ne citerons ici que ceux mentionnés au moins quatre fois. Certains romans cités par nos votants ne faisaient pas partie des critères énoncés dans les modalités.

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La liste des participants et leurs comptes :

Les participants

Un grand merci à toute mon équipe du tonnerre sans qui rien n’aurait été possible, Amandine de Livresse littéraire mon associée hors pair, Bénédicte de Au fil des livres et son euphorisante page Facebook, Céline de Mes échappées livresques pour…

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Publié dans Essai, Littérature contemporaine, Littérature française

« Sur les chemins noirs » de Sylvain Tesson

Place à un livre qui m’a accompagnée pendant plusieurs semaines alors qu’il n’a que cent quarante pages, mais quelles pages :

 sur les chemins noirs de Sylvain Tesson

 

Quatrième de couverture

Il m’aura fallu courir le monde et tomber d’un toit pour saisir que je disposais là, sous mes yeux, dans un pays si proche dont j’ignorais les replis, d’un réseau de chemins campagnards ouverts sur le mystère, baignés de pur silence, miraculeusement vides.

La vie me laissait une chance, il était donc grand temps de traverser la France à pied sur mes chemins noirs.

Là, personne ne vous indique ni comment vous tenir, ni quoi penser, ni même la direction à prendre.

S T.

Ce que j’en pense

Victime d’un grave accident, (chute d’un toit en état d’ébriété) Sylvain Tesson entreprend de faire sa rééducation en marchant, tels les Romantiques du XIXe siècle.

« Pendant ces semaines de marche, j’allais tenter de déposer sur les choses le cristal du regard sans la gaze de l’analyse, ni le filtre des souvenirs ». P 21

Tout en remettant son corps en marche, il va reprendre contact avec son moi intérieur, en traversant la France par les petits chemins noirs que l’on tend à oublier, qui persistent encore sur les cartes d’État-major (et encore !). Ce périple qui l’emmène du col de Tende dans le Mercantour, au nord du Cotentin, entre le 22 août et le 8 novembre est tout sauf facile, mais il le préfère à un centre de rééducation:

« D’où me venait ce goût pour les virées doloristes ? Peut-être de la jouissance que je tirais de leur conclusion ? » P 31

Il nous raconte la France qui s’urbanise, perdant au passage ses paysans, le non-respect de la Terre et les subventions de Bruxelles, ainsi que les ZUP, les ZAC et autres joyeusetés qu’on appelle aménagement du territoire.

Il nous fait partager ses rencontres humaines, les monastères, les ruines mais aussi les paysages, le silence qui enrichissent sa réflexion philosophique. On se nourrit des auteurs qu’il cite, Giono, Pagnol, Barbey d’Aurevilly, ou Epicure entre autres, qu’il cite sans chercher à étaler sa culture littéraire : les nourritures terrestres et les nourritures spirituelles qui s’interpénètrent de manière harmonieuse.

Surtout, il nous livre une étude au vitriol de la société : telle sa réflexion sur les Trente Glorieuses et leurs conséquences : exode rural, paysans qui sont devenus propriétaires terriens ou pire à mon sens, exploitants agricoles (une expression qui veut tout dire en fait !), perte du contact avec la Nature, puis avec l’avènement du numérique et de la dématérialisation le retour de certains citadins vers le monde rural (l’auteur les appelle « les saumons de l’Histoire ») pour retaper une ruine ou ouvrir des gîtes… et enfin un peu d’espoir avec l’émergence de l’agriculture biologique.

C’est ainsi que Sylvain Tesson nous fait partager sa théorie des quatre visages de la ruralité.

J’ai beaucoup aimé ce livre, la réflexion de l’auteur, sa philosophie de la vie, son pessimisme sur la nature humaine rejoint assez le mien (en fait je trouve le terme « lucidité » plus adapté que le mot « pessimisme ») et il rend au passage un très bel hommage à la Nature.

J’avais déjà beaucoup aimé « Les forêts de Sibérie » malgré la vodka qui coulait à flots, et je me suis glissée dans ses pas « sur les chemins noirs » avec un immense plaisir, notamment dans l’Aubrac, le Limousin et je vais continuer à explorer l’univers de Sylvain Tesson avec gourmandise.

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Extraits

 

Ma mère était morte comme elle avait vécu, faisant faux bond, je m’étais cassé la gueule d’un toit où je faisais le pitre. J’étais tombé du rebord de la nuit, m’étais écrasé sur la Terre. Il avait suffi de huit mètres pour me briser les côtes, les vertèbres, le crâne. P 15

 

Pendant que la vitesse chassait le paysage, je pensais aux gens que j’aimais, et j’y pensais bien mieux que je ne savais leur exprimer mon affection. En réalité, je préférais penser à eux que les côtoyer. P 19

 

Les nuits dehors, pour peu qu’on les chérisse et les espère, lorsqu’elles couronnent les journées de mouvement, sont à accrocher au tableau des conquêtes. Elles délivrent du couvercle, dilatent les rêves. P 22

 

C’étaient mes chemins noirs. Ils ouvraient sur l’échappée, ils étaient oubliés, le silence y régnait, on n’y croisait personne et parfois la broussaille se refermait aussitôt après le passage. Certains hommes espéraient entrer dans l’Histoire. Nous étions quelques-uns à préférer disparaitre dans la géographie. P 33

 

Non contents de tracer un réseau de traverse, les chemins noirs pouvaient aussi définir les cheminements mentaux que nous emprunterions pour nous soustraire à l’époque. P 35

 

L’évitement me paraissait le mariage de la force avec l’élégance. P 35

 

Quand un pays de montagne se modernise, l’homme ruisselle comme une nappe d’eau. Et la vallée, frappée d’Alzheimer, ne se souvient même pas que la montagne a retenti de vie. P 39

 

Seule la déconstruction cubiste, au début du XXe siècle avait corrigé l’impératif d’équilibre. Les portraits de Picasso consolaient des types comme moi atteints de paralysie faciale. Les premiers signifiaient aux seconds que la vie peut s’accommoder de la laideur. Si j’avais vécu dans les temps médiévaux, en plein rêve de Bosch, ma disgrâce serait passée inaperçue. P 51

 

Après les Trente Glorieuses, on aurait pu donner aux deux premières décennies du XXIe siècle, le nom de vingt Cliqueuses. Les autels de la première période pointillaient la campagne : châteaux d’eau, péages et pylônes. La seconde époque avait laissé moins de traces, se contentant de creuser le vide. P 60

 

Il y avait eu trop de tout, soudain. Trop de production, trop de mouvement, trop d’énergie.

Dans un cerveau humain, cela provoquait l’épilepsie.

Dans l’Histoire, cela s’appelait la massification.

 Dans une société cela menait à la crise. P 102

Lu entre septembre et novembre 2017

Publié dans Littérature islandaise, Polars

« La muraille de lave » de Arnaldur Indridason

Après quelques lectures beaucoup aimées mais difficiles: « L’art de perdre », « La Muette » et « Bakhita », j’ai eu une grosse envie de romans à l’eau de rose, mais comme ce n’est pas ma tasse de thé je me suis offert un petit intermède « Indridason »

La muraille de lave Arnaldur Indridason

 

Quatrième de couverture

Abasourdi, Sigurdur lève les yeux vers l’imposante Banque centrale, surnommée la « muraille de lave » en référence à l’impénétrable barrière de corail de la mer d’Islande. Ici règnent le crime et la corruption : une employée, adepte du libertinage, a été poignardée. Sigurdur en est persuadé, l’assassin est entre ces murs. Plus que jamais, les conseils d’Erlendur seraient précieux, mais il a disparu.

« Vous avez détruit la vie des gens. Et pour quoi ? Pour qui ? Combien de couronnes cela vaut-il ? »

Ce que j’en pense

Erlendur étant parti en congés dans les fjords sans laisser la moindre possibilité de le joindre, (une absence qui dure), l’auteur explore d’autres pistes !

Nous avions eu la variante Elinborg dans « La rivière noire », ici l’auteur nous propose la variante Sigurdur Oli, qui ne m’était pas particulièrement sympathique, jusqu’à présent…

C’est une enquête assez intéressante, où l’auteur nous envoie sur plusieurs pistes : chantage après avoir filmer des scènes érotiques, problème des « encaisseurs » : voyous extrêmement violents qui ne reculent devant rien pour récupérer les dettes…

Arnaldur Indridason nous propose aussi un voyage dans les malversations banquières, spéculations, manœuvres illégales par des banquiers peu scrupuleux ou des sociétés désirant blanchir leur argent, cadeaux en tous genres pour manipuler les gens et acheter leur silence.

J’ai aimé voir Sigurdur s’empêtrer dans son enquête, ayant du mal à établir une barrière entre ses relations avec des amis, mais aussi sa femme ou sa mère, ne sachant pas très bien où mettre les limites entre le professionnel et le privé…

Certes, la magie de l’Islande opère toujours sur moi, avec ses paysages, les noms compliqués des personnages et des lieux, mais ce roman reste moyen, l’auteur m’ayant habituée à mieux et surtout la finance et moi, ça fait vraiment deux…

Extraits

De manière générale, il pensait que les gens portaient la responsabilité de leur malheur. Une fois qu’il avait achevé sa journée de travail et fait ce qu’il avait à faire, c’était terminé jusqu’au lendemain. Confrontés à des enquêtes éprouvantes, certains de ses collègues se laissaient atteindre. Il s’agissait surtout des nouvelles recrues et de quelques anciens. Pour sa part, il jugeait qu’il fallait se garder de prendre les choses trop à cœur, que cela ne faisait que générer des problèmes. On lui avait souvent reproché sa froideur et sa distance, mais il ne s’en inquiétait pas beaucoup. P 228  

 

Ceux qui sont à la tête des grosses fortunes islandaises ont acquis de nombreuses parts dans les banques par le biais de leurs entreprises et ils empochent les remboursements des emprunts, ce qui est évidemment contraire aux lois morales et tout bonnement dangereux si le phénomène prend trop d’ampleur. Ils utilisent les banques, qui sont des sociétés d’actionnariat publiques, uniquement pour servir leur propre intérêt. Ils se répartissent les plus grandes entreprises islandaises et achètent tout ce qui bouge à l’étranger avec de l’argent emprunté à des taux très intéressants. Et ils pratiquent toutes sortes d’exercices de haute-voltige pour que les sociétés en question prennent de la valeur en bourse. P 291

Lu en décembre 2017