Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire 2021

« Revenir à toi » de Léonor de Récondo

J’ai découvert l’auteure avec « Pietra Viva » et depuis je suis sous le charme, même si je n’ai pas lu tous ses livres, alors il était impossible de résister au roman dont vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Lorsqu’elle reçoit un message lui annonçant qu’on a retrouvé sa mère, disparue trente ans plus tôt, Magdalena n’hésite pas. Elle prend la route pour le Sud-Ouest, vers la maison éclusière dont on lui a donné l’adresse, en bordure de canal.

Comédienne réputée, elle a vécu toutes ces années sans rien savoir d’Apollonia. Magdalena a incarné des personnages afin de ne pas sombrer, de survivre à l’absence. Dès lors que les retrouvailles avec sa mère approchent, elle est à nu, dépouillée, ouverte à tous les possibles.
Revenir à toi, c’est son voyage vers Apollonia. Un voyage intérieur aussi, vers son enfance, son père, ses grands-parents, ses amours. Un voyage charnel, parenthèse furtive et tendre avec un jeune homme de la région. Lentement se dévoile un secret ancien et douloureux, une omission tacitement transmise.

  Revenir à toi, c’est aussi un hommage à Antigone et aux grands mythes littéraires qui nous façonnent. Magdalena a donné vie à des personnages, elle est devenue leur porte-voix. Devant Apollonia, si lointaine et si fragile, sa voix intérieure se fait enfin entendre, inquiète mais déterminée à percer l’énigme de son existence.

En l’espace de quelques jours, dans cette maison délaissée, Magdalena suit un magnifique chemin de réconciliation avec l’autre et avec elle-même. Vie rêvée et vie vécue ne font désormais qu’une.

Ce que j’en pense :

Magdalena, actrice reconnue, reçoit un coup de fil de son agente lui annonçant que sa mère a été retrouvée. Elle vient juste de sortir d’une consultation où la dermatologue lui a ôté un « grain de beauté » dans des conditions assez brutales…

« Cet appel n’a pas existé. Rien à entendre, rien à comprendre, mais il provoque une fissure dans ses pensées. Fissure aussi fine que l’incision dans son cou. Elle la sent, elle a peur que flot de souvenirs qui pourrait surgir. Un suintement qui finirait partout emporter. Emporté, le château construit depuis l’enfance … »

Sa mère, Apollonia, a disparu de sa vie, il y a trente ans, son père Isidore lui a simplement dit : Maman est partie… Où ? pourquoi ? Personne n’a voulu donner d’explications, elle était dépressive, et elle est allée se reposer auprès de « personnes qualifiées ». Les parents d’Isidore, Marcelle et XXX ne veulent pas répondre, aux questions de la petite fille, qui finit par penser que c’est de sa faute, et se renferme, fuit dans les études, avoir des bonnes notes pour ne pas plonger.

Elle finit par trouver refuge dans le théâtre où elle pourra exprimer sa colère via ses personnages, notamment Antigone, qu’elle a rencontrée très tôt (une représentation à l’école)

Le coup de fil déclenche un tsunami, les souvenirs remontent, la douleur de l’absence, la difficulté à se construire, sans image maternelle, le père qui finit par refaire sa vie, la laissant encore plus seule avec ses grands-parents… Elle décide de partir rejoindre cette mère qu’elle ne connaît pas… seulement pour quelques jours, car elle a une répétition prévue.

Léonor de Récondo nous livre un récit à sa manière, avec une réflexion sur l’amour, l’abandon la maternité, la difficulté de se construire en tant que femme, la fuite dans les rôles au théâtre ou au cinéma. Et surtout, elle parle très bien de l’absence, cette absence qui l’a accompagnée au fil des jours, omniprésente, unique compagne avec Antigone.

Par contre, « les retrouvailles » m’ont laissée sceptique, un peu trop faciles, d’autant plus qu’Apollonia est âgée et plutôt perdue (on se demande comment elle peut vivre seule avec la vaisselle, la saleté qui règne dans la maison isolée : on lui prépare ses médicaments une fois par semaine… mais c’est quand même touchant cette relation qui s’ébauche, avec en toile de fond un lourd secret…

Peut-on rattraper le temps perdu, nouer en si peu de temps une relation, au bout de trente ans d’absence et de souffrance ?

J’ai aimé l’omniprésence d’Antigone car l’héroïne d’Anouilh me fascine depuis longtemps, et aussi la référence à la Rose tatouée de Tennessee Williams : « Personne n’est rien avant d’être aimé », les extraits que nous donne l’auteure.

L’écriture de Léonor de Récondo est toujours aussi belle, mais je n’ai pas ressenti l’élan de « Pietra viva » que j’avais adoré ou « Amours » ou encore « La leçon de ténèbres » dans lequel elle m’a fait découvrir et apprécier l’œuvre du peintre El Greco, mais c’est une belle histoire.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver son auteure que j’apprécie particulièrement.

#Reveniràtoi #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

Léonor de Récondo est née en 1976 dans une famille d’artistes. Violoniste, elle a enregistré de nombreux disques et s’est produite en France et à l’étranger.

Écrivaine, elle est l’autrice de huit romans dont Amours(Sabine Wespieser, 2015), Grand Prix RTL-Lire et Prix des Libraires, Point cardinal (Sabine Wespieser, 2017) Prix du roman des étudiants France Culture-Télérama, ou encore La Leçon de ténèbres (Stock, 2020), prix Ève Delacroix de l’Académie française.

Extraits :

Personne ne peut lui parler de sa mère. Personne n’en a le droit parce que nul n’a su lui expliquer. Et si des réponses existaient bel et bien, ce serait trop tard. Trente ans…

Elle est Antigone. Elle l’a lu, relu, par cœur, rabâché. Mais là, elle ne se souvient de rien, sinon d’une réplique qui tourne en boucle dans sa tête comme un disque rayé : « Je péris sans avoir usé ma part de vie ».

Elle se souvient du jour où son père Isidore, lui avait dit : Maman est partie. Une phrase simple, sujet, verbe, participe passé. Une phrase tout à fait intelligible. Magdalena la comprenait mas la trouvait trop courte. Il manquait au moins un complément de lieu…

Les gens ne s’écrivent plus, disait-il à Apollonia, les courriers électroniques, c’est de l’écrit impalpable, et ce qui ne se touche pas ne compte pas.

Tout foutait le camp et pourtant, Magdalena étudiait sans relâche, avec un soin et une exigence irréprochables. Pas pour être la meilleure, simplement pour tenir, surnager au-dessus de cette eau profonde qui pouvait la happer dans un tourbillon. Au-dessous de 15, elle se noyait. Un 20, elle survivait…

Des années plus tard, elle saura dire l’absence. L’absence ressentie au premier pas dans la maison. Ce pas qui résonnait soudain dans le vide.

C’est Antigone qui l’a sauvée, pas celle de Sophocle, non, celle d’Anouilh. Le premier personnage à l’avoir percutée de plein fouet. Antigone est devenue son amie, son autre. Celle espérée qui comprend tout, prend tout, ne se sépare jamais, n’abandonne pas, n’y pense même pas…

Elle pleure les années passées à attendre, ces années perdues à errer à la quête d’un amour qui viendrait combler le vide béant. Toutes ces années à croire qu’un regard peut remplacer celui qui s’est détourné.

Mais elle est clouée sur place par une insondable colère. Une colère épaisse, faite d’abandons, d’amertumes, de tout ce qui n’a pas été prononcé, de toute l’insouciance dont elle a été privée, son adolescence lestée de rêves sombres, des masques agrafés au visage, au fil des rôles, des rencontres amoureuses manquées.

L’impossibilité d’être reconnue dans sa vie intime, d’exister officiellement. Reconnue comme actrice, niée en tant que femme. C’était ce qu’elle ressentait profondément. Un paradoxe absurde, inimaginable pour les autres, qui l’exténuait.

J’ai cru que ma vraie vie était celle de l’attente d’une absente. Et si je m’étais trompée tout du long, si cet évitement m’avait simplement dépassée, posée à côté du lieu de la blessure, à une distance suffisante pour la voir, sans la subir ?

Lu en septembre 2021

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire 2021

« Enfant de salaud » de Sorj Chalandon

J’avais très envie de retrouver la plume de Sorj Chalandon et la Seconde Guerre Mondiale, donc ce livre était forcément pour moi :

Résumé de l’éditeur :

Un jour, grand-père m’a dit que j’étais un enfant de salaud.

Oui, je suis un enfant de salaud. Mais pas à cause de tes guerres en désordre papa, de tes bottes allemandes, de ton orgueil, de cette folie qui t’a accompagné partout. Ce n’est pas ça, un salaud. Ni à cause des rôles que tu as endossés : SS de pacotille, patriote d’occasion, résistant de composition, qui a sauvé des Français pour recueillir leurs applaudissements. La saloperie n’a aucun rapport avec la lâcheté ou la bravoure.

Non. Le salaud, c’est l’homme qui a jeté son fils dans la vie comme dans la boue. Sans trace, sans repère, sans lumière, sans la moindre vérité. Qui a traversé la guerre en refermant chaque porte derrière lui. Qui s’est fourvoyé dans tous les pièges en se croyant plus fort que tous : les nazis qui l’ont interrogé, les partisans qui l’ont soupçonné, les Américains, les policiers français, les juges professionnels, les jurés populaires. Qui les a étourdis de mots, de dates, de faits, en brouillant chaque piste. Qui a passé sa guerre puis sa paix, puis sa vie entière à tricher et à éviter les questions des autres. Puis les miennes.

Le salaud, c’est le père qui m’a trahi.

Ce que j’en pense :

Comment se construire quand on a, face à soi, un père qui ment tout le temps, et en plus vous maltraite ? L’enfant avait besoin de croire que son père était un héros, résistant, au passé glorieux, mais le grand-père lui explique un jour, qu’il est en fait un « enfant de salaud » car le père a fait la guerre du mauvais côté.

Alors qu’un problème de santé lui fait côtoyer la mort de près, le père laisse un message sur le répondeur de Sorj, où il lui explique, qu’il a fait partie de la division Charlemagne et a protéger le bunker d’Hitler !!! malgré le choc il pense qu’enfin il lui dit  la vérité … Hélas…

L’auteur va se livre à sa propre enquête sur le passé paternel, jugement, témoignages… Et, en même temps, il couvre pour son journal le procès de Klaus Barbie devenu Altmann (et « conseiller de dictateur » en Bolivie !

Évidemment, le père de Sorj veut un passe-droit pour assister au procès, (qu’il obtiendra sans peine vues ses « relations ». Ce qui l’intéresse, à part, voir le nazi et le numéro de maître Vergès, digne d’un One man show hélas, c’est que Barbie-Altmann lâche le nom de celui qui a trahi Jean Moulin et que… cela fasse le buzz bien sûr…

L’auteur revient sur la rafle d’Izieu, retourne sur les lieux pour visiter cette colonie gérée par Madame Zlatin, elle-même chassée d’un hôpital lyonnais parce que juive. Il n’est d’ailleurs pas très bien accueilli par la personne qui fait visiter les lieux, car la suspicion règne et règnera encore longtemps sur ce village : qui a trahi ?

J’ai aimé la manière dont Sorj Chalandon a construit son récit, avec d’un côté ce père, menteur pathologique, qui s’en sort par une pirouette même lorsqu’il est pris en flagrant délit de mensonge, versus le Boucher de Lyon, qui, fort habilement conseillé par son avocat, affirme qu’en tant que Klaus Altmann, il n’a rien à se reprocher, et ne devrait pas être là…

« Je venais de faire entrer le procès de mon père dans la salle d’audience qui jugeait Klaus Barbie. La petite histoire et la grande rassemblées. Dans le box vide de l’accusé, il y avait de la place pour les aventures de ce jeune Français. Pour ce père, en fond de salle, entré là par ruse.« 

On ne peut s’empêcher de les comparer : la barbarie nazie et le père qui cogne son fils en hurlant en allemand. On comprend pourquoi l’un ne peut qu’être fasciné par l’autre, avec le négationnisme jamais très loin. Pour le père, l’Histoire a été écrite par les vainqueurs ! et il n’éprouvera pas le moindre intérêt, la moindre empathie, envers les victimes dont les témoignages seront d’une dignité absolue, mais pour lui ce ne sont que jérémiades…

Dans ma région, on a attendu le procès du boucher de Lyon comme on l’a toujours appelé, car notre enfance a baigné dans les récits de la Résistance dans le Vercors, les trahisons, les massacres… Et le voir monter les marches, voir la tête à la chevelure argentée propre sur lui, émerger, dans un silence absolu, c’est un souvenir qui sera à jamais dans ma mémoire. Tout autant d’ailleurs que son refus d’assister au procès par la suite.

J’adresse au passage un grand merci à Robert Badinter car il a réservé un « chambre sur mesure » au nazi à la prison de Montluc où Jean Moulin a été torturé. Il a dû apprécier la délicate attention mais cet homme pouvait-il éprouver quoi que ce soit…

J’ai aimé retrouver la plume de Sorj Chalandon, la manière dont il parle de sa relation toxique avec son père, qui prétend avoir porté tous les uniformes, vert de gris, pétainiste tricolore (sous oublier le coup de maître de la division Charlemagne alors qu’il était incarcéré en quand Hitler a tiré sa révérence) et sa capacité de résilience…

L’idée de faire un roman sur celui qu’était son père en transposant « son procès » à l’époque de celui de Barbie, est vraiment géniale. Cf.Vidéo)

Et comme il le dit si bien, le salaud n’est pas seulement celui qui a choisi le mauvais côté, mais :

« Le salaud, c’est le père qui m’a trahi ».

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteur, ce qui est toujours très fort en émotion pour moi,depuis la lecture de « Le quatrième mur » et il m’en reste encore quelques uns dans ma PAL sans fond. .

#Enfantdesalaudrentreelitteraire2021sorjchalandon #NetGalleyFrance

9/10

L’auteur :

Après trente-quatre ans à Libération, Sorj Chalandon est aujourd’hui journaliste au Canard enchaîné. Ancien grand reporter, prix Albert-Londres (1988), il est l’auteur de neuf romans et Enfant de salaud sera le dixième, tous parus chez Grasset.

 Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006, prix Médicis), Mon traître (2008), La Légende de nos pères(2009), Retour à Killybegs (2011, Grand Prix du roman de l’Académie française), Le Quatrième Mur (2013, prix Goncourt des lycéens), Profession du père(2015), Le Jour d’avant (2017) et Une joie féroce(2019).

Extraits :

Izieu n’en pouvait plus de s’entendre dire que le bourg s’était couché devant les Allemands. Qu’un salopard avait probablement dénoncé la colonie d’enfants juifs…

…Oui, le crime pouvait être l’œuvre d’un félon, incorporé plus tard dans la Wehrmacht et arrêté à Sarrebruck par l’armée américaine, sous l’uniforme d’un gardien de camp de prisonniers.

Il m’a expliqué que la guerre, c’était plus compliqué que dans les films. Un jour, on tuait les uns, et le lendemain on pouvait tuer les autres. Il fallait faire attention avec les mots « amis et « ennemi » parce que l’Histoire avait été écrite par les vainqueurs… (Week-end à Zuydcoote avec Belmondo)

J’ai passé mon enfance à croire passionnément tout ce qu’il me disait, et le reste de ma vie à comprendre que rien de tout cela n’était vrai. Il m’avait beaucoup menti. Martyrisé aussi. Alors j’ai laissé sa vie derrière la mienne.

Une fois les plaies refermées, je me suis demandé combien de faussaires vivaient en lui. Combien de tricheurs lui griffaient le ventre. Est-ce qu’une seule fois une seule minute, ce charlatan avait dit vrai ?

Mais nous, on était des Français qui combattions le communisme sous un informe français. Il a regardé autour de lui. Toujours, il cherchait à savoir si on le remarquait, entre la crainte d’être écouté et l’espoir secret d’être entendu.

Depuis toujours, mon père me frappait. Il avait soumis son enfant comme on dresse un chien. Lorsqu’il me battait, il hurlait en allemand, comme s’il ne voulait pas mêler notre langue à ça. Il frappait bouche tordue, en hurlant des mots de soldats.

Mon père avait été un SS. J’ai compris ce qu’était un enfant de salaud. Fils d’assassin. Et pourtant, face à lui, je suis resté silencieux. Je ne lui ai rien opposé. Pas un mot. Et c’était terrible.

On a défendu le bunker d’Hitler jusqu’au 2 mai 1945.

Tu m’as menti, une fois de plus. Pendant que tes camarades de roman mourraient dans les plaines de Russie et d’Ukraine, tu étais emprisonné dans le nord de ton propre pays. Comme des centaines de malfrats français.

Amusé par les objectifs qui se bousculaient, par la salle qui frémissait, par les bancs surchargés des parties civiles. Amusé comme un homme pris pour un autre, qui va suivre un procès qui n’est pas le sien.

Le petit coup de théâtre du patronyme avait dû le ravir. Ils voulaient juger Barbie et c’est Altmann qui s’est avancé. Le vieux nazi allait rendre coup pour coup.

Les victimes ? Il manquerait le choc entre elles et leur bourreau.

C’était comme si la présence du Klaus Barbie lui avait redonné de la force, de la morgue, de la haine. Voir le SS, observer son sourire, écouter sa tranquille assurance l’avait galvanisé.

Ce 14 mai, les débats porteraient sur Altmann le Bolivien. Nous passerions de la guerre à l’après, lorsqu’une poignée de nazis à travers le monde espéraient encore reprendre le pouvoir.

Confronter deux hommes qui nient. L’un qui se dit Altmann, l’autre qui s’est prétendu patriote. Pour narguer deux orgueils. Mais, ce jour-là n’était pas encore venu.

Mon père, jeune traître français habillé en Allemand aurait pu effectivement croiser cet officier SS entre deux coups de cravaches. Et toutes ces années après, il en goûtait le vertige.

Lu en septembre 2021

Publié dans littérature USA, Thriller, Tombé des mains

« Nous étions les reines » de Laurie Elizabeth Flynn

Je vous parle aujourd’hui d’un livre, choisi pour me permettre de respirer un peu, car mes dernières lectures ont été souvent des coups de cœur (certaines chroniques sont encore à venir) et voilà ce qu’il advint de ladite expérience…

Résumé de l’éditeur :

QUATORZE ANS PLUS TÔT, LEURS JEUX PERVERS ONT BRISÉ DES VIES. AUJOURD’HUI, C’EST À ELLES DE RENDRE DES COMPTES.

À leur retour sur le campus, dix ans après l’avoir quitté, deux anciennes amies de fac réalisent que quelqu’un cherche à se venger de ce qu’elles y ont fait à l’époque – et que cette personne ne reculera devant rien pour arriver à ses fins.

Un thriller psychologique aussi subtil qu’efficace sur l’ambition, les amitiés toxiques et les désirs mortels. Un premier roman impressionnant et magistral.

Depuis qu’Ambrosia Wellington a quitté la fac, elle s’est donnée beaucoup de mal pour s’inventer une nouvelle vie et laisser le passé derrière elle. Lorsqu’elle reçoit un mail l’invitant à la célébration des dix ans de sa promo, son instinct la pousse d’abord à refuser. Jusqu’à ce qu’arrive un étrange message anonyme :  » Nous devons parler de ce que nous avons fait cette nuit-là. « 

Les secrets qu’Ambrosia pensait enfouis ne le sont pas. Quelqu’un sait. Quelqu’un sait que l’amitié entre Ambrosia et l’extravagante Sloane « Sully’ Sullivan les a poussées à jouer à des jeux de séduction de plus en plus troubles, de plus en plus pervers. Mais comment résister au charme vénéneux de Sully, capable de faire faire ce qu’elle voulait à toutes celles et tous ceux que ce charme envoûtait ?

De retour sur le campus, assaillies par les souvenirs et par les remords, Ambrosia et Sully reçoivent des messages de plus en plus menaçants. Celui ou celle qui les écrit ne cherche pas seulement à connaître la vérité, mais à se venger. À se venger de ce que les deux filles ont fait à l’époque, et dont Ambrosia réalise enfin toute la cruauté.

Alternant entre le récit du premier semestre d’Ambrosia sur le campus et celui de son retour quatorze ans plus tard, Nous étions les reines mêle thriller, tragédie, trouble et trahison pour décrire avec brio la brutalité et la perversité des jeux amoureux et la cruauté des jeunes filles entre elles, à un âge où l’on ne réalise pas qu’il n’y a parfois qu’un souffle ténu entre l’amour et la mort.

Ce que j’en pense :

Ambrosia Wellington, mariée à Adrian, couple improbable, reçoit une invitation pour célébrer les dix ans de la promotion à l’université. Or, il s’est passé quelque chose comme le dit si bien le résumé !!!! et elle craint le retour de la vengeance…

Dès les premiers chapitres, malgré l’alternance présent-passé (quatorze ans plus tôt), j’ai vraiment fait des efforts pour m’accrocher, mais il règne un tel degré de perversité, perversion ne sait même plus quel terme employé chez Amb et son amie Sloane, alias Sully, sur fond de sexualité débridée, malsaine que…. Il m’est tombé des mains.

En gros, c’est sexe pur et dur, langage cru, mettre le grappin sur le compagnon d’une autre, sans vergogne, le tout sur fond d’alcool et de joints, puis cocaïne.

Trop c’est trop, nausées permanentes, ces filles feraient bon ménage avec tous les mecs tordus, style Weinstein, Epstein et comparses… j’avais déjà des nausées XXL à cause d’une intolérance à un antalgique alors, pas eu envie d’insister, ni même savoir qui s’était réellement passé quatorze ans auparavant… On se demande en quoi consistent les études supérieures aux USA…

Je m’attendais à un thriller, et je me suis retrouvée dans une quatrième ou cinquième dimension… certes, c’est le premier livre de l’auteure et elle trouvera probablement son public…

Le résumé de l’éditeur, en dit trop, et j’aurais dû m’en tenir à sa lecture…. Je préfère encore entendre Goebbels pérorer sur l’utilisation de la musique, à des fins de propagande que cette soit disant « lecture détente ». Je vais m’empresser de l’oublier…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Hugo Thriller qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure qui visiblement n’est pas pour moi…

#Nousétionslesreines #NetGalleyFrance

Tombé des mains ou plutôt jeté contre le mur mais j’aurais abîmé ma liseuse et c’eût été fort dommage.

Extraits :

Un jour, un poing s’est refermé sur notre monde, en expulsant toute lumière. Cette scène de carnage à laquelle nous avons assisté, massés devant notre résidence universitaire, nous l’avions couvée en notre sein. Une pulsion de destruction qui a anéanti notre capacité de création. P 2

C’était ça, Wesleyan, une université toujours prête à sauver le monde, mais remplie de filles qui ne pouvaient pas se sauver elles-mêmes.

De toute façon, a continué Sully, on est toutes les mêmes pour eux. On a le même corps. C’est ce qu’on fait avec qui compte. Pourquoi tu penses qu’ils sont si nombreux à céder à la tentation ? Pourquoi tu crois que les enterrements de vie de garçon génèrent, genre, des milliards de dollars ? C’est une industrie qui repose sur l’idée que presque tous les hommes vont tromper leur copine à un moment ou un autre…

Abandonné en septembre 2021

Publié dans Littérature japonaise, Rentrée littéraire 2021

« N’oublie pas les fleurs » de Genki Kawamura

Petit séjour, en terre Alzheimer, au Japon, avec le livre dont je vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Le soir du 31 décembre, Izumi rend visite à sa mère Yuriko pour les fêtes de fin d’année, mais cette dernière est absente. Il la retrouve finalement perchée sur la balançoire d’un parc voisin, où elle semble perdue. Cet événement n’est que le premier signe de la maladie qui la ronge : quelques mois plus tard, il apprend qu’elle est atteinte d’Alzheimer.

À mesure que les souvenirs de Yuriko s’estompent, ceux de l’enfance d’Izumi ressurgissent. En prenant soin de sa mère – au moment où lui-même s’apprête à devenir père – Izumi tente de comprendre ce qui l’a éloigné d’elle au fil du temps, s’interroge sur le sens de leur relation. Pour retrouver l’essentiel de ce qui leur reste à présent.

Traduit du japonais par Diane Durocher.

Ce que j’en pense :

Comme tous les ans, Izumi rend visite à sa mère, Yuriko, le trente-et-un décembre et fête avec elle son anniversaire car elle est née le 1er janvier, et en général, on oublie de le lui souhaiter. Bizarrement, elle n’est pas à la maison, et il doit partir à sa recherche. Il la retrouve perchée sur une balançoire, un peu perdue. Elle était juste sortie faire quelques courses.

Il avait bien remarqué qu’elle était un peu bizarre depuis quelques temps, mais accaparé par son travail, dans la sponsorisation de musiciens, il ne va pas la voir très souvent.

Le réfrigérateur est plein de légumes ou produits dont la date de péremption est largement dépassée, la vaisselle s’accumule alors qu’elle a toujours été très à cheval sur l’ordre et la propreté. Elle donne encore quelques cours de piano, mais confond parfois les élèves…

Izumi se décide à l’emmener consulter une neurologue (on ne peut pas dire qu’elle soit animée par le tact et l’empathie !) et le diagnostic tombe : Alzheimer. Pour lui c’était une notion empirique, cela ne pouvait pas toucher sa mère.

Il est marié et sur le point d’être père, ce qui est déjà compliqué pour lui, né de père inconnu, sujet tabou dans la famille puisque les parents de Yuriko, ne supportant pas le déshonneur l’ont reniée.

Comment être père quand on n’a aucun homme dans son entourage pouvant servir de substitut et en parallèle comment être sûr d’avoir le bon comportement (si tant est qu’il en existe un !) quand il y a des failles dans la relation mère-fils. Izumi nous fait partager ses doutes, son besoin d’en savoir plus sur ses origines…

Malgré ses doutes, il se réagit très bien vis-à-vis de sa mère, essaie de lui faire plaisir, d’aller dans son univers. Il est touchant par ses questionnements et ses tâtonnements après une période de déni assez brève.

Il y a des très belles scènes, quand les rôles commencent à s’inverser, qu’elle redevient une petite fille dont il faut comprendre et satisfaire les désirs, notamment lorsqu’il l’emmène voir les plus beaux feux d’artifice de la ville, car elle a la nostalgie des « demi feux d’artifice » et il s’aperçoit qu’il a mal interprété…

Le récit se déroule sur fond de musique classique avec « les rêveries » de Schumann pour Yuriko, contemporaine pour Izumi, car la mémoire du jeu, des notes est encore présente chez cette musicienne.

J’ai aimé les personnages, leur histoire, l’évolution des relations entre eux, l’appréhension de la maladie d’Alzheimer dans la culture nipponne, qui propose des solutions intéressantes, mais l’auteur n’hésite pas à évoquer la suite : la mort, les obsèques, les querelles de certaines familles autour de l’héritage hypothétique.

C’est ma première incursion dans l’univers de Genki Kawamura, que je ne connaissais pas du tout, malgré sa notoriété au Japon et j’ai bien aimé, le thème comme l’écriture. Le Japon et sa culture me fascinent et j’aime bien découvrir de nouveaux auteurs…

Un grand merci à NetGalley et aux Fleuve éditions qui m’ont permis de découvrir ce roman et de découvrir son auteur dont le style et l’univers m’ont plu.

#Noubliepaslesfleurs #NetGalleyFrance

8,5/10

L’auteur :

Auteur de romans, d’interviews et d’essais, Genki Kawamura est aussi réalisateur de cinéma (notamment Confessions en 2010, Wolf Children en 2012 ou encore Parasite en 2014).

Véritable phénomène au Japon avec 1,3 millions d’exemplaires vendus, son livre Deux milliards de battements de cœur est en cours de traduction dans de nombreux pays. Publié sous ce premier titre en grand format en français, la version poche se rapproche plus du titre en version originale : Et si les chats disparaissaient du monde…

Extraits :

Le cours va bientôt commencer. Non, je dois me rendre quelque part avant. Mais où ?  Où devais-je aller, déjà ? Ah oui ! au supermarché…

Une fois allumé, le néon au-dessus de l’évier révéla un amoncellement de vaisselle sale. Une casserole laissée sur la gazinière, contenait des restes de choux chinois. Plutôt étonnant, sachant à quel point sa mère était à cheval sur la propreté. Elle n’était pas du genre à laisser traîner la vaisselle…

La vie de Yuriko tournait autour du piano. Une fois diplômée de l’université de musique, elle avait gagné sa vie en donnant de petits concerts ici ou là, dans les réceptions de grands hôtels, notamment.

Depuis quelques années toutefois, leurs conversations manquaient de souffle et il se contenter de l’écouter en hochant la tête de temps en temps. A partir de quand, parler avec sa mère était-il devenu aussi ennuyeux ?

Alzheimer… Ce mot ne lui évoquait pas du tout sa mère. C’était une maladie lointaine, qui sévissait dans les fables, pas dans la réalité, pas dans leur réalité.

« Autrefois, notre espèce ne pouvait espérer atteindre les cinquante ans. Cette limite dépassée, nous avons commencé à voir apparaître les cancers. Maintenant que nous réussissons à les combattre et à rallonger d’autant l’espérance de vie, c’est Alzheimer qui nous rattrape… à chaque victoire l’humanité doit se mesurer à une nouvelle menace… » discours de la neurologue à Izumi !!!!

Encore cinq mois et il serait père. La vie avait une façon bien à elle de vous pousser en avant sans aucun répit.

Il s’était alors rendu compte que sa mère lui faisait honte.

« Les patients ne pensent jamais simplement sortir faire un tour, lui avait expliqué la docteure. Ils ont un but précis et impérieux qui leur commande de sortir. Certains veulent retourner sur les lieux de leur enfance, d’autres croient devoir fuir. Ces actions vous semblent peut-être étranges, mais pour eux, elles ne le sont pas, vous devez bien garder cela en tête.

En effet, la spécificité des humains résidait peut-être dans leur imperfection. Le peintre qui a oublié la couleur rouge, l’écrivain qui a oublié le sentiment amoureux, ceux-là peuvent tout de même créer des œuvres grandioses.

Depuis quelque temps, Yuriko avait cessé d’appeler Izumi par son prénom. Elle semblait se souvenir qu’il était son fils, mais elle avait oublié es trois syllabes prononcées combien de milliers, combien de millions de fois, dans sa vie.

Il ne se sentait pas la moindre étincelle d’instinct paternel, encore moins maternel. Comment pouvait-on devenir père dans ces conditions ?

Après une heure de crémation il n’était plus resté de Yuriko qu’un tas de fragments d’os bien blancs et secs. Selon la tradition, Izumi avait récupéré les morceaux à l’aide de longues baguettes en bambou et les avait enfermés dans une urne. C’était tout ce qu’il restait de sa mère, et c’était tellement léger. Il avait pris conscience que les êtres n’étaient pas constitués de leur propre enveloppe charnelle.

Lu en septembre 2021

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire 2021

« Les contreforts » de Guillaume Sire

 Aujourd’hui, pas de récit autour de la Seconde guerre Mondiale, ou sur le handicap ou la maladie, mais place à la flamboyance de la vie de château et ses aléas avec :

Résumé de l’éditeur :

« Un éclair découpa l’horizon, suivi de sa morsure sonore, et une goutte tomba, grosse comme un doigt — et le grand délire commença. »


Au seuil des Corbières, les Testasecca habitent un château fort fabuleux, fait d’une multitude anarchique de tourelles, de coursives, de chemins de ronde et de passages dérobés.
Clémence, dix-sept ans, bricoleuse de génie, rafistole le domaine au volant de son fidèle tracteur ; Pierre, quinze ans, hypersensible, braconne dans les hauts plateaux ; Léon, le père, vigneron lyrique et bagarreur, voit ses pouvoirs décroître
à mesure que la vieillesse le prend ; Diane, la mère, essaie tant bien que mal de gérer la propriété.

Ruinés, ils sont menacés d’expulsion. Et la nature autour devient folle : des hordes de chevreuils désorientés ravagent les cultures. Frondeurs et orgueilleux, les Testasecca décident de défendre coûte que coûte le château.


Dans cette épopée baroque et tragique où on retrouve toute sa puissance romanesque, Guillaume Sire érige une mythologie sur la terre de son enfance.

Ce que j’en pense :

Sur les contreforts des Corbières, du côté de Carcassonne, le château de Montrafet domine… ce domaine prestigieux autrefois, appartient à la famille Testaseca   dont la splendeur s’est quelque peu délitée dans le temps, puisqu’ils sont au bord de la ruine.

Dans la famille, nous avons Léon, personnage haut en couleurs, plus prompt à se servir de ses points qu’à manœuvrer habilement pour se mettre qui il faut dans sa poche, pour se sortir du marasme actuel. Son épouse, Diane, parisienne transformée en châtelaine par amour, les yeux rivés sur les comptes, les factures et autres mises en demeure.

Ils ont deux enfants : Clémence, l’aînée pour laquelle la mécanique ou la « maçonnerie » n’ont aucun secret, prête à tout pour défendre le château et la famille, et qui pétille d’intelligence. Pierre, le cadet, plutôt rêveur, toujours en train de relever les pièges avec lesquels il attrape entre autres des perdreaux. Et, n’oublions pas Bendico, le chien, membre à part entière de la famille.

La lutte pour trouver des subventions va être rude, car il ne suffit pas d’étayer les murs pour qu’ils ne tombent pas, il faut trouver des solutions plus pérennes. Un classement « monument historique » est en vue, mais les tentations sont trop grandes pour notaires, véreux, édiles en quête de taxes et promoteurs immobiliers de tous poils. On déclare l’expulsion de la famille et on commence les travaux sans avertir personne. Ce sera le début d’une guerre sans merci…

Sur fond de légendes que l’on raconte le soir à la veillée, avec les sinagries et autres démones, qui permettent de tenir les enfants, tranquille. Une des légendes s’est bâtie sur l’incendie qui a détruit le côteau mais préservé miraculeusement Pierre, entretenant ainsi les superstitions.

On fait la connaissance des ancêtres illustres, Jehan Crèvecœur, la baronne Mahault, le capitaine Clodomir, Izambar le magnifique, Piotr… Léon va tenter de perpétuer la lignée en donnant leurs noms à chacun de ces grands crus (mais l’Europe de Bruxelles s’intéresse davantage à la distance séparant chaque pied de vigne qu’à une homologation en vins bio….

J’ai beaucoup aimé plonger dans les termes techniques, ce n’est pas tous les jours qu’on parle de mâchicoulis, tourelles, échauguettes, encorbellement, le vocabulaire d’une époque, pourtant pas si lointaine. J’aime beaucoup cette région, l’Aude (mais aussi l’Ariège) les châteaux cathares…

Ce roman est aussi intéressant par son rythme, l’histoire démarre tranquillement, et peu à peu tout s’accélère et on ne lève plus le nez du livre.

Je vais garder, au passage, l’image de Clémence partant à l’assaut, au volant de son Hyperélectreyon, qu’elle a rafistolé elle-même, tel un chevalier, chevauchant son destrier pour partir à l’assaut…

Sous la plume de Guillaume Sire, on se sent des ailes, et on a l’impression de participer à ce combat de David contre Goliath, avec ces personnages plutôt magnifiques, comme dans un roman de cape et d’épée, sur une terre dont l’histoire est très riche…

Même si je suis moins enthousiaste qu’avec son roman précédent « Avant la longue flamme rouge », ce roman m’a beaucoup plu par sa truculence et la cause qu’il défend, et j’espère qu’il va faire bouger les choses pour que cette famille puisse enfin sauver son château…

 Un grand merci à NetGalley et aux éditions Calmann-Levy qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver un auteur qui me plaît décidément beaucoup.

#Lescontreforts #NetGalleyFrance

8-9/10

https://www.associationculturelledepalaja.fr/photos

Cliquer pour accéder à chateau.pdf

L’auteur :

Guillaume Sire est écrivain et enseignant à l’université Toulouse Capitole. Son précédent roman, Avant la longue flamme rouge, a été distingué par de nombreux prix littéraires, notamment le prix Orange du livre, le prix des lecteurs de la Ville de Brive, le prix du roman Coiffard…

Extraits :

Pierre de Testasecca descend vers Montrafet par le chemin du grand cèdre. Le jeune homme a moins le corps d’un chasseur ou d’un vigneron que celui d’un poète égaré dans un parc. Ses cheveux mi-longs, noirs, sa minceur, son regard vénitien, son nez sévère et une certaine agilité assortie d’une force qui n’a rien d’encombrant le dote d’une grâce mystérieuse…

L’âme de Léon n’est pas, comme celle de Clémence, un voilier au-dessus des mers, mais plutôt un cachalot qui fend la tempête avec sa gueule ahurissante.

Sur les pics des Corbières habitent des démones invisibles appelées « sinagries ». Elles ne sont ne bonnes ni mauvaises, et n’agissent pas à proprement parler ; mais elles existent, et quand un enfant disparait, si elles ne sont pas coupables, elles n’y sont pas non plus pour rien : elles n’ont pas avalé l’enfant, mais ne l’ont pas sauvé. Elles étaient là.

La plupart des habitants de la région, d’un naturel superstitieux, se figurèrent que Loghauss avait passé avec le fils Testasecca un pacte contre nature. Le « baron perché » comme ils l’appellent depuis ce jour, avait été sauvé par la sinagrie, à condition de devenir sa marionnette…

Après l’incendie, Léon sentit que le regard de Clémence posait sur lui avait changé. Elle avait compris qu’il n’était ni invincible ni immortel ; et il se sentait d’autant moins invincible et immortel que sa fille n’y croyait plus.

Le Minotaure des Corbières a enlevé la princesse parisienne que tout destinait à une vie luxueuse et qui s’est retrouvée du jour au lendemain dans un château en ruine, sur les contreforts d’un désert, amoureuse éperdue d’un dingue bagarreur, « anarchiste de droit divin » comme il le dit lui-même, et têtu comme un bourriquet.

Son visage au nez droit et aux yeux noirs, sa mâchoire carrée, ses cheveux bruns hirsutes, ses épaules beaucoup plus larges que sa taille et son élégance de dandy baudelairien permettraient à n’importe qui de l’identifier, y compris ceux qui en auraient seulement entendu parler : Léon de Testasecca, Tête sèche le minotaure de Montrafet.

Il paraît que les gars de la commission vont bientôt venir eux-mêmes mesurer la distance entre les pieds avant de de décider ou non de verser les allocations ; pourquoi pas soupeser les grains de raisin tant qu’ils y sont, et écouter avec un stéthoscope les pommes de terre, histoire de vérifier qu’elles existent…

La mort est un scandale, elle l’a toujours pensé, mais aujourd’hui elle le sait mieux que quiconque, pour toujours, car rien, rien ne pourra guérir cette plaie, rien ne pourra changer ou diminuer ce qu’elle ressent, pas un millier d’années, ni même la preuve formelle que Christ est ressuscité…

Elle découvre Rachmaninov : les notes enchâssées, et cet instant où le piano reprend le contrôle dans le concerto N°2, comme si une fée montait au ciel avec ses ailes de lumière, cérémonieuse et folle, mais d’une folie consommée, qui l’a sans doute tourmentée pendant des siècles mais qui, on le comprend à cet instant, n’empêchera plus rien.

Lu en août-septembre 2021

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire 2021

« S’adapter » de Clara Dupont-Monod

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a tellement bouleversée que je suis plongée dans un abîme de réflexion devant l’étendue de la tâche que constitue la rédaction de cette chronique.

Résumé de l’éditeur :

C’est l’histoire d’un enfant aux yeux noirs qui flottent, et s’échappent dans le vague, un enfant toujours allongé, aux joues douces et rebondies, aux jambes translucides et veinées de bleu, au filet de voix haut, aux pieds recourbés et au palais creux, un bébé éternel, un enfant inadapté qui trace une frontière invisible entre sa famille et les autres. C’est l’histoire de sa place dans la maison cévenole où il naît, au milieu de la nature puissante et des montagnes protectrices ; de sa place dans la fratrie et dans les enfances bouleversées. Celle de l’aîné qui fusionne avec l’enfant, qui, joue contre joue, attentionné et presque siamois, s’y attache, s’y abandonne et s’y perd. Celle de la cadette, en qui s’implante le dégoût et la colère, le rejet de l’enfant qui aspire la joie de ses parents et l’énergie de l’aîné. Celle du petit dernier qui vit dans l’ombre des fantômes familiaux tout en portant la renaissance d’un présent hors de la mémoire.


Comme dans un conte, les pierres de la cour témoignent. Comme dans les contes, la force vient des enfants, de l’amour fou de l’aîné qui protège, de la cadette révoltée qui rejettera le chagrin pour sauver la famille à la dérive. Du dernier qui saura réconcilier les histoires.


La naissance d’un enfant handicapé racontée par sa fratrie.


Un livre magnifique et lumineux.

Ce que j’en pense :

Tout semble aller pour le mieux dans cette famille cévenole, le nouveau-né est présenté à la famille réunie, et devant le handicap, tout est chamboulé. On ne saura jamais les noms des protagonistes, ce seront : l’aîné, la cadette et le dernier et bien sûr les parents.

Chacun va réagir à sa manière, quand il faudra se rendre compte de l’inévitable : l’enfant est atteint d’une maladie génétique rare, il ne marchera jamais, car les muscles ne fonctionnent pas, il ne voit pas. Le médecin leur a prédit qu’il ne vivrait pas au-delà de ses trois ans.

L’aîné se sent très vite investi d’une mission. Il n’a que dix ans mais comprend bien qu’il faut soulager la souffrance et le désarroi des parents. Il va tenter de le stimuler comme il peut car seule l’audition fonctionne, alors il le promène dans la montagne, lui raconte les cascades, les oiseaux, les animaux… Il le fait manger, change les couches, l’installe, bien calé dans les coussins, pense bien à tenir sa nuque quand il le porte. Il est dans son rôle d’aidant, maîtrise tout, telle Mère Teresa, et surtout il ne faut causer aucun tracas aux parents…

La cadette, elle, le rejette d’emblée, cet enfant qui lui prend son frère. Elle n’a que neuf ans et tout s’est écroulé. Elle va donc agir contre, là où son frère agit pour. La colère devient s compagne, elle fait tout pour qu’on la regarde, ne serait-ce qu’un peu : violence à l’école, visite à la psychologue … jusqu’au jour où elle comprend que c’est inutile et trouve une autre manière de prendre sa place dans cette famille : elle va travailler d’arrache-pied pour être la première de la classe. Il s’agit de sauver la famille.

Heureusement, il y a la grand-mère qui s’occupe d’elle, lui apprend des choses, la recette des gaufres à l’orange… elle va l’emmener au cinéma, lui faire découvrir ce que découvrent les filles de son âge.

La grand-mère la hissait à la hauteur des autres. Elle lui offrait une normalité.

Plus tard, quand les « grands sont casés », les parents décident d’avoir un troisième enfant, et après s’être assurés qu’il n’y a pas d’anomalie détectable ce sera « le dernier », lui-aussi devra trouver sa place : remplacer l’enfant, réparer en montrant qu’il grandit normalement et va bien ? Comment faire aussi pour capter l’amour de l’aîné qui a donné tout ce qu’il a pu à l’enfant au risque de se perdre ? Ne pas faire trop de vagues pour que les parents n’aient pas de soucis, ils ont déjà tellement donné ? Enfant-messie ? Il a souvent l’impression d’usurper la place de l’absent, et la culpabilité d’être « né normal ».

Le dernier aura du mal a trouver sa place avec l’aîné et la cadette, dont le vécu a été difficile et a laissé des traces. Ont-ils encore quelque chose à donner ? C’est lui qui doit tenter de se frayer un chemin vers eux. Comme il le dit joliment :

« Son histoire familiale était pleine de trous. Justement, il aimait l’Histoire parce que la sienne lui échappait… »

Bien sûr, l’auteure évoque toutes les difficultés auxquelles se heurtent les familles : in suffisance de structures adaptées, les accès insuffisants pour les personnes à mobilité réduite, l’aide médicale et psychologique tellement limitées elles-aussi, mais ce n’est pas le propos du livre.

J’aime beaucoup les récits historiques que nous livre d’habitude Clara Dupont-Monod et j’ai eu immédiatement envie de la suivre dans ce nouveau « cadre » et elle m’a littéralement envoûtée.

J’ai beaucoup aimé ce récit : l’auteure a choisi de donner la parole aux pierres de la maison pour raconter comment les choses se passent, dans cette région des Cévennes où la nature impose ses droits, avec les rivières qui décident où elles veulent aller, avec ses inondations, ses « tempêtes ». La Nature est dure et, comme la vie, elle ne fait pas de cadeaux, reprend ses droits.

J’ai retrouvé, avec un immense plaisir, la très belle plume de Clara DupontMonod qui, une fois de plus, nous donne un récit puissant, plein de sensibilité, et fait réfléchir le lecteur : comment se serait-on comporté à la place de ces trois enfants : sauveur, victime, précocement adulte pour soulager les parents ?

Un grand merci à NetGalley et aux éditions qui m’ont permis de découvrir ce roman et retrouver son auteure.

#Sadapter #NetGalleyFrance

Troisième coup de cœur de cette rentrée…

L’auteure :

Clara Dupont-Monod est l’auteure de plusieurs romans dont La Passion selon Juette (Grasset, 2007), Le roi disait que j’étais diable (Grasset, 2014) et chez Stock en 2018, La Révolte.

Extraits :

Le choix des extraits a été compliqué, alors j’ai donné la parole à chacun des trois enfants…

On ne saura rien des courants qui, à cet instant, traversent le cœur d’une mère. Nous, les pierres rousses de la cour, qui faisons ce récit, nous nous sommes attachées aux enfants. C’est eux que nous souhaitons raconter. Enchâssées dans le mur, nous surplombons leurs vies. Depuis des millénaires nous sommes les témoins. Les enfants sont toujours les oubliés d’une histoire. On les rentre comme des petites brebis, on les écarte plus qu’on ne les protège.

Chaque adulte devrait se souvenir qu’il est redevable envers l’enfant qu’il fut.

Bientôt, les parents parleraient de leurs derniers instants d’insouciance, or l’insouciance, perverse notion, ne se savoure qu’une fois éteinte, lorsqu’elle est devenue souvenir.

Ils se tenaient donc sur la faille, entre un temps révolu et un avenir terrible, qui l’un comme l’autre, appuyaient de leur poids de douleur.

C’était un spectacle un peu étrange de voir ce garçon d’une dizaine d’années, en pleine santé, recueilli contre un autre, déjà étrange sans être encore bizarre : la taille d’un enfant de presque un an mais la bouche entrouverte, sans effort de contact, très calme, les yeux noirs vagabondant.

L’aîné comprenait qu’il tenait là l’expérience de la pureté. Il en était bouleversé. Aux côtés de l’enfant, il ne cherchait plus à brusquer la vie dans la crainte qu’elle ne lui échappe. La vie, elle était là, à portée de souffle, ni craintive ni combattante, juste là.

On posait l’enfant sur le canapé, la tête calée sur un coussin. Cela suffisait à le rendre heureux. Il écoutait. A son contact, l’aîné apprit le temps creux, l’immobile plénitude des heures.

Cet être n’apprendrait jamais rien et, de fait, c’est lui qui apprenait aux autres.

Il y avait là, l’étymologie du refuge, fugere, c’était s’enfuir. La montagne permettait le recul, un pas en arrière du monde. En même temps, l’aîné le savait, il faudrait composer avec eux, parce qu’ils étaient la vie majoritaire et grouillante.

Leur pays voulait du solide, du bon rouage. Il n’aimait pas les différents. Il n’avait rien prévu pour eux. Les écoles leur fermaient la porte, les transports n’étaient pas équipés, la voirie était un piège…

C’est tout ce qui lui reste de l’enfant, le chagrin. Il ne peut pas s’y soustraire ; cela voudrait dire perdre l’enfant définitivement…

… après tout, c’est son rôle, marcher en éclaireur. Montrer ce qu’il ne faut pas faire…

Et maintenant, l’enfant régnait. Il aspirait toutes les forces. Celles de ses parents et de son frère aîné. Les premiers affrontaient, le second fusionnait. A elle, il ne restait rien, aucune énergie pour la porter.

C’était un être à mi-chemin, une erreur, coincée quelque part entre la naissance et le grand âge. Une présence encombrante, sans parole, ni geste, ni regard. Donc, sans défense. Cette vulnérabilité générait la terreur.

La fragilité engendre la brutalité, comme si le vivant souhaitait punir ce qui ne l’est pas assez.

Si la cadette résumait, l’enfant avait pris la joie des parents, transformé son enfance et confisqué son frère aîné.

Elle se demandait comment faire le deuil d’un vivant. Elle sentait monter la colère envers l’enfant qui avait tout saccagé…

La cadette devint un bloc de pierre. Son cœur avait été arraché, elle n’en avait plus, pour elle c’était clos.

L’heure était au sauvetage d’une famille en péril. Son père devenait violent, sa mère muette, et son aîné était déjà un fantôme. Il était l’heure de combattre. Une force émergea au fond d’elle d’une froideur tranchante.

Elle comprit soudain que son frère aîné ne guérirait pas de l’enfant. Guérir, cela signifiait renoncer à sa peine, or la peine, c’était ce que l’enfant avait planté en lui. C’était sa trace.

Cachant son malaise, elle marchait les yeux rivés vers les pierres. Nous aurions voulu lui apporter un peu de réconfort, mais qui nous écoute ? Personne ne sait ce paradoxe, que les pierres rendent les hommes moins durs.

… Et la même question que des années auparavant : leur petit serait-il normal ? Derrière eux palpitait la grande attente des parents blessés, unis en une angoisse, celle d’abîmer alors qu’ils souhaitent la donner.

Le dernier n’avançait pas seul. Il le savait. Il était né avec l’ombre d’un défunt. Cette ombre ourlait sa vie. Il devrait faire avec…

Il les protégeait comme on s’assied près d’un enfant malade. Il sentait bien que ce n’aurait pas dû être son rôle. Mais il sentait aussi que le sort aime défaire les rôles, et qu’il fallait s’adapter.

Leur lien était tranquille et puissant.  A eux trois, ils formaient un cocon, tissaient des jours en forme de cicatrice. Sur ses épaules, pesait la renaissance. C’était à la fois lourd et gratifiant. Mais, c’était sa place donnée.

Au creux de lui, il appelait l’enfant « mon presque moi ». Il avait l’impression d’un double, de quelqu’un qui lui ressemblait.

Il s’excusait silencieusement auprès de son frère. Pardon d’avoir pris ta place. Pardon d’être né normal. Pardon de vivre alors que tu es mort.

Lu en août 2021

Publié dans Coups de coeur, Essai, Littérature française

« Vivre avec nos morts » de Delphine Horvilleur

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai lu et même relu afin de lui rendre l’hommage qu’il mérite, et j’avais décidé de publier ma chronique le jour de l’ouverture du procès des attentats de novembre 2015 :

Résumé de l’éditeur :

« Tant de fois je me suis tenue avec des mourants et avec leurs familles. Tant de fois j’ai pris la parole à des enterrements, puis entendu les hommages de fils et de filles endeuillés, de parents dévastés, de conjoints détruits, d’amis anéantis… »

Être rabbin, c’est vivre avec la mort : celle des autres, celle des vôtres. Mais c’est surtout transmuer cette mort en leçon de vie pour ceux qui restent : « Savoir raconter ce qui fut mille fois dit, mais donner à celui qui entend l’histoire pour la première fois des clefs inédites pour appréhender la sienne. Telle est ma fonction. Je me tiens aux côtés d’hommes et de femmes qui, aux moments charnières de leurs vies, ont besoin de récits. »

A travers onze chapitres, Delphine Horvilleur superpose trois dimensions, comme trois fils étroitement tressés : le récit, la réflexion et la confession. Le récit d’une vie interrompue (célèbre ou anonyme), la manière de donner sens à cette mort à travers telle ou telle exégèse des textes sacrés, et l’évocation d’une blessure intime ou la remémoration d’un épisode autobiographique dont elle a réveillé le souvenir enseveli.

Nous vivons tous avec des fantômes : « Ceux de nos histoires personnelles, familiales ou collectives, ceux des nations qui nous ont vu naître, des cultures qui nous abritent, des histoires qu’on nous a racontées ou tues, et parfois des langues que nous parlons. » Les récits sacrés ouvrent un passage entre les vivants et les morts. « Le rôle d’un conteur est de se tenir à la porte pour s’assurer qu’elle reste ouverte » et de permettre à chacun de faire la paix avec ses fantômes.

Ce que j’en pense :

Que signifie être rabbin, et comment rendre hommage aux personnes assassinées telle la psychanalyste Elsa Cayat, lors des attentats de Charlie Hebdo ou dans un autre deuil, quand parfois la famille elle-même sait si peu de choses sur la personne qui est accompagnée ?

Delphine Horvilleur revient dans cet essai puissant sur le judaïsme, par rapport à la laïcité, revenant sur des textes sacrés pour étayer son analyse. Elle évoque également la notion de Dieu et de ces hommes qui tuent en se revendiquant de son nom.

Elle évoque, les survivants de la Shoah et l’impossibilité à dire l’horreur, ce silence face à l’indicible, et ces enfants devenus les parents de leurs propres parents pour continuer à avancer. De même que les conséquences du silence, du non-dit et ces fantômes qui viennent tenter de faire face à l’histoire des familles, aux gens qui manquent et dont on ne parle pas.

Elle rend un bel hommage aux filles de Birkenau, amies à vie, Simone avec son chignon très serré, presque austère qui a dédié sa vie à la Nation, et la crinière flamboyante de Marceline, qui avait tendance à brûler la vie par les deux bouts, restant à jamais, l’adolescente rebelle (il ne faut jamais oublier qu’elle avait quinze ans quand elle a été déportée) chacune entre à sa manière en résilience.

« Simone Veil savait que le combat pour les droits des femmes est infini et que rien n’y est jamais acquis. En bien des occasions, elle a démontré que pour le mener, il fallait savoir renverser des « cruches » sur la tête de ses détracteurs, pour ne pas être prise pour l’une d’elles. »

L’auteure aborde d’autres thèmes, la mort d’un enfant, d’un conjoint, de la signification de la mort dans nos sociétés et par ricochet, celle de la vie, ou encore, où vont les morts après. Réflexion aussi sur la peur qui entoure, la maladie, notamment les maladies neurologiques (les plus terribles à mon humble avis !) avec le cas d’Ariane, tout autant que la peur de la mort.

La mort d’un enfant vous condamne à l’exil sur une terre que personne ne peut visiter, à part ceux à qui il est arrivé la même chose.

J’ai bien aimé la manière dont elle évoque Myriam, tellement obsédée par la mort qu’elle décide de préparer à l’avance le moindre détail de ses obsèques, pour que tout soit conforme à ce qu’elle désire, quitte à risque l’empêcher ceux qui y assisteront à ne jouer aucun rôle, rendant le deuil encore plus difficile.

J’ai mis beaucoup de temps à rédiger ma chronique sur cet essai qui m’a vraiment passionnée, alors que je ne connaissais rien du Judaïsme et de ses rituels, car je n’avais pas envie de me séparer de son auteure. Je l’ai lu, relu, annoté à un point tel que choisir des extraits a été compliqué, tant les surlignages abondaient. J’ai décidé de me procurer la version papier, pour l’avoir toujours à portée de mains.

Ce livre m’a accompagné pendant quelques mois et je pense qu’il fera partie de ma vie, moi l’athée, déçue par tant de religions, de chapelles, (rassurez-vous, mes amis les Boubous, c’est encore avec vous que je me sens le mieux !) et l’idée de demander des comptes à Dieu ne peut que me plaire, il devait vraiment regarder ailleurs au moment de la Shoah, des croisades, des attentats et autres massacres perpétrés en son nom.

Dernière petite chose : j’aime beaucoup écouter Delphine Horvilleur, je ne rate jamais ses passages à la TV, qu’il s’agisse d’émissions littéraires ou en tant qu’invitée, sa manière d’intervenir est toujours juste, et elle explique très bien…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui ont bien voulu me faire confiance une nouvelle fois en me faisant découvrir ce livre, ce qui m’a donné envie d’en savoir plus.

#Vivreavecnosmort #NetGalleyFrance

L’auteure :

Rabbin de Judaïsme en Mouvement, Delphine Horvilleur dirige la rédaction de la revue Tenou’a. Elle est notamment l’auteur de : En tenue d’Eve : féminin, pudeur et judaïsme (Grasset, 2013), Comment les rabbins font des enfants : sexe, transmission, identité dans le judaïsme (Grasset, 2015), Réflexions sur la question antisémite (Grasset, 2019).

Extraits :

La laïcité française n’oppose pas la foi à l’incroyance. Elle ne sépare pas ceux qui croient que Dieu veille, et ceux qui croient aussi ferme qu’il est port ou inventé. Elle n’a rien à voir avec tout cela.

L’identité juive repose elle aussi sur une vacance. Tout d’abord parce qu’elle n’est pas prosélyte et ne cherche pas à convaincre l’autre qu’elle détient l’unique vérité. Ensuite, parce qu’elle peine à formuler ce qui la fonde. Nul ne sait vraiment ce qui fait un juif et encore moins « un bon juif ».

Le judaïsme garantit en son sein la place d’Elsa (Cayat) et la mienne, celle d’une juive non croyante et celle d’un rabbin, sans qu’aucune de nous puisse se revendiquer plus légitime.

Les tueurs ont-ils perçu le paradoxe obscène de leur geste assassin ? Leur croyance en un Dieu qui demande vengeance et se vexe d’être méprisé constitue un gigantesque blasphème. Quel Dieu « grand » devient si misérablement « petit » qu’il a besoin que des hommes sauvent son honneur ?

Contrairement aux fleurs qui fanent, les cailloux restent de disent la force du souvenir.

Des revenants. C’est comme cela qu’on appelle souvent les fantômes, car c’est exactement ce qu’ils s’acharnent à faire : revenir. Revenir jusqu’à ce qu’on accepte de les voir, et de parler enfin d’eux.

Le vêtement blanc du fantôme est, en fait, une réminiscence d’un rite juif ancestral, l’enveloppement du mort dans un linceul.

Il y a les fantômes coriaces de la Shoah les morts laissés sans sépulture, ceux des conversions forcées, et les fantômes des enfants cachés, des marranes et des descendants du silence, de tout ce qu’il a fallu taire pour être sauvé.

Chaque évènement qui noue ou défait des liens les convoque. Forcément ! Ils sont en quête de fils manquants qui sutureraient nos histoires et les leurs.

Les enfants « nés après » sont devenus les parents de leurs parents et, investis de cette mission impossible, ils ont pris sur eux de beaucoup les protéger et de beaucoup les engueuler…

… Ce syndrome de l’enfant-messie est décuplé dans les familles traumatisées.

La vie et la mort ne sont pas hermétiquement séparées, et l’eau qui coule n’imperméabilise pas nos vies du deuil.

Les engagements de Simone et Marceline, politiques, cinématographiques ou amoureux, m’ont appris ce que « se relever » signifie, et surtout comment permettre à d’autres de le faire. Elles disaient : voilà ce qui nous est arrivé, mais souvenez-vous que nous ne sommes pas « que » ce qui nous est arrivé.

J’ai souvent pensé que Simone avait été l’une de ces fées pour les femmes de ma génération, et qu’elle s’était penchée sur nos berceaux en murmurant une puissante promesse. Je suis née en novembre 1974, au moment même où sa voix portait à l’Assemblée un engagement solennel.

Le rabbin n’est qu’une personne dont la communauté reconnaît l’érudition et qu’elle se choisit comme guide, mais en aucune manière, il ou elle n’est un intermédiaire entre Dieu et les hommes.

L’homme, même au jour de son jugement, peut demander des comptes au Juge. Ne pas laisser Dieu s’en tirer à si bon compte, mais lui tenir rigueur de son manque de compassion…

… En imaginant Marceline, devant la cour céleste au jour de son Jugement dernier, il m’a semblé que Dieu risquait effectivement de ne pas s’en tirer à si bon compte.

Je dis toujours aux endeuillés, quel que soit l’être cher qu’ils perdent, qu’ils vont devoir, en plus de leur douleur, se préparer à un étrange phénomène : la vacuité des mots et la maladresse de ceux qui les prononcent.

Perdre un parent fait de vous un orphelin, et perdre un conjoint fait de vous un veuf. Mais qu’est-on lorsqu’un enfant disparaît ? C’est comme si, en évitant de la nommer la langue croyait en écarter l’expérience, comme si par superstition, on s’assurait de ne pas en parler pour ne pas la provoquer.

La maladie renvoie chacun à ses frayeurs, et le mal d’Ariane, parce qu’il attaquait son cerveau, activait nos plus terrifiantes angoisses.

Lu et relu entre mai et septembre 2021

Publié dans Littérature italienne, Rentrée littéraire 2021

« La félicité du loup » de Paolo Cognetti

Petit intermède « douceur » avec le livre dont je vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Fausto a quarante ans, Silvia en a vingt-sept. Il est écrivain, elle est artiste-peintre. Tous deux sont à la recherche d’un ailleurs, où qu’il soit. Alors que l’hiver s’installe sur la petite station de ski de Fontana Fredda, au cœur du val d’Aoste, ils se rencontrent dans le restaurant d’altitude Le Festin de Babette. Fausto fait office de cuisinier, Silvia, de serveuse. Ils se rapprochent doucement, s’abandonnant petit à petit au corps de l’autre, sans rien se promettre pour autant. Alors qu’arrive le printemps et que la neige commence à fondre, Silvia quitte Fontana Fredda pour aller toujours plus haut, vers le glacier Felik, tandis que Fausto doit redescendre en ville rassembler les morceaux de sa vie antérieure et finaliser son divorce. Mais le désir de montagne, l’amitié des hommes et des femmes qui l’habitent et le souvenir de Silvia sont trop forts pour qu’il résiste longtemps à leur appel.


  Après le succès mondial des Huit Montagnes, Paolo Cognetti revient sur ses sommets bien-aimés avec un éblouissant roman d’amour, véritable ode à la montagne tour à tour apaisante, dangereuse, imprévisible et puissante.

Ce que j’en pense :

Fausto, écrivain en panne d’inspiration et en plein divorce décide d’aller retrouver la montagne, espérant que celle-ci va lui inspirant quelques pages, voire un roman…

De son côté, Sylvia, est artiste peintre, en pleine réflexion également. Ils se rencontrent dans une petite station de ski, au cœur du Val d’Aoste : Fontana Fredda dans un restaurant au nom évocateur, le Festin de Babette. Sylvia est serveuse, Fausto aide en cuisine.

Une histoire d’amour s’installe entre eux, sous l’œil de la patronne, Babette, des ouvriers qui dament les pistes pour les skieurs, parmi lesquels Santorso, on trouve aussi des « Montagnards » qui coupent les arbres…

Lorsque la saison est finie, Fausto retourne en ville pour finir de régler la procédure de divorce avec Veronica, tandis que Silvia va travailler dans un refuge.

J’ai bien aimé la manière dont Paolo Cognetti parle de la Montagne, des arbres détruits par les tempêtes, des glaciers qui fondent, alors que des cohortes d’alpinistes plus au moins chevronnés vont finir de les user en ne respectant pas forcément la Nature. Après tout, ce n’est qu’un sport de l’extrême n’est-ce pas ?

J’ai aimé la manière dont il parle du loup, son intranquillité qui le pousse à ne jamais rester trop longtemps au même endroit. Ces animaux me fascinent depuis des lustres et l’auteur leur rend hommage, alors qu’ils font si peu partie du récit.

Par contre, j’ai trouvé les personnages ternes, peu convaincants, leurs histoires d’amour sans désir de construire vraiment…

J’ai bien aimé « Les huit montagnes » et je pensais retrouver le même engouement, mais déception, je suis restée sur ma faim, car seule l’ode à la montagne m’a vraiment emballée ainsi que la manière dont l’auteur parle d’Hokusai et ses vues du Mont Fuji …

Il est certain qu’après le choc de « Berlin Requiem », c’était compliqué, mais ce roman a eu l’effet doudou dont j’avais besoin…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteur…

#Lafélicitéduloup #NetGalleyFrance

Sortie : 01/09/21

6/10

Extraits :

La Babette de la nouvelle était une révolutionnaire qui, après la chute de la Commune de Paris, s’était retrouvée cuisinière dans un petit village de rustres en Norvège. La Babette qu’il avait devant lui ne servait pas de soupes à la tortue mais avait tendance à adopter les orphelins et à chercher des solutions pratiques aux problèmes essentiels.

Humant l’air, il retrouva de cette contrée une mémoire lointaine, un souvenir reçu en héritage. Comme les règles auxquelles, il obéissait aveuglément – rester sur les hauteurs, ne pas quitter la forêt, voyager de nuit, se tenir à bonne distance des maisons et des routes –même s’il avait compris que quelque chose avait changé depuis qu’elles avaient été établies.

Mais, qu’est-ce qu’il faisait là, un abruti de quarante ans sans famille, ni travail, à part suivre son utopie ridicule du vis-là-où-tu-es-heureux ?

A la fin du livre, il trouva le seul texte qu’Hokusai ait laissé et qui disait : « Depuis l’âge de six ans, j’avais la manie de dessiner la forme des objets. Vers l’âge de cinquante ans, j’avais publié une infinité de dessins, mais tout ce que j’ai produit avant l’âge de soixante-dix ans ne vaut pas la peine d’être compté. C’est à soixante-treize ans que j’ai compris à peu près la structure de la nature vraie, des animaux, des herbes, des arbres, des oiseaux, des poissons et des insectes… »

A l’époque, il croyait que le glacier était éternel et immuable, un pan de la montagne qu’il aurait retrouvé là, entre la roche et le ciel. Son père en revanche avait compris ce qui était en train de se passer : si une chose disparaît, une autre prendra sa place lui dit-il. C’est ainsi que va le monde, tu sais ? C’est nous qui avons toujours la nostalgie de ce qu’il y avait avant.

Le loup obéissait à un instinct moins compréhensible. Santorso lui avait raconté qu’on ne comprenait pas très bien pourquoi il se déplaçait, l’origine de son intranquillité. Il arrivait dans une vallée, y trouvait peut-être du gibier à foison, pourtant quelque chose l’empêchait de devenir sédentaire, et tôt ou tard il laissait tous ces cadeaux du ciel et s’en allait chercher la félicité ailleurs.

Lu en septembre 2021

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire 2021

« La carte postale » d’Anne Berest

Toujours, plongée dans la deuxième guerre mondiale, et ses conséquences, je vous parle aujourd’hui de ce livre  :

Résumé de l’éditeur :

C’était en janvier 2003.

Dans notre boîte aux lettres, au milieu des traditionnelles cartes de vœux, se trouvait une carte postale étrange.

Elle n’était pas signée, l’auteur avait voulu rester anonyme.

L’Opéra Garnier d’un côté, et de l’autre, les prénoms des grands-parents de ma mère, de sa tante et son oncle, morts à Auschwitz en 1942.

Vingt ans plus tard, j’ai décidé de savoir qui nous avait envoyé cette carte postale. J’ai mené l’enquête, avec l’aide de ma mère. En explorant toutes les hypothèses qui s’ouvraient à moi. Avec l’aide d’un détective privé, d’un criminologue, j’ai interrogé les habitants du village où ma famille a été arrêtée, j’ai remué ciel et terre. Et j’y suis arrivée.

Cette enquête m’a menée cent ans en arrière. J’ai retracé le destin romanesque des Rabinovitch, leur fuite de Russie, leur voyage en Lettonie puis en Palestine. Et enfin, leur arrivée à Paris, avec la guerre et son désastre.

J’ai essayé de comprendre comment ma grand-mère Myriam fut la seule qui échappa à la déportation. Et éclaircir les mystères qui entouraient ses deux mariages. J’ai dû m’imprégner de l’histoire de mes ancêtres, comme je l’avais fait avec ma sœur Claire pour mon livre précédent, Gabriële.

Ce livre est à la fois une enquête, le roman de mes ancêtres, et une quête initiatique sur la signification du mot « Juif » dans une vie laïque.

Ce que j’en pense :

Un jour de janvier 2003, une carte postale représentant l’Opéra Garnier arrive dans la boîte aux lettres, au milieu des cartes de vœux. Elle est anonyme, quatre prénoms sont inscrits : Ephraïm, Emma, Noémie, Jacques, d’une écriture très maladroite. Elle semble avoir mis 10 ans avant d’être postée. Personne ne veut approfondir, jusqu’au jour où Anne est sur le point d’accoucher de sa fille, et elle veut savoir, au grand dam de Lélia…Mais il est temps d’ouvrir la porte aux souvenirs…

Dans la première partie du livre, on fait la connaissance des membres de la famille Rabinovitch, Nachman et son épouse, les enfants Ephraïm, Boris, Emmanuel puis les trois enfants d’Ephraïm et son épouse : Myriam, Noémie et Jacques, leur vie en Russie puis les différents exodes : Riga, puis la Palestine où Nachman va résider entretenant son orangeraie, très lucide, car il a toujours dû fuir pogroms et persécutions. Il conseille à tous de partir aux USA, mais personne ne l’écoute. Boris choisit la Pologne d’où est originaire son épouse et, les deux autres Paris. Que pourrait-il bien leur arriver, ils se sont intégrés. L’auteure nous raconte comment elle a réussi à tout reconstituer.

L’auteure nous fait vivre la rafle du Vél’ d’Hiv, son organisation méthodique, toute la maltraitance, le zèle de la police e, avec des termes bien choisis, sans concession, mais sans pathos non plus. Il en est de même avec les arrivées aux camps, les cheveux rasés qui vont servir à confectionner des pantoufles, les cendres recyclées en engrais ou les dents en or coulées en lingots… quant au traitement des êtres humains on le connaît donc je n’y reviendrai pas.

« Il faut que vous compreniez une chose : un jour ils voudront tous nous faire disparaître. » Nachman quand il parle de quitter la Russie.

Myriam rencontre à Paris, à la Sorbonne Vicente :

« Il a vingt et un ans, son père est le peintre Francis Picabia, sa mère Gabriële Buffet est une figure de l’intelligentsia parisienne. Ce ne sont pas des parents ce sont des génies. »

Dans la deuxième partie, on se situe dans la période actuelle, la fille d’Anne a entendu dans la cour de récréation un copain marocain qui n’aime pas les Juifs. Plus jamais cela disait-on à une époque… et comment réagir, surtout quand on n’est pas pratiquant. Toujours est-il que la grand-mère Lélia n’entend pas rester les bras croisés. En tout cas cela va relancer les recherches sur la personne qui a envoyé la fameuse carte.

Les difficultés à retrouver les archives, les traces de la famille est sidérante, car la France ne veut pas reconnaître la déportation, il faut tout enfouir sous une chape de plomb, c’est bien connu, les Français étaient tous des Résistants, pas des collabos…

Anne Berest évoque aussi Daniel Mendelsohn dont « Les disparus » qui me narguent dans ma bibliothèque mais que je n’ai encore eu le courage d’attaquer) Primo Levi, Hélène Némirovski… ainsi que l’interdiction de faire concourir « Nuit et Brouillard » à Cannes au nom de la réconciliation franco-allemande…

Dans la troisième partie, l’auteure évoque les prénoms : L’approche psycho généalogique est très intéressante, de même que les prénoms que l’on donne aux enfants : le 2e prénom d’Anne est Myriam, celui de Claire : Noémie, pour perpétuer les morts, mais quel fardeau, se sentir « obligé » de faire revivre l’ancêtre, depuis des générations en fait.

J’ai bien aimé retrouver aussi les noms multiples des parents en Russie, entre les prénoms officiels, les diminutifs et les équivalents français, pour l’état civil, ou les Archives, cela ne doit pas être évident…

Pour finir, la dernière partie est consacrée à Myriam, sa recherche désespérée de retrouver Ephraïm, Emma, Noémie et Jacques, refusant d’accepter l’idée qu’ils soient morts, et la manière dont elle refuse ensuite, comme beaucoup d’autres, de parler de cette tragédie, y compris à ses enfants, petit-enfants…

Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé ce livre, notamment le parcours de la famille à travers l’Europe pour tenter de fuir les persécutions, du caviar de Riga, à l’orangeraie de Palestine, sous fond de musique Emma joue et enseigne le piano, et l’impossibilité à imaginer l’inimaginable, quand on s’est intégré, en ayant demandé une naturalisation qui n’arrivera jamais…

Tout est bien équilibré, dans ce récit, la période avant la guerre, comme la période actuelle et Myriam m’a beaucoup plus, sa fin de vie est aussi bouleversante que tout son parcours.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver son auteure dont j’ai bien aimé « Sagan 1954 » il y a quelques années. Maintenant il ne me reste plus qu’à sortir « Gabriële » qui m’attend sagement dans ma PAL …

Je voulais faire une pause dans les récits sur la seconde guerre mondiale, la Shoah, mais je n’ai pas résisté à « Enfant de salaud » de Sorj Chalandon… on ne se refait pas…

#Lacartepostale #NetGalleyFrance

L’auteure :

Anne Berest est l’auteur de romans : La Fille de son père (Seuil, 2010), Les Patriarches (Grasset, 2012), Sagan 1954 (Stock, 2014), Recherche femme parfaite (Grasset, 2016), Gabriële, coécrit avec sa sœur Claire (Stock, 2017), de pièces de théâtre : La Visite, Les filles de nos filles (Actes Sud, 2020).

Elle a aussi écrit la série Mytho pour Arte, qui a reçu de nombreux prix, en France comme à l’étranger.

Extraits :

En revanche, la liste des prénoms m’a interpelée. Ces gens étaient mes ancêtres et je ne connaissais rien d’eux. J’ignorais les pays qu’ils avaient traversés, les métiers qu’ils avaient exercés, l’âge qu’ils avaient quand ils furent assassinés. Si on m’avait présenté leurs portraits, je n’aurais pas su les reconnaître au milieu d’inconnus. J’en ai ressenti de la honte.

Très tôt dans sa vie Ephraïm Rabinovitch rompt avec la religion de ses parents. A l’adolescence il devient membre du parti socialiste révolutionnaire et déclare à ses parents qu’il ne croit pas en Dieu … En 1919, Ephraïm a 25 ans…

… Ce brillant ingénieur sort tout juste de l’université, ayant échappé au numerus clausus qui limitait à 3% le nombre de Juifs admis à l’entrée.

Depuis quelques années, Nachman avait senti revenir dans l’air une odeur de soufre et de pourriture. Les Centuries noires, ce groupe monarchiste d’extrême droite, mené par Vladimir Pourichkévitch s’organisaient dans l’ombre. Cet ancien courtisan du tsar fondait des thèses dur l’idée d’un complot juif. Il attendait son heure pour revenir.

Seul le recoupement permanent et minutieux des documents, avec l’aide d’archivistes, m’a permis d’établir des faits et des dates.

Lélia avait parcouru l’Histoire comme elle aurait parcouru des pays. Ses récits de voyages dessinaient en elle des paysages intérieurs qu’il me faudrait à mon tour visiter.

La terrible erreur que commet Ephraïm, c’est de croire qu’on peut installer son bonheur quelque part… Ces migrants arrivés en charrette sont devenus trop vite des notables. Les Rabinovitch deviennent persona non grata dans le Riga des goys.

Il va falloir partir. De nouveau partir. C’est ainsi. Myriam s’est habituée. Elle sait que, pour ne pas souffrir, il suffit de marcher droit devant soi et ne jamais, jamais, se retourner.

C’est une sorte de « fausse guerre », que les Anglais surnomment the phoney war. Un journaliste français confond avec le mot funny et cette histoire devient pour toujours la « drôle de guerre ».

Ephraïm, comme la plupart des Juifs de France, ne comprend pas ce qui est en train de se tramer. La Pologne n’est pas la France répète sa femme.

Le propre de cette catastrophe réside dans le paradoxe de sa lenteur et sa brutalité. On regarde en arrière et on se demande pourquoi on n’a pas réagi avant, quand on avait tout le temps. On se dit, comment ai-je pu être aussi confiant ? Mais il est trop tard.

Il n’est plus « apatride », mais désormais « d’origine indéterminée ».  Être apatride, c’est être quelque chose. Être indéterminé, c’est louche.

Les Allemands n’entrent pas à cause des épidémies. Ils attendent. C’est le début de l’extermination des Juifs, par mort « naturelle ».

La proportion des Juifs sauvés de la déportation pendant la Seconde guerre mondiale en France fut élevée par rapport aux autres pays occupés par les nazis.

On voit la mégalomanie du rêve antisémite : arrêter tous les Juifs d’Europe en même temps, à la même heure.

Pourquoi la carte est-elle revenue me hanter précisément à ce moment-là de ma vie ? Il y a cet événement qui a tout déclenché, ce qui s’était passé à l’école avec ma fille Clara.

Et attention, à ce moment-là, l’administration ne parle pas officiellement de « morts en camp » ni de « déportés » … On parle des « non-rentrés » … 

… Ils sont passés de « non-rentrés », à « disparus », puis « morts sur le sol français. La date retenue officiellement est celle des départs de France des convois de déportation. (On ne reconnaît pas qu’ils sont morts à Auschwitz)

Les associations d’anciens déportés obtiendront seulement en 1996 la reconnaissance de « mort en déportation » ainsi que la rectification des actes de décès.

Cette idée inconsciente que nous devons écrire le plus de livres, possible, afin de remplir les bibliothèques vides des livres qui n’ont pas pu voir le jour. Pas seulement ceux qu’on a brûlés pendant la guerre. Mais ceux dont les auteurs sont morts avant d’avoir plus les écrire.

Et oui, dans mes vieilles nuits de dérive, j’ai parfois formulé cette idée que je vivais la vie qu’une autre n’avait pas pu vivre, parce que c’était mon obligation

Comment savoir que l’on est en vie, si personne n’est le témoin de votre existence.

Lu en août 2021

Publié dans Littérature Royaume-Uni, Polars

« Ni vu, ni connu » de Jeffrey Archer

Petit intermède polar entre deux lectures fortes qui m’ont particulièrement marquée ces derniers jours avec le livre dont je vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Le nouveau roman de Jeffrey Archer, « conteur de la trempe d’Alexandre Dumas » selon le New York Times.

William Warwick a été promu et intègre la brigade des stupéfiants. Ses membres ont pour objectif prioritaire d’appréhender Assem Rashidi, le fameux baron de la drogue du sud de Londres, connu sous le nom de La Vipère.

Alors que l’enquête progresse, William va devoir faire face à des adversaires redoutables tout droit revenus de son passé. Son ennemi juré, Miles Faulkner, est toujours libre, mais une erreur de jugement de sa part pourrait bien le voir partir en prison. William et sa fiancée, Beth, s’occupent des préparatifs de leur mariage sans se douter qu’une mauvaise surprise les attend à l’autel.

William devra ruser pour traduire en justice Miles Faulkner et Assem Rashidi en élaborant un stratagème qu’aucun des deux hommes ne pourra prévoir, un piège caché à la vue de tous…

Ce que j’en pense :

William Warwick, qui vient d’être nommé brigadier à la brigade des stups, est en plein préparatif de son mariage avec Beth qui travaille dans le domaine de l’art. en même temps, son vieil ennemi, le baron de la drogue Miles Faulkner qu’il s’agit de prendre la main dans le sac.

Un ancien copain de collège, consommateur, avec lequel il a eu autrefois des démêlés, va être recruter comme « taupe » en échange d’une fuite au Brésil avec sa dulcinée. Devenu témoin protégé, il va devoir raconter comment fonctionne le trafiquant. Mais, est-il fiable ?

Un autre baron de la drogue, Assem Rashidi, alias la Vipère, fait également l’objet d’une surveillance, et William participe au plan mis en œuvre par l’équipe.

L’enquête policière est sympathique, sur fond de mariage, voyage de noces à Rome, pour William et Beth, et de divorce tonitruant (allez, j’ose, abracadabrantesque !) avec argent sale, tableaux de grands maîtres, notamment Vermeer pour Faulkner.

J’ai lu ce livre d’une traite car je voulais respirer entre deux romans forts de cette rentrée. J’ai aimé les relations entre les membres de la famille Warwick : Sir John, le père, avocat représentant la Couronne, sa fille qui doit prouver qu’elle est douée aussi, et William qui a choisi la police au grand dam de son père, après avoir entamé des études d’art.

J’ai aimé l’humour, « so british », mais l’histoire en elle-même n’est pas vraiment trépidante. C’était mon premier « contact » avec Jeffrey Archer et je suis restée sur ma faim. L’auteur nous propose un récit drôle et des réflexions sur le monde des dealers intéressantes mais, on les connaît, ce n’est pas mieux chez nous… il faut dire aussi qu’après avoir refermer « Berlin Requiem » c’était ce polar partait avec un sérieux handicap…

Lectures en cours, entre autres, : « S’adapter » « La carte postale » et « Enfant de salaud », ce qui explique le besoin d’humour…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et découvrir son auteur.

#Nivuniconnu #NetGalleyFrance

Sortie le 06/10/2021

6,5/10

L’auteur :

Né en Angleterre en 1940, sir Jeffrey Archer fait ses études à l’université d’Oxford avant de se tourner vers la politique. Il démissionne de la Chambre des communes en 1974 pour se consacrer à l’écriture. Il est aujourd’hui traduit dans une trentaine de langues et ses livres se sont écoulés à plus de 270 millions d’exemplaires.

Extraits :

Le trafic de drogue est désormais une industrie internationale, au même titre que le pétrole, la finance ou l’acier. Si certains des plus gros cartels devaient déclarer leurs revenus, non seulement ils se retrouveraient dans la liste des cent entreprises les plus cotées en bourses, mais surtout le ministère de finances pourrait récupérer des milliards en impôts.

Il (Michel Ange et le plafond de la chapelle Sixtine) y a travaillé sans relâche de 1508 à 1512, répondit William. Le pauvre homme a passé presque tout ce temps allongé sur le dos au somment d’un échafaudage grossièrement monté. Quand il a eu terminé, il était presque infirme. Et en plus, le pape Jules ne l’a pas payé dans les délais voulus.

La drogue tue sans distinction les jeunes et les plus vulnérables, pendant qu’un petit groupe d’individus sans pitié se remplit les poches, sans aucune considération pour la souffrance humaine qu’ils causent et gonflés de l’arrogance d’être au-dessus des lois.

Il n’aurait pas cru pouvoir encore être surpris après ce à quoi il venait d’assister mais la vue de tant d’argent, sûrement le résultat d’une seule journée, lui rappela pourquoi les criminels modernes ne se fatiguaient plus à dévalise les banques puisque leurs victimes leur remettaient volontairement leurs économies.

Lu en août 2021