Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Ecoute la pluie » de Michèle Lesbre

Voici maintenant le dernier roman que j’ai récupéré à la bibliothèque, plus éclectique que moi, tu meurs, je ne sais pas si c’est l’effet de la canicule ou simplement l’été qui incite au voyage  :

 

Ecoute la pluie de Michèle Lesbre

 

Quatrième de couverture:

« Puis le ronflement sourd de la rame qui s’approchait à grande vitesse a provoqué un frémissement parmi les rares voyageurs. Le vieil homme s’est tourné vers moi avec toujours ce sourire limpide, j’ai cru qu’il allait me demander quelque chose, mais il a sauté sur les rails comme un enfant qui enjambe un buisson, avec la même légèreté. »

Avant que le vieil homme ne se jette sur la voie en lui adressant son dernier sourire, la narratrice partait rejoindre l’homme qu’elle aime à l’hôtel des Embruns. Le choc a fait tout basculer. Plutôt que d’aller à la gare, elle s’enfonce dans les rues de Paris pour une longue errance nocturne sous l’orage. Revenue chez elle au petit matin, toujours incapable d’expliquer à son amant pourquoi elle n’était pas au rendez-vous, elle murmure à son intention le récit de sa nuit blanche. Lui, le photographe pour qui les mots ne sont jamais à la hauteur, sera-t-il capable de comprendre l’énigmatique message qu’elle finit par lui laisser: « Écoute la pluie »?

Avec ce roman dense et bouleversant, Michèle Lesbre poursuit une œuvre lumineuse qu’éclaire le sentiment du désir et de l’urgence de vivre.

Ce que j’en pense :

Comment réagit-on lorsqu’un homme se jette sous le train juste devant soi, après avoir échangé un regard et un sourire? Ce n’est pas évident de réagir à ce type d’effraction et c’est ce que l’auteure tente d’exprimer dans ce roman court et  intense.

La narratrice est bouleversée, et ce drame qui la fait fuir et marcher dans la ville sous la pluie, au hasard semble-t-il, au début, va entraîner une remontée de souvenirs enfuis et une réflexion profonde sur sa vie, tel un prisme.

Elle avait rendez-vous dans un hôtel avec l’homme qui partage sa vie, photographe parti s’installer à Nantes, seul, la laissant à Paris, relation qui s’est fragilisée avec le temps, le manque de communication entre eux. Il ne s’agit même plus de cohabitation, mais de deux vies qui évoluent de plus en plus en parallèle.

L’irruption brutale de la mort oblige à se poser les vraies questions: sont ils encore un couple? ont-ils encore un avenir ensemble, et quel avenir?

« Je me persuadais du lien que l’homme avait créé entre nous en me souriant avant de se jeter sous la rame, j’étais incapable de penser à autre chose. Il avait surgi, anonyme et fugace, et sans doute ne sortirait-il jamais de ma mémoire. » P 38

Michèle Lesbre raconte avec beaucoup de sensibilité et de poésie, le choc et la détresse que cette mort provoque dans les certitudes, les choix de vie et les autres morts qui sont survenues dans la vie de cette femme, tel un effet domino.

Déambuler sous la pluie, chasser cette image terrible, pour fuir l’indicible, et tenter de retrouver la paix en soi, et continuer à avancer. Les Tibétains disent de la pluie qu’elle est la bénédiction des Maîtres.

Je l’ai donc suivie et si j’ai aimé le style, la beauté de l’écriture, sa poésie, je suis restée un peu sur ma faim, car j’ai parfois eu l’impression de  perdre cette jeune femme  en route du fait de son indécision, de sa passivité devant la lente agonie de son couple.

Extraits:

Où es-tu dans cet instant même où je pense à toi, à qui parles-tu? Pourtant, j’aime ces zones d’ombre, elles nous permettent de ne pas laisser l’ennui et l’habitude nous grignoter peu à peu. P 9

 

Il y avait dans tous ces instantanés, pris en noir et blanc, quelque chose de toi que je reconnaissais, que sans doute tu ne sais exprimer que dans les furtives apparitions dont tu captes si bien l’essentiel. Les mots, m’as-tu confié un jour, ne te semblent jamais à la hauteur. P 21

 

Ton regard sur les lieux  qui n’ont aucun lien avec ta vie n’est pas le même que celui que tu portes sur ceux qui sont liés à ton intimité. P 31

 

Puis, j’ai marché, une déambulation hasardeuse qui m’éloignait de l’angoisse ou m’en donnait simplement l’impression. P 39

 

J’ai marché vers ce café, j’étais terrassée par le pouvoir qu’avait le vieil homme du métro de faire surgir tout un passé, le notre, tout ce qui avait jalonné la longue histoire qui n’en finissait pas  de nous réunir et de nous séparer, de révéler ses failles et ses sursauts, de ma faire douter d’elle. P 69

 

Les vies d’adultes ne sont que tentatives pour guérir du chagrin de l’enfance inachevée, toujours inachevée. P 85

Lu en août 2017

 

 

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Publié dans Littérature anglaise, Littérature contemporaine

« Dans une coque de noix » de Ian McEwan

Aujourd’hui, place à un auteur qui me fait de l’oeil depuis quelques temps déjà avec:

 

dans une coque de noix de Ian McEwan

 

 

Quatrième de couverture:

À l’étroit dans le ventre de ma mère, alors qu’il ne reste plus que quelques semaines avant mon entrée dans le monde, je veille. J’entends tout. Un complot se trame contre mon père. Ma mère et son amant veulent se débarrasser de lui. La belle, si belle Trudy préfère à mon père, John, poète talentueux en mal de reconnaissance et qui pourtant l’aime à la folie, cet ignare de Claude. Et voilà que j’apprends que Claude n’est autre que mon oncle : le frère de mon père. Un crime passionnel doublé d’un fratricide qui me fera peut-être voir le jour en prison, orphelin pour toujours ! Je dois les en empêcher.

Il y a quelque chose de pourri au royaume d’Angleterre du XXIe siècle? Après L’intérêt de l’enfant, Ian McEwan n’en finit pas de surprendre et compose ici, dans un bref roman à l’intensité remarquable, une brillante réécriture d’Hamlet in utero.

Ce que j’en pense:

Quand l’auteur est venu présenté son roman à La Grande Librairie, j’ai senti la tentation s’installer car son idée était originale: le narrateur est un fœtus dans le ventre de sa mère, qui nous raconte ses perceptions, ses états d’âme et surtout comment sa mère va commettre un meurtre.

Confortablement installé dans l’utérus de Trudy, il découvre que sa mère à un amant et il cherche à l’identifier, et surprise, il s’agit du frère de son père, Claude, qu’il tient en piètre estime, trahison supplémentaire.

« Les amants arrivent à leur premier baiser  avec autant de cicatrices que de désirs. »

Le temps de se faire à cette idée, il apprend que ces deux infâmes veulent assassiner son père, le poète John et va tout mettre en œuvre pour éviter ce crime, tout en dissertant sur l’amour, la trahison, le réchauffement climatique, la nature des hommes, tout ce qu’il capte sur les ondes et sur Internet au fil des connexions de sa mère.

Une mère qui avale quantité de vins de toutes sortes, enivrant son fœtus au passage , sans se préoccuper  un seul instant des conséquences éventuelles sur son bébé à venir, bébé dont elle se fout éperdument d’ailleurs toute à son histoire d’amour…ce qui donne des phrases de ce style:

« J’aime bien partager un verre avec ma mère. Peut-être n’avez-vous jamais goûté, à moins que nous ne l’ayez oublié, un bon bourgogne (son préféré) ou un bon sancerre (autre préférence) décanté à travers un placenta sain. » P 19

Ce fœtus est drôle lorsqu’il essaie d’intervenir, en donnant des coups de pieds, ou quand il se montre jaloux, amoureux de sa mère, admirateur des poèmes de son père et haïssant le rival de ce dernier, ou lorsqu’il capte la jalousie de sa mère envers une jeune poétesse qui accompagne son père un soir. Il l’est un peu moins lorsqu’il tente de se suicider…

Ce roman est drôle, mais peut devenir un peu lassant lorsque,  parfois, notre fœtus part trop dans ses envolées « philosophiques », nous livrant une conception pessimiste mais réaliste de l’état de la planète et de l’humanité:

« Donc, on est seuls, tous autant qu’on est, même moi, chacun marchant sur une route déserte, trimballant dans un baluchon sur son épaule les projets, les courbes prévisionnelles d’une progression inconsciente. » P 46

On retrouve la thématique d’Hamlet (le fils qui veut venger le meurtre de son père par l’amant de sa mère), Ian McEwan ayant souhaité  rendre hommage à Shakespeare, pour les quatre-cent ans de sa mort.

J’ai aimé, j’ai passé un bon moment, car cet auteur est surprenant, mais je suis un peu déçue, je m’attendais à plus avec un sujet comme celui-ci, ce n’est donc pas un coup de cœur.

Extraits:

Je sais que l’alcool amoindrira mon intelligence. Il amoindrit celle de tout le monde. Ah, mais comment résister à un joyeux Pinot noir qui vous rosit les joues ou à un sauvignon aux arômes de groseilles à maquereau, sous l’effet desquels je fais des cabrioles dans ma mer secrète, rebondissant sur les murs de mon château — ce château gonflable qui est ma demeure. Du moins, c’est ce que je ferais si  j’avais plus de place. P 19

 

 

 Tout le monde ne sait pas quel effet ça fait, d’avoir le pénis du rival de notre père à quelques centimètres de votre nez. Si tard dans la grossesse, ils devraient réfréner leurs élans par égard pour moi. La courtoisie, à défaut de discernement médical, l’exige. Je ferme les yeux, serre les gencives, me recroqueville contre la paroi utérine. Ces turbulences arracheraient les ailes d’un Boeing. P 33

 

 

J’ai droit à ma première intuition des couleurs et des formes, car le ventre de ma mère est au soleil, si bien que je distingue dans le halo rougeâtre d’une chambre noire de photographe, mes mains devant mon visage et mon cordon souplement enroulé autour de mon abdomen et de mes genoux. P 44

 

 

J’aimerais croire  que la présence de ma mère sur ce balcon est destinée à produire de la vitamine D pour la croissance de mes os, qu’elle a baissé la radio pour mieux envisager mon existence, que sa main qui caresse l’endroit où elle croit  trouver ma tête exprime de la tendresse. Mais il se peut qu’elle peaufine son bronzage… P 44

 

 

Certains artistes, écrivains ou peintres, s’épanouissent, comme les bébés à naître, dans un espace confiné. L’étroitesse de leur sujet peut troubler ou décevoir. P 74

 

Être enfermé dans une coque de noix, voir le monde dans un camée d’ivoire, dans un grain de sable. Pourquoi pas, quand toute la littérature, tous les arts, toutes les entreprises humaines ne sont qu’un point minuscule dans l’univers des possibles? Et cet univers même n’est sans doute qu’un point minuscule dans une multitude d’univers réels ou possibles. P 75

 

 

La mémoire est pauvre en souvenirs des échecs passés. L’enfance transparaît sous la peau de l’adulte, utilement ou pas. Tout comme les lois de l’hérédité qui régissent une personnalité. Les amants ignorent que le libre arbitre n’existe pas. P 135

 

Lu en août 2017

Publié dans Essai, Littérature française

« Dans les forêts de Sibérie » de Sylvain Tesson

Ce livre tient une place particulière dans mon été caniculaire et j’ai fait durer le plaisir en étalant la lecture sur juillet et août:

 

Dans les forets de Siberie de Sylvain Tesson

 

Quatrième de couverture:

Assez tôt, j’ai compris que je n’allais pas pouvoir faire grand-chose pour changer le monde. Je me suis alors promis de m’installer quelque temps, seul, dans une cabane. Dans les forêts de Sibérie.
J’ai acquis une isba de bois, loin de tout, sur les bords du lac Baïkal.
Là, pendant six mois, à cinq jours de marche du premier village, perdu dans une nature démesurée, j’ai tâché d’être heureux.
Je crois y être parvenu.
Deux chiens, un poêle à bois, une fenêtre ouverte sur un lac suffisent à la vie.
Et si la liberté consistait à posséder le temps ?
Et si le bonheur revenait à disposer de solitude, d’espace et de silence – toutes choses dont manqueront les générations futures ?
Tant qu’il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu.

Ce que j’en pense: 

Cette idée lui trottait dans la tête depuis sept, alors qu’il avait fait la connaissance du lac Baïkal, gelé sur plus d’un mètre en hiver, ce n’était pas une lubie. Il a construit ce voyage. Lorsque que le camion qui l’a amené avec ses provisions, les kilos de ketchup, la vodka, la musique et les livres, l’aventure peut commencer. Le garde forestier, Sergueï, lui dit au passage:

« Ici, c’est un magnifique endroit pour se suicider »…

Il s’organise dans son nouveau domaine, au cœur d’une solitude qu’il a voulue, il vit en fonction des éléments, il est en osmose avec la nature, le lac où il va apprendre à pécher, les tempêtes de neige,  le temps ne s’écoule plus de la même façon.

« L’éventail des choses à accomplir est réduit. Lire, tirer de l’eau couper du bois, écrire et verser le thé deviennent des liturgies. En ville, chaque acte se déroule au détriment de mille autres. La forêt resserre ce que la ville disperse. » P 44

Ces six mois passés dans son isba, entre février et juillet, constituent une aventure certes, mais surtout c’est un voyage initiatique. Il apprend le silence, comme une méditation, les pensées parasites qui s’apaisent; il est axé sur l’essentiel, la nature, les arbres, les animaux, ici et maintenant.

Sylvain Tesson ne tombe pas dans l’angélisme, il voit les Russes tels qu’ils sont, et non tels qu’il les imagine, il voit les dégâts que l’homme inflige à la Nature, les dangers de l’urbanisation de la mondialisation et l’importance de l’écologie (la vraie, par les partis écolos) pour le futur de la planète.

« Nos rêves se réalisent mais ne sont que des bulles de savon explosant dans l’inéluctable ». P 97

J’ai beaucoup aimé ses réflexions sur la vie, le temps qui passe, la solitude, les autres (les plus proches sont à 5 heures à pied par exemple). Sa caisse de livres m’a plu car beaucoup de ceux-ci figurent dans mes lectures passées et à venir.

A noter quelques pages, (120 à 122) où il décortique « L’amant de Lady Chaterley » et oppose Lawrence à Gorki…

J’aurais bien aimé me lancer dans une telle aventure, mais il faut avoir la santé et la jeunesse pour survivre dans cet univers glacé, même si on s’enivre en le voyant absorber autant de vodka…

Ce livre, qui a reçu le prix Médicis Essai  en 2011, est plein de poésie et m’a accompagnée comme une méditation car la façon de voir les choses, la vie de Sylvain Tesson me plaît beaucoup. Je le suis moins dans ses dérives alcoolisées qui ont eu entre autres le résultat qu’on sait, mais sa sensibilité me touche.

Un livre que je vais sûrement ouvrir et ré ouvrir car j’ai des annotations partout, beaucoup de phrases m’ont plu et je ne peux les citer toutes…

Je dirai au passage que j’ai beaucoup aimé le film de Safy Nebbou, qui est une adaptation libre, avec l’accord de l’auteur, avec ses paysages splendides et le jeu tout en finesse de Raphaël Personnaz et la musique magnifique d’Ibrahim Maalouf…

http://www.allocine.fr/personne/fichepersonne-94238/interviews/?cmedia=19563403

 

Extraits:

Il y a là tous les ingrédients de l’imagerie sibérienne de la déportation: l’immensité, la lueur livide. La glace a des airs de linceul. Des innocents étaient jetés vingt-cinq ans dans ce cauchemar. Moi, je vais y séjourner de mon plein gré. De quoi me plaindrais-je? P 24

Le Romain bâtissait pour mille ans. Pour le Russe, il s’agit de passer l’hiver. P 30

C’est fou ce que l’homme accapare l’attention de l’homme. La présence des autres affadit le monde. La solitude est cette conquête qui vous rend la jouissance des choses. P 36

Le froid, le silence et la solitude sont des états qui se négocieront demain plus cher que l’or. Sur une Terre surpeuplée, surchauffée, bruyante, une cabane forestière est l’eldorado. P 41

 Je savais le vertige de l’ivrogne qui croit tenir une idée géniale: son cerveau refuse de la formuler correctement alors qu’il la sent grandir en lui. Je découvre le vertige de l’ermite, la peur du vide temporel. Le même serrement de cœur que sur la falaise — non pour ce qu’il y a dessous mais pour ce qu’il y a devant. P 52 ?

La solitude est une patrie peuplée du souvenir des autres. Y penser console de l’absence. P 53

Une question se pose à l’ermite: peut-on se supporter soi-même? P 54

Privé de conversation, de contradiction et des sarcasmes des interlocuteurs, l’ermite est moins drôle, moins vif, moins incisif, moins mondain que son cousin des villes. Il gagne en poésie ce qu’il perd en agilité. P 66

L’homme libre possède le temps. L’homme qui maîtrise l’espace est simplement puissant En ville, les minutes, les heures, les années nous échappent. Elles coulent de la plaie du temps blessé. Dans la cabane, le temps se calme. Il se couche à vos pieds en vieux chien gentil et, soudain, on ne sait même plus qu’il est là. Je suis libre parce que mes jours le sont. P 77

Cette œuvre disparaîtra au mois de mai. Les eaux l’engloutiront. La glace du Baïkal est un mandala dont le patient dessin sera effacé par la chaleur et le vent. P 91

La ville est une inscription dans l’espace de la culture, de l’ordre et leur fille naturelle, la coercition. P 100

Lu durant l’été 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« La tresse » de Lætitia Colombani

Je reprends le cours normal de mes lectures avec ce roman qui a attisé ma curiosité lors du passage de l’auteure à La Grande Librairie:

La tresse de Laetitia Colombani

 

Quatrième de couverture:

Trois femmes, trois vies, trois continents. Une même soif de liberté.

Inde. Smita est une Intouchable. Elle rêve de voir sa fille échapper à sa condition misérable et entrer à l’école.

Sicile. Giulia travaille dans l’atelier de son père. Lorsqu’il est victime d’un accident, elle découvre que l’entreprise familiale est ruinée.

Canada. Sarah, avocate réputée, va être promue à la tête de son cabinet quand elle apprend qu’elle est gravement malade.

Liées sans le savoir par ce qu’elles ont de plus intime et de plus singulier, Smita, Giulia et Sarah refusent le sort qui leur est destiné et décident de se battre. Vibrantes d’humanité, leurs histoires tissent une tresse d’espoir et de solidarité.

Ce que j’en pense:

Laetitia Colombani nous raconte, dans ce roman, l’histoire de trois femmes, de culture  et de statut social différents, puisqu’on voyage avec elle en Inde, en Sicile et au Canada,  qui prennent leur destin en mains.

Le choix des pays ne semble pas due au hasard: on part de l’Inde où les femmes ne sont pratiquement rien sur le plan social, on passe par la Sicile, où les coutumes sont encore bien présentes, les femmes soumises à leurs maris autant qu’aux traditions, et on va encore plus loin vers l’Ouest, au Canada où elles semblent  avoir des droits mais sont-elles si libres et indépendantes que cela?

Celle qui m’a le plus touchée est Smita dont les conditions de vie sont horribles: déjà une femme en Inde ce n’est pas facile mais quand on est en plus Intouchable et qu’on part chaque matin ramasser les excréments des autres, avec l’odeur qui colle à la peau: on ne peut pas les toucher, par contre on peut les violer…

« Intouchables. Ces êtres qu’on ne doit pas toucher, pas même regarder, on les viole sans vergogne. On punit l’homme qui a des dettes en violant sa femme. On punit celui qui fraye avec une femme mariée en violant ses sœurs. Le viol est une arme puissante, une arme de destruction massive. » P 91

L’auteur montre aussi qu’on peut être intouchable, pestiférée, discriminée dans la société occidentale du fait de la maladie.

Ces trois femmes n’hésitent pas à partir à la découverte d’elles-mêmes, voir qui elles sont vraiment, comment faire avec les cartes qu’on a en mains pour arriver à être soi-même, échapper au Karma, ne pas le vivre comme inéluctable avec fatalisme, mais tenter de modifier au lieu de subir. Il faut partir sur les routes, ou chercher son chemin en soi.

C’est une jolie histoire, ces trois destins qui se croisent alors qu’elles habitent à des milliers de km et ne se rencontreront probablement jamais, mais seront reliées et les cheveux, les chevelures tressent ces liens, mais je n’en dis pas plus, je vous laisse découvrir…

Laetitia Colombani nous pousse à nous demander ce qu’est une femme aujourd’hui, son statut, ses conditions de vie (travail, famille… ) on leur demande plus qu’aux hommes et on leur montre très vite que leur place n’est pas forcément là, qu’elles n’ont pas toujours le droit de jouer dans la cour des hommes, d’empiéter sur leurs plates-bandes.

La société occidentale est plus hypocrite, elle les autorise à jouer, mais les dés sont pipés, alors qu’en Inde,elles n’ont pas vraiment le droit même de jouer. Il y a encore du chemin à parcourir, mais pourra-t-on le parcourir dans le contexte actuel,

J’ai bien aimé ce roman, car il est bien écrit, l’auteure nous offrant au passage des poèmes, et il incite à la réflexion.

 

 

Extraits:

Il était irascible et violent. Il battait son épouse, comme tous le font ici. Il le répétait souvent: une femme n’est pas l’égale de son mari, elle lui appartient. Elle est sa propriété, son esclave. Elle doit se plier à sa volonté. P 20

Sarah les connaissait, ces hommes ambitieux, qui détestaient les femmes, se sentaient menacés par elles, elle les côtoyait mais n’en faisait que peu de cas. Elle traçait son chemin, les laissant sur le bas-côté. P 34

Elle la connaissait bien, cette culpabilité des mères qui travaillent… .Elle se sentait déchirée, écartelée, mais ne pouvait se confiait à personne. Elle enviait alors la légèreté de son mari, cette fascinante légèreté des hommes, chez qui ce sentiment semblait curieusement absent. P 36

La culpabilité était sa vieille compagne, qui s’imposait partout sans y être invitée. P 37

 Sarah avait ainsi construit un mur parfaitement hermétique entre sa vie professionnelle et sa vie familiale, chacune suivant son cours, telles deux droites parallèles qui ne se rencontrent pas. C’était un mur fragile, précaire, qui se fissurait parfois, et s’effondrerait peut-être un jour. Qu’importe. P 38

On ne court pas après un homme qu’on vient de rencontrer. Elle regrette d’être cette jeune femme-là, qui depuis toujours s’accoude aux évènements pour les regarder passer, sans oser en changer le cours. A cet instant, elle maudit son manque d’audace et sa passivité. P 78

Giulia n’a jamais rien connu de semblable. Kamal fait l’amour comme on prie, les yeux fermés, comme si sa vie en dépendait. Ses mains sont élimées par les nuits de travail, mais son corps est très doux, comme un grand pinceau dont le seul contact la fait frissonner. P 98

Elle se dit que l’Inde tout entière se trouve là, au bord de cette route, dans un chaos sans nom, où se mêlent indifféremment l’ancien et le moderne, le pur et l’impur, le profane et le sacré. P 140

Lu, ou plutôt dévoré, en août 2017

Publié dans Littérature suédoise, Polars

« Cyanure » de Camilla Läckberg

Je n’avais plu rien à lire, en attendant de récupérer les livres que j’avais réservés à la bibliothèque, alors, pour meubler les quelques heures qui restaient,  j’ai choisi le plus petit, un qui traînait sur mes étagères depuis des lustres:

Cyanure de Camilla Läckberg

 

Quatrième de couverture:

Quelques jours avant Noël, Martin Molin, le collègue de Patrick Hedström, accompagne sa petite amie Lisette à une réunion de famille sur une île au large de Fjällbacka. Mais, au cours du premier repas, le grand-père, un richissime magnat de l’industrie, leur annonce une terrible nouvelle avant de s’effondrer terrassé. Dans son verre, Martin décèle une odeur faible mais distincte d’amande amère. Une odeur de meurtre. Une tempête de neige fait rage, l’île est isolée du monde et Martin décide de mener l’enquête. Commence alors un patient interrogatoire que va soudain troubler un nouveau coup de théâtre…

Offrant une pause à son héroïne Erica Falck, Camilla Läckberg livre un polar familial délicieusement empoisonné.

Ce que j’en pense:

Nullissime! Soit, l’auteure devait avoir besoin de se reposer entre deux polars consacrés à Erica (que je supporte plus et que j’ai abandonnée depuis) mais là, elle se moque de ses lecteurs.

Une famille bourgeoise qui relève de la psychiatrie, une histoire capillotractée, un inspecteur dépassé… il y a plus de suspense dans la quatrième de couverture que dans le récit. Certes, j’avais quelques heures à tuer, mais j’ai bien failli y laisser ma peau!

Quand je pense au nombre d’arbres sacrifiés pour éditer des romans, cela me…  fend le cœur, pour ne pas tomber dans la vulgarité.

Je viens de récupérer « La tresse » de Lætitia Colombani, « Dans une coque de noix » de Ian McEwan et « Écoute la pluie » de Michèle Lesbre, je vais pouvoir me rattraper…

 

Extrait: 

Ça sentait de nouveau la neige. Noël était dans moins d’une semaine et le mois de décembre avait déjà apporté son lot de froid et de flocons. Pendant plusieurs semaines, une glace épaisse avait recouvert la mer, mais le redoux de ces derniers jours l’avait rendu fragile et traîtresse…..

 

Lu en août 2017

Publié dans Littérature américaine, Littérature contemporaine

« Certaines n’avaient jamais vu la mer » de Julie Otsuka

Dans le cadre de l’opération nettoyage de PAL, avant de continuer à explorer les livres de la rentrée littéraire voici un roman qui était en attente depuis quelques années:

 

Certaines n'avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka

 

Quatrième de couverture:

Ces Japonaises ont tout abandonné au début du XXe siècle  pour épouser aux États-Unis, sur la foi d’un portrait, un inconnu. Celui dont elles ont tant rêvé, qui a tant les décevoir. Chœur vibrant, leurs voix s’élèvent pour raconter l’exil: la nuit de noces, les journées aux  champs, la langue revêche, l’humiliation, les joies aussi. Puis, le silence de la guerre. Et l’oubli.

D’une écriture incantatoire, Julie Otsuka redonne chair à ces héroïnes anonymes dans une mosaïque de la mémoire éblouissante.

Ce que j’en pense:

Belle découverte car je ne connaissais pas cet épisode de l’Histoire…

J’ai longtemps attendu pour lire ce roman, car j’aime bien prendre mon temps quand il y a un emballement médiatique; de plus, j’ai été plutôt échaudée avec les prix littéraires (cf. « Boussole » que je n’ai pas encore terminé ou « Le royaume » qui me nargue dans ma bibliothèque!!!).

J’ai aimé l’histoire de ces femmes qui ont tout quitté pour épouser des Américains qu’elles n’avaient vus qu’en photo, pour avoir un meilleur avenir. L’auteure a décrit sans pathos leur traversée en mer, leurs appréhension à l’idée de la rencontre, la désillusion, les photos étaient souvent trompeuses, la nuit de noce, leurs conditions de travail extrêmement difficiles, leurs accouchements et le parcours de leurs enfants ainsi que les relations avec les Blancs…

Les mères font tout pour que leurs enfants aient une vie meilleure, mais voient qu’ils oublient le vocabulaire japonais, s’éloigne des coutumes et s’américanisent et surtout ont parfois honte d’elles:

 » Et surtout, ils avaient honte de nous. De nos pauvres chapeaux de paille et de nos vêtements miteux. De nos mains calleuses, craquelées. De nos visages aux rides profondes tannés par des années passées à ramasser les pêches, tailler les vignes en plein soleil. Ils voulaient des mères différentes, meilleures, qui n’aient pas l’air aussi  usées, P 86 

Les Japonais sont appréciés pour leur discrétion, leur politesse, mais on ne se mélange pas trop, une situation de compromis jusqu’à l’attaque de Pearl Harbor , où ils deviennent L’Ennemi, que l’on va traquer, dénoncer, déporter d’une manière qui rappelle étrangement la rafle du Vel d’Hiv,  et les délations de l’époque…

Julie Otsuka nous livre ici un roman polyphonique, elle emploie toujours le terme « nous » pour donner la parole à ces femmes, avec leurs vies, certes, différentes, mais en plus de chaque destin individuel, c’est le destin collectif d’un groupe de femmes, et le rythme s’amplifie, les instruments se répondent et les thèmes s’enrichissent comme dans une symphonie pour atteindre le point d’orgue.

Elle prend soin aussi d’écrire en italiques les nuances, les précisions qui sont individuelles, au milieu de cette narration collective…

Julie Otsuka a reçu le prix Femina étranger  en 2012 pour ce livre que j‘ai vraiment beaucoup aimé, et un seul regret, avoir attendu trop longtemps pour le lire.

Extraits:

Attends-toi au pire mais ne t’étonne pas qu’ils soient gentils à l’occasion. La bonté est partout. N’oublies pas de les mettre à l’aise. Sois humble. Polie. Montre-toi toujours prête à faire plaisir. Réponds par: « oui monsieur » ou « non monsieur » et vaque à ce qu’on te demande. Mieux encore, ne dis rien du tout. A présent tu appartiens au monde des invisibles. P 34

Nous revenions moins cher à nourrir que les Américains d’Oklahoma ou d’Arkansas, qu’ils soient ou non de couleur. Un Japonais  peut vivre avec une cuillerée de riz par jour. Nous étions la meilleure race de travailleurs qu’ils aient jamais employée au cours de leur vie. Ces gars-là arrivent, et on n’a pas du tout besoin de s’en occuper. P 38

Il arrivait qu’il regarde à travers nous sans nous voir, et c’était là le pire. Est-ce que quelqu’un sait que je suis ici? P 39

Parfois, nos maris achetaient un chien de garde, qu’ils appelaient Dick ou Harry ou Spot, et ils finissaient par s’attacher davantage à cet animal qu’à nous, et nous nous demandions si nous n’avions pas fait une bêtise en venant nous installer sur une terre si violente et hostile. Existe-t-il une tribu plus sauvage que les Américains? P 46

Car la seule manière de leur résister,  nous avait appris nos maris, c’était de ne pas résister. Néanmoins, la plupart du temps, nous restions chez nous, dans le quartier japonais, où nous nous sentions en sécurité, au milieu des nôtres. Nous apprenions à vivre à l’écart, en les évitant autant que possible. P 62

Ils avaient sûrement dû dire ou faire quelque chose, ils avaient sûrement commis une erreur, ils devaient être coupables de quelque chose, d’un crime obscur peut-être dont ils n’avaient même pas conscience? … Ou bien leur culpabilité était-elle inscrite sur leur visage, visible aux yeux de tous? Était-ce leur faciès, en fait, qui les rendaient coupable? Parce qu’ils ne plaisaient pas à tout le monde? Ou pire, parce qu’il en offensait certains. P 100

Lu en août 2017

Publié dans Littérature islandaise, Polars

« Hypothermie » de Arnaldur Indridason

Un petit détour par le polar et l’Islande, histoire de se rafraîchir un peu en cette période de canicule avec:

Hypothermie Arnaldur Indridason

 

Quatrième de couverture:

Au bout de la corde bleutée, le cadavre de Maria. Un suicide? Erlendur n’y croit pas. Il rouvre le dossier. La vie de la jeune femme est un théâtre d’ombres: médiums, insomnies glacées, terreurs nocturnes, les morts vivaient à ses côtés. Quand e »lle était enfant, son père s’est noyé sous ses yeux. En Islande, on murmure que les secrets les mieux gardés demeurent au fond des lacs.

« Il planait sur elle comme une ombre menaçante. »

Ce que j’en pense:

j’ai retrouvé avec plaisir un de mes inspecteurs préférés, taciturne à souhait, pour ne pas dire mélancolique.

Une enquête sur un pseudo-suicide, truffée d’expérience de mort imminente, avec une jeune femme, Maria, hantée par la mort accidentelle de son père quand elle était enfant, (chute et noyade dans un lac), surprotégée par une mère toxique qui vient de mourir d’un cancer et qui « voyait » apparaître sa mère dont elle attendait un signe de l’au-delà… Le décor est planté.

On rajoute une expérience de mort provoquée pendant quelques minutes par hypothermie entraînant un arrêt cardiaque et que l’on ramène à la vie ensuite pour avoir une description de cette fameuse mort imminente (vous savez le tunnel, la lumière…) effectuée par des étudiants en médecine plutôt barges…

On pimente le tout avec des disparitions survenues trente plus tôt, un vieil homme à l’agonie qui aimerait savoir pourquoi son fils a pu disparaître ainsi et que notre ami Erlendur voudrait voir partir en paix car les disparitions le hantent au fil des enquêtes, lui-même ne s’étant pas remis de la disparition de son petit-frère dans un tempête de neige alors qu’il était enfant.

On a donc tous les ingrédients pour faire une bonne histoire, en évoquant au passage le problème des suicides en Islande et les croyances qui poussent les gens à avoir recours aux médiums, et toujours en toile de fond les problèmes familiaux de notre inspecteur, rongé par la culpabilité qui ne vit que par et pour son travail.

J’ai pris du plaisir à lire ce polar, mais je me suis sentie frustrée car je l’ai trouvé moins bon que les précédents et j’ai compris tout de suite, donc pas de grands frissons. On se laisse porter par l’histoire et le voyage autour des lacs, dans ce pays qui me fascine, le fait d’évoquer tempêtes de neige, lacs gelés, (les noms des lacs, des lieux sont déjà un voyage en eux-même) cela permet d’oublier la canicule et de laisser les neurones se prélasser, avant d’entamer la lecture des les livres de la rentrée littéraire…

Une mention spéciale pour la manière dont la mère de Maria doit prouver à sa fille qu’elle bien au paradis: elle se manifeste en faisant tomber de la bibliothèque le premier volume de la « Recherche du temps perdu », ouvert à une page particulière bien entendu.

Extrait:

Trouver un extrait dans un polar n’est jamais simple, il faut donner une idée de l’ambiance, sans dévoiler l’intrigue, donc:

Maria n’avait pas raconté au médium que, quelques mois après que sa mère avait fait ses adieux à cette vie, elle s’était mise à avoir des visions très nettes qui ne l’effrayaient aucunement, en dépit de sa grande peur du noir. Leonora lui était apparue dans l’embrasure de la porte de la chambre à coucher, dans le couloir ou, encore, elle la voit assise sur le bord de son lit…

… Elle savait également que les recherches sur le phénomène indiquaient que c’était son esprit, ce fameux œil intérieur, qui les suscitaient. C’était une intellectuelle, elle ne croyait pas aux fantômes…

… Au fil du temps, Maria fut convaincue que ses visions étaient nettement plus que de simples illusions, que son esprit, sa dépression et l’adversité suscitaient en elle. A une certaine époque, elles avaient été tellement réelles qu’elle avait eu l’impression qu’elles lui venaient d’un monde parallèle, en dépit de ce qu’affirmait la science.Elle s’était graduellement mise à croire à la possibilité d’un tel monde. P 77 et 78

Lu en août 2017

 

Publié dans Non classé

« Un certain M. Piekielny » de François-Henri Désérable

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai reçu dans le cadre de l’opération « Masse critique » de la rentrée littéraire 2017 :

 Un certain M. Peikielny de François-Henri Désérable

 

Quatrième de couverture

« Quand tu rencontreras de grands personnages, des hommes importants, promets-moi de leur dire : au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait M. Piekielny… »

Quand il fit la promesse à ce M. Piekielny, son voisin, qui ressemblait à « une souris triste », Roman Kacew était enfant. Devenu adulte, résistant, diplomate, écrivain sous le nom de Romain Gary, il s’en est toujours acquitté : « Des estrades de l’ONU à l’Ambassade de Londres, du Palais Fédéral de Berne à l’Élysée, devant Charles de Gaulle et Vichinsky, devant les hauts dignitaires et les bâtisseurs pour mille ans, je n’ai jamais manqué de mentionner l’existence du petit homme », raconte-t-il dans La promesse de l’aube, son autobiographie romancée

Un jour de mai, des hasards m’ont jeté devant le n° 16 de la rue Grande-Pohulanka. J’ai décidé, ce jour-là, de partir à la recherche d’un certain M. Piekielny. »

Ce que j’en pense

C’est la première fois que je lis un roman de François-Henri Désérable, que je ne connaissais pas du tout, mais le hasard fait bien les choses…

J’ai pris le temps de déguster ce livre en me lissant porter par le style de l’auteur et la manière dont il marche sur les traces de ce M. Piekielny dont j’avais fait la connaissance en lisant « La promesse de l’aube », autobiographie de Romain Gary.

A quoi tient une histoire ? Le narrateur, hockeyeur bloqué par hasard à Vilnius avant de rejoindre Minsk, rate son train et en profite pour visiter un peu la ville. Il tombe sur une plaque à l’entrée d’un immeuble disant en lituanien et en français que Romain Gary a vécu ici et une phrase lui revient :

« Je restai là, stupéfait, ruisselant, et je récitai cette phrase à voix haute : « Au N° 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait un certain M. Piekielny »

L’auteur se lance à sa recherche, épluchant les listes des personnes déportées et exécutées par les nazis, explorant la rue Grande-Pohulanka qui a été débaptisée depuis, pour se pénétrer de l’atmosphère chargée d’histoire. Une fois qu’il s’est bien imprégné des lieux, il apprend que ce n’est pas le bon numéro…

Faut-il avoir lu « La promesse de l’aube », je pense que oui car on a tous imaginé cet homme au museau de souris qui avait été impressionné par la conviction de Mina : « Mon fils sera ambassadeur, un grand écrivain… » ; quoi qu’il en soit l’auteur nous rappelle comment commence ce fameux chapitre 7 du livre, ainsi que la requête de ce mystérieux homme de parler de lui aux grands personnages que Romain rencontrera plus tard, ce qu’il fit.

La question qui se pose est : a-t-il existé réellement ou est-il sorti de l’imagination de Romain Gary, le pied de nez d’un écrivain qui n’était pas à une facétie près pour brouiller les pistes.

Se pourrait-il que ce soit symbolique, pour rendre hommage aux Juifs déportés, massacrés ?

Peu à peu, Romain alias Roman ou Romouchka entre dans la vie de l’auteur, s’immisce dans sa pensée comme on se faufile dans un costume et on le suit avec un plaisir non dissimulé, car il ne lui vole jamais la vedette. On note des ressemblances, la mère de Romain voulait qu’il fasse des études pour assurer ses arrières, celle du narrateur aussi qui le pousse vers le droit.

« Mais revenons à Gary. Est-ce que, parlant de moi, ce n’est pas de lui que je parle ? Je crois savoir ce qu’est l’exigence d’une mère : j’avais une Mina Kacew, moi-aussi, seulement celle-là n’empilait pas en esprit des romans comme un marchepied vers la gloire – une thèse pensait-elle, m’y mènerait plus sûrement – mais, l’une comme l’autre coulait nous voir leur rendre au centuple ce dont la vie les avait injustement spoliées. »

François-Henri Désérable est formidable conteur, il sait tenir le lecteur en haleine, en l’entraînant dans sa quête. De plus, il nous offre des illustrations : la photo de la statue de Romain Kacew, enfant, une rose à la main, à Vilnius, ou une lettre des archives de l’état civil, ou encore le registre des résidents du fameux 16 de la rue…   Il évoque aussi les rencontres de Romain : de Gaulle, Druon, Kessel, Aron.

« Gary sort du bureau du Général, et sur qui tombe-t-il ? Pierre Mendès-France et Raymond Aron. Il entre dans une taverne, et qui en sort au même moment ? Maurice Druon. Il s’y attable, et qui vient lui parler ? Joseph Kessel. Y avait-il seulement des anonymes pour peupler la terre en ces temps-là ? » P 112

 Sans oublier une scène d’anthologie : le passage de Romain Gary à « Apostrophes » où il craint que soit révélée la mystification : Emile Ajar et lui ne font qu’un et l’auteur nous offre un extrait de la partition de Rachmaninov (générique de l’émission) ainsi qu’une photo prise lors de l’émission.

J’aime bien Romain Gary, l’écrivain comme le personnage, donc ce livre avait déjà beaucoup de chance de me plaire mais aussi éveiller mon esprit critique, je ne me lançais pas dans l’aventure béatement.

J’ai beaucoup aimé ce livre et je remercie vivement Babelio et les éditions Gallimard qui me l’ont offert. J’espère avoir été convaincante car, que vous aimiez ou non Romain Gary, vous apprécierez ce livre car il est très bien écrit et le mystère est entretenu jusqu’à la fin.

Extraits

J’ai eu beaucoup de mal à choisir les extraits car il a fallu procéder par élimination pour donner envie sans lasser.

La mémoire est despotique, mouvante et sélective, elle trie arbitrairement, selon son bon plaisir. P 30

On croit que l’écrivain choisit toujours le sujet de ses livres… Pourquoi le laisser se bercer d’illusions ? Faut-il vraiment lui dire qu’en vérité, c’est le sujet qui le choisit, bien plus qu’il ne choisit son sujet ? P 33

Qui était-elle « cette souris triste » ? Comment avait-elle vécu ? Qu’était-elle devenue ? Je devais mener l’enquête, je n’avais plus le choix. Il faut savoir s’incliner face à la combinaison des hasards qui gouverne nos vies. P 34

… Cette mélancolie diffuse qui parfois m’étreint et me fait envisager le monde à travers un filtre sépia. C’est une affection chronique et méconnue dont je suis peut-être l’unique sujet et qui consiste, pour celui qui en est atteint, à se représenter l’environnement dans lequel il évolue non pas tel qu’il est, mais tel qu’il a été à une période donnée de l’Histoire.  P 51 

Or, pour se faire un nom dans les Lettres, encore faut-il en avoir un. Certains noms vous assignent un destin auquel il serait illusoire de vouloir échapper : que faire d’autre, par exemple, quand on s’appelle Chateaubriand, que grand écrivain ? « Presque mort » quand il vint au jour il était déjà immortel. P 64

Un grand écrivain français ne peut pas porter un nom russe, lui dit sa mère. Si tu étais un virtuose violoniste, ce serait très bien, mais pour un titan de la littérature, cela ne va pas. Le titan en question qui n’avait pas encore écrit une ligne, passait des heures à essayer des pseudonymes. P 65

On me croyait sur les bancs de la fac : j’étais à la bibliothèque où je lisais, j’écrivais. Je ne savais pas, alors, que ma vie entière allait tenir dans ses deux verbes, au point qu’elle se confondrait avec eux. P 75

C’est peut-être ça et rien de plus, être écrivain : fermer les yeux pour les garder grands ouverts, n’avoir ni Dieu, ni maître et nulle autre servitude que la page à écrire, se soustraire au monde pour lui imprimer sa propre illusion. P 121

Alors la vérité à vrai dire il s’en foutait, il en faisait sa vérité, il la maquillait, la poudrait, la fardait comme se fardent les filles dans les sous-bois, sur les trottoirs, partout enfin, où la pudeur se négocie puis de brade. P 138

La barrière du langage, c’est quand deux personnes parlent la même langue. Plus moyen de se comprendre. P 173

Deux désespoirs qui se rencontrent, ça fait un espoir, non ? P 175

La vie est grisante quand elle recommence et qu’on s’est délesté du poids mort qu’on appelle un passé. P 191

Lu en août 2017

Publié dans Littérature américaine, Littérature contemporaine, Non classé

« Mille femmes blanches » de Jim Fergus

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui traîne dans ma PAL depuis longtemps et l’été se prêtant bien aux pavés, aux lectures exotiques, au voyage :

 Mille femmes blanches de Jim Fergus

 

Quatrième de couverture

En 1875, un chef cheyenne demanda au président Grant de lui faire présent de mille femmes blanches à marier à mille de ses guerriers afin de favoriser l’intégration. Prenant pour point de départ ce fait historique, Jim Fergus retrace à travers les carnets intimes d’une de ces femmes blanches, May Dodd, les aventures dans les terres sauvages de l’Ouest de ces femmes recrutées pour la plupart dans les prisons ou les asiles psychiatriques. C’est à la fois un magnifique portrait de femme qu’il nous offre ainsi, un chant d’amour pour le peuple indien, et une condamnation sans appel de la politique indienne du gouvernement américain d’alors.

Cette épopée fabuleusement romanesque, qui s’inscrit dans la grande tradition de la saga de l’Ouest américain, a été un évènement lors de sa sortie aux États-Unis. Elle a été encensée par les plus grands écrivains américains, dont Jim Harrison qui a salué « ce roman splendide, puissant et exaltant ». Les droits du livre ont été achetés par Hollywood.

Ce que j’en pense

J’ai eu envie de lire ce roman après avoir vu l’interview de Jim Fergus à La Grande Librairie lors de la sortie de la suite : « La vengeance des mères » trente ans plus tard.

Je croyais au départ qu’il s’agissait d’un fait historique alors qu’en fait, seule la rencontre en Little Wolf et Grant a existé mais on n’en a jamais su la teneur.

Mille femmes blanches doivent donc être recrutées pour épouser des Cheyennes et leur donner des enfants pour en faire des petits blancs et assurer l’assimilation des Indiens ni plus ni moins, c’est la mission FBI : Femmes Blanches pour les Indiens.

Certaines se sont portées volontaires comme May, pour échapper à son asile ainsi que Martha, l’assistante du médecin qui l’aidera à produire une fausse autorisation de son père. Il y a une autre pensionnaire de l’asile, Sara, mais aussi d’autres femmes aux personnalités bien affirmées : Helen Flight qui dessine des oiseaux, les sœurs Kelly, jumelles prostituées, Gretchen allemande à l’accent prononcé, Phemie, esclave noire dont la mère a été enlevée en Afrique, sans oublier un Révérend et une chrétienne rêvant d’évangéliser tous ces sauvages ou Daisy fille d’un planteur du Sud ruiné, raciste pur et dur…  On frôle la caricature…

J’ai bien aimé le procédé utilisé par l’auteur : May Dodd écrit les évènements dans ses carnets comme on tient un journal, ce qui emporte rapidement le lecteur.

J’ai bien aimé cette femme rebelle qui avait tout pour me plaire : issue d’une famille huppée de Chicago, elle tombe amoureuse d’un employé de son père avec lequel elle se met en ménage et a deux enfants, au grand dam de son père, qui la fait interner en psychiatrie pour « perversion sexuelle et morale » ! donc isolement complet, attaché à son lit, avec des traitements dissuasifs pour la faire revenir dans le droit chemin ! et bien sûr, ses enfants lui ont été retirés.

« Franchement, vu la façon dont j’ai été traitée par les gens dits « civilisés », il me tarde finalement d’aller vivre chez les sauvages. J’espère qu’eux au moins, sauront nous apprécier. » P 60

Outre ces portraits de femmes, Jim Fergus nous propose aussi un magnifique portrait de Little Wolf, chef élu par le conseil des Quarante-quatre, et qui est l’incarnation spirituelle de la Médecine douce. Je l’ai beaucoup plus apprécié que le capitaine Bourke, le moins borné des représentants de l’armée.

Jim Fergus décrit très bien le mode de vie des Cheyennes, leur hiérarchie, la place des femmes, la polygamie, les réunions de conseil, les antagonismes entres tribus, ou leur difficulté à prendre des décisions qui s’avérera fatale, mais aussi certaines pratiques qui peuvent faire froid dans le dos. Il dénonce très bien la duplicité des Blancs qui n’ont qu’une seule idée, mettre le grappin sur les terres riches des Black Hills pour les confiner dans les réserves.

L’auteur ne se livre pas à un plaidoyer pour les Indiens, mais il défend bien leur cause, et ce n’est pas cette lecture qui va me rendre mieux disposée à l’égard des Blancs Américains, d’autant plus qu’avec Disney à la Maison blanche, les suprémacistes et les racistes de tous bords ont le vent en poupe.

J’ai apprécié ce livre, mais ce n’est pas un coup de cœur et je ne sais pas si je lirai la suite, car je me suis attachée à May, même si je la trouve trop optimiste, voire naïve, mais je retournerais bien faire un tour dans les vastes plaines de l’Ouest… Enfin, on verra…

Extraits

Ma définition de l’asile d’aliénés : le lieu où l’on crée les fous. P 27

Peut-être le capitaine a-t-il raison : toute cette histoire n’est que folie. Dieu merci, nous avons Phemie et Helen Flight avec nous. Et Gretchen. Leur grande connaissance d’une nature sauvage et indomptée sera pour nous inestimable au long de cette aventure, quantité de nos camarades étant de vraies citadines parfaitement étrangères aux contraintes de la vie au grand air. P 92

Il me vient la curieuse impression que nos vies personnelles ne sont pas les chapitres d’un même livre, mais des volumes entiers, détachés et distincts. P 111

La misère a un caractère universel qui transcende les cultures ; tout comme la nôtre, la société indienne a ses riches et ses pauvres. Les bons chasseurs, les fournisseurs, vivent dans de belles tentes bien pourvues, dotées de quantités de peaux et de cuirs, possèdent de bons chevaux, alors que d’autres n’ont presque rien et doivent compter sur les largesses de leurs voisins. P 144

Je ne peux m’empêcher de me demander ce que nous pouvons bien faire à ces gens pour que leurs vies et leurs moyens d’existence s’abiment tant à notre contact, qu’ils se dégradent à cause de nous. P 144

D’abord, elle veut en faire des esclaves, a observé Phemie. Ensuite comme les Blancs ont fait avec les miens, elle leur donnera son Dieu pour salut. C’est toujours ainsi que les conquérants se constituent une main-d’œuvre. P 232 

Il valait peut-être mieux que les différentes tribus acceptent quelque chose en échange de leurs terres plutôt que rien du tout. De toute façon on allait les leur prendre, puisque les Blancs raflent tout. Après de longues discussions parfois très animées et moult calumets, les chefs n’ont cependant pas réussi à se mettre d’accord. Ces divisions, cette incapacité à générer un front uni ou un consensus constitue bien, comme l’expliquait John Bourke, l’une des grandes faiblesses des Indiens lors de leurs tractations avec le gouvernement américain. P 304 

Serait-ce donc l’inévitable issue de notre grandiose mission ? D’arracher notre nouveau peuple à sa liberté, sa richesse, pour le réduire à cet abject d’état d’oisiveté et de misère. Il ne s’agit pas d’intégration mais de confinement pur et simple. P 307

Lu en août 2017

Publié dans BD

 » Dieu en personne » de Marc-Antoine Mathieu

Je vous parle aujourd’hui d’une BD qui faisait partie de «  la box découverte » de l’été, d’un auteur que je ne connaissais absolument pas et vers lequel je ne serais probablement pas allée spontanément :

 Dieu en Personne de Marc Antoine Mathieu

Quatrième de couverture

Dans une file d’attente, un petit bonhomme attend patiemment son tour. Au moment de décliner son identité, il se présente sous le nom de « Dieu ». Il n’a pas de domicile, pas de papiers, ni de numéro de sécurité sociale. L’irruption de cette énigme métaphysique « en personne » déclenche un phénomène médiatique majeur… Un procès géant est bientôt organisé contre ce « Coupable Universel ».

Ce que j’en pense

J’ai bien aimé l’idée de Dieu se matérialisant sans papiers, faisant la queue lors d’un recensement et devant prouver qui il est et que l’on finit par interner devant ses affirmations jugées fantaisistes. L’entretien avec le psychiatre ne pouvait que me plaire :

« Comment vous définiriez-vous ?

Comme quelqu’un qui échappe à toutes définition y compris la mienne…

… Si vous étiez un chiffre ?

Zéro, matériellement inexistant mais tellement pratique. » P 19

Bien-sûr, pour explorer les prodiges de Dieu, on va faire passer un scanner et autres tests qui montre que son cerveau fonctionne à 99,91% et on revisite au passage le boson de Higgs, l’évaluation du nombre de livres contenus dans la bibliothèque entière ou l’épisode où il indique à l’œil nu plusieurs exoplanètes… il va ainsi devenir un phénomène de foire remplissant les stades…

On va faire appel à toutes sortes d’analystes : sociologues, scientifiques, historiens, philosophes, ce qui donnent bien des palabres. La BD est bien ancrée dans le monde moderne et ses techniques de communication et on voit débarques livres, pièces de théâtre, logos etc…

L’auteur réussit à évoquer « le vieux barbu » tel qu’on le représente dans l’imagerie populaire, sans entrer dans les religions : l’idée de Dieu, créateur ou non, (sa vie son œuvre serai-je tentée de dire en souriant pour paraphraser Jean d’Ormesson)

L’idée du procès gigantesque avec une kyrielle d’avocat pour le défendre et gérer la communication est tout aussi drôle…

J’ai beaucoup aimé la manière dont l’auteur émaille son texte de citations d’auteurs connus, qui se glissent subtilement sans le texte et que l’auteur recense à la fin de la BD.

On rencontre ainsi Raymond Queneau : « Dieu est le non-être qui a le mieux réussi à faire parler de lui »

ou Voltaire : « Dieu est un comédien qui joue devant un public trop effrayé pour rire »,

ou Einstein « ce qui est incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible »

ou encore Sartre : « Dieu c’est la solitude des hommes » et d’autres. Très honnêtement, c’est ce qui m’a plu dans cette BD, avec son côté un peu loufoque, bien d’actualité, ainsi qu’un chapitre intéressant consacré au rêve.

Un bémol : les dessins très sombres (et pourtant j’aime le noir et blanc des mangas). Donc, avis mitigé, si on ne m’avait pas prêté cette BD, je ne l’aurais probablement pas lue.

Pour une  analyse plus complète et plus élaborée, je vous conseille:

http://colimasson.over-blog.com/article-dieu-en-personne-2010-de-marc-antoine-mathieu-76875586.html

Extraits

2 planches pour donner une idée du trait de crayon:

dieu-en-personne planche 2

dieu-en-personne planche 3

Lu en août 2017