« Quand tu écouteras cette chanson » de Lola Lafon

Comme vous le savez, j’apprécie beaucoup la série « une nuit au musée » avec deux livres en particulier, l’amour que m’a transmis Leonor de Recondo pour El Greco et l’hommage que Lydie Salvayre rend au célèbre « Homme qui marche » alors comment résister à ce nouvel opus, dont je vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Le 18 août 2021, j’ai passé la nuit au Musée Anne Frank, dans l’Annexe. Anne Frank, que tout le monde connaît tellement qu’il n’en sait pas grand-chose. Comment l’appeler, son célèbre journal, que tous les écoliers ont lu et dont aucun adulte ne se souvient vraiment.
Est-ce un témoignage, un testament, une œuvre ?

Celle d’une jeune fille, qui n’aura pour tout voyage qu’un escalier à monter et à descendre, moins d’une quarantaine de mètres carrés à arpenter, sept cent soixante jours durant. La nuit, je l’imaginais semblable à un recueillement, à un silence. J’imaginais la nuit propice à accueillir l’absence d’Anne Frank. Mais je me suis trompée. La nuit s’est habitée, éclairée de reflets ; au cœur de l’Annexe, une urgence se tenait tapie encore, à retrouver.

Ce que j’en pense :

Dans le cadre de la collection « Une nuit au musée », Lola Lafon a choisi le musée Anne Frank, à Amsterdam, dans l’Annexe pour être plus précise, sur les lieux où la jeune fille a vécu, en recluse avec sa famille de l’été 42 à l’été 44, avant d’être déportée et être assassinée au camp de Bergen-Belsen. Seul, Otto Frank reviendra de l’enfer des camps.

J’aime beaucoup cette collection « Ma nuit au musée » (j’en ai lu plusieurs) mais celui-ci me tentait encore plus car une nuit au musée Anne Frank qui n’a pas rêvé de visiter cette maison où la jeune fille a écrit son journal, mettre ses pas dans ce qui fut son dernier logement.

Comme tout le monde ou presque, j’ai lu ce journal il y a très, très longtemps et il reste encore présent dans ma mémoire, mais Lola Lafon m’a donné envie de le ressortir, de le relire à la lumière de ce que j’ai appris durant cette nuit.

On se rend compte de l’étroitesse des lieux, de la nécessité de vivre et marcher à pas de loups pour ne pas attirer l’attention, se contenter de peu. Cette expérience doit vraiment marquer profondément la personne qui accepte de vivre de tels instants.

J’ai aimé la manière dont l’auteure hésite à mettre ses pas dans ceux d’Anne, se cachant souvent derrière les citations d’autres auteurs comme si elle ne se donnait pas le droit de parler en son propre nom, comme si elle doutait de sa légitimité pour en parler. Mais tout change lorsqu’elle commence à évoquer la propre histoire de sa famille, les déportations, l’exil…

Mes grands-parents ont survécu en faisant comme si la France avait vraiment été une terre d’accueil. Ils ont fait de l’oubli un savoir. Ils ont prêté allégeance à l’amnésie…

La manière dont elle hésite pour entrer dans la chambre d’Anne, comme si elle franchissait un interdit commettait un sacrilège, m’a beaucoup touchée car je me suis demandée si j’aurais osé entrer moi aussi, en étant à sa place ?

Je retiens aussi l’hommage à Laureen Nussbaum, l’une des dernières personnes à avoir bien connu la famille Frank, qui a beaucoup étudié le « Journal »

J’ai appris au passage, qu’Anne Frank avait retouché son journal, après avoir entendu une annonce du ministre de l’Education des Pays-Bas en exil à Londres, qui demandait aux Hollandais de conserver leurs lettres, journaux intimes en vue d’être publiés plus tard, ce que j’ignorais totalement, je pensais vraiment qu’il avait été édité tel quel. De même, j’ai aimé en apprendre davantage sur sa sœur.

Je retiendrai aussi les propos sans concession de l’auteure concernant les négationnistes de tous poils :

… Mais, si je n’écris pas leurs noms, il me faut dire leur acharnement à effacer Anne Frank. La gamine d’Amsterdam leur est insupportable, dont le récit est la preuve qu’on savait, celle qui nous interdit de prétendre qu’on ne savait pas.

Lola Lafon nous livre une belle réflexion sur l’écriture : pourquoi écrit-on, que cherche-t-on ?

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteure dont j’ai beaucoup apprécié La Petite Communiste qui ne souriait jamais à sa sortie…

#Quandtuécouterascettechanson #NetGalleyFrance

9/10

Lola Lafon est l’autrice de six romans, tous traduits dans de nombreuses langues, dont La Petite Communiste qui ne souriait jamais(Actes Sud, 2014), récompensé par une dizaine de prix, et Chavirer(Actes Sud, 2020) qui a reçu le prix Landerneau, le prix France-Culture Télérama ainsi que le choix Goncourt de la Suisse.

Extraits :

Comme elle est aimée, cette jeune fille juive qui n’est plus. La seule jeune fille juive à être si follement aimée. Anne Frank, la sœur imaginaire de millions d’enfants qui, si elle avait survécu, aurait l’âge d’une grand-mère ; Anne Frank l’éternelle adolescente, qui aujourd’hui pourrait être ma fille, a-t-on pour toujours l’âge auquel on cesse de vivre ?

Anne Frank… Un symbole, mais de quoi ? De l’adolescence ? De la Shoah ? De l’écriture ?

Le 18 août 2021, j’ai passé la nuit au musée Anne Frank, dans l’Annexe. Je suis venue en éprouver l’espace car on ne peut éprouver le temps. On ne peut pas se représenter la lourdeur des heures, l’épaisseur des semaines. Comment imaginer vingt-cinq mois cachés à huit dans ces pièces exigües ?

Certains viennent chaque année, depuis des décennies, se recueillir dans sa chambre. Ils laissent des lettres, des peluches, des chapelets, des bougies. Il n’est pas rare qu’une visiteuse du musée refuse de quitter l’Annexe, persuadée d’être la réincarnation de la jeune fille.

Comme à quantité d’enfants, mes parents m’ont offert le Journal, j’ai commencé à écrire, pour faire comme elle. Ma mère a été cachée, enfant, pendant la guerre. Je suis juive. Mais je crois que ceci est sans importance, ou d moins, ça n’est pas suffisant pour expliquer ma volonté d’écrire ce texte…

« Anne n’œuvrait pas pour la paix. Elle gagnait du temps sur la mort en écrivant sur la vie. N’oubliez pas ceci, insiste Laureen Nussbaum : Anne Frank désirait être lue, pas vénérée…  Elle n’est pas une sainte. Pas un symbole. Son Journal est l’œuvre d’une jeune fille victime d’un génocide, perpétré dans l’indifférence absolue de tous ceux qui savaient…

Je sais l’histoire de ces familles élevées dans l’amour d’une France de fiction, celle d’Hugo, de Jaurès et de la Déclaration des droits de l’homme. Je sais que, loin du havre qu’ils espéraient y trouver, ils y ont été humiliés, pourchassés, déportés.

Et l’histoire que je connais est un récit troué de silences, dont la troisième génération après la Shoah, la mienne, a hérité. Nos arbres généalogiques ont été arrachés, brûlés, calcinés, le récit s’est interrompu.

Les mots se sont révélés impuissants, se sont éclipsés de ces familles-là, de ma famille. L’histoire qu’on ne dit pas tourne en rond, jamais ponctuée, jamais achevée… Dans ces familles, on conjuguera tout au « plus jamais » …

Elles ne connaissent que les extrêmes, ces familles. L’exil ou la mort. L’héroïsme ou la mort. Naître après, c’est vivre en dette perpétuelle. Chaque enfant sera un miracle. Il aura le devoir d’être sur-vivant.

La dernière entrée de son Journal est piquée de points de suspension, comme autant de silences, ceux d’une enfant confinée, d’une « prisonnière dans une cage », rappelle Cynthia Ozick.

« Si tous les hommes sont bons, Auschwitz n’a pas existé. » Bruno Bettelheim, survivant de Dachau et Buchenwald.

Helen Epstein, dans son essai Le traumatisme en héritage, a rencontré les enfants et les petits-enfants de survivants de la Shoah. Des enfants à qui leurs parents n’ont rien raconté, des enfants pourtant hantés par un passé qui n’est pas le leur.

Mister Frank le survivant, que des négationnistes ont accusé d’avoir inventé sa fille.

Lu en octobre novembre 2022

11 réflexions sur “« Quand tu écouteras cette chanson » de Lola Lafon

  1. Contente de lire ta chronique ce matin. Je suis sur liste d’attente à la médiathèque j’ai donc l’assurance de le lire un jour prochain, je suis d’un naturel patient, ne pouvant pas acheter même en numérique tout ce que je lis…Merci pour les extraits !

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