« Les femmes n’ont pas d’histoire » d’Amy Jo Burns

Je vous emmène aujourd’hui, dans une contrée isolée, au fin fond non pas du désert mais des… Appalaches ! avec ce roman que j’ai choisi pour la beauté de sa couverture et surtout parce que le titre m’interpellait :

Résumé de l’éditeur :

En Pennsylvanie, dans cette région désolée qu’on appelle la « ceinture de rouille », la vie ressemble à une condamnation. Les habitants se sentent tellement oubliés de Dieu qu’ils se raccrochent à lui, aveuglément. C’est un pays d’hommes déchus, où les femmes n’ont pas voix au chapitre. Élevée dans l’ombre de son père, un prêcheur implacable et charismatique qui envoûte même les serpents, la jeune Wren grandit, comme sa mère avant elle, dans un monde où l’espoir n’est pas de mise. Il faudra des drames, un décès, une disparition, pour qu’enfin cette société rigide se fissure et que peu à peu se révèlent tous les secrets et les non-dits qui pèsent sur sa famille et sur le village. Alors seulement, peut-être, Wren pourra-t-elle aller au-delà d’un destin tout tracé, sauver ce qui peut l’être et prendre sa vie en main.

Ce premier roman inoubliable, qui dépeint la lutte de deux générations de femmes pour devenir elles-mêmes dans un pays en pleine désolation, annonce la naissance d’une écrivaine au talent époustouflant.

Ce que j’en pense :

Ce roman nous raconte l’histoire d’une région perdue de Pennsylvanie, tellement perdue et pauvre qu’on l’appelle « La Ceinture de Rouille », où les habitants désabusés, sans illusions se réfugie dans la « religion ». Ils sont en adoration non seulement devant Dieu mais devant le prêcheur, faiseur de miracles qui lancent en l’air des serpents, venimeux bien-sûr mais pas pour lui…

Il s’agit de Briar Bird qui a été inondé par la grâce divine depuis qu’un éclair l’a aveuglé, ce qui a entraîné chute et perte de connaissance. Depuis il a un œil blanc, qui lui a valu son surnom … il était alors adolescent.

L’auteure nous raconte l’histoire de deux amitiés : celle qui lie Ruby et Ivy et celle de Briar et Flynn, et la manière dont le destin et l’emprise peuvent jouer des tours. Ruby et Ivy étaient des adolescentes vives, espiègles et avaient hâte de fuir leurs familles respectives, où les pères dominaient toute la famille en patriarche tendance dictateur, et même pervers narcissique pour l’un d’eux. Elles voulaient s’enfuir et découvrir la ville, le travail…

Du côté de Flynn et Briar : même complicité, jusqu’à la fameuse scène de la foudre, qui va modifier totalement son mode de fonctionnement, ou plutôt révéler sa vraie personnalité. Et un évènement va les éloigner pour de bon.

Amy Jo Burns a décidé de nous faire faire une promenade dans le temps, alternant les récits de jeunesse et l’époque actuelle, comme une partition à quatre mains : quatre parties où le narrateur est différent, dans la première c’est Wren la fille de Briar et Ruby qui décrit la période actuelle et ensuite on revient sur l’amitié des deux femmes, celles des deux hommes, en faisant la connaissance de Ricky, l’époux d’Ivy et de leur progéniture.

Une construction intéressante, donc, qui permet de décrire le statut des femmes, à l’époque, serait-on tenté de dire mais pas que, car Ruby et Ivy avaient des velléités d’indépendance à 16 ans, leur éducation rigide, sans amour, interdites de sortie :  

Leurs mères avaient bercé Ivy et Ruby de même refrain depuis leur plus tendre enfance : les filles audacieuses devenaient des filles faciles, et les filles faciles, on les brise. Ivy ne pouvait se représenter d’autre avenir si elles restaient.

Elles se sont enfermées pourtant dans le mariage, devenant l’ombre d’elles-mêmes et de leurs époux et surtout (dans le cas de Ruby essentiellement) se sont libérées du joug du père pour subir l’emprise terrible d’une religion rétrograde, où tout repose dans les mains de Dieu (et du prêcheur aux serpents) : on ne doit pas se soigner, toute maladie étant avant tout dans l’esprit !  Donc si on meurt, c’est la volonté de Dieu…

J’ai apprécié l’histoire de Flynn, le Moonshiner, qui fabrique du whisky de contrebande, qu’on appelle le moonshine, la nuit dans son alambic, en prenant moultes précautions pour ne pas se faire arrêter : tout le monde sait que c’est inégal mais tout le monde lui en achète…

Ce roman est puissant, il fait réfléchir, car la situation des femmes y est extrêmement bien décrite, il résonne particulièrement car on aimerait que l’histoire de Ruby et d’Ivy remonte au siècle précédent hélas… il n’en est rien, et l’émancipation des femmes encore loin, quand règnent obscurantisme, superstition, sur fond d’alcoolisme… On espère que Wren et la nouvelle génération sauront relever le défi !

Certaines images vont me hanter longtemps : ces femmes qui cousent des robes à partir de vieux vêtements, puis les retaillant pour leurs enfants, fabriquent leur savon, ces enfants qui, entre parenthèses, ne sont pas scolarisés pour limiter le risque de contestation… Tout enferme dans ce roman, le lieu, le mode de vie…

 Amy Jo Burns réussit à travers ces deux histoires d’amitié, dont l’une est beaucoup plus forte que l’autre, car elle de Briar et Flynn n’a pas résisté au temps, à l’amour, à la jalousie, a dressé un portrait de l’emprise de la religion.

Belle découverte, et pour un premier roman c’est très prometteur car l’écriture est belle, puissante !

Un grand merci à NetGalley et aux éditions 10 18 qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure que j’espère retrouver bientôt.

#Lesfemmesnontpasdhistoire #NetGalleyFrance !

9,5/10

L’auteure :

Amy Jo Burns a grandi en Pennsylvanie. Elle est l’auteure d’un mémoire dénonçant un scandale sexuel survenu dans sa ville natale.

« Les femmes n’ont pas d’histoire » est son premier roman.

Extraits :

La vérité s’aigrit si elle s’attarde trop longtemps dans nos bouches. Les histoires, comme les bouteilles de Moonshine, sont faites pour être distribuées.

Pour nous, la maladie ne se logeait jamais dans le corps. Elle logeait dans l’esprit. Si la maladie s’en prenait à l’un des fidèles, on priait et on attendait l’intervention divine. La preuve de la faveur de Dieu reposait sur le nombre de fois où l’on trompait la mort, après l’avoir frôlée.

Les histoires de mon père plastronnaient de bravoure, celles de ma mère sanglotaient de chagrin. J’ai écouté ces histoires longtemps après être devenue grande, car elles m’évitaient d’avoir à raconter les miennes. J’avais des choses dont je ne pouvais parler, moi aussi.

Les serpents venimeux se changeaient en soie entre ses mains, et il les traitait comme j’aurais voulu qu’il me traite – avec tendresse et émerveillement.

Les moonshiners avaient toujours été mal vus dans les collines. Les gens buvaient leur whisky en secret, mais le travail nécessaire à sa fabrication ne pouvait pas être approuvé au grand jour.

Flynn s’affaissa et s’adossa contre le saule à côté d’elle. Il n’en pouvait plus de l’histoire d’amour entre les gens de l’église et le ciel. Ils parlaient tous de la vie après la vie, mais en fait, c’était à autre chose qu’ils pensaient : à la douleur, la mort, la damnation, le deuil. Car la vérité résidait là – si vous croyiez au paradis, il fallait qu’il y ait un enfer, tout comme les ténèbres sont la condition de la lumière.

Ce dont parlait Ruby semblait trop précieux pour être vrai. Elle ne se rendait pas compte que la pire des choses chez un homme n’était pas sa malveillance. C’était sa douceur, qu’il utilisait pour obtenir ce qu’il voulait.

Ivy connaissait la douleur immense de mettre un enfant au monde, et celle-ci n’avait rien à voir avec l’accouchement. Elle tenait à la pauvreté du choix : soit Ivy donnerait naissance à un homme, soit elle aurait une fille qui grandirait pour en servir un. Il n’y a pas d’entre-deux, comme lui avait dit un jour Ruby, quand elles avaient envisagé de quitter leurs collines.

C’est un art, chez les femmes de se punir elles-mêmes…

Lu en mars 2022

D’autres critiques : https://pamolico.wordpress.com/2021/03/03/les-femmes-nont-pas-dhistoire-amy-jo-burns/comment-page-1/#comment-8401, https://melieetleslivres.fr/2021/04/12/les-femmes-nont-pas-dhistoire-amy-jo-burns/comment-page-1/#comment-3898, https://melieetleslivres.fr/2021/04/12/les-femmes-nont-pas-dhistoire-amy-jo-burns/comment-page-1/#comment-3898, https://mesechappeeslivresques.wordpress.com/2021/06/17/les-femmes-nont-pas-dhistoire-amy-jo-burns/

19 réflexions sur “« Les femmes n’ont pas d’histoire » d’Amy Jo Burns

  1. Je n’ai pas du tout accroché à ce roman, j’y ai découvert l’existence des prêtres manipulateurs de serpents, mais eu aussi l’impression d’être manipulée aussi. Je ne suis pas du tout convaincue par les personnages, et ai trouvé que l’écriture, intéressante, en faisait trop dans le glauque et que du coup, ça manquait de sincérité.

    Aimé par 1 personne

    1. je n’ai pas eu dut tout le même ressenti…Je ne me suis pas sentie manipulée, et je connais bien les dérives religieuses et leur impact via l’emprise sur les adeptes et surtout les femmes 🙂 en plus dans un milieu aussi isolé…

      J’aime

  2. Ping : Les femmes n’ont pas d’histoire, Amy Jo Burns – Pamolico – critiques romans, cinéma, séries

    1. j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire, et l’Amérique de Trump montre justement une face de l’emprise de certaines « églises » ….
      l’emprise a encore de beaux jours devant elle, hélas, dans ces milieux machistes imbibés de testostérone 🙂

      Aimé par 1 personne

    1. toute l’histoire va rester dans ma tête, parce qu’elle est belle malgré les thèmes abordés, et on voit le chemin qui reste à parcourir pour les droits des femmes et pour se libérer de la »religion » des chapelles des gourous autoproclamés!

      J’aime

    1. c’est un roman qui se lit facilement tout en dénonçant des choses fortes… ces femmes sont très attachantes restent proches l’une de l’autre pour se soutenir contre l’emprise des hommes et des églises la jalousie l’alcool grossesses non désirées etc. etc.

      Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.