Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire 2021

« Revenir à toi » de Léonor de Récondo

J’ai découvert l’auteure avec « Pietra Viva » et depuis je suis sous le charme, même si je n’ai pas lu tous ses livres, alors il était impossible de résister au roman dont vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Lorsqu’elle reçoit un message lui annonçant qu’on a retrouvé sa mère, disparue trente ans plus tôt, Magdalena n’hésite pas. Elle prend la route pour le Sud-Ouest, vers la maison éclusière dont on lui a donné l’adresse, en bordure de canal.

Comédienne réputée, elle a vécu toutes ces années sans rien savoir d’Apollonia. Magdalena a incarné des personnages afin de ne pas sombrer, de survivre à l’absence. Dès lors que les retrouvailles avec sa mère approchent, elle est à nu, dépouillée, ouverte à tous les possibles.
Revenir à toi, c’est son voyage vers Apollonia. Un voyage intérieur aussi, vers son enfance, son père, ses grands-parents, ses amours. Un voyage charnel, parenthèse furtive et tendre avec un jeune homme de la région. Lentement se dévoile un secret ancien et douloureux, une omission tacitement transmise.

  Revenir à toi, c’est aussi un hommage à Antigone et aux grands mythes littéraires qui nous façonnent. Magdalena a donné vie à des personnages, elle est devenue leur porte-voix. Devant Apollonia, si lointaine et si fragile, sa voix intérieure se fait enfin entendre, inquiète mais déterminée à percer l’énigme de son existence.

En l’espace de quelques jours, dans cette maison délaissée, Magdalena suit un magnifique chemin de réconciliation avec l’autre et avec elle-même. Vie rêvée et vie vécue ne font désormais qu’une.

Ce que j’en pense :

Magdalena, actrice reconnue, reçoit un coup de fil de son agente lui annonçant que sa mère a été retrouvée. Elle vient juste de sortir d’une consultation où la dermatologue lui a ôté un « grain de beauté » dans des conditions assez brutales…

« Cet appel n’a pas existé. Rien à entendre, rien à comprendre, mais il provoque une fissure dans ses pensées. Fissure aussi fine que l’incision dans son cou. Elle la sent, elle a peur que flot de souvenirs qui pourrait surgir. Un suintement qui finirait partout emporter. Emporté, le château construit depuis l’enfance … »

Sa mère, Apollonia, a disparu de sa vie, il y a trente ans, son père Isidore lui a simplement dit : Maman est partie… Où ? pourquoi ? Personne n’a voulu donner d’explications, elle était dépressive, et elle est allée se reposer auprès de « personnes qualifiées ». Les parents d’Isidore, Marcelle et XXX ne veulent pas répondre, aux questions de la petite fille, qui finit par penser que c’est de sa faute, et se renferme, fuit dans les études, avoir des bonnes notes pour ne pas plonger.

Elle finit par trouver refuge dans le théâtre où elle pourra exprimer sa colère via ses personnages, notamment Antigone, qu’elle a rencontrée très tôt (une représentation à l’école)

Le coup de fil déclenche un tsunami, les souvenirs remontent, la douleur de l’absence, la difficulté à se construire, sans image maternelle, le père qui finit par refaire sa vie, la laissant encore plus seule avec ses grands-parents… Elle décide de partir rejoindre cette mère qu’elle ne connaît pas… seulement pour quelques jours, car elle a une répétition prévue.

Léonor de Récondo nous livre un récit à sa manière, avec une réflexion sur l’amour, l’abandon la maternité, la difficulté de se construire en tant que femme, la fuite dans les rôles au théâtre ou au cinéma. Et surtout, elle parle très bien de l’absence, cette absence qui l’a accompagnée au fil des jours, omniprésente, unique compagne avec Antigone.

Par contre, « les retrouvailles » m’ont laissée sceptique, un peu trop faciles, d’autant plus qu’Apollonia est âgée et plutôt perdue (on se demande comment elle peut vivre seule avec la vaisselle, la saleté qui règne dans la maison isolée : on lui prépare ses médicaments une fois par semaine… mais c’est quand même touchant cette relation qui s’ébauche, avec en toile de fond un lourd secret…

Peut-on rattraper le temps perdu, nouer en si peu de temps une relation, au bout de trente ans d’absence et de souffrance ?

J’ai aimé l’omniprésence d’Antigone car l’héroïne d’Anouilh me fascine depuis longtemps, et aussi la référence à la Rose tatouée de Tennessee Williams : « Personne n’est rien avant d’être aimé », les extraits que nous donne l’auteure.

L’écriture de Léonor de Récondo est toujours aussi belle, mais je n’ai pas ressenti l’élan de « Pietra viva » que j’avais adoré ou « Amours » ou encore « La leçon de ténèbres » dans lequel elle m’a fait découvrir et apprécier l’œuvre du peintre El Greco, mais c’est une belle histoire.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver son auteure que j’apprécie particulièrement.

#Reveniràtoi #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

Léonor de Récondo est née en 1976 dans une famille d’artistes. Violoniste, elle a enregistré de nombreux disques et s’est produite en France et à l’étranger.

Écrivaine, elle est l’autrice de huit romans dont Amours(Sabine Wespieser, 2015), Grand Prix RTL-Lire et Prix des Libraires, Point cardinal (Sabine Wespieser, 2017) Prix du roman des étudiants France Culture-Télérama, ou encore La Leçon de ténèbres (Stock, 2020), prix Ève Delacroix de l’Académie française.

Extraits :

Personne ne peut lui parler de sa mère. Personne n’en a le droit parce que nul n’a su lui expliquer. Et si des réponses existaient bel et bien, ce serait trop tard. Trente ans…

Elle est Antigone. Elle l’a lu, relu, par cœur, rabâché. Mais là, elle ne se souvient de rien, sinon d’une réplique qui tourne en boucle dans sa tête comme un disque rayé : « Je péris sans avoir usé ma part de vie ».

Elle se souvient du jour où son père Isidore, lui avait dit : Maman est partie. Une phrase simple, sujet, verbe, participe passé. Une phrase tout à fait intelligible. Magdalena la comprenait mas la trouvait trop courte. Il manquait au moins un complément de lieu…

Les gens ne s’écrivent plus, disait-il à Apollonia, les courriers électroniques, c’est de l’écrit impalpable, et ce qui ne se touche pas ne compte pas.

Tout foutait le camp et pourtant, Magdalena étudiait sans relâche, avec un soin et une exigence irréprochables. Pas pour être la meilleure, simplement pour tenir, surnager au-dessus de cette eau profonde qui pouvait la happer dans un tourbillon. Au-dessous de 15, elle se noyait. Un 20, elle survivait…

Des années plus tard, elle saura dire l’absence. L’absence ressentie au premier pas dans la maison. Ce pas qui résonnait soudain dans le vide.

C’est Antigone qui l’a sauvée, pas celle de Sophocle, non, celle d’Anouilh. Le premier personnage à l’avoir percutée de plein fouet. Antigone est devenue son amie, son autre. Celle espérée qui comprend tout, prend tout, ne se sépare jamais, n’abandonne pas, n’y pense même pas…

Elle pleure les années passées à attendre, ces années perdues à errer à la quête d’un amour qui viendrait combler le vide béant. Toutes ces années à croire qu’un regard peut remplacer celui qui s’est détourné.

Mais elle est clouée sur place par une insondable colère. Une colère épaisse, faite d’abandons, d’amertumes, de tout ce qui n’a pas été prononcé, de toute l’insouciance dont elle a été privée, son adolescence lestée de rêves sombres, des masques agrafés au visage, au fil des rôles, des rencontres amoureuses manquées.

L’impossibilité d’être reconnue dans sa vie intime, d’exister officiellement. Reconnue comme actrice, niée en tant que femme. C’était ce qu’elle ressentait profondément. Un paradoxe absurde, inimaginable pour les autres, qui l’exténuait.

J’ai cru que ma vraie vie était celle de l’attente d’une absente. Et si je m’étais trompée tout du long, si cet évitement m’avait simplement dépassée, posée à côté du lieu de la blessure, à une distance suffisante pour la voir, sans la subir ?

Lu en septembre 2021

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

20 commentaires sur « « Revenir à toi » de Léonor de Récondo »

  1. L’écrivaine a expliqué qu’elle revenait à la fiction pour quitter des écrits plus personnels . Du coup, son écriture est peut être moins impliquée, moins incarnée que ses précédents. Néanmoins, et au contraire pour moi, elle laisse plus de place à l’imagination du lecteur libérée de trop de pathos. J’ai bcp aimé 😉

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    1. Je préfère les écrits plus personnels…
      J’ai lu beaucoup de « romans » sur la relation mère-fille plus ou moins toxique, alors ça coince un peu car les retrouvailles 30 ans plus tard, dans ces conditions je doute…
      mais je l’ai aimé d’où la note mais pas un coup de cœur 🙂

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    1. c’est une « belle histoire » mais j’ai tellement mieux aimé »Pietra viva » ou « la leçon de ténèbres » que je reste un peu sur ma faim 🙂
      j’ai « point cardinal » aussi à lire…

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  2. Pas du tout tentée par le sujet : j’ai l’impression de voir ce thème sans arrêt dans la littérature française contemporaine ! (la mère absente, partie, incapable ou déficiente, mais qu’on doit aimer tout de même) Pfff !

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    1. C’est vrai, qu’en ce moment les relations mère-fille toxique, pathologique abandonnique etc…Il y a pléthore.
      Ce que j’ai aimé dans le roman c’est la tentative de se construire avec une telle absence et retrouver Antigone me plaît toujours autant…Tout ce qui tourne autour de l’abandon du secret est bien traité les retrouvailles sont moins convaincantes 🙂
      mais après « Berlin Requiem » « S’adapter » et « Enfant de salaud » et j’en oublie, je suis plus exigeante, trop?

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  3. Moi aussi je l’ai découverte avec « Pietra viva » que j’ai adoré, puis ensuite j’ai lu « Amours » qui m’a aussi beaucoup plu, mais depuis je n’ai plus rien lu, j’ai donc le choix car tu as pris de l’avance !! Merci pour ton ressenti, je n’avais pas encore lu de chronique sur ce dernier titre.

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    1. elle a choisi la fiction pour celui-ci et il y a de très bonnes choses mais un bémol sur les retrouvailles qui me semblent peu crédibles mais pour tout ce qui tourne autour de l’abandon,du silence, et retrouver Antigone cela vaut déjà le coup… Et elle écrit vraiment bien 🙂
      j’ai encore « point cardinal » en attente…

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    1. je l’ai apprécié ainsi que le parallèle constant avec Antigone mais pas aussi enthousiaste qu’avec « Pietra viva » je préfère quand elle reste dans des textes plus personnels…
      Mais pour une incursion dans la fiction c’est quand même bien car son écriture est toujours aussi belle 🙂

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    1. ah! les goûts et les couleurs 🙂
      j’aime bien son écriture alors cela reste un plaisir pour moi… Mais je n’ai pas lu tous ses livres 🙂
      j’aime faire des infidélités 🙂
      comme Amélie Nothomb, un de temps en temps et son dernier me tente 🙂

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    1. j’aime bien son écriture et l’histoire est intéressante surtout avec Antigone comme modèle pour résister à l’abandon… Elle donne des extraits de la pièce 🙂
      Ici, comme elle le dit elle est dans la fiction je préfère quand même quand son approche est plus personnelle comme « Pietra Viva » …

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    1. cette histoire m’a plu et surtout sa manière de la raconter comme toujours… Pour un essai de se lancer dans la fiction c’est réussi.et cheminer avec Antigone est toujours un plaisir pour s’identifier, chercher une figure féminine de substitution il est difficile de trouver mieux!
      Je préfère « Pietra viva » ou »La leçon de ténèbres » qui sont plus personnels

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