Publié dans Littérature japonaise, Rentrée littéraire 2021

« N’oublie pas les fleurs » de Genki Kawamura

Petit séjour, en terre Alzheimer, au Japon, avec le livre dont je vous parle aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Le soir du 31 décembre, Izumi rend visite à sa mère Yuriko pour les fêtes de fin d’année, mais cette dernière est absente. Il la retrouve finalement perchée sur la balançoire d’un parc voisin, où elle semble perdue. Cet événement n’est que le premier signe de la maladie qui la ronge : quelques mois plus tard, il apprend qu’elle est atteinte d’Alzheimer.

À mesure que les souvenirs de Yuriko s’estompent, ceux de l’enfance d’Izumi ressurgissent. En prenant soin de sa mère – au moment où lui-même s’apprête à devenir père – Izumi tente de comprendre ce qui l’a éloigné d’elle au fil du temps, s’interroge sur le sens de leur relation. Pour retrouver l’essentiel de ce qui leur reste à présent.

Traduit du japonais par Diane Durocher.

Ce que j’en pense :

Comme tous les ans, Izumi rend visite à sa mère, Yuriko, le trente-et-un décembre et fête avec elle son anniversaire car elle est née le 1er janvier, et en général, on oublie de le lui souhaiter. Bizarrement, elle n’est pas à la maison, et il doit partir à sa recherche. Il la retrouve perchée sur une balançoire, un peu perdue. Elle était juste sortie faire quelques courses.

Il avait bien remarqué qu’elle était un peu bizarre depuis quelques temps, mais accaparé par son travail, dans la sponsorisation de musiciens, il ne va pas la voir très souvent.

Le réfrigérateur est plein de légumes ou produits dont la date de péremption est largement dépassée, la vaisselle s’accumule alors qu’elle a toujours été très à cheval sur l’ordre et la propreté. Elle donne encore quelques cours de piano, mais confond parfois les élèves…

Izumi se décide à l’emmener consulter une neurologue (on ne peut pas dire qu’elle soit animée par le tact et l’empathie !) et le diagnostic tombe : Alzheimer. Pour lui c’était une notion empirique, cela ne pouvait pas toucher sa mère.

Il est marié et sur le point d’être père, ce qui est déjà compliqué pour lui, né de père inconnu, sujet tabou dans la famille puisque les parents de Yuriko, ne supportant pas le déshonneur l’ont reniée.

Comment être père quand on n’a aucun homme dans son entourage pouvant servir de substitut et en parallèle comment être sûr d’avoir le bon comportement (si tant est qu’il en existe un !) quand il y a des failles dans la relation mère-fils. Izumi nous fait partager ses doutes, son besoin d’en savoir plus sur ses origines…

Malgré ses doutes, il se réagit très bien vis-à-vis de sa mère, essaie de lui faire plaisir, d’aller dans son univers. Il est touchant par ses questionnements et ses tâtonnements après une période de déni assez brève.

Il y a des très belles scènes, quand les rôles commencent à s’inverser, qu’elle redevient une petite fille dont il faut comprendre et satisfaire les désirs, notamment lorsqu’il l’emmène voir les plus beaux feux d’artifice de la ville, car elle a la nostalgie des « demi feux d’artifice » et il s’aperçoit qu’il a mal interprété…

Le récit se déroule sur fond de musique classique avec « les rêveries » de Schumann pour Yuriko, contemporaine pour Izumi, car la mémoire du jeu, des notes est encore présente chez cette musicienne.

J’ai aimé les personnages, leur histoire, l’évolution des relations entre eux, l’appréhension de la maladie d’Alzheimer dans la culture nipponne, qui propose des solutions intéressantes, mais l’auteur n’hésite pas à évoquer la suite : la mort, les obsèques, les querelles de certaines familles autour de l’héritage hypothétique.

C’est ma première incursion dans l’univers de Genki Kawamura, que je ne connaissais pas du tout, malgré sa notoriété au Japon et j’ai bien aimé, le thème comme l’écriture. Le Japon et sa culture me fascinent et j’aime bien découvrir de nouveaux auteurs…

Un grand merci à NetGalley et aux Fleuve éditions qui m’ont permis de découvrir ce roman et de découvrir son auteur dont le style et l’univers m’ont plu.

#Noubliepaslesfleurs #NetGalleyFrance

8,5/10

L’auteur :

Auteur de romans, d’interviews et d’essais, Genki Kawamura est aussi réalisateur de cinéma (notamment Confessions en 2010, Wolf Children en 2012 ou encore Parasite en 2014).

Véritable phénomène au Japon avec 1,3 millions d’exemplaires vendus, son livre Deux milliards de battements de cœur est en cours de traduction dans de nombreux pays. Publié sous ce premier titre en grand format en français, la version poche se rapproche plus du titre en version originale : Et si les chats disparaissaient du monde…

Extraits :

Le cours va bientôt commencer. Non, je dois me rendre quelque part avant. Mais où ?  Où devais-je aller, déjà ? Ah oui ! au supermarché…

Une fois allumé, le néon au-dessus de l’évier révéla un amoncellement de vaisselle sale. Une casserole laissée sur la gazinière, contenait des restes de choux chinois. Plutôt étonnant, sachant à quel point sa mère était à cheval sur la propreté. Elle n’était pas du genre à laisser traîner la vaisselle…

La vie de Yuriko tournait autour du piano. Une fois diplômée de l’université de musique, elle avait gagné sa vie en donnant de petits concerts ici ou là, dans les réceptions de grands hôtels, notamment.

Depuis quelques années toutefois, leurs conversations manquaient de souffle et il se contenter de l’écouter en hochant la tête de temps en temps. A partir de quand, parler avec sa mère était-il devenu aussi ennuyeux ?

Alzheimer… Ce mot ne lui évoquait pas du tout sa mère. C’était une maladie lointaine, qui sévissait dans les fables, pas dans la réalité, pas dans leur réalité.

« Autrefois, notre espèce ne pouvait espérer atteindre les cinquante ans. Cette limite dépassée, nous avons commencé à voir apparaître les cancers. Maintenant que nous réussissons à les combattre et à rallonger d’autant l’espérance de vie, c’est Alzheimer qui nous rattrape… à chaque victoire l’humanité doit se mesurer à une nouvelle menace… » discours de la neurologue à Izumi !!!!

Encore cinq mois et il serait père. La vie avait une façon bien à elle de vous pousser en avant sans aucun répit.

Il s’était alors rendu compte que sa mère lui faisait honte.

« Les patients ne pensent jamais simplement sortir faire un tour, lui avait expliqué la docteure. Ils ont un but précis et impérieux qui leur commande de sortir. Certains veulent retourner sur les lieux de leur enfance, d’autres croient devoir fuir. Ces actions vous semblent peut-être étranges, mais pour eux, elles ne le sont pas, vous devez bien garder cela en tête.

En effet, la spécificité des humains résidait peut-être dans leur imperfection. Le peintre qui a oublié la couleur rouge, l’écrivain qui a oublié le sentiment amoureux, ceux-là peuvent tout de même créer des œuvres grandioses.

Depuis quelque temps, Yuriko avait cessé d’appeler Izumi par son prénom. Elle semblait se souvenir qu’il était son fils, mais elle avait oublié es trois syllabes prononcées combien de milliers, combien de millions de fois, dans sa vie.

Il ne se sentait pas la moindre étincelle d’instinct paternel, encore moins maternel. Comment pouvait-on devenir père dans ces conditions ?

Après une heure de crémation il n’était plus resté de Yuriko qu’un tas de fragments d’os bien blancs et secs. Selon la tradition, Izumi avait récupéré les morceaux à l’aide de longues baguettes en bambou et les avait enfermés dans une urne. C’était tout ce qu’il restait de sa mère, et c’était tellement léger. Il avait pris conscience que les êtres n’étaient pas constitués de leur propre enveloppe charnelle.

Lu en septembre 2021

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

10 commentaires sur « « N’oublie pas les fleurs » de Genki Kawamura »

    1. il m’a vraiment plu, il aborde la maladie et les troubles cognitifs de sa mère en fonction de la relation qu’il eu avec elle, et cela vient entrer en résonance avec sa future paternité…
      C’est bien fait et revisiter cette maladie dans une autre culture une autre approche de la nôtre c’est enrichissant 🙂

      Aimé par 1 personne

    1. il m’a « tapé dans l’oeil » tout de suite car cette maladie m’intéresse comme toutes les maladies neuro-dégénératives et je voulais voir comment on l’abordait au Japon (à tous les points de vue)…
      Et son idée de mettre en parallèle la future paternité est excellente 🙂
      Il m’a suffisamment plu pour me donner l’envie de découvrir ses deux autres livres…
      On ne baigne pas dans la culpabilité bien « latine » c’est une autre culture, donc une autre façon d’appréhender les choses

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    1. je voulais voir une autre approche de la maladie dans une culture différente et c’est très réussi…
      Et paternité versus « retour en enfance » est très habile, bien étudiée.
      Belle plume donc je vais essayer de trouver se 2 autres livres en particulier « Deux milliards de battements de cœur » qui semble très apprécié sur Babelio 🙂

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    1. la manière d’aborder la maladie m’a bien plu, il décortique sa relation avec sa mère, les non-dits
      il y a beaucoup de pudeur et de questionnement mais c’est différent par rapport aux récits habituels (en Occident)
      j’espère qu’il te plaira, il est toujours dispo sur NetGalley 🙂

      Aimé par 1 personne

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