Publié dans Coups de coeur, Littérature française, Musique, Rentrée littéraire 2021

« Berlin Requiem » de Xavier-Marie Bonnot

Je vous parle aujourd’hui d’un livre,le premier lu de cette rentrée littéraire, qui m’a bouleversée, l’émotion est tangible dans ma chronique car le violon de Szymun Golberg est toujours dans ma tête, qui n’est pas en très bon état ces derniers jours, passés en position horizontale:

Résumé de l’éditeur :

Rentrée littéraire Plon 2021.


« La musique a des accords que les mots ne peuvent dire, ni même comprendre », mais Xavier-Marie Bonnot parvient, avec ses mots, à décrire l’une des plus sombres périodes de l’Histoire sur fond de musique et d’art, contraints et fanés par le nazisme.

 
Berlin, 1932. Wilhelm Furtwängler est l’un des plus grands chefs d’orchestre allemands. Il dirige l’orchestre philharmonique de Berlin et éblouit son public par son génie virtuose. 1934. Hitler est chancelier et détient tous les pouvoirs, c’est le début des années noires. Le nazisme s’impose et dépossède les artistes de leur art. Les juifs sont exclus de l’orchestre et contraints de s’exiler. La culture devient politique. La musique devient un véritable instrument de propagande. Continuer d’exercer son art mais en se soumettant au régime du III Reich ou fuir l’Allemagne ? Pour Furtwängler, ce choix n’a pas de raison d’être. Mais l’art est-il véritablement au-dessus de la politique ? La passivité étant souvent interprétée comme un signe d’acceptation et de collaboration, cela pourrait bien lui porter préjudice…

En parallèle, Rodolphe Bruckmann, fils d’une célèbre cantatrice ayant chanté dans les opéras les plus prisés de la capitale, contemple et vit les évènements avec son regard de jeune garçon. La guerre se profile au loin mais lui ne comprend pas. De ses yeux naïfs, il voit tous ces SS qui ont fière allure dans leurs uniformes. Il ne perçoit pas le mal. Lui, ce qu’il veut, c’est devenir le plus grand chef d’orchestre que l’Allemagne n’ait jamais connu. Il a ce don en lui. Les notes lui parlent, le transportent. La musique l’anime depuis toujours et ni la guerre, ni la déportation de sa mère, ni l’absence de père, ne parviendront à détruire ses ambitions. Il le sait, il sera le prochain Furtwängler. Le destin de ces deux âmes se croisent et se rejoignent harmonieusement, comme des notes de musique, pour former la plus belle des partitions. Le positionnement de Wilhelm Furtwängler pendant la seconde guerre mondiale est une zone obscure éclairée par la plume de Xavier-Marie Bonnot, qui, par son histoire, écrit l’Histoire.

Ce que j’en pense :

1954, Rodolphe Meister va diriger la Neuvième symphonie de Beethoven à la salle Pleyel, il arrive en avance pour sentir le public, l’apprivoiser. Succès total, ovation pour le jeune chef.

Le passé revient le hanter : Berlin, les dignitaires nazis qui se targuent de musique et veulent l’utiliser comme outil de propagande, tentant de manipuler pour ce faire le grand chef d’orchestre Wilhelm Furtwängler. Il a rencontré ce génie alors qu’il allait assister à une répétition, sa mère Christa étant une cantatrice réputée. Lorsque le Maître le hisse près du pupitre, Rodolphe remarque qu’il n’est pas à la bonne page de la partition lors de la pause, celui-ci lui explique que le chef doit connaître toute la partition par cœur. Rodolphe décide qu’il deviendra plus tard chef d’orchestre lui aussi.

Durant l’hiver 1932, Wilhelm Furtwängler, qui doit donner le soir-même en concert « le Requiem allemand et Première symphonie de Brahms est sommé de se présenter devant Hitler, déjà persuadé que la victoire aux élections ne lui échappera pas. Ce qui donne une entrevue d’anthologie entre les deux hommes !

Il pense que musique et politique n’ont rien à faire ensemble et que jamais Hitler ne sera élu, puis que cela ne durera pas, c’est impossible, les gens réfléchissent quand même ! Pourtant, il y a déjà des affiches partout, des agressions de personnes juives.

Il va tenter de tenir son cap quand même contre vents et marées, malgré les convocations de Goebbels, ou de Göring qui se détestent cordialement mais sont prêts à unir leurs forces pour intimider, menacer le Maître.

Rodolphe est alors âgé de huit ans, il est amoureux d’Eva, sa nurse, ouvertement pro-nazie, au grand dam de sa mère Christa, toujours en tournée, alors il faut bien lui faire payer ses absences. Elle a compris le danger, tout comme le Premier Violon qui s’exile à Paris. Goebbels tente de la séduire aussi mais, elle ne cède pas, alors il va lui dénicher un grand-père juif.

« Attendre sa mère, attendre sa voix à travers un combiné que retient un fil. Écouter la douceur de cette voix, rien que pour lui, et pas pour un public dans la pénombre. »

Rodolphe a une autre cause de souffrance, il ne sait pas qui est son père, Christa ayant eu plusieurs liaisons en même temps pour tromper l’angoisse, la solitude des tournées où elle a tendance à boire aussi. Autre source de grief.

On va revivre de l’intérieur la montée du nazisme, la prise du pouvoir, la nuit des longs couteaux, la nuit de cristal, à travers les yeux de Rodolphe et de Wilhelm Furtwängler

Christa finit par choisir l’exil à Paris aussi mais la guerre arrive et plus personne n’est à l’abri, tandis que l’entreprise d’extermination des Juifs se met en place inexorablement, la bête immonde ne rampe plus…

Xavier-Marie Bonnot, à travers ce récit rend un bel hommage à ce génie qu’était et est toujours d’ailleurs, la musique n’est-elle pas éternelle, Wilhelm Furtwängler ses convictions, son amour pour la musique, sa résistance au régime, sa vie, tout court. Et bien sûr il ne faut pas oublier l’autre héroïne du livre, la musique avec Beethoven, Wagner, avec « Tristan et Isolde » qui résonne et surtout la magnifique Neuvième symphonie de Beethoven

J’avoue mes réticences devant Wagner, antisémite notoire, tellement omniprésent dans la propagande nazie, dont les compositions me laissent perplexe, à chaque tentative d’écoute de la tétralogie, je renonce assez vite car l’image d’une moustache qui convulse vient s’interposer. Mais, il paraît, selon le Maître que l’âge venant, on l’apprécie davantage.

L’utilisation des musiciens déportés à Bergen Belsen fait frémir, une autre arme de destruction massive ! tuer les gens de l’intérieur…

J’ai beaucoup aimé ce roman, les personnages fictifs ou réels, le génie de Wilhelm Furtwängler à qui l’on reprochera son attitude envers le régime lors de la dénazification. Les juges ne voudront même pas entendre qu’il résistait à sa manière, et que sa résistance avaient conduit les nazis à décider de le déporter. Il a aidé les musiciens juifs de son orchestre à fuir, notamment le premier violon, Szymon Goldberg qui fera une brillante carrière. Par contre Herbert von Karajan dûment encarté au parti nazi, ne sera jamais inquiété !!!!

Dans le prologue, l’auteur nous prévient que : « seuls, les personnages de Christa et Rodolphe Meister relèvent de la pure fiction, les autres appartenant à l’histoire la plus sombre de l’humanité, celle du Troisième Reich ». Mais Xavier-Marie Bonnot a su leur donner une telle puissance qu’on les sent aussi vivants que les personnages ayant réellement existé.

Une scène est particulièrement intense : les nazis obligent Furtwängler à jouer la Neuvième symphonie pour l’anniversaire d’Hitler alors que celui-ci ne vient pas et il doit s’exécuter devant une chaise vide !

Petite touche personnelle, comme d’habitude, je ne verrai plus Karajan de la même façon et pourtant j’ai une foultitude d’enregistrements, notamment les symphonies de Beethoven, dans mes placards, mais la musique va continuer à prévaloir sur la politique, par contre j’en ai peu de Wilhelm Furtwängler, il va falloir en chercher.

J’ai retrouvé avec plaisir la plume de l’auteur, découvert avec « Les vagues reviennent toujours au rivage » qui m’avait beaucoup plu j’ai encore deux romans dans ma PAL : « Le tombeau d’Apollinaire » et « Néfertari dream »

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteur et ce livre,vous l’aurez compris est un immense coup de  cœur et comme toujours dans ces cas-là, ma chronique me laisse insatisfaite; j’espère vous avoir convaincus que cette lecture est indispensable.

#BerlinRequiem #NetGalleyFrance

Extraits :

« La vie sans musique est tout simplement une erreur, un calvaire, un exil ». Friedrich Nietzsche Lettre au compositeur Peter Gast

La musique a des accords que les mots ne peuvent dire, ni même comprendre. Faut- s’y résoudre. Elle est la parole profonde de l’âme, elle ne se trompe pas. Elle irradie de Rodolphe, parce qu’il sait prendre tous les risques et qu’il est de toutes les audaces.

Le chef d’orchestre marche un instant, histoire de se détendre. Il n’aime pas rencontrer les hommes politiques et encore moins les nationaux-socialistes.

On a beau lui dire que ce sont tous des battus de la crise, des laissés pour compte, il n’en démord pas : tous des voyous et des ratés à qui l’on fait miroiter les délices du petit pouvoir ! cette populace saura cravacher les élites, les bons, les intelligents, si jamais elle prend d’assaut la démocratie.

Hitler est un camelot qui ne comprend rien à rien à la musique. Il fronce les sourcils et parle nerveusement, avec un horrible accent autrichien qui trahit ses origines modestes.

« Nous avons l’intention de donner à l’art la place qui lui revient de droit dans le cœur des Allemands. L’art, particulièrement la musique, sera un des instruments de notre politique, pour le peuple. » (Hitler)

L’Allemagne n’est pas une opérette pour les aventuriers comme toi, songe Furtwängler en appelant un taxi. Nous sommes des Allemands, tout de même, nous ne nous laisserons pas faire.

Il gigote, rencogné dans ses pensées et ses émotions, jusque tard dans la nuit, plaçant Furtwängler en rival définitif. Un homme à pourfendre, en chevalier, à la loyale. Mais tellement perché dans les étoiles, tout là-haut, que pour l’atteindre il faut une grande échelle de rêves.

Mendelssohn, Goebbels affirme que c’est de la musique de Juif, une pâle imitation des grands génies allemands.

Personne ne touche à l’idole des Allemands. Comme Strauss, Furtwängler fait partie désormais des projets nazis. La nouvelle Allemagne se doit d’avoir ses monuments, vivants si possible.

Sa gloire l’écrasait et l’éparpillait en mille rencontres, de concert en concert, de théâtre en théâtre. Sa gloire l’écrase toujours. Elle pèse sur toute sa vie à présent, plus que jamais. De la gloire sombre qu’une lumière noire éclaire. Parce que Goebbels et Göring se le disputent. Avec Richard Strauss, il est l’un des « monuments vivants » comme disent les dignitaires du régime.

Szymon Goldberg a toujours l’air un peu triste quand il joue du violon. C’est sa nature on le dirait éternellement mélancolique. Il fixe son archet parfois, en louchant presque, puis son regard s’évapore dans la musique qui vibre sous ses doigts.

Goldberg dévisage froidement Furtwängler, d’un regard comme un point d’interrogation, où la tristesse se mêle à l’exaspération. Le chef est donc d’une naïveté déconcertante, incapable d’admettre que, au jeu des luttes d’influence, il finira par perdre. L’orgueil aveugle.

Goebbels a compris que Furtwängler restera jusqu’à l’extrême limite…

… Il sait que Furtwängler ne partira pas d’Allemagne car il craint de perdre son statut de demi-dieu. Les jeunes loups comme Karajan n’attendent que ça.

Au-dessus de cette foire d’empoigne, Hitler observe et compte les coups. C’est lui qui sifflera la fin de la partie…

Lu en août 2021

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire 2021

« Oublier les fleurs sauvages » de Céline Bentz

Je vous parle aujourd’hui d’un livre de cette rentrée qui m’a permis de faire un voyage, au Liban dans une époque difficile, avec :

Résumé de l’éditeur :

Dans la famille Haddad, on sait qu’il faut beaucoup de courage et de détermination pour échapper à un destin que l’on n’a pas choisi. C’est ainsi que les parents ont élevé leurs sept enfants ; mais des quatre filles, c’est sur l’espiègle et intelligente Amal que leurs espoirs reposent : elle ira faire ses études en France, horizon lointain qui la fait rêver depuis toujours. Jusqu’au jour où la jeune fille croise la route du beau Youssef aux yeux vairons, un homme qu’elle n’a pas le droit d’aimer…

Des rues d’un pays coloré et instable aux pavillons de la banlieue de Nancy, de la chaleur du Liban aux hivers froids de l’Est de la France, après bien des obstacles, entre extase et violence, Amal connaîtra le goût amer de l’exil mais aussi celui, infini, de la liberté.

Inspiré librement de son histoire familiale, Céline Bentz raconte à travers une quête émouvante l’histoire hors du commun d’une femme déchirée entre deux pays. Un premier roman remarquable, porté par une écriture énergique et habitée, qui est aussi un magnifique hommage au Liban. 

Ce que j’en pense :

La famille Haddad est composée de Dibba la mère et Ahmad le père et leurs enfants, notamment Abbas qui s’est installé à Nancy avec sa femme professeur d’italien et ses deux enfants leur fils Yacine, militant actif au parti communiste, les deux filles ainées qui se sont mariées au Liban, Amal, la plus jeune des filles, veut faire des études et enfin le dernier enfant, trisomique.

Les parents ont été sommés de quitter leur maison et leurs terres dont ils ont été expulsés à la fin de la guerre des six jours, ce qui va leur laisser une blessure importante, le père étant obligé d’aller faire le ménage et nettoyer les toilettes pour faire vivre sa famille.

Illettrés tous les deux, Ahmad et Dibba veulent que leurs enfants fassent des études, s’ils en ont les moyens, quitte à trimer pour les aider.

On est en 1984, Amal est en première et va se trouver un travail pour aider la famille, dans une boutique tenue par un homme libidineux qui laisse traîner ses mains partout et la jeune fille est obligée de quitter le magasin. Elle fait la connaissance de Youssef, de confession maronite, dont elle commence à tomber amoureuse alors que leurs religions respectives ne voient pas cela d’un bon œil. Le Liban est en guerre, les rues ne sont pas sûres, les différentes parties ne se font pas de cadeaux, mais Amal s’accrocher et décroche son bac. Elle veut faire des études de médecine à Nancy où vit son frère Abbas et la famille est d’accord, malgré le déchirement, l’éloignement, mais Marie-Rose sa belle-sœur promet de l’aider tandis qu’en échange elle s’occupera des enfants…

Yacine milite de plus en plus activement au parti communiste ce qui le met en danger, et un jour il disparaît, enlevé et torturé…

Malgré sa culpabilité et le sentiment de trahir les siens Amal s’envole vers la France vers une nouvelle vie.

L’auteure nous raconte la difficulté des filles, au Liban, les mariages arrangés et les violences conjugales, les communautés qui peuvent cohabiter mais ne pas s’unir entre elles ce qui ne va pas en s’arrangeant… Elle parle aussi très bien de la pauvreté des gens, de leur chaleur, et de leur générosité : ils n’ont pratiquement rien mais ils se débrouillent par exemple pour faire une diner pour célébrer Amal.

J’ai admiré le courage d’Amal qui part dans un pays dont elle connaît à peine la langue, dans une ville où il fait froid l’hiver et où la magie de la première chute de neige se heurte à la difficulté de tous les jours. Elle réussit à refaire une terminale et passer le bac en France et surtout à faire ses études de médecine avec les difficulté du concours, le numerus clausus, le bachotage, le chacun pour soi des étudiants… Chapeau mademoiselle !

Céline Bentz explique très bien la douleur de l’exil la difficulté de vivre au Liban à cette époque de guerre, avec les bombes, les mines qui estropient des enfants qui jouaient tranquillement, les méthodes utilisées par chaque camp pour terroriser l’autre, les enlèvements.

Cette lecture a fait remonter beaucoup de souvenirs en moi, je me souviens l’enlèvement de Jean-Paul Kaufmann, Michel Seurat et leurs deux autres compagnons, et de l’anxiété qui régnait en France à ce moment-là : tous les soirs aux infos, le JT commençait avec leurs photos et le présentateur disait cela fait tant de jours qu’ils ont été enlevés et on est toujours sans nouvelles ainsi que du combat de Joëlle Kaufmann pour qu’on ne les oublie pas.

J’ai beaucoup aimé ce roman, qui est en fait l’histoire de la mère de l’auteure, si j’ai bien compris, j’ai aimé voir Amal grandir, évoluer, ses relations avec sa famille… C’est tellement difficile de leur dire qu’elle est tombée amoureuse d’un chrétien, qu’elle doit se cacher.

L’écriture est belle, sensuelle, j’avais le cœur rempli par l’odeur des fruits, de la bananeraie, des épices, de la cuisine et de la mer….

Une image qui m’a bouleversée parmi d’autres : Ahmad emmène sa fille au souk pour organiser le repas et lui offre un luth car il sait qu’elle aime la musique, en dépit des privations que cela va entraîner pour la famille.

Je mettrais un petit bémol : la fin est brutale et on ne sait pas ce que devient réellement Amal, on le devine mais j’aurais aimé en savoir plus. Mais, pour un premier roman, c’est réussi et j’espère qu’on aura l’occasion de retrouver l’auteure bientôt.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Préludes qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure qui rend un bel hommage au Liban.

Si le Liban dans ces années vous intéresse et notamment les otages français, je vous conseille le livre de Marie Seurat, l’épouse du chercheur Michel « les corbeaux d’Alep » où elle évoque tout ce qu’elle a pu faire pour trouver les traces de son mari, les trahisons…

#Oublierlesfleurssauvages #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

Céline Bentz est née d’une mère libanaise et d’un père français. Elle a grandi dans l’est de la France, nourrie de ces deux cultures.

Diplômée de la Sorbonne et de Sciences Po Paris, elle est passée, au cours de ses études, par l’université Saint-Joseph de Beyrouth.

Actuellement elle travaille en Alsace, dans l’administration publique.

Extraits :

Quant à la jeune fille, elle savourait le bonheur de voir son frère si farouchement engagé du côté des pauvres et des opprimés, des Palestiniens, des spoliés, des misérables. Elle était fière de lui.

Au Liban, la distinction suprême s’acquérait, et s’acquiert toujours dans la plupart des milieux, par l’obtention d’un doctorat. Personne dans la famille Haddad n’avait encore décroché de telles lettres de noblesse – pas même Abbas — Amal avait donc décidé d’être la première.

Amal se disait donc que son entrée au Panthéon des « docteurs », qui plus est en médecine, servirait à venger les sacrifices de ses parents, à leur offrir un peu du prestige et de la gloire pour lesquels ils avaient tant donné.

Il était de notoriété publique que les bourreaux préposés aux interrogatoires étaient – d’un côté comme de l’autre – rompus aux meilleurs techniques, développées par les pires écoles de la guerre froide.

Si je te reprochais ton départ, je serais un père indigne, car tu ne m’appartiens pas. Tu n’es pas ma chose, tu n’es pas mon objet. Le fait de t’avoir engendrée ne me donne pas de droit de propriété sur toi.

Au Liban, c’était ainsi, les femmes devaient être soignées, montrer qu’elles avaient déployé une panoplie considérable d’atours pour plaire. C’était une façon de se mettre en avant, mais aussi de dire à son entourage que l’on s’était apprêtée pour lui.

Elle expliqua que, depuis plusieurs mois, se jouait une guerre des otages, que les gens disparaissaient, y compris des étrangers. Elle évoquait des noms que personne ne connaissait vraiment, Michel Seurat ou Jean-Paul Kauffmann, des intellectuels français disparus depuis le mois de mai…

Elle s’était préparée à la solitude, elle avait tenté de se faire une idée de ce que serait l’exil. C’était une jeune femme lucide, qui ne se laissait pas berner par les illusions, et pourtant, ce fut bien pire que tout ce qu’elle avait anticipé.

Tu vois, ma fille, cette guerre ne m’a peut-être pris aucun enfant, mais elle les a presque tous abîmés ou dispersés. Tes deux frères sont à l’étranger, toi aussi maintenant, et tes deux sœurs sont dans des situations dont je ne sais pas comment les tirer.

La France entière pleurait les sept morts et cinquante-cinq blessés (attentat de la rue de Rennes), tués alors qu’ils flânaient sur les trottoirs du sixième arrondissement. Elle était étrangère. Elle devait se faire discrète.

A l’université, l’individualisme régnait en maître. La pressions du concours était si forte que tous les étudiants adoptaient des attitudes de requins. Ils arrivaient dès potron-minet dans les amphithéâtres pour prendre d’assaut les places des premiers rangs et les réserver aux membres de leur groupe de travail. Les uns et les autres s’adressaient à peine la parole, les crasses et les coups bas étaient légion.

Sa vie ne se résumait plus qu’en un prodigieux écartèlement entre deux langues, deux cultures, deux aires géographiques et deux appartenances. Plus le temps passait et plus elle se sentait perdue au milieu du gué.

Amal n’avait pas fui le Liban ou la guerre, elle avait essayé de se départir de l’absence de choix.

Lu en août 2021

Publié dans Guerre, littérature Venezuela

« Ombres portées » d’Ariana Neuman

Retour à la triste période du nazisme aujourd’hui avec ce livre lu en avant-première grâce à NetGalley:

Résumé de l’éditeur :

Une enquête familiale bouleversante, rythmée comme un roman d’espionnage.

À Caracas, dans le vaste domaine familial, Ariana Neumann, huit ans, joue à l’espionne. En fouillant dans les affaires de son père, Hans, elle trouve une pièce d’identité. Elle reconnaît son père jeune homme, mais il porte un autre nom. Effrayée, elle tait cette découverte et s’efforce de l’oublier.

Des années plus tard, à la mort de son père, Ariana retrouve ce mystérieux document dans une boîte contenant des photos, des lettres et d’autres souvenirs de la jeunesse de celui-ci à Prague. Elle mettra près d’une décennie à trouver le courage de faire traduire cette correspondance. Ce qu’elle découvre la propulse dans une quête pour découvrir l’histoire de sa famille, la vérité sur son père et les raisons de son silence…

Ce que j’en pense :

A Caracas, au Venezuela, Ariana âgée de huit ans, aime jouer « les espionnes » et fouiller dans la maison quand les adultes ont le dos tourné. Un jour, elle entend un cousin dire que son père a caché « une boite », dans son bureau. Pendant que celui-ci est absent, elle entre, fouille et finit par trouver la boite en question, remplie de photos, de souvenirs semble-t-il au fond de laquelle elle trouve un passeport avec une photo de son père jeune et un nom qu’elle ne connaît pas.

Cette découverte l’étonne et l’inquiète et lorsqu’elle interroge son père, il se met en colère, refuse de lui expliquer et la boite disparait. Pendant des années la petite fille va chercher à savoir, à entrer dans le passé de son père et se heurter à un mur. Elle sent bien que des choses graves se sont passées autrefois mais l’omerta est imposée à toute la famille.

Elle voit bien qu’il y a des absents dans la famille : quid des grands-parents paternels ? par exemple…

Un jour, elle finit par retomber sur la fameuse boite, qui entretemps s’est quelque peu enrichie d’autres souvenirs, notamment des lettres en tchèque, de la jeunesse d’Hans Neumann à Prague et peu à peu, elle va faire des recherches, frapper à la porte des cousins vivant aux USA, de son oncle Lothar qui lui confient d’autres documents, trouver une interprète pour traduire les lettres…

Ariana s’est lancée dans une enquête approfondie, sur des années pour retrouver sa famille, ses racines juives, et reconstituer la vie des Neumann à Prague où le père Otto a fondé Montana une société de peinture. Avec sa femme, Ella, ils ont une petite maison à la campagne.

On plonge ainsi dans la montée de l’antisémitisme en Tchécoslovaquie, avec les persécutions qui commencent quand Hitler envahit le pays, les déportations…

J’ai lu pas mal d’ouvrages sur le ghetto de Varsovie, mais je connaissais peu ce qui se passait à Prague, et Ariana Neuman nous décrit très bien les évènements, l’atmosphère qui régnait dans le pays à cette époque, avec notamment une description du camp de Terezin, Therezienstadt en allemand

Elle aborde aussi de fort belle manière, comment on peut survivre après avoir vécu la barbarie, soit faire table rase du passé comme son père, soit être rattrapé par lui comme son oncle Lothar, mais s’investir pour les survivants. Elle explique aussi comment elle a ressenti la découverte de son ascendance juive qu’elle ignorait totalement et toutes les questions qu’elle a pu se poser sur ce qui constitue notre identité.

« Provenais-je d’une famille juive ? Mon père était-il juif ? L’étais-je moi-même ? Qu’est-ce que cela signifiait ? Notre identité était-elle déterminée par notre ascendance ou avions-nous le droit de choisir qui nous étions ? »

Ariana Neuman présente son livre comme un « roman d’espionnage » comme disent les critiques mais surtout une enquête approfondie rigoureuse, avec photographies des personnages à l’époque, ou des documents administratifs en tous genre pur étayer ses dires.

Parmi, tous les éléments qui m’ont frappée, je retiens l’émotion d’Ariana lorsqu’elle ouvre un paquet qu’une cousine lui a envoyé : il contient des étoiles jaunes prêtes à découper que les juifs devaient porter le cynisme des nazis était sans pareil : ils ne pouvaient pas toucher d’argent, pour leur travail s’ils en avaient un mais chacun devait payer l’étoile !

J’aime beaucoup le titre également « Ombres portées » très bien choisi et riche de significations.

Ce livre, le premier de l’auteure, est passionnant, bien écrit, bien documenté, très agréable à lire malgré les horreurs. J’aime beaucoup lire des récits de familles ayant survécu à l’Holocauste et celui-ci va rester longtemps présent dans ma mémoire. Très prometteur, donc auteure à suivre.

Pour ce livre, j’ai testé un nouveau mode de lecture : la tablette, car il n’est pas téléchargeable sur ma liseuse ;  c’est moins confortable, car plus lourd à tenir, on ne peut pas l’emporter partout, et surtout pas de possibilité de surligner pour les extraits : j’ai dû noter les phrases qui me plaisaient manuellement …

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#Ombresportées #NetGalleyFrance

Sortie prévue : 02/09/2021

https://www.prague.fr/terezin

9/10

L’auteure :

Ariana Neumann est née et a grandi au Venezuela. Journaliste, elle vit aujourd’hui à Londres avec son mari et leurs trois enfants. Ombres portées est son premier livre.

Extraits :

Les gens ne tarissaient pas d’éloges à son égard (père). Parfois, j’aurais préféré qu’il soit un peu moins intelligent et qu’il puisse passer plus de temps à regarder des matchs de football à la télé, comme les autres pères de famille. Les enfants aspirent à la normalité. Ils ne veulent pas d’une famille différente des autres ou de parents dont tout le monde parle.

Adolescente, même à l’époque où je remettais en question les limites et les règles avec une farouche détermination, je savais qu’évoquer le passé de mon père était une transgression impensable.

Les personnalités traumatisées s’inventent souvent des mécanismes de défense puissants pour décourager même les êtres qui leur sont les plus proches. Quand une zone entière est interdite d’accès durant tant d’années, par une figure d’autorité, on peut éprouver le besoin d’une autorisation spéciale pour y pénétrer, même après sa mort.

Connaître ceux qui nous ont précédé éclaire notre présent et notre avenir.

Il est vrai que l’on ne garde que les photos des moments heureux ; les albums de famille contiennent rarement des portraits de gens à l’air inquiet ou bouleversé.

Bien des années plus tard, Hans expliqua à un de ses amis que son histoire d’amour avec Mila était née à une époque où se payer le luxe d’avoir des sentiments équivalait à signer son arrêt de mort.

Contrairement à mon père qui s’était amputé de son sombre passé, Lothar était hanté par ses traumatismes. Après cinquante ans, il s’était soudain replié sur lui-même, terrassé par une dépression dont il ne s’était jamais tout à fait remis. Il avait passé les deux dernières années de son existence à venir en aide aux survivants et aux réfugiés de l’Holocauste.

Les Tchèques, comme les Slaves, occupaient une place bien spécifique au sein du système de classification racial obsessionnel mis en place par les nazis. Ils étaient considérés comme des « aryens déchus » : ils subissaient des discriminations, mais étaient un peu mieux traités que les Russes ou les Polonais, qualifiés « d’Untermensch », des sous-hommes.

Nietzsche a écrit que ce qui sépare l’humain de l’animal est la capacité à rire de sa condition. Les nazis avaient une fâcheuse tendance à la solennité et au manque d’humour. Ils ont toujours fait preuve de ce que Nietzsche appelait : « Trelishen Ernst, une sorte de « sérieux animal » ou inaptitude totale de rire d’eux-mêmes.

Le passé est lié au présent, en dépit de toutes les tentatives pour l’effacer. Il faut que nous choisissions de devenir.

Lu en août 2021

Publié dans Témoignage

« Antonietta, lettre à ma disparue » de Gérard Haddad

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui me laisse perplexe :

Résumé de l’éditeur :

Alors que la maladie d’Alzheimer de sa femme Antonietta progresse, Gérard Haddad prend la plume pour écrire à celle qui ne parle déjà plus. Ces lettres retracent la lente progression de la maladie : d’abord le déni, puis la lutte, les traitements et l’espoir de revivre « comme avant », puis les rechutes et l’entrée à l’EHPAD, peu avant l’épidémie de Covid et l’absolue solitude qu’elle impose pendant plusieurs longs mois.

Étrangement, du creuset de la maladie émerge un nouvel amour, triomphant de tous les malentendus des années de vie partagées. Les souvenirs des moments de grâce affluent alors, et chaque instant de vie à partager encore prend une intensité et une profondeur insoupçonnée.

Un texte poignant, qui dit toute la force d’un amour conjugal confronté à la maladie.

Ce que j’en pense :

L’auteur nous raconte la manière dont il « gère » la maladie de sa femme, Antonietta, atteinte de la maladie d’Alzheimer et les conséquences sur la vie de tous les jours.

Il passe en revue, les étapes du diagnostic et l’évolution de la maladie et ce que cela provoque chez lui : un immense déni, pendant très longtemps, une acceptation, avec le désir que tout soit réversible.

J’ai choisi ce livre témoignage car il émanait d’un « spécialiste », l’auteur étant psychiatre, psychanalyste (lacanien) alors je ne m’attendais pas du tout à cela ! Que l’individu lambda commettent des erreurs, des maladresses, c’est tout à fait compréhensible, mais là j’en suis restée baba.

Ce que j’ignorais, c’était le caractère d’évolution lente mais implacable de la maladie, avec ses apparents plateaux que je croyais à chaque fois définitifs.

Tout d’abord, le déni, le refus de voir que la maladie progresse, atteint des sommets car chaque fois qu’il y a un palier, il pense que ça va aller. Quand il y a un problème, c’est un caprice ! Quand surviennent les premiers problèmes sphinctériens ce ne peut être qu’un « accident », dans la mesure où elle échange encore quelques paroles avec lui !

Je mis cela sur le compte d’un caprice passager. Ce n’était pas un caprice. Je crois que tu ne t’es plus jamais baignée.

Il l’emmène en vacances en Italie, pays qu’elle aime beaucoup mais dans une région qu’elle n’a jamais visitée : a-t-il pensé à l’angoisse que cela pouvait provoquer chez elle, en perdant encore plus ses repères ? Il se dit anxieux mais ne pense jamais à son anxiété à elle. Alors bien sûr, de maladresses en erreur, quand il faut se rendre à l’évidence, survient la culpabilité.

En fait, elle le gêne dans son quotidien. Il voit ce qu’il appelle « les petitesses » des autres, mais pas les siennes. Il s’écoute parler, se regarde écrire, derrière ou devant le miroir lacanien… était-il amoureux de sa femme, ou de l’idéal de la femme, ou amoureux de l’amour ?

Rendons à César ce qui est à César : le déni est très bien traité, dans ce livre, et choisir de donner à son récit la forme d’une lettre à l’être aimé également. D’autre part, il évoque de manière juste la difficulté de prendre une décision de placement.

J’ai fini la lecture, pris mon temps pour rédiger ma chronique mais en relisant les passages que j’ai surlignés j’ai toujours de la colère en moi. On fait tous des erreurs, quand nos proches se noient dans les méandres de la maladie, mais je trouve qu’il y va vraiment fort. Il souffre, mais il reste trop dans son ego et on a l’impression qu’il implore le pardon parfois. Il m’est devenu difficile de réfléchir et parler en tant que lecteur donc je n’en dirai pas plus. Les extraits parleront pour moi.

J’ai été souvent confrontée à la maladie d’Alzheimer et pris en charge des personnes qui en souffraient et davantage des accompagnants car c’est très difficile pour eux physiquement et psychologiquement, et je vois aussi ma mère sombrer dans la démence également donc la culpabilité quand il faut se résoudre au placement en EHPAD je connais bien.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions du Rocher Elidia qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur.

#Antonietta #NetGalleyFrance

Extraits :

Ces lignes, je continue à les taper pour toi. J’espérais te les murmurer dès que tu en aurais la force…

…Ce sera une bouteille à la mer au pied d’un naufragé. Le naufragé que je suis. Je m’écris donc à moi-même en feignant de te parler pour maintenir l’illusion de ta présence. 

Que de fois m’étreint comme une morsure, l’envie de t’appeler ! Cet impossible est un trou noir dans le monde, comme un miroir qui ne réfléchit plus. Je suis désormais en exil de toi, ma Jérusalem ravagée, mon temple détruit.

Tu avais envie de me faire découvrir tant de choses. Du pur bonheur et je ne m’en apercevais pas tout à fait. Le bonheur était l’air que je respirais. Porte-t-on attention à l’air que l’on respire quand on est en bonne santé.

Mon passé me devient parfois trouble, me disais-tu il y a quelques mois, en te blottissant dans mes bras. Que suis-je si ma mémoire s’efface ? C’est comme si je me dépouillais de moi-même.

Finalement, la mort n’est tragique que dans la perte de l’être aimé.

Je vis sans mon image que tu me renvoyais embellie.

Je fus un grand gâcheur. Telle est aujourd’hui ma vaine et tardive douleur.

Il me faut l’avouer. Toutes ces tracasseries, ces crises, ces explosions de violence, même rares, dont l’origine maladive m’était connue, finirent par me détacher de toi…

… Notre amour, plante fragile, s’était fané. Du moins je le croyais. Je découvrirais, trop tard, que le véritable amour est indestructible ? Mais, j’avais besoin de rencontres, de dialogues, de vie. Ta maladie m’était insupportable.

Tu étais en pleine forme et j’avais du mal à te suivre. Je ne pensais plus à ton mal. Ce mélange du pathologique et du normal avait quelque chose de troublant, renforçant mon refus de ta maladie.

Je refusais toujours de constater la détérioration de ton état pour maintenir l’illusion d’une vie normale et ne pas être submergé par l’angoisse.

Pourquoi avais-je cette idée que tu simulais, que tu exagérais, alors que tu te noyais sous mes yeux ?

Le dialogue était presque impossible. Tu tenais des propos incompréhensibles. Jusqu’à quand pourrais-je supporter cette situation, ces scènes. L’idée d’un placement en EHPAD me venait à l’esprit.

Mais, je les attribuais à la fatigue, à la chaleur, à la négligence. Pas à la maladie. Il s’avéra bientôt que ce n’étaient pas des accidents mais un nouvel état. J’ignore pourquoi, mais c’était comme si mon univers s’effondrait.

Nous fîmes en cette année une dure expérience, celle de la solitude. Ta maladie nous a laissés bien seuls, comme si elle était contagieuse.

Lu en août 2021

Publié dans Littérature française, Roman historique

« L’étoile brisée » de Nadeije Laneyrie-Dagen

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a été proposé par Babelio lors d’une opération « Masse Critique Spéciale » et qui m’a accompagnée pendant près d’un mois, car il fallait que je rende ma copie dans les temps alors que je voulais faire durer le plaisir :

Résumé de l’éditeur :

Dans la Cantabrie du XVe siècle, un massacre antijuif s’annonce. Pour sauver ses deux fils, un couple les envoie sur les routes. Leurs chemins les conduisent à travers l’Europe de la Renaissance, en Afrique du Nord et jusqu’en Amérique. Ils croisent une esclave canarienne devenue la maîtresse puis l’épouse de son maître, un marchand siennois voyageant entre Blois, Séville et Londres, une demoiselle d’honneur aux mœurs assez libres, des ecclésiastiques peu recommandables, et une foule d’individus aussi singuliers qu’émouvants.


L’un devient marin et cartographe, intime d’Amerigo Vespucci — le navigateur dont le nom fut donné au Nouveau Monde —, l’autre médecin de Luther — le réformateur et initiateur du protestantisme — en Allemagne.

Ce que j’en pense :

Septembre 1472, tout semble calme voire paradisiaque dans le petit port de pêche de Santona, comme un paysage de carte postale. Hélas, la situation économique devient précaire et il faut bien trouver un bouc émissaire. Alors, l’antisémitisme gronde de plus en plus dans le royaume de Castille et il faut choisir : se convertir ou l’exil. Shimon Cocia (qui signifie ceinture en hébreu) exige de ses fils Yehia et Yehoyaim de partir et de se convertir au christianisme, de se séparer et continuer chacun la route de son côté sans jamais évoquer leurs racines, ni leur vie d’avant.

Leur mère leur demande quand même de ne jamais oublier qui ils sont et leur confie un morceau de fer en forme de triangle, comme porte-bonheur. Tout à fait insignifiant pour quiconque le trouverait, il s’agit en fait d’une étoile coupée en deux.

L’un s’engage sur un bateau en partance pour ce qu’on appellera plus tard le Nouveau Monde et deviendra cartographe, sous le nom de Juan Cosa, l’autre s’en va à pied sur les route, le plus loin possible, fermement décidé à devenir chirurgien et deviendra Joachim Kossa.

On va suivre le destin des deux frères, dans cette Europe qui brille sous les feux de la Renaissance et dont le destin change, en Espagne pour l’un en Allemagne pour l’autre et revivre toute l’Histoire de l’époque, les avancées géographiques, et scientifiques…

C’est l’époque où Christophe Colomb s’apprête à partir avec ses trois caravelles pour rejoindre l’Inde par l’Ouest, donc on fait la connaissance d’Amerigo Vespucci, qui a dû quitter Venise pour fuir une paternité dérangeante, liée à son côté Don Juan qui papillonne : la mère décède et Lisandra, la petite fille sera confiée à l’adoption à son frère Antonio et son épouse qui ne peuvent pas avoir d’enfant. Amerigo vivra loin, veillera plus ou moins bien sur sa « nièce ».

Mais, à Venise sévit un moine intégriste, Savonarole qui fait régner la terreur, et la famille Vespucci assiste, sur le balcon d’une famille amie, les Liuciardi, à l’exécution. Les Vespucci sont riches, et leurs amis tout autant, ils ont « pignon sur rue » et on va suivre l’évolution des deux familles en parallèle avec la découverte des Canaries, avec Ténériffe, la Hispaniola qui deviendra plus tard Saint Domingue puis de nos jours Haïti. Partout, les habitants vont être massacrés ou vendus comme esclaves.

Parmi les esclaves, il y a une jolie jeune femme surnommée la Guanche qui habitait avec sa famille aux Canaries et Amerigo va la prendre sous son aile et dans son lit pour fonder une famille. Elle sera convertie au catholicisme pour qu’il puisse l’épouser et il conviendra toujours de garder le secret.

L’autre frère, devenu Joachim Kossa, fait des études et devient chirurgien comme il le désirait, et épouse Ursula, la fille de son mentor. Il va côtoyer celui qui deviendra Martin Luther et à travers son histoire, on assiste à la naissance des théories de celui qui n’est encore qu’un moine. Celui-ci deviendra un familier de la maison. Joachim rencontrera aussi un médecin venu de Pologne, le pays de Copernic, avec lequel il aura des échanges savoureux tans sur le plan de la médecine que celui de l’astronomie ou la religion.

On parcourt l’Italie, la Renaissance et ses chefs-d’œuvre, le développement extraordinaire du commerce, la soie, et sur les traces de l’époux de Lisandra, Blois et sa richesse à l’époque glorieuse de François, poussant jusqu’à l’Angleterre pour faire des affaires. C’est aussi le moment où se développe le commerce du tabac, cacao ou encore betteraves sucrières.

L’épopée des deux frères nous permet de suivre toute une période de l’Histoire, de dresser les première cartes du monde car chacun d’eux évolue dans une sphère qui va chambouler l’époque et la différence, l’opposition même qui existe entre les balbutiements de ce qui deviendra le Protestantisme, avec sa rigueur, les prêches orientés de Martin qui fustigent les excès de l’église catholique, son attachement immense à l’argent et le point de non-retour est atteint devant l’affaire des indulgences : payer pour recevoir absolution et bénédiction.

En Allemagne, on baigne dans l’austérité, le devoir, alors qu’en Italie et ailleurs en Europe, tout est axé sur le matérialisme ou le plaisir mais où l’art occupe une grande place.

L’antisémitisme de l’époque est bien étudié par l’auteure et on voit bien que rien n’a changé depuis l’époque, dès que survient une crise ou une épidémie, tout de suite on a besoin d’un coupable et les Juifs sont immédiatement accusés. Ils doivent sans arrêt cacher leur croyance, ce qui peut attirer l’attention de la circoncision au repos du samedi (il faut cuisiner la veille, un plat qui se réchauffe sans problème, quand on a des invités…

J’ai beaucoup aimé suivre cette famille, dans leur vie de tous les jours, dans leur évolution et cette lecture est en tous points passionnantes. On a des étoiles plein les yeux, on apprend des choses sur le commerce de l’époque, des routes d’approvisionnement, sur l’évolution de e la géographie, car dessiner les cartes irritait l’Église au plus haut point, alors qu’elle voulait garder la mainmise sur tout… c’était déjà terrible pour elle d’admettre que le soleil était au centre du monde et non la Terre, il fallait alors prendre des pincettes…

Nadeije Laneyrie-Dagen raconte au passage les difficultés de la médecine de l’époque, la manière dont il fallait tricher pour pouvoir faire des dissections pour étudier le corps humain…

Elle nous propose également un chapitre où l’on visite le camp qui deviendra Camp du drap d’or où aura lieu une célèbre entrevue.

« Dans le bivouac et aux alentours de ce qu’on appelait le Camp d’or ou le Camp du drap d’or, tout le monde parlait politique. La petite histoire et la grande se mêlaient : celle des coucheries royales et celles des alliances qui faisaient le destin des pays. »

L’auteure a découpé son récit en plusieurs périodes (pour suivre la chronologie des évènements historiques de l’époque) qui s’étendent de 1472 à 1525 et dans chacune, on alterne le récit allemand et le récit espagnol-italien-français) permettant d’approfondir ce que l’on veut (la Hispaniola par exemple ou Bartolomé de Las Casas par exemple) et il n’y a pas de préférence accordée à l’un ou à l’autre par l’auteure. Le récit n’est jamais fastidieux même l’exécution de Savonarole…

L’auteure nous propose à la fin des lettres échangées par certains protagonistes dans le plus pur style de l’époque…

Il manque juste un petit quelque chose pour que ce roman ne soit pas un vrai coup de cœur : j’aurais aimé que Nadeije Laneyrie-Dagen laisse une place plus importante à l’Histoire, donne plus de détails sur l’Europe politique, économique de l’époque, les familles régnantes… les vrais pouvoirs, mais je suis bien consciente qu’il aurait fallu 150 ou 200pages de plus alors que ce livre en contient déjà… 742 !

Ce livre m’a beaucoup fait penser à mon livre préféré (saga paraît insuffisant quand il s’agit de cette œuvre !) : Les Rois Maudits, le chef d’œuvre de Maurice Druon, lu et relu et qui est toujours à portée de mains… d’où peut-être ce petit bémol.

Si vous aimez l’Histoire, la Renaissance, la cartographie, l’art, les mœurs de l’époque, le statut des femmes, et la manière dont elles l’utilisaient, il ne faut pas hésiter une seconde, il est tellement passionnant, et bien écrit, qu’une fois immergée dans le récit, on ne peut plus le reposer. Les 742 pages s’avalent, au propre comme au figuré, au début, je dévorais et ensuite je voyais les pages restantes diminuer beaucoup trop vite et comme je n’avais pas envie que cela finisse, j’ai fait durer au maximum malgré la date de 30 jours pour rendre ma copie.

De plus, ce livre est très beau, jolie couverture, belle écriture, donc malgré son poids, je l’ai emporté partout avec moi… 

Un grand merci à Babelio et aux éditions Gallimard, qui m’ont permis de découvrir ce beau roman et son auteure dont je vais suivre les publications…

9/10

L’auteure :

Nadeije Laneyrie Dagen a été élève à l’École Normale Supérieure de Sèvres.
En 1989 elle commence sa carrière universitaire à l’université de Lille III, puis entre 1994 et 2003, elle travaille au sein du département d’histoire de l’ENS. En 2003 elle est professeur d’histoire générale de l’art à l’École nationale supérieure des beaux-arts, et, en 2005, elle est professeur d’histoire de l’art à l’ENS.


Ses objets d’étude portent principalement sur la fin du Moyen Age et la Renaissance, avec un intérêt particulier pour les Flandres et l’Italie.

Extraits :

Ils cherchèrent un peu à comprendre ce que c’était qu’être juif et ce que ce serait de devenir chrétien. Ni l’un ni l’autre n’abordèrent le sujet de Dieu : c’était un trop grand thème et qui leur faisait peur.

Savonarole et ses acolytes ne méritent plus d’être moines. Ils sont retraits du sein de l’Église. Les insignes qu’ils ont reçus lors de leur prise d’habit, il faut qu’on les leur ôte, un à un, dans l’ordre inverse où ils s’en sont vêtus. Peut-être a-t-on fait les choses de façon un peu expéditive, quand même… Pour le sang, c’est qu’on doit racler leurs doigts, parce qu’ils ont béni avec, et mal béni….

Le comptoir tirait ses revenus de l’archipel aux Chiens, les Canaries, au large de l’Afrique, dont la population portait le nom de Guanches.

L’affaire des esclaves ne plaisait pas non plus à Amerigo. Les captifs que Juan vendait avaient la peau blanche, le nez fin et les cheveux presque lisses. Ils ressemblaient à des Européens et non à des Africains. Était-il convenable alors, d’en faire commerce ?

Le mistral, un vent de terre glacial, rendait l’air transparent et pourtant, sous ce grand soleil, Marseille ne lui fit pas une forte impression. Depuis l’eau, les masures des mariniers et des pêcheurs se serraient sur un mont où devaient abonder les rats. Seuls quelques monuments échappaient à la médiocrité….

La table sur laquelle le trio avait mangé resta non desservie, parce que le samedi, Ursula évitait les besognes. Elle qui était chrétienne, baptisée tout enfant, se souvenait que sa grand-mère avait appartenu au peuple d’Israël et qu’elle avait épousé un « vrai juif » comme elle disait. Se tenir tranquille le jour du shabbat était sa manière d’honorer leurs ancêtres à tous deux.

A l’université, un collègue, Jan Solfa, un jeune homme extraordinairement pâle et blond, venait d’une ville Krakow, en Pologne. Il s’y entendait en géographie et en astrologie comme en médecine. Un savant de chez lui, avait-il à Joachim, affirmait que la Terre n’était pas comme le Grec Ptolémée l’avait dit, immobile au milieu de l’univers, mais qu’elle se mouvait sue elle-même et autour du soleil, ce double mouvement expliquant la succession des jours et des saisons.

En Espagne, les marchands étaient mésestimés. Rien à voir avec ce qui se passait en Italie où les banquiers devenaient maitres des villes aussi bien ou mieux que les soldats…

Bartolomé (de Las Casas) avait été ordonné à La Espanola. Cela faisait de lui, dit-il avec fierté, le premier serviteur de Dieu consacré dans les erres nouvelles. Il voulait sauver les Indiens et enseignait aux soldats de se montrer doux avec eux.

C’était comme si le fait d’être fils d’Israël condamnait à tomber sous les coups de meurtriers, qu’on reste où on était qu’on change de religion ou bien qu’on fuie au-delà de la plus grande des mers. La nuit, le médecin se demandait si et comment lui-aussi serait assassiné.

Des corpuscules inconnus, nés de copulations impures, infestaient les Européens. Ou bien les germes qui flottaient dans le ciel avaient profité du brassage des airs pour attaquer les hommes. À moins que les astres, par une conjonction néfaste, n’expliquent la maladie et sa brutalité. L’hypothèse d’un châtiment reviendrait le plus souvent.

Les Arabes appelaient ce marché badistan : c’était un lieu horrible et, la plupart du temps, il évitait d’y aller, tant il haïssait voir ces hommes, ces femmes et quelquefois, ces enfants razziés, mis aux enchères comme les bêtes d’un troupeau…

Il repensa à ce Leonardo. Si l’Italien ne se trompait pas, si le soleil déterminait la vie et que le corps humain était fait avec des matériaux de la Terre, alors Solfa avait encore raison : l’idée d’un Dieu n’était plus indispensable. Cette idée foudroya Joachim : ce Dieu pour lequel on se battait et on se détestait, chrétiens, contre juifs, gens de l’islam contre les autres, catholiques de Rome contre réformateurs allemands…

Lu en juillet-août 2021

Publié dans Rentrée littéraire 2021

« Les indécis » d’Alex Daunel

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui va sortir prochainement et dont le titre a éveillé ma curiosité :

Résumé de l’éditeur :

Après un accident qui lui a coûté la vie, Max doit choisir un genre littéraire pour inspirer un auteur sur Terre et pouvoir ainsi gagner l’au-delà. Il découvre que nous avons tous des livres qui nous ont fait grandir et rêver.


« Je ne vous ai pas demandé qui vous étiez. Mais quoi. Quel genre littéraire ? »

Voilà comment Max, 33 ans, est accueilli dans un bâtiment froid et austère avant de comprendre qu’il vient de mourir dans un accident de voiture. Il n’est ni au Paradis, ni au Purgatoire, mais à l’Inspiratoire où les morts doivent choisir un genre littéraire afin d’inspirer un auteur sur terre. Ils sont ainsi réincarnés en personnages de roman. Sous le choc de sa mort brutale, Max a plus de questions que de réponses. Il est, ce que l’on appelle, un « Indécis ».

Pour le guider, il peut compter sur Mme Schmidt, sa défunte professeure de français. Mais Max doit faire vite : il n’a que vingt-quatre heures pour prendre la plus importante décision… de sa seconde vie !

Ce que j’en pense :

Max se trouve dans un endroit froid, peu accueillant, et un homme en uniforme lui pose une question étrange : « Vous êtes quoi ? ». Devant sa perplexité, il l’envoie vers le lieu réservé aux « Indécis », où il semble y avoir affluence. Mais un guide va le prendre en charge et lui expliquer de quoi il retourne.

En fait, il se retrouve face à Madame Schmidt, professeur de français, qu’il a beaucoup aimée au collège. Celle-ci lui explique qu’il est mort, à la suite d’un grave accident de la circulation et qu’il se trouve dans un lieu qu’on appelle l’Inspiratoire, et qu’il va devoir choisir un roman, un héros dans lequel il va devoir se réincarner.

Passé le premier moment de perplexité, un doute s’installe : il n’a pas d’idée, le dernier roman qu’il a lu remonte aux calendes grecques donc c’est le noir absolu. Madame Schmidt va le guider, à travers différents endroits qui ont pu marquer sa vie, ce qu’il a réussi, ou rater…

Ce roman aborde de belle manière, la mort, le déni dans un premier temps, puis, son acceptation, le bilan que l’on fait de sa vie, comme ces souvenirs qui défile et à toute allure, lors d’une expérience de mort imminente.

Max est attachant par son côté enfermé dans une armure pour pouvoir accepter à quel point la vie l’a malmené, un père qui ne le comprend pas et n’a même jamais essayé, cet intellectuel, ingénieur dans les mines (son grand-père était mineur de fond) : il ne tentera jamais d’expliquer à ses parents en quoi consiste don travail : les mines ont fermé chez nous, mais en Afrique, il y a les mines de diamants, métaux rares et il doit sans cesse se heurter au fameux rapport qualité -prix, ou bénéfices risques… les Africains qui risquent leur vie au fond, cela passe après la rentabilité, le besoin de « faire toujours encore plus de fric pour satisfaire les actionnaires… On est loin de ce dont il rêvait : aider les autres. On lui met la pression sans cesse et il en perd peu à peu le goût de vivre et l’intérêt pour son travail.

Certes, ce livre fait réfléchir sur la nécessité de réussir sa vie, dans le sens spirituel du terme, car l’argent n’est pas tout, dans la société de consommation dans laquelle on vit, mais l’auteure ne creuse pas assez, reste trop dans le côté descriptif du lieu que représente l’Inspiratoire, à peine évoque-t-elle une comparaison avec le Purgatoire.

J’ai aimé l’accompagner dans sa quête, même si parfois il est exaspérant à force de certitudes, ou par le ton hautain avec lequel il s’adresse aux autres. On découvre, peu à peu des livres qu’il aimés, ceux qui ont compté, et pourquoi du jour au lendemain il a cessé de lire.

Je me suis sentie indécise au moment de refermer ce roman et encore plus pour la rédaction de ma chronique car je ne savais pas si j’avais aimé ou non, et Max, et le roman. En fait, après avoir pris le temps de la réflexion j’ai choisi de le prendre au second degré, même peut-être davantage, et retenir surtout la réflexion sur la vie et la mort et l’importance des non-dits et des tabous dans l’existence, même si cela reste en surface, mais je ne sais pas si c’était vraiment le désir de l’auteure.  Perplexité donc, d’où la note, entre mitigée aussi…

Alex Daunel, ne nous livre pas seulement un joli conte, à lire sur son transat au soleil, mais il pousse le lecteur vers une réflexion philosophique, s’il veut s’en donner la peine. Je me suis demandée au cours de la lecture, quel roman quel auteur j’aurais choisi, et ce n’est pas évident…

Je dois faire un aveu au passage, je lisais en même temps le livre brillant de Delphine Horvilleur « vivre avec nos morts » et que cela me permettait de reprendre  un peu mon souffle entre deux chapitres…

Pour un premier roman, c’est assez prometteur mais il faudra creuser davantage le sujet la prochaine fois.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions L’Archipel qui m’ont permis de découvrir en avant-première ce roman et son auteur. Je ne connaissais pas cette nouvelle collection « Instants suspendus » que propose l’éditeur.

#LESINDÉCIS #NetGalleyFrance

7/10

L’auteure :

Née à la fin des années 1970 dans la Vienne, Alex Daunel grandit avec les romans de la bibliothèque de sa tante où elle passe ses vacances. En terminale, sa professeure de lettres l’initie tant au roman courtois qu’à l’art moderne, et l’encourage à écrire.


Après avoir séjourné en Australie, aux États-Unis et au Japon, elle s’installe à Paris. Son goût des rencontres et de la lecture se retrouve dans son premier roman, Les Indécis.

Extraits :

Ici, les âmes sont en transit… Elles doivent trouver un personnage de roman dans lequel elles se réincarneront.

Les gens lisent de moins en moins. Mais il y a de plus en plus d’écrivains. Donc, tu peux te retrouver capturé sur une page blanche parce que tu auras inspiré l’auteur, mais sans jamais être publié. Le pire, c’est quand il laisse le texte inachevé au fond d’un tiroir.

Ensemble, nos âmes se mettent au diapason. D’où le fait que nous soyons dans des lieux et des temporalités similaires. Peut-être verras-tu un fauteuil en cuir, là où pour moi, il sera en tissu fleuri. Mais, cela n’a pas d’importance.

Max, lui, semblait écrasé par sa grandeur. Toute sa vie, il s’en était excusé. En fait, il s’était toujours excusé de tout. De ne pas avoir rejoint l’entreprise de peinture de son père. De ne pas avoir d’enfants comme Julie en rêvait. Et maintenant de ne pas avoir assez lu pour savoir ce qu’il aimait ou non.

Mourir jeune ou pas, cela n’a aucune importance. Ce n’est qu’une vue de l’esprit. Ce que l’on ne peut pas accomplir dans sa vie, on le réalise ici, puissance mille…

Max, reviens ! tu es en train de partir en dissociation. C’est un symptôme classique. Quand il est trop difficile de soutenir la réalité, on s’évade. Cela arrive souvent quand on est vivant. Mais, quand on est mort, c’est un piège terrible pour l’âme. Une sorte d’endormissement. Dans ce cas-là, tu n’arriveras pas à inspirer un auteur.  Car il ne te sentira pas. Et personne ne pourra venir te chercher. Une noyade éternelle…

Ici, vous n’êtes pas au purgatoire. Vous êtes à l’inspiratoire. Vos émotions prennent petit à petit vie. Littéralement, comme dans un roman…

Internet a changé l’écriture, sa diffusion. Ce qui ne change pas, c’est le besoin qu’a l’auteur de partager son texte. Cette communion entre un romancier et ses lecteurs, c’est magique. Et tout cela, c’est en partie grâce aux personnages, grâce à ce qu’ils sont, à ce qu’ils transmettent.

Il était asséché. Oui, asséché. Cela le définissait bien. Sa vie n’avait été qu’un long assèchement. Sa mort ne faisait que lui ressembler. Ratatiné sur lui-même.

Les promesses que l’on se faisait à soi-même étaient celles que l’on négligeait le plus.

Tu étais le genre idéaliste… Le genre qui espérait que son travail allait servir à quelque chose, à améliorer le monde…

…L’argent… La pire invention de l’humanité. Quand les gens n’en ont pas, c’est la merde. Quand ils en ont, ils ont peur de le perdre. Donc ils font de la merde.

Lu en août 2021

Publié dans Environnement écologie, littérature USA

« Nous vivions dans un pays d’été » de Lydia Millet

Petit tour, aujourd’hui dans le monde de l’écologie avec ce roman qu’il est difficile de classer : on n’est pas dans le post-apocalyptique, l’uchronie la dystopie ou la science-fiction, c’est un objet terrestre non identifié :

Résumé de l’éditeur :

Un roman puissant sur l’aliénation adolescente et la complaisance des adultes dans un monde en mutation.

Une grande maison de vacances au bord d’un lac. Cet été-là, cette maison est le domaine de douze adolescents à la maturité étonnante et de leurs parents qui passent leurs journées dans une torpeur où se mêlent alcool, drogue et sexe.

Lorsqu’une tempête s’abat sur la région et que le pays plonge dans le chaos, les enfants – dont Eve, la narratrice – décident de prendre les choses en main. Ils quittent la maison, emmenant les plus jeunes et laissant derrière eux ces parents apathiques qu’ils méprisent et dont l’inaction les exaspère autant qu’elle les effraie.

Ce que j’en pense :

Des adolescents sont en vacances, comme tous les étés dans une grande maison, avec leurs parents respectifs. Les adultes, classe petits bourgeois, passent leur temps dans des discussions interminables sur tout et rien, certains pensent quand même à gérer la petite communauté » les courses, la cuisine….

Trop occupés d’eux-mêmes, ils en oublient qu’ils sont des enfants, et peut-être des responsabilités, mais en fait, leur progéniture livrée à elle-même, gère au mieux et, sans illusion sur les adultes, constatent quand même qu’ils ne se rendraient même compte de leur départ, s’ils voulaient aller s’amuser ailleurs. Ils se défoulent en dérobant des choses, en fouillant dans les affaires, détruisant du matériel au passage. Vaine tentative pour attirer l’attention….

Un jour, la catastrophe s’abat sur leur petit coin de paradis, sous la forme d’une tempête qui entraîne le déracinement des arbres, des coulées de boue, inondations. Comment vont-ils tous réagir ?

Lydia Millet a choisi de donner la parole à une des ados, Evie, pour raconter, avec ses mots à elle, la catastrophe ses conséquences et nous livrer ainsi ses craintes sur l’avenir de la planète, son désir de prendre soin d’elle à son niveau à elle.

Je retiens le manque de maturité et le narcissisme, l’addiction à l’alcool et à al société de consommation des parents qui ont complètement démissionné de leur rôle de parents justement si toutefois ils l’on exercé un jour.

Les enfants par contre sont beaucoup plus matures que leur âge, mais en était-il possible autrement, vu qu’eux seuls ont toujours eu le sens de responsabilité, envers les plus jeunes, et envers la Terre elle-même.

Quand survient la catastrophe l’inaction des parents est monstrueuse : on discute, on s’écoute parler, noble discours bien sûr mais tellement vide. Ils ne savent même pas comment planter un clou, alors protéger la maison pour empêcher l’eau d’entrer… Il y en a qui essayent quand même, alors que d’autres regardent critiquent et trouvent inutile de se protéger : ça va passer.

Aucune conscience écologique, même la plus élémentaire, alors que leurs enfants ont compris l’ampleur de la catastrophe, et tentent de trouver des solutions de bon sens. Cela rappelle, le naufrage du Titanic, où les gens se sont préoccupés de baffrer (le mot est moche mais il est encore faible !) les premières chaloupes sont parties presque vides.

Et bien ici, bis repetita, les parents mangent mais surtout boivent, se droguent. Ils ne s’aperçoivent même pas que les enfants ont fini par partir.

La gestion du téléphone portable et du wifi est différente selon justement les âges après la tempête : pour les ados, il faut se tenir au courant de l’évolution et des conséquences ailleurs dans le monde, pour les parents vérifier où en sont leurs investissements !

J’ai bien aimé la relation d’Evie avec son petit frère Jack, qui est conscient du danger imminent et tente avec son ami Shel de sauver les animaux (comme l’arche de Noé. Tous les deux sont sensibles à la cause animale du plus petit insecte à la chouette ou aux chèvres. Shel est atteint d’aphasie et s’exprime en langue des signes, mais avec de tels parents a-ton quelque chose à dire à son âge ou mieux vaut économiser sa salive ?

Il est inutile de préciser de quel côté je me suis rangée, cela se devine aisément. Je pense qu’à la place de ces ados, j’aurais fait encore plus de bêtises (les petits larcins et la destruction de meubles, ne suffisant manifestement pas) pour voir jusqu’où pouvaient aller les parents…

Lydia Millet décrit bien ce qui peut se produire en cas de catastrophe, y compris les meutes armées de kalachnikov ou autre bijou du même style, semant la terreur pour tout piller, ce qu’on l’on peut constater souvent, quand d’autres pratiquent l’entraide, la solidarité.

On n’est jamais, dans le cours magistral sur l’écologie ou la nécessité de revoir notre système de consommation, ni dans le côté sombre négatif du catastrophisme, Lydia Millet choisit de se placer au niveau du ressenti et de la manière de pensée d’une ado et son groupe d’amis. Et son message pas très bien car non moralisateur. La fin est très réussie.

Un roman prophétique sur le monde de demain dit son éditeur et il a tout à fait raison, surtout quand vient de nous arriver le dernier rapport du GIEC. Je vous ferai un topo plus tard à ce sujet, ou pas….

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure dont la plume et le ton gentiment ironique pour aborder des thèmes cruciaux pour la survie de la planète m’ont plu et rejoignent ma manière d’envisager les choses. Cette lecture me donne envie d’aller jeter un coup d’œil sur ses précédents livres.

#Nousvivionsdansunpaysdété #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

Lydia Millet est née à Boston d’un père égyptologue et d’une mère libraire. Elle est sans conteste l’une des voix les plus marquantes de la nouvelle fiction américaine, un écrivain à la fois engagé et d’une sensibilité peu commune aux différentes formes romanesques.

On lui doit également Magnificence, Lumière fantôme ou encore Le cœur est un noyau candide.

Extraits :

Avant, nous vivions dans un pays d’été. Dans les bois, il y avait des cabanes perchées dans les arbres, et sur le lac des bateaux.

Même un tout petit canoé pouvait nous emmener jusqu’à l’océan. Nous traversions le lac en pagayant, franchissions un marais, suivions un ruisseau et arrivions à l’embouchure de la rivière. Là où l’eau rencontrait le ciel. Laissant nos embarcations sur le sable, nous courrions sur la plage, portés par une brise saline.

Ils aimaient boire : c’était leur passe-temps favori, ou, d’après l’un des nôtres, peut-être bien une forme de religion…

… Cela semblait leur procurer de la satisfaction. Ou du moins leur permettre de tenir le coup. Le soir, ils se rassemblaient pour manger de la nourriture et boire plus.

Ils ne savaient pas qu’il y avait des sujets urgents ? Des questions qu’il fallait poser ? Si l’un de nous disait quelque chose de sérieux, ils balayaient son intervention d’un revers de la main.

Bien entendu, il y avait toujours des traces. L’astuce était de les cacher. Nous avions à coup sûr laissé des molécules derrière nous, ai-je pensé tout en ramant. Mais rien qui trahissent notre identité. Juste de la peau, des ongles, des cheveux, emportés loin, très loin dans la mer.

Les présentateurs météo parlaient de catégories et de vitesse du vent, de trajectoires, de cônes et bandes. Nous avions déjà entendu ces termes. Il y avait des évacuations forcées et des gens têtus qui voulaient « l’affronter ». Des gens qui mourraient par pure stupidité. D’autres parce qu’ils aimaient trop leur maison. Certains étaient frêles et âgés. D’autres mourraient en essayant de les secourir.

Les mères qui s’occupaient d’ordinaire de la cuisine semblaient en grève. J’en avais vu deux se faire des rails de coke dans la salle de bains.

Pendant la nuit, l’ancienne génération s’était gavé d’ecstasy. Allez savoir si cela avait été planifié ou s’il s’agissait d’une opération clandestine. En tout cas, ils avaient rapidement atteint des sommets d’ignominie.

Je n’en revenais pas : les parents, pris en flagrant délit d’altruisme.

Et puis j’ai pensé : Attends. Oublie la tique. Pourquoi nous plaignons-nous tout le temps ? Nous avons la chance d’être en vie.

C’était malsain de se vautrer dans le malheur des autres, avait justifié l’une des mères. Ils faisaient des exceptions pour l’argent et le travail. Les pères disaient devoir surveiller leurs investissements, et quelques parents étaient toujours employés sous une forme ou une autre.

Hormis cela, ils suivaient leur routine habituelle. Au petit-déjeuner, des bloody mary et des irish coffee. A midi, des bières, et à seize heures pétantes, open bar.

Les parents, indignés, se plaignaient. Cela avait été tellement soudain, se lamentaient-ils. Tous avaient entendu dure qu’il restait encore du temps. Beaucoup de temps. C’était la faute de quelqu’un d’autre, à n’en pas douter. Pas celle des scientifiques, a dit l’un. Eux avaient fait de leur mieux. Peut-être celles des hommes politiques. Et sans doute, celle des journalistes.

Lu en juillet-août 2021

Publié dans Art, Coups de coeur, Littérature belge

« La Dame d’Argile » de Christiana Moreau

Après Venise et la Douane de mer, je vous propose un autre voyage au pays de l’Art et de l’Histoire avec ce roman :

Résumé de l’éditeur :

Sabrina est restauratrice au musée des Beaux-Arts de Bruxelles. Elle vient de perdre sa grand-mère, Angela, et a découvert, dans la maison de celle-ci, une magnifique sculpture en argile représentant un buste féminin, signée de la main de Costanza Marsiato. Le modèle n’est autre que Simonetta Vespucci, qui a illuminé le quattrocento italien de sa grande beauté et inspiré les artistes les plus renommés de son temps.

Qui était cette mystérieuse Costanza, sculptrice méconnue ? Comment Angela, Italienne d’origine modeste contrainte d’émigrer en Belgique après la Seconde Guerre mondiale, a-t-elle pu se retrouver en possession d’une telle œuvre ? Sabrina décide de partir à Florence pour en savoir plus. Une quête des origines sur la terre de ses ancêtres qui l’appelle plus fortement que jamais…

Dans ce roman d’une grande sensibilité, le fabuleux talent de conteuse de Christiana Moreau fait s’entremêler avec habileté les voix, les époques et les lieux, et donne à ces quatre destins de femmes un éclat flamboyant.

Ce que j’en pense :

Au décès de sa grand-mère, Sabrina, restauratrice d’œuvres d’art au musée des Beaux-Arts de Bruxelles hérite d’une superbe statue, sur laquelle est gravé :  Constanza Marsiato, avec comme devise : « La sans pareille ». Qui peut-bien se cacher derrière ce nom ?

Elle va donc remonter dans l’histoire familiale pour comprendre pourquoi une statue d’une telle valeur a pu être en possession d’Angela, sa grand-mère donc, qui a quitté son Italie natale en 1945 pour suivre son mari qui a fui la misère pour aller travailler dans les mines en Belgique via un contrat sordide : 1000 tonnes de charbon pour chaque ouvrier italien qui viendra creuser dans des conditions plus que précaires.

« Le premier accord bilatéral « mineur-charbon » prévoyait le transfert de cinquante mille travailleurs italiens dans les mines belges. Pour chaque ouvrier envoyé en Belgique, l’Italie recevait une tonne de charbon. Des hommes échangés contre du charbon ! »

 Angela rejoint Giuseppe, son mari deux ans plus tard, emportant avec elle, un seul bien précieux cette statue qui se transmet à la fille aînée de génération en génération : « la Belle Dame », comme on l’appelle dans la famille. L’exil est douloureux, avec son corollaire, la pauvreté et la difficulté de se faire accepter et aussi la revanche à prendre pour la génération suivante.

Le récit fait alterner l’histoire d’Angela, celle de Constanza, celle de Simonetta Vespucci et bien sûr celle de Sabrina et plus on avance vers l’authentification de la statue, plus on apprend de choses sur le statut des femmes depuis le Quattrocento. Les femmes, à l’époque, ne pouvait pas être artiste, sinon elles encourraient la peine suprême.

On a des images fortes, telle Constanza déguisée en homme pour pouvoir se faire embaucher dans un atelier où l’on travaille l’argile, et on exécute des œuvres pour le compte des Medici alors que leur puissance commence à décliner. Certes Lorenzo, Il Magnifico règne toujours mais la révolte gronde attisée par les incantations de Savonarole, le grand incendie des œuvres dites licencieuses : le bûcher des vanités

Autrefois insouciante dans sa joie de vivre, Florence était maintenant sous l’emprise d’une affolante fièvre de pénitence, sous la domination du prêcheur obnubilé par le péché. C’est à l’aide de ces malédictions apocalyptiques qu’il enterrait les libres penseurs. Dans les rues, ses jeunes disciples qu’il désignait comme son « armée des anges » appelaient au repentir.

Chaque période est intéressante, et j’ai eu un plaisir immense à côtoyer Simonetta Vespucci, la Sans Pareille, qui posait nue pour Sandro Botticelli par exemple, sur les mœurs de l’époque. Son arrivée et son installation à Florence au printemps 1472 montrent à quel point elle a été importante, dans la cité, et l’amour que lui portait la population. Dès son arrivée, Giuliano, le frère de Lorenzo est tombé amoureux d’elle, comme chaque habitant de la ville.

L’auteure nous explique la manière de travailler l’argile, les différentes sortes d’argile, le manière de réaliser la cuisson, avec une belle réflexion très intéressante sur l’artiste par rapport à l’artisan.

Souvent, dans ces récits gigognes, je trouve la partie qui se passe de nos jours, décevante, par rapport au XVe siècle notamment, et dans ce roman Christiana Moreau nous présente une héroïne qui souffre car ne réussit à vivre que dans son métier aux dépens de sa vie personnelle, mais elle est attachante et quand elle raconte son coup de foudre pour Florence, avec des allusions sympathiques au Syndrome de Stendhal, elle est crédible et à la hauteur des femmes qui l’ont précédée.

J’ai découvert Christiana Moreau avec « Cachemire rouge » qui m’a beaucoup plu alors je n’ai pas hésité, au grand dam de ma PAL, à choisir celui-ci quand il a été proposé par NetGalley. C’est un bel hommage à l’Art, dans toute sa splendeur, et toutes ses dimensions. J’ai arpenté Florence avec Sabrina, découvrant avec elle toutes ses splendeurs et mes yeux brillent encore. Entre nous, je suis pratiquement certaine que je tomberais en pâmoison dans cette ville, en rencontrant autant de beauté que je n’ai pas encore visitée et pourtant ce n’est pas l’envie qui m’en manque…

Tout est soigné et beau dans ce roman comme en témoigne la magnifique couverture qui semble inspirée du portrait de Simonetta attribué à Piero di Cosimo.

Je dévoile le moins de choses possible afin de vous donner envie de lire ce beau roman, écrit par une artiste car, outre ses talents de peintre, l’auteure travaille elle-même l’argile, et grâce à elle, j’ai découvert les particularités de l’argile de la ville de Impruneta, ville située quatorze km au sud de Florence qui devient rose après la cuisson.

J’aime beaucoup la période du Quattrocento, ses artistes incomparables, à mes yeux de profanes et toute la période historique qui va avec : les Medici, Savonarole, et comme par hasard, Babelio m’a proposé un pavé sublime « L’étoile brisée » qui évoque justement Savonarole, et son destin et aussi l’Espagne à la même époque avec les interactions entre les deux pays sur fond de découverte de l’Amérique. Je suis donc en immersion totale, pour mon plus grand plaisir.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Préludes qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de Christiana Moreau dont il me reste à découvrir « La sonate oubliée ».

#LaDamedargile #NetGalleyFrance

https://fr.wikipedia.org/wiki/Simonetta_Vespucci

L’auteure :

Christiana Moreau est une artiste autodidacte, peintre et sculptrice belge. Elle vit à Seraing, dans la province de Liège, en Belgique.

Après La Sonate oubliéeCachemire rouge, La Dame d’Argile est son dernier roman.

Extraits :

Simonetta Vespucci, la Sans Pareille, bien que mariée, fut la « Dame » du chevaleresque Giuliano (Medici) c’est-à-dire l’idéale bien-aimée…

… Cette jeune femme a illuminé les chefs-d’œuvre des maîtres du quattrocento, Ghirlandaio, Pollaiuolo, Piero di Cosimo, Botticelli ou Leonardo da Vinci. Elle était adorée, courtisée, les Florentins en étaient fous et une passion naquit entre elle et Giuliano de’ Medici.

Conquise, elle vient à l’instant de tomber amoureuse de cette ville. Un authentique coup de foudre. « La tête me tourne… Je ne vais pourtant pas être victime du syndrome de Stendhal » se dit-elle.

De son vivant, elle en avait fait tourner des têtes ! A commencer par celle de Sandro Botticelli qui en fait son modèle préféré durant toute sa vie. Ensuite, le beau Giuliano de’ Medici eut la bonne fortune d’être aimé d’elle.

Croyez-vous que Savonarole aurait pu jouer un rôle autour de ma statue ? Cette sculptrice qui est aujourd’hui inconnue a pu être victime de son sectarisme. Aurait-il tenté de détruire ses œuvres ? Dans tous les régimes dictatoriaux du monde et de toutes les époques, les artistes sont pourchassés, bridés dans leur création.

Angela avait été acheminée en train spécial de Florence vers Milan, par les soins du ministère italien du Travail, dans le cadre du regroupement des familles. Elle errait depuis deux jours parmi une cohorte d’épouses et de fiancées déboussolées.

Elle (Angela) avait encore dans les oreilles les querelles entre ses grands-parents maternels fascistes et paternels communistes. Elle n’en pouvait plus de toutes ces tensions. Sept ans que la guerre était finie, mais les rivalités continuaient. Elle avait cru échapper à ces dissensions, pour retrouver la sérénité sous d’autres cieux, et voilà que cette discorde l’accompagnait dans sa nouvelle vie. C’en était trop.

Les toilettes n’avaient pas de toit et, lorsqu’il pleuvait, il fallait se servir d’un parapluie.

Les Vespucci étaient la famille la plus importante du quartier Ognissanti, habité principalement par de prospères banquiers, alliés des Medici.

« Peut-on mourir d’art ? ». Ces mots sont ceux de Stendhal à la sortie de l’église Santa Crosse. Cette ivresse, ce trouble ressenti par l’écrivain face aux beautés florentines a donné son nom au symptôme. Depuis, chaque année, une dizaine de personnes sont victimes de réactions irraisonnées devant le David de Michelangelo, le Bacchus du Caravaggio ou le Printemps de Botticelli. D’ailleurs, l’hôpital Santa Angela Nuova recense ces cas de souffrance psychique face aux œuvres d’art…

Autant il Magnifico était tout-puissant, n’hésitant pas à écraser ses nombreux ennemis sans états d’âme, autant son fils Piero li Sfortunato était décrit par ses concitoyens comme un souverain médiocre. Il était la cible de pamphlets violents contre les Medici par le moine prédicateur Savonarole, qui reprochait sa corruption à cette famille régnante…

Malheureuse ! Porter des vêtements d’homme est un délit passible de la peine capitale !  Avec cette culture de l’espionnage et de la délation qui s’installe, l’époque n’est plus à la tolérance.

A sa base reposaient les masques, les fausses barbes, les perruques et postiches, les vêtements carnavalesques. Au-dessus, venaient les livres interdits de poètes jugés dépravés, la prose profane de Boccace et les vers immoraux de Pétrarque. Tous les ouvrages non religieux, parmi lesquels les auteurs licencieux, mais aussi les manuscrits de l’antiquité, d’Ovide ou d’Anacréon d’une valeur inestimable. Ensuite, les ornements et ustensiles de toilette des femmes…

Lu en juillet 2021

Publié dans Art, Littérature française

« Le parfum des fleurs la nuit » de Leïla Slimani

J’apprécie beaucoup la série « Une nuit au musée », que j’ai commencé à suivre avec Lydie Salvayre, et sa confrontation avec « L’homme qui marche » de Giacometti, œuvre que me fascine depuis toujours : ensuite, j’ai lu tous les autres livres de la série. Il était donc évident que je ne pouvais que me laisser tenter par celui-ci :

Résumé de l’éditeur :

Comme un écrivain qui pense que « toute audace véritable vient de l’intérieur », Leïla Slimani n’aime pas sortir de chez elle, et préfère la solitude à la distraction. Pourquoi alors accepter cette proposition d’une nuit blanche à la pointe de la Douane, à Venise, dans les collections d’art de la Fondation Pinault, qui ne lui parlent guère ?


Autour de cette « impossibilité » d’un livre, avec un art subtil de digresser dans la nuit vénitienne, Leila Slimani nous parle d’elle, de l’enfermement, du mouvement, du voyage, de l’intimité, de l’identité, de l’entre-deux, entre Orient et Occident, où elle navigue et chaloupe, comme Venise à la pointe de la Douane, comme la cité sur pilotis vouée à la destruction et à la beauté, s’enrichissant et empruntant, silencieuse et raconteuse à la fois.


C’est une confession discrète, où l’auteure parle de son père jadis emprisonné, mais c’est une confession pudique, qui n’appuie jamais, légère, grave, toujours à sa juste place : « Écrire, c’est jouer avec le silence, c’est dire, de manière détournée, des secrets indicibles dans la vie réelle ». 
 
C’est aussi un livre, intense, éclairé de l’intérieur, sur la disparition du beau, et donc sur l’urgence d’en jouir, la splendeur de l’éphémère. Leila Slimani cite Duras : « Écrire, c’est ça aussi, sans doute, c’est effacer. Remplacer. » Au petit matin, l’auteure, réveillée et consciente, sort de l’édifice comme d’un rêve, et il ne reste plus rien de cette nuit que le parfum des fleurs. Et un livre. 

Ce que j’en pense :

Leïla Slimani est invitée à passer la nuit à la Douane de mer, à Venise, où se tient l’exposition Luogo e Segni (Lieu et signes) qui rassemblent les œuvres d’artistes contemporains. Elle a accepté car elle était en panne d’inspiration et puis il s’agissait quand même de la Sérénissime. Mais, elle n’apprécie pas l’art contemporain qu’elle trouve trop élitiste.

Elle se sent prisonnière des lieux, des œuvres, et surtout illégitime. Elle passe en revue les œuvres, pour tenter de les apprivoiser, sinon les aimer et cela fait remonter d’autres réflexions sur la mort, sur les souvenirs qui remontent, sur le paradis perdu du Maroc, l’exil :

« Il suffit que je ferme les yeux pour me souvenir de ce parfum entêtant et sucré. Les larmes me montent aux paupières. Les voilà, mes revenants. La voilà, l’odeur du pays de l’enfance, disparu, englouti. Je m’appelle la nuit. Tel est le sens de mon prénom Leïla en arabe »

L’auteure nous parle sa passion pour la littérature depuis l’enfance, ce qu’elle lui procurait alors, ce qu’elle doit être, racontant l’angoisse de la page blanche, de la panne d’inspiration qui ont fini par la conduire à accepter cette nuit au musée.

Il faut arriver à faire remonter les souvenirs personnels et les affects qui leur sont rattachés pour que l’inspiration ne se dérobe plus. Mais, il faut aussi de la discipline, ce qui implique de s’isoler dans autres et le corollaire : la misanthropie qui peut passer pour du snobisme et décevoir ainsi les autres.

L’enfermement dans le musée évoque pour elle l’enfermement dans une culture, dans une famille, mais aussi la prison derrière les barreaux. Ne pas se sentir à l’aise dans ce musée, provoque une certaine peur, un doute sur la légitimité, miroir de ce qu’elle a pu vivre plus jeune.

Elle s’interroge également sur le rôle de l’artiste : empêcher l’oubli, laisser une trace, donner vie au souvenir, repousser le mort, tendre à l’immortalité…La beauté disparaît elle quand une œuvre est détruite ou abimée ? L’auteure nous livre au passage une très jolie phrase sur l’incendie de Notre-Dame :

« Je me dis que Notre-Dame s’est peut-être suicidée. Épuisée, lessivée face à tous ceux qui veulent la consommer, elle s’est immolée par le feu. Notre-Dame est morte d’avoir été trop vue, de n’être devenue rien d’autre qu’un objet touristique à consommer. »

Cette réflexion entraîne une digression vers le religieux et le laïc, sans trop s’appesantir, pour revenir à la sagesse et le paraître avec un passage étoffé sur Marilyn que j’ai beaucoup aimé.

Leïla Slimani approfondit cette notion d’enfermement, de huis-clos pour revenir sur son père. Elle l’évoque, de fort belle manière, ce père, ses relations avec lui, l’exil, la transmission, les accusations portées contre lui, sa mort et la manière dont la mort est considérée dans la religion, Islam en particulier, avec l’importance de la notion de destin de résignation, de fatalité, pour accepter la mort et le sort en général.

J’aime beaucoup cette série « une nuit au musée » avec une petite préférence pour Lydie Salvayre et l’homme qui marche et Leonor de Recondo qui m’a transmis son amour pour El Greco. Mais celui-ci est très intense aussi, même si parfois Leïla Slimani nous noie par l’intensité et la labilité de sa réflexion : elle veut dire beaucoup de choses et il faut suivre son raisonnement.

Je n’ai lu que « Une chanson douce » de l’auteure, qui m’a bien plu, et j’ai eu du plaisir à retrouver sa plume. Je voulais lire « Le pays des autres » mais vous connaissez l’état de ma PAL…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de continuer à explorer cette série des nuits au musée et suivre les pas de l’auteure, pieds nus dans le musée.

#Leparfumdesfleurslanuit #NetGalleyFrance

9/10

L’auteure :

Leïla Slimani est née en 1981. Elle est l’auteure de trois romans parus aux éditions Gallimard, Dans le jardin de l’ogre, Chanson douce, qui a obtenu le prix Goncourt 2016 et le Grand Prix des lectrices du magazine Elle 2017, et Le pays des autres.

Extraits :

Inutile de préciser que j’ai pris énormément de notes durant cette lecture, alors le choix des extraits a été très difficile, cela m’a pris presque plus de temps que la rédaction de la chronique elle-même.

La première règle quand on veut écrire un roman, c’est de dire non. Non je ne viendrai pas boire un verre. Non, je ne peux pas garder mon neveu malade…

… Dire non et passer pour misanthrope, arrogant, maladivement solidaire. Ériger autour de loi un mur de refus contre lequel toutes les sollicitations vendront se fracasser.

Ma vie toute entière est dictée par des « je dois ». Je dois me taire. Je dois me concentrer. Je dois rester assise. Je dois résister à mes envies. Écrire, c’est s’entraver, mais de ces entraves naît la possibilité d’une liberté immense, vertigineuse.

Écrire, c’est découvrir la liberté de s’inventer soi-même et d’inventer le monde.

Sans doute est-ce un fantasme de romancier. Nous faisons tous des rêves de cloître, de chambre à soi où nous serions à la fois les captifs et les geôliers.

L’écriture est un combat pour l’immobilité, pour la concentration. Un combat physique où il faut mater, sans cesse, le désir de vivre et celui d’être heureux.

Les appartements, ici, sont mis en location pour les voyageurs de passage. Ils sont vingt-huit millions chaque année. Les Vénitiens, eux, sont comme des Indiens dans une réserve, derniers témoins d’un monde en train de mourir sous leurs yeux.

Si je reste cloîtrée, si j’évite le dehors, c’est peut-être moins pour écrire qu’à cause de ma terreur. Souvent, je me suis demandée à quoi aurait ressemblé ma vie, si je n’avais pas eu peur. Si j’avais été une intrépide, une courageuse, une aventurière capable d’affronter les dangers.

Dans ce musée, je n’ai pas peur, mais je me sens mal à l’aise gourde. Je vois bien que je dérange, que je n’ai pas être-là…

… Mais je suis là, témoin gênant, présence encombrante et pataude, et la grande parade nocturne ne peut pas avoir lieu.

Enfant, je n’ai jamais visité une exposition et le milieu de l’art me paraissait réservé à une élite, celle d’un autre monde.

Marcel Duchamp disait que c’est le regardeur qui fait l’œuvre d’art. Si on le suit, ce n’est pas l’œuvre qui n’est pas bonne ni intéressante. C’est le regardeur qui ne sait pas regarder.

Je n’ai pas peur de la mort. La mort n’est rien d’autre qu’une solitude aboutie, entière, absolue. C’est la fin des conflits et des malentendus. C’est le retour, aussi, à la vérité des choses, au dénuement.

Parce qu’il m’était interdit, le mouvement est devenu pour moi synonyme de liberté. S’émanciper, c’était fuir, sortir de cette prison qu’était la maison. Ne parle-t-on pas de « cellule familiale » ? Je ne voulais pas devenir une « femme d’intérieur ».

A présent, seule et pieds nus dans ce musée, je me demande pourquoi j’ai tant voulu être enfermée ici. Comment la féministe, la militante, l’écrivain que j’aspire à être, peut-elle fantasmer de quatre murs et d’une porte bien fermée.

J’adore visiter des appartements d’écrivains ou de gens que j’admire. J’ai pleuré en voyant le samovar de Dostoïevski, la mèche de cheveux de Pouchkine ou le bureau de Victor Hugo.

Peut-être est-ce cela la mission de l’artiste ? Exhumer, arracher à l’oubli, établir ce dialogue diabolique entre le passé et le présent. Refuser l’ensevelissement.

Il m’arrive de penser que, face à la disparition du religieux ou à son dévoiement par des esprits obscurantistes, la littérature peut tenir lieu de parole sacrée.

Comme l’écrit Kundera, « l’homme moderne triche ». Il ne veut pas regarder la mort en face et fait semblant de croire que les choses dureront, qu’il y a une place pour l’éternité. Nos sociétés, qui vénèrent le « principe de précaution », « le risque zéro » détestent le hasard car il vient briser nos rêves de contrôle. La littérature, au contraire, chérit les cicatrices, les traces de l’accident, les malheurs incompréhensibles, les douleurs injustes.

Marilyn est filmée comme un objet, sublime et provocant. Et, je me disais que cela devait être terrible, parfois, de ne pas pouvoir être invisible. D’être haïe par des femmes, désirée par des hommes, jamais prise au sérieux.

Marilyn, qui fut la femme offerte par excellence, a été dévorée par les autres. Elle ne s’appartenait pas ; elle était la propriété de la foule…

… A-t-elle jamais été autre chose qu’un fantôme ? A-t-elle vraiment existé ?

En mourant, mon père m’a contraint à le venger. Il m’a interdit toute paresse, toute tiédeur. Il a posé ses mains sur mon dos, et il m’a poussée dans le vide, comme les pères qui craignent que leurs enfants soient lâches ou peureux.

Lu en mai-juin 2021

Publié dans littérature USA

« Julip-La femme aux lucioles-L’été où il faillit mourir » de Jim Harrison

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui a constitué un véritable défi pour moi, puisqu’il doit y avoir un an que je l’ai ouvert en version électronique grâce à NetGalley, reposé puis repris en version papier :

Résumé de l’éditeur :

Péninsule nord du Michigan. Terre d’errance de Chien Brun, métis indien. Membre d’un clan détonnant, il va devoir composer entre détresse charnelle et blessures à l’âme…

Trois républicaines. Bien mariées, bien installées. Mais qui, depuis toujours, en pincent pour un sulfureux don Juan. À tel point qu’elles souhaitent mettre fin à ses jours…

D’anciens copains de campus aujourd’hui bien rangés volent au secours d’un des leurs dont l’engagement terroriste ne s’est pas élimé…

Dans ces longues nouvelles, dans l’art desquelles il était passé maître, Jim Harrison exalte autant les paysages américains que l’âme de ses nombreux personnages, à qui il prête des voix conquérantes, désabusées ou gloutonnes, des voix à son image.

 « L’œuvre de Jim Harrison danse, galope, tangue vers le large, embrasse l’infini d’un continent sans limites. Né sous le signe du coyote, Jim Harrison ne s’apprivoise pas. Par ces temps de sieste prolongée, il nous remet debout et nous offre bien plus qu’une tranche d’exotisme : une cure de sauvagerie. » André Clavel, L’Express

Ce que j’en pense :

Il y a un bon moment que j’avais envie de découvrir la plume de Jim Harrison, dont François Busnel nous a tellement parlé dans sa Grande Librairie, et dont je ne connaissais que le film adapté de « Légendes d’automne » donc pourquoi pas tenter ces nouvelles pour commencer ?

En fait de trois nouvelles, on s’aperçoit très vite que chacune se décline en trois versions ce qui nous donne neuf novellas. On découvre ainsi Chien Brun, Amérindien dont on va découvrir plusieurs épisodes de la vie, du défenseur de tombes et cultures amérindienne, amoureux depuis l’adolescence de Rose qui saute sur tout ce qui bouge (Rose a pris trente kg depuis leur première rencontre, elle a un copain mais pourquoi pas ? Elle l’entraîne dans des dépenses inconsidérées, lui qui a déjà dépensé sa bourse d’étudiant (alcool, filles…)

On fait la connaissance de professeur de lettres, qui se fait harceler par ses étudiantes notamment une, avec des plaintes pour viol faisant de sa vie un cauchemar. J’ai aimé l’évolution du vieux professeur qui s’improvise cow-boy pour redonner du piment à sa vie, ce qui va l’amener à se faire manipuler, bis repetita, par une femme bien plus jeune et surtout sans scrupules via le Mexique, la drogue et des scènes olé-olé. De l’art de se retrouver dans une situation abracadabrantesque. Il donne vraiment l’impression de prendre du plaisir en répétant les mêmes erreurs.

Jim Harrison nous dresse un portrait au vitriol, une description au scalpel de l’Amérique profonde, sur fond de sexualité à la limite du porno parfois tant les termes utilisés sont crus, en parcourant des contrées variées tout aussi brutes de décoffrage que les héros. Le ton est caustique, souvent, l’auteur ne fait pas de cadeau à son pays ni à ses habitants. Ses portraits de femme oscillent entre pudeur et lubricité, moins misogyne qu’on ne le pense à commençant la lecture, car dans « La femme aux lucioles » par exemple, il est beaucoup moins caustique que dans Julip.

Le langage cru m’a beaucoup dérangée, car j’attends d’un auteur ou d’un livre évasion, culture, si c’est pour se retrouver dans une série TV ou de la téléréalité, c’est perturbant. Mais, chose étrange, je me suis laissée prendre au jeu et ce fut une belle et troublante expérience.

Je pensais aborder l’auteur, de façon soft avec les nouvelles, mais vu qu’il s’agit de nouvelles à tiroirs, on arrive à 940 pages et c’est beaucoup. Je reviendrai certainement dans son univers, d’autant plus que « Légendes d’automne » dont j’ai adoré la version cinématographique, m’attend depuis un bon moment dans ma PAL et en plus, « Dalva » me fait de l’oeil …

Je suis passée par toutes les émotions avec ce roman, parfois j’avais envie de l’enfouir aux tréfonds de ma PAL car l’épaisseur est quand même un défi à elle seule, puis, survenait l’envie de m’y replonger. Ce qui explique le temps qu’il m’a fallu pour en venir à bout. Donc une satisfaction supplémentaire : j’en suis venue à bout, ce qui me paraissait un exploit à certains moments donc, je m’auto-congratule pour ma persévérance et m’auto-décerne une médaille, en cette période olympique il faut bien des petits plaisirs.

Cela dit, je ne regrette pas d’avoir insisté, pris mon temps, car je me suis rendu compte que c’est un auteur qui s’apprivoise. Il suffit d’être patient et d’entrer dans son univers. Son écriture est rythmée, pleine d’énergie, donnant parfois l’impression de galoper dans les grands espaces, américains cheveux au vent.

Un incident de liseuse a fait que j’ai perdu mes « surlignages ». J’ai donc fini par acheter le livre version papier car j’avais envie d’y revenir et d’approfondir ! pour une fois plus pratique car on peut revenir en arrière quand certains héros sont récurrents comme Chien Brun par exemple.

 Un grand merci à NetGalley et aux éditions 10/18 qui m’ont permis de tenter une première expérience avec l’auteur.

#JulipLaFemmeauxluciolesLétéoùilfaillitmourir#NetGalleyFrance

8/10

L’auteur :

Né dans le Michigan en 1937, Jim Harrison est aujourd’hui considéré comme le chantre de la littérature américaine. Scénariste, critique gastronomique et littéraire, journaliste sportif et automobile, il est l’auteur d’une œuvre considérable, parmi laquelle on compte de grands succès comme Légendes d’automne, Dalva, Un bon jour pour mourir.

Il a publié une autobiographie, En marge, et de nombreux romans et recueils de nouvelles, dont De Marquette à Veracruz, L’été où il faillit mourirJim Harrison est décédé le 26 mars 2016 à l’âge de 78 ans.

Terminé en juillet 2021