Publié dans Littérature allemande

« Baiser ou faire des films » de Chris Kraus

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui a nécessité beaucoup d’énergie pour en venir à bout : déjà le titre ne m’emballait pas du tout, mais j’ai tenté l’expérience pour l’auteur (et la beauté de la couverture) :

Résumé de l’éditeur :

Étudiant berlinois, Jonas Rosen cherche dans le New York des années 1990 l’inspiration au film qui lui servira de projet d’études. Là, dans un quartier malfamé où résonnent encore les pas de Kerouac et Ginsberg, Jonas fait des rencontres : Jeremiah, ponte du cinéma, obèse et dépressif, qui l’introduit dans le milieu de l’art underground ; Nele, une étudiante allemande, « sirène » insaisissable qui deviendra un temps sa muse. Surtout, Jonas tente d’oublier : Mah, son amour mythomane et jalouse, restée à Berlin ; et enfin Paula, cette tante qui vit à New York et qu’il se refuse à voir, tant il cherche à échapper à son histoire ; une histoire familiale complexe et terrible, qui ferait pourtant un sujet idéal pour un film…

À la gravité de La Fabrique des salauds succèdent la légèreté et la fantaisie débridée de Baiser ou faire des films. Un roman puissant et drôle, raconté sous la forme d’un journal posthume, dans lequel Chris Kraus poursuit son exploration de ces familles hantées de fantômes nazis. Le tout sur fond d’hommage au cinéma et à la scène artistique et littéraire des années 1990.  

Ce que j’en pense :

Jonas Rosen, étudiant à Berlin, est chargé par Lila von Dornbuscg son professeur de réaliser un film sur le sexe. Pour ce faire, il se rend à New-York où il doit préparer le terrain, nouer des contacts, trouver des logements pour que son équipe puisse débarquer chez Oncle Sam dans les meilleures conditions. On va le suivre pendant quelques semaines à l’automne 1996.

Il arrive donc seul laissant sa compagne Mah en Allemagne, il est hébergé par Jeremiah, dans un appartement minuscule où la saleté règne en maitre. Jeremiah, en état d’obésité morbide, vautré dans ce qui fut un canapé, nous est présenté comme le cas typique d’un patient atteint de syndrome de Diogène : tout s’entasse dans l’appartement, les livres, les ordures, les restes de nourriture, la vaisselle sale et bien sûr les excréments du chine et des chats…

Jonas n’a qu’une envie, partir mais pour aller où ? Il prend contact, comme promis avec tante Paula, artiste reconnue, veuve, atteinte d’un cancer en phase terminale qui veut lui raconter son passé de femme juive (demie-juive diraient les nazis) à Riga, où elle a travaillé sous les ordres d’un SS notoire, le sturmbannfurher (à vos souhaits !), qui n’est autre que Opapa, le grand-père de Jonas…

Il n’a pas envie d’entendre ce que Paula veut lui révéler, et surtout ne veut pas faire « un film à la con sur les nazis » (on ne risque pas de l’oublier, tant la phrase revient souvent dans le roman, notamment 10 fois de suite lors du « prologue », mais le passé finit toujours par remonter, à la surface, les secrets cachés, enfouis très profondément mais qui se transmettent en douce aux générations suivantes.

Jonas téléphone régulièrement à Mah, jalouse, possessive sur les bords, qui a  toujours peur qu’il rencontre une autre femme.

D’autres personnages vont accompagner Jonas, notamment Nele Zapp stagiaire à l’institut Goethe, plus ou moins bien dans sa tête, qui boit beaucoup, cherche à s’étourdir et finit par s’attacher à Jonas.

On fait la connaissance de célébrités de l’époque, côtoyant la « Beat Génération » et des étudiants du groupe, venus aider le héros à finaliser son projet, nébuleux : ce sera le sexe et l’oreille il décide d’interroger des gens dans la rue pour savoir ce qu’ils pensent de l’oreille dans la sexualité !

Cela doit faire trois mois que je rame dans cette lecture ; la sexualité est omniprésente mais en termes tellement crus qu’on tutoie la nausée. Je l’ai déjà dit dans ce blog, je n’aime pas le langage cru dans un roman ! ça heurte mes chastes oreilles pour rester dans le contexte, on l’entend assez dans la rue ou ailleurs, un livre doit être bien écrit ! Je me suis fait un challenge, lire le tiers du roman avant de lâcher l’affaire, parce que j’ai eu un coup de cœur pour le précédent roman de Chris Kraus : « La fabrique des salauds » et aussi parce que j’avais lu quelques critiques assez enthousiastes. Au moment où j’allais lâcher prise, arrive le témoignage de Paula sur les exactions de grand-papa Rosen pendant la guerre, et c’est ce qui m’a motivé pour continuer.

J’ai peu apprécié la mentalité des jeunes étudiants du groupe de Jonas, égocentriques, nombrilistes, qui vivent dans un monde virtuel tout en appréciant le luxe de l’immeuble où loge Paula. Par contre, le fait de présenter l’histoire, sous la forme de carnets écrits par Jonas, et retrouvés par sa fille à la mort de celui-ci est intéressant.

J’ai beaucoup pensé à la sensation de malaise qui m’avait accompagnée lors de la lecture d’un roman pourtant encensé par les critiques: « La conjuration des imbéciles » de John Kennedy Toole…

J’ai retrouvé la plume de Chris Kraus  dans un exercice particulier, tutoyant l’absurde, mais émaillé de souffrance et de désillusion, ce qui finalement m’a touchée plus que je ne le pensais et je suis contente d’être arrivée au bout, ce qui est un exploit en fait. J’ose espérer que l’on va retrouver bientôt un livre aussi puissant que « La fabrique des salauds » …

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce nouveau roman d’un auteur qui m’avait littéralement conquise avec son premier opus.

#ChrisKraus #NetGalleyFrance

7/10

L’auteur :

Chris Kraus est né en 1963 à Gottingen, en Allemagne. Il a commencé une carrière de journaliste et d’illustrateur avant d’étudier à l’Académie allemande du film et de la télévision de Berlin. Il est l’auteur de plusieurs films, qui lui ont valu de nombreux prix. Son œuvre Quatre minutes (2006) a obtenu un grand succès critique et commercial en France, et a été adaptée au théâtre. Il a également réalisé Die Blumen von Gestern (2016), avec Adèle Haenel dans le rôle principal.

Chris Kraus est l’auteur de quatre romans. Après La Fabrique des salauds(Belfond, 2019 ; 10/18, 2020), sélectionné pour le prix Femina et le prix du Meilleur livre étranger, Baiser ou faire des films est son deuxième roman à paraître en France.

Chris Kraus vit à Berlin.

Extraits :

Alors que tout avait commencé de manière tellement subversive. Aussi subversive que possible pour une université. Le séminaire le plus improbable que l’Académie du film ait jamais connu. J’étais complètement surexcité : dans le programme officiel, un cours me faisait de l’œil et, pour la première fois, l’intitulé n’était pas « Empathie somatique chez Hitchcock », ni « Modalités de l’actualité discursive dans le film historique d’art et d’essai » mais « Qu’est-ce qui est mieux : baiser ou faire des films.

On en fait trop avec l’avenir, surtout qu’il n’existe pas. C’est un virus qu’on attrape dans le passé et qu’on couve dans le présent. Comme le sida. On finira par en mourir, peut-être pas tout de suite, mais un jour ou l’autre c’est certain.

Toutes les bonnes œuvres d’art parlent de sexe. Et tout bonne partie de jambes en l’air est une œuvre d’art, ce n’est pas plus compliqué que ça ! fais ton film là-dessus. Ne me rapporte pas de film d’intello torturé ! je veux voir des queues, des culs et des nichons ! et le gouffre sublime de ton désespoir ! compris ?

En vieillissant, on devient moins égocentrique a-t-il affirmé (Jeremiah). Chez les vieux, l’égocentrisme n’est pas beau à voir. Ça l’est seulement chez les jeunes…

Quel genre de documentaire ça donnerait ? « Un jeune étudiant en cinéma découvre par hasard un secret de famille lié à une mystérieuse rescapée de l’Holocauste ! » « Détails macabres et perversions nazies ! » « Un réalisateur accablé par son propre sort se console avec le prix Max Ophüls ! »

C’est peut-être mon destin de tomber sur des héros moribonds des années 1970 en plein New York. Peut-être qu’au lieu de faire un film sur le sexe, je devrais en faire un sur la mort des hippies, tout le contraire des histoires de nazis à la con.

Vouloir avoir toujours plus n’est pas joli. Vouloir être toujours plus non plus.

Les hommes sont irrésistiblement attirés par les femmes qui sentent le chaos, le désordre et la destruction. Et quand on vole un cheval de police pour aller cavalcader sous la lune à travers Central Park, on pue le chaos, le désordre et la destruction, quelles que soient les fringues qu’on a.

Au fond, le seul point commun dans notre groupe, c’est que chacun est capable de s’adapter à la mentalité des autres. Mais rien ne nous motive à le faire. Comme nous n’avons rien à nous dire, il vaudrait mieux ne rien dire du tout.

Le malheur nous rend indignes. Mais il nous rend dignes aussi, et dans ce cas, on l’appelle la souffrance. Au fond, c’est le revers de l’amour, qui nous rend lui aussi à la fois dignes et indignes.

Lu durant le printemps 2021

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

23 commentaires sur « « Baiser ou faire des films » de Chris Kraus »

    1. « La fabrique de salauds » est vraiment meilleur d’où mon avis mitigé…
      J’espère que le prochain sera de la même veine,
      en plus ce n’est pas un milieu que j’aime … mais je comprends qu’on puisse l’aimer 🙂

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    1. j’ai un vrai coup de cœur pour « la fabrique des salauds » le sujet était fort bien traité
      celui-c est trop déjanté, il faudrait le prendre au 3e ou 4e degré et celane correspond pas à ce que j’ai envie de lire en ce moment.
      Côté sexe j’ai été servie je suis en train de lire « Julip et autres nouvelles » de Jim Harrison mais ce la ne me pousse pas à l’abandon et pourtant il a 940 pages 🙂

      Aimé par 1 personne

    1. il te plaira peut-être mais il faut aimer le sexe cru quasi pathologique,addictif ou tout ce qu’on voudra, sans le témoignage de Paula sur l’Holocauste et ce qui va tourner autour, j’aurais lâché 🙂

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  1. Je ne suis pas tentée pour l’instant, déjà, le titre ne m’attire pas mais la couverture oui !! Par contre je lirai sans doute « la fabrique des salauds » un jour, je l’avais noté suite à ta présentation. Merci de nous avoir présenté ce dernier titre

    Aimé par 2 personnes

    1. j’hésitais au départ car le titre ne m’attirait pas du tout… Et le milieu du cinéma estudiantin non plus
      « La fabrique des salauds » est nettement au-dessus j’espère qu’il va retrouver la même intensité avec le prochain car forcément on compare.. si tu ne dois en lire qu’un c’est son 1er

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    1. il y a des moments dans ce livre où le cynisme m’a plu mais trop peu en fait
      le côté autodérision de Jonas m’a plu et plutôt convaincue mais les autres personnages (étudiants notamment) non
      par contre Paula et Jeremiah sont convaincants

      Aimé par 1 personne

    1. « la fabrique… » est nettement meilleur, le contexte était plus intéressant et le cynisme m’a plu car on pouvait sourire entre 2 scènes difficiles, ici je trouve que ça tombe à plat…
      je suis contente:j’ai réussi à le terminer ce qui n’était pas évident 🙂

      Aimé par 1 personne

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