Publié dans Littérature française

« Les possibles » de Virginie Grimaldi

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a particulièrement touchée :

Résumé de l’éditeur :

Juliane n’aime pas les surprises. Quand son père fantasque vient s’installer chez elle, à la suite de l’incendie de sa maison, son quotidien parfaitement huilé connaît quelques turbulences.
Jean dépense sa retraite au téléachat, écoute du hard rock à fond, tapisse les murs de posters d’Indiens, égare ses affaires, cherche son chemin.

Juliane veut croire que l’originalité de son père s’est épanouie avec l’âge, mais elle doit se rendre à l’évidence : il déraille.

Face aux lendemains qui s’évaporent, elle va apprendre à découvrir l’homme sous le costume de père, ses valeurs, ses failles, et surtout ses rêves.

Tant que la partie n’est pas finie, il est encore l’heure de tous les possibles.


Avec un humour jubilatoire et une infinie tendresse, Virginie Grimaldi nous conte une magnifique histoire de transmission et de résilience.

Ce que j’en pense :

Julianne vit sa vie comme elle peut, en ayant bien tout baliser autour d’elle, tant chez elle qu’au travail, pour avoir l’impression de tout maîtriser. Rien ne traîne, sauf « la chambre d’amis » où elle s’autorise le désordre, telle une soupape de sécurité.

Hélas, la maison de son père a pris feu et elle est obligée de l’héberger. Tant qu’il était loin, son côté hors norme, haut en couleur comme elle dit, elle arrivait à le supporter mais la voisine de son père, fouineuse, qui passe son temps à épier derrière ses carreaux, lui fait bien comprendre qu’il est devenu un danger, et a un comportement de plus en plus étrange.

Seulement voilà, une fois chez elle plutôt bien accueilli d’ailleurs par son fils Charlie et son mari Gaëtan, elle commence à prendre conscience que, sur le plan neurologique, il semble y avoir un problème.

D’abord, une idée saugrenue : passionné par les Amérindiens depuis toujours, il veut installer un tipi dans le jardin, puis sème la discorde avec le voisin, en lui prenant sa place de parking, alors que celui-ci est obsédé par le respect du règlement, ou encore quand il invite ses vieux copains et qu’ils écoutent du rock avec le son au maximum.

Julianne se trouve bien seule pour gérer la situation. Elle a une sœur, mais elle vit aux USA, et elle est bien contente d’être à distance à ce moment-là car il lui serait difficile d’assumer son père chez elle.

De quiproquos un peu drôles au départ, aux fugues, aux troubles de la mémoire, il va falloir consulter un (plutôt des !) spécialiste. Le premier pense qu’il s’agit d’inattention, liée à l’incendie et au départ de sa maison, car Jean arrive bien à tromper son monde et à se fermer comme une huitre si on le questionne trop (et on connaît la durée des tests de mémoire !).

La mère de Julianne est partie il y a longtemps, laissant ses filles derrière elle avec leur père qui n’a pas digéré la rupture. Elle est obsédée par son image : gym, nourriture quasi ascétique, sans oublier les interventions de chirurgie esthétique et bien sûr elle ne sait que critiquer Julianne…

J’ai bien aimé la manière dont la relation entre Julianne et son père évolue, le fait d’avoir l’impression de porter seule la charge alors que l’entourage minimise, obligée d’aller aux RV avec lui, sans le lâcher d’une semelle sinon il se perd… la culpabilité de ne pas se sentir à la hauteur, et d’être obligée de penser qu’il va peut-être falloir envisager le placement en EHPAD.

« Attendre un diagnostic, attendre un délabrement, attendre que la raison s’échappe assez pour pouvoir l’enfermer. »

En plus de la réflexion sur le vieillissement, ls étapes qui conduisent à l’acceptation ou les rôles qui s’inversent quand « le père disparaît peu à peu », Virginie Grimaldi pose aussi les questions pratiques : comment font ceux qui n’ont personne ou pas assez d’argent pour payer ?

L’idée de lui proposer un voyage, rien que lui et ses deux filles est très intéressante, même si elle est risquée…

C’est le premier livre de Virginie Grimaldi que j’ouvre : je la snobais jusqu’à présent en la classant dans la chick-litt, feel-good et tous les anglicismes possibles et imaginables, mais j’ai tenté l’expérience, car je vis la même chose que Julianne avec ma mère, et j’ai trouvé sons analyse très juste, je me suis sentie en phase avec elle et ses moments de culpabilité ou de ras-le-bol qui se traduisent par des accès de boulimie par exemple. Quelle que soit la décision que l’on prend, et cela la plupart du temps sous la contrainte des évènements, elle est accompagnée par une culpabilité hyper-présente et la crainte du jugement des autres.

Ce roman m’a touchée, par la simplicité et la sincérité du propos, comme l’avait fait il y a quelques mois Melissa Da Costa avec « tout le bleu du ciel ». Alors, finalement, je lirai peut-être ses autres romans…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Fayard quim’ont permis de découvrir ce roman ainsi que son auteure.

#Lespossibles #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

Virginie Grimaldi est née en 1977 à Bordeaux où elle vit toujours. Traduits dans plus de vingt langues, ses romans sont portés par des personnages attachants et une plume poétique et sensible.

Ses histoires, drôles et émouvantes, font écho à la vie de chacun. Elle est la romancière française la plus lue de France en 2019 et 2020 (Palmarès Le Figaro : GFK).

Extraits :

Enfant, j’idolâtrais ce papa haut en couleur, qui chantait à tue-tête au volant et nous servait du petit-déjeuner au dîner…

… Adolescente, j’avais honte de ce père pas dans le rang, avec ses cheveux longs, ses shorts en jean et sa dégaine prépubère, qui venait me chercher au collège à mobylette et parler à mes potes comme si c’étaient les siens.

Mon père n’est pas un cheveu sur la soupe, il est la touffe entière.

Combien de fois l’ai-je entendu arguer que la vie était trop courte pour faire le ménage ? Globalement, selon lui, la vie est trop courte pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à une contrainte.

J’ai envie de me lever et de le prendre dans mes bras. Mais, chez nous, on ne fait pas ce genre de chose. La tendresse c’est comme la culotte, on ne la montre pas en public.

Je tourne sur le parking du centre commercial jusqu’à trouver une place à l’écart des autres voitures. Je me gare, recule le siège, ouvre le bouton de mon jean et commence mon festin. Le plaisir est intense, mais bref. Au bout de quelques bouchées à peine, je déborde, mais je continuer. Je sais que je vais le payer, avoir mal au ventre pendant des heures, la nausée sans compter la culpabilité. Je vais me trouver faible, lâche, sans volonté.

Je ne mange pas, j’avale, j’engloutis, je dévore, je me remplis, je m’étouffe. Je bouffe mes chagrins, j’engouffre mes angoisses, j’ingurgite mes joies.

C’est terrible de le voir se transformer. Difficile de savoir ce qui est de l’ordre de son caractère et ce qui est un symptôme. Mais le plus tragique, pour moi, c’est de prendre conscience de ses qualités seulement aujourd’hui, alors qu’elles s’évaporent.

C’est déchirant de conjuguer son père à l’imparfait.

La nuit est devenue le refuge de mes idées noires. Vers trois heures du matin, sous le règne de la pénombre et du silence le sommeil se défile et le ballet des regrets commence.  Les premiers rôles sont tenus par Nostalgie et Culpabilité qui enchaînent les arabesques dans le passé.

Il prenait rarement des nouvelles, il se contentait de celles que je lui donnais. J’ai espacé mes appels en pensant qu’ils avaient peu d’intérêt pour lui. J’ai laissé le silence devenir normal, je me suis accommodée de cette relation en pointillé.

Seules deux personnes au monde sont capables de m’anéantir en une seule remarque : ma mère et mon père. Chaque infime critique, si bienveillante soit-elle, remet en question tout mon être. Je suis un château de cartes face à eux, je ne supporte que leur tendresse…

… C’est le privilège des parents : leurs mots comptent triple. C’est pire encore quand leurs mots disent la vérité.

C’est à cette certitude – il ne se rend pas compte – qu’il faudra que je m’accroche de toutes mes forces quand le chagrin m’engloutira. S’il ne sait pas, il ne souffre pas. C’est pour nous que c’est grave. Lui, il perd sa carte vitale. Nous, notre père.

Comment font les gens qui n’ont personne ? Comment font les gens qui n’ont pas les moyens ? On est démunis, désemparés, largués dans un monde opaque et sinueux.

Lu en mai-juin 2021

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

17 commentaires sur « « Les possibles » de Virginie Grimaldi »

    1. Je suis en plein dans cette situation mais ma mère est bien plus âgée que le père dans le roman, donc l’épopée « étasunienne » sur la 66 et le rock pas possible
      les mots sonnent juste les ressentis également, cette lecture m’a fait du bien 🙂

      Aimé par 1 personne

  1. Pas trop pour moi actuellement, j’ai la charge (surtout mentale) de ma mère, et ne suis pas à l’abri du pétage de plombs (allez, sois honnête, parfois tu pètes les plombs).
    Donc je vais me rabattre sur les récits de voyage (c’est ce qui me reste de plus facile, les récits…)

    Aimé par 1 personne

    1. idem pour moi,le pétage de plomb c’est pour les accompagnants ma mère ne se pose pas de question dès l’instant que la nourriture est bonne (parfois je me demande si je mangerais cela mais c’est une autre histoire!)
      ce récit vaut le coup aussi pour l’épopée sur la route 66 aux USA dont je ne parle pas pour laisser les lecteurs découvrir 🙂

      J'aime

    1. finalement il y a du bon dans l’épisode COVID, je me suis autorisée à aller vers d’autres genres littéraires, sans me prendre le chou! et ça fait du bien…
      Je vais essayer d’en lire un autre pour voir mais ça ne presse pas car ça s’entasse 🙂
      j’ai 4 livres terminés à chroniquer 🙂

      Aimé par 1 personne

  2. Je n’ai pas encore lu cet auteur, mais je sais qu’elle a beaucoup de succès et je la lirai un jour, car par rapport à d’autres auteurs qualifiés de « feelgood », elle écrit bien et ce que tu nous dis aujourd’hui le prouve…par contre le sujet de celui-ci ne me tente pas du tout, je te l’avoue et j’ai donné sur ce plan-là, donc je passe…

    Aimé par 1 personne

  3. Cette inversion des rapports est un énorme tsunami dans nos relations avec ceux qui nous sont les plus chers ! Notre corps ne peut réagir que comme il le fait …il faudrait tellement accepter la colère, la culpabilité, etc. Alors, si une lecture peut y aider, pourquoi s’en empêcher ! 😉

    Aimé par 1 personne

    1. à vivre au jour le jour c’est compliqué! mais plus pour moi que pour ma mère, je m’en rend de plus en plus compte, et peu à peu je fais le deuil de ce qui fut et ne reviendra pas, donc ça s’apaise:-)
      ce roman m’a fait du bien car elle met les mots justes et elle garde de l’humour 🙂

      J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.