Publié dans Littérature française

« Plus immortelle que moi » de Sophie Henrionnet

Aujourd’hui, petit détour par la psychiatrie, ma compagne depuis si longtemps, avec ce livre dont la couverture a attiré mon regard, encore plus que le résumé, et soyons honnête, le titre aussi est accrocheur :

Résumé de l’éditeur :

Comment Mathilde, la petite quarantaine ordinaire, s’est-elle retrouvée enfermée dans un « institut de repos » ? À quel moment la vie de cette pharmacienne mariée et mère d’un adorable adolescent a-t-elle basculé ? Sur les conseils de sa psy, Mathilde tient un journal où elle lui livre ses états d’âme, ses souvenirs d’enfance – la cruauté dont elle a fait preuve à l’encontre de son frère Charly – son quotidien chez les fous avec l’odieuse infirmière qu’elle a surnommée Moustache, ou encore sa rencontre marquante avec une certaine Daphné. Peu à peu, la parole se libère : Mathilde étouffait dans cette existence étriquée, se sentait transparente ; son cocon s’est fissuré, elle a perdu ses repères et explosé. Mais que s’est-il réellement passé ? Y a-t-il eu un élément déclencheur ? Pourquoi son frère, qui a su tant de fois lui pardonner et être à ses côtés, est-il aux abonnés absents ? Qui est Daphné et quel rôle va-t-elle jouer ?

Une construction implacable et une chute inattendue.

Ce que j’en pense :

Une rencontre étrange, avec « cet homme à la mèche » qui croise son regard et qu’elle interprète comme une histoire d’amour possible, un anniversaire que tout le monde a oublié (ses quarante ans ce n’est pas rien !) et voilà que Mathilde explose en vol (ou implose) et se retrouve dans un établissement psychiatrique, aux bons soins de Dorine qui, voyant que les échanges verbaux sont inconsistants pour ne pas dire stériles, lui conseille d’écrire, de poser des mots sur son mal-être.

Un peu au ralenti sous l’effet des psychotropes, elle a tendance à tourner un peu en rond, avec des allers et retours dans le temps, tandis que sa voisine de chambre Véronique, qui, officiellement du moins, ne parle pas car elle est « surveillée » par la CIA ou autre, car elle se dit agent secret. Toujours est-il que Véro lui parle de manière à ne pas être vue (les fameux angles morts des caméras de surveillance) et lit en douce les carnets sur lesquels Mathilde prend ses notes.

On a d’autre personnages truculents, tel ce jeune homme informaticien qui a tout oublié, ou un homme qui se dit général et donne des ordres à tout le monde, le tout chapeauté par une infirmière psychorigide qu’elle a surnommée…

Peu à peu les souvenirs vont remonter, l’enfance où elle a toujours subi, le petit frère Charly qui captait l’attention, le mariage, la naissance de son fils Ruben (miracle car elle est atteinte d’endométriose, jusqu’au passage à l’acte, la fuite avec Daphné, pour enfin commencer à vivre ce qui va nous réserver pas mal de surprise…

J’ai bien aimé ce roman, la manière dont Sophie Henrionnet a construit son histoire, les liens très (trop ?) forts qui unissent Mathilde et son frère, le roman familial et le grain de sable qui fait basculer un édifice apparemment solide mais qui était quand même miné.

 L’analyse de l’absence de réaction de l’entourage qui ne voit rien, ne fait rien est très juste, car c’est ce qui se passe très souvent, la personne qui souffre s’enferme dans une carapace, refusant de montrer ce qui pourrait être un signe de faiblesse, en mode « je serre les dents et j’avance » en attendant que les autres comprennent sans qu’elle ait besoin de le dire.

Je me suis mise à détester ma vie, mes proches, à les haïr viscéralement. Ça gonflait, ça enflait, j’étouffais. Une cocotte-minute je vous dis Dorine, et pas un n’a été foutu de soulever le couvercle pour libérer un peu la pression.

J’ai aimé l’idée de la lecture à voix haute que fait Mathilde aux autres patients, idée qui a beaucoup contrarié Moustache qui avait l’impression qu’on empiétait sur ses prérogatives. Mathilde obtient, à force d’insister un lieu et un créneau horaire pour partager cette lecture avec un petit groupe qui sera de moins en moins passif.

Je découvre l’auteure avec ce livre et c’est une belle expérience, les choses sont bien abordées, sans avoir recours au pathos qui pourrait faire sortir les mouchoirs, et il faut reconnaître que la chute est extraordinaire, tant on ne la voit pas venir, même si on la subodore…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions du Rocher (Elidia) qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure dont le style original me donne envie d’explorer davantage, avec notamment « Sur les balcons du ciel » mais, vu l’encombrement défiant toute concurrence de ma PAL, il risque d’attendre….

Jolie couverture que l’on peut interpréter comme on veut…

#Plusimmortellequemoi #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

Romancière française, Sophie Henrionnet a hésité pendant longtemps entre des études médicales et littéraires. Elle a exercé le métier de chirurgien-dentiste avant de se consacrer à l’écriture.

Elle est l’auteure de quatre romans parmi lesquels « Drôle de Karma » et « Sur les balcons du ciel » et de plusieurs titres en littérature jeunesse : Trilogie des Mondes de l’Arbre, les calamiteuses journées de Clémence...)

Également scénariste du roman graphique, elle sort « Et puis Colette » (Mathou aux illustrations) aux éditions Delcourt en septembre 2018.  

https://sophiehenrionnet.com/a-propos-2/

Extraits :

Utiliser l’écrit pour ordonner le foutoir insensé qu’est devenue ma vie. A ma décharge, il s’est tracé, sur l’encéphalogramme de mon existence, plus de choses ces dernières semaines que depuis mon tout premier cri sur terre.

Disons que l’on fait un certain nombre de choses par habitudes, une fois la majorité passée, et les illusions perdues. Contraindre mes cheveux chaque mois est l’exemple parfait de cette logique parfaitement illogique.

J’ai toujours été si sage, si obéissante… Un bon petit soldat. A croire que, sitôt la maternité, on m’a désigné une place et que je suis restée docilement dans le périmètre, tout en rêvant d’en sortir, évidemment.

Empêchée, voilà. Depuis toujours je me sens empêchée. Tout cela aurait-il pu se dérouler différemment ? J’aime à croire que non, c’est trop douloureux, mais je sais que c’est pourtant probable.

Charly, c’est un fou rire nerveux, c’est marcher sur un chemin de crête et ne pas savoir si l’on va rouler sur le versant des larmes ou flâner sur celui, en pente douce, du rire.

Depuis que je suis arrivée ici, tout le monde a un avis sur ce qui s’est produit, ce qui m’est arrivé, et je m’oppose à ces tentatives d’explications par principe. Parce que personne ne peut savoir mieux que moi ce qui s’est passé, je rejette en bloc les spéculations. Mais cette fois vous avez sans doute raison, l’homme à la mèche, ce refus d’anniversaire… Ce ne sont que des alibis. Je voulais uniquement une bonne ou mauvaise raison de presser sur le détonateur.

Véronique n’a pas la moindre visite. Elle prétend qu’elle ne veut pas communiquer sa géolocalisation, ce qui n’a aucun sens puisque, comme nous tous, elle est placée à la demande d’un tiers. Cette femme est un mystère. Quand je pense avoir trouvé une certaine logique à ses divagations, elle bifurque et me perd un peu plus dans ses bois profonds.

J’ai toujours eu conscience d’avoir des faiblesses, des fêlures. Toujours su qu’il ne tenait à rien que je déraille. J’ai joué la comédie toute ma vie à la perfection. Charly est le seul à me savoir tout à fait.

Lu en mai 2021

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

13 commentaires sur « « Plus immortelle que moi » de Sophie Henrionnet »

  1. J’ai aussi lu et apprécié ce livre. Je l’ai même dévoré. J’ai aimé la forme, journal intime, bien maîtrisé par l’auteur parce que je n’ai pas ressenti ce côté voyeurisme qui m’aurait gêné. J’ai aussi découvert l’auteur avec ce livre. Comme toi j’ai une PAL que je ne maîtrise plus… Je lirai d’autres livres de cette auteure, mais pas tout de suite!

    Aimé par 1 personne

    1. j’ai bien aimé sa manière présenter les choses et sans « flinguer » les structures psychiatriques » ce qui est très fréquent à l’heure actuelle.
      En plus j’ai un peu anticipé la cause mais c’est bien abordé et on garde du suspense 🙂

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  2. Un sujet que je connais mal mais c’est bien vrai que la couverture et le titre sont déjà très attirants ! Merci de nous en parler car je ne l’avais pas vu passer du tout jusqu’à présent. Pourquoi pas…

    Aimé par 1 personne

    1. l’auteure aborde ce qui est arrivé à Mathilde à tous les niveaux, ce qui l’a amené là et qu’on ne saura que sur le tard pour entretenir l’intérêt du lecteur en variant les époques comme sur un divan…
      Belle histoire qui m’a touchée je la comprends tellement bien 🙂

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    1. son « histoire »m’a rappelé des souvenirs, et l’auteure l’aborde tellement bien qu’on a l’impression qu’elle l’a vécu de l’intérieur.
      Cette famille est particulière et les rencontres lors de l’hospitalisation sont fortes …
      une lecture qui m’a bien plu…

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    1. le thème est difficile et l’auteure l’a très bien abordé et ce voyage en  » psychiatrieland » est assez près de la réalité contrairement à la virulence de certains récits…
      Le fait de ne pas raconter l’histoire de manière linéaire est génial car c’est le principe de la libre association en version « journal intime » la fin est géniale aussi même si on l’anticipe 🙂

      Aimé par 1 personne

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