Publié dans Littérature allemande

« Baiser ou faire des films » de Chris Kraus

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui a nécessité beaucoup d’énergie pour en venir à bout : déjà le titre ne m’emballait pas du tout, mais j’ai tenté l’expérience pour l’auteur (et la beauté de la couverture) :

Résumé de l’éditeur :

Étudiant berlinois, Jonas Rosen cherche dans le New York des années 1990 l’inspiration au film qui lui servira de projet d’études. Là, dans un quartier malfamé où résonnent encore les pas de Kerouac et Ginsberg, Jonas fait des rencontres : Jeremiah, ponte du cinéma, obèse et dépressif, qui l’introduit dans le milieu de l’art underground ; Nele, une étudiante allemande, « sirène » insaisissable qui deviendra un temps sa muse. Surtout, Jonas tente d’oublier : Mah, son amour mythomane et jalouse, restée à Berlin ; et enfin Paula, cette tante qui vit à New York et qu’il se refuse à voir, tant il cherche à échapper à son histoire ; une histoire familiale complexe et terrible, qui ferait pourtant un sujet idéal pour un film…

À la gravité de La Fabrique des salauds succèdent la légèreté et la fantaisie débridée de Baiser ou faire des films. Un roman puissant et drôle, raconté sous la forme d’un journal posthume, dans lequel Chris Kraus poursuit son exploration de ces familles hantées de fantômes nazis. Le tout sur fond d’hommage au cinéma et à la scène artistique et littéraire des années 1990.  

Ce que j’en pense :

Jonas Rosen, étudiant à Berlin, est chargé par Lila von Dornbuscg son professeur de réaliser un film sur le sexe. Pour ce faire, il se rend à New-York où il doit préparer le terrain, nouer des contacts, trouver des logements pour que son équipe puisse débarquer chez Oncle Sam dans les meilleures conditions. On va le suivre pendant quelques semaines à l’automne 1996.

Il arrive donc seul laissant sa compagne Mah en Allemagne, il est hébergé par Jeremiah, dans un appartement minuscule où la saleté règne en maitre. Jeremiah, en état d’obésité morbide, vautré dans ce qui fut un canapé, nous est présenté comme le cas typique d’un patient atteint de syndrome de Diogène : tout s’entasse dans l’appartement, les livres, les ordures, les restes de nourriture, la vaisselle sale et bien sûr les excréments du chine et des chats…

Jonas n’a qu’une envie, partir mais pour aller où ? Il prend contact, comme promis avec tante Paula, artiste reconnue, veuve, atteinte d’un cancer en phase terminale qui veut lui raconter son passé de femme juive (demie-juive diraient les nazis) à Riga, où elle a travaillé sous les ordres d’un SS notoire, le sturmbannfurher (à vos souhaits !), qui n’est autre que Opapa, le grand-père de Jonas…

Il n’a pas envie d’entendre ce que Paula veut lui révéler, et surtout ne veut pas faire « un film à la con sur les nazis » (on ne risque pas de l’oublier, tant la phrase revient souvent dans le roman, notamment 10 fois de suite lors du « prologue », mais le passé finit toujours par remonter, à la surface, les secrets cachés, enfouis très profondément mais qui se transmettent en douce aux générations suivantes.

Jonas téléphone régulièrement à Mah, jalouse, possessive sur les bords, qui a  toujours peur qu’il rencontre une autre femme.

D’autres personnages vont accompagner Jonas, notamment Nele Zapp stagiaire à l’institut Goethe, plus ou moins bien dans sa tête, qui boit beaucoup, cherche à s’étourdir et finit par s’attacher à Jonas.

On fait la connaissance de célébrités de l’époque, côtoyant la « Beat Génération » et des étudiants du groupe, venus aider le héros à finaliser son projet, nébuleux : ce sera le sexe et l’oreille il décide d’interroger des gens dans la rue pour savoir ce qu’ils pensent de l’oreille dans la sexualité !

Cela doit faire trois mois que je rame dans cette lecture ; la sexualité est omniprésente mais en termes tellement crus qu’on tutoie la nausée. Je l’ai déjà dit dans ce blog, je n’aime pas le langage cru dans un roman ! ça heurte mes chastes oreilles pour rester dans le contexte, on l’entend assez dans la rue ou ailleurs, un livre doit être bien écrit ! Je me suis fait un challenge, lire le tiers du roman avant de lâcher l’affaire, parce que j’ai eu un coup de cœur pour le précédent roman de Chris Kraus : « La fabrique des salauds » et aussi parce que j’avais lu quelques critiques assez enthousiastes. Au moment où j’allais lâcher prise, arrive le témoignage de Paula sur les exactions de grand-papa Rosen pendant la guerre, et c’est ce qui m’a motivé pour continuer.

J’ai peu apprécié la mentalité des jeunes étudiants du groupe de Jonas, égocentriques, nombrilistes, qui vivent dans un monde virtuel tout en appréciant le luxe de l’immeuble où loge Paula. Par contre, le fait de présenter l’histoire, sous la forme de carnets écrits par Jonas, et retrouvés par sa fille à la mort de celui-ci est intéressant.

J’ai beaucoup pensé à la sensation de malaise qui m’avait accompagnée lors de la lecture d’un roman pourtant encensé par les critiques: « La conjuration des imbéciles » de John Kennedy Toole…

J’ai retrouvé la plume de Chris Kraus  dans un exercice particulier, tutoyant l’absurde, mais émaillé de souffrance et de désillusion, ce qui finalement m’a touchée plus que je ne le pensais et je suis contente d’être arrivée au bout, ce qui est un exploit en fait. J’ose espérer que l’on va retrouver bientôt un livre aussi puissant que « La fabrique des salauds » …

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce nouveau roman d’un auteur qui m’avait littéralement conquise avec son premier opus.

#ChrisKraus #NetGalleyFrance

7/10

L’auteur :

Chris Kraus est né en 1963 à Gottingen, en Allemagne. Il a commencé une carrière de journaliste et d’illustrateur avant d’étudier à l’Académie allemande du film et de la télévision de Berlin. Il est l’auteur de plusieurs films, qui lui ont valu de nombreux prix. Son œuvre Quatre minutes (2006) a obtenu un grand succès critique et commercial en France, et a été adaptée au théâtre. Il a également réalisé Die Blumen von Gestern (2016), avec Adèle Haenel dans le rôle principal.

Chris Kraus est l’auteur de quatre romans. Après La Fabrique des salauds(Belfond, 2019 ; 10/18, 2020), sélectionné pour le prix Femina et le prix du Meilleur livre étranger, Baiser ou faire des films est son deuxième roman à paraître en France.

Chris Kraus vit à Berlin.

Extraits :

Alors que tout avait commencé de manière tellement subversive. Aussi subversive que possible pour une université. Le séminaire le plus improbable que l’Académie du film ait jamais connu. J’étais complètement surexcité : dans le programme officiel, un cours me faisait de l’œil et, pour la première fois, l’intitulé n’était pas « Empathie somatique chez Hitchcock », ni « Modalités de l’actualité discursive dans le film historique d’art et d’essai » mais « Qu’est-ce qui est mieux : baiser ou faire des films.

On en fait trop avec l’avenir, surtout qu’il n’existe pas. C’est un virus qu’on attrape dans le passé et qu’on couve dans le présent. Comme le sida. On finira par en mourir, peut-être pas tout de suite, mais un jour ou l’autre c’est certain.

Toutes les bonnes œuvres d’art parlent de sexe. Et tout bonne partie de jambes en l’air est une œuvre d’art, ce n’est pas plus compliqué que ça ! fais ton film là-dessus. Ne me rapporte pas de film d’intello torturé ! je veux voir des queues, des culs et des nichons ! et le gouffre sublime de ton désespoir ! compris ?

En vieillissant, on devient moins égocentrique a-t-il affirmé (Jeremiah). Chez les vieux, l’égocentrisme n’est pas beau à voir. Ça l’est seulement chez les jeunes…

Quel genre de documentaire ça donnerait ? « Un jeune étudiant en cinéma découvre par hasard un secret de famille lié à une mystérieuse rescapée de l’Holocauste ! » « Détails macabres et perversions nazies ! » « Un réalisateur accablé par son propre sort se console avec le prix Max Ophüls ! »

C’est peut-être mon destin de tomber sur des héros moribonds des années 1970 en plein New York. Peut-être qu’au lieu de faire un film sur le sexe, je devrais en faire un sur la mort des hippies, tout le contraire des histoires de nazis à la con.

Vouloir avoir toujours plus n’est pas joli. Vouloir être toujours plus non plus.

Les hommes sont irrésistiblement attirés par les femmes qui sentent le chaos, le désordre et la destruction. Et quand on vole un cheval de police pour aller cavalcader sous la lune à travers Central Park, on pue le chaos, le désordre et la destruction, quelles que soient les fringues qu’on a.

Au fond, le seul point commun dans notre groupe, c’est que chacun est capable de s’adapter à la mentalité des autres. Mais rien ne nous motive à le faire. Comme nous n’avons rien à nous dire, il vaudrait mieux ne rien dire du tout.

Le malheur nous rend indignes. Mais il nous rend dignes aussi, et dans ce cas, on l’appelle la souffrance. Au fond, c’est le revers de l’amour, qui nous rend lui aussi à la fois dignes et indignes.

Lu durant le printemps 2021

Publié dans Littérature Royaume-Uni

« Hamnet » de Maggie O’Farrell

Grande fan (le mot est mal choisi car ça fait groupie, un peu déjantée sur les bords !) de l’auteure, quand j’ai vu ce titre sur NetGalley, je me suis précipitée sur ce livre dès que je l’ai repéré :

Résumé de l’éditeur :

Un jour d’été 1596, dans la campagne anglaise, une petite fille tombe gravement malade. Son frère jumeau, Hamnet, part chercher de l’aide car aucun de leurs parents n’est à la maison…

Agnes, leur mère, n’est pourtant pas loin, en train de cueillir des herbes médicinales dans les champs alentour ; leur père est à Londres pour son travail ; tous deux inconscients de cette maladie, de cette ombre qui plane sur leur famille et menace de tout engloutir.

Porté par une écriture d’une beauté inouïe, ce nouveau roman de Maggie O’Farrell est la bouleversante histoire d’un frère et d’une sœur unis par un lien indéfectible, celle d’un couple atypique marqué par un deuil impossible. C’est aussi l’histoire d’une maladie « pestilentielle » qui se diffuse sur tout le continent. Mais c’est avant tout une magnifique histoire d’amour et le tendre portrait d’un petit garçon oublié par l’Histoire, qui inspira pourtant à son père, William Shakespeare, sa pièce la plus célèbre.

Ce que j’en pense :

L’histoire que nous raconte Maggie O’Farrell nous propulse au XVIe siècle dans la petite ville de Stratford. Une petite fille Judith est très malade, elle a beaucoup de fièvre, et son frère jumeau Hamnet, très inquiet, parcourt la ville à la recherche de sa mère partie cueillir des plantes pour faire les décoctions avec lesquelles elle soigne les gens du village.

Il n’arrive pas à la trouver, et tous les autres membres de la famille ont mystérieusement disparus, eux-aussi, quant à leur père, il est à Londres. Il finit par aller frapper à la porte du médecin, car la fièvre pestilentielle s’installe avec son cortège de souffrance et de morts.

Agnes, alias Anne Hattaway a épousé William quelques années auparavant, ils sont tombés amoureux, au grand dam du père, John, car ils viennent de milieux différents.

John, le père de William est gantier, il a été un notable de la ville de Stratford mais il a été exclu de la guilde pour des manquements divers, notamment un trafic de laine. Il est très autoritaire, aurait voulu que ce fils aîné prenne sa succession alors que ce dernier ne s’intéresse qu’aux livres, au théâtre.

Le récit alterne l’époque de la rencontre entre Agnes, dont la mère est morte, et dont le père, assez inconsolable, s’est remarié et William, les difficultés qu’ils rencontrent, la souffrance car la belle-mère d’Agnes est maltraitante, et un peu jalouse de la beauté de la jeune femme qui ne peut compter que sur son frère. Du côté de William, on est davantage dans la maltraitance psychologique.

Ils vont avoir trois enfants et sont obligés de vivre dans la même maison que John, même si les appartements sont séparés et Agnes n’est pas la bienvenue. Elle est jolie, un peu spéciale avec ses décoctions, les heures passées à chercher des plantes, racines, un peu « sorcière » sur les bords, ce qui leur déplaît. Elle sent les choses, selon les vibrations des personnes qui viennent la voir.

Maggie O’Farrell est partie du fait que l’enfant de William Shakespeare s’appelait Hamnet, décédé alors qu’il était encore enfant, et lui a donné vie à sa manière dans ce superbe roman ; elle a fait beaucoup de recherches pour construire son récit, sans anachronisme, se basant sur la vie des gens à l’époque.

Sa description de la peste, la manière dont elle s’est répandue, à partir de puces contaminées sur la tête d’un petit singe et la transmission par contact, piqures etc. bien-sûr, on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec la pandémie actuelle et les ravages qu’elle entraîne.

J’ai terminé ce roman il y a quelques jours déjà, et j’avais envie de rester sous le charme, dans l’atmosphère de l’époque, dans le destin tragique de l’enfant tel que l’a imaginé Maggie O’Farrell, dans la difficulté de faire son deuil, de manière différente selon le père et la mère d’Hamnet, l’une sombrant dans l’émotion, la dépression, l’autre essayant de transcender en écrivant une pièce de théâtre. Comment exprimer des sentiments dans une famille aussi rigide que celle de William ? il ne peut rester sur place à Stratford s’il veut rester en vie…

L’écriture est magnifique, les personnages, comme les lieux sont admirablement décrits, on a des images plein les yeux et l’auteure a bâti l’histoire sur Agnes, c’est la femme, son statut à l’époque, qui est l’héroïne, William est bien pâlot à côté d’elle, en artiste méprisé par son père, qui n’arrive à exister que loin de lui, comme s’il fonctionnait de manière quasi schizophrène.

Les relations intrafamiliales sont bien étudiées, tant du côté de William que du côté d’Agnes et le petit Hamnet (autre orthographe d’Hamlet) est très attachant, très mature.

« Hamnet et Hamlet sont en fait le même prénom, parfaitement interchangeables dans les registres de Stratford de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle. »

J’ai eu un immense coup de cœur pour « L’étrange disparition d’Esme Lennox » de Maggie O’Farrell, il y a quelques années, et depuis je lis tous ses livres au dur et à mesure de leur sortie en France, il ne me reste plus que les plus anciens à découvrir. Je n’ai jamais été déçue, même avec son recueil de nouvelles « I’am, I’am, I’am » le dernier en date, alors que j’ai plus de mal avec les nouvelles (surtout à rédiger des chroniques en fait plus que la lecture elle-même).

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver les talents de conteur de Maggie O’Farrell que j’aime tant et en plus, j’ai une énorme envie de me replonger dans l’œuvre de Shakespeare, ce qui ne m’est pas arrivé depuis un long moment, faute de temps et de PAL démentielle.

Vous l’avez compris, si l’auteure vous plaît, foncez, vous ne serez pas déçus…

#MaggieOFarrell #NetGalleyFrance

L’auteure :

Née en 1972 en Irlande du Nord, Maggie O’Farrell a grandi au pays de Galles et en Écosse. À la suite du succès de son premier roman, Quand tu es parti (2000, rééd. 2017), elle a abandonné sa carrière de journaliste littéraire pour se consacrer à l’écriture.

Après La Maîtresse de mon amant (2003 ; 10/18, 2005), La Distance entre nous (2005 ; 10/18, 2008), L’Étrange Disparition d’Esme Lennox(2008 ; 10/18, 2009), Cette main qui a pris la mienne (2011 ; 10/18, 2013), lauréat du prestigieux Costa Book Award 2010, En cas de forte chaleur(2014 ; 10/18, 2015), Assez de bleu dans le ciel (2017 ; 10/18, 2018) et I am, I am, I am (2019 ; 10/18, 2020), Belfond publie son huitième livre.

Extraits :

Les affaires, cependant, restent bonnes, car les gens auront toujours besoin de gants. Peu importe que ces hommes soient au courant de son trafic de laine, des rappels à l’ordre à cause de ses absences à l’église, des contraventions pour avoir jeter ses ordures en pleine rue. John n’a que faire de leur jugement, de leurs amendes, de leurs avertissements, de leurs messes basses sur la ruine de sa famille, de son exclusion des rassemblements. Sa maison est la plus belle de la ville – il y aura toujours cela…

Chaque arbre répond aux caprices du ciel à un tempo différent de son voisin, ploie, frémit, projette ses branches, comme par nécessité de fuir l’air, de fuir le sol même que le nourrit.

Ceux qui, par obligation, devaient traverser la forêt s’arrêtaient d’abord pour prier ; il existait un autel, une croix pour qui voulait s’en remettre aux mains de dieu avant d’y pénétrer, espérant être entendu, veillé, détourné du chemin où pourraient se trouver les habitants, esprits de la forêt ou créatures de la canopée…

En grandissant, elle est fascinée par les mains des gens, elle se sent attirée par elles, à toujours vouloir les toucher, les prendre dans les siennes. Ce muscle, entre le pouce et l’index, est une chose irrésistible pour elle. Il possède la particularité de pouvoir s’ouvrir et se fermer comme le bec d’un oiseau, de renfermer la force de la main toute entière, toute la puissance des doigts qui se serrent.

Son contact révèle les aptitudes, l’ampleur et l’essence des gens. Ce point contient tout ce qu’ils retiennent, renferment en eux, tout ce à quoi ils rêvent. Il suffit de pincer ce muscle pour connaître tout ce que l’on veut de quelqu’un, s’aperçoit-elle.

Elle songe à ce que l’on jette d’un animal, à ce qu’on lui vole pour en faire une bonne matière première : son cœur, ses os, son âme, son esprit, son sang, ses entrailles. Un gantier ne veut que la peau, la surface, la couche extérieure. Toute autre chose n’est que surplus, encombrement, futilité. Elle songe à la cruauté que recèle un objet pourtant aussi beau et parfait qu’un gant…

Il est maintenant clair pour Agnes, alors qu’ils entrent dans leur cuisine, alors qu’elle tisonne le feu et jette une bûche dans l’âtre, que son mari est double. Il y a d’un côté l’homme de leur maison et de l’autre, celui de la maison de ses parents. Il n’y a qu’entre leurs murs qu’il est celui qu’elle connaît et reconnait, celui qu’elle a épousé.

Il n’y a que là-bas qu’il peut échapper au bruit, à la vie, aux gens qui l’entourent ; il n’y a que là-bas qu’il peut oublier le monde, se dissoudre, n’être plus qu’une main tenant une plume trempée dans l’encre, et regarder les mots se déverser de sa pointe. Et c’est alors que les mots viennent, les uns après les autres, qu’il parvient à s’absenter de lui-même, à se réfugier dans une paix si prenante, si apaisante, si intime, si joyeuse que plus rien d’autre n’existe.

Mais la magnitude, la profondeur du chagrin de sa femme exerce su lui une attraction invincible, pareille à un violent courant duquel il ne doit pas s’approcher car il l’aspirerait, le plongerait sous l’eau. Se tenir à distance est le seul moyen de survivre. S’il s’enfonçait sous la surface, il les entraînerait avec lui. S’il demeure au centre de cette vie, à Londres, rien ne pourra l’atteindre.

Lu en mai juin 2021

Publié dans bonne nouvelle

Un petit message vient d’arriver…

En ouvrant ma boîte aux lettres je viens d’avoir une surprise sympathique qui va faire une bien à mon égo, et par les temps qui courent, cela n’a pas de prix!

Cela va me donner du punch pour écrire mes chroniques, en retard ces derniers temps et booster mes envies de faire d’autres découvertes littéraires…

Bises à tout le monde et bon week-end

Publié dans Littérature Australienne, Thriller

« Les Survivants » de Jane Harper

Après mon escale américaine, j’ai embarqué pour l’Australie, pays fascinant, pour retrouver une auteure que j’aime particulièrement :

Résumé de l’éditeur :

Kieran Elliott, trentenaire vivant à Sidney, retourne en basse saison dans sa ville natale d’Evelyn Bay, minuscule station balnéaire de Tasmanie. Ce court séjour familial fait aussitôt resurgir des souvenirs douloureux : douze ans plus tôt, à cause d’une aventure peu prudente en mer avec sa meilleure amie Olivia, deux hommes venant à leur secours ont disparu dans les flots. Depuis ce drame, de nombreux autochtones se méfient de Kieran.


À peine est-il de retour que le cadavre d’une jeune femme est retrouvé sur la plage : la colocataire d’Olivia. Tous les regards se braquent sur Kieran. Est-il un bon père de famille qui a la malchance de subir les médisances d’une petite communauté recluse ? Ou est-il vraiment un sale type ? Bientôt, la vérité éclatera au grand jour…


Dans un décor australien à couper le souffle, aussi idyllique que menaçant, Jane Harper prouve à nouveau son immense talent pour magnifiquement ficeler des intrigues et des nœuds familiaux, tout en faisant jouer à la nature sauvage un rôle primordial.

Ce que j’en pense :

Keiran est revenu chez ses parents à Evelyn Bay qu’il a quitté, à la suite d’un drame douze ans plus tôt. Sa mère est plongée dans les cartons pour déménager, son père atteint d’une maladie d’Alzheimer, tente de donner un coup de main, mais il vaut mieux le tenir à distance car il pose un sachet de thé prévu pour la poubelle dans un carton contenant des pulls par exemple.

Il ne tenait pas trop à revenir, car un drame s’est produit, il y a douze ans, alors qu’il flirtait dans les grottes sur la plage, avec Olivia. Une tempête s’est levée, il s’en est sorti de justesse, mais deux personnes, son frère Finn et son ami y ont laissé leur vie, leur bateau s’est échoué tandis qu’ils essayaient de lui porter secours.

Finn était le fils préféré des parents, et on a bien fait comprendre à Keiran qu’il était responsable de leurs morts par son imprudence. Il a quitté la ville pour prendre de la distance et tenter de vivre avec sa culpabilité, repris des études et a épousé Mia, qui était ado à l’époque du drame. Ils viennent d’avoir une petite fille Ashley. Il sait très bien que ce retour ne va se passer au mieux, mais il faut bien s’occuper un peu du père.

Pendant cette tempête, une ado de quatorze ans, Gabby, l’amie de Mia a mystérieusement disparu, mais son sac à dos ayant été rejeté par la mer, les recherches se sont arrêtées là autrefois, ce que sa mère n’a jamais accepté, et cherche des réponses.

A peine Kieran a-t-il mis les pieds à Evelyn Bay, mal accueilli par les habitants de la communauté d’ailleurs, que Bronte, une jeune serveuse du bar-restaurant, le Surf & Turf, où tout le monde se retrouve, et colocataire d’Olivia, est retrouvée morte sur la plage. Tous les fantômes vont se réveiller, chacun suspectant l’autre, et le suspense grimpe en flèche.

La plage et les grottes (qui depuis sont interdites d’accès) sont sous la surveillance d’une immense sculpture « Les Survivants », érigée en mémoire des personnes qui ont été englouties lors du naufrage du Mary Minerva censée être visible en mer comme sur terre et tout le temps !

J’ai beaucoup aimé ce roman, qui renferme des non-dits, secrets de famille, des choses qu’on pense enfouies et qui ressurgissent avec ce nouveau meurtre. On découvre des personnages intéressants, tel Ash qui se désole de voir la maison de sa grand-mère et surtout son jardin qu’il avait mis du temps à aménager, qui appartient maintenant à un célèbre écrivain, lequel fait un nettoyage par le vide pour mieux se l’approprier, ou encore Sean et son entreprise de plongée sous-marine qui veille jalousement sur son neveu Liam, dont le père a disparu avec Finn lors de la tempête…

Une scène, en particulier, est touchante : la mère de Gabby jetant un sac à dos rempli de cailloux, du sommet de la falaise, à l’endroit où sa fille a été vue pour la dernière fois, pour voir s’il va être ramené vers la plage, comme est censé l’avoir fait le fameux sac il y a douze ans, à la recherche de la vérité qui lui a été volée, puisque l’enquête a été arrêtée. Peut-on s’arrêter d’espérer quand on ne retrouve jamais le corps de son enfant ?

Le décor est fabuleux bien-sûr, et j’ai eu tellement de plaisir à retrouver l’Australie, plus précisément, la Tasmanie, j’avais des images plein la tête en refermant ce roman bien ficelé.

Je suis tombée sous le charme de Jane Harper avec « Canicule », découvert grâce à Lydia, et depuis, chaque fois que je vois passer un nouveau roman, je fonce ; seul « Sauvage » m’a échappé par inadvertance, simplement parce que je ne l’ai pas vu lors de la parution ! mais je vais bientôt réparer cette erreur…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Calmann-Levy qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume d’une auteure que j’apprécie particulièrement.

#Lessurvivants #NetGalleyFrance

8,5/10

L’auteure :

Jane Harper vit à Melbourne. Elle a longtemps été journaliste pour la presse écrite, en Australie et au Royaume-Uni. Son premier roman, Canicule, adapté au cinéma, encensé par la presse et comblé de prix (dont le Prix des lecteurs du Livre de Poche 2018), a été un best-seller international. Sauvage, son deuxième roman, paru chez Calmann-Lévy en 2018, a reçu le Prix polar international de Cognac la même année.

Lost Man a connu un succès immédiat dans le monde anglo-saxon.

Extraits :

La Mia Sum dont il se souvenait avait quatre ans de moins que lui, à l’époque, et semblait toujours passer précipitamment devant sa maison pour se rendre à sa leçon de piano ou en revenir. Kieran ne se serait même pas souvenu de ce détail si, comme Mia l’avait dit, elle n’avait pas été la meilleure amie de Gabby. Après la tempête, tout le monde s’était soudain souvenu d’un tas de choses au sujet de Gabby Birch, s’intéressant bien plus à elle qu’ils ne l’avaient jamais fait jusque-là.

Le monument en hommage aux cinquante-quatre passagers et membres de l’équipage qui avaient péri lors de ce désastre, près d’un siècle plus tôt, se dressait à présent sur un promontoire rocheux, face au lieu de naufrages. Ce mémorial était censé être visible depuis la terre et la mer, par tous les temps.

Tous les naufrages n’avaient pas l’honneur d’être ainsi commémorés. Les eaux tasmaniennes étaient connues pour avoir fait sombrer plus d’un millier de navires, dont les squelettes rouillés se décomposaient peu à peu, faisant de ces parages un vaste cimetière sous-marin.

Keiran suivit son regard le long de la rangée de récifs qui serpentaient depuis les grottes, s’avançant vers la mer. Tout au bout, les trois statues en acier, grandeur nature, montaient la garde. Les Survivants. Serrés les uns contre les autres, ils contemplaient le large, stoïques face aux éléments, leur visages sculptés tournés pour l’éternité vers l’endroit où le Mary Minerva reposait sous les vagues…

Ce genre de communautés, il faut que les gens soient soudés pour que ça marche. Une fois que la confiance est brisée, c’est foutu. Que les gens les voient ou non, les mots restent gravés…

Lu en juin 2021

Publié dans littérature USA, Roman historique

« L’agonie des grandes plaines » de Robert F. Jones

J’ai choisi le livre dont je vous parle aujourd’hui et dont je ne connaissais pas du tout l’auteur car le titre me plaisait et j’avais un tel besoin de m’évader du quotidien covidien :

Résumé de l’éditeur :

Wisconsin 1873. À la mort de ses parents victimes de la grande crise financière, Jenny Doussmann part dans les Grandes Plaines rejoindre son frère, Otto, vétéran de la guerre de Sécession devenu chasseur de bisons. Ceux-ci commencent à se faire rares, sans compter les rivalités entre chasseurs et la plupart des tribus indiennes entrées en guerre. Le premier hiver de ces deux émigrants allemands, seuls dans l’immensité, tourne au cauchemar.

Ils seront sauvés par une vieille connaissance, Two Shields, un Cheyenne du Sud qui s’engage à veiller sur eux. Devenus membres de sa tribu, Jenny et Otto devront combattre à la fois d’autres chasseurs et des tribus ennemies des Cheyennes. Dans ce roman sauvage et lyrique, les Grandes Plaines sont le réceptacle d’un monde à l’agonie et font corps avec l’Indien et le bison décimés. Ce tableau de l’Ouest américain, avec ses descriptions crépusculaires, mais réalistes, n’épargne personne, animaux et humains : Indiens comme Blancs.

Ce que j’en pense :

Emil Doussann, qui a quitté son Allemagne natale, pensant faire fortune, pour tenir une ferme aux USA vient de recevoir une mise en demeure de payer ce qui reste dû de son hypothèque, soit 938 dollars et cinquante cents, mais son ami banquier, refuse de l’aider, au nom de la crise qui touche tout le monde… Il se pend et son épouse après avoir vu le corps met fin à ses jours dans la foulée. Ils laissent leur fille Jenny seule face à son destin !

Leur fils Otto, après avoir combattu pour le général Grant pendant la guerre de Sécession a décidé d’aller chasser le bison dans l’Ouest (participer à l’extermination des bisons pour affamer les Amérindiens serait le terme plus adéquat). Il revient pour assister aux funérailles et Jenny arrive à le convaincre de l’emmener avec lui.

L’auteur nous entraîne dans une belle aventure, après un voyage en train puis à cheval dans ces contrées de l’Ouest où tous les excès sont de mise : dans le climat avec ces périodes de froid, neige, blizzard, mais aussi ces hommes qui sont partis faire fortune et n’ont pas forcément beaucoup de scrupules, qui considèrent les Amérindiens comme des sous-hommes (cela n’a pas beaucoup changé hélas).

On fait la connaissance de Raleigh Mc Kay, l’associé d’Otto, qui a combattu dans les rangs sudistes, de l’écorcheur immonde, Milo Sykes, et de Two Shields, dont le père est Cheyenne et la mère d’origine allemande.

Entre les comportements ignobles de certains Blancs, l’abattage des bisons, dont certaines scènes, trop réalistes, m’ont tellement secouée que j’ai dû faire une pause de quelques mois dans la lecture, les trahisons, la manière dont les Amérindiens sont traités, les traités qui sont bafoués alors qu’ils viennent tout juste d’être signés, le récit est parfois un peu rude, sans oublier la rouerie de Grant devenu président et de ses ministres, notamment Delano…

La manière dont Otto (et les autres) affichent leur mépris vis-à-vis des « Indiens », en les désignant pas « ils » ou Mister Lo (calembour pour se moquer de la citation « Lo, the poor Indian », vers écrit par le poète Alexander Pope, est significative !

J’ai aimé approcher les coutumes des Cheyennes, car Jenny a dû se réfugier chez eux grâce à Two Shields pour pouvoir rester en vie, le maniement des armes, les arcs autant que les fusils (j’aurais pu devenir experte en fusils, carabines, armes à feu en tout genre, mais je déteste les armes !), la sagesse des anciens, la place de chacun dans la vie, dans la communauté, mais aussi les rapports avec les autres : Arapahos, Apaches, Sioux, Crows…

Ce fut un voyage difficile, car certaines scènes sont dures, mais l’écriture est belle, la Nature occupe une belle place, le blizzard aussi. Par contre, mon opinion vis-à-vis des Yankies, (que les Indiens appellent poétiquement les « Araignées ») qui n’a jamais été au top, je le reconnais, ne va pas en sortir renforcée, mais il y avait peu d’espoir en fait…  Il est sidérant de voir que la manière dont les Américains considèrent les Amérindiens, et parlent d’eux comme d’une sous-race est exactement la même que ce qu’ils disent aujourd’hui des Noirs cf. Les propos de Suprémacistes …

Une question que je me pose souvent : pourquoi, n’a-t-on jamais porté plainte ou parler de crime contre l’humanité, pour le génocide des Amérindiens ? entre autres… comme le chante mon ami Renaud : « aucune femme n’a sur les mains le sang du génocide des Indiens d’Amérique, sauf peut-être… »

Voyage difficile, donc mais quel voyage sur les traces de Jenny dont on ne peut qu’admirer l’habileté à la chasse pour se nourrir, le courage, chevauchant avec elle dans ces paysages à couper le souffle, dans ces grandes plaines à l’agonie, qui étaient en fait, un charnier à ciel ouvert.

Et quelle revanche sur les westerns spaghettis ou autres dont on nous abreuvés au cinéma pendant des lustres, louant sans vergogne la supériorité de l’homme blanc face aux vilains Indiens » !

« L’agonie des grandes plaines » ! Quel beau titre n’est-ce pas ? c’est d’ailleurs lui qui a motivé mon choix car je ne connaissais pas l’auteur, dont les talents de conteurs sont immenses. J’aurais aimé retenir les noms indiens tellement poétiques, mais ils sont très compliqués…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions du Rocher qui m’ont permis de découvrir ce livre ainsi que l’auteur qui m’était totalement inconnu.

#LAgoniedesgrandesplaines #NetGalleyFrance

9/10

L’auteur :

Robert F. Jones (1934-2002), romancier, éditorialiste au Men’s Journal et journaliste pour Sports Illustrated et Fields & Stream, a écrit plusieurs ouvrages, documents comme romans, dont Jake et Upland Passage qui ont reçu des prix.

Extraits :

La prairie vierge : pas encore d’ornières creusées parles roues, ni de cheminées, ni d’araignées – le bison dans toute sa plénitude. Ici, pas d’histoire, pas de numéros, pas même de résonances toponymiques. Pas de traitres, ni de héros. Et si cette contrée en a eu jadis, qui sait ce qu’ils signifiaient ?

Rien que la terre, plate, vide, illimitée et intemporelle, coupée jusqu’à l’os par de rares cours d’eau, écrasée de soleil. Le vent souffle sans trêve, nuit et jour, jusqu’à rendre fous les hommes et les animaux. Puis il s’arrête… 

« L’Amérique est une terre bien dure », se dit Jenny. « Elle a essayé de tuer mon frère, et n’y étant pas parvenue, elle a tué mon père et ma mère à la place. Je suis sûre qu’elle essaiera de me tuer, moi aussi, tôt ou tard. Que tous ces banquiers aillent brûler en enfer ! »

Non, les Dousmann n’étaient pas les premiers suicidés qu’avait enterrés le pasteur. L’Amérique était une terre sans pitié…

A cette heure, les terres situées à l’Est du Mississippi étaient le pays du bien-être—ou en tout cas de ce qui passait pour tel dans l’Amérique de ce temps – une région de fermes, de villes, de foyers, d’emploi, de bibliothèques, de journaux, d’églises, d’écoles, une région adaptée aux besoins des hommes de bon sens, des femmes raisonnables, et de leurs enfants policés.

A l’ouest du fleuve, c’étaient les étendues sauvages, les plaines desséchées et les montagnes lugubres, les loups les bisons et les Indiens indomptés, une gigantesque superficie de terres à peine grignotées par les aventuriers, et les désespérés – les employés du chemin de fer, les montagnards, les chasseurs de peaux ; les femmes de petite vertu, les colons, les joueurs et le cow-boys.

Ils (Les lobos, loups chasseurs de bisons) crevaient de faim, à présent que les bisons avaient été exterminés dans les environs. Une idée la frappa : les loups, presque privés de gibier, n’étaient pas sans rappeler la nation toute entière, en proie à la panique qui faisait rage. Oui, c’étaient d’authentique Américains, ces lobos.

Comment un demi-sang saurait-il de quelle façon un gentleman devait se comporter ? De toute façon, il devait se prendre pour un Blanc, tout aussi bien. Il ne savait peut-être même pas, si ça se trouvait, que les races inférieures, n’avaient pas à réconforter les Blancs ou les Blanches. Mais Raleigh savait bien qu’il n’avait de leçons de savoir-vivre à donner à personne…

« Arrivés là, nous avons rencontré le Washington Chief, un grand commandant des soldats bleus qu’on appelle Grant. A présent, c’est lui le chef de toutes les Araignées (les Blancs). C’est un vilain petit bonhomme, avec des poils plein la figure. Mais coriace.

Lu entre janvier et juin 2021

Publié dans Beaux livres

« Le jeu de la dame: le vrai du faux » de Sophie Gindensperger, Damien Leloup, Joffrey Ricome et Pierre Trouvé

Je vous parle aujourd’hui d’un livre, choisi via l’opération Masse critique de Babelio et les éditions Gründ :

Résumé de l’éditeur :

La série à succès de Netflix décryptée par 4 spécialistes du fact checking. Au cœur des années 60, la quête d’une jeune orpheline prodige des échecs pour devenir championne du monde. Beth Harmon, l’héroïne de la série, n’a rien au départ pour atteindre le grade élevé de  » Grand Maître « . Orpheline – son père l’a abandonnée et sa mère s’est suicidée -, elle grandit dans un pensionnat où l’on apprend plus à devenir une bonne épouse qu’une femme émancipée.


Beth montre cependant des belles dispositions pour les mathématiques. Elle sympathise peu à peu avec le concierge de l’orphelinat, qui l’initie aux échecs… Ce jeu est une révélation qui va déterminer son avenir. Cette série est adaptée du roman de Walter Tevis, Le Jeu de la dame, paru en 1983. Beth Harmon n’a jamais existé mais les grandes figures des échecs qu’elle affronte évoquent des joueurs célèbres comme Bobby Fischer ou Garry Kasparov.


Mais jusqu’où va la vraisemblance dans cette série ? Quelle était la place des femmes dans les clubs d’échecs à l’époque ? Quels joueurs, quelles joueuses, ont inspiré les personnages ? Quelle était l’ambiance dans les tournois ? Faut- il être surdoué pour jouer aux échecs ? Faut-il se droguer pour visualiser mentalement une partie d’échecs ? Autant de questions qui trouveront leurs réponses dans cet ouvrage destiné aux fans de la série, comme aux joueurs d’échecs, débutants ou confirmés.

Ce que j’en pense :

Voilà une chronique qui m’a posé énormément de problèmes, le principal étant d’être à la hauteur de la qualité de l’ouvrage donc, une fois n’est pas coutume, je suis très en retard pour rendre ma copie.

Les auteurs nous proposent un décryptage de la série « Le jeu de la Dame » inspirée du livre de l’écrivain américain Walter Tevis d’une grande profondeur, tous les aspects étant passés au peigne fin, afin de déterminer s’il existe ou non des incohérences.

On part du personnage de Beth Harmon pour décrire la misogynie dans le monde des Échecs dont elles ont été exclues longtemps, on ne les jugeait pas assez intelligentes pour être douées dans ce jeu. On revient ainsi sur les femmes qui ont fait carrière dans cet univers, l’accès aux concours leur ayant été refusé, notamment celles qui ont marqué. Les auteurs insistent sur le quasi absence de sexisme dans la série.

On revient également sur les valeurs jugées essentielles dans la série : le rôle e la famille, la vision du jeu, la corrélation avec le fait d’être « doué en mathématiques » pour être bon dans la discipline, les nations les plus fortes, car dans la réalité, c’est plus subtil.

Les auteurs ont également posé la question : Beth est-elle un Bobby Fisher au féminin ? Pour cela, ils ont étudié la vie du champion américain, qui a découvert un jeu d’échecs à six ans, et la manière dont il affrontait les compétitions, sous domination soviétique à l’époque, évoquant au passage le favoritisme, les « ententes tacites » entre joueurs (tricherie ?) il a même quitté la compétition pendant deux ans car lors de la 1ere les trois premiers étaient soviétiques avant d’affronter Spassky en 1972.

Les échecs ont servi de luttes entre URSS et USA, via le KGB surtout et accessoirement la CIA qui n’a pas saisi tout de suite l’importance de l’enjeu. Ils évoquent « La croisade de Jésus » afin de battre les communistes !

Ensuite, on aborde la vie de Beth telle qu’elle est présentée dans la série, en relevant des inexactitudes, tel l’orphelinat où elle est placée à l’âge de 8 ans (à l’époque, en 1958, on ne plaçait plus les orphelins dans les grandes structures, mais on privilégiait les familles d’accueil ou des établissements plus petits. Il s’agirait d’un anachronisme pour les auteurs. Il en est de même pour l’adoption.

Autre élément : les tranquillisants que l’on faisait ingérer à Beth, au petit-déjeuner à l’orphelinat qui auraient entraîné son addiction plus tard, de même que leur utilisation comme anti-stress pour aborder les compétitions, car ils entraînent des troubles de la concentration, compensée par une ingestion massive de café pour compenser.

On revient ensuite sur les tenues que portent Beth, look inspiré des actrices des années soixante, ou sur la maison où elle habite dans la série, avec les papiers peints de l’époque, les peintures de Rosa Bonheur

En ce qui concerne les parties, les tournois, certains sont crédibles, d’autres moins, mais les auteurs de la série ont eu recours à des grands champions internationaux, notamment Gary Kasparov.

Cet ouvrage est magnifique, car outre le travail de recherche, il nous propose beaucoup de photos de la série, des acteurs, mais aussi des photos et des interviews des grands champions, avec un entretien avec Jennifer Shahade qui nous explique que, dans la réalité, les choses sont moins belles que dans la série, car celle-ci n’évoque jamais les remarques sexistes sur la tenue, ou le corps des joueuses.

Je salue la qualité et la rigueur des analyses, parfois trop techniques mêmes, d’où le temps qu’il m’a fallu pour arriver au bout et, je le répète, ce livre est un bel objet, que l’on a plaisir à tenir dans les mains, donc à offrir en cadeau aux fans de la série.

Je précise, au passage, que je n’ai pas vu la série (Netflix) à mon grand regret, donc, je suis passée à côté de certaines choses, certainement, en tout cas, le jour où elle passera sur d’autres chaînes, je la suivrai avec le livre à portée de mains.

Un grand merci à Babelio et aux éditions Gründ qui m’ont permis grâce à Masse Critique, de découvrir ce magnifique ouvrage.

9/10

Les auteurs :

Ce livre a été écrit par Sophie Gindensperger, Damien Leloup, Joffrey Ricome et Pierre Trouvé.

« Vous regardez, ils vérifient » : Vérifiction est un podcast de « fact checking » lancé en 2019 par des journalistes du Monde spécialisés dans les nouvelles technologies, qui ont décidé, sur leur temps libre, de se consacrer au décryptage des séries.

Extraits :

Pour mieux découvrir le livre je vous propose quelques photos, la qualité est très moyenne car prises avec mon portable (sauf pour les deux premières) et le papier glacé n’arrange rien :

Lu en mai 2021

Publié dans Littérature française

« Les possibles » de Virginie Grimaldi

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a particulièrement touchée :

Résumé de l’éditeur :

Juliane n’aime pas les surprises. Quand son père fantasque vient s’installer chez elle, à la suite de l’incendie de sa maison, son quotidien parfaitement huilé connaît quelques turbulences.
Jean dépense sa retraite au téléachat, écoute du hard rock à fond, tapisse les murs de posters d’Indiens, égare ses affaires, cherche son chemin.

Juliane veut croire que l’originalité de son père s’est épanouie avec l’âge, mais elle doit se rendre à l’évidence : il déraille.

Face aux lendemains qui s’évaporent, elle va apprendre à découvrir l’homme sous le costume de père, ses valeurs, ses failles, et surtout ses rêves.

Tant que la partie n’est pas finie, il est encore l’heure de tous les possibles.


Avec un humour jubilatoire et une infinie tendresse, Virginie Grimaldi nous conte une magnifique histoire de transmission et de résilience.

Ce que j’en pense :

Julianne vit sa vie comme elle peut, en ayant bien tout baliser autour d’elle, tant chez elle qu’au travail, pour avoir l’impression de tout maîtriser. Rien ne traîne, sauf « la chambre d’amis » où elle s’autorise le désordre, telle une soupape de sécurité.

Hélas, la maison de son père a pris feu et elle est obligée de l’héberger. Tant qu’il était loin, son côté hors norme, haut en couleur comme elle dit, elle arrivait à le supporter mais la voisine de son père, fouineuse, qui passe son temps à épier derrière ses carreaux, lui fait bien comprendre qu’il est devenu un danger, et a un comportement de plus en plus étrange.

Seulement voilà, une fois chez elle plutôt bien accueilli d’ailleurs par son fils Charlie et son mari Gaëtan, elle commence à prendre conscience que, sur le plan neurologique, il semble y avoir un problème.

D’abord, une idée saugrenue : passionné par les Amérindiens depuis toujours, il veut installer un tipi dans le jardin, puis sème la discorde avec le voisin, en lui prenant sa place de parking, alors que celui-ci est obsédé par le respect du règlement, ou encore quand il invite ses vieux copains et qu’ils écoutent du rock avec le son au maximum.

Julianne se trouve bien seule pour gérer la situation. Elle a une sœur, mais elle vit aux USA, et elle est bien contente d’être à distance à ce moment-là car il lui serait difficile d’assumer son père chez elle.

De quiproquos un peu drôles au départ, aux fugues, aux troubles de la mémoire, il va falloir consulter un (plutôt des !) spécialiste. Le premier pense qu’il s’agit d’inattention, liée à l’incendie et au départ de sa maison, car Jean arrive bien à tromper son monde et à se fermer comme une huitre si on le questionne trop (et on connaît la durée des tests de mémoire !).

La mère de Julianne est partie il y a longtemps, laissant ses filles derrière elle avec leur père qui n’a pas digéré la rupture. Elle est obsédée par son image : gym, nourriture quasi ascétique, sans oublier les interventions de chirurgie esthétique et bien sûr elle ne sait que critiquer Julianne…

J’ai bien aimé la manière dont la relation entre Julianne et son père évolue, le fait d’avoir l’impression de porter seule la charge alors que l’entourage minimise, obligée d’aller aux RV avec lui, sans le lâcher d’une semelle sinon il se perd… la culpabilité de ne pas se sentir à la hauteur, et d’être obligée de penser qu’il va peut-être falloir envisager le placement en EHPAD.

« Attendre un diagnostic, attendre un délabrement, attendre que la raison s’échappe assez pour pouvoir l’enfermer. »

En plus de la réflexion sur le vieillissement, ls étapes qui conduisent à l’acceptation ou les rôles qui s’inversent quand « le père disparaît peu à peu », Virginie Grimaldi pose aussi les questions pratiques : comment font ceux qui n’ont personne ou pas assez d’argent pour payer ?

L’idée de lui proposer un voyage, rien que lui et ses deux filles est très intéressante, même si elle est risquée…

C’est le premier livre de Virginie Grimaldi que j’ouvre : je la snobais jusqu’à présent en la classant dans la chick-litt, feel-good et tous les anglicismes possibles et imaginables, mais j’ai tenté l’expérience, car je vis la même chose que Julianne avec ma mère, et j’ai trouvé sons analyse très juste, je me suis sentie en phase avec elle et ses moments de culpabilité ou de ras-le-bol qui se traduisent par des accès de boulimie par exemple. Quelle que soit la décision que l’on prend, et cela la plupart du temps sous la contrainte des évènements, elle est accompagnée par une culpabilité hyper-présente et la crainte du jugement des autres.

Ce roman m’a touchée, par la simplicité et la sincérité du propos, comme l’avait fait il y a quelques mois Melissa Da Costa avec « tout le bleu du ciel ». Alors, finalement, je lirai peut-être ses autres romans…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Fayard quim’ont permis de découvrir ce roman ainsi que son auteure.

#Lespossibles #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

Virginie Grimaldi est née en 1977 à Bordeaux où elle vit toujours. Traduits dans plus de vingt langues, ses romans sont portés par des personnages attachants et une plume poétique et sensible.

Ses histoires, drôles et émouvantes, font écho à la vie de chacun. Elle est la romancière française la plus lue de France en 2019 et 2020 (Palmarès Le Figaro : GFK).

Extraits :

Enfant, j’idolâtrais ce papa haut en couleur, qui chantait à tue-tête au volant et nous servait du petit-déjeuner au dîner…

… Adolescente, j’avais honte de ce père pas dans le rang, avec ses cheveux longs, ses shorts en jean et sa dégaine prépubère, qui venait me chercher au collège à mobylette et parler à mes potes comme si c’étaient les siens.

Mon père n’est pas un cheveu sur la soupe, il est la touffe entière.

Combien de fois l’ai-je entendu arguer que la vie était trop courte pour faire le ménage ? Globalement, selon lui, la vie est trop courte pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à une contrainte.

J’ai envie de me lever et de le prendre dans mes bras. Mais, chez nous, on ne fait pas ce genre de chose. La tendresse c’est comme la culotte, on ne la montre pas en public.

Je tourne sur le parking du centre commercial jusqu’à trouver une place à l’écart des autres voitures. Je me gare, recule le siège, ouvre le bouton de mon jean et commence mon festin. Le plaisir est intense, mais bref. Au bout de quelques bouchées à peine, je déborde, mais je continuer. Je sais que je vais le payer, avoir mal au ventre pendant des heures, la nausée sans compter la culpabilité. Je vais me trouver faible, lâche, sans volonté.

Je ne mange pas, j’avale, j’engloutis, je dévore, je me remplis, je m’étouffe. Je bouffe mes chagrins, j’engouffre mes angoisses, j’ingurgite mes joies.

C’est terrible de le voir se transformer. Difficile de savoir ce qui est de l’ordre de son caractère et ce qui est un symptôme. Mais le plus tragique, pour moi, c’est de prendre conscience de ses qualités seulement aujourd’hui, alors qu’elles s’évaporent.

C’est déchirant de conjuguer son père à l’imparfait.

La nuit est devenue le refuge de mes idées noires. Vers trois heures du matin, sous le règne de la pénombre et du silence le sommeil se défile et le ballet des regrets commence.  Les premiers rôles sont tenus par Nostalgie et Culpabilité qui enchaînent les arabesques dans le passé.

Il prenait rarement des nouvelles, il se contentait de celles que je lui donnais. J’ai espacé mes appels en pensant qu’ils avaient peu d’intérêt pour lui. J’ai laissé le silence devenir normal, je me suis accommodée de cette relation en pointillé.

Seules deux personnes au monde sont capables de m’anéantir en une seule remarque : ma mère et mon père. Chaque infime critique, si bienveillante soit-elle, remet en question tout mon être. Je suis un château de cartes face à eux, je ne supporte que leur tendresse…

… C’est le privilège des parents : leurs mots comptent triple. C’est pire encore quand leurs mots disent la vérité.

C’est à cette certitude – il ne se rend pas compte – qu’il faudra que je m’accroche de toutes mes forces quand le chagrin m’engloutira. S’il ne sait pas, il ne souffre pas. C’est pour nous que c’est grave. Lui, il perd sa carte vitale. Nous, notre père.

Comment font les gens qui n’ont personne ? Comment font les gens qui n’ont pas les moyens ? On est démunis, désemparés, largués dans un monde opaque et sinueux.

Lu en mai-juin 2021

Publié dans Littérature canadienne, Polars

« Une voisine encombrante » de Shari Lapena

Encore un intermède polar, aujourd’hui, avec ce livre :

Résumé de l’éditeur :

« Voici une lettre bien difficile à écrire. J’espère que vous ne nous maudirez pas trop. Mon fils s’est récemment introduit chez vous en votre absence. »

Aylesford, une banlieue new-yorkaise pleine de charme, offre à ses habitants une qualité de vie exceptionnelle. Pourtant un adolescent y a pris la mauvaise habitude d’entrer par effraction chez ses voisins et de fouiller dans leurs ordinateurs. Lorsque les victimes reçoivent une lettre anonyme à ce sujet, les rumeurs vont bon train et la suspicion monte. Qui est ce visiteur clandestin et où ce sale gamin est-il allé fourrer son nez ?

Quand la belle et séductrice Amanda Pierce est retrouvée morte au fond d’un lac de la région, la tension atteint son point de rupture…

Dans ce nouveau thriller électrisant, Shari Lapena revient à ce qu’elle sait faire de mieux : gratter la surface des apparences pour mettre au jour la part d’ombre en chacun de nous. Banlieue proprette, couples soudés, barbecues du dimanche… Méfiez-vous de tout le monde : l’assassin est parmi nous.

Ce que j’en pense :

Le roman s’ouvre sur la scène de crime : une femme est assassinée à coups de marteau sans que le tueur ressente le moindre scrupule… en gros, elle méritait d’être punie. On va suivre l’enquête sur quelques semaines, avec moult rebondissements.

Deux jours plus tard, un homme vient signaler à la police que son épouse, Amanda, n’est pas rentrée d’un week-end de shopping avec une amie. Tout le monde pense à un abandon du domicile conjugal, et d’un mari cocu, car l’amie en question dit qu’il n’a jamais été question de week-end ensemble.

Une quinzaine de jours plus tard, on retrouve par hasard la voiture d’Amanda est retrouvée dans un lac et la jeune femme est enfermée dans le coffre, morte.

En même temps, un adolescent, Raleigh Sharpe, reconnait avoir « visiter » des maisons la nuit, et visitant surtout leurs ordinateurs, et n’hésitant pas à envoyer des courriels bidons mais ravageurs à d’autres personnes. Sa mère, Olivia décide d’écrire une lettre d’excuse anonyme, bien sûr, et de la glisser dans les boites aux lettres des deux maisons que son fils lui a désignées dont l’une est celle de Pierce. Paul Sharpe préfère s’abstenir, mais consulter un avocat, en famille pour que son fils prenne conscience qu’il s’est comporté comme un délinquant.

On va se retrouver ainsi en milieu quasiment clos, puisque tout se passe dans une petite banlieue tranquille, Aylesford, où les voisins s’entendent bien, se connaissent tous, du moins le croient-ils, à part le couple Pierce, arrivés seulement depuis plusieurs mois, et une autre femme plus récemment encore qui n’arrive pas à se faire accepter et surveille tout le monde derrière ses rideaux.

Encore une histoire de meurtre entre voisins comme aime les écrire Shari Lapena. Il faut bien reconnaître qu’on se laisse prendre parle suspense, rien que pour voir jusqu’où elle va nous emmener. L’auteure décrit ses amitiés de longue date qui s’écroulent car elles étaient en fait très superficielles, revisite le mythe de la jalousie et de l’adultère, sous fond de manipulation.

J’ai passé un bon moment, certes, c’est vite lu mais je reste toujours perplexe devant la façon de vivre des Américains, leurs diners entre amis, la manière dont chacun pleure sur l’épaule l’autre, sur fond d’hypocrisie… Tant qu’à faire, je préfère m’encanailler à Wistéria Lane avec les « desperate housewives ».

On a au passage quelques réflexion d’actualité sur la difficulté à élever des ados à l’heure actuelle, le danger des réseaux sociaux, sur le « piratage » (il faut reconnaître que Raleigh est doué mais il devient addict, la décharge d’adrénaline qui accompagne ses visites nocturnes mettent un peu de piment dans sa vie, c’est toujours mieux que le fils des voisins qui passent ses nuits à boire.

J’ai hésité avant de choisir ce roman car je connaissais déjà Shari Lapena (« un assassin parmi nous » et « L’étranger dans la maison » et je craignais qu’elle ne surfe sur la vague du style « petit meurtre entre amis » et ce qui devait arriver arriva. Il faut reconnaître, toutefois, que l’auteure arrive à maintenir le suspense et ce roman se laisse lire sans gaspiller trop de neurones. Ceci dit, j’espère que je vais retrouver mon état normal d’attention et mes centres d’intérêt habituels en littérature, car je commence à m’inquiéter sérieusement…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Presse de la cité pour m’avoir permis de lire ce roman et de retrouver la plume de son auteure.

#Unevoisineencombrante #NetGalleyFrance

7/10

Extraits :

Comment peut-on enseigner quoi que ce soit aux enfants, de nos jours, avec tous les mauvais comportements qu’ils voient autour d’eux, aux infos, tout le temps, de la part de personnes en position d’autorité.

Ce n’était pas comme ça avant. Elles se retrouvaient autour de la pataugeoire, bavardes et rieuses, sereines à l’idée que leurs rejetons deviendraient beaux, intelligents et équilibrés. Les parents ont toujours une vision exagérément optimiste des talents et de l’avenir de leurs enfants quand ils sont tout petits, se dit-elle. C’est peut-être ce qui permet de tenir

Lu en mai 2021

Publié dans Littérature française

« Plus immortelle que moi » de Sophie Henrionnet

Aujourd’hui, petit détour par la psychiatrie, ma compagne depuis si longtemps, avec ce livre dont la couverture a attiré mon regard, encore plus que le résumé, et soyons honnête, le titre aussi est accrocheur :

Résumé de l’éditeur :

Comment Mathilde, la petite quarantaine ordinaire, s’est-elle retrouvée enfermée dans un « institut de repos » ? À quel moment la vie de cette pharmacienne mariée et mère d’un adorable adolescent a-t-elle basculé ? Sur les conseils de sa psy, Mathilde tient un journal où elle lui livre ses états d’âme, ses souvenirs d’enfance – la cruauté dont elle a fait preuve à l’encontre de son frère Charly – son quotidien chez les fous avec l’odieuse infirmière qu’elle a surnommée Moustache, ou encore sa rencontre marquante avec une certaine Daphné. Peu à peu, la parole se libère : Mathilde étouffait dans cette existence étriquée, se sentait transparente ; son cocon s’est fissuré, elle a perdu ses repères et explosé. Mais que s’est-il réellement passé ? Y a-t-il eu un élément déclencheur ? Pourquoi son frère, qui a su tant de fois lui pardonner et être à ses côtés, est-il aux abonnés absents ? Qui est Daphné et quel rôle va-t-elle jouer ?

Une construction implacable et une chute inattendue.

Ce que j’en pense :

Une rencontre étrange, avec « cet homme à la mèche » qui croise son regard et qu’elle interprète comme une histoire d’amour possible, un anniversaire que tout le monde a oublié (ses quarante ans ce n’est pas rien !) et voilà que Mathilde explose en vol (ou implose) et se retrouve dans un établissement psychiatrique, aux bons soins de Dorine qui, voyant que les échanges verbaux sont inconsistants pour ne pas dire stériles, lui conseille d’écrire, de poser des mots sur son mal-être.

Un peu au ralenti sous l’effet des psychotropes, elle a tendance à tourner un peu en rond, avec des allers et retours dans le temps, tandis que sa voisine de chambre Véronique, qui, officiellement du moins, ne parle pas car elle est « surveillée » par la CIA ou autre, car elle se dit agent secret. Toujours est-il que Véro lui parle de manière à ne pas être vue (les fameux angles morts des caméras de surveillance) et lit en douce les carnets sur lesquels Mathilde prend ses notes.

On a d’autre personnages truculents, tel ce jeune homme informaticien qui a tout oublié, ou un homme qui se dit général et donne des ordres à tout le monde, le tout chapeauté par une infirmière psychorigide qu’elle a surnommée…

Peu à peu les souvenirs vont remonter, l’enfance où elle a toujours subi, le petit frère Charly qui captait l’attention, le mariage, la naissance de son fils Ruben (miracle car elle est atteinte d’endométriose, jusqu’au passage à l’acte, la fuite avec Daphné, pour enfin commencer à vivre ce qui va nous réserver pas mal de surprise…

J’ai bien aimé ce roman, la manière dont Sophie Henrionnet a construit son histoire, les liens très (trop ?) forts qui unissent Mathilde et son frère, le roman familial et le grain de sable qui fait basculer un édifice apparemment solide mais qui était quand même miné.

 L’analyse de l’absence de réaction de l’entourage qui ne voit rien, ne fait rien est très juste, car c’est ce qui se passe très souvent, la personne qui souffre s’enferme dans une carapace, refusant de montrer ce qui pourrait être un signe de faiblesse, en mode « je serre les dents et j’avance » en attendant que les autres comprennent sans qu’elle ait besoin de le dire.

Je me suis mise à détester ma vie, mes proches, à les haïr viscéralement. Ça gonflait, ça enflait, j’étouffais. Une cocotte-minute je vous dis Dorine, et pas un n’a été foutu de soulever le couvercle pour libérer un peu la pression.

J’ai aimé l’idée de la lecture à voix haute que fait Mathilde aux autres patients, idée qui a beaucoup contrarié Moustache qui avait l’impression qu’on empiétait sur ses prérogatives. Mathilde obtient, à force d’insister un lieu et un créneau horaire pour partager cette lecture avec un petit groupe qui sera de moins en moins passif.

Je découvre l’auteure avec ce livre et c’est une belle expérience, les choses sont bien abordées, sans avoir recours au pathos qui pourrait faire sortir les mouchoirs, et il faut reconnaître que la chute est extraordinaire, tant on ne la voit pas venir, même si on la subodore…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions du Rocher (Elidia) qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure dont le style original me donne envie d’explorer davantage, avec notamment « Sur les balcons du ciel » mais, vu l’encombrement défiant toute concurrence de ma PAL, il risque d’attendre….

Jolie couverture que l’on peut interpréter comme on veut…

#Plusimmortellequemoi #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

Romancière française, Sophie Henrionnet a hésité pendant longtemps entre des études médicales et littéraires. Elle a exercé le métier de chirurgien-dentiste avant de se consacrer à l’écriture.

Elle est l’auteure de quatre romans parmi lesquels « Drôle de Karma » et « Sur les balcons du ciel » et de plusieurs titres en littérature jeunesse : Trilogie des Mondes de l’Arbre, les calamiteuses journées de Clémence...)

Également scénariste du roman graphique, elle sort « Et puis Colette » (Mathou aux illustrations) aux éditions Delcourt en septembre 2018.  

https://sophiehenrionnet.com/a-propos-2/

Extraits :

Utiliser l’écrit pour ordonner le foutoir insensé qu’est devenue ma vie. A ma décharge, il s’est tracé, sur l’encéphalogramme de mon existence, plus de choses ces dernières semaines que depuis mon tout premier cri sur terre.

Disons que l’on fait un certain nombre de choses par habitudes, une fois la majorité passée, et les illusions perdues. Contraindre mes cheveux chaque mois est l’exemple parfait de cette logique parfaitement illogique.

J’ai toujours été si sage, si obéissante… Un bon petit soldat. A croire que, sitôt la maternité, on m’a désigné une place et que je suis restée docilement dans le périmètre, tout en rêvant d’en sortir, évidemment.

Empêchée, voilà. Depuis toujours je me sens empêchée. Tout cela aurait-il pu se dérouler différemment ? J’aime à croire que non, c’est trop douloureux, mais je sais que c’est pourtant probable.

Charly, c’est un fou rire nerveux, c’est marcher sur un chemin de crête et ne pas savoir si l’on va rouler sur le versant des larmes ou flâner sur celui, en pente douce, du rire.

Depuis que je suis arrivée ici, tout le monde a un avis sur ce qui s’est produit, ce qui m’est arrivé, et je m’oppose à ces tentatives d’explications par principe. Parce que personne ne peut savoir mieux que moi ce qui s’est passé, je rejette en bloc les spéculations. Mais cette fois vous avez sans doute raison, l’homme à la mèche, ce refus d’anniversaire… Ce ne sont que des alibis. Je voulais uniquement une bonne ou mauvaise raison de presser sur le détonateur.

Véronique n’a pas la moindre visite. Elle prétend qu’elle ne veut pas communiquer sa géolocalisation, ce qui n’a aucun sens puisque, comme nous tous, elle est placée à la demande d’un tiers. Cette femme est un mystère. Quand je pense avoir trouvé une certaine logique à ses divagations, elle bifurque et me perd un peu plus dans ses bois profonds.

J’ai toujours eu conscience d’avoir des faiblesses, des fêlures. Toujours su qu’il ne tenait à rien que je déraille. J’ai joué la comédie toute ma vie à la perfection. Charly est le seul à me savoir tout à fait.

Lu en mai 2021