Publié dans Littérature française

« Les trois vies de Suzana Baker » de Philippe Amar

Retour aujourd’hui sur un de mes sujets de prédilection, la Shoah, et la recherche de l’identité et des racines avec ce livre :

Résumé de l’éditeur :

Quand Lauren Moore, professeur d’Histoire contemporaine à Boston, reçoit pour son anniversaire un test génétique destiné à établir ses origines généalogiques, elle trouve le cadeau de sa fille Emily très amusant. Ce test est très en vogue parmi ses collègues historiens.
Quelle n’est cependant pas sa surprise quand elle en découvre les résultats, divulguant des origines ignorées de tous jusque-là. Une ascendance qui remet en question toute son existence ainsi que celle de sa fille et balaie d’un coup ce qu’on lui a toujours raconté de ses ancêtres.
Qui peut l’aider à résoudre ce mystère ? Sa mère Suzana, âgée de quatre-vingt-neuf ans et atteinte de la maladie d’Alzheimer, est dans l’incapacité de l’éclairer. Il semblerait pourtant qu’elle ait caché un secret que personne ne soupçonnait. Pourquoi aurait-elle menti ?


Pour Lauren et sa fille, c’est le début d’un long périple qui les mènera des USA, en passant par la France, jusque dans les contrées lointaines de l’Est européen. Une quête de la vérité, mais aussi la découverte d’une histoire incroyable qui va changer leur vie…

 Deux voyages inversés – l’un vers des origines inconnues, l’autre pour survivre.

Ce que j’en pense :

Pour son anniversaire, Lauren reçoit comme cadeau un test ADN, offert par sa fille Emily, pour déterminer ce qui se cache dans son ascendance, et là bingo, le résultat du labo arrive : juive ashkénaze 50,1%, c’est-à-dire qu’un ascendant est juif. Après la sidération, car elle a été élevée dans la religion catholique, elle décide de partir à la recherche de ses ancêtres.

J’étais Irlandaise à 35,2%, Anglaise à 7,8% Norvégienne à 6, 9% et majoritairement Juive ashkénaze à 50,1%

Elle est quasi certaine que c’est du côté de sa mère qu’il faut chercher, or Suzana a une maladie d’Alzheimer, précédée d’un AVC, donc la mémoire est plus que limitée. Elle décide de lui faire un prélèvement de salive, à son insu et… 99 % juive 1% russe.

Elle a très peu d’éléments pour commencer sa recherche, le nom de famille de sa mère Baker, or il s’avère que Suzana a soigneusement brouillé les pistes, avec des photos représentant ses ancêtres qui ne sont pas les bonnes, elle s’est complètement réinventée une vie, pour que l’on ne découvre jamais la vérité, et avec la maladie d’Alzheimer, cela va devenir vraiment compliqué, un travail de Titan.

On va la suivre dans ses recherches, sur Internet, les sites de généalogies, et elle finit par tomber sur une personne compatible en Lituanie. Ainsi commence le voyage, sur les traces de la famille, ce qui va s’avérer être très compliqué, il faut retrouver des registres, actes de naissance, et refaire le chemin à l’envers, ce qui va les emmener en Allemagne, en France… Lauren sera aidée par son mari Oliver journaliste d’investigation pour mener son enquête, sorte de « cold case sans victime » comme elle dit.

En parallèle, l’auteur nous raconte l’histoire de trois familles juives qui tentent de fuir les persécutions. La famille Braunstein a émigré en Allemagne à cause des pogroms dans les pays de l’Est, refait sa vie, tenant une boulangerie avec un associé, mais quelques années plus tard, c’est la nuit de cristal, la boulangerie est incendiée et il n’y a que quelques survivants.

La famille Horowitz, dont la fille Frida se fait brutalement éjectée d’un spectacle de danse parce qu’elle est Juive, alors que le père Samuel est allé se faire recenser sans penser qu’il tombait dans un piège. Et se retrouve interné dans le camp de Pithiviers.

Puis, 1940, nouvelle fuite car Paris est occupé, et il faut tenter de passer en zone libre, puis la rafle, du Vel d’hiv, l’occupation de toute la France avec les résistants, les collabos, les trahisons…

On suit le destin tragique des trois enfants : Hannah, Léon, Frida en parallèle avec le voyage initiatique de Lauren et Emily, qui les entraînera jusqu’à Auschwitz. Lauren qui est enseignante va se retrouver plongée dans cet univers qui était quelque peu abstrait à distance, c’est une chose d’enseigner le nazisme, le Shoah et une autre d’y être confrontée dans la réalité.

Il y a un moment très fort dans le roman, c’est la visite d’Auschwitz avec cette citation :

« Ils marchaient la tête basse, mimant inconsciemment ces êtres déshumanisés déportés plus de soixante-quinze ans plus tôt. Nous marchions la tête basse nous aussi. Était-ce par respect ? Comme si nous foulions le sol d’une église ? Était-ce parc que la honte de ce que l’humanité avait été capable de fomenter nous collait à la peau ? Ou parce que nous sentions que les fantômes de ces gens étaient partout autour de nous. Qu’ils nous jugeaient, nous accusant de les avoir laissés mourir. »

Philippe Amar nous raconte l’histoire de tous les protagonistes, sans pathos, qu’il s’agisse de la quête de Lauren ou des persécutions qu’ont subi Hannah, Frida et Léon, la difficulté d’aller à la pêche aux renseignements. Les faits sont relatés comme dans un livre d’Histoire, mais cela n’exclut pas les moments d’émotion, et on ne se sent jamais voyeur.

J’ai trouvé très intéressante l’idée de partir d’un test ADN et d’une femme américaine pour aborder le nazisme et la Shoah en retrouvant des ancêtres qui l’ont subie.

L’auteur maitrise parfaitement son sujet, et j’ai appris au passage que c’était inspiré de son histoire familiale.

J’ai beaucoup aimé ce livre, qui fait réfléchir car Philippe Amar aborde aussi la transmission d’une culture, d’une société, d’une religion ou d’une langue, et la possibilité de faire ou non le deuil. En décrivant le comportement héroïque de certains et la cruauté, la lâcheté, l’appât du gain, (dénoncer un Juif, cela rapporte, mais dénoncer un résistant c’est encore plus lucratif !) l’antisémitisme profondément ancré encore à l’heure actuelle, et la question que l’on se posera toujours : qu’est-ce qu’on aurait fait ? On s’imagine Résistant, ne parlant pas sous la torture…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Fayard-Mazarine qui m’ont permis de découvrir et dévorer ce roman ainsi que son auteur, dont je vais l’intéresser aux autres livres.

#LestroisviesdeSuzanaBaker #NetGalleyFrance

9/10

L’auteur :

Diplômé en Droit, parolier, puis scénariste pour la télévision et le cinéma, Philippe Amar a publié en 2013, Tous les rêves de ma vie, et en 2019 Le petit roi du monde – tous deux en cours d’adaptation cinématographique.

Dans Les trois vies de Suzana Baker, l’auteur mêle l’Histoire à un drame inspiré du passé de sa famille, et nous livre ici un roman débordant d’émotion, de justesse et de suspense.

Extraits :

Mon père ne s’était jamais vraiment entendu avec son frère, qu’il estimait trop conservateur, alors qu’il était, lui, un pur démocrate. Mon oncle avait appris à faire de l’argent, mon père, à aimer et instruire son prochain.  L’un avait fini dans le pétrole, l’autre professeur d’histoire au Boston College.

D’après ma mère, leur conflit remontait à l’adolescence, quand mon oncle glorifiait le Ku Klux Klan.

Comme je relisais les conclusions du test, le néant s’empara de mon cerveau : je ne me reconnaissais plus. Un peu comme si j’avais vécu cinquante ans dans le corps d’une autre.

Alors que je devenais pur ma mère l’étrangère qu’elle avait le plus connue dans sa vie, désormais, c’était elle qui devenait une étrangère pour moi. J’avais peur qu’elle s’en aille en emportant son secret avec elle. Après avoir menti toute sa vie, elle continuerait de mentir dans sa mort. Je me sentis si impuissante que j’en eus la rage au cœur.

Toute sa vie, elle s’était fabriqué un monde duquel elle m’avait exclue par cette mystification. Et ma fille devrait désormais continuer à se construire sur cette imposture.

Mais ma peur de savoir n’était pas liée à ce que je risquais de découvrir, non, elle était un alibi pour ne pas chercher. J’appréhendais de porter ce passé dont je venais d’hériter et qui, pourtant, ne m’appartenait pas. J’enrageais. Si seulement ma mère m’avait dit qui elle était, alors je n’aurais pas aujourd’hui cette terrifiante sensation d’être personne.

J’avais le sentiment de ne pas avoir le droit d’être malheureuse. J’avais presque honte d’être vivante. Jamais, je n’avais ressenti une telle culpabilité de vivre, auparavant. Jamais.

Désormais, je faisais partie du livre d’histoire. Du chapitre « Holocauste ». Oui, j’étais « une enfant de survivante ». Ces mots étaient si lourds de sens que j’en ressentais déjà le fardeau.

Je devenais, à cause de ce test imbécile porteuse de la mémoire d’une rescapée. Porteuse de l’horreur de cette période damnée. Porteuse des traumatismes que ma mère avait réussi à ne pas me transmettre.

Lu en mai 2021

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

13 commentaires sur « « Les trois vies de Suzana Baker » de Philippe Amar »

  1. C’est vraiment curieux d’offrir un test ADN, je n’oserais pas ! 🙂

    Je ne connais pas ce livre mais c’est un sujet qui m’intéresse beaucoup. J’ai un peu peur du « déjà lu », c’est quand même un sujet qui est assez souvent traité dans la littérature.

    Aimé par 1 personne

    1. Ce livre sort du déjà vu par son originalité et une Américaine qui fait le chemin inverse pour trouver ses origines ouvre un autre chemin et un questionnement. Se protège-t-on du pire pour soi et ses enfants en effaçant toute trace de son passé et ce que cela peut entraîner chez la 2e et la la 3e génération…
      J’aurais bien aimé faire un test ADN par curiosité,voir les brassages depuis des siècles mais je n’ose pas franchir le pas…

      Aimé par 1 personne

  2. L’entrée par ce test ADN est porteur de l’ intrigue et produit l’intensité dramatique pour avoir envie de comprendre la filiation. Le récit des trois familles permet de replacer sous un angle  » discret  » la persécution qu’ont subit les juifs mais aussi les résistants par un État et le peuple français qui se sont montrés plus que  » diligents » devant les demandes nazies . Le tout, tu as raison sans pathos. Ravie que nous soyons d’accord 😉

    Aimé par 1 personne

    1. je suis tout à fait d’accord avec toi c’est une manière originale d’aborder le thème et tout ce que cela peut engendrer en cascade. Savoir qui on est aussi et comment accepter un lourd secret, une vie dont on a été exclue (adoption ou autre chose)
      j’ai bien aimé cette construction et j’ai envie de découvrir davantage Philippe Amar
      c’est grâce à ta chronique que je me suis laissée tenter et c’est une belle expérience 🙂

      J'aime

    1. celui-ci il a tout pour lui, une manière très originale d’aborder aussi bien la Shoah que l’identité, l’héritage familiale ou la mémoire (la mère est atteinte de la maladie d’Alzheimer alors de quoi peu-elle se souvenir en fait d’un passé qu’elle a voulu effacer 🙂
      je vais me l’offrir version papier pour le plaisir de le relire et avoir plus facilement accès aux notes (et à la biblio) qui sont nombreuses 🙂

      Aimé par 1 personne

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