Publié dans Challenge le mois de l'Europe de lEst, Littérature russe, Non classé

« Attalea princeps » de Vselovod Garchine

Pour clore ce challenge, je vous parle aujourd’hui d’une nouvelle et d’un auteur russe du XIXe siècle que je ne connaissais pas :

Ce que j’en pense :

C’est l’histoire d’Attalea Princeps, un palmier originaire du Brésil qui vit (cohabite plutôt) avec d’autres arbres exotiques dans une superbe serre, sous la férule d’un conservateur imbu de lui-même. Un jour, un Brésilien, en visite, raconte que cet arbre est un palmier très répandu dans son pays. Le gardien des lieux outragé, répond que c’est un spécimen avec donc un nom latin, étalant sa science alors notre touriste s’en va au grand désespoir de l’arbre qui, s’étant enfin senti compris, espérait repartir avec lui.

Il n’est pas aimé des autres arbres, qui sont jaloux, seule une petite herbe l’écoute et le soutient, s’enroulant amoureusement autour de son tronc. Le palmier est triste et n’a plus qu’une envie, grandir le plus possible, pour crever le plafond de verre et aller toucher le ciel.

Vsevolod Garchine, nous propose ici, beaucoup plus qu’un récit, il s’agit d’un conte philosophique. On comprend très vite, qu’il faut lire ce texte au second degré, le premier étant destiné à échapper à la censure. La serre représente la prison, (le goulag) dans laquelle le tar envoie les dissidents, voire carrément le tsarisme, la solitude de l’intellectuel, les autres arbres qui se moquent, les codétenus prêts à moucharder.

On ne peut pas avoir d’amis dans cet univers clos, sauf parfois quelqu’un qui soutient moralement ou physiquement, comme la petite herbe aux feuilles fanées du récit, qui va soutenir son champion, l’encourager dans sa tentative d’évasion, d’aspiration à un ailleurs. Mais, cela va mal se terminer, car s’il réussit à briser l’armature, la liberté n’aura pas le goût escompté, et ce ne sera rien de plus qu’un mirage, une illusion.  

Ce texte est plein de poésie, et se déguste avec lenteur et compassion. J’ai aimé le thème et l’écriture, la manière dont l’auteur tente de s’exprimer, à la recherche de la liberté (d’expression).

Vsevolod Garchine qui, je le rappelle est mort en 1888, à l’âge de trente-trois ans, livre avec cette nouvelle une analyse du régime tsariste dont l’autoritarisme l’étouffe peu à peu. Alexandre II qui était un grand réformateur à qui on doit l’abolition du servage, a été assassiné en 1881, ce qui a mis fin aux réformes libérales, et donc aux illusions. L’auteur a une vision sombre et mélancolique de sa Russie qu’il aime tant et pourtant son écriture est lumineuse.

Un grand merci au site Littérature russe et slave qui m’a permis cette nouvelle découverte, une pépite de plus, et comme je le redoutais, ma chronique est presque aussi longue que la nouvelle elle-même (14 pages seulement mais d’une telle densité !) Ce récit revêt une connotation particulière, ces derniers temps, car comment ne pas mettre l’histoire de notre palmier avec celle d’Alexeï Navalny, bouclé dans sa colonie pénitentiaire, sous le règne d’un nouveau tsar qui n’a rien à envier à ceux qui ont gouverné la Russie autrefois.

9/10

L’auteur :

Vsevolod Mikhaïlovitch Garchine (Все́волод Миха́йлович Гаршин)1855 1888 était un nouvelliste russe.

Il naît à Priyatnaïa Dolina, dans la province de Ekaterinoslav Ses parents divorcent et sa mère l’emmène en 1863 à Saint-Pétersbourg, où il fréquente le lycée de 1864 à 1874. Il s’inscrit ensuite à l’École des Mines, mais ne parvient pas à obtenir le diplôme d’ingénieur.

Durant la Guerre russo-turque de 1877-1878, ce pacifiste se porte volontaire comme simple soldat dans l’infanterie. Il est apprécié dans son unité, aussi bien de ses camarades que des officiers. Il est blessé dans une bataille en Bulgarie et restera durablement marqué psychologiquement par la guerre.

Ses expériences militaires lui fournissent la base de ses premières nouvelles, dont la toute première, « Quatre jours », œuvre forte inspirée d’un incident réel. Le récit se présente comme le monologue intérieur d’un soldat blessé et laissé pour mort sur le champ de bataille pendant quatre jours, face à face avec le cadavre d’un soldat turc qu’il vient de tuer.


En dépit de succès littéraires précoces, Garchine est tourmenté périodiquement par des accès de maladie mentale. Le 31 mars 1888, à l’âge de 33 ans, en état de profonde dépression, il se suicide en sautant dans l’escalier de l’immeuble pétersbourgeois, où il habitait au cinquième étage.

Il laisse une œuvre relativement mince composée d’une vingtaine de nouvelles dans lesquelles s’expriment une sensibilité mélancolique teintée d’angoisse et d’absurde. Une œuvre brève mais importante tant l’écriture de Garchine peut rappeler celle d’Anton Tchékhov.

Sa nouvelle la plus connue, « La fleur rouge » évoque les asiles d’aliénés.

Extraits :

La serre était belle, surtout quand le soleil se couchait et l’éclairait de sa lumière rouge. Alors, elle s’embrasait tout entière ; des reflets rougeâtres se jouaient et se transfusaient, comme dans une grande pierre précieuse finement taillée.

On apercevait, à travers les gros carreaux transparents, les plantes enfermées dans la serre. Mais, malgré la grandeur de celle-ci, elles y étaient à l’étroit. Les racines se confondaient et s’enlevaient l’une à l’autre l’humidité et la nourriture…

La bise soufflait violemment, battait les châssis et les faisait trembler. Le toit se couvrait de neige. Les plantes se dressaient et écoutaient le hurlement du vent ; elles se souvenaient alors d’un autre vient, tiède, moite, qui leur donnait la vie et la santé.

Il (le palmier) s’élevait à cinq toises au-dessus des cimes de tous les autres arbres ; ceux-ci ne l’aimaient pas, l’enviaient et le considéraient comme un orgueilleux. Sa haute taille ne lui causait que du chagrin, tous les autres étaient réunis et Attalea restait isolé.

Seule, une toute petite herbe n’avait pas d’animosité contre le palmier et ne se fâchait pas de ses discours. C’était la plus pitoyable et la plus misérable de toutes, faible, décolorée, rampante, avec de grosses feuilles fanées.

  • Oui, je vous ai encouragé, mais je ne savais pas que c’était si difficile. Je vous plains, vous souffrez tant.
  • Tais-toi, petite plante ! Ne t’apitoie pas sur moi !   Je mourrai ou je m’affranchirai.

Lu en mars 2021

Publié dans Challenge le mois de l'Europe de lEst, Littérature lituanienne

« A l’ombre des loups » : Alvydas Slepikas

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai découvert grâce à des amis lecteurs participant au challenge et j’ai compris d’emblée qu’il était pour moi :

Quatrième de couverture :

Alors que la Seconde Guerre mondiale vient de s’achever, femmes et enfants allemands sont exposés à l’avancée de l’armée soviétique victorieuse en Prusse-Orientale. Dépossédés de leurs biens, craignant pour leur vie, ils endurent la faim et le froid, tandis qu’autour d’eux tout n’est plus que désolation. Leur unique espoir est de gagner la Lituanie voisine pour trouver à se nourrir : malgré la menace omniprésente des soldats russes, certains enfants décident d’entamer le périlleux voyage. La forêt sombre et inquiétante devient alors l’un des seuls refuges de ceux que l’Histoire appellera les « enfants-loups ».


Dans ce roman bouleversant, Alvydas Šlepikas fait revivre plusieurs de ces destinées en s’inspirant du témoignage de deux survivantes. À ce terrible hiver, dont on sent presque la morsure du froid, il prête une poésie et une beauté aussi inattendues que fascinantes, qui confèrent à ce livre une force irrésistible.

Ce que j’en pense :

Une ferme en Prusse Orientale, dans le froid et la neige. Cette partie de l’Allemagne est passée sous contrôle de la Pologne et l’URSS. Le seul espoir des Allemands, sous domination soviétique est de passer en Lituanie.

On fait ainsi la connaissance de deux familles : Eva dont le mari, Rudolf, est parti à la guerre, et ses enfants : Heinz, l’aîné qui traverse la forêt, affrontant tous les dangers, pour ramener un peu de nourriture, Renate, Monika, Brigitte et Helmut et aussi tante Lotte dont le père, héros de la première guerre mondiale, a disparu alors qu’il était allé se plaindre pour qu’on leur donne un minimum.

Eva était Berlinoise, de la « bonne société », pianiste, et lorsqu’elle a rencontré Rudolf, elle l’a suivi et épousé. Mais, elle vient de la capitale, alors on la snobe. Marta, va l’aider à s’intégrer dans la ferme et dans le village, devenant sa meilleure amie.

Les trois femmes se soutiennent pour résister à la faim et à la violence, partageant les maigres produits qu’elles ont réussi à trouver.

On a pris leur ferme et ils s’entassent dans la remise, autour du vieux poêle à bois qu’ils ont réussi à emporter et les mères doivent aller chercher (mendier) de la nourriture en essayant de ne pas se faire importuner, battre ou violer par des soldats russes ivres de vodka et de vengeance.

Les enfants ont faim, mais on doit se contenter d’épluchures ou d’eau chaude. Lors d’une expédition, elles sont agressées par des soldats ivres, et Marta va être battue, on lui a fracassé toutes les dents… Elle s’accroche encore pour ses enfants Grete, Otto et Albert.

Voilà la trame du roman, chacun va tenter de survivre et d’aider les autres. Heinz en repartant en Lituanie avec Albert. Le courage de ces gamins force l’admiration, celui des mères aussi, certes, mais les deux garçons sont devenus adultes très vite. Et même Renate sera obligée de partir.

La Lituanie qui les fait tous rêver pour commencer une nouvelle vie, n’est pas si accueillante que cela, certains, les aident, d’autres les utilisent comme des esclaves.

C’est en 1996 que l’auteur a appris l’existence de ces enfants allemands qui se sont réfugiés en Lituanie et qu’on appelait « enfants-loups », Wolfskinder et a décidé de raconter leur histoire. Les Allemands eux-mêmes savaient très peu de choses.

Je ne connaissais pas non plus l’existence de ces enfants, et Alvydas Slepikas m’a bouleversée avec ce roman que j’ai mis une semaine à lire (et pourtant, il compte 235 pages, notes comprises). J’alternais avec « Bobok » de Dostoïevski, pour pouvoir reprendre ma respiration.

La seconde guerre mondiale me passionne depuis l’adolescence, mais surtout ce qui concerne le nazisme, la Résistance, la Shoah. J’ai du mal à me lancer dans l’URSS stalinienne, car Staline n’a rien à envier à Hitler, mais martyriser son propre peuple, c’est encore une étape…

Au début, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ce que les nazis avaient fait endurer aux Juifs, en entendant ces personnes se plaindre qu’on leur avait tout pris, pendant les trente premières pages, au maximum, puis l’empathie est revenue naturellement. C’est assez déstabilisant, je dois le reconnaître.

J’ai choisi les extraits que je propose, parmi les moins horribles, car certaines descriptions font froid dans le dos. Ce fut une lecture éprouvante, (car j’ai eu froid et faim avec eux dans cette forêt sinistre, avec de la neige partout, le cœur parfois, souvent même, en charpie), mais une lecture passionnante et très instructive qui m’a donné envie de trouver des témoignages d’enfants-loups qui ont survécu, ce qui a été compliqué pour Alvydas Slepikas, d’ailleurs car ils n’ont plus envie d’en parler.

J’en ai trouvé un sur Babelio : « Moi, Enfant-loup » d’Ingeborg Jacobs… si vous pouvez m’en conseiller d’autres, je suis toute ouïe…

J’ai découvert ce roman après avoir lu de belles critiques de lecteurs participant au challenge Le mois de l’Europe de l’Est, l’an dernier, donc je me l’étais procuré illico pour ma participation 2021. J’apprécie beaucoup ce challenge car je découvre des auteurs de pays dont je connais très mal la littérature.

9/10

L’auteur :

Alvydas Slepikas est dramaturge, scénariste et metteur en scène. Il a déjà publié plusieurs recueils de poésie et dirige la rubrique littéraire de l’hebdomadaire Literatura ir menas. À l’ombre des loups (Flammarion, 2020) est son premier roman.

Extraits :

Tout ressurgit du passé comme des ténèbres. Les personnes et les évènements semblent enveloppés d’un tourbillon de neige dans le silence d’un brouillard pesant. Tout est lointain, mais rien n’est effacé. Certains détails sont clairs, d’autres sont déjà perdus comme sur une photo qui a déteint. Le temps et l’oublie ont tout enseveli sous la neige, le sable, le sang et l’eau trouble.

Voici les brochures que l’on distribue aux soldats soviétiques pour les encourager : « Tuez tous les Allemands. Et leurs enfants aussi. Il n’y a pas d’Allemand innocent. Prenez leurs biens et leurs femmes. Tel est votre droit, telle est votre récompense ».

C’est un corps gelé. Les routes en sont pleines à présent et l’on dit que les loups ont pris goût à la chair humaine. Mais pourquoi faire tant d’histoires à propos des loups quand ce sont les gens qui ont pris leur place désormais.

On leur a attribué des maisons, on leur a dit de prendre ce qu’ils voulaient, sans penser une seule seconde à ceux qui les habitaient. Chaque bâtiment, chaque maison, chaque jardin avait déjà ses propriétaires. Prenez tout, tel est votre droit, telle est votre récompense.

Quand les premiers soldats russes débarquèrent, les habitants du village se mirent à prier. Ils étaient terrorisés, mais espéraient que les descendants de Tolstoï et de Dostoïevski ne seraient pas de cruels et sauvages conquérants…  

Endurcis comme ils étaient par plusieurs années d’une guerre des plus violentes, un mort de plus ou de moins n’avait pas grande importance à leurs yeux. Ils n’étaient plus guidés que par un profond désir de vengeance.

D’étranges formes se déplacent au milieu des champs et d’une tempête qui n’en finit pas. A travers les flocons, on peut par moment apercevoir le cimetière.

Il commence à faire sombre.

Les silhouettes des femmes et des enfants sont comme des fantômes qui se balancent dans le vent.

Les gens sont comme des chiens ou des loups, il ne faut pas les regarder dans les yeux, sinon ils vont voir que tu as peur, ils vont voir qu’au fond des tiens, il est écrit : « ayez pitié de moi, laissez-moi en vie, ne prenez pas mon pain, laissez-moi je ne vous souhaite aucun mal ». Et c’est la pire chose qui soit…

Dans ce pays sombres, la forêt sans fin encercle les fermes et les villages comme un mur noir. Les loups ne craignent plus les hommes, ils se nourrissent de leurs cadavres gelés. Les routes en sont pleines…

Lu en mars 2021

Publié dans Challenge le mois de l'Europe de lEst, Littérature Tchèque

« L’empreinte » de Karel Capek

Je vous parle aujourd’hui d’une nouvelle originale et très peu connue, que j’ai découverte à l’occasion du challenge « le mois de l’Europe de l’Est » :

Ce que j’en pense :

Boura marche sur la route, dans la neige laissant derrière lui la trace de ses pas. En face arrive un autre homme qui laisse ses traces de l’autre côté, en sens inverse. Lorsqu’ils se croisent, leur attention est attirée par une empreinte isolée dans le champ d’à côté.

Une seule empreinte, un pied énorme, le talon tourné vers la route… à qui appartient-elle ?

Les deux hommes essaient de creuser un peu la neige fraîche pour voir s’il y a une autre trace et non, rien. 

On assiste ainsi à des échanges entre les deux hommes, car vue la taille de l’empreinte, il faudrait avoir des « bottes de sept lieues », l’un d’eux évoque Gulliver. Quoi qu’il en soit, aucune interprétation naturelle ne peut expliquer le phénomène.

Et c’est une chose terrible que d’avoir la certitude qu’on se trouve en face d’un pas de cette voie et de ne pas pouvoir la suivre. »

Quelques mois plus tard, Boura doit faire une conférence devant la Société Aristotélique, mais au bout d’un moment, les idées s’embrouillent et il n’a plus envie d’expliquer à l’auditoire ce qu’est la Vérité, les questions qu’on lui pose l’insupportent et il interrompt la conférence, sous les huées du public. Un des auditeurs le suit et engage la conversation…

Cette nouvelle qui comporte une trentaine de pages, écrite en 1917, est avant tout un conte philosophique ; elle explore en fait, les notions de Vérité, de Liberté, de miracle, résurrection, et les traces qu’on laisse derrière soi, dans la neige mais aussi dans la vie, la brièveté et le sens de la vie, son côté absurde parfois, ce qui relève de la raison et ce qu’on ne peut expliquer de manière rationnelle, ou encore la religion…  

A part Milan Kundera et Vaclav Havel, je connais très peu la littérature tchèque, mais avec ce challenge « Le mois de l’Europe de l’Est »ma liste s’agrandit….

Un grand merci, une nouvelle fois, au site bibliotheque-russe-et-slave.com qui m’a permis de découvrir cette œuvre méconnue de l’auteur et qui est d’ailleurs ma première incursion dans son univers. Je retiens déjà « La mort d’Archimède » pour le challenge 2022 …

Il semblerait que cette nouvelle fasse partie du recueil « Contes d’une poche et d’une autre poche ».

Elle entre également dans le cadre du challenge »les textes courts ».

8/10

L’auteur :

Karel Čapek (1890-1938) est l’un des plus importants écrivains de Tchécoslovaquie du XXe siècle.

Il fait ses études secondaires à Hradec Králové, qu’il doit quitter pour Brno à la suite de la découverte du cercle antiautrichien dont il faisait partie. Il étudie à la faculté de philosophie de l’Université Charles à l’Université de Friedrich Wilhelm à Berlin et à la faculté des lettres de l’université de Paris. Sa thèse, soutenue en 1915, porte sur Les méthodes esthétiques objectives en référence aux arts appliqués.


Il est réformé en raison de problèmes de dos qui lui poseront problème toute sa vie, et dispensé de participer aux combats lors de la Première Guerre mondiale qui néanmoins l’influença et l’inspira. En 1917, il est tuteur du fils du comte Lazansky puis journaliste pour les journaux « Národní listy » (1917–1921), « Nebojsa » (1918–1920), « Lidové noviny » (depuis 1921).


Dans les années 1925–1933, il est président du PEN club tchécoslovaque. Le 16 août 1935, il se marie avec l’actrice Olga Scheinpflugova, rencontrée à l’été 1920.


Il publie d’abord des contes philosophiques, puis aborde le théâtre avec des drames, notamment « R. U. R. » (Rossum’s Universal Robots) (1921), où des robots (mot créé par lui) se révoltent contre leurs créateurs.


Dans la même veine, il écrit d’autres pièces (« Le Dossier Makropoulos », 1922) et des romans (« La Fabrique d’absolu », 1922 ; « La Guerre des salamandres », 1936), puis aborde le roman psychologique avec une trilogie : « Hodural » (1933), « Le Météore » (1934) et « La Vie simple » (1934).
Auteur antitotalitaire, il avait publié un article, « Pourquoi je ne suis pas communiste », en 1924.

En 1938, l’annexion des Sudètes suite aux accords de Munich par les troupes nazies affecte profondément le démocrate nationaliste qu’il est ; sa santé se détériore rapidement et il meurt de pneumonie le 25 décembre de la même année à Prague.


Il est le troisième sur la liste de la Gestapo des personnes à arrêter et seule sa mort précoce le délivre du destin tragique qui l’attendait.

Extraits :

L’incipit tout d’abord, pour mettre dans l’ambiance :

Paisiblement, sans fin, la neige tombait sur le paysage gelé.

« Avec la neige, c’est toujours le silence qui tombe, songea Boura qui s’était abrité dans une baraque. »

Il éprouvait une impression à la fois solennelle et mélancolique, car il se sentait isolé au milieu de la campagne qui s’étendait au loin. Devant ses yeux, la terre se simplifiait, s’unifiait et s’élargissait, ordonnée en vagues blanches ; elle n’avait encore été marquée d’aucune des traces confuses de la vie. Finalement, la danse des flocons, unique mouvement dans ce silence solennel, se raréfia et s’arrêta.

Hésitant, le pèlerin enfonce ses pieds dans la neige immaculée et il lui semble étrange d’être le premier à tracer par la campagne la longue chaîne de ses pas. Mais quelqu’un passe sur la grand-route, en sens inverse, noir, avec des taches blanches de neige ; deux lignes de pas courront parallèlement, se croiseront et apporteront le premier trouble humain à ce tableau intact et pur.

Celui qui arrive s’arrête ; sa barbe est couverte de neige ; avec attention, il regarde quelque chose, là, à côté de la route. Boura ralentit le pas et tourne ses regards scrutateurs dans la même direction ; les deux lignes de pas se rencontrent et s’arrêtent l’une à côté de l’autre.

« Voyez-vous cette empreinte, là-bas ? demanda l’homme en désignant une empreinte de pied à quelque six mètres du bord de la grand-route, où ils se tenaient tous les deux.

— Parfaitement ; c’est une trace d’homme.

— Oui, mais d’où diable vient-elle ? »

« Quelqu’un aura passé par là », allait répondre Boura, mais il s’arrêta, interdit ; l’empreinte du pied était isolée au milieu d’un champ ; il n’y en avait pas d’autre ni devant, ni derrière ; elle était nette et précise sur la surface blanche de la neige, mais aucun pas ne conduisait vers elle ni ne s’en éloignait.

« Comment cela peut-il se faire ? dit-il étonné, et il fit un mouvement pour s’en approcher.

— Attendez, l’arrêta l’autre, vous allez faire tout autour des empreintes inutiles et tout embrouiller.

C’était réellement l’empreinte d’un gros soulier de forme américaine, très large de semelle, avec cinq forts clous au talon. La neige avait été comprimée proprement, elle était lisse ; il ne portait pas trace de flocons légers et frais ; donc, l’empreinte avait été faite après la chute de neige. Elle était profonde et énergique ; la charge qui avait pesé sur cette semelle devait être supérieure à celle que représentait chacun des deux hommes penchés sur l’empreinte. L’hypothèse de l’oiseau à la chaussure s’évanouit dans le silence.

Lu en mars 2021

Publié dans Littérature russe, Nouvelles

« Bobok » de Fiodor Dostoïevski

Je ne peux pas participer au challenge sans un petit bonjour à l’ami Fiodor dont je vous propose cette courte nouvelle :

Résumé de l’éditeur :

Publié en 1873 dans la revue Grajdanine, « Bobok » est une histoire de cimetière extravagante et quasi surréaliste ou les morts revivent sous terre et constituent un microcosme social hiérarchisé. Les grands thèmes dostoïevskiens sont tous présents, depuis la douleur et l’angoisse métaphysique jusqu’au problème de l’abolition de tout impératif moral, du « tout est permis »

Ce que j’en pense :

Ivan Ivanovitch, notre héros, écrivain sans le sou, plus ou moins raté, décide d’aller se distraire en assistant à l’enterrement d’un membre de sa famille. On l’ignore royalement, mais il décide de rester dans le cimetière et là il commence à entendre des voix…

Ce sont les morts qui discutent entre eux, sur ce qui fut leur vie, leurs regrets, n’hésitant pas à jouer aux cartes entre eux, et les conversations sont à peu près aussi animées que chez les vivants. On rencontre un général, une vieille dame, un boutiquier…  Ils attendent en fait, l’arrivée des nouveaux pour mettre un peu de sel dans la conversation.

Dans cette nouvelle extravagante presque surréaliste, on retrouve les thèmes chers à Dostoïevski : la pauvreté, la mort, l’écrivain maudit et même les références au jeu (il a choisi de faire jouer les morts aux cartes, les osselets, cela aurait été plus drôle !), mais aussi ce qui le hante toujours : la souffrance, la maladie, la mort.

Cependant, l’air de rien, il dénonce aussi, au passage, les droits bafoués ou le manque de liberté du régime Tsariste, qui n’a jamais été tendre avec lui, allant jusqu’à l’envoyer en déportation.

J’ai bien aimé cette nouvelle, même si ce n’est pas l’enthousiasme habituel, force est de constater que Dostoïevski réussit toujours à m’emmener dans son univers, car il aborde des choses tristes toujours avec une pointe d’ironie. Il est brillant dans le drame, comme dans l’interrogation philosophique, ou ici quand il frôle l’absurde. De toute manière, tout le monde sait que je suis une groupie de l’auteur, donc le plaisir sera toujours présent…

En ce qui concerne le titre, « Bobok » signifie petit haricot mais, dans le cas présent il est plutôt synonyme de « non-sens ».

C’est ma quatrième lecture dans le cadre du Challenge du mois de l’Europe de l’Est et je remercie le site « bibliothèque russe et slave.com » où je déniche toujours des pépites

L’auteur :

Pour en savoir plus sur Fiodor Dostoïevski et son œuvre, je vous conseille « Trois maîtres : Balzac, Dickens, Dostoïevski » de Stefan Zweig.

Une excellente série russe lui a été consacrée et diffusée sur ARTE avec un acteur très convaincant Evgueni Mironov, entre autres…

Quelques extraits pour donner envie :

Mon ami a raison. Il se passe quelque chose d’étrange en moi. Mon caractère change, lui aussi, et la tête me fait mal. Je commence à voir et à entendre des choses étranges. Ce ne sont pas précisément des voix, mais c’est comme si quelqu’un à mon côté répétait tout le temps : « Bobok, bobok, bobok ! » Que veut dire ce Bobok ? Il faut se distraire.

Avec beaucoup de défiance je regardais les figures des morts, me tenant en garde contre mon impressionnabilité. Certaines expressions sont douces, d’autres pénibles. En général les sourires sont vilains. Je n’aime pas cela ; j’en rêve.

Admirer tout est idiot, c’est certain : tandis que ne rien admirer est, pour une raison ou pour une autre beaucoup plus distingué et est reconnu de bon ton. Mais je doute qu’il en soit ainsi réellement. À mon sens, n’admirer rien est beaucoup plus stupide qu’admirer tout. En outre, ne rien admirer c’est ne rien apprécier. Et un homme stupide n’est pas capable d’apprécier.

Aussi étrange qu’inattendu. Une des voix absolument pondérée et ferme, l’autre, comme qui dirait, doucement sucrée. Je n’en croirais rien si je ne l’avais entendu de mes propres oreilles. Je n’ai pas été, je crois, au repas funèbre. Pourtant, qu’est-ce que ce jeu dans un tel lieu, et quel est ce général ? Que cela sortît du fond des tombes, voilà qui n’était pas douteux.

Bon. Ils m’ont obligé. Rien à dire. Ils m’ont consolé. Du moment que même en bas les choses sont ainsi, que peut-on exiger de l’étage supérieur ? Mais quelles plaisanteries ! Je continuai malgré tout à prêter l’oreille, bien qu’avec une extrême indignation :

— Ah ! ah ! ah ! qu’est-ce qui m’arrive, se mit soudain à gémir une petite voix nouvelle.

— Un petit nouveau, votre Excellence, un nouveau, Dieu soit loué ! et il est en avance, n’est-ce pas ? Parfois ils se taisent huit jours…

— Tiens, un jeune homme, je crois, s’écria d’une voix gémissante Avdotia Ignatievna.

Lu en mars 2021

Publié dans Challenge le mois de l'Europe de lEst, Littérature polonaise

« Dieu, le temps, les hommes et les anges » d’Olga Tokarczuk

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’avais mis de côté précieusement pour le challenge de cette année :

Quatrième de couverture :

« Pour les anges, les événements sont une espèce de rêve, de film en boucle ; ils sont incapables de s’y impliquer : les événements ne leur sont d’aucune utilité. Les événements prodiguent à l’homme un enseignement, augmentent sa connaissance du monde et de lui-même, ils lui servent de miroir, circonscrivent ses limites, illustrent ses possibilités, l’aident à formuler des noms. »

Le roman qui a fait connaître Olga Tokarczuk, récompensée du prix Nobel de littérature.

Ce que j’en pense :

Antan, village imaginaire situé au centre de l’univers, traversé par deux rivières la Noire et la Blanche, chacune des quatre frontières étant gardée par un archange : Raphaël, Gabriel, Michel et Uriel, chacune frappée d’un « fléau » : orgueil, soif de posséder, bêtise etc.

Dans ce village, les habitants ont des patronymes plutôt symboliques : Séraphin, Céleste, Chérubin et même Divin et on va suivre leur histoire sur pratiquement un siècle, le récit commençant à l’été 1914 avec le départ à la guerre de Michel Céleste, pour ce qui devait durer tout au plus quelques semaines, laissant son épouse Geneviève. Cette dernière est enceinte, mais Michel ne le sait pas.

Dans ce récit outre la famille de Michel qui va accueillir Misia puis plus tard un fils, Isidor, qui ne se développe pas normalement et restera un peu handicapé.

On rencontre aussi la Glaneuse qui vit plus ou moins dans la forêt, cueillant fleurs racines pour en faire des potions. Pour survivre elle se prostituait, et elle accouchera dans des conditions terribles d’un petit garçon qui ne survivra pas. Tout près, il y a le château dont le maître des lieux Popielski, a un comportement plutôt étrange.

Les destins de Geneviève et la Glaneuse évoluent en parallèle, des maternités en même temps, mais chacune aura sa part de souffrance. La seconde fois, pour la Glaneuse, c’est une fille, Ruth.

Dans la forêt, il y a aussi des êtres étranges, tel le mauvais Bougre qui a fui la compagnie des humains.

Ces personnages vont traverser les deux guerres, vivant dans des conditions difficiles, Misia va épouser Paul Divin et la famille va continuer à évoluer, chaque fois, un homme de la maison sera obligé d’aller à la guerre, et reviendra couvert de plaies psychologiques, en fonction de ce qu’il aura vu.

Le communisme, tendance Staline, modifie les données antérieures, le nazisme va s’accompagner de la persécution des Juifs. Tout est prétexte à saccager, à maltraiter semer la désolation. Chaque évolution entraînant son lot de souffrances, alors que les anges, et les archanges supervisent et dissertent.

Olga Tokarczuk nous raconte, certes, l’histoire de quelques familles, sur près d’un siècle, mais elle nous entraîne aussi dans des réflexions intenses sur la vie, la survie, la mort, et le temps qui passe, avec des allusions à Dieu, « au monde qu’il a créé » ou à ses hésitations sur sa création et sur ce que devient l’Homme, sa créature.

J’ai bien aimé, le jeu que le Rabbin a donné au châtelain Popielski, qui parcourt les différents mondes de la création, pour passer d’un monde à l’autre, il y a des énigmes, qu’il faut résoudre avec les conséquences qui peuvent en découler quand la recherche tourne à l’obsession.

L’auteure découpe son roman en chapitre, qu’elle appelle « le temps de… » on a ainsi le temps de Geneviève ou le temps d’Isidor ou le temps d’ Antan, le temps de l’ange gardien, mais aussi le temps des tilleuls, ou le temps du mycélium, la Nature étant aussi importante que les êtres humains.

L’écriture est belle, tout est affûté, précis, et pourtant le style est poétique et c’est un plaisir de la suivre dans des contrées où je n’ai pas l’habitude de me retrouver… j’ai aimé notamment ces âmes qui errent sur le village, qui défilent parfois et finissent par se croire, vivantes, réincarnées en quelque sorte.

C’est ma première incursion dans l’univers d’Olga Tokarczuk, qui a obtenu le prix Nobel de littérature en 2019, et j’ai adoré, ce village, ces personnages, la réflexion sur la vie. Tout m’a plu et je vais continuer à explorer ses romans avec, notamment, « Sur les ossements des morts ».

C’est ma deuxième lecture dans le cadre du challenge « Le mois de l’Europe de l’Est » et ce magnifique roman est un coup de cœur.

L’auteure :

Née en 1962, Olga Tokarczuk est la romancière polonaise la plus célèbre de sa génération et la plus traduite dans le monde. Aux Éditions Robert Laffont, elle a publié Dieu, le temps, les hommes et les anges en 1998, puis Maison de jour, maison de nuit en 2001.

Suivront aux Éditions Noir sur blanc, entre autres, Les Pérégrins en 2010, récompensé du Man Booker Prize 2018, et Les Livres de Jakób en 2018, finaliste du prix Femina étranger et couronné, comme le premier, du prix Nike, qui prime le meilleur roman polonais de l’année.

Extraits :

Au centre d’Antan, Dieu a dressé une colline qu’envahissent chaque été des nuées d’hannetons. C’est pourquoi les gens l’ont appelée la montagne aux hannetons. Car Dieu s’occupe de créer, et l’homme d’inventer des noms.

La raison d’un ange ne ressemble pas à celle de l’homme, il ne tire pas de conclusions, ne juge pas, ne pense pas de manière logique. A certains humains, un ange pourrait paraître stupide. Mais, l’ange, depuis l’origine des temps, porte en lui le fruit de la connaissance, le savoir pur : une raison affranchie de la pensée, et du même coup des erreurs – ainsi que de la peur qui les accompagnent…

Les choses sont des existences immergées dans une autre réalité, là où il n’y a ni temps ni mouvement. Nous ne voyons que leur surface. Or c’est le reste, plongé dans l’ailleurs, qui détermine la signification et le but de chaque objet. Un moulin à café, par exemple.

Le moulin à café est un morceau de matière auquel a été insufflée l’idée de la mouture.

Expulsée du corps en état d’ivresse, abasourdie, privée d’absolution et de carte pour la guider vers Dieu, l’âme demeura comme un chien près du cadavre qui se refroidissait dans la jonchère.

Une âme de cette sorte, aveugle et désemparée, cherche obstinément à réintégrer le corps. Pourtant, elle se languit du pays dont elle est précédemment venue, où elle a séjourné de toute éternité, d’où elle a été précipitée dans le monde de la matière.

Imaginer, c’est en somme créer, jeter un pont entre la matière et l’esprit. Surtout quand on pratique aussi souvent qu’intensivement. L’image se transforme alors en gouttelettes de matière et s’intègre aux courants de la vie. Parfois, en cours de route, elle se déforme quelque peu. En somme, tous les désirs humains se réalisent, s’ils sont suffisamment intenses, mais pas toujours de la manière qu’on avait imaginée.

Moi, en fait, je les aime bien, les Slaves. Tu sais que le nom de cette race vient du mot latin slavus, « serviteur » ? C’est un peuple qui a la servilité dans le sang.

Elle les regarda défiler jusqu’au crépuscule et la procession ne paraissait pas avoir de fin. Ils défilaient toujours quand elle ferma les yeux. Elle sut que Dieu les regardait aussi. Elle vit Son visage. Noir, effrayant, plein de cicatrices.

Et plus le monde s’adonnait au progrès, plus il chantait les louanges de la vie, plus il y avait foule dans le temps des morts, pus les cimetières bourdonnaient de voix d’outre-tombe. Les défunts y recouvraient leur lucidité, constataient avoir gaspillé le temps qui leur avait été accordé. Après la mort, ils découvraient le mystère de la vie, mais c’était une découverte vaine.

L’homme attelle le temps au char de sa souffrance. Il souffre à cause du passé et il projette sa souffrance dans l’avenir. De cette manière, il crée le désespoir. Llalka (la chienne), elle, ne souffre qu’ici et maintenant.

Lu en mars 2021

Publié dans Challenge le mois de l'Europe de lEst, Littérature polonaise, Polars

« Pyromane » de Wojciech Chmielarz

Je vous parle aujourd’hui d’un polar que j’ai lu dans le cadre du Challenge « Le mois de Pays de l’Est organisé par Patrice :

Résumé de l’éditeur :

À Varsovie, au cœur d’un hiver glacial, l’inspecteur Mortka est appelé un samedi matin aux aurores sur les lieux d’un incendie criminel. Dans les ruines fumantes d’une villa d’un quartier chic, on découvre le corps de Jan Kameron, un businessman qui a connu des revers de fortune. Sa femme Klaudia, une ex-star éphémère de la chanson, lutte pour sa vie à l’hôpital.

 
Mortka espère d’abord qu’il s’agisse d’un règlement de comptes lié aux affaires pas toujours limpides de Kameron. Mais bien vite, il lui faut se rendre à l’évidence : un pyromane sévit dans les rues de la capitale, balançant des cocktails Molotov par les cheminées et semant la mort sur son passage…

Il faudra toute la ténacité de Mortka, déjà fragilisé par son divorce récent et épuisé par les fiestas de ses colocs étudiants, pour mener à bien une enquête où les fausses pistes abondent. Sans compter le harcèlement de sa hiérarchie qui lui colle une profileuse dans les pattes, et le comportement suspect de son adjoint porté sur la boisson…

Ce que j’en pense :

Le roman commence par la description de la manière dont le pyromane déclenche l’incendie d’une maison, et les émotions qu’il ressent, la jouissance, notamment, qui lui déclenche une érection.

La maison est celle de Jan Kameron, businessman douteux qui a joué en bourse et perdu des sommes astronomiques. Il a épousé une starlette, Klaudia Klau qui a failli être miss Pologne, et a enregistré un disque à succès et ensuite, les flops se sont succédé… le couple aurait dû être absent ce soir-là.

Kowalski, le pompier, a appelé l’inspecteur Jakub Mortka car Kameron est mort, carbonisé, alors que sa femme, qu’il avait enfermée dans un placard, à la suite d’une dispute a réussi à s’échapper, grièvement brulée.

Kowalski s’est aperçu que d’autres incendies bizarres avaient eu lieu dans ce quartier résidentiel, avec la même technique de mise à feu. L’inspecteur va donc mener l’enquête secondé par, Kochan, son adjoint efficace mais avec une tendance à boire…

En fait, c’est plus compliqué qu’il n’y paraît : Kameron était mort avant de rôtir…

C’est ma première incursion dans les aventures de l’inspecteur Mortka, sa première enquête en fait, et je dois dire que ce polar, de structure classique dans la manière de mener l’enquête, m’a bien plu. Il y a des rebondissements, des interactions entre la vie des policiers et l’intrigue et je me suis laissée emporter.

L’inspecteur Mortka, alias le Kub, divorcé, deux enfants, dont la vie de famille est aussi compliquée que celle d’Erlendur d’Indridason, avec des faiblesses qui le rendent attachant, m’a bien plu et donné l’envie de continuer à suivre ses enquêtes. Et son adjoint n’est pas en reste, dans un autre genre, j’ai eu très souvent envie de lui mettre des claques avec son misogynie XXL.  

On est frappé par le contraste saisissant qui existe entre les moyens de la police, avec un ordinateur qui met au moins cinq minutes pour démarrer, quand il veut bien démarrer, et ceux des délinquants, qui sont carrément des mafieux, les poings et la gâchette faciles. Ou encore par la consommation vertigineuse de vodka. Ou a aussi le procureur toujours pressé, la hiérarchie qui met la pression, à cause de la Presse, mais cela c’est valable à peu près dans tous les pays.

Le style de Wojciech Chmielarz, (j’ai réussi à mémoriser et orthographier son nom de famille mais j’ai encore du mal avec son prénom !) m’a plu, aussi bien l’enquête que les personnages et l’écriture

En fait, j’ai commencé à m’intéresser aux auteurs polonais, par le biais du Challenge « Le mois de l’Europe de l’Est » et je me suis rendu compte que, hormis les auteurs russes, je n’en connaissais pratiquement pas les autres. J’ai découvert, l’an dernier les enquêtes du procureur Teodore Szacki d’un auteur polonais de polars : Sygmunt Miloszewski qui m’avait bien plu également.

J’avais une liste de livres pour le challenge 2021, mais la motivation étant en berne, j’ai revu mes exigences à la baisse, mais je fais de belles découvertes, et passer par des polars m’a stimulée. Les deux opus suivants sont déjà dans ma PAL…

7,5/10

L’auteur :

Wojciech Chmielarz, né en 1984, est journaliste et rédacteur en chef de niwserwis.pl, un site internet dédié à l’étude du crime organisé, du terrorisme et de la sécurité internationale.

Il est l’auteur de quatre romans mettant en scène l’inspecteur Mortka, pour lesquels il a été nominé trois fois au prestigieux prix du Gros Calibre, récompensant les meilleurs polars polonais.

Extraits :

L’inspecteur Jakub Mortka, dit le Kub, finit une dernière gorgée de café dans le gobelet de son Thermos. La boisson chaude le réveillait plaisamment. Il s’examine dans le rétroviseur. Il avait une tête affreuse. Pas rasé, les yeux cernés, un teint gris terreux qui lui donnait au moins cinq ans de plus que dans la réalité…

Quel foutu pays ! se dit-il. Ceux qui risquent leur vie au nom de l’ordre, du droit, de la protection des proches ne gagnent que des clopinettes. Et on exige d’eux d’être disponibles à chaque appel et professionnellement efficaces.

Ce sont (les pyromanes) des criminels en série. Des malades, parce que la pyromanie est une maladie. Le plus souvent des jeunes, des hommes d’une vingtaine d’années. Ils commencent par allumer de petits feux, puis visent des objectifs plus importants, pour finir avec des maisons, des hangars, des annexes de jardins. Ils éprouvent de la haine pour le monde, et ont des problèmes d’acceptation de soi.

Les policiers avaient trop peu d’argent, trop peu d’hommes, de moyens et de droits pour lutter contre un véritable groupe organisé, tel que Borzestowski, justement avait organisé le sien. Ce gangster n’avait pas à demander s’il pouvait briser des os, brûler une voiture ou loger une balle dans le crâne d’untel ou d’un autre. Il n’avait qu’à le faire. Quand la police, de son côté, étouffait sous la bureaucratie.

La bicoque n’était pas grande et contenait tout au plus trois pièces, cuisine et salle d’eau comprises. Un hangar, des toilettes peut-être hors d’usage, une niche à chien et une serre démolie dont l’intérieur était aussi enneigé que la cour, complétaient le tableau. Le tout ressemblait à un musée délabré de la campagne polonaise, destiné à montrer un retard de civilisation.

Lu en mars 2021

Publié dans Dystopie, Littérature Royaume-Uni

« La fracture » de Nina Allan

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui sort du cadre de mes goûts habituels, mais en ces temps perturbés, j’ai eu envie d’évasion :

Résumé de l’éditeur :

Le 16 juillet 1994 dans la région de Manchester, Julie Rouane, dix-sept ans, prétexte un rendez-vous avec une copine pour s’absenter du domicile familial… et disparaît pendant plus de vingt ans.

Longtemps après l’abandon de l’enquête par la police, faute d’indices concrets – Raymond Rouane, persuadé que sa fille est toujours vivante, continue à explorer seul toutes les pistes possibles. En vain. La mère de Julie et sa sœur cadette, Selena, tentent-elles aussi de faire front, chacune à leur manière.

Puis un soir, Julie refait surface à l’improviste. Alors qu’on avait soupçonné que l’adolescente ait pu être enlevée et assassinée – un homme de la région ayant avoué plusieurs meurtres de femmes –, l’histoire que Julie raconte à Selena est tout à fait différente. Mais est-il possible de la croire ?

« Perturbant et brillant. » Alice Develey, Le Figaro

« Nina Allan nous entraîne de surprise en surprise, et c’est particulièrement réjouissant. » Grazia

Ce que j’en pense :

Julie Rouane quitte la maison en claironnant qu’elle va chez une copine et on ne la revoit plus. Meurtre, fugue ? la police a fini par arrêter d’enquêter.

Cette disparition a, comme il se doit, fait exploser la famille, le père, Raymond refusant cela, se met à chercher sa fille, parcourant des centaines de km pour suivre toutes les pistes imaginables, ce qui lui coûtera son emploi et le rendra fragile sur le plan mental et il finira par y laisser la vie, le cœur brisé. Son couple pourtant très soudé volera en éclats, sa femme préférant se faire une raison. Quant à la jeune sœur de Julie, Selena, elle aura du mal à trouver sa place.

Évidemment, Julie refait surface, une vingtaine d’années plus tard, reprenant contact avec Selena… et à partir de là, on part dans des invraisemblances, des délires sans fin. On comprend très vite le sens du titre : fracture, faille spatio-temporelle, ou fracture de la famille ?

Le récit s’étire, entrecoupé de coupures de journaux ou d’enquêtes sur les extraterrestres ou autres ou de choses qui n’ont rien à voir avec l’intrigue, telle Stephen Dent, et son poisson orange qui est harcelé et finit par suicider…

Je l’ai terminé par curiosité, pour savoir comment cela pouvait finir et le moins qu’on puisse dire c’est que cela ne finit pas (ou presque), j’étais tellement déstabilisée par le récit que j’ai eu l’impression de tourne en rond, en me demandant si c’était moi qui débloquais ou l’auteure, et pourtant j’ai l’esprit très ouvert, j’étais une assidue de la série « X Files » à l’époque.

J’ai cédé à la tentation car on me promettait, entre autres, un récit perturbant et brillant (Le Figaro) et d’autre part, les critiques que j’avais lues, çà et là, étaient très partagées ; il semblerait que, soit on adore, soit on apprécie peu…

Quant à l’écriture, je ne retiens que la confusion, les répétitions, les détails superflus, la numérotation bizarre des pages mais c’est peut-être dû au livre électronique…

Côté perturbant j’ai été servie, tant cette intrigue est capillotractée, mais réjouissant ou brillant, non, d’où une frustration intense … je lis rarement des dystopies, ou des livres étiquetés « Science-Fiction »  ou « fantastique » et cette expérience ne va me pousser à m’y aventurer ; la curiosité joue parfois des tours.

C’est le premier livre de Nina Allan que je lis et je n’ai pas du tout envie de continuer. Comme je le dis toujours, la lecture doit toujours être un plaisir, quand cela devient un pensum, il vaut mieux s’abstenir.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions 10/18 qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure…

#LaFracture #NetGalleyFrance

4/10

L’auteure :

Nina Allan, née le 27 mai 1966 à Londres au Royaume-Uni, est une romancière et nouvelliste britannique.

Incipit :

L’AVANT

Selena se lia d’amitié avec Stephen Dent l’été d’avant l’été où Julie disparut. Stephen Dent habitait sue Sandy Lane, à quatre ou cinq maisons de là où habitaient Selena, Julie et leurs parents. Il enseignait dans un lycée catholique, Carmel Collège, mais Selena ne le sut que plus tard. La première fois qu’elle vit Stephen, il descendait du bus. Elle le remarqua à cause de ce qu’il portait : un seau en plastiques transparent avec un gros poisson orange qui nageait dedans. Selena regarda l’homme entrer dans sa maison, puis elle entra chez elle. Deux jours plus tard, elle le revit ; il achetait des nouilles chinoises précuites dans la supérette Spar en bas de Pepper Street. Selena s’y trouvait avec sa sœur Julie. Julie achetait un rouge à lèvres brillant et Selena un magazine de mode pour adolescentes, mais elles cherchaient surtout un prétexte pour sortir de la maison.  L’été de Stephen Dent fut aussi l’été où les parents de Selena faillirent se séparer…

Lu en mars 2021

Publié dans BD

« Sur un air de fado » de Nicolas Barral

Place à la BD aujourd’hui avec ce splendide ouvrage :

Résumé de l’éditeur :

Lisbonne, été 1968.

Depuis 40 ans, le Portugal vit sous la dictature de Salazar.

Mais, pour celui qui décide de fermer les yeux, la douceur de vivre est possible sur les bords du Tage. C’est le choix de Fernando Pais, médecin à la patientèle aisée. Tournant la page d’une jeunesse militante tourmentée, le quadragénaire a décidé de mettre de la légèreté dans sa vie et de la frivolité dans ses amours.

Un jour où il rend visite à un patient au siège de la police politique, Fernando prend la défense d’un gamin venu narguer l’agent en faction. Mais entre le flic et le médecin, le gosse ne fait pas de distinguo. Et si le révolutionnaire en culottes courtes avait vu juste ? Si la légèreté de Fernando était coupable ?

Le médecin ne le sait pas encore, mais cette rencontre fera basculer sa vie…

Ce que j’en pense :

L’histoire démarre sur un beau paysage, lumineux et plein de douceur : Estoril, le 3 août 1968, Salazar lit son journal face à la mer. On lui annonce l’arrivée de la pédicure, il s’assoit en continuant à lire et la chaise casse, il tombe… AVC ? quoi qu’il en soit, il est obligé d’abandonner le pouvoir.

Tout le monde en parle, et cela s’agite au siège de la tristement célèbre P.I.D.E. (Policia Internacional & Defesa do Estado) alias police d’état…

Le docteur Fernando Pais est en train de s’y rendre, comme tous les matins, pour soigner l’inspecteur ; lorsqu’il arrive sur les lieux des gamins sont en train de mettre le feu à une crotte de chien plié dans un journal et le plus téméraire sonne… le doutor lui sauve la mise, temporairement. Dans le bureau, on plaisante sur l’accident de chaise du dictateur, alors que d’autres interrogent de manière musclée, comme il se doit, un jeune homme.

Le docteur retourne à son cabinet et une de ses maîtresses lui faisant faux bond décide d’aller « prendre une cuite » avec son ami, dans l’Alfama. Et tous les deux vont parler du passé, de l’époque où ils étaient étudiants, de Marisa, communiste qui deviendra l’épouse du docteur, alors que lui vient d’une famille ayant pignon sur rue donc penchant plus de côté de la droite. Il n’est pas très bien accueilli par les amis de Marisa…

Il sera rappelé pour examiner un détenu, en fait on lui demande de le remettre sur pied pour que les policiers puissent continuer à le torturer… Il subit des pressions mais sa rencontre avec Joao, et surtout la famille de celui-ci lui fait prendre conscience peu à peu de sa passivité.

La guerre d’Angola se dessine, en toile de fond comme le fado.

J’ai aimé l’histoire du docteur Fernando Pais, l’ambiance de Lisbonne, cette ville magnifique, que l’on parcourt dans cette BD et l’architecture est très bien représentée sur les planches. Le tramway est un des personnages, certains quartiers tel l’Alfama avec ses ruelles en pente qui descendent vers l’estuaire du Tage… Les couleurs sont belles et elles varient en fonction de évènements, des moments joyeux ou sinistres…

On croise Horacio Lobo Antunes qui deviendra plus tard un écrivain et psychiatre connu, qui n’est autre ici que l’ami de Pais auquel il confie un manuscrit « L’enfant et la baleine » pour qu’il lui donne son avis. Antunes va être censuré par la dictature, tant pour ses écrits que pour son homosexualité. Entre parenthèses, on attend toujours le prix Nobel…

On rencontre aussi un homme, dans le train, qui s’appelle… Perreira comme le journaliste spécialisé dans les nécrologies, du beau roman d’Antonio Tabucchi, « Perreira prétend » qui parcourt la ville en avalant des tonnes de citronnade.

Nicolas Barral évoque aussi la torture, et fait un clin d’œil à Fernando Pessoa : un des prisonniers finit par donner des noms, qui sont en fait les pseudonymes du l’écrivain. On sent l’amour que l’auteur porte à Lisbonne et au Portugal qui est le pays de sa femme.

J’aime bien le portugais, ses sonorités, et Nicolas Barral l’utilise avec des expressions, ou les titres des chapitres par exemple.

J’ai choisi cette BD, roman graphique, vue la taille parce que le Portugal est le pays où né mon mari et qu’il a dû fuir sous la dictature dans des conditions assez rocambolesques, comme la plupart. J’y suis allée pour la première fois quelques mois après la Révolution des Œillets et son histoire, sa culture, le fado m’intéressent depuis longtemps même si je parle très mal la langue (il a choisi d’être Français et n’a pas souvent envie d’y retourner…

On a de très belles images dans les tons gris bleu de la baleine dans le port puis au-dessus de Lisbonne, sous la forme d’un rêve de Fernando Pais qui s’est endormi sur le manuscrit…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions qui m’ont permis de découvrir ce roman graphique et son auteur. Mais, je tiens à préciser que la version numérique ne convenant pas j’ai préféré l’acheter, pour profiter des couleurs, pour revenir en arrière… Lire une BD sur un ordinateur enlève beaucoup de plaisir et en plus c’est très inconfortable…

#Surunairdefado #NetGalleyFrance

L’auteur :

Né en 1966 Nicolas Barral est un dessinateur de bande dessinée. Il débute sa carrière à OK Podium où il réalise les pages BD. En 2008, il est le scénariste de « Mon pépé est un fantôme », puis publie avec Tonino Benacquista « dieu n’a pas réponse à tout ».

Avec « Sur un air de fado », il est pour la première fois scénariste et dessinateur.

Extrait :

« Mon hypothèse est que le consentement est dans la nature des Portugais. N’ayant jamais connu que la dictature, nous avons appris à nous contenter du bonheur que Salazar nous octroie.

Mais si cette soumission est ancrée en nous, n’est-ce pas aussi qu’elle présente certains avantages ?

Dans un régime libéral, l’homme est en prise directe avec son bonheur, dont il fabrique lui-même les ingrédients. Par conséquence, s’il échoue, il ne peut s’en prendre qu’à lui-même.

N’est-il pas plus confortable, au fond, d’avoir au-dessus de soi quelqu’un à qui s’en remettre ou contre lequel se retourner ? »

Lu en mars 2021

Publié dans Littérature française

« Le bonheur est au fond du couloir à gauche » de J. M. Erre

Je vous parle aujourd’hui d’un livre, choisi dans le but de rire un peu, dans cette époque qui ne parle que virus, vaccins, meurtres entre jeunes de bandes rivales…

Résumé de l’éditeur :

Michel aime Bérénice, la femme de sa vie depuis trois semaines. Mais Bérénice le quitte brutalement un matin, au réveil.

Michel le dépressif, grand consommateur d’anxiolytiques et d’œuvres de Michel Houellebecq, décide alors de s’atteler au plus grand défi de sa vie : reconquérir l’amour. Ses armes ? Les recettes de bonheur délivrées par la collection d’ouvrages de psychologie positive que lui a laissée Bérénice.

Michel s’est donné douze heures pour devenir enfin heureux et récupérer sa bienaimée. Alors autant le dire tout de suite : c’est pas franchement gagné !

Le bonheur est au fond du couloir à gauche est le récit drôlement désespéré de la quête du bonheur sur fond de désarroi contemporain, de faillite du modèle occidental, d’épuisement des idéologies, de crise de la masculinité, d’urgence climatique et de tartines de Nutella.

Ce que j’en pense :

Le héros, Michel H. (il a fait des recherches sur les noms de famille commençant pas H. car le point est très important !) est plongé dans une dépression sans fond, la Mélancolie, depuis de longues années et vit dans son appartement dans des conditions pour le moins bizarres.

Son grand amour, Bérénice, l’a quitté, en fait ils étaient couple depuis trois semaines… et il aimerait la reconquérir et pour cela se précipite sur Internet où l’on trouve forcément une solution à tous les problèmes… Il va partir dans tous les sens, un marabout qui lui promet le retour de la belle dans quelques heures, moyennant une cinquantaine d’euros qu’il débourse allègrement (il a trois crédits à la consommation sur le dos alors un peu plus un peu moins…

Il est âgé de vingt-cinq ans, sous antidépresseurs et anxiolytiques depuis l’enfance pratiquement et connaît toute la pharmacopée, et donc l’automédication…

Évidemment, Michel H. est un fervent admirateur de Michel Houellebecq qui est, dit-il, son comique préféré et rêve de devenir écrivain comme lui. Et on va avoir souvent des allusions à la prose ou la dépression de l’auteur de « Sérotonine » et un autre homme est en compétition pour la première place : Emmanuel Macron et ses dents du bonheur (vous avez saisi la fine allusion !), porteur d’espoirs, le remède ultime dit-il. Ceci dit si Bérénice ne revient pas il reste la possibilité du suicide dont il va chercher le mode d’emploi sur… Internet. Mais, quid de l’efficacité : aucune personne qui a réussi son suicide n’est là pour témoigner.

Autre solution : lire tous les livres sur le bonheur que lui a laissé volontairement Bérénice, et ensuite c’est l’agitation maniaque avec l’esprit qui part dans tous les sens…

Quand il veut réfléchir ou décompresser au choix il reste fixé devant BFMTV, même si c’est le moment des pubs.

J’avoue que j’ai bien rigolé et c’était le but recherché après quelques lectures plutôt rudes, certaines solutions étant abracadabrantesques…

Déjà, on commence fort avec en exergue une citation de Michel Houellebecq : « N’ayez pas peur du bonheur, il n’existe pas »

J’ai bien aimé la comparaison entre la naissance et l’expérience de mort imminente ou encore lorsqu’il essaie de se convertir au rangement pour « épurer les miasmes » en explorant toutes les méthodes possibles alors qu’il n’y arrive pas passant de la suppression du gluten, à la pollution et à la surconsommation …. Cela donne des moments savoureux.

J’ai passé un bon moment avec ce roman, véritable antidote à la morosité ambiante, et un nombre de pages qui permet de ne pas tomber dans l’exaspération devant le comportement et le raisonnement du héros. Si tous les livres de J. M. Erre sont aussi drôles que celui-ci je veux bien retenter l’expérience car c’était ma première incursion dans son univers. En tout cas, l’auteur semble bien maîtriser les fonctionnements de personnes atteintes de troubles bipolaires.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Buchet Chastel, que j’apprécie beaucoup, pour m’avoir permis de découvrir ce roman et son auteur.

7/10

L’auteur :

J.M. Erre est né à Perpignan en 1971. Il enseigne le français et le cinéma dans un lycée de Sète. Tous ses romans pour adultes sont publiés chez Buchet Chastel.

Il écrit aussi des romans jeunesse, édités chez Rageot. Il tient également une chronique hebdomadaire pour Groland.

Extraits :

Notre naissance est une expérience de mort imminente. Reste juste à connaître la durée de l’imminence.

Suite à neuf mois paradisiaques dans un bain d’Éden amniotique thermostat 2, j’ai été brutalement mis à la porte sans préavis. Expulsé dans le froid, nu et sans défense : on ne ferait même pas subir ça à des punks à chien squatteurs d’immeubles.

J’ai été un enfant triste et un adolescent cafardeux avant de devenir un adulte neurasthénique. A l’heure de la civilisation zapping qui change d’avis, de conjoint ou de smartphone comme de chaussettes, ma fidélité à la mélancolie est assez rare pour être signalée.

Je suis né le jour du déclenchement du génocide rwandais. J’ai été baptisé la veille du massacre de Srebrenica. Mon premier mot, prononcé alors qu’on annonçait la mort de François Mitterrand à la télévision, a été « prozac ». j’ai eu mon premier chagrin d’amour le 11 septembre 2001…

J’allume BFMTV pour un conseil santé. Le rhume me brouille l’esprit et diminue mon acuité intellectuelle. On ne peut pas se suicider correctement dans ces conditions.

Et si le suicide n’était pas une fin libératoire menant à un réconfortant néant ? Et si, croyant m’ôter la vie, je m’infligeais une nouvelle NDE avec long tunnel et lumière au bout ? Et si, en entrant dans la lumière… Je naissais à nouveau…

Un moratoire sur le suicide me paraît plus sage. Je regrette encore une fois le manque de témoignages de première main sur ce geste fatal mais, en l’état actuel de mes connaissances, je préfère m’abstenir. Trop dangereux, le suicide.

J’appelle mes parents pour trouver un peu de réconfort. Le répondeur du gardien me rappelle les horaires d’ouverture du Père-Lachaise. Je laisse un message à transmettre à M. et Mme H., division 6, juste à côté de la tombe de Jim Morrison…

A l’école primaire, mes camarades se goinfraient de carambars, chamallows et autres fraises Tagada. Moi, je préférais les pilules roses. Ils étaient accros aux bonbecs, je carburais déjà aux benzodiazépines…

Avec mon H. tout court pointé, j’ai toujours eu l’impression qu’il me manquait un bout. « Un bout de cerveau » me disait une ancienne compagne qui avait beaucoup d’humour, elle.

Un blog très sérieux (son auteur a un Deug d’histoire-géo) révèle la terrible vérité. Selon lui, notre gouvernement nous gaverait volontairement de gluten et de lactose pour affaiblir notre corps et ramollir notre esprit afin de nous maintenir dans un état de soumission. Cela pourrait même être un complot international lié aux Illuminatis (à vérifier)

Lu en mars 2021

Publié dans Littérature italienne

« La promesse d’Edna » de Romina Casagrande

Je vous parle aujourd’hui d’un livre d’un roman qui va sortir prochainement et que j’ai eu la chance de découvrir grâce à NetGalley.

Résumé de l’éditeur :

Edna vit seule dans le nord de l’Italie et consacre son temps à son jardin et à son perroquet, Emil. Aux yeux de tous, c’est une dame sans histoire. Pourtant, quand le hasard lui permet de retrouver la trace de son meilleur ami perdu de vue depuis des années, Edna se lance dans un projet complètement fou pour le revoir : un périple à travers les montagnes, direction Ravensburg. Ce sera son grand voyage de « retour », celui qu’elle a attendu d’accomplir toute sa vie. Car elle a déjà emprunté cette route une fois, en sens inverse, dans les années 1930. Jacob et elle avaient essayé de s’échapper de la ferme où ils étaient exploités ; seule Edna avait réussi. Ils s’étaient promis de rester toujours ensemble, mais leur plan a échoué. Accompagnée d’Emil, Edna reprend la route. De rencontres-surprises en amitiés nouvelles, malgré les obstacles et les gens trop raisonnables, à eux de prouver qu’il n’est pas de montagne infranchissable pour qui a une promesse d’enfance à tenir.

Ce que j’en pense :

Edna est une vieille dame nonagénaire vivant au nord de l’Italie, qui s’occupe de sa maison, de son jardin et de son perroquet Emil, qui avance en âge lui-aussi (près de 70 ans !)

Adele, sa voisine lui fait ses courses, au grand dam de son mari, tellement autocentré qu’il en vient à trouver ridicule l’empathie de son épouse pour les personnes âgées, pour lui, c’est l’EHPAD la seule solution, hors de la vue… il vit dans le virtuel, avec son projet de maison d’hôtes et s’endette dans le dos de sa famille.

Un jour où elle apporte les courses à Edna, avec le précieux magazine Stern (Edna les conserve tous depuis la nuit des temps), celle-ci tombe sur un article évoquant une grave inondation et où il est question d’un certain Jacob qui a dû être hospitalisé et les souvenirs vont refluer. Et il se décide à faire le chemin à l’envers pour aller retrouver cet homme qui a était important dans son enfance.

Lorsqu’elle était enfant, Edna de père Allemand et de mère Italienne, a perdu son frère Martin à la suite d’une maladie qui a ruiné ses parents. Elle est devenue celle qui est de trop et ses parents décident de la « céder » à une ferme à Ravensburg. Elle part, avec son sac à dos, sa poupée (offerte par Martin), à pied, escorté par un prêtre, le père Gianni, avec à peine un au revoir de son père, sa mère restant muette.

C’est le début d’un long périple, à pieds, avec des leçons de morale, prières pour toute aide, au terme duquel elle arrive à une immense ferme où les enfants sont pratiquement réduits en esclavage, trimant du matin au soir, à peine nourris, avec les coups, les mains baladeuses des paysans, les viols…  Seul Jacob, un peu plus âgé, est gentil avec elle, et ils se retrouvent quand ils le peuvent, à l’ombre du grand cerisier, pour parler un peu.

Un jour, à la foire, Jacob aperçoit un « oiseau de paradis » comme il dit. Il s’agit d’Emil, réduit en esclavage lui-aussi pour le faire travailler devant le « public ». Jacob va l’acheter et c’est à trois qu’ils essaieront de s’évader. Le plan est minutieusement mis au point, mais un petit retard et Edna partira seule, se culpabilisant de toute sa longue existence d’avoir dû le laisser.

J’ai aimé cette relation forte qui s’installe entre Jacob et Edna : lui, connaissait les maîtres à éviter et pourtant il choisit d’aller dans la même ferme qu’elle. Tous ces enfants ne veulent qu’une chose, résister aux mauvais traitements mais certains, tel Bastian, préfèrent ne rien dire, se faire oublier pour éviter les représailles, alors que Jacob et Edna veulent s’échapper, surtout Jacob en fait. Beaucoup laisseront leur vie avec ces traitements inhumains, tel Anja qui a disparu un jour, sans laisser de traces mais brutalement.

La construction du récit, alternant les épisodes du passé sous forme de souvenirs qui remontent, le présent, avec l’histoire d’Adèle, les péripéties du voyage, les personnes qui viennent en aide à la vieille dame qui marche, et les autres, les douleurs, car elle est âgée maintenant et en plus elle transporte Emil dans sa cage, sur les sentiers caillouteux comme sur le bitume…

J’ai beaucoup aimé ce voyage initiatique, ce désir de retourner aux sources et tenter de réparer ce qui peut l’être ou pas et puis une promesse est une promesse…

Je ne connaissais pas le destin de ces enfants souabes, dont l’un des parents est Allemand et l’autre Italien et sont déconsidérés partout (et encore les nazis ne sont pas encore aux manettes) et que l’on pouvait faire des esclaves comme on voulait pour rentabiliser la ferme. La manière dont ils étaient traités est bien abordée et nous ouvre les yeux sur notre situation « privilégiée ».

Je mettrais quand même un petit bémol: durant ce périple on rencontre beaucoup de personnes, certaines sont un peu trop caricaturales, les motards ou Tenzin, bouddhiste de fraîche date, on croise aussi des substances « illicites » mais ils permettent de respirer entre deux scènes dures…

J’ai beaucoup aimé mettre mes pas dans ceux d’Edna, découvrir ses pensées, sa manière de raisonner, son courage, son opiniâtreté devant les difficultés, les obstacles, elle ne lâche jamais rien et sa sagesse (l’époux d’Adele préfère parler de maladie d’Alzheimer devant son entêtement !). Elle est très inspirante, c’est une amie qu’on aimerait bien avoir.

C’est le premier roman de Romina Casagrande et c’est une belle réussite, car on voyage avec Edna et aussi on découvre ‘du moins en ce qui me concerne) l’Histoire avec le destin de ces enfants de la Souabe et les mauvais traitements, le mépris dont on faisait preuve à leur égard. Cela de passait au début des années trente…

Un grand merci à NetGalley et aux Fleuve éditions qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#LaPromessedEdna #NetGalleyFrance

9/10

L’auteure :

Romina Casagrande est professeure. Elle aime la nature, la montagne, et partage sa maison avec trois perroquets, deux chiens, et un mari. La promesse d’Edna, son premier roman, a connu un grand succès en Italie dès sa sortie.

Extraits :

Des éclats de réminiscences se plantaient dans sa chair, arrivant dans le désordre, sans logique. Les souvenirs décident eux-mêmes à quel moment ressurgir, parfois ils guident la main avant l’esprit. Le cœur suit ou se contente d’écouter.

La nostalgie est une bête qui suce les os, les lisse au point qu’on peut s’y mirer. Edna pensait avoir laisser cette sensation derrière elle, parce qu’elle ne l’avait plus jamais ressentie avec la même intensité que dans son enfance, loin de chez elle.

Soudain, la guerre avait estompé l’horreur de la ferme, parce que rien dans le passé ne fait aussi peur que le présent. Elle l’avait compris en entendant les coups de feu et les tirs de mitraillettes qui résonnaient entre les montagnes, en voyant les jeunes gens partir. Ne pas revenir. Et les mères pleurer.

Il (son père) devenait comme le ciel avant l’orage. Un ciel qui voulait la punir, la chasser avec le déluge comme une chose sale, peut-être parce qu’il pensait que la Mort s’était trompée, n’avait pas emmené le bon enfant.

Qui étaient les gentils ? Qui étaient les méchants ? Peut-être y avait-il du bien et du mal dans chacun d’entre eux. Ils cherchaient seulement à survivre, or jusqu’où pouvons-nous aller, pour cela ? Et Jacob et elle, qu’étaient-ils prêts à faire ?

Pendant un instant, elle se demanda ce qu’étaient devenus les enfants de la Souabe. Qu’était-il arrivé à Anja ? Avait-elle vraiment étouffé en tombant dans la cuve à grain ?

Jacob l’avait toujours su : si on est assez fort pour faire une seule de choses que l’on croit impossibles, alors plus rien ne le sera. Serait-elle capable de traverser cette montagne dont le sommet s’éloignait à chaque pas, tandis qu’une force la tirait vers l’arrière…

Les souvenirs étaient les fils d’une toile où elle était emprisonnée. Ils lui collaient à la peau comme les mèches sur son front.

C’était le chemin que parcouraient les enfants de la Souabe…

… On appelait ainsi les enfants qui partaient travailler dans des fermes de l’autre côté du l’Arlsberg. Quand ils arrivaient à la chapelle Saint-Christophe, qui marquait le début de la descente, ils entaillaient la statue avec un canif et ils conservaient un éclat de bois dans leur poche. Cela les aidait quand ils avaient la nostalgie de chez eux.

Parfois, les mots sont tout ce que nous avons. Et si nous n’arrivons pas à nous en servir, leur absence se transforme en silences qui peuvent nous miner comme une gangrène et emporter le meilleur de nous. Ce sont presque toujours les mots les plus simples qui sont difficiles à dire. 

Mais, elle avait découvert qu’un voyage n’est pas la trace de soi qu’on laisse sur une carte. Il n’est pas une somme de routes, un entrecroisement de lignes ou une succession de villes.

Mais, les traditions ne meurent pas Adele. Elles survivent dans les conditions qui les ont créées : la pauvreté et le désespoir.

Lu en mars 2021