Publié dans Littérature française, Témoignage

« Et tu n’es pas revenu » de Marceline Loridan-Ivens

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’avais envie de lire depuis très longtemps, 2015 pour être plus précise, quand j’ai vu Marceline Loridan-Ivens lors de son passage à La Grande Librairie et le bon moment est arrivé :

Résumé de l’éditeur :

« J’ai vécu puisque tu voulais que je vive. Mais vécu comme je l’ai appris là-bas, en prenant les jours les uns après les autres. Il y en eut de beaux tout de même. T’écrire m’a fait du bien. En te parlant, je ne me console pas. Je détends juste ce qui m’enserre le cœur. Je voudrais fuir l’histoire du monde, du siècle, revenir à la mienne, celle de Shloïme et sa chère petite fille. »

Le 29 février 1944 Marceline Loridan-Ivens a quinze ans lorsqu’elle est arrêtée avec son père lors d’une rafle. Déportée à Birkenau, elle subit l’horreur des camps et parvient à survivre. Son père, lui, ne reviendra jamais d’Auschwitz. Soixante-dix ans plus tard, elle lui adresse une lettre, rédigée avec la romancière et journaliste Judith Perrignon, où elle raconte sa captivité, son retour, sa vie d’après.

Ce que j’en pense :

Marceline Loridan-Ivens raconte sous la forme d’une longue lettre à son père, son arrestation à l’âge de quinze ans lors d’une rafle dans le château familial alors qu’ils tentaient de fuir. Puis le long périple de Drancy vers les camps Auschwitz Birkenau, les mauvais traitements, les fours crématoires, puis la longue marche forcée vers Bergen-Belsen alors que les nazis sont en train de perdre la guerre puis le rapatriement et le difficile retour à la « vie normale ».

Elle se raccroche à l’espoir que son père est vivant. Il lui avait dit, à Drancy, qu’elle s’en sortirait car elle était jeune mais que lui ne reviendrait sûrement pas.

Ils étaient internés à trois km l’un de l’autre, lui à Auschwitz, et elle, à Birkenau et un jour il lui a fait passer un billet dont elle a oublié le contenu à son grand désespoir.

Marceline nous décrit l’horreur des camps, les liens qui se tissent avec ses copines, parmi lesquelles Françoise, Simone Jacob ; elles garderont des liens durant toutes leurs vies.

Elle aborde avec beaucoup de finesse, de pudeur, ce qu’on appellera plus tard, la culpabilité de survivant, comment accepter d’être revenu quand tant d’autres sont morts. Comment se construire une nouvelle vie, envisager de se marier et d’avoir des enfants, surtout quand on est obligé de se taire : personne n’a envie d’entendre ce qui leur est arrivé, ceux qui ont tenté de raconter ont été traités de fous…

Ses liens avec sa famille ne seront plus jamais les mêmes : son petit frère aurait préféré que ce soir leur père qui revienne, sa mère lui demande si elle a été violée par exemple car cela rendrait un mariage trop compliqué.

La question qui se pose au fil des ans est : « est-ce qu’on a bien fait de revenir ? N’aurait-il pas été préférable qu’on reste là-bas, qu’on meurt dans les camps ? et le passage de l’an 2000 montre bien que tout pourrait recommencer, avec la catastrophe du 11 septembre où le monde entier a assisté en direct à l’effondrement des tours du World Trade Center, où l’espoir de la Création de l’état d’Israël dont le père de Marceline avait tant rêvé ne soulèvera qu’une guerre permanente.

Une scène terrible : Mala, qui avait tenté de s’échapper du camp, a été rattrapée, et transportée sur une charrette, les mains ficelées dans le dos, vers la potence et jusqu’au bout, elle a injurié le commandant SS et ses sbires :

Elle s’est mise à parler en français, « Assassins, vous aurez à payer bientôt » et à nous toutes :N’ayez pas peur, l’issue est proche ; je sais que j’ai été libre, ne renoncez jamais, n’oubliez jamais ».

J’ai beaucoup aimé la manière dont Marceline Loridan-Ivens évoque la tragédie qu’elle a vécu, dans ce petit livre très court mais très dense. Elle ne se plaint jamais, ne se pose jamais en victime arrive même à faire sourire quand elle évoque Simone Veil qui « dérobe » les petites cuillères au restaurant, pour ne plus jamais avoir à laper la soupe.

A l’époque actuelle, il est important de lire ces témoignages, car le négationnisme à le vent en poupe et lorsqu’il ne restera plus de survivants, on imagine ce que les complotistes vont raconter. J’ai lu beaucoup de livres de documents sur la Shoah, vu des documentaires, des films, (il va falloir que j’essaie de trouver ceux de Marceline et Joris Ivens), entendu des témoignages, mais peu lu de témoignages écrits, du moins pas depuis de longues années et il est temps de s’y mettre de manière plus assidue.

Je ne sais pas si j’aurais le courage aujourd’hui de regarder la série « Holocauste » ou relire Primo Levi, mais j’ai en projet « L’enfant des camps » et « En classe avec Anne Franck » entre autres…

9/10

Comment résister au plaisir de revoir cette émission !

Les auteures :

Marceline Loridan-Ivens, née en 1928, déportée à Auschwitz-Birkenau avec son père a été actrice, scénariste, réalisatrice. On lui doit de nombreux documentaires avec Joris Ivens, dont le 17e Parallèle, mais aussi La petite prairie aux bouleaux avec Anouk Aimée et Ma vie balagan.

Journaliste, collaboratrice du magazine du Monde et de XXI, Judith Perrignon est l’auteure de plusieurs ouvrages, parmi lesquels : C’était mon frère, L’Intranquille, Les chagrins…

Extraits :

J’ai été quelqu’un de gai, tu sais, malgré ce qui nous est arrivé. Gaies à notre façon, pour se venger d’être triste et rire, quand même. Les gens aimaient ça de moi. Mais, je change. Ce n’est pas de l’amertume, je ne suis pas amère. C’est comme si je n’étais déjà plus là.

Les mots nous avaient quittés. Nous avions faim. Le massacre était en cours. J’avais même oublié le visage de Maman. Alors peut-être que ton mot, c’était trop de chaleur tout d’un coup, trop d’amour, je l’ai englouti aussitôt lu, comme une machine qui a faim et soif. Et puis, je l’ai effacé. Y penser trop c’était laisser venir le manque, il rend vulnérable, il réveille des souvenirs, il affaiblit et il tue.

Tes mots ont glissé, s’en sont allés, même si j’ai dû les lire plusieurs fois. Ils emparaient d’un monde qui n’était plus le mien. J’avais perdu tout repère. Il fallait que la mémoire se brise, sans cela je n’aurais pas pu vivre.

Survivre vous rend insupportables les larmes des autres. On pourrait s’y noyer.

Il faut vieillir pour accéder aux pensées de ses parents.

A mes copines, à celles qui étaient mortes comme à celles qui sont revenues, nous étions une bande, unies face à la souffrance, jamais, je ne me suis sentie autant aimée que là-bas. Je sais maintenant qu’elles étaient ma famille, plus que ma famille.

… Nous marchons sans savoir où nous allons, sans savoir combien de jours nous marchons, sans comprendre ni réaliser ce que nous avons vécu,nous traînons les … Nous marchons sans savoir où nous allons, sans savoir depuis combien de jours nous marchons, sans comprendre ni réaliser ce que nous avons vécu, nous traînons des pieds, nous savons que les nazis ont perdu, mais c’est trop tard, beaucoup trop tard pour se réjouir, les souffrances ont été trop grandes, il ne nous reste que le sentiment de l’horreur et de la perte. Où es-tu ? Je ne pense qu’à toi. Mais je ne te cherche pas parmi les autres. Nous ne retrouverons pas comme ça…

Pourquoi une fois revenue au monde, étais-je incapable de vivre ? C’était comme une lumière aveuglante après des mois dans le noir, c’était violent, les gens voulaient que tout ressemble à un début, ils voulaient m’arracher à mes souvenirs, ils se croyaient logiques, en phase avec le temps qui passe, la roue qui tourne, mais ils étaient fous, pas que les juifs, tout le monde ! la guerre terminée nous rongeait tous de l’intérieur.

Je me demande encore où j’ai bien pu perdre ta lettre, si je varie selon les jours—l’ai-je cachée dans un banc de l’étuve quand il a fallu changer de vêtements ? L’ai-je perdue à Bergen-Belsen ? à Theresienstadt ? – si je cherche encore dans les tréfonds de ma mémoire, ces lignes manquantes tout en étant sûre que je ne les retrouverai jamais, c’est qu’elles ont fini par dessiner un recoin de ma tête, où je me glisse parfois avec ce que je n’arrive pas à partager, une page blanche où je peux te parler encore.

Lu en février 2021

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

32 commentaires sur « « Et tu n’es pas revenu » de Marceline Loridan-Ivens »

  1. Un livre bouleversant que j’ai beaucoup aimé et qui m’a marqué. Je m’en souviens comme si c’était hier et pourtant je suis allée vérifier je l’ai lu en 2016…Je savais qu’il te toucherait aussi Bonne fin de journée

    Aimé par 1 personne

    1. ce livre est bouleversant, j’avais déjà été profondément touchée par son passage à LGL elle dégage une telle énergie elle est lumineuse 🙂
      je vais rester un peu dans cette période de l’histoire que j’aime et me bouleverse toujours autant
      NetGalley a accepté ma demande pour « L’enfant des camps » de Francine Christophe et j’ai oublié le nom du co-auteur oups…
      bonne semaine à toi 🙂

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    1. il m’a fallu du temps pour le lire alors que je l’avais depuis sa sortie en poche… mais j’ai temporisé et en plus COVID est passé par là…
      ce livre est bouleversant dans tous les sens du terme et Marceline est tellement lumineuse je lirai ses autres livres mais j’ai 2 autres livres qui m’attendent sur les camps,les enfants dans les camps notamment 🙂

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    1. en fait j’ai mis du temps parce que j’avais peur de ce que j’allais ressentir, c’est une chose d’être conscient de la culpabilité du survivant, mais dans ce livre cela prend une tout autre ampleur on le ressent dans ses tripes 🙂

      Aimé par 1 personne

    1. le pire, c’est que beaucoup d’amateurs de fake news les suivent… Il y aurait du ménage à faire et renforcer l’enseignement de l’Histoire à l’école …
      Marceline Loridan-Ivens dégage une force à l’écran qui m’impressionne toujours 😉

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      1. c’est un peu notre mère à toutes
        le grand regret de ma vie: à quelques semaines près,ce n’est pas elle mais son successeur qui a signé mon diplôme snif
        j’ai dû me contenter de la signature de Jacques Barrot pour le valider

        Aimé par 1 personne

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