Publié dans Littérature française

« Le Berger » d’Anne Boquel

Parfois, la lecture peut être source de déplaisir, voire de révolte, alors même qu’il s’agit d’un livre qu’on a choisi de lire, c’est ce qui s’est passé avec ce roman :

Résumé de l’éditeur :

Lucie est conservatrice d’un petit musée de l’Oise. Rien ne va vraiment mal dans sa vie, rien ne va vraiment bien non plus. Le jour où une amie l’embarque dans un groupe de prière, son existence prend une couleur plus joyeuse. Elle se sent revivre. D’autant que le Berger et maître à penser de la communauté lui fait intégrer le cercle restreint des initiés. Sans le mesurer, elle consacre bientôt toute son énergie à la Fraternité, négligeant son entourage. L’incompréhension gagne ses proches, qui, désarmés, la voient s’éloigner d’eux. Mais, lorsqu’ils s’en inquiètent, leurs questions se heurtent au silence.
Dans son désordre enfiévré, jusqu’où Lucie poussera-t-elle le zèle ?


Premier roman captivant, poignant portrait d’une jeune femme en plein désarroi, Le Berger dépeint sans complaisance la réalité sordide des mouvements sectaires, tout en s’interrogeant sur la quête de spiritualité dans nos sociétés individualistes.

Ce que j’en pense :

Lucie est conservatrice dans un petit musée, auquel une famille a fait don d’un précieux calice, mais tous les membres ne sont pas d’accord avec ce don, d’où une bataille juridique. Lucie travaille avec Louis et Mariette, qui devient son amie et l’entraîne vers un mystérieux groupe de prières.

Ayant peu confiance en elle-même, en ses capacités professionnelles et personnelles, Lucie va suivre Mariette dans sa « quête spirituelle » quitte à se mettre en danger aussi bien pour elle-même que dans son travail.

L’auteure analyse dans ce livre, tout le processus de l’emprise dans une secte « la Fraternité » tenue de main ferme par Thierry que les membres appellent le Berger.

Le désir d’être aimée, d’être reconnue est tellement fort chez Lucie que l’emprise va marcher dans les grandes largeurs, ainsi l’état de liesse dans laquelle elle se retrouve car il l’a appelée par son prénom : « Il connaissait son prénom » euphorie qui va durer toute la semaine qui va suivre.

Thierry le Berger l’a immédiatement identifiée comme victime potentielle, et lui montre à quel point elle est importante pour la « communauté ». La phase suivante de l’intégration est une cérémonie qu’il appelle la « Consécration », elle est adoubée comme les Chevaliers des temps jadis.

Ensuite, intervient l’argent, bien sûr. Il faut donner de son temps, de ses deniers pour aider les autres, sous couvert de maraudes au départ, en plus de la cotisation annuelle à la Fraternité, qui est évidemment fonction des revenus, comme le FISC.

Ensuite, les prières qui n’en finissent pas, sous l’égide du Berger, on psalmodie pendant des heures, pour trouver Dieu, entrer en transe…

Puis, c’est le jeu pervers attraction répulsion, la carotte dans une main le bâton dans l’autre : tantôt le Berger la met en avant, tantôt il l’ignore pour la rendre de plus en plus dépendante de lui. Elle croit en être amoureuse évidemment et si elle n’atteint pas la révélation divine, c’est forcément de sa faute, elle n’est pas assez pieuse, ne donne pas assez sous-entendu de sa personne… alors qu’à cela ne tienne, il faut jeûner, on lui donne une liste d’interdits alimentaires stupéfiante l’ascèse mène à Dieu à moins que ce ne soit au Berger…

Comme le dit Arthur, l’un des membres de la Fraternité : il avait besoin que le Berger lui dise « quoi penser » : lavage de cerveau, plus de libre arbitre, plus de réflexion personnelle, le gourou est là pour penser à sa place…

Manque de nourriture, de sommeil, d’eau souvent, et tout le cortège des conséquences, fatigue, isolement car on ne doit pas garder de liens avec la famille, la vie d’avant… travail forcé dans la communauté…

Je n’en dirai pas davantage, les extraits que je propose parlent d’eux-mêmes… et l’auteure ne nous fait grâce d’aucun détail sur le genre de « bénédiction spéciale » que le Berger auto-proclamé peut pratiquer sur ces jeunes femmes perdues.

Je voudrais aborder l’écriture : le livre est très bien écrit, Anne Boquel, agrégée de Lettres, m’a fait plaisir avec sa manière de manier, le passé simple, l’imparfait du subjonctif…  Certes, c’est un bel exercice grammatical, mais c’est d’une froideur quasi chirurgicale qui entretient le malaise du lecteur, frôlant souvent le dégoût.  C’est le but recherché, bien sûr, mais j’aurais aimé plus de chaleur et d’empathie : je n’ai pas réussi à m’attacher à Lucie.

J’ai choisi ce livre dans le cadre d’une opération masse critique spéciale organisée par Babelio car les sectes et leurs méthodes de conditionnement, d’emprise m’intéressent depuis longtemps et je venais de terminer « Bénie soit Sixtine » alors pourquoi ne pas rester dans le même thème ?

Cette lecture a été très difficile, j’ai lâché le livre plusieurs fois, sous l’effet de la colère, du dégoût mais j’en suis quand même arrivée à bout, pour voir si Lucie arriverait à s’en sortir. Je l’ai refermé avec le plaisir du devoir accompli en fait, mais c’est bien le seul plaisir que j’ai ressentir tant ce fût une épreuve. Je vais m’empresser de l’oublier, ou d’essayer car cela va sûrement laisser des traces…. Et pour couronner le tout, la fin laisse perplexe car ce n’en est pas une, il reste un goût d’inachevé…

Un grand merci à Babelio et aux éditions du Seuil qui m’ont permis de découvrir ce roman ainsi que son auteure. 

7/10

L’auteure :

Agrégée de lettres, Anne Boquel vit et enseigne à Lyon. Elle a coécrit avec Étienne Kern plusieurs essais remarqués sur la littérature et les écrivains.

Extraits :

Elle finissait par vivre de la vie des autres et de tout ce qu’ils lui confiaient, entraînés par sa gentillesse intrusive, avide du moindre détail, fût-il insignifiant. C’était le goût de ces minuscules révélations personnelles qui la poussait, jugeait Lucie, puis la nécessité de se sentir importante dans l’organisation de la Fraternité et spécialement auprès du Berger.

Lucie était depuis peu la proie d’un désir secret, qu’elle jugeait méprisable, mais dont elle ne parvenait pas à se débarrasser. Elle souhaitait, dans la foule des petits frères et sœurs, être distinguée par le Berger.

Pour que tout s’accomplît dans les règles, il fallait se rendre digne du fiancé céleste en pratiquant la charité. Donner de soi, de son bien, de son temps, de son énergie : sa consécration était à se prix, Agnès le lui avait bien fait comprendre.

Il s’agissait d’abord de contribuer financièrement à l’œuvre d’amour qui était celle de la Fraternité. En s’engageant, le membre consacré prenait aussi la décision de verser une part de ses revenus au profit des plus démunis, en plus de la cotisation annuelle…

Sa confiance en Thierry était absolue. Longtemps, il avait cherché un guide, quelqu’un qui lui enseignât la voie à suivre et qui lui dît quoi penser. Jamais, il n’oublierait la détresse qui l’avait conduit au bord de la folie. A cette époque-là, on l’aurait bien surpris si on lui avait dit qu’il accepterait sans discuter de se soumettre à une autorité quelconque. (Arthur)

Se débarrasser d’une douleur ancienne n’était qu’une question d’humilité, lui avait dit Thierry ; il fallait vaincre son orgueil, accepter d’oublier totalement le passé pour se placer tout entier dans les mains du Seigneur.

S’oublier complètement pour parvenir à basculer dans l’inconnu, jusqu’à ne plus sentir son propre corps, vider son esprit pour percevoir la présence de Dieu. Sentir la voie intérieure, l’entendre enfin.

Thierry reconnaissait en elle une âme prédestinée et lui donnait les clés d’un royaume, que, par prudence, il lui refusait encore. Cette vie rêvée lui suffisait mal : elle y trouvait des voluptés inquiètes et des souffrances inabouties qui la frustraient, tout en la poussant à poursuivre, encore et toujours, cette entreprise de soumission dont elle faisait désormais sa vie.

Thierry savait : il était impossible qu’il ne sût pas ce qu’elle éprouvait pour lui. Rien de physique, non, rien de cette sorte, mais cet amour tout spirituel qui se confondait avec l’amour du Seigneur. Depuis quand ? Sans doute depuis le début, depuis ces premières rencontres, où, maladroite comme elle savait l’être, elle n’avait su, rougissante et bégayante, cacher son émoi. Mais quelle preuve avait-elle vraiment qu’il la distinguait, entre toutes les autres ? Quelle preuve même qu’elle comptait pour lui autant que les autres frères et sœurs ?

D’autres blogs en parlent:

https://leslecturesdantigone.wordpress.com/2021/02/20/le-berger-anne-boquel/comment-page-1/#comment-14090

Lu en janvier février 2021

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

20 commentaires sur « « Le Berger » d’Anne Boquel »

    1. l’écriture est belle d’où la note…
      Mais cette lecture a été rude pour moi, alors que je suis sensibilisée au sujet depuis longtemps…
      L’emprise est très bien décrite, mais le fait de ne pas éprouver d’empathie pour Lucie m’a « refroidie » et la fin est déconcertante…

      Aimé par 2 personnes

    1. Spectateur tout à fait et même par moment carrément voyeur j’ai trouvé….
      Je pense que c’était volontaire mais un peu d’empathie pour son propre personnage aurait été bien, cela aurait permis au lecteur de l’aimer davantage 🙂

      Aimé par 1 personne

  1. Je trouve justement que la qualité du livre se situe dans cette froideur, tu dis justement  » chirurgicale » qui amène le lecteur vers un dégoût fort de cette emprise et, comme je l’ai eu dit, j’attendais le moment où enfin le personnage de Lucie se réveille. J’ai comparé ce ressenti aux qualités de soutien et d’amitié qu’il faut avoir pour sortir une personne de l’emprise d’un pervers narcissique, souffrir à voir une personne détruite par une autre mais être toujours présent pour lui faire comprendre que malgré tout on l’aime et on sera toujours là jusqu’au moment où enfin elle peut, comme Lucie, se détacher du sortilège qui l’avait emprisonné. C’est justement ce dégoût que cette lecture m’a inspiré qui m’a mise dans cette réflexion.
    Heureusement, que chaque lecteur invente sa lecture forcément différente d’un autre. Mais difficile de l’écrire ainsi dans ma chronique…

    Aimé par 1 personne

    1. en fait, j’ai trouvé que l’auteure avait eu du mal à choisir entre un roman et un documentaire d’où mon malaise (je lui ai quand même attribué 7/10) dans un roman on a besoin de s’attacher au protagoniste et là je n’ai pas pu.
      L’emprise est bien décrite mais je connais ce mécanisme ainsi que les pervers narcissique autoproclamé gourou…
      et surtout j’ai craint le pire en la voyant sombrer et on passe trop vite sur la « sortie » de la secte et la solitude il faut du temps pour pouvoir refaire confiance et là on a l’impression que cela coule de source…
      On sait les dégâts que produisent ces emprises, les répercussions sur les familles, les enfants en particulier quand on les entraîne la-dedans j’aurais aimé que l’auteure s’y étende davantage…
      l’écriture est très belle 🙂

      J'aime

  2. Dommage que le lecteur ne s’attache pas à Lucie, sur un sujet pareil cela aurait pu en effet se produire. Du coup je suis mitigée car le sujet m’intéresse mais je n’ai pas trop envie de ressentir ce que tu as toi-même ressenti…A voir donc si c’est bien écrit en plus cela peut être tentant.

    Aimé par 1 personne

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