Publié dans Littérature française

« Nos frères inattendus » d’Amin Maalouf

Je vous parle aujourd’hui du dernier roman d’un des auteurs qui font partie de mon Panthéon littéraire :

Résumé de l’éditeur :

Alec, dessinateur d’âge mûr, et Ève, romancière à succès d’un unique livre mythique, sont les seuls occupants d’un minuscule îlot de la côte atlantique. Ils ne se fréquentent pas, jusqu’au jour où une panne inexplicable de tous les moyens de communication les contraint à sortir de leur jalouse solitude.

Comment s’explique ce black-out ? La planète aurait-elle été victime d’un cataclysme ? Des menaces de conflit nucléaire et de terrorisme à grande échelle planaient déjà. Y aurait-il eu, quelque part dans le monde, un dérapage dévastateur ? Qu’en est-il de l’archipel tout proche ? Et du pays ? Et du reste de la planète ?

Alec va peu à peu dénouer le fil du mystère. Grâce à son vieil ami Moro, devenu l’un des proches conseillers du Président des États-Unis, il parvient à reconstituer le déroulement précis des événements. Si l’on a échappé au désastre, découvre-t-il, c’est d’une manière si étrange, et si inespérée, que l’Histoire ne pourra plus jamais reprendre son cours d’avant.


La rencontre tumultueuse de nos contemporains déboussolés avec des « frères inattendus » qui se réclament de la Grèce antique, et qui ont su se doter d’un savoir médical beaucoup plus avancé que le nôtre, fait la puissance dramatique de ce roman, tout en lui donnant des allures de conte moderne. A travers la fiction et la parabole, l’auteur traite ici de manière romanesque les grands sujets abordés dans plusieurs de ses essais (Les identités meurtrières, Le naufrage des civilisations).

Ce que j’en pense :

Alec Zander, dessinateur de son métier, écoute sa station favorite Atlantic Waves qui émet à partir des Cornouailles. Il habite sur un îlot isolé, que son père avait acheté en partie et n’a qu’une seule voisine Eve Saint-Gilles, romancière, en manque d’inspiration depuis le succès de son premier roman: L’avenir n’habite plus à cette adresse.

 Je vis sur une île. Une île minuscule, la plus petite d’un archipel de quatre, appelé « Les Chirons ». Le reste de la population vit sur « Gros Chiron » où se trouve la seule agglomération digne de ce nom, Port Atlantique…

…Mon île à moi, la plus modeste, se nomme curieusement Antioche.

Brusquement, la musique est remplacée par un sifflement continu, en deux temps, dont l’intensité monte graduellement puis redescend avec un rythme identique comme un système d’alarme. Plus rien ne fonctionne, plus de réseau, plus de téléphone, black-out total pendant plusieurs heures.

Alec pense à une catastrophe nucléaire car les surenchères entre dictateurs augmentent de manière vertigineuse depuis quelques temps déjà. Il rédige des carnets pour noter ses réflexions au jour le jour sur ce qui est en train de se produire.

Quelques semaines auparavant, un dictateur caucasien avait mis le feu aux poudres, au moins en paroles, et une explosion dans le Maryland, immédiatement qualifiée de nucléaire l’avait plus ou moins étiqueté coupable. Le président américain, Howard Milton, avait décidé alors de mettre tous les engins nucléaires sous haute surveillance pour les démanteler.

Pendant le black-out, alors qu’il était en voyage officiel au Chili, le président américain a été plus ou moins pris en otage avec ses collaborateurs par une société qui veut purifier le monde ou du moins empêcher les Grands de ce monde de commettre l’irréparable. Tout le monde pense à la dénucléarisation bien sûr, puisque Milton venait de donner l’ordre de bombarder le site nucléaire du Caucase.

Tout au long du récit Alec Zander va rester en contact avec son vieil ami Moro qui est une proche du  président américain, quand les liaisons fonctionnent bien sûr, et on va voir évoluer sa relation avec Eve, mais aussi avec les habitants de la terre proche où il va régulièrement se ravitailler, via le passage du Gouay, en fonction des évènements.

Je n’en dirai pas plus sur ce qui fait la trame du roman, pour ne pas divulgâcher, j’y tiens ; je préfère parler des réflexions d’Amin Maalouf prête à son héros.

A travers ce récit, on va découvrir ce groupe « Les amis d’Empédocle » aux noms évocateurs : le passeur de l’île ami d’Alec s’appelle Agamemnon, celui qui est en relation avec le Président des USA Démosthène, ils semblent venus d’un autre monde, mais lequel ? Qui sont « ces frères inattendus », amis, ennemis, sauveurs ?

Forcément, tout ce qu’on ne connaît pas irrite, angoisse, alors place aux théories fumeuses : complot, anéantissement, fin de civilisation, xénophobie, on est tous l’étranger de quelqu’un n’est-ce pas et ceux qui ne pensent pas comme nous ça nous dérange…

J’ai retrouvé dans le livre ce qui fait la magie d’Amin Maalouf auteur que j’adore depuis que j’ai découvert « Léon l’Africain » il y a très, mais alors très longtemps : ce récit est un conte philosophique sur la tolérance (et évidemment l’intolérance hélas bien plus répandue) sur la manière de vivre avec l’autre mais aussi sur la sagesse et réflexion versus l’obscurantisme, ou encore la maladie, la mort, le rêve de l’immortalité de certains, donc une grande leçon de Vie.

Dans ce roman, Amin Maalouf m’a entraînée dans un domaine où je ne l’attendais pas, au bord de la SF, alors que d’habitude il me fait rêver avec l’Andalousie et la Reconquista, ou sur les pas de Mani, le Moyen-Orient mais une fois de plus j’ai été conquise. Je suis une inconditionnelle, une groupie, certes, mais pas au point d’apprécier aveuglément tout texte émanant de lui et si ce livre ne m’avait pas plu je l’aurais dit.

L’écriture, comme d’habitude, est magique, le style littéraire, une langue comme on aime la retrouver, l’entendre, la lire à haute voix tant elle est belle, l’avoir en bouche comme un bon vin.

Vous l’aurez compris j’ai adoré ce roman et comme toujours dans ces cas-là, je trouve ma chronique médiocre…

Je lui dois aussi, grâce à son roman « Samarcande », la découverte d’un poète que j’aime beaucoup : Omar Khayyam dont les Quatrains ne quittent jamais ma table de chevet…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman qui fait réfléchir, dernier opus d’un auteur que j’apprécie beaucoup.

#Nosfrèresinattendus #NetGalleyFrance

L’auteur :

Né le 25 février 1949 à Beyrouth, Amin Maalouf a publié des romans, comme Léon l’AfricainSamarcandeLe rocher de Tanios (Prix Goncourt 1993) ou Les désorientés.

On lui doit aussi des ouvrages historiques comme OriginesUn fauteuil sur la Seine ou Les croisades vues par les Arabes; ainsi que des essais, comme Les identités meurtrières ou Le dérèglement du monde.

Ses livres sont traduits en une cinquantaine de langues.

Il a été élu à l’Académie française en 2011, au fauteuil de Claude Lévi-Strauss.

Extraits :

Les salauds ! les fous ! Ils ont osé faire ça ! Car à l’instant où j’écris ces lignes, j’ai des raisons de croire qu’une tragédie vient de se produire. Non pas une calamité naturelle, mais une apocalypse brutale façonnée de main d’homme. Le cafouillage ultime de notre espèce. Qui conclura nos quelques milliers d’années d’histoire.

Je suis né à Montréal d’une mère américaine et d’un père qui vénérait ses origines françaises. Lors de la seconde guerre mondiale, il avait participé en tant que jeune officier au débarquement en Normandie. Comme des milliers d’autres Canadiens, mais pour lui la chose était plus chargée de sens…

Mieux vaut finir sa vie sur une note aimable. Fût-elle mensongère.

Ici, sur l’archipel, on appelle étranger l’homme qui vient de Manille tout autant que du littoral en face. Mais ce passeur est un vrai étranger, si l’on peut dire. Un Grec. Enfin, pas tout à fait ; il semble avoir des origines multiples et entremêlées, et préfère se dire « de lointaine ascendance grecque ». du moins, le nom qu’il porte Agamemnon, est-il le plus hellénique qui soit…

Mais, dès qu’on l’observe de plus près, on ne parvient plus à la situer. On le dirait issu des amours de Sitting Bull avec une walkyrie.

Quoi qu’on en dise, « l’insupportable doute » vaut mieux que l’atroce certitude…

Le président des États-Unis se sentit contraint d’agir. Au cours d’un discours relayé dans le monde entier – où il apparut très amaigri par son cancer des poumons, qui serait en phase terminale – Howard Milton annonça avec solennité sa décision de ramasser chaque bombe, chaque ogive, chaque gramme de plutonium ou d’uranium enrichi qui se trouverait entre les mains d’individus incontrôlables…

Les miens ne portent pas par hasard des noms grecs. Nous nous réclamons de cette civilisation, et nous vénérons en particulier ce que certains historiens ont appelé « le miracle athénien », ce moment grandiose où l’esprit humain s’est épanoui, dans tant de domaines à la fois où l’on a « inventé », en quelque sorte, le théâtre, la philosophie, ma médecine, l’histoire, la sculpture, l’architecture, ainsi que la démocratie.

Un jour, il y a très longtemps, l’humanité s’est divisée. Certains sont partis, comme des émigrés bâtir une cité nouvelle. Les autres sont restés. Depuis, il y a deux humanités parallèles. L’une vit dans la lumière, mais elle est porteuse d’ombre. L’autre vit dans l’ombre, mais elle est porteuse de lumière. Chacune a avancé sur son propre chemin, et à son propre rythme…

Lu en janvier 2021

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

26 commentaires sur « « Nos frères inattendus » d’Amin Maalouf »

    1. j’adore cet auteur et j’essaie de lire tous ses romans ses essais…
      « Les croisades vues par les Arabes » est époustouflant, et c’est un essai, mais il raconte tellement bien…
      il faut que je trouve « Le premier siècle après Béatrice » entre autres…et les autres essais…
      Mon préféré c’est « Léon l’Africain » lu 2ou 3 fois avec toujours le même plaisir, le même émerveillement 🙂

      Aimé par 2 personnes

    1. il faut le prendre au 2e 3e degré, il ne faut pas se contenter de lire l’histoire comme si c’était de la SF d’où l’amplitude des notes sur Babelio…
      j’ai changé un peu mais je ne suis pas encore satisfaite… Je tâtonne encore 🙂

      Aimé par 1 personne

    1. je l’ai beaucoup apprécié et pourtant le thème me laissait perplexe,mais c’était sans compter sur la verve, le talent de conteur d’Amin Maalouf qui pousse la réflexion et nous oblige à pousser la notre aussi… C’est à prendre au 2e 3e degré peut-être même plus
      et l’écriture est magnifique comme d’habitude 🙂

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  1. J’ai terminé récemment « Un fauteuil sur la Seine » et c’était pour moi la première rencontre (probante) avec Amin Maalouf. Je suis également surpris de le voir se consacrer à un livre plus proche de la science-fiction. Pourquoi pas ? En tout cas, Léon l’africain est sur mes tablettes !

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    1. SF n’est pas le bon terme, (c’est ce que je qualifierais de lecture au 1e degré!) apocalyptique non plus on est plus dans une réflexion sur le naufrage des civilisations…
      sa réflexion va très loin et je suis vraiment en accord avec lui 🙂
      Amin Maalouf a réussi à me passionner avec « Les croisades vues par les Arabes » alors que c’est un essai très complet, donc après j’ai vu les choses sous un tout autre angle et le Moyen-Orient m’a vraiment passionnée culture religion….
      « Léon l’Africain » est une perle ! « Le périple de Baldassare » est bien aussi…

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  2. Je ne connais pas cet auteur, seulement de nom. L’intrigue de celui-ci ne me tente pas spécialement (mais ce n’est pas ton billet qui est en cause, il est très bien, juste une question d’affinités avec le sujet) mais je note en revanche Léon l’africain (le titre sur les croisades me tente bien aussi..).

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    1. l’intrigue est un support de réflexion(s) et ses talents de conteur sont toujours une source d’émerveillement pour moi….
      « Léon l’Africain » a été une révélation pour moi, (après 2 ou 3 relectures, la magie est toujours là) et depuis je ne le quitte plus, même quand ma PAL explose..
      Idem dans un autre style avec J..G.Le Clézio

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  3. Je crois bien que j’ai lu tous ses livres parus dans les années 80-90, de Léon l’Africain, en passant par Samarcande, les jardins de lumière, le rocher de Tanios et d’autres dont j’ai oublié les titres. Mais depuis je n’ai plus rien lu de lui. Il faudrait que je relise ces titres car ça me paraît bien loin tout ça, ou que je me plonge dans ses livres plus récents. J’aimais beaucoup !

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    1. j’ai bien aimé « Les désorientés » le roman précédent, plus proche de ses autres opus…
      Celui-ci est particulier mais la réflexion est très poussée donc il m’a emportée avec lui…

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    1. c’est un auteur génial, je suis une groupie depuis « Léon l’Africain » et il arrive à faire réfléchir à partir de n’importe quel sujet une bouffée d’oxygène dans cette période sinistre où règne la dinguerie et la haine des réseaux sociaux, et l’écriture est très belle… cela devient rare 🙂

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    1. je n’ai pas trouvé le bon qualificatif, on est plus dans le péri et post apocalyptique mais ce qui importe c’est la manière dont il traite le sujet…
      Il arriverait à me faire vibrer en parlant de « la crise existentielle de l’escargot au moment de la ménopause « je plaisante bien sûr 🙂

      Aimé par 1 personne

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