« La discrétion » de Faïza Guéne

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi pour son thème et aussi pour découvrir son auteure :

Résumé de l’éditeur :

Yamina est née dans un cri. À Msirda, en Algérie colonisée.

À peine adolescente, elle a brandi le drapeau de la Liberté.

Quarante ans plus tard, à Aubervilliers, elle vit dans la discrétion.

Pour cette mère, n’est-ce pas une autre façon de résister ?

Mais la colère, même réprimée, se transmet l’air de rien.

Ce que j’en pense :

on fait la connaissance de Yamina, qui a traversé tant d’épreuves : quitter la ferme en Algérie pendant la guerre d’Indépendance, l’exil avec se famille au Maroc, se cacher, le retour à la fin de la guerre, abandonner l’école qu’elle aime tant pour donner un coup de mains à sa mère : elle coud des vêtements pour tous sur sa machine à coudre à pédale, tricote avec des aiguilles de fortune, plumes d’oiseaux puis, rayons de vélo récupérés dans une décharge.

Elle reste la dernière à la maison, son père ayant refusé tous les prétendants éventuels, jusqu’à ce qu’elle devienne trop vieille et que plus personne ne se présente. Alors, c’est le mariage arrangé avec Brahim, qui a dix ans de plus qu’elle et dont les mains immenses la terrorisent.

Yamina et Brahim vont avoir quatre enfants, trois filles et un garçon, le petit dernier, le chouchou à sa maman qui aurait pu virer au macho pur et dur mais ils ont été bien élevés, on est pauvre chez les Taleb, mais on est respectables et chacun pourra faire des études même si le travail n’est pas au bout.

L’aînée, Malika s’est mariée, un mariage arrangé, mais son mari avait une double vie, un enfant, elle a divorcé, le premier coup dur dans la vie de son père.

Hannah est la deuxième de la fratrie, elle cherche l’homme idéal, et tous ceux qu’elle rencontre ont forcément un défaut rédhibitoire, le manque de virilité est un problème pour elle

Imane la troisième fille a toujours l’impression de décevoir : lorsqu’elle essaie de quitter l’appartement familial, on frise le drame, alors qu’elle a plus de trente ans mais n’est toujours pas mariée.

« Imane est la troisième fille, celle qui vient juste avant le fils, celle qui aurait dû être le fils. Imane a le sentiment de décevoir une fois de plus. »

Omar dit avec ironie qu’il est devenu un Arabe « calvitieux », c’est très bien quand il s’agit de Zinedine Zidane mais quand on est chauffeur Uber… Il est très attachant, au volant de sa voiture, toujours impeccable, même s’il a des clients ivres qui vomissent dedans. Un jour, une jeune femme le prend pour chauffeur via la célèbre application spécialiste en esclavagisme moderne, payant ses chauffeurs à coup de lance-pierre, et le courant passe entre eux. Mais elle a l’air d’avoir mieux réussi que lui, alors comment résister à l’inhibition, au manque de confiance en soi…

Yamina ne pardonnera jamais, d’avoir été obligée de quitter la ferme, les siens pour le suivre en France, à Aubervilliers. Elle sera toujours la discrète, celle qui passe en essayant de ne pas ne faire remarquer, consensuelle, se taisant même quand le chien de la voisine lui renifle le postérieur alors qu’elle en a peur et que la maitresse n’essaie même pas de le contenir.

Une éclaircie dans sa vie : quand on leur attribue un jardin ouvrier, où elle fait pousser, des fleurs, des légumes, elle a si bien appris à la ferme… Elle partage Yamina, les plats cuisinés, les desserts qu’elle confectionne, alors que souvent on ne lui rend même pas les assiettes…   

Si elle essaie de se couler dans le moule, de ne pas faire de vague, ses enfants râlent, ils aimeraient bien que leurs parents qui se sont usés au travail soient un peu mieux reconnus.

On suit cette famille de 1949 à 2020, donc on traverse le 11 septembre, les attentats de Charlie, du Bataclan et là encore, eux qui ont toujours été discrets, pratiquant leur religion dans le sens noble du terme et non dans le sens dévoyé de l’islamisme radical, ils se sentent montrer du doigts, et en plus ils ne peuvent même pas montrer qu’ils sont en deuil eux-aussi !

J’ai adoré mettre mes pas dans ceux de Yamina, car elle force le respect, la discrétion dans son cas, ne signifie pas qu’elle s’écrase à tout prix, subissant les affronts sans broncher ; elle part simplement du principe qu’il ne sert à rien de se révolter pour le moindre détail, comme elle dit. Elle traverse les tempêtes, les désillusions de l’Indépendance, le visage dur de Boumediene dont il convient d’éprouver un vrai chagrin lors des funérailles nationales dignes de l’ex URSS…

Ce roman est bien écrit, bien construit, Faïza Guéne ne sombre jamais dans le pathos et j’ai laissé cette famille à regret. On ne peut qu’avoir des regrets en pensant à toutes ces rencontres ratées entre ces Algériens qui ont quitté leur pays, trop pauvre, pour venir faire les basses besognes dans une France qui a tant de mal à parler de la guerre d’Algérie préférant utiliser le terme : « les évènements d’Algérie, à reconnaitre que ce n’était la bonne solution de regrouper ces familles en banlieue, le plus loin possible de la vue, alors que tout aurait pu être plus simple…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure. Ce fut vraiment une lecture belle et bouleversante.

#rentreelitteraire2020 #NetGalleyFrance

8,5/10

L’auteure :

Née en 1985, Faïza Guène est romancière et scénariste. « Kiffe kiffe demain », traduit en vingt-six langues, la fait connaître à l’âge de dix-neuf ans.

Dans « La Discrétion », elle rassemble les fragments d’une histoire intime qui vient bouleverser le roman national.

Extraits :

L’idée de vieillir n’effraie pas Yamina. Depuis quelques années, elle ressent même une certaine quiétude. On dirait qu’elle n’est pas embarrassée par les petits tracas de l’âge. De toute façon, Yamina ne se plaint jamais.

C’est comme si cette option lui avait été retirée à la naissance.

Après tout, peut-être a-t-elle choisi de ne pas se laisser abîmer par le mépris ? Peut-être Yamina a-t-elle compris depuis longtemps que si elle commençait à relever la moindre chose, ça n’en finirait plus.

Ses enfants, eux, ils n’aiment pas ça. Ils ne supportent pas qu’on s’adresse à leur mère comme si elle était absolument idiote, naturellement inférieure.

Eux, ils savent qui elle est, ce qu’elle a traversé, et ils exigent que le monde entier le sache aussi.

Brahim Taleb est encore beau. Sa peau a toujours le même éclat et ses rides sont comme des énigmes qu’on voudrait résoudre. Il ne ronfle pas. Yamina dit toujours qu’il dort comme un mort pieux. Et, venant d’elle, c’est un sacré compliment.

Il faudrait qu’Omar le grave dans la pierre : les autres, ils font à peine l’effort de nous exclure. Nous le faisons très bien nous-mêmes.

A quel moment les choses ne sont plus temporaires ? Comment sait-on que ça passe de temporaire à définitif ? Ça glisse sans qu’on s’en rende compte. Parce que, son job temporaire, ça fait déjà deux ans…

Le père de famille avait deux hantises. La première était qu’un jour la police défonce la porte d’entrée à l’aube pour perquisitionner l’appartement et arrêter Omar. Après tout, cela arrivait fréquemment autour d’eux. La seconde était qu’une de ses filles perdent sa vertu, qu’elle amène un enfant conçu hors mariage dont Brahim ne saurait que faire et qui entacherait son honneur.

Quand il ne reste pas grand-chose d’autre, l’honneur a de l’importance.

Le divorce est un fléau à ses yeux, un genre de mort pour les femmes, mais, inutile de le préciser, pour les femmes seulement, cela va sans dire. Pour elles, il y a un tas de petites morts, avant la grande mort.  

Brahim est d’une génération qui ne remarque même pas que les hommes ont le privilège de ne mourir qu’une fois.

Les femmes, elles, sont tuées par leur propre monde, et ce, des milliers de fois. Elles ne cessent de ressusciter, matin après matin.

Malgré eux, ils ont fait de leurs enfants des gamins accablés.

Y en a plein les villes de ces gosses-là et, à vrai dire, c’est plutôt facile de les identifier : les enfants accablés font comme leurs parents, ils marchent la tête baissée.

Quant à Omar, il réunissait tous les ingrédients de la caricature mais avait réussi à y échapper miraculeusement.  Le petit dernier, le chouchou, le fils prodigue, le bébé à sa maman. Tout était prévu pour faire d’Omar un tyran égocentrique. Bien qu’elle affirme le contraire, depuis la naissance d’Omar, le cœur de Yamina s’est mis à pencher. Elle est capable de dire à Hannah : ma fille, lève-toi, c’est la place de ton frère.

Je suis pas là pour les rassurer, s’ils sont trop cons pour ne pas se rendre compte qu’on est des êtres humains, c’est pas de ma faute. Eux et nous, des fois, on dirait une greffe d’organe qui prend pas.

Les Taleb, comme tant d’autre, ne partagent pas les croyances des terroristes ? eux, ça leu paraît évident. Ils n’ont rien en commun avec ces monstres, si ce n’est leur nom à consonance, et leurs gueules de métèques, qui, elles, contrairement à leur histoire ne s’effacent pas.

Un peuple uni ne se divise pas pour pleurer ses morts. C’est même à ça qu’on devrait le reconnaître.

Lu en décembre 2020

19 réflexions sur “« La discrétion » de Faïza Guéne

    1. il est vraiment très bien, j’ai eu vraiment du plaisir (et de l’empathie) à suivre cette famille, sa dignité.. la manière dont les enfants ont évolué, ils auraient bien pu mal finir comme dit le père…
      Toute la partie algérienne est très belle 🙂

      J’aime

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